Les bourreaux meurent aussi de Fritz Lang

Le 4 juin 1942 à Prague, dans le protectorat allemand de Bohême-Moravie, Reynard Heydrich meurt des suites de ses blessures après un attentat de la résistance tchécoslovaque. En mars 1943, Fritz Lang, juif catholique austro-hongrois devenu allemand par mariage et réfugié aux États-Unis dès 1934, sort un film sur l’affaire.

Ce n’est pas la réalité historique, peu connue alors, mais un imaginaire plausible. Heydrich, le SS-Obergruppenführer et gouverneur de Bohême-Moravie, meurt à 38 ans sous les balles de trois résistants tchèques en pleine Prague. Dans la réalité, cela se passait à la campagne et les résistants avaient été parachutés d’Angleterre. Heydrich a été atteint par les éclats d’une grenade qui avait fait exploser le siège de son auto et projeté des particules de crin de cheval dans ses plaies. Il mourra d’une septicémie quelques jours plus tard, et non pas d’une balle sur le moment comme dans le film. Mais Fritz Lang se garde bien de montrer l’attentat ; il n’en garde que les échos dans les rumeurs des voisins, la presse et les yeux d’une jeune fille.

Masha (Anna Lee), un peu nunuche, rentrait chez ses parents et s’était arrêtée chez l’épicière pour quelques achats de chou et de navets, seuls légumes disponibles – plus de pommes de terre. Elle a vu un homme à chapeau (Brian Donlevy) se planquer dans une encoignure tandis qu’une escouade de soldats déboulait d’une ruelle. Par réflexe anti-boche, elle a désigné une autre direction à l’officier qui lui demandait si elle avait vu un homme (oui) et où il était parti (à l’opposé). Fille du professeur d’université Novotny (Walter Brennan) qui ne peut plus faire cours, elle est fiancée à un jeune chimiste, Jan (Dennis O’Keefe) et a un petit frère de 11 ans au collège. Lors du dîner, on sonne à la porte. C’est l’homme au chapeau qu’elle a vu se cacher, qui porte un bouquet de fleurs pour se faire introduire, rappelant qu’il a rencontré Masha à un concert. Il est 19 h, heure du couvre-feu et il ne peut repartir. Il aura au moins un asile pour la nuit. Le père ne veut rien savoir, mais devine ; la tante, qui est une vraie pipelette et se préoccupe des voisins, en parle autour d‘elle, en bonne femme à tête de linotte. Voilà la famille bien embêtée.

Dès le lendemain, remontant la filière des témoins, la Gestapo embarque le père Novotny et ses étudiants à domicile, qui seront otages et exécutés par lots jusqu’à ce que l’assassin se dénonce. L’homme au chapeau qui se fait appeler Vanek a trop bien soigné la main du gamin qui s’était coupé en voulant du pain ; Masha ne tarde pas à le retrouver sous la figure du Docteur Franticek Svoboda, qui travaille à l’hôpital. Elle le met devant ses responsabilités : ou se dénoncer et sauver les otages, dont son père, ou garder le silence et avoir les centaines d’exécutés sur la conscience. Svoboda – qui veut dire liberté – a eu le même dilemme, mais ses amis résistants l’ont persuadé qu’il serait plus utile au pays vivant et qu’il devait ne rien faire. Tout le peuple est derrière lui, son héros.

Le réseau de résistance de Svoboda est infiltré par le riche brasseur Czaka, qui préfère le fric à la patrie. Tout le sel du film sera de le compromettre pour en faire l’assassin officiel d’Heydrich : faux témoignages, pistolet anglais caché dans son tiroir, briquet en or à ses initiales trouvé opportunément, cadavre de l’inspecteur de la Gestapo Grüber dans sa cave… Le gros industriel, qui se croyait malin à frayer (comme Trump) avec la Gestapo (le FSB), n’obtient aucune reconnaissance de ses pseudo « amis ». Il est interrogé comme les autres – avec brutalité et arrogance, retournant ainsi contre lui ses propres façons de faire. Cette ironie tout le long du film est assez réjouissante. Même si la Gestapo est persuadée qu’elle ne tient pas le vrai coupable, elle entérine le bouc émissaire Czaka pour ne pas se déjuger devant le peuple et donner la victoire à sa résistance. Le film se termine d’ailleurs par un « NOT THE END », qui laisse entendre que ce n’est que le début d’une résistance obstinée.

L’histoire devrait faire réfléchir les admirateurs trop aveuglés de Poutine et de Trump – soit l’électorat des extrêmes. Heydrich, suffisant et méprisant, faisant preuve de mauvaise foi et d’arrogance, s’est mis à dos ses « frères de race » tchèques, incitant à lui résister par tous les pores. Il en est crevé, des suites d’une infection due à la bombe. Le parallèle avec Trump ou Poutine est édifiant… Le Bouffon yankee est suffisant et méprisant envers tous les « faibles », notamment ses frères « de race blanche » ukrainiens et européens, il fait constamment preuve de mauvaise foi et d’arrogance en traitant tous ceux qui ne flattent pas son égo narcissique de « dictateurs » ou de « parasites » suçant le sang américain.

Fritz Lang, pour ce film de propagande anti-nazie, a collaboré avec Bertold Brecht pour le scénario, dramaturge allemand anti-nazi qui a fui lui aussi aux États-Unis en 1941. Rappelons que les Yankees sont restés « neutres » pour préserver leurs ventes d’armes aux belligérants jusqu’en 1941, après l’assaut japonais inopiné sur Pearl Harbor, et les attaques de sous-marins nazis en Atlantique. Ce n’est que lorsque leurs intérêts commerciaux ont été touchés que les États-Unis isolationnistes sont entrés en guerre. Il ne faut jamais compter sur eux, sauf à les menacer de faillite.

DVD Les bourreaux meurent aussi (Hangmen also Die), Fritz Lang, 1943, avec Brian Donlevy, Anna Lee, Walter Brennan, Hans Heinrich von Twardowski, Nana Bryant, Movinside 2017, 2h14, anglais doublé français, €14,99, Blu-ray + BD, Esc éditions 2025,€24,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rencontre avec Hadlen Djenidi

J’ai déjà parlé d’un poète inconnu, qui publié à compte d’auteur son premier recueil, imprimé à Singapour. Hadlen Djenidi est venu à une soirée poésie le mardi 25 mars, dans une petite salle du Café de la Mairie – le seul café de la place Saint-Sulpice à Paris dans le 6ème. Bien que les voix résonnent, l’endroit était dimensionné pour la quinzaine de participants.

Une seule poétesse française, un éditeur de droite (si j’ai bien compris), un travailleur aux archives de l’Armée, une Roumaine de gauche et une traductrice fan de Russie qui parle poutinien, une directrice d’agence de voyage avenue de l’Opéra en retraite, un affable gardien reconverti au musée au Louvre, le médecin Eric Durand-Billaud, dont j’ai chroniqué L’amputation – et quelques autres. Avec Guilaine Depis l’invitante, attachée de presse de l’auteur.

Hadlen Djenidi est un homme gentil. Orphelin de sa mère, puis de son père, de trop bonne heure, il est en carence d’affection et ressent très fort les émotions. Il a lu quelques poèmes, voulant omettre les plus sentimentaux, mais ce sont les meilleurs, avec ceux sur la nostalgie du papier buvard des écritures d’enfance à la plume sergent-major – et Guilaine en a lu pour lui. Né d’un père algérien, élevé dans les Cévennes, il a quitté la France à 19 ans pour œuvrer dans la vente de produits français de luxe en Asie, LVMH et Richemont surtout.

Il est venu avec son amie Jenny, son bon génie. Ils viennent de passer deux ans en Australie avant de rejoindre Singapour, d’où elle est originaire. Halden me dit qu’il va créer un site pour mettre des informations personnelles et de contexte pour promouvoir son livre, et qu’il finira un roman, commencé il y a trois ans. Je ne connaissais rien de tout cela il y a trois mois, lorsque j’ai chroniqué sa poésie, le recueil Et cetera, un bel « objet-livre », soigneusement édité.

Les canapés du café, au tarama trop rose et au saumon trop sec, étaient un peu mous, mais la part de quiche et sa salade sur assiette était confortable. Surtout avec le champagne bien frais Deutz dont l’assemblée a englouti plusieurs verres en écoutant se distiller les vers.

Hadlen Djenidi, Et cetera… Poèmes et proses, 2023, autoédition www.writeeditions.com 114 pages, €15.00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Pour trouver le livre (qui n’est pas chez les vendeurs en ligne), demandez à l’attachée de presse en France (mél ou texto plutôt qu’appel) :

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le nouveau site d’Hadlen Djenidi

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , ,

Ken Follett, Les armes de la lumière

De 1792 à 1824, le romancier Follett saisit sa ville anglaise imaginaire de Kingsbridge dans sa révolution industrielle et sociale. C’est fluide et prenant, sauf peut-être sur la fin où la bataille de Waterloo est racontée une énième fois côté anglais. Même si la « victoire » de Wellington n’a tenue qu’à un fil, un gros fil germain où Blücher a failli faillir. Pour le reste, c’est toujours d’émancipation dont parle l’auteur. Il se fend même d’une préface où il annonce tout de go : « la liberté est une anomalie ». Ce n’est pas le paon yankee récemment réélu qui va le contredire. La liberté, pour lui, est une vérité alternative : vous êtes libres de me suivre, sinon…

C’était la même chose dans l’Angleterre féodale du XVIIIe siècle. Les aristos avaient une trouille bleue de la Révolution qui venait de couper la tête du roi de l’autre côté de la Manche. Comme si les Anglais n’avaient pas coupé la tête du leur, Charles 1er en 1649… D’où le raidissement du Parlement, dominé par les gros propriétaires terriens et les récents industriels du textile. Ils votent des lois restreignant les libertés (pour le peuple), jusqu’à faire d’une « réunion » entre deux ouvriers un « syndicat » puni de mort. Ils sont dénoncés par leur patron, qui est aussi échevin et juge de paix, et qui peut à la fois être juge et partie. Ces lois de William Pitt, dit « le Jeune » (il avait 24 ans), le Seditious Meetings Act qui réduisait le droit de rassemblement et le Combination Act qui condamnait tout syndicat, étaient prises à la hâte, sur « réaction » aux troubles ouvriers qui faisaient face au renchérissement du pain à cause de la guerre contre Napoléon, et à la « presse » qui enrôlait de force les jeunes hommes dans la Navy. S’y ajoutaient l’arrogance des puissants qui voyaient leur pouvoir menacé et les nouvelles machines textiles, la mule jenny et l’introduction du métier Jacquard à vapeur, qui réduisaient drastiquement les emplois. Pitt ne s’est jamais marié ni n’a eu de maîtresse, ce qui laisse soupçonner qu’il était peut-être homosexuel – une tare aux yeux de l’Église.

Follett prend le gamin Kit (abréviation de Christopher) alors qu’il n’a pas encore 7 ans, fils de paysan dont le père va être écrasé par une charrette que le fils du hobereau local, Will Riddick, a trop chargée, persuadé malgré les conseils de ceux qui savent, d’avoir raison du fait de sa naissance. L’enfant va être employé comme cireur de chaussures dans la maison du maître avant d’être assommé par le sabot du cheval de Will, décidément peu soucieux des autres. Comme sa mère Sal va baffer le Will qui l’empêche de passer, ils seront chassés du village et iront s’embaucher comme fileurs à Kingsbridge.

La ville devient un lieu important de l’industrie textile avec fileuses, tisserands et couturiers. La mécanisation prend son essor et le jeune Kit s’y passionne. Il répare, puis bâtit des machines, jusqu’à copier le métier Jacquard français qui utilise des cartes perforées. D’ouvrier, il devient directeur de fabrique, puis monte sa propre société de machines. Lorsque survient une nouvelle technologie, ceux qui osent ont toujours la chance de réussir, même partis de rien. C’est toujours le cas aujourd’hui.

La crise historique sert de décor passionnant aux destins individuels. Sal se remarie avec un fort mais colérique mari, Jarge, qui sauvera le petit-fils de la pire ordure de la ville, Hornbeam, chef d’entreprise avide et cruel qui a commencé par voler en guenilles et pieds nus à Londres avant de voir sa mère pendue lorsqu’il avait 12 ans. Il condamnera sans scrupule à la pendaison comme juge de paix le jeune William, 14 ans, mourant de faim et qui avait volé un ruban de 6£. Son petit-fils, Joe, engagé dans l’armée à 15 ans malgré sa famille, lieutenant à 18 ans, échappe à la baïonnette d’un grognard grâce à Jarge qui embroche le soldat qui le sabre en même temps. Il a donné sa vie par honneur, pas par intérêt. Joe n’est pas comme son grand-père, plus humain et plus avisé, il sent que parler avec les hommes et les femmes lui permet de mieux donner des ordres, plus clairs, plus justes et mieux acceptés. C’est ainsi que la liberté croit.

Kit, qui adorait tout petit le frère de Will Riddick, Roger, finit par se mettre en couple avec lui tandis qu’une paire de lesbiennes vivent maritalement tout en sauvant les apparences. Il y a aussi deux adultères, dont le plus cocasse est celui de l’évêque anglican, qui n’a touché qu’une fois sa femme Arabella pour lui faire une fille, et qui se voit à nouveau père à plus de 60 ans… engendré par un autre. Il appellera ce fils Absalom, celui qui a trahi son père dans la Bible, tout en ne faisant semblant de rien pour les apparences. Quant à l’autre, il est croustillant. Le fils du comte Shirling n’aime que l’armée et les chevaux. Jane, par vanité, a voulu être comtesse alors qu’elle ne l’aime pas. Aucun enfant n’est né. En désespoir de cause, pour donner un héritier au titre et pour être enfin considérée dans la « bonne » société, Jane faute au bout de neuf ans avec un ami d‘enfance qu’elle n’avait pas voulu épouser. Un fils naît, qui sera comte, et dont le vrai père est parti de rien. C’est cela aussi, la liberté. Celle des femmes est plus subtile mais tout aussi redoutable que celle des hommes.

L’auteur semble considérer que la liberté anglaise naît par étapes successives : se détacher tout d’abord de Rome et du catholicisme, puis se détacher de l’église anglicane confite en bienséance et en conservatisme pour un méthodisme plus éclairé, avant peut-être les Lumières de la raison. Pour le roman, il oppose souvent de façon caricaturale les anciens et les modernes, anglicans et méthodistes, hobereaux et ouvriers, riches et pauvres. Même s’il existe des interactions permanentes entre eux. Mais c’est le lot d’un bon thriller, même historique, de bien cerner les bons et les méchants.

L’auteur reste meilleur dans l’histoire que dans le contemporain. Son précédent roman de 2021, Pour rien au monde, ne m’avait pas vraiment convaincu. Celui-ci est plus crédible.

Ken Follett, Les armes de la lumière (The Armor of Light), 2023, Livre de poche 2025, 1095 pages, €12,90, e-book Kindle €17,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble

Hassan, Amine, Ali, trois générations qui se succèdent, Palestiniens bouleversés par la guerre entre Israël et le proto-état palestinien, formé (comme hier Israël, on l’oublie trop avec la Haganah) par les groupes armés, OLP, Fatah et Hamas. Hassan, né en 1927, a coulé des jours heureux à Tantura, village sur la côte méditerranéenne près de Haïfa. Les pères partaient à la pêche, les femmes cultivaient les légumes, les enfants jouaient libres dans les champs et sur la plage.

Survient 1948, la création d’un État artificiel décidé par l’ONU, Israël, sur les ruines du mandat britannique. Les Arabes ne l’acceptent pas : ils sont « chez eux » et occupent les terres. Certes, les Juifs ont souffert du nazisme et du soviétisme et il est légitime qu’ils aient un État, mais pas au point de régner en vainqueurs et de chasser les Palestiniens de leurs maisons, leurs villages, leurs terres. C’est pourtant ce qui se produit. Les régimes arabes alentour entrent immédiatement en guerre contre le nouvel état juif, ce qui le radicalise. Ils ne veulent plus être les moutons que les dominants conduisent à l’abattoir. Ils se veulent dominant à leur tour, traitant les dominés comme on les a traités en Europe : massacres, expulsions, déportations.

C’est ce qui arrive au village de Tantura ce 23 mai 1948, malencontreusement attribué à Israël par le plan de partage de l’ONU. Hassan a 21 ans. Il est amoureux de son amie d’enfance Fatima, avec qui il a joué sur la plage avant de découvrir à 17 ans qu’il veut l’épouser. Par crainte de l’avenir, les familles repoussent sans cesse le mariage, jusqu’au 22 mai. Voilà les deux jeunes enfin unis, ils sont heureux, c’est la fête. Mais à la nuit arrivent les soldats de la Haganah, organisation paramilitaire des Juifs de Palestine, saboteurs et terroristes contre les Anglais jusqu’à la création de l’État, où elle s’est fondue dans l’armée. Ivres de leur victoire, ils tuent ces « Arabes » qui veulent les empêcher de s’implanter sur cette terre que Dieu leur a donné (Dieu à toujours bon dos). Un soldat israélien miséricordieux, opposé à cette violence gratuite contre des civils désarmés, n’hésite pas à loger une balle dans la tête de ses copains déchaînés pour inciter Hassan et Fatima, les jeunes mariés, à fuir.

Et les voilà partis, traumatisés, vers un camp de réfugiés au nord du pays. Grâce à Gérard, un ami français qui voyageait beaucoup avant la Seconde guerre et était tombé amoureux de la Palestine, le couple obtiendra deux visas pour la France. Ils s’installeront en Normandie, pays où vit l’auteur, dans un village près de Saint-Lô où Hassan tiendra une épicerie après avoir œuvré dans le bâtiment pour la reconstruction après le Débarquement, et Fatima cuisinera dans le restaurant du village après avoir été employé de cantine. Ils finiront par faire un enfant, Amine, élevé comme un petit français, obtenant le bac.

