Francis Coulon, Sortir de la société en crise

Un livre de philosophie ? Ou un livre d’économie ? Les deux en synthèse, soit un livre « d’économie politique », comme on en faisait avant la mode de l’économétrie et de la mathématisation rationaliste du monde. On sait les errements du tout mathématisable, des délires de la raison rationaliste, les cygnes noirs jamais envisagés, les queues de distribution négligées, le racornissement de l’être humain dans les cadres préformatés des modèles. On sait que cela a conduit à la crise des subprimes en 2008, à l’effondrement de l’hôpital sous le quantitatif, à l’écart croissant entre les élites formatées maths qui « croient » en leur vérité calculable et le peuple qui demande des relations humaines. Francis Coulon, qui a beaucoup vécu, retourne aux sources.

L’une des voies européennes est libérale, pragmatique, utilitariste ; c’est celle des pays anglo-saxons et des pays du nord européen. Ceux qui réussissent le mieux à s’adapter au monde dans l’histoire. L’autre voie européenne est autoritaire, dogmatique, idéologique ; c’est celle des pays latins et orthodoxes, dont la France. Les pays trop rigides et bureaucratiques qui s’adaptent le moins bien au monde tel qu’il va.

Pour mieux faire, et régler « la crise » qui ne cesse de tourmenter la France et les Français depuis un demi-siècle (la fin du septennat Giscard), il faut réévaluer la philosophie utilitariste. En 5 parties et 21 chapitres, l’auteur étaie sa démonstration, d’une plume alerte et sans jargon, facile à lire – et passionnante en ce qu’elle brasse des dizaines de philosophes, de littérateurs et d’économistes, depuis Aristote jusqu’à Gaspard Koenig.

Qu’est que l’utilitarisme ?

C’est tenir compte des conséquences de ses actions plutôt que de ses intentions, résume Jeremy Bentham, l’un des pères. « Michel Foucault vint à mon secours en déclarant : Bentham est plus important pour notre société que Kant et Hegel » p.12. Cette façon de voir est proche de celle d’Aristote dans son Éthique à Nicomaque. « J’avoue avoir une grande admiration pour Jeremy Bentham et John Stuart Mill. Ils m’apparaissent comme modernes, ouverts et profondément humanistes. Ils vont contribuer au progrès de leur pays, en favoriser la libéralisation et faire reconnaître les droits de nombreuses minorités. Les deux philosophes ont un point commun : ce sont de grands intellectuels, capables de produire un énorme travail de réflexion et de conceptualisation dans des domaines aussi divers que la philosophie, la politique, l’économie, le droit » p.39.

L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit la sagesse populaire ; le paradis consiste à plutôt considérer leurs effets. Stuart Mill ajoute à cette définition la liberté individuelle et la justice. Les actions sont « morales » si les actions assurent le plus grand bonheur au plus grand nombre – et non pas si elles obéissent sans discuter aux lois, règles et « déontologie » (en grec, discours sur ce qu’il FAUT faire), la « science de la morale » selon Jeremy Bentham, dont il fait le titre de l’un de ses livres. Les cultivés reconnaîtront la célèbre distinction de Max Weber entre éthique de conviction (dogmatique et morale) et éthique de responsabilité (pragmatique et utilitariste). Les deux évidemment se complètent, les règles admises étant des rails pour leur adaptation en fonction des circonstances (p.67). D’où la liberté… régulée.

C’est inverser le tropisme catholique, romain et français d’édicter les commandements avant de vérifier si les actions y obéissent, ou de faire toujours d’autres lois sans vérifier leur application. A l’inverse, il est plus utile de considérer la balance des avantages et des inconvénients de toute décision, car chacune est particulière : le mensonge n’est pas moral – mais peut-on mentir au Nazi pour protéger le Juif qui se cache chez vous ?

L’auteur prend toujours des exemples concrets et actuels, pour sa démonstration, y compris dans les films. Un récent exemple est celui du vaccin contre le Covid : fallait-il vacciner massivement avant d’avoir tout le recul nécessaire pour mesurer l’ensemble des effets secondaires possibles (et sauver ainsi la majorité de la population) ou attendre « selon les règles » que toutes les procédures aient été évaluées ? J’ajoute (ce n’est pas dans le livre, qui évite toute polémique) que c’est la propagande russe, jalouse de la réussite occidentale en matière de vaccins bien meilleurs que le sien, qui a tenté de faire croire au complot absurde des nanoparticules inoculées pour rendre docile (et il y a des cons pour le gober !) Faut-il préférer la manière russe des élections truquées, de l’emprisonnement des opposants, du poison, du goulag et de la balle dans la tête pour rendre docile ?

Une utilité n’est pas un expédient, pas plus que le bonheur n’est le plaisir. Affiner la pensée par la différence de sens des mots permet de mieux raisonner. La souveraineté de l’individu, grande conquête des Lumières, est en faveur de la liberté en premier ; l’égalité ne peut être que de moyens, pas de résultats. Contrairement à Kant et aux moralistes bibliques, il faut préférer l’expérience aux principes. Ce qui marche doit être encouragé, pas ce qui obéit à l’idéologie. John Stuart Mill : « La justice est que chaque personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite. » La loi raisonnable est celle qui assure le respect de la liberté de chacun, dans le respect de celle des autres. Pas plus, pas moins.

On ferait bien d’en tenir compte avec les « agriculteurs » : jusqu’à quel scandale de santé faut-il autoriser les pesticides ? L’accaparement de l’eau, bien commun ? Mais aussi avec « les syndicats » en France. « On peut opposer l’approche des centrales syndicales nationales, politisées, démagogiques, qui adoptent devant les médias une posture souvent négative – et le réalisme, la recherche de l’utilité, des syndicalistes de terrain au sein de l’entreprise. La contradiction la plus manifeste étant celle de la CGT qui, au niveau central, défend une position critique, anticapitaliste, et qui, au niveau local, accepte de signer 50% des accords d’entreprise » p.62. L’auteur, qui a travaillé chez Danone plusieurs années, prend l’exemple de son patron Antoine Riboud et de son fameux « discours de Marseille » en 1972 (les années Pompidou!) où il a prôné pour son entreprise un projet économique ET qui prend en compte l’humain. Son fils Frank élargira cet humanisme des salariés (formation, participation, intéressement, dialogue social) aux clients et aux collectivités locales, prenant en compte dans ses objectifs économiques une responsabilité humaine, environnementale et citoyenne. J’avais donné ce même exemple il y a une douzaine d’année à mes étudiants en école de commerce.

L’ancien roi du Bhoutan a voulu, en bon bouddhiste, mesurer le bonheur de son peuple. Le Produit national brut ne suffit pas car l’argent et les biens ne font pas à eux seuls le bonheur. Il a donc imaginé ajouter d’autres critères, que l’ONU a repris dans l’indice de Bonheur intérieur brut (World Happiness Report). Les résultats montrent que les fondamentaux économiques sont évidemment importants (le revenu par tête), mais que la liberté de faire des choix, l’espérance de vie à la naissance, la politique sociale, la générosité, la perception de la corruption, le sont aussi. En tête de liste apparaissent les pays du nord de l’Europe : Norvège (numéro 1), Danemark, Islande, Finlande, Suède, en queue les pays africains puis communistes (Cuba, Vietnam, Corée du nord en bon dernier) – La France n’est que 31: en cause, les tracasseries réglementaires et administratives sans nombre et les prélèvements obligatoires élevés qui brident l’initiative.

Francis Coulon milite donc pour un libéralisme régulé à la danoise : le maximum de libertés dans le cadre défini par la société. Daron Acemoglu, économiste turco-américain né en 1967, étudie pourquoi certains pays réussissent mieux que d’autres et observe une corrélation entre institutions et développement économique. Selon l’économiste français Philippe Aghion, qui préface l’ouvrage en français, « Les pays prospères disposent d’institutions inclusives permettant à la population de limiter l’exercice du pouvoir politique, et à chacun d’exercer des activités économiques conformément à son choix et ses talents – tout particulièrement si celles-ci sont innovatrices et entraînent la destruction créatrice des industries obsolètes. En d’autres termes, les structures démocratiques permettent le développement économique alors que le despotisme confisque la croissance au profit d’une élite, à travers une économie extractive » p.182. Les exemples opposés de la Russie et des États-Unis est flagrant. Dans l’histoire, les deux Corées ou les deux Allemagnes ont montré l’écart qui se creuse de façon abyssale entre un régime de libertés et un régime despotique pour un même peuple dans une même géographie.

Il reste que « la gauche » en France, tout imbibée de marxisme depuis ses jeunes années, ne « croit » pas au système capitaliste, et même deux fois moins que les Chinois, pourtant en régime toujours communiste ! (p.203). L’idéologie de la redistribution les aveugle, un égalitarisme de principe ne conduit pas à l’optimum du bonheur pour le plus grand nombre mais crée des assistés permanents et une économie inefficace. Plutôt que de renforcer son industrie pour exporter, la France a choisi « d’aider » les canards boiteux et les filières en déclin (les aciéries, le textile) et elle a développé la dépense publique (la plus élevée de l’OCDE) par l’impôt et la dette, qui handicapent l’investissement. Le rapport qualité/coût de l’État-providence à la française est négatif par rapport aux pays anglo-saxons plus souples et surtout aux pays d’Europe du nord sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux (comme « nos » socialistes n’ont jamais réussi à être). Les tableaux de comparaison pages 206 et 207 sont éclairants ! La croissance française sur vingt ans (depuis 2000) est plus faible, le chômage plus fort, le déficit public plus élevé, la compétitivité nettement inférieure, la liberté personnelle et économique plus discutable (34e pour la France, 8e pour la Danemark), le Bonheur intérieur brut minable, le rang Pisa affaibli et l’indice de Gini des inégalités pas franchement meilleur.

« Je trouve qu’en France il y a trop d’État, trop d’impôts, trop de normes, trop de bureaucratie, ce qui a comme conséquence de brider le marché et génère moins de croissance, plus de chômage et même à une insatisfaction générale. Une répartition équitable doit être l’objectif mais il ne faut pas passer ‘de l’autre côté du cheval’ et décourager l’initiative et l’innovation, les principaux leviers de la croissance. Il faut tirer vers le haut l’ensemble de la population : plutôt que ‘toujours plus’ d’assistance, il faut être sélectif et, chaque fois que c’est possible, dynamiser les moins favorisés par la formation, l’incitation et la sacralisation de la valeur travail » p.210. La flexisécurité danoise est un très bon exemple : liberté de licencier vite, mais formation obligatoire et suivi attentif des chômeurs.

L’auteur fournit pages 225-259 (soit plus de 10 % du livre) dix cas concrets d’application de l’utilitarisme (partie 5). Il évalue aussi les présidents de la Ve République sur le meilleur compromis entre efficacité, liberté et équité. Georges Pompidou en ressort vainqueur, mais aidé par son époque pré-crise. Chirac reste le pire, n’ayant aucune volonté d’une quelconque réforme, forcément impopulaire. Sarkozy a été brouillon, Hollande n’a pas assumé et Macron a été peu efficace au début, avant de comprendre que l’autoritarisme payait. Mais la réforme des retraites reste un échec et sera à remettre sur le métier, l’organisation de l’État en millefeuille n’a même pas été abordée.

Un très bon livre d’actualité qui offre une profondeur historique des idées et apporte à toute critique une solution pragmatique possible. Très intéressant.

Préface de Christian de Boissieu professeur émérite à l’université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), vice-président du Cercle des Économistes.

Francis Coulon, Sortir de la société en criseLa philosophie utilitariste au service du bien commun, VA éditions 2023, 281 pages, 20,00

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Nietzsche évoque Trump dans Zarathoustra…

Curieux choc des époques… comme quoi la nature humaine reste la même au travers des siècles. Dans le chapitre L’Enchanteur,« Zarathoustra vit, non loin de là, au-dessus de lui, sur le même chemin, un homme qui agitait ses membres comme un fou furieux… » Peut-être est-il l’homme supérieur qu’il cherche ?

Las ! C’est un vieillard qui joue la comédie. Il se lamente que personne ne l’aime, que tout complote contre lui, « soumis à toutes les tortures éternelles ». Un hâbleur que Zarathoustra n’hésite pas à bastonner avec force de sa canne. « Comédien ! Faux-monnayeur ! fieffé menteur ! je te reconnais bien ! » Nous, nous avons reconnu sans conteste Trump le trompeur , 79 ans lorsqu’il sera à nouveau président.

« Que parles-tu de vérité ? Toi, le paon des paons, mer de vanité, qu’as-tu joué devant moi, vilain sorcier ? » L’homme supérieur serait un être charismatique chargé de prendre en main le destin des masses et de redonner sens à leur histoire par son œuvre exemplaire, un homme qui s’est efforcé de réaliser en soi une synthèse supérieure de l’humain. En bref un enfant rieur qui danse, pas un chameau qui se plaint du fardeau de vivre. Le vieillard, pas plus que Trump, n’est pas un homme supérieur mais son illusion pour les masses, sa baudruche comme un doudou compensateur.

« C’est l’expiateur de l’esprit que je représentais, répondit le vieillard (…) l’enchanteur qui finit par tourner son esprit contre lui-même, celui qui est transformé et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience ». Trump, gosse de riche avec des pulsions égotistes de gamin de 2 ans (la première adolescence), hostile à toute frustration, a tourné son esprit et ses capacités à arnaquer ses semblables. Dans l’immobilier où il fut promoteur, comme citoyen en échappant à l’impôt, comme candidat en affirmant n’importe quoi pourvu que ça mousse, comme président en croyant que le « deal » – son seul mantra – permet de tout négocier à son profit (cela n’a pas marché avec le tyranneau nucléaire de Corée du nord, ni avec la Chine), avec la démocratie en contestant les résultats des élections. Trump est le Trompeur, adepte des fausses vérités, qu’il appelle « alternatives » pour faire croire qu’elles sont vraies. Un Trump qui croit même à ses inepties : il s’est bourré d’hydroxychloroquine pour éviter le Covid… et il l’a attrapé, restant malade comme un chien une longue semaine.

« Que je t’ai trompé à ce point, c’est ce qui faisait intérieurement jubiler ma méchanceté », déclare le vieillard (et Trump très probablement). Zarathoustra avoue sa faiblesse, qui est celle de tous ceux épris de vérité et d’empathie pour ses semblables : « Je ne suis pas sur mes gardes devant les trompeurs, il faut que je néglige les précautions. » Mais il a percé à jour ce vieux comédien : « Mais toi – il faut que tu trompes : je te connais assez pour le savoir  ! il faut toujours que tes mots aient un double, un triple, un quadruple sens. » Ainsi sont les fausses vérités,elles recèlent toujours quelque-chose que l’on peut croire en partie, cachées derrière le reste, pour embrumer les esprits.

Zarathoustra le transperce de son trait apollinien de clarté. La vérité, c’est que le vieux enchante tout le monde, mais plus lui-même. « Pour toi-même tu es désenchanté  ! Tu as moissonné le dégoût comme ta seule vérité. Aucune parole n’est plus vraie chez toi, mais ta bouche est encore vraie : c’est-à-dire le dégoût qui colle à ta bouche. » A ces mots qui le révèlent en pleine lumière, le vieillard a une réaction d’orgueil offensé, bien dans sa nature congénitalement fausse : « Qui a le droit de me parler ainsi, à moi qui suis le plus grand des vivants aujourd’hui ? (…) J’ai voulu représenter un grand homme et il y en a beaucoup que j’ai convaincus : mais ce mensonge a surpassé ma force. C’est contre lui que je me brise. » Il manque encore à Trump de se rendre compte, comme le vieillard de Nietzsche, qu’il est menteur par construction. Qu’encourager ses partisans à marcher sur le Capitole pour contester le résultat des élections n’est pas digne d’un président des États-Unis. Contestera-t-il les résultats, s’il est élu ?

Trump, comme le vieillard face à Zarathoustra, est la grenouille de la fable. « J’en ai déjà tant trouvé qui s’étiraient et qui se gonflaient, tandis que le peuple criait : voyez donc, voici un grand homme ! Mais à quoi servent tous ces soufflets de forge ! le vent finit toujours par en sortir. La grenouille finit toujours par éclater, la grenouille qui s’est trop gonflée  : alors le vent s’en échappe. Enfoncer une pointe dans le ventre d’un enflé, c’est ce que j’appelle un bon divertissement. »

Hélas ! « Notre présent appartient à la populace : qui sait encore ce qui est grand ou petit ? Qui chercherait encore la grandeur avec succès ! » En effet, on se demande… Les peuples élisent des bouffons, de Boris Johnson et son Brexit à Poutine et son rêve hitlérien d’empire pour mille ans, de Netanyahou qui ne cherche qu’à contrôler la Knesset pour faire voter la loi qui va amnistier ses malversations à Trump qui va favoriser les super-riches et les aider à échapper encore un peu plus à l’impôt.

Heureusement, les bouffons sont toujours rattrapés par leur démesure et les enflures finissent par crever. Il suffit d’y enfoncer une pointe, dit Nietzsche…

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Aveuglement

La génération Z croit que le monde est né avec elle. Mais deux générations avant eux, c’était la même réaction à l’impérialisme russe, le même effroi face à la menace de la guerre pour défendre les libertés, les mêmes lâches qui désiraient être « plutôt rouges plutôt que morts », les mêmes niais qui « faisaient le jeu » des maîtres du Kremlin, les mêmes gogos qui gobaient la même propagande. Voilà ce que c’est d’avoir traversé trois générations et de garder la mémoire longue. Les moins de 30 ans n’ont aucune idée du monde et des gens.

Elsa Vidal, qui parle russe et connaît bien la Russie et son peuple, écrit aujourd’hui La fascination russe, sur lequel je reviendrai en son temps. Hier, c’était Christian Jelen qui écrivait en 1984 (l’année de la dystopie d’Orwell sur le régime totalitaire) L’aveuglement. La faute, disait-il, aux idiots utiles, en bref la gauche et, pire, la gauche non communiste mais socialiste – fascinée par la force communiste. Les intellos et technocrates de bureau ont toujours et attirés par la violence politique comme les mouches par une grosse merde.

Pour Christian Jelen, l’aveuglement est d’origine. Il explique que la tromperie sur la nature réelle de la dictature léniniste a constitué une opération délibérée, due à l’initiative des socialistes français avant la scission de Tours, au moment où le jeune État bolchevik ne disposait bien évidemment d’aucun service suffisant de propagande extérieure. Le communisme, c’était l’Histoire, donc la Science, donc l’Avenir. C’était une Vérité révélée, seuls les moyens d’y parvenir pouvaient faire l’objet de discussions : fallait-il la violence persistante ? La terreur comme en 1793 ? Accepter une génération perdue ?

Il a fallu plus de 60 ans (deux générations) et plusieurs, chocs (la dénonciation des crimes se Staline au Congrès du parti en 1956, l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968, la menace d’invasion en Pologne en 1981), pour que les intellectuels mettent en cause leur croyance au socialisme soviétique. Depuis, l’empire s’est effondré – par sa faute. Il a implosé. Dès que le mur de Berlin est tombé, tous les valeureux citoyens de l’avenir radieux se sont empressés de filer à l’Ouest où, si la vie était plus concurrentielle et moins protégée, au moins on pouvait faire ce que l’on voulait, acheter et vendre, consommer, entreprendre, s’exprimer.

Soljenitsyne notait que tous disaient en France « Russie » pour « URSS », et « Russes » pour « Soviétiques », en accordant toujours une certaine supériorité émotionnelle aux seconds : « les tanks russes sont entrés à Prague », l' »impérialisme russe » – mais « les exploits soviétiques dans le cosmos », « les succès du ballet soviétique ». La Russie est un territoire, une nation, alors que l’Union soviétique est une notion idéologique, un gouvernement dirigé par un parti. L’emprise mentale de la gauche et du marxisme empêchait d’analyser, ne permettait pas de voir, supposait aucune pensée critique. Les socialistes étaient persuadés d’avoir raison et que l’Histoire en marche était avec eux (Got mit uns, vantaient les ceinturons nazis).

Le choc polonais de 1982 était perçu moins comme le choc « habituel » d’un impérialisme en expansion qu’un choc idéologique, brutalement matérialisé dans le réel. Or il était les deux.

A l’époque, toute la gauche n’a compris que l’aspect idéologique, remis en cause brutalement par le pouvoir botté du pro-soviétique général Jaruzelski qui a réprimé le syndicat Solidarnosc et son leader Lech Walesa. Elle croyait jusque là que le socialisme « moins la liberté » n’était qu’une étape provisoire vers le communisme enfin réalisé, où la liberté n’aurait été qu’ajournée jusqu’à une période meilleure. Or, après soixante ans de communisme en marche, le chemin paraissait n’avoir quasiment pas avancé.

