Livres

Eva Björg Aegisdottir, Les filles qui mentent

L’Islande est à la mode, peut-être parce qu’il y fait plus frais en été en notre période de réchauffement climatique et de canicules durables à répétition. Peut-être aussi à cause de la mode viking due à la série du même nom (excellente !) et au tropisme identitaire qui saisit les Européens face à la déferlante migratoire trop bronzée. Arnaldur Indridason reste l’auteur de polars inégalé (chroniqué sur ce blog), mais Eva Björg Aegisdottir (fille d’Aegis – le nom du bouclier d’Athéna) se lance. Elle est femme, ce qui devrait encore plus plaire à la mode d’époque… D’ailleurs ce polar a pour objet les filles – et leur principal défaut semble-t-il : le mensonge permanent. Tout le monde ment, tout le monde se veut autrement qu’il n’est, tout le monde réécrit ce qu’il a fait.

Son inspectrice est Elma, 33 ans, ex-enquêtrice de la brigade criminelle de Reykjavik qui revient dans la petite ville d’Akranes où elle a d’ailleurs passé son enfance (comme l’autrice). Tout est donc véridique dans les lieux et les gens. L’Islande est un pays étroit avec peu d’habitants et tout le monde se connaît dans les villages et les petites villes ; il n’y a guère qu’à la capitale que l’on peut retrouver un certain anonymat. Ce qui n’est pas anodin pour notre histoire.

Tout commence évidemment par un cadavre : celui d’une jeune femme découverte dans une faille de lave sur les pentes du volcan (éteint) Grabok, par deux gamins qui jouaient aux sauvages. Ils ont cru voir un gobelin mais ce n’était qu’un corps décomposé depuis quasi un an. On découvrira très vite qu’il s’agit de Marianna, mère célibataire un peu bizarre qui n’a guère aimé son enfant, une fille nommée Hekla qui a désormais 15 ans et qui préfère sa famille d’accueil à Akranes et ses copines de collège Dina et Tinna.

Qui en voulait donc à Marianna ? Les chapitres d’enquête, avec les inévitables problèmes de famille et de collègues pour faire humain, sont entrelacés avec de mystérieux chapitres qui relatent les relations d’une mère avec sa fille, depuis bébé jusqu’à ses 10 ans. Relations guère affectueuses et même carrément toxiques. Allez vous étonner après ça que… Mais aucun prénom n’est donné jusque fort tard dans le livre et le lecteur se sait pas de qui l’on parle. Il croit deviner, et puis pschitt !

Dans un pays aussi petit où la jeunesse n’a guère de loisirs autres que « faire la fête » en éclusant de l’alcool et en baisant à tout va dès la plus jeune adolescence, la rumeur peut enfler d’un coup et briser une vie. Unetelle est une pute trop facile ou Untel est un violeur. Ou briser plusieurs vies – jusque fort tard dans l’existence car il n’est nul lieu où vraiment se refaire une nouvelle vie.

Elma et son collègue Saevar ont pour patron un dénommé Hördur… Cocasse en français – mais ça se prononce oeurdur car le ö est un oeu. Ce n’est pas le seul exotisme, ce qui donne du sel à ces polars nordiques, plongés dans la nuit six mois par an, le frais et la brume tout le temps, avec les stations-services en guise de « dépanneurs » comme disent les Canadiens, les supermarchés locaux où l’on vend de tout, y compris du carburant, mais aussi de l’agneau séché à mettre dans un pain plat pour en faire un met à la Lord Sandwich. Entre autres.

Eva Björg Aegisdottir, Les filles qui mentent, 2019, Points policier 2023, 427 pages, €8,90 e-book Kindle €8,99

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Nietzsche raille les « hommes sublimes » et les héros fascistes

Le fascisme n’existait pas encore à l’époque de Nietzsche (mort en 1900) mais il était en germe dans les nationalismes qui bouillonnaient depuis les révolutions du XVIIIe siècle. Le pangermanisme de la Grossdeutschland, le patriotisme italien 1830 de Mazzini (qui deviendra fascisme après la Première guerre mondiale avec Mussolini) s’agitaient du temps de Nietzsche. Le calviniste strict Thomas Carlyle, chantre du héros qui « doit se faire le trait d’union entre (les hommes) et le monde invisible et sacré » publie en 1841 On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History (Les Héros, le culte des héros et l’héroïque dans l’Histoire). Nietzsche pourfend toute cette pose « sublime ».

« J’ai vu aujourd’hui un homme sublime, un homme solennel, un pénitent de l’esprit. Oh ! comme mon âme a ri de sa laideur ! » Car, pour Nietzsche, le sublime n’est pas la grandeur, ni le héros un maître qui s’est maîtrisé. « Il n’a encore appris ni le rire ni la beauté, l’air sombre ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance. Il est rentré de la lutte avec des bêtes sauvages : mais sa gravité reflète encore une bête sauvage – une bête insurmontée ! Il demeure là, comme un tigre qui va bondir, mais je n’aime pas les âmes tendues comme la sienne. » L’habit ne fait pas le moine, l’attitude ne fait pas le grand homme. Le théâtre du sublime, pose romantique par excellence tellement mise en scène par un Victor Hugo, n’est qu’une pose, pas le fond de l’être.

L’attitude doit être surmontée pour devenir naturelle. C’est alors que le sublime devient grand. Pas avant. « S’il se fatiguait de sa sublimité, cet homme sublime, c’est alors seulement que commencerait sa beauté – et c’est alors seulement que je voudrais le goûter et lui trouver de la saveur. Ce n’est que lorsqu’il se détournera de lui-même, qu’il franchira son ombre, et, en vérité, ce sera pour sauter dans son soleil. » Il deviendra lui-même lorsqu’il incarnera ce qui n’est alors que son image, son ombre, ce qu’il voudrait être sans pouvoir l’accomplir.

Car l’homme grand est celui qui se surmonte, pas celui qui prend une pose avantageuse à la télé ou dans les meetings. Au contraire, l’histrion politique n’est pas un grand homme mais un acteur de sa propre image. « Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie. Son flot de passion ne s’est pas encore apaisé dans la beauté. (…) La grâce fait partie de la générosité des grands esprits. » Mais c’est ce qu’il y a de plus dur, de quitter son image pour devenir soi ; de ne plus être un personnage mais un être réel. « C’est précisément pour le héros que la beauté est de toute chose la plus difficile. La beauté est insaisissable pour toute volonté violente. (…) Rester les muscles inactifs et la volonté dételée : c’est ce qu’il y a de plus difficile pour vous autres, hommes sublimes. »

Laisser être… tel est le secret de la sagesse – et de la volonté. Le désir vers la puissance est le principe de la vie mais il doit s’accomplir naturellement, pas le ventre noué, le cœur en chamade et l’esprit focalisé au point de ne plus rien voir d’autre que le pouvoir. La générosité, la bienveillance, sont un débordement de la force, pas un effort qu’il faut faire. « Quand la puissance se fait clémente et descend dans le visible : j’appelle beauté une telle condescendance. Je n’exige la beauté de personne autant que de toi, de toi qui est puissant, que ta bonté soit ta dernière victoire sur toi-même. » Car ce ne sont pas les débiles qui sont bons, faute de pouvoir être méchants : les bons sont ceux qui peuvent être bons parce qu’il en ont la force surnuméraire.

Comment ne pas penser à Mussolini et à ses poses avantageuses, « la poitrine bombée, dit Nietzsche de l’homme sublime, semblable à ceux qui aspirent de l’air » ? Comment ne pas songer à ces socialistes, sourcils froncés, à ces écolos « en urgence » permanente, qui se croient toujours les messagers de l’avenir ? Ou à ces prophètes de droite extrême qui se croient mandatés par « le peuple » et dont « l’action elle-même est encore une ombre projetée » sur eux. « Je goûte beaucoup chez lui, la nuque de taureau, dit encore Nietzsche de l’homme sublime, mais maintenant j’aimerais voir encore le regard de l’ange. Il faut aussi qu’il désapprenne sa volonté d’héroïsme, je veux qu’il soit un homme élevé et non pas seulement un homme sublime. »

Où l’on mesure combien Nietzsche était loin de ce qui deviendra le fascisme et le nazisme. Il voyait en la recherche de puissance le principe de la vie, mais une vie qui déborde en générosité, pas en contraintes de toutes sortes.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, La chambre éclairée

Encore un recueil d’articles parus entre 1917 et 1918 pour faire du beurre.

Il s’agit, contre la guerre, d’affirmer le droit de vivre : la petite fille de l’auteur Bel-Gazou, les bêtes évidemment, l’étonnante « nuit paisible » à Paris en temps de guerre, les nouveaux riches qui paradent et se revanchent, le « maître » couturier qui s’amuse à essayer tout sur les bonnes femmes – qu’il méprise -, les « petites filles » de 50 ans qui tremblent encore devant le regard de leur mère.

Il y a les ennuis de l’arrière avec le Gaz et la Plomberie qui jouent à c’est pas moi c’est l’autre. Et puis l’ineffable Administration française avec son exigence kafkïenne du « timbre à 60 centimes » à acheter… mais qui n’est vendu qu’aux ecclésiastiques !

Le spectacle n’est pas oublié, sinon Colette ne serait pas Sidonie Gabrielle, ex-danseuse nue de music-hall. Le théâtre, mais aussi le cinéma avec l’ironique description des conventions outrées : le jeune premier, la femme fatale, la femme du monde, le luxe populacier, l’aspirant scénariste. Un pastiche de Mme Vigée-Lebrun et ses portraits à la chaîne.

Un foutoir, mais avec quelques bons morceaux. Rarement réédité car publié initialement pour profiter du succès commercial de Chéri.

Colette, La chambre éclairée, suivi De ma fenêtre, suivi de Le fanal bleu, 1921, occasion sans détail €28,80, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Jostein Gaarder, Le monde de Sophie

Sophie est une jeune fille de 14 ans qui reçoit un jour une étrange missive. En rentrant du collège, dans sa banlieue de Norvège, elle découvre une lettre qui lui est adressée, avec ces simples mots à l’intérieur : « Qui es-tu ? » Ce sera la première d’une longue série qui lui pose des questions philosophiques. Elle finira par rencontrer son auteur, qui se fait appeler Alberto Knox. Non sans que celui-ci lui ait livré divers textes philosophiques, comme un manuel par chapitre qu’elle range dans un classeur.

G. Bruno avait publié en 1877 Le Tour de la France par deux enfants (dont l’aîné a 14 ans) ; Selma Lagerlöf avait publié en 1906 Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (avec un Nils de 14 ans) ; Jostein Gaarder reprend l’idée et publie en 1991 Le monde de Sophie, gros succès de l’époque. Sous la forme d’un mystère pour adolescent qui comprend une suite d’énigmes, l’auteur déroule l’histoire de la philosophie du jardin d’Éden à nos jours. Il y a les mythes, les philosophes de la nature, Démocrite, Socrate, Platon, Aristote, l’hellénisme, le Moyen Âge, la Renaissance, le baroque, Descartes – et ainsi de suite jusqu’à l’époque contemporaine. Oh, tous les auteurs ne sont pas représentés : Heidegger est évacué en une ligne, Nietzsche en un paragraphe, il manque Montaigne et Pascal – entre autres. Mais le principal y est.

Adolescents et adolescentes dès 14 ans, tout comme ceux qui doivent passer leur bac – ou les adultes qui veulent se cultiver – ont intérêt à lire ce livre. Il présente simplement les philosophes sous forme de dialogue du niveau jeunesse. Du simplifié pour l’époque. Du rapide pour ceux qui ne lisent pas d’habitude. Même si certains ne parviennent pas à le finir, ce qui est un comble, et dénote l’avachissement tellement d’époque. Pour ceux-là existe une récente version en bandes dessinées. Avant une série de courtes vidéo format tiktok, puis des borborygmes  pré-écriture ? Tant va la flemme…

Mais Sophie est elle Sophie ou Hilde, à qui sont adressées dans la même temps des cartes postales par son père, major de l’ONU au Liban ? Alberto Knox existe-il réellement ou n’est-il qu’une image du père de Hilde ? C’est toujours au fond la même histoire philosophique du papillon qui se rêve Louang tseu ou de Louang tseu qui rêve d’être papillon. Où est le réel ? Où est la vérité ? Comment connaître le sens du monde et de sa propre vie ? L’initiation à la philosophie est de tous âges, mais commence vraiment à l’adolescence. N’hésitez pas à vous y mettre. Même si vous avez dépassé l’âge.

Jostein Gaarder, Le monde de Sophie – roman sur l’histoire de la philosophie (Sofies Verden), 1991, Points Seuil 2002, 617 pages, €10,00

Zabus et Nicoby d’après Gaader, Le Monde de Sophie (BD) – La Philo de Socrate à Galilée, Albin Michel 2022, 264 pages, €24,90

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R.K. Narayan, L’ingénieux M. Sampath

Le jeune Srinivas a déjà 36 ans, une femme et un garçon de 11 ans. Mais il ne travaille pas, faute de savoir quoi faire, vivant aux crochets de son frère aîné avocat qui a pris la suite de son père. Un jour, il décide d’aller dans la ville voisine pour créer un journal L’Etendard, où il pourfend les travers de l’administration. Mais il doit pour cela trouver un imprimeur. Tous refusent, sauf un. Il est en effet difficile de se trouver pénalement responsable de ce qui est imprimé sans avoir la main sur les textes. Seul Monsieur Sampath l’accepte.

Acteur devenu imprimeur et médiateur en même temps, Monsieur Sampath est une figure. Généreux, grande gueule, père de cinq fille et d’un bébé garçon fort laid, il mène le monde à la baguette. Quoi de mieux que de dire oui avant de changer les choses à son idée, par petites touches ? C’est ainsi que Srinivas se retrouve avec un magazine hebdomadaire sur une seule colonne au lieu des deux qu’il voulait, imprimé sur un mauvais papier transparent au lieu de celui qu’il voulait. Il est aussi forcé est de livrer sa copie régulièrement, page à page, pour la composition. Car Monsieur Sampat est un mille-pattes qui joue le patron très occupé mais qui n’a au fond qu’un seul employé, un jeune garçon qui finira d’ailleurs par refuser de travailler faute d’être payé.

Sampath se lance alors dans le cinéma. Il devient producteur pour chercher les finances, il embauche son rédacteur pour les scénarios, cherche des acteurs par annonces pour jouer Shiva et Parvati. Mais, comme tout ce qu’il entreprend, ce sera du vent. Les deux compères, qui ont en fin de compte peu en commun, se seront bien amusés mais rien n’aboutira. Srinivas reprendra l’idée de son journal et trouvera un vrai imprimeur. Quant à Sampath, il ira rêver ailleurs.

