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Elisabeth Jane Howard, Confusion

Voici le tome III de la saga des Cazalet, cette famille anglaise typique, saisie de 1937 dans le premier tome, à la fin de la guerre en 1945 dans le troisième. En gros un gros volume pour deux années. J’ai déjà chroniqué le tome I Etés anglais en 2022, et le tome II A rude épreuve en 2023 – voici le tome III. Il vaut mieux les lire dans l’ordre sous peine de perdre le fil, malgré un résumé d’introduction dès le second tome, et un arbre généalogique de la (pléthorique) famille en en-tête.

Nous sommes en 1942, au plus fort de la guerre. Hitler a envahi l’URSS et l’Afrique du nord, occupé toute la France. Stalingrad et Monty n’ont pas encore inversé la tendance et l’époque est au gris pessimiste. Le Royaume-Uni résiste, encore et toujours, et les familles font ce qu’elles peuvent. Ceux qui ont l’âge de servir se sont engagés, les autres attendent leur tour – ou le mariage pour les filles, ce qui est un autre moyen de servir l’Angleterre sans penser à leur plaisir.

Les deux patriarches sont hors-jeu, le Brig aveugle et la Duche épuisée. Leurs enfants abordent la cinquantaine et ont les tourments de leur âge : la lutte pour les affaires ou le démon de midi. Rupert, le dernier-né de 40 ans, est toujours porté disparu en France. La fin du tome apportera de ses nouvelles après cinq ans d’absence. Sa fille Clary l’espère toujours vivant et tient un journal des événements familiaux pour son retour, mais elle désespère et se demande si c’est encore la peine. Son fils Neville est harcelé à 14 ans dans sa pension et il faut qu’un ami de son père, Archie, prenne les choses en main pour le rassurer et négocier le changement d’école où – enfin, il semble trouver sa voie en s’essayant à un peu de tout. Rupert n’a jamais vu encore sa dernière fille, Juliet, née en 1940 alors qu’il était pris dans la tourmente de Dunkerque.

C’est à la fois la liberté et le drame de ces grandes famille encore victoriennes de laisser les enfants se dépatouiller tout seul dans le grand bain de l’existence. On leur donne une morale stricte, on fait dresser les garçons en pensions chères, mais on s’abstient de les aimer ouvertement et même de leur parler vraiment. C’est pire encore lorsque le père est absent parce qu’à la guerre : les oncles se défaussent de leurs devoirs et laissent à qui le veut bien le soin de recueillir les confidences et de changer l’orientation. Les filles sont à peine mieux loties, les mères, tantes et nounous sont là, et plus proches de leurs problèmes de cœur ou d’amour, mais le sexe est un mot tabou. L’apparence, donc l’hypocrisie, règne en maître.

Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, a suivi son école de théâtre et reste amourachée de son acteur de trente ans, elle qui en a dix de moins. Il finit par la convaincre de l’épouser, bien que les feux soient moins vifs. Il en profite pour lui enfourner derechef un petit Sebastian, à charge pour elle d’accoucher seule et de l’élever, lui étant sans cesse occupé dans la marine. Sa mère Zee adore son petit-fils, comme d’ailleurs tous les garçons, mais elle hait les femmes, à commencer par l’épouse de son fils chéri. Elle aurait désiré qu’il reste avec son grand ami Hugh, à la grecque, et qu’ils adoptent un petit ensemble – ou comment les mères abusives poussent leurs garçons à devenir pédés. Il y a de l’humour chez Miss Howard, sous un ton de ne pas y toucher, on ne le dira jamais assez.

Polly et Clary, nées la même année 1925 de Hugh le fils aîné et de Rupert le fils dernier des Cazalet, habitent ensemble à Londres pour suivre des cours de sténodactylo. Elles veulent ainsi trouver un emploi intéressant dans les Wren (femmes engagées dans l’armée) mais il y a pléthore et cela ne se fera pas. Chacune trouvera un emploi particulier, chez un écrivain, chez un médecin. Elles qui se disaient tout sont en rivalité pour les amours ; elles se parlent moins. Elles cherchent un modèle adulte que leurs tantes sont bien incapables de leur donner : Rachel la lesbienne s’épuise à « soigner » les vieux de la famille au détriment de son amour femelle, Zoë s’éprend de Jack, un photographe américain juif anéanti par la découverte du sort de ses coreligionnaires en Europe occupée, mais ne peut l’épouser car elle n’est ni veuve ni vraiment encore mariée, Rupert étant dans un néant administratif.

En bref, la vie continue, ambigüe et obstinée, chacun suivant sa voie sans vraiment savoir où il va. Mais tant que dure la guerre, chacun, la famille, la nation tout entière ont un semblant de but.

Elisabeth Jane Howard, Confusion – La saga des Cazalet III, 1993, Folio 2023, 608 pages, €10.20

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Alexandre Jardin, Fanfan

Alexandre, un gars de 20 ans étudiant à Science-Po, se dit descendant du fameux Robinson Crusoé. Ses parents, comme ceux de l’auteur dans la vraie vie, sont libertins et le garçon aperçoit à 13 ans un homme nu chevauchant sa mère dans le lit conjugal, tandis que son père a ses maîtresses. Il décide tout de go d’avoir une vie inverse, autrement dit d’être fidèle.

Ce grand écart entre libertinage et fidélité schématise ce que vit la société des années post-68… jusqu’à aujourd’hui. La « modernité » veut la liberté de l’individualisme, jusqu’à l’égoïsme sauvage, tandis que la « réaction » à ces changements veut en revenir au moralisme coincé du couple stable uni par Dieu pour l’éternité. Les parents sont ados et l’ado devient vieux con.

C’est sans compter sur la vie même. Elle va son petit train et offre ses surprises. Alexandre est très bien avec Laure, issue d’une famille à particule traditionnelle de province. Elle est plutôt bien roulée, gentille, plan-plan et sans aucune surprise. Le déroulé d’un week-end dans sa famille est réglé comme du papier à musique… sauf que Monsieur père est inféodé à la maison à Madame mère ; il lui cède tout pour avoir la paix, elle régente tout par frustration. Cette perspective d’une existence grise et soumise révulse le jeune Alexandre. « La passion expire quand l’espérance est morte » p.122. Il ne se voit pas dans le couple tradi.

En Normandie, dans un hôtel pas cher où il a emmené ses conquêtes d’un soir lorsqu’il était en vacances, avant de rencontrer Laure, et où il revient régulièrement pour raisonner et apprendre du vieux Ti (un nom de Résistance), Alexandre découvre un week-end Fanfan. C’est une fille du même âge que lui mais tout son inverse. Elle explose de vie, agit en originale, suit sa volonté. Elle veut être réalisatrice de cinéma et a déjà tourné deux longs métrages… en super-8, faute de moyens. Elle est allée jusqu’en Irak pour filmer la vraie guerre et les relations des vrais combattants – ce qui est un peu osé de la part de l’auteur mais fait partie de sa fantaisie.

Fanfan appartient à cette famille de Ker Emma, fondée par un ancêtre au XIXe, et qui a essaimé aux quatre coins du monde mais se retrouve soudée une fois l’an en Normandie. Cette solidité de racines et de clan fonde probablement l’originalité de Fanfan, tout comme les petits enfants n’explorent le monde et les autres que s’ils ont des parents attentifs et protecteurs. On n’a de curiosité pour l’ailleurs et le différent que si l’on se sent assuré de soi. La crainte phobique de l’immigration n’a pas d’autre racine – même si je suis bien d’accord qu’une arrivée trop massive d’un coup pose des problèmes d’assimilation et d’habitudes. Il semble que 10 % d’allogènes soit la dose acceptée par une population. Mais tel n’est pas le propos du roman, bien plus badin.

Il s’agit de la passion contre le couple, du romantisme du « grand » amour contre l’usure des jours. Flaubert s’était déjà moqué de cet Hâmour exalté à la Victor Hugo, mais les midinettes ne cessent de rêver au prince charmant jusque dans les séries télé yankees et sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Il s’agit toujours de séduire pour accrocher le plus viril, le plus mauvais garçon, le plus impitoyable. Pas de vivre à deux mais de vivre l’orgasme. Il va de soi qu’une fois la fièvre pubertaire retombée, le sexe ne sert pas de lien et que l’accouplement n’est pas le couple. D’où les séparations, les divorces, les crimes de maricide ou de féminicide.

Ce pourquoi le jeune Alexandre Crusoé/Jardin décide de ne jamais assouvir son désir pour celle qu’il va aimer. S’il baise pour un soir ou quelques mois celles qu’il n’aime pas vraiment, il veut rester fidèle et « se marier » (ce grand fantasme d’accrocher l’autre) avec celle qu’il aimera. Ce n’est pas simple, mais Alexandre ne cède pas à ses pulsions comme le tout venant ensauvagé ; il se domine, se maîtrise, joue du désir pour l’affiner. Fanfan le perçoit, le sait, elle flambe. Rien de tel qu’un désir retenu pour que son assouvissement soit convoité. S’il se maintient malgré tout, alors il s’agit de l’être de votre vie.

Le jeune homme préfère les préliminaires à la copulation et il va jouer comme au cinéma divers rôles pour maintenir et contenir son désir. Laure finira par s’effacer, dont les parents ont d’ailleurs fini par divorcer malgré leur milieu et leurs traditions. Fanfan posera un ultimatum après leur première baise – torride – de nuit sur une plage de sable normand, après une danse érotique où Fanfan a décidé de se donner à tous les garçons qui la désirent si Alexandre ne la prend pas. Il la prend, elle revient dans cinq jours, il la bague ou il ne la revoit jamais. Ils se marient, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Alexandre est devenu adulte et a retrouvé la raison, remis la société à l’endroit. Son mentor Ti lui a expliqué que « l’amour véritable, [est] celui qui donne, pas celui des puceaux » p.240. Comme toutes les histoires, les histoires d’amour adultes sont faites pour se développer, avec leurs lots de surprises et d’habitudes. En rester aux préludes est un évitement ; grandir exige de passer aux actes durables.

Jardin a des facilités d’écriture, il a commencé tôt et ce troisième roman a donné un film, scénarisé par lui et réalisé par lui avec Vincent Perez et Sophie Marceau en 1993 ; une bluette. Le livre est plus intéressant mais, si cette fantaisie se lit avec légèreté, elle pousse à réfléchir sur l’adolescentisme, ce mal du siècle qui conduit les adultes à diverses perversions, dont l’illusion, le déni et l’irresponsabilité ne sont pas les moindres.

Alexandre Jardin, Fanfan, 1990, Folio 1992, 249 pages, €9,20

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Fire Fire – Vengeance par le feu de David Barrett

Jeremy Coleman (Josh Duhamel) est un jeune pompier orphelin, élevé en institution, qui a trouvé une famille dans la fraternité du feu. Un soir qu’il sort de la voiture avec ses copains pour aller acheter des chips dans une supérette de station-service, il assiste en direct au meurtre froid et sans état d’âme d’un gros Noir qui tient la caisse et de son fils, mince adolescent qui rêvait d’être basketteur. Il les connaît, cela lui fait mal, il est plaqué à terre et le chef de gang David Hagan (Vincent D’Onofrio), laisse son adjoint décider du sort du témoin. Il va évidemment l’éliminer.

D’où course-poursuite, Jeremy blessé au bras mais qui parvient à fuir, l’autre croyant l’avoir descendu. Ses copains qui sont allés faire le plein le récupèrent, l’emmènent aux urgences et appellent la police. Le lieutenant Mike Cella (Bruce Willis) lui fait reconnaître Hagan, déjà fiché pour de nombreux meurtres, dont celui de deux de ses coéquipiers, mais que son avocat retord (Richard Schiff) finit toujours par faire libérer.

David Hagan est un fan d’Adolf Hitler. Il est suprémaciste blanc et n’a aucun scrupule à buter des Noirs, à empiéter sur le territoire de leurs gangs, et à s’imposer dans la guerre de tous contre tous qu’exige son idéologie pronazie. Il voulait le bail de la supérette, idéalement placée pour tous les trafics illicites, car au carrefour de l’autoroute et d’autres routes. Il a tatoué sur sa gorge une croix gammée rouge sang et, sur sa poitrine, un aigle étendant ses ailes. Il se croit invincible parce qu’invaincu, la « justice » démocratique étant incapable de l’enfermer pour de bon ou de lui régler son compte. Car si la peine de mort existe dans certains Etats américains, ce n’est plus le cas en Californie et les prisons sont des passoires pour qui a le pouvoir et l’argent.

Jeremy reconnaît sans peine Hagan lors d’un tapissage dans les locaux de la police, mais celui-ci joue la provocation en montrant combien il s’est renseigné sur lui, citant son nom, son adresse et son numéro de sécurité sociale. Il a ainsi « dissuadé » de nombreux témoins d’apporter leur déclaration au tribunal par des menaces directes sur leur vie et celle de leurs proches. Mais Jeremy n’a pas de famille, ni même de petite amie attitrée. Il est déterminé à témoigner pour que passe la justice.

Il est alors soumis au programme fédéral de protection des témoins, dont s’occupent les marshals à compétences fédérales. Il est pourvu d’un nouveau nom, d’une nouvelle adresse sécurisée. Sauf que la corruption par la menace de mort, propres à tous les fascistes, est bien plus efficace que celle par l’argent. Un officier fédéral du programme de protection des témoins est enlevé, torturé, menacé assez fort sur sa famille pour révéler ce qu’il faut. Jeremy, qui est tombé amoureux de la marshal métisse Talia (Rosario Dawson) – pied de nez au suprémacisme blanc – est retrouvé, visé, traqué.

Sa partenaire est blessée, il la sauve et descend l’un des tireurs, mais il doit à nouveau fuir. Les fédéraux jurent que « cette fois » ses références seront effacées des fichiers courants, soumises à autorisation très restreinte, mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Incurie génétique de toute bureaucratie, on se fie aux « procédures », concoctées par des bureaucrates loin du terrain, en général inefficaces.

Comme Hagan s’est procuré le nouveau numéro de téléphone privé de Jeremy et qu’il le menace de s’en prendre à lui, à sa copine et à ses amis pompiers s’il témoigne, ce dernier décide de quitter le programme fédéral et de se débrouiller tout seul. Cette façon de raisonner est très américaine : l’Etat impuissant oblige chacun à retrouver son âme de pionnier et à faire justice lui-même.

C’est en effet lui ou moi. Tant que Hagan reste en vie, il mettra des contrats sur Jeremy et sur Talia. Même s’il est emprisonné, il ne sera pas hors d’état de nuire. Il faut donc carrément le descendre, ce que « la justice » n’autorise pas dans les Etats démocratiques. Même le flic Cella ne le pourrait pas, sauf en état de légitime défense – mais avec témoins et film en preuve directe, et encore ! La critique implicite des avocats est patente : ils pourrissent la justice par leurs excès de pinaillages procéduriers. Ils sont d’ailleurs aussi menacés que les victimes s’ils ne font pas ce que les tueurs veulent.

