Roland Dorgelès, Le château des brouillards

Roland Dorgelès n’est pas seulement l’auteur du célèbre récit Les croix de bois, sur cette guerre de 14 que François Hollande a aimé « commémorer », comme il disait. Comme s’il fallait garder la mémoire des imbécilités du temps, la vanité des politiciens férus d’un « honneur » imité des aristos dont leur bourgeoisie étriquée ne connaissait plus le sens à l’ère de la guerre industrielle. L’héroïsme des Poilus lâchés sans armes suffisantes et en pantalon rouge bien visible de loin par des badernes qui se croyaient encore au défilé n’a fait que masquer les intérêts coloniaux, le nationalisme des revanchards de l’empire qui avaient perdu l’Alsace-Moselle par pure forfanterie, se croyant « insultés » par la dépêche d’Ems. Si l’on ravive le souvenir, ravivons-le jusqu’au bout : qui est responsable de cette guerre de 14 ? Qui a suicidé la population européenne pour rien – puisqu’une nouvelle guerre allait naître vingt ans plus tard faute d’avoir compris, d’avoir appris, d’être resté dans les fameuses et tant célébrées « traditions » ? Qui a mis en regard la « Victoire » des héros qui ont tenu Verdun avec les conséquences de la fausse paix des traités à Versailles ? Certainement pas Hollande…

Roland Dorgelès a combattu en 14 et a été blessé. Après-guerre, il veut se souvenir – lui – de ce qui « était mieux avant » : la Belle époque de la dèche à Montmartre, alors un village excentré sur les hauteurs de Paris, encore rural, peuplé de cabarets et de logis minables pour rapins, marlous, arpètes, anarchistes et filles de Pigalle. Sorti des Beaux-Arts, Dorgelès a été rapin et tiré le diable par la queue. Il a picolé du mauvais vin, couché sur des galetas pleins de poux, été amoureux des radasses ou des cousettes qui passaient. Mais il était jeune et il chante sa jeunesse pauvre à Montmartre.

Il en fait ce roman – vingt ans après. La rue Lepic et le Lapin agile, la neige et les ruelles non éclairées, le loyer en retard et la facture du gaz. Les villas décaties cernées d’un parc fermé par une grille comme le Château des brouillards sont rares. Lucie la relieuse l’occupe, vierge, solitaire, obstinée. Elle accueille des anarchistes pour qui tout est à tout le monde ; ils font de la fausse monnaie. Mais aussi les chiens perdus comme ce frère de 15 ans, Sauvageon, qui s’exerce torse nu à devenir acrobate. Et Gérard, poète dont le petit capital échu en héritage de sa mère fond comme neige au soleil avec les grisettes et les amourettes.

Il a écrit des vers, au fond pas mauvais, Gérard, l’ami de Roland, mais surtout met en chantier une pièce de théâtre qui devrait le faire connaître. En attendant, il lutine ici ou là, trop pour sa bourse plate, Une Marie-Louise mariée qui a le béguin pour lui car son mari représentant n’est jamais là et qu’il met en cloque (2000 francs pour la faire avorter), une sœurette Cricri de 13 ans surnommée la Poison tant elle agace par ses excès de mamours ou de cris (50 francs ici ou là pour qu’elle la ferme ou aille faire les courses), une Daisy américaine qui joue la comédie et se laisse entretenir comme « cela se fait » (200 francs par soirée, au spectacle et au restaurant) – et Lucie enfin, dont il découvre le trésor de cœur sur le tard, au moment où tout va mal, où il n’a plus un rond, où il a trempé dans la fausse monnaie avec les anars, où la police recherche tout ce beau monde et les cueille un à un.

C’est alors qu’au fond du trou la guerre de 14 éclate. Quelle délivrance ! Gérard se voit sauvé, comme Sauvageon et Lucie, revenue de Belgique où elle s’était mise au vert avec un faux passeport. Une délivrance dérisoire, car Gérard y restera, dans cette guerre inepte. Lucie n’a pas su l’empêcher d’aussitôt s’engager, elle avait pourtant fait faire par ses copains anars deux faux passeports espagnols pour échapper à la guerre. Mais le destin n’a pas voulu.

« Ce que nous ignorions, ce que la jeunesse apprend toujours trop tard, c’est qu’il lui est interdit d’espérer. Elle se croit forte : elle est fragile ; elle se croit éternelle : ses instants sont comptés. La jeunesse, mais on ne la franchit jamais assez vite. (…) C’est la pire épreuve au contraire. La passe dangereuse. L’âge où l’on désire tout sans savoir ce qu’on veut, le combat féroce qu’il faut livrer avec un cœur d’enfant, la timidité qui a honte et se fait prendre pour du cynisme, le geste qui vous entraîne sans qu’on ait le temps de réfléchir » p.229. Pas mal vu, un siècle après…

Il écrit bien, Dorgelès, il dit des vérités d’expérience. Et il décrit un monde « d’avant » disparu, celui du Paris des petites gens qui se croient des génies méconnus et qui le resteront en effet, car le génie est rare et se travaille assidûment. Un bon roman, même désuet.

Roland Dorgelès, Le château des brouillards, 1932, Livre de poche 1961, 243 pages, € e-book Kindle €7.99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , ,

Les grandes vacances de Jean Girault

Louis de Funès en directeur d’internat privé à 5 km de Versailles (en fait le château de Gillevoisin dans l’Essonne) et en père en butte aux adolescences de ses fils Philippe et Gérard. Frasques et gag en tous genres et en couleur, dans ces années soixante qui deviennent mythiques tant les « problèmes » et les « crises » que nous nous efforçons de susciter à chaque moment n’étaient alors pas d’actualité. Un optimisme bienveillant était la règle, la population était jeune.

Le fils aîné du directeur Charles Bosquier, Philippe (François Leccia, 18 ans au tournage), a un bulletin minable en anglais : 1/20 seulement (l’époque savait noter de 1 à 20 et pas comme aujourd’hui de 6 à 18 pour ne pas déplaire). Illico presto son père décide de l’envoyer en Angleterre dans le cadre d’un échange avec son ami Mac Farrell (Ferdy Mayne), gros distilleur de whisky. Il recevra en échange sa fille Shirley (Martine Kelly, 22 ans au tournage) dans son château où l’internat fonctionne en rattrapage pendant les vacances.

Mais Philippe a prévu d’autres vacances : une croisière sur la Seine jusqu’au Havre avec ses copains. Il soudoie donc Michonnet (Maurice Risch, 24 ans au tournage), un gros balourd dont les parents se fichent et qui n’a rien de prévu durant tout l’été, pour qu’il parte à sa place et se fasse passer pour lui. Shirley arrive à l’internat en voiture Mini et en jupe mini, toute la mode des sixties. Les élèves en rattrapage en sont tout chamboulés et le directeur se fâche dans un théâtre de comedia del arte comme il sait faire. Shirley boude. Elle soudoie alors Gérard (Olivier de Funès, 16 ans au tournage), le fils cadet du directeur et son favori, pour qu’il l’emmène dans les lieux où l’on s’amuse. Au prétexte de visiter les musées parisiens ou l’église Sainte-Clothilde, ce ne sont que cinémas et boites où l’on danse. Les deux adolescents sont surpris un soir qu’ils rentrent tard de s’être trop amusés, échevelés et débraillés. En suivant son fils si sage jusque dans sa chambre puis dans la salle de bain, le père découvre que le gentil Gérard, qui compose un herbier, s’intéresse aussi à Rock et Folk, Playboy, Lui et autres magazines de son temps.

Lors d’un périple en Mini, Gérard propose d’aller se baigner. Et quoi de mieux que Les Mureaux sur la Seine, à 30 km de Versailles, qu’il connaît bien puisque le voilier familial y est amarré au club nautique. C’est là qu’il découvre Philippe, qui n’est pas en Angleterre, et que Shirley décide de partir en croisière avec les garçons ; elle en a marre du ronchon directeur. Ils font sortir en douce l’élève Bargin (René Bouloc, 23 ans au tournage), en rattrapage constant mais qui sait réparer les moteurs, et les voilà partis dans la brise et sous le soleil, chemises ouvertes ou torse nu. Shirley est ravie ; elle se prend de mamours pour le grand et svelte Philippe.

Et c’est l’imbroglio du théâtre : Bosquier apprend par Mac Farrell que son fils est malade d’avoir trop englouti de bouffe anglaise (huîtres en soupe, rôti à la chantilly parfum menthe, haddock aux cerises et mandarines, immonde jelly tremblotante aux couleurs flashy…) ; il décide d’aller le voir. Il démasque évidemment Michonnet qui a pris la place de Philippe mais il joue le jeu en râlant, pour éviter le scandale. L’ado va bien, il a seulement une indigestion. Lorsqu’il revient au château, il apprend que Shirley est partie avec Philippe, Gérard a vendu la mèche à sa mère (Claude Gensac), et le voilà emporté dans une épopée fantastique pour les rattraper avant que Mac Farrell n’arrive pour récupérer Shirley !

DS noire à fond sur les petites routes, emboutissage d’un poulailler, vol d’un canot à moteur, méprise pour sa seconde fois avec un voilier qui ressemble à celui de son fils après la Mini qui ressemblait à celle de Shirley, pris dans un fil de cerf-volant et entraîné dans les airs par son canot sans maître, recueilli dans la flotte par une péniche de Flamands, déguisé en matelot de la Grosse Lulu à cause d’un pantalon cramé au fer, pris en stop par un livreur de charbon en camion Renault, bagarre dans un rade du Havre où les jeunes sont arrivés, retrouvailles du voilier et de ses deux adolescents échappés des flics occupés à baiser (ou presque) – retour au château pour l’arrivé de Mac. Ouf ! Shirley, déguisée en écolière très sage, repart avec son père.

Michonnet est toujours en Angleterre et supplie d’y rester encore un peu. Mais Shirley ne veut pas entendre parler de lui, éprise de Philippe. Comme il l’agace, elle ne trouve rien de mieux que de diluer un somnifère dans son whisky rituel puis de faire semblant d’avoir couché avec lui lorsque le majordome lui apporte son thé, ses toasts et son jus d’orange du matin. Outré, il va en faire part à son maître qui téléphone aussi sec à Bosquier que c’est un scandale. Celui-ci retourne aussitôt en Angleterre et traîne Philippe avec lui pour dissiper le malentendu. Shirley s’aperçoit alors que le Philippe chez elle est Michonnet alors que le Michonnet du bateau est Philippe. Baiser dans l’escalier, au risque d’un nouveau scandale.

Qui d’ailleurs arrive aussitôt – comique de répétition – par un mot laissé sur l’oreiller à son père : je suis partie avec Philippe, nous allons nous marier. Les deux pères sont atterrés. Une vieille coutume écossaise veut en effet qu’une fois l’an lors de la fête, le village écossais de Gretna Green permette aux jeunes couples de se marier chez le forgeron dès 16 ans sans le consentement de leurs parents (la majorité était à 21 ans). Les cérémonies se font à la chaîne, pressées par les parents qui accourent à cheval, en voiture et par tous les moyens de transport pour les empêcher. Bosquier et Mac Farrel arrivent en avion, l’Écossais ayant été pilote de chasse pendant la guerre. Bosquier le fait se poser sur le toit de l’autocar qui transporte les adolescents.

Le mariage a lieu in extremis, tout étant fait pour retarder les parents qui doivent louer des déguisement d’époque pour entrer, dans une bagarre sans nom pour les frusques. Poursuivis par leurs pères, Philippe et Shirley enfourchent des chevaux et fuient à travers la lande, poursuivis par une carriole attelée que Bosquier emballe en fouettant les chevaux. Celle-ci ne tarde pas à se disloquer dans une pente car un cheval ne peut pas freiner, son sabot n’ayant pas deux doigts comme les bœufs. Les deux pères restant dans la carcasse qui fait traîneau jurent que, s’ils s’en sortent, ils accepteront le mariage de leurs tourtereaux. Ils se fracassent sans dommage corporel dans la distillerie familiale, mais engendrent une inondation de whisky. Un banquet écossais avec danses scelle la réconciliation de tous et la fin des grandes vacances. Philippe aura au moins appris à parler anglais.

DVD Les grandes vacances, Jean Girault, 1967, avec Louis de Funès, Ferdy Mayne, Martine Kelly, François Leccia, Olivier de Funès, StudioCanal 2010, 1h30, €9,99 blu-ray €14,90

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise

En 1585, le jeune Olivier Hauteville rentre chez lui dans la rue Saint-Martin à Paris, sur la rive droite de la Seine. Il devait présenter sa thèse au recteur de la Sorbonne, rive gauche, qui était absent malgré le rendez-vous donné. Sur la Seine, on massacre un huguenot. C’est que le royaume est divisé par la guerre des religions, le Christ étant le même pour tous mais pas l’Église. Les réformés réclament le droit pour chacun de se saisir du Livre pour le lire à leur gré, sans les interprétations et déformations intéressées des prêtres, obéissants à la puissance papale. Les cathos intégristes, en revanche, leur refusent, préférant l’ignorance et la bêtise – parce que de tradition – au libre examen, qui leur paraît du diable. Ainsi a-t-on refusé longtemps de voir que la terre était ronde et qu’elle n’était pas le centre du cosmos.

Olivier avait 9 ans lorsqu’on a massacré à la saint Barthélémy, sur ordre du roi ou du moins avec son plein consentement. Comme au Rwanda, les voisins ont égorgé, éventré et violé avec enthousiasme leurs voisins, avec un plaisir d’autant plus sadique qu’ils les connaissaient bien. Au début les protestants, considérés par l’Église comme hérétiques, donc au niveau des chiens (et même des « sous-chiens » comme disent les woke haineux d’aujourd’hui) ; ensuite indistinctement, même les catholiques comme eux, mais qui ne leurs plaisaient pas. Ils ont « naturellement » pillé leurs biens, revanche de l’envie, cette basse passion des foules que des manipulateurs avisés savent déchaîner pour arriver à leurs fins. C’est ainsi qu’agit Poutine avec les prisonniers qu’il envoie de force à l’armée en Ukraine. Non, la France n’était pas belle aux siècles précédents. A peine sortie de la guerre de Cent ans, elle a replongé dans les guerres de religion avant de se ruer dans les affres révolutionnaires puis dans les trois guerres imbéciles du XXe siècle, celle de 14, celle de 40, celle d’Indochine. L’Algérie n’était pas une guerre mais une « opération spéciale » intérieure, comme dit Poutine après Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954. Les périodes intermédiaires de paix et de prospérité ont été rares, si l’on regarde l’histoire. Nous vivons peut-être la fin de l’une d’elle…

Lorsqu’Olivier parvient chez lui, c’est pour constater que sa maison a été forcée, son père et sa gouvernante tués, des papiers volés ainsi que de l’argent. Par qui ? Pourquoi ? Le père n’ouvrait qu’à ceux qu’il connaissait et la herse intérieure ne permettait pas d’entrer sans la volonté du maître de maison, alors ? Justement, le commissaire Louchard, au Châtelet, affecte de soupçonner Olivier, qui avait selon lui un mobile, hériter de suite, et les moyens, la clé permettant d’ouvrir la herse, la seconde étant aux mains de son père. D’ailleurs, cette dernière a curieusement disparu…

Le jeune homme aura du mal à se dépêtrer de cette accusation absurde et finira par comprendre, avec la naïveté de la jeunesse, qu’il a été joué pour l’empêcher de découvrir une fraude massive sur la taille. Cet impôt, duquel les Parisiens et les nobles étaient exemptés, était assis sur les biens et versé au roi via des receveurs. La fraude habituelle jouait sur les rentrées ; la fraude actuelle sur l’assiette. Curieusement, le père Hauteville avait constaté en maniant des masses de papiers, quittances et reçus divers, que de plus en plus de nouveaux nobles, comme par hasard les plus riches des paroisses, parvenaient à échapper à l’impôt en exhibant un récent certificat d’anoblissement. A qui profite le crime ? Aux receveurs ? Aux banquiers ?

Pas du tout : à la Ligue. Ces parfaits catholiques usent de tous les moyens pour affaiblir le roi Henri III, trop modéré selon eux contre les protestants. Aidés de l’Espagne, qui leur promet sans leur donner beaucoup, les Guise guignent le trône de France et ravissent peu à peu les places fortes par ralliements. Cela ne se fait pas sans bon argent sonnant et trébuchant, d’où la fraude. Les imposés payent mais ils sont rayés des listes par les supérieurs des collecteurs qui enregistrent leur supposée récente noblesse : en fait un faux scellé du faux sceau de cire verte du Chancelier. L’argent est donc détourné des caisses du roi pour aller dans celle des Guise. C’est tout cela que le père d’Olivier découvrait et, lorsqu’il eut établi un mémoire sur la fraude, il fut aussitôt assassiné.

Aidé de Nicolas Poulain, lieutenant de police au Châtelet, Olivier Hauteville va reprendre l’enquête de son père et mettre au jour le complot. Il sera épaulé par une étrange jeune femme, Cassandre, habile à l’épée et aux mensonges. Rescapée de la saint Barthélémy et recueillie en chemise tout enfant par un protestant qui l’adopte, elle veut capter les créances volées au profit d’Henri de Navarre, futur héritier du trône après Henri de Guise si le roi Henri Troisième venait à mourir. Malingre, chafouin, efféminé (bien que fort porté sur les femmes), le roi n’a pas d‘enfant. Traumatisé par sa mère, la redoutable Catherine de Médicis, qui lui préfère manifestement Henri de Guise, effaré par la saint Barthélémy qu’il ne veut surtout pas voir renaître, c’est un roi faible, plus porté à composer et à dissimuler qu’à s’affirmer. Il finira par réagir, mais trop tard, poussé aux extrêmes par sa procrastination antérieure. Il sera lui-même assassiné par un moine dominicain fanatique nommé « Clément », ce qui était une ironie.

L’auteur, qui n’est pas historien, s’appuie cependant sur les mémoires de Nicolas Poulain qui a réellement existé. Il se veut Alexandre Dumas mais ne privilégie pas comme lui l’action aux détails historiques. C’est pourquoi son roman se lit bien mais n’emballe pas. A qui veut pénétrer les arcanes du temps, il sera utile ; à qui veut se divertir, il paraîtra trop long en digressions historiques. Le détail des vêtements est minutieusement pointé, la puanteur des hommes (mais pas celle des femmes, qui ne se lavaient pas plus), les encombrements de la rue, les spadassins qu’on achète pour presque rien, l’incroyable coexistence des monnaies de diverses valeurs qu’il faut changer en jetons pour en trouver l’équivalence en valeur, les relations féodales et les passe-droits, la morgue des grands et la bassesse des petits – qui se vengent dès lors, dès qu’ils peuvent, sur n’importe qui – c’est tout ce monde du XVIe siècle finissant que décrit Jean d’Aillon dans ce premier tome d’une trilogie sur la guerre de trois Henri. Comme chacun sait – ou devrait le savoir malgré l’ignorance cultivée à l’éducation « nationale » – c’est Henri de Navarre qui gagnera, né et baptisé catholique avant de choisir la religion de sa mère, calviniste. Avant de se voir assassiné à son tour par le catho fanatique Ravaillac, catéchisé par l’Église dûment catholique et romaine sous l’influence du pape qui protégeait l’Espagne, pas vraiment « chrétienne » si l’on se réfère aux Évangiles…

Jean d’Aillon, Les rapines du duc de Guise – La guerre des trois Henri 1, 2008, Livre de poche 2010, 572 pages, €8,70

La guerre des amoureuses – La guerre des trois Henri 2

La ville qui n’aimait pas son roi – La guerre des trois Henri 3

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Il faut s’étudier soi, dit Montaigne

Dans un texte bavard, le chapitre VI du Livre II des Essais, Montaigne intitule De l’exercitation le fait de parler de lui. Il étudie sa praxis, disait-on à l’ère intello marxiste ; plus simplement dit aujourd’hui, il s’étudie : « Il y a plusieurs années que je n’ai que moi pour visée à mes pensées, que je ne contrôle et étudie que moi, ou en moi, pour mieux dire ».

Il commence par une longue digression qui veut que l’on ne connaisse bien que ce que l’on expérimente soi-même, la lecture des livres n’y suffisant pas. L’expérimentation ultime étant la mort, dont nul ne sait rien ; tout au plus peut-on en approcher ses effets : par le sommeil ou le coma.

