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Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles

Premier roman du journaliste et Prix Pulitzer pour les émeutes de Los Angeles en 1992. Il y fait naître son flic, Hiéronymus Bosch (Harry dans la vie courante), nom donné par sa mère au vu d’une peinture du célèbre des flamand Jérôme Bosch (Hiéronymus en latin). Mort en 1516, il était l’illustrateur d’allégories morales contre le péché. Harry Bosch est membre du PD de Los Angeles. C’est un ancien de la guerre du Vietnam, engagé dès sa sortie des foyers à 18 ans après que sa mère, qui putassait, ce soit fait trucider dans une reuelle lorsqu’il avait 11 ans. Harry faisait partie des rats de tunnel, cette unité chargée d’explorer et de faire sauter les réseaux souterrains creusés par l’armée Vietnamienne.

C’est justement un rat qui a été retrouvé dans les égouts par un adolescent de 17 ans qui signe Sharkey et se prend nu en photo polaroid pour aguicher des pédés et se faire du fric. Le rat de tunnel Billy Meadows était copain de Bosch au Vietnam ; il reconnaît ses restes, étant de garde ce soir-là à la brigade criminelle du commissariat de Hollywood. En retrouvant une photo de l’équipe du Vietnam, tous torse nu devant l’appareil, il se demande ce qui l’a amené là. Il fait le rapprochement avec un cambriolage spectaculaire récent de coffres bancaires en passant par le réseau de tunnels de la Compagnie des eaux de la ville. S’attaquer aux banques est un crime fédéral et le FBI s’en mêle.

Bosch un temps soupçonné, mais « c’est la procédure », parce qu’il connaissait la victime, est convié à travailler avec Eleanor Wish, agent spécial, sous la houlette de son chef John Rourke. Ils enquêtent de concert et mêlent leurs expériences, jusqu’à leurs fluides. Complémentaires, ils découvrent que Meadows a travaillé à Saïgon après la fin de la guerre, qu’il a trempé dans le trafic d’héroïne florissant là-bas, qu’il a fait de la prison, et a été réinséré à la Charly Company, une œuvre de réhabilitation par le travail agraire d’un colonel chrétien, ancien du Vietnam. Deux autres vétérans ont séjourné dans le même camp, et tous trois ont eu des liens étroits avec deux Vietnamiens immigrés en procédure accélérée après la chute de Saïgon, d’anciens policiers haut gradés de la capitale. Le gouvernement américain les a aidés à convertir tous leurs biens issus de trafics en diamants, pour mieux les emporter avec eux.

Ces valeurs n’ont pas été déposées dans les banques, soupçonne Bosch, mais dans des boites à coffres privées, non soumises aux déclarations. Ce pourquoi le casse bancaire via les tunnels a fait chou blanc, le butin des coffres percés servant de leurre pour cacher l’objectif diamants. Il n’est jamais réapparu – sauf un bracelet de jade orné d’un dauphin que Meadows avait pris et porté à un prêteur sur gage pour financer sa dope. Fatale erreur ! Le plan idéal va capoter sur cette faille. Meadows est repérable, donc éliminé ; Bosch tombe dessus par hasard et le reconnaît, il va enquêter ; ils suscite la méfiance du FBI et des Affaires internes de la Police et va être surveillé ; les deux agents, aussi cons l’un que l’autre, chargé de le suivre pas à pas vont tenter de cueillir les lauriers lors d’une souricière tendue dans une boite à coffres mise sous surveillance, car probable prochaine cible des perceurs de tunnel – ils vont tout faire foirer. Bosch va alors plonger dans le tunnel pour traquer les deux rats qui ‘y trouvent…

Un gros roman pour une enquête fouillée, dans une ville qui faisait encore rêver au début des années 90. L’auteur la connaît bien, pour l’avoir parcourue en tous sens, et connu sa faune de putes, de camés et de pédés, de gamins paumés et de flics ripoux. La fin connaît deux surprises en forme de retournements, dont je vous laisse la primeur.

Bosch aime la justice, lui qui en a peu bénéficié. Fils de pute et de père de passage, il est touché par les victimes. Ancien combattant, il sait combien la réinsertion dans la vie civile est difficile. Solitaire, il accepte mal les compromissions d’équipe, surtout dans les services de force. Très bien écrit (ce qui s’est perdu depuis chez les Yankees), ce roman renouvelle le genre policier en l’orientant vers la sociologie de la ville. On le relit sans problème, comme moi-même à vingt ans de distance, tant c’est le chemin de l’enquête qui compte, plus que la découverte du coupable.

Prix Edgar-Allan-Poe 1993 du meilleur premier roman d’un auteur américain

Michael Connelly, Les égouts de Los Angeles (The Black Echo), 1992, Livre de poche 2014, 576 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

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Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick

Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolita en 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).

Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.

Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.

Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?

Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.

Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.

C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.

Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.

César du meilleur film étranger 2000.

DVD Eyes Wide Shut (j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98

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Hugh Laurie, Tout est sous contrôle

Que penser d’un « conseiller » garde du corps, ex-militaire de la British Army en Irlande du Nord, qui refuse un contrat de tuer de 100 000 $ ? Pour un Américain, cela ne s’est jamais vu ; dans leur mentalité, c’est pratiquement impossible. Et pourtant cela est car nous sommes à Londres, pas à Dallas, et Thomas Lang ne s’achète pas comme un vulgaire amoral yankee.

Pourtant, cette affaire va le mener loin, au travers des services secrets, dans le juteux commerce des armes. Mais non seulement il refuse de tuer Mr Woolf, mais en plus il le prévient ; cela ne se fait pas dans les services parallèle des États-Unis. Pire, il se persuade de tomber amoureux de la fille Woolf, Sarah, aux yeux innocents mais qui apparaîtra sous son vrai jour durant les pages.

Car tout est sens dessus-dessous dans cette histoire, ce pourquoi le lecteur a un peu de mal à accrocher au début. Rien n’est simple, tout se complique. Un marchand d’armes est un commerçant, donc fait du marketing – logique. Pour cela, il engage des gens sans scrupules pour simuler des attentats, afin de prouver l’efficacité des armes qu’il vend – condamnable. Et il n’hésite pas à faire tuer tous ceux qui se mettent en travers de sa route, y compris les attentés lorsque cela sert sa démonstration – ignoble.

C’est de tout cela que Lang devra se débrouiller, avec son caractère de roquet, sa propension à boire trop, à rouler vite en Kawasaki, et son ironie ravageuse. Un exemple parmi d’autres : « Étudiant mon passeport comme si elle n’en avait jamais vu aucun, la fille de la réception m’a soumis pendant vingt minutes la liste phénoménale des choses que les hôteliers suisses tiennent savoir avant de vous laisser dormir dans leur lit. Le deuxième prénom de mon prof de géo en troisième ne m’est pas tout de suite revenu en mémoire, et j’ai franchement hésité sur le code postal de la sage-femme qui a accouché mon arrière-grand-mère. Cela mis à part, je m’en suis tiré haut la main » p.288. Et il commence fort. La première phrase est : « Imaginez que vous deviez casser le bras de quelqu’un ». Cela pose son auteur, non ?

Il pense vite et traduit bien, Thomas Lang. Il se prend des coups et riposte, se fait tabasser et ligoter mais s’en sort. C’est qu’il est précieux : un tireur d’élite incomparable dont le marchand d’armes Pat-Rohnim Murt (Naihm Murdah en version originale) a besoin pour les attentats. Un cosmopolite au nom levantin. Il joue donc le jeu, mais avec l’aval des services britanniques en la personne de son ami David Solomon du ministère de la Défense, qui l’appelle « maître ». Dans ces coups tordus, nul ne sait si les Anglais sont les toutous de l’Oncle Sam ou de perfides albionistes jouant leur propre jeu…

Hugh Laurie n’est pas un inconnu de ceux qui lisent. Né en 1959, Écossais formé à Eton et Cambridge, il a été acteur, notamment de la série célèbre Dr House, mais aussi Peter’s Friend de Kenneth Branagh, Stuart Little de Rob Minkoff, les 101 Dalmatiens de Stephen Herek… Il est chanteur et pianiste, père de trois enfants dont l’aîné va aborder la quarantaine.

Le roman est paru il y a trente ans mais n’a été traduit en français QUE lorsque la notoriété de l’acteur de série a été établie. Misère de la littérature… C’est pourquoi il apparaît un peu décalé, sans smartphone in Internet, ni ADN, ni caméras de surveillance. Un attentat perpétré par les États-Unis, du moins par un puissant magnat privé aidé de services parallèles, était à l’époque audacieux. Les attentats réels du 11-Septembre, qui ont rabattu le caquet des vantards impérialistes et poussés le bon peuple au repli vengeur, a empêché d’en faire un film. Reste le livre : ceux qui lisent encore s’en délecteront. Le roman est régulièrement réédité au Royaume-Uni.

Hugh Laurie, Tout est sous contrôle (The Gun Seller), 1996, Points Seuil 2010, 427 Pages, €10,20, e-book Kindle €7,49

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Paul Cleave, Cauchemar

Un roman brutal, policier néo-zélandais, bien dans la ligne de la mentalité yankee. L’intrigue est bonne, le déroulé bestial, tout empli de machisme et de gros coups de poing. L’auteur s’est décentré aux États-Unis, dans la petite ville forestière imaginaire d’Acacia Pines (non, ce n’est pas ce que vous croyez).

Dès le premier chapitre, le personnage principal Noah Harper, policier, tabasse Conrad, le gros con de fils du shérif qu’il accuse d’avoir kidnappé Alyssa, une gamine de 7 ans. Il veut lui faire avouer où il la cache, malgré son ami d’enfance Drew, flic lui aussi et qui cherche à le calmer, et le gros con finit par lâcher qu’il ne sait pas, que ce n’est pas lui, « mais » qu’il a entendu deux hommes parler au bar de la ferme abandonnée des Kelly. Le jeune policier fonce, bouleversé par le sort de la fillette, lui qui est marié mais n’a pas d’enfant. Il découvre Alyssa enchaînée, sale, apeurée, mais vivante. C’est un ouf de soulagement ; il l’emmène à l’hôpital et lui jure de la protéger toujours des « hommes méchants »

C’est là que les ennuis commencent. Sa femme Maggie est avocate, et a peine à le défendre alors qu’il a outrepassé ses droits de flics et sérieusement amoché Conrad. Il faut dire qu’ado, ledit Conrad a carrément violé Maggie après l’avoir bourrée, et que Noah lui en veut. Mais Alyssa est retrouvée, et le père Frank, pasteur de la ville et oncle de la petite, est tout heureux. Finalement, les torts semblent partagé et Maggie fait « deal » avec le shérif : abandon de toute poursuite contre Noah, à condition qu’il démissionne de son boulot de flic et qu’il quitte la ville – en même temps qu’abandon de toute enquête sur Conrad. Le droit est peu de chose face au deal dans la mentalité, constat d’un état des rapports de force.

Exit Noah, Maggie divorce de la brute et se remarie à Stephen qui lui colle deux garçonnets. Douze ans plus tard, appel de Maggie à Noah ; elle a gardé son numéro on ne sait pourquoi – peut-être reste-t-elle secrètement amoureuse ? Alyssa a de nouveau disparu. A 19 ans, elle est partie. Son oncle qu’elle appelle son « père » depuis l’âge de 12 ans parce qu’elle est orpheline et qu’il s’occupe bien d’elle, est sub-claquant et veut à tout prix savoir où elle est. Noah revient donc dans la ville des Pines, et replonge dans son atmosphère macho délétère.

Le père Frank est convaincu qu’Alyssa n’est pas partie d’elle-même mais a été enlevée, une nouvelle fois. On apprendra qu’il a reçu une confession qui le lui laisse penser mais, tenu par « le secret » religieux (immonde en cas de crime), il ne donne aucun indice. Il « sait » qu’Alyssa n’est pas libre, même si Drew, le nouveau shérif, lui a téléphoné et qu’elle a dit aller bien, même si Noah a téléphoné au numéro donné par Drew et que la fille a affirmé aller bien. Elle ne veut pas revenir parce qu’elle a avorté, ce qui ne se fait pas chez les chrétiens.

Noah s’apprête à repartir comme il était venu, d’autant que l’ancien shérif a menacé tous les hôtels de la ville s’ils l’hébergeaient, mais un soupçon lui vient à propos de Maggie, son ex-femme, qui était pâle et amaigrie, tandis que son fils aîné de 7 ans avait un œil au beurre noir. « Un palet dans la gueule », lui dit-on. Noah, en parlant à la meilleure amie de Maggie, à la doctoresse qui connaît tout le monde, à Drew qui avoue, est persuadé que son nouveau mari, Stephen, la bat et qu’elle est « sous emprise », craignant pour les enfants si elle le quitte. Noah va donc affronter Stephen et ce dernier, pas dupe, l’agresse au démonte-pneu. Noah le tabasse et le laisse rentrer à pied. Stephen n’aura de cesse de se venger du justicier et de sa pute de femme, à l’aide de trois copains aussi bas de plafond que les petites villes incultes des États-Unis peuvent en produire. Cela se passe mal avec des cous en tous genres, des morts et des mensonges « pour la bonne cause » (toute vérité peut être « alternative » dans cette mentalité de débile).

Je ne dis rien du reste, sinon que les coups pleuvent, à se demander comment Noah peut être encore vaillant ; que le shérif n’est pas ce qu’il paraît, aussi bien l’ancien que le nouveau ; que d’autres disparitions ont eu lieu depuis 12 ans, et même avant, comme en témoignent les archives de la presse ; que la ferme des Kelly, en ruines mais toujours invendue, recèle toujours une chaîne et des bouteilles d’eau vides, aux dates de péremption échelonnées ; qu’Alyssa n’est qu’une parmi beaucoup, jeunes hommes compris ; que cette affaire dépasse de loin le cadre de la cambrousse…

Le scénario est efficace, mais la mise en scène bestiale, rendant les caractères d’une brutalité très américaine. Même les femmes mentent. Maggie manipule Noah le trop gentil chevalier à son profit, hypocrite par égoïsme. A lire et à donner, ce n’est pas un livre que l’on garde ou que l’on relit. Le métier de prêteur sur gage ou d’agent immobilier, que l’auteur a exercé avant d’écrire, ne font certainement pas de lui un humaniste.

Paul Cleave, Cauchemar (Whatever it Takes), 2019, Livre de poche 2024, 479 pages, €9,40, e-book Kindle €10,99

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Jim Fergus, Marie-Blanche

D’une filiation franco-américaine authentique, l’auteur fait un roman. Il l’intitule du prénom de sa mère, Marie-Blanche, de nom complet Marie-Blanche (dite Baby) Gabrielle Mauricette de Brotonne-McCormick. Elle s’est jetée en mars 1966 du haut d’un balcon à Genève après s’être saoulée lorsque Jimmy avait 16 ans. Elle n’avait jamais été aimée mais toujours exploitée, et n’était pas heureuse. « Je suis une garce immature et ingrate, qui n’aurait jamais dû se marier et enfanter », dit-elle p.628.

Elle avait de qui tenir. Renée, sa mère, était fille de pute, adoptée sous la forme d’un faux accouchement par la « comtesse » Marie Henriette Trumet de Fontarce. Ne pouvant, ou ne voulant pas avoir d’enfant ni l’ennui d’accoucher dans la douleur, elle a accepté comme fille la bâtarde de son mari avec une ballerine. Renée, pas aimée, a écouté depuis l’âge de 6 ans dans le coffre égyptien du salon dans lequel elle se cachait, sa « mère » et son oncle Gabriel baiser follement dans toutes les positions. A 11 ans, elle a tâté du membre viril du jeune palefrenier à peine plus âgé qu’elle ; à 12 ans, elle a senti celui de l’oncle contre son torse. Mais il ne l’a déflorée qu’à 14 ans, après avoir pris conseil de la médecine, vu la taille et le diamètre de son membre. Vivant en Égypte, propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre, il avait adopté les mœurs du pays concernant le sexe avec les filles – dès l’âge de 10 ans.

Trop préoccupée d’elle-même parce que désirée, Renée aura alors des relations multiples, avec un prince égyptien de 20 ans, un jeune anglais puis son frère cadet, un artiste révolutionnaire fauché, un jeune aviateur de la Première guerre mondiale, avant de convoler en noces arrangées par l’oncle avec le niais mais riche Guy de Brotonne pour s’assurer un viatique. L’argent prime l’amour, c’est la base. Elle le quittera pour l’aviateur Pierre de Fleurieu, retrouvé vivant mais un bras en moins, puis Leander McCormick, industriel américain de la moissonneuse-batteuse et pédé de première. Ce mariage de convenance convenait à tous deux : elle pour ne plus enfanter, lui pour ne pas se dévoiler.

Marie-Blanche est la fille de Guy de Brotonne, faite par devoir, tandis que Thierry, dit Toto, est le fruit inattendu d’une liaison avec le prince égyptien dans le dos du mari, souvent bourré. Marie-Blanche, chargée de cette hérédité, aura des amants mais un seul mari, Bill, avec qui elle aura trois enfants, dont l’aîné, Billy, mourra écrasé à 6 ans par un tracteur qu’il avait mis en marche faute d’être surveillé par ses parents. Les deux suivant, Leandra et Jimmy, seront rejetés, sans cesse comparé à l’incomparable premier fils.

C’est dire si cette histoire de sexe multiple à l’américaine, soigneusement décalée dans l’espace (en France et en Égypte) et dans le temps (le début du siècle dernier), flatte les fantasmes yankees tout en préservant la morale puritaine. Car le péché y apparaît puni. Baiser hors mariage, c’est se vouer à ne pas aimer ni n’être pas aimée ; refuser la maternité et le couple, c’est se vouer à l’ennui, donc à l’alcool, donc à la déchéance. Être baisée trop jeune, c’est devenir un objet sexuel, d’un égoïsme sacré, pas une femme épanouie. Et on pourrait multiplier les exemples.

L’auteur n’est pas bigot, mais reconnaît à l’Église une solennité à faire peur. « L’Église en soi est déjà un endroit assez effrayant pour un enfant. Avec son faible éclairage, ses images violentes de souffrance, le crucifix, cette musique sinistre, ces rituels pesants, solennels, et ces chants incompréhensibles. Tout cela est calculé, ai-je fini par penser, pour créer une impression durable chez les plus petits, de sorte que, devenus adultes, ils n’osent pas douter de Dieu ou de ses représentants terrestres » p.100. Et le père Jean, flanqué comme précepteur à la gamine de 7 ans, n’aimait rien tant que de la renverser sur ses genoux et de la fesser cul nu pour que cela cuise. Il prenait son plaisir à infliger la souffrance qu’il avait de son propre désir.

Le roman alterne les chapitres Renée et les chapitres Marie-Blanche, liant les deux destins comme s’ils devaient se répliquer. L’auteur, formé au journalisme, est doué d’un indéniable don de conteur et le roman se dévore, avec cette épice supplémentaire qu’il est en partie « vrai ». Le lecteur français savourera le prénom de Gabriel donné à l’oncle pédophile, en écho à un autre Gabriel, archange aux pieds fourchus qu’une certaine Springora, raide dingue de son membre à 14 ans si l’on en croit ses lettres, a « dénoncé » à la vindicte publique – quarante ans après pour faire bonne mesure. Contrairement à elle, Renée ne s’est pas donnée l’excuse de se dire « sous emprise ».