Le réalisateur Barrett, adepte des sports extrêmes, est un homme décidé et il veut que ses héros le soient. Jeremy, jeune amoureux, va se surpasser. Lui qui n’a jamais tué personne mais plutôt sauvé des vies du feu, va tirer au pistolet comme le lui a appris Talia ; il va obtenir des malfrats comme de l’avocat de savoir où se niche l’épais Hagan. Il va bouter le feu à son repaire, préparant soigneusement sa sortie.

Bien-sûr, rien ne se passe comme prévu. La marshal Talia va compromettre « par amour » la couverture de Jeremy, se faire suivre et capturer par un tueur – nous sommes ainsi dans les clichés Hollywood sur les « faibles » femmes soumises à leurs émotions. Elle sera ligotée dans la salle où part le feu. Mike Cella, le flic désabusé, laisse faire « jusqu’à 18 h seulement » – il lancera un avis de recherche contre Jeremy ensuite. Et puis… chacun est professionnel – autre trait américain – et fait ce qu’il sait faire de mieux. Je ne vous le décris pas, c’est assez prenant. Le Bien triomphera, sinon nous ne serions pas à Hollywood.

Voilà, à défaut d’un grand film, un bon film d’action, malgré l’absence de toute trace d’humour ou même d’ironie. On ne s’ennuie pas, on halète, on frissonne (to thrill). La leçon est un peu cousue de gros fil métis, mais nous sommes cinq ans avant l’ère Trump et l’état d’esprit est en train de virer à droite toute aux Etats-Unis. L’histoire ainsi contée tente de faire la part des choses, le oui-mais de la « justice » ou de ‘l’œil pour œil dent pour dent’ de la fameuse Bible, canal Ancien testament.

DVD Fire Fire – Vengeance par le feu parfois titré Témoin gênant (Fire with Fire), David Barrett, 2012, avec Josh Duhamel, Bruce Willis, Rosario Dawson, Vincent D’Onofrio, 50 Cent, ‎ France Télévisions Distribution 2017, 1h33, €13.00 Blu-ray €12.16

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Colette, Le blé en herbe

Elle a 15 ans « et demi » et lui 16 ans « et demi » comme disent tous les adolescents qui veulent être grands avant l’âge. C’est qu’ils sont à cette période de la vie qui bascule d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, ou presque. Un passage que Colette a observé chez ses beaux-fils à la plage et qu’elle romance avec Phil et Vinca – le nom latin de la pervenche. Car la jeune fille, qui est un peu elle-même, a les yeux très bleus, en harmonie avec le ciel d’été de Bretagne nord. L’harmonie avec la nature est très importante pour Colette, comme d’ailleurs pour les adolescents. Ils veulent se sentir inclus, acceptés, à l’unisson.

Vinca et Phil sont voisins d’été sur une plage entre Cancale et Saint-Malo. Les parents se connaissent, s’invitent, leurs villas louées tous les étés se touchent. Les deux enfants se sont connus tout petits et sont comme frère et sœur – jusqu’à cette année des 16 ans de Phil. Il change, devient petit mâle, aussi bien physiquement que mentalement. C’était dans l’air du temps, l’entre deux-guerres ; ce serait un peu différent aujourd’hui, mais pas tant que cela. Vinca est tourmentée d’amour pour Phil, mais comme un prolongement naturel d’enfance ; Phil opère une rupture, prend conscience de son charme et de sa beauté, devient dominateur et comme propriétaire. « Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu’elle tait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidir contre le précoce, l’impérieux instinct de tout donner, contre la crainte que Philippe, de jour en jour changé, d’heure en heure plus fort, ne rompe la frêle amarre qui le ramène, tous les ans, de juillet en octobre »

Les ados vivent à demi nus, en vacances de tout, de l’école comme de la ville et des convenances. Ne reste qu’un minimum. « Tu t’habilles ? et moi ? je ne peux pas déjeuner en chemise ouverte, alors ? – Mais si, Phil ! Tout ce que tu veux ! D’ailleurs tu es beaucoup mieux, décolleté ! » p.1189 Pléiade. Sensualité des corps et des regards. « Vinca cessa de coudre pour admirer son compagnon harmonieux que l’adolescence ne déformait pas. Brun, blanc, de moyenne taille, il croissait lentement et ressemblait, depuis l’âge de quatorze ans, à un petit homme bien fait, un peu plus grand chaque année » p.1193. Phil remonte de la plage, « il se laissa glisser, épousa délicieusement, de son torse nu, l’ornière de sable frais » p.1196. Et une voix jeune et autoritaire l’éveille : « Hep ! Petit ! ». Une dame en blanc enfonce ses hauts talons dans le sable et veut savoir si son auto peut passer dans le chemin. Phil « ne rougit que quand il fut debout, en sentant sur son torse nu le vent rafraîchi et le regard de la dame en blanc, qui sourit et changea de ton. Pardon, Monsieur… » p.1197.

C’est le début d’une aventure ; la femme couguar qui désire l’éphèbe demi nu et le garçon qui est tenté par la femme mûre. Bertrand, le beau-fils de Colette, la première fois à Rozven en Bretagne en 1920, avait 16 ans et demi – et elle 47 ans. Trois femmes alentour convoitaient le jeune homme, dont elle-même. Dans l’édition de la Pléiade, Bertrand de Jouvenel témoigne, sans en dire trop. « Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. Il faut qu’il ait été bien vif pour avoir laissé un souvenir » p.LVII Pléiade.

Il paraît 12 ans quand il rit, mais jeune homme lorsqu’il est debout torse nu, dit la dame nommée Camille Dalleray, un prénom androgyne comme ses 30 ans avec peu de seins. Elle va l’inviter à boire une orangeade, puis à discuter, puis dans son lit. C’est dit pudiquement et décrit sans détails mais comme une évidence. L’initiation s’effectue sans heurts. L’univers de la dame en blanc est celui de la ville, de la villa obscure contre la chaleur, du lieu clos où se consomme l’amour : un enfermement. L’univers de l’amie d’enfance est tout le contraire : la plage, la mer, le grand large et le ciel, tout l’avenir du monde ouvert dans la nature.

Car le drame est celui de Vinca ; elle observe, elle sait, elle souffre. Et puis elle pardonne car la dame n’est qu’une passade d’été et Phil lui revient car elle se donne à lui volontairement comme une femme. Pour la première fois, pour l’arrimer en elle. « Il entendit la courte plainte révoltée, perçut la ruade involontaire, mais le corps qu’il offensait ne se déroba pas, et refusa toute clémence » p.1267. C’est délicatement dit.

Mais la femme de 30 ans a soumis et affaibli le jeune garçon de 16 ans vigoureux et possessif : il s’évanouit de faiblesse, il est soigné par Vinca. Elle s’affirme à son image, surtout après s’être donnée. Vinca chante au réveil, le dernier jour des vacances, alors que Phil s’enferme dans ses scrupules et sa culpabilité d’avoir plus ou moins trahi son amie et son enfance. Même si « leurs quinze années de jumeaux amoureux et purs » p.1268 ne s’oublient pas d’un coup de queue. « Puisqu’une femme que je ne connais pas m’a donné cette joie si grave, dont je palpite encore, loin d’elle, comme le cœur de l’anguille arraché vivant à l’anguille, que ne fera pas, pour nous, notre amour ? » p.1268. Mais le sexe n’a jamais établi la communication pleine et entière entre l’homme et la femme. Il manque tout le reste : les habitudes des corps, les affects des cœurs, les inclinations des esprits. C’est tout cela qui doit se développer avec le temps dans le couple ; c’est tout cela que Phil a perdu, désorienté par son passage hors de l’enfance.

Le roman a été publié en feuilleton dans Le Matin entre juillet 1922 et mars 1923 et a fait scandale dès le XIVe chapitre ; au XVe, la publication a été arrêtée. Ce pourquoi le chapitre XVI final bouscule le dénouement. Rappelons que le film d’Autant-Lara en 1954, qui a été tourné à partir du roman, a lui aussi fait l’objet de scandale et a été censuré. La société adulte, bourgeoise, catholique et inhibée n’a jamais accepté que l’enfance ne soit plus le paradis de la pureté et que l’adolescence commence. C’est pourtant la nature.

Colette, Le blé en herbe, 1923, J’ai lu 2000, 125 pages, €3,00, e-book Kindle €6,99

DVD Le blé en herbe, Claude Autant-Lara, 1954, avec Edwige Feuillère, Nicole Berger, Pierre-Michel Beck, Gaumont 2010, 1h44, €12,99 Blu-ray €14,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h

Éloïse de Kérambrun est bourgeoise au foyer, épouse d’un polytechnicien de petite noblesse bretonne très catholique, directeur d’usine et souvent absent, et mère de deux ados, Margaux de 16 ans et Théodore de 14 ans. La famille très BCBG habite Versailles et part en vacances au manoir ancestral en Bretagne, le Kerbroc’h, où les grands-parents paternels tiennent à maintenir la tradition et la bienséance.

Le sel du roman est de faire craquer ces gaines, devenues insupportables aujourd’hui. La femme à la maison, réduite au rôle de servante de Monsieur et des ados, sans opinion autre que celle de son mari sur la tenue de la maison, l’éducation des enfants, la politique – c’est bien fini. Lui déclare « aimer » sa femme comme il se doit mais va batifoler ailleurs, avec Jupencuir sa secrétaire vêtue ras la moule, alors qu’elle-même n’aurait pas le droit de prendre un amant. C’est la révolte.

Madame veut son indépendance, découvrir un métier, passer le concours de professeur des écoles – autrement dit institutrice ; elle enchaîne les stages en CE1 à Versailles (gamins bien élevés, adorables) puis en Section d’enseignement général et professionnel adapté ou Segpa (ados perturbés et sexuellement avides, retardés mentaux et sociaux, en rébellion). Devant cette sortie du moule catho tradi, la fille aînée avoue vouloir baiser avec son copain Martin, son amoureux depuis la cinquième – et le fils de 14 ans coucher avec son ami Corentin, tout en refusant le dessein paternel de lui faire intégrer Polytechnique au profit d’un CAP de pâtissier !

Le mari prénommé Foucault, comme son père le grand-père, ne voit pas d’un bon œil cette révolution contre son autorité tenue de Dieu et de la coutume, sinon de la loi lors du contrat de mariage. Si les coutumes et la loi changent, pourquoi lui changerait-il ? Comme tous les mis en cause, il « réagit » – en réactionnaire : par la crispation sur ses « Zacquis » et par la violence. C’en est trop, le divorce est inéluctable même si lui comme elle ont chacun encore des sentiments l’un envers l’autre.

Quant aux enfants, c’est la baffe : le sexe, le sexe, le sexe ! Passe encore pour Margaux, elle a l’âge d’être active, même si le hors mariage n’est pas admis par l’Église ni par la précaution bourgeoise. Mais pour Théo, un fils pédé est une tache indélébile sur la lignée, la réputation et l’avenir. Tout fout le camp et un abbé est requis pour redresser l’homo illico. Sauf que la loi française interdit l’homothérapie, que le bon sens trouve aberrant de confier la tâche de redressement à un célibataire frustré trop souvent tenté par les enfants de chœur, et que la mère s’insurge carrément contre. Elle a milité contre le mariage gay avec ses relations versaillaises de la « bonne » société mais son fils la met devant la nature. Elle est d’ailleurs aidée par sa belle-mère qui trouve cette contrainte inepte. Le gay contrarié risque d’être aussi névrosé que le gaucher contrarié.

Chacun doit s’épanouir comme il est, non tel que le pater familias le veut. Ce choc des époques, ces dernières cinquante années, se révèle tout cru en ce roman jubilatoire autant que jaculatoire. Car chacun baise à couilles rabattues, Foucault en Jupencuir, Éloïse avec Sandro le prof de gym puis Richard le directeur puis Stéphane le réalisateur de films, Margaux avec Martin avant un autre, Théo avec Corentin dans le même lit. Cet élan vital et vigoureux ressoude la famille – sans le père. Pour le moment, car il arrivera peut-être à résipiscence avec le temps, lorsqu’il aura « rebondi » et se sera trouvé un nouvel équilibre – plus réaliste et mieux en phase avec l’époque.

La grand-mère Lucille divorce aussi de son mari prof de prépa qui collectionne les maîtresses et tient des fiches soigneuses sur les mensurations et performances de chacune d’elles, cachées dans la cave condamnée pour « risque d’éboulement » sous le manoir. Elle retrouve son amoureux d’adolescence Rémy et sa vocation de comédienne. Mère, grand-mère et petits-enfants forment alors une sorte de gynécée contre le pouvoir du mâle (Théo étant du côté féminin), un phalanstère égalitaire face au pouvoir hiérarchique patriarcal. L’argent n’est pas un problème car chacun va travailler : Éloïse comme instit, Margaux comme garde d’enfants, Théo comme blogueur vendant ses pâtisseries et donnant des formations payantes, Lucille avec la location de gîtes et comme metteuse en scène. Elles ont le projet de monter un spectacle au manoir racheté par la grand-mère, afin de pouvoir l’entretenir et le sauvegarder pour la lignée.

Un roman contemporain dans le vent, adoubant un « matriarcat » qui n’a jamais été qu’un mythe mais que la vertu démocratique égalisatrice peut permettre en temps de paix, avec pour objectif que chacun puisse être enfin lui-même, hors du moule religieux et social.

Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h, 2023, Éditions Baudelaire, 243 pages €19,00 e-book Kindle €12,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Grandes sont les bonnes femmes, dit Montaigne

Le chapitre XXXV du Livre II des Essais traite « de trois bonnes femmes ». Il faut prendre cette expression non au sens un brin péjoratif de notre temps (le pendant dégradé de brave homme), mais au sens premier de femmes bonnes. Il s’agit en effet d’épouses qui ont aimé leur mari au point de désirer périr avec eux.