Ce roman désopilant sur la société indienne d’après-guerre, devenue indépendante mais restée engoncée dans les coutumes et traditions, est bien dans la veine de l’auteur. Il raconte sa propre histoire en même temps que celle de son temps. Il en conclut par un article qu’écrit Srinivas dans L’Etendard, Le non-sens : une occupation d’adulte. « L’état d’adulte n’était qu’un masque porté par les gens, le masque se composant de bajoues, d’un double menton et de diamants d’oreille, voire d’une saharienne verte. Mais en son fort intérieur, l’homme entretenait jalousement le non-sens de son enfance. Non-sens désormais aggravé car dénué d’innocence et de joie pure. Seules les valeurs commerciales conféraient à cet état un vernis d’importance et d’autorité » p. 262. Les gens qui se prennent au sérieux sont pire que des enfants qui jouent.

Rasipuran Krishnaswami Narayan, L’ingénieux M. Sampath (Mr Sampath, The Printer of Malgudi), 1949, 10-18 1998, 287 pages, occasion €4,50

Les autres romans de R.K. Narayan chroniqués sur ce blog

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Colette, Chéri

Léa, une femme de 49 ans, a connu Fred depuis tout petit ; elle a fait son initiation vers ses 16 ans et l’a surnommé Chéri. Elle est l’amante-maman, la mère biologique étant une vieille peau dévoyée de demi-mondaine. Mais il faut bien que la société retrouve ses droits : Chéri doit se marier. La jeune Edmée, de son âge, est intelligente et discrète, mais… elle ne sera jamais l’équivalente de l’Initiatrice. Drame théâtral.

De cette pochade mondaine, tout à fait dans l’air du temps d’après-guerre porté à la bagatelle après massacre, Colette fait une histoire émouvante et grave : la sienne. Elle aussi a vieilli, mariée plusieurs fois et toujours à un moment déçue. Elle aussi a connu des émois pour de jeunes adolescents, celui ébauché en Marcel dans Claudine à Paris, l’Apache de L’ingénue libertine, les chasseurs d’hôtel de La retraite sentimentale. Elle aussi a « initié » son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari Henry, lorsqu’il avait « un peu plus de 16 ans » – et l’a gardé auprès d’elle jusqu’à ses 25 ans et son mariage.

Rien de très neuf : Rousseau a eu sa Madame de Warens qu’il appelait « maman »… ; Stendhal a fait de Julien le très jeune amant de Madame de Rénal et de Fabrice l’amant-jouet de la Sanseverina ; même Flaubert dans Madame Bovary fait de l’apprenti du pharmacien un amoureux de 15 ans ; Radiguet fera du Diable au corps l’incarnation de ce regain de vitalité sexuelle de la guerre. Plus récemment, Gabrielle Russier succombera à l’un de ses lycéens – tout comme notre actuelle Première Dame – et les téléfilms américains sont remplis de très jeunes athlètes attirés par des rombières. Mais c’est bien la guerre de 14 qui est la rupture. Le vieux monde bourgeois, prude et vaniteux, est mort dans les tranchées. Il faut désormais vivre et s’éclater soi plutôt que d’éclater sous les obus de l’industrie. Chéri est un hymne à la chair, qui est esprit, à l’animal qui fait le fond humain. L’amour est l’incandescence du désir, de l’affection et de l’image mentale, ces trois étages qui, lorsqu’ils sont unis vers un même but égalent les êtres humains aux dieux.

Fred Peloux dit Chéri, à 18 ans, fait de la boxe avec Patron dans la propriété à Honfleur de Léa. « Léa souriait et goûtait le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobile et d’assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu’elle comparait en silence : « Est-il beau, ce Patron ! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m’y connais. Les reins aussi sont… non, seront merveilleux… Où diable la mère Peloux a-t-elle péché… Et l’attache du cou ! une vraie statue. Ce qu’il est mauvais ! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre… » Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d’une tranquille vertu. « Je le changerais bien pour un autre », se disait-elle devant Chéri nu l’après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d’hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d’eau tiède. « Oui, tout beau qu’il est, je le changerais bien s’il n’y avait pas une question de conscience » p.741 Pléiade.

Car Colette approfondit. Chéri n’est pas un gigolo, il a de l’argent et sait compter ; Chéri n’est pas un minet, il est viril et délicatement musclé. L’auteur double la différence d’âge entre les amants, bannit tout idéalisme pour la réalité de la chair et l’attrait réciproque de la beauté, fait durer la relation sept ans. La Bible est pleine de ce chiffre sept, de Dieu qui acheva le monde en sept jours (Genèse 2.2) à l’esclave hébreux qui sort libre au bout de sept ans (Exode 21.2) et du roi Salomon qui construira une maison pour l’Éternel lui aussi en sept ans. C’est le temps de l’apprentissage, de l’initiation, de la maturité. Le vieillissement de la femme et le mûrissement du jeune homme aboutiront à la crise de l’amour. Il demeurera, mais ne sera plus charnel. Que sera-t-il ? Colette, après l’avoir bercé de sensualité et de délicats sentiments, laisse le lecteur dans une délicieuse incertitude.

Colette, Chéri, 1920, Livre de poche 2004, 185 pages, €7,20, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Nul ne fit mieux la guerre que César, montre Montaigne

Dans le chapitre XXXIV du Livre II des Essais, notre Périgourdin poursuit son étude de Jules César. Il l’aime fort pour ses vertus, sauf le défaut de vanité, et son art de faire la guerre. « Ce devrait être le bréviaire de tout homme de guerre comme étant le vrai et souverain patron de l’art militaire », dit-il, des écrits de Jules César. Outre qu’il use d’une langue précise et agréable, il montre de l’intelligence stratégique et du bon sens pratique. Allier les deux est assez rare pour qu’on le remarque.

Il cite quelques traits marquants de son génie militaire.

Il augmente le réel des forces de l’ennemi devant ses soldats afin « de trouver les ennemis plus faibles qu’on avait espéré. »

« Il accoutumait surtout ses soldats à obéir simplement sans se mêler de contrôler ou parler des desseins de leur capitaine, lesquels il ne leur communiquait que sur le point de l’exécution ; et prenait plaisir, s’ils en avaient découvert quelque chose, de changer sur-le-champ d’avis pour les tromper. » La surprise est un art de la guerre.

Il usait de diplomatie pour gagner du temps et préparer ses forces. « Car il redit maintes fois que c’est la plus souveraine qualité d’un capitaine que la science doit prendre au point les occasions, et la diligence, qui est en ses exploits à la vérité inouïe et incroyable. »

« Il ne requérait en ses soldats autre vertu que la vaillance, ni ne punissait guère autres vices que la mutination et la désobéissance. Souvent, après ces victoires, il leur lâchait la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des règles de la discipline militaire. » Mais il avait grande sévérité à les réprimer en cas de mutinerie.

Il aimait la technique et faisait bâtir des ponts sur les rivières ou des camps retranchés.

Il faisait grand cas de ses exhortations aux soldats avant le combat.

Il était prompt à se lancer ici ou là, lorsque nécessaire. La rapidité est la qualité première d’une armée qui manœuvre ; ce qui aide la stratégie, comme Napoléon l’a plus tard compris. Il avait comme lui de l’audace.

« Il dit que c’était sa coutume de se tenir nuit et jour près des ouvriers qu’il avait en besogne. En toute entreprise de conséquence, il faisait toujours la découverte lui-même, et ne passa jamais son armée en lieu qu’il n’eût premièrement reconnu. » Un chef est à la tête de ses troupes et se fait reconnaître pour les encourager.

Jules César est un homme mûr lorsqu’il entreprend ses guerres. Ce pourquoi il est moins impétueux et plus réfléchi qu’Alexandre le Grand, observe Montaigne. Mais pas moins volontaire. « Je le trouve un peu plus retenu et considéré en ces entreprises qu’Alexandre, car celui-ci semble rechercher et courir à force les dangers, comme un impétueux torrent qui choque et attaque sans discrétion et sans choix tout ce qu’il rencontre. (…) Outre ce qu’Alexandre était d’une température plus sanguine, colère et ardente, et si émouvait encore cette humeur par le vin, duquel César était très abstinent ; mais où les occasions de la nécessité se présentaient et où la chose le requérait, il ne fut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. »

Montaigne tacle Vercingétorix pour avoir mal usé des armées pléthoriques gauloises en sa stratégie contre César. « L’autre point, qui semble être contraire et à l’usage et à la raison de la guerre, c’est que Vercingétorix, qui était nommé chef et général de toutes les parties des Gaules révoltées, prit parti de s’aller enfermer dans Alésia. Car celui qui commande à tout un pays ne se doit jamais engager qu’au cas de cette extrémité qu’il y alla de sa dernière place et qu’il n’eût rien plus à espérer qu’en la défense de celle-ci ; autrement il se doit tenir libre, pour avoir moyen de pourvoir en général à toutes les parties de son gouvernement. »

« La passion nous commande bien plus vivement que la raison », dit Montaigne – encore plus en cas de guerre où la vie même est en jeu. Quant à César, il écrit : « Jamais chef de guerre n’eut tant de créance sur ses soldats. (…) Il y a infinis exemples de leur fidélité. » Tout l’art de la guerre est de se faire aimer pour motiver.

En ces temps de guerre d’agression en Ukraine, et de résistance obstinée à la tyrannie impériale russe, ces propos de Montaigne sur César en chef de guerre sont de pleine actualité.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philpin et Sierra, Plumes de sang

Les auteurs sont psychologue auprès des tribunaux et écrivaine pour adolescents après avoir été enquêtrice. Il y a un peu de tout cela dans ce roman policier. Une détective ordinaire de la brigade criminelle dans le Connecticut traque un tueur en série. Diabolique, il aurait plus de quarante meurtres à son actif. Il se fait appeler John Wolf, mais ce n’est pas son vrai nom. Il en a plusieurs, une bonne vingtaine.

Mais s’il a plusieurs identités, il n’a qu’une idée fixe, tuer. Il a eu évidemment une enfance malheureuse, maltraité par son beau-père qui l’enfermait dans la soute à charbon. Il a désiré sa demi-sœur jusqu’à l’adolescence. Il a attaqué au couteau son bourreau lorsqu’il avait 14 ans et a été placé en institution. Très intelligent, il a passé son bac, et est entré à l’université avec une bourse. Il a commencé la médecine.

C’est là qu’il a commencé à tuer des filles seules et malheureuses qu’il a d’abord séduites. Comme tout psychopathe, massacré affectivement durant l’enfance, il n’a plus aucune empathie. Il tuait des daims tout nu au couteau et s’enduisait de leur sang, en sauvage. Adulte, il désire se venger de la société qui l’a rejetée. Sa demi-sœur Sarah est son modèle et il va chercher partout son double pour le détruire. Elle, il ne la jamais touchée, même s’il s’est masturbé en la regardant dormir et a fait fuir son amant de 16 ans en faisant exploser une bouteille de bière. En bref, les auteurs l’ont habillé pour l’hiver. Le psy et l’ex enquêtrice ne l’ont pas raté : c’est le pire produit de tueur en série jamais sorti de l’imagination. Comme le diable, il est beau, musclé, intelligent et il prend toutes les formes. Comment ne pas le trouver séduisant ? Sauf qu’il est redoutable.

Sa dernière victime est Sarah, séparée de son mari policier après la perte de leur bébé. Lane est une femme flic en tandem avec Robert le mari qui a une addiction à l’alcool – par solitude. Lane a aussi un père psychiatre qui a aidé le FBI dans la traque des tueurs en série. Elle fait appel à lui car le tueur la cherche ; il veut se la faire. Mais se mettre dans la tête d’un tueur n’est jamais anodin. Cela perturbe profondément la psyché et le dénouement sera terrible aux normes de la justice.

C’est un bon thriller, un peu plus intelligent que les autres pour un roman américain. Il a été écrit avant la mode de l’internet et des portables, ce qui est un signe sûr : il se lit toujours très bien, même si on ne le trouve que d’occasion.

John Philpin et Patricia Sierra, Plumes de sang (The Preattiest Feathers), 1997, Livre de poche 2001, 383 pages, €4,25

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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Colette, Mitsou

Paru en feuilleton dans l’hebdomadaire de frivolités La Vie parisienne durant la Grande guerre, Colette en a fait un conte pour sa publication en volume. Il s’agit de l’histoire d’une fille de music-hall, surnommée Mitsou, qui rencontre fortuitement dans sa loge deux jeunes lieutenants en permission cachés là par une copine, et qui va, de fil en aiguille et de lettres en rencontres, développer un sentiment amoureux pour le Lieutenant Bleu, couleur de son uniforme. Lui est bourgeois lettré et aisé, elle peuple inculte et pauvre, mais elle va tenter de coller peu à peu à l’image que son amant se fait d’elle.

Dans la première partie légère, Petite-Chose, la copine des Folies-Olympiques (quel titre sexuellement aguichant !), revendique haut et fort ses droits au sexe contre la morale pudibonde ; la guerre, justement, fait craquer les gaines et les beaux jeunes hommes qui ont frôlé la mort et vont y retourner sont trop tentants pour les laisser échapper. Mitsou n’est pas de ce genre, entretenue par un Homme Bien de la cinquantaine pris par les « affaires » et qui se délasse en dînant et discutant en sa compagnie. Son surnom Mitsou, d’ailleurs, est formé ironiquement par les initiales des sociétés du Monsieur : Minoteries Italo-Tarbaises et Scieries Orléanaises Unifiées. Le jeune lieutenant de 24 ans la baise, évidemment, mais est-il amoureux ?

La seconde partie est faite de lettres échangées entre la fille et le lieutenant avec leur gradation : rapprochement, estime, amour. Comment l’esprit vient aux filles est un conte grivois de La Fontaine et dit combien la « perte » de la virginité est un dessillement pour la jeune fille : elle voit enfin le monde tel qu’il est et comprend les autres tels qu’ils sont. La physique de l’amour monte à la tête et fait s’épanouir l’esprit, c’est-à-dire la sensibilité aux autres et l’intelligence des situations. Mitsou, petite ouvrière en mode qui a eu peur de la déchéance due à la guerre, est montée sur les planches parce qu’elle n’est pas trop mal faite. Elle danse « les Fleurs prisonnières », « le Décolleté du ventre » ou « le Lierre du champ de bataille » en montrant ce qu’il faut. L’amour avec un jeune bourgeois devenu guerrier au sortir du lycée va la faire sortir, au moins mentalement, de sa condition. Elle se révèle par ses lettres ingénues et bourrées autant de fautes d’orthographe et son mauvais goût que de petits faits naïfs de sa vie quotidienne.

