Livres

Gérald Wittock, 1m976

Ce roman est meilleur que le précédent et premier : on s’améliore en faisant. Il est plus organisé, bien que délirant, mais marrant. Naming et zapping ont été écartés sans ménagement pour raconter une histoire. Elle se lit au galop, au rythme (and blues) de cet auteur belge cosmopolite et multiculti fan de mots et de musique. Car ce roman ne serait pas original s’il n’y avait, entrelacées entre les chapitres, des « chansons » à écouter par scan du code barre placé judicieusement sur la page. Ça fait « pop ! » comme le champagne, ça pétille, d’où le nom de pop roman.

L’histoire est celle d’un garçon de 15 ans vivant dans le Bronx à New York dans ces années 1970 mythiques – car elles sont la jeunesse de l’auteur. On y découvre l’informatique et les jeux vidéo, la baise torride et simple (avec des filles), le délire psychédélique de la Grosse pomme bouillonnante de mafias et de gangs ethniques, le fantasme de nourrir la planète avec de la chair humaine, l’orgueil égoïste des ultra libertariens qui n’ont jamais cessé de dominer l’Amérique, le racisme ordinaire bien ancré, les sectes sexuelles et pédo à la Moon, le jean en velours côtelé et la chemise en polyester – mais l’auteur ne semble pas se souvenir que, dans les années 70, tous les sous-vêtements (petits-bourgeois, prudes et engonçant) étaient bannis : pas plus de « caleçon » sous le jean, que de soutif sous le tee-shirt ou encore de chaussettes (les tongs étaient de rigueur). Colonisé de mœurs et ébloui par l’aura des États-Unis, l’auteur célèbre aussi le sempiternel Coca qui rendra obèse et abrégera l’espérance de vie yankee plus que les armes en vente libre. Il adore détailler minutieusement les caractéristiques de l’ordinateur IBM dernier cri de l’époque, le M16 de précision, les puissantes Transam V8 et les énormes camions chromés au museau de chacal. Il en jubile.

Teddy est trop intelligent pour aller à l’école et sa mère possessive le garde à l’appartement. Il ne sort pas et s’évade en créant des algorithmes pour animer un gros serpent dans un jeu vidéo, travail pour lequel il est payé. Longiligne et pâle, il a la maniaquerie et l’agoraphobie de l’autiste, probablement Asperger. Le réel et le trip s’emmêlent comme les pattes de la Panthère rose. L’ascenseur est la clé qui le fait basculer d’un monde à l’autre. Le groom, qui ressemble au gamin belge Spirou des BD, semble le passeur d’un monde à l’autre. Il se révélera… mais je vous laisse le découvrir. Pop manga, il y a de l’action et des images. Malgré un « avertissement », une dédicace et une (fausse) préface – le tout destiné à des journalistes pressés qui ne lisent jamais les livres dont ils causent, le reste se lit avec plaisir. Ce n’est pas l’œuvre du siècle (peut-être la prochaine fois ?) mais un bon divertissement.

Gérald Wittock, 1m976 – pop roman, 2023, The Melmac Cat, 215 pages, €14,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Tout soleil est solitaire, dit Nietzsche

Dans un « chant » exalté, Nietzsche-Zarathoustra crie sa solitude amoureuse comme un matou à la lune. « Et mon âme, elle aussi, est une fontaine jaillissante, (…) un chant d’amoureux » Car il y a un « inapaisé, cet inapaisable qui veut élever la voix ! »

Car Zarathoustra, comme tous les prophètes, est un soleil qui « vit dans sa propre lumière », qui « ne connaît pas le bonheur de prendre » car sa « main ne se repose jamais de donner ». Il est lumière, il est amour, il est trop-plein. Il jaillit et illumine, il ne prend rien, il ne désire pas – il en souffre à ses heures. « Ô désir de désirer ! Ô faim qui me dévore dans la satiété ! »

Le généreux est seul dans son débordement ; « ils prennent ce que je leur donne, mais touché-je encore leur âme ? » Car le bonheur de donner meurt des dons effectués, « ma vertu par son excès s’est fatiguée d’elle-même ». Qui ne cesse de donner sans recevoir en échange se coupe de l’humanité. Il reste l’astre solitaire qui ne ressent plus rien. Les fonctionnaires du don le savent bien, donner ne fait plus de bien à leur âme, ni à celle des assistés : il en faut toujours plus et recevoir sans cesse aigrit et ne rend pas reconnaissant. La première fois oui, ensuite de moins en moins – c’est considéré comme un dû. Et la charité exige son administration, qui coupe du contact et de l’humain. Donner est devenu un business, sauver un militantisme idéologique.

« Que sont devenus les larmes de mes yeux et le duvet de mon cœur ? Ô solitude de tous ceux qui donnent ! Ô silence de tous ceux qui luisent ! » Le soleil est et reste indifférent au reste. Il « va sa route, sans pitié » Il suit son orbite, sa fonction, son destin. Les soleils « suivent leur volonté inexorable ; c’est là leur froideur. » Rappelons que, pour Nietzsche, tout être a sa fonction dans la nature, fonction fixée par sa « volonté » qui est moins un acte personnel qu’un « vouloir » instinctif, malgré lui. Le soleil se consume et illumine les planètes dans son orbite, tout en poursuivant sa trajectoire dans l’espace. De même est le prophète – le philosophe – qui réunit toutes les conditions favorables pour assurer la puissance de son désir. Sa « volonté » va, comme un soleil. Solitaire et glacé – la solitude est l’envers de la volonté.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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La colère ébranle le jugement, dit Montaigne

Au chapitre XXXI du Livre II des Essais : Montaigne qui lit Plutarque évoque « la colère ». Les enfants sont abandonnés à l’éducation de leur père et ce n’est pas une bonne chose, analyse-t-il. Seuls Sparte et la Crète ont voulu par la loi une éducation civique ; pour les autres, « on la laisse à la merci des parents tant fous et méchants qu’ils soient. »

Et Montaigne d’évoquer sa propre expérience, comme quoi lire les livres le fait penser par lui-même, ce que nous devrions tous faire au lieu de seulement nous en divertir ou de croire à la lettre. « Combien de fois m’a-t-il pris envie, passant par nos rues, de dresser une farce, pour venger des garçonnets que je voyais écorcher, assommer et meurtrir à quelque père ou mère furieux et forcenés de colère ! » Est-ce là la raison ? Le comportement vertueux ? Non, la colère est une passion et elle emporte tout sans distance. « Il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère. »

La sagesse est d’attendre que s’apaise cette passion toute soudaine avant de châtier s’il y a lieu. « Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l’émotion, remettons la partie ; les choses nous sembleront à la vérité autres, quand nous serons rassérénés et refroidis ; c’est la passion qui commande lors, c’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. » La colère aveugle, tout bon sens est aboli : comment pourrions-nous agir de façon juste durant cet élan passionnel ? Ce pourquoi les foules lynchent le tueur alors qu’il n’est peut-être pas coupable – tandis que la justice prend son temps et analyse avec ses méthodes le pourquoi et le comment avant de rendre son arrêt.

Car, dit Montaigne, « les châtiments qui se font avec poids et discrétion, se reçoivent bien mieux et avec plus de fruit de celui qui les souffre. Autrement, il ne pense pas avoir été justement condamné par un homme agité d’ire et de furie. »

Certes, objecte-t-il en citant des exemples chez les philosophes antiques, la passion est utile pour faire passer un argument, ou pour la guerre. Mais elle doit être sous le sceau de la vertu. « Les éphores à Sparte, voyant un homme dissolu proposer au peuple un avis utile, lui commandèrent de se taire, et prièrent un homme de bien de s’en attribuer l’invention et de le proposer. » Car la passion « se plaît en soi et se flatte ». Elle s’enfle par elle-même, par mimétisme de la colère de l’autre, elle se complaît en elle-même, jouissant de l’attention et du pouvoir qu’elle donne en impressionnant les autres. Il est nettement plus efficace de laisser la colère de côté si l’on veut convaincre. « Ceux qui ont à négocier avec des femmes têtues peuvent avoir essayé à quelle rage on les jette, quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et qu’on dédaigne de nourrir leur courroux. » La rage des femmes était motivée par leur statut inférieur, du temps de Montaigne, ce qui les mettait en colère mais ne faisait pas avancer leurs arguments pour cela. Nos féministes éveillées pourraient s’en inspirer : tout ce qui est excessif est insignifiant.

Maintenant, faut-il contenir sa colère et se ronger ? Non pas, dit Montaigne. J’« aimerais mieux produire mes passions que de les couver à mes dépens ; elles s’alanguissent en s’éventant et en s’exprimant ; il vaut mieux que leur pointe agisse au-dehors plutôt que de la plier contre nous. » Il faut que ça sorte, car tout renter rend aigri et haineux. Mais Montaigne donne des consignes chez lui : ménager sa colère et ne pas la répandre à tout prix ; orienter sa colère seulement contre celui qui le mérite ; faire bref, même en colère, comme un orage qui passe. « La tempête ne s’engendre que de la concurrence des colères qui se produisent volontiers l’une de l’autre, et ne naissent en un point. Donnons à chacune sa course, nous voilà toujours en paix. Utile ordonnance, mais de difficile exécution », avoue cependant Montaigne.

Mais rappelons-nous que la colère, comme toutes les passions, est une arme qui nous remue, « elle nous tient, nous ne le tenons pas. » Le coléreux n’est pas libre, il n’est ni raisonnable, ni juste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles

L’amour, la mort, la quête éperdue de vérité, l’absolu du romantisme – voilà un beau roman (comme on n’en fait plus) qui utilise la matière historique pour évoquer l’essentiel. La guerre de 14, vraiment la plus con, « commémorée » comme un moment national par le moins bon des présidents de la Ve République, a été déclenchée par vanité et entretenue par bêtise. Elle a soumis des hommes quatre ans durant à la merde des tranchées, sans avancer ni reculer, se faisant hacher de façon industrielle par les obus ou par les offensives ratées de généraux. Quoi d’étonnant à ce que « le peuple », qui se révolte déjà pour une hausse du prix de l’essence ou l’allongement progressif de l’âge de la retraite, se soit mutiné ?

Car tout commence par l’histoire de cinq soldats qui se tirent ou se font tirer par les Boches une balle dans la main. Blessés, ils seraient envoyés hors du front ; sans la main, incapables de tirer. Sauf que cela ne se passe pas comme ça à l’armée. Pétain est généralissime et décide de faire un exemple. Les soldats doivent être fusillés pour désertion devant l’ennemi, et son ordre est de les jeter attachés entre les lignes pour qu’ils y crèvent lentement, pris entre deux feux, et même trois si l’on compte déjà les avions. Que Pétain soit une ordure, on le savait déjà, mais ce roman révèle un fait vrai de la Grande guerre : le « héros » de Verdun était un minable sadique.

Les cinq hommes jetés aux Boches ne sont pas des lâches et ont fait preuve de courage mais les badernes qui les gouvernent, de Pétain au caporal prévôt, en font des boucs émissaires. Ils sont des traîtres absolus parce qu’ils ont eu un moment de faiblesse, parce qu’ils n’ont pas voulu se planquer comme les autres, ou en faire le minimum comme beaucoup. Pétain ordonne, le tribunal militaire condamne, le président de la République gracie, le commandant du régiment garde sous le coude la grâce durant un jour et demi par vengeance mesquine envers son capitaine de secteur, le caporal chargé de lâcher les hommes entravés dans le no man’s land du secteur surnommé Bingo crépuscule (le lecteur saura pourquoi ce nom bizarre) descend d’une balle dans la nuque celui qui gueule le plus. Français contre Français, à vous dégoûter d’être Français.

Kléber dit l’Eskimo parce qu’il a vécu dans le Grand nord est menuisier ; son ami Benjamin dit Biscotte est très habile de ses mains à travailler le bois et ne peut avoir d’enfant, il a adopté les quatre de sa compagne devenue veuve ; Francis dit Six-Sous (franc x six) est soudeur et communiste idéaliste ; Benoît dit Cet-homme parce qu’il ne dit pas son nom est un enfant trouvé, paysan de Dordogne, aimant une femme dont il a eu un enfant, Baptistin dit Titou ; Ange dit Droit commun est un proxénète de Marseille condamné à la prison pour avoir tué un rival, tombé amoureux à 13 ans de Tina qui en avait 12, laquelle se prostitue et ferait tout pour lui. Tous ont la trentaine. Seul le cinquième des condamnés n’a que 19 ans. Il s’agit de Manech (Jean en basque, qui s’écrit Manex) dit le Bleuet parce qu’il est de la classe 17, la plus jeune. Il est intrépide et généreux jusqu’à ce qu’un copain lui explose en pleine gueule à cause d’un obus. Il en est couvert, il est terrorisé et aura désormais peur de toute explosion. Il est fiancé à Mathilde, tombé amoureux à 14 ans d’une fille de 11 ans handicapée des jambes et à qui il a appris tout nu à nager.

Laissés pour compte liés et sans armes devant l’ennemi, le sort des cinq est vite scellé. Si la tranchée d’en face, outrée de ce traitement, ne tire pas de suite et attend des ordres de l’arrière, c’est un avion allemand qui passe et les mitraille (avant d’être descendu à la grenade par l’un d’eux, qui a trouvé l’engin entre les lignes). L’un sera tué par un caporal français, dans la nuque par « le coup du boucher », les autres par les obus de la bataille qui reprend. La relève survient le jour d’après par des Canadiens ; ils voient trois corps, relèvent les plaques d’identité et enterrent sommairement les cadavres en attendant. Les cinq hommes sont réputés « tués à l’ennemi » et l’administration militaire avise les familles par lettre.

Mais deux ne veulent pas le croire : Tina qui connaît son Ange et a correspondu avec lui par lettres codées ; et Mathilde, enferrée dans son déni et qui, d’une famille riche des Landes, fera tout pour retrouver la piste des derniers moments et de leur suite. C’est cette enquête passionnante qui passionne, le roman est pour cela bien monté. Tina veut se venger des bourreaux qui ont jeté son homme et va les descendre un par un jusqu’au dernier ; elle ne passe pas par « la justice » mais on la comprend, elle sera rattrapée par ses actes mais gardera la tête haute d’Antigone face à Créon. Mathilde qui peint des fleurs d’espoir et expose prend des notes qu’elle garde avec les lettres dans un coffret. Elle écrit, passe une annonce dans les journaux de Poilus et dans L’Illustration, se renseigne auprès des militaires via l’avocat de son père qui connaît quelqu’un qui…, engage un détective privé, Germain Pire dont l’entreprise s’appelle Pire que la fouine. De fil en aiguille, de renseignements épars en pistes recoupées, elle découvrira la vérité. Une histoire de bottes est révélatrice, un caporal parlera de deux blessés venus du secteur au poste sanitaire, mais il ne faut pas en dire plus.

C’est une histoire d’amour entre adolescents devenus adultes par la guerre, mais les personnages secondaires sont tout aussi attachants : le sergent Esperanza qui a eu ordre malgré lui de convoyer les condamnés au secteur désigné et qui renseignera Mathilde sur les derniers moments avant de crever de la grippe espagnole ; l’orphelin Célestin Poux, dit la Terreur des armées par sa débrouille et son sens du « rab » qui racontera ce qu’il a vu et entendu sur place et alentour car il bougeait beaucoup ; le capitaine Favourier, chef du secteur, qui avait en horreur cette mission et traitait son colonel de vrai con qui se défile ; Sylvain qui assiste Mathilde dans sa villa de Cap-Breton (dans les Landes) et la conduit sur les lieux qu’elle veut voir ; Pierre-Marie Rouvière l’avocat admiratif de l’obstination et de la précision de Mathilde.

Malgré la guerre, l’amour surnage et se révèle le plus fort. Pas besoin d’en dire plus. Un film avec Audrey Tautou en Mathilde et Gaspard Ulliel en Manech a été tiré du livre, en modifiant certains lieux et le déroulement de l’histoire ; il peut être vu en complément mais le livre est premier, le plus prenant.

Prix Interallié 1991

Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles, 1991, Folio 19993, 375 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

DVD Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, 2004, avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Tchéky Karyo, Chantal Neuwirth, Dominique Bettenfeld, Clovis Cornillac, Warner Bros 2005, 2h08, €7,67

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Histoires de mutants

Dix-huit nouvelles de science-fiction américaine des années 1940 à 1974 sur le thème des mutants. Après tout, que se passerait-il si une mutation génétique venait créer brutalement des humains dotés de pouvoirs différents ? Les accepterions-nous avec tolérance comme des curiosités ? Le rejetterions-nous comme des déplaisants invivables ? Les utiliserions-nous pour nos fins ? Ce sont toutes ces questions – intéressantes à se poser – que se propose la fiction.