A l’époque aussi, toute la droite et le centre s’obstinaient à l’inverse à l’expliquer par les relations de puissance entre États, par la psychologie des dirigeants. Les formes de pouvoir politique déjà connues aveuglaient à droite tout autant que l’idéologie à gauche car elles montraient une autre idéologie, mais conservatrice : rien ne change jamais, tout se répète indéfiniment, le tsarisme, le servage, la Révolution française qui accoucha par ses excès d’un dictateur (en France Napoléon, en Russie Staline). Et la suite ? Est-ce qu’un exemple piqué dans l’histoire explique par lui-même l’avenir ? Non, nous l’avons vu in vivo depuis 1982.

Or, selon Jean-François Revel en 1976, « il n’y a pas de socialisme, il n’y a que des preuves de socialisme » (La tentation totalitaire). Nous disons aujourd’hui « il n’y a pas de paix possible, il n’y a que des preuves de pacification. Où donc les voyez-vous ? Ceux qui se couchent sont-ils des faiseurs de paix comme le chamane danse pour faire venir la pluie ? Ils auront la paix du goulag ou celle des cimetières, pas la paix armée qui, seule permet l’équilibre des forces, donc la véritable quiétude.

L’histoire ne se répète pas, mais les humains restent aussi ignares, flemmards, idiots de génération en génération. Ils sont tous prêts à « croire » plutôt qu’à analyser (ça prend la tête…).

Aussi bien les Russes qui élisent et réélisent indéfiniment le seul candidat présumé président d’une pseudo-élection à la soviétique.

Aussi bien les intellos occidentaux qui supposent naïvement que rien n’est grave, que tout peut se négocier, que tout s’arrange si l’on donne satisfaction, que se soumettre est la meilleur solution de confort. Que ne sont-ils devenus allemands, ces collabos !

Décidément, on connaissait la progression de la myopie due aux écrans, mais la progression de l’aveuglement due aux même écrans emplis de fausses infos et d’intox n’était pas attendue à ce point.

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Eric Roussel, Georges Pompidou

Georges Pompidou est mort d’un cancer il y a juste un demi-siècle, le 2 avril 1974, en plein mandat. Je me souviens de cette Pâques 1974 où j’étais sur le chantier de fouilles archéologiques d’Etiolles. Nous l’ignorions encore, mais le jour de la mort du président, j’ai donné en cadeau à un garçon de 13 ans qui fouillait avec nous mon exemplaire de son Anthologie de la poésie française. Il aimait la poésie et j’ai transmis le flambeau. Je souhaite que ces vers choisis par vous, Georges Pompidou, l’aident à vivre et à grandir. Il en avait besoin, mère divorcée, battu parfois par son beau-père.

Le livre d’Éric Roussel sur le troisième président de la Ve République est très sage. Il est rédigé par un journaliste du Monde tout ce qu’il y a de plus classique. Il est donc un peu fade et son intérêt principal est la somme des témoignages recueillis, longuement cités. Ceux qui l’ont connu brossent un portrait qui n’est pas celui de l’homme mais de l’image qu’ils en ont gardé. Cette image est aussi vraie, puisqu’elle existe dans les esprits. Qu’importe en effet à l’histoire ce que l’on fut en réalité au fond de soi ? La trace que l’on a laissée est la seule qui compte.

Deux traits se dégagent de cette biographie : Georges Pompidou fut un terrien – mais un terrien ouvert.

Petit-fils d’agriculteur auvergnat, il a gardé de cette origine le pragmatisme, le bon sens solide et l’ambition calculée. Moraliste plutôt que philosophe, il aimait le tangible, le prévisible, le concret. Par exemple la culture classique plus que la moderne, son épouse, le général de Gaulle, les valeurs d’ordre, les bases industrielles, le travail bien fait. Il avait l’autorité calme, sûre de sa force, faite d’analyse et de volonté.

Les événements de mai 1968 ont révélé un maître, alors que le général restait désorienté et que plusieurs ministres étaient au bord de la panique. En tout, il allait à l’essentiel et sa faculté d’analyse lui permettait de garder le sens du moment et de ne négliger aucune occasion lorsqu’elle se présentait. S’il aimait le jeu, celui de la bourse, celui des affaires et celui du pouvoir, c’est toujours le jeu qui se prépare et se calcule. Non le hasard, mais la spéculation intellectuelle. Il n’avait rien d’un aventurier : la Résistance l’a connu plutôt attentiste, mais fidèle à ses convictions.

Fils d’instituteur socialiste, il avait acquis de cette autre origine le goût prononcé du progrès, la soif de connaissance et la croyance au mérite. « Il excellait dans toutes matières, et également en gymnastique ou en ping-pong », disait de lui Léopold Sédar Senghor, qui l’avait connu au lycée Louis-le-Grand. Cet éclectisme de goûts, cette tolérance de tempérament, cette volonté d’aller toujours plus loin dans chaque matière, rendaient Georges Pompidou viscéralement hostile au dogmatisme. Il aimait le changement, mais le changement graduel, appuyé sur la tradition.

Cette attitude fondamentale se traduisait en amitié : gai et serviable, il était aussi bon camarade, c’est-à-dire fidèle à la mémoire, aimant s’entourer d’un réseau serré de relations. Vagabond intellectuel (surtout à Normale Sup), boulimique en art (grâce à son épouse), aimant la vie parisienne, la bonne chère et les voitures puissantes (sa Porsche), Georges Pompidou savait être détaché et ironique. S’il affectionnait « d’arrondir les angles » (expression qui revient très souvent dans cette biographie), il savait aussi user d’autorité. Réaliste, il gardait la volonté de gagner.

Le terrien en lui est observateur ; le fils d’instituteur est sceptique. Pour lui, la France est une civilisation en soi, un art de vivre, une éthique des rapports humains. Au fond, il pense qu’il n’y a rien à changer, les valeurs bonifiées par les siècles sont solides. Il faut seulement adapter leur forme aux exigences du monde nouveau : créer une industrie, faire participer les travailleurs, réformer l’enseignement par l’emploi de méthodes modernes – mais pour intégrer les élèves à la culture classique.

Réfléchi, attentif, disponible, tel apparaît Georges Pompidou vu par Eric Roussel. Réservé et chaleureux, puissant et agile, réaliste et volontaire, sachant faire front et s’adapter – on pourrait multiplier les qualificatifs complémentaires.

Fils d’une époque de transition où les agriculteurs devenaient fonctionnaires, Georges Pompidou aura incarné l’alliance des meilleures qualités françaises, du bon sens paysan à l’aventure de la modernité. Un tempérament où je reconnais un modèle.

Eric Roussel, Georges Pompidou – 1911-1974, 1984 complétée 2004, Tempus Perrin, 704 pages, €12.50, e-book Kindle €12.99

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Tieppolo, les 14 stations du Chemin de croix

Pâques est la fête chrétienne par excellence : Jésus, fils de Dieu, meurt le vendredi sur la croix, condamné par les hommes, puis ressuscite le lundi. Cet événement de la foi – Jésus est ressuscité ! – se plaque sur la fête du printemps et le renouveau de la nature.

Giandomenico Tieppolo, décédé à 76 ans en 1804, a illustré la passion et la mort du Christ dans l’église San Polo, sur le campo du même nom à Venise. L’Oratoire du Crucifix abrite ces toiles peintes entre 1747 et 1749.

1e station : Jésus est condamné à mort
2e station : Jésus est chargé de sa croix

3e station : Jésus tombe sous le bois de la croix
4e station : Jésus rencontre sa Mère

5e station : Simon de Cyrène aide Jésus à porter sa croix
6e station : Véronique essuie la face de Jésus

7e station : Jésus tombe pour la seconde fois
8e station : Jésus console les filles de Jérusalem

9e station : Jésus tombe pour la 3e fois
10e station : Jésus est dépouillé de ses vêtements

11e station : Jésus est attaché à la croix

12e station : Jésus meurt sur la croix
13e station : Jésus est descendu de la croix et remis à sa mère

14e station : Jésus est mis dans le sépulcre

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Serpico de Sydnet Lumet

L’inspecteur Franck Serpico, dit Paco (Al Pacino), se prend une balle. Ainsi commence le film qui relate les 11 ans de lutte du détective au NYPD pour dénoncer la corruption généralisée dans la police. Onze ans de galères de mutations en mutations, de regards noirs de ses collègues qui touchent, des supérieurs qui éludent et le baladent. Surtout un certain capitaine McClain (Biff McGuire) épris de « Dieu » qui fait du militantisme catholique éthéré mais ne fait rien pour la morale concrète de la vie réelle.

Le film est issu du livre Serpicode Peter Maas qui raconte l’histoire réelle du policier Frank Serpico. Lequel est joué par al jeune Pacino de 32 ans. Le flic tout fier de sa mission devient vite rebelle devant le je-m’en-foutisme des commissariats et la distance de policiers imbus d’eux-mêmes. De toute façon, ils sont payés à la fin du mois, pourquoi en faire trop ? S’entendre avec les malfrats est lucratif et permet la bonne entente, pourquoi changer le système ?

Aux États-Unis règne la concurrence et le chacun pour soi. Chacun est son propre patron et « les ordres » sont exécutés selon sa version personnelle. L’individualisme croissant, qui a explosé avec le Watergate et la guerre du Vietnam, ont incité la jeunesse à contester le système – et surtout à en profiter. La morale, qui est collective, est délaissée au profit du profit.

Serpico veut bien faire son boulot : sauver les putes noires des viols collectifs sans paiement (donc les flics blancs se foutent), arrêter les voleurs sans leur tirer dessus quand ils sont noirs (ce que font les flics blancs), faire respecter la loi sur l’interdiction des paris clandestins (dont les flics blancs profitent par des enveloppes hebdomadaires), et ainsi de suite. Contre cette corruption, il ne peut pas faire grand-chose, sinon alerter. Ce qui le fait mal voir. Mais comme il tient à ce que l’affaire soit réglée au sein de la police, on le tolère, on le balade. Surtout qu’il est efficace en se fondant dans la population par son habillement. Il est en effet très « années 70 » en chemise flottante à demi ouverte, une suite de chaînes au cou, les cheveux longs et un bob (ridicule) sur le chef.

Malgré l’amitié de Bob Blair (Tony Roberts), un policier dans l’entourage du maire, onze ans se passent et toujours rien ! Serpico décide de frapper un grand coup en alertant la presse, le fameux New York Times, quotidien des intellos, très lu à l’époque. Son capitaine, qui le soutient, veut bien témoigner anonymement pour que le journaliste enquête. Car toute la police n’est pas pourrie mais la pression collective fait qu’on laisse faire. Révéler au public fera réfléchir et changer les choses.

C’est en effet ce qui arrive. Franck Serpico témoigne devant la commission Knapp, nommée sur le sujet en avril 1970 par le maire de New York John Lindsay. Mais ses collègues des Stups ne lui pardonnent pas. Lors d’une descente en 1971, il est laissé seul en avant par les autres, qui n’interviennent pas. Il se prend une balle dans le visage et ses collègues le laissent crever. Heureusement qu’un témoin prévient les secours ! Serpico s’en sort parce que la balle était de petit calibre mais il est écœuré, et encore plus lorsque un supérieur, Sydney Green (John Randolph), vient lui remettre la médaille d’or des inspecteurs. Il est récompensé hypocritement par le système dont il a dénoncé la pourriture au cœur. Il quittera la police pour s’exiler en Europe et vivre de sa pension d’invalidité. Jusqu’en 1980 où il rentrera aux USA et vivra reclus dans un chalet isolé.

Le film efficace bien que souvent bavard de Sydney Lumet est un réquisitoire contre la mafia en uniforme. Il dénonce la mise au banc de l’intégrité morale par un système clos sur lui-même et gangrené de politique. Si le directeur de la Police invite les nouvelles recrues à avoir foi en la loi, la réalité est tout autre. Il s’agit de « ne pas se mettre à dos » la police face aux émeutes potentielles dit au début le maire qui refuse de faire quelque chose. Il faut que le scandale arrive pour qu’il se sente obligé, devant ses électeurs, de bouger. Le flic hippie aura, comme ceux de Woodstock, changé la société – tout en devenant lui-même à moitié fou : intolérant, paranoïaque, impossible avec ses proches. Al Pacino fait tout le film.

Le psycho-rigide idéaliste parvenu à ses fins – mais au prix des relations humaines. « A Rome, fait comme les Romains », dit l’adage. La Morale absolue contre celle de tous les jours, l’Idéal abstrait contre la réalité sociale : que faut-il choisir ? Le monde est-il parfait ?

Il faut craindre les Purs.

DVD Serpico, Sydnet Lumet,1973, avec Al Pacino, John Randolph, Jack Kehoe, Biff McGuire, Barbara Eda-Young, StudioCanal 2021, 2h05, €12,98

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Elsa Vidal, La fascination russe

Un essai fascinant d’une journaliste parlant russe, connaissant bien la civilisation russe et au fait de la Russie contemporaine. Pour elle, le tropisme français envers la Russie date de loin, de Voltaire avec Catherine II peut-être, mais il est resté un dogme de la pensée stratégique depuis de Gaulle.

C’est l’objet de la première partie. Le général président voulait équilibrer les puissances anglo-saxonnes, qui avaient libéré le territoire de l’Occupant allemand, avec l’autre puissance européenne une fois le Reich vaincu : « la Russie ». C’était alors l’URSS, qui englobait tout un empire de « républiques » soviétisées, et de Gaulle aimait bien l’idée « d’âme des peuples » . Mais lors de la crise de Berlin en 1961 et de celle de Cuba en 1962, « De Gaulle se range sans hésitation aux côtés de ses alliés occidentaux, un fait généralement passé sous silence par ceux qui aujourd’hui se revendiquent du gaullisme ».

Les présidents suivants se sont engouffrés à sa suite avec plus ou moins d’enthousiasme, mais avec constance. Mitterrand est resté « dans les pas de De Gaulle », Chirac était « amoureux de la Russie » (et parlait vaguement russe depuis l’âge de 15 ans), il a insisté en 1997 pour faire signer l’acte Otan-Russie et l’accord de partenariat UE-Russie, Sarkozy a été un candidat anti-Poutine avant de virer casaque et d’accepter de vendre à la Russie deux frégates Mistral sophistiquées, que Hollande, « exception française », a refusé de livrer après l’invasion de la Crimée en 2014.

Quant à Macron, il a d’abord été dans la conciliation durant deux années entières après l’invasion de l’Ukraine par l’armée de Poutine, déclarant qu’il ne fallait « pas humilier la Russie », avant de prendre l’option d’aider l’Ukraine à résister au maximum. Option qui tient à la position stratégique de la France, seule puissance nucléaire indépendante de l’Union européenne, mais aussi à une tactique électorale qui est de contrer les partis de Le Pen, Zemmour et Mélenchon, tous pro-Poutine, tandis qu’il se pose, étant bloqué sur les réformes à l’Assemblée faute de majorité absolue, comme le président qui prend les grandes décisions sur l’avenir du pays.

Sur la Russie, c’est l’objet de la seconde partie, les Français vont de « faux-semblants et confusions en série ». La « Russie éternelle » a du charme, mais la Russie éternelle n’existe pas ; elle est un mythe. Le pays n’a surtout jamais été « un allié de toujours » ! Les troupes du tsar Alexandre 1er ont occupé Paris en 1814. Sur la Crimée déjà, les troupes françaises ont vaincu les troupes russes à Sébastopol en 1854.

De même « la puissance russe » est un autre mythe. La Russie n’a rien d’un pays invincible. Certes, le territoire est immense et les armées peuvent s’y perdre, faute de commandement suffisant et d’objectifs précis (Napoléon, Hitler), mais les Russes ont souvent été vaincus dans l’histoire : en 1854 par une alliance franco-anglaise en Crimée, en 1905 par les Japonais, alors puissance du tiers-monde, en 1917 par les Allemands, qui lui ont envoyé Lénine en wagon plombé pour la déstabiliser de l’intérieur, en 1942 à cause des erreurs de Staline et après avoir signé le pacte germano-soviétique avec Hitler, en Afghanistan en 1989 après dix ans d’occupation sans résultat – et en Ukraine, où le « pays-frère » qui devait être libéré des pro-occidentaux a résisté en masse et bouté l’armée de Poutine hors du Dniepr.

Et ce n’est pas « la Russie » qui a « sauvé la France du nazisme », mais l’armée rouge de l’URSS, soit 70 millions de citoyens non-russes sur 170 millions de soviétiques. Et les Alliés qui ont débarqué sur son sol, et qui ont massivement aidé l’URSS industriellement indigente en livrant des radios, des camions et du carburant, tout en bombardant massivement les infrastructures industrielles allemandes. La Russie est « une puissance pauvre », selon le mot d’Hélène Carrère d’Encausse. Elle a des missiles nucléaires mais vit mal au quotidien. La seule chose qui la rend attirante pour les intellos français est sa contestation de la puissance américaine.

La propension pro-russe des militaires et du Renseignement français est avérée. Il fallait défendre la Serbie (orthodoxe) par tradition depuis le XIXe siècle contre la Bosnie (musulmane) ; la lutte contre le terrorisme rapproche les services, les Tchétchènes sont laissés aux Russes en faveur d’échange des renseignements sur les mouvements islamistes. L’ancien chef des renseignements intérieurs français Bernard Squarcini, reconverti dans le privé, a plusieurs clients russes oligarques. Le Centre français de recherche du renseignement, dirigé par Eric Denécé « utilise des éléments de langage provenant du Kremlin ». Le militaire préfère l’ordre au chaos, surtout dans un pays nucléaire : plutôt Staline ou Poutine qu’un inconnu imprévisible. En outre, Poutine défend le conservatisme tradi, ce qui tente maints officiers élevés dans la foi catho tradi et le respect des hiérarchies.

Tradi, la Russie ? Pas vraiment, sauf dans les discours officiels. Soixante-dix ans de communisme athée ont libéralisé les mœurs (divorce, avortement, première femme ministre, gestation pour autrui autorisée, suicides à la 3ème place mondiale). « Déprécier l’Occident est avant tout un levier politique puissant en Russie » – il n’y a que les idiots utiles français qui croient à cette propagande, et les pays du « sud global » conservateurs et religieux. Poutine a fait remettre dans la constitution russe en 2020 « la foi en Dieu » ! La Russie reste messianique et se voudrait, comme en 1453, « la Troisième Rome » contre les coups de boutoir de l’islam qui a fait chuter Constantinople. Mais la pratique religieuse est aussi faible que chez nous, et les divorces représentent 68 % des mariages.

L’homosexualité, la pédocriminalité et l’avortement sont les vrais ennemis de Poutine : ils empêchent la renatalité ! En 2022, la population russe est de près de 147 millions d’habitants, inférieure aux 149 millions de 1994, et risque de passer sous les 120 millions d’ici cinquante ans (partie 4). Le tournant réactionnaire du régime est motivé par cette menace vitale, mais aussi par le vieillissent des dirigeants : Poutine a 71 ans. La perspective de la mort incite les dirigeants à se tourner vers la religion… Et à exalter le patriarcat, pas seulement celui de l’orthodoxe Kyrill, mais celui de tous les mâles du pays. Les violences faites aux femmes sont courantes et la Russie est le seul pays du Conseil de l’Europe à ne pas les criminaliser.

Nous ne voulons pas voir que la Russie est violente : à l’intérieur à l’extérieur, dans les films, dans le romantisme machiste de la jeunesse. « Tous les faibles sont exploités, violentés et tués » dans le film Grouz 200 (Cargaison 200). « Tous ces films déploient sans exception et sans espoir une vision pessimiste de la nature humaine – mauvaise – et du monde – chaotique – qui ne peuvent être contenus que par une violence justifiée (…) Dans cette optique, le pouvoir lui-même est un mal nécessaire contre un péril plus grand. » Maximalisme et dualisme caractérisent la culture russe, c’est tout ou rien, le Bien ou le Mal absolus, le Paradis ou l’Enfer. Pas de purgatoire intermédiaire dans l’orthodoxie russe, pas de société civile mais seulement les citoyens et l’État. Toutes les organisations et ONG deviennent « indésirables ». La guerre est un des moyens du pouvoir. Les ex-républiques soviétiques sont déstabilisées par des conflits où la Russie « s’engage ou s’implique (…) Non pas pour les régler mais pour se doter de leviers d’influence » : Arménie-Azerbaïdjan, Transnistrie-Moldavie, Ossétie du sud-Géorgie. Ce n’est qu’après ces conflits que ces pays envisagent de se tourner vers l’UE et l’Otan – pas avant, contrairement à ce que croient les imbibés de propagande.

Pourquoi ce penchant pro-russe est le propos de la troisième partie. L’autrice y voit trois raisons principales, la nostalgie de la grandeur par le souvenir français de l’empire colonial perdu (que la Russie voudrait retrouver après l’URSS), l’obsession anti-américaine pour notre indépendance (Echelon, Prism, contrats des sous-marins avec l’Australie, dépeçage d’Alcatel) – mais la dépendance au gaz et au pétrole russe est minimisée…. Enfin la référence messianique à de Gaulle (sans recul, sans relire ce qu’il a écrit ou dit).