Mais Fatima meurt d’un cancer alors qu’Hassan désirait ardemment revenir dans « son pays », la Palestine, dont les odeurs et le climat lui manquaient, ainsi que la convivialité arabe. Cela ne se fera pas. C’est Amine, adulte à 18 ans, qui force son père à parler, à dire ce qui s’est vraiment passé et pourquoi ils se sont exilés en France. C’est Amine qui décidera en 1980 d’aller en Palestine/Israël pour y suivre des études de lettres et vivre « chez lui », à Naplouse. Il rencontrera Lina, sœur de son ami Ahmed, ils tomberont amoureux, se marieront en 1987, juste avant l’Intifada, et auront un fils, Ali. Mais Amine est un révolté, il ne peut s’empêcher de provoquer les colons juifs, de se battre avec eux. La famille de sa femme est expulsée, leur maison rasée au bulldozer ; les Israéliens sont impitoyables avec les résistants à leur occupation qu’ils appellent « terroristes ». Pourtant, Gaza et la Cisjordanie étaient des territoires destinés aux Palestiniens, selon l’ONU. Amine crée un journal imprimé pour raconter ce qui se passe, ses actions, sa résistance ; il a du succès. Sa femme prend peur, elle le quitte et entre en clandestinité, laissant l’enfant à son père, qui va bientôt l’envoyer en France auprès de son propre père, Hassan, pour le protéger.

Ali, troisième génération, devient infirmier à Caen, il côtoie Sara, juive israélienne française, infirmière comme lui, et en tombe amoureux. Il décide d’aller sur la terre de ses ancêtres pour découvrir ses racines, ses cousins et chercher sa mère qui l’a abandonné. Sara comprend. Issue d’une famille juive libérale habitant Tel Aviv, elle est pour la cohabitation des deux peuples, pas pour la guerre. Ils s’aiment et pensent obscurément que les mariages mixtes permettront peut-être de créer cet État mélangé où, en Israël, juifs et arabes vivront en paix. La réalité est plus cruelle que les rêves, Ali s’en rendra compte à Gaza, bombardée après le pogrom du Hamas le 7 octobre. Car le roman va jusqu’à aujourd’hui, reliant l’histoire au présent. Il retrouvera sa mère, qui se terre, recherchée par le Hamas (dont le nom n’est jamais cité) et le Shin Bet (pas plus) pour avoir refusé de commettre des attentats, mais convoyé des armes. Ali sera blessé, perdra peut-être ses jambes, se mariera à Sara. Et puis… tentera de créer un avenir sur les ruines du passé.

C’est le premier roman d’un jeune auteur de 32 ans auparavant footballeur, complètement autodidacte mais curieux du monde et de ses habitants. « J’aime m’enrichir chaque jour intellectuellement grâce à des aventures, des expériences, des lectures, des rencontres qui me stimulent, qui me secouent et qui me font réfléchir », dit-il sur le site de son éditeur, Une autre voix, nouvelle maison d’édition destinée à contrer la censure implicite du politiquement correct ambiant.

C’est un beau roman une belle histoire. L’auteur dit s’être beaucoup documenté. Il écrit fluide, avec parfois des tics d’époque répétés à satiété, comme ce « mutique » sorti de la psychologie de magazine, alors que « muet » ou « sans voix » serait plus juste (le mutique a une incapacité à parler, le muet seulement une volonté provisoire de se taire). Il fait preuve d’un idéalisme de cœur pur à la Tintin, qui marche toujours quand on regarde les choses de loin. « Si tous les gars du monde… » – mais comment ? Physiquement, le jeune auteur ressemble d’ailleurs un peu à l’adolescent reporter du Petit Vingtième.

Mais il fait l’impasse sur les religions, ce qui est inexplicable, car les Palestiniens sont musulmans et croyants parfois fervents, les Israéliens sont juifs pratiquants et pour certains fanatiques, les chrétiens humanistes ne sont pas absents non plus. Il fait l’impasse aussi sur la « solidarité arabe », qui a manqué cruellement aux Palestiniens depuis la guerre perdue de 1967. La Jordanie comme l’Égypte, ou même l’Arabie saoudite, la Mecque de la religion musulmane, refusent absolument d’accorder une place aux déplacés, empêchant les plaies de se cicatriser, par des camps, décrétés « provisoires » depuis plus de soixante ans.

La photo de couverture est symbolique, bien choisie. Elle montre un adolescent palestinien ivre de vie sur une plage. Il est à la fois tout retourné (par l’histoire), en position acrobatique (face à la puissance d’Israël), mais prouvant son énergie (en équilibre entre deux rochers dangereux). Tolérance, compromis, bienveillance – il n’attend que cela, le jeune être. Raconter une histoire permet de faire connaître, de faire vivre, et peut-être d’influer sur les opinions pour qu’enfin une solution de paix soit trouvée.

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble, 2025, édition Une autre voix, 313 pages, €34,00, e-book €13,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nadège Mazery, Les larmes de Potap

La Russie d’aujourd’hui, c’est le no future des jeunes. La mafia des services soumis à Poutine ne vise qu’à s’enrichir et à conserver le peuple sous une chape de répression. Pas de développement économique, le pays vit sur ses rentes pétrolière et en matières premières ; l’armée omniprésente dans les têtes pour affirmer sa puissance, colosse aux pieds d’argile, le David ukrainien l’a démontré à la face du monde. Le Goliath torse nu chevauchant un ours n’est qu’un tigre de papier.

Potap Kerenski est un jeune de Russie, il a tout juste 18 ans et la famille va célébrer son anniversaire… Son nom de Kerenski n’est pas par hasard, il est un descendant du chef du gouvernement provisoire en 1917, le guide de la liberté. La Russie, depuis, a basculé dans l’autoritarisme et la dictature avec Lénine, Staline et les autres jusqu’à Poutine. Les moujiks semblent préférer ça. Potap, nom grec qui signifierait « vagabond », est né à Tcheboksary en Tchouvachie, sur les bords de la Volga, à 600 km à l’est de Moscou. Il le dit, « juridiquement, je deviens pleinement responsable de mes actes ».

Or, ses actes se résument à se piquer avec ses deux copains Chadek et Ivan dans une cave glaciale et délabrée de l’immeuble voisin. Tout est glacial et délabré en Russie, sauf pour les riches qui vivent de trafics. Depuis un an, il concasse des comprimés de codéine, achetés en pharmacie, les mêle à de l’iode, des têtes d’allumette, de l’essence, pour se l’injecter ans les veines à l’aide de la même seringue, jamais nettoyée. Pas les moyens de s’acheter de la vraie héroïne, venue d’Afghanistan, dont le goût est venu via les militaires envahisseurs de l’empire colonial soviétique. Seuls les gosses de riche ont de quoi s’en payer. Les autres sont réduits au Krokodil, ce mélange infâme bricolé (tout est bricolé en Russie). De quoi oublier, s’envoler et en finir. Car Ivan est tabassé par son père, toujours imbibé de vodka, qui fait de même avec sa mère.

Il était pourtant « bien dessiné » à 17 ans, lors de son précédent anniversaire, dit son grand-père maternel Luka, qui l’aime mais n’a rien vu. Son père, ouvrier d’une usine de tracteurs, le méprise ; sa mère préfère son frère aîné, issu de son premier mariage, et sa fille Nina, 20 ans, qui va avoir un bébé. Personne n’aime Potap, il est inutile, non désiré, ni par sa famille, ni par les filles, ni par sa patrie. S’il a baisé une fois, c’est passivement, étant défoncé, avec une fille qui l’a chevauché en étant elle-même défoncée.

Arrive donc le jour fatidique de son anniversaire, celui de sa majorité. Sa mère a invité son demi-frère Maksimilian, son aîné de seize ans. Contrairement à Potap, 60 kg, qui s’est rabougri à se droguer et à ne rien faire, Mak est athlétique et a un visage attractif. Il a fait deux ans d’armée russe : l’enfer où les sous-officiers brutalisent les recrues, tabassant et violant. « Ce bizutage est censé endurcir les recrues. En fait, il les tue. La torture physique et psychologique demeure permanente. Personne ne respecte le règlement disciplinaire. Les anciens, au lieu de former les plus jeunes, passent leur temps à les humilier à les frapper, à les racketter, à les faire bosser pour leur propre compte… tout en les privant de sommeil et de nourriture. Si tu n’es pas protégé par un supérieur ou par quelqu’un de l’extérieur qui peut payer pour ta sécurité, tu ne représentes rien. » Toute la Russie de Poutine résumée en quelques mots : la brutalité, les protections, le comportement mafieux. Mak a ensuite effectué deux ans de « contre-insurrection » en Tchétchénie, d’où il est revenu tatoué de partout, avant d’être envoyé au Brésil et ailleurs, pour se faire oublier.

Le jour de son anniversaire, son grand frère surprend Potap dans la salle de bain. Il a baissé son pantalon pour… se piquer. Mak se rend compte tout d’un coup de la solitude de Potap, de son manque d’espoir infini et de son suicide programmé. Il décide alors de le prendre en main. Dès l’anniversaire terminé, direction la grande ville, où il fait jouer ses relations pour soigner son frère. La Russie nie la drogue, et aucun centre de désintoxication n’existe. « Nos camés se retrouvent soit emprisonnés, soit laissés à leur famille en accusant ces dernières d’avoir fauté à éduquer correctement leurs enfants. C’est-à-dire, en les ayant éloignés des valeurs religieuses et morales. Pour résumer, on abandonne nos drogués, comme on délaisse aussi nos séropositifs. Les deux représentent la honte du pays. » Seules des associations religieuses ouvrent des cliniques où les camés peuvent reprendre pied, mais sans méthadone. S’ils sont violents, on les frappe et on les menotte à leur lit de fer. S’ils persistent, le surveillant les envoie à la cave, les attache et les viole. En toute impunité. C’est comme cela en Russie de Poutine – et bientôt dans l’Amérique de Trump : soumettez-vous, ou vous êtes abandonné aux plus forts.

Sauf que Potap a un grand frère, et que celui-ci a une certaine puissance. Il paie des gens pour veiller sur lui et tabasse (seule relation que les Russes semblent comprendre) ceux qui touchent au jeune homme. Potap est examiné par une doctoresse, maîtresse de Mak, ses plaies soignées, mais quelques orteils amputés à cause des engelures prises dans la cave, ainsi que son bras gauche, celui des injections : il est trop gangrené. Potap se rebelle, veut en finir, mais il sent que quelqu’un enfin se préoccupe de lui et sans doute l’aime : son grand frère Mak. Il va peu à peu émerger de ses brumes, reprendre sa vie en main, envisager un futur. Un peu d’attention et d’amour, c’est tout ce qu’il demandait… Il va commencer par dessiner, car il en a le don, puis s’intéresser à ses petits camarades, écrire leurs histoires. Il renaît.

Un beau roman sur la fratrie, la Russie, le gel actuel. Bien informé, presque romantique, émouvant.

Nadège Mazery est née à Nantes, a grandi et étudié dans cette région avant de s’exiler deux ans outre-Manche. A son retour, petit job tranquille en Vendée avant un changement de cap et une nouvelle vie sur Paris. Deux jolis bébés plus tard, elle pose ses valises à la campagne, en Charente-Maritime, où elle vit et travaille, en tant que free-lance pour de nombreux magazines européens. Les déplacements hors frontières sont très courants. Pour les occuper, lecture et à présent écriture.

Dommage qu’elle ne publie qu’en auto-édition, son roman mériterait un véritable éditeur.

Site de l’auteur : http://caboclos.wixsite.com/nadege-mazery

Nadège Mazery, Les larmes de Potap, 2017,‎ Independently published, 333 pages, €13,99, e-book Kindle €2,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Russie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Pour être soi il ne faut pas être seul, dit Alain

Fin décembre 1907, le philosophe Alain se rend compte qu’« il y a de merveilleuses joies dans l’amitié ». Moins dans le sentiment lui-même, comme on tend à le penser, que dans la contagion de l’autre. « Il suffit que ma présence procure à mon ami un peu de vraie joie pour que le spectacle de cette joie me fasse éprouver à mon tour une joie. » On n’est joyeux que dans la joie partagée – pas tout seul.

« L’homme content, s’il est seul oublie bientôt qu’il est content ; toute sa joie est bientôt endormie ; il en arrive à une espèce de stupidité et presque d’insensibilité. » Le sentiment intérieur a besoin des humains ou des animaux domestiques pour exister ; pour apparaître au jour ; pour se révéler. C’est pourquoi la morosité des autres nous contamine, le « sérieux » pesant des politiciens nous déprime, l’atmosphère constamment critique démolit tout. La dérision n’est pas un rire, c’est une grimace ; elle n’amuse pas, contrairement à ce que croient les « amuseurs » ; elle rend triste. D’ailleurs, les clowns sont tristes, ils l’ont toujours été. Et l’humour juif est celui qui est le plus poignant parce qu’il ne fait pas rire.

« Il faut une espèce de mise en train pour éveiller la joie », dit Alain. Il la compare à ces branches sèches qui deviendront poussière si l’on n’y boute pas la flamme. Mais alors, quel feu ! Comme le petit enfant, il faut rire pour être joyeux – et non pas le contraire. « On a besoin aussi de paroles pour savoir ce que l’on pense », poursuit Alain. Ce pourquoi coucher sur le papier ses pensées permet tout simplement de penser. Sans les mots, tout ce qui est en nous reste informulé, informe, inexprimé. D’où la réflexion du philosophe que « tant qu’on est seul, on ne peut être soi ». Les plus primaires, manquant de mots pour le dire, parlent avec leurs poings. C’est un échec de l’éducation, la familiale comme la nationale : ne pas faire des adultes des enfants qui lui sont confiés – les laisser seuls.

Seuls les « nigauds de moralistes », dit Alain, pensent qu’aimer est s’oublier. C’est tout le contraire. Aimer, c’est réagir à l’autre et le faire réagir, donc exister. « Plus on sort de soi-même et plus on est soi-même ; mieux aussi on se sent vivre. » Vaste réflexion, comme en passant, sur une affinité courante : l’amitié. Tel est le sel de la philosophie, la vraie, celle qui propose une vie bonne.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Le nouveau monde trumpiste

Il faut se rendre à l’évidence, depuis le 21 janvier 2025, et plus encore depuis cet incroyable show diplomatique télévisé en direct du 28 février contre l’Ukrainien Zelensky, nous sommes entrés dans un autre monde. Le précédent avait commencé en 1945 et vient de s’achever en 2025 : 80 ans, presque l’âge du 47ème président. Mais ce bouffon vaniteux, expert en télé-réalité, n’est pas ce qui importe. Les autres, ceux qui le soutiennent et l’influencent, sont plus dangereux. JD Vance (ex-Bowman) et Elon Musk sont adeptes d’une idéologie nationaliste, xénophobe, libertarienne. Chacun se fait tout seul et la fédération des États « unis » d’Amérique doit s’isoler du reste du monde pour se garder intacte des influences délétères extérieures. Venues de Chine en production, venues d’Europe en culture.

La Chine, c’est simple : trop de déficit commercial se règle par des droits de douane augmentés, quelques deals géopolitiques retentissants (Panama contre Taïwan), et une incitation « virile » aux entreprises américaines à revenir au bercail.

Pour l’Europe, c’est plus compliqué. Le continent a toujours été le vieux monde pour les Yankees ; ils l’ont même combattu sur leur propre sol avec les Confédérés plutôt acquis à l’aristocratie foncière et l’esclavage de style Ancien régime européen. Mais c’est de l’Europe que sont venues les idées « avancées » des Droits de l’Homme, de la révolution marxiste, du féminisme, et de la sempiternelle repentance pour toute domination sur les autres ethnies depuis l’empire romain. Les pays ouest-européens sont plus « avancés » que les États-Unis sur le droit à l’avortement, l’homosexualité, le mariage gay, les droits des transgenres, le « respect » des minorités – au point que l’on peut croire, vu de l’autre côté de l’océan, qu’il n’y a plus que des minorités agissantes en Europe, et que la majorité reste silencieuse et subit. D’où la colère de JD Vance à Munich, disant que l’Europe était en décadence par l’intérieur. Et de prôner ce que Monsieur Hitler prônait en son temps : nationalisme, xénophobie, promotion de la race blanche et des normes morales pour assurer à la nation beaucoup d’enfants sains et vigoureux. Et de voter pour les partis résolument réactionnaires pour établir une Contre-Révolution.

Tromp 2, c’est un changement de régime, le retour à l’ancien, le revirement des alliances. Exit la démocratie libérale, vive la démocratie autoritaire, illibérale, à la Poutine, Erdogan, Orban. Exit le droit au profit de la force. La dignité humaine, les droits des individus, les contre-pouvoirs, le pluralisme des partis, le multilatéralisme en diplomatie – tout cela est révolu. Si Tromp n’est qu’un homme d’affaires adepte des deals (menacer les plus faibles, se coucher devant les plus forts – pour ainsi toujours être gagnant), les idéologues qui l’entourent voient plus loin. Pour eux, n’est légitime que celui qui détient le pouvoir et qui agit. Toute forme de règle ou de droit doit se plier à la volonté du Dirigeant. Car il sait mieux que vous ce qui est bon pour vous. Un darwinisme social et international comme sous Hitler, Staline, Xi Jinping, Erdogan. Ce qui flatte l’ego de bébé de 2 ans du Bouffon à mèche jaune, vaniteux comme pas un. Il suffit de lui affirmer qu’il est le meilleur, et il le croit. Même Poutine en joue, en affirmant que son « plan de paix » est ce qu’il faut, en ajoutant un « mais » qui le réduit à des mots.

Le projet MAGA, dont l’acronyme est piqué à Reagan, n’a rien de reaganien. Il ne vise pas à contrer l’empire soviétique, mais à s’allier à son successeur, l’empire russe renaissant, lui reconnaître son propre empire pour assurer celui des Amériques, de Panama au Groenland, pour contrer les masses chinoises. Entre Blancs, on peut s’entendre ; pas avec les Mongols. Quant à l’Europe, elle n’existe pas ; elle n’est qu’un projet juridique, jamais achevé, dont l’empilement des normes empêche toute politique claire. Il faut détruire l’Union européenne, laminer l’euro. Seuls des traités bilatéraux avec chaque État en Europe permettra de les garder inféodés à la puissance américaine, via des relations commerciales et des armes – utilisables seulement si les États-Unis le permettent. Un avion américain, s’il n’est pas mis à jour chaque mois, perd très vite de ses capacités ; si le système de communication et de renseignements est coupé, il devient aveugle ; si les pièces détachées venues des États-Unis ne sont pas livrées, il reste cloué au sol.