Les nouvelles sont inégales, allant du monstre au surhumain en passant par la déviance. Mais ce qu’elles pointent est vrai : nous, humains « normaux » serions mal à l’aise.

Lorsqu’un fils (l’époque était aux garçons) surpasse son propre père dans l’intuition mathématique, et qu’à 10 ans il comprend déjà une théorie que l’adulte ne parvient pas à saisir, la propension du père est d’user de son autorité pour limiter son apprentissage – avec les habituels arguments hypocrites car portés par de bons sentiments et invérifiables, tel que cela serait mauvais pour son psychisme. Lorsqu’un bébé encore dans le ventre de sa mère la commande par télépathie pour qu’elle boive du lait plutôt que du whisky et qu’elle mange telle chose plutôt que telle autre, que faire sinon obéir ? Lorsqu’un enfant est insortable car très différent d’un humain, mais qu’on n’ose pas ou ne veut pas l’éliminer, que faire d’autre sinon de l’enchaîner dans la cave ? Les mutants vont-ils nous asservir si nous ne les asservissons pas d’abord ?

Une fille cependant dans une nouvelle de 1954 (comme quoi on n’oubliait pas les filles). Son malheur est qu’elle est télépathe, fille de télépathe. Ce pouvoir semble utile mais, croyez-la, c’est un malheur ! Car toutes les pensées de tous les autres font comme un brouhaha incessant et une cacophonie qui l’empêche de se concentrer, d’agir et tout simplement d’être soi. La seule solution serait de vivre isolé dans la campagne, ce que son père a fait avec elle, mais comment participer à la société humaine ? La recherche ? Ce serait une idée si les militaires ne sautaient pas aussitôt sur l’occasion afin d’utiliser ce pouvoir contre les ennemis…

Quant aux mutants après, disons, une guerre atomique (c’était la grande peur de cette époque-là), ils se sont multipliés et diversifiés, créant de nouvelles tribus qui ressemblent assez furieusement aux nôtres, les virtuelles sur les réseaux sociaux : ignorance mutuelle, haine communautaire, massacres et pogroms fréquents. Boy a à peine 15 ans qu’il le découvre à ses dépens.

Lorsque le dernier humain « normal » se retrouve tout seul sur la terre, comme le dernier néandertalien, que ressent-il ? Tout le monde a de la compassion pour lui, mais les enfants le reconnaissent au parc et dans le bac à sable et ses facultés limitées ne servent quasiment à rien dans la société. Que peut-il faire sinon s’exiler loin de tous ? Et ainsi de suite.

Ces histoires qui ne font pas dormir debout agitent nos méninges sur l’air de « qu’arriverait-il si… ? » Et c’est cela qui est passionnant.

Histoires de mutants – Grande anthologie de la science-fiction, 1974 Livre de poche 1978, 418 pages, occasion €1,99

Les recueils de la Grande anthologie de la science-fiction déjà chroniqués sur ce blog :

Histoires de pouvoirs

Histoires fausses

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Carol Higgins Clark, Tempête sur Cape Cod

La mère avait inventé des romans policiers de frisson ; la fille écrit des romans policiers sur le mode du Club des Cinq pour adultes. Pas de frisson trop politiquement incorrect mais une mécanique bien réglée avec une multitude de personnages qui tous se connaissent et s’échangent des propos de salon. C’est bien monté, agréable à lire, mais oublié sitôt que refermé.

Nous sommes à Cape Cod sur la côte nord-est des États-Unis et les tempêtes y sont redoutables. Les villas secondaires, remplies en été, sont quasi désertes en hiver, ce pourquoi les rares habitants à demeure, en général retraités ou commerçants, connaissent tout le monde. Lorsqu’une femme vient louer une maison pour six mois et ne veut voir personne, c’est louche. Les voisines cancanières Fran et Ginny, vieilles filles qui n’ont que ça à faire après des amours déçus, soupçonnent une vie cachée à celle qui les remercie à peine pour la tourte aux myrtilles qu’elles lui apportent en guise de bienvenue – et pour reluquer son intérieur.

C’est cette période d’hiver que choisit le couple de Regan et Jack Reilly, elle détective privé et lui chef d’un service de police de New York, pour fêter leurs noces de coton – bien au chaud sous la couette. Sauf que la tempête brise une vitre des sœurs mêle-tout, ce qui les fait se réfugier chez eux car « leur mère a toujours été serviable » envers elles. Et que l’homme à tout faire du coin, un Répare-tout du nom de Skip (qui veut dire domestique), surgit affolé en criant qu’un corps ensanglanté gît au bas des marches, sur la plage, et qu’il s’agit de la voisine solitaire !

L’engrenage se met en route : Jack se précipite avec Skip pour porter secours, mais plus de corps. Les vagues très fortes l’ont peut-être emporté ? Le policier prévient la police (locale) et cherche à en savoir plus sur la voisine qui se fait appeler Mrs Hopkins via son service de New York. Au fond, personne ne sait grand-chose, sinon qu’elle a récemment divorcé et qu’elle n’a ni enfant, ni amis. Mais on retrouve chez elle des sacs entiers de coussins brodés d’un slogan d’excuse et une pile de cartes à envoyer du même style. Tout a été acheté Au coussin bavard, une boutique récemment ouverte par deux amies au chômage, descendues depuis New York. L’une d’elles a raconté en ligne ses déboires avec son ex-patron, un dragueur au rouge à lèvre, qui l’a embauché avant que son restaurant mal situé, mal conçu et ruineux ait fait presque aussitôt faillite. Le chat s’est développé, le site de la boutique a enflé et les commandes ont afflué.

Il y a aussi, dans cet hiver désert de Cape Cod, toute une troupe de théâtre itinérant qui vient s’installer pour monter une pièce écrite par le directeur Devon et qui met en scène un grand-père irascible devant le cadeau de ses petits enfants, un long et gros couteau à découper. L’acteur principal, vieux beau revenu du cinéma, a exigé qu’une villa lui soit louée pour lui tout seul afin de ne pas avoir à subir les dortoirs de la troupe. Elle se situe justement pas très loin de celle des Reilly et de la divorcée Hopkins. Quant au couteau, il exige que ce soit un vrai pour forcer son jeu.

Avec tout cela, secouez un peu et vous aurez des inimitiés, des menaces, des crimes en puissance. Mais le danger sera plus fantasmé que réel, comme dans le Club des Cinq qui faisait mes délices lorsque je n’avais pas 12 ans. Un roman policier à l’eau de rose pour public très précis : les rombières de la haute société qu’affectionnait déjà Mary Higgings Clark, la mère de Carol, mais avec une noirceur et un talent du suspense nettement meilleur. En raison des vicissitudes de sa propre existence peut-être, moins rose que celle de sa fille.

Un roman qui se lit et s’oublie. Si m’en croyez, préférez Mary Higgins à Carol Higgins.

Carol Higgins Clark, Tempête sur Cape Cod (Wrecked), 2010, Livre de poche 2013, 303 pages, €6,90

Les romans policiers de Mary Higgins Clark (la mère) chroniqués sur ce blog

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Les sages illustres sont des esclaves populaciers, dit Nietzsche

Zarathoustra poursuit ses anathèmes contre les fausses valeurs et les faux valeureux de son siècle et de son pays. Il s’en prend aux « sages illustres », réputés avoir de la sagesse et célébrés pour cela. Mais ces faux maîtres ne sont pas ce qu’ils paraissent : « Vous avez servi le peuple et la superstition du peuple, vous tous, sages illustres ! – mais vous n’avez pas servi la vérité. Et c’est précisément pourquoi l’on vous a vénérés ». Les faux sages agitent l’illusion qui plaît au peuple, pas la vérité toute nue ; il couvrent le vrai, trop douloureux, d’un voile pudique qui l’atténue ou le travestit.

Qui sont les « sages illustres » de Nietzsche ? Ceux de son temps avant tout, Rousseau, Kant, Hegel, Marx, mais pas seulement. D’antiques « sages » n’en sont pas à ses yeux : Platon et son illusion du ciel des Idées, Jésus et son illusion d’autre monde et de valorisation de l’esclave. L’illusion d’un Dieu, de l’esprit détaché de la chair et de « l’âme » qui survit au corps, d’un au-delà, du sens de l’Histoire, de l’égalité réelle de tous les hommes, de la volonté générale, de la démagogie politique, du tyran qui sait tout. Il s’agit, encore et toujours de flatter la populace, son ressentiment contre tout ce qui la dépasse, d’aller dans son sens, de la caresser dans le sens du poil – de l’endormir.

« Mais celui qui est haï par le peuple comme le loup par les chiens : c’est l’esprit libre, l’ennemi des entraves, celui qui n’adore pas et qui habite les forêts », ou les déserts, ou les hautes montagnes, ou qui va loin sur la mer – enfin tous ces lieux où l’on est seul et où l’on peut se retrouver soi-même et penser soi, sans les parasites de la famille, du milieu et de la société. L’esprit libre sait que le peuple n’a pas raison mais préfère penser en meute, au degré zéro de la foule sentimentale et apeurée. « Car la vérité est là où est le peuple ! Malheur ! Malheur à celui qui cherche ! – ainsi a-t-on toujours parlé. » L’Église a ainsi dominé la pensée et lancé ses inquisiteurs contre tous les hérétiques, ceux qui ne pensaient pas comme le Dogme. Avant les communistes, armés de la bible de Marx qui expliquait le capital, l’économie et toute l’histoire par la domination. Avant les fascistes et nazis qui faisaient du Peuple un nouveau Dieu qui était resté sain, immuable, vrai contre les politiciens faux et corrompus. Oh, ne nous gaussons pas de ces arriérés, jusque dans les années 1950 l’Église catholique a vilipendé les recherches qui ne convenaient pas à leur décence, et les églises protestantes américaines ne cessent de renier encore aujourd’hui la rotondité de la Terre ou l’évolution des espèces. Quant au Peuple divinisé, tous les démagogues d’extrême-droite, de Trump à Poutine, en passant par Zemmour et tous les Le Pen, y croient et l’agitent pour se justifier. Voix de Dieu, voix du peuple, telle est l’inversion des valeurs.

Les faux sages ont « voulu donner raison à [leur] peuple dans sa vénération. (…) Endurants et rusés, pareils à l’âne, vous avez toujours intercédé en faveur du peuple. » Or vénérer n’est pas chercher la vérité. Celle-ci n’est pas une croyance mais une inlassable curiosité suivie d’expériences, d’essais et d’erreurs qui dérangent, mais avec une méthode qui permet de poser quelques lois de la nature qui permettent de mieux la comprendre. Lois révisables par l’avancée de la connaissance, mais cumulables comme la géométrie se cumule avec la gravitation, et celle-ci avec la relativité générale. Une recherche scientifique qui est comme la vie, en perpétuel devenir. Mais que peut vouloir « le peuple » de telles billevesées qui le dépassent ? Il veut ne pas être dérangé, il veut Dieu et la Croyance car c’est plus confortable, ça répond à tout, ça permet de rester au chaud dans « la communauté ».

« Véridique – c’est ainsi que j’appelle celui qui va dans les déserts sans Dieu, et qui a brisé son cœur vénérateur. » Le véridique n’est jamais satisfait, il n’étanche jamais sa soif, il ne se repose pas « car où il y a des oasis, il y a aussi des idoles » – le chercheur-professeur Raoult a cherché jusqu’à en être lassé et, imbu de lui-même, a sacrifié à une intuition personnelle, son idole, pour croire et faire croire que la chloroquine traitait le Covid qui n’était qu’une grippette. « Libre du bonheur des serfs, délivrée des dieux et des adorations, sans crainte et terrifiante, grande et solitaire : telle est la volonté du véridique ». Si les derniers termes pouvaient s’appliquer au professeur Raoult, aucun des premiers ! Il adorait qu’on l’adule, il jouissait du bonheur de sa réputation, il avait besoin des médias et de la ville. « C’est dans le désert qu’ont toujours vécu les véridiques, les esprits libres, en maîtres du désert ; mais dans les villes habitent les sages illustres et bien nourris – les bêtes de somme. » On pourrait en dire autant du caïman émérite Badiou à Normale Sup, et de tant d’autres sages du peuple ou gourous des intellos.

Nietzsche ne leur en veut pas mais ils restent pour lui toujours « des serviteurs et des êtres attelés », « grandis avec l’esprit et la vertu du peuple », donc incapables de s’élever. De bons serviteurs, fonctionnaires de la pensée de masse, mais pas chercheurs de vérité. Car on ne trouve que ce que l’on cherche, et si l’on cherche pas plus loin que le bout de son nez et qu’on reste dans l’opinion commune, on ne risque pas de découvrir grand-chose. Ce pourquoi Poincaré, qui avait les connaissances mathématiques suffisantes mais restait bien conventionnel, n’a rien vu de la relativité que le fantasque Einstein a découvert. Lui a su penser autrement, faire un pas de côté, explorer des voies non balisées. « Le peuple ne sait pas ce qu’est l’esprit ». Il cherche le confort, pas ce qui remet en cause et fait souffrir ; il cherche la croyance, toute faite, totale et collective, plutôt que de penser autrement, dans la solitude glacée hors du troupeau.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Lynda La Plante, Cœur de pierre

Une ancienne comédienne anglaise passée dans le script de séries télé se lance dans l’écriture de romans policiers – « à l’américaine » – c’est la mode. Celui-ci, qui met en scène une femme, ex-policière devenue détective privée, est de bonne facture. L’intrigue est tordue à souhait et le dénouement inattendu.

Nous sommes à Los Angeles, ghetto des stars. Harry Nathan a des talents de peintre mais surtout le sens des affaires, à moins que ce ne soit celui de sa première femme Sonja, une nordique froide du sexe mais aussi de la tête. Mais Harry s’en lasse, macho content de lui et de son corps cultivé aux appareils. Il s’entiche de l’assistante de sa femme à la galerie d’art, Kendall et l’épouse après divorce – il garde la villa et la galerie et c’est Kendall qui la gère, avec l’aide d’un jeune Noir qui a fait de la prison (toujours utile pour les coups tordus). Kendall est avisée mais avide, elle tient trop tête à Harry qui divorce à nouveau et se remarie avec une très jeune Cindy au corps de rêve mais au pois chiche dans la tête, sans parler des substances qu’elle prend. Mais Kendall a gardé la moitié des parts de la galerie et continue de faire des affaires avec Harry et son carnet d’adresses. Une vie bien compliquée pour Harry.

Surtout qu’on le retrouve tout nu dans sa piscine, flottant le ventre à l’air comme un poisson crevé, une seule balle lui ayant emporté le visage. Un coup de téléphone affolé de celle qui se présente comme Cindy demande à Lorraine Page, de Page Investigations, boite qu’elle vient de créer, d’enquêter pour savoir qui est le coupable. Lorraine vient juste de s’installer après divers déboires dans la police où elle était lieutenant. Devenue alcoolique, elle a un jour tiré sur un jeune Noir qui s’enfuyait, après les sommations d’usage mais que le jeune n’a pas entendu, obsédé par son baladeur à fond sur les oreilles. Non seulement il est mort, mais elle lui a surtout tiré six balles dans le dos, un acharnement sans objet. Chassée de la police, l’affaire étouffée en interne comme il se doit pour une flic méritante, le dealer de toutes façons éminemment suspect, elle est entrée en dépression et vient tout juste d’en sortir. Elle veut revivre.

Mais voilà que le destin s’en mêle. Son affaire démarre sur les chapeaux de roue avec ce crime bizarrement commis, on ne sait par qui car les coupables potentiels sont légion. Il y a les trois épouses, dont la dernière, dans les vapes au moment des faits, qui ne sait pas si elle « l’a » fait ou si elle l’a rêvé ; il y a l’ami suspect Vallance, un vieux beau qui fut acteur adulé avant la déchéance physique et qui est resté depuis sa jeunesse amoureux de Harry ; il y a le frère de Harry, peintre qui peine à percer ; et l’avocat Feinstein à qui il a vendu des toiles.

Se découvre une arnaque de grande ampleur, puis une affaire dans l’affaire qui va mettre en cause directement Lorraine Page et son assistant tout frais embauché, le beau jeune gay Decker.

Comme s’est la mode, les femmes sont ici mises en avant, mises à l’honneur. Les hommes sont « tous des… » ou pas vraiment « des hommes ». Harry est un obsédé sexuel égoïste et vaniteux, l’avocat un avorton avide de fric et vantard, le frère de Harry un raté vaguement hippie qui se croit, le jeune Decker n’est pas Black mais pédé… Seul réchappe à ce dégommage en règle l’ancien patron de Lorraine dans la police, Rooney, qui vient de vivre une lune de miel en Europe avec son épouse Rosie, et le nouveau capitaine de police Jack Burton. Il est le rêve mâle de toutes les femelles : viril, protecteur, délicat, amoureux. Un vrai fantasme qui, comme tous les fantasmes, ne pourra se réaliser.