Tout le monde se veut gaulliste (lutte contre le déclin pour Le Pen, la bannière pour Zemmour, les convictions économiques pour Mélenchon, la résistance pour Macron). Mais de Gaulle avait une hauteur de vues qui manque aux politiciens qui voudraient le récupérer. « Stratégiquement, il croit à l’utilité de la relation avec Moscou pour équilibrer l’influence américaine. En revanche, ce qui n’est presque jamais mis en avant dans ce débat, c’est sa loyauté sans faille à l’Alliance atlantique et le fait que, dans sa vision, une entente avec la Russie ne signifie pas une rupture avec Washington ». L’exemple de la crise de Berlin en 1961 est éclairant sur la situation actuelle.

De Gaulle a des mots qui cinglent à la fois l’impérialisme soviétique et la mauvaise foi des politiciens français d’aujourd’hui. Le relire est un plaisir : «A un certain point de menace de la part d’un impérialisme ambitieux, tout recul a pour effet de surexciter l’agresseur, de le pousser à redoubler sa pression, et finalement, facilite et hâte son assaut ». C’est pareil face à un caïd de banlieue ou à un chien agressif. Quand Obama a reculé face à Bachar el-Assad qui a usé d’armes chimiques alors que c’était une ligne rouge américaine, Poutine a senti qu’il pouvait envahir la Crimée sans réaction de l’Occident. Ce qu’il a fait. A l’inverse, quand Nicolas Sarkozy a été à Tbilissi en Géorgie durant l’offensive russe, Poutine s’est arrêté et a négocié. « Dans le système de valeurs de la culture russe, la faiblesse ou les signes de faiblesse sont méprisés. Ce qui pour un Européen est considéré comme un compromis, avec sa connotation positive, est regardé comme une ‘concession’, ce qui a un sens négatif ».

Pour sortir de la fascination, que faire (Chto dielat? demandait déjà Lénine). C’est l’objet de la quatrième et dernière partie de cet essai plutôt riche. Eh bien, il faut d’abord « regarder le régime russe en face » et ne pas s’illusionner : voir qu’il est en réalité répressif à l’intérieur et impérialiste à l’extérieur. Puis nous voir, nous Français, dans les yeux des Géorgiens et des Ukrainiens, et ce n’est pas très glorieux : « la France, (…) avance sous les traits de discours sur les valeurs, mais se révèle beaucoup plus pragmatique et intéressée ». Toujours l’écart entre a théorie et la pratique, l’idéal et la réalité – le mal français.

Enfin choisir entre être « réalistes ou naïfs ». Les réalistes n’ont que des intérêts, c’est que ce disent Hubert Védrine et Pierre Lellouche, mais cela nous empêche de comprendre réellement le réel : « il sert surtout à réduire au silence ceux qui tentent de faire entendre que notre politique pro-russe par défaut représente maintenant une menace sur notre souveraineté. » Car quel réaliste a pris au sérieux la menace russe sur l’Ukraine ? « Se placer du côté du plus fort et de l’agresseur » – c’est le parti de Pierre Lellouche et d’Eric Zemmour. Mais la Russie de Poutine est-elle forte ? Il est bien naïf de le penser, puisqu’elle craint la « contagion démocratique »… tandis que son PIB est la moitié de celui de l’Inde, dépassée même par les économies de l’Allemagne et de la France réunies. Quant à sa protection sociale, elle est bien inférieure à celle qui existe en Europe ! Pourquoi donc se soumettre ?

Elsa Vidal, La fascination russe – Politique française : trente ans de complaisance vis-à-vis de la Russie, Robert Laffont 2024, 324 pages, €20,00 e-book Kindle €13,99

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Le discours de Vlad la Terreur

A l’Assemblée fédérale de Russie le 29 février 2024, autrement dit hier, Vladimir Poutine veut à la fois préparer sa population à une mobilisation militaire (impopulaire), tout en mobilisant les esprits patriotiques contre l’Occident (impie). Comme pour Hitler, la guerre est le moyen pour lui de rester au pouvoir indéfiniment ; il ne connaît que la force, comme les bagarreurs de rues dont il a été – il ne la lâchera pas comme ça. Ce pourquoi les appels candides à la « négociation » avec la Russie des (trop) belles âmes intéressées à « la paix » et à la « fin des massacres » est une illusion. Pour négocier il faut être deux. Or Vlad l’empaffeur ne veut rien négocier. Il est en position de force et en profite – qui ne le ferait ? Pour éviter la guerre, il faut la préparer. Vlad le rempileur n’a que trop profité en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée, au Donbass, des faiblesses et lâchetés occidentales. Il ne connaît que la force, seule la force peut limiter ses désirs immodérés.

Soyons réalistes et – surtout, écoutons ce qu’il a à dire. Dans son discours il parle de « nos objectifs stratégiques, des questions qui, à mon avis, sont d’une importance fondamentale pour le développement confiant et à long terme de notre pays. » La Russie est confrontée à des changements radicaux en raison des sanctions : repli sur soi, économie de guerre, militarisation du politique. «  Il est important pour nous d’accélérer le rythme de résolution des tâches sociales, démographiques, infrastructurelles et autres, tout en atteignant un niveau qualitativement nouveau d’équipement de l’armée et de la marine. »

Les grandes écoles sont transformées en casernes et en centre de propagande idéologique ; les universités sont mises au pas. « Les militaires et les vétérans ayant fait des études supérieures et possédant une expérience en matière de gestion, quels que soient leur grade et leur position, pourront participer à ce programme. L’essentiel est qu’il s’agisse de personnes ayant fait preuve de leurs meilleures qualités et ayant montré qu’elles étaient capables de diriger leurs camarades. » La militarisation de la société doit être du haut en bas, elle prépare la suite : la guerre perpétuelle. Les anciens vétérans, lorsqu’ils reviendront, seront la base de cette nouvelle élite patriote. « Ils devraient occuper des postes de premier plan dans le système d’éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les entreprises publiques, dans les affaires, dans l’administration nationale et municipale, à la tête des régions, des entreprises et, en fin de compte, des plus grands projets nationaux. » « Je le répète, la véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs acharnés et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance, qui ont fait leurs preuves, qui ont prouvé leur loyauté envers la Russie. »

Finies les oppositions, quiconque n’est pas avec le président est contre la Russie et sa civilisation. Exit les traîtres ! Emprisonnés, empoisonnés, suicidés, abattus, traqués dans le monde s’il le faut, la combat n’a aucune limite. Finies les privatisations juteuses : tous les oligarques soupçonnés d’être tièdes verront leurs propriétés confisquées « par l’État » (autrement dit la mafia proche de Poutine).

Comme Staline, Poutine veut renouveler les élites pour en mettre de nouvelles à sa botte. Staline avait fait entrer massivement de jeunes communistes incultes pour qu’ils votent en sa faveur et le considèrent comme un intellectuel ; Poutine a conspué la fête des « presque nus » de la jet-set moscovite. Pour lui, c’est une caste qui se croit des droits et des privilèges particuliers (tiens, pas lui ?) et qui ne rendent aucun service à la société (c’est vrai, Moscou n’est pas une fête). Les Occidentalisés ont déjà quitté le pays (autour de un million de personnes, croit-on) et les autres vont être mis au pas (dans des camps de redressement ?). Pour les anciens combattants en Ukraine (qui ont survécu, ce qui fait peu de monde ..), une nouvelle filière de formation va être mise en place pour leur assurer une place dans la société au retour de guerre. Comme après la 2GM en Occident… la Russie n’invente jamais rien.

L’enjeu ? « la Russie est le bastion des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est bâtie la civilisation humaine ». La Chine, empire millénaire, appréciera ; les chefferies africaines aussi. Mais Poutine n’en est pas à une contradiction près. Le combat doit être porté jusque chez l’adversaire par la subversion, la propagande, le hacking, l’enrôlement d’« idiots utiles ». Le poutinisme est un humanisme, tous les partis pour la tradition doivent se rallier à son kimono blanc. Utiliser la force de l’adversaire pour, habilement, le terrasser : telle est l’essence du judo, que Poutine pratique depuis son adolescence. Il faut quitter l’intégration économique dans les structures occidentales par l’exportation de matières premières et d’énergie (le piège où les Allemands, gros nigauds avides, se sont fait engluer) pour assurer l’autarcie russe – et exporter vers les ennemis de l’Occident : Chine, Iran, Afrique.

Car si la Russie est immense par son territoire, elle est un nain par sa population (145 millions d’habitants) : natalité en berne, mortalité forte, système de soins défaillant, alcoolisme et violences conjugales. Poutine, qui se tourne vers la Chine, a peur d’être absorbé. Pour l’instant, l’empire « du milieu » a d’autres préoccupations, mais dans l’avenir ? Poutine voudrait faire exister la Russie comme « grande puissance » à l’égal de l’URSS ; pour cela, il lui faut l’Europe. Non seulement les provinces irrédentistes peuplées de russophones et plus largement les territoires perdus de l’empire, mais toute l’Europe. Face au continent asiatique dominé par la Chine, au continent américain dominé par les États-Unis, le continent européen doit être dominé par la Russie, seul pays capable – selon Poutine – d’unifier les divisions.

Pour cela, travail-famille-patrie, la trilogie des fascismes. « Et bien sûr, l’objectif principal de la famille est la naissance d’enfants, la continuation de la race humaine, l’éducation des enfants, et donc la continuation de notre Peuple multinational. Nous voyons ce qui se passe dans certains pays, où l’on détruit délibérément les normes morales et les institutions familiales, poussant des peuples entiers vers l’extinction et la dégénérescence ». Aussi, « une famille nombreuse avec beaucoup d’enfants doit devenir la norme ». Hitler avait dit la même chose. Mais il n’a pas eu d’enfants – et Poutine ? Seulement deux…

Guerre ouverte, conquête de territoires, mais surtout menaces, sujétion par la peur, domination des esprits. Voilà le plan. A moins que, forces nucléaires aidant, la Russie soit à demi-vitrifiée – comme l’Europe – et que la Chine alors en profite de s’emparer de toute la Sibérie, quasiment vide de Russes. Poutine aura échoué, mais tout son peuple avec lui. Comme le disait Hitler, que périsse l’Allemagne puisqu’elle n’a pas été capable de vaincre.

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Daniel Kahneman, prix Nobel d’économie 2002, est mort à 90 ans le 27 mars 2024

J’ai publié deux notes sur ses œuvres, importantes en économie, sur la psychologie des acteurs, notamment les « biais » de raisonnement de chacun.
Son ouvrage principal est Système 1 / Système 2
Malgré un titre peu attrayant et une traduction plus qu’approximative, il traite de tous les biais de notre façon de penser, de toutes les distorsions de la réalité effectuées malgré nous, dans notre cerveau.
Un second ouvrage, en collaboration, précise les enjeux pratiques et est fort intéressant : Noise

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La sangsue de Nietzsche

Chapitre énigmatique que la Sangsue de Zarathoustra. Le prophète se promène près de sa caverne en réfléchissant. Par mégarde, il heurte un homme et, effrayé, le bastonne en plus. C’est le choc entre le philosophe prophète et le scientifique rationaliste. Il présente des excuses. L’homme retire son bras nu du marais le long duquel il était couché et du sang en coule : c’est la sangsue.

Zarathoustra a été pour lui une autre sangsue, « la meilleure ventouse qui vive aujourd’hui », celui qui accroît sa science avec son sang. Mais Zarathoustra n’est pas cela. Il répand, il ne suce pas.

« Je suis le consciencieux de l’esprit », dit l’homme heurté, « et, dans les choses de l’esprit, il est difficile que quelqu’un s’y prenne de façon plus sévère, plus étroite et plus rigoureuse que moi, hors celui de qui je l’ai appris, Zarathoustra lui-même ». Est-ce à dire qu’il faut être obsédé jusqu’à l’obsessionnel et étroit jusqu’à la monomanie ? « Plutôt ne rien savoir que de savoir beaucoup de choses à moitié ! Plutôt être un fou pour son propre compte que sage dans l’opinion des autres ! Moi – je vais au fond. » Fatale erreur ! Arpenter son territoire, qu’il soit grand ou petit, car il n’y a rien de grand ou de petit pour la connaissance. La sangsue, animal répugnant et parasite, mérite autant qu’un autre animal dit « noble » l’étude et la passion de savoir. « C’est aussi un univers ! »

Aussi, l’homme heurté déclare : « Ma conscience de l’esprit exige de moi que je sache une chose et que j’ignore tout le reste : je suis dégoûté de toutes les demi-mesures de l’esprit, de tous les esprits nuageux, flottants et exaltés. » Permettons-nous de ne pas être d’accord avec lui sur ce point. Certes, Zarathoustra vilipende les demi-savants, ceux qui affirment sans vraiment savoir, ni tout savoir – et cela est juste. Mais avoir une teinture d’un peu tout, cela s’appelle la culture générale, et notre siècle en manque de plus en plus. Les spécialistes comme l’homme heurté sont peut-être inégalables dans leur étroit domaine, mais infantiles en tous les autres. Comment sauraient-ils être épanouis, équilibrés, sensés ? Comment sauraient-ils être utiles en société ? Comment pourraient-il préparer l’avenir ?

Nietzsche révère la « probité » mais l’homme heurté veut rester « aveugle » à tout le reste. La probité est l’honnêteté scrupuleuse, la justice et la rectitude. Le mot vient du latin probus, qui signifie examen, vérification ou jugement. Ainsi fait le scientifique, qui ne tient pour avéré que ce qu’il peut vérifier. « Je veux être probe, c’est-à-dire rigoureux, sévère, austère, cruel, implacable. » Car la vérité crue est dure aux illusions ; elle tranche les croyances, elle récure les à peu près. La réalité des choses est cruelle pour l’émotion et la sensibilité humaine. Or, pour Nietzsche, « l’esprit c’est la vie qui incise elle-même la vie. »

Mais cette formule est ambivalente. L’esprit seul ne fait pas l’homme. Nietzsche insiste souvent sur le trio des instincts vitaux, des passions émotives et de l’esprit logique. Pourquoi met-il l’accent en ce texte sur la seule probité de l’esprit ? Parce que les hommes savants considèrent que son prophète est la grande sangsue des consciences étroites. Or Zarathoustra philosophe est seul mais voit loin en altitude, alors que le scientifique est seul en son domaine, proche du marécage. La science est réductrice, elle opère une objectivation des êtres, une désubstantiation, en témoigne le sang qui coule du bras à cause de la sangsue objet d’étude. L’homme heurté par le philosophe est myope, réduit à un domaine très étroit.

Nietzsche critique ici la vérité, la foi en la vérité scientifique, qui n’est pour lui qu’une croyance parmi d’autres, même si elle pousse l’homme supérieur à se surmonter parce qu’elle fissure toutes les illusions – sauf la sienne, celle d’être absolue. Rien d’absolu en ce monde qui ne cesse de changer, pas plus la science – qui n’est qu’un outil. Nourrir son savoir de sa vie, comme le sang pour la sangsue, ne suffit en rien à l’humain : il lui faut encore surmonter ce savoir pour en faire quelque chose, au-delà du ‘savoir pour savoir’, du seul bonheur de connaître qui reste une illusion. Le savoir doit obéir au principe de vie, qui est la volonté de puissance ou, plus exactement en français, le tropisme vers la vie – tel le lotus émergeant de la boue pour monter vers la lumière.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Alexandre Arditti, L’assassinat de Mark Zuckerberg

Témoin d’époque, l’auteur frappe un grand coup. Le confinement Covid l’a fait réfléchir sur la société comme elle va dans un premier roman, La conversation, sur les réseaux sociaux qui prennent de plus en plus de place, sur la technique qui étend son emprise sur l’humain. Les responsables ? Les patrons des GAFAM (Google, Apple, Amazon et Microsoft) et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), ces multinationales technologiques et de réseau.

Dès la page 13, Mark Elliot Zuckerberg, l’un des fondateurs de Facebook et désormais propriétaire aussi d’Instagram, de WhatsApp, Messenger et Threads, est exécuté d’une balle dans la tête. Facebook, nommé au départ Facemash, autrement dit « fesses-book » qui permettait de noter les appréciations sur les étudiants et étudiantes les plus sexy à la fac, est devenu un réseau social mondial et rentable renommé Meta Platforms. Zuckerberg n’en possède que 13 % des parts mais en contrôle 60 %, le reste étant coté en bourse et partiellement aux mains d’investisseurs institutionnels.

Il envisage de développer la blockchain pour la monnaie, l’épargne et les paiements, les lunettes connectées qui filment à votre insu, le Metavers qui est un univers parallèle, et l’IA pour capter et faire fructifier les données des utilisateurs. Autrement dit, Mark Elliot Zuckerberg est « le » prédateur du futur, le Big Brother d’Orwell dans 1984. Le fait qu’il soit juif, capitaliste et américain n’est pas mentionné par l’auteur, bien que cela participe du « Complot » mondial dont les défiants sont habituellement férus.

A la page 18, d’autres crimes sont évoqués sur les patrons d’Amazon, d’Apple, de Microsoft, et même de l’ex-président Trump, de même que sur Merkel, Sandrine Rousseau (après tortures, l’auteur se venge-t-il symboliquement ?), et divers attentats contre d’anciens dirigeants comme Sarkozy ou Hollande. Au total, près d’une centaine.

Le meurtrier de Zuckerberg est arrêté assez vite à Paris, dans le palace où il se prélasse, son forfait accompli. Le commissaire Gerbier, usé et fatigué après des décennies de crimes et d’enquêtes dans une société qui pourrit par la tête, est chargé comme meilleur professionnel du 36, de l’interroger. Il a en face de lui un homme de son âge, qui avoue appartenir à un réseau terroriste pour éradiquer l’emprise technologique sur les humains : Table rase.

Il y a peu d’action mais beaucoup de conversation. La soirée puis la nuit passent à deviser afin de savoir pourquoi on a tué, et qui est impliqué. Le pourquoi devient limpide : c’est une critique en règle de l’ultra-modernité : les réseaux qui abêtissent, la moraline du woke qui censure et inhibe, l’IA qui formate peu à peu et réduit l’intelligence humaine. La société hyperconnectée est nocive : il est bon d‘être réactionnaire envers elle !

Premier argument du terroriste : le complot serait général, pour mieux dominer les populations, intellos compris (souvent très moutonniers) : « Vous savez, la meilleure façon de contrôler la pensée d’une population est simplement qu’elle n’en ait pas. Noyer sa réflexion et son attention dans un flot continu d’informations stupides – ou commerciales , ce qui revient à peu près au même – est un excellent moyen d’y parvenir. Limiter l’esprit humain est aujourd’hui devenu un véritable programme politique. Plus le peuple sera ignorant et occupé à des futilités, plus il sera facilement contrôlable » p.53. Sauf que l’on pourrait objecter que les États-Unis ou la France ne sont ni la Russie, ni la Chine, ni l’Iran et que le « contrôle social total » reste un fantasme de défiant complotiste. Nul n’est obligé de suivre les errements des réseaux, des chaînes d’info et de la violence radicale.

Second argument : c’est le capitalisme qui est en cause : « Une société dont l’économie ne survit qu’en générant des besoins artificiels, avec pour objectif d’écouler des produits dont la plupart sont inutiles voire nocifs pour la population comme pour la planète, ne me paraît pas digne de survie à long terme » p.57. Mais quel est le « long terme » ? Pour Michel Onfray comme pour quelques autres, le « capitalisme » est né dès le néolithique ou même dès la première société humaine qui produit et stocke pour échanger… D’autre par, le « capitalisme » est un outil économique, une technique d’efficacité diablement efficace : même la Chine « communiste » s’y est convertie avec la réussite qu’on lui connaît, au contraire de l’archaïque mentalité russe, dont l’économie et la prospérité stagnent.

Troisième argument, anthropologique, vers le Soushomme, l’abêtissement général dans le futile, le tendance et l’autocensure pour ne pas offenser : « Passer d’un mode de vie résolument ancré dans le réel à des relations essentiellement virtuelles et souvent, ne nous voilons pas la face, purement mercantiles, est forcément contre-nature. Les réseaux sociaux incarnent ainsi la caricature la plus vide de sens de notre époque. (…) La mise en scène de toutes choses relève aujourd’hui d’un phénomène de cirque, servi par la consommation instantanée et ininterrompue d’informations sans aucun intérêt. A ce stade, ce n’est plus un appauvrissement, c’est une désertification intellectuelle et une raréfaction glaçante des relations sociales… » p.77. Nietzsche appelait à la volonté pour aller vers une sur-humanité ; la technologie, comme Heidegger le disait, ramène plutôt l’humain vers la sous-humanité de bête à l’étable qui regarde passer les trains.