Le philosophe de la vie bonne qu’est Montaigne se nourrit de ses expériences mais aussi de ses lectures, surtout lorsqu’il avance en âge et qu’il agit moins. Plutôt citer les livres, dit-il qu’inventer des anecdotes. « Voilà mes trois contes très véritables, que je trouve aussi plaisants et tragiques que ceux que nous forgeons à notre poste pour donner plaisir au commun ; et m’étonne que ceux qui s’adonnent à cela ne s’avisent de choisir plutôt dix mille très belles histoires qui se rencontrent dans les livres, où ils auraient moins de peine et apporteraient plus de plaisir et profit. »

Le propos concerne les femmes, « et notamment aux devoirs de mariage ». Ce lien matrimonial est sacré par l’Église, il fait jurer devant Dieu fidélité pour le meilleur et pour le pire. Or des femmes bonnes, constate notre Périgourdin, « il n’en est pas à douzaine ». L’époque, la sienne, est dure aux maris car ils périssent trop souvent en guerre civile et autres brigandages à prétexte religieux. Les épouses jouent les éplorées d’autant plus qu’elles ont moins aimé leur moitié. « Elles prouvent par là qu’elles ne les aiment que morts », raille Montaigne. Et d’enquêter auprès des femmes de chambre ou d’un secrétaire pour savoir le vrai : « Comment étaient-ils ? Comment ont-ils vécu ensemble ? » Car Montaigne aime avant tout la vérité ; être lucide sur les gens et leurs sentiments, par-delà les apparences, est une vertu.

Trois exemples pris dans la littérature antique : l’épouse d’un voisin de Pline le Jeune, Arria femme de consul fait prisonnier par l’empereur Claude, et Pompéia Paulina la dernière femme de Sénèque prié de se suicider par le vil empereur Néron. Toutes trois ont suivi leur époux cher et tendre dans la mort. Elles ont fait preuve de vertu, analyse Montaigne, car les maris n’étaient pas toujours enclins à quitter la vie malgré leurs tourments et ce que leur honneur commandait.

Mais – et ce mais est constant chez Montaigne, partisan de considérer toujours les deux aspects des choses – mais donc, garder la vie par amour de l’autre est aussi une vertu. Il cite Sénèque, qui a su si bien mourir, dans une lettre à Lucilius où il prône de « rappeler la vie, voire avec tourment » lorsque l’affection d’un proche en pâtirait : « Celui qui n’estime pas tant sa femme ou un sien ami que d’en allonger sa vie, et qui s’opiniâtre à mourir, il est trop délicat et trop mou ; il faut que l’âme se commande cela, quand l’utilité des nôtres le requiert ; il faut parfois nous prêter à nos amis et, quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre notre dessein pour eux. C’est témoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la considération d’autrui, comme plusieurs excellents personnages ont fait ».

Les bonnes femmes appellent les bons hommes, et réciproquement. C’est joliment et tendrement exposé dans ce texte d’un Montaigne intime.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Colette, Chéri

Léa, une femme de 49 ans, a connu Fred depuis tout petit ; elle a fait son initiation vers ses 16 ans et l’a surnommé Chéri. Elle est l’amante-maman, la mère biologique étant une vieille peau dévoyée de demi-mondaine. Mais il faut bien que la société retrouve ses droits : Chéri doit se marier. La jeune Edmée, de son âge, est intelligente et discrète, mais… elle ne sera jamais l’équivalente de l’Initiatrice. Drame théâtral.

De cette pochade mondaine, tout à fait dans l’air du temps d’après-guerre porté à la bagatelle après massacre, Colette fait une histoire émouvante et grave : la sienne. Elle aussi a vieilli, mariée plusieurs fois et toujours à un moment déçue. Elle aussi a connu des émois pour de jeunes adolescents, celui ébauché en Marcel dans Claudine à Paris, l’Apache de L’ingénue libertine, les chasseurs d’hôtel de La retraite sentimentale. Elle aussi a « initié » son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari Henry, lorsqu’il avait « un peu plus de 16 ans » – et l’a gardé auprès d’elle jusqu’à ses 25 ans et son mariage.

Rien de très neuf : Rousseau a eu sa Madame de Warens qu’il appelait « maman »… ; Stendhal a fait de Julien le très jeune amant de Madame de Rénal et de Fabrice l’amant-jouet de la Sanseverina ; même Flaubert dans Madame Bovary fait de l’apprenti du pharmacien un amoureux de 15 ans ; Radiguet fera du Diable au corps l’incarnation de ce regain de vitalité sexuelle de la guerre. Plus récemment, Gabrielle Russier succombera à l’un de ses lycéens – tout comme notre actuelle Première Dame – et les téléfilms américains sont remplis de très jeunes athlètes attirés par des rombières. Mais c’est bien la guerre de 14 qui est la rupture. Le vieux monde bourgeois, prude et vaniteux, est mort dans les tranchées. Il faut désormais vivre et s’éclater soi plutôt que d’éclater sous les obus de l’industrie. Chéri est un hymne à la chair, qui est esprit, à l’animal qui fait le fond humain. L’amour est l’incandescence du désir, de l’affection et de l’image mentale, ces trois étages qui, lorsqu’ils sont unis vers un même but égalent les êtres humains aux dieux.

Fred Peloux dit Chéri, à 18 ans, fait de la boxe avec Patron dans la propriété à Honfleur de Léa. « Léa souriait et goûtait le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobile et d’assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu’elle comparait en silence : « Est-il beau, ce Patron ! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m’y connais. Les reins aussi sont… non, seront merveilleux… Où diable la mère Peloux a-t-elle péché… Et l’attache du cou ! une vraie statue. Ce qu’il est mauvais ! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre… » Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d’une tranquille vertu. « Je le changerais bien pour un autre », se disait-elle devant Chéri nu l’après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d’hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d’eau tiède. « Oui, tout beau qu’il est, je le changerais bien s’il n’y avait pas une question de conscience » p.741 Pléiade.

Car Colette approfondit. Chéri n’est pas un gigolo, il a de l’argent et sait compter ; Chéri n’est pas un minet, il est viril et délicatement musclé. L’auteur double la différence d’âge entre les amants, bannit tout idéalisme pour la réalité de la chair et l’attrait réciproque de la beauté, fait durer la relation sept ans. La Bible est pleine de ce chiffre sept, de Dieu qui acheva le monde en sept jours (Genèse 2.2) à l’esclave hébreux qui sort libre au bout de sept ans (Exode 21.2) et du roi Salomon qui construira une maison pour l’Éternel lui aussi en sept ans. C’est le temps de l’apprentissage, de l’initiation, de la maturité. Le vieillissement de la femme et le mûrissement du jeune homme aboutiront à la crise de l’amour. Il demeurera, mais ne sera plus charnel. Que sera-t-il ? Colette, après l’avoir bercé de sensualité et de délicats sentiments, laisse le lecteur dans une délicieuse incertitude.

Colette, Chéri, 1920, Livre de poche 2004, 185 pages, €7,20, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Colette, Mitsou

Paru en feuilleton dans l’hebdomadaire de frivolités La Vie parisienne durant la Grande guerre, Colette en a fait un conte pour sa publication en volume. Il s’agit de l’histoire d’une fille de music-hall, surnommée Mitsou, qui rencontre fortuitement dans sa loge deux jeunes lieutenants en permission cachés là par une copine, et qui va, de fil en aiguille et de lettres en rencontres, développer un sentiment amoureux pour le Lieutenant Bleu, couleur de son uniforme. Lui est bourgeois lettré et aisé, elle peuple inculte et pauvre, mais elle va tenter de coller peu à peu à l’image que son amant se fait d’elle.

Dans la première partie légère, Petite-Chose, la copine des Folies-Olympiques (quel titre sexuellement aguichant !), revendique haut et fort ses droits au sexe contre la morale pudibonde ; la guerre, justement, fait craquer les gaines et les beaux jeunes hommes qui ont frôlé la mort et vont y retourner sont trop tentants pour les laisser échapper. Mitsou n’est pas de ce genre, entretenue par un Homme Bien de la cinquantaine pris par les « affaires » et qui se délasse en dînant et discutant en sa compagnie. Son surnom Mitsou, d’ailleurs, est formé ironiquement par les initiales des sociétés du Monsieur : Minoteries Italo-Tarbaises et Scieries Orléanaises Unifiées. Le jeune lieutenant de 24 ans la baise, évidemment, mais est-il amoureux ?

La seconde partie est faite de lettres échangées entre la fille et le lieutenant avec leur gradation : rapprochement, estime, amour. Comment l’esprit vient aux filles est un conte grivois de La Fontaine et dit combien la « perte » de la virginité est un dessillement pour la jeune fille : elle voit enfin le monde tel qu’il est et comprend les autres tels qu’ils sont. La physique de l’amour monte à la tête et fait s’épanouir l’esprit, c’est-à-dire la sensibilité aux autres et l’intelligence des situations. Mitsou, petite ouvrière en mode qui a eu peur de la déchéance due à la guerre, est montée sur les planches parce qu’elle n’est pas trop mal faite. Elle danse « les Fleurs prisonnières », « le Décolleté du ventre » ou « le Lierre du champ de bataille » en montrant ce qu’il faut. L’amour avec un jeune bourgeois devenu guerrier au sortir du lycée va la faire sortir, au moins mentalement, de sa condition. Elle se révèle par ses lettres ingénues et bourrées autant de fautes d’orthographe et son mauvais goût que de petits faits naïfs de sa vie quotidienne.

Mais va-t-elle revoir son lieutenant ? La guerre n’est pas finie en 1917 et nul ne sait quand elle finira. Le lieutenant ne reviendra peut-être pas et tout le tragique du conte est dans cette question : sera-ce parce qu’il a été tué ou parce qu’il ne veut plus d’elle ?

Colette, Mitsou ou Comment l’esprit vient aux filles, 1917-1919, Livre de poche 1987, 190 pages, €5,70, e-book Kindle e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Tombeau de la jeunesse de Nietzsche

Zarathoustra, dans un chapitre dépressif, se lamente sur le tombeau de sa jeunesse. Mais c’est pour mieux rebondir avec son arme secrète, la colonne vertébrale de son être, son élan intime : sa volonté.

La nostalgie est naturelle, chacun regarde en arrière et regrette son enfance et son adolescence. « Ô vous, images et visions de ma jeunesse ! Ô regards d’amour, instants divins ! comme vous vous êtes tôt évanouis ! Je songe à vous aujourd’hui comme à des morts bien-aimés. » Ces souvenirs sont un trésor « qui soulage le cœur de celui qui navigue seul. » Celui qui fait son chemin hors des hordes, qui suit sa voie en devenant lui-même.

Mais c’est la faute à la société, à la morale, à la religion : « C’est pour me tuer qu’on vous a étranglés, oiseaux chanteurs de mes espoirs ! » La licence poétique permet de dire ce qui n’est pas dit, ce qui n’est pas dicible peut-être : « C’était vous, dont la peau est pareille à un duvet, et plus encore un sourire qui meurt d’un regard ! » Faut-il prendre cette exclamation au sens littéral d’un amour de jeunesse inhibé ou interdit ? Ou au sens figuré des désirs sans objet, parés des oripeaux d’une jeunesse mythique ? Le premier sens n’est pas barré, si l’on lit la phrase qui suit : « que sont tous les meurtres d’hommes auprès de ce que vous m’avez fait ? » Mais le second non plus, si l’on lit la phrase qui suit encore : « N’avez-vous pas tué les visions de ma jeunesse et mes plus chers miracles ! Vous m’avez pris mes compagnons de jeu, les esprits bienheureux ! » Êtres physiques ou idéaux ?

Chez Nietzsche, l’idéal ne saurait être qu’ancré dans le naturel, le matériel. Les « esprits bienheureux » sont les êtres nature, bien dans leur corps et dans leur cœur, ce qui leur donne un esprit sain – ceux qui ont l’instinct de vie et vivent leurs désirs naturellement selon leur volonté vitale. Or toute la société, la morale et la religion sont contre. Ce sont « les ennemis » de Nietzsche, qui ont « abrégé ce qu’il y avait d’éternel en moi » – autrement dit la volonté vers la puissance, l’instinct de vie. « Alors vous m’avez assailli de fantômes impurs » – des fantasmes de pruderie et d’inhibition. « Vous m’avez volé mes nuits », « vous avez transformé tout ce qui m’entourait en ulcères ». Comment ne pas interpréter le désir charnel frustré, la sensualité interdite ? Son mémoire de fin d’étude au collège de Pforta portait à 18 ans sur Théognis de Mégare, poète aristocrate grec du Ve siècle avant, auteur de vers érotiques.

Cette plainte va évidemment plus loin et porte plus largement. C’est toute la conception du monde de Nietzsche qui été ainsi « enfiellée » par le poison du christianisme bourgeois puritain (luthérien de Saxe, son milieu familial). « Et lorsque je fis le plus difficile, lorsque je célébrais les victoires que j’avais remportées sur moi-même : vous avez poussé ceux qui m’aimaient à s’écrier que c’était alors que je leur faisais le plus mal. » Sa philosophie même a été corrompue, achetée, soudoyée par « la graisse » de sa famille de pasteur nanti : « Et lorsque je sacrifiais ce que j’avais de plus précieux, votre ‘dévotion’ s’empressait d’y joindre les plus grasses offrandes. »

« Comment ai-je supporté cela ? » C’est simple, grâce à mon être même : « Oui ! Il y a en moi quelque chose d’invulnérable, quelque chose qu’on ne peut ensevelir et qui fait sauter les rochers : cela s’appelle ma volonté ». Encore une fois, il s’agit de la « volonté de puissance », le désir instinctif de vie, d’assurer son être. « Tu subsistes toujours, égale à toi-même, toi, ma volonté patiente ! tu t’es toujours frayé une issue hors de tous les tombeaux. »

« Et ce n’est que là où il y a des tombeaux, qu’il y a des résurrections ! » Autrement dit les désirs de jeunesse ne sont qu’enfouis car ils sont les désirs incessants de l’élan vital même – ils peuvent renaître. Malgré la société, la morale et la religion – grâce à la volonté de vie.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, L’Entrave

Colette a 40 ans et écrit au jour le jour pour le journal Le Matin de son nouveau mari Henry de Jouvenel ses aventures amoureuses. Elle a quitté le précédent, dépitée, et tente de vivre un autre amour plus mûr, croit-elle. Mais la vie de couple n’est pas l’Hâmour qu’a raillé Flaubert, ce rêve de midinette des romantiques petites filles. La vie de couple est l’acceptation de l’autre, les habitudes et agacements, les compromis. Est-elle prête, la flamboyante pro-féministe, à accepter le collier et la laisse ? A le façonner à son image ?

Écrit au galop car « l’enfant et le roman me couraient sus », dit-elle, enceinte depuis quelques mois de sa fille, future Bel-Gazou, le roman s’en ressent, peu structuré et conclu abruptement. C’est l’histoire de Renée, une femme de 36 ans revenue de tout, notamment de son dernier mari. Elle s’ennuie sur la Riviera et à Genève, passant d’hôtel en hôtel après avoir reçu un héritage qui lui assure une rente. Cette bobote de Belle époque ne sait quoi faire de sa vie et se lasse de se faire draguer en dame seule dans tous les hôtels. Elle est à Nice avec une « amie » (à la Facebook, autrement dit une simple relation), une May de 25 ans qui épuise et déchire son amant-gâteau Jean, jeune héritier d’industrie dont le père vieillit. Un troisième partenaire les surveille et joue le chœur antique, Masseau. Il est sage, érudit et parle drôlement, au fond amer d’avoir quitté la scène.