Mais va-t-elle revoir son lieutenant ? La guerre n’est pas finie en 1917 et nul ne sait quand elle finira. Le lieutenant ne reviendra peut-être pas et tout le tragique du conte est dans cette question : sera-ce parce qu’il a été tué ou parce qu’il ne veut plus d’elle ?

Colette, Mitsou ou Comment l’esprit vient aux filles, 1917-1919, Livre de poche 1987, 190 pages, €5,70, e-book Kindle e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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La victoire sur soi-même de Nietzsche

« Toutes les vérités tues deviennent venimeuses », dit Zarathoustra. Il faut donc dire la vérité vraie. Cette volonté de vérité est ce qui pousse les sages et aussi Zarathoustra. Mais lui ne veut pas ce que veulent les sages, qui est que « tout ce qui est doit se plier et se soumettre (…) Tout doit s’assouplir et se soumettre à l’esprit, comme le miroir et le reflet de l’esprit. » L’esprit n’est pas tout, ni premier, car en premier est la volonté.

Les hommes du peuple dit Nietzsche sont semblables au fleuve sur lequel un canot continue de flotter. « Et dans le canot sont assis, solennels et masqués, les jugements de valeur. » Ce sont les sages qui ont placé de tels hôtes dans le canot et les ont décorés de parures et de noms somptueux. Cela au nom de leur propre volonté dominante – ainsi l’Église depuis plus de mille ans, ou les Droits de l’Homme depuis 1789. Mais le fleuve continue d’entraîner le canot et il faut qu’il le porte. Car la fin du bien et du mal « c’est cette volonté même, la volonté de puissance, la volonté de vivre inépuisable et créatrice. »

Car tout est volonté vers la puissance. Nietzsche énumère tout ce qu’il a trouvé partout où est la vie :

1/ tout ce qui est vivant obéit ;

2/ on commande à qui ne sait pas s’obéir à lui-même ;

3/ il est plus difficile de commander que d’obéir. « Car celui qui commande porte aussi le poids de tous ceux qui obéissent, et cette charge facilement l’écrase. »

Leçon pour nos politiciens, ceux qui commandent et ceux qui voudraient bien commander. « Toujours lorsque l’être vivant commande, il risque sa vie. Et quand il se commande à soi-même, il faut qu’il expie son autorité et soit juge, vengeur et victime de ses propres lois. » Le Président et ses services voient plus loin que chacun et chacune dans leurs petits coins. Même si sa méthode est urgente et maladroite, il fallait faire une réforme des retraites. Elle ne sera pas la seule et il faudra probablement en refaire une d’ici dix ans. Tous ceux qui sont au fait des régimes de retraite par répartition le savent : quand les actifs qui cotisent diminuent alors que les retraités ayant-droits augmentent, il y a blocage du système. Ce serait mentir que de le nier, ce dont pourtant l’opposition, qui a toujours le beau rôle du démagogue suivant « le peuple », ne se prive pas. Réformer est indispensable, même si l’on peut contester cette réforme-ci et préférer celle à points, plus juste et plus durable, qui était prévue avant Covid. Mais le temps presse, la dette qui augmente et la hausse des taux deviennent redoutables, il faut très vite faire des économies au lieu de prendre le temps que Chirac a longuement perdu.

Le Président est juge, mais aussi victime de sa propre loi. Si l’opposition était au pouvoir, elle ferait de même et serait contestée de la même façon. Les gens ne veulent pas travailler plus, mais il ne veulent pas gagner moins, ni en activité par les cotisations, ni à la retraite par une moindre pension. C’est l’impasse. Il faut donc transgresser cette inertie à ne rien faire pour assurer l’avenir. « On commande à qui ne sait pas s’obéir à lui-même. »

Mais il n’y a pas les maîtres et les esclaves, dit Nietzsche. « Même dans la volonté de celui qui obéit, j’ai trouvé la volonté d’être maître. » La volonté vers la puissance est partout, y compris chez ceux qui sont dominés. « Et de même que le plus petit s’abandonne au plus grand pour qu’il jouisse du plus petit, et le domine, ainsi le plus grand s’abandonne aussi et risque sa vie pour la puissance. C’est là le don du plus grand qu’il y ait témérité et danger et que le plus grand joue sa vie. Et où il y a sacrifices et services rendus et regard d’amour, il y a aussi volonté d’être maître. C’est par des chemins détournés que le plus faible se glisse dans la forteresse et jusqu’au cœur du plus puissant, et vole la puissance. » Comme quoi Nietzsche n’est pas simple, pas aussi simpliste que les cerveaux étroits du nazisme l’ont interprété – à leur volonté.

Car selon Nietzsche « La vie elle-même m’a confié ce secret : « vois m’a elle dit, je suis ce qui doit toujours se surmonter soi-même. (…) Qu’il faille que je sois lutte, devenir, but et opposition des buts, hélas ! celui qui devine ma volonté devine sans doute aussi les chemins tortueux qu’il lui faut suivre ! Quelle que soit la chose que je crée et de quelque façon que je l’aime, il faut que bientôt j’en sois l’adversaire et l’adversaire de mon amour. Ainsi, le commande ma volonté. » Hegel et Marx appelaient cela la dialectique de l’Histoire : tout change sans cesse par les contradictions qui naissent et doivent être résolues, la volonté vers l’efficacité et la puissance restent en marche tant qu’il y a vie.

Ce n’est pas forcément facile à comprendre et Nietzsche dans ce chapitre de Zarathoustra multiplie les phrases sans le rendre vraiment lumineux. Il faut filtrer l’avalanche des phrases pour en tirer l’essentiel : qui est que la volonté de vérité rencontre la volonté vers la puissance car la vérité est la volonté de la vie d’aller vers la puissance. Elle est le moteur du vivant. «  Ce n’est que là où il y a de la vie qu’il y a de la volonté : non pas la volonté de vie mais – ainsi t’enségné-je – la volonté de puissance. »

Il n’est bien ni mal qui soit éternel. « Il faut que le bien et le mal se surmontent sans cesse par eux-mêmes. » Autrement dit, qu’ils soient remis en cause périodiquement en fonction des circonstances de la vie. Pas par caprice de tyran, mais par nécessité du monde. Ce qui est bien un moment ne l’est plus ensuite : on le voit avec les mœurs qui évoluent, on le voit aussi avec le régime de retraite qui doit s’adapter. « En vérité, je vous le dis, le bien et le mal qui seraient impérissables, n’existent pas. » C’est aux créateurs d’exercer la force, de juger des valeurs. « Mais une puissance plus forte grandit dans vos valeurs. Une nouvelle victoire qui brise l’œuf et la coquille de l’œuf. Et celui qui doit être créateur dans le bien et dans le mal, en vérité, celui-là commencera par être un destructeur et par briser les valeurs. » Nul ne crée sans remettre en cause, nul ne réforme sans changer de régime. Ce n’est pas forcément de gaieté de cœur, mais impliqué par le courant même de la vie qui va et du monde qui se transforme. La victoire sur soi-même est de l’accepter, et de l’accompagner.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Jean-Christophe Grangé, Les Promises

Il est curieux d’être psychiatre à l’époque nazie. Simon, petit homme dandy, se délecte dans son cabinet meublé avec goût des confidences des grandes dames qui viennent le voir. Elles sont toutes mariées à des pontes du Reich et déversnte devant lui leurs confidences. Il les enregistre sur des galettes de cire, évidemment. Ce qui lui permet de les faire doucement chanter, augmentant ainsi ses revenus. Mais cette façon de faire mercantile et bourgeoise ne peut pas durer. Simon le sait, mais il veut l’ignorer.

C’est alors que le régime le rattrape. L’une de ses patientes est retrouvée massacrée dans un parc, le ventre ouvert et les organes enlevés. S’agit-il d’un meurtrier sadique comme il en est malheureusement tant ? Lorsqu’une deuxième victime, de la même société, est tuée et éviscérée de la même façon, le doute n’est plus possible : il s’agit d’un tueur en série. C’est un SS de base, Franz, qui est chargé de l’enquête puisqu’elle devient politique. La police, en effet, n’a rien trouvé, et la position sociale des femmes proches du pouvoir fait que la Gestapo a repris le dossier. Mais Franz patine. Il n’a aucune notion d’une enquête de police et ne sait seulement qu’user de brutalité.

Une troisième personne va s’ajouter à l’enquête, une aristocrate, psychiatre comme Simon, Minna von Hassel. Elle dirige un asile de fous que les spécialistes du Reich vont s’empresser d’éradiquer. Il s’agit en effet de créer une race saine et d’éliminer tous les déviants et les mauvais gènes. C’est le rôle d’un médecin psychopathe laissé à lui-même, comme les régimes totalitaires savent en créer – et pas seulement le nazisme.

Comme une troisième puis une quatrième victime s’ajoute, tuée et éventrée de même, Simon, Franz et Minna vont se rencontrer. Ce trio improbable venu de trois pôles opposés de la société, finira par s’entendre et à découvrir le pot aux roses. Mais, à chaque fois qu’ils pensent tenir un coupable, ce n’est jamais le bon.

Jean-Christophe Grangé n’aime pas le nazisme. Il s’en moque : « comment reconnaître l’Aryen idéal ? Facile. Il est blond comme Hitler, grand comme Goebbels, svelte comme Göring » p.506. Mais le monde qu’il a créé le fascine, dans la mesure où il permet aux instincts les plus sauvages de se manifester sans entrave. Il est donc la période de l’histoire la plus propice à situer l’action et ficeler un roman policier labyrinthique, tout en révélant des types humains intéressants et contrastés.

Simon le psy gigolo est touchant, Franz le nazi de base est compréhensible, Minna l’aristo élevée dans la richesse est émouvante. Créer une psychologie convaincante des personnages est la deuxième clé qui fait un bon roman, après une histoire bien menée.

Mais il y a plus : une analyse contemporaine du délire nazi. Le conservatisme réactionnaire s’est mué en nationalisme exacerbé, allant jusqu’au racisme le plus dur. Comment l’amertume de la défaite de 1918 et la tentation complotiste du « coup de poignard dans le dos » des minorités intérieures (juifs, communistes, intellectuels de gauche, homosexuels progressistes, etc.) vont engendrer la croyance d’être au final supérieur, donc la haine pour tout ceux qui sont différents, « pas d’ma bande » dit la racaille. Il suffit alors de gueuler, d’entraîner la masse amorphe qui ne demande qu’à croire, et à faire d’un peintre raté névrosé du sexe un dictateur, d’un éleveur de poulet un dresseur de la race. S’ensuit la répression intérieure et la guerre extérieure – puis le chaos final, inévitable.

Les trois personnages du roman, qui ont laissé faire et s’en accommodaient jusque là, vont ouvrir les yeux. Le gigolo maître chanteur va choisir la justice, la brute haineuse va apprendre la vérité sur les mensonges du régime et la compassion pour les êtres, l’aristocrate va éprouver que l’argent et la position ne peuvent pas tout et que la solidarité est finalement la meilleure des choses humaines.

Jean-Christophe Grangé, Les Promises, 2021, Livre de poche 2023, 795 pages, €10.90, e-book Kindle €9.99

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Hitchcock, Histoires angoissantes

Vieilles histoires mais histoires éternelles de ruse pour obtenir plus de pouvoir, plus d’argent, plus d’amour. Histoires originales, où la ruse est reine, où l’inventivité prime, où parvenir à ses fins exige un plan… parfois déjoué par le destin ou par l’autre qui ne reste pas inerte.

Ce sont donc vingt nouvelles, tirées du Hitchcock Magazine, qui sont publiées sous le thème de l’angoisse.

C’est un couple de riches qui se jalousent et désirent tirer avantage de la mort de l’autre ; sauf que c’est réciproque et que leurs actes s’annulent jusqu’à s’inverser même. C’est un amnésique à l’hôpital qui se meurt de ne plus se souvenir de rien ; et un petit garçon blessé par une chute de son cheval survient et il découvre qu’il sait consoler. C’est un autre petit garçon qui appelle un soir la police, sa mère et son beau-père sont morts par balle au rez-de-chaussée ; lui voulait aller vivre avec son père mais on ne lui avait pas demandé son avis ; en pyjama, les pieds nus, son père appelé revient pour qu’il vive désormais avec lui ; le garçon n’emmène qu’une boite qui contient ses secrets. C’est une vieille dame abandonnée de tous, que ses enfants veulent mettre en maison de retraite, mais qui se prend de passion pour les violettes tropicales d’Afrique. C’est un jeune couple qui se fait agresser, la jeune épouse est violée, tuée, le jeune mari est menacé mais ne tente rien ; il reproche aux voisins dans ce lieu isolé qui n’ont ni arme, ni téléphone, mais une famille nombreuse, de ne pas les avoir aidés – mais à qui faut-il s’en prendre, sinon à lui-même ?

Ce sont deux chasseurs qui aiment la même serveuse dans les montagnes américaines ; un évadé dangereux rôde aux alentours et chacun se dit que, peut-être, son rival pourrait disparaître à cette occasion. C’est un mari qui prend par habitude des étudiants en stop ; justement en voilà un qui arbore le même logo que l’école dans laquelle il a fait ses études ; son couple va mal, et le crime est parfait. C’est un détenu pour faits mineurs qui croit s’évader en endossant les habits d’un autre, un témoin contre un mafieux ; sauf qu’il n’a pas songé aux conséquences, ni que la Mafia avait de l’imagination. C’est une vieille tante que son neveu voudrait voir disparaître pour claquer l’héritage ; il imagine un piège diabolique qui a pour centre la salle de bain, mais c’est sans compter l’amitié de la vieille avec les enfants du coin et leur savoir scout en matière de morse. C’est une petite fille qui veut se tuer parce qu’elle n’aime pas son beau-père et que sa mère en est emprise ; elle fugue incognito et lorsqu’elle revient, le beau-père est déjà arrêté sur la foi de la lettre laissée par la gamine disant qu’il avait l’intention de la tuer ; la mère en profite. C’est une épouse qui veut divorcer aux torts de son mari qui a une maîtresse ; mais le mari est plus subtil qu’elle et inverse les rôles, se débarrassant à la fois d’elle et d’une maîtresse chanteuse.