C’est justement ce qui est survenu à Montaigne durant les « troisièmes troubles » de la guerre civile que nous appelons depuis guerre de religion. Notre philosophe s’était aller promener à cheval « à une lieue » de chez lui (environ 5 km). L’un de ses gens « grand et fort, monté sur un puissant roussin qui avait une bouche sans prise, frais au demeurant et vigoureux, pour faire le hardi et devancer ses compagnons vint à le pousser à toute bride droit dans ma route, et fondre comme un colosse sur le petit homme et petit cheval » – les envoyant bouler l’un et l’autre. Montaigne évanoui ne reprend ses sens que bien après, « deux grosses heures », dit-il. Et se réveille crachant le sang et ne se souvenant point durant un long moment, sentant « comme en songe ce qui se fait autour ». Il lui fallut bien deux jours pour récupérer, y compris la mémoire.

Il dit ce qui lui survint, sans forfanterie ni humilité, seulement pour le dire. « Ce conte d’un événement si léger est assez vain, n’était l’instruction que j’en ai tirée pour moi ; car, à la vérité, pour s’apprivoiser à la mort, je trouve qu’il n’y a que de s’en avoisiner. » Ce n’est pas un conseil de doctrine mais l’étude pratique qu’il fait de lui-même qui l’incite à le dire.

Et bien le dire n’est pas simple. « C’est une épineuse entreprise, et plus qu’il ne semble, de suivre une allure si vagabonde que celle de notre esprit ; de pénétrer les profondeurs opaques de ses replis internes ; de choisir et arrêter tant de menus airs de ses agitations. Et est un amusement nouveau et extraordinaire, qui nous retire des occupations communes du monde, oui, et des plus recommandées. » Non seulement se connaître soi-même est utile et sage, mais s’analyser est une pratique qui « amuse », tout en étant une difficile discipline. « Il n’est description pareille en difficulté à la description de soi-même, ni certes en utilité. Encore se faut-il peigner, encore se faut-il ordonner et ranger pour sortir en place. »

Les mots sont en effet un ordre arbitraire mis aux choses et une simplification caricaturale ; bien dire, c’est user de mots précis et donner suffisamment de détails pour la compréhension du contexte. Il n’est que trop facile de tomber dans la vanité ou au contraire d’en rajouter sur l’humilité. Bien se dire est tenir le chemin de crête des philosophes, ni trop, ni trop peu car, selon Horace, cité en latin, « la peur de la faute conduit au vice » – ce que résume Montaigne avec un gros bon sens : « au lieu qu’on doit moucher l’enfant, cela s’appelle l’énaser » (lui ôter le nez). « Mon métier et mon art, c’est vivre. Qui me défend d’en parler selon mon sens, expérience et usage, qu’il ordonne à l’architecte de parler des bâtiments non selon soi, mais selon son voisin ; selon la science d’un autre, non selon la sienne. »

Il faut donc s’étudier et le dire, pour l’expérience des autres. Sans se flatter ni se minimiser, donc sans rester superficiel. « Je tiens qu’il faut être prudent à estimer de soi, et pareillement consciencieux à en témoigner, soit bas, soit haut, indifféremment. » Car se payer moins qu’on ne vaut est lâcheté, dit Aristote. « Nulle vertu ne s’aide de la fausseté ; et la vérité n’est jamais matière d’erreur », résume Montaigne. « L’orgueil gît en la pensée. La langue n‘y peut avoir qu’un bien légère part. De s’amuser à soi, il leur semble que c’est se plaire en soi (…) que c’est trop se chérir. Il peut être. Mais cet excès naît seulement en ceux qui ne se tâtent que superficiellement. »

Etudiez-vous donc, en vos expériences ; vous y gagnerez de l’instruction, de l’amusement et de la sagesse. Faites comme Montaigne, un carnet d’essais de ce que vous pensez.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Kurt Steiner, Brebis galeuses

Rolf vit dans un monde confortable… pour ceux qui sont conformes. La croyance est que le monde est un œuf qui contient le soleil, et que tout tourne autour de lui. Mais au-delà de l’œuf ? Cette question taraude Rolf, jeune employé à l’exploration, chargé de raconter ce que les engins découvrent et d’extrapoler une histoire cohérente avec. Pour cela, il ne cesse de publier des rectificatifs, comme le Winston de 1984.

Un jour, bêtement, pris par l’euphorie du paysage du haut d’une tour, il discute de ses spéculations cosmiques avec un quidam. Ce n’est autre qu’un policier provocateur qui l’arrête aussitôt, comme dans le Brave soldat Chveik de Hasek aux temps de la bureaucratie austro-hongroise. Nous sommes dans une société totalitaire. Dans ce monde, tout est inversé – mais il ressemble parfois à certaines de nos sociétés : la russe sous Poutine, la chinoise sous Xi, l’iranienne sous les ayatollah, de plus en plus la turque sous Erdogan. Où est l’envers ? Où est l’endroit ?

Rolf est pris et condamné par un jury rigolard (un anti-jury) à « la piqûre 25 », qui lui inocule un virus du rhume. Comme plus personne n’est malade, il se fait aussitôt remarquer avec ses éternuements et son nez qui coule – une horreur ! Comme il n’existe plus aucun médecin, il ne peut se soigner. D’ailleurs, les virus inoculés comme peine sont éternels, insoignables par les moyens officiels. Rolf perd son travail s’il ne retrouve pas une apparence normale.

C’est là tout le machiavélisme de cette société : la moindre déviance conduit à l’arrestation puis à la peine, donc à la marginalité. Seuls les plus forts parviennent à trouver au marché noir des produits de soins, un médecin-pharmacien (appelé drogueteur) qui les concocte et les administre. Seuls les plus forts peuvent commencer un trafic lucratif entre le laboratoire de la police qui produit les matières premières et le médecin révoqué clandestin, afin de pouvoir se soigner. Une dépendance parfaite, d’autant que les policiers sont dans le trafic et encouragent cette économie circulaire qui ne produit… que de l’obéissance et du conformisme.

Mais Rolf, tombé amoureux d’une phtisique, Jana, qui finit par mourir dans ses bras faute de soins, va se révolter. Sa colère lui suffit à oser l’impensable : se faire inoculer un virus très contagieux puis aller contaminer la « bonne » société qui s’en fout, l’obligeant ainsi à faire des malades une majorité, donc à les soigner. Tiens, cela ne vous rappelle-t-il pas la Chine contemporaine ? Son laboratoire secret de Wuhan qui manipule les virus hautement contagieux ? Désormais dirigé par une générale de l’armée ? Avec sa chape de plomb de secret d’Etat sur toute information ? Je ne sais si le Covid-19 s’est échappé du laboratoire de Wuhan, mais le simple fait de camoufler toute information et d’interdire toute recherche suffit à le faire croire.

Rolf se procure par le drogueteur, décidément bien informé comme ancien médecin du président, les plans des conduits d’évacuation et s’introduit dans le palais avec son compère limité Titanor, mais d’une force prodigieuse, qu’il a réussi à amadouer avec des mots. Il est pris, le compère est tué par les gardes mais lui comparait devant le président. Qui lui révèle un secret capital : il y a tout de lui, Rolf, dans ce monde-ci, des plantes aux humains, tous possèdent des gènes communs avec lui. Pourquoi ?

La seule façon de le savoir est de passer par un sas topologique, autrement dit dans un autre univers – parallèle. Rolf va découvrir le monde à l’endroit alors que le monde d’où il vient n’est que son envers. Dans ce monde normal, un Rolf sommeille et rêve ; il est malade à cause d’une guerre bactériologique et il songe à l’inverse des malheurs qui le frappent. Dès lors, la terre tourne autour du soleil immobile dans une bulle elliptique en forme d’œuf au lieu que le soleil soit une étoile d’une galaxie plus grande qui tourne autour de son centre. Tout est à l’envers mais tout est aussi « vrai » : le travail n’est qu’une rectification des pensées déviantes, soit physique avec les flics, soit historique avec les fonctionnaires chargés de réécrire l’histoire ; les gens ne sont pas soignés lors d’un accident mais emportés à l’aide de crocs à la décharge, même encore vivants. Ils se contente de consommer et de polluer. A quoi sert ce monde inverti ?

Une façon de se poser la question sur le nôtre…  Car sous le nom de Kurt Steiner se cache un français, ancien instituteur devenu médecin. André Ruellan est né en 1922 et mort en 2016, et s’est consacré à la fiction, littéraire et cinématographique.

Kurt Steiner, Brebis galeuses, 1974, Fleuve noir anticipation, ou J’ai lu 1977, 158 pages, €3.90 e-book Kindle €6.99

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , ,

Saint Foutin

Depuis longtemps saint Foutin me turlupine ; en ce jour de sainte Fleur, quel meilleur propos ? Il est attesté de la côte d’Azur à la Normandie, venu de Grèce et de Rome via Marseille. Ce saint original, au nom évocateur de sexe, est attesté dans la littérature dès le XIVe siècle sous la plume du poète Eustache Deschamps, et repris par Rabelais dans Gargantua, ravi de mettre « par saint Foutin ! » dans la gueule des Parisiens du temps. Mais il existait bien avant. A noter qu’une recherche « Foutin » sur Amazon renvoie par algorithme à « vous voulez dire futon ou Poutine »… Il existe aussi un Jordan Foutin dans le « corporate training », un entraînement dynamique à n’en pas douter, d’autant qu’il est comme le saint « events faciltator » : de quoi accoucher de beaux projets.

Le protestant Agrippa d’Aubigné, fils de juge et calviniste sans compromis, recensera le culte des seins pour s’en offusquer, en prude hypocrite. Il attestera du culte de saint Foutin dans le Var, l’Ardèche, l’Allier, le Bourbonnais et le Languedoc. Il y voit la persistance du culte de Priape, culte éminemment « païen » puisque sexuel. La chrétienté a en effet divorcé depuis les origines de tout plaisir de la chair, considérée comme impure et terrestre, au profit de l’Hâmour éthéré du divin et de l’au-delà. L’hérésie arienne, qui distingue le Père éternel et incréé du Fils temporel et créé, a pourtant été condamnée par l’Église. Quoique disent les cathos d’aujourd’hui qui tentent d’en faire accroire au nom du Cantique des cantiques qui célèbre l’amour charnel, autrement dit la baise ( « Qu’il me baise des baisers de sa bouche ! » – on ne fait pas plus clair). Mais c’est dans l’Ancien testament… qui doit, selon le Dogme, être relu à la lumière du Nouveau !

Foutin, qui évoque celui qui fout (futuere en latin), viendrait de Foutinus, vieille divinité lyonnaise de la fertilité issue du latin Faustinus ou Faunus). Le vulgaire se fout de beau langage et Faustin est devenu Foutin, écrit Phoutin par les prétentieux ridicules. En langue d’oc, disent les linguistes, le p et le f sont interchangeables. Photinus, premier évêque de la ville, fut martyrisé par l’empereur philosophe romain Marc-Aurèle en 177 avec Blandine et une quarantaine d’autres sectaires chrétiens qui ne voulaient pas participer aux cérémonies civiques. De Photin, le peuple a fait Foutin.

L’Église s’est accommodée du culte, préférant christianiser ce qu’elle ne pouvait changer. Le culte au saint Prépuce de Jésus-Christ, Dieu fait homme, donc sexué, était un précédent. Grégoire de Tours a transcrit en Fotin le nom du martyr de Lyon dont le vrai nom lui violait la langue. On dit que la poussière issue de la raclure de son tombeau (rien de pire que la superstition !) était un remède réputé contre plusieurs maladies, dont l’impuissance sexuelle des mâles et l’incapacité à engendrer des femelles. A sa mort, Foutin était quand même dans sa neuvième décennie d’existence et sa puissance devait en être d’autant diminuée… A Lyon, dans l’église Saint-Nizier, Photin le saint a avait sa pierre de fécondité, la pierre à Foutin. On s’y frottait à plaisir.

A la mi-été, le reliquaire de saint Foutin descendait le Rhône en bateau pour répandre la semence de ses bienfaits sur tout son parcours. Dans la Manche, la saint Foutin était célébrée le dimanche suivant le 29 juin, fête de saint Pierre et saint Paul, les deux seins ou mamelles de l’Église. Les bombances qui suivaient étaient propices au plaisir, donc à engendrer tant et plus. Dans l’Eure, Foutin est assimilé à Ildéfonse, évêque de Tolède rappelé par le Seigneur en 667. Son nom prédestiné en langue française l’a probablement voué à foutre et défoncer les cons avides qui réclamaient l’enfant. Dans l’Orne, les mariées nouvelles devaient déposer un brin de leur toilette à saint Foutin pour être « heureuses en ménage », autrement dit avoir enfants, cuisine et remercier l’Église – tout leur rôle en ces temps tradi.

Ce qui n’empêcha pas Auxerre d’élever un culte à saint Foutin, attesté au XVIe siècle, ainsi que dans un couvent de Saône-et-Loire, dans la Nièvre, l’Allier, le Puy-de-Dôme, la Haute-Loire. Dans le Var, un phallus de cuir était attribué à l’organe du saint. En Ardèche, à Cives, les femmes devaient danser toutes nues autour de l’autel pour être exaucées ! On ne dit rien des hommes. S’ils l’avaient fait en compagnies des femmes, peut-être le saint aurait-il favorisé l’acte de foutre ainsi imploré ? L’Église aurait eu de plus nombreux petits crétins à évangéliser et cela aurait été tout bénéfice pour chacun. Même pour Dieu qui aurait eu plus de croyants et de serviteurs.

Mais, comme chacun sait (sauf les enfants de chœur), ses voies sont impénétrables.

Jacques Merceron, Dictionnaire des saints imaginaires et facétieux, Seuil 2002, 1293 pages, €35,50

Catégories : Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bouleversements du monde

Il y a trente ans, je croyais après la chute du Mur et l’effondrement de l’empire soviétique que la Russie, enfin libérée de l’idéologie, allait se rapprocher de l’Europe pour former cette Eurasie dont les géopoliticiens disent qu’elle est le centre du monde. Il n’en a rien été. Par la faute de l’Europe peut-être, prise dans la réunification allemande, la guerre dans les Balkans, l’éternel attrait britannique pour le grand large ; par la faute des États-Unis sans doute, stratégiquement hostiles à l’Eurasie qui ferait pièce à leur puissance et tactiquement englués dans la mentalité de guerre froide qui les fait considérer les Russes comme des ennemis « héréditaires » ; par la faute de la Russie elle-même, enfermée dans sa forteresse mentale plus que géographique, isolée de la modernité par un pouvoir qui tient à son autorité, inapte au débat démocratique faute d’y avoir goûté.

Dès 2005 – il y a 17 ans ! – Thérèse Delpech montrait dans L’Ensauvagement que la Russie était un risque majeur pour le monde « en 2025 » ; elle ne s’est guère trompée que de trois années. J’ai rendu compte de son livre deux fois, la dernière en 2012 sur ce blog. J’écrivais : « la Russie, montre l’archaïsme d’un pays replié sur lui-même et empressé d’en revenir aux recettes soviétiques, tandis que les Occidentaux, toujours fascinés par la puissance, retrouvent les vieux réflexes de soutenir les dirigeants plutôt que les peuples. Citant Thérèse Delpech : « Le pays est devenu imprévisible, tenu par une étroite camarilla qui a du monde et de la Russie une vision fausse. Elle a démontré son incompétence en 2004 et 2005 avec la tragédie de Beslan, les erreurs grossières d’appréciation en Ukraine et la surprise qui a suivi le renversement du président Akaïev au Kirghizistan » p.256. Incompétence des forces spéciales privilégiées par le régime, corruption généralisée, mépris de la vie humaine, ensauvagement de tout soldat envoyé en Tchétchénie qui en revient enclin à l’intimidation, au gangstérisme et au meurtre, le pays est, selon Mme Delpech, infantilisé, en pleine phase de régression et susceptible de n’importe quelle agressivité revancharde. »

Nous y sommes et cela bouleverse le monde.

Aucune grande puissance n’est plus capable de stabiliser les relations internationales : ni les États-Unis à cause de Trump, ce bouffon qui a insulté le monde entier comme son mauvais disciple Bolsonaro que les Brésiliens ont fait jaillir des urnes ; ni la Chine, encore en développement accéléré mais guère autonome et restée rigide dans son régime, ce qui n’incite pas ses voisins à lui faire confiance ; ni a fortiori l’Europe, malgré les songes creux d’un Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande de moins en moins grande, unie et irlandaise. L’OTAN n’est qu’une alliance d’intérêts qui peuvent vite diverger en raison de l’égoïsme des États, on l’a vu avec Trump, on l’a vu avec les gazoducs allemands que des dirigeants empressés, serviles et grassement payés ont imposés à leur peuple, on l’a vu avec la Turquie, qui est dans l’alliance sans en être, jouant triple jeu avec les Russes, les Américains et les pays turkmènes.

Les puissances révisionnistes du système mondial relèvent la tête et n’en font qu’à la leur : la Chine mais surtout la Russie dont les dirigeants (ou plutôt « le » seul) apparaît beaucoup moins subtil et plus borné que l’aréopage communiste chinois. Il s’agit de faire la révolution du système mondial et d’aller « jusqu’au bout ». La logique amis/ennemis oblige chaque pays à choisir son camp et à devenir hostile à l’autre ; cet effet géopolitique retentit à l’intérieur de chaque pays et suscite la montée aux extrêmes idéologiques et la violence partisane, allant jusqu’à tuer son adversaire, rabaissant le système démocratique à une soi-disant anarchie qui a peur de faire régner l’ordre ; cela retentit jusqu’en chacun des citoyens, avec la radicalisation des opinions, la croyance au Complot de puissances d’autant plus mystérieuses qu’elles ne sont jamais définies, le suivisme de masse des réseaux et l’abêtissement général qui pousse à aduler un Guide, fût-il le Mal incarné.

Heureusement, des forces de rappel existent.

La Chine sait que sa puissance n’est pas encore établie et que son développement reste très dépendant des technologies occidentales, tandis que son économie a besoin d’exporter vers les États-Unis et l’Europe encore un long moment pour soutenir sa croissance, sous peine de rébellion interne.

L’Europe se trouve lentement, douchée par l’ère isolationniste de Trump – qui pourrait bien revenir -, par la pandémie qui a montré combien l’autosuffisance alimentaire, en médicaments et en matériaux de base était cruciale – et par le coup sur la tête russe asséné sur le gaz et le pétrole aux Allemands, restés niaisement pacifistes et écolos dans un monde où règne toujours la loi du plus fort.

La Russie ne va pas si bien que le discours officiel l’affirme. Le choc de l’économie de guerre n’est guère tenable dans la durée et c’est à qui demandera grâce le premier. L’Ukraine, soutenue par les États-Unis et par l’Europe, pourrait s’en sortir mieux que la Russie, isolée diplomatiquement et qui peine à rerouter ses exportations de gaz, ce qui demande des années. L’industrie automobile, l’aviation, la pharmacie, et les secteurs technologiques sont brutalement touchés par les sanctions occidentales et cela devrait s’aggraver avec l’hiver – les pièces de rechange pour camion manquent. A court terme, la reconstitution de nouveaux réseaux d’importation au travers une série opaque d’intermédiaires, compense, mais pour combien de temps ? La Turquie limite désormais les banques qui acceptent la carte de crédit russe Mir, créée après l’invasion de la Crimée pour assurer aux Russes un retrait monétaire dans d’autres pays.

Mais la mobilisation partielle décidée par Poutine, en même temps que la politique néo-coloniale d’annexion pure et simple de territoires ukrainiens, est un choc qui n’a pas fini de créer ses ondes de désordre.

A l’intérieur, la fuite (il n’y a pas d’autre mot) de plusieurs centaines de milliers de Russes hors de Russie est un signe de refus net et tranché de se battre contre des frères et pour des territoires dont tout le monde se fout, sauf le quarteron de nationalistes autoritaires. La légitimité de Poutine remis en cause par la rupture brutale du pacte social qui avait prévalu jusque-là, un peu comme en Chine : la sécurité interne et la hausse du niveau de vie contre l’abandon des libertés politiques. Le niveau de vie russe baisse avec l’inflation et le retour des pénuries tandis que la sécurité est affaiblie par les inégalités devant la mobilisation : minorités ethniques en première ligne (comme sous Staline), corruption et népotisme pour faire échapper les fils de dirigeants (ainsi les navalnystes ont-ils piégé le fils du ministre de la Défense).