Colette romance sa propre histoire sur le ton de la Belle et la Bête. Elle est attirée par Henry comme Renée l’est par Jean, avec Masseau (qui est au réel Masson) en observateur, mais il faut que l’homme fasse le premier pas pour ne pas avoir l’air de se soumettre. Une fois acceptée, l’emprise n’est pas capitulation mais simple consentement de femme. Comme si « l’amour » naissait de maléfices purement physiques, sensuels et sexuels, qu’il s’agissait de voler comme le raisin de la fable pour rester « libre » de l’illusion. Mais qu’est-ce que la liberté dans la solitude ?

L’absence de l’autre engendre un besoin de lui et la bête s’inverse ; ce n’est plus l’homme-chien prédateur mais la femme-chatte en chaleur qui a envie. Mais qu’est-ce que la volupté sans l’amour ? L’amour n’est pas cet égarement romantique des sens de la niaiserie commerciale, mais cette construction jour après jour de l’ajustement des corps, du rythme des cœurs et du respect reconnu des esprits. Vaste programme qui conduit dans le roman comme dans la vie de Nice à Genève, puis à l’hôtel du château d’Ouchy avant le retour à Paris, hôtel Meurice puis dans la maison de Jean boulevard Berthier proche des fortifs. Tous les domiciles de l’imaginaire Jean sont ceux du réel Henry de Jouvenel. La femme doit porter en elle l’homme, être sienne pour le faire sien – être chienne pour le faire chien.

« Tu prétends m’aimer : c’est dire que je porte à toute heure, le poids de ton inquiétude, de ton attention canine, et de ton soupçon. Ce soir, la chaîne ne m’a point quittée, mais elle joue, échappée à ta main, et traîne, allégée, derrière moi.

« Tu prétends m’aimer, tu m’aimes : ton amour crée à chaque minute une femme plus belle et meilleure que moi, à laquelle tu me contrains de ressembler. Je porte, en même temps que tes couleurs préférées, le son de voix, le sourire qui te plaisent le mieux. Ta présence suffit pour que j’imite, à miracle, les traits et tous les charmes de mon modèle » p.427 Pléiade.

Ce roman du cheminement intérieur d’une femme fait suite à la série des Claudine et de La Vagabonde, et le prolonge d’une tranche de vie supplémentaire. Pas de Retraite sentimentale pour la féministe lesbienne danseuse nue, mais l’embourgeoisement dans le mariage à nouveau, la maternité et l’œuvre littéraire. Il n’y a que la parole qui compte, l’écriture, pour rompre ces silences des amants après l’amour, et ce silence épais du couple qui ne sait comment ramener au commun ce qui est vécu par chacun dans la journée. Pudeur, orgueil, ne sont pas de mise si l’on veut tout partager. Le vertige de la corde raide. Mais c’est cela, l’amour à deux.

Colette, L’Entrave, 1913, J’ai lu Librio 2022, 144 pages, €3,00

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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La dame de Shanghaï d’Orson Welles

Ce film est un monstre baroque devenu culte après avoir été boudé à sa sortie. C’est qu’il est déroutant : des personnages hideux, une intrigue tordue, une oscillation perpétuelle entre film noir et film d’aventure.

Rita Hayworth (Rosaleen) et Orson Welles (O’Hara) étaient mariés dans la vraie vie mais amants venimeux dans le film. Ils allaient divorcer mais c’est Rita qui avait convaincu le producteur Cohn de financer Welles. Comme quoi, lorsque rien n’est simple, tout se complique ! Michael O’Hara est un marin irlandais qui aime bien bourlinguer et boire un coup à l’occasion. Il est naïf et un peu brutal mais idéaliste, le portrait du « pionnier » idéal. Il va découvrir la vraie Amérique, celle de ceux qui ont réussi : un vrai banc de requins d’un égoïsme féroce, partisans du droit du plus fort où l’argent est l’objectif suprême. Aucune émotion chez ces gens, sinon le sadisme ; aucun amour, si ce n’est masochiste.

Le marin en balade dans Central Park un soir sauve la blonde bien roulée Rosaleen d’une agression par une bande de jeunes un peu maladroits. Il les fait fuir à coups de poing et la raccompagne au garage dans son fiacre dont le cocher a fui. Rien de plus, pas de dernier verre, mais un attrait physique de l’un pour l’autre, comme aimantés. Rosaleen est mariée à Arthur Bannister (Everett Sloane), avocat célèbre mais impotent et impuissant. Perverse, Rosaleen propose au marin d’être le capitaine du yacht de son mari (en vrai celui d’Errol Flynn) pour la croisière en préparation. O’Hara ne veut pas se lier, encore moins coucher avec une femme mariée sous les yeux de l’époux, mais il finit par dire oui, comme aimanté par le mal. Car l’avocat Bannister lui-même lui demande et joue avec lui à qui tient le mieux l’alcool. Il perd, montrant par là combien O’Hara est plus fort que lui physiquement. Il pourra contenter sa belle femme, ce que lui ne peut pas.

Cela se fera sous le regard libidineux et concupiscent de l’associé de l’avocat, le huileux George Grisby (Glenn Anders). Il encourage Michael, baisant ainsi Rosaleen par procuration. Le film, dans ces années quarante, ne montre que le baiser, d’ailleurs un scandale lorsqu’il est en public. Toute une bande d’écoliers se gausse ainsi du couple ventousé devant les murènes à gueules ouvertes de l’aquarium où Rosaleen a donné rendez-vous à Michael après la croisière ; aujourd’hui, la bande sourirait, les envierait et tenterait peut-être quelques travaux pratiques par imitation. L’époque a bien changé, encore que le rigorisme puritain revienne, porté par le protestantisme militant yankee, le catholicisme réactionnaire français, l’intégrisme juif israélien, l’orthodoxie poutinienne et l’islamisme pudibond maghrébin…

Michael O’Hara le marin découvre l’univers des riches, individus morbides qui se haïssent et restent en bandes, inséparables comme les requins. Il a toujours la velléité de démissionner et abandonner le navire, mais il est pris par son devoir de capitaine et par l’aimantation magnétique de la femelle blonde. Elle est belle, fragile : peut-elle être sauvée ? Il lui proposera plusieurs fois de fuir à deux, loin des autres et de tout, sans guère d’argent mais est-ce ce qui importe ? – Oui, à ce que fait comprendre Rosaleen à Michael. Lui est amoureux de son fantasme, pas vraiment de la femme réelle ; il découvrira que, pour les bourgeois comme elle, l’image est tout et l’idéal néant. Alors « l’amour », quelle blague !

Bannister « aime » sa femme mais comme bel objet de son pouvoir ; il ne la possède qu’en droit, pas en fait car il a la langue mieux pendue que le zizi. Grisby « aime » Rosaleen comme un objet qu’il convoite mais ne peut avoir, d’où sa haine de Bannister et son voyeurisme envers O’Hara. Rosaleen « n’aime » personne, elle est trop adulée depuis toute petite pour éprouver un quelconque sentiment pour ceux qui d’aventure l’aimetraient ; elle est reine, elle règne, et tous lui doivent hommage. La scène où elle bronze en maillot (une pièce quand même) sur un rocher montre la sirène, les formes physiques idéales mais l’âme d’une goule prête à séduire pour consommer, et à jeter ensuite. Ainsi fera-t-elle de Michael le naïf. Dans ce film, l’amour ne passe que par la perversité. Il est un jeu où chacun positionne ses pions pour avoir la meilleure chance, comme aux échecs ; l’allusion sera transparente dans la scène du procès où le juge déplace des pions entre deux séances. L’amour est aussi mimétisme, désirer ce que l’autre possède et qu’on n’a pas, comme dans la scène des miroirs. Lorsqu’ils sont brisés à coups de pistolet, c’est l’image de Rosaleen qui est brisée pour tous : l’idéal de Michael, le bel objet de Bannister, sa propre image de femme même.

Le jeune homme O’Hara découvre jusqu’où il est capable d’aller pour suivre un mirage. Il est prêt à se compromettre, à tuer même, à passer pour l’idiot du village. Il n’y a pas de victime innocente, pas de bourreau par hasard.

Car ce jeu d’amours se double d’une intrigue tordue. George Grisby, l’avocat associé de Bannister, propose à O’Hara de le tuer sans risque contre 5 000 $ en cash. Il lui suffit de se faire remarquer, de tirer en l’air deux coups de feu et de s’enfuir au vu de tous, tandis que Grisby disparaîtra en canot pour commencer une nouvelle vie en touchant l’assurance. O’Hara sera pris mais qu’importe : en Californie, pas de cadavre, pas de preuve, pas de condamnation. Mais le jeune marin est bien niais : comment toucher une assurance-vie lorsqu’on n’est plus en vie ? Bannister démontera cette logique implacable. Comment enlever la femme riche avec seulement 5 000 $ ? Rosaleen démontera ce rêve comme un décor de carton pâte. Comment ne pas être pris à un autre piège ? Car Grisby a pour objectif de tuer Bannister et de faire accuser O’Hara, trouvé en possession de l’arme ; il obtiendra ainsi l’assurance-vie souscrite par son associé et peut-être, en prime, la veuve blonde « éplorée ».

Mais Bannister avait engagé un détective pour surveiller sa femme et voir comment O’Hara s’acquittait de ses devoirs. Le détective surprend Grisby, qui le tue, mais il n’achève pas sa victime et celui-ci a encore la force de téléphoner pour prévenir. O’Hara est arrêté et accusé mais Bannister, qui le défend à la demande de sa femme, a reçu le témoignage qui permet de l’innocenter. Il joue son rôle de la défense à la perfection, faisant même rire le jury lorsqu’il s’interroge lui-même comme témoin, puisque l’accusation l’a fait citer. Mais le spectateur ne sait pas quel sera le verdict du jury, O’Hara parvient à fuir le tribunal à la reprise des débats.

L’intrigue compte moins que l’univers d’images et de symboles. Orson Welles dénonce l’Amérique, les stars et Hollywood. Tous sont des requins sans merci qui ne vivent que pour le fric et sont affolés par lui comme les squales par le sang. Les apparences sont trompeuses et la réalité sordide. Aujourd’hui encore, le bouffon Trump l’a montré à tous. La femme fatale n’a rien d’un amour possible, elle n’est qu’un monstre assoiffé de mâles et d’argent ; O’Hara aurait dû la laisser se faire violer au cœur de la ville, elle aurait probablement aimé ça. Dans la galerie des glaces du parc d’attraction désert où elle a fait se cacher O’Hara après sa fuite du tribunal, elle devient une créature surnaturelle maléfique. La star rousse Rita Hayworth se métamorphose en froide blonde calculatrice, executive woman comme les firmes yankees en sont pleines. L’intrigue policière reste jusqu’au bout peu compréhensible car seuls comptent les rapports aliénés des personnages. Le chien Orson Welles dans le jeu de quilles hollywoodien chamboule son cinéma narratif classique au profit de l’abstraction symbolique qui sera celle des années 60.

Que reste-t-il ? Une Rita au sommet de sa gloire physique, un Orson jeune qui n’est pas encore bouffi, un Acapulco mexicain encore paradisiaque mais déjà gangrené par le tourisme de riches. Et un portrait de l’Amérique qui reste trop bien d’actualité.

DVD La dame de Shanghaï (The Lady from Shanghai), Orson Welles, 1947, avec Rita Hayworth, Orson Welles, Everett Sloane, Glenn Anders, Ted de Corsia, Arcadès 2018, 1h28, €11,47 Blu-ray €8,50

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Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles

L’amour, la mort, la quête éperdue de vérité, l’absolu du romantisme – voilà un beau roman (comme on n’en fait plus) qui utilise la matière historique pour évoquer l’essentiel. La guerre de 14, vraiment la plus con, « commémorée » comme un moment national par le moins bon des présidents de la Ve République, a été déclenchée par vanité et entretenue par bêtise. Elle a soumis des hommes quatre ans durant à la merde des tranchées, sans avancer ni reculer, se faisant hacher de façon industrielle par les obus ou par les offensives ratées de généraux. Quoi d’étonnant à ce que « le peuple », qui se révolte déjà pour une hausse du prix de l’essence ou l’allongement progressif de l’âge de la retraite, se soit mutiné ?

Car tout commence par l’histoire de cinq soldats qui se tirent ou se font tirer par les Boches une balle dans la main. Blessés, ils seraient envoyés hors du front ; sans la main, incapables de tirer. Sauf que cela ne se passe pas comme ça à l’armée. Pétain est généralissime et décide de faire un exemple. Les soldats doivent être fusillés pour désertion devant l’ennemi, et son ordre est de les jeter attachés entre les lignes pour qu’ils y crèvent lentement, pris entre deux feux, et même trois si l’on compte déjà les avions. Que Pétain soit une ordure, on le savait déjà, mais ce roman révèle un fait vrai de la Grande guerre : le « héros » de Verdun était un minable sadique.

Les cinq hommes jetés aux Boches ne sont pas des lâches et ont fait preuve de courage mais les badernes qui les gouvernent, de Pétain au caporal prévôt, en font des boucs émissaires. Ils sont des traîtres absolus parce qu’ils ont eu un moment de faiblesse, parce qu’ils n’ont pas voulu se planquer comme les autres, ou en faire le minimum comme beaucoup. Pétain ordonne, le tribunal militaire condamne, le président de la République gracie, le commandant du régiment garde sous le coude la grâce durant un jour et demi par vengeance mesquine envers son capitaine de secteur, le caporal chargé de lâcher les hommes entravés dans le no man’s land du secteur surnommé Bingo crépuscule (le lecteur saura pourquoi ce nom bizarre) descend d’une balle dans la nuque celui qui gueule le plus. Français contre Français, à vous dégoûter d’être Français.

Kléber dit l’Eskimo parce qu’il a vécu dans le Grand nord est menuisier ; son ami Benjamin dit Biscotte est très habile de ses mains à travailler le bois et ne peut avoir d’enfant, il a adopté les quatre de sa compagne devenue veuve ; Francis dit Six-Sous (franc x six) est soudeur et communiste idéaliste ; Benoît dit Cet-homme parce qu’il ne dit pas son nom est un enfant trouvé, paysan de Dordogne, aimant une femme dont il a eu un enfant, Baptistin dit Titou ; Ange dit Droit commun est un proxénète de Marseille condamné à la prison pour avoir tué un rival, tombé amoureux à 13 ans de Tina qui en avait 12, laquelle se prostitue et ferait tout pour lui. Tous ont la trentaine. Seul le cinquième des condamnés n’a que 19 ans. Il s’agit de Manech (Jean en basque, qui s’écrit Manex) dit le Bleuet parce qu’il est de la classe 17, la plus jeune. Il est intrépide et généreux jusqu’à ce qu’un copain lui explose en pleine gueule à cause d’un obus. Il en est couvert, il est terrorisé et aura désormais peur de toute explosion. Il est fiancé à Mathilde, tombé amoureux à 14 ans d’une fille de 11 ans handicapée des jambes et à qui il a appris tout nu à nager.