Quatrième argument, l’effritement des relations sociales sous les coups de la victimisation, du buzz et du woke et la remise en cause de la démocratie sous les coups de force des gueulants : « Désormais, pour exister, au moins médiatiquement parlant, il faut absolument revendiquer quelque chose, protester. S’en prendre à quelqu’un, faire valoir ses traumatismes, bref être une victime, peu importe de qui ou de quoi. Dis-moi ce que tu revendiques, je te dirai qui tu es ! (…) Mon propos est de dénoncer une atmosphère délétère qui déteint sur tous les pans de la société, et entrave sérieusement la liberté d’expression en suscitant des phénomènes d’autocensure particulièrement inquiétants. Un travers en grande partie dû à l’amplification médiatique du moindre fait divers et de la moindre déclaration sortie de son contexte par les chaînes d’information continue, et bien sûr par les réseaux sociaux. (…) Les fondamentaux démocratiques de la société sont désormais pris en otage par quelques tristes sires qui les dévoient de manière éhontée pour leur usage personnel, et surtout pour se faire de la publicité à moindre frais » 103. On pense à la Springora et à la Kathya de Brinon – entre autres. Mais doit-on les croire sans esprit critique ? Leur force médiatique tient surtout à la lâcheté de ceux qui sont complaisants avec leurs fantasmes et leurs approximations.

Habilement, sous forme d’un interrogatoire policier, l’auteur reprend les critiques les plus usuelles sur les méfaits de la technique et le mauvais usage des outils, comme sur l’abandon de ceux qui sont chargés de transmettre : les parents, les profs, l’administration, les intellos, les journalistes, la justice, les politiques. Ils ne sauvegardent pas l’humanité en laissant advenir par inertie « un transhumanisme sauvage » p.142.

En cause l’éducation et la famille, dont l’auteur ne parle guère. Je pense pour ma part que l’habitude viendra d’user mieux de ces choses, qui sont aujourd’hui beaucoup des gadgets à la mode dont on peut se passer (ainsi Facebook ou Instagram), ou qui font peur aux ignorants qui ne savent pas s’en servir. Je l’ai vécu avec le téléphone mobile : l’anarchie et l’impolitesse des débuts a laissé place à des usages plus soucieux des autres. Quant aux réseaux, les cons resteront toujours les cons, quels que soient les outils de communication, et il faut soit les dézinguer à boulets rouges s’ils vous attaquent, soit les ignorer superbement. Le chien aboie, la caravane passe.

Ce roman policier un peu bavard, aux dialogues, parfois réduits à un échange de courtes interjections comme au ping-pong, pose la question cruciale de notre temps : que voulons-nous devenir ? Il se lit bien et n’échappe pas à un double coup de théâtre final fort satisfaisant. Clin d’œil, l’auteur est lui-même sur Facebook.

Alexandre Arditti, L’assassinat de Mark Zuckerberg, 2024, éditions La route de la soie, 146 pages, €17,00

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Libéral, libertin, libertaire, ultra-libéral, libertarien – Partie 2

Suite de notre note précédente, aujourd’hui Libertaire, ultra-libéral, libertarien.

LIBERTAIRE

L’État maintenu à distance. L’idéal se veut entre les petites communautés affectives et sexuelles à la Fourier et les soviets à la Bakounine. Mais la terre, c’est dur et les chèvres n’ont eu qu’un temps. Le plus gros des soixante-huitards a intégré le fonctionnariat « social », la poste ou l’enseignement. Ceux qui voulaient conserver leur jeunesse sont allés chez les « Verts ». Les autres ont goûté du trotskisme, gardant l’idéal sans le carcan. Certains, enfin, se sont intégrés à la société bourgeoise tout en affectant de la critiquer. Mariés, déclarés catholiques, vivant bien de leur plume et régentant le monde de l’édition, ils ont pris du libertaire la partie qui les intéresse le plus, ils sont « libertins ». Le sexe est toujours subversif, Gabriel Matzneff comme Philippe Sollers en ont été les plus représentatifs.

L’idéal libertaire subsiste en politique grâce à quelques philosophes qui restent dans leur tour d’ivoire sans jamais se mouiller dans un quelconque parti, comme Michel Onfray qui se dit volontiers disciple de Proudhon en économie, et girondin en organisation de l’État. Le jacobinisme (avec ses variantes bonapartiste, pétainiste, gaulliste, mitterrandienne, etc.) est pour lui l’Ancien régime d’aujourd’hui.

Tout pouvoir a tendance à l’hégémonie s’il n’est pas flanqué de contre-pouvoirs, Montesquieu l’a admirablement montré. Car l’État, même démocratique, « ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger. » Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (1840). Tout comme le chat, le citoyen a le devoir d’esquiver cette contrainte d’autant plus dangereuse qu’elle est parfois « douce ». Qui ne voudrait être caressé dans le sens du poil ? Être materné sans avoir à chasser ?

ULTRA-LIBÉRAL

Quant au libéralisme « ultra », il est une invention polémique de la gauche française dans la suite du stalinisme triomphant des années 1950 et 60. Il s’agissait alors d’être absolument anti-américain et de dénigrer systématiquement tout ce qui pouvait être une valeur revendiquée par l’Amérique. Dont la liberté, surtout économique : la liberté de faire, d’entreprendre, de réussir. Seuls les États-Unis le permettent à plein, ce pourquoi tant d’immigrants se pressent à ses frontières – bien plus qu’à celles de la gauche redistributrice d’assistanat sans compter.

L’« ultra » libéralisme désigne aujourd’hui la loi de la jungle des pétroliers texans (Halliburton raflant les contrats de reconstruction de l’Irak), la politique républicaine de Georges W. Bush à Donald Trump (discours religieux fondamentaliste, politique en faveur de l’armée, diminution des impôts et des aides sociales, protection des grands groupes d’affaires, anti-immigration affirmée à cause de leur « sang » qui viendrait contaminer les « bons » Américains) et le nationalisme yankee appliqué à la planète hier sous le nom de globalisation, aujourd’hui sous le nom d’impérialisme (vous faites ce que je dis ou je vous coupe les crédits et je ne vous protège plus). Au fond, l’ultra-libéralisme est le libéralisme de l’« hyper » puissance, sauce républicaine yankee, pas le nôtre. Mais la gauche adore exagérer les termes pour en faire des caricatures, donc des boucs émissaires facile à épingler, ça fait bien dans les meetings.

LIBERTARIEN

Cet « ultra » libéralisme ressort plus du libertarianisme. Il s’agit de la mentalité du Pionnier, mythe agissant en Amérique comme le soldat de Valmy chez nous. Le Pionnier est seul et ne veut compter que sur lui-même. En cow-boy solitaire il n’a que sa bite, son Colt et sa Bible – autrement dit ses instincts de survie, ses armes actives et sa croyance morale. Le libertarien limite l’intrusion des autres à cette bulle. L’État est un ennemi, la société une gêne quand elle ne suit pas, les autres des rivaux à vaincre.

Ce courant vient de l’état de nature chez Hobbes, pour qui « l’homme est un loup pour l’homme », et qui ne consent à coopérer que par crainte de la mort et lorsqu’il y trouve son intérêt, sans que cela aille jamais plus loin. Le droit naturel est irréductible. Tout ce qui n’est pas interdit par la loi est permis, c’est le le « silence de la loi ». Mais les lois humaines sont limitées par le « droit naturel », c’est-à-dire par la liberté ou puissance de chacun. Alors chacun a le droit de désobéir et de résister par la force : c’est ce qui a motivé Trump et ses partisans lors de l’assaut contre le Capitole.

Aussi récuse-t-il toute assistance, gaspillage selon lui, affirme le droit de porter des armes et de dire tout ce qu’il pense sans aucune censure. Elon Musk et son réseau X sont dans ce cas, Donald Trump en est le représentant le plus égotiste, un individualisme radical et armé que défend la droite dure aux États-Unis – « ultra » droite dit la gauche. Le libertarien Tim Moen, candidat aux législatives canadiennes de 2014, avait un slogan qui résume tout : «Je veux que les couples gays mariés puissent défendre leurs plants de marijuana avec leurs fusils.»

Économiquement, il s’agit d’un anarcho-capitalisme où la concurrence est reine dans un libre-marché, le « deal » son arme, et le droit du plus fort sa valeur phare. Ron Paul, sous Reagan, a influencé le président. Javier Milei en Argentine, éduqué à la dure par un père violent, en est un partisan, brandissant sa tronçonneuse pour couper toutes les dépenses inutiles de l’État. Le désir individuel est tout-puissant, présenté comme un progrès pour tous, dans une indifférence absolue des gouvernements et des acquis sociaux collectifs. Car rien de ce qui est collectif n’est bon pour le libertarien. Esprit start-up, uberisation, autoentreprise, hunger games (combats à mort télévisés où des adolescents s’entretuent pour de divertir les dirigeants)  : voilà ce qui est préféré. Et que le meilleur gagne, tant pis pour les losers.

C’est un libéralisme de tout-puissant, plus mythifié que réalisé, tant les États-Unis se sentent en déclin et contestés de toutes parts (par la Chine, la Russie, les pays arabes, l’Afrique…). Rien d’étonnant à ce qu’ils se replient sur eux-mêmes et exacerbent leurs « valeurs » traditionnelles du « gros bâton » : celles du Pionnier libertarien.

Issu des travaux de Ludwig von Mises et Friedrich Hayek en économie, le libertarianisme est théorisé politiquement par Robert Nozick dans Anarchie, État et utopie, où il prône un État minimaliste. En France, Gaspard Koenig frôle cette approche en vilipendant les normes abusives, mais sans exclusive.

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Libéral, libertin, libertaire, ultra-libéral, libertarien – Partie 1

Tout est confondu et ce n’est pas nouveau. Dans un billet publié il y a 20 ans (déjà…), je tentais de clarifier le sens de ces mots que l’on voit surgir dans les débats comme des slogans pour nuire ou des étiquettes pour outrager. Car personne ne se réclame de l’un de ces qualificatifs, sauf peut-être Michel Onfray, mais c’est un rebelle de naissance contre l’Establishment. Combattons donc les fantasmes et les émotions véhiculées par ces mots et prenons conscience de leur sens.

D’où cette note en deux parties. Une aujourd’hui : libéral, libertin ; l’autre demain : libertaire, ultra-libéral, libertarien.

LIBÉRAL

Le libéralisme est né de l’exigence de libertés des Lumières. Apparu sous l’Ancien régime, autoritaire, de droit divin, patriarcal et soumis à la hiérarchie de l’Église, la philosophie libérale de Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, Beaumarchais est tout entière contenue dans la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789 : liberté de penser, d’opinion, d’aller et venir, de croire ou non, de posséder et d’échanger… Les Lumières voulaient libérer l’être humain de ses déterminismes biologiques, religieux, nationaux, sociologiques, familiaux.

Au 19ème siècle, l’Angleterre industrielle et commerçante est porteuse de valeurs libérales, elle place la liberté de l’individu au cœur de sa politique, de son économie et, plus tard, du social. France, Royaume-Uni et États-Unis d’Amérique se sont constitués en « sociétés », en opposition aux « communautés » holistes que furent l’Allemagne de Bismarck puis de Hitler, le Japon militariste, l’URSS et aujourd’hui la Russie de Poutine, l’Inde de Modi ou le monde arabe islamique. Communauté ou société ? Sparte ou Athènes ?

Les sociétés reposent mythiquement sur un contrat (Locke, Rousseau). C’est leur projet social : au Royaume-Uni l’Habeas Corpus, en France ou en Suède la protection sociale, aux États-Unis la libre-entreprise su self made man, en Allemagne la cogestion. Leur régime est celui de la confrontation des opinions en libre débat dans les assemblées représentatives, avec assentiments réguliers du contrat par le vote. Elles vont bien lorsque l’optimisme règne.

Lorsque c’est moins le cas, elles se replient sur les communautés, organisation archaïque qui repose sur une unité mythique, celle du sang et du sol. Les sociétés communautaires sont organiques, elles se représentent comme un corps vivant qui assigne ses sujets aux traditions sans débat. L’unanimisme est requis, comme dans une foule, noyant les individus et leur pensée propre sous l’élan des déterminismes. Leur régime est de démocratie directe, « illibérale » car l’opposition et les contre-pouvoirs sont muselés (voire éradiqués comme sous Staline et Poutine). Le plébiscite est roi, désignant un dirigeant charismatique pour incarner le Peuple tout entier et le Pays dans sa tradition immobile.

Les pays communistes ont débuté comme des sociétés à contrat (celui de faire advenir le communisme), avant de virer démocratures puis dictatures sous la résistance du réel. Un homme providentiel, déifié par les masses comme Staline, Mao, Castro, a accentué le virage de la société à la communauté, se repliant sous la force du mal-développement en nationalisme. A noter que les pays soumis à la religion prennent la même pente : l’Inde de Modi, l’Iran des ayatollahs, la Turquie d’Erdogan, la Hongrie d’Orban ; Poutine voudrait faire de même en Russie largement laïcisée par 70 ans de communisme athée, et les cathos tradis en France rêvent d’un pays contre-révolutionnaire réunifié par l’Église.

Mûre avec les Lumières, cette conception des libertés vient peut-être d’Aristote (chez qui l’homme est un animal politique) opposé à Platon (à la république très aristocratique), du stoïcisme contre le césarisme romain, de Montaigne opposé aux guerres de religions. En tout cas, elle s’élève contre tous les dogmes, tous les fanatismes, toutes les contraintes de naissance, de croyance, d’apparence. Elle prône l’analyse lucide, le débat contradictoire, l’équilibre des intérêts en présence, la « décence commune » en guise de morale. Ni la religion ni l’État n’ont le droit de tout faire ni de tout décider. L’État est nécessaire, régulateur et garant du droit et de la sécurité, pour le reste, l’initiative individuelle et la responsabilité personnelle sont de mise.

Libre-arbitre et arts libéraux sont les soubassements de la citoyenneté et les libertés réelles ont pour préalable nécessaire les libertés formelles. Adam Smith, économiste philosophe qui a incarné ce courant libéral au XIXe siècle, est à la fois partisan du marché (La richesse des nations) et de la Théorie des sentiments moraux ; pour lui, l’économie n’est qu’un outil social. Keynes, après-guerre, définira un nouveau libéralisme tempéré par l’intervention publique quand nécessaire (mais pas à tout va comme les socialistes français l’ont traduit !)

Le libéralisme classique va bien au-delà de la réduction économique que lui ont concocté les Jacobins ou les colbertistes, les « alter » comme les souverainistes. C’est une conception du monde qui place la liberté de l’homme avant toute chose. Cette liberté n’est pas un état de nature qu’il faudrait conserver mais une disposition toujours à construire avec chaque enfant qui naît, un combat toujours à mener contre la tentation du privilège, de l’hégémonie, du volontarisme impatient et autoritaire.

LIBERTIN

D’où l’accusation de libertin que formulait volontiers l’Église, en réaction à ces libertés que prenaient les peu croyants ou les carrément athées en leur temps, les libre-penseurs à la Dom Juan de Molière ou les hédonistes à la Casanova ou Laclos. Libertins qui non seulement fleuretaient avec les femmes ou les mignons, au grand dam de la pruderie ecclésiastique, mais aussi professaient des opinions non conformes au canon exigé des « bonnes » mœurs. Les libertins sont contre le politiquement correct et contre la moraline petite-bourgeoise – ils sont pour la liberté de dire et de faire dans le cadre intime ce qu’ils désirent, avec pour limites la simple décence humaine (ne pas forcer, torturer, faire mal).

La propagande d’Église a associé la déviance de pensée à la déviance des mœurs, accusations aujourd’hui complaisamment reprises par toutes les sectes politiques ou féministes. Accuser quelqu’un de turpitudes sexuelles met le doute sur sa moralité donc sur sa pensée et ce qu’il dit en est désormais déconsidéré. « Cancel ! » hurlent les fanatiques.

A notre époque, l’Église était le Parti communiste (cela devient l’Écologisme). Le vocable « libertaire », porté par les anti-staliniens, fleure bon Mai 1968 et ses aspirations à sortir d’une société autoritaire au profit de la liberté individuelle de penser, de s’exprimer et de désirer. « Faites l’amour, pas la guerre », s’opposait à l’État présidé par un général autant qu’à une gauche dominée par le PC et l’idéologie communiste. Jouir sans entraves était préféré aux grandes manifs collectives où les esprits et les corps se perdaient dans le panurgisme des foules, habilement manipulées par les apparatchiks. Ceux qui se réclament de Mai 68 sont désormais d’une génération vieillissante et contestée pour machisme », « viols » et autres libertés prises avec le sexe. La pruderie et l’abstinence remontent. Tant pis pour le plaisir : il faut au contraire se châtier et expier la sur-consommation de la planète… J’y vois, comme Nietzsche, un symptôme de déclin de l’énergie vitale.

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Poltergeist de Tobe Hopper

Un film d’époque, dans les 100 Thrills américains, qui reprend les fantasmes de Steven Spielberg, son scénariste et producteur. Occupé par le tournage d’E .T., il a laissé à Tobe, le massacreur à la tronçonneuse, le soin de la réalisation.

Comme toujours, prenez une famille moyenne américaine, trois enfants, habitant une banlieue pavillonnaire en Californie, un père agent immobilier qui fait bien son travail, réussit et lit une biographie de Reagan le nouveau président républicain, en bref Monsieur et Madame Tout-le-monde avec enfants et chien. Ajoutez quelques épices, des incidents inexpliqués comme cette télévision allumée après la fin des programmes qui scintille et dans laquelle la benjamine de 5 ans entend des voix, ou ces chaises qui bougent toutes seules. Agitez bien en faisant monter la mayonnaise dramatique des événements – puis faites exploser en apothéose, en livrant une explication sinon rationnelle, du moins crédible. Et vous avez un thriller à grand succès à sa sortie (123 millions de dollars), qui fera des petits (Poltergeist 2, Poltergeist 3, novelisation – et même une série). Spielberg sait y faire.

Fatigué, Steven (Craig T Nelson) s’endort devant la sempiternelle télé américaine, dont il regarde les émissions jusqu’à la fin sans vraiment les voir, juste en bruit de fond. Sa fille cadette Carol-Anne (Heather O’Rourke) se réveille et descend l’escalier ; elle s’assoit devant la neige qui a envahi l’écran après l’hymne américain qui clôt les programmes. Elle voit des choses, entend des voix ; c’est une enfant, elle perçoit ce que les adultes ne perçoivent plus.

La nuit suivante, un orage gronde et éclate, les petits ont peur, ils se réfugient dans le grand lit des parents. Une fois de plus, la télé se termine et émet de la neige. Carol-Anne se remet devant l’écran et une apparition surgit, nuée fantomatique qui envahit la chambre ; toute la maison se met à trembler comme sous séisme. Et la petite fille déclare : « ils sont ici » (They’re Here – titre du film en américain). C’est qu’une tornade est passée sur la maison, laissant planer un doute.

Le lendemain, grand soleil, mais au petit-déjeuner, le verre du garçon de 9 ans Robbie (Oliver Robins) se brise plein, inondant sa grande sœur de 16 ans Dana (Dominique Dunne)  ; ce n’est pas de sa faute. De même, ses couverts sont tordus. C’est le chien qui fait le beau devant personne, comme si un être se tenait au-dessus de lui. Puis ce sont des chaises qui se déplacent, la table qui est desservie sans intervention de quiconque, les chaises qui s’empilent alors que la maîtresse de maison Diane (JoBeth Williams) exige qu’elles soient toujours rangées à leur place contre la table ronde.

La nuit est pire, les phobies de chacun se révèlent. Le vieil arbre taillé et tordu du jardin fait peur à Robbie, mignon années 1980 avec ses cheveux en casque et ses dents de lapin, mais son père minimise : il a toujours été là. Au lieu de tirer les rideaux ou de baisser les stores, il laisse la vitre directement sur la nuit américaine, selon la manie de ne jamais fermer les volets du style ‘on a rien à cacher’. L’arbre tend soudain ses branches au travers de la vitre et emporte le gamin terrorisé en pyjama. C’est le père qui va le sauver, grimpant au-dehors par le tronc, les deux chuteront dans la piscine en train d’être creusée et ressortiront couverts de boue (autre fantasme quasi sexuel de Spielberg). Pendant ce temps, Carol-Anne est aspirée dans le placard à jouets de la chambre d’enfant par une force maléfique ; sa mère ne la surveille même pas, croyant « la chambre » un sanctuaire de sécurité (autre fantasme américain, au point de créer désormais la « pièce sécurisée » de la maison dans ladite chambre).