A l’extérieur, l’agression caractérisée remettant en cause les frontières reconnues gêne la Chine comme la Turquie, ou d’autres pays, notamment en Afrique. Les crimes de guerre russes n’ont pas fini de hanter les consciences évoluées, comme les tribunaux dans les décennies à venir. L’image d’homme fort Poutine se trouve écornée, le mâle musclé torse nu chevauchant son ours de sa campagne présidentielle devient risible face à une poignée de petits Ukrainiens faussement « nazis » qui, eux, savent organiser leur armée, commander à leurs hommes, obtenir des soutiens extérieurs et des succès tactiques sur le terrain. Les marges de l’empire bougent et ce n’est pas fini : Arménie et Azerbaïdjan, Kirghizstan et Tadjikistan, sans parler des Ouïghours chinois qui se sentent musulmans et turkmènes plus que communistes hans. La guerre en Ukraine et l’affaiblissement russe peuvent déclencher un domino stratégique aux frontières de la Chine, qui ne veut pas de ça, affaiblie elle-même par sa politique absurde du zéro Covid et la montée du chômage des jeunes.

Verrons-nous la reprise en main du monde par des États-Unis qui en ont encore les moyens (à condition qu’ils évitent de réélire Trump) ? Va-t-on assister à la montée d’un monde multipolaire, instable et donc dangereux plus qu’aujourd’hui ? La mondialisation va-t-elle laisser la place à une mondialisation des amis, dont le pacte USA-UK-Australie-Nouvelle-Zélande est une prémisse ? Auquel cas, où la France va-t-elle se situer ? Résolument dans le camp américain ? Ou dans un nouveau pôle européen avec une Allemagne peu motivée et pusillanime ?

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Cultiver sa vertu selon Nietzsche

« Mon frère, quand tu as une vertu, et quand cette vertu est tienne, tu ne l’as en commun avec personne », dit Zarathoustra. Une vertu est une qualité, en latin virtus est le courage. C’est une propension à faire – une « volonté » dans le vocabulaire de Nietzsche. Or cette propension vient de soi-même, pas d’ailleurs. Elle ne résulte pas d’un commandement divin ou d’une obligation sociale de la morale : elle naît de soi et est « inexprimable ».

Cette propension à faire a « en elle peu d’intelligence, et encore moins de sens commun » – puisque les vertus sont propres à chacun et issues du plus profond de leur soi ; elles ne sont pas « pensées », elles sont des forces vitales. « Autrefois tu avais des passions et tu les appelais des maux. Mais à présent, tu n’as plus que des vertus : elles sont issues de tes passions. Tu as placé au cœur de ces passions ta fin suprême ». Car ta personne devient personnalité en étant elle-même, en réalisant ton vouloir vivre. Elle se construit sur le socle de tes instincts qui animent tes passions, lesquelles sont domptées et aiguillées par ton esprit. « Jadis tu avais dans ta cave des chiens sauvages : mais ils ont fini par se changer en oiseaux et en d’aimables chanteurs. » Car tous chantent à l’unisson, celui de ta volonté, de ce tu veux faire de toi, de ta vie.

Une vertu est un bonheur, car elle sait ce qu’elle veut. Le monde prend du sens, un but est fixé, toute la personne est mobilisée comme on dit aujourd’hui. « Et plus rien de mal ne naît de toi, hormis le mal qui naît de la lutte entre tes vertus. » Car « le » mal en soi n’existe pas, il n’est que projection d’un commandement divin ou moral. Les vertus, les aspirations, les propensions à faire, sont diverses en chacun – mais elles s’affrontent parfois, tel est le mal de chacun. « C’est une distinction que d’avoir beaucoup de vertus, mais c’est un sort bien lourd ; et il en est qui sont allés dans le désert et qui se sont tués parce qu’ils étaient fatigués d’être le champ de bataille des vertus. » Vivre l’ascèse mais désirer sans cesse, est-ce tenable ? Avoir juré la chasteté mais être tenté chaque jour, est-ce tenable ? Ou se présenter comme un grand professionnel mais ne pas réussir, est-ce vivable ? Être ou ne pas être, telle est la question. Le tragique est justement l’impossible résolution des contradictions entre les vertus. Comment aimer et se respecter ? Avoir de l’ambition mais ne pas déchoir ? Se battre mais ne pas tuer ? Manifester mais rester démocrate ? Dire ce qu’on voudrait mais ne pas l’imposer aux autres ?

« Mon frère, la guerre et les batailles sont-elles des maux ? Ce sont des maux nécessaires ; l’envie et la méfiance et la calomnie ont leur place, indispensables, parmi tes vertus ». Ce qui paraît contradictoire tant nous considérons la vertu de façon morale comme une qualité de la liste socialement acceptable. Mais la vertu est une force qui va, une propension à faire, une volonté, dit Nietzsche. Dès lors, sa fin justifie les moyens et il n’y a pas de mal à vouloir son bien. « Regarde comme chacune de tes vertus aspire à ce qu’il y a de plus haut : elle veut ton esprit, afin que ton esprit soit son héraut, elle veut toute ta force dans la colère, la haine et l’amour. » Mobilisation générale, dit la vertu ; comme un enfant, chaque vertu est jalouse d’une autre vertu, elle veut le soi pour elle toute seule. « Les vertus, elles aussi, peuvent périr par la jalousie ». La propension à faire couple et la propension à faire carrière se jalousent et se battent ; le goût de passer du temps avec ses enfants et le goût de faire bien son métier s’envient et se contredisent ; faire du sport et étudier ou faire l’amour, est-ce compatible dans notre emploi du temps limité – une propension ne va-t-elle pas supplanter les autres ? Et ainsi de suite…

Ce pourquoi « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté », dit Zarathoustra, car il est un nid de vertus contradictoires, de propensions inégales, et il doit les dompter pour devenir en cela non plus « rien qu’humain mais « plus » qu’humain, un véritable Créateur de lui-même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

L’ange exterminateur de Luis Buñuel

Le surréaliste subversif qui a travaillé avec Salvador Dali peint l’Espagne franquiste de son temps, en contraste élevé. D’un côté le petit peuple qui subit, de l’autre la haute bourgeoisie qui jouit. C’est la même chose au Mexique, où le réalisateur s’est exilé et où il situe le film. Dans un huis clos de palais rococo, toute une faune se débat, empêchée d’en sortir. Élevé chez les Jésuites jusqu’à l’âge de 15 ans, Luis Buñuel en est ressorti obsédé sexuel et mystique religieux, avec la mort en fond de décor : tout ce qu’il révèle dans le film qui veut ébranler l’optimisme bourgeois de l‘ordre établi. La pièce de théâtre inachevée qui l’a inspiré est du catholique marxiste José Bergamin, un même mélange explosif des contraires.

Tout est symbole : la rue du palais est nommée de la Providence ; la sonate pour piano jouée par une bourgeoise est de Pietro Domenico Paradisi (paradis) ; le souper donné par la soprano Lucia, rôle principal de Lucia di Lammermoor, opéra de Donizetti, connaît un mariage forcé, de la folie, un fantôme, un suicide (un jeune couple dans un placard) – toute la soirée les reprend les uns après les autres ; sur la porte des chiottes : un ange ; un ours déambule dans les couloirs de la maison, symbole de violence brute, tandis que trois moutons errent, symboles des victimes christiques – ils seront d’ailleurs bouffés par les reclus qui cassent les meubles pour improviser un foyer préhistoriques et rôtir les gigots.

Car les invités, après s’être gobergé d’une multitude de plats, sont piégés dans la maison. Inexplicablement, ils répugnent à partir, ce qui fait tout d’abord scandale chez la maîtresse de maison. Un à un les hommes retirent leur veste, l’uniforme des convenances, les femmes s’installent dans les canapés et sur les fauteuils. Après tout, il est tard, pourquoi ne pas passer la nuit au salon ? Mais au matin, une fois le café et les viandes froides servies, ils ne peuvent plus partir ; une force invisible les en empêche, autant psychique que physique. Tous les domestiques, avertis d’une façon instinctive, sont partis la veille au soir, une fois le souper prêt, malgré les menaces d’être immédiatement licenciés ; ne reste que le majordome qui fait ce qu’il peut, observateur et acteur neutre.

Il constate que le vernis de bourgeoisie craque avec le stress. L’uniforme social est ôté comme une armure, les gilets carapace sont enlevés, les chemises ouvertes, dépoitraillées sur la chair velue, les femmes giflées, voire violées, les coups de poing volent. La bête en chacun ressurgit. Le rationalisme vacille avec la sorcellerie aux pattes de poulet et le cri primal maçonnique. Étape ultime, un meurtre émissaire est en préparation avant le miracle : reconstituer le moment où tout est arrivé pour se libérer du maléfice.

Sans les domestiques, les bourgeois ne savent que faire ; sans leurs mâles dominants, les bourgeoises ne savent que faire. Il faut la décision d’une femme pour que tous obéissent au rituel absurde – mais qui fonctionne – se remettre dans leurs positions et tenir les mêmes conversations qu’au moment où le maléfice est survenu. Ce qui suffit à les délivrer après plusieurs jours de clôture. La prière n’a pas suffit, ni l’offre d’un Te Deum. Comme si la religion n’était qu’un rituel superstitieux à suivre à la lettre pour se convaincre et survivre.

D’ailleurs, la messe de remerciement reproduit le huis clos. Une fois la cérémonie terminée, l’évêque se dit qu’il vaut mieux attendre que tout le monde sorte, puis qu’il n’est pas utile de sortir… Et les gens restent, comme dans la maison après le souper. Une force invisible les contraint. Un troupeau de moutons trotte vers l’église dont les portes se ferment une fois qu’ils sont entrés tandis que sonnent les cloches, comme un Jugement dernier. L’ange exterminateur a encore frappé.

La Justice immanente de l’ordre social ? La fin du monde en 1962 avec la crise des missiles de Cuba ? La révolution sans cesse annoncée, sans cesse avortée ? Tout est symbole, rien n’est concret dans le surréalisme, cette révolution pour les artistes, impuissante pour le peuple.

DVD L’ange exterminateur (El ángel exterminador), Luis Buñuel, 1962, avec Silvia Pinal, Enrique Rambal, Claudio Brook, José Baviera, Augusto Benedico, Movinside 2018, espagnol sous-titré français, 1h35, €10,00 blu-ray €15,00

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Robert Silverberg, Les Masques du temps

Le dimanche de Noël 1998, à midi, un jeune homme tout nu tombe du ciel sur les escaliers de la Place d’Espagne à Rome. Qui est-il ? Un Apocalyptique hurlant à la fin du monde en cette fin du millénaire ? Un échappé d’asile ? Un artiste en happening ? Pas du tout : il se présente, Vornan-19, venu du futur, de 2999 exactement. Dans mille ans.

Réalité ou imposture ? Difficile à croire tant le voyage dans le temps est une impossibilité physique selon nos connaissances de la fin du XXe siècle. La seule façon réaliste serait d’aller plus vite que la lumière et de rattraper les photons échappés du passé, tout comme la lumière des étoiles lointaines, peut-être déjà mortes, nous parvient des milliers d’années après. Après un tour d’Europe où le phénomène est montré comme un objet de foire, c’est évidemment aux États-Unis que tout doit se passer. La première puissance du monde ne saurait déléguer à d’archaïques gouvernants aux moyens limités le soin de savoir si oui ou non Vornan-19 vient du futur.

Une commission de savants de diverses disciplines est composée par le gouvernement, assisté d’un ordinateur pour éliminer les incompatibilités personnelles (à la fin des années 60, on croit encore à cette infaillibilité du calcul). Leo Garfield est physicien reconnu ; il effectue des recherches sur la réversibilité physique du temps et se heurte à des impasses. En vacances chez ses amis Jack et Shirley, dans une ferme isolée d’Arizona au bord du désert, il se ressource à poil et au soleil, dans le naturisme hippie de ces années-là. Lorsqu’il revient à Los Angeles, sa secrétaire l’informe qu’un haut-fonctionnaire de la Maison Blanche cherche à le joindre depuis des jours. Sanford Kralick est chargé d’élaborer le comité d’évaluation de l’homme du futur et le programme qui lui sera proposé.

Vont recevoir le fringant Vornan-19 à sa descente d’avion : un historien philosophe « prétentieux et pédant », un psychologue « cosmique », une anthropologue engagée (« celle qui, pour étudier de plus près les rites de la puberté et les cultes de la fertilité n’avait pas hésité à s’offrir elle-même comme femme de la tribu et sœur de sang » p.130), un philologue (« son domaine scientifique était la poésie érotique de toutes les époques et dans toutes les langues »), une biochimiste bâtie comme un petit garçon – en tout six avec lui, le physicien. Et évidemment Kralick plus le service de sécurité.

Il n’est pas inutile car Vornan-19 déplace les foules par sa seule image. S’il a déclaré à Berlin que l’époque d’Hitler lui paraissait la meilleure du siècle où il a atterri, il déclare aussi être ignorant en histoire, simple touriste qui passe le temps car le sien l’ennuie. 2999 connaît en effet un monde parfait où chacun vit selon ses besoins sans avoir à travailler, des serviteurs demi-humains se chargeant de tout, où l’énergie est personnelle et sans limite, fournie par de mini réacteurs qui désintègrent les atomes en réactions contrôlées, où n’existent plus aucun pays ni nationalismes, seulement une Centralité et des lieux sauvages où chacun peut vivre seul ou non, à sa guise. Il est surpris et amusé par les Apocalyptistes de 1999 qui se déchaînent dans les rues en manifestations plus sexuelles que violentes, allant nus et peinturlurés, arrachant les vêtements de ceux qui en ont encore, copulant en public, braillant des injonctions à jouir avant la Fin – même si le millénaire se termine logiquement fin 2000 et pas fin 1999. Mais les foules sont rarement sensées, logiques ou même instruites.

Vornan-19 s’amuse car le sexe est son seul plaisir, le seul qui reste à qui n’a aucune vocation particulière dans le monde du futur. Il baise avec tout ce qui lui plaît, jeune femme, très jeune fille ou même jeune homme. L’auteur n’a pas osé transgresser les tabous sur le reste, et le comité d’organisation a tout fait pour varier les lieux et les visites. Partout où il passe, l’homme venu du futur, rhabillé pour l’occasion, sème la pagaille. Il n’aime rien tant que bousiller les ordonnancements des prétentieux, riches ou savants, qui osent croire que leurs possessions et leurs talents vont l’impressionner. La biochimiste, parce qu’elle est encore vierge et ignorante en sexe, et Leo le narrateur, très neutre dans ses évaluations, sont les membres du comité qu’il préfère. Il baise la première (et la révèle à elle-même), il sort avec le second (qui profite des subsides du gouvernements pour goûter quelques plaisirs).

Il l’invite même en Arizona pour quelques jours de vacances incognito dans le programme, sur les instances de Jack et de Shirley. La jeune femme avoue son attirance sexuelle irrésistible pour Vornan-19 et Jack, ancien étudiant de Leo, voudrait parler à l’homme du futur des implications de sa thèse, qu’il n’ose publier car il craint les conséquences économiques et sociales d’une énergie personnelle sans limites. Ces vacances sont une catastrophe. Vornan-19 ne dit rien car il ne connaît rien et cela ne l’intéresse pas. Il reste indifférent aux charmes de Shirley, pourtant évidents, car il a jeté son dévolu sur Jack. Une fois le mal accompli dans le couple, Leo le fait partir.

Le savant veut quitter le comité, las de mois passés à suivre Vornan-19 et ses ébats érotiques sans en apprendre plus que cela sur le monde du futur, doutant parfois qu’il soit venu du futur. Mais l’analyse de sang est formelle, recueillie par règle dans un bordel officiel : la présence d’anticorps multiples et inconnus. En revanche, les foules grossissent, les Apocalyptistes contrés par l’affirmation de Vornan-19 que le monde existera encore dans mille ans se faisant plus virulents tandis que des néo-croyants commencent à se former en église pour adorer Vornan, lisant ses interviews comme une bible. « Il y a ceux qui l’aimaient pour son nihilisme ricanant, et d’autres qui le considéraient comme le symbole de la stabilité dans un monde chancelant et apeuré. Tout cela étant étouffé sous l’image transcendante de la déité : pas Jéhovah, ni Odin, pas un personnage d’homme mûr barbu, mais comme un Jeune Dieu, beau, dynamique et léger, l’incarnation du printemps et de la vie, les forces créatrices et destructrices réunies en une même personne. Il était Apollon, Baldur, Osiris, mais aussi Loki » p.341.

Le psy écrit tout un livre de révélation sur les mois passés avec Vornan-19 ; il devient le nouveau saint Paul de la religion du Christ 2999. Il ne sait s’il est sincère ou non, encore moins surnaturel ; « Il prétendait (…) que c’était nous-mêmes qui avions fait de Vornan un dieu. Nous désirions un nouveau dieu pour nous conduire alors que nous nous trouvions au seuil d’un nouveau millénaire parce que les anciens mythes avaient abdiqué ; et Vornan était arrivé juste à point pour répondre à nos besoins » p.347.

Devant l’amplitude des ravages et la houle de la croyance incontrôlable, le gouvernement américain prend des mesures. Vornan-19 doit être restreint. Il désire un bain de foule ? Qu’il y aille, mais avec une combinaison spéciale qui assure un champ de forces autour de lui afin que nul ne puisse trop l’approcher. Une technique infaillible, doté d’un système de secours – à moins qu’il ne soit saboté. Et c’est ce qui finit par arriver sur une plage de Rio, où Vornan s’amuse de la foule en délire qui l’acclame ; il y prend un peu trop goût. Ce « trop » justement lui sera fatal : le champ de forces disparaît, Vornan est happé par un grand Noir « torse nu » puis disparaît. Est-il retourné brusquement dans le futur, sentant sa vie en danger ? A-t-il été déchiré en morceaux avalés par la foule comme Baldur, Actéon ou Osiris ?

En tout cas, le monde est soulagé. Le nouveau millénaire peut commencer.

Cette fiction n’a pas prévu comment s’est déroulé le passage au vrai millénaire entre fin 1999 et fin 2000. Il y a eu beaucoup moins de sexe en public et beaucoup plus de complotisme ; beaucoup moins de relations humaines et beaucoup plus de peurs de bug sur les machines. Le monde, trente ans après 1969, n’était plus le même. Plus de vingt ans plus tard encore, les tendances se sont accentuées : beaucoup plus de virtuel, même dans la monnaie, l’art ou l’amour ; beaucoup moins de relations humaines directes, qui impliquent trop ; encore plus de complotisme et de terreur des machines, des GAFAM et autres BATX chinois aux robocops et autres soldats du futur. Relire Silverberg, c’est se (re)plonger dans les années soixante et soixante-dix, une époque où la chair était réhabilitée après la prohibition et le puritanisme, de la nudité aux relations sexuelles, où les rapport sociaux étaient humains et pas via des réseaux virtuels. Un monde ancien, où les gens étaient plus proches les uns des autres. Un monde qui, à nouveau, s’efface.

Robert Silverberg, Les Masques du temps (The Masks of Time), 1969, Livre de poche 1977, 400 pages, €2,29 occasion

Robert Silverberg déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Sylvain Tesson, Berezina

Pour les deux cents ans de la retraite de Russie, Sylvain Tesson, deux amis français (Cédric Gras et Thomas Goisque) et deux amis russes (Vitali et Vassili) se lancent en treize jours dans les 4000 km du Moscou-Paris en side-car Oural. Une vieille moto typiquement soviétique, grossièrement mécanique mais fonctionnnt par tous les temps, ne dépassant pas les 80 km/h, réparable à la pince. Une coquetterie. Mais pourquoi pas à cheval ? Cela aurait eu plus de panache et plus de réalisme historique : Napoléon 1er a mis deux mois pour rallier Paris depuis le Kremlin.

Mais Sylvain Tesson est un aventurier des temps modernes. Hors système tout en y étant, individualiste farouche mais avec quelques amis, cynique invétéré qui trouve du sel à l’humanité – il est celui qui ose, l’exemple pour les bourgeois urbains au chaud sur leur canapé. Il les fait frissonner. « Le courage des autres nous sert quelquefois de tonique », écrit Cioran, ce grand cynique, mis en exergue. Berezina est un bon livre. Il mêle le récit aventureux de ces treize jours de route en plein hiver russe au rappel de l’épopée de la Grande armée en déroute, et des réflexions sur le monde tel qu’il vient.