Mais je ne veux pas en dire trop. Se lit avec une certaine délectation, malgré (et surtout) dans les méandres d’une intrigue compliquée.

Lynda La Plante, Cœur de pierre (Cold Heart), 1998, Livre de poche 2000, 511 pages, occasion €1,20

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Les monstres nous montrent la nature, dit Montaigne

Curieux chapitre XXX du Livre II des Essais : Montaigne y parle « D’un enfant monstrueux » à une tête et deux corps et d’un pâtre à trois trous en guise de parties génitales. L’enfant, de 14 mois, y est « monstré » par ses père, oncle et tante « pour tirer quelque sou ». Montaigne l’a bien examiné, sous toutes les coutures, et le décrit longuement.

Pas par voyeurisme mais pour en tirer leçons.

La première, politique et contingente, comme en passant : « Ce double corps et ces membres divers, se rapportant à une seule tête, pourraient bien fournir de favorable pronostic au roi de maintenir sous l’union de ses lois ces parts et pièces diverses de notre État ». Comme quoi « la nature » nous donne exemple pour s’extirper des guerres de religion (on dirait aujourd’hui idéologiques). Encore que… Montaigne ajoute aussitôt : « mais, de peur que l’événement ne le démente, il vaut mieux le laisser passer devant, car il n’est que de deviner en choses faites ». Autrement dit, citation de Cicéron et d’Epiménide à l’appui, cette seule tête pour deux corps n’est peut-être pas viable longtemps. Après coup, on trouve des raisons, pas avant. La politique est imprévisible, hier comme aujourd’hui.

La seconde leçon est plus générale. « Ce que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu, qui voit en l’immensité de son ouvrage l’infinité des formes qu’il y a comprises ». Remplacez Dieu (bien commode pour tout expliquer) par la nature, et c’est de même. Tout est possible aux combinaisons génétiques. Qu’elles soient des essais, c’est sûr, des erreurs souvent. Nature ne garde que ce qui survit de ses tentatives, et le meilleur de ce qui survit prend l’ascendant ainsi que Darwin l’a montré. Les mutations du dernier virus chinois Covid nous l’ont récemment rappelé, en accéléré. Mais il en est de même des humains. Si nous « n’en voyons pas l’assortiment et la relation », comme dit Montaigne, il ne faut nous en prendre qu’à notre faiblesse de raisonnement et à notre aveuglement borné.

Car la leçon de ces leçons est tout simplement que « nous appelons contre nature ce qui advient contre la coutume », autrement dit contre nos habitudes. Or la nature est plus grande que nous et ses possibles plus étendus que nos petites traditions. « Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l’erreur et l’étonnement que la nouvelleté nous apporte ». Grande leçon que cet esprit ouvert ! Montaigne pense les monstres comme il l’a fait pour les sauvages, « vérité en-deça, erreur au-delà » – à chacun ses coutumes et habitudes, mais pas meilleures que les autres. Embrasser la connaissance, c’est ne s’étonner de rien et analyser tout.

Bien le contraire de notre époque de repli frileux, trumpeur ou poutinien tradi.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mary Higgins Clark, La maison du guet

C’est un thriller efficace des années 70 que nous offre, un demi-siècle après encore, Mary Higgins Clark. Elle était toute fraîche autrice et cet opus est un bon.

Il y a bien sûr ses thèmes qui deviendront habituels, la jeune femme un peu niaise que le destin va frapper, des enfants innocents qui trinquent, des hommes ambivalents aux extrêmes, du psychopathe au prince charmant, un milieu aisé et conformiste dans une demeure confortable. Avec ces ingrédients, Clark agite l’action pour en créer du mouvement. Le style est direct, la psychologie sommaire, mais le lecteur progresse sans cesse.

Nancy est une femme de 30 ans qui vit depuis sept ans une seconde existence avec un mari de rêve et de beaux enfants, le garçon et la fille du rêve américain, comme il se doit. Mais un jour… elle laisse ses enfants de 5 et 2 ans jouer dehors à la balançoire, s’absente une dizaine de minutes pour faire le lit et mettre les draps à la machine, et lorsqu’elle veut les faire rentrer par ce qu’il fait froid et que la tempête se lève, elle ne les retrouve pas. Nous sommes à Cape Cod, un endroit chic de la bourgeoisie de Nouvelle-Angleterre et la grande maison proche de la mer est isolée par un bois de la route.

Affolée, Nancy court instinctivement vers le lac, croit apercevoir un objet rouge flottant dans l’eau, s’élance mais n’attrape qu’un reflet et s’écroule sur le sable de la rive. Elle est épuisée. N’a-t-elle pas justement, juste avant de laisser les enfants, parcouru le journal que le facteur vient d’apporter et qui contient un article détaillé sur un crime commis en Californie des années auparavant ? Une grande photo l’illustre, et elle s’y reconnaît.

Car la jeune femme a épousé à 19 ans, malgré les conseils de sa mère, un professeur de son université qui l’entourait de prévenance comme une petite fille. Elle a eu avec lui deux enfants, un garçon et une fille comme il se doit, et a vécu avec lui quelques années jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, à petites touches, que son mari n’était pas l’homme qu’il paraissait et que ses enfants se plaignaient de jeux et d’attouchements. Un jour, elle est allée faire des courses au supermarché avec eux, les a laissés dans la voiture, et en revenant une dizaine de minutes plus tard, elle ne les retrouve pas. La police alertée en retrouvera les cadavres noyés. Plus tard son mari laissera une lettre disant qu’il veut les rejoindre et se noyer à son tour. Pourtant, il a toujours eu horreur de l’eau…

C’est donc un cauchemar que revit Nancy et, désormais, tout le monde la soupçonne. Elle a voulu se faire oublier et refaire entièrement sa vie, mais le destin la poursuit, à moins que ce ne soit un complot machiavélique de quelqu’un qui veut se venger, ou encore un psychopathe pédocriminel qui récidive. Qui croire ? Mais, comme toujours avec Clark, la femme de 30 ans a su se faire apprécier pour ses qualités propres et plusieurs personnes de son entourage vont l’aider à démêler l’écheveau des apparences et à contrer les inévitables préventions sociales et les rumeurs malveillantes.

Ce roman policier court d’une traite car l’action avance régulièrement de chapitre en chapitre, tout en manipulant les émotions par des malheurs renouvelés et la découverte progressive de l’horreur. S’y révèle aussi l’esprit pionnier américain qui, de la jeune femme au mari, de l’entourage aux petits enfants mêmes, réussit à faire effort de se prendre en main pour se dépêtrer du bourbier.

Mary Higgins Clark, La maison du guet (Where are the Children), 1975, Livre de poche 1987, 221 pages, €7.40 e-book Kindle €7.49

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Nos politiciens de gauche ressemblent aux tarentules de Nietzsche

A l’occasion de l’opposition à la réforme des retraites – parfaitement légitime en soi puisqu’elle va demander aux actifs plus d’efforts – la relecture de Zarathoustra apporte une image frappante : celle de la tarentule. C’est une araignée noire tapie au centre de sa toile. « Il y a de la vengeance dans ton âme », s’écrie Zarathoustra, « partout où tu mords il se forme une croûte noire, le poison de ta vengeance fait tourner l’âme ! » Nietzsche visait les prêtres chrétiens (tous habillés de noir) mais aussi les doctrinaires d’université et les hommes de lois moralistes (habillés de même couleur), voire les politiciens égalitaires de son temps.

Où nous retrouvons le nôtre. Car nos politiciens contestataires n’ont pas pour objectif le bien du peuple comme ils veulent le faire croire, mais le goût du pouvoir et de la revanche. Ils ne seraient crédibles pour faire avancer la société que s’ils étaient « délivrés de la vengeance », or ce n’est pas le cas. A quoi rime cet histrionisme de guignols à l’Assemblée ? Cette affiche communiste au Macron impérial ? Ces revendications absurdement irréalistes du Smic à 2000 euros, retraite à 60 ans et ainsi de suite ? Devons-nous rejouer névrotiquement la prise de la Bastille suivie de la Terreur à chaque fois que nous ne sommes pas d’accord et ne parvenons pas à un accord avec de longs mois de « négociations » ?

« Mais les tarentules veulent qu’il en soit autrement. ‘C’est précisément pour nous la justice que le monde se remplisse des orages de notre vengeance’ – ainsi parlent entre elles les tarentules ». On dirait du Mélenchon, ce n’est que Zarathoustra. Qui décortique le sous-jacent, et ce pourquoi le compromis n’est jamais possible avec les politiciens français de gauche dans leur extrémisme : « ‘Nous voulons exercer notre vengeance sur tous ceux qui ne sont pas à notre mesure et les couvrir de nos outrages’ – c’est ce que se jurent en leurs cœurs les tarentules. » Notre mesure signifie nos petites personnes, la tarentule veut tout rabaisser à son niveau, faire que chacun lui ressemble – et outrager ceux qui y échappent. Ainsi fit le communisme – et l’on voit à quoi il a abouti : à la fuite massive une fois le Mur tombé, au vote avec leurs pieds des citoyens des glorieuses démocraties « populaires ». Et l’on voit où l’aboutissement de cet aboutissement conduit aujourd’hui : à la dictature impitoyable, agressive et purement réactionnaire d’un lieutenant-colonel du KGB sur tout un peuple en déclin.

Voilà à quoi a abouti le fantasme chimérique d’égalité. L’égalité peut être en droit, en dignité, en chances ; elle ne peut être totale. L’égalité dévoyée fait changer de sexe les enfants de 9 ans et croire que l’on n’est ni homme, ni femme mais une hybridation plus ou moins prononcée, qu’être égal c’est ne pas regarder (le regard juge et la racaille frappe pour un simple regard), ne pas dire (les mots discriminent, ce pourquoi on ne dit plus nègre ni même noir et à peine humain de couleur, et qu’il est interdit de singer le noir quand on est blanc, même si l’inverse n’est pas prévu par le woke). Car Nietzsche s’élève contre cette notion, antinaturelle selon lui, antihumaine même, d’égalité (au sens totalitaire d’absolu). « La vie veut elle-même s’exhausser sur des piliers et des degrés : elle veut découvrir des horizons lointains et explorer les beautés bienheureuses – c’est pourquoi il lui faut l’altitude. » Cette revendication égalitaire cache au fond l’envie, la jalousie de ne pas être meilleur, aussi bon que les autres, d’avoir mieux travaillé à l’école, s’être entraîné au sport, avoir cultivé son esprit. « Nous voulons élever nos cris contre tout ce qui est puissant ! » s’écrient les tarentules. Les médiocres parlent aujourd’hui de « dominants ».

Ce que cache cette envie, c’est tout simplement l’envie d’avoir pour soi le pouvoir sur les autres, de les commander, de les rabaisser, de les humilier. Les révolutionnaires idéalistes arrivés au pouvoir sont souvent pire que les dictateurs qu’ils sont chassés : voyez les jacobins de 1789, les communistes en 1917, le FLN en Algérie, les islamistes après Ben Ali. « Prêtres de l’égalité, la tyrannique folie de votre impuissance réclame à grands cris « l’égalité » : vos plus secrets désirs de tyrans se travestissent sous des paroles de vertu ! ». Cela se nomme la démagogie, et il n’est pire tyran qu’un démagogue parvenu au pouvoir : voyez Hitler, voyez Castro, voyez Chavez, voyez Trump – je frémis en pensant à un Mélenchon s’il avait été élu, lui qui se réfère à Chavez comme à un Mentor !…

« Ils ressemblent aux enthousiastes ; mais ce n’est pas le cœur qui les enflamme – c’est la vengeance. Et lorsqu’ils deviennent froids et subtils, ce n’est pas l’esprit, mais l’envie qui les rend froids et subtils. » Voyez Mélenchon, et Badiou. « A chacune de leurs plaintes résonne la vengeance et chacune de leurs louanges porte une blessure ; s’ériger en juges leur semble le comble du bonheur. » Mélenchon se venge de l’absence du père, divorcé lorsqu’il avait 10 ans ; Badiou a pour croyance que les mathématiques sont l’ontologie de la philosophie, ce pourquoi lui a toujours raison malgré les autres, égarés par la phénoménologie – il a ainsi justifié les Khmers rouges (1,7 millions de morts).

« Or, voici le conseil que je vous donne, mes amis : Méfiez-vous de tous ceux en qui l’instinct de punir est puissant ! C’est une mauvaise engeance et une mauvaise race ; ils ont des faces de bourreau et de ratiers ». Ainsi parlait Zarathoustra. Ecoutons-le.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE

La Direction générale de la sécurité extérieure fait l’objet d’un point d’enquête par un journaliste à Libération puis au Point. Il raboute des articles déjà publiés (et cités) par un liant général, qui est de décrire l’état actuel du service. C’est un peu brouillon, les 16 chapitres comme des dossiers sans ordre, mais nous en savons un peu plus à la fin qu’avant d’ouvrir le livre.

L’image des « espions » a changé en France avec la série bien réalisée du Bureau des légendes. Tout un chapitre lui est consacré en introduction. La réalité ne colle pas tout à fait à la fiction mais elle y ressemble beaucoup, ce qui sert à l’image publique du service comme au recrutement par concours. Ces vingt dernières années ont vu l’essor de la cyberguerre et du renseignement en sources ouvertes sur le net, via des algorithmes. Il a fallu embaucher des matheux, des geeks et des non-militaires. Le plus souvent par des contrats à durée déterminée. Le temps des barbouzes est quasiment révolu et si le Service action subsiste, il entre parfois en concurrence avec le Commandement des opérations spéciales militaire.

Sauf que les civils de la DGSE sont plus flexibles et plus discrets que les militaires du COS et peuvent donc mieux réussir des opérations « noires ». Contrairement aux propos légers et guillerets de Hollande aux deux journalistes, les opérations « homo » (faire tuer une cible) sont rares, et sont plus des actes de guerre militaires (éliminer un dirigeant djihadiste ou terroriste) que politiques. Un président ne devrait pas dire ça, mais le naïf aux quarante gaffes l’a dit. Ce n’est pas rendre service à la France.

Trop rares dans ce livre les opérations décrites en situation, tel le sauvetage (raté) de Denis Allex en Somalie ou l’expulsion (réussie) de faux diplomates chinois en quête de recrues via LinkedIn. L’auteur s’étend sur le juridique, le « droit » de faire, qui serait contraire aux « droits de l’Homme » revendiqués par la France. C’est un faux problème, les opérations extérieures sont des opérations de guerre et justifiées comme telles. Les terroristes ne sont « jugés » que parce qu’on leur fait honneur de les traiter en égaux si on les attrape, et non pas en ennemis ; sur un champ de bataille, ils seraient purement et simplement descendus. Les présidents récents n’ont-il pas parlé « d’actes de guerre » pour les actes terroristes ?

C’est un peu l’avis de « la secte » sécuritaire, comme l’appelle Jean Guisnel, un groupe de diplomates qui, au vu du déclin de leur ministère qui coûte cher, ont investi la DGSE pour être au cœur de l’information, sinon du pouvoir. « Ce groupe s’est barricadé dans les postes essentiels. Il exerce une influence déterminante sur la politique étrangère et la pensée stratégique française », regardant le monde sous l’angle des rapports de force entre États. Le pôle régalien par excellence de la politique et de la Défense est du domaine présidentiel sous la Ve République. « Ils ne sont pourtant ni sectaires, ni conspiratifs, encore moins fermés » p.281. Comme le dit un expert, cité p.282, « ce qui les définit le mieux, outre que ce sont des diplomates, c’est leur belle mécanique intellectuelle, individuelle et collective. Ils n’ont pas de problème avec l’usage de la force armée, ou avec l’application de sanctions économiques féroces. » Ils sont en phase avec notre époque – enfin ! Finie la naïveté idéologique et la guerre en dentelle.

Les valeurs qui animent les quelques 7000 agents de la DGSE, selon une étude commandée pour l’occasion, sont le « secret », la « discrétion » et « l’engagement ». La loyauté est essentielle et l’adaptabilité un signe d’intelligence. Tiens ! Justement le mot qui qualifie les services secrets des pays anglo-saxons est intelligence, eux qui n’ont pas attendu les attentats terroristes, les espions chinois ou la guerre russe pour engager dès l’université les meilleurs élèves. Le renseignement n’est pas l’information, c’est l’intelligence de l’information pour en tirer quelque chose d’utile, notamment « entraver » (selon la formule consacrée dans les textes) les opérations ennemies contre la France.

En bref, ne recherchez pas un journalisme d’action qui relate les hauts faits des « services », mais une étude grand public sur l’organisation, les agents et l’usage d’un tel service « secret » dans la République. Les relations avec les « alliés » américains, les adversaires chinois (plus que russes), la guerre ouverte aux terroristes maghrébins et somaliens, la protection informatique, la place de la France en Afrique, tous ces thèmes sont abordés. Cette histoire n’a rien de « secrète » comme son titre pour faire vendre le laisse croire ; mais elle renseigne sur le renseignement.

Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE, 2019, J’ai lu 2022, 381 pages, €8,90 e-book Kindle €10,99

DVD Le bureau des légendes saisons 1 à 5, avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Brad Leland, Mathieu Amalric, Jules Sagot, StudioCanal 2020, 43h30, €64,79

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Catherine Belton, Les hommes de Poutine

Dix ans d’enquête 2008-2018 par une journaliste qui a été six ans correspondante du Financial Times à Moscou. Les financiers sont en général les mieux informés et les plus lucides. Ces vingt ans du pouvoir de Poutine sont éclairants : ils ferment la parenthèse des dix années Eltsine durant lesquelles la liberté la plus totale avait été introduite sans préparation en Russie. Après l’ère soviétique qui avait duré 75 ans, c’était à la fois un bol d’air frais pour la démocratie et l’économie – mais aussi la peur glacée des responsabilités et de la prise en main de soi. Qui en a tiré avantage ? Évidemment l’élite formée à la soviétique, donc dans les meilleures écoles du renseignement. Déjà Andropov, chef du KGB, avait préparé l’après soviétisme, conscient que le système sclérosé du « communisme » était dans une impasse.

Catherine Belton, dans ces presque six cents pages fouillées, remplies de noms et de dates, issues de nombreuses interviews d’anciens du KGB, d’oligarques, de banquiers et de fonctionnaires, de journalistes d’investigation russes, débrouille ces vingt ans de Poutine (avant la guerre ouverte en Ukraine) et donne le fil rouge : la prise en main du pays par une nomenklatura étroite d’inféodés au nouveau tsar, lui-même issu de leurs rangs et appuyé par la pègre. La Russie 2023 est un pays mafieux où les citoyens sont muselés et où tout le système juridique et politique est comme un village Potemkine, un décor de carton-pâte. Le vrai pouvoir se situe au sommet et tout se passe sur les ordres d’en haut, sans aucun souci du droit, des traités, ni des promesses. Comme il s’agit d’un système, l’homme Poutine n’est pas irremplaçable ; si le tsar est mort, vive le tsar. C’est une révolution qu’il faudrait. Peu probable étant donné l’inertie des Russes, mise à part une étroite frange urbaine éduquée – qui d’ailleurs déserte.

« Poutine avait souvent justifié le renforcement de sa mainmise sur tous les leviers du pouvoir – dont la fin des élections des gouverneurs et le fait de placer le système judiciaire sous le diktat (rappelons que c’est un mot russe) du Kremlin – en disant que de telles mesures étaient nécessaires pour entrer dans une nouvelle ère de stabilité en mettant fin au chaos et à l’effondrement des années 1990. Mais derrière ce patriotisme la main sur le cœur qui, en surface, semblait déterminer la plupart des décisions, il y avait un autre facteur, beaucoup plus troublant. Poutine et les hommes du KGB, qui dirigeaient l’économie à travers un réseau d’alliés loyaux, monopolisaient dorénavant le pouvoir, et ils avaient installé un nouveau système dans lequel les postes gouvernementaux étaient utilisés comme des moyens d’enrichissement personnel » p.37. Voilà le résumé, décliné en trois parties et quinze chapitres, dont le dernier sur le réseau russe et Donald Trump.

Car le système mafieux a recyclé l’argent noir siphonné aux entreprises sous contrôle ou issu de réseaux de contrebande (l’obschak ou butin partagé des voleurs) et confiés aux gardiens de confiance, dans des réserves offshore placées dans des paradis fiscaux et dans des placements judicieux dans des entreprises occidentales. Cela afin de disposer de quoi corrompre et acheter entrepreneurs, courtiers et politiciens. Poutine, jeune officier du renseignement en Allemagne de l’Est, a joué ce rôle pour le KGB avant de l’étendre à Saint-Pétersbourg lorsqu’il fut adjoint au maire Sobtchak avec l’aide du gang criminel de Tambov qui contrôlait le port maritime, puis à l’empire lorsqu’il est devenu président. Il a ainsi évincé de force, avec l’aide des services du FSB et des magistrats menacés, la Yukos Oil Company que son propriétaire, l’oligarque Mikhail Khodorkovsky de l’ère Eltsine, a perdue en 2004 par saisie pure et simple après avoir été accusé de fraude fiscale et jeté en prison. Ce sont les révélations des Panama Papers (p.470), la mise au jour de la laverie moldave après l’assassinat à Londres du banquier russe Gorbuntsov (p.475), les transactions miroirs de la Deutsche Bank (p.478), les oligarques russes complaisamment accueillis à Londongrad (p.409), la naïveté confondante de Bill Clinton puis de Barack Obama sur la géopolitique.

Dans la pure lignée du système soviétique qui finançait ainsi sur fonds secrets – gérés par le KGB – les partis communistes et les fractions gauchistes, y compris le terroriste Carlos le Chacal, la RAF allemande (Poutine y a participé à Dresde) et les Brigades rouges italiennes – cet argent noir finance aujourd’hui les partis pro-Kremlin en Ukraine jusqu’à la guerre, les partis d’extrême-droite et d’extrême gauche des démocraties occidentales ainsi que leurs trublions : les Le Pen (père, mère, nièce), Mélenchon le castriste, Berlusconi l’arriviste bling-bling, Salvini, Orban, Syriza en Grèce, Boris Johnson, Trump… Ce pourquoi « les sanctions » occidentales ne seront jamais efficaces si elles en sont pas totales. La principale source de revenus de la Russie est le gaz et le pétrole ; couper drastiquement les ponts affaiblirait nettement le pays, incapable de créer des industries autonomes malgré ses ingénieurs et chercheurs de talent. C’est que toute mafia fonctionne au rebours de l’efficacité économique et que l’incertitude du droit, laissé au bon vouloir de l’autocrate, n’incite surtout pas à investir dans des projets futurs. C’est probablement la limite du nouveau système, tout aussi sclérosé que le soviétique qu’il a voulu remplacer.

C’est la raison pour laquelle Poutine et son clan ne cessent de booster l’immunité des citoyens russes par des rappels de violence périodiques : les faux attentats de Moscou en 1999 (290 morts), les marins du Koursk laissés volontairement crever au fond de la mer en 2000 (118 morts), le faux attentat du théâtre Dubrovka en 2004 suivi d’un assaut au gaz mal dosé qui a fait plus de morts civils (123) que de faux terroristes (tous descendus pour ne pas qu’ils parlent), l’assaut meurtrier de l’école de Beslan à la rentrée 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), la guerre larvée du Donbass (13 000 morts avant 2020), l’avion civil de la Malaysia Airlines descendu par un missile russe dans l’est de l’Ukraine (298 morts), les snipers russes contre les manifestants de Maidan à Kiev en 2014 (44 morts)… Le KGB et Poutine font bon marché de la vie des citoyens, en brutasses élevées dans le système stalinien et les gangs de rue.

L’appel au patriotisme, à la religion orthodoxe, aux souvenirs de l’empire (des tsars et de l’ère soviétique), sont des paravents commodes pour relancer la machine. D’un côté la peur (les arrestations, les spoliations, les assassinats, les attentats), de l’autre l’idéologie (religion, famille, patrie) : avec cela vous tenez un peuple. Surtout s’il est peu éduqué (« à la russe »), disséminé sur un territoire immense, et soumis à la seule propagande télévisuelle et médiatique du Kremlin (comme on dit Gremlin). Autocratie, orthodoxie et nationalité – c’était ce qu’affichait Nicolas 1er, « l’un des tsars les plus réactionnaires » p.316. Karl Marx avait bien analysé le mécanisme de l’idéologie : ce qui justifie la caste au pouvoir. Dans la Russie d’aujourd’hui, la gloire de l’empire et le mythe de forteresse assiégée excusent la mainmise du pouvoir sur tout et tous – et accessoirement les enrichissements égoïstes scandaleux : 50 % du PIB russe entre les mains de 8 familles seulement (p.240), un somptueux palais de 1000 m² sur la mer Noire et au moins 10 milliards de dollars en Suisse pour Poutine (p.386). La « caste » des siloviki – des services du maintien de l’ordre – a remplacé la noblesse tsariste et la nomenklatura du Parti communiste, mais l’autocratie subsiste avec un tsar à sa tête. Tout est évidemment effectué dans la plus pure tactique du mensonge à l’œuvre depuis Staline, sur l’exemple nazi (plus c’est gros, plus ça passe ; niez tout, attendez les preuves ; proposez puis faites le contraire en douce) : ainsi sur Yukos pour balader les investisseurs étrangers, en Crimée où les « petits hommes verts » n’étaient pas Russes jusqu’à ce que la péninsule soit assurée (p.347).

Bien sûr, ce livre passionnant n’est pas de lecture facile, outre qu’il est mal traduit (« évidence » pour indice, par exemple, et certaines phrases alambiquées). Il ne comporte aucun index alors que des centaines de noms apparaissent dans les pages. Il ne comporte aucune note, mais l’éditeur (anglais) assure que l’on peut y avoir accès via une boite mél (pourquoi ? pour constituer un fichier?). Le style de l’autrice est plus proche d’un rapport juridique que d’un livre d’histoire immédiate, juxtaposant les faits et les dates et usant du naming répété comme d’une preuve. Mais ce qu’elle expose recoupe beaucoup d’informations que l’on a pu lire ici ou là depuis des années et offre une cohérence au fond bien étayée. De quoi mieux comprendre l’agression brutale de l’Ukraine, préparée depuis vingt ans. Ne boudons pas notre plaisir.

Livre de l’année 2020 de The Economist et du Financial Times

Catherine Belton, Les hommes de Poutine – Comment le KGB s’est emparé de la Russie avant de s’attaquer à l’Ouest (Putin’s People), 2020, Talent éditions 2022, 589 pages, €23,90 e-book Kindle €14,99

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Il faut s’élever au-dessus de la canaille, dit Nietzsche

« La vie est une source de joie », commence Zarathoustra dans le chapitre dédié à la canaille. Et d’ajouter aussitôt : « mais partout où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées ». Le mot canaille vient de chien, animal vil et méprisable, le contraire du loup – dont il descend. Mais il s’est abâtardi, devenu sous-loup, sur l’exemple inverse du sur-homme.

La canaille tord les mots pour en chasser le sens, empoisonne tous les raisonnements par des préjugés idéologiques et par son vice envieux d’égalité forcenée. Les canailles sont les « gens impurs », ceux qui ont des « rêves malpropres ». « Ils ont empoisonné même les mots », dit Nietzsche. Il vise ainsi les prêtres, ces grands menteurs de l’illusion, mais aussi les philosophes enfermés dans leurs dogmes, les bourgeois qui croient aux vertus de la masse en politique (le fameux Peuple sain et innocent), et les marchands qui font commerce de tout et monnayent même les sentiments.

Le chapitre est lyrique et se perd en paragraphes de pure incantation poétique. Mais il ressort quand même l’idée simple qu’il faut s’élever au-dessus de la canaille pour penser par soi-même, vouloir par soi-même et écouter ses bons instincts. Car la canaille séduit : « souvent je me suis fatigué même de l’esprit, lorsque je trouvais que la canaille était spirituelle, elle aussi ! »

Attention aux dominateurs. Certes, ils ne sont pas en apparence esclave de la Morale et de la Religion, mais plutôt de leurs vices. « Et j’ai tourné le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu’ils appellent aujourd’hui dominer : trafiquer et marchander la puissance – avec la canaille ! » Nietzsche n’aurait décidément pas été nazi : trop de canaille dans les rangs ! Il aurait peut-être suivi les hobereaux prussiens de bonne race comme Ernst Jünger. Mais peut-on trafiquer et marchander avec les nobles ? Il semble que oui, si l’on prend la phrase au pied de la lettre. Ce n’est pas le fait d’échanger des biens ou de négocier un prix qui est vil, c’est avec qui on le fait. L’acte est contaminé par l’acteur, « la canaille du pouvoir, de la plume et des plaisirs ».

Il faut se ressourcer dans la solitude du paysage, la pureté de l’air et des sources, pour éviter la contamination et penser enfin par soi-même, selon son esprit, son cœur et ses instincts. Ce sont les montagnes d’Engadine que Nietzsche a arpentées en long et en large pour mieux penser les discours de Zarathoustra en marchant, loin des bibliothèques poussiéreuses et des relations sociales mesquines. « Car ceci est notre hauteur et notre patrie : notre demeure est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et pour leur soif. » Élitisme de l’effort, souci de pureté vers l’essentiel, solitude pour être vraiment soi « comme de grands vents ». Mais aussi tentation de la secte, qui a saisi parfois les nietzschéens d’extrême-droite, la tentation de faire contre-société, entre soi, pour préparer l’avenir (mais non politique, si l’on reste « entre soi »).

« Nous voulons vivre au-dessus d’eux, voisins des aigles, voisins du soleil : ainsi vivent les grands vents. » Nietzsche se veut animé du souffle prophétique, en cela il n’a pas quitté l’esprit de la religion ; il veut une nouvelle religion, celle du Surhomme, de l’homme matériel qui doit être surmonté. Mais pas avec les gadgets du transhumanisme, plutôt par la vertu à l’antique et l’éducation qui épanouit l’individu dans la société et lui fait découvrir sans cesse des choses nouvelles.

Un jour viendra où le souffle (de l’esprit) balaiera les miasmes de la canaille et, dès lors « gardez-vous de cracher contre le vent ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Mary Higgins Clark, Le fantôme de Lady Margaret

Cinq nouvelles policières dont la première, qui donne son titre au recueil, est à elle seule un petit roman. C’est à chaque fois un délice, le suspense est bien amené et la « chute » brutale. Difficile de commenter sans dévoiler, aussi n’en dirai-je que peu.

Le fantôme de Lady Margaret se passe pour une fois en Angleterre. Judith est une jeune veuve qui a déjà publié des romans historiques à succès (un double de l’autrice). Adoptée petite par un couple de diplomates américains en poste à Londres après qu’elle ait été retrouvée seule, errante, après un bombardement de V1 en 1944, et que quatre ans d’enquête n’aient pas permis de retrouver ni son nom, ni sa famille, elle revient à la capitale britannique pour se documenter sur la période de Charles 1er et de Charles II, sur laquelle elle écrit. Elle se passionne, s’oublie parfois des heures dans son récit, laissant passer le temps. Son nouvel amant Stephen Hallett, rencontré dans un cocktail, est Member of the Parliament, conservateur, et pressenti pour devenir le prochain Premier ministre lorsque la Dame en poste se résignera à partir, après dix ans de bons et loyaux services (je pense qu’il s’agit d’une Margaret). Judith est très amoureuse mais son prénom la prédestine à revivre ce qui se passait six siècles avant Jésus lorsque la belle juive a pris la tête du gros fendard Holopherne, envoyé par Nabucho. En voulant retrouver ses souvenirs d’enfance bloqués, Judith régresse au point d’être envahie par une personnalité historique, Lady Margaret Carew, ennemie de sir Stephen Hallett, sbire du roi Charles qui a tué son fils Vincent. Et d’étranges attentats en plein Londres surviennent à intervalles réguliers. On pressent que tout cela va mal finir.

Terreur sur le campus est l’histoire d’un enlèvement d’une jeune fille bien sous tous rapports par un loser du lycée, laid et niais, qui en pinçait pour elle mais était maintenu à l’écart, harcelé et moqué. En bref, il fantasme et se venge.

Un jour de chance est machiavélique : une jeune femme, comme toujours chez Clark, est très amoureuse de son mec mais celui-ci ne parvient jamais à garder un poste de vendeur d’obligations dans les grandes firmes de Wall Street, métier qui l’ennuie. Il vient d’être viré d’une boite – Merrill Lynch, pas moins – et n’ose guère l’annoncer à sa femme qui, elle, enchaîne les petits boulots. Elle croise chaque matin un vieux qui aide à la vente de journaux et qui lui annonce qu’aujourd’hui sera son jour de chance. Il joue à la loterie. Il annonce qu’il viendra dîner avec eux, car elle l’invite parfois, pour leur annoncer une nouvelle. Le soir venu, personne : ni mari, ni vieux. Le mari rentre très en retard, mouillé, crevé, et annonce qu’il doit lui dire quelque chose de très important, mais le vieux n’apparaît pas. Il prime : la jeune femme téléphone à la police, aux hôpitaux, part à sa recherche. De fait, le vieux a été agressé et dépouillé, emmené à l’hôpital, il se meurt. Avait-il gagné à la loterie ? Et que devait dire le mari de si important ? Le lecteur croit que… d’ailleurs la jeune femme découvre… mais pas du tout ! C’est pire et plus dérisoire. Du grand art de la nouvelle.