La piscine, justement. On sait les maisons américains bâties de préfabriqué en cloisons comme du papier à cigarette sur une charpente de bois sans aucune fondation. Or la piscine doit être creusée, entamer la terre. Un lieu qu’occupait jadis un ancien cimetière et que le promoteur a eu pour presque rien pour cette raison. Il a dès lors engagé des vendeurs pour ses pavillons, et Steven est le meilleur d’entre eux, responsable de 42 % des ventes. Sa maison est la première construite et lui a été confiée pour habiter. Le sacrilège – mais il ne le savait pas – est de creuser pour déterrer les morts car son patron (James Karen) n’avait pas fait « déplacer le cimetière » mais seulement les pierres tombales.

Morts dérangés qui se vengent via la petite fille blonde craquante (un vrai rêve WASP américain – qui mourra à 12 ans de septicémie par la carence du système de santé américain). Elle représente pour eux la vitalité qu’ils ont perdue, selon une médium engagée pour « assainir » la maison. Car les parents s’empressent d’aller consulter des parapsychologues de l’université de Californie, les docteurs Lesh, Ryan et Marty, après s’être enquis auprès de leurs voisins s’ils avaient eux aussi connu des événements anormaux chez eux. Ils sont les seuls, et les savants apportent une débauche de matériel d’enregistrement pour étudier le phénomène. Spielberg s’en moque un peu, celui qui photographie à la va-vite (Martin Casella) a oublié de retirer le bouchons de l’objectif, celui chargé de surveiller les écrans (Richard Lawson) ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien, lisant un magazine tout en ayant des écouteurs sur les oreilles.

Dana l’ado va chez son petit copain, Robbie le gamin est envoyé chez ses grands-parents. Les parents restent, persuadés que Carol-Anne est encore là ; ils l’entendent parfois lorsqu’elle est appelée, mais elle ne peut revenir. La médium Tangina (Zelda Rubinstein) est alors convoquée, une naine au chignon qui parle d’une voix de petite fille mais s’avère efficace. Elle met en place tout un processus avec balles écrites et corde, pour récupérer Carol-Anne, prisonnière des âmes perdues qui ne « sont pas entrées dans la lumière ». L’entrée vers l’autre dimension est dans le placard de la chambre des enfants où Carol-Ann a disparu, et la sortie au travers du plafond de la salle de séjour… Après bien des cris et des extrêmes émotionnels, Diane revient avec sa fille Carol-Anne, toutes deux engluées de matières organiques comme si elles sortaient d’un ventre maternel. Signe de leur renaissance.

Tout va bien, la maison est désormais « assainie », les âmes perdues ont trouvé le chemin. Mais la famille veut déménager, le père ne supporte pas les mensonges de son patron sur l’origine du terrain, ce qui l’a obligé lui-même à omettre ces faits aux clients à qui il a vendu les pavillons. Sauf que… le film n’est pas fini.

La dernière soirée avant le départ, le camion des effets personnels et des principaux meubles étant déjà parti, tout recommence. Steven va régler les derniers détails de son départ au bureau, Dana l’ado va dire adieu à son petit copain, Diane, Robbie et Carol-Anne restent seuls dans la maison. Diane couche les enfants, prend un bain, se délasse en sécurité. Croit-elle.

C’est alors l’apothéose. Ce ne sont plus les âmes perdues mais carrément la « Bête » qui entourloupe Diane en la faisant grimper au plafond (métaphore sexuelle) et tente d’enlever Robbie à l’aide du clown qui est sur la chaise en face du lit. Spielberg a toujours eu peur des clowns. Moi-même je ne les aime pas. Leur sourire idiot et leur maquillage forcé au nez rouge m’ont toujours parus tristes, leurs rires grinçants et menaçants, comme s’ils voulaient se venger des autres par leur ressentiment déguisé en blagues. Robbie en a une peur bleue, il voile la face de clown chaque soir avant de s’endormir. Mais celui-ci lui saute dessus, tente de l’étrangler avec ses bras souples de poupée (il a failli en vrai, les fils de marionnette étant mal réglés!). Le gamin, robuste, se défend en pyjama rouge à col ouvert comme une tenue de judo ; il maîtrise le gnome et le jette dans le placard. Lequel tente alors d’aspirer les enfants dans « l’autre » dimension. Diane les sauve en parvenant à prendre la main de son fils tandis que lui tient la main de sa sœur (fantasme de fraternité familiale typiquement américain).

Ils fuient la maison hantée mais Diane chute dans la boue de la piscine, où les cercueils remontent à la surface, crèvent la terre, libèrent leurs cadavres décomposés et grimaçants (de vrais squelettes humains, non crédités). Steven vient tout juste de revenir et tous se précipitent dans la voiture, en happant Dana au passage, que son petit copain motorisé vient de ramener. Plus une minute dans cette maison ! Laquelle d’ailleurs implose et se replie comme un château de cartes, emportée dans la nuit – la seule du lotissement – sous les yeux des voisins suspicieux.

Dans le motel où ils couchent durant le trajet vers leur nouvelle vie, Steven évacue le perpétuel téléviseur de la chambre sur le balcon…

Sous couvert de conte horrifique, le duo Spielberg/Hopper fait une satire de l’american way of life des années contentes d’elles-mêmes : la famille en banlieue, les enfants tous beaux et bien faits, le père qui travaille au mieux, le patron toujours véreux, les maisons en préfab, les frayeurs nocturnes des enfants en-dessous de 12 ans, la télé par laquelle le mal s’insinue dans la famille. Du grand art.

DVD Poltergeist (They’re Here !), Tobe Hopper, 1982, avec JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Beatrice Straight, Dominique Dunne, Oliver Robins, Warner Home Video 2007, doublé français ou sous-titres, 1h54, €14,81, Blu-ray Universal Pictures €14,27

DVD Poltergeist 1, 2 et 3, Warner Bros 2020, anglais sous-titré français, 4h50, €19,95 Blu-ray €25,87

Pour les Poltergeist 2 et 3 doublés en français, voir les liens en début de texte.

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François Bizot, Le portail

Avec une préface de John Le Carré.

A 25 ans en 1965, François Bizot est à l’École française d’Extrême-Orient (EFEO) détaché à la Conservation d’Angkor au Cambodge, chargé du relevé topographique des monuments extérieurs et de l’atelier des restaurations. Il prépare une thèse sur le bouddhisme des Khmers sous la direction de Jean Filliozat. Il vit dans un village près d’Angkor, se marie avec une Cambodgienne, a une petite fille prénommée Hélène. Il se sent intégré et « neutre » dans le conflit entre la guérilla communiste et les soldats de Lon Nol, le général fantoche institué et payé par les Américains après la destitution de Sihanouk fin 1970. Las ! C’est faire preuve de candeur : lorsqu’une guerre éclate, c’est tout ou rien : chacun est sommé de choisir son camp.

Or être Blanc dans un pays asiatique, c’est être « forcément » soupçonné d’être « un espion de la CIA », aux ordres de l’oppresseur en guerre au Vietnam et qui bombarde le Cambodge. Lors d’un déplacement pour aller consulter un vieux moine le 10 octobre 1971 dans la région d’Oudong, il est arrêté avec deux de ses assistants cambodgiens par des miliciens khmers rouges. Tous sont conduits dans la forêt en camp d’extermination (M13) gardés par des soldats paysans « de 12 à 17 ans » et dirigé par Kang Kek Ieu, alias Douch. Il deviendra, entre 1975 et 1979, le directeur du centre d’interrogatoire et de tortures de Tuol Sleng (S21) où plus de 20 000 Cambodgiens trouveront la mort dans d’atroces souffrances.

Le bourreau Douch est alors un jeune communiste sino-khmer de 29 ans, deux ans de moins que sa victime. Il gardera Bizot durant trois mois enchaîné et malnutris, cherchant par ses interrogatoires à percer à jour ce Français égaré dans l’ancienne religion alors que le présent impérialiste sévit. Il finira par le croire et par convaincre ses chefs qu’ils ne doivent pas le condamner à mort – à coups de gourdin, comme les autres. Les assistants Lay et Son, à qui le livre est dédié, seront exécutés.

Douch montre les paradoxes de l’être humain, la quête d’idéal d’un fils de paysan devenu prof de math à Phnom Penh et arrêté pour communisme. François Bizot le perce à jour : « Une recherche passionnée de droiture morale qui ressemblait à une quête de l’absolu. Douch faisait partie de ces purs, de ses fervents idéalistes, désireux avant tout de vérité » p.128 (édition originale La Table ronde). Pour lui, la société doit être régie selon les mathématiques et la logique de l’Histoire. D’où son inhumanité : il est un rouage de l’Organisation et obéit sans discuter, comme à la Science elle-même. « La détermination des instructeurs qui parlent au nom de l’Angkar est inconditionnelle ! parfois même dépourvu de haine, purement objective, comme si l’aspect humain de la question n’entrait pas en ligne de compte, comme s’il s’agissait d’une vue de l’esprit… Ils accomplissent mécaniquement, jusqu’à l’extrême, les directives impersonnelles et absolues de l’Angkar » 162.

Les Khmers rouges n’avaient quasiment rien de khmer ; ils idéalisaient le peuple paysan sans connaître son existence ni ses pensées, ni lui demander son avis sur le futur Cambodge. Certes, François Bizot reconnaît l’erreur des Américains, leur impérialisme sûr de soi et dominateur : « C’était la méthode grossière des Américains, leur ignorance crasse du milieu dans lequel ils intervenaient, leur démagogie maladroite, leur bonne conscience déplacée, et cette sincérité bon enfant qui confinait à la bêtise. Ils étaient totalement étrangers au terrain, animés de clichés sur l’Asie digne des guides touristiques les plus sommaires, et se comportaient en conséquence » 61.

Mais l’idéologie proposée avait tout du hors-sol : « Ayant substitué aux structures traditionnelles du village celles de la solidarité fraternelle du maquis, mus par des idéaux sincères, ulcérés par la pauvreté des uns et la richesse des autres, fils pour la plupart de petits commerçants ou d’employés frustrés, de Sino-Khmers mal intégrés, tous avaient en commun une existence qui s’était déroulée en dehors du monde rural, dont ils ne connaissaient rien. Aucun d’eux n’avait jamais fait la rizière. La manière dont ils allaient à travers la campagne montrait qu’ils ne respectaient ni les plantations, ni les jardins, ni les arbres, ni les chemins » 97. Au contraire, « ils se représentaient idéalement le paysan khmer comme un stéréotype de la révolution permanente, un modèle de simplicité, d’endurance et de patriotisme qui devait servir d’étalon à l’homme nouveau, affranchi des tabous religieux. Dans ce scénario contradictoire, le bouddhisme était remplacé par les directives chéries de l’Angkar [l’Organisation], pour le triomphe de l’égalité et de la justice » 98. La morale communiste de l’Angkar est calque sur la morale bouddhique du Dhamma (vérité non faussée).

Curieusement – mais ce n’est curieux qu’aux yeux de qui ne réfléchit pas au fond – la vérité de Poutine est très proche de celle des Khmers rouges. Il s’agit toujours d’une quête de pureté, du « revenir à » un âge d’or immémorial de « la » civilisation pour le bien du peuple (malgré lui). « La révolution ne souhaite rien d’autre pour lui qu’un bonheur simple : celui du paysan qui se nourrit du fruit de son travail, sans avoir besoin des produits occidentaux qui en ont fait un consommateur dépendant. Nous pouvons nous débrouiller seuls et nous organiser nous-mêmes pour apporter à notre pays bien-aimé un bonheur radieux » 164. Ainsi parlait Douch, ainsi parle Poutine.

Et les « idiots utiles » (mot de Lénine concernant les intellos occidentaux) y contribuent par leur bêtise. François Bizot n’hésite pas à tacler le « grand journaliste » alors au Monde et au Nouvel observateur Jean Lacouture, plus de 50 ans en 1975, sûr de lui-même, de son anticolonialisme et de son opposition aux généraux, dont de Gaulle, et aux Américains. Par naïveté meurtrière, il a adulé le Vietcong et les Khmers rouges qui, selon lui dans Le Monde, feront « un meilleur Cambodge ». Il n’a pas écouté Bizot lorsque celui-ci lui a rapporté en 1970 ce qu’il avait vu et appris dans les campagnes khmères – où le « grand journaliste » n’était jamais allé (pp.43-45). Il devra s’en justifier lorsque l’ampleur de la terreur et des massacres commenceront à apparaître ; après deux ans d’aveuglement et d’œillères idéologiques de gauche morale, il devra reconnaître s’être trompé fin 1978 dans Survivre le peuple cambodgien.

Les idiots utiles n’ont pas disparu, malgré les progrès de l’information et de l’éducation ; ils ont toujours l’esprit imbibé d’idéologie et intoxiqués de propagande, qu’ils prennent pour « la vérité » sans chercher par eux-mêmes. Ils servent aujourd’hui la soupe à Poutine ou à Trump, comme hier aux Khmers rouges. Jean Lacouture a été un collabo du communisme – et s’en est repenti (un peu tard, à la Mitterrand sous l’Occupation, quand le vent avait déjà tourné).

Une fois libéré, François Bizot est revenu à Phnom Penh, à l’EFEO puis à l’Ambassade de France où son portail lui est resté en mémoire. Traducteur du consul de France, il a eu avec lui et l’équipe autour de lui, à gérer l’afflux des réfugiés, à négocier avec le chef khmer rouge Nhem, à voir céder les principes diplomatiques (occidentaux) sur l’asile et extraterritorialité à la force des kalachnikovs. Il raconte l’humanité et ses misères, ses beautés ; l’adoption d’un bébé khmer par une famille française pour qu’il soit sauvé en obtenant un passeport ; la lâcheté de ce journaliste de l’ORTF qui récuse sa (seconde) femme cambodgienne in extremis sur le pont menant à la Thaïlande, et la fait rejeter aux Khmers rouges par peur du qu’en-dira-t-on en France, puisqu’il est déjà marié – il lui aurait suffit d’un seul mot : « oui » pour la sauver ainsi que leur petite fille…

Un témoignage de première main pour l’histoire sur les Khmers rouges et leur idéologie mortifère, qui a poussé « le communisme » à ses extrémités implacables, bureaucratiques et comme mathématiques ; une réflexion sur la pâte humaine. Une leçon pour aujourd’hui et pour toujours.

Un film a été tiré du Portail en 2014, Le temps des aveux.

Prix littéraire de l’Armée de terre – Erwan Bergot 2000

Prix des Deux Magots en 2001

François Bizot, Le portail, 2000, Folio 2002, 439 pages, €8,60, e-book Kindle €14,99

DVD Le temps des aveux, Régis Wargnier, 2014, avec Raphaël Personnaz, Kompheak Phoeung, Olivier Gourmet, Thanet Thorn, Boren Chhith, Gaumont 2015, 1h30, €10,72

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Jean Orieux, Souvenirs de campagnes

Décédé à 82 ans en 1990, Jean Orieux le biographe et romancier a chanté la province en cette fin des années 1970 nostalgiques. C’était l’époque du patrimoine, des lieux de mémoire, du retour sur le passé (qui ne passe pas), de la gauche avide d’arriver – au pouvoir et surtout aux « affaires ». Sa province, bien qu’ayant des origines bretonnes et ayant vécu son enfance à Duras puis à Bordeaux, est le Limousin. Il y a été inspecteur de l’enseignement primaire durant des années. Sa vie a pris ensuite d’autres voies, dont celle du professorat et de l’écriture. Il conte ici ces années Limousin, avant 1938 (et Munich) et après. Durant la drôle de guerre, qui a achevé d’effondrer la France dans l’attentisme et l’ennui, il avait 32 ans. De mauvaise santé, il a été réformé.

Avant 1938, le Limousin, c’était la campagne, le Moyen-Âge. Les gens vivaient renfermés dans d’épaisses fermes de granit (radioactif) et ne se lavaient presque jamais. Ils étaient toute l’année en sabots dans la boue et la bouse. Ils vivotaient d’un peu de maraîchage, d’un peu d’élevage, en saison de cueillette des pissenlits, des cèpes et des châtaignes. Ils restaient ignorants, n’allant à l’école que lorsque le foin ou les chèvres n’avaient pas besoin d’eux, et sortaient à 12 ans sans avoir toujours le niveau du certificat d’études. Ah, non, le monde agricole, « ce n’était pas mieux avant » ! Il peut aujourd’hui tenir salon, c’était avant-guerre le monde de l’autarcie, de la petite patrie, de l’horizon borné.

L’auteur est amoureux du paysage, si vert et vallonné, et du climat, tempéré même si les hivers sont glacials (-23° parfois !). Les gens lui plaisent aussi, hantés de croyances et usés aux coutumes ancestrales, mais conviviaux lors des fêtes et de la tue-cochon.

Dès 1938, chez ceux qui lisent, la guerre devait arriver à grands pas. C’est toute l’astuce de Hitler de n’avoir rien fait durant une année entière, après la « déclaration de guerre » des Français et des Anglais en 1939 : lui s’est préparé, les autres sont restés inertes. Tout comme aujourd’hui avec Poutine : lui attend (pour se renforcer), nous restons inertes (en croisant les doigts sans rien faire – sauf Macron qui se décarcasse). Le lourd germain Scholz tergiverse, consulte, hésite, ne dit rien, laisse aller. Il n’ose pas. A l’envers, son prénom fait falot.

Jean Orieux décrit les affres de la mobilisation, l’inaction délétère, les réfugiés alsaciens qui bouleversent les écoles et les communes. Puis le déclenchement de l’offensive en mai 1940, brutale, mécanique, préparée. Une Blitzkrieg efficace portée par la jeunesse, l’audace, les chars et les avions – ce que les badernes galonnées en France (sauf le colonel de Gaulle) avaient repoussé comme non conforme aux règles de 14-18, toujours en retard mental d’une génération. L’auteur raille la propagande inepte, d’un optimisme imbécile, du gouvernement de Paul Reynaud, « un petit politicien qui promettait la victoire sans avoir fait la guerre. »

L’auteur raille aussi la nomination comme généralissime des armées françaises de Gamelin, 68 ans, qui avait été blessé déjà sous Napoléon III. Intelligent, il manque cependant de fermeté et d’esprit de décision et sa stratégie purement défensive du front continu, appuyé sur la Ligne Maginot, fut un grave échec : les Allemands sont passés (comme d’habitude) là où on ne les attendait pas, débordant les fortifications et filant directement vers la mer pour encercler l’armée française presque tout entière en Belgique. La faute aux politiciens de gauche, analyse l’auteur : « J’eus l’occasion, bien des années après la guerre, de lier amitié avec un brave homme que la politique avait poussé dans ces temps reculés d’avant-guerre, à un poste très élevé. Je me permis de lui demander pourquoi le gouvernement d’alors, auquel il avait appartenu, avait choisi Gamelin. Il parut embarrassé et il y avait de quoi. « Que voulez-vous, me dit-il, nous sortions du Front populaire, tous ces militaires ne nous inspiraient pas confiance, alors nous avons choisi le plus inoffensif. » Un généralissime inoffensif en face d’Hitler ! De ces mots-là, un pays ne se remet jamais tout à fait » (La ferraille patriotique). Souhaitons que les temps aient changé…

C’est ensuite « la débâcle et ses épaves », « l’exode des balais », « enfin l’armistice ». Jamais Pétain ne fut plus populaire qu’en 1940, lorsqu’il se coucha devant l’envahisseur. Tous les petits garçons se prénommaient alors Philippe. Les Français ne voulaient pas faire la guerre, le commandement était stupide, l’organisation de l’armée et du pays bordélique – le vieux « vainqueur de Verdun » leur permettait de respirer dans le (dés)honneur. Il préparait l’expiation : la Révolution nationale.

RN, les lettres sont les mêmes – le programme aussi. Jugez-en sur l’affiche « monumentale », alors placardée sur les murs des communes de France, avec Révolution nationale en « lettres d’un demi-mètre ». C’est « une œuvre de rénovation » (Reconquête), « pour le travail », « pour la famille », « pour la patrie ».

Il s’agit de « renoncer à la facilité » (de la dette et de l’assistanat), « à la faiblesse des politiciens » (la chienlit Nupes à l’Assemblée), « de revaloriser la famille qui assure la continuation de la race », « en encourageant la natalité » (réarmement démographique de la France), « en rappelant l’existence de Dieu » (l’empire médiatique Bolloré, catho tradi), « en renforçant l’autorité des parents ».

Il s’agit « de rendre toute sa force au sentiment de la patrie et de l’unité française » (contre les communautarismes et les divisions partisanes), « en renforçant l’autorité du gouvernement », « en créant chez tous les Français l’esprit de discipline et d’entraide », de « maintenir et de rendre productif tout le patrimoine matériel et spirituel de la France », « en protégeant les traditions régionales et la culture classique nationale », « de redonner à la France le rang politique auquel son histoire lui donne droit ».

En bref la RN hier est la mère du programme du RN aujourd’hui. Il semble que les Français reviennent au pétainisme dans toutes les périodes de crise.