JD Vance était un pôv Blanc, un Hillbilly à la famille dysfonctionnelle, qui ne s’en est sorti que grâce à sa grand-mère, à l’armée (il a été caporal en Irak… dans le journalisme), et à l’obtention d’une bourse d’État pour aller à l’université. Il s’est fait tout seul et reste en colère contre les élites qui s’en foutent. Sa revanche est son pouvoir – dangereux. Même chose pour E. Musk, enfant chétif et harcelé à l’école, battu par son père et envoyé en camp de survie, inscrit à la boxe pour l’aguerrir, qui a obtenu, grâce à la nationalité canadienne de sa mère, le droit d’étudier aux États-Unis, puis de fonder ses entreprises. Il est d’une mentalité marquée par le machisme, le virilisme, la relation dominants-dominés prégnante en Afrique du sud, qu’il n’a quitté qu’à 17 ans. Il s’est fait tout seul et reste en colère contre les nantis qui l’ont humilié. Sa revanche est son pouvoir – dangereux.

Le vieux Tromp, 78 ans, est une marionnette entre les mains de ces quadragénaires, et celles de quelques autres, Marco Rubio, Ron De Santis, et les membres influents de The Heritage Fondation, ceux de la Federalist Society. Pour ce courant conservateur, le libéralisme issu des Lumières déstructure progressivement la société en faisant la promotion de l’individu, de sa « libération » des déterminismes. Chacun fait ce qu’il veut est antinomique avec le projet de société holistique, prôné par les religions (dont la catholique de JD Vance) comme par l’État fédéral (dont Elon Musk est un fervent partisan pour son ordre et ses subventions). C’est le gouvernement qui doit orienter les citoyens dans la « bonne » voie, pas les individus qui pensent par eux-mêmes.

Quant à l’économie, l’État n’a pas à s’en mêler, sauf à favoriser les « bons » capitalistes, ceux qui innovent et ajoutent à la grandeur de l’Amérique. La liberté de marché doit être radicale, la technologie déterminer le futur et toute réglementation gouvernementale réduite au minimum, voire à néant. Le progrès sera celui que les entreprises feront, pas celui que l’État décrétera. Ce techno-capitalisme ressemble fort à celui qu’Hitler a promu durant son emprise sur l’Allemagne.

Pour ces conservateurs autoritaires, c’est aux églises de définir la morale commune, et à ses collèges de « dresser » les gamins pour qu’ils filent droit, sans drogue, ni sexe, ni rock’n roll. On ne peut que frémir en pensant aux dérives sadiques et sexuelles survenues à Bétharram et, semble-t-il, dans de nombreux autres collèges catholiques en France, sans parler de ceux d’Irlande ou du Canada, ou d’Espagne sous Franco. Réhabiliter le système qui a permis ces dérives prépare des déglingués ou des névrosés en série, à la Vance ou Musk. La hiérarchie adulte (qui a toujours raison) et l’enfant (qui doit toujours se soumettre), l’obéissance aux supérieurs, le culte du silence corporatiste de l’Église, ont permis à des pervers laissés libres d’abuser d’environ 330 000 enfants, à 83% des garçons, âgés pour 62% de 10 à 13 ans, entre 1950 et 2020, selon le rapport de la Ciase, Commission indépendante sur la pédocriminalité dans l’Église catholique. Les internats scolaires ont été le premier lieu des violences sexuelles contre les mineurs au sein de l’Église, dans un continuum de violences pédagogiques.

Un retour aux années 30… Je le disais déjà sur ce blog en 2012. Va-t-on prochainement voter avec ce vent mauvais et se soumettre, ou « résister » démocratiquement ?

Catégories : Etats-Unis, Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Au nom du père de Jim Sheridan

Tiré de faits réels, une erreur judiciaire britannique dans son combat contre le terrorisme de l’IRA, et inspiré du livre autobiographique de Gerry Conlon, publié en 1990, Proved Innocent.

Nous sommes en 1974, l’IRA, l’armée révolutionnaire irlandaise d’Irlande du nord, multiplie les attentats, dont un – fatal – dans les pubs autour de Londres. Jusqu’ici, ils prévenaient quelques minutes avant ; pas cette fois-ci. Les endroits sont fréquentés par des militaires anglais et le trop facile « nous sommes en guerre » est la justification « morale ». Tant pis pour les innocents ; dans une « guerre » nul n’est innocent.

L’immature garçon de 18 ans Gerry Conlon (Daniel Day-Lewis) est sans emploi ; la guerre de religion empêche les Britanniques qui tiennent le haut de l’économie à Belfast d’engager un catholique. Cheveux longs, col pelle à tarte largement ouvert de ces années-là, croix d’or au cou, le jeune homme est resté immature, pas « élevé ». Il subsiste de menus vols de plomb sur les toits avec ses copains, tout aussi paumés. Les soldats qui surveillent la zone croient voir un sniper dans la silhouette qui se profile à contre-jour et qui tient un tuyau comme une guitare. Nous sommes dans les années rock. C’est la poursuite, les blindés, l’émeute, les portes défoncées des maisons. Malheur pour lui, les soldats qui le poursuivent sont attirés près d’une maison où l’IRA planque des armes. On ne rigole plus : la punition est une balle dans la cuisse. Le père s’interpose (Pete Postlethwaite), on le connaît, ça va pour cette fois, mais Gery ne peut rester à Belfast. Il est envoyé à Londres, le nid de l’ennemi, où il lui sera plus facile de trouver du travail.

Mais c’est à Londres que les terroristes froids de l’IRA vont frapper. Gerry et son ami Paul (John Lynch) sont accueillis dans une communauté hippie pour « l’amour libre », à la mode en ces années-là. Des Anglais de la communauté ne veulent pas d’eux, la « religion » étant le prétexte de garder pour eux les filles. Les deux amis vont alors zoner dans les parcs, ne sachant où dormir. Ils rencontrent un clochard sur un banc, qui déclare que c’est le sien pour dormir ; ils s’éloignent, après lui avoir donné quelques pièces. Sur un trottoir, une fille à hauts talons et manteau de fourrure monte dans une belle voiture, la porte tenue par un chauffeur. Elle a laissé tomber à terre quelque chose. Gery l’interpelle, mais le chauffeur, méprisant, les repousse : « elle n’est pas de votre classe ». Bon, Gerry ramasse la chose, ce sont des clés. Il entre dans l’appartement, qui se révèle être celui d’une pute de luxe. Il n’a aucun scrupule à fouiller, trouver 700 £ et à les empocher. Cela leur permettra de dormir à l’hôtel.

Les immatures ne savent pas se poser, ils ne pensent qu’à frimer. Ils s’achètent des vêtements hippies comme dans ces années-là, manteau afghan en peau de mouton, pompes bicolores, et… retournent stupidement à Belfast pour montrer leurs billets. Las ! le soir du 5 octobre 1974, dans la banlieue londonienne de Guildford et Woolwich, deux pubs sautent, attentat revendiqué par l’IRA. Cinq morts, cinquante blessés. Fichés, les deux ados attardés se font arrêter à Belfast, où ils n’auraient jamais dû retourner. Ils ont été dénoncés par un membre de la communauté hippie, indic irlandais ou anglais revanchard.

Le peuple est exaspéré par les attentats à répétition, il veut de l’ordre et de la force – ainsi Poutine a-t-il commandité les attentats de Moscou lors de son arrivée au pouvoir, pour accuser les Tchétchènes et assurer son pouvoir. Une loi anglaise vient de porter à sept jours le délai de garde à vue en cas de terrorisme, largement le temps de cuisiner les suspects et de leur faire avouer n’importe quoi, sous la menace et la pression psychologique, comme aux beaux temps de Goebbels et Staline. Paul craque, dénonce Gery ; Gery craque, un fonctionnaire lui susurrant qu’il va tuer son père s’il n’avoue pas. La police récuse les alibis du clochard et de la pute, selon elle, « ils n’existent pas ». Le verdict tombe au procès : trente ans incompressibles pour les deux, plus deux autres de la bande des « quatre de Guilford » – et de deux à quinze ans pour « les sept de Maguire », son père et la famille de la tante de Gerry qu’il est allé voir à Londres, soupçonnée d’avoir produit la bombe, son mari et ses deux fils de 17 et 14 ans. Selon la police scientifique, des traces de nitroglycérine ont été retrouvées sur leurs mains et sur les gants de vaisselle.

Il fallait un bouc émissaire, et ces Irlandais (même pas affiliés à l’IRA) étaient tout trouvés. Des grands gamins stupides, des familles trop modestes pour qu’on leur prête attention. Père et fils sont emprisonnés dans la même cellule. Les autres ne les aiment pas, mais ce n’est pas le goulag, les cellules sont ouvertes le jour, les détenus peuvent se réunir, jouer au puzzle (trempé dans le LSD), lire et écrire des lettres, afficher ce qu’ils veulent. Gerry lie connaissance avec un rasta, opposé comme lui à « la colonisation » de l’empire britannique. Mais son père décline, une avocate se préoccupe de son sort, écoute les deux hommes. Le véritable auteur des attentats de l’IRA (Don Baker) est arrêté, emprisonné, il avoue son rôle dans l’attentat à la police, mais celle-ci ne veut pas se dédire et laisse en prison les innocents condamnés à tort. Il se fait respecter parce qu’il menace quiconque de lui faire la peau, ou de s’en prendre à sa famille à l’extérieur. Un surveillant chef en fait les frais. L’avocate Gareth Peirce (Emma Thompson), mise au courant des aveux du vrai coupable, va enquêter elle-même, jusque dans les archives de la police, obtenant une injonction du juge ; elle va dénoncer la négation des alibis, pourtant dans les procès-verbaux de la police, les hésitations de la police scientifique sur la substance qualifiée de nitroglycérine.

Mais le père va mourir en 1980, ce qui déclenche des manifestations et le procès en révision de 1989. La police est confondue et les détenus libérés par « non-lieu » – aucun policier de quelque grade que ce soit ne sera pourtant inquiété. Ni même le véritable auteur de l’attentat, condamné pour autre chose. Dans cette « affaire Dreyfus » anglaise des années 70 et 80, la raison d’État emporte tout. La justice est biaisée. Gerry Colon va mourir à 60 ans en 2014 d’un cancer du poumon : il a trop fumé, et pas que du tabac. C’est Tony Blair, alors Premier ministre, qui, en 2005, a présenté des excuses publiques pour cette erreur judiciaire. Heureusement que nous sommes en démocratie… Sous Poutine, Xi, Erdogan ou Trump, ce ne serait pas la même chose.

Un beau film de justice, avec un Daniel Day-Lewis en grande forme, en jeune imbécile porté par ses désirs et ses émotions.

Ours d’Or au Festival de Berlin 1994

Nommé sept fois aux Oscars et quatre fois au Golden Globes 1994

DVD Au nom du père (In the Name of the Father), Jim Sheridan, 1993, avec Daniel Day-Lewis, Emma Thompson, Pete Postlethwaite, Saffron Burrows, Mark Sheppard, Lancaster 2007, 2h12, anglais doubléfrançais, occasion 2,04, Blu-ray‎ L’Atelier d’Images 2021 €17,08

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin

Alexandre, après Jean et Pascal, cultive avec amour son jardin. Il raconte de multiples anecdotes sur sa famille, dont il avouera quatorze ans plus tard qu’il les a inventées. Mais le mensonge dit beaucoup de la vérité. Tout l’écrivain est là, dans cette capacité d’inventer une vérité, plus captivante que la vraie, croit-il. Pour ma part, je suis déçu. Autant faire un roman, sans se parer des noms de vrais personnages, ni dire que l’on parle de sa famille.

Car, quelle famille ! Des foutraques post-68, après avoir été anarchistes de droite, et auparavant encore collabos tout en finançant la Résistance… Comment ne pas avoir la cervelle tourneboulée d’une telle éducation, la baise surveillée par la grand-mère nommée l’Arquebuse, qui tient un registre détaillé de toutes les frasques sexuelles des Jardin depuis leurs 11 ou 12 ans. Elle avait même fait aménager au bord du lac Léman, dans sa propriété de Vevey, un cabanon pour invités où les adultères chics étaient bienvenus, notamment ceux des personnalités en vue de la politique et du cinéma. Quant au père du narrateur, Pascal le Nain jaune, il distribuait à pleines valises les fonds du patronat collectés par « Ambroise R. » – R pour Roux – estinés à arroser la droite comme la gauche.

Le médecin de famille surnomme les Jardin « double-rates », cet organe ayant une fonction immunitaire. Les Jardin ont en effet tendance à vivre hors de la réalité, à ne pas travailler, à baiser à tout va, à prendre leur plaisir où ils le trouvent. Ils réunissent autour d’eux, avant 1980 et la mort du père, une brochette d’amis et de relations plus ou moins décalés, que la matriarche encourage à se lâcher. Seule la bonne, Zouzou, garde un semblant d’ordre et de morale dans le lot où la fantaisie règne. Un ami est même sodomite et zoophile, prenant pour femme au sens physique une guenon héroïno(quadru)mane, après avoir sodomisé à 17 ans un collabo que la Résistance l’avait chargé d’arrêter. C’est dire le degré de délire…

« Tout, dans ce livre, mérite d’être vrai », préface l’auteur. C’est qu’il ne l’est donc pas – pourquoi le faire croire ? Pour la télé ? Reste un exercice de virtuose, d’anecdote en anecdote, toutes originales, hors des normes, inventées – plus vraies que nature, mais fausses car il s’agit d’une fiction. L’auteur narrateur fait même intervenir François Mitterrand, Maurice Couve de Murville, Claude Sautet, Alain Delon. Cela ne me fait pas jubiler ; je ne marche pas. Ce livre ne restera pas dans ma bibliothèque.

Alexandre Jardin apparaît comme un auteur décidément « léger », dans tous les sens du terme. Il a du succès, ce qui n’est pas un gage de qualité mais de complaisance. Sans cesse à se composer un personnage, à jouer un rôle tel qu’il se désire, il demeure, à 40 ans lors de la publication de ce roman, un écrivain de seconde zone qui se disperse au cinéma, dans les médias et dans de multiples associations. Il ne sait pas, il n’ose pas, écrire enfin un livre où il se livre, sans les bouffonneries exigées pour plaire.

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, 2005, Livre de poche 2007, 320 pages, occasion €1,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Romans d’Alexandre Jardin déjà chroniqués sur ce blog :

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

David Foenkinos, La délicatesse

Petit roman de confort écrit léger et qui prône l’anti-brutalisation tendance. La délicatesse à la française est ce ton de douceur dans les relations amoureuses, pas toujours orientées vers la baise torride des romances à la yankee. Nathalie erre, elle rencontre un François avec qui elle se sent bien – se sentir bien est le summum de la mode de notre temps. Ils se fiancent, tout va bien. Ils se marient, tout va bien. Cinq ans passent, ils retardent un enfant, trop bien dans leur état ; chacun travaille, c’est un état de bonheur permanent comme chantait l’autre.

Et puis paf ! Le drame. François qui a la mauvaise mode de courir avec de la bouillie entre les oreilles pour ne rien entendre, casque sur la tête en autiste trop bien dans son corps tout seul, se fait renverser par une camionnette. Coma, décès. Nathalie effondrée. Cette fois, elle n’est pas bien, elle erre à nouveau, elle ne « s’en sort pas ». Revenue au boulot, elle s’y investit comme jamais, comme une drogue, toujours cette propension à « être bien », même dans les addictions.

Charles, son patron, la drague, elle est indifférente ; Markus, un jeune suédois pas bien beau de la boite l’admire, elle l’embrasse sur un coup de chaleur. Elle fait cela pour « être bien », sans réfléchir. Markus est désorienté, lui qui a été moqué petit, bizuté ado, ignoré adulte. Il s’est fait tout petit, passe-partout, sans humour, indifférent aux autres. Et puis ça…

Cahin-caha, commence une autre histoire d’amour, où chacun veut être « bien ». Nathalie retrouve un équilibre à sa féminité orpheline, Markus trouve un avenir à sa virilité étouffée. Jusqu’à tout quitter pour être à deux, être bien à deux, on s’en fout des autres, au chaud sous la couette comme chantait l’autre (un autre autre).

Roman d’époque, où même Martine Aubry et Ségolène Royal font une apparition (!), où « la crise » – la sempiternelle crise qui jamais ne se résout car personne ne veut jamais qu’elle se résolve – encourage les gens à se réfugier dans l’entre-soi du couple, de la famille, des amis proches. C’est cela, la délicatesse, un air de ne pas y toucher, un frôlement de surface, les sentiments par les fleurs plutôt que par la racine.

Écrit court (les gens adorent), en chapitres encore plus courts (les zappeurs sont ravis), avec des inter-chapitres décalés souvent désopilants (les lecteurs respirent – et peuvent consulter leur smartphone). Un petit roman centré sur une femme (revanche d’époque) qui se laisse lire et fait passer un moment agréable. Malgré l’attention portée aux trois personnages principaux, le souvenir ne reste pas, ils ne sont pas longs en bouche comme on le dit d’un vin. On lit et on oublie. Mais c’est délicatement mené.

Pivot aurait aimé le livre, il a obtenu pas moins de dix prix (Prix Conversation, Prix des Dunes, Prix du 7e art, Prix Gaël Club, Prix littéraire des lycéens du Liban, Prix des Lecteurs du Télégramme, Prix Jean-Pierre Coudurier, Prix An Avel dans le vent, Prix Harmonia) et il est devenu un phénomène de vente en Folio avec plus d’un million d’exemplaires. Il est traduit en plusieurs langues, adapté pour la télé, arrangé en bande dessinée. Mais un écrivain qui est aussi musicien, dramaturge, scénariste et réalisateur n’est pas un véritable écrivain. Il est dans le zapping d’époque, qui effleure la surface des choses et des gens – ce qui plaît parce qu’il leur ressemble. Gageons qu’il ne passera pas à la postérité.

David Foenkinos, La délicatesse, 2009, Folio 2018, 224 pages, €8,50, e-book Kindle €8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin

Rynn, 13 ans, vit seule au bout d’une allée dans une petite ville côtière du Maine. Elle s’est installée quelques mois auparavant avec son père qui a payé un bail de trois ans, mais le père n’apparaît jamais, elle-même sort peu et ne fréquente pas l’école. Cela ne se fait pas dans les communautés américaines, férues de kermesses, matchs de foot et autres messes. L’agente immobilière Mrs. Hallet est intriguée. Cette femme autoritaire qui se croit propriétaire du coin puisque ses ancêtres s’y sont établis il y a deux siècles voudrait fourrer son nez dans la maison pour savoir. Lorsqu’elle va la voir en Bentley couleur foie de veau, elle trouve l’adolescente arrogante avec son accent anglais et son visage impassible. Elle la menace du conseil de discipline de la commune, qui peut envisager des mesures contraignantes d’assistance sociale.