« Notre hôte s’était installé à Moscou vingt ans auparavant, lassé de la France, de ses régulations, des charcutiers poujadistes, des socialistes sans-gêne, des géraniums en pot et des rond-points ruraux. La France, petit paradis de gens qui se pensent en enfer, bridés par des pères-la-vertu occupés à brider les habitants du parc humain, ne convenait plus à son besoin de liberté » p.27. Tel est le style Tesson : direct, sans apprêts, dense de signification. Je suis sûr que neuf sur dix des « gens de goch » qui se disent « socialistes » (aujourd’hui des va nu-pes), ne comprendront pas qu’ils en prennent ici plein la gueule. Mais ils ne sont ni aventuriers ni amateur du réel. « Nous autres, deux cents ans après l’Empire, aurions-nous accepté de charger l’ennemi pour la propagation d’une idée ou l’amour d’un chef ? » p.201.

Il poursuit sur la révolution libérale attendue en Russie comme le Messie depuis Gorby le Rouge – léniniste convaincu pourtant. « Une révolution, depuis l’explosion d’Internet, requérait les techniques du marketing. (…) Il fallait une unité de lieu (une grand-place urbaine frapperait les esprits), une équipe de twitteurs, une cause sympa, des signes de ralliement, des tee-shirts, une couleur symbolique et des slogans très forts. Vous vouliez changer le monde ? Il fallait assurer le spectacle ! » p.32. Le satrape du Kremlin, pas encore envahisseur en 2012, traite les opposants comme des malades infantiles du soviétisme : il les réprime comme on envoie des gosses pas sages au lit. Il ne sait rien faire d’autre. Les empêcheurs de s’enrichir en rond sèment le trouble. L’ordre doit régner dans l’empire mongol.

« Je côtoyais les Russes depuis le putsch avortés de Guennadi Ianaiev en août 1991. Ils ne m’avaient jamais semblé rongés par l’inquiétude, le calcul, la rancune, le doute : vertus de la modernité. Ils me paraissaient des cousins proches, peuplant un ventre géographique bordé à l’est par la Tartarie affreusement ventée et à l’ouest par notre péninsule en crise. » Les Russes sont restés traditionnels, ils sortaient de 70 ans de joug soviétique, de 10 ans d’anarchie alcoolisée Eltsine. « Ils disaient des choses que nous jugions affreuses : ils étaient fiers de leur histoire, ils se sentaient pousser des idées patriotiques, ils plébiscitaient leur président, souhaitant résister à l’hégémonie de l’OTAN et opposaient l’idée de l’eurasisme aux effets très sensibles de l’euro-atlantisme » p.99. Mais la rationalité n’est pas leur fort, plutôt le sentimentalisme. « Et si c’était là la clé du mystère russe ? Une capacité à laisser partout des ruines, puis à les arroser par des torrents de larmes » p.101. Écrit avant l’annexion manu militari de la Crimée en 2014 puis l’invasion agressive de la guerre totale contre l’Ukraine en 2022, cette réflexion ne manque pas de bon sens. Le rappel incessant de la Grande guerre patriotique glorifie la destruction et le massacre plus que la construction d’une société nouvelle…

Les motos Oural sont produites depuis les années 30 « sur le modèle des BMW de l’armée allemande » : toujours l’imitation, l’envie de l’Allemagne mais perdue dans l’inertie steppique russe. « L’usine Oural continue à vomir ces machines, à l’identique. Elles seules résistent à la modernité (…) D’un temps où la sidérurgie régnait dans sa simplicité » p.34.

Et les voilà partis, gelés, aspergés par les camions, raidis pour garder le cap. C’est Borodino (une victoire malgré tout), Wiazma (où le froid saisit la Grande armée), Smolensk (harcelés par les partisans et les moujiks, il en reste que la moitié de l’armée partie de Moscou), Borissov (où Napo a mystifié le gros Koutouzov en franchissant la Berezina), Vilnius (où la débandade n’offre aucun secours), Augustow, Varsovie – puis Berlin (un détour), Naumburg, Bad Kreuznach, Reims, les Invalides à Paris (« sous la statue de Napoléon. Nous nous trouvions à quelques mètres de son tombeau » p.205).

Un happening – comme on dit en marketing.

Sylvain Tesson, Berezina, 2015, Folio 2020, 186 pages €7,80 e-book Kindle €7,99

Catégories : Livres, Russie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Tout vient du corps, dit Nietzsche

« L’âme » est un enfantillage, un moi détaché du corps – ce qui est biologiquement et physiquement inepte. Pas de corps sans âme – ou bien on est mort ; pas d’âme sans corps – car ce n’est qu’une croyance. Le corps est tout, début et fin en soi. Ce sont les « contempteurs du corps » – les chrétiens, les adeptes de toutes les religion du Livre, les ascétiques, les suicidaires, qui déclarent le corps impur et pourriture. Les humains sains, les êtres qui sont bien dans leur peau, ne se posent pas la question. Ils vivent et c’est ainsi.

« Celui qui est éveillé et conscient dit : ‘je suis corps tout entier et rien d’autre ; l’âme n’est qu’un mot désignant une parcelle du corps’ ». Une émanation du corps, une chair intelligente – qui n’est rien sans son support biologique. Ce que nous appelons « l’âme » est tout simplement le vital qui « anime » un corps de chair. Elle n’est pas lorsqu’il n’y a pas corps. Avions-nous donc une « âme » avant de naître ?

C’est l’esprit humain qui a distingué des morceaux dans le multiple de ce qu’il vit. « Le corps est une grande raison, une multitude univoque, une guerre et une paix, un troupeau et un berger », dit Nietzsche. La petite raison (ce que nous appelons raison) est un instrument de la grande raison qui est celle du corps animé. Même le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point. « Ce que les sens éprouvent, ce que l’esprit reconnaît, n’a jamais de fin en soi [au sens de finalité]. Mais les sens et l’esprit voudraient te convaincre qu’ils sont la fin de toute chose : telle est leur fatuité. » Ils ne sont qu’instruments et jouet du « soi ».

Le « soi » de Nietzsche est le corps tout entier, le corps vivant, animé d’un élan vital, tiré par un vouloir de « puissance », celle de survivre, de mieux vivre, et de déborder de vie. « Il y a plus de raison dans ton corps que dans ta meilleure sagesse. » La pensée qui est moi est issue du vital qui est soi, « un souffleur de ses idées ». Il n’est aucune pensée, aucun moi, sans la vie qui l’anime – et elle vient du corps, de la biologie, de la matière.

Nous faisons, dans notre orgueil de mortel qui voudrait s’égaler aux dieux (qui sont nos projections idéales), de notre petit moi une « âme » étincelle divine. Or nous ne sommes qu’une parcelle du grand tout qu’est l’univers. « Le corps créateur a créé pour lui-même l’esprit comme une main de sa volonté. » Et la sagesse antique reconnaît que l’homme sage est un esprit sain dans un corps sain, autrement dit les trois étages humains que distinguait Pascal hier comme les neurobiologistes aujourd’hui.

Ceux qui méprisent le corps méprisent la vie, le vivant, le vital. Ils préfèrent l’au-delà à l’ici-bas, la croyance au réel. Ils vivent dans l’illusion consolatrice d’un monde qui est pour eux souffrance. Mais il ne tient qu’à eux de ne plus souffrir. Quelle est leur volonté ? « Créer par-delà lui-même », répond Nietzsche. Créer la joie pour contrer la souffrance, entreprendre pour contrer la faim et le froid, chercher pour contrer l’ignorance… En bref avancer, s’élever, se transformer, s’adapter. Tout ce que les suicidaires que sont pour Nietzsche les chrétiens, et pour nous les islamistes, les puritains et les écolos intégristes, ne veulent plus faire. « Votre soi veut disparaître, et c’est pourquoi vous êtes devenus des contempteurs du corps », analyse Nietzsche.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union

2034, dans trente ans au premier janvier, le président des États-Unis doit prononcer son rituel discours sur l’état de l’Union, immuable depuis 1913. Mais l’heure est grave, le monde va s’effondrer. La crise climatique atteint son paroxysme avec inondations, canicules, feux de forêt, ouragans et, malgré les efforts, tout continue comme avant. Inertie sociale, habitudes de comportement, effet système du capitalisme, c’est toujours la même chose : encore plus de croissance, encore plus de technologie, encore plus de progrès.

Malgré les efforts vertueux dont la Suède est l’exemple parfait, sous la houlette de la Thunberg, devenu Première ministre : « Son pays est un exemple de sobriété célébré par toutes les bonnes consciences écologistes, un pays tout proche d’atteindre la neutralité carbone, en avance de dix ans sur les prévisions, un pays où la vente de véhicules à essence est interdite depuis trois ans, où toutes les centrales thermiques ont été fermées, un pays dans lequel le recyclage est devenu une filière industrielle majeure. Quel bénéfice les Suédois en tirent-ils, au-delà du respect de la communauté internationale ? Pratiquement aucun » p.27.

Le plan de bon sens d’adapter le modèle de production à une énergie décarbonée, de pousser la recherche de solutions technologiques, de promouvoir la coopération internationale – tous ces poncifs des années 2010 ont échoué. Pourquoi ? Par ces vices vieux comme le monde et les hommes : le nationalisme, l’égoïsme, le chacun pour soi – sans aucun Dieu pour tous.

Aujourd’hui, 2034, la démographie est la principale cause : « Quelques pays seulement sont responsables de la moitié de cette hausse : en Asie, ce sont l’Inde et le Pakistan, en Afrique, ce sont le Nigeria, le Congo, l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Égypte. Dans ces pays, la fécondité reste à un niveau élevé et rien ne laisse entrevoir une évolution suffisamment rapide de cette situation » p.58. Le nombre pollue comme les sauterelles ; le réguler est une exigence. Ces pays commencent à faire du chantage à la déforestation, l’huile de palme, les espèces à protéger, les métaux rares : payez ou nous détruisons. Dès lors, l’intérêt national des Américains est atteint, sans parler de l’intérêt de l’humanité sur la planète.

Une seule solution : « Nous devons passer à l’action et lancer la plus grande opération militaire de tous les temps, utiliser notre puissance pour imposer les changements indispensables à l’échelle mondiale. Nous en avons les moyens » p.71. Un néo-colonialisme pour imposer aux barbares et aux sauvages climatiques la morale planétaire. « Nos armées interviendront en priorité dans deux zones, l’Afrique de l’Ouest et subsaharienne, afin de reprendre le contrôle démographique, et l’Amérique centrale, pour tarir immédiatement le flux migratoire en direction des États-Unis. Par ailleurs, nous renforcerons notre présence au Moyen-Orient. La production de pétrole doit être maîtrisée » p.75. En accord avec Pékin, Moscou et Londres – la France voulant comme toujours faire cavalier seul et rester « morale ».

Voilà en quelques mots le constat, voilà la solution – radicale, mais efficace. Philippe Zaouati, qui travaille dans la finance verte, baigne dans la dégradation climatique. L’exaspération qu’elle suscite entraîne des réactions extrêmes, voire populistes. De là à imaginer une dictature mondiale au nom du Bien, il n’y a qu’un pas. Il le franchit. Il sera vraisemblablement approuvé par un certain nombre.

Mais il recule au dernier moment. Dans ce texte de fiction, l’action ne va pas jusqu’au bout. Une frêle jeune fille va se lever, comme Antigone plus que comme Jeanne d’Arc. Elle est la voix qui dit « non ». Mais pour proposer quoi, en alternative ? Il manque son manifeste, si tant est qu’elle en ait un. Ce pourquoi ce petit opuscule de combat est efficace mais me paraît tronqué. Dire non n’est pas toujours facile, mais récuse toute autre solution. Alors quoi ? Attendons 2034, ce n’est pas si loin.

Un libelle à offrir à vos amis pour les faire penser (c’est si rare) et à vos meilleurs ennemis pour les faire enrager (c’est si bon).

Philippe Zaouati, Discours sur l’état de l’Union, 2022, Le métier des mots, 90 pages, €12,00 e-book Kindle €9,99

Catégories : Géopolitique, Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , ,

La conscience vous torture, dit Montaigne

Le chapitre V du Livre II des Essais est consacré à la conscience. D’un exemple personnel Montaigne passe à la collecte de citations des Anciens avant de conclure sur la torture, destinée à faire avouer. Mais, dit le philosophe, notre conscience nous tourmente assez pour que la société n’aie pas besoin d’y recourir.

« Voyageant un jour, mon frère sieur de la Brosse et moi, durant nos guerres civiles, nous rencontrâmes un gentilhomme de bonne façon ; il était du parti contraire au nôtre, mais je n’en savais rien, car il se contrefaisait autre ». Il n’empêche qu’il s’effrayait à toute rencontre d’hommes et de chevaux « et passage de villes qui tenaient pour le roi, que je devinais enfin que c’étaient alarmes que sa conscience lui donnait. »

Et de citer Hésiode, Virgile, Lucrèce, Juvénal, Ovide, à l’appui de son observation. La conscience nous tourmente de nos fautes, mais aussi à l’inverse de confiance si l’on est innocent.

Dès lors, pourquoi torturer ? Celui qui endure est-il innocent ou patient ? Celui qui avoue est-il coupable ou craint-il la douleur ? Les policiers le savent bien, les aveux en garde à vue, extorqués parfois après des heures, ne valent pas grand-chose. « Je pense que le fondement de cette invention est appuyé sur la considération de l’effort de la conscience. Car, au coupable, il semble qu’elle aide à la torture pour lui faire confesser sa faute, et qu’elle l’affaiblisse ; et, de l’autre part, qu’elle fortifie l’innocent contre la torture. »

Montaigne est proche en sa pensée des chrétiens qui font de la conscience l’œil de Dieu à l’intérieur de l’humain. Lui seul peut juger ; les hommes ne font qu’approcher la vérité par leurs procédés de justice. Dont certains sont une faute, comme la torture. « Êtes-vous pas injustes, qui, pour ne le tuer sans raison, lui faites pis que le tuer ? » s’exclame Montaigne dans une tournure familière.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins

Voici son dernier coup d’archet avant sa mort en 1977, à 78 ans. Le roman suivant, L’original de Laura, resté à l’état d’ébauche et de fiches en désordre, ne sera pas chroniqué sur ce blog. Il figure édité chez Gallimard et dans les Œuvres complètes de la Pléiade après maintes polémiques sur être et ne pas être de la part des héritiers et des critiques.

Depuis Ada, Nabokov réécrit toujours le même livre, ou presque. Il s’agit de son autobiographie romancée, fantasmée, avec des personnages différents mais des scènes clés proches : la baise dès 14 ans, l’attrait pour les très jeunes filles, les tourments du couple, les affres de l’écriture, la dérision de l’enseignement, les jalousies des chers collègues. Et la critique féroce et impitoyable de Dostoïevski, que Nabokov n’aimait pas, dont « mon auteur trouve la politique odieuse et les romans absurdes avec leurs tueurs à barbe noire que l’on présente comme de simples négatifs de l’image conventionnelle de Jésus-Christ, et ces putains larmoyantes, empruntées aux romans pleurnichards d’un autre âge » p.1113. Ressurgissent les images de Lolita, d’Humbert Humbert, les jeux incestueux d’Ada « Béni soit mon premier et délicieux amour, une enfant dans un verger, jeu de mains fureteuses – et ses cinq doigts écartés dégoulinant des perles de surprise » p.1035 Pléiade), mais aussi du narrateur qui n’est pas l’auteur, ni le personnage. Vladimir se collette à son biographe Andrew Field, à qui il reproche des inexactitudes. Il a alors l’idée d’une parodie d’autobiographie, ce qui donne Regarde, regarde les arlequins !

Vadim Vadimovicth est Vladimir Vladimirovicth, né en 1899 dans l’aristocratie russe et chassé par la révolution bolchevique, études à Cambridge (UK) et vie dans la communauté russe blanche émigrée à Paris, exilé aux USA pour enseigner la littérature (russe) avant de revenir vivre en Suisse chacun de leurs romans écrits en anglais. Sauf que Vadim n’a jamais vécu à Berlin et se marie quatre fois, pas Vladimir. Pour l’auteur, l’homme réel est différent de l’homme du livre – il ne faut pas prendre l’image, distillée par la mémoire et l’écriture, pour l’homme vrai. Le narrateur (qui est différent de l’auteur et qui n’est pas le personnage principal) déclare écrire une « autobiographie oblique – oblique parce qu’elle délaisse l’histoire prosaïque au profit des mirages de la littérature et du romanesque » p.1099. L’auteur se vêt d’un habit d’arlequin, fait de bouts rapiécés, pour composer dans ses romans un rôle. Mais où est la vraie vie ? L’original ou la copie ? – Dans mes livres, répond l’auteur… Je est un autre, un double, une création par soi-même. « Seule l’écriture romanesque, l’éternelle recréation de mon moi changeant, pouvait conserver à mon esprit un semblant de santé » p.1110. C’est Vadim qui parle, pas Vladimir, mais quand même…

La baronne Brédov, alors que Vadim était enfant boudeur et renfermé de 7 ans : « Cesse de te morfondre ! S’écriait-elle. Look at the Harlequins ! – Quels arlequins ? Où ? – Oh ! Partout. Tout autour de toi. Les arbres sont des arlequins, les mots sont des arlequins ; et les situations et les additions. Mets deux choses ensemble – images, plaisanteries – et tu obtiens un triple arlequin. Allons ! Joue ! Invente le monde ! Invente la réalité ! » p.1035. Telle est la recette du romancier, un jeu d’enfant, une tambouille d’aliments collectés et cuisinés.

Ce roman est plutôt réservé aux spécialistes de l’œuvre ; seuls ils en goûteront tout le sel. Pour les autres, mieux vaut lire Ada ou Lolita.

Vladimir Nabokov, Regarde, regarde les arlequins ! 1974, Folio 1992, 308 pages, €2,86 occasion

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Ce plaisir qu’on dit charnel de Mike Nicols

La baise avant 1968 n’était pas une sinécure. Les garçons comme les filles attendaient l’université pour enfin avoir un rapport charnel. Auparavant, le rituel était « sortir », peloter, embrasser, mais jamais plus loin. On se montrait son zizi ou sa zézette à 10 ans, on se pelotait à 13, on n’embrassait qu’à 16… et le reste pas avant 20 ans ! C’est ce qu’explique au final Jack Nicholson, revenu de l’amour comme du sexe américain. Il y avait bien la capote, mais c’était un objet rare, pharmaceutique, qu’on avait honte d’acheter. L’avortement était interdit pour motifs religieux et la pilule n’existait pas encore.

Ce film, où joue un Jack Nicholson pas encore mûr (33 ans), nous en apprend de belles sur cette époque de pruderie éhontée – dont les plus ringards des réactionnaires ont aujourd’hui la nostalgie ! Là-bas comme ici, ne nous leurrons pas.

Jonathan (Jack Nicholson) et Sandy (Art Garfunkel) sont étudiants au Amherst College dans les années 1950. Ils sont très amis, dans la même chambre d’internat (mais pas dans le même lit), ils discutent des filles et de la baise. Aucun n’a encore franchi le pas. Cela leur semble un pensum, comme d’aller à l’école. Jonathan incite Sandy à lever une fille qui lui plaît lors d’une soirée étudiante où règne un ennui mortel : chacun danse vaguement la valse en costume cravate ou jupe tailleur tandis que d’autres discutent en faisant tapisserie. Sandy est le bon élève, gentil garçon, qui dort en pyjama ; Jonathan est le trublion, travailleur mais obsédé de sexe, dormant torse nu et se baladant à poil (jamais Nicholson n’a pris autant de douches que dans ce film – il sort constamment d’une salle de bain avec des effets de serviette).

Sandy finit par « sortir » avec la fille qui se prénomme Susan (Candice Bergen), en internat elle aussi de l’université ; elle veut devenir avocate, lui médecin. Jonathan veut être avocat d’affaires et gagner beaucoup d’argent. Sandy embrasse Susan à leur deuxième sortie, l’embrasse à nouveau à leur troisième, lui pelote ses seins à la quatrième bien qu’elle n’aime pas ça. Elle le lui permet finalement car il dit qu’il est ému et que c’est sa façon à lui d’aller selon les règles, progressivement. Ils ne couchent pas ensemble – au contraire, c’est le meilleur ami Jonathan, jaloux, qui entreprend Susan, la met sur la paille et la baise carrément. Elle disait à Sandy qu’elle était vierge ; elle ne pourra plus le dire. Quant à Jonathan, c’est enfin arrivé, il « l’a » fait et s’en vante auprès de Sandy, mais sans lui dire que c’est avec sa copine.