C’est un soldat durant la guerre de Corée qui reconnaît un autre homme qui avait agressé, des années auparavant, un vieillard dans un parc et l’avait tué ; il l’avait à peine vu mais l’a reconnu mais, imbécile comme un naïf, il croit qu’il suffit de révéler la vérité pour que tout rentre dans l’ordre moral. C’est un tueur qui vient déclarer ses revenus pour établir ses impôts ; le fonctionnaire lui dit qu’il est illégal d’être « tueur » et qu’il devrait le dénoncer ; commence alors une série de passes d’armes juridiques pour finir par un bel et bon chantage. C’est un malade à l’hôpital qui entend dans le sommeil de son voisin peu avenant une réminiscence d’un meurtre ; il a le tort d’en parler et doit être opéré… justement par le nom qui fut cité dans le rêve de l’autre. C’est encore un jeune flambeur qui voit de l’argent tomber du ciel, un portefeuille très garni du haut d’un immeuble ; il s’en empare mais une fille le retrouve et lui révèle qu’il appartient à un type dangereux, lequel va tenter de le tuer en effet, mais tout se termine bien – même mieux que prévu : aide-toi, le ciel t’aidera. C’est un ouvrier qui travaille de nuit et dont la bonne femme ne fout rien, il doit l’aider pour tout, les courses, les déjeuners, les enfants ; il s’épuise et décide d’en finir avec cette existence d’esclave pour – enfin – pouvoir dormir. C’est un avocat qui a durant deux ans été procureur dans un État sans peine de mort et a fait condamner un meurtrier qui le suit dans les montagnes et le retrouve ; il tire et le blesse au ventre, jouissant de le voir crever à petit feu ; mais l’avocat veut le voir puni et le dénoncer là où il faut, dans un État où la peine de mort existe ; il arrive par un effort surhumain à enfourcher un radeau construit par des scouts et à se laisser dériver jusqu’à la frontière requise où il dénoncera le crime. C’est un auteur qui se repose aux Caraïbes et qui rencontre un vieil indigène adepte de l’alectryomancie – la prévision d’avenir par les graines représentant des lettres que picore un coq attaché ; il ne croit pas à ces fariboles mais le coq, interrogé trois fois (comme Pierre devant le Christ arrêté), désigne par trois fois le mot « mort », cela ne peut que mal finir.

Hitchcock, Histoires angoissantes, 1961, Livre de poche 1988, 319 pages, occasion €1,20

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Colette, Dans la foule

Parallèlement aux Heures longues, recueil d’articles publiés durant la guerre de 14-18 (et chroniqué ici), Colette publie dès la paix revenue un autre recueil d’articles de 1911 à 1914.

Le lecteur trouvera un peu de tout, la politique étrangère de la France avant 14, le procès de Madame Guillotin accusée d’avoir fait tuer son mari par son amant, la fin de la Bande à Bonnot par l’assaut de la rue Ordener, auquel Colette assiste en direct, les élections législatives de 14.

Il y a aussi l’arrivée du Tour de France – le dernier avant la guerre – un match de boxe où un jeune français blond a gagné, non sans mal, un voyage en ballon, une excursion au-dessus de Paris en dirigeable.

Et quelques impressions personnelles sur le cimetière Montmartre, l’université populaire, les réveillons, les « belles écouteuses » des conférenciers à la mode.

Colette est au contact même de l’événement et le décrit d’une langue riche et fluide, très femme. Ce n’est pas un grand livre, mais une suite de chroniques de journaliste. Cependant, « ce travail a été sélectionné par les chercheurs comme étant culturellement important et fait partie de la base de connaissances de la civilisation telle que nous la connaissons », déclare l’éditeur anglais qui reproduit le texte français en fac-similé.

Colette, Dans la foule, 1918, Wentworth Press 2019 (édition en français), 168 pages, broché €13,05

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Romain Kroës, Surchauffe – L’inflation ou l’enflure économiste

L’économie dite « politique » est un enjeu de débat scientifique, politique et social. L’auteur y participe à 86 ans après une carrière de commandant de bord puis d’instructeur et surtout de syndicaliste. Il a publié au fil des années divers livres sur Les erreurs humaines 1992, Le capitalisme fin d’une histoire 1993, La perversion du capital 2007, Décrochage 2020, et Malades de la dette en 2021. C’est dire s’il se situe au niveau critique de la doxa ambiante. Il déclare lui-même avoir renoncé à présenter une thèse à l’université après que son directeur d’études lui ait dit qu’il sortait des rails. Comme il existe des artistes incompris, il existe des économistes incompris.

Le mérite de l’auteur est d’exposer sa thèse dans un livre accessible, sauf les annexes écrites en style mathématique. Lui introduit la rareté des ressources naturelles, donc l’écologie, dans le système économique, ce que la science économique est selon lui inapte à faire pour raisons « idéologiques ». Je laisse à l’auteur ce qualificatif, qui s’applique habituellement à tous ceux qui ne pensent pas comme vous, pour examiner plutôt ses arguments principaux.

« L’économie est avant tout un caractère du vivant en relation avec son environnement naturel », écrit-il. Comment ne pas être d’accord avec cela ? L’auteur prétend que l’économie qu’il appelle du terme vieillot « politique » oublie les échanges entre l’espèce et l’écosystème au profit des seuls échanges entre humains. Ce n’est pas tout à fait exact car les économistes d’aujourd’hui considèrent également les « externalités » de la production comme de la consommation.

Curieusement, l’auteur ne définit pas la productivité, pourtant au centre de toute économie. Le terme économie signifie en effet produire le plus et le mieux avec le moins, ce qui induit à la fois une notion de prix, une notion de marché une notion de rareté. La véritable écologie devrait donc être la plus productive possible en économisant comme une ménagère à la fois les ressources naturelles, les forces humaines, et les désirs illimités. Nous sommes bien d’accord là-dessus. Il semble qu’il y ait imprécision sur ce que l’on entend par « productivité » habituellement et ce qu’entend l’auteur.

Les ressources sont limitées et « l’exploitation de l’écosystème demande de plus en plus de travail par unité transformée » c’est ce que l’auteur appelle une « surchauffe sur les prix, connue sous l’appellation d’ailleurs discutable d’inflation » p.17. Mais cette inflation quasi métaphysique n’est guère mesurable. La hausse et le niveau des prix ont bien d’autres causes que la seule rareté des ressources naturelles. Il y a les salaires, il y a le marketing forcené, il y a les monopoles, il y a la guerre de la concurrence, et ainsi de suite.

Je ne vais pas discuter les quelques 200 pages du livre car il se trouve que je m’intéresse de moins en moins à l’économie. Ce n’est pas une science exacte mais une science humaine, ce que conteste aussi l’auteur en disant que toute science est « physique », jusqu’aux mathématiques mêmes qui forment avant tout des hypothèses. Je veux bien mais, à ce niveau hors du temps, il s’agit du sexe des anges. Les êtres humains font avec les instruments qu’ils ont à leur disposition, à commencer par leur cerveau qui est limité, induisant une certaine façon de penser due aux sens et à l’interprétation que les neurones peuvent en faire dans les circuits cérébraux.

Je préfère évoquer le cheminement de l’auteur et renvoyer à son livre. Il commence par la productivité, qu’il définit de façon assez abstraite par la limitation des ressources naturelles donc première cause de surchauffe « et d’inégalité » ajoute-t-il ; il poursuit par la machine qui ne remplace pas le travail humain ; la vitesse de la monnaie comme forme symbolique de la productivité ; les politiques monétaires, puis une série de chapitres sur les raisons pour lesquelles l’économie « échappe » à l’esprit scientifique. C’est intéressant à lire pour qui s’y intéresse. J’avoue que, dans le concret des actions tant des entreprises que de la finance, cela nous passe un peu au-dessus de la tête. Mais c’est un point de vue légitime qui peut être débattu.

L’auteur serait au fond pour la planification des politiques monétaires, la convertibilité or de la monnaie, un crédit libre d’intérêts et l’encadrement de la libre concurrence. Rien de très révolutionnaire et il semble que ce soit plus ou moins le chemin des économistes raisonnables – si l’on excepte le principal : la géopolitique.

Car l’auteur n’en parle pas, mais la course frénétique à l’avance technologique des États-Unis, et à la production de la Chine comme de l’Inde ou du Brésil, sont bien plus importants pour l’économie de la planète que la simple théorie. Le « capitalisme » et l’idéologie « du libéralisme » sont des boucs émissaires faciles. Les nationalismes et leur guerre féroce sont à considérer si l’on veut parler de véritable « économie » pour la planète.

Romain Kroës, Surchauffe – L’inflation ou l’enflure économiste, 2023, éditions Libre et solidaire collection 1000 raisons, 214 pages, €18.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre

Roman initial d’une saga en trois volumes, ce premier saisit les quatre personnages principaux depuis leur rencontre jusqu’à leur folle épopée outre-Atlantique – au Chili – dont ils ne connaissent rien et où ils vont se construire de toutes pièces une nouvelle vie.

Tout commence en 1871 lorsque Martial, courtier en vins du sud-ouest monté à Paris pour recouvrer une dette, se trouve pris sur les hauteurs de Grenelle dans la répression des Communards par les Versaillais. Il délivre la jeune Pauline, repasseuse pâle, des pattes de quatre soldats pas très nets qui allaient lui faire passer un sale quart-d’heure avant de la fusiller comme révolutionnaire. Il réussit à s’enfuir en la traînant avec elle et Pauline reste étonnée qu’il ne prenne pas sur elle sa récompense. Mais Martial n’est pas de ceux-là.

Ils fuient à pied puis en carriole – laissée prudemment en banlieue à l’aller – jusqu’à une ferme de Corrèze qu’ils aperçoivent de loin dans ce désert et où ils songent à se reposer car Pauline a attrapé la fièvre. Mais la ferme est brûlée jusqu’au trognon, même le pin de la cour est roussi. Ils sont délogés par Antoine le fils propriétaire, soldat parti quatre ans en Algérie puis contre les Uhlans de la Prusse que Badinguet le niais a provoqué bêtement. Il a été défait et Alsace comme Lorraine passent aux mains de l’ennemi. Pourquoi se battre pour des politiciens ineptes ? Les trois sympathisent. Antoine, blessé au front et à peine remis, apprend que sa mère et ses sœurs sont parties à la ville, que les terres sont vendues mais pas les ruines de la ferme. Il est outré, mais elles le croyaient mort.

Dès lors, plus rien ne le retient à la terre de ses ancêtres. Il n’a plus de lopin à cultiver, plus de famille à entretenir. Il réfléchit, cherche du travail salarié, n’en trouve pas. Martial, avant de se séparer, lui a dit qu’il pouvait venir le trouver à Lodève où il gîte, et qu’il lui trouvera du boulot s’il le veut. Il part donc et est employé à laver des barriques de vin pour un gros négociant ami de Martial. Pauline est casée comme repasseuse et Martial reprend ses tournées, en passant par l’auberge où la veuve Rosemonde, sa maîtresse, est heureuse de le revoir à chaque fois.

Mais c’est la routine, dans un pays qui se remet mal de la défaite en 1870 et des soubresauts révolutionnaires qui ont suivis, un pays où la méfiance règne et où le conservatisme s’étend. Martial rêve… Il a entendu parler de l’Amérique, un mythe déjà, et il se demande s’il pourrait y trouver une place. Il s’en ouvre à Antoine mais le glébeux est réticent à quitter un tiens pour deux tu-l’auras. Le commerce ? il n’est pas fait pour ça, il préfère cultiver la terre et faire pousser. Sauf que Pauline est amoureuse de lui et qu’ils se découvrent. Rien ne la retient ici, surtout pas retourner à Paris où des voisines la dénonceront aussitôt. Va pour l’Amérique, à condition que ce soit avec Antoine. Martial retarde le moment d’annoncer son départ à Rosemonde, mais l’aubergiste le sait déjà par la rumeur et a tout préparé : elle cède son auberge et part avec lui.

Les voilà donc tous les quatre, deux couples de perdreaux plus vraiment de l’année, embarqués sur le Magellan qui met quatre semaines à rallier Rio, puis encore autant à ruser avec le Horn en se faufilant dans le détroit pour rejoindre Santiago du Chili. Martial est représentant pour une société française d’import-export dont il connaissait le patron à qui il avait livré du vin en France. Mais Martial est ambitieux. Parallèlement aux affaires de la compagnie, il entreprend les siennes, en accord. Il vend aux prospecteurs, aux paysans, aux villageois des ustensiles de culture et de cuisine, des vêtements. Il parcourt en carriole tout le pays, lui au sud, Antoine au nord, les femmes restant à la capitale pour gérer le comptoir.

Elles imaginent bientôt ouvrir une boutique à l’enseigne de La Maison de France où elles importeraient la mode de Paris et les produits gourmets du terroir. Les banquiers (allemands) sont d’accord, la boutique est un succès. Tout marche bien, le commerce, les tournées, et même un bébé pour Pauline – ou plutôt deux car ce sont des jumeaux, garçon et fille. Seule Rosemonde n’a encore rien, mais une petite Armandine lui surviendra un peu plus tard.

Sauf qu’il n’y aurait pas d’histoire si tous les gens étaient heureux. Le malheur va donc frapper, sous la forme d’un petit tremblor – qu’il ne faut pas confondre avec un vrai terremoto – autrement dit un tremblement de terre de faible intensité. Le Chili ne cesse de trembler, du sous-sol aux superstructures politiques, mais c’est plus ou moins grave. Là, rien de bien méchant. Sauf que Rosemonde panique, qu’Antoine se précipite, que le chat terrorisé se jette dans ses jambes, qu’il trébuche et que la lampe allumée (à pétrole en ce temps-là) va s’écraser sur la paroi en bois et enflamme aussitôt toute la Maison de France. Tout part en fumée, le stock, les murs, la caisse. C’est la ruine totale.

Qu’à cela ne tienne, Martial et Antoine ne sont pas hommes à renoncer, ni Pauline. Seule Rosemonde est le maillon faible mais elle est entraînée. Martial joue un coup en affaire avec un banquier anglais contre ses banquiers allemands qui lui réclament le remboursement immédiat de ses dettes, croyant qu’il ne pourra faire face et qu’ils reprendront son idée de maison de mode à leur compte. Il emprunte le double de la dette et non seulement rembourse rubis sur l’ongle mais reconstruit aussitôt. A nouveau les affaires prospèrent. Et cela lui a donné des idées : pourquoi ne pas jouer plus grand encore ? Importer des machines plutôt que de simple outils ?

Aussitôt dit, aussitôt fait, la compagnie est d’accord. Les commandes arrivent, de grands propriétaires qui veulent moderniser l’exploitation de leurs cultures. Là, Antoine est à ses affaires, la terre il connaît, il aime ça. Il est aidé par un franciscain français qu’ils ont rencontré sur le bateau et qui est allé s’installer dans un village paumé, au milieu d’Indiens pauvres et crasseux. Il est malade, le padre, mais veut finir en beauté, retrouver sa paroisse initiale, au Mexique. Antoine va l’aider après que l’autre l’eût aidé pour la grande ferme où il a placé une fortune en machines agricoles. Le père Damien meurt mais son aura subsiste. Le grand propriétaire est content du travail d’Antoine, le padre lui a parlé un peu plus de lui qui aime la terre, il veut l’embaucher à demeure pour gérer ses propriétés et faire rendre mieux le sol.