Laissés pour compte liés et sans armes devant l’ennemi, le sort des cinq est vite scellé. Si la tranchée d’en face, outrée de ce traitement, ne tire pas de suite et attend des ordres de l’arrière, c’est un avion allemand qui passe et les mitraille (avant d’être descendu à la grenade par l’un d’eux, qui a trouvé l’engin entre les lignes). L’un sera tué par un caporal français, dans la nuque par « le coup du boucher », les autres par les obus de la bataille qui reprend. La relève survient le jour d’après par des Canadiens ; ils voient trois corps, relèvent les plaques d’identité et enterrent sommairement les cadavres en attendant. Les cinq hommes sont réputés « tués à l’ennemi » et l’administration militaire avise les familles par lettre.

Mais deux ne veulent pas le croire : Tina qui connaît son Ange et a correspondu avec lui par lettres codées ; et Mathilde, enferrée dans son déni et qui, d’une famille riche des Landes, fera tout pour retrouver la piste des derniers moments et de leur suite. C’est cette enquête passionnante qui passionne, le roman est pour cela bien monté. Tina veut se venger des bourreaux qui ont jeté son homme et va les descendre un par un jusqu’au dernier ; elle ne passe pas par « la justice » mais on la comprend, elle sera rattrapée par ses actes mais gardera la tête haute d’Antigone face à Créon. Mathilde qui peint des fleurs d’espoir et expose prend des notes qu’elle garde avec les lettres dans un coffret. Elle écrit, passe une annonce dans les journaux de Poilus et dans L’Illustration, se renseigne auprès des militaires via l’avocat de son père qui connaît quelqu’un qui…, engage un détective privé, Germain Pire dont l’entreprise s’appelle Pire que la fouine. De fil en aiguille, de renseignements épars en pistes recoupées, elle découvrira la vérité. Une histoire de bottes est révélatrice, un caporal parlera de deux blessés venus du secteur au poste sanitaire, mais il ne faut pas en dire plus.

C’est une histoire d’amour entre adolescents devenus adultes par la guerre, mais les personnages secondaires sont tout aussi attachants : le sergent Esperanza qui a eu ordre malgré lui de convoyer les condamnés au secteur désigné et qui renseignera Mathilde sur les derniers moments avant de crever de la grippe espagnole ; l’orphelin Célestin Poux, dit la Terreur des armées par sa débrouille et son sens du « rab » qui racontera ce qu’il a vu et entendu sur place et alentour car il bougeait beaucoup ; le capitaine Favourier, chef du secteur, qui avait en horreur cette mission et traitait son colonel de vrai con qui se défile ; Sylvain qui assiste Mathilde dans sa villa de Cap-Breton (dans les Landes) et la conduit sur les lieux qu’elle veut voir ; Pierre-Marie Rouvière l’avocat admiratif de l’obstination et de la précision de Mathilde.

Malgré la guerre, l’amour surnage et se révèle le plus fort. Pas besoin d’en dire plus. Un film avec Audrey Tautou en Mathilde et Gaspard Ulliel en Manech a été tiré du livre, en modifiant certains lieux et le déroulement de l’histoire ; il peut être vu en complément mais le livre est premier, le plus prenant.

Prix Interallié 1991

Sébastien Japrisot, Un long dimanche de fiançailles, 1991, Folio 19993, 375 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

DVD Un long dimanche de fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, 2004, avec Audrey Tautou, Gaspard Ulliel, Tchéky Karyo, Chantal Neuwirth, Dominique Bettenfeld, Clovis Cornillac, Warner Bros 2005, 2h08, €7,67

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Cinquième colonne d’Alfred Hitchcock

1942, l’Amérique entre en guerre contre l’Allemagne nazie qui coule ses paquebots civils et le Japon qui l’a agressé sans sommation à Hawaï. Alfred Hitchcock, Anglais égaré aux États-Unis, monte un film d’espionnage qui est aussi un film de propagande pro-américaine et un hymne à la liberté, symbolisée par la statue dans le port de New York où aura lieu la scène finale.

Barry Kane (Robert Cummings) est un jeune homme dans les 25 ans, ouvrier dans une usine d’aviation, ce pourquoi il n’est pas mobilisé. Un incendie se déclare et il donne à son meilleur ami un extincteur que lui a passé l’ouvrier Fry… sauf que l’extincteur est un allumeur rempli d’essence et que le feu redouble, tuant son ami. Barry est donc vite accusé, bien qu’il s’en défende.

L’histoire se déroule en trois parties : la première raconte l’accident à l’usine et sa fuite pour retrouver le saboteur Fry dans la campagne américaine ; la seconde est son périple avec Patricia Martin (Priscilla Lane), la fille de l’aveugle dans un décor de western ; la troisième se situe à New York et passe de la « bonne » société à la révélation du réseau d’espionnage.

C’est que l’espionnage, à cette époque, n’est pas considéré comme une trahison de la patrie mais comme une opinion politique. Certaines hautes sphères de la société, par convictions conservatrices ou pour le jeu des affaires, sont plutôt sympathisants des nazis, vus de loin comme des redresseurs du chaos dans cette Europe décidément aristocratique et décadente qui a justement conduit à l’Indépendance américaine. Le chef des traîtres, Charles Tobin (Otto Kruger), réside paisiblement dans un ranch, symbole de l’Amérique historique des pionniers, et se délasse à la piscine avec sa petite-fille. La couverture urbaine se situe dans un hôtel particulier d’Henrietta van Sutton (Alma Kruger), une richissime rombière endiamantée qui offre des « galas de charité » pour financer le réseau, tout comme Trump lorsqu’il a flirté avec les réseaux de l’ex-KGB. Ces gens sont défendus par « la police », ce qui comprend à la fois les bouseux shérifs des provinces et le fameux FBI censé traquer le crime. D’où le premier message du film asséné par le musicien aveugle qui vit isolé sur le devoir de se soustraire parfois à la loi en raison des dérives patriotiques. Parce qu’une fois suspect, on l’est aux yeux pour tous.

Le second message est celui du Pionnier, de l’homme qui se prend en main, seul contre tous s’il le faut, pour faire triompher la vérité, le droit et la liberté. Cet homme est Barry Kane, jeune premier issu du peuple, qui a perdu un ami et acquerra un amour tout en défendant sa patrie et ses valeurs. Il se souvient d’une enveloppe portant l’adresse du saboteur Fry ; il part en routard sur le réseau américain et parle avec l’Américain de base en la personne d’un camionneur. L’adresse est celle du ranch de Tobin, loin de tout. Le propriétaire le reçoit en peignoir blanc, à peine sorti en slip de sa piscine : évidemment, il ne connaît aucun Fry mais va « se renseigner » auprès de son voisin à 20 km. En fait, il téléphone au shérif, dit qu’il a retrouvé le fugitif dont le portait-robot est diffusé sur toutes les radios. Lorsqu’il revient, il est en peignoir noir. Mais Barry a compris qu’il était joué quand la petite-fille de Tobin a extirpé pour jouer, de la poche de la veste de son grand-père, des lettres de Fry. Rappel du message premier, le contraste frappant entre le dangereux pro nazi et sa tendresse affichée envers le bébé fille évoque les images de propagande où les dictateurs font de l’enfant le symbole de leur sentiment pour le peuple. Le Pionnier sera évidemment rattrapé au lasso lorsqu’il s’enfuit à cheval.

Remis à la police, qui ne veut rien entendre pour sa défense, il profite du camionneur qui bouche un pont pour sauter menotté dans la rivière. Les flics, toujours aussi peu compétents, ne parviennent pas à le reprendre et Barry se présente, trempé et sous une sévère pluie d’automne, devant une masure dans la forêt. Il y rencontre le pianiste aveugle qui est un idéaliste croyant en la bonté humaine. Il la ressent : « Je vois des choses intangibles, l’innocence. » Il est l’homme des Lumières américaines, croyant optimiste en l’être humain bon et sans préjugés, adepte juridique de l’innocence jusqu’à preuve du contraire. Chez lui, Barry Kane fait la connaissance de Patricia Martin (Priscilla Lane), sa nièce.

C’est une star publicitaire très connue, elle apparaît sur toutes les affiches de la campagne et dans la ville. Ses messages pub vont rythmer le film et commenter l’histoire comme un chœur antique. C’est You’re Beeing Followed (vous êtes suivi) en première partie, She’ll Never Let You Down (elle ne vous laissera jamais tomber) en seconde partie, A Beautiful Funeral (un bel enterrement) en troisième partie à New York. Après avoir douté de Barry et cru plutôt la masse manipulée par la police que son oncle anarchiste, Patricia va se convertir au jeune homme qui la protège, et sur l’exemple de ces parias sociaux que sont les monstres d’un cirque ambulant qui les cachent dans leur fuite. Elle va découvrir Soda City, une mine de potassium abandonnée qui servait à faire du Coca en plein désert et qui sert de repaire aux espions. Une ouverture découpée dans la cloison, un trépied et une longue vue indiquent clairement que la prochaine cible est le barrage hydroélectrique qui fournit un quart de l’énergie au comté. Mais comme Barry joue le jeu des traîtres en se faisant passer pour complice de l’incendiaire Fry et envoyé par le chef Tobin, Patricia change une nouvelle fois d’avis, en tête de linotte femelle habituelle aux standards d’Hollywood. Elle va le dénoncer à la police… qui est de mèche avec les traîtres. Comme quoi il vaut mieux suivre son bon sens que les représentants de la loi.

Ce qui la fera emmener à New York, où Barry accompagne les espions qui le croient acquis. Ils se retrouvent chez la van Sutton, en plein bal de charité. Patricia découvre qu’elle s’est une fois de plus trompée sur Barry (elle ne le reniera que deux fois) en entendant Tobin parler dire aux autres qu’il n’est pas des leurs. Mais Barry et elle ont du mal à s’extirper de ce repaire mondain, la fille servant d’otage aux traîtres pour forcer Barry à ne pas faire de vagues. Emprisonné dans un sous-sol, il a l’idée de Pionnier de déclencher avec une allumette le système anti-incendie du Radio City Hall, sous lequel il se trouve. Il s’y fait arrêter tandis que Fry parvient à s’échapper dans un déluge de coups de feu qui doublent ceux du film passé à l’écran.

Barry parvient à s’échapper pour se rendre aux docks, où les saboteurs ont prévu de faire sauter l’Alaska, un nouveau navire américain qui doit être baptisé au champagne. L’explosif convainc enfin la police, qui ne peut que suivre tant elle est incompétente, tandis que Patricia prend Fry en filature. Mais c’est Barry Kane qui va acculer le saboteur Fry au sommet symbole de la statue de la Liberté. Il a réussi à promouvoir et défendre tout ce qui fait l’Amérique face aux Nazis : l’usine, le ranch, le barrage, l’art dégénéré du cirque, le cinéma de divertissement, le building, le bateau. Mais aussi l’initiative individuelle, la quête de la vérité. C’est tout cela la liberté, tout cela l’art de vivre à l’américaine.

DVD Cinquième Colonne (Saboteur), Alfred Hitchcock, 1942, avec Robert Cummings, Priscilla Lane, Otto Kruger, Universal Pictures 2022, 1h49, 4K Ultra HD + Blu-Ray €19,95

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Colette, La vagabonde

Après Claudine, Annie, Minne, voici Renée – mais c’est toujours la même histoire, celle de Sidonie-Gabrielle Colette elle-même, devenue auteur de plein exercice sans la tutelle de son ex, Willy. Celle d’une libération des rets du mariage et de l’idéalisme de l’Amour. Ne reste que la solitude, les copains, et ce prurit de sensualité qui s’en va doucement avec l’âge. C’est que Colette aborde bientôt la quarantaine, à tous les sens du mot.

Voici donc Renée Néré au mari aimé devenu infidèle, qu’elle a quitté un jour sans se retourner alors qu’il lui disait d’aller se promener pour pouvoir lutiner en toute tranquillité sa maîtresse. Comme il faut vivre, il faut travailler. Renée écrit trois romans (comme les trois Claudine) puis use de son corps pour danser, mimer. Elle s’exhibe dans les petits théâtres de la périphérie parisienne, nue sous son long voile qui laisse entrevoir parfois un sein, et deviner le reste. Le music-hall est son usine, les comédiens sa famille, le maquillage et la danse son métier. Elle court parfois les cachets des représentations privées chez de riches bourgeois qui payent pour le spectacle à domicile. Renée y revoit alors, un peu honteuse, ses anciennes relations du temps de son mari, le peintre Taillandy très connu mais au talent limité.

Un soir, un riche oisif de province monté à Paris vient la relancer dans sa loge. Il est tombé amoureux d’elle, ou plutôt, pense-t-elle, il désire son corps puisqu’il ne sait rien de sa vie ni de son tempérament. Elle soupire, le siège amoureux l’ennuie, elle sait bien comment cela peut finir. Mais Maxime Dufferein-Chautel insiste (dans la réalité, il s’agissait d’Auguste Hériot, oisif, d’une famille propriétaire des Grands magasin du Louvre). Il est du même âge qu’elle, bel homme, héritier d’une scierie dans les Ardennes avec son frère aîné ; il a de l’argent, il rêve du mariage paisible avec foyer stable et enfants – l’anti-Willy absolu. Il fait son siège sans forcer, tout en douceur, attentif à ce qu’elle peut supporter ou vouloir. Cela la touche, voilà un homme bien différent de son ex-mari qui prenait son plaisir en prédateur et considérait son épouse comme un bien à exhiber ou à reléguer à son gré.

Renée est tentée : après tout, le mariage est la sécurité, matérielle mais surtout affective si le mari est fidèle. Elle se laisse courtiser et l’amour naît des relations qui progressent, sans aller jusqu’à la consommation ultime. Son impresario Salomon lui propose avec ses partenaires masculins une tournée théâtrale en province de quarante jours. Exactement la durée que Jésus fit au désert – est-ce un hasard ? Renée pourra y réfléchir, à ce nouvel amour, décider si sa vie prend une autre voie que celle de la solitude.