Jean Orieux évoque des anecdotes, Madame de Pourceaugnac la Résistante imprudente, les affaires de famille dans les fermes où les frères se disputent la même femme et les mêmes enfants avant d’être évincés… par un prisonnier allemand qui fait son nid, la sorcière chevrière devenue soudainement adulée pour avoir du ravitaillement, les cochons clandestins et le marché noir. C’est truculent, bien écrit, et donne l’état des campagnes durant l’Occupation.

Un livre de souvenirs à relire de nos jours alors que les mêmes craintes de guerre et de restrictions reviennent en force.

Jean Orieux, Souvenirs de campagnes, 1978, Livre de poche 1981, 477 pages, occasion €13,70

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Les vrais rois devraient être les premiers, dit Nietzsche

En descendant à la recherche de l’homme supérieur dont il a entendu le cri au chapitre précédent, Zarathoustra rencontre deux rois et un âne. Pourquoi un seul âne ? Dit-il. A ces mots, les rois se mettent à soliloquer. Les « bonnes mœurs » se perdent, celui qui parle n’est pas de la « bonne société ».

Mais « plutôt, en vérité, vivre parmi les ermites et les gardeurs de chèvres qu’avec notre populace dorée, fausse et fardée – bien qu’elle se nomme la « bonne société » – bien qu’elle se nomme « noblesse ». Mais là tout est faux et pourri, avant tout le sang, grâce à de vieilles et de mauvaises maladies et à de plus mauvais guérisseurs ». Beaucoup de choses sont dites en une seule phrase. La noblesse n’a plus rien de noble mais a dégénéré en apparence, ses vertus se sont réduites en fausseté. Elle se croit « bonne » et exemplaire, elle n’est plus qu’une caricature infatuée d’elle-même, une caste malade qui défend ses privilèges sans plus les mériter. Que défend-t-elle aujourd’hui par les armes ? Quel exemple donne-t-elle de la vertu ? Nietzsche incrimine comme en son époque « le sang », autrement dit la santé du corps et l’hérédité des gènes, sachant que pour notre philosophe, le corps est la base de l’humain et l’enveloppe de l’énergie vitale. Pas de vertu morale sans grande santé, pas de caractère trempé sans volonté de puissance, pas de vitalité génésique sans désir de créer et d’élever.

A l’inverse, « ce qui vaut le mieux aujourd’hui, c’est le paysan valide ; il est grossier, rusé, tenace et endurant : c’est aujourd’hui l’espèce la plus noble. Le paysan est le meilleur aujourd’hui ; et l’espèce paysanne devrait régner. Mais c’est le règne de la populace – je ne me laisse plus tromper. Or, populace signifie : tohu-bohu. Pêle-mêle populacier : tout se mêle à tout, le saint et le gredin, le hobereau et le juif, et toute la ménagerie de l’arche de Noé ». Nietzsche apparaît donc non pas comme populiste (il hait la populace !) mais comme un conservateur traditionnel, préférant la vraie noblesse de la terre à celle, factice, des villes. Nietzsche est un aristocrate de l’énergie, et il trouve son aristocratie non dans les titres formels hérités du passé mais dans les classes sociales qui sont élevées sainement : de son temps, les paysans. Mais les national-populistes actuels se trompent en faisant des paysans d’aujourd’hui une classe plus saine ; nous ne sommes plus aux XIXe siècle où plus de huit personnes sur dix vivaient à la terre. Les gens vivent à plus de 80 % en ville désormais. Là où tout peut se mêler – mais nous savons qu’il n’en est rien, les distinctions de classes existent toujours, en témoigne la polémique à la française (et à la con) sur le collège privé Stanislas ; en témoignent aussi les votes avec leurs pieds des habitants des banlieues trop composées d’immigrés. On veut bien cohabiter en bonne intelligence, on ne se mélange pas, ou peu.

Nietzsche n’aime pas le mélange, le melting-pot à la Trump, le tout vaut tout des bobos, le métissage branché, les genres qui se déclinent en mille nuances de sexes (LGBTQAI+…). Quant au « juif », cité, il s’agit d’une classe sociale de son temps déconsidérée, pas d’une « race » – pour laquelle Nietzsche aura des mots adulateurs dans d’autres œuvres. « Rusé, tenace et endurant » sont d’ailleurs des qualités que l’on porte au crédit des diasporas juives dispersées dans le monde. Ainsi dans la Généalogie de la morale (III.22) où il admire l’Ancien testament et ses « grands hommes », « bien plus, j’y trouve un peuple » ; ou dans Aurore : « ils ont tous la liberté de l’esprit et aussi celle de l’âme que donne le changement fréquent de lieu, de climat, de mœurs, de voisins et d’oppresseurs » ; dans Le gai savoir : « L’Europe doit être reconnaissante aux Juifs quant à la logique et aux habitudes de propreté intellectuelle » ; dans L’Antéchrist : « les Juifs sont le peuple le plus extraordinaire de l’histoire », « qui possède la plus tenace vitalité ».

« Les bonnes mœurs ! Chez nous tout est faux et pourri. Personne ne sait plus vénérer ; c’est à cela précisément que nous voulons échapper. Ce sont des chiens friands et importuns, ils dorent les feuilles des palmiers. » Quand l’apparence compte plus que la vertu, la carapace que le cœur, l’arbre est bel et bien pourri – et les humains aussi. Ce pourquoi le retour des « bonnes » mœurs nous fait rire aujourd’hui : il n’est que le masque de l’indigence native de ceux qui le prônent – les cathos tradi, les islamistes rigoristes, les national-étatistes, les nationalistes blancs – en bref les Poutine, les Erdogan, les Zemmour, les Le Pen. Ceux qui ont peur du changement pourtant inéluctable et incessant, ceux qui ont peur de ne pas être à la hauteur, ceux dont l’énergie vitale et culturelle décline.

Nous, rois, « nous ne sommes pas les premiers et il faut que nous signifions les premiers. » En effet, le roi est originellement à la tête de ses troupes, élu par ses pairs comme le meilleur d’entre eux ; il est responsable de l’abondance ou de la ruine. Plus aujourd’hui… et depuis longtemps déjà. Ce pourquoi les Anglais d’abord, puis les Français ensuite, on coupé la tête de leurs rois. Les premiers en ont importé un de Germanie, un plus fort et plus vertueux, mais ont drastiquement limité ses pouvoirs ; les seconds en élisent un tous les cinq ans, vite jaloux de son pouvoir tout en le rendant toujours comme avant bouc émissaire commode de tout ce qui ne va pas.

Mais surtout pas un tribun issu de la populace, dit Nietzsche, ni un duce, ni un führer, ni un caudillo. « C’est de la populace que nous nous sommes détournés, de tous ces braillards et de toutes ces mouches collantes et écrivassières, pour échapper à la puanteur des boutiquiers, à l’agitation des ambitieux, aux haleines fétides ». Non, Nietzsche n’aurait certainement pas été nazi ! De là à préférer un roi…

Les rois cherchent eux aussi « l’homme supérieur » – supérieur aux rois qu’ils sont. Ils lui amènent un âne, comme au Christ avant d’entrer à Jérusalem, toujours cette référence biblique dont Nietzsche est imprégné comme fils de pasteur. « Il n’y a pas de plus dure calamité, dans toutes les destinées humaines, que lorsque les puissants de la terre ne sont pas en même temps les premiers hommes. Alors tout devient faux, oblique et monstrueux. » Voyez Hitler, Mussolini, Trump – des ratés parvenus, des faux. Nos présidents en France sont quand même souvent parmi les meilleurs, nous devrions nous en réjouir.

Car, lorsqu’ils sont aussi bas que la populace, c’est pire ! « Et quand ils sont les derniers mêmes, plus bêtes qu’hommes : alors la populace monte et monte en valeur, et enfin la vertu populacière finit par dire : ‘Voici, c’est moi seule qui suis la vertu’ ! » Les délires mystiques de l’Allemand, les désirs de grandeur de l’Italien, la foutraquerie du deal de l’Américain, deviennent des « vérités alternatives », de fausses vérités, le mensonge assumé en vertu, la bassesse en politique…

Devant Zarathoustra, « il arriva que l’âne, lui aussi, prit la parole. Il prononça distinctement et avec malice : I.A. » Car désormais, notre « intelligence » devient artificielle.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire) :

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Paul Guimard, L’ironie du sort

Paul Guimard, qui fut pendant la guerre journaliste de des faits divers à L’Ouest-Éclair est mort il y a 20 ans, en mai 2004, à 83 ans. François Mitterrand l’approchera vers 1965 et ils deviendront proches. Tous deux aimaient à songer au destin, à la mort, à l’au-delà possible.

Chacun croit maîtriser son destin et donc être libre, alors que le sort est ironique et, à dix secondes près, peut changer votre sort à tout jamais. C’est ce qui est arrivé au jeune Antoine Desvrières, 22 ans, un résistant de Nantes chargé de tuer un enquêteur de la Wehrmacht qui a accumulé un dossier sur leur réseau clandestin. Le lieutenant Werner de Rompsay est issu de Huguenots français émigrés en Allemagne après le diktat du Roi-Soleil révoquant l’édit de Nantes qui tolérait la religion réformée. Désormais Allemand, portant un prénom allemand, le lieutenant aristocrate combat pour sa patrie et traque les terroristes. Antoine est tout aussi légitime que lui à résister à l’occupation et à tuer l’ennemi. Là n’est pas la question.

La question est : va-t-il réussir ?

Tout est minutieusement préparé, l’arme, l’heure, le lieu, l’itinéraire de fuite, l’alibi. A onze heure du soir précise, dissimulé dans l’ombre d’un porche après le couvre-feu, Antoine est prêt à tirer avec un pistolet Wembley de 9 mm. Il attend le lieutenant qui rentre tous les soirs à pied de la Kommandantur jusqu’au logis de sa maîtresse, la jeune Micheline de 19 ans qui se laisse sauter sans vergogne. Antoine vient de quitter Marie-Anne de Hauteclaire, sa fiancée, fille d’un bâtonnier pétainiste mais en révolte contre ses conceptions archaïques du monde et de la société. Ils ont déjà fait l’amour, elle attend un enfant. Antoine ne le sait pas encore.

Dès lors, le destin va s’en mêler. Le chauffeur de la patrouille, Helmut Eidemann, a du mal à démarrer sa traction-avant Citroën, souvent en panne. À quelques secondes d’intervalle, il fera basculer le destin. Aurait-il réussi auparavant, tout se serait passé comme prévu. Hélas, il a eu une douzaine de secondes de retard, et a surgi dans la rue plein phares juste au moment où Antoine venait de tirer et de tuer le lieutenant. Il a saisi son pistolet et l’a déchargé sur la silhouette, le blessant aux jambes. Antoine est pris, il sera interrogé et condamné à mort. Marianne, sa fiancée, se consolera dans les bras de Jean, l’ami le plus cher d’Antoine et tous les deux élèveront le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’ils prénommeront Antoine.

Ou alors, seconde hypothèse, le chauffeur a démarré à l’heure et a pu rattraper au lieutenant, lui proposant de lui faire faire un bout de chemin en voiture, juste avant qu’Antoine ne puisse tirer. L’opération a donc échoué et le dossier accumulé par Werner et donné à la Gestapo va démanteler tout le réseau. Antoine ne sera pas inquiété, mais Jean, qui travaille à l’Ouest–Eclair, sera raflé, interrogé et condamné à mort. Antoine se mariera avec Marie–Anne et ils élèveront ensemble le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’il prénommeront Jean, le nom du meilleur ami disparu.

Telle est l’ironie du sort. Une sorte de grain de sable qui enraye les mécaniques les mieux huilées. Les conséquences de ces deux scénarios se feront ressentir en ondes concentriques bien des années après encore. Dans le premier cas, Antoine sera un héros et son beau-père pétainiste sera blanchi des accusations de collaboration, tandis que que dans le second, il sera radié du barreau et déchu de sa Légion d’honneur. Dans le premier cas, le père d’Antoine deviendra maire du petit village natal près de Nantes, dans le second il restera professeur dans la ville jusqu’à sa retraite.

Et Antoine, s’il vit, divorcera quelques années plus tard lorsque son fils aura dans les 13 ans. Marie Anne qui avait épousé un héros de guerre a vécu avec un fonctionnaire international à l’Unesco devenu plan-plan. Elle ne pourra le supporter. Antoine rencontrera Ursula sur le seuil de son bureau, une Suissesse à la famille dont les bifurcations du destin ont été nombreuses. Il en prendra conscience dans l’album de photos déposé exprès sur sa table de nuit.

Au fond, quoi que l’on fasse, notre liberté ne s’exerce que dans les limites du hasard. Toute une série de causes surviennent au même moment qui empêchent parfois de réaliser ce que l’on a prévu. Nous n’avons pas plus de prise sur notre existence que le capitaine sur son frêle esquif dans une mer démontée. À nous de surnager et de nous adapter ou, quand il s’agit de vie ou de mort, de subir le sort qui nous est imparti.

Un film d’Édouard Molinaro a été tiré de ce roman en 1974 mais il ne fait pas l’objet d’édition en DVD.Il reste que ce court texte alimente la réflexion sur le hasard et la nécessité, la liberté et le destin.

Paul Guimard, L’ironie du sort, 1961, Folio 1974, 160 pages, €7,80

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Tintin au pays des Poutine

Le satrape mafieux a été « réélu » – comme sous Staline – par la menace du goulag, du poison ou des balles. 187% de oui au moins !

C’est ce genre de « démocratie » que nous préparent les Zemmour et Maréchal, préparés par les Le Pen. Une communauté fermée et pas une société ouverte – même si elle doit poser des limites car le multiculturel n’est pas viable.

En Europe occidentale, la citadelle du roi est remplacée par l’agora de la cité… Pas chez Poutine. Les Russes aiment semble-t-il leur esclavage soumis au tyran; bien peu s’opposent. Même avec leurs pieds. Seuls les éduqués citadins le font, ils s’exilent. Ne restent que les moujiks et le bas-peuple : les préférés du tyran démagogue.

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Egocratie galopante

L’égocratie est le pouvoir des egos, des personnalités tyranniques qui imposent leur emprise – par orgueil. C’est le cas de Trump le trompeur, de Poutine le boucher mafieux, de Xi Jinping l’apparatchik communiste nationaliste, d’Erdogan le national-islamiste – et le rêve affirmé d’un Mélenchon et d’un Zemmour, moins d’une Le Pen (tante ou nièce) plutôt tentée par un pétainisme de conservation.

Dans la lignée de Staline, Mao, Castro et des tyranneaux d’Europe de l’Est, Claude Lefort théorise l’égocratie, terme repris de Soljenitsyne, dans L’invention démocratique. (lien sponsorisé). C’est pour lui non pas une « démocratie » directe charismatique à la Max Weber mais une véritable tyrannie au sens d’Aristote. Selon ce philosophe, la tyrannie cumule les vices de l’oligarchie et ceux de la démocratie. Le tyran cherche à accumuler les richesses et opprime le peuple comme l’oligarchie ; il persécute les élites, comme la démocratie. Sa tyrannie est une oligarchie poussée à l’extrême, l’oligarchie étant déjà la tyrannie d’un petit groupe : le Parti en Chine, la mafia en Russie.

Le dictateur omniscient incarne à lui tout seul le Parti, le Peuple, le Pays, voire la Civilisation. C’est éminemment le cas de Poutine. Claude Lefort caractérise ce système de totalité par 1/ la destruction de l’espace public et sa fusion avec le pouvoir politique ; 2/ l’affirmation de la totalité lorsque toute organisation, association ou profession est subordonnée au projet totalitaire, lorsque la diversité des opinions, une des valeurs de la démocratie, et même les goûts personnels, sont abolis afin que tout le corps social tende vers un même but.

Une « simple » dictature subordonne la société à l’État – c’est le cas de Mussolini, de Pétain ou de Franco qui toléraient la concurrence de principes transcendants, comme la religion ou la morale. A l’inverse, une égocratie est une religion en soi, avec un dieu-vivant à la tête du pays. Ainsi Poutine définit-il « la » civilisation russe selon ses propres normes, qu’il va puiser dans les textes slavophiles du XIXe et dans le nationalisme du XXe. Tout Russe doit être d’accord sous peine de prison, de goulag, d’empoisonnement ou d’une rafale de balles. Même fermer sa gueule ne suffit pas : il faut manifester positivement son adhésion en soutenant le Génial dirigeant, en votant pour lui, en adulant ses actes. Sans vendre la mèche : ainsi un blogueur ultra-nationaliste et pro-Poutine qui vantait la guerre en Ukraine, a-t-il révélé par inadvertance le nombre de Russes tués à Avdiivka (plus de 16 000) – on l’a retrouvé « suicidé » deux jours plus tard, probablement de deux balles dans la nuque…

religion

Claude Lefort souligne combien le pouvoir de l’égocrate réside non dans sa capacité de charisme personnel, mais dans sa brutalité. L’emploi de la force la plus brutale sidère les indécis, effraie les opposants, et fascine les adhérents. La Boétie avait théorisé le mécanisme de la « servitude volontaire », les égocrates l’utilisent à fond. La brutalité est la manifestation des désirs les plus secrets, ceux que l’on n’ose pas ; on est reconnaissant à l’égocrate de dire et de faire ce que « tout le monde pense » sans vouloir le dire. Par exemple comme Trump vilipender le politiquement correct et rabaisser les féministes, comme Poutine affirmer son machisme torse nu dans la steppe, menacer ses ennemis, se vanter comme un gorille de la puissance de ses armes. Cela flatte l’orgueil des citoyens et, en Chine, des membres du Parti qui réélisent le Grand dirigeant Xi.

Pourtant, analyse Claude Lefort, jamais le totalitarisme égocrate ne parvient entièrement à ses fins. Les contradictions ne cessent de se faire jour pour inhiber le contrôle total – d’où les « purges pour corruption » en Chine, les assassinats en Russie : Politkovskaïa, Litvinenko, Nemtsov, Prigogine, Navalny…, la fuite des dissidents en exil. Car le Peuple-Un mythique, conduit par système à supposer l’existence d’un Ennemi permanent, « l’Autre maléfique » selon Lefort, qui ne cesse de « comploter » : pour Hitler les Juifs, pour Staline les bourgeois, les trotskistes et… les Juifs, pour Poutine la CIA, l’OTAN, l’ancienne société bourgeoise, les citadins opposés au « peuple » qui se convertissent aux idées démocratiques de l’Occident, voire « homosexualisée » à l’américaine (ce fantasme obsessionnel particulier à Poutine qu’il ferait bon d’analyser).

La violence contre ces « maladies » est légitime, ce pourquoi l’Ukraine, pays-frère et originaire de la Rus est attaquée comme inféodée aux « nazis ». La guerre est présentée comme une réaction normale, une fièvre, symptôme du combat du corps social contre la maladie, « l’opération spéciale » est un acte chirurgical pour amputer la société malade de ses éléments pro-européens et pro-OTAN, voire pro-pédophiles.

Pas de fin pour un tel régime, sinon l’élimination même de l’égocrate (on l’a vu avec Staline, Mao, Hitler), car le développement du système entraîne nécessairement contradictions et oppositions. La Russie de demain sera encore plus inégalement peuplée, socialement et ethniquement plus clivée, suscitant sans cesse dès aujourd’hui des tendances à combattre, des opposants à éradiquer, des provinces irrédentes à reconquérir (Crimée, Taiwan) – au contraire de la démocratie qui fait société de l’institutionnalisation des conflits, et où les intérêts divergents et les opinions contraires sont légitimes à s’exprimer et à s’affronter.

Au fond, contrairement aux présidents élus démocratiquement et librement qui sont des citoyens comme les autres, les égocrates se croient des dieux-vivants, des « rois » d’Ancien régime, oints de Dieu et son représentant sur la terre. Ils ne sont pas du peuple, mais au-dessus, ils font la loi, ils disent le vrai, ils incarnent le pays à eux tout seul (« la République, c’est moi » hurlait Mélenchon).

C’est cette ouverture du processus démocratique à l’indétermination, au nouveau, à l’inconnu, qui fait peur au totalitarisme. Lui veut figer le Peuple et le Pays dans un âge d’or mythique, une « civilisation » immémoriale qu’il faut défendre contre tous, car tous sont ennemis : il fallait hier défendre le peuple Aryen pour Hitler, aujourd’hui la Chine millénaire pour Xi, la Turquie islamique pour Erdogan, la troisième Rome pour Poutine.

Poutine sur ce blog

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Brainstorm de Douglas Trumbull

Enregistrer les émotions, les partager, léguer une bande intégrale des âmes mortes… tel est le propos ambitieux de ce film de science-fiction du tout début des années 1980, époque où la science apparaissait comme un espoir et comme un danger. Espoir pour approfondir l’humain en l’homme, danger parce qu’elle tentait diablement les militaires.