Mais il « n’aime » pas Susan, qui se rend compte d’ailleurs qu’elle ne l’aime pas non plus. Le sexe et l’amour, ça fait deux – c’est ce que comprennent les béjaunes de la pruderie organisée qui les laisse niais au bor de l’âge adulte. Chacun doit le dire à Sandy mais ils en sont incapables. Le film use d’ellipse, mais on comprend que Sandy se fait larguer doucement par Susan, qui ne revoit plus Jonathan non plus.

En tout cas, c’est dix ans plus tard que nous retrouvons les deux compères. L’un est marié, père de famille, prospère et vit une vie tranquille avec Cindy (Cynthia O’Neal) – une femme qui sait ce qu’elle veut. L’autre poursuit sa bohème, passant de fille en fille sans jamais trouver chaussure à son pied ; « j’ai baisé une douzaine de femmes cette année », annonce-t-il comme une évidence. Vous l’avez deviné, le premier est Sandy et le second Jonathan. Qui est le plus heureux ?

En fait, aucun des deux. Ils se comparent et échangeraient bien leur vie car tout passe, tout lasse. Un couple uni finit par se fissurer et l’ennui s’immisce ; un baiseur invétéré finit par ne plus bander car l’esprit n’excite plus la mécanique à force de ne trouver aucune mensurations, aucune paire de nichons, aucunes fesses, aucunes jambes à son désir. Crise de la quarantaine dix ans plus tard, il arrive à Jonathan de ne plus bander. Jusqu’à ce qu’il rencontre Bobbie (Ann-Margret), un mannequin (femelle) bien roulée qui lui va comme un gant : « Dieu sait ce qu’on a rigolé la première nuit ! » dit-il à Sandy. Et puis les mois passent, les agacements naissent : de la voir toujours travailler qu’elle ne réponde pas au téléphone parce qu’elle travaille, qu’elle ne travaille plus et dorme toute la journée, qu’elle n’achète pas la bière du soir et ne fasse ni le ménage ni le lit. En bref, rien de la bobonne qu’il fuyait pourtant depuis toujours, le Jonathan. Elle, à l’inverse, tient à lui et lui réclame le mariage.

Qui sera offert après une tentative de suicide, alors que Jonathan proposait à Sandy « d’échanger » leurs partenaires pour un soir. Cindy, l’épouse de Sandy, n’a pas voulu ; Sandy a essayé mais a trouvé Bobbie dans les vapes, le pilulier de somnifère vidé. Elle et Jonathan s’étaient violemment engueulés juste avant que le couple d’amis ne vienne les prendre pour une invitation à un cocktail.

Mais quelques années plus tard, ils divorcent et Bobbie obtient une substantielle pension alimentaire, peut-être ce qu’elle recherchait : l’argent sans les obligations sexuelles. Jonathan invite Sandy, qui a divorcé lui aussi, s’est mis avec Jennifer (Carol Kane), 18 ans, comme quoi la voie du mariage n’est pas droite ni sans épines. La mode est aux diapositives et Jonathan passe son montage de portraits qu’il intitule « la parade des casse-couilles » (ballbusters), montrant les filles qu’il a baisées depuis ses 10 ans, les premières n’étant violées que par le regard, les mains ou les lèvres, avant Susan – qu’il passe très vite pour que Sandy ne la reconnaisse pas. La jeune Jennifer est effondrée : déjà, en une demi-génération les mœurs ont changé et la collection de proies par les machos n’est plus acceptable.

Jonathan finit seul avec une pute, Louise (Rita Moreno), qu’il paye chaque soir 20$ pour lui réciter un rituel immuable : enlevé de veste puis de chaussures, phrases convenues, exaltation du mâle dominateur par tout un discours rôdé, enfin pipe bienvenue par une actrice qui a la bouche qu’on dirait faite au moule.

Pauvreté des relations, vantardise depuis l’enfance, séparation morale et religieuse des sexes afin que chacun se croit dans son droit et le meilleur, blagues machistes entre deux clopes et verres de whisky (Cutty Sark, Jack Daniels, peut-on distinguer sur les bouteilles). En bref, un « plaisir charnel » dévalorisé expressément par toute une éducation due à une croyance inepte qui préfère l’angélisme de l’au-delà à la chair ici-bas. Un film éducatif sur la bêtise yankee !

DVD Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge), Mike Nicols, 1971, Zylo 2014, 1h35, €10,51 blu-ray €22,52

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Svetlana Pironko, Une heure avant la vie

Un premier roman intitulé clairement « roman » et qui romance un semblant d’autobiographie. Mais à force de gommer toutes les aspérités qui pourraient fâcher pays ou personnes, il ne reste guère à dire. Sa lecture se coule agréablement mais sans force, avec le style simplet au présent propre à l’époque : on gribouille comme on cause. Le titre, énigmatique, aurait pu réserver une réponse dans le texte ; elle ne vient jamais sauf à dire que la vie commencerait enfin dans un roman ultérieur. En bref vous le lirez, vous l’oublierez ; votre bibliothèque n’en gardera pas trace.

La trace, justement, est ce qui justifie ce roman. En témoignent les trois citations en exergue, qui disent le projet : « l’histoire d’une âme humaine » (Lermontov), « les choses qu’a pu préserver l’écriture » (Salter), « une empreinte permanente » (Hemingway). Mais à chaque en-tête de chapitre, d’autres citations (presque toujours de mâles affirmés) font comme une bénédiction de papa. Elles finissent par agacer et à se demander qui parle ? « Qui » ose écrire un roman ?

Papa, justement, qui est la référence du livre, papa toujours aimé, papa disparu (ce qui nous vaut des pages de larmes sans aucune analyse), papa à jamais en sa fille. Nous avons tous perdu nos parents, passé un certain âge, mais ne sommes pas désespérés à ce point. C’est qu’il existe des enfants, une transmission, un héritage.

L’enfant, justement, refusé parce qu’on ne sait pas si l’on veut rester avec l’homme, si l’on veut s’engager ou choisir la liberté. Avec cette justification qui se vautre dans la démagogie d’une écologie en délire affirmant que refuser l’enfant est bon pour la planète (p.110). Chacun peut décider de ne pas faire d’enfant, mais pas s’auto-intoxiquer avec des prétextes à la Thunberg. Nous ne sommes pas la Terre divinisée, nous sommes l’espèce humaine.

Donc un roman pour dire quoi ? Une spiritualité ? Une description de vie ? Une quête affective ? Un nombrilisme du « je » ? Il semble que le texte soit à placer encore un peu plus bas dans l’anatomie humaine. Les hommes défilent sans qu’aucun ne s’arrête – sauf papa. Max, Grégoire, Gilles, Edward, plus un navigateur (connu), une « voix radiophonique », et j’en oublie peut-être sauf « le doigt » qui semble encore le meilleur.

Nous ne saurons rien du pays de naissance, sauf qu’il comprend « la steppe » et « des loups » et qu’on mange « de l’ours » pour ne pas avoir peur. Le lecteur comprend qu’il s’agit d’un État désormais réprouvé et qu’on ne veut pas le fâcher. Nous ne saurons quasiment rien de la famille, sauf que maman est morte d’un cancer, que le petit frère est devenu plus grand qu’elle, que papa était rarement là, toujours « en voyage » et qu’il s’est remarié avec « une cruche ». Sans autre analyse. Nous ne saurons rien non plus du milieu des traducteurs, de l’édition, des auteurs. Il s’agit toujours de ne pas fâcher… Mais à édulcorer sans cesse, refusant les portraits, la peinture des milieux, la psychologie, que reste-t-il de « la trace » affirmée en exergue ?

Une anecdote peut-être : page 87, la jeune fille et une amie se sont fait engager dans une conserverie de nuit pour gagner de l’argent durant deux mois. Elles racontent en feuilleton Les liaisons dangereuses aux ouvrières. Ces pages délicieuses sont à mes yeux le seul moment vraiment vivant de ce premier roman.

Un roman léger dont on sent pourtant le soin porté à sa construction. Il peut se lire pour passer l’époque, comme on dit passer le temps. Il n’engage à rien parce qu’il ne s’engage pas. Je n’arrive pas à accrocher mais je me dis que c’est peut-être un « roman de femme » et qu’il se peut, après tout, qu’homme et femme n’appréhendent pas le monde de la même façon. Celle, tout intimiste et égocentrée sur elle-même de l’autrice, insensible au monde qui lui fait mal, me laisse de marbre.

Svetlana Pironko, Une heure avant la vie, 2022, éditions Le Passeur, 269 pages, €18,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , ,

Nietzsche contre les illusions de la foi

Dans le troisième chapitre de la première partie « discours » d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche s’en prend aux illusions de l’au-delà. Il n’y a pas d’au-delà, dit-il, seulement un rêve des faibles de sortir de la souffrance ici-bas, « joie enivrante et oubli de soi ».

Car le Créateur n’est qu’une projection des hommes, pas un être suprême éternel : « Hélas ! mes frères, ce dieu que j’ai créé était œuvre humaine et folie humaine, comme sont tous les dieux. » Car si le dieu est Dieu, pourquoi avoir créé un monde aussi imparfait, où règne la souffrance ? C’est une « image imparfaite d’une contradiction éternelle. » L’Être est difficile à démontrer, il n’est qu’un mot, « et les entrailles de l’Être ne parlent pas à l’homme, si ce n’est par la voix de l’homme. » Ainsi Dieu ne « s’exprime » qu’en humain, par des textes dictés à des anonymes ou des illettrés inspirés – mais qui dit que ce ne sont pas ces gens qui parlent plutôt qu’un hypothétique Dieu ? Il s’agit de croyance, donc d’illusion.

Il faut donc surmonter le Créateur et guérir de l’hallucination de l’au-delà. Car c’est « souffrance et impuissance – voilà ce qui a créé les au-delà, et cette courte folie du bonheur que seul connaît celui qui souffre le plus. » Il s’agit d’une « fatigue pauvre et ignorante qui ne veut même plus vouloir ». Or vouloir est la vie même, l’élan vital, le réflexe de survie – le lotus qui sort de la boue pour s’élever à travers l’eau vers le soleil, comme disent les bouddhistes.

Cette vitalité vient du corps. Nietzsche est matérialiste : les transports de l’âme comme les exaltations du cœur sourdent des instincts. L’illusion de l’au-delà, « c’est le corps qui a désespéré du corps », une perte d’énergie vitale qui fait démissionner, se soumettre, renoncer à vivre pour vivoter esclave : des idées des autres à la mode, des moralismes sociaux des réseaux, du travail forcé pour subsister. Nietzsche hait le christianisme d’avoir méprisé le corps, la chair, le vivant éphémère, au profit des fumées d’un autre monde fantasmé éternel et immatériel (un inverse de la terre).

Au contraire, pour lui il faut réhabiliter le moi qui pense, aime et vit. « Oui, ce moi – la contradiction et la confusion de ce moi – affirme le plus loyalement son existence – ce moi qui crée, qui veut, qui donne la mesure et la valeur des choses. Et ce moi, l’Être le plus loyal, parle du corps et veut encore le corps, même lorsqu’il rêve et s’exalte en voletant de ses ailes brisées ». Il ne faut plus enfouir sa tête dans le sable des fumées célestes mais la porter fièrement. « J’enseigne aux hommes une volonté nouvelle : vouloir ce chemin, que l’homme a suivi aveuglément, approuver ce chemin et ne plus s’en écarter en rampant, comme les malades et les moribonds. » Ainsi l’homme cherche, cultive et crée ; ainsi va-t-il dans les étoiles et découvre progressivement comment vivre en harmonie avec l’univers et la nature.

Nietzsche-Zarathoustra est indulgent aux malades et aux convalescents, mais il affirme : la vie d’abord.

« Il y a toujours eu beaucoup de gens malades parmi ceux qui rêvent et qui aspirent à Dieu ; ils haïssent avec fureur celui qui cherche la connaissance, ils haïssent la plus jeune des vertus qui s’appelle : probité ». Ou l’honnêteté scrupuleuse. Lourdes est rempli de pèlerins qui « espèrent » sans constater ; l’islamisme promet toujours plus… mais ailleurs, au paradis des houris et des gitons où jouir ne sera plus un péché. Le catholicisme a longtemps refusé que la terre soit ronde et que l’humain descende des simiens ; les sectes américaines remettent au goût du jour ces absurdités et crient au Complot à propos de la lune ou de la terre ronde ; l’islam radical aujourd’hui poursuit dans cette voie en haïssant « celui qui cherche la connaissance ». Ils se croient des clones de Dieu et bras armé de ses commandements. Ils ne sont que misérables trop humains.

« Je connais trop bien ceux qui sont semblables à Dieu : ils veulent qu’on croie en eux et que le doute soit un péché. Mais je sais trop bien à quoi eux-mêmes croient le plus. Ce n’est pas vraiment à des au-delà et aux gouttes du sang rédempteur : eux aussi croient davantage au corps et c’est leur propre corps qu’ils considèrent comme la chose en soi. Mais le corps est pour eux une chose maladive : et volontiers ils sortiraient de leur peau. C’est pourquoi ils écoutent les prédicateurs de la mort et ils prêchent eux-mêmes les au-delà. » Pas plus que Zemmour, les croyants fanatiques ne s’aiment. Ils maudissent leurs instincts qui les font désirer les femmes ou – pire pour le dogme ! – les garçons. Ils se vengent des heureux et des critiques en cherchant à les tuer. Ce sont de grands malades. Ils récusent la vie, la vitalité, l’élan vital.

Écoutez plutôt Nietzsche : « Le corps sain parle avec plus de bonne foi et plus de pureté, le corps complet, dont les angles sont droits : il parle du sens de la terre. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz en Livre de poche qui est fluide et agréable).

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Poutine sent le roussi

Reculant en Ukraine, son armée indigente montrant son incapacité militaire à opérer et à être commandée, son matériel trop vieux, ses renseignements incapables – comme sous Staline – de dire les vérités qui dérangent aux décideurs, Poutine s’énerve. Surtout que la population commence à grogner, et pas seulement la mince élite occidentalisée dont plusieurs centaines de milliers ont déjà fui la Russie sous dictature.

Poutine est le satrape attrapé, celui qui croit que dire « j’exige » suffit pour un succès assuré. Or pour 100 roubles affectés à l’armée, dit-on, à peine 10 parviennent dans les casernes ; tout le reste est pris dans le système mafieux mis en place par Poutine et dont profite Poutine et ses affidés pour s’enrichir insolemment – au nom du Peuple. Lequel le sait, se tait et laisse faire – mais pas mécontent si le satrape se fait attraper.

La « démocratie » ? Ils ne connaissent pas ; ils ne savent que le barine proche, le tsar au-dessus. Le débat, les oppositions, la vie démocratique, tout cela leur paraît anarchie alors que les frontières sont vastes et que l’Ennemi encercle (forcément) la mère patrie. Mais l’Ennemi n’est pas celui qu’ils croient. A moins qu’ils ne se sentent plus Mongols que Slaves et qu’en ce sens le rapprochement avec l’autre empire mongol, le chinois, ait quelque sens. Lorsque Poutine sourit, surtout depuis qu’il est gonflé par son traitement du cancer, ses petits yeux fendus montrent les origines.

Mais l’Europe n’est pas l’ennemie de la Russie, loin de là. Les liens historiques sont anciens et forts, depuis la création du royaume par les Vikings – à Kiev – jusqu’à l’alliance contre les puissances du milieu en 14 puis contre l’Axe (mais pas avant 1941). Beaucoup plus anciens et forts que les liens avec la Chine, qui ont été constamment ceux d’esclaves à maître, de soumis aux khans Mongols jusque fort tard dans les siècles. Et puis… avec 145 millions d’habitants vieillissants, perclus d’alcool et de mauvaises habitudes alimentaires, avec un système hospitalier délabré et trop peu d’enfants, comment la Russie pourrait-elle faire jeu égal avec DIX fois plus de Chinois, tout aussi vieillissants et avec trop peu d’enfants mais qui ont, pour plus d’un siècle le nombre face à eux ? Et un optimisme économique intact, une fierté nationaliste liée à leur réussite dans l’espace, dans le rattrapage à marche forcée des technologies, par un gouvernement – certes dictatorial – mais qui donne de l’espoir collectif où chaque individu peut se reconnaître.

Quel avenir est-il proposé aux Russes, si on le compare à celui proposé aux Chinois ? – Nul. Qu’ont fait les Chinois depuis 1989, chute du Mur ? – Se développer. Qu’ont fait les Russes depuis la même date ? – Se goinfrer. Je parle de la nomenklatura affairiste, qui zigouille tous ceux qui se mettent en travers de leur route mais qui n’investissent pas au pays, seulement dans les palaces à Nice ou les stations huppées suisses. Vous croyez que les « patriotes » russes vont se battre pour ces parasites mafieux ?

L’une des têtes favorites du satrape, un intello réactionnaire qui rappelle que la nouvelle idéologie pour « dépasser » le communisme obsolète de Staline et de ses successeurs jusqu’à Gorbatchev date justement d’hier, écrit tout net : « Tant que Mussolini dirige l’Italie et Hitler dirige l’Allemagne, la culture européenne a un répit. L’Europe a-t-elle compris cela ? Et les peuples européens doivent comprendre que le bolchevisme est un danger réel et féroce ; que la démocratie est une impasse créative ; que le socialisme marxiste est une chimère condamnée et que seule une recrudescence nationale, qui reprend de façon dictatoriale et créative la solution « sociale » de la question sociale, peut sauver la cause dans chaque pays ». Ce fut écrit en 1933 par Ivan Alexandrovitch Iline, dans son livre devenu, pour les Poutiniens, de chevet : Le National-socialisme. Un nouvel esprit I. (Renaissance, Paris 17 mai 1933).

Dès lors, accuser l’Autre de « nazi », surtout lorsqu’il est juif comme Zelensky en Ukraine, est d’un ridicule achevé. La Russie de Poutine est nationale et socialiste, comme l’Italie de Mussolini et l’Allemagne de Hitler. Qui dit « national » dit exaltation des Slaves et mépris pour les autres, cela va de soi : tous les minoritaires, Juifs inclus. Qui dit « national » dit appel aux diasporas et minorités russophones irrédentistes des pays ex-frères à rejoindre la « grande » Russie, tout comme les nazis appelaient les Allemands de Bohème-Moravie et des Sudètes, les Alsaciens germanophones et les Allemands de la Volga à rejoindre la « grande » race aryenne où qu’ils se trouvent. Staline déportera après guerre les Allemands de la Volga et « éradiquera », par la chasse ouverte aux enfants allemands et les viols systématiques, l’ancienne population allemande de Prusse Orientale afin qu’elle devienne « à jamais » slave et russe.

Pauvre Poutine ! Pauvre en esprit, pauvre en matériel et pauvre en population – chef d’une « puissance pauvre« . Il fantasme un ennemi qui n’existe pas pour mobiliser un peuple qui ne veut pas, avec des armes magiques qu’il n’a pas. Il se voit obligé à russifier à marche forcée, par des référendums bidons, les républiques « séparatistes » du Donbass pour justifier une « mobilisation partielle » des réservistes russes. Non parce que la patrie est menacée mais parce qu’il commence à manquer d’hommes… Par suite, qui attaquerait ces territoires devenus russes par pure déclaration seraient réputés attaquer la Russie même. Qui devrait alors se défendre « par tous moyens », ravivant un patriotisme – bien émoussé si l’on en croit tous ceux qui veulent fuir pour échapper à la conscription forcée.

Mais la Russie n’en serait plus à une « opération spéciale » sur un territoire qui lui appartenait hier en tant qu’Union soviétique, mais bel et bien en « guerre ». Mot tabou, interdit de prononcer sur tout le territoire russe à propos de l’Ukraine sous peine de lourdes sanctions. Mot qui arriverait directement sur les antennes russes, saisissant la population, qui jusqu’alors restait plutôt indifférente. Mot qui justifierait de fait les qualificatifs attribués à Poutine par les Occidentaux : agression, invasion, impérialisme – tout ce que le Kremlin voulait évacuer ou minimiser. Il y avait déjà bien peu de « volontaires » pour aller violer les femelles, massacrer les mâles au-dessus de 12 ans et terroriser les petits enfants par les bombes en Ukraine, malgré leur qualification de « nazis » bons à soumettre et à tuer comme des nuisibles. Les « réservistes », mêmes « formés » (surtout endoctrinés par la propagande) seront-ils plus enthousiastes pour réaliser cette mission ?