L’une pour l’autre est l’histoire d’une confusion entre jumelles. Le tueur est jaloux d’avoir été évincé d’un rôle de jeune premier à la pièce du lycée – qui a valu à son remplaçant un contrat d’acteur télévisé en or. Après des années de galère, il trouve la metteuse en scène qui l’a viré sur un magazine et la tue. Mais il zigouille l’une en croyant que c’est l’autre, puis s’en aperçoit trop tard et tente de bisser son acte. Sauf que tout ne se passe pas aussi bien que la première fois. Celle qu’il a tuée était-elle finalement la bonne ? Est-ce une ruse de celle qui reste pour gagner du temps ? Désorienté, déstabilisé, le tueur s’égare. Mais il est déterminé.

L’ange perdu est une petite fille de 4 ans. Elle a été enlevée par son père qui est un escroc et sa mère la cherche désespérément. Elle la retrouve brusquement en photo dans un magazine, jeune modèle qui joue un ange pour le numéro de Noël. De fil en aiguille, elle remonte la piste et trouve la ville, l’adresse, la description d’une femme qui l’accompagnait. Elle se rend sur les lieux, invite la police, et entreprend de traquer les kidnappeurs, dont son mari toujours escroc et sa nouvelle, qui s’apprêtaient à fuir aux Bahamas. Mais la petite est intelligente, aimant sa mère et a bonne mémoire. Elle prend des initiatives.

Mary Higgins Clark, Le fantôme de Lady Margaret (The Anastasia Syndrome and other stories), 1989, Livre de poche 1994, 313 pages, €7,30

Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog

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R.K. Narayan, Dans la chambre obscure

Un roman décevant, comme tronqué, puisque le lecteur ne sait pas au bout de moins de 200 pages, ce que devient Savriti, l’épouse, et Shanta, la houri du mâle, l’Indien Ramani.

Tout commence par la vie quotidienne du couple Ramani et de leurs trois enfants, le fils aîné Babu, 13 ans, et deux filles, Sumati, probablement 9 ans, et Kamala, 5 ans. Le père râle tout le temps, il n’est jamais content. Il faut lui ouvrir la porte du garage dès qu’il_ klaxonne au bout de la rue pour rentrer sa voiture, il faut lui servir immédiatement à dîner, lui faire couler un bain, lui porter son journal, lui faire la conversation, lui obéir en tout. C’est lui qui décide d’aller au cinéma ou non, de quel film on va voir, lui qui décide si le fils a de la fièvre ou non, lui qui décide de rentrer tard le soir sans prévenir, tout en réclamant à dîner dès qu’il paraît.

C’est un sale bonhomme, un exemplaire typique des années 30 dans l’Inde avant l’indépendance. La loi du mâle régnait en maître. Certaines femmes ne l’acceptent pas, elles font des études ou mènent leur mari à la baguette en les menaçant haut et fort devant tout le monde. Pas l’épouse Savriti, sans doute amoureuse de son mari, mais usée par trois grossesses et sans guère de piquant dans la conversation. Dire toujours oui ne prédispose pas à manifester une personnalité.

C’est pourtant Ramani son mari, directeur d’une succursale d’assurance, qui va mettre le feu au couple. Sa compagnie lui a ordonné, depuis la capitale, d’engager une femme parmi les employés afin de toucher un public assurable plus grand. C’est lui qui voit les candidates et il choisit celle qui lui plaît le plus, Shanta. C’est une belle femme encore jeune qui a fait des études jusqu’à la licence et a quitté volontairement son mari pour se débrouiller seule. Engagée pour trois mois, elle ne fait pas grand-chose, sinon séduire à petites touches le directeur. Celui-ci, en gros niais, ne voit rien et se laisse faire, tandis que ses employés rient sous cape et que la rumeur se répand dans la ville.

Savriti son épouse, outrée qu’il la délaisse pour une catin et qu’il fasse si peu de cas d’elle-même, décide de partir de la maison. Comme tout appartient à son mari, y compris les enfants puisqu’il a payé la sage-femme pour les accouchements et les frais de leur éducation, elle laisse tout et part sous la lune après une forte dispute.

Elle se jette dans la rivière mais un ouvrier qui passait par là la récupère par les cheveux et l’emmène chez lui ou sa femme décide qu’elle peut rester. Savriti ne veut rien devoir à personne et veut travailler pour payer sa nourriture. On lui trouve un emploi d’entretien d’un temple et elle y passera deux jours, mais finit par s’ennuyer de ses enfants. Elle décide alors de rentrer au bercail.

Tout ça pour ça, peut-on dire, car rien ne sera changé, elle poursuivra sa vie d’épouse effacée et la putain restera en place au bureau, à moins que la compagnie ne la mette dehors pour travail insuffisant. Reste un roman qui décrit de façon très vivante la vie quotidienne indienne d’il y a un siècle et complète les romans autobiographiques du même auteur déjà chroniqués sur ce blog.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Dans la chambre obscure (The Dark Room), 1938, 10-18 1992, 175 pages, occasion €1.91

Les romans de R.K. Narayan déjà chroniqués sur ce blog

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Pierre Benoit, Monsieur de La Ferté

Un roman délaissé d’un auteur oublié (bien qu’Immortel depuis 1932). Il avait 14 ans en 1900 et est réédité jusqu’à nos jours. Pierre Benoit fut le Pierre Lemaitre de son époque (pas plus d’accent circonflexe sur son nom que sur celui de l’autre). Il cisela des romans exotiques plein d’imagination, assez conformistes mais soignés. Son père étant militaire, le jeune Pierre a vécu jusqu’à ses 21 ans en Tunisie et en Algérie ; il connaît bien la société coloniale et les indigènes. Ses romans les plus connus sont Koenigsmark (1918 – premier livre à être édité dans le Livre de poche) et L’Atlantide (1919). Ils présentent des portraits de femmes plutôt érotiques mais impérieuses et dominatrices qui, toutes, ont un prénom qui commence par la lettre A : Antinéa, Aurore…

Ce roman-ci est consacré aux hommes. La seule femme au début, amoureuse de Monsieur de La Ferté et peut-être la mère de sa dernière fille, se prénomme Germaine – comme si l’auteur recherchait, après la Grande guerre où il a été blessé à la bataille de Charleroi, l’alliance entre la France et l’Allemagne. C’est un peu le propos de ce roman, qui se passe en 1914 dans l’Afrique noire, aux confins du Gabon (français), de la Guinée espagnole (neutre) et du Cameroun (alors colonie allemande). Le héros est un lieutenant chargé de mener une compagnie en appui à la colonne française qui remonte vers Douala pour faire sa jonction avec les alliés anglais venus de Sierra Leone.

Mais ce qui est lumineux sur le papier l’est moins dans la semi-obscurité moite de la forêt tropicale emplie d’insectes suceurs et d’indignes pillards. C’était d’époque, mais l’auteur n’est pas tendre pour les « nègres » lorsqu’il ne sont pas civilisés par des colons. Autant il dresse un portrait affectueux de Bâa, l’ordonnance du lieutenant, et de Ngem le pygmée débrouillard, autant le « roi nègre » Bétégué-Bili est affublé de toutes les tares, de la veulerie à la vantardise, de l’avidité à la cruauté. Mais ce sont procédés de romancier qui accentuent les contraste pour situer le bien et le mal.

Dans une guerre imbécile comme celle de 14-18, les combats dans les colonies sont encore plus absurdes. La clé du roman – écrit juste après l’arrivée de Hitler au pouvoir en Europe – est la prescience que les luttes fratricides en public vont déconsidérer à jamais les Blancs aux yeux des autres. Venus apporter la paix, la foi et la civilisation, ils vont montrer qu’ils ne sont venus en réalité que pour dresser les indigènes, assurer leur pouvoir et exploiter les ressources. Ce sera pire après la Seconde guerre mondiale, cette fois les colonies craqueront de toutes parts et il fallait la myopie des politicards de la IVe République pour éviter de le voir, et tenter une misérable revanche de la défaite de 40 en conservant un empire.

Monsieur de La Ferté va se trouver en accord profond avec son alter ego allemand, son adversaire acharné dans la forêt et sur les pistes, l’oberleutnant Angel von Wernert. Nous sommes loin de la guerre en dentelles mais le sens de l’honneur, comme une nostalgie d’ancien monde, est préservé. Pierre Benoit suivait Barrès plus que Maurras, enclin aux mœurs de l’Ancien régime plus qu’à celles des révolutions américaine et française (il ne soutiendra cependant pas Pétain). Certes, l’Allemand est rabaissé par son goût un peu trop prononcé pour les très jeunes officiers de sa compagnie au teint de fille, mais il reste l’officier aristocrate exemplaire. Sur une lettre écrite par lui, saisie sur un sous-lieutenant allemand tué au combat, Monsieur de La Ferté peut lire : « Cette guerre, voulue par les Anglais, ne détruira pas seulement toutes les valeurs européennes dans ce pays, mais elle excite toute l’infamie de l’âme nègre » p.92. Pierre Benoit précise en note que « cette lettre (…) se trouve citée textuellement dans le livre du général E. Haward-Gorges, La guerre dans l’Ouest africain », édité en 1933. Ce n’est donc pas une prescience de sa part dès 1914 que les Blancs allaient perdre de leur prestige, mais une remarque lue en 1933 qui l’a frappé dans un recueil de mémoires sur la guerre.

Le Français se trouve en accord avec l’Allemand sur la fierté d’être Européen et militaire. Ils vont se combattre, mais sans haine. Wernert tuera en embuscade dans la forêt une grande partie de la compagnie française de tirailleurs et de porteurs commandée par ses six sous-officiers et officiers blancs ; La Ferté tuera les trois-quarts de la colonne allemande lors d’une embuscade osée après une fuite de dégagement habile, et fera prisonnier l’oberleutnant, après lui avoir tué son favori, « un mince et frêle lieutenant blond, d’une beauté singulière et délicate, qui donnait à ce très jeune homme un peu l’air d’une fille habillée en garçon. Von Wernert lui parlait en souriant. Il répondait de même, tournant vers son chef des yeux débordant d’extase respectueuse » p.195. On ne fait plus plus érotiquement explicite – au grand dam des milieux conservateurs catholiques de son temps.

La mission, qui était de soutenir une colonne qui n’existe plus, prend fin faute de combattants. Monsieur de La Ferté regagne les lignes françaises au Gabon tout en permettant, dans l’honneur, à Angel von Wernert de s’évader vers la Guinée espagnole neutre. Tous deux avaient de concert, bien qu’ennemis, décrété une trêve d’une journée pour aller faire peur ensemble, en grand uniforme et avec un détachement bien armé, au vieux chef noir Bétégué-Bili qui encourageait sa tribu à piller les vaincus et achever leurs blessés.

Pierre Benoit, Monsieur de La Ferté, 1934, Livre de poche 1966, 249 pages, occasion €3,40 e-book Kindle €13,99

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Il y a plusieurs sortes de vertu, dit Montaigne

Le chapitre XXIX du Livre II des Essais a pour titre « De la vertu ». Il s’efforce de montrer, à la Montaigne, par maints exemples tirés des livres antiques, de l’histoire récente et des expériences, que « la vertu » généralement reconnue est plus une passion soudaine due à la foi en quelque croyance qu’une constance du tempérament – constance qui est pourtant préférable pour qualifier la vertu. « Je trouve par expérience qu’il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l’âme, ou une résolue et constante habitude », commence-t-il.

Comment « pouvoir joindre à l’imbécilité de l’homme une résolution et assurance de Dieu » ? Les héros ont des « secousses » qui les égalent aux dieux, mais seulement des secousses, des « traits miraculeux » qui ne sont en rien ordinaires, ni naturels. « Il nous échoit à nous-mêmes, qui ne sommes qu’avortons d’hommes, d’élancer parfois notre âme, éveillée par les discours ou exemples d’autrui, bien loin au-delà de son ordinaire ; mais c’est une espèce de passion qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement [quelque peu]hors de soi : car, ce tourbillon franchi, nous voyons que, sans y penser, elle se débande et relâche d’elle-même… »

Il faut donc juger de chacun non en ces exceptions, mais en son ordinaire. La vertu est dès lors non plus la conduite exceptionnelle, hors de soi, mais le tous les jours, autrement dit « l’ordre, la modération et la constance. » Et de citer Pyrrhon, philosophe, qui voyait l’homme sans cesse balancé et inconstant, se piquait d’être le contraire en restant égal quelles que soient les circonstances. Là était sa vertu.

Elle n’est pas, en revanche, dans ces actes exemplaires mais exceptionnels que sont se châtrer pour répondre aux criailleries de jalousie de sa bonne femme (« il y a sept ou huit ans, à deux lieues d’ici », précise Montaigne), ou pour répondre de sa défaillance devant la belle enfin conquise (« un jeune gentilhomme des nôtres, amoureux et gaillard »).

La constance dans l’exécution est de vraie vertu, pas l’exaltation temporaire. Ainsi les « femmes indiennes » qui se font brûler sur le bûcher pour suivre leur mari défunt : non seulement elles le veulent et rivalisent pour y atteindre, mais elles préparent la cérémonie, l’accomplissent devant tous et meurent sans cri. Tout comme les « gymnosophistes » (philosophes indiens qui allaient tout nu) dès qu’ils étaient atteints de maladie incurable ou de vieillesse handicapante. Il s’agit d’une « constante préméditation de toute la vie », dit Montaigne. Donc une vertu puisque accolée à la volonté raisonnable et modérée d’un ordre social.

Mais est-ce une vertu que de croire au destin déjà écrit et de faire comme si rien n’avait d’importance ? Non, dit Montaigne. Car « voir que quelque chose advienne (…) ce n’est pas le forcer d’advenir. » Il ne faut pas renverser les causes, ni les croire équivalentes : « L’événement fait la science, non la science l’événement. » Ce que nous voyons advenir advient mais il pouvait en être autrement car « Dieu, au registre des causes des événements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui dépendent de la liberté qu’il a donnée à notre arbitrage, et sait que nous faudrons parce que nous aurons voulu faillir. » Grande différence avec les musulmans, les chrétiens ne croient pas à la prédestination : Dieu laisse partiellement libre de choisir le Bien ou le Mal.

Ce pourquoi les chrétiens ont peut-être moins de vertu miraculeuse, et peut-être plus de vertu raisonnable. Si les Bédouins combattant saint Louis en Terre sainte allaient presque nus « sauf un glaive à la turquesque », c’est « qu’ils croyaient si fermement en leur religion » qui décrétait que les jours de chacun étaient fixés d’avance. Le même fanatisme a animé l’assassin du prince d’Orange, et les Assassins bourrés au haschisch des montagnes de Phénicie, dit Montaigne. Il ne faut pas confondre la passion et la raison sous le même nom de vertu.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Hervé Bazin, Lève-toi et marche

Trop connu comme auteur de Vipère au poing, récit romancé de sa mère toxique, Hervé Bazin mérite d’être relu pour d’autres romans sociaux, dont certains sont déjà chroniqués sur ce blog. « Lève-toi et marche » est une formule tirée de l’Évangile de Jean (5 1-13). Elle est prononcée par Jésus au paralytique professionnel qui hante la piscine à cinq portiques de Béthesda sans jamais s’y plonger. L’homme est enfermé dans son mal comme dans la tradition depuis 38 ans. Nombre symbolique qui rappelle (exprès) les années que le peuple juif a passé à la frontière de Canaan par manque de foi et de volonté d’oser. « Veux-tu être guéri ? » demande Jésus au paralytique installé dans son infirmité.

Constance, atteinte d’une paralysie des jambes et qui a perdu presque toute sa famille dans un bombardement (anglais) de la guerre, a perdu aussi la foi. Mais elle est pleine d’énergie vitale et de volonté. Elle « veut », elle « en veut ». Aussi, dès le premier chapitre, le lecteur la trouve roulant dans son fauteuil à manivelle jusqu’au bord de la Marne pour s’y plonger et tenter de nager – allusion transparente à l’Évangile de Jean… Au grand dam de son copain Luc, amoureux transi depuis son adolescence normale, qui la couve et la ramène à la maison, nue et frissonnante sous sa robe légère.

Mademoiselle Orglaise n’est pas tendre avec ceux qui se laissent aller. Dont Luc le premier, enfermé dans sa routine d’amoureux éternel, d’artiste méconnu, de vivoteur à la petite semaine. Profitant d’une circulaire du lycée invitant à réunir la promotion du bac dix ans après, Constance, qui n’est pas allée au lycée de garçons, organise la réunion de sa propre initiative. Elle prend prétexte de son frère qui en faisait partie, décédé d’une tuberculose pendant la guerre, pour se donner une légitimité.