Pas un classique qu’on est amené à relire, mais une « romance » décalée dans le passé très agréable à lire – pour fantasmer – même si l’auteur est un peu rapide sur l’arriération de la Bretagne, et ces grottes préhistoriques dans lesquelles on se promène comme si de rien n’était. La France, vue de Yankeeland, se hausse parfois à la caricature ridicule.

Jim Fergus, Marie-Blanche, 2011, Pocket 2023, 734 pages, €11,20, e-book Kindle €14,99

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Juré n°2 de Clint Eastwood

Justin est-il juste ? Ou simplement réaliste, dans ce culte de l’efficace qui fait Führer aux États-Unis depuis Trompe ? Justin (Nicholas Hoult) est convoqué juré d’un procès pour meurtre à Savannah, en Géorgie. Sa femme Allison (Zoey Deutch) doit accoucher de leur second bébé et connaît, comme la première fois, une grossesse difficile ; ils ont perdu un premier bébé un an auparavant. Justin désire donc se désister, mais la juge Thelma Stewart (Amy Aquino) trouve que ne pas vouloir est un signe d’impartialité dans l’écoute des preuves et des débats.

La jeune volcanique (et bourrée) Kendall Carter (Francesca Eastwood) s’est disputée rituellement dans un bar avec son petit ami un peu ours James Scythe (Gabriel Basso). Tout le monde les a vu échanger des mots durs (mais sans aucune violence physique lui envers elle), seulement casser une bouteille de bière dans un geste involontaire. Las ! Ce qui compte est « le ressenti », comme on dit en météo et sur les réseaux sociaux, pas la réalité des faits. Kendall est partie furieuse à pied, dans la nuit, sous la pluie battante, pour rentrer chez elle. James l’a « suivie » – parce qu’il avait garé sa voiture dans la même direction.

Au matin, un randonneur a découvert le corps de Kendall disloqué en bas du parapet du pont sur la route Old Quarry. Le légiste, pressé après déjà cinq autopsies dans la même journée (toujours le principe « d’efficacité » américaine), a conclut à un homicide par objet contondant – qui n’a jamais été retrouvé. Scythe est arrêté mais jure qu’il l’aimait, que leurs disputes étaient une sorte de jeu de couple, et qu’il ne lui aurait jamais fait de mal.

Mais l’affaire est confiée à Faith Killebrew (Toni Collette), la procureuse adjointe (c’est comme ça qu’on traduit en féministe ?). Car celle-ci est ambitieuse, executive woman « efficace » à l’américaine, tout doit aller vite et clair. Elle est en campagne pour devenir District Attorney (procureur de district) et joue de son prénom, Foi, sur ses affiches, pour rallier les électeurs, mais surtout les électrices. Épingler un bon gros macho violent auteur d’un féminicide serait très médiatique et lui permettrait de l’emporter.

L’intérêt du film est de montrer « justement » que la Justice n’est que faiblesses humaines. Rien d’entièrement rationnel, mais des intérêts personnels égoïstes et croyances et des a priori plaqués sur un canevas de règles juridiques et morales relatives – dont « la mode » véhiculée par les réseaux et les médias commande. Faith veut le poste plus que tout. C’est ce que lui dit l’avocat commis d’office (Chris Messina), qui la connaît bien.

Justin le juré, quant à lui, devant l’énoncé des faits et les preuves, comprend qu’il est en vérité celui qui a tué Kendall, sans s’en rendre compte, son 4×4 Toyota vert ayant heurté quelque chose juste après le panneau indiquant que des cerfs peuvent traverser la route. Mais sur un pont… Il n’a rien vu, aveuglé par la pluie mais aussi par ses larmes. Car il pleure le bébé mort au jour anniversaire ; il a été dans le bar de la dispute au même moment ; il a commandé un verre mais ne l’a pas bu. Il a en effet des antécédents d’alcoolique et n’a pu s’en sortir que par les réunions des Alcooliques anonymes et par sa femme, qui lui a permis de devenir un homme chargé de famille. Il ne savait pas qu’il avait touché Kendall, et même projetée au-delà du parapet (situation bizarre, inexpliquée dans le film). Il s’est arrêté, est sorti de la voiture, a regardé autour de lui, en contrebas du pont. Mais il faisait nuit, il n’a rien vu. Pas plus que le vieux isolé, avide de relations sociales et donc de dire oui à toute demande, qui a témoigné avoir « vu » un homme en 4×4, arrêté sur le pont et sortir. Il a dit aux flics ce qu’ils veulent entendre, malgré la nuit, la pluie battante, son mobile-home à une trentaine de mètres, et sa vue faiblissante : qu’il s’agit bien de cet homme-là, James Scythe.

Justin se sent pris au piège. Il doit sauver sa peau et, en même temps inoculer suffisamment de doute parmi ses co-jurés pour que Scythe soit déclaré non-coupable. Pas simple, il est le seul à voter non au premier tour de scrutin. Ce qui ne fait pas l’affaire des autres, la mama noire qui a trois gosses à la maison, le directeur noir de maison des jeunes qui connaît le genre de James, les tatouages d’un gang de la drogue qui a tué son petit frère, le reste qui voudrait bien rentrer chez eux. Un moment, le jury se partage par moitié, l’étudiante en troisième année de médecine Keiko (Chikako Fukuyama) suggérant, en étudiant les photos de l’autopsie, que le choc a pu provenir d’un véhicule, puisque l’arme contondante n’a pas été retrouvée. Le policier des homicides à la retraite Harold (J. K. Simmons) qui, comme Keiko, doit faire la preuve de ses compétences devant le Noir dompteur de jeunes, enfreint les règles du jury en enquêtant en parallèle. Il a collecté la liste de tous les véhicules ayant subi des réparations sur la calandre avant, les jours suivant l’homicide de la femme. Justin se voit dans la liste et, comme Harold lui a donné la moitié des papiers pour les étudier le week-end, fait exprès de les faire tomber devant la policière obèse qui surveille le jury. La juge exclut Harold et nomme une nouvelle juré (est-ce qu’on met un « e » quand c’est féminin ?

La procureuse a gagné son élection, la médiatisation du procès l’a bien servie. Retournement de situation pour le spectateur, elle n’est pas qu’ambitieuse ; elle aime aussi la vérité. Mais elle n’est capable de suivre qu’une chose à la fois, comme on le dit des hommes. Des doutes surgissent lorsqu’elle va interroger le vieux et s’aperçoit qu’il voulait faire plaisir plus qu’il n’a vraiment reconnu Scythe. Elle épluche le listing d’Harold et le témoignage du vieux. Elle va enquêter directement chez les quinze propriétaires de véhicules susceptibles d’avoir causé l’accident, suivi du délit de fuite. Lorsqu’elle sonne chez Allison, puisque le 4×4 Toyota est à son nom, elle apprend que le véhicule a heurté un cerf, mais pas à l’endroit du meurtre. Elle ne sait pas qu’elle est l’épouse de Justin – et le découvre sur le net, où tous les niais postent leurs photos de bonheur, sans penser à mal, ni à rien d’ailleurs.

Justin s’absente du jury pour assister à l’accouchement à haut risque de sa femme. Pendant ce temps, le jury est retournée, l’affaire emballée, l’efficacité reprise comme norme. Scythe est coupable « à l’unanimité » (ce qui est un peu bizarre, en l’absence d’un membre). Il est condamné à 30 ans incompressibles.

La procureuse Killebrew a compris que Scythe n’est pas coupable et qu’il s’agissait de Justin, un accident sans le vouloir. Aussi se rend-t-elle chez lui, où il mignote son bébé avec sa femme, jurant de toujours protéger sa famille (la scie des pionniers). Faith est seule, elle fixe Justin du regard. Le spectateur est chargé de penser sa conclusion par lui-même, ce qui ajoute à l’intérêt du film.

Ce que dont le studio Warner Bros. n’a rien à foutre, focalisé sur « l’efficacité » commerciale, donc le fric. Le succès a été plus rand en France qu’aux États-Unis, ce qui, à mon avis, est un signe de qualité. Penser par soi-même n’étant pas populaire au pays des « communautés » unanimistes, le film n’est sorti que dans 30 salles aux USA et le réalisateur nonagénaire poussé vers la sortie par les anti-boomers. Un signe de plus de la décadence accélérée des États-Unis depuis le fameux 11 septembre 2001.

DVD Juré n°2 (Juror #2), Clint Eastwood, 2024, avec Nicholas Hoult, Toni Collette, Kiefer Sutherland, Leslie Bibb, Zoey Deutch, Warner Bros. Entertainment France 2025, doublé anglais, français, espagnol, italien, 1h49, €9,99, Blu-ray €14,99

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Zodiac de David Fincher

De 1968 à 1978, un tueur en série a sévi dans la Baie de San Francisco. Malgré de forts soupçons et des « indices convergents », aucune preuve matérielle n’a pu être retenue contre le principal suspect, et il n’a jamais été arrêté. Comme souvent, le véritable tueur est probablement « dans le dossier ».

Son obsession était de tuer, seule façon pour lui d’avoir « moins mal », affirmait-il dans ses lettres envoyées aux journaux. Il assassinait surtout des couples d’adolescents de 16 à 22 ans, comme s’il avait été frustré de ne pas être comme eux. Le meurtre d’un chauffeur de taxi, en pleine ville un soir, avait pour but de provoquer la police en lui envoyant des bouts de chemise ensanglantée. Cet ancien militaire, probablement de la Marine, adorait en effet les cryptogrammes, il incitait les journalistes et les policiers à les décrypter avant une certaine date, sous peine de voir d’autre assassinats se produire, notamment d’écoliers de bus scolaires. Le réalisateur, David Fincher, en a été impressionné enfant, puisqu’il s’agit d’une histoire vraie.

Il a choisi de s’inspirer des livres de Robert Graysmith, dessinateur de presse au San Francisco Chronicle, et de centrer l’intrigue sur cet amateur passionné puis vite obsédé (Jake Gyllenhaal), ainsi que sur le journaliste spécialisé faits divers (Robert Downey Jr.) et l’inspecteur Dave Toshi qui suit l’affaire (Mark Ruffalo). Sa longue chronique (deux heures et demi de film) montre l’échec des investigations sur dix années, dues à l’absence de preuves matérielles mais aussi à une non-coopération entre services de police et aux différents États impliqués. Il montre aussi les conséquences de l’enquête sans fin sur la vie quotidienne de chacun – le divorce de Graysmith, la mutation à sa demande de l’autre inspecteur (Anthony Edwards), la lassitude de Toshi qui reste en charge.

Le Zodiaque était un pseudonyme choisi par le tueur en série dont le premier meurtre revendiqué a eu lieu le 4 juillet 1969, première scène du film. Venu en voiture dans une allée des amoureux d’un golf de Vallejo, en Californie, un homme en noir tire au pistolet sept balles sur la jeune Darlene Ferrin (22 ans) et son petit copain Mike Mageau (19 ans). Le garçon survit miraculeusement et « reconnaîtra » sur photo son agresseur à la fin du film. Il est probable que le tueur connaissait Darlene et qu’il ne l’a pas tuée par hasard. Mais ce n’est pas son seul meurtre, il en revendiquera 37 en 1974, Graysmith en note 49, mais il y a peut-être eu des copycat, ou des revendications par le tueur de meurtres qui n’étaient pas de lui. Son meurtre initial aurait eu lieu en 1968 à Vallejo, un premier jeune couple, Arthur Faraday (17 ans) et Betty Lou (18 ans), comme si le tueur était un impuissant qui voulait se venger de ceux qui peuvent.

Un mois après l’affaire, le San Francisco Chronicle reçoit des lettres cryptées du tueur, signée d’une « croix celtique », un sigle ésotérique médiéval – mais aussi plus prosaïquement le logo d’une marque de montres de plongée. Le dessinateur du journal, non chargé de l’affaire, note que « l’animal le plus dangereux de tous » – l’homme – est une référence au film Les Chasses du comte Zaroff, passé récemment en ciné-club. De riches oisifs lâchent un homme tout nu dans la nature et s’amusent à le traquer et à le chasser comme une bête sauvage. Le tueur se sent bien dans cette disposition, disposant à son gré une arme à la main pistolet ou couteau, de la vie de ses semblables.

Les inspecteurs de police de San Francisco Dave Toschi et son partenaire Bill Armstrong sont chargés de l’affaire par le capitaine Marty Lee (Dermot Mulroney) et doivent collaborer avec Jack Mulanax (Elias Koteas) de Vallejo et le capitaine Ken Narlow à Napa (Donal Logue). Ils interrogent 1971 Arthur Leigh Allen (John Carroll Lynch), ancien instituteur licencié pour actes répréhensibles sur ses élèves, et suspect dans l’affaire de Darlene et Mike. Il porte une montre-bracelet Zodiac au même logo utilisé par le tueur, mais un expert graphologue affirme que l’écriture d’Allen n’est pas celle des lettres de Zodiaque. Sauf qu’Allen est ambidextre, mais trouver des exemples de comparaison est quasi impossible.

Robert Graysmith est obsédé par l’affaire ; il veut savoir qui est le tueur et en perd tout sens commun. Son emploi lui est retiré et sa seconde femme Mélanie (Chloë Sevigny) le quitte, emmenant les trois enfants encore petits, dont les deux garçons eus avec sa première femme. Graysmith apprend dans les dossiers Vallejo (tout se trouve en général dans les dossiers…) qu’Allen connaissait probablement Darlene et que son anniversaire correspond à celui que Zodiac a donné lorsqu’il a parlé à l’une des servantes de Melvin Belli. Même si les empreintes digitales et les échantillons d’écriture manuscrite, ne correspondent pas.

Ce n’est que huit ans plus tard, après la parution du premier livre de Robert Graysmith sur Zodiac en 1986, devenu un best-seller, que la victime Mike Mageau (Jimmi Simpson) identifie Allen à partir d’une photo de la police. Mais, avant que la police ne puisse l’interroger, Allen meurt en 1992 d’une crise cardiaque.

Les crimes ne sont jamais « prescrits » aux États-Unis, pays de tradition bigote revancharde où l’on peut être condamné à plusieurs centaines d’années de prison sur cette terre, en attendant l’éternité infernale. Ce pourquoi l’affaire du tueur du Zodiaque est toujours en cours… et donne l’occasion à Hollywood de raviver la flamme. Une analyse ADN d’une enveloppe de lettre du Zodiac en 2008 infirme l’hypothèse Allen – mais sans évidence : le tueur prenait ses précautions.

Le film donne peu de suspense et s’allonge interminablement. Il reflète en tout cas très bien la routine d’un enquête, les impasses successives, les obsessions des uns et des autres. C’est un bon film policier réaliste d’avant les techniques scientifiques, où tout reposait sur la spéculation intellectuelle.

DVD Zodiac, David Fincher, 2007, avec Anthony Edwards, Brian Cox, John Carroll Lynch, Mark Ruffalo, Robert Downey Jr., Warner Bros. Entertainment France 2007, doublé anglais, français, 2h31, €6,90, Blu-ray €14,81

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Bernard Lenteric, La gagne

J’aime bien ces thrillers des années 1980 qui ne connaissaient rien à l’Internet ni aux smartphones, restant avant tout dans l’humain. Ils sont encore exempts de ces comportements compulsifs de consulter, texter et appeler, qui rappellent les mêmes comportements compulsifs concernant la clope quand l’auteur ne sait pas comment avancer. Et ce retour en arrière est rafraîchissant.

Nous sommes aux États-Unis, la Mecque des affaires et de la modernité à l’époque. Mieux, nous sommes en Californie, où tout se faisait alors dans les garages, après la vague hippies et surf. A San Francisco, les plus débrouillards se font du fric aussi avec le jeu : le poker, ce roi du bluff, cette domination macho si typique de l’esprit yankee. Sol et Ben, 18 et 17 ans, défient deux pédés (ainsi disait-on à l’époque sans que ce soit une humiliation). Ils les rincent, car Ben a la froideur et l’intelligence de calcul nécessaire à ce jeu venu peut-être d’Iran, mais introduit par des marins français. Le but est évidemment de gagner. Et gagner, à l’américaine, signifie écraser l’adversaire sans merci, le dominer, le lui mettre bien profond – tout un art.

Le poker met en branle la sagacité de calcul, la psychologie des adversaires, la résistance au stress, l’agressivité. C’est en bref un résumé du jeu des affaires – ce pourquoi il plaît tant aux requins de la finance et de l’industrie, vaniteux qui se croient très forts.

Mais Benedict Sarkissian est un petit Arménien d’une famille immigrée après le génocide des Turcs. Il a perdu très jeune ses parents et a été élevé par son grand-père, le Roi Hov, lui-même doué au poker. Ben use alors de son talent et le fait fructifier. Impassible, logique, observateur, implacable, il réussit très souvent face aux autres joueurs, même redoutables. Ce pourquoi le banquier milliardaire Alex Van Heeren le prend en haine, lui qui veut dominer, accabler, soumettre tous ceux qui se dressent sur sa route.

Ce sera dès lors un duel à mort entre les deux hommes. L’efficacité de Ben met en rage le pouvoir de Van Heeren. Le banquier va tout faire pour défier encore et encore le jeune homme, et le faire plier. Non sans perversité, car le garçon est beau, intelligent, musclé. Il aurait pu être un fils pour le vieux milliardaire déçu de sa progéniture. Ou un amant. Van Heeren va le faire fouetter, puis l’embaucher comme manœuvre dans l’une de ses banques pour l’avoir à l’œil, puis le faire monter en grade à la sécurité ; il va en faire son garde du corps, puis son joueur face aux autres. En le réduisant à la condition de domestique, avec un bon salaire, il pense abaisser l’orgueil du garçon qui gagne toujours.

Mais rien n’y fait. L’une des filles du banquier, Calliope, vient le séduire, folle et à moitié nue la plupart du temps. Van Heeren les observe baiser autour de sa piscine privée. Ses fils sont fades et lui sont indifférents. Sa seconde fille, Jamaïca est la prunelle de ses yeux. Pas touche ! Mais Ben va tout faire pour aller jusqu’au bout. Il va jouer et rejouer, gagner beaucoup et perdre lorsque Van Heeren met une armée d’avocats pour fabriquer des faux en spéculation pour l’acculer à la ruine. Ben va se détacher de son mentor en affaires pour retourner contre lui son obsession du jeu. Il va le ruiner à son tour en engageant un duel au poker pour les quatre milliards de l’empire Van Heeren. Plus sa fille favorite Jamaïca.