La vagabonde est lassée de ses vagabondages et, en même temps, les désire. Il y a tant de choses à voir et à sentir dans la nature, les forêts d’Ardennes mais aussi les joncs bretons et le brouillard de Lyon ou un carré de mer bleue à Marseille. Et puis l’usure de la jeunesse est là, la vieillesse vient avec les rides ; bientôt la beauté ne sera plus qu’apprêts et maquillages, Maxime l’aimera-t-elle encore en sachant que l’homme reste physiquement moins atteint que la femme par les effets de l’âge ?

La perspective d’une tournée en Amérique du sud se profile… Renée prend alors sa décision. Elle ne peut retomber en mariage. Elle doit poursuivre sa vie choisie sans la confier à un autre. Une fois son métier devenu impossible, lui restera la ressource de l’écriture, dont elle a déjà tâtée.

Colette fait dans ce roman un bilan en trois mouvements de ses expériences amoureuses et de son essai matrimonial, un de plus. Mais avec un talent renouvelé, plus apaisé, plus mûr. Sa réflexion personnelle se mêle au métier de théâtre, aux coulisses et aux gagne-petit. Car le premier mouvement est celui des vagabonds des café-concert et des petits théâtres, les comédiens, danseurs et acrobates sont seuls mais solidaires, n’ayant que des camarades. Brague le mime est exigeant avec lui-même et enseigne aux autres ; Bouty se consume de maladie et maigrit ; Jadin la goualeuse est le portrait de la réelle Fréhel ; toute comme Cavaillon est le vrai Maurice Chevalier, un temps amoureux de Colette.

Le second mouvement est celui du miroir, il révèle l’image et « réfléchit » la personne. Renée est vide mais se reflète en danseuse et revit son mari en Max, donc reste toujours en devenir. S’il y a de la désillusion sur l’idéal de l’Amour, tant vanté des salons et de la littérature (le romantisme s’achève à peine) et une nostalgie pour la vie à deux au calme dans la nature, à peine vécue avec Willy, rien n’est figé.

Le troisième mouvement est de faire front. C’est une victoire sur soi-même, le désir dompté par la raison, l’instinct impérieux et sauvage qui la lie à la terre, les convenances jetées par-dessus les moulins pour vivre sa vie propre – libre – de femme émancipée. Il y faut du courage.

Colette, La vagabonde, 1910, Livre de poche 1975, 251 pages, €7,40, e-book Kindle €5,99

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Colette, Les vrilles de la vigne

Livre bariolé, fait de pièces et de morceaux, il s’agit d’un recueil d’essais et de poèmes en prose publiés dans diverses revues. Colette s’y cherche, sa vie change, Willy s’éloigne. Femme séparée, saltimbanque, lesbienne, Colette est réprouvée par la « bonne » société et fait front.

Elle utilise pour cela le procédé de Marcel Schwob, l’un de ses contemporains, de faire parler des animaux. C’est le dialogue entre Toby-Chien et Kiki-la-Doucette, chatte. Mais aussi une « rêverie de Nouvel An » pour faire le bilan du passé. « Nuit blanche » et « Jour gris » se succèdent devant le « Dernier feu » pour parler des « Amours » et d’« Un rêve ». Il faut faire face, se masquer, d’où « Maquillages » et « Belles-de-jour » pour se demander « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » et s’en foutre. Donc la « Guérison », le « Miroir » où Colette se mire en Claudine, la « Dame qui chante » et la « Partie de pêche » en « Baie de Somme » où la célibataire invertie esseulée contemple les familles à marmaille et les enfants patauds comme de petits animaux. Pas son truc à Colette, elle préfère « Music-halls », ce qui termine le recueil.

En vingt textes hétéroclites mais finalement organisés, on s’en aperçoit a posteriori, Colette se précise. En 1908, Sidonie-Gabrielle a 35 ans, l’âge mûr, le début de la fin pour la femme dont l’acmé se situait selon Balzac, auteur chéri de Colette, à 30 ans. L’immoraliste gidienne féministe, fille de capitaine d’Empire, fait le bilan. Le rossignol ligoté par les vrilles de la vigne est cet amour hormonal de la jeune adolescente romantique, emportée par son lyrisme et tombée « amoureuse » sans savoir ce que c’est, qui se retrouve ligotée à un mari par les liens du mariage, « les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes… » La jeune fille, naïve rossignolette, « crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient » p.959 Pléiade.

Pour résister à la tendance naturelle féminine à se laisser faire par les hommes, à se laisser emprisonner par les convenances, à se laisser être conforme au miroir de la société, une seule façon : élever la voix. Écrire, chanter, s’exprimer. « Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… » p.960.

Colette, Les vrilles de la vigne, 1908, Livre de poche 1995, 125 pages, €2,00 (Amazon indique un prix faux) ; e-book Kindle0,94

Édition pédagogique Bac 2023, Sido suivi de Les vrilles de la vigne, Livre de poche 2022, 384 pages, €6,20

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Je n’aime pas les miséricordieux, dit Nietzsche

Donner est bon mais la pitié tue car, quand l’émotion submerge, elle fait perdre la raison. « Il faut retenir son cœur : car si on le laissait aller, on aurait vite fait de perdre la tête ! » s’exclame Zarathoustra. Les réseaux sociaux et les médias sont remplis de bons sentiments et d’élans pour « les aider ». Mais pour quoi faire ? Les sauver de leur État en faillite, qu’ils ont eux-mêmes contribué à ériger – comme au Liban ? Reconstruire pour qu’ils détruisent au nom de leur ressentiment religieux – comme en Afghanistan ? à Gaza ? Donner sans contrepartie pour que les gangs au pouvoir ou dans la rue accaparent l’aide – comme à Haïti ? en Syrie ? Ah, il est loin le Biafra où des enfants mourant de faim exprimaient l’évidence de l’intervention humanitaire ! Aujourd’hui, tout est plus complexe : faut-il « sauver » les migrants qui se mettent volontairement en danger sur des embarcations de fortune en comptant sur l’aide des bateaux humanitaires en Méditerranée ou des gardes-côtes en Manche ?

« Hélas ! Où a-t-on fait sur terre plus de folies que parmi les miséricordieux, et qu’est-ce qui a fait plus de mal sur terre que la folie des miséricordieux ? Malheur à tous ceux qui aiment sans avoir une hauteur qui est au-dessus de leur pitié ! » La pitié n’est pas un sentiment honorable, contrairement à ce qu’on croit, car elle met la compassion au même niveau que l’amour – et c’est abaisser l’amour que de le réduire ainsi au réflexe. « L’homme noble s’impose de ne pas humilier les autres hommes : il s’impose la pudeur devant tout ce qui souffre. » Homme est ici pris au sens générique d’humain, donc les femmes aussi, les trans, les bi, etc. (la liste est longue et sans limites connues). Et le « ce » de « ce qui souffre » est pris au sens général, il n’y a pas que les humains à souffrir mais aussi, les bêtes, les plantes, le paysage, la planète.

« En vérité, je ne les aime pas, les miséricordieux qui sont heureux de leur pitié : la pudeur leur manque. » Et c’est bien là le principal grief de Nietzsche. Si la compassion est un mouvement humain affectif qui ne se commande pas (et un réflexe de survie de l’espèce), la piété de pitié est une part de la religion doloriste qu’a répandu le christianisme. La vie est souffrance, le Christ a été torturé et est mort sur la Croix, imitons-le pour accéder aux félicités de l’Autre monde, souffrir est une vertu, ceux qui souffrent le plus sont des saints ! C’est tout ce misérabilisme qui révulse Nietzsche. Se glorifier de sa pitié, d’être un miséricordieux, lui est odieux. « En vérité, j’ai fais bien des dons pour ceux qui souffrent : mais il m’a toujours semblé faire mieux quand j’apprenais à mieux me réjouir. (…) Lorsque nous apprenons à mieux nous réjouir, nous désapprenons le mieux de faire du mal aux autres et d’inventer des douleurs. » Là est la grande leçon : la souffrance est une honte qui dit plus sur l’humanité que sa miséricorde. L’inverse de l’amour et de la joie.

« Car j’ai honte, à cause de sa honte, d’avoir vu souffrir celui qui souffre ; et lorsque je lui suis venu en aide, j’ai durement atteint sa fierté ». Celui qui souffre a honte parce que sa souffrance est souvent causée par lui-même : son impéritie, sa légèreté, sa lâcheté. Ce sont bien les Allemands qui ont élu puis réélu Hitler dans les années 1930, et les Russes qui ont élu et réélu Poutine le dictateur dans les années 2000. S’ils souffrent, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes – ils ont eu les politiciens qu’ils méritaient ; ils sont responsables de ce qui leur arrive. A l’inverse, la catastrophe imprévue, comme l’invasion de l’Ukraine par son voisin « frère » ou le tremblement de terre en Turquie et Syrie récemment, comme hier le tsunami en Indonésie, sont des souffrances dont les peuples ne sont pas responsables. Ou du moins partiellement : on pourrait objecter que la dérive de Poutine n’a pas voulue être vue, ses menaces ont été minimisées en Occident tout entier ; que les bâtiments écroulés en Turquie n’étaient pas aux normes antisismiques bien que dans une région sans cesse éprouvée par des séismes, que la corruption des entrepreneurs immobiliers proches du pouvoir d’Erdogan est elle aussi probante. Mais quand même : l’aide est ici justifiée, il s’agit de survie pour reconstruire, pas d’aider à fuir ce qu’on a laissé détruire.

« Il est difficile de vivre avec les hommes, parce qu’il est difficile de garder le silence », dit Nietzsche/Zarathoustra.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, L’Ingénue libertine

C’est un nouveau feuilleton porno chic fin de siècle du couple Colette et Willy. Sauf qu’il est paru en deux parties, Minne et Les égarements de Minne et que, lorsque Colette a récupéré ses droits après la séparation d’avec son mari Willy, elle en a fait un roman unique, sabrant sans pitié une partie des ajouts de Willy. Reste l’histoire d’une fille, toujours un double de Colette, de Claudine et d’Annie, rêvant au grand amour romantique et sadique à l’adolescence, mariée selon les normes à son cousin plus âgé connu depuis l’enfance, et qui s’ennuie. Elle prend des amants, cherche à jouir, n’y parvient pas. Elle désespère…

Et voilà un vieux beau, le fameux Maugis, journaliste critique de théâtre, la quarantaine, chauve, gros, alcoolique, qui la désire sans la toucher, s’intéresse vraiment à elle. Ses yeux se dessillent : l’amour n’est pas à sens unique, il faut donner pour avoir. C’est alors que la crise survient avec son mari, elle se rebelle, lui la voit telle qu’en elle-même et non plus comme la copine complaisante de toujours. Elle existe, il l’aime, il veut son plaisir. Lorsqu’il la baise, dans un grand hôtel de Monte-Carlo où il est envoyé pour affaires, elle jouit enfin. L’orgasme !

Voilà le canevas, à grands traits. L’intéressant est moins dans la personnalité de Minne, adolescente fantasque à l’imagination enfiévrée de sensualité, que dans le processus qui va conduire des premiers émois romantiques à un statut de quasi prostituée, la rédemption finale de la chair étant plaquée au final comme incongrue. Minne a 14 ans, vit seule avec Maman qui a peur de tout changement et ne voit pas sa « petite » fille autrement que sage et rangée. Or Minne lit en cachette le Journal, ramassis de faits divers à sensation qui décrit notamment les crimes d’une bande d’Apaches des Fortifs. Elle fantasme sur le beau Frisé, jeune homme souple à la démarche de chat au jersey moulant son torse de jeune faune, casquette à carreau sur le front et chaussures de tennis aux pieds. Elle rêve de devenir sa « reine », celle qui ordonne et régule la bande, qui compte le butin et baise ardemment sous la lune. Pour s’accomplir, elle doit fuir sa famille, son milieu.

Elle croise en allant à l’école un marlou qui ressemble à son fantasme mais ne peut lui parler. Un soir, alors qu’elle songe à sa fenêtre ouverte, elle croit le voir dans la rue, elle l’appelle, descend, mais le temps qu’elle se peigne et s’habille pour plaire au mauvais garçon, il s’est éloigné. Elle court dans les rues de la zone, se perd, aborde des personnages tous plus louches les uns que les autres, dont un vieux monsieur à canne qui aime les « petites filles ». Elle fuit, se retrouve miraculeusement au matin en bas de chez elle mais s’écroule une fois rentrée, couverte de boue et épuisée. Chacun croit qu’elle a été violée. Il n’en est rien mais sa mère en meurt quelque temps après et l’oncle Paul, qui a vu comme médecin qu’elle est intacte physiquement, n’en déclare pas moins qu’elle a une fièvre de mauvaise vie. Son fils Antoine, de trois ans plus âgé qu’elle, la désire depuis sa puberté et est heureux de la marier. Avec la réputation qu’elle a, elle n’aurait pas trouvé ailleurs. Comme quoi l’amour est un leurre, surtout l’Hâmour, comme disait Flaubert, cet égarement gonflé du sentiment attisé par les hormones. Rien de naturel dans l’Hâmour, que du fantasme, du grandiloquent, de l’inaccessible.

En revanche Minne devine bien, une fois mariée, « que l’Aventure c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre » p.743 Pléiade. Existe-t-il un roman sans aventure amoureuse ? Mais amant, ami et allié ne cohabitent pas toujours dans le même mari, aussi « faut-il » (selon Colette) multiplier les expériences pour trouver le bon équilibre. Antoine le mari est protecteur mais pas vraiment allié ; le jeune baron Couderc de 22 ans est bien joli comme amant mais prend son plaisir sans se soucier de celui de sa partenaire ; Maugis, le libidineux sarcastique, est un véritable ami mais serait un mauvais amant… « J’ai couché avec lui [Couderc] et trois autres, en comptant Antoine, déclare sans aucune vergogne Minne à Maugis. Et pas un, pas un, vous entendez bien, ne m’a donné un peu de ce plaisir qui les jetait à moitié morts à côté de moi ; pas un ne m’a assez aimée pour lire dans mes yeux ma déception, la faim et la soif de ce dont, moi, je les rassasiais ! » p.797. La quête de soi est la satisfaction de la volupté : si le mari faillit, la femme est en droit de revendiquer sa liberté. C’est que tous deux sont libres depuis 1789.

C’était très « fin de siècle », cette audace à parler de sexe et à vanter les frasques sexuelles d’une jeune fille rangée. Minne est une ingénue qui ne sait pas que donner son corps avilit quand l’amour n’est pas là et que baiser à gogo prostitue sans pour autant trouver sa bonne pointure. Colette transgressera le genre pour goûter d’autres plaisirs sans que sa quête en soit plus fructueuse. A toujours aspirer au Graal, on ne vit pas assez les vrais moments du présent. Don Juan n’a jamais été heureux.