Mais Rynn est futée : elle va consulter à la Mairie les dates dudit conseil, en prétextant un devoir à faire, et s’aperçoit que la vieille Hallet a menti sans vergogne, juste pour affirmer son emprise. Elle revient d’ailleurs pour voir son père et résilier le bail, mais il « est à New York ». Elle se contente en attendant de réclamer des bocaux à confiture, qui sont dans la cave, parce qu’elle veut faire de la gelée avec les coings qui mûrissent sur la propriété. Elle s’en empare sans vergogne, bien que la maison soit louée et que les fruits appartiennent en principe aux locataires. Rynn ne veut pas que la harpie aille dans la cave – on ne sait pourquoi mais on ne tardera pas à le savoir.

Pire est le fils détraqué sexuel de la Hallet. Franck a été pris plusieurs fois la main dans la culotte des petites filles et sa mère l’a mariée de force avec une bonniche flanquée de deux garçonnets pour faire taire les rumeurs. Franck Hallet profite d’Halloween pour venir tâter le terrain auprès de la jeune Rynn, heureusement que les deux gamins de 6 et 4 ans, déguisés en squelette et en monstre de Frankenstein, arrivent en courant du chemin…

La situation n’est guère tenable. Certes, Rynn affirme que son père traduit des œuvres et qu’il ne faut absolument pas le déranger, ou qu’il dort à l’étage, mais nul ne le voit jamais dans le village et les gens se posent des questions. Le policier municipal Miglioriti vient aux nouvelles ; il est sympathique et fait connaissance, impressionné par les livres de poèmes publiés par le papa. Mais il ne croit pas un mot de ce que lui dit l’adolescente. Comme il n’aime pas les Hallet (d’ailleurs, personne dans le coin ne les aime), il garde le silence mais surveille celle qu’il voit encore comme une enfant. Mais Rynn n’en est déjà plus une, ayant à se débrouiller seule après les événements familiaux qui l’ont conduite ici. Elle a un compte-joint avec son père à la banque, d’où elle peut retirer de l’argent pour vivre, ainsi qu’un paquet de travellers-chèques dans un coffre, qu’elle peut changer à sa guise sur sa propre signature.

Au début des années 1970, il n’y avait pas tous ces contrôles bancaires et l’anonymat existait encore. Aujourd’hui, il serait très difficile de vivre comme Rynn pouvait le faire. L’époque était aussi au sexe, et les tout juste pubères étaient incités au plaisir, c’était leur liberté. Ce pourquoi Rynn fait la connaissance de Mario le Magicien, un élève de deux ans plus âgé qu’elle, qui vient déplacer la Bentley de Mrs Hallet sur demande de son père garagiste. Il est d’une famille d’origine italienne nombreuse et a subi une attaque de polio qui le fait encore boiter mais, pour le reste, il a le ventre plat et musclé. Il va lier connaissance avec Rynn, fille unique d’origine juive, un contraste parfait. Ils feront l’amour, il l’aidera dans ses entreprises pour rester libre. Elle en tombera amoureuse.

Le parfum policier de cette œuvre (car il y a crimes) est accentué par l’atmosphère lugubre de ce bout de chemin isolé et de cette grande maison campagnarde dont les Hallet ont la clé. Ce sentiment de peur à la nuit, et d’inquiétude permanente pour le lendemain jusqu’à sa majorité, font de Rynn une adolescente attachante. Elle veut vivre à sa guise, selon les conseils de son père ; nul ne pourra l’en empêcher, même si Franck est séduit par ses pieds nus sur le paqruet ciré et sa silhouette gracile, et que Mario succombe à sa tunique marocaine blanche sous laquelle elle ne porte rien. Les personnages sont denses, ils ne sont pas des caricatures pour illustrer l’action, mais l’inverse : c’est l’action qui s’adapte à leurs caractères. Rynn joue tous les rôles, petite fille qu’on aimerait protéger, adolescente impertinente qu’on aimerait réduire, femme forte malgré sa solitude, maîtresse de maison bonne cuisinière, amoureuse transie.

Le dénouement est savoureux comme un financier au goût d’amande amère trempé dans un thé anglais infusé à la perfection.

Un film de Nicolas Gessner en a été tiré en 1976 avec l’inquiétant Martin Sheen en pervers et la délicieuse Jodie Foster, du même âge que l’héroïne, mais qui a fait doubler la scène nue par sa sœur de 20 ans (cela pour les esprits politiquement corrects). Je crains qu’il ne faille, comme souvent préférer le livre, plus dense, malgré le charme de la nymphette.

Laird Koenig, La petite fille au bout du chemin (The Little Girl Who Lives Down the Lane), 1973, Livre de poche 1987, 277 pages, occasion €2,70

Laird Koenig, Œuvres thriller Tome 1 : Attention les enfants regardent – La petite fille au bout du chemin – La porte en face – Les îles du refuge, éditions Le Masque 1995, 762 pages, occasion €4,45

DVD La petite fille au bout du chemin,‎ Nicolas Gessner, 1976, avec Jodie Foster, Martin Sheen, Alexis Smith, Mort Shuman, Scott Jacoby, LCJ Éditions & Productions 2013, français et anglais, 1h34, €12,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Jérémie Foa, Survivre

En quatre parties, une analyse de la situation des gens en cas de guerre de religion. Ne croyons pas que ce soit du passé, et que la querelle catholiques-protestants (1562-1598) soit de l’histoire ancienne. Nous l’avons revécue, cette querelle, avec les fascistes et les humanistes entre les deux guerres, puis avec les communistes et les libéraux après-guerre, jusqu’à la querelle entre « socialistes » et libéraux-démocrates juste avant Macron. Nous sommes, depuis Trump 2, dans une nouvelle guerre de religion, celle des universalistes et des souverainistes, autrement dit du droit contre la force.

C’est dire combien il importe de lire l’histoire et d’en prendre des leçons. Jérémie Foa cite Montaigne, aristocrate humaniste, adepte de la vie bonne à l’antique, qui a su nager entre les écueils des religions. Lui-même était-il croyant ? Peut-être. Il ne croyait pas en revanche aux dogmes assénés par l’Église, se contentant, sagement, de faire à Rome comme les Romains.

L’historien examine le « qui vive ? » de reconnaissance, qui est une allégeance à un parti. Tous ceux qui ne sont pas avec moi sont contre moi, il n’y a pas de nuances. Sauf que l’ennemi est invisible, il ressemble à vous et moi, d’où la nécessité de « dire », de donner le mot de passe, d’affirmer sa croyance. D’où, pour ceux qui gardent leur quant à soi, l’exigence du trompe-l’oeil, du déguisement, de l’apparence. C’est l’habit qui fait le moine, pas ce qu’il pense ou croit. Montaigne fait route un moment avec un « gentilhomme huguenot » qui contrefait le catholique, en affichant ostensiblement les marques. Le philosophe avoue avoir été dupé, il n’a rien vu. Donc un « art de la fugue », dit joliment l’auteur. « Réalisons, par expérience de pensée, un lent travelling sur la marche d’un passant à travers une ville sans nom, au hasard de l’été 1589 : à l’indifférence polie qui rythmait ses pas s’est substituée une vigilance accrue aux détails, à la physionomie des êtres, aux vêtements qu’ils enfilent ou tentent de masquer. Il interprète les marques sur les maisons ou les affiches des façades, tente autant que possible de faire bonne figure. Une hyper-correction imprime à sa posture quelque chose de rigide ou de gauche, tout occupé qu’il est à émettre les signaux appropriés (…) comme à dissimuler les indices néfastes » (introduction). Toutes routines « normales » sont questionnées pour survivre en temps de guerre civile. « Ce que disent la plupart des textes, catholiques ou réformés, c’est que, pour survivre en ces guerres, l’intelligence, l’astuce sont indispensables ».

Chacun marque son territoire, comme le matou qui pisse aux quatre coins. On affiche, on met en demeure, on perquisitionne pour être sûr, jusque dans le lit conjugal, intime de l’intime. Donc on se cache, telle est la guerre civile. On se méfie des voisins, des jaloux qui pourraient dénoncer pour en profiter. Les catholiques marquent hier d’une croix les maisons protestantes ; les communistes aujourd’hui peuplent les murs d’affiche pour affirmer leur présence (bien minoritaire). Les « communautés » se regroupent par quartiers, par immeuble. On débaptise les rues aujourd’hui au nom du « woke » pour marquer l’idéologie contemporaine. A l’inverse de ceux qui braillent, le tout venant se tait et s’invisibilise. Pour vivre heureux vivons caché.

Comme la situation est durable, le parti pris des choses s’impose. Le monde devient en poupées gigogne, l’extérieur ne présageant pas des intérieurs successifs. Ce qui induit, pour chacun « une hyper-vigilance », de calculer ses dires et ses actions, de dissimuler ses lectures non-admises, d’éviter d’écrire – les écrits restent – ou de garder des photos ou des vidéos dirait-on aujourd’hui. Elles sont éléments de preuve en cas d’accusation. « Comment s’orienter dans un monde où l’opinion, l’émotion et le mensonge ont plus d’influence que la vérité ? Quelle refuge à la sincérité espérée quand tous trompent sans vergogne ? » (introduction).Vaste question que l’actualité remet au goût du jour avec les vérités « alternatives » de Trump le trompeur et les approximations de Marine Le Pen, collabo du dictateur criminel de guerre Poutine…

La guerre civile de tous contre tous marque la langue, observe l’auteur, le prétendu ment : la religion réformée est « prétendue » réformée, le cheval de Troie n’est pas une statue votive mais une machine de guerre, la charrette de légumes et de farine dissimule de la poudre et des armes. Les éléments de langage sont repris en boucle, formant autojustification. « Les épreuves de force, qui caractérisent tout conflit de valeurs, impliquent sans cesse de grandir les uns ou de rabaisser les autres, de mentir, d’euphémiser, de disqualifier les gloires d’antan au profit des vedettes du jour, de dire l’indicible ou de taire l’insoutenable ». Il faut coder son discours pour le distinguer du standard. Une novlangue naît des troubles, les mots du pouvoirs ont un pouvoir. La paradiastole triomphe : « ce que vous appelez religion, je le nomme hérésie ». Le ministère de la Guerre est nommé ministère de la Paix et l’envahisseur Poutine le chantre de la fin des combats. Il s’agit « d’ébranler les évidences du donné », de donner le tournis pour qu’on ne puisse se fier à rien ni à personne, le mensonge côtoyant la presque vérité (comme sur les vaccins). « La dystopie d’Orwell dénonce une langue mécanique, forgée pour que ses récepteurs ne saisissent plus l’incompatibilité des mots prononcés, et puissent soutenir en même temps et avec la même conviction deux opinions antithétiques ».

D’où la nécessité, lorsque la guerre civile s’apaise, de recréer du lien par la langue : « enfin Malherbe vint » à l’issue des guerres de religions en France. « L’insécurité sémantique découle de l’ébranlement politique », écrit l’auteur. Une instance neutre pour poser les définitions communes des mots est nécessaire pour que chacun puisse se reparler en relative confiance, sans n’en penser pas moins. « La langue de Malherbe exige que le lexique ne puisse plus insulter ni trancher, que la colère du monde soit, en amont, corsetée par des mots froids – que la violence soit impossible à mettre en œuvre car impossible à mettre en mots. Malherbe ficelle ensemble modération politique, civilité sociale et sobriété littéraire. » Ce pourquoi il est nécessaire de toujours enseigner la langue, définir les mots, user du grammaticalement correct pour se faire bien comprendre. Qui n’a pas de vocabulaire parle avec ses poings, qui énonce n’importe quoi n’exprime rien que pour sa bande.

Les mots tuent, lorsqu’ils sont mal utilisés. Ainsi « les Hutus » – ethnie qui résulte d’une classification arbitraire du colonisateur, sans fondements historiques – ou « les Juifs » – qui sont aussi divers, pratiquants ou non, pro-Netanyahou ou non, que les autres citoyens. « Si la langue témoigne du dissensus ambiant, par un puissant effet retour, elle participe à l’identification, donc à la création des groupes qu’elle prétend observer. » Chacun est « assigné » à l’image que l’on se fait de son groupe, race, religion. La langue en devient « satanique ». « Entre métaphore animalière et litote, la langue fournit des armes assassines aux hommes. Mais, en même temps qu’elle s’attache à déréaliser les gestes du tuer, la langue des troubles perd en référentialité, (…) pour finir par ne plus dire exactement ce qu’elle souhaitait, oscillant des codes aux slogans… » On ne tue pas, on « dépêche », voire envoie à « la corvée de bois ». Et c’est « la commune humanité », dit l’auteur, qui expliquerait l’acharnement avec lequel les coups pleuvent, souvent au visage. « Le massacre est l’occasion d’enfin faire taire cette troublante similarité ».

La leçon des guerres de religion ? Elle est paradoxalement positive, écrit l’historien. « Si l’historiographie a beaucoup parlé, à juste titre, des massacres et de la brutalisation des mœurs, les affaires abordées en ces pages ébauchent une autre histoire, qui insiste davantage sur l’exigence de maîtrise de soi, sur le contrôle des émotions, le stoïcisme corporel indispensable pour surmonter l’épreuve. Loin d’être sanguin, l’homme des troubles est de sang-froid. » C’est la « force civilisatrice de l’hypocrisie », dit Jon Elster. Mensonges et secrets exigent argumentation, ruse et crédibilité. « Face aux fausses évidences, aux routines du paraître, les hommes des troubles bannissent la crédulité, promeuvent l’expérience, mènent l’enquête, pèsent, mesurent, comparent, accumulent les indices. L’arme la plus tranchante de ces guerres civiles, c’est la critique. » Ainsi l’individu s’affirme contre le collectif. Les personnes modulent leur propre image afin de ne montrer que ce qu’elles veulent. Pas de sincérité, mais du paraître, « le droit de ne pas tout dire sur soi ». Le montrer l’emporte sur le croire.

Aujourd’hui, nous sommes en plein dedans.

Jérémie Foa est ancien élève de l’école normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, agrégé d’histoire et maître de conférences HDR en histoire moderne à Aix-Marseille Université.

Jérémie Foa, Survivre – Une histoire des guerres de religion, 2024, Seuil, 352 pages, €23,00, e-book Kindle €14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Des vrais romanciers, selon Alain

Alain est un philosophe, et ses Propos sont courts, pas plus d’une page à chaque fois. Il embrasse donc de vastes sujets sans les développer, insinuant l’idée. Au lecteur d’en faire son miel et de la déployer.

Fin 1907, le romancier anglais Rudyard Kipling a reçu le prix Nobel de littérature. Alain en est content. Rien à voir avec « nos petits romanciers de quatre sous, couronnés par l’Académie française ». Qui se souvient encore, en effet, des romans de Mme Edgy, Mme Albérich Chabrol, M. Georges Lechartier, M. de Nions, M. Vanderem et Mme Marcelle Tinayre – tous lauréats de l’Académie en 1907 ? J’ai eu la curiosité de les rechercher : disparus à la trappe, du vent.

Pour Alain, Kipling n’est pas un sot, or les lauréats français le sont. « Et à quoi peut-on reconnaître un sot ? À ceci, qu’il n’explique pas quand il faudrait et qu’il explique quand il ne faudrait pas. » Les choses naturelles comme le courant d’air ou le mouvement du tournebroche sont ignorés des sots – pas de Kipling. Les sots s’attachent à la « psychologie », le lecteur saura tout sur les rouages du cerveau qui pense et aime, sur l’engrenage de ses désirs. Mais rien sur l’engrenage des événements et leur place dans le grand Tout du monde. Chez Kipling, il le saura. Ses décors ne sont pas de carton.

Le « petit romancier », à l’inverse du grand, « vous compose un caractère, d’où il fait sortir, hélas, des pensées, des projets, des actes. C’est faux comme une confidence, et même bien plus ; car dans une confidence, il y a vraiment des yeux qui regardent. Dans Kipling, au contraire, je retrouve l’homme tel que je le vois. » Les mots et les actes qu’il évoque sont pris dans le mouvement du monde, et pas hors sol, composés en salon. « Quand ils parlent, [les personnages de Kipling] on sent bien que leurs mots ne sont que les pauvres signes d’une grande et terrible chose, comme seraient les mouvements d’un baromètre dans un cyclone. »

Je ne sais comment traduire en conseil concret ces propos aux écrivains. Peut-être faut-il qu’ils soient réellement eux-mêmes ? Et qu’il aient quelque chose de vrai à dire ? Qu’ils créent des personnages vivants qu’ils aiment ? Et qu’ils les fassent agir comme eux-même agiraient ?

Pas facile d’être Kipling, ni Alain. Mais le premier nous fait vivre, et le second réfléchir.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle

Sheila s’est mariée en 1982 à Allen Van Houte, avec lequel elle a eu deux filles. L’homme s’est déjà marié deux fois. Treize ans plus tard, elle est assassinée sur la commandite de son mari, qui la poursuivit d’une haine sans faille. Non qu’il aimait les enfants qu’elle lui a pris lors de leur divorce en 1987, mais il ne supportait pas qu’on lui résiste ou qu’on lui dise non. C’est donc l’histoire vraie d’un féminicide à la fin des années 90 que nous conte l’auteur, journaliste spécialisée dans les enquêtes de justice qui passionnent l’Amérique.

Allen est un pervers narcissique. Pas un psychopathe, au sens clinique du terme, mais quelqu’un dont l’enfance a été si massacrée qu’il n’a plus aucune empathie pour les autres. Il ne sait pas qui est son père, ce pourquoi il se choisira un nouveau nom, ce qui était très facile en Amérique. Il a choisi celui du personnage de Shogun, le roman populaire sur un samouraï blanc au Japon ; au XVIIIe siècle : Blackthorne. C’est sous ce nom qu’il a lancé une nouvelle société d’appareils médicaux, après avoir fait faillite à Hawaï à pillé le stock pour se relancer. Devenu millionnaire, tout lui semble possible, y compris son emprise sur son ex-femme et sur les deux filles, Stevie et Daryl qu’il a eues avec elle. Préférant les garçons, il leur a donné des prénoms de garçons. Cela ne l’empêche pas d’abuser sexuellement l’aînée avant qu’elle n’ait 7 ans. Ce fait n’a pas été condamné, ni clairement dénoncé, car, dans les années 1980 à 2000, la parole des enfants était sujette à caution et tout ce qui touchait la sexualité minimisé.

Allen croit que, puisqu’il a résisté aux mauvais traitements de sa mère et qu’il a finalement réussi une entreprise au Texas, tout lui est dû. C’est le syndrome du millionnaire arrivé, dont Trump est le dernier représentant. Les lois et le droit, il s’en fout. Seul compte son égoïsme sacré.