C’en est trop, Van Heeren cherchera à le tuer. Mais Ben en réchappera ; il a des soutiens auprès des filles du milliardaires, que son corps jeune et musclé contente à satiété. Lors d’une dernière partie contre d’autres joueurs, attirés par le sang, Van Heeren cherche une dernière fois à l’humilier publiquement. Il a en effet convoqué la presse. Malgré sa botte secrète, l’immonde Hacek que Ben avait mis à sec à 17 ans, le garçon gagne – une fois de plus. Sa sagacité, sa logique, sa maîtrise de soi fonctionnent à plein.

C’est bien mené, haletant, implacable.

Prix du Suspense 1980.

Bernard Lenteric, La gagne, 1980, Livre de poche 2002, 255 pages, €1,90

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Les romans de Bernard Lenteric déjà chroniqués sur ce blog

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Lisa Gardner, Les morsures du passé

Dans la Boston très WASP de la côte est, deux massacres de familles entières en deux semaines. L’une d’une famille classe moyenne avec un enfant adopté, l’autre d’une famille populaire métisse avec quatre enfants de quatre pères différents. Est-ce le père qui, à chaque fois, a tué sa femme d’une balle et ses enfants à coups de couteau ? L’inspectrice principale DD Warren est sur les dents. Célibataire à 40 ans, elle ne vit que pour son métier, dort peu, constamment « énervée » au sens premier. Cela lui aiguise l’esprit, mais ajoute à la confusion. Comme toujours, il faut faire vite à cause de la presse, de la psychose publique, des politiciens.

Mais les crimes n’ont aucun schéma évident. Comment le père aurait-il pu se tuer après avoir été immobilisé au taser, puis porter les cadavres dans leurs lits ? Cela ne colle pas. Commence alors une plongée dans les entrailles de cette Amérique arrogante et sûre d’elle-même, qui dénie sa socialisation toxique et reclut ses déchets humains.

Page 464, l’autrice elle-même avoue : « Autrefois, on ne voyait qu’une poignée d’enfants réellement psychotiques en une année. Maintenant, on en voit autant en l’espace d’un mois. Nous ne savons absolument pas quoi faire avec ces enfants. » Trompe a tort de renvoyer les immigrés, ils sont probablement plus sains d’esprit que la jeunesse native élevée depuis le 11-Septembre. Jamais un roman policier n’a autant étalé la misère psychologique de la société délétère des États-Unis. C’est un signe, que la double élection du Bouffon à mèche blonde, promoteur autocrate de sa propre Personne, ne vient que confirmer : des tordus majoritaires ne peuvent élire qu’un tordu au gouvernement.

L’enquête se mène tambour battant, en un rythme haletant sur plus de 550 pages. On dévore les chapitres. L’histoire est suffisamment tortueuse pour qu’on y croie. Une infirmière psychiatrique n’est-elle pas la seule survivante d’un massacre familial perpétré vingt-cinq ans avant, et stoppé par un shérif désormais décédé ? Pourquoi est-ce autour de cet anniversaire des vingt-cinq ans que se déclenchent les nouveaux meurtres ? Que vient faire un ancien trader enrichi, reconverti en gourou des énergies cosmiques, dans un hôpital où l’équipe cherche à gérer les enfants sans limites ? Comment une mère peut-elle refuser, par orgueil de génitrice, que son fils de 8 ans, Evan, soit placé dans une institution spécialisée pour le soigner ? Elle croit mieux faire elle-même – mais se prend un coup de couteau dans le foie et, lui dit son gamin lors d‘une crise, « la prochaine fois je ne te raterai pas, salope ! »

Édifiant.

Une autre gamine, Lucy, est restée enfant sauvage, jamais élevée par quiconque en 9 ans. Elle court toute nue et danse dans les rayons du soleil, jouant avec sa nourriture comme un chat. Médicaments et paroles sont les seuls soins possibles, mais son cas est désespéré, il est bien trop tard. Ce pourquoi elle sera pendue. Par elle-même ?

Trouver les liens qui libèrent le scénario est le processus mental des enquêteurs. Qu’y a-t-il de commun entre tous ces meurtres ? Qu’y a-t-il de commun avec Danielle, l’infirmière rescapée il y a vingt-cinq ans ? Pas simple, éminemment choquant, encore un psychopathe de plus dans une société yankee qui les clone à la pelle.

Lisa Gardner, Les morsures du passé (Live to Tell), 2010, Livre de poche thriller 2016, 567 pages, €9,90, e-book Kindle emprunt ou €9,49

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Stephenie Meyer, Les âmes vagabondes

Ce gros roman des « âmes « est une aventure pour adolescents virant adultes, mélangeant science-fiction, action, et amour romancé qui sauve tout. C’est bien conté est pas mal du tout. Les chapitres sont écrits façon thriller dont la chute incite à poursuivre.

Le thème ? La résistance des humains soumis à l’invasion et l’occupation, puis la soumission des esprits par les « âmes » venues d’une autre planète. Une fois implantée dans le cerveau par une incision derrière la nuque, l’âme prend les commandes. L’esprit ancien disparaît, submergé, sauf s’il résiste et se rebellent, ce qui fait cohabiter deux personnalités dans un même corps. On ne peut que penser aux Ukrainiens des territoires occupés par la dictature russe, comme au temps de l’Occupation de la France par les nazis.

La Vagabonde est une âme indépendante qui se soustrait aux questions incessantes de sa Traqueuse, en rejoignant une communauté clandestine d’humains guidée par l’oncle Jeb de Mélanie, la fille dont elle a pris le corps après que, traquée, l’humaine se soit suicidée en se jetant dans le vide. Les Soigneurs aux compétences avancées ont vite réparé son corps de 27 ans en grande forme pour lui inoculer l’âme de la Vagabonde, qui avait vécu déjà plusieurs vies sur les planètes lointaines et originales. Ce sont en particulier Origine, le Monde des chants, le monde des Herbes qui voient, la planète des fleurs, le monde de Feu, la planète des Brumes,la planète des araignées, la planète de Cristal.

Mel veut retrouver Jared, son amour, ainsi que son petit frère Jaimie qui doit avoir dans les 14 ans désormais. Mélanie parle à l’intérieur de la Vagabonde et réussit à la convaincre de rechercher la cache dont l’itinéraire est figuré par un dessin de montagne.

Après de multiples péripéties pour échapper à la Traqueuse obsédée et obstinée, manquant mourir de soif dans le désert, Mél/Vagabonde est recueillie par Jeb. Bien que devenue âme, ce qui se reconnaît aux reflets d’argent de ses yeux, elle n’est pas tuée mais faite prisonnière. Jeb, anarchiste humain toujours curieux de tout, veut en savoir plus sur sa nièce recomposée en alien. Elle est conduite à l’ensemble de grottes où 35 humains se terrent en cultivant des légumes. Ils partent pour des raids de pillage selon un itinéraire compliqué destiné à semer d’éventuels poursuivants.

La Vagabonde est tout d’abord regardée avec haine par la communauté, surtout par Jared qui ne supporte pas que Mélanie son amour ait disparu, mais pas par Jaimie, tout d’émotions à l’adolescence et qui se prend à aimer la nouvelle personnalité sous l’apparence de sa sœur. Certains veulent la tuer en tant que mille-pattes parasite, et le Doc est tenté de sortir les âmes en opérant les crânes, ce qui aboutit à une boucherie argentée.

Mais, peu à peu, la Vagabonde se fait accepter, on lui donne un nom humain, Gaby, elle aide à la cuisine, à la lessive, à la culture des champs. Ian tombe amoureux d’elle, ce qui rend Jared jaloux.

Les humains se rendent compte que l’ancienne personne est toujours à l’intérieur, et surgit alors le projet de la réincarner. Se pose alors question de l’amour. Celui de Jared pour Mél, emprisonnée dans son corps, celui de Ian pour Gaby, qui parasite le corps de Mél. Jaimie aime les deux personnes et ne veux pas que l’une ou l’autre disparaisse. Dilemme.

Il se résoudra en deux temps à suspense dont je ne vous en dis rien.

La conclusion est que l’amour humain est le plus fort sur toutes les planètes confondues. C’est un peu naïf, mais bien dans l’air du temps, et fort agréable à entendre.

L’autrice, née en 1973 a grandi avec ses cinq frères et sœurs à Phoenix dans l’Arizona. Mormone, elle écrit ses rêves, dont en 2003 la série (5 films) Twilight. Un film intitulé Les Âmes vagabondes est tiré du roman, réalisé par Andrew Niccol, sorti 2013

Stephenie Meyer, Les âmes vagabondes (The Host), 2008, Livre de poche 2010, 829 pages, €11,40, e-book Kindle €10,99

DVD Les âmes vagabondes, Andrew Nicol, 2013, avec Diane Kruger, Jake Abel, Max Irons, Saoirse Ronan, William Hurt, Metropolitan Film & Video, doublé anglais, français, 2h, €24,00, Blu-ray €19,95

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WarGames de John Badham

Ces jeux de guerre ont pour thème la fascination des ados pour les jeux vidéo, celle des militaires pour les simulations sur écran, et la sécurité des systèmes de défense. Au début des années 1980, nous étions en pleine guerre froide entre USA et URSS, et en plein essor de l’informatique avec le surgissement des ordinateurs personnels. On peut rire aujourd’hui de cette préhistoire des systèmes, mais les questions posées alors demeurent.

David Lightman, un lycéen de 17 ans à Seattle (Matthew Broderick, 20 ans), adore les jeux vidéo et est devenu habile dans l’informatique balbutiante de ces années-là avec un micro-ordinateur IMSAI 8080 et des disques souples. Il pique les mots de passe immatures du lycée (« pencil » cette semaine) pour modifier ses notes dans le bulletin scolaire, et pourquoi pas celles de sa copine Jennifer (Ally Sheedy, 20 ans), pour une fois une vraie compagne avisée, et pas une pimbêche hollywoodienne.

David cherche les nouveaux jeux à sortir de la marque Protovision, qu’il utilise souvent. Via modem : « tit, tit, touououou… » (ne riez pas), et wardialing, il accède au serveur du NORAD (Commandement de la Défense aérospatiale d’Amérique du nord). Comment pénètre-t-il ? Tout simple. Un copain informaticien lui a parlé des portes dérobées des systèmes ; il a lu (les ados lisaient encore à cette époque) que le chercheur Stephen Falken avait créé des jeux vidéo et il a cherché sur son nom. Son mot de passe était aussi infantile que celui du lycée : le prénom de son fils, Joshua, décédé dans un accident de voiture. Même si Falken est déclaré « décédé en 1973 », son login est toujours en activité et ouvre sur une liste de jeux en ligne : échecs, morpion, tic tac, jeux de guerre, dont le pire est guerre nucléaire mondiale totale.

De quoi allécher un ado en mal d’adrénaline et d’accaparer l’attention de sa copine qui, las de ne pas le voir de quelques jours, fait irruption dans sa chambre où il lit torse nu. David se rajuste et entre sans le savoir dans le supercalculateur du NORAD appelé WOPR (War Operation Plan Response) qui simule les résultats possibles d’une guerre nucléaire en fonction des choix tactiques. Les ingénieurs sont très fiers de cet outil d’aide à la décision, une IA en puissance. Certains veulent même recommander au président de lever toutes les clés humaines, trop peu fiables en cas de stress émotionnel et alors que chaque seconde compte. Lors d’une simulation en aveugle, un capitaine n’a pas voulu tourner sa clé de lancement des missiles nucléaires.

WOPR engage une partie avec David avec pour objectif de gain : « destruction totale ». Le garçon ne sait pas qu’il joue avec le feu, voire avec le Diable tous bits dehors. WOPR ne sait pas distinguer le jeu de la réalité. Le niveau d’alerte DEFCON passe de 5 à 1 alors que les tracés de missiles, de bombardiers et de sous-marins nucléaires soviétiques s’affichent menaçants sur l’écran de la salle de veille. Le général commandant NORAD (Barry Corbin) envoie des F16 observer les deux bombardiers stratégiques russes qui survolent l’Alaska selon le système – et ils ne voient rien. Ce qui lui inocule un doute, en même temps qu’un dilemme : faut-il appuyer sur le bouton en riposte ou attendre une confirmation physique ?

La base s’aperçoit bien vite qu’un intrus est entré dans l’ordinateur et le FBI part arrêter David. Il est conduit menotté au NORAD, à Cheyenne Mountain dans le Colorado, et accusé d’espionnage au profit des rouges. D’autant qu’il a réservé un vol pour deux vers Paris. C’était un exercice pour convaincre Jennifer qu’il était capable, mais cette potacherie se retourne contre lui. Un ado ne voit jamais au-delà du présent, ni n’anticipe les conséquences de ses actes spontanés.

Mais comme il n’est pas bête, même si pas vraiment sportif (il n’a jamais appris à nager), il bidouille la serrure à code de la porte de l’infirmerie où il est provisoirement enfermé avec les instruments du bord, et s’échappe par un conduit de ventilation. Il rejoint un groupe de touristes en visite dans le centre pour partir avec eux. De même pirate-t-il un téléphone dans une cabine avec une languette de canette de boisson gazeuse trouvée par terre, pour joindre sans payer Jennifer et lui demander de l’aider. Il veut aller voir si Stephen Falken existe toujours, masqué sous l’alias Robert Hume, et dont le numéro de téléphone n’est pas dans l’annuaire de l’Oregon. Il a capté l’adresse en interrogeant WOPR.

Surprise ! La fille rejoint le garçon, et les deux se rendent sur l’île privée où vit l’ancien chercheur. Un ptérodactyle les frôle dans le crépuscule, et ils découvrent Falken (John Wood), qui les enjoints d’évacuer par le prochain ferry. Falken est découragé de la façon dont va le monde à la guerre, et considère que la destruction totale est inévitable ; lui attend tranquillement l’Armageddon, ayant perdu femme et enfant. Jennifer argue de ses seulement 17 ans et de son goût de vivre. Les ados sont mignons tous les deux et Falken se laisse remuer. David réussit à le convaincre que c’est sérieux et que son joujou pour militaires dérape. Il a entrepris de gagner jusqu’au bout la guerre nucléaire totale et rien ne l’arrêtera ; il ne reste que quelques 50 heures. Falken les laisse dormir par terre mais, après un baiser ou deux, les ados partent de la maison pour errer sur la grève, ne pouvant rejoindre le continent – à 4 km – faute de savoir nager pour David. Un hélicoptère les prend sous son projecteur. Ils ont été repérés !

Non, c’est Falken qui a réfléchi et les emmène au NORAD pour revoir son bébé informatique et ses copains ingénieurs. La première frappe soviétique n’existait pas, ouf ! Mais WOPR est obstiné, bête et méchant comme une technocratie IA. Son programme est de lancer lui-même une riposte massive en l’absence d’humains pour tourner leurs clés. Il cherche le code par une attaque de force brute, faisant tourner les essais à grande vitesse ; il finira par y parvenir si on ne l’arrête pas avant. Mais impossible d’y accéder, il a tout verrouillé ; impossible de le débrancher, n’importe quel ennemi pourrait le faire et toute défaillance de l’ordinateur lancera automatiquement les missiles. Alors ?

David a l’intuition de la jeunesse (on y croyait encore, dans les années 80). Ils font jouer WOPR au tic-tac contre lui-même. La longue série de tirages force l’ordinateur à apprendre la futilité et les scénarios sans victoire. Une IA qui apprend d’elle-même, c’était précurseur il y a quarante ans. WOPR obtient finalement le code de lancement mais, avant de lancer, il fait tourner tous les scénarios de guerre nucléaire qu’il a conçus et il constate qu’ils aboutissent tous à des tirages au sort. Il découvre le concept de destruction mutuelle assurée (MAD) avec pour résultat, « gagnant : non ». WOPR dit alors à Falken et à David qu’il conclut que la guerre nucléaire est « un jeu étrange » dans lequel « le seul mouvement gagnant est de ne pas jouer ».

Jolis minois d’il y a presque un demi-siècle, questions éternelles de l’homme et la machine, des militaires et des civils, de la vitalité adolescente et de la maturité rassise, de la guerre qui tient à un fil de fausses nouvelles… Un bon rappel, avec un brin de suspense.

DVD WarGames, John Badham, 1983, avec Matthew Broderick, Dabney Coleman, John Wood et Ally Sheedy, Walt Disney studios 2014, anglais doublé français, allemand, espagnol, italien, 1h48, €11,57, Blu-ray €16,01

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Guy-Roger Duvert, Outsphere

Créer un Nouveau monde sur une exoplanète est probablement le sort de nos descendants. L’auteur, français qui vit à Los Angeles depuis le début de la décennie 2010, a fait travailler son imagination pour créer un univers futuriste où l’action des explorateurs semble conditionnée par leur génétique. Le début d’une riche saga de la conquête d’une planète.

La Terre est mourante depuis des décennies et les sociétés se divisent entre scientifiques et barbares. La part raisonnable construit un vaisseau, l’Arche, qui les conduira en état de cryogénisation sur 80 ans, vers Éden, une exoplanète située très loin, mais que la technologie, qui a progressé depuis aujourd’hui, permet de rallier. Éden est une planète très terrienne, couverte de végétaux et avec un air respirable. Elle abrite des animaux et des êtres humanoïdes, qui semblent vivre à moitié nus dans des villages sauvages.

La première chose à faire est de garder 20 % des humains en cryogénie, au cas où il faudrait fuir la planète en catastrophe pour aller coloniser ailleurs. La seconde chose est de diviser les réveillés entre ceux qui vont rester sur le vaisseau, et ceux qui vont construire au sol l’Arche, à l’aide de robots bâtisseurs, une sorte de bulle biologique et de forteresse en cas d’attaque. Ce qui est entrepris…

Jusqu’à ce qu’un second vaisseau arrive, qui n’était pas prévu. Utopia rassemble aussi des humains échappés de la Terre, mais avec vingt ans de décalage. Les progrès technologique se sont poursuivis, permettant de gagner Éden en 60 ans plutôt qu’en 80, ce qui explique la coïncidence. Mais les humains d’Utopia ont évolué. La mort de la Terre a forcé l’humanité scientifique à se modifier génétiquement, créant des clones formatés. Ils sont plus grands, plus fins, exercent mieux leur cerveau, développant notamment des pouvoirs de télépathie, de télékinésie, de synchronisation entre eux. Leur mission ? Protéger les Anciens, les humains originaux et leur patrimoine génétique, comme on préserve une plante rare.

Mais les relations entre ces deux groupes divergents génétiquement n’est pas politiquement facile. L’auteur note des comportements ouvertement racistes, des jalousies de chercheurs moins doués, des frictions dues aux mœurs décalées. Les Anciens savent dissimuler, pas les Clones ; les Anciens sont individualistes, les Clones collectivistes ; les Anciens ont chacun un nom et prénom comme individu inscrit dans une lignée, les Clones n’ont que des matricules aussi secs que M1500 ou S8588 – M pour militaire, S pour scientifique. La cohabitation commence douce, mais dégénère jusqu’à l’apartheid – et la guerre.