Colette, L’Ingénue libertine, 1909, Albin Michel poche 1991, occasion ; e-book Kindle €5,49

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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R.K. Narayan, Le licencié ès lettres

Ecrivain indien brahmane de Madras décédé à 94 ans en 2001, Narayan raconte sa vie dans ses romans. Il donne une bonne image de l’Inde des années 1930, sous l’empire anglais. La société est alors très rigide, séparée en castes qui ne se marient ni ne se fréquentent entre elles. Les études sont le seul moyen d’élévation sociale, avec le piston familial. Les mariages sont toujours arrangés, non seulement les convenances de caste sont observées, mais aussi les horoscopes de chacun des futurs doivent être conciliés. Tout cela prend du temps et la volonté personnelle se heurte à la destinée.

Le narrateur Chandran, qui est aussi l’auteur, achève péniblement au college ses études de lettres après le lycée, en étant sans cesse sollicité par sa famille et ses amis, mais aussi par ses professeurs qui le veulent secrétaire d’association. Organiser les débats, convoquer les membres, demander des intervenants, surveiller le bon déroulement, prend un temps infini, au détriment de la révision des examens. C’est tout l’objet de la première partie de ce roman que de conter les misères dorées d’un étudiant de Mysore, ville rebaptisée du nom imaginaire de Malgudi.

Une fois son diplôme obtenu, en 1930 pour l’auteur, le jeune homme ne sait quoi faire et il reste plusieurs mois chez ses parents aisés à lire et à se promener, tout en songeant vaguement à aller poursuivre des études de droit en Angleterre afin de revenir nanti d’un diplôme qui lui permettrait un poste d’enseignant. Las ! Il voit une jeune fille de 14 ans au bord de la rivière jouer avec sa petite sœur et il en tombe amoureux platonique sans jamais l’aborder ni oser lui dire un mot. Cela ne se fait pas, il faut être présenté, et toute déclaration d’amour doit être précédée d’une demande formelle en mariage. Mais c’est la famille de la jeune fille qui doit prendre l’initiative et faire la démarche auprès des parents du jeune homme, ce qui désespère Chandran, porté à bouleverser d’un coup toutes les coutumes et traditions pour aller droit au but, à l’occidentale.

Il est néanmoins d’un caractère faible et consensuel, il ne veut faire aucune peine à sa famille et surtout à sa mère. Il consent donc à passer par toutes les étapes requises, prenant son mal en patience… jusqu’à ce que l’examen des horoscopes de la jeune fille, qui aborde tout juste la puberté, et du sien, à 23 ans déjà, montre une incompatibilité des astres sur plusieurs années. Les calculs montrent qu’une union laisse prévoir la mort de la fille. La grand-mère de l’auteur était très férue d’astrologie et experte en horoscopes.

Chandran est désespéré, s’étant fait tout un cinéma romantique issu de la littérature pour cette très jeune fille. Refusé, il ne peut rester dans sa ville, au risque de croiser son amour déçu, et part donc à Madras chez un oncle. Au dernier moment, il esquive sa rencontre pour trouver un hôtel tout seul. Il fait la connaissance d’un viveur qui dépense pendant quelques mois son argent avant de retourner auprès de sa femme et boit beaucoup d’alcool avant d’aller voir les putes. Chandran est révulsé par ce genre et il décide de se faire sanyasi (ou sannyāsin), renonçant, moine errant. Il vit ainsi plusieurs mois dans le dénuement volontaire, en dhoti qui lui laisse le torse nu, mendiant sa nourriture. Mais il a peine à quitter le monde et revient chez lui après un an. Il retrouve sa famille vieillie et ses anciens amis envolés. Après l’amour, qui se révèle une convention, l’amitié lui fait défaut, personne ne se souciant plus des autres après les mois passés ensembles. Les rêves de jeunesse se heurtent à la dure réalité sociale et matérielle.

Comme l’auteur, devenu un temps journaliste, Chandran décide alors de se ranger et, plutôt que d’aller poursuivre une chimère en Angleterre. Il prend un poste de commercial pour un journal régional, pistonné à la fois par son ancien ami devenu chroniqueur et par un ami de son père qui connaît le directeur du journal. Il organise la prospection des abonnements, gagne un peu d’argent, puis arrête de se marier selon les convenances, sans amour, laissant sa mère trouver l’heureuse élue. Cette fois, les horoscopes sont convergents et les familles se conviennent ; de plus, la fiancée se révèle jolie et spirituelle. Les fiançailles sont célébrées mais le mariage n’aura pas lieu avant plusieurs mois. Les deux époux s’écrivent chaque jour, jusqu’à ce que la fiancée reste plusieurs jours sans envoyer une lettre.

Le roman se termine ainsi, sur une incertitude, laissant Chandran en plan.

Ces tribulations se lisent bien et découpent en filigrane le portrait d’une société indienne qui a de fait assez peu évoluée depuis cette époque. Les traditions sont toujours primordiales et les mariages le plus souvent arrangés ; les études comptent toujours autant et les gosses de riches ont inlassablement la même flemme à étudier.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Le licencié ès lettres (The Bachelor of Arts), 1937, 10-18 1993, 218 pages, occasion €1.79

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Colette et Willy, Claudine s’en va

Claudine mariée en a marre, elle s’efface. Ou plutôt Colette elle-même, forcée de donner une suite à sa série à succès, au détriment du talent. Car si le roman est homogène, centré sur la personnalité d’Annie que Claudine mettra en valeur, il se disperse en bavardages et descriptions pour faire du volume. Ainsi explore-t-on le salon du mari, va-t-on à la campagne chère à l’épouse, part-on en ville d’eau à Arriège (ville inventée sur le modèle d’Uriage), assiste-t-on au festival Wagner à Bayreuth avec Siegfried Wagner, fils aîné du maître en chef d’orchestre pas terrible, et lit-on enfin la lettre interminable et vulgaire de Maugis qui déblatère sur les acteurs et les personnes…

Claudine s’efface car elle n’est ici que faire-valoir. Le roman est le Journal d’Annie, une jeune campagnarde velléitaire tombée amoureuse dès son enfance d’un garçon de quatre ans plus âgé qu’elle, qui l’associait à ses jeux, la protégeait. A 9 ans, elle a eu une bouffée de sensualité pour lui, son « premier rêve, le garçon de 13 ans, nu sous le maillot de laine » p.625 Pléiade. A 16 ans, Alain lui a déclaré qu’il l’épouserait ; elle avait 12 ans. A 24 ans, il l’a fait et elle, à 20 ans, s’est laissée faire. C’était naturel, normal, évident. « Cet Alain ! Je l’aimais à douze ans, comme à présent, d’un amour confus et épouvanté, sans coquetterie et sans ruse. Chaque année nous vivions côte à côte pendant près de quatre mois (…) Il m’emmenait, nous lisions, nous jouions, il ne me demandait pas mon avis, il se moquait souvent. (…) Il passait son bras autour de mes épaules et regardait autour de lui d’un air méchant, comme pour dire : ‘qu’on vienne me la prendre !’ » p.534. Et les mois ont passés, le couple s’est installé dans la routine, Alain faisait « toc-toc, ça y est… Jusqu’au revoir, chère madame » comme dit drôlement la sœur Marthe, autrement dit baisait vite fait sans se préoccuper d’Annie. D’ailleurs elle avait trop peu de santé, trop peu d’initiative, trop peu d’intérêt pour les choses pour qu’elle ne soit pas constamment assistée de son mari.

Jusqu’à ce qu’un héritage opportun envoie Alain en Amérique du sud, où un oncle basque était allé s’établir et y avait fait fortune en élevant des taureaux. Annie reste donc seule plusieurs mois, ce qui lui permet de se retrouver et de réfléchir à sa personne, à son couple, à sa vie. Avant de partir, son mari lui a établi tout un « emploi du temps » et des règles, mais la principale est qu’elle se réfère à la sœur d’Alain, Marthe. Voici donc Annie embringuée dans un groupe où la liberté d’allure et de propos est grande, chaperonnée pour sa libération par une Marthe qui n’a pas froid aux yeux (ni ailleurs) et par une Claudine en verve, toujours amoureuse de son Renaud mais qui lui a promis de ne plus toucher aux femmes.

Annie va donc aux limites. Elle découvre que le « contrat » moral du mariage peut connaître de sérieux accrocs, donc des conséquences. Par exemple que Marthe faute régulièrement avec le gras et alcoolique Maugis, critique de théâtre aviné mais riche, qui lui paye restaurants et places car son mari Léon ne parvient pas à subvenir aux dépenses excessives de son ménage par ses romans populaires écrits en série. Et que son propre mari Alain, garçon carré et sérieux, a eu pour maîtresse la Chessenet dont il a conservé un paquet de lettres avant de rompre. Enfin que Claudine lui ouvre les yeux sur les manigances intéressées de la Calliope Van Langendonck, chypriote belge polyglotte, qui aimerait bien s’enamourer d’elle.

L’esclave Annie, sans son tuteur de mari qui ne l’a jamais quittée depuis toute petite, découvre la vie, l’indépendance, la volonté personnelle. Ainsi prend-t-elle auprès d’elle son chien Toby qu’Alain avait relégué aux écuries pour chasser les rats ; ainsi part-elle seule à la campagne ; ainsi décide-t-elle, après avoir reçu la visite de Claudine à Paris, de quitter son mari, de demander le divorce, récupérer ses biens propres et de commencer une nouvelle vie. Elle s’est même acheté un petit pistolet. Quatre mois auront suffit pour faire d’une femme soumise sans le savoir une femme libérée. Un cocorico de la féministe Colette. La fin des Claudine.

Colette et Willy, Claudine s’en va – journal d’Annie, 1903, éditions de Crémille 1969, €7,50 e-book Kindle €5,49

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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R. K. Narayan, Le professeur d’anglais

De son drame personnel, la mort de sa femme de la typhoïde en 1939, l’auteur fait un roman où il se met en scène sous le nom de Krishnan. Comme lui, il est désespéré ; comme lui, il doit élever seul sa petite fille ; comme lui, il chercher à renouer le contact avec la disparue au travers d’un médium. Et ça marche. L’Inde d’avant l’indépendance (imminente) est resté un pays de spiritualité où la rationalité occidentale a peu pénétré. Sa fille s’appelle Hema et pas Leela et la ville de Malgudi est imaginaire, mais ce roman est autobiographique et ancré dans la réalité. Il fait suite au Licencié ès lettres (chroniqué sur ce blog) qui présente l’auteur à peine sorti des études et qui se marie.

Tout va bien au début pour Krishnan. Il vit au foyer des étudiants du collège où il a obtenu un poste d’assistant en anglais, payé 100 roupies par mois, un bon salaire pour l’époque. Sa femme a accouché d’une petite fille mais reste chez ses parents pour les premiers mois. Il la voit peu mais cela convient à son égocentrisme de mâle indien ; il vit parmi ses pairs, comme au collège, lit, se promène et discute à son gré. Mais son beau-père lui écrit qu’il doit trouver une maison pour accueillir sa famille et vivre en couple comme cela se fait. Krishnan cherche à louer, trouve une masure pas trop moche pour 25 roupies par mois, avec véranda pour en faire son bureau, et attend sa femme Sushila, dont il s’aperçoit qu’il est bien amoureux.

A 7 mois, la petite Leela se retrouve en famille, vite flanquée d’une nounou qui fait la cuisine, le ménage et s’occupe d’elle. C’est une vieille femme devenue veuve qui a servi chez la mère de Krishnan et qu’elle lui envoie car les retraites n’existent pas. Ils vont la payer 6 roupies par mois mais nourrie et logée. Cela permet au couple de sortir, de se retrouver entre eux au cinéma, au restaurant, dans les boutiques. Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes. Krishnan veut même acheter une maison, les fonds avancés par son beau-père, pour qu’ils soient vraiment chez eux. Cette ambition, qui peut être un orgueil, est sanctionnée par le destin.

En visitant une grande maison en banlieue de la ville qui leur plaît, Sushila va bêtement, pieds nus, ouvrir une porte « brillante » dans une cabane au fond du jardin ; elle est attirée par ce neuf qui brille et se retrouve piégée dans les chiottes provisoires de chantier, parmi la merde et les mouches. La porte s’est refermée et la gourde n’a pas su l’ouvrir. Son mari la délivre mais elle est écœurée, tombe malade et finit par s’éteindre d’une typhoïde, une infection à bactérie due à des salmonelles. L’a-t-elle attrapée au restaurant ? Aux chiottes ? L’infection a lieu en mangeant des viandes trop peu cuites ou en ingérant ce qui a été contaminé par des selles infectées. Une mouche à merde s’était introduite dans la bouche, évidemment gardée ouverte par la gourde. Le médecin croit d’abord aux symptômes du paludisme mais la fièvre ne tombe pas ; l’incubation dure deux semaines avec des symptômes de fièvre, d’abattement, de rate qui grossit, tous bien décrits par l’auteur. La désinfection des mains après soins aux malades est aussi bien expliquée. Le musicien Schubert et l’écrivain Radiguet en sont morts mais il existe désormais un vaccin efficace, inoculé d’ailleurs obligatoirement lors de l’ancien service militaire en France, sous le nom de TAB.

Krishnan doit s’adapter à cette nouvelle donne : vive seul avec sa petite fille de 3 ans et sa vieille nounou. Il rencontre un maître d’école qui s’est trouvé une vocation de pédagogue libre et que les enfants adorent ; Leela a été entraînée vers cette école par sa copine voisine et elle s’y plaît. Le maître les regarde jouer, parler, dessiner, créer, il leur raconte des histoires qu’il illustre avec des photos découpées dans des magazines, et il est heureux. Plus que dans son propre couple, s’étant marié contraint par sa famille, sans amour. Ses trois fils entre 7 et 10 ans sont « hirsutes et débraillés » comme de petits Indiens savent l’âtre, jouant dans la poussière et se battant avec les autres, déchirant leurs vêtements et faisant sauter leurs boutons. Le maître est l’exact opposé de Krishnan : il n’aime pas sa femme, est indifférent à ses enfants, mais aime fort enseigner en laissant libres les petits. Krishnan aime fort sa femme, est attentif à sa petite fille, et s’ennuie à enseigner la critique littéraire anglaise à des étudiants qui vont reproduire ce savoir inutile.