Lilian Reynolds (Louise Fletcher) est une femme chercheuse toujours la clope au bec – manie de ces années-là. Elle décédera d’une crise cardiaque, emportée par son projet, en léguant à son chercheur associé Mike Brace (l’étrange Christopher Walken) l’enregistrement de sa mort effectué in extremis alors qu’elle est à l’agonie. Mais la Science exige le sacrifice ultime. Tous deux ont expérimenté un casque qui absorbe et restitue les sensations d’un corps et d’un cerveau. On peut ainsi lire dans l’âme humaine, bien mieux que les psy, ou piloter à distance un aéronef. Mais aussi, ce qui est plus dangereux, se repasser en boucle un orgasme jusqu’à épuisement ou diffuser à ses proches des traumatismes enfouis. Car la science reste un outil, elle est comme la langue d’Esope la meilleure ET la pire des choses – à la fois, selon son usage.

C’est ainsi que le couple de Mike et de Karen (Natalie Wood), lassé d’une douzaine d’années de mariage, peut se ressourcer lorsque Mike revit les émotions enfouies toujours intactes de son amour premier. Le gamin issu du couple, Chris (Jason Lively), un ado de 12 ans toujours en slip et curieux de ce que fait son père, n’est qu’un accessoire, « innocent » selon l’imagerie d’Hollywood. Le chercheur s’occupe peu de lui et le rattrape in extremis lorsqu’il coiffe le casque aux émotions et qu’il en reçoit un choc psychotique qui le mènera à l’hôpital.

Le film est assez peu explicite sur les recherches et sur ses buts, préférant les effets spéciaux, ce qui le rend touffu. La romance du couple compense l’obsession de la chercheuse tandis que les dangers sont démontrés par plusieurs expériences de choc émotionnel. Mais l’humanisme prévaut. Mike, après le décès au travail de sa chef et partenaire Lilian, va visionner en entier sa bande et pénétrer son âme morte. Même si les captations sont espionnées par les militaires qui cherchent à faire de cette découverte une arme pour laver le cerveau ou piloter de futurs drones plutôt qu’un soin psychique, Mike monte tout un scénario pour déjouer les codes auxquels il n’a plus accès, la surveillance de son chef de centre qui l’a viré et a mis sous coffre la bande.

C’est là que l’ironie apparaît, dans le centre de recherche où les robots affolés par les instructions pirates de Mike déglinguent leur atelier, menacent les gardiens comme des bandits humains, protègent la bande qui tourne alors que Mike la pirate. Car la Science peut tout, y compris contrer ceux qui s’insurgent contre elle ou veulent la faire servir à de mauvais desseins.

Au total, un film assez bizarre aujourd’hui, aux effets spéciaux vieillis, mais qui incite comme toujours à la réflexion. Natalie Wood s’est noyée inexplicablement durant le tournage, sans rapport apparent avec le film, mais cela a contribué à son aura sulfureuse.

Grand prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1984 pour le réalisateur.

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DVD Brainstorm, Douglas Trumbull, 1983, avec Christopher Walken, Natalie Wood, Louise Fletcher, Warner archives 2016, €29,20 Blu-Ray €29,20

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Louis Gardel, Couteau de chaleur

L’auteur est connu pour son bon roman d’aventures exotiques Fort Saganne, en hommage au Fort Gardel inauguré en 1918 par son grand-père, lieutenant méhariste qui a repoussé des Senoussistes au Sahara. Ce livre recevra le Grand prix de l’Académie française. Mais Couteau de chaleur est bien faible… Si son auteur n’avait pas été directeur de collection au Seuil, peut-être n’aurait-il jamais été édité.

En mai 1958, le personnage principal, avatar de l’auteur qui a alors 19 ans, se marie avec Claire, rencontrée dans une soirée en Algérie où elle venait de débarquer. Il la baise nue sur la plage tandis que quatre Arabes qu’ils n’ont pas vus les regardent et les poursuivent. C’est le déclenchement de fantasmes cavaliers qui font du jeune macho, petit-fils de colon élevé par les domestiques indigènes, un être mal dans sa peau, se sentant coupable d’hérédité et de fantasmer l’esclavage. Dès l’âge de 5 ans, en effet, il a rêvé d’égorgements, de fouet, de tortures – hantises bizarres pour un petit garçon.

Adulte, il se rend compte qu’il n’aime pas Claire qu’il a épousée, mais celle-ci est enceinte. Elle l’a probablement voulu pour l’ancrer en elle. Il se venge de façon imaginaire en domptant sa jument au mors, la chevauchant pour lui faire franchir les obstacles d’un steeple-chase, tandis qu’il fantasme une fois de plus sa mise à nu, éviscération et égorgement par quatre Arabes – ceux-là même qui ont égorgé son grand-père.

Le couteau de chaleur est l’instrument qui permet de racler un cheval en nage. Le personnage use de cette métaphore pour dresser sa femme selon ses vœux, sachant au fond de lui qu’il n’y parviendra pas. Il est trop pied-noir, trop méditerranéen, trop fils de sa terre violente pour composer avec une petite Française de métropole.

Il aura un fils qu’il regardera comme un objet étrange, sa femme le quittera bien évidemment pour un autre, mieux adapté. Tout son monde s’écroule : sa famille aigrie au grand-père tué, son pays à qui l’indépendance est accordée, son travail disparu avec l’Algérie, son couple dont il ne reste qu’un demi-fils, le reste du temps chez les beaux-parents. La fin consiste à vomir dans un café.

Pas très engageant… Les tourments bien passés de mode d’un ex-colon en proie aux affres de la culpabilité et à l’incapacité de concevoir un avenir. Ce roman n’est semble-t-il jamais passé en poche, signe de son peu de succès littéraire.

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Louis Gardel, Couteau de chaleur, 1976, Seuil 1976, 160 pages, e-book Kindle €6,49

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Robert Daley, L’année du dragon

L’année du dragon, nous y sommes, c’est cette année ; la cinquième année d’un cycle qui revient tous les douze ans. L’auteur situe son roman policier en 1980, dans une New York confrontée à l’effervescence des communautés chinoises qui se développent. Un courant continu de très jeunes arrive clandestinement depuis Hong Kong, important les habitudes frustres de brutalité et de solidarité de clan. Les vieilles Triades (qui sont des mafias) avaient investi le jeu et sont poussées, par cette immigration avide, à se mettre à la drogue.

Chinatown connaît ses fusillades pour faire perdre la face et imposer le nouveau pouvoir. La police reste inerte, bien contente de laisser aux Triades le soin de réguler la communauté. Ne croyez pas que c’est de l’histoire ancienne ! Ce qui se passe dans nos cités françaises est exactement du même type : les mafias maghrébines trafiquantes font leur police et le pouvoir politique local est bien content de voir l’ordre assuré, en fermant les yeux volontairement sur les trafics. La route nationale du RN qui paraît si dégagée sur ces questions changera-t-il les choses ? Trop d’intérêts en jeu, je n’y crois pas une seconde.

A New York, un capitaine de police ne l’entend pas de cette oreille. Il est entré dans les forces de l’ordre pour le faire régner, et a pour croyance (sans doute naïve) que tous les Américains, quelle que soit leur origine, doivent bénéficier du même traitement par la loi. Pas question donc de tolérer l’embrigadement de gamins de 15 ans dans les clans de tueurs, recrutés dès la sortie de l’école où ils sont bizutés pour n’être pas de « vrais » Américains parlant l’anglais comme les autres. Pas question non plus de tolérer les règlements de compte entre bandes ou contre les commerçants.

C’est une fusillade perpétrée dans un grand restaurant chinois, par deux jeunes de 17 et 18 ans venus de Hong Kong, celui du « maire » de Chinatown Mr Ting, dans lequel dîne le capitaine Powers avec la journaliste de télévision Cone, qui va ancrer sa détermination. Il se fait nommer commissaire provisoire du district et met sous surveillance le nouveau parrain et « maire » Koy, qui prend un maximum de précautions. En effet, Koy a été policier à Hong Kong, ville alors très corrompue, et est parti avec plusieurs millions de dollars s’installer aux États-Unis où il a eu la patience d’attendre la durée nécessaire pour devenir citoyen sans faire parler de lui. Il s’y est marié une nouvelle fois, a eu deux enfants en plus du fils laissé à Hong Kong avec sa mère Orchid, de laquelle il n’est pas divorcé. Désormais, il veut lancer ses affaires en grand et, pour cela, importer de l’héroïne directement depuis le Triangle d’or thaïlandais où les « seigneurs de la guerre », anciens du Kuomintang refoulés par Mao, s’adonnent à la production d’opium base sur leur territoire.

Koy est sans scrupule moral, il ne voit que ses intérêts et use du « deal », comme le bouffon dangereux Trump, pour régler toutes ses affaires. Sauf que la « face », si importante pour un Chinois, risque de lui être retirée par le petit capitaine armé de sa seule détermination. Powers enquête, obstiné, se rend à Hong Kong où il manque de perdre la vie, pour acquérir des informations supplémentaires, met en jeu sa carrière face à des supérieurs sceptiques et jaloux. Contrairement aux grévistes vantards, lui « ne lâche rien ».

L’auteur, qui écrit très bien, a été commissaire délégué de la ville de New York en 1971 et 1972, et sait de quoi il parle. Il est aussi très sensible à la psychologie des gamins de 15 ans, tout comme à celle des bureaucrates de la police. Il entrelace ses actions d’une romance entre la journaliste Cone de 42 ans, qui passe chaque jour plus d’une heure à se refaire la façade et s’empresse de séduire tous ceux qui peuvent lui apporter un quelconque scoop, et le capitaine Powers de 46 ans, toujours amoureux de sa femme après 25 ans de mariage et de ses deux fils à l’université, mais qui se laisse enflammer pour la belle femelle médiatique.

L’intrigue est plutôt bien menée, dans une langue littéraire fort agréable et rare dans le roman policier américain. Le roman est puissant et rempli de passion : l’attirance sexuelle, mais aussi la ferveur de la quête, le culte de la vérité, la vénération de la morale.

En 1985, Michael Cimino en tirera un film plus caricatural sous le même titre, L’année du dragon, chroniqué sur ce blog.

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Robert Daley, L’année du dragon (Year of the Dragon), 1981, Livre de poche 1984, 543 pages, occasion €4,48

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Poul Anderson, La reine de l’air et des ténèbres

Six nouvelles de science-fiction des années 1970 – les meilleures. Alors que la société post-68 se libérait des carcans et autres tabous, l’imagination prenait son essor. Non sans interrogations profondes sur les relations humaines, les autres et l’avenir.

La reine de l’air est la première nouvelle, la plus aboutie, presque un roman à elle seule. Les humains ont essaimé sur des planètes lointaines où ils se retrouvent isolés par les années-lumière. Comment refaire monde hors de toute histoire et de toutes références ? Sur la planète Roland, les humains ont reconstitué la colonisation des pays neufs en occupant les côtes et en laissant l’arrière-pays aux pionniers fermiers méfiants, isolés et superstitieux car ils ont quitté toute instruction dès l’âge de 12 ans pour travailler la terre.

Des êtres supérieurs et mystérieux occuperaient les confins, des gens les ont vus ou croient les avoir aperçus mais sans savoir les décrire, nombre ne sont pas revenus. Mais ce qui préoccupe les scientifiques des côtes est le nombre d’enlèvement d’enfants petits dans les camps et les fermes. Ils disparaissent tout simplement. La police ne fait rien, accusant facilement les parents de défaut de surveillance. Jusqu’à ce que la biologiste Barbro ait son petit garçon de 3 ans enlevé en plein camp gardé par des barrières sensibles et sillonné de mastiffs féroces. Il n’a pu être enlevé que par les airs, silencieusement, par un être qui avait le pouvoir d’illusionner les gardiens.

Désespérée, elle engage le seul détective privé de la planète, qui se prend au jeu, Personne ne croit à ces êtres invisibles ou fantômes, mais lui émet quelques hypothèses. Il va s’enfoncer dans le bled dans un camping car armé et immunisé contre les ondes mentales car il pense que… Barbro l’accompagne, avide de retrouver son bébé. Un garçon de 15 ans, nu, enlevé lui aussi jadis, les espionne pour le compte de la reine. Il est joyeux, svelte, amant récent d’une fille de son âge, gambade dans les herbes et sous la lune – mais il obéit. Il se croit libre mais il reste esclave. Il est tenu par les illusions que le peuple premier de la planète lui inculque pour le garder captif. Le couple qui veut retrouver l’enfant va lui faire prendre conscience de cet envoûtement, pour lequel on ne peut que songer aux paradis artificiels de l’époque psychédélique. L’illusion de liberté laisse sous emprise…

La seconde nouvelle interroge le « chez nous » d’humains qui ont colonisé une planète mais ne s’intégreront jamais aux premiers habitants. Trop d’écarts physiques et culturels les séparent. La direction prend la douloureuse mais sage décision de faire quitter la planète à tous les humain, afin de ne plus perturber les indigènes. On ne peut que penser à l’immigration de populations très différentes dans les pays d’Occident qui, pour certains, ne s’intégreront jamais et sombreront à moyenne échéance dans des problèmes psychiatriques dont les faits divers nous montrent chaque jour les ravages.

L’ennemi inconnu a attaqué une planète remplie d’humains. Mais il s’agit d’une illusion, les analyses scientifiques montrent que les morts l’étaient avant la soi-disant bombe nucléaire. Faire peur pour dissuader – les extraterrestres sont aussi intelligents et rusés dans la fausse information que le tyran Poutine.

Le faune est un jeune garçon « grand et mince, vêtu d’une tunique de cuir écailleux , un couteau à la ceinture, un fusil et un sac à dos sur les épaules » p.131. « Jeune garçon », chez l’auteur, signifie 16 ans ; il affectionne cet âge où l’enfant devient adulte, le garçon un mâle. Sur ces planètes lointaines, retour à l’existence préhistorique : tous les sens sont sollicités, le corps est entraîné et l’esprit bien ouvert. Tout est possible à 16 ans. Aussi, lorsque l’homme mûr, citadin pataud et encombré de préjugés, se perd dans la jungle, le faune va le sauver. Il braque le gros animal carnassier qui le menace mais… ne tire pas ; Il laisse son « cynopard »  familier l’affronter et le chasser n(une sorte de chien-léopard imaginaire). C’est que le faune a conscience du Tout de la nature. L’être humain ne doit plus être un prédateur mais s’insérer dans la chaîne. Le garçon aurait tiré s’il n’avait pas eu d’autre solution mais, en écolo précoce, il a laissé sa chance à la vie du prédateur qui est un mal utile. « J’ai un devoir envers toute cette planète, envers toute la vie qu’elle porte. – Même la vie dangereuse ? – La nature a besoin de bêtes de proie » p.138. Nietzschéen, n’est-ce pas ? Le garçon de 16 ans a tout du futur sur-homme.

Dans l’ombre est une réflexion sur la liberté et sur le désir régressif de retourner au calme.

Décalage horaire libère les prisonniers d’un dictateur galactique à la Poutine qui envahit les planètes comme autant de provinces russes ; il veut les dominer, sans égard pour ce qu’elles veulent. Sa plus belle prisonnière feint de jouer le jeu et finit par délivrer son peuple en jouant du décalage horaire.

Toutes les nouvelles ne sont pas du même niveau, certaines noyées dans un jargon pseudo-scientifique (l’auteur, né en 1926, a fait des études de physique), mais s’ouvrent toujours sur une perspective philosophique. Il s’agit à chaque fois de savoir comment réagir au mieux à l’inconnu qui survient.

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2024 03 01 Poul Anderson, La reine de l’air et des ténèbres (nouvelles), 1973, J’ai ku 1981, 223 pages, occasion €1,57, e-book Kindle €2,95

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Tout vaut la peine, dit Nietzsche

Zarathoustra est assis en haut de sa montagne devant sa grotte. Il retrouve un devin qu’il a connu, « nourri et désaltéré à sa table, le prophète de la grande lassitude qui enseignait : ‘tout est égal, rien ne vaut la peine, le monde n’a pas de sens, le savoir étrangle’. » Au contraire, pour Zarathoustra/Nietzsche, rien n’est égal, tout vaut la peine, le monde a le sens que lui donne la volonté, le savoir libère.

Le « devin de la grande lassitude » est la part d’ombre de Zarathoustra, celle qui est en chaque humain et lui fait dire de temps à autre : à quoi bon ? Pourquoi se casser ? Tout n’est-il pas éphémère et vain ? Les humains ne restent-ils pas des bêtes stupides qui ne font aucun effort intellectuel, des moutons bêlant qui suivent la passion du troupeau pour un maître qui les domine et les manipule, des assoiffés de sexe animal sans préjudice du mal qu’ils font ?

Le « dernier péché » du meneur d’hommes, de l’élévateur des âmes Zarathoustra est la pitié. Le devin de lassitude le provoque en lui faisant écouter « le cri de détresse » qui vient des profondeurs de la plaine. C’est le cri de « l’homme supérieur » – qui n’est pas encore Surhomme – et qui souffre de ses efforts et ne sait encore que maladroitement rire et danser. Car il n’y a pas de bonheur, dit le devin de lassitude, « vaines sont toutes les recherches ».

Zarathoustra se secoue et part à la recherche de l’homme supérieur qui crie pour le protéger des animaux sauvages. Mais le devin de lassitude lui dit qu’il sera toujours là, en embuscade, « patient et lourd comme une bûche ». Le poids de la fatigue et de l’écœurement.

« Qu’il en soit ainsi ! » s‘écrie Zarathoustra comme le Christ. Lui aussi est venu pour sauver les hommes et a connu la lassitude : Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? Mais il dit « ainsi soit-il ». La leçon est qu’il ne faut jamais renoncer et que la lassitude est une faiblesse passagère, un instinct vital qui vacille et s’use. L’asthénie est un péché contre la vie et contre l’avenir. En morale, la force d’âme repose sur l’énergie que l’individu met au service de son action.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Camilla Grebe, Le journal de ma disparition

Suspense, mystère, et deux personnages : Malin qui fut adolescente et est désormais flicesse, et Jack qui aborde l’adolescence avec ses 14 ans déconcertés.

Lorsque Malin flirtait avec son petit copain dans la forêt, elle est allée pisser par hasard sur une curieuse pierre blanche qui s’est révélée être le crâne d’une fillette à demi enterrée là, dans la forêt de Ormberg. Dans cette petite bourgade isolée de Suède, tout le monde se connaît mais tout le monde vieillit, s’aigrit ou émigre à la ville. Ce pourquoi le gouvernement a décidé d’installer un centre pour demandeurs d’asile dans l’ancienne usine désaffectée. Ce qui suscite inévitablement de la « réaction » dans tous les sens du terme.

La gamine morte n’a jamais pu être identifiée et Malin y est affectée aux côtés de la profileuse Hanne qui perd la mémoire et note tout dans un petit carnet, ainsi que de l’inspecteur Peter Lindgren, qui disparaît vite sans laisser de traces. Hanne est trouvée blessée et ahurie par Jack qui s’est déguisé en femme, dans la forêt autour de chez lui. L’a-t-elle tué ? Le jeune garçon a perdu sa mère et se trouve désorienté ; son père boit, sa sœur ne pense qu’à ses flirts. Lui se cherche, sans boussole. Il aime la douceur du tissu lamé de la robe de sa mère sur sa peau nue, la torsion des hauts talons sur ses mollets, le maquillage sur son visage qui le rend autre. Est-il pervers ?

Il en a honte et pense que tout le monde va se moquer de lui. Ce pourquoi, lorsqu’il trouve Hanne, il appelle le voisinage mais ne reste pas pour témoigner. Il s’éclipse discrètement pour retourner chez lui se changer et emporte même le carnet où Hanne note tout et qu’elle a laissé tomber. Lorsqu’il entreprend de le lire, chapitre par chapitre, ce texte direct et sincère d’une adulte va l’initier. Il va peu à peu devenir un homme et même faire preuve d’un courage certain dans les derniers chapitres.

Quant à Malin, une nouvelle victime est découverte et pose une nouvelle énigme. Cet écheveau de faits juxtaposés aux lecteur en préambule, et qui lui donnent un brin le tournis, sont-ils liés ? S’agit-il de trafic, de haine raciste ou de psychopathie de voisinage ? Qui est le coupable ? Sont-ils plusieurs ? Y a-t-il plusieurs raisons sans liens ? C’est assez bien mené. A découvrir.

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Camilla Grebe, Le journal de ma disparition (Husdjuret), 2017, Livre de poche 2021, 477 pages, €9,40, e-book Kindle €8,49

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Ken Follett, Pour rien au monde

Personne n’a vraiment voulu la Première guerre mondiale, écrit l’auteur en préambule ; et pourtant, l’enchaînement des causes l’a fait advenir. Et si, en 2024, nous revivions la même chose ? Poutine sera vexé, mais Ken Follet ignore carrément la Russie, un pays marginal dans la géopolitique des forces réelles d’aujourd’hui. Le rival systémique est la Chine, qui manipule l’Occident et est manipulée par ses « alliés » de circonstance, le tyran psychopathe de la Corée du nord et l’éternel général au pouvoir au Tchad – sans parler de ces « djihadistes » qui sont surtout des trafiquants de droit commun.