Car la planète est bien plus complexe que ce que les observations d’en haut ne le révèlent. A noter que c’est la même chose sur Terre, le technocrate de son bureau ne voit que des chiffres et des principes de rationalisation, alors « qu’en bas », on voit cela comme une ingérence autoritaire et politiquement inepte. Les sauvages des villages dispersés ne sont que l’apparence d’un peuple plus civilisé (et mieux armé) qui vit principalement sous la montagne, en villes troglodytes. Les paisibles herbivores des plaines masquent les redoutables prédateurs de forêts (le tigre à dents de sabre), du ciel (des ptérodactyles grands comme des drones Shahed iraniens) et des marais (une espèce de pieuvre géante).

Pire : des ruines antiques en forme de pyramides aztèques abritent une technologie avancée, probablement venue de l’espace, mais qui a disparu. Un reste d’humannoïde à tête écailleuse seprentiforme est découvert dans les restes d’un vaisseau. Les chercheurs se posent la question de savoir si leur disparition est due aux indigènes, ou à cause de l’air, des orages magnétiques d’une très grande violence, ou des spores sur la planète. D’ailleurs, les humains peuvent-ils respirer l’air sans casque ? Qu’arrive-t-il s’ils inhalent les spores d’un nuage ? Quelle est l’origine de ces combustions spontanées des corps qui se multiplient ?

L’Arche est composée d’humains de divers (anciens) pays et de diverses races (en oubliant peut-être les Amérindiens, travers très états-unien). Mais tous sont formatés USA, comme si ce pays avait gardé sa puissance économique, son avance technologique et sa mentalité pionnière comme autrefois (vu le contexte démographique des États-Unis, cela me semble peu probable d’ici un ou deux siècles).

Surtout, chacun est militarisé intérieurement, comme va la tendance depuis le 11-Septembre. Peut-être n’est-il pas un hasard si le colonel « exécutif » sur Éden soit nommé Bowman – qui est le nom de naissance de JD Vance, le vice du président Trump. Peut-être pas un hasard non plus que la société soit régie par le principe du catho libertarien Peter Thiel, parrain de la Tech mafia – et du jeune JD Vance – qui est que, pour éviter les jalousies, chacun a son propre domaine (« contentez-vous de faire votre job » p.61), l’ensemble étant organisé par le militaire. Les chercheuses Fulton et Kappa sont polarisées sur leurs recherches et n’en ont rien à faire du reste ; le colonel est polarisé sur la sécurité n’en a rien à faire des recherches – et ainsi de suite. Jusqu’à l’amiral (indien des Indes) Suleiman, qui coiffe la hiérarchie de commandement et entend seul décider de ce qui est bon pour tous. Un idéal de république technocratique à la JD Vance, avec ce travers bien américain de considérer bibliquement que « tout est écrit » en soi, tandis que le libre-arbitre n’est que la part mineure, politique, dont le succès ne consiste qu’à réaliser le Projet divin (l’auteur remercie en exergue ses parents pour leur matériel génétique).

Il faut probablement y voir la contamination idéologique d’ambiance d’un Européen jeté brutalement dans une Amérique qui doute de son identité et qui cherche auprès des bonnes vieilles recettes anti-Lumières la voie de la rédemption après le traumatisme des attentats du 11-Septembre 2001. L’auteur montre combien la tentative de Vincent (un Vince anti Bowman ?) de créer une communauté extérieure à l’Arche pour vivre dans la nature et s’intégrer, est un projet liberal (on dirait chez nous gauchiste écolo) qui échoue par naïveté – beaucoup plus de morts par contamination faute de vouloir décider au nom de Principes charitables, tandis que les Clones au nom de leur réalisme ont su préserver l’essentiel des leurs en éliminant immédiatement ceux contaminés.

Au total, un univers riche de fantaisie, plutôt bien écrit, où les principaux problèmes philosophiques de notre temps sont mis en scène : anarchie démocratique ou autorité souveraine, penser par soi-même ou suivre les autres, communauté ou société, moralisme ou pragmatisme. Avec ce travers cette fois sympathique de l’Amérique : faire, plutôt que de gloser. Une bonne lecture, divertissante, édifiante, actuelle.

Guy-Roger Duvert, Outsphere (tome 1), 2019, déposé à Library of Congress USA, édité en français, anglais, espagnol, autoédité via Amazon, 316 pages, €19,99 , e-book Kindle €4,99 ou gratuit abonnement

La saga comprend trois suites :

Outsphere 2- Le Réveil

Outsphere 3 – Religion

Outsphere 4 – Ordres et Chaos

Un tome 5 est prévu

La saga a déjà connu une première adaptation en jeu de société avec Fragments, édité par Grrre Games.

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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Daniel Cole, L’Appât

L’auteur anglais deRagdoll récidive avec son inspectrice phare, Emily Baxter, devenue inspecteur-principal Chief-inspector (les titres de fonction anglais ne font pas d’hystérie féministe et n’ont pas de distinction de genre). Cette fois, le psychopathe est riche, blessé à mort par la perte de sa femme et de ses enfants dans l’attentat du métro de Londres en juillet 2005 (52 morts), et veut se venger de toute la société. Pas des islamistes, probablement parce que ce serait « politiquement incorrect » et non-woke – une limite agaçante de ce thriller. L’auteur reprend le thème de la tuerie d’Andres Brevik à Utoya, qui a voulu punir les collabos de sa race, et pas les vrais coupables. Une sorte de suicide génocidaire. Un vrai gibier de psy.

Les psy sont d’ailleurs les véhicules et les instruments de la manipulation terroriste dans cette histoire. Ils sont chargés d’embrigader des « marionnettes » et de séduire des « appâts » pour attirer les forces de police en un endroit phare avec les cadavres appâts, puis de les massacrer autant que faire se peut par les torturés marionnettes. Chacun ou chacune a, gravée au couteau sur sa poitrine nue, son rôle. Ce sont des gens paumés, au bord du suicide, que la parole magnétique de son psy va pousser vers une fraternité où ils se sentent reconnus, unis, sous la houlette d’un gourou qui leur dit comment il faut vivre et ce qu’il faut faire. Le parfait « abêtissement » du troupeau humain sous la houlette d’egos surdimensionnés qui adorent la Puissance.

Nous sommes en hiver et la température reste glacée partout, autant à Londres qu’à New York, car les crimes se manifestent alternativement des deux côtés de l’Atlantique, comme en miroir. Le reste du monde est oublié, éradiqué, surtout les pays d’origine des attentats de Londres. Ce côté « entre-soi » anglo-saxon est bizarre pour un ex-ambulancier, sauveteur en mer et ami des animaux comme se dit l’auteur. On penserait plutôt à un nationaliste pro-Farage.

Baxter doit enquêter avec un agent de la CIA et une inspectrice du FBI ; elle est constamment « épuisée », se nourrissant n’importe quand et n’importe comment, ne dormant qu’au hasard. Elle a mauvais caractère et rembarre jusqu’à sa patronne, qui fait de la com. Elle flique son petit ami Thomas pour savoir s’il est sérieux. En bref, la parfaite asociale peu sympathique dont le seul talent est celui du pitbull : ne jamais lâcher sa proie.

Plusieurs centaines de morts plus tard, dont une bonne pesée de flics, enfin le psychopathe est arraisonné. Ce n’est pas sans frissons, ni choix « draconiens » à la Churchill : faut-il évacuer une ligne de métro au risque d’alerter les terroristes, ou les laisser faire pour les prendre sur le fait ? Un wagon ensanglanté plus tard, on a la réponse – pas très humaine ni vraiment sensée.

C’est donc un thriller qui captive, écrit sec, aux courts chapitres addictifs, mais on n’aime ni l’histoire, ni les personnages, ni la surenchère permanente dans la torture des corps, la manipulation des âmes et le massacre permanent. Mais c’est un trait d’époque : ce qui n’effare pas n’est pas « vu », dans le flux permanent, et seule l’horreur toujours plus horrible attire les néo-lectrices (les hommes lisent de moins en moins).

Prix Bête noire des libraires 2018

Daniel Cole, L’Appât(Hangman), 2018, Pocket thriller 2019, 509 pages, €9, 30, e-book Kindle €10,99

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The Mist de Frank Darabont

Un soir, un énorme orage, une tempête, au matin les arbres déracinés, le hangar à bateau écrabouillé, tout comme la Mercedes du voisin, et une brume inquiétante qui vient de l’au-delà du lac. Bizarre ! Habituellement, elle venait des montagnes. Il faut réparer, refaire provisions. À Bridgton, dans la région des lacs du Maine, à l’extrême nord-est des États-Unis, le centre commercial réunit autour du parking commun le supermarché, la pharmacie, et quelques autres boutiques. C’est le lieu des cancans, des rencontres. David (Thomas Jane) et son fils Billy (Nathan Gamble, 10 ans au tournage), quitte les Drayton’s, leur domaine, pour aller y faire des courses ; ils laissent maman à la maison, à tout ranger après la nuit dans la cave.

Le supermarché est plein, les gens font comme eux des provisions et accumulent les outils pour réparer. Les affaires vont bon train, bien que le courant ait été coupé, tout comme les téléphones. Des voitures de police et des dépanneuses passent à toute vitesse, sirènes hurlantes ; des camions militaires bourrés d’hommes aussi. Que se passe-t-il ? La brume arrive, un habitant surgit paniqué, saignant du nez. Dan Miller (Jeffrey DeMunn) a senti un danger caché dans la brume, devenue si épaisse qu’on n’y voit plus à un mètre. Il demande qu’on barricade les portes. Billy se réfugie dans les bras de son père, mais celui-ci le délaisse rapidement pour aller voir dans la réserve, où il a entendu du bruit. C’est le rideau de tôle qu’on essaie d’enfoncer, tandis que le générateur surchauffe, son conduit d’évacuation bouché de l’extérieur.

Norm, le magasinier encore adolescent (Chris Owen), joue au dur pour aller voir, malgré les avertissements de David. Il est soutenu par les bouseux du coin, Myron LaFleur et Jim Grondin (William Sadler), des Hillbillies obtus (à noms français…) qui se braquent de voir un New-yorkais leur dire ce qu’il faut croire et ce qu’il faut faire. Poussé par les primaires, le boy se veut des couilles et sort dans la brume. Il n’a pas fait un mètre qu’une grosse tentacule l’attrape par la jambe et le tire au-dehors. David le retient et demande aux bouseux de l’aider. Mais les Hillbillies ont un petit cerveau mal relié et, comme les dinosaures, il leur faut plus d’une minute pour que le signal envoyé arrive jusque dans le corps. Lorsqu’ils se bougent, c’est trop tard. Le garçon est flagellé au sang par les tentacules griffues, puis emporté malgré les efforts. David enrage. Les cons ont gagné, leur bêtise a coûté la vie à l’adolescent. Le plus con regrette, mais se prend un poing dans la gueule par le citadin. On se dit qu’il y a peu, ce genre de bouseux a voté Trompe, ce bouffon vaniteux à grand gueule – par ressentiment d’être aussi primaire, par bêtise de s’obstiner dans l’erreur.

Le film est tiré de la nouvelle Brume de Stephen King, publiée pour la première fois en 1980, et accumule les clichés sur l’Amérique contente d’elle-même de l’ère Bush junior, confrontée à la menace imprécise du terrorisme islamiste. Il y a la masse ignare et amorphe qui suit la plus grande gueule ; la tarée de Dieu (Marcia Gay Harden) qui prophétise l’Armageddon en citant la Bible – toujours l’Ancien testament, jamais le message du Christ – ; le Noir arrogant, fier d’être avocat et de posséder le droit au bout des ongles, prêt à faire un procès à quiconque le contre ; l’affairé en Ollie (Toby Jones), codirecteur du magasin, toujours prêt à « faire quelque chose » ; les jeunes militaires perdus sans ordres, incapables de la moindre initiative malgré leur carrure et leur jeunesse ; la fille qui rêve d’être ravie ; la femme qui n’a jamais eu d’enfant et le regrette  (Laurie Holden) ; la vieille institutrice qui a connu les bouseux enfants et les juge à leur aune.

David se dit qu’il faut informer les autres du danger qui menace à l’extérieur. Il pense que son voisin, l’avocat Brent (Andre Braugher), a suffisamment de raison pour le croire et l’aider. Mais le Noir se méfie, comme tout minoritaire, de ces Blancs qui aiment à se moquer de lui. Il n’y croit pas, à cette bête tentaculaire surgie de nulle part, il croit qu’on se fout de sa gueule, bouseux et New-yorkais alliés. Il refuse même d’aller constater par lui-même le bout de tentacule tranché à la hache qui reste dans la réserve, une fois le rideau (enfin !) refermé. Au contraire, il s’obstine à penser et à faire l’inverse : il sort dans la brume avec quelques autres qu’il a réussi à convaincre, pour prouver qu’il a raison. A ce jeu de poker, il perd évidemment. David l’a convaincu de s’attacher une corde à la ceinture, au cas où on devrait le tirer en urgence. Ne reviennent que les jambes, tout le reste a été croqué. Pas meilleur que les primaires, l’avocat sûr de lui – une allégorie d’Obama.

David a une fois de plus confié son fils à une jeune institutrice, Amanda Dunfrey, qui s’est frittée avec Madame Carmody, la tarée de Dieu qui psalmodie et prêche tout haut devant tous ; elle se prend pour l’envoyée du Dieu vengeur, plus celui du Talmud que celui des chrétiens. Devant la résistance des autres, elle se fanatise et s’érige en vengeresse, la Main de Dieu pas moins. Amanda a avec elle le revolver de son père, et une boite de cartouches ; elle le confie à Ollie, ancien champion de tir régional qui sait tirer. Celui-ci descend plusieurs sales bêtes qui réussissent à pénétrer dans le magasin par les vitrines. Car les clients se sont empressés, la nuit venue, d’allumer toutes les lumières à pile qu’ils ont pu, attirant ainsi les insectes géants, donc leurs prédateurs ptérodactyles, lesquels brisent quelques vitres avec leur bec pointu et volettent entre les rayons, cherchant une proie. La bêtise une fois de plus de la débauche de « moyens », pour compenser le déficit de réflexion des Américains. David, qui a une fois de plus délaissé Billy, se saisit de balais qu’il fait tremper dans l’huile et enflammer, pour en descendre quelques-uns. Mais le feu prend sur un client, gravement brûlé, et il faut cesser de faire n’importe quoi. Éteindre les lumières est plus sensé. La Carmody, devant un insecte qui la fixe, ne bouge pas, attendant le jugement de Dieu. Comme pour les abeilles, qui ne piquent qu’en panique, l’insecte s’en va devant son immobilité – et elle « croit » qu’elle est élue ; les plus cons autour d’elle le croient aussi.

David laisse toujours Billy pour prendre la tête d’une expédition vers la pharmacie à une vingtaine de mètres, ramasser des antidouleurs et quelques médicaments pour soigner le brûlé grave et les blessés bénins. Ils trouvent des hommes encoconnés par des araignées, et quelques géantes qui les attaquent. Ils y laissent quelques morts, sans rapporter les médicaments récoltés, dans la panique. C’est alors que papa David jure à fiston Billy de ne plus jamais le quitter, et de lui éviter quoi qu’il en coûte de tomber entre les griffes des monstres. Serment funeste.

La Carmody, qui s’était opposée en public à ce qu’on empêche « Dieu » de faire ce qu’il a décidé, en sort grandie devant tous. Elle fait même avouer publiquement au dernier militaire vivant, Jessup (Sam Witwer), dont les copains viennent de se pendre dans la réserve, que « les créatures » viennent probablement d’un projet « scientifique » classé « secret défense », visant à ouvrir une autre dimension pour voir ce qu’il y a derrière : le mythe de l’Apprenti sorcier, l’orgueil humain démesuré qui défie le Créateur. La Carmody le charge de tous les péchés du monde et le désigne comme bouc émissaire par sentence divine. Ses partisans bouseux obtus poignardent le jeune homme, qui se laisse faire, en contaminé de la doxa. Il est expulsé au-dehors, agonisant, et ne tarde pas à être happé par une bête ayant la forme d’une mante – évidemment femelle, et évidemment religieuse – message subliminal qui donnera sous Trompe la réaction masculiniste.

David voit qu’il n’y a rien à faire contre la stupidité humaine et décide, avec quelques-uns qui pensent comme lui de quitter le magasin à l’aube pour rejoindre son 4×4 et rouler vers le sud. Ils sont surpris par la Carmody, munie d’un grand couteau, qui les empêche de sortir et les accuse de vol de nourriture et d’hérésie religieuse. Elle exige que « le petit blond » Billy soit sacrifié à Dieu pour apaiser son courroux, tout comme Isaac que son père Abraham devait égorger. Ollie tire. Une balle dans le vagin, une autre dans la tronche, la Carmody s’effondre, son fiel et son fanatisme avec. Pas de balle dans le cœur, elle n’en a pas. Ses partisans, domptés, reculent. Dans leur petit cerveau, Dieu l’a voulu ainsi…

Dehors, justice compensatoire malvenue (il avait raison de tuer la tarée), Ollie se fait éparpiller par les mandibules d’une créature tandis qu’Ambrose et Myron sont dévorés par de grosses araignées. Bud réussit à regagner le supermarché et s‘y enfermer avec les autres. Seuls David et son fils Billy, Amanda qui le tient sur les genoux, Irene et Dan, gagnent la voiture, qui démarre, sa batterie de phares tous allumés comme une guirlande de Noël pour percer la brume – et affirmer la débauche d’énergie, le gaspillage inhérent à toute l’industrie américaine. A la maison Drayton, maman est encoconnée, morte. Sur la route, jonchée de carcasses de voitures et de bus, ils avancent lentement. Un gigantesque six-pattes surmonté de tentacules flottant au vent, passe lourdement devant eux, faisant trembler la chaussée. Le véhicule avance toujours mais la brume persiste, et l’essence, pompée par le gros moteur américain gourmand, vient à manquer. Que faire ?

Le tragique réside en la cavalerie, qui surgit, mais trop tard comme toujours. La musique The Host of Seraphim, du groupe Dead Can Dance, mélange chants et gémissements en requiem de la race humaine. Tout un régiment de blindés remplis d’hommes en tenue anti-chimique, munis de lance-flammes arrive, survolés par des hélicoptères d’attaque. Ils éradiquent les cocons, les bestioles d’outre-monde, et ramassent les humains survivants en route. Dont la femme qui est sortie seule dans la brume, personne du supermarché ne voulant la suivre alors qu’elle voulait rejoindre ses enfants petits. Hélas, il restait quatre balles pour les cinq dans la voiture et David a mal choisi.

Plus qu’un simple « film d’horreur », le propos est centré sur le comportement irrationnel des humains confrontés à ce qu’ils ne comprennent pas. Sorti huit ans après les attentats du 11-Septembre, c’est une allégorie de l’Amérique d’époque. Le refuge dans « la religion » évite de réfléchir à ses propres erreurs ; la division en factions antagonistes montre l’incapacité à s’unir, Républicains et Démocrates, face à un danger inconnu ; le développement d’une culture de la peur permet d’assurer son pouvoir. Bush fils prédisposait à Trompe II et à son vice Vance. Déjà, au cinéma, l’alerte était donnée. Attention aux moins de 12 ans.