Les pays qui aideraient les Ukrainiens à reprendre leur territoire (validé à l’ONU) déclareraient donc la guerre à la Russie – ce qui serait de « leur faute », appelant à l’escalade, y compris nucléaire. Poutine aux abois n’en est pas à un chantage près. Après le blé d’Ukraine qui affamait les populations du Maghreb au grand émoi de toute l’Afrique, après la centrale nucléaire de Zaporiijia bombardée qui pourrait répandre des déchets sales, après l’enlèvement par « évacuations » forcées vers la Russie des Ukrainiens pris dans les zones de combat (et placement de leurs enfants dans des centres d’accueil sur tout le territoire), voici un nouveau chantage : je déclare les frontières autres qu’elles ne sont et je les défends comme si elles étaient légitimes. Jusqu’où ?

« Rhétorique irresponsable » déclare John Kirby, porte-parole du Conseil de sécurité nationale américain. Stratégie du fou, supputent les militaires. Poutine grade ses menaces pour faire peur – et montrer qu’il est capable de l’imprévisible. Mais à quel prix ? Pour sa population ? (il s’en fout). Pour lui ? (il s’en fout moins, encore n’a-t-il peut-être plus rien à perdre, selon l’aggravation de son évidente maladie). Car qui va le suivre ? Le knout n’a jamais formé de bons soldats, bien moins en tout cas que la conviction patriote – on l’a vu à Valmy, même si l’histoire est moins claire que le mythe n’y paraît.

Reste qu’une fois de plus, nul ne doit pactiser avec les ordures. Qui a pour volonté de vous détruire doit être détruit – comme Carthage hier pour les Romains. Poutine est un dictateur impérialiste, un nouvel Hitler féru de nationalisme d’un autre âge, au nom de fantasmes sur l’idéologie du métissage américain, auquel il assimile tous les « faibles » européens et d’ailleurs. Mais avec son PIB minable, sa population riquiqui dans le monde, et un moral « patriotique » bien plus faible que celui des Chinois ou des Ukrainiens, que peut-il faire en réalité ? Détruire la moitié du monde et sombrer avec elle – comme Hitler dans son bunker de Berlin ? Ou se voir envahi, détruit, désagrégé comme hier la grande Allemagne nazie, cassée en deux et détyrannisée de force ? Il rêve comme un gosse d’une nouvelle GGP, où le satrape Staline a puisé un regain de popularité (et de pouvoir). Il n’en a pas les moyens, ni les alliés. Les Chinois font les gros yeux, les Indiens sont contre et même les Kirghizes s’y refusent. Restent Cuba – le benêt heureux de l’Amérique latine – et la Corée du nord – avec son bouffon nucléarisé.

Tout cela se finira mal. Mais peut durer longtemps.

Catégories : Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ne jamais remettre à demain, dit Montaigne

En ce chapitre IV du Livre II des Essais, Montaigne s’lève contre la procrastination, qui est cette tendance nonchalante à remettre à plus tard ce qu’on pourrait faire de suite.

Comme toujours, notre philosophe gambade. Il commence par féliciter Jacques Amyot de ses traductions du grec, néanmoins évêque d’Auxerre. « Je n’entends rien au grec », confesse Montaigne. Les vies parallèles de Plutarque, écrites en grec, sont traduites avec « naïveté et pureté du langage », écrit-il.

Il en profite pour tirer parti de sa lecture à propos de Rusticus qui « y reçut un paquet de la part de l’empereur et temporisa de l’ouvrir jusqu’à ce que tout fut fait ». Ce Rusticus fut tribun sous Néron et philosophe stoïcien. Il a eu raison et tort, dit Montaigne :

  • Raison car se précipiter sur toute nouvelle ou lettre ou paquet est faire preuve d’impatience et d’inconstance (ce qu’on appelle aujourd’hui zapper).
  • Tort car imprudent, la nouvelle, la lettre ou le paquet peut être d’importance vitale et d’usage urgent (surtout connaissant Néron !). Ainsi Jules César eût pu être sauvé de l’assassinat si « allant au sénat le jour qu’il y fut tué par les conjurés, il eût lu un mémoire qu’on lui présenta ».

Ce que c’est que de nous… Le tyran de Thèbes Archias n’a pas noencen plus lu la lettre qu’on lui remit durant son souper pour annoncer qu’on allait le tuer. « A demain les affaires », aurait-il dit, ce qui passa en proverbe (en Grèce) – et donna son titre au chapitre.

« Un sage homme peut, à mon opinion » :

  • remettre à entendre le nouveau par civilité envers ceux qui l’entourent,
  • ou être inexcusable de le faire « pour son intérêt », surtout s’il est en charge publique.

Politesse ou prudence ? Difficile de choisir : « il est malaisé dans les actions humaines de donner règle si juste par discours de raison », écrit Montaigne. Car « la fortune » maintient « son droit » – autrement dit le hasard, le destin, la providence. L’homme n’est pas que raison, et sa raison n’a pas toujours raison. Mais la juste raison est d’abord la prudence – le sens des priorités.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , ,

Cronin, La tombe du croisé

Un roman sur une vocation, celle de peintre. Dans l’Angleterre encore victorienne du début du XXe siècle, tout ce qui sort des normes est considéré avec suspicion comme une expression du diable. Stephen, fils aîné du recteur anglican de la paroisse de Stillwater, sort du Trinity College d’Oxford avec son diplôme en poche. Il est censé prendre la succession du père et entrer dans les ordres, en débutant par la Mission de Londres. Mais voilà, il ne l’entend pas de cette oreille.

Il tient de sa mère, une belle envolée qui vit dans son monde et en fait à sa guise ; elle finira par ruiner le recteur et terminera dans un asile, mais pas sans avoir vécu. Stephen a pour vocation de peindre. C’est un besoin, une envie, une mystique. Comme son ancêtre le croisé dont la tombe orne l’église de la paroisse. Il commence par prendre une année sabbatique pour aller se former à Paris, où il rencontre ses compatriotes mais aussi des français et des étrangers en rupture avec le classicisme, comme Modigliani. Ce qu’on appellera l’Ecole de Paris regroupe des artistes venus d’Europe qui vivent surtout à Montparnasse : Marc Chagall, Pablo Picasso, Pinchus Kremegne, Abraham Mintchine, Chaïm Soutine, Pascin, Amadeo Modigliani, Kees van Dongen, Moïse Kisling, Alexander Archipenko, Joseph Csaky, Ossip Zadkine, Tsugouharu Foujita… Lorsque Stephen revient, sa peinture est jugé pa run classique académicien défrayé par son père pour qu’il donne son avis : il est négatif. Stephen se résigne à enter en stage à la Mission, mais il ne peut s’y faire. Il trouve les prêtres trop peu chrétiens et surtout pas charitables pour leurs semblables, en revanche imbus de leur savoir, de leur position sociale et de leurs mœurs. C’en est trop, il repart. Mais son père lui coupe les vivres, à lui de se débrouiller.

Ce qu’il fait non sans mal, frôlant la misère noire. Il s’emploie comme précepteur d’anglais chez une épicière de province française vaniteuse et ennamourée qui veut le baiser. Il devait lui faire son portrait après avoir croqué les deux fillettes à l’étude. Mais il refuse, fuit, est accusé d’avoir tenté de la violer (coup classique des femmes). Il reprend la route pour Paris sans un sou en poche. De fil en aiguille, il va retrouver son ami Nicolas Peyrat, peintre foutraque « amoureux » de sainte Thérèse d’Avila qu’il veut absolument aller voir en Espagne. Elle est morte il y a quatre cents ans mais il reste son couvent, les lieux qu’elle a fréquentés. Les deux partent en Espagne, Stephen a miraculeusement obtenu un prix à une exposition où il a produit Hécate, portrait de la vulgasse à vélo dont il était amoureux et qui s’est jouée de lui. Il l’a même accompagnée six mois dans un cirque où elle s’était engagée pour faire l’équilibriste à bicyclette.

Mais Peyrat le foutraque a donné tout leur argent sans lui demander son avis au couvent de sainte Thérèse, en abruti qui ne songe qu’à sa mystique et pas aux lendemains terrestres. C’est donc dans la misère que Stephen et lui s’enfoncent vers le sud de l’Espagne alors que débute la guerre de 14, une boucherie des plus imbéciles où la mort industrielle se joue des petits egos d’honneurs et autres fariboles de bourgeois qui se prennent pour des gentlemen. Les Anglais perdront sept cent mille de leurs jeunes hommes parmi les meilleur,s sans compter plus d’un million et demi de blessés et d’invalides, et tout ça pour « le patriotisme », ce vent. Apprendre à peindre la beauté ne vaut-il pas mieux qu’apprendre à tuer son prochain ? C’est ce que déclare Stephen à son oncle général, qui le méprise. Mais qui se souviendra du général dans l’avenir, alors que les toiles de Stephen orneront la Tate Gallery de Londres ?

Revenu dans sa patrie après la mort de Peyrat d’une gangrène à un pied mal soigné, c’est pour apprendre la mort inutile au combat de son jeune frère Davie, qui avait devancé l’appel pour s’engager, croyant en ces billevesées de patriotisme agitées par les nantis alors que l’Angleterre n’était pas envahie. Claire, sa sœur, tente de faire obtenir à Stephen les peintures qui orneront le mémorial à la « grande » guerre mais les membres du comité, au vu des peintures, se récrient. Ils lui font un procès en pornographie car les horreurs de la guerre montrent un viol de femme crûment ; il auraient plutôt désiré des anges délicats portant les morts pour la patrie jusqu’au ciel… « Les panneaux, par leur thème et leur exécution, décevaient toute attente, venaient contredire toutes les traditions les plus respectables. On était scandalisé, au premier coup d’œil. Puis, graduellement, on discernait les éléments qui, indubitablement, violaient les règles de la religion, du patriotisme et, avant tout, de la moralité » p.365. Tout est dit des ficelles qui remuent les marionnettes : le ciel, le pays et la pruderie – l’âme, le cœur et le sexe. Pharisiens, judas, sycophantes, tartuffes, Pinard (procès Baudelaire puis Flaubert) et autres Springora sont éternels d’hypocrisie, de pruderie affectée, de leçons de morale… aux autres.

Stephen se reclut. Il ne veut plus connaître ses contemporains et va se réfugier dans une chambre que loue Jenny, la petite bonne de la Mission si serviable, chassée ignominieusement par les curés pour « rester dans les chambres trop longtemps » – ce qui était « indécent » non selon les faits mais selon leurs yeux sales. Jenny est veuve à 30 ans, propriétaire d’une petite maison dans l’East End, près de la Tamise où la lumière est si belle à peindre. Stephen s’y installe, est dorloté, peut se consacrer à son art. Il peint pour lui-même et n’expose pas, ne vend rien. Il finit par se marier avec Jenny, fille simple mais reposante qui ne le juge pas comme le font constamment les bourgeois et les curés mais l’accepte tel qu’il est.

Il finira phtisique, mort d’une tuberculose jamais soignée depuis quinze ans, laissant un fatras de toiles dans son atelier. Que le marchand français Tessier, qui l’avait snobé alors qu’il n’était que peintre débutant dans la misère à Paris, reconnaît désormais comme un grand. Dix ans plus tard, Stephen aura trois de ses œuvres exposées à Londres, à la Tate Gallery, que son vieux père emmènera voir son collégien de petit-fils, né de Stephen le jour où le docteur lui avait annoncé sa mort prochaine. Jenny avait voulu cet enfant de lui.

Archibald Joseph Cronin, La tombe du croisé (Crusader’s Tomb ; A Thing of Beauty), 1956, Livre de poche 1977, 510 pages, occasion €1,59

Cronin déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, La transparence des choses

Un court opus après le long Ada, comme une alternative avortée. Le personnage principal, Hugh Person a mal tourné ; il est un Van sans sa vigueur, un correcteur chez un éditeur et pas un écrivain. Il aime autant les jeunes filles mais peine à draguer Armande, qu’il finit par épouser – avant de l’étrangler dans un cauchemar, les deux pouces sur sa nuque qui serrent serrent…

Le lecteur au fait des œuvres de Nabokov retrouve son style, sa virtuosité à jongler entre les trois cultures, la russe, l’anglaise et la française, ses références et allusions innombrables à des auteurs, des peintres, des scientifiques. La construction est complexe et il y a de l’énigme comme toujours, offerte aux spécialistes qui aiment à décortiquer et spéculer sur qui a dit quoi à qui. Le nom même du personnage, Hugh Person, est à facettes et prolongements : prononcé You Person en langue originale d’écriture, il signifie « vous, Personne », autrement dit rien, Nemo ; en langue nabokovienne, il signifie aussi père-son ou père-fils en franco-anglais. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur la mort du père et se termine sur la mort du fils. La transparence est aussi un transfert, une transmission.

D’ailleurs, nul ne sait qui raconte et l’auteur ne donne un indice qu’une fois le roman très avancé. Le narrateur reste clinique, non impliqué, sans passion. Il faut dire que le personnage Person est médiocre, un raté, une impasse de l’évolution, un néant. Il périt en outre dans un incendie après être passé par la case psychiatrique pour avoir tué sa femme – même sans le vouloir, dans un spasme somnambulique. Autrement, il ne vit pas vraiment sa vie, parfois il la rêve. La mort est constante dans ce roman, seize personnages décèdent en deux centaines de pages ! Et l’amour est tiède, voire inexistant, Armande frayant sur les sommets suisses avant son mariage avec trois garçons jeunes, Jacques, Jake et Jack qui forment un trio onaniste fermé ! Frayer veut dire se reproduire pour les poissons ; la fille se contente de l’autre sens : se frotter.

Le souvenir, le temps et la mémoire poursuivent l’exploration entreprise dans Ada, avec intertextes sur les lectures, renvoi aux œuvres antérieures, jeu renouvelé de l’Éros et du Thanatos, Mr. R client de Person courtisant Julia Moor (Julie Amour si on lit en français) – une nouvelle nymphette. La « tralatition » de l’écrivain R est une métaphore du transfert, du porter au travers, d’où le titre : La transparence des choses. Une sorte de traduction du souvenir dans la mémoire composite, de l’intertexte entre vivants et morts.

En bref un roman bref qui ne reste pas dans les mémoires une fois lu, ni dans « sa moelle épinière » selon la définition du roman de génie par l’auteur (Littératures) – sauf à être un spécialiste fan de son œuvre.

Vladimir Nabokov, La transparence des choses (Tranparent Things), 1972, Folio 1993, 156 pages, €7,20

Vladimir Nabokov, Œuvres romanesques complètes tome III : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , ,

Pouic Pouic de Jean Girault

Un Louis de Funès à son meilleur en père grand bourgeois boursicoteur, flanqué d’une perruche envolée dont le coq apprivoisé s’appelle Pouic Pouic. L’épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) n’a pas plus de cervelle que son volatile, elle se fait fourguer en cadeau d’anniversaire pour son mari Léonard une concession indienne dans le haut Orénoque dont le sous-sol regorgerait de pétrole. L’escroc au nom hispano-italien Pedro Caselli bien connu des milieux boursier (Daniel Ceccaldi) a encore sévi, rejeté au café de la Bourse par les affectionnés de la corbeille.

Tout le sel est dans les tentatives, toutes vouées à l’échec sauf une, de refiler la concession à Antoine (Guy Tréjan) un bellâtre dont la fortune est récente et qui courtise avec une insistance déplacée la fille Patricia (Mireille Darc). Elle renvoie successivement des fleurs, une corbeille de fruits, un gros chien, un collier de perles, un cheval avec son jockey, une Ferrari… mais elle garde à son service le conducteur, Simon (Philippe Nicaud), bel homme qui a bourlingué, champion de judo 1953. Rien de mieux que d’en faire son « mari » pour décourager le prétendant. Un mari acteur, engagé pour la montre devant les autres, mais qui n’a pas le droit de coucher avec elle (nous sommes avant le « droit » des femmes).

D’où les quiproquos avec son père puis sa mère, le prétendant étonné. Mais le père n’a qu’une idée fixe : revendre le cadeau qui le ruine, « ses aciers » ayant été vendus à la bourse par sa péronnelle de femme, qui avait on ne sait comment procuration et a – en outre – imité sa signature ! Il s’agit de faire croire, selon une lumineuse idée, que le faux mari Simon est le frère revenu du Venezuela qui a levé l’affaire des pétroles, et d’arguer d’investissements trop lourds pour céder l’affaire en or. Mais, au moment de signer le chèque, badaboum ! C’est le vrai frère Paul (Roger Dumas) qui revient « d’Amérique du sud » (dont il ne connaît en fait que les boites de Rio).

Nouveaux quiproquos avec la mère, le père ayant la lumineuse idée de déclarer qu’il a deux fils, l’aîné Simon entreprenant, un vrai chef qui a su circonvenir les indiens, et Paul, un fêtard qui a ramené Palma Palma Diamantino de ses fiestas (Maria-Rosa Rodriguez). Laquelle découvre que le fils qu’elle a agrippé n’est que secondaire et que le chef est Simon. Qu’elle va donc draguer impunément sous les yeux de sa soi-disant « femme ». Mais Antoine veut quand même consulter ses experts et tente de joindre un hôtel d’Ajaccio où l’un d’eux réside. Las ! Le téléphone en France en est encore au 22 à Asnières, avec des « mademoiselles » qui enfilent des fiches. De plus, le majordome stylé, depuis plus de vingt ans au service de la famille (Christian Marin) est ami avec l’opératrice du téléphone et la communication n’aboutira jamais. Simon parvient à convaincre qu’il y a du potentiel dans l’Orénoque et le chèque est sur le point d’être signé quand, badaboum ! C’est la péronnelle d’épouse qui interrompt derechef la délicate opération en apparaissant avec tambour et falbala sud-américain avec la belle sud-américaine. Caramba, encore raté !

Le majordome Charles a alors la lumineuse idée de simuler une fausse émission de radio avec un micro branché sur le poste, et d’annoncer « aux informations » qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens tandis que la famille fait un bridge. Cette fois, ça y est ! Le chèque va être signé. Tous les hommes dans le bureau et vieux champagne ! Sauf que le bouchon résiste à la main, à la pince, au tire-bouchon. Le majordome est écarté par un Léonard irascible qui prend la chose en main. Et lorsqu’il saute enfin, patatras ! C’est dans la gueule du prétendant qui n’avait à juste qu’à apposer encore sa signature sur le chèque déjà rédigé. Comique de répétition irrésistible. La sulfureuse plantureuse Diamantino, ayant enfin identifié le véritable « chef » dans la famille (celui qui a les pépettes), se précipite pour aider le riche prétendant à se nettoyer, quitte à le mamourer un peu.

Cette fois, c’est cuit. Sauf que Simon, entreprenant comme il est, a l’idée lumineuse d’utiliser Daimantino, qui n’est pas sud-américaine car elle appelle Paul Paolo (italien) au lieu de Pablo (espagnol), qu’elle croit que les brésiliennes portent un casque colonial, et qu’elle s’appelle en fait Régine, gambilleuse à Pigalle. Il lui propose un marché : emporter la signature contre le prétendant. Elle fait signer et elle peut le suivre, sinon, elle est démasquée. Ce qui est fait derechef. Ouf ! Tout est bien qui finit bien, papa a retrouvé ses billes, l’escroquerie est refilée, le prétendant vaniteux effacé.

Sauf que la radio annonce officiellement aux informations qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens… Le père en a une attaque. La plan suivant montre des fleurs… mais non, ce n’est pas son enterrement mais le mariage entre la fille et Simon, qui a bien mérité du cadeau. Justement, la mère a « acheté » quelque chose…

Du vrai théâtre ! D’autant que le film est tiré de la pièce Sans cérémonie de Jacques Vilfrid et Jean Girault, créée en 1952 et reprise en 2011. Il a lancé Louis de Funès au cinéma comique.