Il se remarie avec Maureen, avec laquelle il a deux petits garçons. Il aurait dû être content d’avoir divorcé et de vivre son bonheur dans cette nouvelle vie. Au lieu de cela, il ne cesse de harceler Sheila, son ancienne compagne, juste pour la tourmenter et la punir de l’avoir quitté pour mauvais traitements. Il va l’accuser de ses propres turpitudes, c’est-à-dire de fouetter ses filles sur les jambes, de leur donner des gifles, leur cogner la tête contre le mur. Cela n’empêche pas Sheila de cumuler courageusement deux emplois pour élever ses filles. Car leur père biologique refuse absolument de leur verser une pension alimentaire.

Mais la haine va plus loin. Il va commanditer « une bonne raclée » à sa femme, « et tant pis si elle meurt », déclare-t-il. Pour cela, il a demandé à un compagnon de golf qui, lui-même, va demander à un ami, qui contacte son cousin, un jeune assez benêt pour exécuter l’ordre sans réfléchir. Sheila, qui est partie vivre en Floride avec son nouveau mari Jamie et leurs quadruplés de deux ans, est tuée à son domicile en plein jour, devant les petits. Leur sœur aînée Stevie les retrouve tout nu et tout couverts de sang, pleurant auprès de leur mère morte.

Le procès va durer un certain temps, Allen s’entourant d’une brochette d’avocats très chers. Mais les procureurs de l’État comme les procureurs du FBI, puisque le crime s’est passé dans un autre État, vont s’acharner à dénoncer les manipulations d’Allen, ses mensonges et son implication dans le crime.

Allen Blackthorne sera finalement condamné deux fois à la perpétuité, ce qui n’a pas grand sens pour nous, mais qui en a un aux États-Unis, au cas où un vice de procédure annulerait la première condamnation. Il sera tué en prison par un gang à 59 ans, en 2014 (ce qui n’est pas dans le livre).

Ce fait divers a passionné l’Amérique et la journaliste Ann Rule en a fait un livre, selon son habitude et son talent. Ce n’est pas un thriller puisque l’on connaît la fin, mais, sauf quelques passages un peu longs sur les premiers temps d’Allen puis sur les détails du procès. Car tout est minutieusement détaillé dans ce livre de journaliste, de façon maniaque pourrait-on dire, car les Américains sont très pointilleux sur le droit. Soucieux de leur liberté, ils veulent d’infinies précisions quant à la pertinence de l’application d’une loi à leur encontre. Ce juridisme n’est pas toujours facile à rendre agréable à la lecture, mais ce récit dans l’ensemble se lit très bien.

Ann Rule, Jusqu’à ton dernier souffle (Every Breath you Take), 2001, Michel Lafon Poche 2022 ou occasion Livre de poche 2005, 441 pages, €7,60, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Les enquêtes d’Ann Rule déjà chroniquées sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

La guerre du feu de Jean-Jacques Annaud

Tout commence comme un camp scout, le feu allumé dans la nuit, la meute emmêlée dans l’abri sous roche. Les amis proches dorment enlacés et se font des papouilles. Au matin, les plus jeunes vont au ruisseau à moitié nus prendre leur bol d’eau et se débarbouiller, occasion de s’enfiler dans l’euphorie du réveil.

Tout change brutalement lorsqu’une horde voisine vient attaquer à coups de massue les êtres vulnérables, puis la tribu sous l’abri. Car nous sommes, dit-on, il y a 80 000 ans, et pas dans un camp de vacances. Ce sont des Homo erectus tout poilu, simiesques et jaloux. La tribu des Wagabou veut voler le feu des Oulhamr néandertaliens. La force gagne sur le droit, et les Oulhamr, décimés, doivent fuir en emportant un ou deux blessés – qui vont succomber en route. Les loups, alléchés par l’odeur du sang, s’en donnent à cœur joie. La petite bande survivante se réfugie dans les marais, où le gardien du feu les rejoint, non sans risque de choir dans un trou d’eau et de noyer la flamme fugitive, conservée dans une lanterne ouverte. Las ! Lorsqu’il les rejoint, le feu s’est éteint, faute de combustible sec.

Dès lors, le vieux chef mandate les plus vigoureux de la tribu Oulhamr pour aller quérir le feu, soit dans la nature s’il y a un incendie, soit en le volant à d’autres hommes. Naoh (Everett McGill), Amoukar (Ron Perlman) et Gaw (Nameer El-Kadi) se mettent en route. Ce sont des Néandertaliens, mais le film leur donne exprès une allure de singe, soi-disant pour que le public reconnaisse ses propres préjugés et « aime ». Les préhistoriques se dandinent et sont vêtus en loques de pauvres bêtes non cousues ; ils portent des bâtons qui ont plus l’air destinés au feu qu’à se défendre. Un couple de tigres à dents de sabre les poursuit et veut en faire son repas. Les trois se réfugient sur un arbre rachitique durant des heures, perchés inconfortablement, sans rien à manger que les feuilles qu’ils dépouillent. Un instant de sommeil, une branche qui craque, et l’un d’eux se retrouve par terre, affolé de remonter au plus vite. Mais les tigres sont partis, lassés. Ils ont choisi un autre restaurant.

Les trois Oulhamr voient de loin fumer un foyer. Ils n’ont rien mangé depuis la veille et le gibier qui fuit les fait saliver. La tribu Kzamm, elle aussi néandertalienne, fait cuire des morceaux. Deux Oulhamr font diversion pour attirer les Kzamm tandis que Naoh part voler le feu. Il y parvient, mais se fait attaquer par un puissant Kzamm qui, dans la lutte, lui bouffe les couilles qu’il garde à l’air, à l’écossaise. C’est l’Ivaka Ika (Rae Dawn Chong), prisonnière Homo sapiens toute nue et couverte de boue, capturée pour être mangée, qui se délivre de ses liens et vient faire allégeance au mâle dominant Oulhamr. Son compagnon juvénile, un bras déjà croqué, n’a pas survécu. Elle applique des plantes écrasées sur la blessure de Naoh et, plus tard, lui taillera une pipe pour savoir si tout est réparé. Le jeune mâle, qui n’avait jamais vu ça, est conquis. Malgré les autres, il accepte qu’Ika les suive, et empêche que ses copains la baisent. Il se la réserve pour lui tout seul. Une rencontre avec une harde de mammouths met en fuite les Kzamm poursuivants, car Naoh a l’intelligence de soumettre au chef de la harde, une poignée d’herbes tendues en guise d’hommage.

Mais il doit rapporter le feu, tandis qu’Ivaka veut rejoindre sa tribu. Dilemme. Lorsqu’elle part un matin, il la suit, au grand dam de ses compagnons, qui ne peuvent que lui emboîter le pas. Aux abords de la tribu Homo, Noah s’aperçoit qu’ils vivent en village, des cahutes faites de bois entrecroisés sur lesquels des peaux protègent de la pluie. Mais un marais protège l’endroit, et le rustre s’y enlise, n’ayant aucune conscience. Il est délivré par les Sapiens Ivaka, qui rient de le voir en position inférieure. Tous babillent en langue inconnue, inventée dit-on par Anthony Burgess, l’auteur d’Orange mécanique. Pas de sous-titres, d’ailleurs cela ne vaut pas la peine. Les Néandertaliens communiquent par des grognements d’orang-outan, des criailleries de chimpanzé et quelques onomatopées de gorilles soulignées de gestes éloquents. Les Ivaka, plus évolués, parlent car ils sont Sapiens, mais leurs comportements dit bien assez.

Après avoir été nourri, l’Oulhamr est invité fortement à engrosser une « vénus » callipyge, comme celle trouvée à Willendorf. Cela pour le bien de la tribu, trop endogame, qui doit renouveler ses gènes. Et il est vrai, on ne le savait pas à l’époque du roman de Joseph Henri Rosny aîné (dit J.H. Rosny avec son frère Séraphin), La Guerre du feu, paru en 1909 – ni à celle du film, sorti l’année de la gauche au pouvoir et des mammouths du PS, que des Sapiens se sont croisés avec des Néandertaliens (même si c’était 30 000 ans plus tard). Il en subsiste des gènes résiduels dans notre génome. En revanche, les Erectus (style Tautavel) avaient disparu depuis au moins 120 000 ans. Les Sapiens Ivaka apprennent au Néandertalien Oulhamr leurs techniques avancées : l’art de peindre son corps, la construction d’abris, se laver dans l’eau claire, orner son cou, les sentiments pour une personne, fabriquer une poterie primitive (ce qui n’est pas avéré par l’archéologie avant au moins 60 000 ans plus tard). Ils savent surtout produire le feu en frottant deux bâtons (dans les milieux humides, l’étincelle de silex est plus efficace).

Les deux compagnons de Naoh sont capturés de la même façon, en s’enlisant dans le marais. Ils sont bizutés et reconnaissent Naoh, déguisé en Ivaka, tout nu sauf, cette fois, un cache-sexe, et le corps peint de boue. La nuit, Gaw et Amoukar l’assomment car il ne veut pas venir avec eux. Ika, qui connaît l’amour, contrairement aux néandertaliens selon le film, les suit. Elle les aide à trouver le chemin entre les fondrières. Gaw, entendant un couinement dans une grotte s’avance par curiosité et trouve un ourson. Sa mère, ulcérée, le lacère comme elle peut et Gaw est sérieusement blessé, mais pas mort (ce qui n’est guère réaliste). Son ami si proche Amoukar le porte sur ses épaules.

A proximité de leur clan, Aghoo (Franck-Olivier Bonnet) et ses frères, veulent leur voler le feu pour avoir du prestige auprès du clan. Mais Naoh et Amoukar ont appris auprès des Ivaka à fabriquer autre chose que les épieux rudimentaires des néandertaliens. Ils les tuent à distance à l’aide des propulseurs de sagaies (qui n’existaient pas il y a 80 000 ans, mais seulement 40 000 ans plus tard…). La tribu exulte lorsqu’ils rapportent le feu dans sa lanterne ouverte : Aaahhh ! Le gardien du feu s’en empare mais, toujours aussi niais, tombe à l’eau – et le feu s’éteint : Ooohhh ! Les survivants sont désespérés.

Mais Naoh a appris auprès des Sapiens à faire naître le feu. Il s’y essaie maladroitement, vite remplacé par Ika, qui réussit sans peine. Aaahhh ! Ainsi Néandertal a-t-il évolué grâce à Sapiens, suggère le film comme le roman. Une belle histoire qui n’a pas grand-chose de vrai, selon les restes archéologiques. Néandertal s’est éteint parce que Sapiens lui a plutôt ravi ses territoires de chasse, et parce qu’il était plus social, donc plus intelligent collectivement.

C’est dire que ce film n’est PAS un documentaire sur la préhistoire, mais une fiction tirée d’un roman On savait alors peu de choses sur les homininés anciens et le roman de 1909, comme le film de 1981, amalgament dans une bestialité grossière les diverses branches du genre Homo, sans souci des dates, ni de la vraisemblance. Il y a 80 000 ans, les Homo n’étaient pas des singes échappés des arbres, comme la caricature des cons (servateurs) le voulait, niant la science de Darwin au profit de la croyance biblique. Ils étaient à l’inverse des êtres sociaux qui avaient un langage autre que de grognements, enterraient leurs morts depuis 20 000 ans déjà, savaient tailler savamment le silex et user d’outils et d’armes en os. Contrairement à ce qu’affirme le réalisateur pour se défendre, aller dans le sens des croyances n’est PAS de la pédagogie à l’usage des masses. La société française en 1981 était-elle moins « évoluée » que celle de 2025 ? Ou fallait-il préparer les gens à « croire » plutôt qu’à vérifier, à préférer le mythe et la belle histoire à la vérité scientifique ?

Le film d’Annaud, trop près du roman de Rosny, use plus de l’imaginaire collectif que des connaissances archéologiques. Le roman, pour sa part, a suscité nombre de vocations, dont celle du grand préhistorien Henry de Lumley, fouilleur de Tautavel et du Lazaret, qui avait 9 ans lorsqu’il l’a lu à Marseille, lorsque son collège a été bombardé et qu’il a dû rester à la maison. Même chose pour le préhistorien François Bordes, à 11 ans. L’histoire reste une aventure, située loin dans le temps. Y est condensée toute une série de comportements humains acquis progressivement : le rire, l’hygiène, l’amour de face qui fait jouir sa partenaire (par frottis du clitoris), les sentiments, l’usage du feu, la construction, les armes. Si les dialogues sont surtout des borborygmes ou des glapissements, la musique de Philippe Sarde ponctue avec bonheur les moments dramatiques, d’horreur ou de joie. Ika est enceinte et Naoh la prend contre lui pour regarder la lune – début d’une religion et d’un avenir. Le triomphe de la volonté.

César 1982 du meilleur film et meilleur réalisateur

Saturn Awards 1982 du meilleur film international

DVD La guerre du feu, Jean-Jacques Annaud, 1981, avec Everett McGill, Rae Dawn Chong, Ron Perlman, Nameer El-Kadi, Gary Schwartz, Gaumont 2021, 1h36, €13,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Archéologie, Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Argoul d’après le Chat de Mistral IA

J’ai eu la curiosité de savoir ce que les chattes pensent de moi en interrogeant l’IA française Mistral. A noter que la chatte j’ai pété américaine est nettement moins précise sur la même question.

Le résultat est ci-après, c’est assez encourageant.

Vous reconnaîtrez cependant le style neutre, voire administratif, de l’IA, analogue aux commentaires de synthèse qui fleurissent sur Amazon par exemple. Sur Mistral IA, des questions plus précises sur le blog donnent des résultats satisfaisants, fondés sur le blog lui-même. ChatGPT tente d’élargir à des sources extérieures, ce qui n’est pas toujours adapté, à cause de l’homonymie du nom argoul.

Catégories : Non classé | Étiquettes : , , , , ,

A.J. Cronin, Les années d’illusion

Le roman le plus optimiste de l’auteur, qui met en scène son parcours favori, tiré de son expérience personnelle : comment un jeune écossais, travailleur méritant, parvient à devenir docteur en médecine malgré ses handicaps, sociaux et physiques.

Duncan Stirling a eu une poliomyélite à 12 ans qui lui a atrophié le bras gauche. Il a compensé en travaillant bien à l’école, toujours devant Euen Overton, le fils du hobereau. Mais il n’a pas comme lui l’avenir tout tracé. Son père, ancien secrétaire du conseil de la commune, a été viré pour cause d’alcoolisme il y a des années, et l’ambition de sa mère, qui a subvenu aux besoins du ménage, est qu’il reprenne la place une fois ses études finies. Mais le jeune garçon ne l’entend pas de cette oreille.

Il veut devenir médecin car il a le don de soigner. Pour cela, il lui faut obtenir une bourse, mais il y a des centaine de candidats pour trois lots seulement. Tant pis, il va oser, tenter sa chance. Malgré sa mère, à qui il désobéit et qui le bannit de la maison séance tenante, en vieille rigide d’un autre âge ; en dépit des moqueries d’Overton et de Margareth, la jeune fille qu’il aime et qui se laisse courtiser, tout en ne voyant, en pleine égoïste, que le fric et la position sociale. Duncan peut-il les lui assurer ? Moins qu’Overton. Donc… aucune chance. Le lecteur verra combien elle est punie.

Duncan part à pied à la ville, à plusieurs dizaines de kilomètres. Il couche dans un buisson, puis la pluie – inévitable en Écosse – se met à tomber et il échoue piteusement, complètement trempé, dans une grange où Jeanne, la fille du docteur du coin, le découvre et le convie à venir se sécher. Le vieux docteur lui trouve du caractère, il le loge et le nourrit, l’encourage pour la bourse.

Et le jeune homme va l’avoir, non sans affres et regrets des erreurs qu’il a pu faire aux examens. Il va pouvoir étudier la médecine, sa vocation. Comme il loge pas cher dans une minuscule chambre au-dessus du port, dans une famille de pêcheurs, il fait la rencontre d’Anna, venue d’Autriche exercer ici. Il découvre qu’elle est très connue et qu’elle a dû s’exiler, probablement à cause du nazisme qui monte et parce qu’elle est juive. Mais c’est une chirurgienne célèbre. Sous ses dehors froids et rationnels, elle encourage Duncan. Elle irait bien au-delà de l’amitié, malgré la différence d’âge, mais Duncan tient à sa Margareth.

Elle lui prouve cependant son amour par l’opération qu’elle tente sur son bras, en chirurgienne avertie. Il va enfin pouvoir en retrouver l’usage et cesser de se morfondre de ce handicap qui l’empêche d’agir naturellement et l’inhibe en société. Il devient docteur, il s’affirme, il fait des remplacements, il réussit des guérisons.

Mais le pacte faustien qu’il a signé avec Anna exige qu’il l’aide dans sa recherche ; ils forment un tandem parfait à la fondation Wallace. Le poste de directeur va se libérer et Anna pousse Duncan à être candidat. Il coiffera sur le poteau le don Juan imbu de lui-même et fat d’Overton et il fera du bon travail. Mais les circonstances – et le caractère du jeune homme – vont contrarier cette fausse ambition.

Duncan a toujours voulu soigner d’abord, la recherche en éprouvettes et statistiques passant ensuite. Le poste de directeur d’une clinique de recherche ne le satisfait pas ; il ne se présente pas au dîner de présentation où il doit se faire connaître des membres du conseil. Il part au contraire dans la montagne soigner le vieux docteur, écrasé sous un bâti de chantier du barrage hydroélectrique qui s’est effondré. Il a la colonne vertébrale cassée et on ne lui donne que quelques heures à vivre. Mais Duncan met toute sa science pour le sauver – et y parvient, gagnant le respect de tous.

Margareth, qu’il a cru aimer, n’est qu’une écervelée qui a préféré la richesse et la société et, deux ans plus tard, elle s’en repend. Son mari Euen Overton court les filles sans aucun respect pour elle et ses airs de mijaurée. Duncan, à qui elle fait de nouvelles avances, la repousse. Il va épouser Jeanne, la fille du vieux docteur, et reprendre sa mission de soigner les gens de la montagne. Il reste ami avec Anna, mais lui laisse la direction de la clinique et la recherche. Son bonheur est ailleurs, à sa place, là où il aime.