DVD The Mist, Frank Darabont, 2007, avec Andre Braugher, Laurie Holden, Marcia Gay Harden, Thomas Jane, Toby Jones, TF1 studios 2009, doublé anglais, français, 2h06, €6,86, Blu-ray €14,28

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Michael Crichton, Extrême urgence

Dans sa préface de 1993, l’auteur décédé à 66 ans d’un cancer en 2008, connu pour Jurassik Parket comme créateur de la série culte Urgences avec George Clooney, montre comment il a écrit son premier thriller. Encore étudiant en médecine, il passait ses vacances universitaires à composer des romans d’espionnage sous pseudonyme pour financer ses études avant son doctorat en médecine en 1969. Il a eu l’idée d’appliquer ses connaissances du milieu médical à la Harvard Medical School pour écrire un roman policier.

A la fin des années 1960, l’avortement est illégal aux États-Unis, mais environ un million de femmes se font avorter. Il ne sera autorisé que par le fameux arrêt de la Cour suprême dit Roe v. Wade en 1973, abrogé en 2022 par l’arrêt Dobbs v. JWHO sous la pression des juges conservateurs nommés par Trompe.

L’avortement est le ressort du thriller. Une jeune fille de 17 ans, Karen, est amenée aux Urgences en pleine nuit à Boston par sa belle-mère, car elle saigne du vagin et a perdu beaucoup de sang. Malgré les soins intensifs, elle meurt peu après. On soupçonne un avortement et la belle-mère désigne le docteur Arthur Lee comme responsable. Il est arrêté, en attendant l’enquête. Le père de Karen, J.J. Randall, est un médecin très connu, plus matamore que compétent, mais qui terrorise ses pairs comme ses concitoyens. Obstiné, borné, il lui faut un coupable – et un médecin d’origine chinoise comme Lee en fait un parfait. Il est désigné à la presse et à la vindicte populaire, ce qui fera caillasser sa maison par des jeunes chrétiens fanatisés anti-avortement et adeptes de la croix brûlée du Ku Klux Klan, et blesser ses jeunes enfants par les éclats de verre.

Son ami John Berry, médecin pathologiste au même hôpital et voisin, ne croit pas qu’il ait pu rater son avortement – s’il l’a effectué. Lee dit que non. Il va enquêter de son côté en plusieurs jours pour savoir la vérité. L’autopsie démontre que Karen n’était pas enceinte ; son oncle avoue qu’elle en était déjà à son quatrième avortement depuis l’âge de 15 ans ; il semble qu’elle en ait voulu à son père après la mort de sa mère et que, réprimée sexuellement par la « bonne » société, elle ait voulu punir sa famille connue et se punir elle-même en couchant à tire larigot avec le maximum de jeunes mâles, en général athlétiques ou noirs. Mais les spécialistes de l’hôpital préfèrent faire profil bas et adopter la doxa imposée par J.J. Randall : sa fille était « pure » et donc une « victime » d’un criminel boucher.

L’auteur multiplie les anecdotes médicales, souvent drôles, et use du vocabulaire spécialisé pour se poser en expert de la partie, laissant le flic de base Paterson médusé. Est-ce une erreur médicale ? – peu probable de la part d’un médecin. Est-ce un meurtre lié à la drogue ? – le voyou nègre que Karen fréquentait (et baisait) apparaît bien tentant. Est-ce une vengeance familiale ? – un père médecin, un oncle médecin, un frère médecin, une belle-mère jamais acceptée… tout est possible. Est-ce une question de fric ? – un avortement (illégal), ça rapporte ; et c’est facile à pratiquer. La rebelle trop ado, psychotique et camée, nymphomane qui se fait du cinéma, désoriente les enquêteurs. Seul un scientifique, médecin qui ne croit qu’aux faits prouvés, réussira à démonter l’intrigue.

Pris de littérature policière Edgar Award 1969

Michael Crichton, Extrême urgence (A Case of Need), 1968 réédité 1993, Pocket 2003, 438 pages, €1,33

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Michael Crichton déjà chroniqué sur ce blog :

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7h58 ce samedi-là de Sidney Lumet

Dernier film d’un réalisateur de 83 ans, il présente une histoire tragique bien pensée, mais un découpage déconcertant qui nuit au sens. Tout commence par une première scène de film porno, avec une interminable (et minable) séance de baise au lit entre le gros Andy (Philip Seymour Hoffman) et sa compagne. Manifestement c’est laborieux, il n’y arrive pas. Peut-être pour dire que la génération des fils est stérile et ne fera jamais rien de bon. Suit une scène surgie de nulle part, puis une série de « avant le vol » et « après le vol » qui rendent rapidement l’histoire incompréhensible. Si c’est pour accrocher l’attention, c’est raté, on s’ennuie, et l’accélération de certaines scènes de bavardage sans fin dans les couples devient irrésistible. Enfin le sens renaît, avec le fil suivi de l’histoire.

C’est là que surgit la tragédie. La famille Hanson est comme celle des Atrides, rongée de l’intérieur par le non-dit, la jalousie, l’amour frustré. Andy l’aîné a manqué d’amour de sa mère et de reconnaissance de son père, qui vont tout entier au plus jeune, « le bébé » Andy (Ethan Hawke). Si Andy a réussi à obtenir un métier de comptable dans une grosse boite, et à fonder un couple avec Gina (Marisa Tomei), une belle femme qui aime montrer son décolleté, Hank son jeune frère, a tout raté. Éternel petit garçon, il est faible et lâche, il fuit toute responsabilité, a du divorcer et fait constamment des promesses qu’il ne peut tenir.

Les « gueules » à l’écran montrent des mâles américains au visage ravagé, du père aux poches sous les yeux (Albert Finney) à Hank au menton qui pend, la gueule toujours ouverte comme son frère Andy. Par contraste, les actrices femmes sont attrayantes, même la vieille mère Nanette (Rosemary Harris), bien coiffée et hardie. Elles sont dans le film comme une basse continue, pôle de stabilité qui ne quémande sans cesse que « de l’argent », cette obsession de la ploutocratie américaine. Jusqu’à la fillette de Hank, dans les 12 ans, qui exige en petite fille gâtée par un père qui n’a jamais su dire non, qu’il lui « paye » un voyage scolaire pour « faire comme tout le monde » dans son « école chic ».

Andy, rongé par sa névrose d’amour frustré, s’est mis à l’héroïne, qu’il va consommer chez un jeune dealer asiatique en ville, avec qui il couche probablement aussi, juste pour les caresses. Cette dépense exige de l’argent, toujours cet argent qui le conduit à maquiller les comptes. Un audit fiscal menace et Andy doit « en » trouver. Pour cela, il imagine un braquage sans risque, celui de la petite bijouterie familiale, tenue le matin par une employée. Puisque Hank a lui aussi besoin d’argent, Andy veut le mouiller et l’engage pour effectuer le casse, au prétexte que lui ne peut y aller, ayant été vu dans le quartier. De toute façon, l’assurance va rembourser et ce sera « win-win » pour tout le monde (expression yankee fétiche). Pas grand-chose à faire : acheter un pistolet en plastique pour gamin, louer une voiture, emprunter une cagoule, puis se présenter à l’ouverture de la boutique, dans une aire commerciale encore déserte à 7 h du matin, menacer l’employée et rafler bijoux et caisse – puis repartir. Simple comme bonjour, un enfant de 5 ans réussirait.

Oui, mais pas Hank, l’éternel loser qui rate tout. Comme il a la trouille, lui qui n’a jamais pris aucun risque sans maman derrière, il engage Bobby Lasorda (Brían F. O’Byrne), un copain malfrat, pour le faire à sa place. Il a la bêtise d’aller le cueillir chez lui à l’aube, encore à poil au lit avec sa meuf Chris (Aleksa Palladino), qui peut donc voir Hank de près. Il a l’autre bêtise de louer la voiture sous un faux nom, mais avec sa vraie carte de crédit. Il a encore la bêtise de laisser Lasorda sortir un vrai flingue, bien garni de balles. Évidemment, tout se passe mal. La boutique est braquée, mais c’est une vieille dedans au lieu de l’employée, la propre mère de Hank et d’Andy, que ne connaît pas Lasorda. Elle a décidé de remplacer de façon impromptue la femme qui devait garder ses enfants. Laquelle vieille ne se laisse pas faire, saisit un pistolet caché dans le tiroir et tire. Elle ne fait que blesser Lasorda, qui riposte et la descend. Un second coup de feu avant que la vieille ne retombe, cette fois fatal, étend le malfrat dans la rue après avoir explosé la vitrine. Tout est raté et Hank s’enfuit, la trouille au ventre et la queue basse. Pas de butin et de nombreux indices. Dont le dernier n’est pas moins qu’un CD « oublié » par bêtise dans le lecteur de la voiture et que, par bêtise toujours, Hank se croit obligé de récupérer… en donnant comme identité sa vraie carte de crédit.

Nanette, la mère des deux frères, est dans un coma irréversible à l’hôpital et Charles, son mari et père des garçons, apprend du médecin qu’elle n’a aucune chance d’en sortir. Il accepte qu’on arrête l’assistance respiratoire. Mais il veut se venger. D’autant que la police ne fait rien, ne répond même pas à ses appels, ne le prend pas en rendez-vous. Hank est menacé par Dex (Michael Shannon), le beau-frère de Lasorda, qui réclame une compensation financière pour sa sœur Chris, désormais veuve avec bébé, elle qui a bien reconnu Hank lorsqu’il est venu chercher son mec pour le braquage où il a été tué. Andy, loin du bureau pour les formalités et obsèques de sa mère, voit ses malversations découvertes dans l’entreprise et est sommé de revenir se justifier. Gina sa compagne le quitte, cela ne marchait plus entre eux et, depuis quelque temps, il ne lui dit plus rien. De plus, elle couche chaque semaine avec Hank qui, lui, la considère. Elle retourne chez sa mère.

Tout alors se précipite. Andy n’a plus rien à perdre et décide de fuir au Brésil, pays qui, il l’a « vu dans un film », n’extrade pas vers les États-Unis. Pour cela, il faut encore « de l’argent ». De même pour libérer Hank de sa veulerie envers Dex. Quoi de mieux que de braquer le dealer ? Sauf que tout est expéditif : Andy tue pour qu’il n’y ait pas de témoins : le client hébété par la drogue (qui ne l’aurait sûrement pas reconnu), et le minet nu sous son peignoir (qui, lui, le connaît intimement). Andy a emmené Hank, qui est effaré, choqué, « sidéré », enfin tout ce qu’on dit des filles lorsqu’elles se font violer. Car, son père l’a dit aux obsèques, Hank « reste toujours un pédé » (au sens de petite chose lâche, non virile). Andy violente physiquement Hank lâche, il viole symboliquement son jeune frère fiotte.

Suite de l’action chez Dex, qui parade en malbouffant une pizza dans un fauteuil, caricature du mafieux qui menace et attend que ça lui tombe tout cuit (tout Trump, ça). Ce qu’il reçoit, c’est une balle dans la tête, parce que le payer signifierait un chantage sans fin (avis à l’UE). Chris est effarée (etc.) et Andy veut la tuer aussi pour faire bonne mesure, mais le bébé braille dans la pièce à côté. Il hésite et Hank le supplie de n’en rien faire. Il n’en fait rien mais braque son frère qui lui a tout volé (l’amour de sa mère, la considération de son père, le sexe de sa femme, le butin de la bijouterie, sa réputation). « Donc » (éternel œil pour œil de la philosophie biblique yankee), Chris saisit une arme et le tue. Pas de pitié pour ceux qui ont pitié – Trompe en est l’image contemporaine.

Hank s’enfuit lâchement (avec le sac de fric, il ne perd pas le nord, bien qu’il laisse quand même une liasse à Chris), tandis que Charles le père les a suivis après avoir appris d’un receleur, qu’il a connu dans sa vie de bijoutier, qu’Andy a laissé une carte de visite pour lui livrer des diamants à refourguer. Il assiste à la grande scène de la cavalerie qui arrive trop tard, avec deux bagnoles bourrée de flics et une ambulance. Les flics n’ont rien fait pour chercher les coupables, ils se contentent de ramasser les cadavres. C’est ça la loi de la jungle qu’affectionnent les Yankees.

Andy est conduit à l’hôpital, comme sa mère, mais risque d’en réchapper, contrairement à elle. Charlie se rend donc à son chevet, que l’habituel flic à gros cul de surveillance vient de quitter pour aller se faire un petit noir. Il se fait reconnaître, dit qu’il sait, entend sans écouter les « excuses » d’Andy qui « ne savait pas » (blabla) – puis étouffe le fils matricide et triplement meurtrier avec son oreiller. Il applique sur sa propre poitrine les électrodes pour les empêcher de sonner lorsque le cœur d’Andy se sera arrêté. Puis il s’éloigne, alors que l’équipe médicale affolée (etc.) accourt comme la cavalerie, trop tard pour réparer les dégâts.

Le titre américain du film signifie « puisses-tu atteindre le paradis une demi-heure avant que le diable n’apprenne ta mort » – c’est ainsi qu’en Irlande on porte un (long) toast). Un titre qui ne veut apparemment rien dire (sauf à se tordre le ciboulot) ; un montage « déstructuré » comme c’était la mode – qui dit plus sur le chaos mental du réalisateur que sur celui des personnages ; la plongée vers l’enfer de garçons névrosés par leur éducation ratée, si américaine ; la nécrose des couples obsédés par l’apparence, donc le fric, que seul le mec doit ramener ; la violence comme seule solution à toute frustration… Tout un portrait de l’Amérique !

DVD 7h58 ce samedi-là (Before the Devil Knows You’re Dead), Sidney Lumet, 2007, avec Albert Finney, Ethan Hawke, Marisa Tomei, Philip Seymour Hoffman, Rosemary Harris, The Searchers 2025, doublé anglais, français, 1h53, €8,90, Blu-ray €17,99

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Nathan Juste, Le cauchemar américain

L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.

Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.

Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.

Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).

Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.

C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !

Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.

Nathan Juste, Le cauchemar américain – ou l’affrontement de somnambules,autoédition Librinova 2024, 259 pages, €19,90, e-book Kindle €3,99 ou emprunt abonnement

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip Roth, Exit le fantôme

Philip Roth se raconte une fois de plus sous la forme de doubles. Il considère une existence comme un incessant changement de personnalité, une construction de soi avec essais et erreurs, en fonction du milieu. Il est en cela proche de l’existentialisme de Sartre. D’où sa mise en scène sous la forme de Zuckerman, personnage déjà apparu dans son œuvre ; sa confrontation avec Richard Kliman, jeune juif obstiné et batailleur qui est un peu lui quand il était jeune ; sa révérence envers George Plimpton, écrivain décédé il y a quarante ans qui fut son maître ; et sa fiction en tant que fantôme désirant qu’il aurait pu être avec Elle.

Nathan Zuckerman s’est exilé depuis onze ans dans un lieu sauvage, à 200 km de New York, et ne revient à la Ville que par obligation. Il a un cancer de la prostate, a été opéré, et doit rester un certain temps pour le suivi de l’opération. Comme il a des incontinences urinaires, il est mal en société, doit souvent aller se changer aux toilettes, et sent l’urine. Il ne peut plus nager dans les piscines car il laisse une traînée jaunâtre. Quant au sexe, c’est l’impuissance. Il n’a pourtant que 71 ans. L’auteur souligne, par ces détails peu ragoûtant, ce que fait la vieillesse aux héros du public, ici de la littérature.

Lorsqu’il réémerge à la civilisation, en 2004, tel Rip Van Winkle, le monde a changé. George Bush junior occupe la présidence, sur une possible fraude de comptage des voix en Floride. Il impose son style réactionnaire, bigot, illettré, tandis que le politiquement correct sévit de plus en plus, le féminisme imposant de boycotter Hemingway (trop macho) et Faulkner (trop conservateur) dans une rétrospective des grands écrivains américains. Les gens ne se parlent plus mais téléphonent ; ils ne se pénètrent pas de l’ambiance de la rue mais restent autistes, indifférents aux autres, collés à leur engin. La jeunesse bouillonnante et brutale du jeune juif Kliman vient bousculer la simple décence envers un écrivain mort. Car la biographie est une imposture.

Philip Roth est en prise lui-même avec ses biographes, en colère contre leurs jugements, leurs pseudo-analyses. Il considère qu’une biographie fige une existence au lieu de suivre ses méandres de construction humaine et son fil conducteur. Il constate que ce sont les petits détails croustillants qui importent au public – et au biographe – plus que le souffle littéraire. Ainsi Lonoff, grand écrivain disparu, est-il vu par le brutal Kliman comme auteur d’un inceste avec sa sœur aînée, commencé à 14 ans (tout comme Henri Roth). Il veut à tout prix que Zuckerman le parraine pour publier son œuvre, ce que le vieil admirateur de l’écrivain refuse. L’œuvre n’est jamais bien comprise, soit au premier degré, soit sur un détail, soit sur une intention. Angoisse de la renommée posthume. D’où la fuite dans les masques, les doubles, où les personnages sont tous un peu lui mais pas vraiment, le caricaturent tout en enveloppant un noyau de vrai, jouent sur les pulsions réalisées ou non dans la vie réelle. De quoi se dérober à jamais, car la manière du romancier est de toujours romancer.

Zuckerman fantasme en fabriquant une version théâtrale de lui même avec Jamie Logan, la femme de 30 ans d’un jeune couple avec qui il veut échanger durant un an sa résidence, dans Elle et Lui. Jamie est une voix, et la vieillesse est plus sensible aux voix qu’au reste, car le corps lâche. Lui-même, Zuckerman a 71 ans et fuit par tous les bouts. Par sa prostate, opérée qui l’oblige à porter des couches urinaires ; par son cerveau qui ne se souvient plus de tout, au point d’être obligé de tenir un cahier d’événements et de noter tout ce qu’il vient d’entendre ; par son impuissance, qui rend son désir libidinal vain. Sa mémoire a des blancs, il ne se souvient pas d’avoir donné le nom du mauvais restaurant à la vieille Amy Belette, opérée dun cancer au cerveau, d’avoir pris le papier sur lequel figure le numéro de téléphone, d’avoir accepté une invitation. Tout le bouscule, à commencer par l’énergie de la vie, qu’il perd. Et le cancer, cette maladie des conservateurs et additifs de la malbouffe américaine, de la pollution ambiante, qui rend les gens malades et cons.

Cette insertion du théâtre dans le roman est assez fastidieuse, avec une suite de répliques de liaison sans intérêt :« – non. – si. – non – vous l’avez pratiquement dit la dernière fois. – mais non… » p.1453. De quoi sauter des lignes entières. On a envie de dire à Philip sous les traits de Nathan : « sale ghost ». Pour le reste, le roman est assez inégal. Il est court, il est morcelé, il mélange les genres. Mais c’est du Roth, un grand écrivain délicieusement incorrect.