Pourquoi pas ? D’autant que la société française fait faillite, et que c’est in extremis que Martial, aidé par Edmond, le représentant français ruiné, réussit à sauver sa mise. D’autant aussi que Rosemonde déprimé et dépérit, elle s’est pris la tête de revoir à tout prix la France, dont elle idéalise chaque moment nostalgique, alors qu’elle est partie de son plein gré pour réussir ce qu’elle n’aurait jamais pu dans son Bordelais natal où elle se morfondait, ne parlant même plus à ses sœurs. Martial est dépité, il restait tant à faire au Chili… Mais il aime sa femme et consent. Il sera le courtier de la firme en France, comme son ancien patron failli.

Une nouvelle vie commence pour les couples, l’un au Chili, l’autre rentré à Bordeaux. La suite aux prochains tomes.

C’est une histoire bien contée et haletante, une aventure d’adultes dans une époque neuve (après le Second empire et la Commune), dans un pays neuf (l’Amérique du sud). Mais restée bien ancrée dans les valeurs sûres : le commerce utile, la terre cultivée. Travail, famille, terroir, toutes les valeurs traditionnelles catholiques de l’auteur, fils de ministre et paysan en Corrèze, père de six enfants. Il ne faut pas trop chercher dans la psychologie des personnages, ils sont bruts, mais dans l’action, et elle est menée tambour battant par un vrai conteur de « l’école de Brive » – décédé en mai 2022, à 83 ans.

Claude Michelet, Les promesses du ciel et de la terre, Pocket 2004, 404 pages, occasion €1,20

Les 3 tomes de la série en Pocket : Les promesses du ciel et de la terre – Pour un arpent de terre – Le grand sillon, 1998, 1226 pages, €37,45

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Tombeau de la jeunesse de Nietzsche

Zarathoustra, dans un chapitre dépressif, se lamente sur le tombeau de sa jeunesse. Mais c’est pour mieux rebondir avec son arme secrète, la colonne vertébrale de son être, son élan intime : sa volonté.

La nostalgie est naturelle, chacun regarde en arrière et regrette son enfance et son adolescence. « Ô vous, images et visions de ma jeunesse ! Ô regards d’amour, instants divins ! comme vous vous êtes tôt évanouis ! Je songe à vous aujourd’hui comme à des morts bien-aimés. » Ces souvenirs sont un trésor « qui soulage le cœur de celui qui navigue seul. » Celui qui fait son chemin hors des hordes, qui suit sa voie en devenant lui-même.

Mais c’est la faute à la société, à la morale, à la religion : « C’est pour me tuer qu’on vous a étranglés, oiseaux chanteurs de mes espoirs ! » La licence poétique permet de dire ce qui n’est pas dit, ce qui n’est pas dicible peut-être : « C’était vous, dont la peau est pareille à un duvet, et plus encore un sourire qui meurt d’un regard ! » Faut-il prendre cette exclamation au sens littéral d’un amour de jeunesse inhibé ou interdit ? Ou au sens figuré des désirs sans objet, parés des oripeaux d’une jeunesse mythique ? Le premier sens n’est pas barré, si l’on lit la phrase qui suit : « que sont tous les meurtres d’hommes auprès de ce que vous m’avez fait ? » Mais le second non plus, si l’on lit la phrase qui suit encore : « N’avez-vous pas tué les visions de ma jeunesse et mes plus chers miracles ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeu, les esprits bienheureux ! » Êtres physiques ou idéaux ?

Chez Nietzsche, l’idéal ne saurait être qu’ancré dans le naturel, le matériel. Les « esprits bienheureux » sont les êtres nature, bien dans leur corps et dans leur cœur, ce qui leur donne un esprit sain – ceux qui ont l’instinct de vie et vivent leurs désirs naturellement selon leur volonté vitale. Or toute la société, la morale et la religion sont contre. Ce sont « les ennemis » de Nietzsche, qui ont « abrégé ce qu’il y avait d’éternel en moi » – autrement dit la volonté vers la puissance, l’instinct de vie. « Alors vous m’avez assailli de fantômes impurs » – des fantasmes de pruderie et d’inhibition. « Vous m’avez volé mes nuits », « vous avez transformé tout ce qui m’entourait en ulcères ». Comment ne pas interpréter le désir charnel frustré, la sensualité interdite ? Son mémoire de fin d’étude au collège de Pforta portait à 18 ans sur Théognis de Mégare, poète aristocrate grec du Ve siècle avant, auteur de vers érotiques.

Cette plainte va évidemment plus loin et porte plus largement. C’est toute la conception du monde de Nietzsche qui été ainsi « enfiellée » par le poison du christianisme bourgeois puritain (luthérien de Saxe, son milieu familial). « Et lorsque je fis le plus difficile, lorsque je célébrais les victoires que j’avais remportées sur moi-même : vous avez poussé ceux qui m’aimaient à s’écrier que c’était alors que je leur faisais le plus mal. » Sa philosophie même a été corrompue, achetée, soudoyée par « la graisse » de sa famille de pasteur nanti : « Et lorsque je sacrifiais ce que j’avais de plus précieux, votre ‘dévotion’ s’empressait d’y joindre les plus grasses offrandes. »

« Comment ai-je supporté cela ? » C’est simple, grâce à mon être même : « Oui ! Il y a en moi quelque chose d’invulnérable, quelque chose qu’on ne peut ensevelir et qui fait sauter les rochers : cela s’appelle ma volonté ». Encore une fois, il s’agit de la « volonté de puissance », le désir instinctif de vie, d’assurer son être. « Tu subsistes toujours, égale à toi-même, toi, ma volonté patiente ! tu t’es toujours frayé une issue hors de tous les tombeaux. »

« Et ce n’est que là où il y a des tombeaux, qu’il y a des résurrections ! » Autrement dit les désirs de jeunesse ne sont qu’enfouis car ils sont les désirs incessants de l’élan vital même – ils peuvent renaître. Malgré la société, la morale et la religion – grâce à la volonté de vie.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, Les heures longues 1914-1917

Colette, en ces longues années de guerre, livre aux journaux des articles de circonstance. Mais avec sa vision de femme émancipée, d’observatrice des petits faits vrais. Il s’agit en fait d’un album de guerre comme on dit un album d’aquarelles, ne retenant que quelques vues frappantes de la période douloureuses du conflit.

A l’heure où se sont achevées les « commémorations » de la Grande guerre industrielle du XXe siècle, la boucherie des tranchées, la vanité des galonnés – et la « brutalisation » qui s’est ensuivie dans toutes les sociétés européennes, lire ces courts textes vivants, écrits sur le motif dans leur présent immédiat, a quelque chose de salubre.

Ce n’est pas une chronique mais plutôt une mosaïque, composée de choses vues, de souvenirs personnels, du décentrement d’un voyage professionnel en Italie (qui vient d’entrer dans la guerre, contre les Autrichiens). De la toute bête vie quotidienne en temps de guerre.

Ce sont 46 articles recueillis pour l’édition, d’août 1914 à novembre 1917. Comment la déclaration de guerre est annoncée en Bretagne où séjourne Colette et son mari Henry, dans la campagne, à Saint-Malo, le tocsin, le tambour, le crieur de rue, les larmes des femmes, le pâlissement des adolescents, les bruits de disette à venir, la poissonnière qui n’accepte plus que les pièces et surtout pas les billets. A Paris au septième jour de la mobilisation générale, ce « réservoir » (réserviste) incongru qui n’attendait que ça depuis des années, engagé dès 18 ans puis rengagé, enfin sur le point de se marier pour penser à autre chose, jusqu’à la divine surprise qui le rend tout excité comme un « diable » à 39 ans : « Y a un bon Dieu, monsieur, madame », s’exclame le con fini. Et c’est tout de suite, en octobre, les blessés qui affluent sur Paris, où l’on ouvre les lycées pour y poser les lits ; Colette y est bénévole. Elle dit les amputés, les gueules cassées, la douleur. Et puis le vieux non mobilisable qui fait de la laine chinée au kilomètre pour, à 65 ans, se sentir utile, « trouver un foyer » auprès des dames qui lui apprennent le crochet…

Il y a aussi les lettres que le soldat reçoit, il récrimine contre sa femme qui lui parle de la guerre, de ce qu’elle a entendu dire : lui s’en fiche, de la guerre, il la vit ! Ce qu’il veut c’est avoir des nouvelles banales de la vie civile, comment vont les gosses, si elle a remplacé le papier peint. Quant aux clients, il font « la chasse aux produits allemands » – et les petits malins ne tardent pas à faire des contrefaçons de ce qui est demandé, mais bien françaises. A Verdun, où Colette se rend clandestinement car c’est interdit, pour se rapprocher de son mari Henry mobilisé, le tapissier vend de la margarine, le vendeur de pianos des sardines en boite, il faut bien se débrouiller quand le commerce est anéanti. A Paris, les bourgeoises et les pétasses s’étonnent que leur docteur ne puisse les recevoir : il est mobilisé au front – ah bon ? je croyais qu’il était malade. D’autres réquisitionnent le drap d’uniforme pour se déguiser en petites sous-lieutenantes d’opérette avec képi assorti. La futilité ne quittera jamais les crânes de piaf. Une écervelée a couché avec un Allemand avant le conflit et porte « l’enfant de l’ennemi » dans son ventre qui lui fait honte – mais l’enfant est innocent et Colette se récrie sur les vigilantes de vertu, ancêtres des « chiennes de garde » qui voudraient qu’elle fit « quelque chose » (mais quoi ? L’avortement est alors un crime passible de la peine de mort).

Aux portes de Paris, un refuge pour les animaux de compagnie laissés par leurs maîtres mobilisés en attendant de les reprendre… s’ils reviennent. Les chiens attendent, se tournent vers la porte à chaque fois qu’elle s’ouvre : non, ce n’est pas encore cette fois-là. Des chiens sanitaires sont entraînés au bois, de toutes les tailles et toutes les espèces, pas comme les Allemands qui ne préfèrent qu’une « race » : celle des bergers allemands qu’ils réquisitionnent dans tout le nord de la France occupée.

Colette part en Italie où elle voit des gens beaux, de « petits faunes » garçons, des pères qui s’occupent avec tendresse de leurs enfants, des mères qui les aiment, une marmaille nue qui se baigne dans les flots – cartes postales de la paix, quoi. Même si elle assiste à l’attaque d’un Taube sur Venise, qui lâche une bombe. Cet avion surnommé colombe (taube) est un monoplan autrichien à ailes et queue qui ressemblent à celles d’un pigeon. Comme elle parle étranger, on s’interroge : « Tedesci ? » est-elle boche ? Dans la génération de 14-18, on n’aimait pas les Allemands ; cela changera dans la génération d’après inféodée à Mussolini, tout comme chez nombre de Français inféodés à Pétain.

En France, ce sont les foins, mais les bras manquent. Des gamins de 8 ans comme des vieux de 75 ans sont embauchés pour combler les vides. Les collégiens parisiens sont invités à aller en colonies à la campagne pour aider. Pour un déménagement à Paris, Colette change d’appartement, et les déménageurs sont quatre, « un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de 15 ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu et… Apollon. (…) nez spirituel (…) yeux châtains aux cils frisés et (…) menton fendu d’une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d’une chemise ouverte, son col de marbre » p.568 Pléiade. Comment, il n’est pas mobilisé, l’athlète ? Eh non, il est le père de sept enfants ; il en avait cinq, il devait partir, puis il a eu des jumeaux : à six enfants à charge, on restait civil.

Des chroniques qui fourmillent de détails véridiques, précieux à nos années ignorantes.

Colette, Les heures longues 1914-1917, 1917, disponible seulement en e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse

Fille d’un député libéral rédacteur en chef du Daily News, Rosamond, née en 1901, est au Royaume-Uni la femme libérée qui étudie la littérature à Cambridge, se marie deux fois et a deux enfants, puis prend successivement deux amants. Elle écrit des romans depuis ses 26 ans et L’invitation à la valse est son troisième. Elle y décrit de façon romancée le lancement dans le monde d’une jeune fille de 17 ans, Olivia, élevée sous serre dans le manoir anglais de tradition entre un père usé par la guerre de 14, une mère qui fut belle autrefois, une grande sœur qui veut vivre sa propre vie et un jeune frère encore au collège.

L’intérêt aujourd’hui est surtout sociologique. Ces grandes familles de haute bourgeoisie du début du siècle XX passionnent par leur côté forteresse, nid précieux, d’où les garçons vont s’envoler pour l’université ou la marine, et les filles convoler dans le conventionnel mariage. Rien de tel alors que les bals, versions antiques de nos rallyes bourgeois, pour rencontrer la gent masculine et flirter aux yeux autorisés de tout le monde. De quoi se côtoyer, se frotter et même s’embrasser, avant de consommer. Chacun s’évalue et se jauge, la nuance et la couleur des robes est cruciale côté filles, l’habileté à la danse et à la conversation côté garçon.

Olivia, pour son premier bal, est prise dans un tourbillon de sensations et de relations neuves qui la saoule. Elle ne sait plus où elle en est. Elle aimerait bien épouser Rollo, le fils de la maison invitante, le frère aîné de son amie Marigold, mais celui-ci est pris par une jeune blonde intellectuelle – elle ne fait pas le poids. Elle voudrait se remémorer au bon souvenir d’Archie, un garçon avec qui elle a dansé lors d’un bal prépubère mais ce dernier l’ignore et feint de ne plus la connaître – pas son style. Elle est poussée par la maîtresse de maison qui a promis à son amie de faire s’amuser son fils asocial, dans les bras d’un poète marginal qui hait la société – mais ne peut se faire à son caractère hanté et haineux. Elle danse avec un aveugle marié, une balle lui ayant tranché le nerf optique lors de la « grande » guerre ; il élève des poules avec on infirmière devenue sa femme et avec qui il a eu une petite fille – rien à faire avec lui. Alors qui ? Rien pour le moment.

Au fond, Olivia découvre le monde. A la fois le monde social et le monde humain. Tant de diversité ! Tant de petites passions ! Si sa sœur Kate trouve de suite chaussure à son pied, Olivia reste en route. « Mais ça ne fait rien. Moi aussi j’ai à penser à beaucoup de choses », dit-elle à la fin. Elle est jeune, elle a le temps. « Des paroles, des regards, des gestes – c’était tout simplement extraordinaire. La vie. (…) Tout va commencer. » Comme le vent qui déboule, la vie s’engouffre en elle et elle va surnager. Une intéressante psychologie.

Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse (Invitation to the Waltz), 1932, 10-18 1988, 255 pages, €10,79 e-book Kindle €12,99

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Point de plus violent appétit que le sexe ? s’interroge Montaigne

Le chapitre XXXIII du Livre II des Essais est consacré à « l’histoire de Spurina », jeune Toscan beau au-delà du raisonnable qui « entra en furieux dépit contre soi-même et contre ces riches présents que nature lui avait fait ». Il s’est donc scarifié et défiguré, ce que Montaigne condamne comme un excès. « Il était plus juste et aussi plus glorieux qu’il fit de ces dons de Dieu un sujet de vertu exemplaire et de règlement », dit le philosophe.

Car le propos est de rendre « à la raison la souveraine maîtrise de notre âme et l’autorité de tenir en bride nos appétits ». Certains jugent qu’ils n’y a point de plus violent appétits que ceux de l’amour, et Montaigne en donne maints exemples, dont le principal est César. Mais il juge, grâce à lui, que l’ambition est un appétit encore plus grand. Ce qui condamna d’ailleurs César, malgré ses éminentes vertus et toutes ses qualités reconnues.

Malgré les douches froides, les haires et les disciplines, l’appétit sexuel veut s’exprimer. Il fera tout pour y parvenir – autant donc y céder. Bien mieux que les ascètes, César a fait la part des choses. « Outre ses femmes, qu’il changea à quatre fois, sans compter les amours de son enfance avec le roi de Bithynie Nicomède, il eut le pucelage de cette tant renommée reine d’Égypte Cléopâtre, témoin le petit Césarion qui en naquit. Il fit aussi l’amour à Eunoé, reine de Mauritanie, et, à Rome, à Posthumia, femme de Servus Sulpicius, à Lollia, de Gabinius, à Tertulla, de Crassus ; et à Mutia même, femme du grand Pompée qui fut la cause, disent les historiens romains, pourquoi son mari la répudia. » Et ainsi de suite jusqu’à « Servilia, sœur de Caton et mère de Marcus Brutus, dont chacun tient que procéda cette grande affection qu’il portait à Brutus parce qu’il était né en temps auquel il y avait apparence qu’il fut né de lui. »

César n’était malheureusement pas qu’érotomane, sa vigueur en voulait toujours plus. « L’autre passion de l’ambition, de quoi il était aussi infiniment blessé, venant à combattre celle-là, elle lui fit incontinent perdre place. » Montaigne observe que l’ardeur querelleuse gourmande toujours l’ardeur amoureuse, autrement dit que la volonté vers la puissance va d’abord au pouvoir avant d’aller au sexe – qui n’en est que dérivé (ce n’est pas Mitterrand ni Chirac, par exemple, qui diront le contraire). Parlant de César, il déclare : « Ses plaisirs ne lui firent jamais dérober une seule minute d’heure, ni détourner d’un pas les occasions qui se présentaient pour son agrandissement. Cette passion régenta en lui souverainement toutes les autres et posséda son âme d’une autorité si pleine qu’elle l’emporta où elle voulut. » Il le regrette car il avait beaucoup de talent. Mais il les a gâchés par sa suffisance et sa vanité, s’enivrant d’être un demi-dieu vivant à la fin de sa vie, et se rendant ainsi insupportable à ses contemporains. Il y a en France des exemples récents, dont Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Le premier est trop sûr de lui et de ses capacités supérieures, le second est trop pris de haine contre le monde entier et de volonté de le bouleverser pour le refaire à son profit.

Montaigne conclut que « l’usage conduit selon la raison a plus d’âpreté que n’a l’abstinence. La modération est vertu bien plus affaireuse que n’est la souffrance. » Autrement dit qu’il ne sert à rien de se châtier pour ses qualités et défauts, mais qu’il vaut mieux en user avec modération, comme d’une soupape pour soulager la vapeur. L’Église catholique serait bien avisée de permettre une telle soupape à ses prêtres, avant qu’ils ne dérapent sur les jeunes corps dont ils ont la charge spirituelle. Comme quoi une morale toute de mots ne saurait être utile ; la théorie et les grands principes ne sont rien sans le mode d’emploi réaliste qui devrait aller avec. L’usage est tout, le moralisme n’est rien – il ne sert qu’à masquer de belles phrases l’hypocrisie des actes.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Krause et Trappe, Le voyage de nos gènes

Un voyage passionnant dans l’archéogénétique, science récente due à l’accélération des possibilités de calcul numérique ces vingt dernières années. Le séquençage de l’ADN humain, décodé à grand peine en 2003 (il a fallu dix ans), est aujourd’hui beaucoup plus facile, rapide et moins cher : « La capacité de traitement de nos machines a été multiplié par 100 millions au cours des 12 dernières années, si bien qu’un seul séquenceur est capable de décoder le nombre vertigineux de 300 génomes humains par jour » p.19. D’où la multiplication des squelettes anciens décodés.

Ce qui amène l’institut d’Iéna sous la direction de Svante Pääbo à l’étude des migrations, depuis le dernier ancêtre commun aux Sapiens, Néandertaliens et Denisoviens. Les premiers hommes modernes ont quitté l’Afrique environ 600 000 ans avant aujourd’hui. Certains sont partis vers l’est à travers le Caucase, les Denisoviens ; les autres sont partis vers l’ouest au travers des Balkans, ce sont les Néandertaliens. Vers 50 000 ans avant aujourd’hui, une seconde diffusion des hommes modernes depuis l’Afrique a lieu, les Sapiens dont nous portons encore la trace génétique. Certains bifurquent vers l’Europe centrale, d’autres vers l’Europe de l’Ouest en contournant les Alpes couvertes de glaciers. Vers 38 000 ans avant le présent, les Néandertaliens sont repoussés par les Sapiens et disparaissent, parfois en se fondant par copulation avec eux (2 à 5 % de gènes néandertaliens subsistent dans les populations actuelles). On soupçonne le climat qui s’est refroidi de 4°C à cause d’une explosion du volcan napolitain des champs Phlégréens il y a environ 39 000 ans, permettant une meilleure adaptation du Sapiens grâce à ses qualités d’action collective.

C’est le règne des chasseurs-cueilleurs artistes de l’Aurignacien, du Gravettien et du Magdalénien, dont les grottes ornées enchantent les préhistoriens, les artistes et les touristes à Lascaux, Chauvet, Cosquer, Altamira, etc. A la fin de cette période glaciaire, il y a environ 18 000 ans, les Européens ont rencontré les humains des Balkans venus d’Anatolie et se sont mélangés ; ils avaient les yeux bleus et la peau sombre. Le recul des glaciers a favorisé les échanges techniques, commerciaux et génétiques.

Avec l’arrivée de l’holocène il y a 11 700 ans, le climat se réchauffe et les migrations reprennent, encouragées par l’émergence du pastoralisme et de l’agriculture. Ce deux modes de vie sont nés dans le Croissant fertile du Proche-Orient, où le climat est le plus favorable. Vers 14000 avant aujourd’hui, ce sont les Natoufiens au nord de l’Egypte ; vers 11 000 les populations vont migrer depuis le Croissant fertile du Liban-Syrie-Irak vers le Taurus, atteint 9000 ans avant puis vers le Caucase. Ils atteindront l’Europe centrale 8500 avant et l’Europe de l’Ouest environ 7500 avant, jusqu’à la Scandinavie 6200 ans avant. En deux cultures, celle de la céramique cardiale au sud en longeant la Méditerranée, et celle de la céramique rubanée au nord. Au mésolithique, on avait beaucoup d’enfants, allaités jusque vers l’âge de 6 ans faute de lait animal et de céréales ; ce néolithique importé va tout changer et submerger par la démographie les anciennes populations qui s’y sont mélangées.

Survient alors « l’heure des jeunes hommes célibataires », selon le titre du chapitre. La culture Yamna au nord du Caucase essaime vers 5200 avant aujourd’hui vers l’ouest, créant la culture de la céramique cordée, puis la culture campaniforme, selon les formes des poteries découvertes par les archéologues (décors en corde appliquée ou tournure des pots en cloche). Vers 4200 avant, c’est le début de l’âge du bronze en Europe de l’ouest, amené par ces cavaliers de la culture Yamna armés de haches de guerre qui ont occupé des lieux quasi déserts (peut-être décimés par la première épidémie de peste à l’âge de pierre). Ce pourquoi les nouveaux immigrés mâles des steppes s’imposent génétiquement : « 80 à 90 % des chromosomes Y que l’on recense à l’âge du bronze étaient jusqu’alors absents en Europe, en revanche il en allait autrement dans la steppe » p.122.

Ces immigrants du nord Caucase apportent avec eux une langue, qui donnera toutes les langues européennes. Cet « indo-européen », reconstitué avec les mêmes procédés que la génétique, serait parti de la région d’Irak vers 8000 avant pour créer vers l’est les langues de l’Iran et du nord de l’Inde, vers l’ouest les langues anatolienne et hittite, le grec ancien Linéaire B et l’Albanais, et vers le nord depuis la culture Yamna les langues balto-slaves, germaniques, celtiques et romanes. Seuls ont résisté quelques îlots non indo-européens comme le Linéaire A minoen (disparu avec l’explosion du volcan à Santorin), le proto-sarde et l’étrusque, le basque, le hongrois, l’estonien et le finnois. A noter que le turc comme les langues sémites ne sont pas d’origine indo-européenne. Mais l’interconnexion génétique s’est faite comme partout ailleurs et les langues ne permettent pas d’ancrer une « population » spécifique sur le territoire qu’elles occupent.

Deux chapitres finaux évoquent les pandémies qui ont accompagné les humains depuis leur sédentarisation néolithique et leur promiscuité sans hygiène avec les animaux. Ce sont la peste véhiculée par le rat noir, la lèpre par l’écureuil roux, la tuberculose par les bovins et par les phoques, la syphilis par le singe, les parathyphoïdes, puis les maladies épidémiques plus récentes comme la grippe, la variole, le sida et les Sars Cov. Le premier bacille de la peste simple est attesté dans la culture Yamna au nord Caucase vers 4900 avant aujourd’hui, le premier bacille de la peste bubonique (beaucoup plus contagieuse car se diffusant par lla respiration) vers 3800 avant. La peste de Justinien (540 à 750) a probablement aidé à chuter l’empire romain ; la peste noire (1346 à 1351) a éradiqué environ une personne sur deux dans toute l’Europe, concourant à la chute de l’empire byzantin et de la dynastie Yuan en Chine.

L’histoire de l’Europe est donc faite de migrations successives venues du Proche-Orient il y a 40 000 ans, 8000 ans et 5000 ans, de fluctuations sévères du climat dues aux glaciations et aux volcans, aux épidémies sporadiques dues aux bactéries et aux virus, aux nouvelles techniques de l’agriculture, de la domestication du cheval et de la fonte d’armes et d’outils en bronze, de constants et nombreux échanges commerciaux et des femmes entre les groupes humains encore peu nombreux.

Ces études sont littéralement passionnantes car nouvelles et fondées scientifiquement plus que les spéculations portant jusqu’ici sur les seuls restes techniques retrouvés dans les fouilles.

En revanche, le parti-pris idéologique mondialiste et dans le courant à la mode de l’un des auteurs agace. Si Johannes Krause est chercheur et directeur du département d’archéogénétique de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste de Leipzig, Thomas Krappe est simple journaliste spécialisé dans les questions sanitaires. Son discours veut à tout pris se démarquer des théories racistes du nazisme, encore sensibles en Allemagne. Mais à trop vouloir prouver, on se ridiculise. Pas besoin d’user d’un vocabulaire démagogique comme « l’avenir, c’est les immigrés », « la chute de la forteresse Europe », « la langue comme instrument de domination », « l’invention du patriarcat » et ainsi de suite pour raconter l’histoire des gènes ! Ce défaut du livre est regrettable car la science doit rester neutre et ne pas être prise pour prétexte à des idées toutes faites.

Pour sa partie scientifique, en pleine essor, je ne peux cependant que vous recommander de lire ce livre qui renouvelle nos connaissances sur le peuplement du monde – et de l’Europe en particulier.

Johannes Krause et Thomas Trappe, Le voyage de nos gènes – Comment les migrations ont fait de nous ce que nous sommes, 2021, Odile Jacob 2022, 283 pages, €23,90

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Décès de Martin Amis le 19 mai 2023

Ses romans chroniqués sur ce blog :

Money, money

La flèche du temps

La veuve enceinte

L’information

D’autres gens

Réussir

La maison des rencontres

Train de nuit

London Fields

Poupées crevées

Expérience

Chien jaune

L’état de l’Angleterre

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Colette, L’Entrave

Colette a 40 ans et écrit au jour le jour pour le journal Le Matin de son nouveau mari Henry de Jouvenel ses aventures amoureuses. Elle a quitté le précédent, dépitée, et tente de vivre un autre amour plus mûr, croit-elle. Mais la vie de couple n’est pas l’Hâmour qu’a raillé Flaubert, ce rêve de midinette des romantiques petites filles. La vie de couple est l’acceptation de l’autre, les habitudes et agacements, les compromis. Est-elle prête, la flamboyante pro-féministe, à accepter le collier et la laisse ? A le façonner à son image ?

Écrit au galop car « l’enfant et le roman me couraient sus », dit-elle, enceinte depuis quelques mois de sa fille, future Bel-Gazou, le roman s’en ressent, peu structuré et conclu abruptement. C’est l’histoire de Renée, une femme de 36 ans revenue de tout, notamment de son dernier mari. Elle s’ennuie sur la Riviera et à Genève, passant d’hôtel en hôtel après avoir reçu un héritage qui lui assure une rente. Cette bobote de Belle époque ne sait quoi faire de sa vie et se lasse de se faire draguer en dame seule dans tous les hôtels. Elle est à Nice avec une « amie » (à la Facebook, autrement dit une simple relation), une May de 25 ans qui épuise et déchire son amant-gâteau Jean, jeune héritier d’industrie dont le père vieillit. Un troisième partenaire les surveille et joue le chœur antique, Masseau. Il est sage, érudit et parle drôlement, au fond amer d’avoir quitté la scène.

Colette romance sa propre histoire sur le ton de la Belle et la Bête. Elle est attirée par Henry comme Renée l’est par Jean, avec Masseau (qui est au réel Masson) en observateur, mais il faut que l’homme fasse le premier pas pour ne pas avoir l’air de se soumettre. Une fois acceptée, l’emprise n’est pas capitulation mais simple consentement de femme. Comme si « l’amour » naissait de maléfices purement physiques, sensuels et sexuels, qu’il s’agissait de voler comme le raisin de la fable pour rester « libre » de l’illusion. Mais qu’est-ce que la liberté dans la solitude ?