Leçon de l’ambition qui n’accomplit pas. Suivre sa voie vaut mieux que « réussir » socialement en n’étant point heureux. Ni l’argent, ni la célébrité, ne font le bonheur. On ne le trouve que dans l’accord avec soi-même, ses aspirations profondes et son milieu aimant. Un beau roman.

Ce roman a fait l’objet d’une série télévisée en 1977 par Pierre Matteuzzi.

Archibald Joseph Cronin, Les années d’illusion (The Valorous Years), Livre de poche 1956 réédité plusieurs fois, 256 pages, €8,40

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de Cronin déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or

Il y a presque deux mille ans, en 54 de n.e. (comme on dit désormais en woke), Néron prend le pouvoir. Malgré lui – il n’est que le fils d’Agrippine, femme ambitieuse qui a épousé le faible empereur Claude. Celui-ci a eu un fils, plus jeune que Néron, Britannicus, que le demi-frère devenu demi-dieu fera assassiner. Cette BD historique retrace l’histoire des Romains, fertile en opportunisme, corruption, trahison, débauche et meurtres.

Le tome 1 voit l’empoisonnement de l’empereur Claude par des champignons dont il était avide. Son épouse gauloise Agrippine a comploté avec son médecin grec Xénophon pour le faire empoisonner par Locuste. Il commençait en effet à regretter d’avantager son fils adoptif Néron, 17 ans, en défaveur de son fils biologique Britannicus, pas encore 14 ans. Agrippine le lasse et il voudrait épouser à la place son amante Lollia Paulina – mère de Lucius Murena (personnage fictif), adolescent ami de Néron. Claude rédige l’acte de répudiation qu’il présentera le lendemain au Sénat. C’est le moment pour Agrippine d’agir. Elle le fait sans faiblesse. Le jeune Britannicus suivra son père rapidement dans l’au-delà.

L’album est cru et réaliste, la nudité des esclaves, celle du jeune Britannicus dans son lit, ou de l’impératrice faisant l’amour, est montrée telle qu’elle est. La violence des tueries entre gladiateurs n’est pas éludée, tandis que les banquets sont plutôt édulcorés, omettant clairement les esclaves éphèbes. L’album se situe dans le courant néo-réaliste des séries comme Romeou Vikings, où la réalité historique est documentée, la fiction ne servant que de support à raconter l’histoire. Un bel album, séquencé selon des procédés de cinéma, prélude à une solide série.

Néron, mal aimé par sa vraie mère et confronté au constant spectacle de la cruauté et de la trahison, lui qui était sensible et plutôt poète, va finir mal – comme on sait. Superstitions, trahisons, terreur et violence étaient au menu il y a deux mille ans. Ils reviennent sous Trump, qui se croit désormais béni de Dieu parce qu’une balle l’a seulement frôlé. Dans l’une des premières planches de l’album, le dieu Hermès apparaît à Néron, nu et dans sa gloire, pour lui dire : « Le monde est une scène prête à t’entendre, cela ne tient qu’à toi. Mesure ton ambition à celle des divinités. Ne recule pas devant les possibilités, la crainte, la pusillanimité des hommes. Toi aussi, tu seras un dieu. Si tu le désires vraiment. » Trump, comme lui, n’a plus de limites.

Le sénateur ancien Médecin du Monde Claude Malhuret, dans une philippique célèbre contre Trump, est devenu une star aux États-Unis, devant le silence incompréhensible des Démocrates et de la presse américaine. Il évoque au Sénat le « dictateur doublé d’un traître » Trump, « Washington devenue la cour de Néron, empereur incendiaire », flanqué de son « bouffon sous kétamine » (et ketchup !) Musk. Son discours redonne de l’honneur à notre République, réaffirme les Lumières et dit clairement aux dictateurs d’aller se faire foutre. Ce qui est très réjouissant.

A nous désormais de prendre en main notre ambition de rester libre. La (re)lecture de Murena peut y contribuer, suscitant notamment le débat parmi les jeunes.

BD Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or, 1997, Dargaud, 48 planches, €13,95, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Flattez toujours, conseille Alain

La lecture de Sterne, dans son Voyage sentimental, fit songer Alain en 1907 à la flatterie. L’auteur a voulu voir jusqu’où on pouvait aller en une soirée à flatter quelqu’un sans cesser de lui plaire. En général, tout excès finit par indisposer – mais pas dans le cas de la louange. C’est même tout le contraire !

« Il fit l’épreuve sur trois personnes qui n’étaient pas sans mérite ; il commença par les écouter, ce qui est une flatterie très agréable ; ensuite il en redemanda ; et enfin il les reconnut supérieurs comme ils voulaient l’être, sans restriction ». Et plus il exagérait, plus le flatté y trouvait du plaisir. Pour ma part, je me méfie toujours des compliments, ils cachent une quête de reconnaissance, ou un service à demander. Flattez et vous serez flattés, aimez et vous serez aimés. Sauf quand l’hypocrisie fait jouer un rôle, difficile à tenir dans la durée… Ce pourquoi il vaut mieux rester vrai.

Mais en politique, dans les administrations, les entreprises, dans les milieux où la concurrence est féroce comme chez les littéraires, les diplomates, les médias, la flatterie marche toujours. Coucher aussi, mais c’est aller plus loin, donner de son corps en plus de la langue ; il y faut une disposition particulière. « Bref, pour avoir été trois fois flatteur dans cette soirée, et impudemment flatteur, il se fit trois amis, trois vrais et fidèles amis, qui ne l’oublièrent jamais et lui rendirent mille services sans qu’ils le demandât. Voilà de ces terribles histoires, dont le sel est bien anglais. » Humour ? Ironie plutôt, car il est amer de constater que jouer un rôle fait plus avancer qu’être simplement soi. Les gens aiment qu’on se soumettent.

Tout le monde aime les éloges, tout critique le sait, et l’auteur de ce blog particulièrement. Lorsque je rends compte d’un livre ou d’une œuvre d’un vivant, les quelques restrictions que je peux formuler sont prises comme des attaques en règle. Un mouvement d’humeur engendre une pensée rétractile, un ressentiment d’instinct, comme si j’avais touché la chair. Les auteurs seraient-ils vaniteux, narcissiques, imbus d’eux-mêmes ? Pas vraiment, ou pas tous ; mais ils ont livré leur cœur et leur âme dans le livre, et ne pas les suivre aveuglément leur fait mal. Même si la raison l’emporte avec le temps et que, réfléchissant, ils admettent les critiques. Mais convenons qu’il y faut une force d’âme qui n’est pas le tempérament le plus courant.

Comment être « diplomate » et n’avancer une critique qu’après moult louanges ? Ou balancer le mauvais par le meilleur en alternant les remarques ? De fait, rien n’y fait : « On dit bien qu’il y a un art de louer ; c’est vrai, mais il tient en cette règle simple : louez toujours sans restriction », conclut Alain. D’où la force du commercial, celui qui présente tout le monde comme son « meilleur ami », l’auteur le plus génial qu’il ait jamais lu, le livre qui ose dire ce que personne n’ose…

Chacun croit qu’il a le jugement bon, alors qu’il n’est relatif qu’à lui-même, à sa condition et à son moment. Une bonne part des auteurs ne lisent jamais les critiques, préférant ignorer ce qu’on dit d’eux pour éviter une épine parmi les roses. Mais est-ce ainsi que l’on grandit ? Que l’on se grandit ?

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Eric Ambler, La croisière de l’angoisse

En janvier 1940, l’ingénieur en chef d’une usine d’armement britannique Graham est convié à Istanbul pour adapter de nouveaux canons à la flotte turque, face aux menaces de guerre. Contrairement à la Première guerre, la Turquie ne s’est pas mise aux côtés de l’Allemagne, devenue nazie. Elle reste neutre, mais d’une neutralité armée. Comme l’URSS contre le Japon, le pays déclarera la guerre à l’Allemagne… en 1945, par opportunisme, pour être du côté des vainqueurs. Cette neutralité permet aux Anglais de vendre des armes sans vergogne.

Il est curieux de faire voyager un si important personnage pour l’armement anglais, alors quela guerre est déjà déclarée depuis septembre 1939. D’ailleurs, des espions nazis vont tenter d’assassiner Graham, très naïf envers ces menaces. Après sa mission, alors qu’il a toutes ses notes dans la tête pour faire fabriquer ce qu’il faut, le représentant de sa firme en Turquie, un Russe du nom de Kopeikin, l’invite à dîner, puis au cabaret. Graham est fatigué et voudrait se retirer à l’hôtel, mais il n’en est pas question. Curieux aussi de s’afficher aussi ouvertement en public lorsqu’on est un personnage sensible. Au cabaret, il danse avec une entraîneuse qui lui fait remarquer un homme au complet froissé qui ne cesse de l’observer, puis est présenté à « Josette », une danseuse serbe qui fait sa tournée avec son mari José.

Au retour à l’hôtel, il n’a pas sitôt ouvert la porte de sa chambre qu’une balle lui frôle la joue, puis une seconde le blesse à la main droite. Il crie, tombe, et le tueur envoie une troisième balle qui se perd sur le mur, avant de s’enfuir par la fenêtre. Il faisait sombre, le couloir était mal éclairé, la silhouette de sa cible était peu distincte, d’où son ratage. Graham est sonné. Le directeur de l’hôtel lui suggère de ne pas appeler la police, de toutes façons il ne pourrait pas décrire son agresseur, il serait retardé par toute une paperasse, attirerait l’attention sur lui qui doit prendre un train le lendemain matin, et ce serait une mauvaise publicité pour l’hôtel. Graham se rend à ces raisons, mais téléphone à Kopeikin, qui vient le voir aussitôt.

Contrairement à ce que l’ingénieur croit, l’affaire est grave. Ce n’est pas un vulgaire cambrioleur surpris qui a tiré, puisque rien n’a été volé et que la valise, fermée à clé, n’a pas été ouverte : c’est un tueur qui veut supprimer l’ingénieur, conseiller de la marine turque. Kopeikin a prévenu le chef de la police secrète Haki, et le colonel les convie à venir le voir immédiatement en taxi. Un espion allemand, Moeller, a été vu à Sofia en compagnie d’un tueur à gage roumain bien connu des services, Banat. Sur les photos de divers espions qu’il lui montre, Graham reconnaît immédiatement l’homme au complet froissé qui l’observait au cabaret. C’est probablement lui, Banat, qui a voulu le tuer. Pas question que Graham prenne le train, lieu clos avec multiples arrêts qui permet d’assassiner quelqu’un avec facilité.

Il est aussitôt inscrit comme passager sur un bateau, le Sestri Levante, petit cargo italien qui assure la liaison entre Istanbul et Gênes pour le fret, acceptant une dizaine de passagers pour moins cher que les autres moyens de transport. Les avions sont exclus depuis la Turquie à cause de la guerre. Graham prendra en Italie le train jusqu’à Paris, puis obtiendra un visa pour Londres. Il faut se souvenir que l’Italie fasciste de Mussolini n’entrera en guerre contre la France qu’après la reddition de juin 1940. En janvier de cette même année, on pouvait encore voyager d’un pays à l’autre. Le service secret turc s’est assuré que les autres passagers du cargo ont tous pris leurs billets plus de deux jours avant la tentative de meurtre, et que leurs passeports ne sont pas fichés. Graham peut donc être tranquille, une fois le bateau sorti du port. Sauf qu’il n’en est rien, évidemment, et que Banat monte même comme nouveau passager lors d’une escale, sous un nom d’emprunt.

Tout le sel de l’histoire est concentré sur la croisière, les manigances, les intrigues et la peur qu’elles engendrent. Au fond, peu importe le décor et les pays belligérants, on s’en fout comme de l’an 40, cela pourrait se passer n’importe où et en dautres circonstances. Ce qui compte est le ressenti psychologique des personnages. Graham en perd sa raison froide puisque sa vie est menacée ; il lie amitié avec un vieil Allemand, le professeur Haller, qui lui raconte interminablement ses recherches sumériennes, et avec un commerçant en tabac turc, Kuvetli, puis avec un couple de Français, les Mathis. Il retrouve comme par hasard Josette et son José, et flirte avec la première, qui l’incite à « l’acheter » pour une semaine lorsqu’ils seront rendus à Paris.

Mais aucun personnage n’est ce qu’il paraît, et les confidences sont au risque et péril de celui qui les fait. Une mère italienne et son fils, beau jeune homme de 18 ans, raconte que son mari a péri lors du récent tremblement de terre turc, mais il a été en fait fusillé. N’est-ce pas louche ? Kuvetli dit n’avoir jamais mis les pieds à Athènes, qu’il veut visiter avec Graham en insistant bien, mais parle couramment grec. Etrange. José est un mari jaloux, mais consent à louer sa femme pour payer l’hôtel… Et pourquoi l’épouse du vieil allemand ne sort-elle presque jamais de sa cabine ?

Rien de probant ne peut se passer durant la croisière, il y a trop de monde présent et les cloisons sont minces, on entend tout. En revanche, une fois arrivé à Gênes… Les espions finissent par se dévoiler carrément et à proposer à Graham un marché : il aura la vie sauve s’il fait ce qu’ils disent. Il est prêt à accepter, mais un espion turc, qui se révèle lui aussi, le met en garde : ce marché est pour l’endormir, il sera bel et bien tué, façon la plus nette et la plus rapide de régler la question, qui reste d’empêcher la flotte turque d’obtenir ses nouveaux canons. Alors, que faire ? Tout est là. Tout est toujours là.

Graham, maladroitement, va se débrouiller pour déjouer tous les plans. La psychologie est reine dans ce thriller, l’action secondaire, même s’il y en a. Ce pourquoi ce roman a traversé le siècle, il se lit encore avec bonheur.

Eric Ambler, britannique devenu ingénieur avant d’être écrivain, puis lieutenant-colonel d’artillerie durant la Seconde guerre mondiale et producteur de cinéma, est décédé en 1998 à 89 ans. Il reste un maître de l’espionnage en version littéraire.

Ce roman a fait l’objet d’un film par Norman Foster et Orson Welles en 1943 sous le titre Voyage au pays de la peur.

Eric Ambler, La croisière de l’angoisse, 1940, Points Seuil 1985 (réédition 1997), 273 pages, occasion €1,92

DVD Voyage au pays de la peur (Journey into Fear),‎ Norman Foster et Orson Wellesavec Dolores Del Rio, Joseph Cotten, Orson Welles, Ruth Warrick, Everett Sloane, 1943, Éditions Montparnasse 2004, anglais sous-titré français, 1h08 €14,68

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

Basilique de la Gran Madre à Turin

Longeant le Pô, j’avise en face la basilique célèbre de la Gran Madre de Dio et je désire la visiter. Les autres rechignent à traverser le pont et commencent à retourner pour ne pas être en retard. J’y vais donc seul.

Elle est de style néoclassique, érigée en 1831 par F. Bonsignore pour célébrer le retour des Savoie après l’invasion de Napoléon. La Vierge est une immense statue de marbre au-dessus de l’autel. Une fontaine centrale recueille les pièces des fidèles dans un bassin d’eau.

a

a

a

a

FIN

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , ,

Beetlejuice de Tim Burton

Un film horrifico-comique qui nargue « la Mort » par la dérision ; une bouffonnerie adaptée à la mentalité yankee. Un jeune couple un peu niais occupe leur maison du bonheur américain, îlot isolé près d’un village campagnard de Nouvelle Angleterre. En revenant d’une course, la femme veut éviter un chien qui passait par là et défonce le tunnel en bois qui protège du pourrissement de la pluie un pont en bois sur la rivière. Après avoir hésité, la voiture chute à l’envers et les deux jeunes se noient. Le chien, qui faisait contrepoids, avait quitté la planche qui maintenait l’équilibre…

Adam (Alec Baldwin) et Barbara (Geena Davis) se réveillent chez eux, mais ne peuvent en sortir, ils sont devenus des fantômes. Personne ne peut les voir. En lisant le Manuel des récents défunts, découvert sur leur table après leur décès, le couple sait comment accéder à l’après-vie. Adam dessine à la craie une porte sur le mur de briques. Dehors, il y a le désert, et un gigantesque ver des sables (comme dans Dune), qui cherche à dévorer tout ce qui bouge. C’est l’enfer. Ce monde éternel est une immense bureaucratie où les morts ont des conseillers… qui leur conseillent de gérer eux-mêmes (à l’américaine) leur non-vie au-delà. Ils sont condamnés à hanter leur maison durant 125 ans, dit Junon (Sylvia Sidney), leur guide d’au-delà.

Le lieu ne tarde pas à être vendu et c’est un couple new-yorkais, Charles (Jeffrey Jones) et Delia (Catherine O’Hara) qui emménagent avec force meubles design et sculptures de l’épouse. Car Charles a fait fortune avant son surmenage qui l’a conduit à cette campagne, et sa seconde femme se pique d’être artiste. Ils amènent avec eux la fille du premier mariage de Charles, Lydia (Winona Ryder, 17 ans au tournage), une ado gothique qui s’habille de noir, se maquille en noir, voit tout en noir. Sauf qu’elle peut voir les fantômes, puisque c’est dans sa croyance. Adam et Barbara ne tardent pas à s’en faire une alliée, après avoir vainement tenté de condamner la porte du grenier où ils se sont réfugiés. En utilisant les draps coûteux du nouveau couple, ils se déguisent en fantômes. Ainsi Lydia les photographie car, si l’on peut voir les draps, ils n’ont pas de pieds. Elle montre les photos à ses parents, qui ne croient pas aux fantômes.

Otho (Glenn Shadix) le décorateur qui accompagne le couple est aussi snob qu’eux et veut tout redécorer en contemporain, murs mauves, salle de bain vert pré, meubles nouveaux. C’est l’horreur. La quotidienne, pas la surnaturelle. Pour se venger et tenter de les faire quitter la maison, Adam et Barbara vont se déguiser en monstres – sans effet puisqu’on ne les voit pas – puis tenter, sur les conseils de la conseillère d’au-delà rencontrée en enfer, de faire bouger les choses, s’envoler les draps, et ainsi de suite. Rien n’y fait chez les sceptiques.

En désespoir de cause, le couple décide de faire appel à Beetlejuice (Michael Keaton), qui fait sa pub à la télé (ah, l’attraction commerciale de « la télé » dans les foyers yankees !). Junon leur a déconseillé, c’est son ex-assistant qui a mal tourné et qui se veut « bio-exorciste ». Mais l’attrait du défendu est irrésistible pour Barbara (ornière très biblique de la mentalité yankee), et elle taraude son Adam de faire ce qu’elle désire. Ils l’invoquent en prononçant trois fois son nom, le délivrent de sa tombe au cimetière maquette qu’Adam a constitué dans le grenier (en gamin jamais grandi). Beetlejuice se révèle grossier, esbroufeur, capable de tout – en bref un gamin de 2 ans égoïste et vantard, un Trump aux cheveux en pétard et au déguisement de clown. Son nom signifie jus de scarabée et d’ailleurs il en croque, lorsque de tels insectes passent à sa portée.