Philip Roth, Exit le fantôme (Exit Ghost), 2007, Folio 2011, 384 pages, €9,00, e-book Kindle €8,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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La Chute de la Maison Usher de Roger Corman

Nous sommes en 1839, Edgar Allan Poe publie sa nouvelle, d’où est tirée le film. C’est dire l’état de l’Union, un pays encore sauvage, peu industrialisé, soumis à la bigoterie superstitieuse des Pères pèlerins du Mayflower en 1620 : les Puritains. Dix ans plus tard, avec mille autres pèlerins, l’avocat John Winthrop fonde la ville de Boston, lieu du drame Usher. La « croyance » en la « malédiction » familiale agit comme un « péché originel » (tous termes bibliques), suscitant l’hypocondrie, la dépression, la mort lente. L’histoire remue les sentiments de peur, de culpabilité, de prédestination.

Si l’histoire a été inspirée d’un fait divers à la maison Usher de Boston, détruite en 1830, où l’on a trouvé les corps d’un marin et d’une jeune femme emmurés dans le cellier par le mari, l’écrivain Poe en 1839 comme le réalisateur Corman en 1959 – 120 ans plus tard – la rendent universelle. C’est une vision du roman gothique déjà post-romantique et presque psychanalytique de l’esprit humain. S’y confrontent le rationnel et l’irrationnel, l’exploration des peurs ancestrales et la critique sociale, le sentimental et le macabre, le naturel et le surnaturel. On se moque des Lumières, on a peur de l’inconnu, de l’étranger… comme Trump, ce remugle qui sourd des profondeurs yankees.

Roderick (Vincent Price) et Madeline Usher (Myrna Fahey, 26 ans au tournage) sont jumeaux. Philip Winthrop (Mark Damon, 26 ans lui aussi), qui a vu Madeline à Boston pleine de vie et de joie, s’est fiancé avec elle. Mais, dans la maison de famille où des générations d’Usher se sont succédées, toutes criminelles, déviantes et maléfiques, Roderick le sensible, peintre halluciné, « croit » que sa sœur et lui sont atteints d’une tare congénitale, voire deviennent lentement abhumains. D’où sa misanthropie, sa dépression, son hypersensibilité des sens, son hypocondrie qui voit la maladie le ronger, sans savoir laquelle. Tout le contraire de ce que les Puritains fondateurs de Boston prônaient, une alliance communautaire et avec Dieu. Notez que Philip porte le même nom que l’avocat fondateur de Boston, convaincu que la vie en communauté était la seule façon d’être humain. En s’isolant, Roderick et sa sœur se mettent à l’écart de leurs frères et sœurs chrétiens et de Dieu ; ils sont condamnés au Mal et à la stérilité. Par mimétisme de jumeau (sans grimper aux rideaux de l’inceste, comme certains en ont émis l’hypothèse), Madeline réagit comme Roderick : elle se ronge, dépérit ; son frère-pareil déteint sur elle. Est-ce la maison qui reflète l’âme de Roderick ou l’âme de Roderick qui laisse la maison se ruiner ? Éternelle question du « to be, or not to be » du prince Hamlet dans Shakespeare, dilemme de choisir la douleur de vivre ou de mourir.

Philip, robuste jeune homme sain de corps et d’esprit, arrive à cheval visiter les Usher. Tout le paysage alentour se meurt, la terre stérile, les arbres secs, le lac sombre, la brume épaisse qui monte des eaux, la maison qui se délabre. Et Roderick qui refuse toute visite, avant de céder, contraint et forcé par Philip. Et Madeline, anémique, asthénique, qui ne revit qu’en songeant à l’amour (plus qu’au désir). Philip, qui est la vie, la vitalité, l’élan, va dès lors combattre Roderick, qui est la mort, l’abandon, l’entropie. Qui de Dieu ou du Diable va gagner ? Même la maison semble en vouloir au fiancé, cherchant à le tuer par la chute d’un lustre sur sa tête, l’écroulement d’une balustrade sous sa main, une bûche qui jaillit de la cheminée pour le brûler. Mais Philip est déterminé à enlever Madeline dès le lendemain pour l’arracher à cet univers putride.

C’est compter sans son jumeau, Roderick, qui la fait entrer en catalepsie en lui contant ses inepties. Philip la croit morte et, de fait, elle est mise en cercueil, puis en entreposée dans la cave, où sont tous les Usher depuis trois générations. Sauf qu’elle a été enterrée vivante et gratte le cercueil de ses ongles jusqu’au sang. Son fiancé, qui ne veut pas croire à sa mort, finit par se douter que Roderick ment sur l’état de sa sœur, pour conforter la prédestination génétique et morale qu’il croit irrémédiable. Le domestique Bristol (Harry Ellerbe), au service de la famille depuis soixante ans (ayant commencé à l’âge de 10 ans) l’avoue à demi-mot. Aussitôt Philip, qui s’apprêtait à partir, délaisse veste et manteau pour se ruer en chemise dans le caveau sous la maison, où il découvre, dans une pièce masquée, un cercueil ouvert contenant des traces de sang. Madeline a réussi à se dégager des chaînes mises par son frère et à s’enfuir comme une morte-vivante.

Mais elle est devenue folle – on le serait à moins. Subjuguée par son jumeau, isolée de son fiancé qui aurait pu la faire émerger des brumes de l’irrationnel, elle a perdu toute raison. Les yeux fixes, agrandis par l’horreur, elle remonte dans le salon par un passage secret et se rue sur son frère pour l’entraîner dans la mort qu’il a voulu lui donner. Ses forces décuplées par la levée de tous les tabous raisonnables, elle l’étrangle tandis que la maison s’écroule, la fissure qui menaçait depuis longtemps le mur porteur s’étant agrandie. Le sol, trop près du lac, est instable, comme si l’eau noire voulait engloutir la demeure et les humains qui avaient osé le défier. La géologie du Massachussetts est volcanique, parsemée de marécages paléozoïques de charbon et de lacs glaciaires. Les murs en bois de la maison Usher s’enflamment, de par les feux des cheminées et la volonté du Diable, et seul Philip réussit à en réchapper, en chemise blanche comme un ange de Dieu ou un pur, lui qui était venu combattre le mal et apporter ici la vie.

Un film robuste, servi par des acteurs puissants et un décor gothique. Une méditation sur la superstition américaine, le laisser-aller asthénique et la mort – ou le choix de vivre.

DVD La Chute de la Maison Usher (The Fall of the House of Usher), Roger Corman, 1960, avec Eleanor LeFaber, Harry Ellerbe, Mark Damon, Myrna Fahey, Vincent Price, Sidonis Calysta 2024, 1h19, €9,58

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique

« Sur les décombres de la [crise financière], l’assurance renaissante des jeunes comme des vieux s’était vue dopée par la jeunesse relative de [Trump],et par ses allures de sportif délié, diamétralement opposées aux handicaps physiques de [Biden], séquelles de la polio. Et puis il y avait le miracle du [spatial] et du nouveau mode de vie qu’elle promettait (…), la voie inconnue d’un avenir aéronautique, tout en leur assurant par ses manières vieux jeu, et même collet monté, qu’il n’y avait aucun risque de voir les succès de la technologie moderne éroder les valeurs de la tradition. Il apparaissait donc, concluaient les experts, que les Américains du XXe siècle, las de faire face à une nouvelle crise tous les dix ans, avaient soif de normalité. (…) Le nouveau président des États-Unis, partit rencontrer [Vladimir Poutine]en [Alaska] où,à l’issue de deux jours d’entretiens ‘cordiaux’, il signa un ‘accord’ garantissant des relations pacifiques entre [la Russie] et les États Unis » p.932. On se croirait aujourd’hui, or cela avait lieu en 1940 dans l’uchronie de Philip Roth. Remplacez Trump par Lindberg, crise financière par Grande dépression, spatial par aéronautique, Russie impérialiste par Allemagne nazie, Alaska par Islande, et vous aurez le texte original.

En trois ans de travail, l’auteur quitte pour une fois son univers obsessionnel du sexe, des bites et des seins pour se concentrer sur son autre obsession : les Juifs. Que se serait-il passé, si… ? Il imagine que le démocrate F.D. Roosevelt a été battu aux élections de novembre 1940 au profit d’un héros à grande gueule qui promet la paix, Charles Lindberg. L’aviateur qui a franchi l’Atlantique en 1927 aux commandes de son Spirit of St. Louis est aussi sympathisant du régime nazi et membre du comité isolationniste America First. Tout est vrai de FDR et de Lindberg, comme de beaucoup de personnages historiques dans le livre (leur bio réelle est donnée par l’auteur en annexe). Lindberg, Américain d’origine suédoise, visite l’Allemagne de Hitler en 1936 et assiste aux JO de Berlin, où il considère que le petit caporal est « un grand homme » ; il est décoré en octobre 1938 par le maréchal de l’armée de l’air nazie Goering de la croix de l’Aigle allemand, médaille d’or à quatre petites croix gammées ; il écrit dans son Journal le 1er septembre 1939, dans les jours qui suivent l’invasion de la Pologne par l’Allemagne : « Nous devons nous protéger des attaques des armées étrangères, et de la dilution par les races étrangères (…) ainsi que de l’infiltration d’un sang inférieur. L’aviation est l’un de ces biens précieux qui permettent à la race blanche de survivre dans une mer menaçante de Jaunes, de Noirs et de Basanés » Annexes, p.1230. On le voit, les idées de Trump et de son vice Vance étaient déjà les idées des années trente en Amérique : isolationnisme, ségrégation raciale, égoïsme sacré de l’America First, pari sur l’avance technologique pour sauver ‘la race blanche’ (« Non-Hispanic Whites ») de la submersion raciale – prévue par les démographes aux États-Unis vers 2045.

Pour ce projet ambitieux, Philip Roth fait revivre Weequahic, le quartier juif de Newark, dans le New Jersey de son enfance, et laisse décrire les événements par un Philip entre 7 et 9 ans. Son grand frère Sandy est charmé par le programme d’assimilation des ados, « Des Gens parmi d’Autres », concocté par le nouveau pouvoir pour briser les ghettos et faire découvrir les chrétiens ruraux aux petits juifs urbains restés entre eux. Sa tante Evelyn s’est entichée du rabbin collabo Bengelsdorf et finira par l’épouser, à être invitée à la Maison Blanche et à sympathiser avec la Première Dame. Elle tombera de haut lorsque la répression contre les Juifs « bellicistes » se manifestera par l’assassinat de Winchell, journaliste juif candidat à l’investiture républicaine, les pogroms de nationalistes blancs, dont la mère de son copain Seldon, juive grillée vive dans sa voiture dans le Kentucky où elle avait été « exilée » par le programme de dispersion des quartiers juifs par l’administration. Tout le suspense du roman est d’imaginer ce qui pourrait arriver avec le temps, plus que de constater ce qui survient au présent. Les Juifs ne sont plus américains, mais allogènes, rejetés comme non-Blancs. Ils perdent leur emploi, les meneurs sont surveillés par le FBI. Certaines familles émigrent au Canada, mais pas les Roth.

Philip Roth observe l’obstination de son père à persister dans ce qu’il croit vrai, sans écouter personne. Un trait courant dans la culture juive, si l’on en croit le côté « roquet » de nombre d’animateurs de radio et de télévision juifs. Ils persistent à avoir raison, ils insistent en reposant inlassablement les mêmes questions pour « faire dire » ce qu’ils voudraient entendre dire. Le père n’écoute pas sa femme, qui prépare une cagnotte au Canada au cas où. Lorsque les émeutes commencent et que les frontières sont fermées, il regrette, mais trop tard, toujours trop tard, à cause de sa rigidité mentale – tous comme les Juifs français en 1940.

Heureusement, l’avion du Président disparaît mystérieusement et ne reparaît pas. La théorie du Complot stipule qu’il été subtilisé par les nazis parce qu’il ne les servait plus aux États-Unis, et qu’il va retrouver son fils de 12 ans, le « bébé Lindberg » enlevé en mars 1932 par l’immigré allemand Bruno H. Hauptmann. Le cadavre décomposé découvert près de la propriété serait une substitution, l’enfant aurait été emmené en Allemagne et élevé comme un petit Hitlerjugend afin de « tenir » le président Lindberg et de lui faire faire une politique favorable aux nazis. On pense aussitôt à Trump, qui serait de même « tenu » par la Russie et ses services secrets pour quelque scandale d’argent ou de mœurs… ce qui expliquerait l’inclination trompiste à une indulgence sans précédent pour la Russie mafieuse et impérialiste.

Mais, comme le 1984 de George Orwell qui faisait une allégorie du système communiste, le Plot against America est lui aussi une allégorie des potentialités américaines. Il ne désigne aucun régime en particulier, pas plus celui de Bush le Petit que celui de Trump bis, mais s’applique aux deux, et à d’autres à venir. Si Trump défend les Juifs – son gendre l’est, ses copains milliardaires aussi pour la plupart, et son copain de jeux sexuels Epstein aussi – il ne se défend pas de valoriser la race blanche, au détriment des Noirs, Latinos et autres Jaunes. Il veut les cantonner, les marginaliser, les expulser, manu militari s’ils sont illégaux. La fascisation de l’Amérique est un possible du pays, la « liberté » n’étant au fond pas une valeur en soi, mais seulement le pouvoir libertarien de faire ce qu’on veut lorsqu’on est le plus fort – avec la volonté de le rester. Et ne croyez pas que c’est du fantasme : ça arrive DES AUJOURD’HUI sous sa majesté Trompe II.

Un roman prémonitoire à bien des égards, même s’il est centré uniquement sur les Juifs. Le régime démocratique est fragile, à la merci d’une majorité, le plus souvent crédule et manipulable par les agitateurs populistes et les réseaux. Même les contre-pouvoirs ont leurs limites. D’où l’exigence de l’éducation, de l’esprit critique, de l’analyse des sources, du penser par soi-même – au cœur des libertés des Lumières, et de la tradition grecque.

Philip Roth, Le Complot contre l’Amérique (The Plot Against America), 2004, Folio 2007, 576 pages, €10,50, e-book Kindle €9,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Damien – La Malédiction 2 de Don Taylor

Un film sataniste de la fin des années 1970, un peu fade aujourd’hui, rien à voir avec L’Exorciste. Nous sommes cependant dans le même registre : le Diable s’incarne en enfant (évidemment américain) pour réassurer son pouvoir sur le monde (à l’heure où la guerre du Vietnam humiliait la vanité yankee). Il est curieux que le gamin se prénomme Damien (Jonathan Scott-Taylor), saint jumeau de son Côme, guérisseur anargyre. Le Damien diabolique n’a qu’un demi-frère, Mark (Lucas Donat), qu’il déclare son « ami » mais qui refuse de le suivre lorsqu’il sait, en écoutant aux portes puis en lisant l’Apocalypse de la Bible, que Damien est « né du chacal » et que son père a voulu le poignarder étant enfant pour conjurer le mal.

Car un premier film en 1976, La Malédiction, a mis en scène Damien en gamin de 5 ans adopté par l’ambassadeur américain Thorn à Londres. Le père Brennan lui avait révélé qu’il pouvait être l’Antéchrist. Comme lors de la découverte de la tombe de Toutankhamon, ce premier film a été « maudit », une suite d’accidents s’étant produits peu après. Un gros succès pour une niaiserie, d’où les suites.

Le biblicisme invétéré d’Hollywood, centré plus sur l’Ancien testament que sur le nouveau, racole toutes les répugnances chrétiennes des origines. Le film commence d’ailleurs dans les sous-sols de Jérusalem, au mur de Yigael, où une statue de la Grande prostituée (de Babylone) est découverte avec une peinture de l’Antéchrist (qui a les traits de Damien). Les chrétiens étaient une secte rigoriste sous les Romains, et accusaient toutes les représentations des dieux païens d’être le Mal – puisqu’eux-mêmes se disaient être le (seul) Bien. D’où leur anti-wokisme d’époque envers le dieu égyptien des morts Anubis à tête de chacal, le dieu Amon à tête de bélier mais qui prend toutes les formes (comme Satan), le corbeau messager de Loki maître des runes scandinaves.

Cette fois, Damien aborde les 13 ans, âge habituel de la puberté, donc de l’initiation au monde adulte dans toutes les sociétés humaines. L’âge où « les pouvoirs » se révèlent, à commencer par celui des muscles qui poussent, et de la volonté qui s’affirme par le regard. Celui de Damien tue, comme il le montrera, la première fois sans le vouloir contre un condisciple agressif, la seconde fois exprès, contre son frère et ami qui se refuse à lui. Les parents qui l’ont à nouveau adopté (le frère de l’ambassadeur Thorn et sa seconde femme) ont mis les garçons dans une école militaire. Mais les satanistes infiltrent la société (en « dark state » selon le complotisme Trompeur). Tous ceux qui s’opposent à Satan et à ses pompes sont éliminés : la tante Marion (Sylvia Sidney) qui déteste Damien, le directeur-adjoint Atherton (Lew Ayres) dans la multinationale Thorn qui voit d’un mauvais œil l’insistance sur les engrais et pesticides au détriment de l’énergie et de l’électronique, la journaliste Joan Hart (Elizabeth Shepherd) qui a vu Damien peint sur le mur de Yigael à Jérusalem, le docteur noir (Allan Arbus) qui a découvert que les cellules de Damien différaient de celles des autres, Mark qui se refuse, son nouveau père adoptif Richard (William Holden) qui a découvert sa véritable nature et que sa femme Ann (Lee Grant) tue avec les poignards rituels d’exorciste, elle-même grillée dans l’incendie du musée déclenché par Damien…

Inutile de rappeler que toutes les femmes sont hystériques dans le film, vues selon l’époque, la journaliste étant particulièrement stupide en battant des bras au lieu d’empoigner le corbeau qui lui saute sur la tête. Quant à la fausse « mère », marâtre de Mark et mère adoptive seulement comme épouse de Damien, elle bat les records d’émotionnel sans un brin de raison. Damien, malgré les 16 ans de l’acteur au tournage, a encore le visage d’un gamin, malgré son impassibilité de regard qui le rend mystérieux. C’est ce contraste qui donne un certain charme au film, malgré les ficelles grossières des « sorts », bien moins réussis que ceux de la série Destination finale.

Mais pourquoi le prénom Damien ? Peut-être parce que Damian sonne comme demon en américain ? Damia était un surnom de Cybèle, déesse de la nature sauvage ; il signifierait dompter. Les Français, déchristianisés, moins outrageusement superstitieux et plus rationnels qu’Outre-Atlantique, n’ont pas craint de donner le prénom Damien à leurs garçons, surtout durant la période 1976-2006 (date du dernier film de la série). Comme quoi le diable ne se niche pas dans les détails.

DVD Damien – La Malédiction 2 (Damien – Omen 2), Don Taylor, 1978, avec Jonathan Scott-Taylor, Lee Grant, Nicholas Pryor, Robert Foxworth, William Holden, 20th Century Studios 2005, doublé anglais, français, 1h42, €17,88

DVD La Malédiction, intégrale en 6 DVD : La Malédiction – Damien, la malédiction II – La Malédiction finale – La Malédiction IV L’éveil – La Malédiction 666, Fox Pathé Europa 2006, doublé anglais, français, €119,00

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Nouvelle donne Trompeuse

Nouvelle année, nouvelle donne. Trump a changé l’histoire. Malgré sa posture de paon vantard, il incarne un courant profond de l’Amérique, qui durera après ses bouffonneries. C’est le courant réaliste en relations internationales, l’inquiétude face au risque de pénurie en ressources naturelles. Doublé d’une conception réactionnaire et fasciste des Etats et des relations internationales. Face à cela, la morale des Droits de l’Homme pèse peu.