DVD Pouic Pouic, Jean Girault, 1963, avec Louis de Funès, Mireille Darc, Roger Dumas, Jacqueline Maillan, Christian Marin, StudioCanal 2N10, 1h30, €6,45 blu-ray €14,99

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Jaroslav Hasek, Le brave soldat Chveik

Chveik – qu’on écrit Švejk (imprononçable en français)pour ne pas froisser le tchéquiste – est un imbécile heureux, un ingénu à la Voltaire, un adulte qui dit que le roi est nu. Son auteur, Jaroslav Hasek, a connu une vie de Bohême sans domicile fixe avec un père ivrogne mort lorsqu’il avait 13 ans et une fratrie déboussolée. Alcoolique et anarchiste lui-même, dans une Europe centrale éclatée en train de s’effondrer, il écrit du point de vue du petit peuple et pour le petit peuple. Ce pourquoi il sera bolcheviste en même temps que nationaliste, logera dans un bordel, épousera deux fois sans avoir divorcé, trafiquera des chiens sans pedigree, sera incorporé en 1915 au 91ème de ligne autrichien, sera fait prisonnier par les Russes, libéré par la révolution – et mourra de tuberculose et d’alcool en 1923 après avoir publié Chveik en feuilleton dans les journaux.

Il est le phare de la littérature d’Europe centrale de l’entre-deux guerres, et ce qui reste une fois la chape communiste tombée derrière le rideau de fer, ce pourquoi il sera célèbre dans les années cinquante et traduit en France dès 1932. Chveik est un homme qui suit paisiblement son chemin sans déranger personne. Ce sont les institutions qui n’acceptent pas qu’on aille de son propre train sans se soumettre à leurs règles. Quand l’héritier d’Autriche est assassiné à Sarajevo, Chveik parle au bistrot – et un agent provocateur ne manque pas de l’entraîner à dire, sous l’effet de l’alcool, ce qui peut passer pour des insolences à l’égard de l’empereur d’Autriche-Hongrie. Chveik est arrêté et emprisonné, de même que le cabaretier qui avait seulement ôté le portrait de l’empereur parce que les mouches chiaient dessus, ce qu’il trouvait irrespectueux.

Toute l’absurdité de la bureaucratie autrichienne est là, prémices de la bureaucratie soviétique. Ce n’est pas pour rien que Kafka est né en Autriche. Hasek n’est pas un intellectuel, il n’a qu’un vague diplôme commercial ; il se place dans la peau du peuple, celui qui observe et se moque des prétentions imbéciles à édicter des règles ineptes tout en se croyant missionné par le Haut. Ni la religion, ni l’empereur, ni l’armée, ni la police, ni même les scouts ne sont respectables. Leurs personnages sont des outres gonflées de vent que Chveik, en brave Don Quichotte des faubourgs, se plaît à transpercer « avec obéissance ». « Je vous déclare avec obéissance » est d’ailleurs son expression favorite, un sur-respect qui frise l’insolence mais qu’on ne peut « formellement » lui reprocher.

Un bon exemple de cet humour noir est sur les scouts, institution reconnue pour former la jeunesse : « Il est scout, votre gosse ? S’exclama Chveik, j’aime beaucoup entendre parler des scouts, moi. Une fois à Mydlovary près de Zliva (…) les paysans de la région ont organisé une chasse aux scouts qui étaient alors en foule dans le bois communal. Ils en ont attrapé trois. Le plus petit, pendant qu’on lui liait les mains, faisait un raffut à vous fendre le cœur : il criait, il se débattait et pleurait que nous autres, soldats et durs-à-cuire, fallait nous en aller pour ne pas voir ça. Dans cette affaire-là, trois scouts ont mordu huit paysans. A la mairie, où on les a conduits après, ils ont avoué à force de coups de bâton qu’il n’y avait pas une seule prairie dans le pays qu’ils n’avaient pas écrasée en se chauffant au soleil, et puis que le champ de seigle près de Ragice avait été dévoré par le feu tout à fait par hasard quand ils y faisaient rôtir à la scout un chevreau qu’ils avaient tué à coups de couteau dans le bois communal. Dans leur repaire au milieu des bois on a trouvé un demi-quintal d’os de volaille et de gibier de toutes sortes, des tas énormes de noyaux de cerises, des masses de trognons, des pommes vertes et bien d’autres dégâts. »

Arrêté à cause de ce maudit alcool pour une brève de comptoir par un aigri qui peine à faire du chiffre tant les gens se méfient, Chveik se montre un parfait idiot devant les policiers, un débile pas dangereux devant le juge, un fou parce qu’il ne sait pas répondre à des questions compliquées devant les psychiatres. Un médecin qui traque les simulateurs veut l’envoyer au service armé après force clystères et lavages d’estomac pour le faire avouer sa ruse – préfiguration des tortures de Staline. Revenu chez lui, il veut s’engager malgré une crise de rhumatismes et c’est en fauteuil roulant qu’il entreprend le chemin en hurlant des slogans anti-serbes. Il est conduit au poste puis à la prison de Prague, où il se fait remarquer par le feldcuré (feldkurat – aumônier militaire) qui profite du système en tant que fonctionnaire de Dieu pour bien boire et bien baiser. Il reste son assistant (celui qui fait tout le travail) jusqu’à ce qu’il le perde au jeu. Chveik n’est pas dupe de Dieu : « C’est toujours au nom d’une divinité bienfaisante, sortie de l’imagination des hommes, que se prépare le massacre de la pauvre humanité », dit-il. D’ailleurs, les profits ici-bas valent bien une messe : « L’autel de campagne sortait des ateliers de la maison juive Moritz Mahler à Vienne, fabricante d’objets nécessaires à la messe et d’articles de piété, comme, par exemple, chapelets et images saintes. » Au paradis « les chérubins ont leur petit postérieur muni d’une hélice d’aéroplane pour ne pas trop fatiguer leurs ailes », croit la foule des naïfs.

C’est désormais le lieutenant Lukas qui l’a à son service. Lui aussi aime baiser les belles femmes d’officiers et boire de bons vins. Chveik s’empresse de donner le canari au chat « pour qu’ils fassent connaissance », puis de tuer le chat, avant de faire voler le chien du colonel pour satisfaire le désir du lieutenant pour un griffon. Lequel colonel l’envoie sur le front de l’est avec Chveik. « Les yeux innocents et candides de Chveik ne désarmaient pas de leur douceur et de leur tendresse et reflétaient la sérénité de l’homme qui estimait que tout était pour le mieux, que rien d’extraordinaire ne s’était passé et que tout ce qui avait pu se passer était d’ailleurs pour le mieux car il faut tout de même bien qu’il se passe quelque chose de temps en temps. » Pangloss et sa métaphysico-théologo-cosmolonigologie, de Monsieur de Voltaire, n’aurait pas dit mieux, ni même Leibniz pour qui « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ».

La postérité de Švejk est assurée lorsqu’en 1943 Bertolt Brecht fait jouer sa pièce Schweyk dans la Deuxième Guerre mondiale.

(J’ai lu Le brave soldat Chveik dans l’édition du Livre de poche 1963)

Jaroslav Hasek, Les aventures du brave soldat Chveik, 1923, Folio 2018, 448 pages, €8,90

Jaroslav Hasek, Nouvelles aventures du brave soldat Chveik, Folio 1985, 320 pages, €9,40

Jaroslav Hasek, Dernières aventures du brave soldat Chveik, Gallimard l’Imaginaire 2009, 352 pages, €9,50

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Bernard Clavel, L’espion aux yeux verts

Neuf nouvelles très inégales dont celle qui donne le titre n’est pas la meilleure. Il s’agit d’une paranoïa sénile avec un chat comme interlocuteur. Légion, Le fouet, L’homme au manteau de cuir, Le soldat Ramillot, sont nettement meilleures. Mais Clavel n’est pas nouvelliste, il est plutôt conteur. Rien ne vaut mieux que lorsqu’il raconte une histoire.

Celle d’un homme en retraite après 25 ans de légion, qui erre à travers le pays car il y a toujours une route qui mène quelque part. Sauf, justement, dans le village de moyenne montagne où il échoue, quelque part dans le Jura. La route se perd en chemins, puis rien, que la forêt, la falaise ensuite, l’à pic. Cela le turlupine. Au point d’en jouer sa vie, juste pour savoir ce qu’il y a au-delà.

Celle d’un ancien nazi dans la SS des camps, virtuose du fouet, qui n’aimait rien tant que lacérer morceau par morceau ses prisonniers, leur arrachant un œil, une pointe de sein, avant de les fouetter à mort. Il s’est reconverti après-guerre dans un cirque itinérant. Un Polonais rescapé des camps le reconnaît. Que va-t-il faire ?

Celle d’un commandant en tournée d’inspection, incognito, déguisé en civil à moto, qui demande refuge dans un poste de guet. Ce que le règlement interdit à tout civil, et même aux militaires non autorisés. Mais que le sergent qui commande permet, vu le temps exécrable, la pluie glacée. La bienveillance humaine de son accueil fait que le commandant passe, s’arrête, se réchauffe et boit la goutte, mais n’est jamais venu.

Celle d’un jeune soldat de 20 ans prêté aux foins à une paysanne mûre et qui l’aide à rentrer le fourrage à la grange avant l’orage qui monte. Ils travaillent de concert, ils connaissent le métier, ils s’accordent et se baisent. Jusqu’à ce que le mari rentre à la nuit noire, juste pour prendre une ridelle pour son tracteur en panne qu’il loue alentour. Sautant du lit, le soldat se cache dans le foin, torse nu et pieds nus, et rencontre une vipère, lubrique elle aussi.

Nous sommes dans la simplicité paysanne, dans le monde « d’avant » (la guerre, la modernité, l’urbanisation, la télé). Une nostalgie qui n’est plus ce qu’elle était dans les années 1960 et 70, alors que l’écrivain plaisait à toute une frange de vieux qui avaient connu ça. Mais qui ne dit plus rien à personne de moins de 60 ans aujourd’hui. Sauf que cette époque revient, régression du progrès avec le climat, l’énergie, la dépendance alimentaire… Peut-être faudrait-il s’intéresser de nouveau à ce monde « d’avant » ?

Bernard Clavel, L’espion aux yeux verts – nouvelles, 1969, J’ai lu 1999, € 3,70 e-book Kindle €7,99

Les romans de Bernard Clavel chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , ,

La vertu fait bien dormir, dit Nietzsche

Ainsi parlait Zarathoustra est un poème prophétique à vocation philosophique. Mieux qu’un essai aride ou qu’un recueil d’aphorismes ou d’imprécations, il met en ordre la sagesse au marteau. Dans ses Discours, en première partie, Zarathoustra – avatar de Zoroastre, le prophète de la lumière essentielle – disserte sur la vertu. Elle fait bien dormir, constate-t-il en allant écouter un « sage » qui profère de bons conseils de développement personnel.

Ce soi-disant sage « était comblé d’honneurs et de récompenses » car il faisait bien dormir, apaisait l’âme et donnait bonne conscience. « Tous les jeunes gens, disait-on, se pressaient autour de la chaire où il enseignait » – car il était à la mode et la mode attire la jeunesse, avide de modèles.

Que disait le fameux sage ? « Honneur et respect au sommeil. C’est le principe de toutes choses. » En gros dormez, bonnes gens, le pouvoir s’occupe de vous, vous n’avez rien à faire, rien à penser, uniquement à jouir. « Ceux qui dorment mal et qui veillent la nuit » sont à éviter comme la peste. Ils analysent, ils surveillent, ils critiquent. Ils vous tourmentent de libertés et de principes, ils ne sont jamais contents et voient le pouvoir dans sa nudité et ses excès. « Ce n’est pas une petite chose que de savoir dormir », souligne avec une lourde ironie allemande Nietzsche. « Il faut commencer à veiller tout le jour », et c’est fatiguant : se surmonter, se réconcilier, découvrir dix vérités, rire. « Peu de gens savent cela, mais il faut savoir toutes les vertus pour bien dormir. »

C’est la bonne conscience qui apaise, l’esprit tranquille de qui a répondu aux commandements, la soumission de l’obéissant. « Paix avec Dieu et ton prochain, ainsi le veut le bon sommeil. (…) Honneur et obéissance à l’autorité, même à l’autorité cagneuse ! Ainsi le veut le bon sommeil » Et tant pis « si le pouvoir aime à marcher sur des jambes torses » – après tout, « est-ce ma faute ? » – Oui, ça l’est. Un peuple n’a que les dirigeants qu’il mérite. Or il ne faut pas réclamer trop mais se contenter de ce qu’on a, prône le professeur de vertu. « Je ne veux ni beaucoup d’honneurs, ni de grands trésors : cela échauffe la bile. Mais on dort mal sans une petite renommée et un petit trésor. »

Nietzsche vilipende le petit-bourgeois allemand dans toute sa splendeur hédoniste de vache à l’étable, qui regarde passer les trains en ruminant tranquillement. Rien ne vaut une bonne digestion ! « Je prends grand plaisir aussi aux pauvres d’esprit : ils favorisent le sommeil. Ils sont bienheureux surtout quand on leur donne toujours raison. » Ici, la cible est le christianisme et les « pauvres d’esprit » de l’Évangile, ceux qui croient naïvement, avec la foi du charbonnier. Ils ne doutent jamais, ils dorment à merveille. Surtout quand on est toujours d’accord avec eux – cette scie des réseaux sociaux qui aiment à faire dormir en bande – alors que le débat est l’essence même d’une démocratie vivante !

Le sommeil est « le voleur (…) qui me vole mes pensées » car, comme un baume, il apaise et rend somnolent, prêt à tout accepter sans réfléchir. Par fatigue de vivre. « Un tel sommeil est contagieux », dit Zarathoustra. Car la vertu (ou la morale, qui est la vertu socialement recommandée) endort ; elle évite de penser par soi-même et d’examiner ce qui est bon ou mauvais à l’instant précis. La vertu édicte des règles simples, que la morale rend universelles et que la religion impose par peur de l’au-delà. Et qui en profite ? – Le pouvoir : ceux qui manipulent les règles et les vertus, dont la morale est relative à leurs intérêts, dont la religion sert à terroriser (Poutine, Khomeiny, Xi Jin Ping et ainsi de suite).

« A présent je comprends ce que jadis on cherchait avant tout, lorsqu’on cherchait des maîtres de la vertu. C’est un bon sommeil que l’on cherchait et des vertus couronnées de pavots ! ». Une plante qui endort et enivre, évitant d’être soi et d’agir… « Bienheureux ces somnolents : car ils s’assoupiront bientôt », prophétise l’auteur.Et Hitler le magnétique saura endormir les vertus petite-bourgeoises allemandes pour y substituer les siennes propres, rendre tout le monde aryen d’accord, réconcilié en race supérieure à toutes, avec dix vérités alternatives par jour. Et les pauvres d’esprit, ainsi enfumés, croiront avec la foi du charbonnier qu’ils sont les meilleurs et les élus, et ils feront la guerre comme un seul homme, et ils suivront les chefs en chantant la victoire, ces invincibles… qui furent vaincus.

Combien d’autres pouvoirs aujourd’hui incitent-ils à dormir sur ses deux oreilles en toute bonne conscience ? Paix avec Trump ou Poutine, Erdogan ou Xi – ainsi le veut le bon sommeil.

(J’utilise la traduction du livre de poche 1947 de Maurice Betz qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable. La polémique sur les « traductions » sont une façon de toujours contester la parole écrite. Or Nietzsche n’est pas Hegel, il écrit clair, « au marteau » ; les nuances de traduction importent moins que d’autres à son message).

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur

Les frasques sexuelles d’Adélaïde Van Veen, dite Ada, et de son cousin Ivan Van Veen, dit Van, sont le fil conducteur génésique d’une réflexion sur le temps humain et la mémoire. Cette « chronique familiale » (sous-titre) s’étend sur 83 ans, de 14 à 97 ans – et sur 543 pages en Pléiade, plus 155 pages de notes. L’auteur a mis trois ans à l’écrire, non sans y avoir pensé depuis plusieurs années. D’un essai sur le temps, les métaphores se transforment en histoire qui composent un récit cohérent – reconstitué à partir des souvenirs des protagonistes, de la famille, des domestiques, des amis et adversaires, des photos prises à leur insu. Lequel récit se décompose lui-même en fragments retrouvés, embellis, repensés, écrits à deux, corrigés…

En bref un kaléidoscope d’instants colorés, qui durent plus ou moins longtemps dans la mémoire subjective de Van ou d’Ada, et composent une œuvre baroque où se métissent les mots en sept langues, les références culturelles (d’où les notes indispensables pour en saisir le sel), et où se télescopent les époques. Celle où se déroule la vie réelle sur Antiterra et celle, mythique, des origines sur Terra (p.815) : l’époque de l’enfance à tout jamais enfuie mais qui a laissé sa marque indélébile et fondatrice en la psyché de chacun. « Car nos souvenirs d’enfance ne sont-ils pas comparables aux caravelles voguant vers la Vinelande [l’Amérique], qu’encerclent indolemment les blancs oiseaux des rêves ? » p. 934. A 16 ans l’auteur Vladimir s’initie au sexe avec Tamara, 15 ans, avant d’être séparés par la révolution bolchevique. A 14 ans, le personnage de fiction Van, qui a déjà baisé « quarante fois » la très jeune tenancière du kiosque à journaux en face de son collège, hume, caresse puis pénètre Ada, 12 ans, qui ne porte pas de culotte sous sa jupe (p.477) et qui a déjà eu deux fois ses règles. La scène de la grange en feu, que les deux enfants contemplent derrière une vitre de la bibliothèque, est la scène primordiale. Van s’est levé nu et ne s’est couvert que d’un tartan sur les épaules ; Ada est en chemise de nuit. Par réflexion dans la vitre, elle voit que Van est nu et, au-dehors, trois petits personnages qui traversent la pelouse les aperçoivent, éclairés par les flammes – l’un d’eux, le fils du cuisinier, prend des photos qui ressurgiront des années plus tard, offrant un autre reflet, une autre couche de mémoire. C’est le début d’une aventure érotique à deux qui durera la vie entière.

Les métaphores ont créé le roman, visions poétiques génitrices du récit. Ce pourquoi les tableaux de peintre, les jeux de lumière, les poèmes, tiennent une grande place. Un mot déclenche les métaphores au souvenir, tel le mot peeble (galet) – car le roman fut écrit directement en anglais. Ces galets roulés par la mer que le petit Vladimir de 4 ans avait ramassé sur la plage de Nice en 1903 pour les rapporter à son grand-père sénile ; ces galets et fragments de poterie ramassés par le fils Dmitri au même endroit pour les porter à son père Vladimir en 1938 – sont les mêmes que ceux que la mère de l’auteur avait trouvés sur la plage de Menton en 1882, et ainsi de suite. Le tout forme une chaîne du temps dans la mémoire.

La nostalgie étant toujours ce qu’elle était, la brutale cassure du lien avec avec Tamara (de son vrai prénom Lioussia) a créé un monde magique, celui « d’avant », à jamais figé dans le souvenir et matrice du roman d’Ada et de Van. Ada l’ardente, habitant Ardis à la campagne ; fillette qui en veut et aime à jouir, tout en vouant un amour profond et durable à son « cousin » dont on s’apercevra, par une substitution d’enfant cachée longtemps par les parents, qu’il est en réalité son frère. Mais cet inceste ignoré importe peu sinon que, dans le mythe, l’amour reforme l’androgyne, frère et sœur fusionnant dans l’acte sexuel et la communion des âmes malgré les aléas de leur vie.

Car Van est aussi ardent qu’Ada, les deux adolescents commettent l’acte une dizaine de fois dans la même journée, s’épuisant en pure énergie de fusion au point qu’une fin d’après-midi Van, 14 ans et pourtant athlète (1m82 et déjà des épaules de bonne largeur, sachant marcher sur les mains, expert en foot et en boxe) part se coucher sans dîner, à l’étonnement de la tante et des domestiques. Un « faune épuisé par une nymphe » selon la réminiscence d’un tableau. Les images transcendent la sexualité dans une « innocence arcadienne » p.935. « Le désir effréné qu’ils ressentaient l’un pour l’autre devenait insupportable si, en l’espace de quelques heures, il n’était satisfait plusieurs fois, au soleil, ou à l’ombre, sur le toit, dans la cave – tout leur était bon. Malgré des ressources peu communes, c’est à peine si Van pouvait marcher de pair avec sa pâle petite ‘amorette’ (jargon français de l’endroit) »  p.534.