La réunion ne donne pas grand-chose, chacun ressassant les souvenirs scolaires et se regardant en chien de faïence. Certains ont réussi, profitant des trafics générés par l’Occupation, d’autre pas. Elle va dès lors les asticoter à coup de circulaires qu’elle tape et ronéote elle-même à la maison, auprès de sa tante Mathilde qui gagne sa vie par ce travail pour les commerçants en mal de publicité. Elle songe à une société d’entraide entre anciens sans trop savoir où elle va.

Mais, de visites en coups de téléphone, elle parvient à faire se rencontrer les uns et les autres, à trouver un poste à Luc, un investissement à Serge, un tournage à Catherine (en même temps qu’un amant – le septième), une mission en Afrique au pasteur Pascal, des activités au père Roquault et un bébé à Berthe, la mère indigente d’un petit garçon handicapé de 5 ans, Claude. Enfant que l’assistante sociale a confié à Constance la journée pour que la mère puisse travailler, et qu’elle a fini par aime, enfant qu’elle laissera à tante Mathilde qui, sans lui, n’aurait plus personne après la mort de Constance, enfant que sa propre mère abandonne car elle se marie avec un mâle qui ne veut pas de « l’avorton ».

Car Constance se meurt, bout par bout, atteinte de syringomyélie, ou cavités dans la moelle épinière Les extrémités deviennent insensibles, les articulations s’enflamment, les doigts se nécrosent, la paralysie gagne peu à peu tout le corps – jusqu’à l’asphyxie mortelle. Mais Constance aura vécu, elle ne se sera pas laissée faire par la maladie, le destin ou par ce Dieu qui n’existe semble-t-il que pour les forts et les bien-portants. Elle n’a pas besoin des prêches du pasteur pour aller vers les autres et insister à les faire sortir d’eux-mêmes, de leur routine, de leur frilosité. Même lui, homme de Dieu, en est remué, confit jusque-là dans le fonctionnariat de la religion, lisant des prêches tout faits, prononçant sans cœur les formules de circonstance, officiant selon les rites mais sans ferveur.

Comme quoi l’orgueil personnel d’être peut se conjuguer à la générosité pour les autres tant, sur cette terre, tout est mêlé de « bien » et de « mal ». Car seul l’esprit biblique sépare les deux comme s’ils étaient des essences platoniciennes. Le miracle est un mythe pour bonnes femmes ; la volonté est à la portée de chacun. « Aide-toi, le Ciel t’aidera » est une autre maxime de la religion qui récupère tout ce qui peut servir.

Hervé Bazin, Lève-toi et marche, 1952, Livre de poche 1990, 319 pages, occasion €3,00 ou broché €1ç?90 e-book Kindle €4,99

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Bernard Méaulle, Un si brûlant secret

Une histoire « hors des clous » comme dit la quatrième de couverture. Qu’on en juge : de 8 à 70 ans France-Maria s’enfile 1001 amants en autant de nuits et plus encore. Un par an après la mort de son mari.

C’est qu’à 8 ans elle a été « touchée » par Esteban, un ami de son père tortionnaire franquiste de la police, qu’à 14 ans elle a « embrassé » Juan de son âge, qu’à 15 ans elle a fui la maison et son père qui l’étranglait en la traitant de « pute, comme ta mère » et a vécu avec un cuisinier qui l’a fait embaucher comme serveuse à Barcelone. Qu’elle a quitté avec le beau Lorenzo pour aller à Palma aux Baléares fonder un petit caboulot vite devenu célèbre quand le roi Juan Carlos y est venu accompagné de deux belles plantes. Dont elle est partie pour avoir trouvé son amant tout nu avec un garçon très beau mais féminin.

Et la voilà à Paris dans le restaurant de Jean-Claude Brialy où elle sert le vestiaire. Elle y est remarquée par un Antoine à particule qui aime les femmes, a quitté la sienne et lui propose le mariage – qu’elle accepte au bout de dix-huit mois. Mais Antoine a une maîtresse, sa secrétaire de l’agence immobilière, avec qui il a déjà fait un petit blond de 7 ans. Aussi, lorsque l’Américain Joshua débarque, vendeur d’armes richissime, elle le suit et en est amoureuse jusqu’à sa mort.

Ensuite, elle consomme du mâle une fois par an, pas plus, pour le jour anniversaire. A qui elle offre à chaque fois un pyjama de soie verte bridé à ses initiales. Elle a quitté l’Espagne, aime la France mais s’est habituée à l’Amérique – à New York, qui est une Amérique très particulière. Un client de son mari lui a fait découvrir les Noubas de Kau, célébrés par Leni Riefenstahl. La beauté mâle dans sa splendeur, le culte de la virilité, la danse des femmes qui choisissent leur partenaire en lui mettant la jambe sur l’épaule pour qu’il sente leur odeur.

En bref, France-Maria est une libertine fière de son charme, de son corps comme de ses yeux verts magnétiques. Elle ne use, n’en abuse jamais. Son mari américain était fan de Lanza del Vasto, un bouddhiste chrétien dont on ne voit pas ce qu’il vient faire dans cette galère, sinon célébrer le pacifisme et l’écologie selon Gandhi. Tout le contraire du marchand d’armes…

En 26 chapitres de vie découpée et lancés au hasard, le lecteur composera la mosaïque d’une fille trop belle qui a appris la vie et consommé le désir jusqu’à la fin – comme un homme. Décalé, un brin érotique, original. L’abus des italiques fatigue les yeux mais c’est bien écrit, avec des parts de vrai dans les anecdotes.

Bernard Méaulle, Un si brûlant secret, 2023, éditions La route de la soie, 254 pages, €18,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Emmanuel-Juste Duits, Doper son esprit critique

Un petit livre utile de pédagogie pour adulte (si l’on ose cet oxymore), on dirait de développement personnel dans le politiquement correct. Mais c’est que l’adulte n’a pas été éduqué, il n’a pas épanoui son esprit critique. En cause ? La société tout entière qui fait de la démocratie une perpétuelle revendication de nivellement au nom de l’égalité, en oubliant les autres valeurs de la maxime, la liberté et la fraternité. Société qui, en Occident, est formatée par le soft-power culturel yankee qui vise (comme les Français) l’universel – mais pour faire un maximum de fric, pas pour le bien des esprits. Car des esprits trop critiques grignoteraient les bénéfices du tous pareils, tous ensemble, seuls à même d’opérer les économies d’échelle pour produire massivement à bas coût et vendre toujours plus.

L’auteur ne pense pas aussi politiquement incorrect que je le fais, il présente une version plus irénique des choses. En deux parties : se remettre en cause, puis agir. Je traduis, il ne met pas de titre.

Il s’agit d’abord de savoir nager dans le chaos de l’information (le tout et son contraire du net, les affirmations idéologiques assénées par les croyances politiques, religieuses ou « sociétales »), de ne pas céder aux sirènes enjôleuses du divertissement (ne pas se « prendre la tête » comme disent les flemmards), de refuser l’idée que les valeurs ne se discutent pas (chacun sa vérité est une imposture).

La mondialisation – qui ne régresse pas mais se transforme en s’agrégeant en blocs progressivement – offre un grand bouillon de culture dans lequel il est confortable de nager en surtout n’affirmant rien, étant toujours d’accord, prêt à tout accepter. Ou au contraire refusant tout métissage, toute contradiction, toute remise en cause au nom d’une Tradition sanctuarisée. Nous avons donc les progressistes béats et niais, contre les réactionnaires crispés et haineux. Pas de ça chez nous ! disent les démocrates, ceux qui sont la lignée des Lumières. Pour eux, comme pour les Antiques ou Montaigne, le monde change et ne cesse de changer ; l’accepter est une lucidité. Mais pas au point de se laisser ballotter comme plume au dernier vent qui passe, ou convaincre par le dernier braillard qui a parlé plus fort que les autres. Non, il faut rester soi-même et examiner le monde qui va et ce se passe avec curiosité.

Pour cela, déceler les lacunes de l’information en faisant ce que font les journalistes (les vrais) et les chercheurs (qui cherchent plutôt qu’affirmer) : creuser, recouper, confronter. Ne pas se laisser engluer dans le Métavers mais susciter son « Plurivers ». Ensuite saisir la dynamique des choix, de quoi dépendent nos opinions, les biais mentaux que nous pouvons avoir inconsciemment, les sources de l’engagement des autres et du sien. Prôner le dialogue, pas pour être d’accord ni converti, mais pour examiner les arguments rationnels avant de juger du tout, en laissant son jugement en délibéré comme les scientifiques le font constamment (le « falsifiable » des résultats obtenus, ce qui veut dire que chacun peut les expérimenter et les contredire éventuellement).

Tous nous pouvons être enrôlés dans une idéologie, sans le savoir, question de famille, de milieu, d’amis, de pression sociale et d’exemple des séries anglo-saxonnes. Plusieurs pages sont consacrées à décortiquer « comment fonctionne une idéologie », sachant que « la tare des idéologies réside précisément dans leur incapacité à avoir tort » p.68. Une même vision du monde peut s’enkyster en dogme clos, le marxisme par exemple, ou la psychanalyse. Nos socialistes et nos écologistes en sont le résumé – ils ont toujours raison. Si la droite est moins idéologue, ce n’est pas par vertu supérieure mais parce qu’elle est plus proche des intérêts concrets, sonnants et trébuchants, donc plus souple à adapter ses idées à la réalité marchande. Conserver coûte moins cher que s’aventurer, que ce soit dans la production, les mœurs ou la politique. Si penser comme son groupe est confortable, si l’idéologie donne réponse à tout, vivre dans l’incertitude est pourtant le lot commun. Même les vérités scientifiques sont provisoires, et révisées périodiquement. Mais elles se cumulent et parviennent, en tâtonnant, à avancer dans la connaissance. C’est qu’elles construisent une pensée complexe, ce que le citoyen adulte doit apprendre à faire.

La seconde partie est concrète, elle consiste à imaginer des lieux de débat. La société moderne donne plus de pouvoirs aux citoyens (sauf justement dans les pays totalitaires : Russie, Chine, Iran, etc.). L’action personnelle peut conduire au changement collectif par des révolutions minuscules, on le voit par exemple à la maison avec le tri du recyclable ou la chasse au gaspillage. Aller plus loin demande de « créer les forums du changement » pour « expérimenter le décloisonnement », « penser collectivement » par les « Wikidébats » (Dieu existe-t-il ? La liberté d’expression doit-elle être limitée ? Faut-il légaliser le cannabis ?…), « ouvrir l’école » (vaste programme…), « discuter pour évoluer ensemble » (« esprit réseau ») – pour enfin « former et évaluer le sens critique du citoyen du XXIe siècle ».

L’auteur est fils de surréaliste, il a créé en 1987 avec Paul Faure l’association Le réseau des possibles pour expérimenter l’ouverture d’esprit, avant d’étudier la philosophie à Paris VIII et de lancer en 2005 Hyperdébat. Beaucoup de généralités mais des choses justes ; de nombreuses analyses concrètes et des conseils pratiques pour s’en sortir et évoluer dans le (bon) sens de l’épanouissement de nos facultés d’analyse critique, cela afin d’agir et d’interagir.

Un petit livre intéressant, utile, pédagogique. Il nous aidera à dépasser la paresse du communautarisme pour penser par nous-mêmes et agir en citoyens libres, égaux et fraternels.

Bon, au boulot !

Emmanuel-Juste Duits, Doper son esprit critique – Penser et agir dans un monde complexe, 2022, Éditions Chronique sociale, 168 pages, €14,90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Patrice Montagu-Williams, Brésil – les colères d’un géant

Le Brésil est la moitié de l’Amérique latine, tout y est grand – c’est « un géant », le cinquième pays de la planète en termes de superficie. Une seule langue, une seule religion, un très large métissage et qui aime l’être : tout cela fait une nation, réunie autour du futbol et des telenovelas de TV Globo. C’est un pays tourné surtout vers le présent et qui se fracture politiquement par imitation des populismes, dont le nord-américain.

« L’exaltation de l’harmonie raciale a toujours coexisté au Brésil avec une hiérarchie sociale profondément enracinée et une violence croissante dans la société », explique Silvia Capanema, Brésilienne maître de conférences en langue portugaise et en civilisations brésilienne et latino-américaine à l’Université Paris XIII. Mais ne nous trompons pas : les riches sont blancs et les pauvres sont noirs – statistiquement.

Paul Claudel, Blaise Cendrars, Roger Bastide, Claude Levi-Strauss, l’auteur a pris la suite des ces écrivains français dès l’été 1968. Il présente son Brésil, l’Amazonie, ses fleuves de parfois 40 km de large avec un mascaret de 4 m de haut sur plusieurs dizaines de km à 60 km/h, charriant le poisson-boeuf, qui mesure près de 3 m et pèse jusqu’à 450 kg !

Et ses villes. Sao Paolo – Sampa comme on dit ici – c’est une agglomération tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants, la 3ème du monde. C’est là que se concentrent les musées d’art et les artistes, ouverts sur le monde. Rio, c’est au contraire « la violence qui fait plus de victimes chaque jour, l’échec de la pacification des favelas, le règne des gangs, la corruption généralisée, les fonctionnaires payés avec des mois de retard, les hôpitaux ne pouvant plus recevoir de malades… » et 20 % de la population dans les taudis – même si les JO de 2016 ont permis de réaménager un peu la ville. Salvador de Bahia, c’est « le dépaysement assuré » avec son ascenseur qui relie ville basse et ville haute. Brasilia est la capitale administrative, construite géométriquement, au centre du pays : « Lúcio Costa et Oscar Niemeyer feront (…) le modèle futuriste et utopique de la ville de demain. »

Dans ce pays sévissent les maux endémiques : la déforestation amazonienne 3 B de l’agrobusiness (boeuf-balles-bible), les évangélistes prosélytes, le trafic de drogue, la corruption, les séries télé. Mais aussi la musique et la danse (samba, bossa-nova, lambada), la littérature (Gilberto Freyre, Machado de Assis, Jorge Amado).

Suit un entretien sur les races et le Brésil avec la doctoresse en sciences politiques Isabel Lustosa, historienne et écrivaine réputée au Brésil et un autre entretien sur l’économie politique avec Claudio Frischtak, ex-professeur adjoint à l’Université de Georgetown aux États-Unis, économiste au ministère de la Santé au Brésil, consultant auprès de la Banque mondiale et président de la société Inter B. Consultoria.

Ce dernier conclut : « Nos politiques n’ont aucun sens de l’intérêt général. Et il faudra sans doute plus qu’une génération pour que cela change. En attendant, ils n’agiront que s’ils craignent pour leurs intérêts ou qu’ils se sentent menacés. Il faut donc que l’opinion maintienne sa pression ».

En moins de 100 pages, voilà brossée « l’âme du peuple » brésilien d’aujourd’hui.

Patrice Montagu-Williams, Brésil – les colères d’un géant, Éditions Nevicata Bruxelles, collection L’âme des peuples, réédition 2023, 96 pages, €9,00 e-book Kindle €6,99

Les œuvres de Patrice Montagu-Williams déjà chroniquées sur ce blog

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Jean-Luc Déjean, Le premier chien

Le chien, issu du loup, aurait été domestiqué vers 25 000 ans, au Paléolithique. L’histoire que conte Jean-Luc Déjean est un peu ancienne, il le fait descendre du chacal, ce qui était l’idée de Darwin avant que l’ADN ne permette une analyse plus précise des origines génétiques du chien. L’auteur, prof de français devenu journaliste puis écrivain des Cévennes, écrit pour les enfants dès 8 ans, mais ce livre se lit comme un roman aussi par les adultes.

Il s’agit de l’aventure d’Asak, garçon de 12 ans précipité par ses rivaux Aban et Abak, fils d’Abal, du haut d’une falaise dans les eaux tourbillonnantes d’un grand fleuve, probablement dans le Caucase ou l’Altaï. Le climat y est continental, chaud l’été et très froid l’hiver, le paysage est varié entre montagne et steppe. Asak vient de subir l’initiation du passage à l’âge adulte, il a troqué son nom d’enfant de Sak en A-Sak, et est prêt à se débrouiller tout seul comme un grand. Il en aura besoin car la terre au-delà du fleuve est déserte d’hommes et remplie d’animaux pas toujours amicaux.

Le jeune garçon émerge tout nu de l’onde, le flot ayant emporté le vague pagne qu’il portait en été. Il a, dès lors, pour unique préoccupation de s’assurer des quatre éléments vitaux de sa survie : un abri, du feu, de l’eau et de la nourriture. Il commence par dormir sous un rocher en surplomb qui le protège de la pluie – mais pas des fourmis venimeuses, avant de se trouver une cabane plus tard, avec son père Akari retrouvé, ayant échappé comme lui aux flèches du rival Abal qui voulait devenir chef à la place du chef. Il fera du feu à l’aide de deux bâton frottés, l’un dur et l’autre mou bien sec, avant d’utiliser les pierres à feu, le silex sur la pyrite de fer. Il utilisera des galets qu’il frappera pour obtenir des pointes comme arme, avant de tailler des poignards, grattoirs et pointes en éclats de silex lorsqu’il aura trouvé le gisement, des arcs et flèches en bois et même un harpon en bois de cerf. Il se nourrira d’escargots, de baies, de poissons pêchés à la main sous les pierres, avant de chasser aux pièges à liane ou à pierre, puis à l’arc. L’hiver venant, il se confectionnera des vêtements et une couverture à l’aide des peaux de ses proies, lapin, renard, plus tard loup.