Grossièreté de Trump, inculte qui ne lit jamais un livre, un article, ou même un rapport de collaborateur ; brutalité de Trump le dealer, affairé au fric comme personne, grande gueule narcissique, bouffon télévisuel. Il plaît au populo et aux classes moyennes déclassées, inquiètes de la désindustrialisation comme de la concurrence des minorités ethniques plus éduquées qui prennent les places, tout comme les femmes. Tout ce que les élites » libérales, aux États-Unis comme en Europe, favorisaient il y a peu encore.

Mais cette écume des choses politiques masque le fond : un rééquilibrage des puissances. Les États-Unis déclinent face à la Chine, de plus en plus vite : économiquement, technologiquement, militairement – moralement (ils n’ont plus confiance en eux). C’est la guerre :

– des ressources pour savoir qui aura les plus grosses,

– des droits de douane pour savoir qui protégera le plus son marché

– des normes pour interdire celles venues d’ailleurs.

– des armes : la Chine s’arme, les États-Unis prévoient de gros navires « Trump Defiant » et paradent avec « le plus gros » porte-avions du monde, l’USS Gerald R. Ford, au large du Venezuela.

Les institutions internationales, les traités, limitent la prédation. Pour les États-Unis, ces « Machins » (comme disait de Gaulle de l’ONU) sont devenus coûteux, intrusifs et inutiles.

La domination américaine est en fin de cycle, au profit de la Chine et des puissances émergentes, et le géant secoue ses liens. Le domaine réservé est le continent américain, d’où la volonté d’annexer le Groenland, l’Islande, le Canada, d’arraisonner le Venezuela, de bouter les Chinois hors de Panama, de bouter la gauche hors de Colombie, d’acheter les terres rares du Brésil. La doctrine Monroe est revivifiée. Le patriotisme de « la sécurité nationale » doit rassembler tous les Américains. Après la peur de l’immigration (d’où les expulsions massives), la nouvelle peur du manque de ressources, de la perte d’avance technologique, doivent mobiliser les électeurs. Jusqu’à la guerre ? Oui, mais seulement limitée, « isolationnisme » oblige. Les nationalistes conservateurs sont plus conservateurs qu’agressifs mais, comme le chien à l’attache de la niche, ils peuvent mordre si on les titille de trop près.

Ce pourquoi, outre ses affinités idéologiques conservatrices et ses affinités de comportement brutal (sans parler d’un éventuel kompromat), Trump voudrait se rapprocher de Poutine, dont l’immense territoire est riche de matières premières mal exploitées, et le détacher de la Chine, ennemi principal. Vaste programme qui a peu de chances d’aboutir, tant Poutine a choisi son ascendance mongole plutôt qu’européenne, et se pose en défenseur d’un Etat-civilisation voulant imposer son empire sur tout le continent européen. Trump désire une paix rapide en Ukraine afin de développer ses « affaires » en Russie, son obsession intime. D’où la rupture avec l’Europe, surtout les institutions de l’UE, accusées d’être une machine à règlements qui empêchent de faire des bonnes affaires en rond, entre requins de la finance et opérateurs milliardaires des réseaux. D’autant que les États-Unis se voient en miroir et prêtent aux États européens les hantises qui les rongent : la submersion migratoire, la majorité aux non-Blancs dès 2045, la faiblesse libérale, le wokisme.

C’est dire combien la donne a changé, et n’est pas près de revenir à celle d’avant.

  • Fini le libéralisme des mœurs, les libertaires jeunes en 1968, retour aux valeurs morales de la pruderie bigote de « la religion ».
  • Finie la liberté de s’informer, priorité auxfake news et aux belles histoires (storytelling).
  • Finie la liberté de penser, attaques en réseau et cancel à tous les étages pour celles et ceux qui ne pensent pas « droit » ; haro sur les outils de communication (Twitter pour le néonazi sud-africain Musk, les médias conservateurs US, C News et la presse Bolloré en France).
  • Finie la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes : ils sont sommés de prêter allégeance au « grand frère » le plus proche (la Russie de Poutine pour l’Ukraine, la Biélorussie, la Géorgie, la Moldavie, et bientôt les pays baltes ; le Canada, le Groenland, le Mexique et toutes l’Amérique latine pour les États-Unis – de même que l’Europe occidentale ; Taïwan et l’Asie du sud-est pour la Chine).

Ce qui survient au Venezuela est l’application pratique d’une théorie déjà énoncée par Curtis Yarvin en 2008, dans The Crown Theorist of the Empire. Il a critiqué la guerre en Irak et en Afghanistan, qui n’est pas allée assez loin pour prendre le contrôle du pays. Au lieu de chercher la conquête des cœurs et des esprits, il propose une « théorie réactionnaire de la paix » à la Carl Schmitt, juriste nazi absolutiste. C’est une méthode radicale pour transformer un pays occupé en « État-entreprise » sous une souveraineté absolue. Le monde pacifié des réactionnaires doit être composé exclusivement de souverains absolus et rationnels : des États gérés de manière compétente et cohérente dans un but purement d’efficacité financière – un délire d’informaticien de la Tech (ce que Yarvin est). Il exige un niveau absolu de sécurité et d’ordre pour que la société n’y connaisse plus les plaies de l’ère démocratique : blabla d’assemblées, idéalisme progressiste, droits de plus en plus divers et contraignants, immigration incontrôlée, bidonvilles, rues sales, gangs, narcotrafic… en bref la « religion » de la démocratie : l’universalisme, professé par ce qu’il nomme la Cathédrale — un complexe intello-médiatique qui contraindrait les gouvernements démocratiques à agir de manière idéaliste et donc irrationnelle, une ritournelle hypocrite répétée mécaniquement comme un credo de la foi. Il prône au contraire une stratégie d’occupation volontaire forte et sans compromis, fondée sur la répression immédiate, la surveillance technologique, et la mise en place d’une administration permanente dirigée par des étrangers. Ce qu’il appelle « grasp the nettle » (prendre le taureau par les cornes), afin de garantir la stabilité et la prospérité des territoires occupés.

L’Europe, plus grande que l’UE car avec le Royaume-Uni, la Norvège et la Suisse unis dans le même destin que les autres, est inféodée depuis la Seconde guerre aux États-Unis par le « traité » instituant l’Otan. Car le commandement intégré est américain, les normes militaires américaines, le renseignement américain, et la plupart des armes américaines (F35, missiles Patriot, munitions « standard Otan ») – sans compter que la force nucléaire britannique ne peut rien sans l’aval des États-Unis (les missiles Trident des sous-marin lanceurs d’engins missiles sont loués aux États-Unis et les sous-marins britanniques doivent régulièrement visiter la base navale de Kings Bay aux États-Unis pour leur maintenance) – au contraire de celle de la France. Trump a dit expressément que « l’article 5 » du Traité, instituant une protection mutuelle, n’était pas à déclenchement automatique, ni même impliquant la défense armée… Autrement dit, il s’assoit dessus. America First ! Si les intérêts « vitaux » des États-Unis sont menacés, alors ils interviendront ; pour le reste, débrouillez-vous. C’est ce qui se passe en Ukraine, où le désengagement américain est très avancé « pour faire pression » pour la paix, quoi qu’il en coûte. Au détriment des intérêts européens, mais l’Europe n’a qu’à se prendre en mains.

C’est ce qu’elle fait, lentement, lourdement, avec les divisions des uns et des autres, les budgets contraints par la gabegie sociale, la démagogie des petits partis politiciens sans vision globale, et la mal-administration. Avec la dispersion des ressources, l’absence de stratégie commune pour l’armement, le renseignement militaire, la production industrielle, la préférence européenne. Avec les populistes qui crient contre la guerre, comme tous les crypto-fascistes prêts à collaborer pour avoir la paix (on l’a vu en 40).

L’action politique commence par les pressions sur les politiciens ; leur remplacement par des jeunes mieux informés, plus allants, moins minables dans leurs petits jeux d’egos partisans. Par un budget voté, mais contraint par des règles drastiques de limitation annuelle des dépenses sans recettes raisonnables en face, comme l’a fait la Suède durant des années pour redresser ses comptes.

La nouvelle donne trompiste rebat les cartes, jusqu’aux nôtres. Je nous souhaite une joyeuse année !

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Colonialisme, ça fait de la bonne télé !

Le président yankee a annoncé à grands coups de trompe sa « merveilleuse » victoire, « incroyable » de « la meilleure armée du monde », lors d’un coup « inouï depuis la Seconde guerre mondiale ». L’opération Absolute Resolve a nécessité « des mois de préparation et d’entraînement militaire », a mobilisé le « plus gros » porte-avion de la flotte et de nombreux bateaux, plus de 150 avions et des hélicoptères, plus une cybercampagne destinée à couper l’électricité… pour « capturer » et « exfiltrer » le président Maduro et sa femme vers les États-Unis.

Ça, c’est de la bonne télé ! Un show spectaculaire comme Hollywood les adore. Mieux que Reagan en 1983 lorsqu’il a envahi la Grenade, ou que George Bush en 1989 au Panama ; mieux que Barack Obama lorsqu’il a « capturé et exfiltré » en plein centre du Pakistan, et proche d’une base militaire, le terroriste arabe au nom de machine à laver que tout le monde veut oublier ; mieux que le faiblard Poutine, qui a raté sa prise de Zelensky en février 2022 aux premiers jours de l’invasion. Bom ! Bom ! Bom ! Le grand singe se frappe le coffre pour clamer qu’il est le plus fort, qu’il a la plus grosse (armée), et que son America est great encore.

Lui ne tolérera pas que Chinois, Russes et Iraniens viennent piller son arrière-cour sud-américaine. Retour à la doctrine colonialiste Monroe de 1823, revue et corrigée par Theodore Roosevelt en 1904, et trompérisée aujourd’hui : qui n’est pas vassal des États-Unis, qui se veut « de gauche » (donc woke, pédé, faiblard, métissé, anti-capitaliste, écolo et blablabla), qui empêche la prédation des multinationales yankees sur les ressources du continent – qui s’oppose à la Puissance inégalée, se verra infliger une « opération spéciale » de police armée pour renverser ses dirigeants et placer les « bonnes personnes », autrement dit des collabos.

Que disait Monroe ? Fini le colonialisme venu d’ailleurs, place au nôtre. Toute ingérence sur le continent américain (y compris le Groenland) sera perçue comme une menace pour la sécurité des États-Unis. Chacun chez soi, les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires des Européens. D’où 13 interventions armées entre 1891 et 1915 à leur sud, dont déjà au Venezuela en 1903 et 1908. Une véritable annexion coloniale a eu lieu de la part des États-Unis qui ont pris la Floride (où est Mar a Lago) aux Espagnols, ont contesté à la Grande-Bretagne les terres au-delà de la frontière de l’Oregon, ont carrément annexé le Texas en 1837, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie en 1848. La nouvelle doctrine Donroe (Donald/Monroe) partage le monde en zones d’influence exclusives. Aux États-Unis le continent américain, aux autres le leur. Ce pourquoi l’Ukraine est laissée aux Russes, ou pour une part aux Européens s’ils ont les couilles de la défendre. Mais il ne faut plus compter sur les États-Unis… sauf si leurs intérêts financiers ou stratégiques sont menacés.

La Nouvelle stratégie de sécurité récemment publiée sonne le glas du libre-échange, du mondialisme, de l’universalisme, du leadership moral américain. Ils ne se veulent plus les gendarmes du monde ni les chantres de la liberté, mais s’isolent sur leur propre continent, qu’ils vont défendre comme une forteresse à l’aide de régimes autoritaires – comme le fait la Russie en déclin et désormais la Chine avec sa puissance neuve. Plus de valeurs communes, hormis celle du fric. Vous êtes vassal ou ennemi, à vous de choisir.

L’Europe vue par les mad gars depuis leurs collines de pauvres en esprit est comme l’empire romain avant la chute : une sphère de corruption, d’orgies sexuelles, d’incroyance, de domination des masses par une élite contre le peuple appauvri par les gros impôts, les services publics toujours plus gras et plus inefficaces, dont le seul rôle est d’entraver l’entreprise et le commerce par des réglementations tatillonnes. L’exemple même de la France est édifiant : une Assemblée de singes braillards incapables de voter ce qui fait le propre d’un Parlement : un budget ; une dette colossale sans aucune mesure pour contrer sa dérive persistante depuis 50 ans ; une défense exsangue, sans moyens pour remonter la pente ; une immigration à portes ouvertes et reconduction à la frontière inexistante ; toujours plus de lois et de règles pour empêcher de construire, de cultiver, de produire, au nom du féminisme, de parité, de la non-discrimination, du mémoriel, de l’écologie, du climat, de l’UE… Imaginez la force nucléaire française entre les mains d’un président d’origine arabe (comme Houellebecq le prévoit dès 2015) ! Vivement la vassalisation par les élections. Les collabos de la droite pro-Maga sont déjà là, tout comme en Italie de Meloni : Reform UK, RN, AfD ont chacun environ 30 % des intentions de vote. Leur arrivée au pouvoir serait donc pour bientôt. Ils se montreront vassaux fidèles, pro-américains, pro-business, anti-règles contre les Gafam, anti-régulation UE. De la bonne télé en perspective !

La question du Groenland n’est qu’une question de mois : déjà en 1917, les États-Unis. ont racheté au Danemark les Îles Vierges (pour en faire un paradis fiscal). Avec ses seulement 57 000 habitants, le pays presqu’entièrement couvert de glace peut être aisément acheté ; il suffirait de donner par exemple 1 million de $ à chacun… En 1946, le président Harry Truman a déjà proposé 100 millions de $ au Danemark pour l’achat de l’île – ce qui avait été refusé. Mais la situation a changé. Le Groenland a acquis son autonomie interne en 1979, a quitté la Communauté économique européenne sur référendum en 1982, a obtenu une autonomie renforcée à 75 % des voix au référendum, avec droit de contrôle sur les ressources, les partis au Parlement sont dès 2021 favorables à l’indépendance, soutenus par les deux tiers des habitants – lesquels parlent pour les trois-quarts déjà anglais. La Chine y investit pour les terres rares, ce qui fait frémir la bande de trompes gaga des Maga. Dans le sous-sol du plateau surplombant la ville de Narsaq au sud du Groenland, la compagnie australienne Greenland Minerals and Energy Ltd a découvert selon elle le plus grand gisement mondial de métaux rares. Les États-Unis. disposent depuis 1941 d’une base militaire à Thulé, avec un radar du système avancé d’alerte missiles.

Ce n’est donc qu’une question de temps pour que les Yankees mettent leur grosse patte sur les petits Inuits. Il ne suffit pas au Danemark de dire « non ». Le royaume, combien de divisions ? Moins de 20 000 militaires actifs, seulement 21 bateaux de guerre, 30 avions de chasse – des F16 américains donc il est facile de rendre obsolètes les systèmes électroniques s’ils ne sont pas mis à jour depuis l’Amérique. Négocier avant d’être pris de force serait le plus raisonnable. Les woke n’évoquent jamais « le viol » des traités internationaux ou du droit ; ils se contentent d’accuser toujours la queue des hommes, pas leur tête.

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Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

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Ed Mc Bain, Mourir pour mourir

Décédé en 2005 à 78 ans, Salvatore Lombino dit Ed Mc Bain, est né et élevé à Harlem jusqu’à ses 12 ans. Dans une ville imaginaire qui lui ressemble beaucoup, le commissariat du 87e District est en proie à la violence des jeunes en gangs. Mal élevés, mal vus, mal lunés, les 16-20 ans portoricains immigrés en Amérique veulent se faire reconnaître, respecter, en bref être « des hommes ». Avec le machisme tradi du latino biberonné à l’espagnol, l’exemple du père brutal à la main leste, des mères, sœurs et filles soumises à la loi du mâle.

Ainsi Zip, 17 ans, « grand et mince, il était beau dans le genre débraillé, avec un teint clair et des cheveux noirs dressés en houppe sur le front, tirés sur les tempes et trop longs dans le cou. » Pour se faire une réputation de « dur », il chapeaute un gang de son âge aux vestes violettes et veut tuer Alfie, un 16 ans du quartier qui a simplement dit bonjour à China. Zip affirme que la fille est sa fiancée, alors qu’elle-même ne le sait pas, mais c’est son bon plaisir. Alfredo doit mourir.

Ce dimanche de juillet caniculaire, l’intrigue se noue entre divers habitants et visiteurs du quartier. Outre Zip et ses copains, dont deux morveux de 8 et 9 ans qui espèrent être de la bande et transportent de vrais flingues sous leur chemise, sur ordre de Zip, un marin qui erre en ville après une cuite en quête d’une pute, et des policiers du 87e commissariat qui veulent arrêter Pepe Miranda, un caïd local retranché dans un immeuble insalubre. Le marin va rencontrer la China qu’on lui avait indiqué, mais elle ne viendra pas au rendez-vous, retardée par un attardé, Crooch, copain de Zip, qui lui met la main aux seins. Alfie ne sera pas descendu par l’excité au genre débraillé, mouché par deux plus durs que lui de 20 ans et par la mort de Miranda sous les balles (innombrables) des flics. Ceux-ci sont bien en peine d’alpaguer un malfrat tout seul dans un immeuble cerné ; aussi nuls en tactique que grandes gueules au mégaphone, ils ont deux des leurs descendus avant de tuer l’affreux.

Mieux, la morale brutale du Far West s’applique en ville. Il y a les bons et les méchants. Ces derniers sont des prédateurs qui tuent par jeu et pour voler ; les premiers trouvent que ce n’est pas « bien » mais font les moutons jusqu’à ce qu’ils soient assez sûr d’eux pour résister. Ainsi du jeune Sixto, 16 ans, ci-devant de la bande à Zip, qui se détache de lui. Violence, mépris racial, drames familiaux et tensions sociales de la ville multiculturelle, rendent les rites de passage de la jeunesse mâle difficiles.

Court, trépidant, sociologique.

Ed Mc Bain, Mourir pour mourir (See Them Die), 1960, 10-18 1992,193 pages, non référencé

See Them Die (en anglais) €19,93

Ed Mc Bain, 87e District Tome 2, Omnibus, €30,00

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Van Hamme et Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848

Winczlav (prononcez Vinclo) est le début d’une trilogie qui révèle comment, en trois générations, s’est bâtie la fortune dont Largo Winch est devenu l’héritier.