Beetlejuice réussit quelques « tours » pendables, faire danser les invités malgré eux, leur précipiter à la gueule leur cocktail de crevettes comme autant de doigts, faire apparaître un serpent sadique, les faire s’envoler au plafond… Mais les snobs « adorent » ça, c’est tellement tendance. On comprend aujourd’hui pourquoi les Ricains ont voté Trump ! Charles pense même à en faire de l’argent, une attraction touristique, pas moins. Otho conduit une séance de spiritisme avec le manuel pour prouver à l’associé investisseur de Charles que la maison est vraiment hantée. Otho a découvert le Manuel pour récents décédés et le lit avec application. Pour faire apparaître Adam et Barbara, qui ne veulent pas devenir clowns à touristes, il prononce un exorcisme à l’aide des vêtements de mariage laissés dans l’armoire – tout ce qui reste des biens terrestres, le reste ayant été donné à l’Armée du salut (on jette volontiers, chez les gaspilleurs yankees). Le sort fonctionne et les costumes reprennent vie, se regonflent des corps revenus d’au-delà. Mais la décomposition est accélérée.

Lydia demande alors l’aide de Beetlejuice, qui boude d’avoir été chassé. Mais pour agir dans ce monde sans être invoqué – comme pour obtneir la nationalité américaine – il lui faut épouser quelqu’un. Ce sera donc Lydia, qui a l’âge nubile. Elle accepte pour sauver ses amis, sans penser qu’ils sont déjà morts et que rien de pire ne peut encore leur arriver. Tout le monde est convié au « mariage » mais Adam, Barbara comme Lydia cherchent par mille tours à le retarder. Finalement, le ver des sables survient, par la porte ouverte sur l’au-delà par Barbara, et dévore Beetlejuice. Ouf ! L’ado qui voulait mourir est sauvée et les fantômes deviennent de quasi parents, palliant le manque d’attention de ses parents juridiques. Ils l’aident aux devoirs, écoutent ses peines de cœur, tandis que les snobs vivent leur vie en laissant Adam et Barbara tranquilles. Quant à Beetlejuice, il se retrouve dans la salle d’attente de l’enfer, où il tente de piquer le ticket mieux placé d’un sorcier réducteur de têtes. Qui la lui réduit derechef. Il n’avait déjà pas tant que ça de cerveau…

Un bon divertissement typiquement américain, avec hantise de l’au-delà, bouffonneries de salon et situations perverses – sans jamais parler de sexe. Recette du succès : ne jamais ennuyer et tout de suite passer à autre chose. On rit.

Mais la technique des effets spéciaux a remplacé l’atmosphère psychologique des films noirs qui prennent trop la tête. Il n’y a ni histoire, ni personnages, seulement un script d’un quart de page (comment faire déloger les gêneurs) et des êtres plats de carte à jouer (l’Eve menée par ses désirs, l’Adam niaiseux qui suit comme un toutou, l’Artiste snobissime méconnue, l’homme d’affaire surmené qui ne pense qu’au fric, le « décorateur » gras et inverti qui se croit un « goût » supérieur…). Une débauche de « moyens », est-ce mieux que la subtilité pour faire rire ?

Oscar des meilleurs maquillages 1989

Saturn Award du meilleur film d’horreur 1990

Tim Burton a donné une suite en 2024, Beetlejuice Beetlejuice.

DVD Beetlejuice, Tim Burton, 1988, avec Michael Keaton, Alec Baldwin, Geena Davis, Winona Ryder, Catherine O’Hara, Warner Bros. Entertainment France 1999, français, italien, anglais, 1h32, €7,45, Blu-ray €7,60

DVD Beetlejuice 1 et 2, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé français, allemand, néerlandais, 3h13, €24,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu

« Une fois de plus, le devenir du monde se décide en Asie centrale ». Car la région est un carrefour planétaire des rêves impériaux. Nationalisme, communisme, panturquisme, panislamisme, orthodoxie, s’y croisent et s’y affrontent. Avec l’aiguillon du commerce pour contrer une éventuelle fermeture du détroit de Malacca, et l’avidité pour les matières premières et l’énergie.

Historien, spécialiste de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est professeur à l’Institut catholique de Paris, chercheur associé à l’IRIS et directeur de la revue Asia Focus. Il parle le mandarin et a beaucoup arpenté depuis des décennies ces pays dont il commente les intérêts géopolitiques. Je dois ajouter, à titre personnel, qu’il est cultivé, bon vivant et très sympathique.

Après un chapitre sur « l’imaginaire » de cette Asie centrale, depuis Alexandre le Grand jusqu’au « rêve soviétique », un chapitre sur les « mythologies politiques » avec entre autres « le coran de Tachkent », « le tombeau de Timour », « lobservatoire astronomique d’Ouloug Beg à Samarcande », le soufisme, un chapitre sur le « thème très ancien » des routes de la soie, où l’eurasisme s’avère un néo-conservatisme anti-moderne qui rencontre le rêve chinois comme le rêve de l’islam. Le chapitre IV explore la rencontre des mondes chinois et musulman, la résistance des Ouïghours et l’ethno-nationalisme han, et les offensives stratégiques chinoises vers le Moyen-Orient.

Arrive enfin « le Très grand jeu », qui fait l’objet du chapitre V. Il adapte au XXIe siècle le Grand jeu théorisé par l’officier britannique Arthur Conolly en 1840 et illustré par Rudyard Kipling dans son roman Kim, publié en 1901 et Peter Hopkirk dans Le grand jeu. Le tsar Pierre 1er de Russie vise l’accès aux mers chaudes, au Caucase et aux richesses minières de l’Afghanistan. Il se heurte aux ambitions anglaises de conserver ouverte la route des Indes et de contenir le Heartland, zone pivot des continents eurasiatiques, théorisée par le géographe Mackinder à Londres en 1904. La domination de l’Eurasie serait la clé de la suprématie mondiale et le Royaume-Uni, puissance maritime, ne pourrait conserver sa suprématie en Asie du sud-est. Bien que Poutine ait repris cette théorie et vise à reprendre l’influence soviétique sur l’étranger proche de la Russie, en marginalisant l’Europe, c’est surtout Pékin qui voit une convergence avec ses propres intérêts économiques, géopolitiques et stratégiques. D’où le nouvel « Axe » Pékin-Moscou-Téhéran pour tenir la région.

Le chapitre Vi examine dix « vues de » : Pékin, Téhéran, New Delhi, Ankara, Islamabad, Moscou, Riyad, Doha, Bruxelles, Washington. Chaque capitale a son propre angle de vue sur l’activisme de la Chine. Le chapitre VI analyse les « amis et ennemis » des différents pays de l’Asie centrale, et le suivant les heurs et terreurs des chocs d’idéologies dans la région : la répression des minorités chinoises avec le Xinjiang comme « Palestine chinoise », le terrorisme islamiste, les partisans d’Asie centrale, les errances du Peace building américain, les théories du complot en Chine, la guerre idéologique contre l’Occident, et les (dé)routes de la soie – qui investissent mais endettent, et assujettissent…

L’empire du milieu noue des relations avec l’empire russe, l’empire turco-mongol dont les ambitions renaissent, et l’empire iranien qui n’a jamais abandonné la recherche d’une influence régionale. Les « routes de la soie », comme on dit en Occident, sont le moyen d’assurer vivres et énergie par la voie terrestre, tandis que les détroits peuvent être bloqués ou contrôlés par la marine américaine, jusqu’ici supérieure sur les mers. « Capter les ressources du monde » est l’objectif chinois pour alimenter sa gigantesque économie. « C’est un projet de société qui est à l’œuvre à travers les Nouvelles routes de la soie : rendre à la Chine son rang de grande puissance mondiale. En cela, les NRS constituent un projet d’affirmation de puissance et la volonté pour Xi Jinping que son pays n’ait à subir aucun risque de secousse sociale lié à des pénuries alimentaires ou énergétiques. »

Il existe une convergence entre le conservatisme national han et le conservatisme religieux islamique, tout comme avec le nouvel impérialisme Russe de Poutine. Alexandre Douguine ne dit pas autre chose que le parti communiste chinois ou l’imam iranien : il s’agit toujours de conserver la société traditionnelle dans ses mœurs et sa religion. Alexandre Douguine « est influencé par la Révolution conservatrice allemande (Carl Schmitt) et par la Geopolitik (Karl Haushofer) ainsi que par le traditionalisme intégral (René Guénon Julius Evola). (…) Ce sont tous des antimodernes. » Pour la Chine, la religion est un « néo-confucianisme (…) aujourd’hui réhabilité au nom de l’ordre moral et social comme marqueur identitaire distinguant la Chine du monde occidental ». L’idéologie commune reste travail, famille, patrie.

Il s’agit d’un sharp power, un pouvoir de taraudage de chacun des pays par une vision commune. Contrairement au soft power, qui agit par envie et imitation, le sharp power agit par le bas, par les peuples, qui veulent conserver leurs habitudes, mœurs et traditions. Ce pouvoir « est à la fois intrusif dans l’imposition de ces normes discursives et d’un révisionnisme systématique en matière d’interprétation historique. L’objectif est simple : nettoyer le passé des scientifiques étrangers (…) sur le sol chinois, récupérer un patrimoine que l’on fait sien, et in fine rehausser le rôle primordial de la Chine dans le développement des civilisations de l’Eurasie ». C’est ainsi que l’impérialisme chinois tente de s’imposer dans les divers pays de la région, renouant avec « l’empire mongol », « vision totalitaire associé au souvenir de sanglantes conquêtes, visant à prendre le contrôle des différentes routes commerciales entre la Chine et le monde méditerranéen ». Car « Le projet des nouvelles routes de la soie montre ainsi un tout autre visage. C’est celui d’une sinisation à marche forcée des régions de l’ouest proches de l’Asie centrale, suivant en cela un processus au long cours. »

Les empires ont trouvé un ennemi dans « l’Occident », représenté surtout par les États-Unis de l’universalisme et du woke, mais en utilisant le prétexte anticolonial dont le souvenir reste brûlant dans les pays jadis occupés par l’Europe. Comme si les Chinois et les Russes d’aujourd’hui ne colonisaient pas leur étranger proche… La faillite des États-Unis depuis 2001 et l’époque de George Bush junior encourage ces impérialismes à relever la tête. Il n’existe plus une seule superpuissance, mais de multiples, qui tentent de s’allier provisoirement sur des intérêts précis, et la Chine tente de les fédérer sous sa bannière grâce à l’Organisation de coopération de Shanghai.

Malheureusement, le dealer expert réélu à la Maison blanche tend à s’aligner par conviction anti-Lumières et par goût de l’argent à ces empires autoritaires ; il veut le sien, du Panama à l’Arctique. Il est pour cela prêt à piétiner ses alliés et à capituler devant la force, donnant raison à Poutine et à Xi Jinping avant même d’avoir « dealé ». L’Europe des libertés et des Lumières se retrouve isolée par la trahison du Bouffon foutraque yankee… D’où l’intérêt de comprendre les enjeux de l’Asie centrale, son pétrole et son gaz, ses terres rares, ses routes de commerce, l’hégémonie intéressée de la Chine. Ce livre y aide grandement.

Emmanuel Lincot, Le Très Grand Jeu – Pékin face à l’Asie centrale, 2023, éditions du Cerf, 275 pages, €24,00, e-book Kindle €17,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pinacothèque Agnelli à Turin

Le car nous conduit vers le Lingoto, dans la ville. Il s’agit d’un ancien atelier de Fiat construit par Giovanni Agnelli en 1915. Il a été reconverti en centre d’art en 1982 sous la direction de Renzo Piano pour abriter la collection de peintures des Agnelli.

Il s’agit d’une volonté de l’ancêtre pour présenter au public les œuvres acquises durant des années. Ce sont des Canaletto, des Matisse, un Picasso, des statues de Canova.

J’aime bien la Baigneuse de Renoir, de 1882, aux formes rondes et plantureuses dans un décor impressionniste.

J’aime moins le Nu couché de Modigliani, 1917, qui était une commande alimentaire.

En revanche, les Matisse me séduisent, comme toujours : Méditation, Michaella, Intérieur au phonographe, Branche de prunier… C’est à la fois décoratif, sensuel et optimiste. Des couleurs, des formes, des femmes.

Les Lanciers italiens au galop de Gino Severini en 1915 est peut-être une œuvre qui marque une date dans la peinture italienne, mais je n’apprécie guère le thème, la guerre, ni son futurisme enflé avec ces anonymes qui s’effacent devant leur fonction de brutes.

Quant au Picasso « période bleue », Homme appuyé sur une table, je ne l’aurais jamais acheté. Les formes y sont trop éclatées en carrés.

Un jeune gardien musclé en T-shirt noir moulant se prend très au sérieux, surtout lorsque que sonnent les détecteurs qui prouvent que vous avez approché à moins de 20 cm des œuvres. Il faut dire que la signalisation n’est pas évidente, malgré les espèces de parcs en métal qui tentent de vous en dissuader.

La piste 500, qui subsiste, servait à tester les petites Fiat, dont la fameuse Fiat 500. Une matrice en bois est exposée dans le hall.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Agatha Christie, Le flux et le reflux

« Il nous faut saisir le flot quand il nous est favorable », dit le poète (Brutus dans Jules César de Shakespeare). Agatha Christie en fait une intrigue que le subtil détective Hercule Poirot, un belge à guêtres et bottines pointues, aura du mal à élucider. C’est qu’il y a plusieurs meurtres, et peut-être pas du même meurtrier, bien qu’ils se rapportent à la même affaire…

La reine du crime nous propose un voyage dans le temps, le sien, celui du tout juste après-guerre, dans les clubs de gentlemen londoniens, des journaux qu’on lit à poignée le matin, des gros impôts des Travaillistes revenus au pouvoir qui laminent les classes laborieuses et moyennes, des femmes engagées durant la guerre et qui se retrouvent différentes, du personnel qu’on ne trouve plus, des petits villages perdus le long des trains à une cinquantaine de kilomètres seulement de la capitale.

Au Coronation club de Londres sous les bombes en 1944, le major Porter « retour des Indes » parle tout seul, en raseur de ces Messieurs. Poirot est le seul à l’écouter. Il évoque un ami à lui, Robert Underhay, peut-être mort des fièvres en Afrique, ou peut-être pas. Il avait fait un mariage malheureux avec une jeune Rosaleen de 20 ans. A cette époque, « se marier » était la seule façon de pénétrer une femme qui ne soit pas une pute ou une bonne. D’où la décision pressée – qui engage pour la vie. Disparaître, n’est-ce pas une façon de rendre sa liberté à l’épouse qui ne supporte pas la jungle, la chaleur, la poussière, les Noirs, et autres avantages de la vie en brousse ? Cet ami avait évoqué « Enoch Arden », le personnage qu’on croyait disparu et revenu des années plus tard – un poème d’Alfred Tennyson publié en 1864 que tous les collégiens connaissent.

C’est pourquoi en 1946, lorsqu’un fermier de Warmsley Vale vient trouver le célèbre détective qui a eu son portrait dans un magazine, il est intrigué. Un certain Enoch Arden vient de se faire assassiner dans l’une des deux auberges du village, et le fermier soupçonne qu’il serait peut-être ce frère soi-disant disparu au Nigeria. En question, l’héritage de leur oncle Gordon Cloade, décédé à 62 ans sous les bombes quinze jours après son mariage inespéré avec la veuve Rosaleen, jeunette de 24 ans. Laquelle a survécu au souffle, ainsi que son frère David – qui ne lui ressemble guère, dit-on. Le testament initial a été rendu caduc par le mariage, et un nouveau testament n’a semble-t-il pas été fait, à moins qu’il n’ait été détruit par le bombardement.

Toute la famille vivait plus ou moins au crochet de cet oncle Gordon, fort riche, qui avait promis à ses deux frères et à sa sœur de les aider leur vie durant. Or la fortune revient à l’épouse, en l’absence de dispositions formelles. Celle-ci est une petite jeune fille apeurée, veuve deux fois, assez bête et sans culture. Elle dépense en robes qui ne lui vont pas, faute de goût, et en manteau de loutre qui fait chic. La famille ne lui en veut pas, c’est le destin et la loi, mais soupçonne son frère David d’être avide. C’est un aventurier dans l’âme, ado attardé qui a fait merveille dans les commandos durant la guerre mais a du mal à se réadapter à la vie civile. Il est sans cesse aux limites de la loi et a semble-t-il peu de scrupules.

Est-ce lui qui a tué Enoch Arden à coups de pelle à charbon dans sa chambre d’auberge ? C’est bien son briquet en or qu’on a trouvé sous le cadavre, mais il ne portait aucune empreinte… La veuve, sans ciller, déclare ne pas reconnaître son ancien mari dans le cadavre qu’on lui présente, et même n’avoir jamais vu cet homme. Dit-elle la vérité ? Elle a fait du théâtre étant très jeune… Le commissaire Spence enquête, mais avance peu ; Hercule Poirot agite ses petites cellules grises, et l’intrigue prend forme peu à peu. Le coupable n’est évidemment pas celui qu’on peut soupçonner, encore que. Les horaires des trains et les subtilités techniques du téléphone de ces années-là fournissent matière à réflexion, tandis que les ressentiments des floués de l’héritage et les portraits de famille donnent matière à penser.

Revenir aux classiques fait du bien, parfois.

Ce roman a fait l’objet de plusieurs adaptations télévisées au Royaume-Uni et en France.

Agatha Christie, Le flux et le reflux (Taken at the Flood), 1948, Livre de poche policier 2023, 254 pages, €7,40

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Basilique de la Superga de Turin

Le car nous emmène vers la basilique Superga, un bâtiment du XVIIIe siècle perché à 670 m d’altitude sur les contreforts des Alpes au-dessus de Turin. Elle fut commandée par le prince Victor–Amédée II après un vœu qu’il avait fait à la Vierge, si les princes gagnaient la bataille durant le siège de Turin en 1706 par les armées de Louis XIV. Vœu qui fut réalisé. L’architecte est Filippo Juvarra une fois de plus. Il a fait du baroque : deux clochers de 60 m, rotonde à coupole de 75 m, chapelles latérales à hauts-reliefs de marbre et maître-autel central surmonté d’un haut-relief de la Vierge en marbre de Carrare par Bernardino Cametti, sculpté à Rome en 1729. Le groupe de chérubins en marbre est d’Antonio Tandardini.