Car, isolé comme sur une île déserte et sans espoir prochain de rejoindre les siens au-delà de l’Eau Folle, il lui faut se débrouiller pour survivre. Son père l’aidera un temps, sorti de l’onde comme lui après avoir échappé aux flèches des traîtres, mais périra bientôt sous la patte d’un ours. Il s’était imprudemment aventuré à l’orée d’une caverne pour voir si elle était habitable – or elle était habitée. Le Sorcier défendait pourtant à tout humain de pénétrer les grottes, endroits tabous car la mort y rôdait. Asak enterre son géniteur et se prend tout seul en main, non sans quelques imprudences lui aussi, comme sortir dans la forêt pour ramasser du bois sans arc ni poignard en silex. Il apprend ainsi les habitudes du chasseur, que l’on apprenait jadis au service militaire sous l’acronyme FOMEC B : faire attention à la forme pour se cacher, aux ombres que l’on porte, aux mouvements que l’on fait et qui se détectent (ce pourquoi les chats sont au ralenti lorsqu’ils veulent ne pas déclencher le réflexe de poursuite), aux éclats (métalliques ou de jumelles – cela ne concernait pas le garçon préhistorique), les couleurs qui ne doivent pas jurer avec l’environnement, enfin le bruit – « sans oublier les odeurs », comme disait Chirac : se placer face au vent pour ne pas que le gibier vous sente. Asak devient plus avisé, se développe physiquement et mentalement.

Comme il est seul, il recherche la compagnie ; comme il est chasseur et cueilleur, il observe et écoute la nature, le climat, les plantes et les animaux. Il s’amuse d’une petite bande de chacals qui ne sont jamais très loin, se nourrissant de ses restes. Pour mieux les voir, il leur offre des truites ou des lapins frais tués. Solitaire et isolé, il s’attache à eux, les observant de loin. Son père dédaignait cette idée mais le laissait faire – après tout n’était-il pas un homme ? Une fois Akari disparu, le jeune garçon subit plus encore la solitude et apprivoise peu à peu les chacals ; il les nourrit, les défend contre les rusés renards, les loge même en consolidant leur nid puis en offrant aux derniers d’entre eux une réserve de sa cabane sous auvent aménagée. Ce ne sera pas sans mal car les bêtes sont méfiantes, mais le plus jeune chacal deviendra amical au point de lui lécher la main, puis la figure, et d’obéir aux ordres brefs qu’il lui lance. Son père le vieux Trois-Pattes reste à distance mais apprécie.

Mieux, les chacals guident le garçon perdu dans la tempête de neige, l’avertissent aussi du danger, lorsque des loups s’approchent par derrière de cette proie tendre, puis lorsque les traîtres tenteront de l’occire d’une flèche. Car Asak l’avisé ne reste ni passif ni déprimé : il s’active et pense par lui-même. L’auteur dit très bien le confort et la facilité de laisser le conseil discuter de tout et décider sans que chacun prenne une quelconque responsabilité individuelle – mais lorsqu’on est tout seul et tout nu, il faut tout penser et tout faire – tout seul. Ce pourquoi Asak parviendra à piloter un tronc déraciné en guise de radeau pour repasser le fleuve avec ses nouveaux chiens, se fera reconnaître avec prudence des siens, puis deviendra chef, ajoutant le i à la fin de son nom pour devenir Asaki, lorsqu’il aura l’âge – vers 16 ou 18 ans – comme il a ajouté le a lorsqu’il a quitté l’enfance.

C’est une belle histoire de survie, d’énergie, d’amitié. Une vie dans la nature, de plain pied avec les éléments et les autres êtres vivants, une évocation plausible de la vie préhistorique avant l’élevage, l’agriculture et les villes. Qui veut pénétrer la préhistoire sur le vif préférera ce roman écrit simplement aux savants traités scientifiques qui ne viennent qu’en justification. Moi, un temps préhistorien et ayant longtemps fouillé et étudié les sites, j’ai apprécié sa lecture. On peut même la faire aux enfants.

Dessins Yves Baujard, Livre de poche édition 1988

Jean-Luc Déjean, Le premier chien, 1984, Livre de poche jeunesse 2008, 256 pages, occasion €1,67 e-book Kindle €4,49

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Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe

Rémi Karnauch a de la verve, il n’a pas peur des mots, ni de les choisir avec soin. Rémi Karnauch a du style, il n’a pas peur de changer de façon de dire, de s’adapter à son personnage. Ses 11 nouvelles (pourquoi pas 12, chiffre symbolique?) le prouvent.

Elles disent les ambiguïtés des gens, souvent un ambigu tragique plus qu’un ambigu comique. Chacun reste sur le fil du rasoir, sans savoir si ce qu’il vit est du lard ou du cochon, emporté par ce qu’il est et ce qui survient.

Rien d’étonnant à ce que le thème principal soit celui du vampirisme, le chacun pour soi qui aspire le meilleur de l’autre, volontairement ou contraint.

Hossanah est un musicien génial qui vampirise son interprète génial – mais chacun son domaine, la partition ou le piano, la création ou l’exécution.

Rien ne passe met en scène une sœur qui bavarde dans sa tête tandis que sa sœur bavarde devant tout le monde – qui vampirise l’autre et les autres ?

Vous dormirez dans mes nuits est la volonté de la vamp passive, celle qui absorbe ses soupirants éperdus, les suce jusqu’à leur dernière moelle.

Sémiologie hâtive d’une petite culotte prend le ton docte et jargonnant du psy lacanien, vampirisé par ses concepts et son langage ; il veut voir du signifiant partout, alors que son slip est tout simplement tombé sur le balcon de sa voisine, poussé par le vent. Une grande ironie.

La souche est plutôt l’anti-vampire, celle qui se rend passive jusqu’à l’extrême pour échapper aux autres, et même à ce qui survient. Ce pourquoi le « gitan » qui passait par là est devenu homme à tout faire de la ferme isolée puis bouillotte dans le lit pour deux, puis amant. Jusqu’à ce qu’un voisin serviable et énergique s’installe dans le coin, quel malheur, il va falloir tout recommencer pour ne pas se laisser vampiriser.

Sur le motif est le peintre qui pénètre son modèle par les instruments et actes de son art, plutôt que d’en se pénétrer ; un grand moment d’humour.

L’amitié est l’esclavage moderne du grand patron qui fait ce qu’il veut de ses employés, élevant celui-ci, rabaissant cet autre. Il les vampirise jusqu’à coucher à trois dans un lit pour une partouze excitante, jusqu’à les jeter comme un kleenex usagé dès qu’ils manifestent quelque réticence individuelle. Tout cela au nom du chantage à « l’amitié », ce faux-semblant anglo-saxon des relations de pouvoir. Les « amis » des patrons sont tout aussi peu amicaux que ceux des réseaux sociaux – de simples relations contingentes.

Derrière la vitre est l’emprise du « musée » sur le corps momifié d’un « sauvage », la vampirisation culturelle et touristique de la momie.

Double jeu est la vampirisation de jumeaux qui ne peuvent jouir qu’ensemble, mais pas entre eux. Manipuler l’un est faire gonfler l’autre et la fille doit se partager sans savoir qui elle « aime », utilisée comme instrument du plaisir.

Le relais évoque de vrais vampires, de ceux qui vivent loin dans des contrées ignorées et sauvages. Ils captent et absorbent ceux qui passent à leur portée et les convertissent à leurs mœurs. Une expédition d’un professeur et de son jeune assistant, partie sur les traces d’un ami disparu, se termine par l’inversion du jeune et la conversion du vieux – une métaphore de mœurs interdites ?

Transfusions est le vampirisme de l’amour qui passe par la piqûre de donneur de sang. Le postier tombe amoureux de l’infirmière, une fille des îles vaguement vaudou. Il est contaminé. Il drague sans y penser et le voilà pris.

Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe (Nouvelles), 2023, PhB éditions, 157 pages, €12,00

Les livres de Rémi Karauch diffusés sur Amazon.fr

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La vanité misérable des vertueux selon Nietzsche

Un jour, Zarathoustra parle des vertueux. Il pourrait tonner, les vouer au gémonies, mais il parle bas, comme la beauté, car sa conviction est profonde : les vertueux sont faux, la preuve, « ils veulent encore être payés ! » Ils veulent être récompensés d’être vertueux, avoir le ciel faute de la terre, comme si la vertu n’était pas une attitude naturelle de la sagesse mais un effort discipliné et pénible qui demande juste rétribution. « Vous aimez votre vertu comme la mère aime son enfant ; mais quand donc entendit-on qu’une mère voulut être payée de son amour ? »

La récompense et le châtiment sont des mensonges, il n’existe pas de juge souverain ni d’au-delà compensateur, ni de justice immanente. Il faut vivre ici-bas et sans père éternel, il faut bâtir sa vie et se forger des principes de justice tout seul, sans endosser le costume prêt-à-porter d’un dogme ou d’un pouvoir. « Que votre vertu soit votre ‘moi’ et non pas quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau ».

Trop de « vertueux » ne sont que des illusionnistes pour les autres, et qui s’illusionnent face à eux-mêmes. Pour certains, « la vertu s’appelle une convulsion sous le coup de fouet », la jouissance de se faire mal, d’appeler le châtiment, pour se sentir humain. « Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leurs vices ». Et d’autres « leurs démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus leur œil brille et plus leur désir se tend vers leur Dieu ». Ils ne s’aiment pas et tout ce qu’ils ne sont pas est pour eux l’idéal, le Dieu même. Et « d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant (…) c’est leur frein qu’ils appellent vertu » – se priver pour mériter, se charger de devoirs comme un chameau et s’en faire un mérite. Ou « d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle ce tic-tac – vertu. » Les bonnes habitudes, la routine bien admise, les convenances respectées à la lettre, le petit travail vertueux, voilà ce qui serait méritant.

« Et d’autres sont fiers d’une parcelle de justice, et pour l’amour d’elle, ils blasphèment toutes choses : de sorte que le monde est noyé dans leur injustice. » Ce sont nos Mélenchon et nos écologistes et même nos féministes qui ne cessent d’éructer sur ce qui est, au nom d’une toute petite chose bonne qui devrait advenir. Mais leur vacarme fait que l’on ne retient que tout ce qui ne va pas, et non pas tout ce qui pourrait aller mieux. Quelle vertu est-ce là ? « Et quand ils disent : ‘je suis juste’, cela sonne toujours comme : ‘je suis vengé !’ ». La vengeance fait-elle partie de la vertu ? « Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu ; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres. »

Et la majorité ? Elle croupit dans son marécage et « au milieu des roseaux, dit : ‘vertu’ – c’est se tenir tranquille dans le marécage. » Pas de vague, « nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; et sur toutes choses nous partageons l’avis qu’on nous donne. » Surtout ne pas penser ! Ne pas s’exprimer ! Ne pas aller et venir à sa guise ! Ne pas objecter ni voter contre ! Toujours « être d’accord ». Cette lâcheté foncière est-elle une vertu ? « Et il en est d’autres encore qui aiment les gestes et qui pensent : la vertu est une sorte de geste. » Ce sont les politiciens théâtraux, les intellos qui posent, les bateleurs d’estrades et des plateaux de télé, ceux qui croient qu’afficher suffit à être vertueux. Mais ils ne sont qu’une image, pas une incarnation : « leur cœur ne sait rien de cela. » « D’autres qui croient qu’il est vertueux de dire : ‘la vertu est nécessaire’ ; mais au fond ils croient tout au plus que la police est nécessaire. » La vertu est pour les autres, pas pour soi ; il faut l’imposer à la société, pas la vivre. « Les uns veulent être édifiés et redressés et ils appellent cela de la vertu ; et d’autres veulent être renversés – et cela aussi ils l’appellent de la vertu. » Ils ne savent pas être eux-mêmes, ni se corriger par les exemples des sages ; ils sont trop mous, trop faibles, trop minables – ils ont besoin du fouet et du carcan.

« Que savez-vous de la vertu » vous qui n’avez que ce mot à la bouche mais rien dans les mains, rien dans le cœur, rien dans le tête ? « Que votre ‘moi’ soit dans l’action comme la mère est dans l’enfant : que ceci soit votre parole de vertu ! », conseille Zarathoustra. Elle est faite chair, la vertu, elle est cœur agissant et esprit tourné vers le bien, pas singeries ni précautions. La vertu se bâtit par les exemples et se vit en chacun ; elle n’est pas une suite de commandements ni une morale imposée à coup de fouet – comme jadis dans les collèges. La vertu est celle d’un Montaigne qui la vit, pas celle d’un indigné qui se contente de l’afficher.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Toutes choses ont leur saison, dit Montaigne

Dans le chapitre XXVIII du Livre II des Essais, notre philosophe périgourdin prend pour exemple Caton le jeune, belle nature toute en vertu, qu’il admire. Mais ce qu’il admire le plus, c’est la sagesse que le jeune Caton a de vivre sa vie selon son âge, sans se préoccuper de désirer ce qu’il ne peut plus assouvir, ni de se préoccuper de sa mort, qui viendra quand elle viendra.

« Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout » dit Montaigne, et « le sage met des limites même à la vertu », dit Juvénal. Un écolier de cinquante ans est ridicule, en revanche, toujours apprendre ne l’est pas – mais il faut apprendre selon son âge : « la sotte chose qu’un vieillard abécédaire ! ». Ainsi le jeune Caton, sentant sa fin prochaine, étudia-t-il le discours de Platon sur l’éternité de l’âme. « S’il faut étudier, étudions une étude sortable à notre condition », résume Montaigne.

Mais ne pas jouer au jeune, ni en l’étude scolaire, ni en l’exercice des armes. S’éduquer et se forcir, c’est bien – quand on a 20 ans. Mais il faut employer ces acquis une fois l’âge mûr venu : à quoi cela sert-il d’apprendre, sinon pour faire ? « Le jeune doit faire ses apprêts, le vieux en jouir, disent les sages. » Le vice est de désirer comme en sa puberté alors que l’on n’en a plus les moyens : ainsi les barbons qui désirent baiser les jeunettes – rien de sage dans cette envie qui est nostalgie du passé révolu, images enfuies de sa jeunesse. « C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et soins de quoi la vie est inquiétée, le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. »

S’il faut vivre avec son temps, il faut vivre aussi avec son âge. Vivons à chaque moment au présent : telle est la sagesse de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Colette, La vagabonde

Après Claudine, Annie, Minne, voici Renée – mais c’est toujours la même histoire, celle de Sidonie-Gabrielle Colette elle-même, devenue auteur de plein exercice sans la tutelle de son ex, Willy. Celle d’une libération des rets du mariage et de l’idéalisme de l’Amour. Ne reste que la solitude, les copains, et ce prurit de sensualité qui s’en va doucement avec l’âge. C’est que Colette aborde bientôt la quarantaine, à tous les sens du mot.

Voici donc Renée Néré au mari aimé devenu infidèle, qu’elle a quitté un jour sans se retourner alors qu’il lui disait d’aller se promener pour pouvoir lutiner en toute tranquillité sa maîtresse. Comme il faut vivre, il faut travailler. Renée écrit trois romans (comme les trois Claudine) puis use de son corps pour danser, mimer. Elle s’exhibe dans les petits théâtres de la périphérie parisienne, nue sous son long voile qui laisse entrevoir parfois un sein, et deviner le reste. Le music-hall est son usine, les comédiens sa famille, le maquillage et la danse son métier. Elle court parfois les cachets des représentations privées chez de riches bourgeois qui payent pour le spectacle à domicile. Renée y revoit alors, un peu honteuse, ses anciennes relations du temps de son mari, le peintre Taillandy très connu mais au talent limité.

Un soir, un riche oisif de province monté à Paris vient la relancer dans sa loge. Il est tombé amoureux d’elle, ou plutôt, pense-t-elle, il désire son corps puisqu’il ne sait rien de sa vie ni de son tempérament. Elle soupire, le siège amoureux l’ennuie, elle sait bien comment cela peut finir. Mais Maxime Dufferein-Chautel insiste (dans la réalité, il s’agissait d’Auguste Hériot, oisif, d’une famille propriétaire des Grands magasin du Louvre). Il est du même âge qu’elle, bel homme, héritier d’une scierie dans les Ardennes avec son frère aîné ; il a de l’argent, il rêve du mariage paisible avec foyer stable et enfants – l’anti-Willy absolu. Il fait son siège sans forcer, tout en douceur, attentif à ce qu’elle peut supporter ou vouloir. Cela la touche, voilà un homme bien différent de son ex-mari qui prenait son plaisir en prédateur et considérait son épouse comme un bien à exhiber ou à reléguer à son gré.