L’absence de l’autre engendre un besoin de lui et la bête s’inverse ; ce n’est plus l’homme-chien prédateur mais la femme-chatte en chaleur qui a envie. Mais qu’est-ce que la volupté sans l’amour ? L’amour n’est pas cet égarement romantique des sens de la niaiserie commerciale, mais cette construction jour après jour de l’ajustement des corps, du rythme des cœurs et du respect reconnu des esprits. Vaste programme qui conduit dans le roman comme dans la vie de Nice à Genève, puis à l’hôtel du château d’Ouchy avant le retour à Paris, hôtel Meurice puis dans la maison de Jean boulevard Berthier proche des fortifs. Tous les domiciles de l’imaginaire Jean sont ceux du réel Henry de Jouvenel. La femme doit porter en elle l’homme, être sienne pour le faire sien – être chienne pour le faire chien.

« Tu prétends m’aimer : c’est dire que je porte à toute heure, le poids de ton inquiétude, de ton attention canine, et de ton soupçon. Ce soir, la chaîne ne m’a point quittée, mais elle joue, échappée à ta main, et traîne, allégée, derrière moi.

« Tu prétends m’aimer, tu m’aimes : ton amour crée à chaque minute une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me contrains de ressembler. Je porte, en même temps que tes couleurs préférées, le son de voix, le sourire qui te plaisent le mieux. Ta présence suffit pour que j’imite, à miracle, les traits et tous les charmes de mon modèle » p.427 Pléiade.

Ce roman du cheminement intérieur d’une femme fait suite à la série des Claudine et de La Vagabonde, et le prolonge d’une tranche de vie supplémentaire. Pas de Retraite sentimentale pour la féministe lesbienne danseuse nue, mais l’embourgeoisement dans le mariage à nouveau, la maternité et l’œuvre littéraire. Il n’y a que la parole qui compte, l’écriture, pour rompre ces silences des amants après l’amour, et ce silence épais du couple qui ne sait comment ramener au commun ce qui est vécu par chacun dans la journée. Pudeur, orgueil, ne sont pas de mise si l’on veut tout partager. Le vertige de la corde raide. Mais c’est cela, l’amour à deux.

Colette, L’Entrave, 1913, J’ai lu Librio 2022, 144 pages, €3,00

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Je n’aime au fond du cœur que la vie, dit Nietzsche

Dans une clairière de la forêt, Zarathoustra rencontre des jeunes filles qui dansent et Cupidon endormi. La danse est pour Nietzsche la quintessence de l’existence, l’élan vital vers le ciel, le pied léger pour jauger la glaise dont nous sommes faits. La figure du danseur est celle du sage qui, les pieds sur terre, ne songe qu’à s’élever dans les airs, pris par la joie de vivre.

« Un air de danse qui moque l’esprit de lourdeur, ce démon très-haut et tout-puissant dont ils disent qu’il est le ‘maître du monde’. » Cupidon le petit dieu danse avec les jeunes filles et tous célèbrent la vie. Mais qu’est donc la vie ? « Je ne suis que changeante, farouche, femme en toutes choses, mais non pas une femme vertueuse », dit la vie à Zarathoustra. La sagesse est d’aimer la vie, la vertu (u sens moralisateur des bourgeois du XIXe, époque de Nietzsche) n’est que pruderie qui inhibe la sagesse. « Tu veux, tu désires, tu aimes la vie, c’est pourquoi tu la loue ! »

Mais qu’est donc la sagesse ? « On a soif d’elle et l’on ne peut s’en rassasier, on cherche à voir sous son voile, on voudrait l’atteindre à travers les filets. (…) Elle est changeante et entêtée (…) Peut-être est-elle mauvaise et perfide et femme en toutes choses ; mais c’est lorsqu’elle parle mal d’elle-même qu’elle séduit le plus. » Au fond, la sagesse, c’est la vie ; on la désire comme d’une femme. Elle est le vital, la volonté vers la puissance, le lotus qui enfonce ses racines dans la vase au fond de l’étang et qui élève sa tige vers la lumière pour fleurir à la surface, au soleil. Il y a du bouddhisme en Nietzsche. Du bon sens aussi : nous, êtres vivants, célébrons la vie parce que sans elle nous ne serions pas. Pourquoi le nier ? Pourquoi nier la vie ? Pourquoi réprimer cet élan ? La sagesse est de l’accepter, de vivre puisque nous sommes vivants. La sagesse est la vie.

Ce qui n’empêche pas les êtres vivants parfois, le soir venu, las d’avoir dansé, joué avec Cupidon et les jeunes filles à des jeux vitaux, de se poser des questions sur le sens de la vie. Ainsi Zarathoustra : « Il y a quelque chose d’inconnu atour de moi qui me regarde d’un œil pensif. Comment ! tu vis encore, Zarathoustra ? » Eh oui. Par habitude. Par énergie intime. Mais « pourquoi ? A quoi bon ? De quoi ? Dans quelle direction ? Où ? Comment ? N’est-ce pas folie que de vivre encore ? » Tel est le sentiment du soir, celui de la perte d’énergie, celui qui est las de la vie. Le contraire du printemps, de Cupidon et des jeunes filles ; Le contraire de la sagesse.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Sophie Hannah, Les monstres de Sally

Je ne sais s’il existe une « école de Manchester » pour les romans policiers, mais les écrivains et écrivaines de la ville livrent en général des œuvres de bonne facture, nettement plus élaborés psychologiquement que celles des Américains. Evidemment il y a moins d’action et le déroulé de l’enquête est passablement plus brouillon.

Sophie Hannah insiste sur ce que vivent les mères de famille ayant des enfants petits : c’est la galère ! Comme elle dédie ce livre à « Susan et Suzie » (deux suceuses, selon la consonnance de leur nom), on peut se dire qu’elle connait la façon dont les enfants sucent la moelle de leurs parents. Exigeants, butés, colériques, ils et elles ont tout pour se faire détester. Sauf qu’ils sont vulnérables, chair de la chair et de temps à autre adorables. Chacun et chacune réagit selon son tempérament.

Rien de plus opposé que Nick et Sally. Tous deux travaillent, mais autant lui est désordonné, optimiste, prenant tout à la légère et le temps venu, autant elle est maniaque, angoissée, courant toute la journée avec une liste interminable de choses à faire – qu’elle ne réussit pas à caser. Le trait est un peu gros pour la vraisemblance mais permet d’ancrer le crime dans son contexte. Car il y a crime, et même au pluriel, et plus encore en prévision. Les romans policiers ne font plus dans la dentelle (ni dans l’arsenic) depuis longtemps. C’est aujourd’hui du sanglant, du brutal et de la série. Pour motifs psychiatriques, c’est la mode.

Donc Sally Thorning vit l’une de ses journées harassantes habituelles – sans savoir décrocher ni tempérer. Obsessionnelle compulsive, ou presque, elle veut que tout soit en ordre, bien rangé dans des cases, et que chaque chose soit accomplie dans les temps. Hélas ! La nounou des enfants, Zoé 6 ans et Jake 3 ans, lui annonce ne pas pouvoir finalement les garder durant une semaine alors qu’elle l’avait promis, étant grassement payée. Mais elle ne peut, de par la loi (anglaise), garder plus de trois jeunes enfants à la fois et elle a hérité, outre de celui qu’elle garde habituellement, des jumeaux de son amie qui doit aller… se faire refaire les seins. Sally est furieuse de cette futilité et, quand elle quitte en pétard la nounou, s’aperçoit à peine de ce qui se passe dans la rue. Quand soudain, « on » la pousse sous les roues d’un bus, qu’elle ne parvient que par un miracle à éviter, non sans se meurtrir les jambes, la joue, le bras, et déchirer sa robe. Serait-ce la nounou qu’elle a quittée pleine de ressentiment ?

Son mari Nick qui ne s’en fait jamais est à la maison dans le désordre mis par deux enfants petits, tout simplement en train de regarder les infos à la télé. S’affiche le visage d’un homme désespéré qui vient de perdre sa femme et sa fille, toutes deux retrouvées nues dans la baignoire, mortes noyées. Probablement un suicide, mais… On le présente comme Mark Bretherick mais… cet homme ne saurait être Mark : Sally la rencontré fortuitement un Mark Bretherick dans un hôtel où elle se reposait, ayant obtenu une semaine de congés clandestins pour compenser le voyage professionnel impérieux à laquelle elle devait sacrifier. Ils ont fait connaissance au bar, ont échangé de menus propos sur la vie quotidienne, se sont aperçus qu’ils habitaient la même petite ville – et ont couché ensemble. Un séjour fortuit mais agréable, dont Nick ne doit rien savoir, évidemment. Sally n’a pas voulu le « tromper » mais cela s’est fait sans y penser, et elle ne va pas poursuivre la relation. D’ailleurs Mark Bretherick ne la rappelle pas.

Mais si Mark n’est pas Mark, alors qui est-il ?

C’est le début d’une enquête menée par la police sur les cadavres de la mère et la fille, de Sally sur le mystérieux Mark, des amis, relations et comparses des uns et des autres, sans oublier l’ingrédient obligatoire dans le standard des « thrillers » (qui ne thrillent plus autant qu’avant) : les amours compliquées des flics entre eux. Avec une fois, encore la caricature : l’amoureux transi qui a peur de franchir le pas ; l’amoureuse désespérée qui angoisse à l’idée de l’avouer ; le baiseur invétéré de tout ce qui porte jupe et pas de culotte ; le frigide qui s’en moque comme de son premier slip ; le nouveau capitaine au nom imprononçable (pour la « diversité »), le chef impavide mais qui exige (pour « l’autorité » qu’il faut réaffirmer dans la société) que l’enquête soit bouclée avant-hier…

Un début en fanfare qui s’étire, passionnant, sur les relations entre mère et fille, une enquête farfelue où les « intuitions » remplacent souvent les faits et rendent parfois elliptiques les révélations, une progression qui s’embourbe alors que se multiplient les chapitres décentrés, une fin glaçante tout grand ouverte sur les abîmes de la psyché. On ne savait pas le système de mœurs héritées de l’ère victorienne en Angleterre aussi apte à fabriquer des tordus et des tordues !

Sophie Hannah, Les monstres de Sally (The Point of Rescue), 2008, Livre de poche 2012, 503 pages, €4,84

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Colette, La paix chez les bêtes

Colette a publié régulièrement ses récits de bêtes dans les journaux. Durant la guerre la plus con – celle de 14 que le président le plus niais de la Ve a « commémoré » avec jubilation – elle réunit ces textes en recueil pour en revenir à l’essentiel : la vie.

Celle-ci va en effet malgré tout, les oiseaux sur les branches, les lapins dans les terriers, les fouines en traque. Malgré la guerre et les obus sur le front, mais aussi dans les chasses délaissées à l’arrière, un temps miracle où l’homme a déserté, comme durant le Covid. « J’ai rassemblé des bêtes dans ce livre, comme dans un enclos où je veux qu’« il n’y ait pas la guerre ». » Un refuge mental face à l’horreur ; une régression à la bête véritable, bien meilleure au fond que la bête humaine.

Car lorsqu’on fait retour au brut de l’existence, à la simplicité pure de la vie des bêtes, on s’aperçoit de l’équilibre naturel qui s’est créé entre proies et prédateurs, mâles et femelles, territoires et libertés. Les animaux n’ont aucune culpabilité quand ils se montrent cruels – car « la cruauté » est une invention humaine. Aucun plaisir à faire souffrir chez la bête, sa férocité n’est que l’instinct du chasseur, sa combativité l’instinct de la reproduction ou de la défense. Rien à voir avec la guerre humaine, de 1914 à 2022.

Aussi Poum est « le diable », un chat noir, entièrement noir, pour qui la nuit est propice et qui surgit inopinément sous les yeux. Mais la chienne est jalouse, les maîtres partagent leur affection avec le chat. C’est que les animaux de compagnie éprouvent des sentiments, même s’ils ne sont pas les nôtres. Prrou la chatte sauvage se fait adopter mais demeure digne, ayant connu la solitude et la misère. Poucette est la chienne fantasque qui ne cesse de casser, de voler, de pisser – juste pour se faire remarquer, comme un gamin délaissé. La Shâh est persane comme son nom l’indique et sait séduire quiconque, même si elle ne le connaît pas. Le Matou n’a qu’un métier : délimiter et défendre son territoire aux concurrents et miauler à la lune pour appeler les femelles afin de les engrosser – ce ne sont pas les rats qui gagneront ! La mère chatte est aussi angoissée qu’une mère juive pour sa portée. Mais Elle, la chatte du naturaliste, sait très bien quand on se moque d’elle, et elle le fait payer.

Outre les chats et les chiens, les amours de Colette, elle évoque aussi un écureuil, des couleuvres, des poissons rouges qu’un saltimbanque avale pour quelques sous trois fois par jour avec deux litres d’eau pour les rendre car ils n’aiment pas le noir, des chats-huants, une truie, des papillons, une ourse, des insectes – et même la Panthère cubiste au Salon d’automne.

Au front, il y a les chiens sanitaires qui repèrent les blessés entre les lignes, et le lapin de Noël qui donne sa fourrure à une jeune Poilu blond qui a trop froid – un joli conte.

C’est léger, attentif, optimiste. Une observation des bêtes telles qu’elles sont.

Colette, La paix chez les bêtes, 1909-1915, Livre de poche 1996, 126 pages, €5,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Montaigne défend Sénèque et Plutarque

Le chapitre XXXII du Livre II des Essais est une « défense de Sénèque et Plutarque », deux auteurs romains que Montaigne révère. « La familiarité que j’ai avec ces personnages-ci, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre maçonné purement de leurs dépouilles, m’obligent à épouser leur honneur. »

Sénèque est un Romain né à Cordoue autour de l’an 0 et mort en 65, qui a été le précepteur de Néron ; stoïcien, il s’ouvrit les veines sur ordre de l’empereur pour avoir participé à une conjuration contre lui. Plutarque est un Grec né à Chéronée en 46 et mort en 125 ; plutôt en faveur de Platon, il s’opposa aux stoïciens et aux épicuriens. Montaigne fait allusion surtout aux Vies parallèles où 56 biographies sont analysées, dont 46 par paires qui comparent Grecs et Romains, tels Alexandre et César, Démosthène et Cicéron.

Montaigne défend Sénèque contre les attaques d’un libelle issu du RPR, la religion prétendue réformée, autrement dit les protestants, ces frondeurs et insoumis du catholicisme d’époque. L’auteur s’inspire du grec Dion, historien contradictoire, dit Montaigne. Car « il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens romains que les grecs et étrangers. » Non par souverainisme latin, mais parce que les Romains sont plus proches de leur sujet et plus aptes à parler des Romains que les allogènes.