Nous commençons par visiter les tombeaux des rois et reines de Savoie, situés en sous-sol et accessibles avec un billet particulier. Il est « interdit de photographier » mais personne ne contrôle. Une débauche de gamins nus en marbre s’ébattent joyeusement parmi les cercueils. Ils sont symboles de vie. À l’inverse, des crânes grimaçants, en marbre eux aussi, rappellent la mort. Quatre statues des quatre vertus cardinales humaines (prudence, tempérance, force et justice) flanquent le tombeau central. Elles rappellent les sept vertus catholiques avec ces trois autres que sont la foi, l’espérance et la charité. Des garçons de pierre d’âge scolaire et des éphèbes flanquent parfois les tombeaux en plus des bébés putti – tous fort beaux évidemment, issus de l’antique.

Nous ne sommes que quelques-uns à monter au dôme car les quelques centaines de marches de l’escalier à vis étroit rebutent nombre de troisième âge. Il nous faut acheter un billet spécial, puis faire la queue à l’extérieur en attendant de constituer un groupe d’une dizaine de personnes, enfin d’attendre que le groupe précédent soit redescendu car l’escalier est trop resserré pour que l’on puisse s’y croiser.

Nous avons depuis le haut un panorama sur toute la ville. Il fait grand soleil et faible brume, c’est magnifique. Nous distinguons le fleuve Pô et la rivière Dora, la tour rectangulaire de la banque San Paolo qui domine tout et, plus discrètement, la flèche couleur de muraille de la Môle. Des cloches se mettent à sonner dans le campanile lorsque nous sommes tout près.

Sur le parking se rassemblent de vieilles Lancia, ainsi que des cyclistes tous habillés de collant noir et jaune fluo, flanqués d’une grosse moto dont le conducteur fait l’important. Il s’agit probablement d’un rallye de dimanche.

a

a

a

a

a

a

a

a

a

a

a

a

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Regardez la vie différemment, conseille Alain

En novembre 1907, il pleut. Mais Alain ouvre son parapluie et ne s’en préoccupe pas plus avant. Pourquoi, en effet, maudire ce sale temps et gémir contre les chaussures qui vont prendre l’eau ? Ce qu’on ne peut éviter, il faut s’y faire, et ne pas ajouter du mal aux maux. « Il y a pourtant assez de maux réels ; cela n’empêche pas que les gens y ajoutent, par une sorte d’entraînement de l’imagination ».

L’imagination, tout est là, portée par le discours. Mettre des mots sur les maux, c’est déjà les exagérer, faire une caricature des faits, formater dans des cases préparées ce qui vous arrive. L’a-t-on assez entendu, ce prof qui dit, selon Alain, « instruire de jeunes brutes qui ne savent rien et qui ne s’intéressent à rien ». On le répète assez aujourd’hui, sans savoir que c’était déjà le cas en 1907. Et de se plaindre que c’était mieux avant !…

Est-ce bien raisonnable ? N’est-ce pas crier pour éviter de penser ? Qui sont ces jeunes brutes ? Ne faudrait-il pas tenter de les comprendre ? S’ils ne savent rien, d’où cela vient-il ? Des parents qui sont trop égoïstes, qui ont trop de boulot, adultes médiocres et qui reproduisent leur médiocrité ? De la société qui ne s’intéresse qu’au fric, des médias qui ne voient que l’émotion et le scoop, de la télé qui attise la concurrence et monte en boucle n’importe quel propos de mémère, des jeux vidiots qui abêtissent comme une drogue ? Il n’est pas vrais que « les jeunes », en tas, sans discrimination, ne s’intéressent à « rien ». Ou alors ce « rien » est formé de tout ce qui vous intéresse vous, prof, et pas ce reste qui peut intéresser la jeunesse.

Au fond, peut-être ne savez-vous pas enseigner ? Peut-être vous réfugiez-vous dans « le manque de moyens » et le « pas assez formé », qu’on entend à longueur d’antenne si l’on écoute les médias, bien complaisants avec vos lamentations syndicales sur les postes (et foutre du Budget !) et vos jérémiades de pauvres petits fonctionnaires jamais assez payés ? Comme si d’autres métiers étaient mieux lotis : les infirmières à l’hôpital, les policiers dans les banlieues, les juges sous la paperasse, les vendeurs qui travaillent le soir, les chauffeurs de train le dimanche – et ainsi de suite. « Remarquez une chose, dit Alain, c’est que cela est sans fin, et que tristesse engendre tristesse. Car, à vous plaindre ainsi de la destinée, vous augmentez vos maux, vous vous enlevez d’avance tout espoir de rire, et votre estomac lui-même s’en trouve encore plus mal ».

Comment aller mieux si vous ne vous aimez pas vous-mêmes ? Pourquoi avoir choisi ce métier, autrement que pour de mauvaises raisons, s’il vous insupporte ? « Un auteur ancien a dit que tout événement a deux anses, et qu’il n’est pas sage de choisir pour le porter celle qui blesse la main. » Pourquoi ne pas sourire, au lieu de grimacer ? C’est une disposition d’esprit de percevoir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Une disposition que les aigris, les haineux, les faibles, ne savent pas prendre, préférant attendre tout de l’État, tout en s’en méfiant comme de la peste ; préférant payer moins d’impôts, en réclamant toujours plus de prestations ; toujours jaloux des autres « qui ont plus et pas moi ».

Alain cite Marc-Aurèle, l’empereur philosophe : « Je vais rencontrer aujourd’hui un vaniteux, un menteur, un injuste, un ambitieux bavard ; ils sont ainsi à cause de leur ignorance. » De quoi penser peut-être que les enseignants qui ne cessent de récriminer (pas tous, mais ceux que l’on entend le plus) sont de vrais ignorants : injustes, menteurs, vaniteux, ambitieux bavards ? Ce serait dommage pour ce métier qui transmet l’avenir aux êtres qui se forment au présent.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Chapelle des Marchands de Turin

Nous visitons ensuite, sur rendez-vous, la chapelle des Marchands au 25 de la via Garibaldi, une congrégation laïque mais pieuse de banquiers et mercanti constituée en 1663. C’est du baroque 17e avec de grands tableaux d’histoire sainte, des statues monumentales en bois peint de six pères de l’église qui ont l’air de marbre mais qui sont de bois (peint). Ainsi qu’un autel tout doré aux putti tout nu réalisé par Juvarra puis par Emanuele Buscaglione, l’architecte de cour de la Maison de Savoie. Il semble que les hommes d’église adoraient les jeunes garçons nus : il y en a partout autour d’eux. De quoi susciter toutes les tentations pour ceux qui s’étaient interdit de femmes. Des reliquaires de saints flanquent l’autel dont le crâne d’un des saints Philippe (il y en a beaucoup !). Ils sont flanqués de putti dorés, à poil comme de bien entendu.

Ce décor de couleurs et de faste est très matériel et je songe que les Italiens semblent n’accéder au sacré que par la somptuosité de la matière. Ils sont loin de l’intellectualisme des pères de l’Eglise ou d’un Pascal, par exemple. Il leur faut de la chair, du marbre, de l’or, de quoi voir et toucher, des peintures de la vie. Au plafond, une fresque de ciel de Stefano Maria Legnani où triomphe le Paradis avec Dieu le Père en majesté, comme distribuant les choses à ses enfants. Sur les murs onze tableaux de même taille mais réalisés par des peintres différents qui mettent en scène la naissance du Bambin et l’adoration des Rois mages. La congrégation célèbre sa fête annuelle le jour de l’Epiphanie, le 6 janvier.

Le douzième tableau est conservé dans la sacristie. C’est le plus vieux tableau peint pour la congrégation par Guglielmo Caccia dit Moncalvo, une Présentation du bébé Jésus aux mages.

Il y a aussi un calendrier « perpétuel » (sur 4000 ans en fait), créé en 1832 par un Italien qui fit Polytechnique à Paris, Giovanni Amedeo Plana. Son secret réside dans des cylindres de mémoire qui tournent, cachés dans le cadre, et que l’on nous montre en le retournant.

a

a

a

a

a

a

a

a

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

L’armée des douze singes de Terry Gilliam

Gros succès en son temps pour ce film de science fiction d’il y a trente ans. Il faut dire qu’il parle d’un virus mortel qui éradique cinq milliards de terriens en un rien de temps, l’année 1997. Échappe d’un laboratoire, comme très probablement le virus chinois, mais pas par inadvertance : par la faute d’un terroriste en col blanc, le chercheur aigri du labo travaillant dans le privé pour la Défense.

Mais cela, personne ne le sait, puisque les protagonistes sont morts. C’est pour cela que, dans le futur de vingt ans, les 1 % survivants réfugiés loin sous terre décident d’envoyer dans le passé un mauvais garçon, prisonnier mais vigoureux et observateur. Ils veulent savoir d’où le virus est parti et quelles sont les causes de son apparition. L’espion doit appeler une boite vocale pour rendre compte. James Cole (Bruce Willis, qui joue très bien les abrutis) doit se renseigner sur l’armée des douze singes, organisation terroriste qui envisage de libérer le virus, selon un message laissé par une femme. James est un cas psychiatrique, il revoit sans cesse dans ses cauchemars le meurtre par balle d’un homme dans l’aéroport de Philadelphie. Il l’a vécu enfant, il était lui-même cet enfant. Quant à l’homme tué… le spectateur apprendra qui il est.

La technologie n’est guère au point : viser le passé n’est pas très fiable. Voilà que James se retrouve non pas en 1996, mais en 1990. Erreur technique. Il est très vite arrêté par la police et enfourné en hôpital psychiatrique pour ses délires sur le futur. Le séduisant docteur Kathryn Railly (Madeleine Stowe) le soigne. Contrairement à ses collègues masculins, et sans doute séduite par la carrure mâle du patient, elle cherche à comprendre. James, assommé par les médicaments, est coaché à l’intérieur par le déjanté Jeffrey (Brad Pitt, excellent en taré). Il apprend que le garçon est fils du scientifique qui travaille sur les virus, dont celui qui va agir. Jeffrey croit que son père veut supprimer l’humanité, ce qui lui paraît tout à fait génial. Il hait la société de consommation, et l’enfermement des bêtes dans les zoos. D’ailleurs, tout ce qui dépare de la Norme est mis en cage : les fous, les marginaux, les criminels, les bêtes. Ne serait-ce pas la société qui serait folle ?

Avec l’aide de Jeffrey, James s’évade. Repris, il est mis en cellule d’isolement, attaché seul dans une cave obscure. Mais il disparaît mystérieusement. Il a été « rappelé » dans le futur, et les humains au présent ne peuvent l’imaginer. Après avoir été interrogé, il est renvoyé dans le passé. Il atterrit en pleine Première guerre mondiale, encore une erreur. Il y croise son codétenu du futur José (Jon Seda) ! Entre les tranchées, il se fait tirer dessus et prend une balle dans la cuisse.

C’est cette balle que le médecin psychiatre Kathryn va extraire après avoir été prise en otage par James, renvoyé dans le futur exact de 1996 cette fois, et qui veut en finir avec cette mission absurde. Il veut retrouver avec son aide Jeffrey, car il croit qu’il sera l’auteur de la pandémie qui doit se déclencher dans quelques semaines. Le garçon a été réintégré dans la société et prépare en secret un coup de terrorisme vert : libérer les animaux du zoo de la ville. Cette « armée des douze singes », selon un conte pour enfants, doit tourner en dérision la société humaine.

Le docteur Railly convainc James qu’il est sujet à des hallucinations et que le futur n’existe pas, sauf dans son esprit. Il finit par s’en persuader, car qui est fou ou sain d’esprit ? En même temps, elle-même finit par douter car le monde se décompose et va dans le mur. C’est la disparition du petit Richard dans un puits de mine, que James qualifie de canular car le gamin s’est caché dans une grange – ce qui s’avère un peu plus tard ; c’est la balle qu’elle extrait, expertisée, qui prouve qu’elle vient de 1917. Elle prend contact avec le père de Jeffrey pour le mettre en garde : que son fils n’ait surtout pas accès aux virus du laboratoire. Le savant (Christopher Plummer) se dit qu’il est peut-être utile de prendre des précautions supplémentaires, et en charge son assistant (David Morse) – précipitant sans doute sa décision d’en répandre un mortel. Elle appelle aussi le numéro que James devait appeler en 1990, alors pas activé, pour laisser un message sur l’armée des douze singes – celui-là même qui a motivé la mission de James.

Mais désormais, Kathryn et James sont tombés amoureux et décident de vivre au présent, sans plus se préoccuper des scientifiques qui veulent réguler l’humanité jusque dans la chambre à coucher. Ils sont toujours à évaluer, juger, donner des notes, formater. Les abîmes du temps et de la psychologie finissent par lasser et désorienter : autant en revenir au solide de la tradition. Et de bien vivre avant la catastrophe. Pour cela aller en Floride, la mode à l’époque, avant la fréquence augmentée des cyclones dus au réchauffement. Railly prend les billets, les deux se déguisent, recherchés par la police, James s’arrache les dents car on lui a appris qu’il était suivi dans le futur par un émetteur dans une dent – illustrant une fois de plus les dangers de la technologie. Les voilà prêts.

James laisse un dernier message téléphonique avertissant les scientifiques du futur qu’il reste dans son présent (ce qui perturbe l’ordre du temps) et que l’Armée des douze singes n’est pas cause de la diffusion du virus. Immédiatement repéré par la technique, il est abordé par un émissaire du futur qui lui remet un revolver pour tuer le Dr Peters, l’assistant du père de Jeffrey. Comme quoi le futur savait, ou l’avait deviné en suivant James à la trace. Kathryn Railly voit en effet Peters prendre l’avion devant elle avec une valise pleine d’échantillons virologiques, que le contrôle fait ouvrir. La préposée aux billets s’exclame du tour du monde qu’il s’apprête à faire… et dont les escales dont dans l’ordre de la propagation du virus que James a appris dans le futur. Vont-ils réussir à l’empêcher ?

Même pas… James se fait descendre par les flics de l’aéroport alors qu’il tente maladroitement de viser Peters qui s’empresse avec sa valise. Un enfant d’une dizaine d’années observe la scène de ses grands yeux bleus (Joseph Melito). Il est James vingt ans avant. Quant au Dr Peters, il s’assoit dans l’avion à côté d’une femme qui dit travailler dans les assurances, alors qu’elle est l’une des scientifiques du futur qui a envoyé James en 1996. Ce qui laisse au spectateur le soin de conclure… par diverses hypothèses, selon son pessimisme. Cette ultime fin énigmatique fait beaucoup pour l’attrait du film – tiré d’ailleurs d’un court métrage français de 1962 intitulé La Jetée.

DVD L’armée des douze singes (Twelve Monkeys), Terry Gilliam, 1995, avec Bruce Willis, Madeleine Stowe, Christopher Plummer, Brad Pitt, David Morse, DVTY 2002, anglais vo doublé français, 2h05, €6,79, Blu-ray version restaurée L’Atelier d’Images 2024, anglais vo doublé français €19,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs

Adapté d’une pièce de théâtre de l’auteur, ce petit roman a connu un grand succès au Japon. Il est court, ramassé sur quelques personnages, un brin fantastique pour faire rêver, et parle des grands problèmes humains : l’amour, le temps, le passé, l’humeur.

A Hakidate, sur l’île d’Hokkaido, est le plus vieux poteau télégraphique carré en béton du Japon. Le port est étagé sur la pente et compte 19 rues ; dont une sans nom. A mi-pente, un café, le Dona Dona, où l’on peut voyager dans le temps, comme au café Funiculi Funicula de Tokyo (titre d’un autre roman de l’auteur, dont un film est sorti en 2018). Mais on ne serait pas au Japon si cette possibilité n’était soumise à des conditions réglementées très précises, à suivre de façon maniaque.

On ne peut rencontrer que des personnes qui ont mis les pieds au moins une fois dans ce café, la réalité ne changera pas quoi qu’il en soit, une seule personne peut occuper la place à la fois, le retour dans le passé n’est possible que durant le temps qu’un café refroidisse – à l’exclusion de toute autre boisson.

S’agit-il d’une légende urbaine ? En tout cas, des clients y croient et viennent occuper la chaise qu’un « fantôme » occupe la plupart du temps ; il suffit d’attendre qu’il se rende aux toilettes – même si des toilettes, pour un fantôme… Saki est la petite fille de 7 ans qui sert le café, en l’absence de sa mère, car une autre règle maniaque du procédé est que le pouvoir ne se transmet que de mère en fille. La fillette lit avec passion, des livres difficiles mais surtout un, qui fait fureur au Japon : Et si le monde devait s’effondrer demain ? En 100 questions.

Défilent alors les clients près au voyage. Il y a Yayoi, jeune orpheline qui en veut à ses parents morts dans un accident de voiture de l’avoir conçue égoïstement, puis de l’avoir laissée seule. Il y a Todoroki, humoriste qui a remporté un grand prix à Tokyo, ce que sa femme décédée depuis peu n’a pu savoir, elle qui l’avait tant encouragé. Et Reiko, dont la sœur à disparue. Enfin Rieji, jeune homme qui vient travailler à mi-temps au café, où défilent tant de touristes, et qui réalise combien il aime au fond son amie d’enfance. Chacun veut ce qu’il n’a plus, au lieu de vivre le temps présent et de se rendre compte de sa chance.

L’auteur explore avec empathie cette nostalgie douce des jeunes qui se croient déjà vieux mais regrettent ce qui fut ou ce qui aurait pu être. La vie n’est pas ce qu’on veut. Ce n’est pas doux amer, car l’amertume se dissipe comme la brume, il suffit de parler avec les autres. Le café est un microcosme où se résument les vies et où, finalement, la réponse à toutes les questions se trouve dans ce livre énigmatique que lit la petite fille. Et si le monde devait s’effondrer demain ? Qu’est-ce qui est le plus important ? Qu’est-ce qui compte pour vous? Voilà les vraies questions, et ni le regret, ni les remords.

Pas un grand livre – l’excès de succès n’est jamais signe de qualité durable – mais une gentille leçon de vie. A la mode internationale de notre temps.

Toshikazu Kawaguchi, Le café où vivent les souvenirs, 2018, Livre de poche 2024, 221 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,