L’auteur part de la lutte antidrogue et antidjihadiste (c’est la même chose) dans le désert du Sahara. Deux agents secrets, français et américain, pistent des terroristes tandis que la CIA surveille. Abdul, américain d’origine libanaise se fait passer pour un immigrant cherchant à gagner l’Europe via des passeurs – qui sont les djihadistes et passeurs de drogue. Tout en pistant la came, piégée par une puce au Brésil, il protège une jeune veuve des bords asséchés du lac Tchad dont le mari a été tué par les djihadistes, et son enfant de deux ans. En suivant la piste des ballots, il va découvrir un camp caché d’exploitation aurifère, un trafic d’êtres humains, une cache d’armes de gros calibre et « le » terroriste du Sahel le plus recherché. Bien documenté, l’auteur montre les liens multiples qui relient la manipulation géopolitique au trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains, sous le prétexte religieux du djihad.

Mais tout part en quenouille : le général tchadien vaniteux veut se venger d’un tir djihadiste sur le pont frontière du Tchad avec le Soudan et bombarde un chantier de construction chinois dans ce pays, en tuant une centaine de Chinois, dont les deux enfants jumeaux de 10 ans de l’architecte. Il a pour cela piqué un drone américain soi-disant « perdu ». Pékin s’émeut, riposte par le meurtre de deux Américains, géologues dans un bateau de prospection pétrolière vietnamien dans les eaux territoriales de ce dernier pays, mais revendiquées par la Chine. La présidente américaine républicaine tente d’apaiser les tensions par la diplomatie, mais l’exaspération des uns et des autres, la montée aux extrêmes des populistes dans chaque pays, les désirs belliqueux des communistes réactionnaires comme des républicains obscurantistes, vont faire déraper la situation.

L’apocalypse viendra de la Corée du nord, en faillite perpétuelle et au bord de la famine. Des généraux se révoltent contre le guide psychopathe et tiennent des bases de missiles nucléaires. La Chine ne veut pas intervenir, bien qu’elle ait fermement déclaré au tyran de la Corée du nord que toute utilisation d’armes chimiques ou biologiques terminerait à jamais toute aide de la Chine à son pouvoir. Le satrape taré s’en fout et en use, la Chine ne réagit pas comme elle l’avait dit. Les États-Unis se posent la question de la riposte – jusqu’à ce que la Corée du sud, alliée des États-Unis mais avide de réunification sous l’égide de sa présidente, décide d’attaquer le nord. Les rebelles balancent un missile à tête nucléaire sur Séoul… C’est le début d’une escalade – fatale. La Chine riposte, les États-Unis sont liés… le Machin (l’ONU) ne fait rien, l’Europe criaille mais se terre – vous imaginez la suite.

Dans chaque pays des gens raisonnables tentent de négocier, de régler par la diplomatie les rodomontades des machos. Ainsi en Chine un « petit pince » rouge, fils de compagnon de Mao, qui lutte contre les vieux vrais faux-cons. Ou aux États-Unis la présidente raisonnable contre les piques et les affirmations gratuites du matamore trumpiste qui brigue la présidence à sa place. Les préjugés et la propagande empêchent de raisonner juste.

L’auteur rend compte implacablement du jeu des escalades, des manœuvres complexes et de l’engrenage des alliances, mais il assaisonne de façon un peu trop facile ce thriller d’espionnage par des romances mièvres entre chacun des protagonistes : Abdul le libano-américain désire la veuve tchadienne Kiah, l’arabe français de la DGSE Tab désire la juive de Chicago de la CIA Tamara, le petit prince rouge Chang Kai sous-directeur de l’espionnage chinois désire sa star de feuilleton d’épouse, la présidente des États-Unis Pauline Green désire son conseiller à la Maison-Blanche noir Gus… On sent le procédé, la facilité convenue usée de la série télé, le politiquement correct avec son métissage obligé, « naturellement ». Ce qui gâche le plaisir de l’analyse.

Ce thriller se lit bien mais ses ficelles sont bien grosses. S’il a le mérite de montrer la complexité des liens entre pays et de démonter les idéologies et religions qui masquent les gros intérêts égoïstes des uns et des autres, la montée aux extrêmes est caricaturale. La présidente américaine se laisse entraîner « naturellement » vers la trique, « à cause » d’un connard populiste à la Trump qui menace sa réélection ; en Chine se rejoue le ballet des faucons et des colombes déjà usé à propos de l’URSS – et dont on a vu qu’il déguisait surtout l’absence d’analyse stratégique.

Les jeunes chinois sont plus nationalistes que les vieux, restés méfiants, donc prudents. Dézinguer d’un missile américain un porte-avion chinois en représailles à trente militaires japonais pulvérisés sur un îlot contesté est peu crédible : envoyer une frégate pour les déloger et les faire prisonniers serait plus réaliste ; balancer une torpille sur le gouvernail du mastodonte aussi – pas besoin de grimper aux rideaux nucléaires pour cela ! On sent que l’auteur était pressé de conclure.

Malgré l’intérêt d’actualité du thriller, ce sont les limites réalistes du sujet, trop vite et trop mal traité, sans même fouiller un peu les personnalités.

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Ken Follett, Pour rien au monde (Never), 2021, Livre de poche 2023, 924 pages, €11,90, e-book Kindle €11,99

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Guêpier pour trois abeilles de Joseph Mankiewicz

Un riche Américain exilé en Suisse durant la dernière guerre, puis dans un palais à Venise, s’inspire d’une intrigue de théâtre de Ben Jonson, écrite en 1606 pour monter un canular. Il invite les trois anciennes femmes de sa vie à venir le rencontrer, assurant qu’il est mourant et qu’il va désigner l’une d’elles comme seule héritière. Cecil Sheridan Fox (Rex Harrison) est le Volpone de Ben Jonson – le Renard ; il engage un régisseur-secrétaire au nom prédestiné de Mosca, McFly (Cliff Robertson) – la Mouche -, jeune homme qui a fait du droit mais n’a pas obtenu sa licence à cause du droit commercial.

Tout est mis en place pour que monte le suspense. Le pot de miel de la fortune supposée attire les trois belles un brin décaties par la vie, ou désireuses de prendre leur revanche : Mrs Sheridan (Susan Hayward), Merle McGill (Edie Adams) et la princesse Dominique (Germaine Lefebvre dite Capucine). La première a pour nom initial Texas Crockett – tout un programme ! Fox lui a pris la distillerie de bourbon de son père, qu’il a rebaptisée à son nom. Elle assure qu’elle a des droits premiers puisque reconnue en concubinage notoire par l’État américain où ils vivaient, un vrai lien juridique proche du mariage. Elle est accompagnée de son infirmière personnelle Sarah Watkins (Maggie Smith la professeur Minerva de Harry Potter, ici jeune) qui veille surtout à ce qu’elle ne prenne pas trop de somnifères. La seconde est une actrice inculte et vulgaire qui croit que le fils du pape Borgia a donné une pendule à Fox, lequel l’a dans sa jeunesse reformatée et recoiffée avant de la confier aux producteurs. Mais son talent décline et elle commence à racler ses fonds de tiroirs. La troisième est une princesse française, belle et froide, à la fortune délabrée ; elle aimerait bien se refaire sur son ancien amour.

Les acteurs sont en place, le décor est mis, le rideau se lève.

Les trois hypocrites sont reçues une à une par le grand malade qui s’amuse. Chacune lui apporte un cadeau, tous en rapport avec le temps : un sablier de poudre d’or pour la princesse, une pendule kitsch pour Sheridan, une pendule moderne à fuseaux horaires pour l’actrice. Chacun révèle ainsi son caractère. Mais Mrs Sheridan, qui se sent des droits de quasi-épouse pour régenter l’impotent, convoque un vaporetto ambulance pour emporter le malade à l’hôpital ; la sirène, semblable à celle des flics de Los Angeles, fait flipper Merle, en souvenir de son existence hasardeuse. Le régisseur a fort à faire pour inventer in extremis un prétexte juridique pour empêcher le transport et tout faire échouer.

Dans la nuit, alors que McFly drague Sarah un peu amoureuse de lui dans un café de Venise, Mrs Sheridan meurt. Son flacon de somnifères vide est à côté de son lit. L’infirmière sait que ces somnifères ne sont que des placebos et que les véritables sont sous clé dans sa mallette, mais sa maîtresse est bel et bien morte. Qui l’a fait ? Elle appelle la police et l’inspecteur Rizzi (Adolfo Celi) mène l’enquête. Il voit bien ce qu’a de trouble toute l’histoire mais ne peut mettre la main sur le vrai coupable. Les deux ex-maîtresses restantes tentent de se fournir un alibi réciproque, tout en s’accusant de mentir. McFly joue un jeu étrange en arpentant le palais un carnet à la main et en gardant des pièces de 1 $ neuves qui ne sont plus dans le sac de Mrs Sheridan.

C’est encore une fois l’infirmière – le grain de sable – qui va enclencher le mécanisme de la fin. Mais impossible d’en dire plus, le film ne se termine pas comme la pièce de Ben Jonson. Tout est leurre, apparences et manipulations. Tout est trompe-l’œil, même les décors où un faux mur peint cache des volets sur la rue ou un monte-plats. Un vrai théâtre pour un reclus lassé de ses contemporains. Personne ne contrôle personne, au fond, et le destin s’accomplit malgré soi.

Le film n’a inspiré à sa sortie qu’une indifférence polie, déjà daté à la veille de l’explosion hormonale de 1968. Il est depuis devenu culte, comme souvent, une fois la crise d’époque passée. Ses qualités de mise en scène et de scénario digne d’un roman policier se révèlent, à la fin surtout, qui va de rebondissement en rebondissement.

DVD Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), Joseph Mankiewicz, 1967, avec Rex Harrison, Susan Hayward, Cliff Robertson, Capucine, Edie Adams, BQHL éditions 2021, audio anglais ou français, 2h06, €12,00 Blu-ray €19,99

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Tony Hillerman, Le peuple de l’ombre

Tony Hillerman, décédé à 83 ans en 2008, était fils de descendants allemand et anglais, mais il est né en Oklahoma et s’est intéressé en anthropologue journaliste aux Indiens Navajos et Hopi. Il invente en 1980 le personnage de Jimmy Chee, Navajo élevé à l’université des Blancs mais qui n’oublie pas ses racines car son univers indien crée harmonie et beauté. Bien loin de celui des Blancs, prédateurs et violents.

Chee est membre de la police des réserves et envisage d’intégrer le FBI, dont il a passé les épreuves avec succès. « Ce premier pas consistait, pour Jimmy Chee, à étudier l’homme blanc et ses coutumes. Lorsqu’il serait parvenu à comprendre le monde de l’homme blanc, ce monde où se mouvait son Peuple, il pourrait prendre une décision. S’incorporerait-il au monde de l’homme blanc ou resterait-il un Navajo ? » Pour cette affaire policière, il est contacté par Madame Vines, épouse d’un riche ex-prospecteur de la région, pour retrouver un coffret volé, alors que son mari est à l’hôpital. Elle sait qui a fait le coup, un Indien du Peuple de l’ombre, membre de l’église américaine dit du peyotl car elle use des pouvoirs hallucinogènes de ce petit cactus contenant de la mescaline pour avoir des visions.

Justement, il y a trente ans, une vision du grand prêtre a écarté du puits de mine en cours de forage pour y trouver du pétrole six Navajos. Le puits a explosé, tuant tous les employés à proximité, y compris le géologue. On n’a retrouvé que de rares restes humains tant le souffle a été puissant. B.J. Vines et arrivé deux ans plus tard et a racheté le terrain délaissé, prospectant pour son propre compte. Il y a trouvé de la pechblende, autrement dit du minerais d’uranium hautement radioactif, qui a fait sa fortune. Il a revendu sa mine et jouit d’une immense richesse, mais ne parle jamais de son enfance ni de sa jeunesse. Il garde dans une cassette déposée dans un coffre de son bureau, derrière la tête empaillée d’un tigre qu’il a tué, diverses babioles souvenirs. Il a été un grand chasseur et des trophées sont exposés un peu partout dans sa maison.

Jimmy Chee découvre vite qui a volé le coffret, malgré les bâtons dans les roues mises par le shériff de l’État Sena, dont le grand frère a été tué lors de l’explosion, et qui garde jalousement toutes les informations sur cette enquête qui n’a jamais abouti. Le « sorcier » navajo du peyotl est mort d’un cancer, son fils aussi, et son petit-fils se meurt également. Très vite, son cadavre est volé à l’hôpital, ainsi que ses effets. Pourquoi ? A quelles fins ? Chee enquête, usant de la langue navajo autant que de l’anglais pour interroger vieilles femmes et jeunes garçons et remonter la piste de qui sait quoi. Il rencontre Mary, une Blanche et blonde anglo à une vente de charité et l’adjoint à son enquête. Ils prospectent la presse, se font tirer dessus.

Car un mystérieux tueur qui ne laisse aucune trace élimine des gêneurs sur commande anonyme depuis plusieurs années dans divers États sans que le FBI puisse lui mettre la main dessus. Il va croiser involontairement la route de Jimmy Chee…

Un bon roman policier ethnologique qui change des rodomontades et du machisme habituel des Yankees avec leur lot de défouraillement à tout va et d’explosions spectaculaires. Ici, c’est plus la relation humaine et l’usage des petites cellules grises qui importe.

Tony Hillerman, Le peuple de l’ombre, 1980, Folio 2015, 272 pages, €9,40

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Le retour de l’Étrange défaite…

Il y a 10 ans, en 2014, année où Poutine a envahi, occupé et annexé la Crimée sans que personne ne réagisse autrement que comme à Munich en 1938 – par des paroles vaines – j’analysais sur ce blog le Bloch de L’Étrange défaite. Nous y revenons aujourd’hui parce que l’actualité remet le livre au goût du jour et parce que le jeune Emmanuel Macron fustige la lâcheté des dirigeants européens, notamment allemands, face à l’impérialisme botté de Poutine.

Marc Bloch fut un citoyen français patriote et républicain, adepte des Lumières. Né juif alsacien intégré depuis le XVe siècle, il est devenu historien et fondateur avec Lucien Febvre des Annales d’histoire économique et sociale en 1929. Il a été mobilisé, s’est battu contre l’Occupant, a résisté et a été fusillé par la Gestapo en 1944, à 57 ans. L’Étrange défaite est son testament, son analyse à chaud de la lamentable défaite française de 1940, en quelque semaines seulement alors que l’on « croyait » l’Armée française la première d’Europe.

Ce qui s’est effondré, dit-il, c’est le moral. Le commandement a failli, mais surtout les élites avachies dans l’inculture et la bureaucratie, les petit-bourgeois des petites villes assoupies dans l’hédonisme de l’apéro et de la sieste, le pacifisme « internationaliste » qui refuse tout ennemi – alors que c’est l’ennemi qui se désigne à vous et pas vous qui le qualifiez. Poutine est comme Hitler : impérialiste et implacable. Certes, son armée « rouge » a prouvé qu’elle n’était pas à la hauteur de la Wehrmacht en 1940, mais sa volonté et son obstination sont là sur des années.

C’est un fait. Nous devons le prendre en compte et ne pas nous bercer d’illusions. D’autant que l’alliance OTAN est menacée par le foutraque en passe de revenir à la Maison blanche et que les États européens restent dispersés dans la défense commune.

Dès lors, deux attitudes en France : se coucher ou résister.

Les partis extrémistes des deux bords sont avides de se coucher.

A l’extrême-gauche par haine des États-Unis et de leur impérialisme culturel et économique – contre lequel l’extrême-gauche ne fait d’ailleurs quasiment rien, portant jean, bouffant des MacDo, succombant au Mitou et au Wok (marmite où faire rôtir les petits Blancs délicieusement machos et racistes), écoutant le rap de là-bas, ne rêvant au fond pour ses électeurs maghrébins que d’émigrer dans ce grand pays où tout est possible. Je me souviens des propos tenus derrière moi par deux Arabes de France partant à New York, dans le même avion que je prenais : « Aux États-Unis, je ne me sens pas Arabe, je suis un Blanc comme les autres ; pas un Latino, ni un Noir. »

A l’extrême-droite pour les affinités pétainistes que véhicule Poutine et sa restauration de la religion, des traditions, du nationalisme souverainiste, de son ordre moral. Le Rassemblement national a emprunté à une banque russe mafieuse proche de Poutine, Marine Le Pen a rencontré et s’est fait prendre (en photo) par le viril Vladimir, les militants rêvent de muscles à son image et de la même impassibilité dans la cruauté envers les bougnoules de France que Poutine a manifesté contre les Tchétchènes de Russie.

Les partis de gouvernement ne veulent pas rejouer la défaite de 40 après l’abandon de Munich.

Mais ils sont velléitaires, ayant peur du populo, peur de l’opposition, peur des élections. Il faudrait réarmer, mais avec quels moyens quand on a tout donné au social sans jamais que ce soit assez ? Il faudrait entrer en « économie de guerre », mais pour cela contraindre les grandes entreprises à transformer l’appareil de production, quitter le tout-marché pour une économie administrée, ce qui fait mauvais effet à trois mois des élections européennes et à trois ans d’une présidentielle. Car, si le terme est utilisé par le ministre de la Défense dès début 2023, il reste technocratique et a minima. Il faudrait lancer un « emprunt pour la Défense », mais ce serait inquiéter la population, déjà « fragilisée » par les revendications catégorielles (éleveurs, profs, policiers municipaux…). Ou flécher le Livret A, mais au détriment du sempiternel « social » où il n’y a jamais assez pour aider, assister, conforter… Donc, plutôt que de mobiliser, les partis de gouvernement minimisent et en font le moins possible.

Dans la troisième partie de L’Étrange défaite Marc Bloch effectue « l’examen de conscience d’un Français. » L’État et les partis sont à coté de la plaque. C’est déjà « l’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité », et surtout, « l’impuissance de notre gouvernement à définir honnêtement ses buts de guerre ». Aujourd’hui, en effet, quels sont nos buts de guerre ? Aider l’Ukraine à résister ? Mais pour combien de temps et à quel prix ? Et ensuite ? Ou si cela échoue ?

Immobilisme et mollesse du personnel dirigeant sont frappants aujourd’hui comme hier. Déjà les syndicats à l’esprit petit-bourgeois se montrent obsédés par leur intérêt immédiat, au détriment de l’intérêt du pays. Déjà les pacifistes croient naïvement que « la négociation » est la meilleure des armes plutôt que la guerre qui touchera le peuple et profitera aux puissants. Mais que vaut la diplomatie face à un menteur impérialiste ? Munich l’a montré : Hitler promet et s’assied sur ses promesses, il s’agit juste de gagner du temps. Poutine fera de même, car il raisonne de même et ce qui compte à ses yeux est de reconquérir les provinces irrédentistes peuplées de russophones, comme pour Hitler les provinces peuplées de germanophones – il l’a clairement déclaré. Comme il suffisait de lire Mein Kampf, il suffit de lire les discours de Poutine ou une analyse de sa doctrine.

Les bourgeois égoïstes se foutent du populo inculte qui ne lit plus, abêti par l’animation au collège public (au détriment de l’éducation), laissé pour compte par des parents démissionnaires (qui n’élèvent pas). Les médias, à la botte de quelques oligarques imbus d’idéologie conservatrice, ne font rien pour éclairer les enjeux (à l’exception des chaînes publiques comme la 5 ou Arte). Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le sentiment de sécurité rend impensable la guerre, oubliée en Europe depuis trente ans, d’ailleurs en Yougoslavie, pays ex-communiste.

Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter en 1940 de faire la guerre. Mais la guerre est survenue. C’est toute la mentalité administrative qui devait alors la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91). Hier comme aujourd’hui, les procédures, les normes, les règles, en bref la paperasserie tracassière sont au contraire de la clarté et de la rapidité qu’exige la guerre. Avec la prolifération des bureaux et des normes (pour justifier leur poste), nous en sommes loin ! A quand la suppression de pans entiers du contrôle administratif qui ne sert pas à grand-chose (toujours insuffisant et trop tard), mais qui lève constamment des obstacles à toute entreprise ?

Un espoir ? Marc Bloch écrit p.184 : « J’abhorre le nazisme. Mais, comme la Révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État, des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre ‘le surprenant et le nouveau’. Nous ne leur opposions guère que des messieurs chenus ou de jeunes vieillards. » Beaucoup de dirigeants jeunes surgissent en France (hélas, pas aux États-Unis ni en Allemagne !). Le président Macron est lui-même jeune. Est-ce pour cela que le sursaut est possible ?

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

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