Ada n’est ni soumise ni mièvre, elle est surdouée et lit nombre de livres ; elle comprend Van et l’accompagne. « Privée de tes caresses, je perds tout empire sur mes nerfs, plus rien n’existe que l’extase du frottement, l’effet persistant de ton dard, de ton poison délicieux » p.708. Il lui a révélé le plaisir du corps mais aussi la passion du cœur et le bonheur de l’âme apaisée – et elle lui en est reconnaissante. Elle l’aimera toujours, absorbée par lui comme lui par elle, jumeaux en souvenirs. « J’aime sensuellement le temps, dira Van devenu professeur, son étoffe et son étendue, la chute de ses plis, l’impalpabilité même de sa gaze grisâtre, la fraîcheur de son continuum » p.890. Le temps est une espèce vivante dont on fait l’expérience sensible toujours au présent, comme on explore un corps. D’où les retours en arrière, les échanges continus, les prouesses d’écriture, qui sont des couches de temps qui se superposent et s’entremêlent comme si elles faisaient l’amour.

Tous deux sont des « démons » au sens du daîmon grec, puissance divine inconnue des humains qui cause leurs actes. Démon est d’ailleurs le prénom du père de Van – et d’Ada, qu’il a engendrée avec sa belle-sœur Marina alors que son cousin Dan était en voyage, et qui a été échangé contre le bébé mort en fausse couche de l’épouse de Démon – elle-même sœur de Marina. Démon – père de Van et d’Ada – est celui par qui tout arrive. Ce pourquoi, surprenant un jour Ada adulte sortant en peignoir de la salle de bain de Van, il leur interdira de se fréquenter ; ils ne reprendront leurs ébats qu’après sa mort. L’inceste n’est « démoniaque » qu’au sens dérivé moral ; il n’est ni une revendication, ni une justification de l’auteur. Il est là comme destin mais aussi comme piment, comme obstacle, comme tentation.

Ainsi la jeune sœur d’Ada, Lucette, 8 ans, espionne-t-elle les jeunes amants à peine plus âgés qu’elle lorsqu’ils « jouent à saute-bique » comme elle dit. Elle les envie, de leurs jeux, de si bien s’entendre, de fusionner en laissant tous les autres à l’écart lorsqu’ils font l’œuf ; elle voudrait être avec eux dans la coquille et ne cessera de poursuivre Van tout au long de sa vie pour qu’il la possède enfin, qu’il la fasse sienne comme il l’a fait d’Ada. Elle n’y parviendra pas et, par déprime, se laissera mourir dans la mer. Mais les démons enchantent la glèbe d’Ardis et ses habitants, les domestiques qui voient tout, le voisinage ouvert aux commérages, ravis de cette « allégresse pure » p.935. « Elle n’avait jamais soupçonné sur le moment que leur premier été dans les vergers et les orchidariums d’Ardis était devenu dans la campagne environnante un secret et un credo sacré. Les petites bonnes enclines au romanesque (…) adoraient Van, adoraient Ada, adoraient leurs ardeurs dans les bocages d’Ardis… » p.777.

Ada est le roman préféré de Nabokov, le mien aussi. Malgré ses difficultés de lecture parfois – et à cause d’elles peut-être – l’aiguillon joyeux de la vie malgré tout qui court dans les pages et les veines des deux personnages, ravit l’âme comme le cœur et les sens.

Vladimir Nabokov, Ada ou l‘ardeur (Ada or Ardor: A Family Chronicle), 1969 (1974 pour la co-traduction française revue par l’auteur), Folio 1994, 768 pages, €13,20

Œuvres romanesques complètes tome III 

Vladimir Nabokov, : Pnine – Feu pâle – Ada ou l’ardeur – La transparence des choses – Regarde, regarde les arlequins ! – L’original de Laura, Gallimard Pléiade 2020, édition Maurice Couturier, 1596 pages, €78,00

Vladimir Nabokov chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Vladimir Nabokov | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Peut-on refuser de vivre, demande Montaigne

Le chapitre III du Livre II des Essais s’intitule « coutume de l’île de Céa ». Il parle de la mort volontaire, sujet sensible en ces temps de religion. « Si philosopher c’est douter, comme ils disent, à plus forte raison niaiser et fantastiquer, comme je fais, doit être douter. Car c’est aux apprentis à enquérir et à débattre, et au cathédrant |professeur] de résoudre. Mon cathédrant, c’est l’autorité de la volonté divine, qui nous règle sans contredit et qui a son rang au-dessus des ces humaines et vaines contestations. » Par cette introduction, Montaigne se range derrière l’institution d’Église, plus que derrière Dieu – mais il va parler surtout des Anciens grecs et romains, qu’il révère plus que la Bible et le fatras hébreu.

A son habitude, il présente le pour et le contre avant de proposer ce qu’il croit juste. Se tuer est l’ultime liberté et les Stoïciens l’ont conseillé et en ont usé. Mais il fait part à l’objection chrétienne « que c’est à Dieu, qui nous a ici envoyés, non pour nous seulement, mais pour sa gloire et service d’autrui, de nous donner congé quand il lui plaira, non à nous de le prendre ». D’autres, non bibliques, ont dit que c’était lâcheté de chercher à mourir et que vivre l’adversité était plus courageux que de choisir le retrait définitif. La synthèse de ces positions contradictoires se trouve pour Montaigne dans l’île de Céa en Nègrepont (Kos) où « une femme de grande autorité (…) passé quatre-vingt et dix ans en très heureux état d’esprit et de corps (…) de peur que l’envie de trop vivre ne m’en fasse voir un contraire », décide d’en finir au poison. Elle a bien vécu, laissé des biens, des filles et des « neveux » (petits-enfants) – elle a fait sa pleine part sur cette terre – et meurt en paix, en pleine volonté. Tel est pour Montaigne la meilleure fin : libre et heureuse, mission accomplie.

La liberté est de choisir sa vie – et d’en finir si elle est menacée d’esclavage. « Pourquoi te plains-tu de ce monde ? répondit Boiocatus aux Romains, il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lâcheté en est cause ; à mourir il ne reste que le vouloir ». et d’illustrer par le témoignage de « cet enfant lacédémonien [spartiate] pris par Antigonos et vendu pour serf, lequel pressé par son maître de s’employer à quelque service abject [vraisemblablement sexuel] : ‘Tu verras, dit-il qui tu as acheté ; ce me serait honte de servir, ayant la liberté si à main.’ Et ce disant, se précipita du haut de la maison. » La vie dépend de la volonté d’autrui, la mort de la nôtre. « La plus volontaire mort, c’est la plus belle. » Montaigne s’y tient, malgré le commandement de Dieu et la surveillance moraliste de l’Église. Ce sera sa conclusion, mais non sans en avoir passé par les oppositions. Car « c’est faiblesse de céder aux maux, mais c’est folie de les nourrir », ajoute-t-il.

« C’est le rôle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans un creux, sous une tombe massive, pour éviter les coups de la fortune. » Et de citer Virgile, Horace, Sénèque, Martial, Lucain, Lucrèce, Platon… « C’est contre nature que nous nous méprisons et mettons nous-même à nous négliger ; c’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et dédaigner. »

Alors : « quelles occasions sont assez justes pour faire entrer un homme dans le parti de se tuer ? »

Il y a l’honneur, mais quel est-il face à ceux qui n’en ont point et ne le reconnaissent pas ? Il faut que la mort serve son pays, comme lors de notre dernière guerre ces Résistants qui craignaient de livrer des noms sous la torture. Mais, selon Cléomène, « c’est une recette qui ne me peut jamais manquer, et de laquelle il ne se faut servir tant qu’il y a un doigt d’espérance de reste ». Et puis, ajoute Montaigne, « il y a tant de soudains changements aux choses humaines, il est malaisé à juger à quel point nous sommes justement au bout de nos espérances ». Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, traduit la sagesse populaire.

Sauf certaines maladies. « La plus âpre de toutes, c’est la pierre à la vessie », dit Montaigne, (les calculs dans les reins) qui font souffrir horriblement et justifient de vouloir en finir. Nous, modernes, avons inventé la sédation pour justement éviter la souffrance, malgré jusqu’à ces dernières années les réticences d’Eglise et les préjugés chrétiens pour lesquels endurer est nécessaire au salut de l’âme.

Ou encore la destinée : « pour éviter une pire mort, il y en a qui sont d’avis de la prendre à leur poste », dit le philosophe, c’est-à-dire se battre jusqu’à la mort en cas d’attaque.

Et d’évoquer un thème bien contemporain, dont on voit qu’il n’est pas récent. Le soi-disant « machisme » qui serait un apanage du sexe mâle depuis des millénaires, selon les égéries militantes qui ne croient que leur propre vérité sans regarder l’histoire, n’est pas chez Montaigne, qui représente son temps. Le viol existe, mais il est réprouvé parmi les gens d’honneur. Il écrit : « Des violences qui se font à la conscience, la plus à éviter, à mon avis, c’est celle qui se fait à la chasteté des femmes, d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel naturellement mêlé parmi ». Il cite les martyres chrétiennes qui se tuent pour éviter l’outrage. Malgré ce trait ironique « que j’appris à Toulouse, d’une femme passée par les mains de quelques soldats : « Dieu soit loué, disait-elle, qu’au moins une fois en ma vie je m’en suis soûlée sans péché ! », Montaigne affirme : « A la vérité, ces cruautés ne sont pas dignes de la douceur française ». Clément Marot, le poète, n’a pas attendu les féministes qui viennent à peine de naître : « suffit qu’elles dissent nenni en le faisant, suivant la règle du bon Marot », écrit Montaigne.

Il y a enfin « l’espérance d’un plus grand bien ». C’est saint Paul qui désire « être dissout pour être avec Jésus-Christ » ou « Cléombrotos Ambraciota, ayant lu le Phédon de Platon, [qui] entra en si grand appétit de la vie à venir que, sans autre occasion, il alla se précipiter en la mer. » Ou encore l’évêque de Soissons Jacques du Chastel qui, voyant le roi saint Louis « et toute l’armée en train de revenir en France laissant les affaires de la religion imparfaites, pris résolution de s’en aller plutôt en paradis.  » Il se précipita dans l’armée des ennemis (musulmans) où il fut mis en pièces. Montaigne reconnaît de la noblesse à ce geste, mais ne le fait pas sien.

« La douleur insupportable et une pire mort me semblent les plus excusables incitations », conclut-il.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Max Gallo, Belle époque

Max Gallo, fils d’immigrés italiens pauvres, est sensible à l’injustice sociale. Il a vécu la méritocratie républicaine, parvenant à force de cours du soir à obtenir une agrégation d’histoire puis un poste d’enseignant à Science Po. Entré en politique par le communisme, jusqu’en 1956 et le rapport Khrouchtchev sur les crimes de Staline, il a viré socialiste du temps de Mitterrand et est devenu porte-parole du gouvernement Mauroy avant de suivre Chevènement, puis de quitter l’engagement politique en 1994 pour se consacrer à l’écriture.

De ses années de militantisme socialiste il a cru bon de donner une mythologie par ce roman naïf, caricatural, réinterprétant Jacquou le croquant et Zola, qui se passe à la charnière des XIXe et XXe siècle. Comme s’il fallait à tout prix rejouer 1789 et raviver l’ennemi d’Ancien régime, l’Aristo, pour enfin exister en démocratie. Mais le mythe n’a jamais remplacé le réel, désigner un ennemi fantasmatique dispense d’observer l’ennemi véritable. En 1984-85, lors de l’écriture de ce roman, Max Gallo vivait les premières années de la Gauche au pouvoir et déjà les scandales éclataient, les petit-bourgeois socialistes répétant avec enthousiasme les frasques des grands bourgeois honnis. Ce pourquoi Belle époque garde quelque chose de ridicule dans son outrance moraliste.

Non, la « belle » époque n’était pas belle pour tout le monde ; on l’appelle surtout ainsi parce qu’elle a précédé deux guerres immondes. Elle avait pourtant succédé à celle de 1870, nettement plus courte mais non moins stupide. 1870-1945, ce fut presque une guerre de cent ans entre la France et l’Allemagne, à vingt ans près. La Belle époque était donc cet entre-deux où l’on jouissait, s’enrichissait (toujours sur le dos de quelqu’un), paradait socialement. Les choses n’ont pas changé, il suffit de suivre les actualités (« il leur faudrait une bonne guerre », disaient les vieux de 14 lorsque j’étais enfant en parlant de leurs jeunes).

Max Gallo oppose un frère et une sœur, Mathieu et Julia. Le premier, aîné de la fratrie, est révolté car éduqué à la brute par un père seul, un ours abruti et cruel qui lui enfonçait la tête sous l’eau le matin par tous les temps, cassant la glace s’il le fallait, pour l’envoyer ensuite toute la journée garder les moutons. Quoi d’étonnant à ce qu’élevé dans le ressentiment il n’ait eu que haine pour les autres villageois, les « soumis », et pour le seigneur local qui guignait la terre du père, enclavée dans les siennes. A 10 ans, il lui balance une pierre en pleine figure avant de se sauver, en sauvage. Le père est arrêté, emprisonné, les terres vendues, les trois enfants confiés à la garde du seigneur qui les « tient » : Mathieu l’aîné en rébellion permanente voué aux bêtes, Julia la seconde donnée comme compagne de jeux à sa fille Lucie, et Serge le bébé confié au régisseur.

Mathieu n’est qu’une boule de haine et, s’il contraint le curé à lui apprendre à lire, ce n’est pas pour s’élever mais pour entretenir le feu anarchiste en lui. Julia se soumet en apparence mais reste critique, elle profite de l’éducation conjointe qui lui est donnée avec Lucie pour apprendre à se comporter en société. Mathieu s’enfuit en vagabond, rencontre successivement trois jeunes hommes qui vont lui servir de mentors, l’un en lettres, l’autre en explosifs, le troisième en comportement. Ils sont mus pour au moins deux d’entre eux par le désir que le garçon adolescent suscite avec ses boucles brunes et son teint de jouvenceau. Julia se laisse caresser et se gouine avec Lucie, consentante, bien que dominée ; elle est plus belle et a plus de prestance auprès des hommes mais doit en subir la contrepartie. Lucie s’est fait déflorer volontairement par un Mathieu de 14 ans alors qu’elle en avait 12, elle a été dominée et veut prendre sa revanche en dominant à son tour. Mathieu va s’embarquer pour le Panama où l’on creuse le canal, financé par des véreux comme le seigneur de son village qui lui a pris son père, sa terre, sa sœur et son frère – le père de Lucie.

Un ingénieur solitaire qui l’a pris sous son aile sur le chantier lui confie des documents qu’il ramène à Paris lorsque sa sœur le fait chercher par le directeur du journal, un Juif démocrate, qui l’héberge et lui donne du travail. Julia a quitté Lucie, mariée au ministre des Travaux publics, et écrit des feuilletons populaires qui lui attirent le succès. Mathieu revenu est comme un chien dans un jeu de quilles. Il est inadapté à la grande ville, à la société, aux intrigues. Manipulé par un journaleux jaloux du succès de Julia, une fille qu’il a baisée et qui désormais se refuse, il va être accusé d’assassinat du directeur du journal de sa sœur, se défendra mal, toujours révolté contre le système, et sera condamné à avoir la tête tranchée. Julia n’aura de cesse que de le venger en faisant publier les papiers de l’ingénieur et en incitant son amant du temps, le vice-président de la Chambre, à faire tomber le ministre véreux des Travaux publics et le banquier qui l’assiste, le mari de Lucie.

Le roman est réputé écrit par une journaliste qui a acheté au mitan des années 1980 la maison de Julia, léguée par le directeur du journal assassiné, où elle fera élever son fils eu avec un journaliste de hasard et où elle écrira ses romans feuilleton à succès. Cette mise en abîme sert de prétexte au recouvrement des époques, l’ancienne, la « Belle », étant censée montrer comment est celle d’aujourd’hui (guère différente). Bien écrit mais outré, une mythologie de gauche pour ressasser éternellement le ressentiment des petits contre les gros – avant qu’ils ne deviennent eux-mêmes gros, comme l’a montré la Gauche après 1981. Un roman dépassé.

Max Gallo, Belle époque, 1986, Grasset, 286 pages, €19,90 e-book Kindle €7,99

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Louis, jeune homme de 34 ans (Gaspard Ulliel) revient dans sa famille après douze ans ; il est connu dans les journaux, auteur de pièces de théâtre ; il a régulièrement envoyé des cartes postales. Mais il n’a pas vu grandir sa sœur de 17 ans et son frère aîné Antoine n’est plus complice comme lorsqu’il se lovait contre son torse étant enfant.

La mère, Martine, est foutraque, hyper maquillée, volubile, envolée (Nathalie Baye). Le frère Antoine est taiseux, aigri, jaloux, toujours en colère (Vincent Cassel). La petite sœur Suzanne (Léa Seydoux) est en admiration mais ne sait quoi dire. La belle-sœur, Catherine, c’est encore pire (Marion Cotillard) : elle bafouille, ne comprend pas (le pire moment ennuyeux du film), raconte n’importe quoi, parle des enfants – d’ailleurs, où sont-ils les enfants ? Pas même en photo ; pourtant le fils porte le prénom de Louis. Comme quoi tout le monde se fout de tout le monde dans cette famille. Ce n’est que « moi ! moi ! moi ! » Le petit moi des petites gens qui sont restés au bled et n’ont pas réussi à s’en sortir et qui en veulent au fils prodigue.

Pourquoi revient-il, le jeune homme ? La famille ne le sait pas vraiment et ne le saura pas. Il est marginal, gay, a-normal. Il a quitté la famille, le milieu, la province, tout ce qui est mesquin, replié, traditionnel faute de savoir s’élever et créer. Il a désormais le regard du citadin évolué sur la campagne isolée, les sentiments d’un auteur reconnu pour ceux qui ne sont rien – mais qui sont sa famille. « Famille, je vous hais », disait Gide ; « je vous est », dit Dolan. Car il reste l’un d’eux, le fils de, le frère de ; il s’en sent un peu responsable, juste un peu. Ce n’est pas lui l’aîné, il est seulement celui qui a les dons.

Il revient… pour repartir, aussitôt sa déclaration faite. Déclaration déviée, édulcorée, qui énonce qu’il viendra plus souvent, que chacun peu aller le voir, a le droit. Et c’est le drame, comme à l’arrivée, comme au déjeuner : le drame des petits moi qui ne se sentent rien. Et lui qui n’a rien à leur dire les écoute bafouiller, délirer – en étranger. Il n’a pas dit qu’il était gravement malade, probablement du sida ; il a seulement dit qu’il serait plus présent prochainement – et qu’il ne sortait plus. Comprenne qui peut. Pourtant son ami avec qui il baisait à 15 ans, « ton Pierre » comme dit Antoine, est mort du « cancer ». Ainsi dit-on dans la belle province catholique pour éluder la maladie des invertis.

Adapté de la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, mort du sida cinq ans après avoir écrit sa pièce en 1990, le film prend des libertés. Les visages filmés en gros plan enferment chacun dans ses mots, dessinant une famille faussement protectrice qui se chamaille, se pique, où nul n’est reconnu pour lui-même mais seulement pour l’image qu’il a, où personne n’écoute les autres, tous dans le trop-plein. Seul Louis parle peu, « trois mots » comme dit sa mère. Il subit, il va mourir, il est effaré de ce chaos. La meilleure scène où l’émotion affleure est celle du dessert en famille, longuement et amoureusement préparé par la mère, où Louis déclare qu’il va revenir fréquemment. Mais il rompt aussitôt pour ne pas en dire trop, incapable de se livrer, et invoque un rendez-vous urgent, peut-être médical, pour aussitôt partir. Suscitant incompréhension, émotions et bagarre. Revoir sa famille, c’est juste la fin du monde.

C’est au dernier moment que le coucou sonne l’heure dans des lueurs de soleil couchant ou d’incendie et un oiseau s’envole, un vrai et pas son idéal sculpté de la pendule. Il se cogne aux parois et aux vitres. Il est enfermé dans le réel, la maison familiale, comme Louis dans les névroses des proches. Il meurt de se heurter aux murs – irrémédiablement seul. Un peu lourdement symbolique mais une métaphore de l’artiste incompris, de l’amoureux déviant, du fils hors des normes.

Grand prix du festival de Cannes 2016 et Trois César en 2017

DVD Juste la fin du monde, Xavier Dolan, 2016, avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Arcadès 2019, 1h35, €66,20 blu-Ray €73,21

Les autres films de Xavier Dolan en français : Tom à la Ferme + Laurence Anyway + Les amours imaginaires + J’ai tué ma mère + Mommy, Potemkine Films, €34,98

Biographie en français du réalisateur québécois : Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, chroniquée sur ce blog.

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,