En 1848, au Monténégro, les paysans se révoltent contre le prince-évêque inféodé aux Turcs qui dominent le pays. Vanko Winczlav est un jeune médecin idéaliste croate qui les soigne. Il s’élève malgré lui contre la tyrannie du prince-évêque aux ordres de l’occupant. Il est trahi par un paysan pour éviter de voir brûler son village et doit fuir. A l’auberge qui lui est recommandée pour passer la nuit, il rencontre la jeune Bulgare Veska, esclave sexuelle de l’aubergiste et fille d’un chef de l’insurrection. Ils fuient ensemble et embarquent pour le Nouveau Monde.

Veska n’a aucun papier d’identité et Vanko, qui a les siens ainsi que son diplôme de médecine de Belgrade, doit l’épouser pour quelle puisse franchir l’immigration à New York. Ils ne s’aiment pas, mais s’entraident. Lui ne peut exercer comme médecin, son diplôme n’étant pas valable aux États-Unis et les études supplémentaires durent quatre ans, en plus de coûter cher. Il trouve cependant un emploi d’infirmier. Veska accouche d’un petit Sandor qu’elle refuse, car issu du viol serbe, et le couple divorce, Vanko gardant l’enfant. Il est vite séduit par l’infirmière Jenny, qui lui donne un autre garçon. Elle est la fille d’un riche importateur de whisky irlandais. Veska s’établit comme couturière et est vite approchée par l’inventeur Singer, qui lui propose une machine à coudre pour en faire la promotion ; l’influenceuse s’en sort bien.

Pendant ce temps, la mort en couches d’une patiente envoie Vanko au tribunal pour meurtre et exercice illégal de la médecine, alors qu’il n’y est pour rien, son patron le docteur James Paterson ayant opéré saoul. Vanko est condamné à 15 ans au bagne de Sing-Sing. Le républicain Washington est élu président des États-Unis et la Caroline du Nord se retire de l’Union. Commence alors la guerre civile, dite « de Sécession ». La guerre exige des uniformes, donc de la couture, donc des machines pour aller plus vite. Et voilà Singer comme Veska riches. Vanko Winczlav est sorti de la prison pour soigner comme lieutenant en première ligne les blessés nordistes, tandis que ses deux grands fils, de sept ans plus âgés, sont livrés à eux-mêmes après le décès de leur mère.

Sandor, l’aîné, sait depuis l’âge de 6 ans que Vanco n’est pas son père, ni Jennifer sa mère, et décide de rejoindre sa vraie mère à partir de vagues renseignements de sa nourrice dont il se souvient. Il la retrouve chef d’entreprise Singer et il lui demande seulement 12 000 $ pour se lancer dans la vie. Il ne survivra pas aux hors-la-loi et aux Indiens sauvages. Milan le second fils, décide d’aller conquérir l’Ouest pour se construire un avenir dans l’élevage ou le pétrole. En Pennsylvanie, lui qui n’y connaît rien, il découvre les exploitations de pétrole en pleine expansion. Dans la diligence vers Titusville, il fait la connaissance de Julie Lafleur, canadienne championne de tir à la winchester. Contre toute attente, il trouve du pétrole dans la concession qu’il a achetée dans l’Oklahoma, et épouse Julie qui lui donne des jumeaux : Elisabeth et Thomas.

Mais Milan n’est pas fidèle et copule avec toutes les très jeunes servantes de la maisonnée. Julie le quitte, préférant à la vie d’épouse trompée la vie d’aventure avec Bill Cody – Buffalo Bill et son Wild West Show. Elle ne garde avec elle qu’Elisabeth et part pour l’Europe ; Milan élèvera Thomas. Le Bureau des affaires Indiennes a décidé de racheter les propriétés de Milan pour une somme dérisoire. Parce qu’il n’avait pas cédé aux avances des candidats républicains, la politique se venge. Les autorités veulent faire une réserve indienne pour les Cherokees chassés de Géorgie, tout en poursuivant l’exploitation du gisement de pétrole, ce qui ne leur coûtera rien. Milan refuse le chèque et met le feu aux installations. L’un des signataires Cherokee est Saving Hands, le guérisseur blanc déserteur de l’armée nordiste et évadé de prison. Donc son père, il ne le sait pas encore…

Voilà où nous en sommes à la fin du tome 1. Aventures, affairisme, politique et trahison, l’histoire est haute en couleurs et résume assez bien le siècle de prédateurs que fut le XIXe.

BD scénario Jan Van Hamme et dessins Philippe Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848, Dupuis 2021, 56 pages, €16,95, e-book Kindle €9,99

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Scoop de Woody Allen

Une comédie policière dans la période Londres du réalisateur. C’est léger, loufoque, pas très réussi. Le thème reprend Jack l’Éventreur et la théorie selon laquelle le tueur serait quelqu’un de la haute société. Il joue avec la naïveté féminine et avec l’ambition américaine sans entraves pour faire avancer l’enquête. Car Sondra Pransky (Scarlett Johansson) est étudiante en journalisme.

Lors de vacances à Londres, où elle vit en colocation avec deux consœurs, elle est invitée par l’une d’elle à un spectacle de magie pour gosses donné par Sid Waterman (Woody Allen). Il a choisi pour nom de scène « The Great Splendini », selon l’enflure commerciale yankee. Il parle trop et complimente lourdement chacun, selon la tactique commerciale yankee. Il masque ses bafouillements et ses maladresses sous une illusion sociale, selon la pratique commerciale yankee. En bref, il caricature les Américains exprès devant le public européen. Cela fait rire – un peu lourdement.

Sondra est appelée sur scène par hasard pour être « dématérialisée » dans une sorte d’armoire intérieurement tapissée de rayures verticales. Le tour est basique et sans intérêt, sauf de surprise. Et surprise il y a lorsqu’elle rencontre dans la boite un célèbre journaliste récemment décédé, Joe Strombell (Ian McShane) sous la forme d’un fantôme. Il lui révèle un scoop, qu’il a appris d’une femme sur la barque des morts, la secrétaire même du tueur qu’elle soupçonne de l’avoir empoisonnée parce qu’elle approchait de trop près la vérité. Excité et professionnel, il s’est échappé du voyage vers l’au-delà pour un moment, afin de livrer l’info à une journaliste. Le scoop est la probable identité du « tueur aux tarots », un assassin de putes aux cheveux courts et noirs qui ressemble à sa mère morte, et qui fait la une des journaux à Londres. Il s’agirait de Peter Lyman (Hugh Jackman), un jeune et riche aristocrate anglais voué à la politique, habitant un manoir de quatre cents ans d’existence.

Sondra, désorientée et novice (elle n’est journaliste que de son bulletin d’université) décide de mener son enquête et convainc Sid de lui prêter main forte. C’est l’alliance de la carpe et du lapin, de la niaise et du bafouilleur. Mais ça avance, cahin-caha. Sondra est courte et dodue, mais bien roulée. Quoi de mieux que de se mettre en maillot moulant une pièce (ce burkini des chrétiens puritains) pour s’offrir aux regards du bellâtre grand, musclé et velu, dans la piscine du club où il nage régulièrement ? Il suffira, dit Sid, qu’elle fasse semblant de se noyer pour que le héros la sauve et fasse sa connaissance. Ce qui est fait et réussi, non sans quelques blagues douteuses de Woody Allen du style « quand j’ai entendu au secours, je suis monté à la chambre avant d’accourir voir ce qui se passait ».

Mais tout va bien, c’est le coup de foudre de Peter pour Sondra, la femelle exotique américaine (malheureusement affublée de lunettes). Il l’invite tout de gob à une party que son père offre dans le manoir familial, véritable château entouré d’un grand parc. Là, il fait la visite à la fille et à son « père », qui se sont présentés sous un faux nom et une fausse parenté. Le clou est la salle sécurisée où il conserve sa collection d’instruments de musique précieux, dont un violon Stradivarius. C’est là probablement qu’il cache aussi ses secrets. Sondra couche avec lui dès le premier soir, les Américaines (il y a vingt ans), n’étaient pas prudes. Mais elle n’apprend rien, sinon que le beau gosse est un coup au lit, et elle en tombe amoureuse.

Hommage au journalisme d’investigation, le fantôme insiste ; il revient plusieurs fois sur terre titiller Sondra, et même Sid qui le voit aussi, afin qu’ils activent les recherches. Il livre même le code de la chambre forte, que Sid parvient à grand peine à mémoriser, toujours brouillon et foutraque, au point de l’avoir noté mais de l’avoir oublié dans un veston envoyé au teinturier. Par un procédé mnémotechnique, et en se trompant plusieurs fois, il parvient quand même à retrouver la suite de chiffres et, lors d’une soirée, pénètre dans l’endroit, d’où il ressort sans rien avoir trouvé. Sondra fera de même et et découvrira un jeux de tarots planqué sous un cornet à piston. C’est dans un sac de Peter que Sid va trouver une enveloppe vide sur laquelle est noté le prénom Betty. Or il se trouve que toutes les putes aux cheveux noirs et courts découvertes assassinées s’appellent Elisabeth ou Lisbeth, donc Betty, comme sa mère. Et qu’à chaque fois que Peter dit s’absenter pour une réunion, une pute passe de vie à trépas. Sauf que ce faisceau d’indices, comme on dit à la crim, surtout avec l’intervention du « fantôme », ne suffit pas à déclencher une enquête officielle, ni de la police, ni des journalistes. Il faut des preuves tangibles.

Sondra joue donc la chèvre ; elle avoue à Peter qu’elle lui a menti et que Sondra est son vrai nom. Peter, sans se démonter, lui dit que lui aussi a menti, il n’était pas à une soirée le jour où la dernière pute a été trucidée, mais à un rendez-vous d’affaires confidentiel avec des investisseurs saoudiens. Allez donc le prouver… Comme il sent le vent du boulet, il veut faire subir à Sondra le sort de son ex-secrétaire. Pour cela, rien de mieux qu’une promenade sur le lac, d’où il la flanquera à l’eau, puisqu’elle ne sait pas nager. Il préviendra alors les secours, éperdu et désolé, et tout sera réglé.

Sauf qu’évidemment, rien ne se passe comme prévu.

Ce film est un peu bête au premier degré, la vraisemblance n’étant pas de mise, d’autant que Sondra et Sid parlent beaucoup trop – à l’américaine. Mais il y a un second degré que l’on peut apprécier.

Au fond, démontre Woody Allen, tout est illusion : l’apparence sociale, dévoilée par le journalisme d’investigation ; la propension à tuer du narcissisme primaire, prolongement de celui de la mère pour l’enfant ; les tours de magie, qui sont de la manipulation ; le cinéma même, qui crée une réalité fictive. Dans toutes ces illusions, il faut savoir nager. En pessimiste profond, caractéristique juive selon lui, Woody Allen voit dans le cinéma le moyen d’échapper au réel de l’existence, cruel et vide de sens. Il déclare à une bourgeoise affidée au christianisme que lui s’est converti au narcissisme. C’est se prendre soi comme objet d’amour, puisque la mort est au bout de la vie (Woody Allen est athée).

La mort, d’ailleurs, est exorcisée dans le film sous la forme d’un être à capuche muni d’une faux et qui ne dit pas un mot, raide comme le destin. Le moment de la mort n’est pas montré à l’écran, ni celle du journaliste, ni celle de la dernière pute, ni celle du maladroit. Le film commence sur un enterrement et se termine par un accident mortel. Le cinéma comme exorcisme.

DVD Scoop, Woody Allen, 2006, avec Woody Allen, Christopher Fulford, Geoff Bell, Hugh Jackman, Nigel Lindsay, Scarlett Johansson, anglais, français, TF1 Studio 2011, anglais, français, 1h32, €14,99, Blu-ray anglais, français, €11,59

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Philip Roth, Opération Shylock – une confession

Un livre étrange, proliférant, récit qui est roman, fausse confession qui est vérité – en bref, la quintessence du Juif qu’est l’auteur, vue par l’auteur. Il y a trop de pages, trop de délires, un bon tiers aurait pu être supprimé. Mais chaque face du personnage expose ses vues jusqu’au bout, en miroir des autres. L’origine en est le double : Philip Roth, aux États-Unis, apprend d’un de ses correspondants à Jérusalem qu’un certain Philip Roth promeut dans la presse une théorie nouvelle, le « diasporisme », et qu’il a rencontré Lech Walesa.

A Jérusalem, où il se rend en 1988 pour interviewer un auteur, se tient le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien suspecté d’être Ivan le Terrible, bourreau de Treblinka. Philip Roth s’y intéresse et veut assister au procès. Il s’étonne que le jeune fils de Demjanjuk ne soit pas protégé, à la merci d’un survivant de l’Holocauste qui voudrait se venger du père en torturant son enfant – est-ce cela la justice ? Il s’étonne de constater que les témoignages à charge sont inconsistants, plus dans la volonté de croire que dans l’établissement des faits. Le vrai bourreau de Treblinka, celui qui enfournait les Juifs nus pour les gazer avant de les faire brûler en plein air, les femmes et les enfants dessous pour mieux attiser le brasier, est mort en 1945. Mais les survivants jurent que celui qu’ils ont devant eux est le vrai. Même si c’est faux (Demjanjuk sera acquitté en juillet 1993). Tout est ainsi masques et faux-semblants, la foi submerge les faits à chaque instant, chacun s’accrochant à sa propre vérité sans rien écouter de celles des autres.

Le faux Roth a créé les Antisémites Anonymes, dont sa pulpeuse maîtresse infirmière, polonaise catholique, est la première antisémite repentie. Le vrai Roth retrouve son ami palestinien George, chrétien égyptien étudiant avec lui à New York, qui roule pour l’OLP. Un vieux du Mossad, le sémillant handicapé Smilesburger (un faux nom) lui donne un chèque d’un million de dollars pour la cause palestinienne, à charge pour lui de débusquer à Athènes (la cité de la Raison) les Juifs de la diaspora favorables aux Palestiniens et qui financent l’OLP d’Arafat. Philip Roth sait ce qu’il ne doit surtout pas faire, mais ne peut s’empêcher de le faire – ce qui est irrationnel et profondément juif. Il se trouve embringué par les services secrets du Mossad sans le vouloir, mais en consentant. Tout est contradictions en lui, comme en chacun, mais peut-être plus en tout Juif. Pour le mythe, le Juif éternel de la culture est Shylock, le personnage du Marchand de Venise de Shakespeare, dont les premiers mots sont pour réclamer de l’argent : « trois mille ducats ». Dans cette fameuse « opération » des services secrets, il s’agit d’acheter la collaboration d’ennemis de l’État. Le Juif, Israël, restent des requins d’affaires, des usuriers du monde.

L’écrivain juif américain est « libéral », au sens yankee du terme, c’est-à-dire « de gauche et progressiste », selon la traduction politicienne française. Il est pour la paix, pour la justice, pour un État palestinien, en bref pour toutes ces sortes de choses. Le roman a été publié en 1993, alors qu’Israël est confronté à la première Intifada et que les accords d’Oslo se profilent. Ce n’est pas encore l’Israël réactionnaire et borné d’aujourd’hui, mais déjà l’autoritarisme colonial s’y fait jour. Si Roth est juif, il n’est pas sioniste. Son double, imposteur homonyme, propose une alya à l’envers, le retour des Juifs d’Israël dans les pays d’Europe d’où ils sont partis, maintenant que l’histoire a débarrassé les préjugés antisémites de leur culture. Pour le vrai Roth, « le Juif » n’est vraiment juif qu’assimilé dans un pays hôte. Ainsi lui est-il pleinement écrivain américain, bien que juif. Qu’a produit pour la culture mondiale l’État d’Israël, s’interroge Philip Roth ? Quasi rien : un seul prix Nobel de littérature en 1966, et quelques prix d’économie et de chimie.. dus aux Juifs américains.

Philip Roth s’interroge donc en tant que juif sur sa judéité. « Individuellement, chaque juif est lui aussi divisé. Existe-t-il au monde un personnage plus multiple ? Je ne veux pas dire divisé. Divisé, ce n’est rien. Même les goyim sont des êtres divisés. Mais dans chaque Juif, il y a une foule de Juifs. Le bon Juif, le mauvais Juif. Le nouveau Juif, le Juif de toujours. Celui qui aime les Juifs, celui qui hait les Juifs. L’ami du goy, l’ennemi du goy. Le Juif arrogant, le Juif blessé. Le Juif pieux, le Juif mécréant. Le Juif grossier, le Juif doux. Le Juif insolent, le Juif diplomate. Le Juif juif, le Juif désenjuivé. Dois-je continuer ? » Chacun est fragment et reflet. « Est-ce étonnant que le juif conteste toujours tout ? Il est la contestation incarnée ! » p.338.

Il s’interroge aussi sur Israël. « Ce que nous avons fait aux Palestiniens est mal. Nous les avons déplacés et opprimés. Nous les avons expulsés, battus, torturés et tués. Depuis son origine, l’État juif s’est employé à faire disparaître la présence palestinienne de la terre historique de Palestine et à exproprier un peuple indigène. Les Palestiniens ont été chassés, dispersés et asservis par les Juifs. Pour construire un État juif, nous avons trahi notre histoire – nous avons fait aux Palestiniens ce que les chrétiens nous ont fait : nous les avons systématiquement transformés en un Autre haï, les privant ainsi de leur statut d’êtres humains » p.355.

Le propos est dur, « antisémite » selon les critères de mauvaise foi qui prévalent aujourd’hui, où toute critique de Netanyahou, de ses ministres sectaires, de son gouvernement, de l’État d’Israël et de ses bombardements, est assimilée à une critique raciste contre les Juifs en tant qu’ethnie. Mais ce n’est pas Philip Roth qui parle, ou du moins pas entièrement parce que c’est bien lui l’écrit : c’est l’un de ses multiples doubles : le faux Roth qu’il appelle Pipik, « petit nombril » (mais gros zizi), Smilesburger le Juif fonctionnaire de sécurité, George Ziad le Palestinien, le cousin Apter (sauvé à 9 ans d’un camp de transit par un officier SS qui l’a vendu à un bordel d’hommes), l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Il est écrivain, donc invente des histoires, mêle réalité et fiction, délire sur chaque personnage contradictoire, qui tous sont lui, mais pas entièrement lui – lui étant la somme de tous, et plus encore. Chacun est lui et non lui. Il possède « cet instinct de l’imposture qui m’avait jusque-là permis de transformer mes contradictions en actes et de leur donner vie dans le seul domaine de la fiction » p.362.

Est-ce de la paranoïa due à ce médicament, l’Halcion, réputé pour ses effets secondaires, où « aucune réalité ne sépare l’improbable du certain » p.368 ? Est-ce la propension de « la malice juive » qui fait que le raconteur d’histoires brode et dédramatise les choses – « qui transforme tout en farce qui banalise et superficialise tout – y compris nos souffrances en tant que Juifs » p.396 ? C’est un roman créatif, audacieux – ce qu’il a prévu se réalise trente ans après – kafkaïen, à l’humour absurde, juif.

A lire aujourd’hui, qu’il vient de paraître en Pléiade, pour se laver l’esprit de toutes les contrevérités, manipulations et mauvaise foi des uns et des autres au sujet d’Israël, de la Palestine, et de l’antisémitisme.

Philip Roth, Opération Shylock – une confession, 1993, Folio 1997, 656 pages, €11,90

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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