Renée est tentée : après tout, le mariage est la sécurité, matérielle mais surtout affective si le mari est fidèle. Elle se laisse courtiser et l’amour naît des relations qui progressent, sans aller jusqu’à la consommation ultime. Son impresario Salomon lui propose avec ses partenaires masculins une tournée théâtrale en province de quarante jours. Exactement la durée que Jésus fit au désert – est-ce un hasard ? Renée pourra y réfléchir, à ce nouvel amour, décider si sa vie prend une autre voie que celle de la solitude.

La vagabonde est lassée de ses vagabondages et, en même temps, les désire. Il y a tant de choses à voir et à sentir dans la nature, les forêts d’Ardennes mais aussi les joncs bretons et le brouillard de Lyon ou un carré de mer bleue à Marseille. Et puis l’usure de la jeunesse est là, la vieillesse vient avec les rides ; bientôt la beauté ne sera plus qu’apprêts et maquillages, Maxime l’aimera-t-elle encore en sachant que l’homme reste physiquement moins atteint que la femme par les effets de l’âge ?

La perspective d’une tournée en Amérique du sud se profile… Renée prend alors sa décision. Elle ne peut retomber en mariage. Elle doit poursuivre sa vie choisie sans la confier à un autre. Une fois son métier devenu impossible, lui restera la ressource de l’écriture, dont elle a déjà tâtée.

Colette fait dans ce roman un bilan en trois mouvements de ses expériences amoureuses et de son essai matrimonial, un de plus. Mais avec un talent renouvelé, plus apaisé, plus mûr. Sa réflexion personnelle se mêle au métier de théâtre, aux coulisses et aux gagne-petit. Car le premier mouvement est celui des vagabonds des café-concert et des petits théâtres, les comédiens, danseurs et acrobates sont seuls mais solidaires, n’ayant que des camarades. Brague le mime est exigeant avec lui-même et enseigne aux autres ; Bouty se consume de maladie et maigrit ; Jadin la goualeuse est le portrait de la réelle Fréhel ; toute comme Cavaillon est le vrai Maurice Chevalier, un temps amoureux de Colette.

Le second mouvement est celui du miroir, il révèle l’image et « réfléchit » la personne. Renée est vide mais se reflète en danseuse et revit son mari en Max, donc reste toujours en devenir. S’il y a de la désillusion sur l’idéal de l’Amour, tant vanté des salons et de la littérature (le romantisme s’achève à peine) et une nostalgie pour la vie à deux au calme dans la nature, à peine vécue avec Willy, rien n’est figé.

Le troisième mouvement est de faire front. C’est une victoire sur soi-même, le désir dompté par la raison, l’instinct impérieux et sauvage qui la lie à la terre, les convenances jetées par-dessus les moulins pour vivre sa vie propre – libre – de femme émancipée. Il y faut du courage.

Colette, La vagabonde, 1910, Livre de poche 1975, 251 pages, €7,40, e-book Kindle €5,99

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Je n’aime pas les prêtres, dit Nietzsche

Père pasteur, mère dévote, sœur pronazie, Friedrich Nietzsche avait tout pour haïr le christianisme, une religion d’esclaves, disait-il. Pourtant, Zarathoustra laisse aller les prêtres. Bien que ce soient ses ennemis, « parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d’entre eux ont trop souffert – c’est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres. » L’air est connu du criminel à l’enfance malheureuse, ce qui l’absoudrait sous les circonstances atténuantes. Mais les prêtres, tout comme les criminels, sont des ennemis : il ne faut pas l’oublier et Zarathoustra ne l’oublie pas.

« Rien n’est plus vindicatif que leur humilité », dit-il « et quiconque les attaque a vite fait de se souiller. » Ce sont des prisonniers de leur foi, des réprouvés que leur Sauveur a marqués au fer. « Au fer des valeurs fausses et des paroles illusoires ! » Qui va les sauver de leur Sauveur ?

Ces valeurs et ces paroles sont enfermées dans des églises sombres à faire peur, et ne s’énoncent pas au grand soleil rayonnant. Peut-on s’élever dans des cavernes ? Par un chemin de pénitence à genoux ? « N’était-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient honte face au ciel pur ? » demande Nietzsche. Il est loin le temps antique où les dieux étaient glorieux, à l’image des hommes les meilleurs : ils élevaient les âmes des mortels à leur hauteur et les plus valeureux humains devenaient des demi-dieux. Pas dans le christianisme : « ils ont appelé Dieu ce qui leur était contraire et qui leur faisait mal » ; « ils n’ont pas su aimer leur Dieu autrement qu’en crucifiant l’homme » ; « ils ont pensé vivre en cadavres ». Comme ce monde-ci est une vallée de larmes, que tout être humain est dès sa naissance entaché du péché originel, que seul l’Au-delà permettra la justice, l’amour et des félicités, vivre n’a aucun intérêt. Seule la mort en a et la meilleure est de se mortifier auparavant pour l’appeler au plus vite. Est-ce cela la vie ?

« Je voudrais les voir nus », dit Nietzsche, « car seule la beauté devrait prêcher le repentir. Mais qui donc pourrait se laisser convaincre par cette affliction travestie ! » Nietzsche parle des prêtres, tous vêtus de longues robes noires qui cachent leurs formes le plus souvent étiques et maladives faute de vivre sainement dans un corps sain, aimant d’un cœur sain et avec l’esprit sain vivifié par le grand air. Le Christ en croix, curieusement, a souvent un corps sculpté d’athlète romain, comme s’il était impensable, au final, d’adorer un avorton. Combien de vocations religieuses catholiques se sont déclarées face à ce corps nu et torturé, délicieusement sexuel ? Les séminaires comme les écrivains catholiques sont remplis de ces fantasmes homoérotiques, qui deviennent trop souvent pédocriminels. Le sociologue homme de radio Frédéric Martel a étudié ce thème particulier dans son livre Sodoma : enquête au cœur du Vatican. Son enquête par témoignage auprès de pas moins de 41 cardinaux, 52 évêques, 45 nonces apostoliques et ambassadeurs montre que la plupart non seulement sont homosexuels, mais de plus ont été attiré dans l’Église par cette atmosphère particulière qui favorise la tendance.

Les sauveurs n’étaient pas de grands savants, ni des maîtres en leur discipline, mais des illusionnistes, dit Nietzsche. « L’esprit de ces sauveurs était fait de lacunes ; mais dans chaque lacune ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou qu’ils ont appelé Dieu. » Ils avaient des esprits étroits et des âmes vastes, voulaient trop étreindre et ont mal étreint. Comme des couards selon Montaigne, « sur le chemin qu’ils suivaient, ils ont inscrit les signes du sang, et leur folie leur a enseigné que par le sang on établit la vérité. » Or ce n’est pas le nombre de morts qui fait la valeur d’une doctrine, sinon Mao, ses 80 millions de morts et son Petit livre rouge serait au sommet de la sagesse, mais sa part de vérité utile à la vie. « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des cœurs. » Tout dictateur le sait, et Hitler avec Horst Vessel devenu lied des marches nazies, c’est par les martyrs que l’on gagne à sa cause. Peu importe la vérité de leur combat, le seul fait qu’ils aient donné leur vie exige qu’ils soient vengés. C’est ce que Poutine cherche à faire en Ukraine, en envoyant en rangs serrés des hordes de soldats se faire massacrer par les obus et les mitrailleuses ukrainiennes – tout comme Staline l’a fait face aux armées allemandes devant Stalingrad.

C’est de la manipulation. « Le cœur chaud et la tête froide : lorsque ces deux choses se rencontrent, naît le tourbillon nommé ‘Sauveur’. » Le froid Poutine agite le nationalisme le plus obtus et envoie à la mort par dizaines de milliers de jeunes Russes pour faire monter l’émotion et appeler à l’élan du châtiment. Il veut apparaître comme le Sauveur de la civilisation orthodoxe russe face à un Occident gangrené par l’esprit décadent américain. Mais que ne se pose-t-il en exemple attractif, plutôt que d’attaquer celui qui ne veut pas le suivre ? Le soft-power culturel américain, tout comme l’exemple économique de l’Union européenne sont bien plus attractifs que ses vieilles lunes rancies de slavophile – c’est cela qu’il n’accepte pas. Si la Russie tradi est un paradis, pourquoi tant de gens rêvent-ils d’ailleurs ? « En vérité, il y a eu des hommes plus grands », rappelle Nietzsche, des Churchill, des De Gaulle, pouvons-nous ajouter ; ils étaient patriotes mais pas tyrans, ils ont élevé leurs citoyens au lieu de les réprimer.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, Les vrilles de la vigne

Livre bariolé, fait de pièces et de morceaux, il s’agit d’un recueil d’essais et de poèmes en prose publiés dans diverses revues. Colette s’y cherche, sa vie change, Willy s’éloigne. Femme séparée, saltimbanque, lesbienne, Colette est réprouvée par la « bonne » société et fait front.

Elle utilise pour cela le procédé de Marcel Schwob, l’un de ses contemporains, de faire parler des animaux. C’est le dialogue entre Toby-Chien et Kiki-la-Doucette, chatte. Mais aussi une « rêverie de Nouvel An » pour faire le bilan du passé. « Nuit blanche » et « Jour gris » se succèdent devant le « Dernier feu » pour parler des « Amours » et d’« Un rêve ». Il faut faire face, se masquer, d’où « Maquillages » et « Belles-de-jour » pour se demander « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » et s’en foutre. Donc la « Guérison », le « Miroir » où Colette se mire en Claudine, la « Dame qui chante » et la « Partie de pêche » en « Baie de Somme » où la célibataire invertie esseulée contemple les familles à marmaille et les enfants patauds comme de petits animaux. Pas son truc à Colette, elle préfère « Music-halls », ce qui termine le recueil.

En vingt textes hétéroclites mais finalement organisés, on s’en aperçoit a posteriori, Colette se précise. En 1908, Sidonie-Gabrielle a 35 ans, l’âge mûr, le début de la fin pour la femme dont l’acmé se situait selon Balzac, auteur chéri de Colette, à 30 ans. L’immoraliste gidienne féministe, fille de capitaine d’Empire, fait le bilan. Le rossignol ligoté par les vrilles de la vigne est cet amour hormonal de la jeune adolescente romantique, emportée par son lyrisme et tombée « amoureuse » sans savoir ce que c’est, qui se retrouve ligotée à un mari par les liens du mariage, « les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes… » La jeune fille, naïve rossignolette, « crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient » p.959 Pléiade.

Pour résister à la tendance naturelle féminine à se laisser faire par les hommes, à se laisser emprisonner par les convenances, à se laisser être conforme au miroir de la société, une seule façon : élever la voix. Écrire, chanter, s’exprimer. « Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… » p.960.

Colette, Les vrilles de la vigne, 1908, Livre de poche 1995, 125 pages, €2,00 (Amazon indique un prix faux) ; e-book Kindle0,94

Édition pédagogique Bac 2023, Sido suivi de Les vrilles de la vigne, Livre de poche 2022, 384 pages, €6,20

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Couardise est mère de la cruauté, dit Montaigne

Le chapitre XXVII du Livre II des Essais traite de la lâcheté qui rend cruel. Montaigne cite par expérience d’aucuns qui sont des brutes vengeresses et en même temps pleurent pour des vétilles. Leur courage s’arrête de voir l’ennemi à sa merci et c’est dès lors la peur qui prend le relai pour le tourmenter alors qu’il n’en peut plus. Comme une vengeance après combat, où la lâcheté se venge de n’avoir su oser l’affronter.

Chacun a expérience de ces faibles qui jouent les matamores – dès que quelqu’un est à leur merci – mais qui auraient été bien en peine de les combattre de face. Torturer qui est faible est un plaisir de couard. Les harceleurs ne font pas autrement, se montant la tête entre eux pour paraître le plus impitoyable ; le Lucas de 13 qui s’est donné la mort n’en pouvait plus d’être traité de fiotte – il aurait dû leur foutre sur la gueule, mais se serait fait punir par les adultes « vertueux ».

Dans la guerre, dit Montaigne, qui en savait un bout en son siècle de constantes batailles, « ce qui fait voir tant de cruautés inouïes aux guerres populaires, c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit et se gendarme à s’ensanglanter jusqu’aux coudes et à déchiqueter un corps à ses pieds, n’ayant ressentiment d’autre vaillance. » Ils n’ont pas osé vaincre, ils se vengent sur les restes.

Ce qui fait que les querelles sont désormais toutes mortelles, analyse notre philosophe. « Chacun sent bien qu’il y a plus de braverie et dédain à battre son ennemi qu’à l’achever, et de l’humilier que de le faire mourir. » Or la lâcheté se répand et la tuerie avec, de peur que l’ennemi en question ne se venge. C’est toute la question de nos banlieues où les « bandes rivales » font des morts. Ce n’est pas l’honneur qui est en jeu, ils ne savent pas ce que c’est, ces vulgaires ; c’est leurs couilles qui leur importent, leur image dans la bande, leur vie même. Trucider l’autre, c’est se garder soi, tout en se glorifiant d’avoir frappé en traître : la fin justifie les moyens. « Le tuer est bon pour éviter l’offense à venir, non pour venger celle qui est faite : c’est une action plus de crainte que de braverie, de précaution que de courage, de défense que d’entreprise », dit encore Montaigne.

De même, « c’est aussi une image de lâcheté qui a introduit en nos combats singuliers cet usage de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. C’était anciennement des duels ; ce sont, à cette heure, rencontres et batailles. » Nos banlieues, toujours, remplacent de même la seule la vanité du chef par l’offense au groupe entier. Tous doivent défendre un seul, qui ne leur a pas demandé leur avis dans cette querelle ; ils se sentent obligés, esclaves de la horde. On ne peut pas parler de courage du chef de bande, mais plutôt de sa lâcheté pour se réfugier derrière les siens. Montaigne n’a pas de mots assez forts pour qualifier cette attitude méprisable et lâche : « Outre l’injustice d’une telle action et vilenie, d’engager à la protection de votre honneur autre valeur et force que la vôtre, je trouve du désavantage à un homme de bien et qui pleinement se fie de soi, d’aller mêler sa fortune à celle d’un second. Chacun court assez de hasard pour soi sans le courir encore pour un autre ». Ce qui en ressort, c’est que ce genre de querelleur ne sont pas des hommes de bien – on s’en serait douté.

De même pour le choix des armes. L’habileté à l’épée, au pistolet ou à la lutte n’est pas preuve de courage et ne dit rien sur la vertu. Le courage est de faire face, pas d’être habile ni d’avoir la plus grosse (arme), « afin qu’on n’attribuât sa victoire plutôt à son escrime qu’à sa valeur ». Les terroristes du Bataclan jouaient les grand fendards avec leurs kalachnikov ; ils ont eu peur dès qu’un simple flic leur a tiré dessus avec son petit pistolet. Montaigne cite son enfance, où « la noblesse fuyait la réputation de bon escrimeur comme injurieuse, et se dérobait pour l’apprendre, comme un métier de subtilité dérogeant à la vraie et naïve vertu. » Je peux citer moi-même ma jeunesse, où les maîtres ès arts martiaux dédaignaient de se battre lorsqu’ils étaient provoqués dans la rue par des racailles, faisant face et ne visant qu’à coup sûr s’ils étaient physiquement menacés. La vertu est de regarder le danger dans les yeux, et le courage est de ne pas se dérober ; le reste est suffisance mal placée.

Et Montaigne élargir sa réflexion aux meneurs. « Qui rend les tyrans si sanguinaires ? » demande-t-il. « C’est le soin de leur sûreté, et que leur lâche cœur ne leur fournit d’autres moyens de s’assurer qu’en exterminant ceux qui les peuvent offenser, jusqu’aux femmes, de peur d’une égratignure. » Chacun pense aussitôt, de nos jours, à Vladimir Poutine. Il a tellement peur de perdre son pouvoir, semble-t-il, qu’il est impitoyable avec quiconque ne formule ne serait-ce qu’une réserve sur l’agression gratuite de l’Ukraine, et est même condamné à la prison s’il emploie le mot exact de « guerre » plutôt que l’euphémisme hypocrite « d’opération spéciale » utilisé par le pouvoir. Quant aux femmes, Anna Politovskaïa n’a pas réchappé aux tueurs de Poutine, pas plus que les épouses et enfants des oligarques qui n’étaient pas d’accord avec lui. Lâcheté est mère de cruauté, les barbares sont les plus couards.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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