Puis il passe à Plutarque sous l’égide de Jean Bodin qui, né en 1529 et contemporain de Montaigne, fut juriste et philosophe politique français. « Jean Bodin est un bon auteur de notre temps, déclare Montaigne, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des écrivailleurs de son siècle, et mérite qu’on le juge et considère. » Mais – car il y a un mais – « Je le trouve un peu hardi en ce passage de sa Méthode de l’histoire, où il accuse Plutarque non seulement d’ignorance (sur quoi je l’eusse laissé dire, car cela n’est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet auteur écrit souvent des choses incroyables et entièrement fabuleuses (ce sont ses mots). » Or croire et relater sont deux choses différentes.

Fabuler, c’est créer des fables, des inventions de toutes pièces. Mais « ce que nous n’avons pas vu, nous le prenons des mains d’autrui et à crédit », dit Montaigne. Autrement dit, raconter ce qu’on dit n’est pas forcément le croire. « Le charger d’avoir pris pour argent comptant des choses incroyables et impossibles, c’est accuser de faute de jugement le plus judicieux auteur du monde ». Or qu’est-ce qui est « incroyable » ? N’est-ce que ce que nous-mêmes ne croyons pas ? « Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens », dit Montaigne. « Et est une grande faute, et en laquelle toutefois la plupart des hommes tombent (ce que je ne dis pas pour Bodin), de faire difficulté de croire autrui ce qu’eux ne sauraient faire, ou ne voudraient. »

De quoi s’agissait-il ? De cet enfant spartiate qui a préféré se laisser déchirer le ventre par un renardeau qu’il avait dérobé, plutôt que de laisser découvrir qu’il l’avait volé – ce qui était la honte suprême à Sparte. « Il est bien malaisé de borner les efforts des facultés de l’âme, là où des forces corporelles nous avons plus de loi de les limiter et connaître », analyse Montaigne. Autrement dit, le stoïcisme, la résistance à la douleur, peut aller très loin – plus qu’on ne peut le souffrir ou le croire soi-même. Et de citer ces jeunes garçons fouettés au sang sans un mot par religion devant l’autel de Diane, un paysan espagnol, Epicharis le grec, de simples paysans dans les guerres civiles – de religion – qui dévastent la France : tous ont résisté à la torture et n’ont rien dit. Pourquoi pas un gamin de Sparte élevé à la dure et habitué à souffrir ? En quoi cela serait-il « incroyable » ?

Lorsque Plutarque a des doutes, il ajoute d’ailleurs « comme on dit », en historien soucieux de relater sans pourtant y prêter foi. Tel « Pyrrhus, que, tout blessé qu’il était, il donna un si grand coup d’épée à un sien ennemi armé de toutes pièces, qu’il le fendit du haut de la tête jusqu’en bas, si que le corps se partit en deux parts. » Là, on ne peut guère le croire car l’effort humain serait trop grand et l’épée trop solide. Et justement Plutarque a « ajouté ce mot : « Comme on dit », pour nous avertir et tenir en bride notre croyance. »

Montaigne ironise sur la vanité de ceux qui croient être la mesure de toutes choses et juger souverainement de ce qui existe et de ce qui ne saurait exister. « Il semble à chacun que la maîtresse forme de nature est en lui ; touche et rapporte à celle-la toutes les autres formes. Les allures qui ne se règlent aux siennes, sont feintes et artificielles. Quelle bestiale stupidité ! » Et pourtant, nos conventions sociales, notre « morale » (et même nos valeurs des Droits de l’Homme, disent même certains dans le sud et à l’est), ne sont-elles pas de même vanité ? Croire que ce que nous considérons comme normal et décent est la Vérité même, n’est-ce pas orgueil insensé ou faculté d’esprit bornée ? Comme si personne ne pouvait juger autrement que soi, connaître d’autres mœurs et d’autres tabous, coucher avec sa sœur, manger des vers blancs, aller mendier tout nu, offrir sa fiancée pour coucher à l’ami… ? C’est pourtant ce qui se pratique en d’autres temps et d’autres sociétés que la nôtre, en Égypte antique, en Amazonie, en Inde, en Polynésie ou chez les vikings, pour illustrer ces exemples.

Quand Plutarque compare les hommes illustres, « il ne les égale pas pourtant ». Il fait des paires « et les juge séparément », dit Montaigne. On peut contester la méthode et les appariements, mais « ce n’est rien dérober aux Romains pour les avoir simplement présentés aux Grecs. » A titre de grands exemples d’où tirer des leçons pour soi. « Et encore que je reconnaisse clairement mon impuissance à les suivre de mes pas, je ne laisse pas de les suivre à vue et juger les ressorts qui les haussent ainsi, desquels j’aperçois aucunement en moi les semences ». D’où l’intérêt toujours de lire Sénèque et Plutarque, malgré les critiques.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jean Rouaud, Les champs d’honneur

Jean Rouaud est né en Loire-Inférieure (depuis renommée « Atlantique »). Dès ses premiers chapitres, il montre les intempéries, la pluie incessante, la flotte qui tombe inexorablement, venue depuis l’océan. A se demander comment tous les Français rêvent d’aller s’installer à Nantes, sur les bords de l’estuaire ou en Vendée…

Mais tel n’est pas son propos. Ce diplômé de lettres écrit une histoire familiale au hasard des mots. Il prend prétexte du climat pour évoquer le grand-père en 2CV, voiture péniche qui tangue, hurle et n’avance pas, percée de toutes parts et qui prend eau. Ce grand-père maternel est Alphonse, ancien tailleur à « Riancé » (en réalité Riaillé). Le jeune garçon qu’est alors le narrateur préfère la DS, beaucoup plus confortable, que son père Joseph a acheté mais dont il n’aura profité que trois mois. Il meurt lui aussi, trop tôt, à peine à 40 ans. Suit dans la tombe sa grand-tante Marie du côté de son père, une ancienne institutrice dont les règles se sont arrêtées à 26 ans lorsque son propre frère Émile est mort gazé durant la bataille d’Ypres lors de la guerre de 14, de même que Joseph, frère d’Émile, tous deux « morts dans les champs d’honneur. »… Aline et Pierre, les parents de son père, sont morts en 1940 et 1941.

Il n’y a que les morts pour marquer le premier tome d’une série de cinq livres autobiographiques, que des Français moyens, des vies banales mais qu’il faut dire. Suivront Des hommes illustres, Le Monde à peu près, Pour vos cadeaux et Sur la scène comme au ciel. La mémoire ne se fixe qu’à la mort, tout le reste est anecdote. Ainsi le gamin de 2 ou 3 ans qui court tout nu dans le mas du sud, répugnant à se laisser habiller, ne serait-ce que d’un simple slip. C’est un petit fait vrai que j’ai pu constater sur certains bambins. Mais les anecdotes servent à tisser le fil d’une histoire, donc à dérouler à l’envers la trame du temps, comme ce dentier de métal, incongru, abandonné dans un saladier fourre-tout, qui servira ensuite de presse-papier aux documents de famille.

Depuis ce premier roman d’une langue riche et imagée, l’auteur a beaucoup écrit sans être vraiment connu. Il tient aujourd’hui une chronique hebdo à L’Humanité.

Prix Goncourt 1990

Jean Rouaud, Les champs d’honneur, 1990, Éditions de Minuit collection Double 1996, 192 pages, €8,00

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Philippe Sollers ou je suis une légende

Philippe Sollers, l’écrivain et essayiste, est mort à 86 ans le 5 mai de cette année.

Joyaux s’est créé sa légende sous le nom de Sollers. Un nom solaire, comme Apollon. Le narcissisme n’est jamais si bien servi que par soi-même. Il veut montrer à quel point on est seul, d’où ce titre d’Agent secret de l’un de ses romans qui parle de lui-même. Soit quelqu’un qui peut se glisser dans plusieurs identités, y compris contradictoires, et devenir ainsi une légende. Se sentir innocent dans un monde coupable parce que tout est mensonge, hypocrisie, faux-semblant : le sexe, les relations sociales, la domination financière. D’où la fuite de l’individu dans l’érotisme du corps, la musique affective, l’art visuel et la poésie qui est une sorte de mystique. Tout pour fuir « le Système », dénoncé par Guy Debord, dont Sollers a fait une lecture assidue.

Les livres que j’ai lu de lui, dont Femmes (1983), La fête à Venise(1991), L’étoile des amants(2002) ; ils ne m’ont pas toujours séduits. Peut-être les plus récents (Graal, Légende, Désir) sont-ils meilleurs ? J’aime son côté critique de l’époque américanisée et du narcissisme de la gauche bien-pensante, son érotisme joyeux bien qu’un peu systématique. Il se présente comme ni coupable, ni inverti, ni androgyne, mais juste un homme, blanc et catholique. Ce qui n’est déjà pas si mal aujourd’hui où les trois derniers termes sont de plus en plus mal vus par la gent intello qui sacrifie au temps des masses : modes et dogmes. « La non-pensance hygiénique et malveillante », analyse-t-il dans La fête à Venise.

Le jeune Philippe a fait l’amour avec la bonne espagnole de sa famille à 15 ans, romancé dans sa première œuvre Le Défi en 1957 – encensé par Mauriac. Il en garde une découverte éblouie des sensations du corps, de l’élan érotique adolescent, de la Femme qu’il explorera et expérimentera sa vie durant. C’est son côté libertaire, un Rimbaud mûri qui gardera à jamais ce pas de côté envers les convenances, les « normes ». François Mauriac, autre pourfendeur de normes car pris dans ses contradictions de catho dévot et d’homo honteux, a qualifié Philippe Sollers à 22 ans de « petit chrétien évadé ». C’est assez juste, Sollers s’est toujours revendiqué catholique agnostique, soucieux de la pompe et des formes qui rendent la vie somptueuse (d’où son admiration de la religion athée communiste puis de la Chine de Mao), mais pas de la foi qu’il n’a pas.

Ce pourquoi il aime provoquer, casser les images socialement admises, qui sont pour lui des croyances. Ainsi cet « éloge du porc » sur son site, repris par la charcuterie, au temps du terrorisme intégriste musulman. Les deux femmes de sa vie étaient « hors normes », Dominique Rolin une Juive polonaise, Julia Kristeva une Bulgare. Il a soutenu le surréalisme, le Nouveau roman, les auteurs « maudits » tels Matzneff, Murray, Hallier ou Nabe.

Encoconné dans « le Système », chevalier de la Légion d’honneur et commandeur de l’ordre des Arts et lettres, il a usé de ses relations avec les penseurs reconnus, Mauriac, Breton, Ponge, Lacan, Bataille, Barthes, Foucault, Althusser, Kristeva, de ses revues Tel quel, l’Infini, de son poste d’éditeur de collection chez Gallimard, pour subvertir « le Système », inverser les illusions, pourfendre les apparences et donner du piquant à l’existence.

Il dressait dans Un vrai roman – Mémoires la liste des écrivains maudits ou à maudire prochainement par le puritanisme frileux yankee qui envahit la vieille Europe consentante : « Gide, le pédophile Nobel ; Marx, le massacreur de l’humanité que l’on sait ; Nietzsche, la brute aux moustaches blondes ; Freud, l’anti-Moïse libidinal ; Heidegger, le génocideur parlant grec ; Céline, le vociférateur abject, Genet, le pédé ami des terroristes ; Henri Miller, le misogyne sénile, Georges Bataille, l’extatique pornographique à tendance fasciste… » etc. Une « logique du silence » qui crie très fort, livre après livre. « Un corps spécial qui poursuit sa liberté » qui vit, aime, engendre et adore son petit garçon.

Créer est une expérience des limites. D’où peut-être son fils, David, né en 1975. « Pour savoir lire, il faut savoir vivre », disait-il volontiers. Qui sait encore vivre aujourd’hui dans « la France moisie » ?

Site de Philippe Sollers

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Colette, Dialogues de bêtes

Faire parler les chats et les chiens n’est pas nouveau ; se mettre dans leur fourrure est plus neuf. Colette, qui aime les bêtes et en a eu constamment à ses côtés, y excelle. Pour se changer des Claudine et son défunt amour Willy, passer par la bête est un ressourcement. Les animaux sont brut de décoffrage, directs – « nature ». Il réapprennent à voir le monde tel qu’il est et à se sentir dans sa peau.

Kiki-la Doucette et Toby-Chien sont des mâles. Un Charteux angora et un bull bringé (un bouledogue brun clair rayé). Colette aimait les mâles, surtout jeunes et un peu sauvages, comme son beau-fils Bertrand de Jouvenel des Ursins qu’elle « a frictionné, gavé, frotté au sable, brunis au soleil » (comme elle écrit à Marguerite Moreno en 1921) ; elle a flirté avec lui dès ses 16 ans et demi – comme il en témoigne amusé dans l’édition de la Pléiade. Ce n’est pas lui qui dénoncerait une « emprise » ! Il est resté avec elle, la baronne épouse de son père, jusque vers ses 25 ans et le mariage – avec une autre.

Dans ce roman, elle fait un vaudeville de la vie quotidienne, du sweet home, du jardin qui embaume, du dîner qui se prépare à grands bruits d’assiettes et de couverts. Les bêtes salivent, pavloviennes. Ce sont ces détails vrais qui font voir par leurs yeux l’existence un brin ridicule des Deux-Pattes, mais si apaisante, affectueuse. Surtout lorsque l’orage monte et crève comme une grève, dans un fracas de grand soir – qui ne dure qu’un moment. Quelles odeurs montent alors des plantes dans le jardin après la pluie, une fois le soleil revenu ! Les bêtes s’en délectent, et les maîtres aussi. Même si les mirabelles sont par terre, les pêches et les pommes. Le chien goûte de tout mais le chat dédaigne ces fruits vulgaires ; il leur préfère les petites bêtes vivantes, à bonne température de chasse fraîche, craquantes sous la dent.

Évidemment le chien est fidèle et entier, fou de joie ou effondré de tristesse selon que la maîtresse lui fait risette ou gronde – ou lui donne un bain à l’eau goudronnée contre les parasites. Évidemment le chat est plus réservé, pudique et fier, et préfère être seul avec le maître pour lui manifester son amour. Mais cette humanisation des bêtes correspond à l’observation des animaux familiers. On leur prête des sentiments, certes, mais ils en ont. Colette ne fait que les traduire en mots compréhensibles par tous. Elle a ainsi créé un genre littéraire.

Francis Jammes, le poète, a préfacé le livre quand il ne comprenait encore que quatre des dialogues sur les douze dans la première édition. C’est que Colette respectait ses principes, que tout est bon à écrire si c’est naturel, et que chaque écrivain doit fonder son école. « On ne se penche point vers un caniche ou un matou sans qu’une sourde angoisse ne vous feutre le cœur. On ressent, à se comparer à eux, tout ce qui vous en sépare et tout ce qui vous en rapproche », écrit-il.

Colette, Dialogues de bêtes, 1904 revu 1930, Folio 2005 avec dossier collège, 240 pages, €6,10, e-book Kindle €6,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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