Sa métamorphose s’effectuera sous l’influence posthume de son épouse. Elle le contacte par un moyen rigolo : un adolescent de 15 ans attend un soir le professeur Krishnan à la sortie du collège. Il lui dit être envoyé par son père et être porteur d’une lettre. Le père ne connaît pas Krishnan mais, en méditant en pleine conscience dans son jardin, a reçu un message « des esprits » et a écrit sous leur dictée un texte dont il ne comprend pas le premier mot. Sushila y parle à son époux de ce qu’ils savent intimement. Intrigué, Krishnan suit le jeune garçon et rencontre le père. Des séances suivent avec l’homme pour médium entre Krishnan et Sushila, jusqu’à ce que celle-ci incite son mari à développer ses pouvoirs psychiques afin de percevoir son contact par lui-même. Ce qu’il entreprend et qui le modifie. Sa grand-mère maternelle prend avec elle Leela, qui a besoin d’une mère durant son jeune âge, et Krishnan décide alors de quitter son poste au collège qui l’ennuie pour assister le maître dans son école d’enfants qui a beaucoup de succès. Pour seulement 25 roupies par mois.

Il est devenu indien en abandonnant sa carapace de littérature et de conceptions britanniques, et a adopté la culture spirituelle de l’Inde après les déboires de la médecine scientifique occidentale sur sa femme. Il choisit une éducation à l’indienne, libre et même libertaire, plutôt que l’éducation contrainte et disciplinée à l’anglaise. Ce roman personnel s’ouvre alors au roman d’une libération de tout un peuple – qui interviendra en 1947.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Le professeur d’anglais (The English Teacher), 1945, 10-18 1995, 337 pages, occasion €1,88

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Il faut se battre pour être bien compris, dit Nietzsche

Après ses Discours à ses disciples (chroniqués précédemment sur ce blog), Zarathoustra s’est retiré en solitaire sur la montagne. Il attend, « pareil au semeur qui a répandu sa semence. » Mais il faut plus de neuf mois pour accoucher d’une idéologie nouvelle et, comme un père, le prophète est empli « d’impatience et du désir de ceux qu’il aimait. »

Mais cette impatience, si elle est légitime, empêche de germer. C’est le cas d’une idéologie comme d’un enfant : il faut le laisser être avant de l’élever. « Or, voici la chose la plus difficile : fermer par amour la main ouverte et garder la pudeur en donnant. » Car trop donner trop vite submerge et empêche le don de fructifier. Ce sont les parents trop présents qui étouffent, les pères ou mères fusionnels qui inhibent, substituant leur volonté à celle de l’enfant, croyant faire le bien alors qu’ils l’étiolent, vivant à travers lui par procuration tout ce qu’ils ou elles n’ont su ou pu réaliser.

Zarathoustra rêve une nuit qu’un enfant lui apporte un miroir. Il s’y est regardé et… « j’ai poussé un cri et mon cœur s’est ému : car ce n’était pas moi que j’y avais vu, c’était la face grimaçante et le rire moqueur d’un démon. » Notez combien Nietzsche prend soin d’associer le corps et les passions au mouvement de l’esprit – les trois étages de l’humain : un cri (instinctif), une émotion du cœur (affectif) et la vision (le jugement de raison). La cause ? « Ma doctrine est en danger, l’ivraie veut s’appeler froment. »

Texte prémonitoire, écrit en 1883, sur les dérives du nazisme futur. Les disciples déforment et amplifient des détails de sa doctrine sans la comprendre ni la prendre en entier. Ainsi la volonté de puissance n’est-elle pas le droit du plus fort que croient les brutes mais l’énergie vitale avide d’explorer et de comprendre et qui déborde de générosité pour tous les vivants. Mais les nazis étaient des gens des bas-fonds, peu instruits et qui méprisaient la culture (Goebbels sortait son revolver lorsqu’il entendait ce mot) ; les intellos nazis étaient peu nombreux et souvent idéalistes ou mystiques (Rosenberg, von Schirach), névrosés psychopathes (Rhöm, Göring, Heydrich) ou encore arrivistes (Goebbels, Albert Speer). Tout comme les illettrés de Daech qui lisent Mahomet et ses commentaires sans penser, ils ne prenaient – à la lettre – que ce qu’ils étaient capables de saisir dans l’œuvre de Nietzsche. Zarathoustra a raison de s’en faire !

« Mes ennemis sont devenus puissants et ont défiguré l’image de ma doctrine, en sorte que mes préférés doivent rougir des présents que je leur ai faits. » Rester trop longtemps dans sa tour d’ivoire ou le ciel des idées – ici la caverne de la montagne – est mauvais. Il faut redescendre dans le concret et parler concrètement à ses disciples concrets. « Sans doute y a-t-il en moi un lac, un lac solitaire qui se suffit à lui-même ; mais le fleuve de mon amour l’entraîne avec lui en aval – jusqu’à la mer ! » L’amour est pour Nietzsche la vie qui déborde, l’élan vital vers les autres, vers l’empathie et l’action ensemble. Il ne s’agit pas d’asservir mais de former, pas de formater mais d’épanouir. Par exemple, l’objectif initial des Jeunesses hitlériennes était un scoutisme positif qui sortait les jeunes de leur milieu étriqué et les faisaient vivre sportivement en toute égalité de conditions ; la propagande l’a déformé progressivement en formatage politique et militaire – mais il ne faut pas jeter le gamin sain et courageux avec l’eau sale des obsessions d’Adolf Hitler et de ses sbires.

Donc expliquer, toujours expliquer, inlassablement, comme les profs qui ne cessent de le faire (mais eux sans enthousiasme, juste pour remplir le programme). Zarathoustra est inspiré, il déborde au contraire ; il n’est pas un bureaucrate du savoir mais un voyant qui entraîne. « Comme j’aime maintenant chacun de ceux à qui je puis parler ! Mes ennemis eux-mêmes contribuent à ma félicité. » Chacun l’a un jour ressenti, contrer des arguments par d’autres est excitant, l’adversaire est implacable et lui opposer de vraies raisons en pointant ses failles est jubilatoire. Oui, on peut aimer ces « ennemis » qui vous haussent au-dessus de vous-mêmes et aiguisent vos facultés.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Colette et Willy, Claudine en ménage

Ça y est : 18 ans et mariée, Claudine connaît le sexe et emménage. Elle passe rapidement sur ses mois de noce et de voyages avec son mari-papa, sa défloration et son contentement, le plaisir des caresses et de se lover avec tendresse contre le grand corps accueillant.

Elle ne résiste pas à l’idée de passer par son village, le Montigny aux 1600 habitants, pour revoir sa maison mais surtout son école. La période est aux vacances mais Mademoiselle Sergent est bien là si Aimée est partie dans sa famille. Des écolières en pension sont là aussi, qui s’ennuient. Une certaine Hélène, 15 ans, donne du goût à Claudine ; c’est un fruit frais qu’elle s’empresse de cueillir, un baiser sur la bouche, en souvenir d’Aimée et surtout de Luce, la petite qu’elle regrette presque de n’avoir pas plus câlinée à 14 ans.

C’est que son penchant pour ses semblables, encore minime, avec des brusqueries de garçon manqué dans sa prime adolescence, mûrit avec l’amour adulte qu’elle découvre. En compagnie de Renaud son mari, elle a reconnu le pouvoir de son corps et commence à en jouer. Elle est fine et svelte, musclée et décidée, elle plaît. Aux hommes comme aux femmes et aux très jeunes filles. Renaud l’a non seulement déniaisée mais aussi en un sens pervertie en la rendant sensible à une sensualité partagée. Dans les salons on la drague, mais elle éconduit les hommes et sa réputation est faite : « elle est pour les femmes » ; mais elle éconduit aussi les femmes, jusqu’à ce que Rézi paraisse dans son salon. Elle commence alors à succomber. Non sans réticences, soupçons et rétractations – elle n’est pas amoureuse – mais par étapes.

Rézi est l’abréviation de Thérèse en Europe centrale ; c’est une belle femme toute en courbe qui ondoie comme Mélusine, la fée succube des eaux à queue ophidienne, mais rappelle aussi le serpent diabolique de la Genèse. Claudine/Colette va croquer le fruit défendu. Ce qui arrive à Claudine est autobiographique, sa relation de quelques mois à peine voilée dans le roman avec Georgie Raoul-Duval, une Américaine. Sa passion est toute sensuelle et elle y succombe, sous les yeux flattés et voyeurs de son mari qui prend plaisir à la voir se gouiner. Il aide même les deux jeunes femmes à trouver une petite « fillonnière » (Colette transpose la garçonnière au féminin) où se retrouver sans la présence insistante et jalouse du mari de Rézi, Anglais carré au teint de brique, colonel retour des Indes.

Car autant l’homosexualité masculine répugne à l’époque fin de siècle, bourgeoisement et catholiquement prude en ces choses, autant l’homosexualité masculine excite le mâle et l’incite à l’indulgence. « Non, ce n’est pas la même chose ! » s’exclame Renaud devant Claudine. Le fils, Marcel, à 20 ans reste inverti, « fine tête maquillée » ; il volette entre des désirs constants dérobés à la porte du lycée Janson où les 15-17 ans au teint désormais plus frais que le sien abondent et se complaisent à se laisser séduire par de « la littérature néo-grecque ». Mais Claudine, « Vous pouvez tout faire, vous autres ». Elle s’étonne de la différence qu’il fait des amourettes de son fils et de celles qu’elle-même faisait avec Luce et Aimée. « C’est charment, et c’est sans importance… (…) C’est entre vous, petites bêtes jolies, une… comment dire ? …une consolation de nous, une diversion qui vous repose (…) la recherche logique d’un partenaire plus parfait, d’une beauté plus pareille à la vôtre, où se mirent et se reconnaissent votre sensibilité et vos défaillances… » p.453 Pléiade. Mais ne serait-ce pas de même pour les hommes faits avec les garçons pubères ? Renaud/Willy pervertit la chose en domination mâle naturelle à l’époque. Il déclare à Claudine/Colette « qu’à certaines femmes il faut la femme pour leur conserver le goût de l’homme. » Rien de moins. Ce ne serait pas pareil pour les garçons.

Marcel n’est pas amoureux, il désire ; un corps chasse l’autre, il oublie, parfait don Juan sans conséquences, égoïste et narcissique. Il est « en lune de miel avec [s]on petit home », d’où Willy auteur ne peut s’empêcher de tirer une blague : « – Vous avez un nouveau petit… ? – Oui, avec une seule m » p.494. Un petit studio où il invite ses conquêtes et qu’il prête à Claudine pour s’y ébattre avec Rezi si elle veut. Elle veut. Leur sensualité se repaît de se frotter nues un moment. Et Marcel vient sonner, juste par libertinage un brin voyeur, digne fils de son père… Il n’y a donc aucun endroit où l’on ne peut se retrouver entre femmes, sans mari jaloux ou complaisant, et sans beau-fils gêneur ?

Mais ces amours éclatés ne convainquent pourtant pas Claudine, ni l’un, ni l’autre. Ils sont un jeu, un plaisir, mais pas un accomplissement. « Ah ! Comme je suis loin d’être heureuse ! Et comment alléger l’angoisse qui m’oppresse ? Renaud, Rézi, tous deux me sont nécessaires, et je ne songe pas à choisir. Mais que je voudrais les séparer, ou mieux, qu’ils fussent étrangers l’un à l’autre ! » p.493 Pléiade. C’est le problème d’avoir un mari de 25 ans plus vieux que vous ou d’être une amante d’une génération plus jeune : l’accord se fait mal. Le vieux joue avec le plaisir, la jeune fantasme le grand amour fusionnel. Renaud va baiser Rézi dans la fillonnière et Claudine, réputée en convalescence, va quand sortir malgré l’interdiction médicale car c’est le printemps à Paris, et les découvrir en passant.

Outrée des deux trahisons, elle part. Elle suit son père qui est reparti étudier ses limaces dans la maison des champs de Montigny. Elle y retrouve sa chatte Fanchette, encore grosse et ravie d’avoir des petits. Claudine n’y a même pas songé pour elle-même. La nature enseigne que l’amour est avant tout la reproduction. La campagne restée naturelle va-t-elle redresser sa vie pervertie par les fantasmes artificiels de la ville ?

Colette et Willy, Claudine en ménage, 1902, Folio 1973, 242 pages, €7,50 e-book Kindle16,99

Colette et Willy, Claudine à l’école, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, Albin Michel 2019, 598 pages, €24,90

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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La mort volontaire selon Nietzsche

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra ». La mort n’est importante que mission accomplie, « entouré de ceux qui espèrent et qui promettent » – autrement dit les disciples et les enfants. Las, la mort est rarement telle, tant « il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »

Et de vilipender « les superflus » qui « font les importants avec leur mort ». La fin de la vie est un aiguillon pour bien vivre et préparer l’avenir. « Je vous montre la mort qui parfait, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. » Elle est, premièrement, tel que dit plus haut, la mort qui laisse un héritage d’espérance et de gènes ; et secondement, « mourir au combat et répandre une grande âme. » Autrement dit un exemple d’honneur et de courage, qu’il faut suivre pour mériter.

« Haïssable » au contraire est « votre mort grimaçante qui s’avance en rampant comme un voleur ». C’est la décrépitude de la vieillesse, la démence sénile qui progresse, ou la maladie qui épuise et aigrit. Nietzsche serait donc en faveur du suicide, assisté ou personnel – comme les Romains, comme Montherlant. « Je vous recommande ma mort, la mort volontaire, qui vient à moi parce que je le veux. Et quand voudrais-je ?  – Quiconque a un but et un héritier veut la mort à son heure pour but et pour héritier. » Ce qui signifie : une fois la mission accomplie. On ne vit pas pour soi, on vit pour quelque-chose ou pour quelqu’un. Pour une idée, une tradition, un accomplissement ; pour un enfant, un avenir génétique et culturel. La plupart des gens ont une mort selon Nietzsche : à leur niveau, laissant des enfants, des œuvres ou un souvenir méritant. Pas besoin d’être un surhomme, même si tendre vers le mieux est l’élan de la vie.

La religion chrétienne pèche en cela, selon Nietzsche. « Je n’entends prêcher que la mort lente et la patience à l’égard de tout ce qui est ’terrestre’. » Pour le philosophe au marteau, Jésus est « mort trop tôt » « Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes ». En mûrissant, méditant au désert loin des bons et des justes, « peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre – et aussi à rire ! » Il est vrai qu’on ne rigole pas dans les Évangiles… beaucoup moins que dans l’Ancien testament, où la joie se manifeste souvent. Mais tous les croyants prennent la vie au sérieux et le rire leur semble un blasphème à leur dieu – voyez les communistes léninistes en Russie ou les socialistes français avant leur déconfiture, les Joxe, Aubry, Fabius, Valls, Hidalgo et tant d’autres : ce n’étaient que tronches tirées à la télé, propos graves et baratin sévère. Pas de quoi galvaniser les foules ni faire bander les jeunes. C’est plus drôle aux extrêmes.

« L’amour du jeune homme n’est pas mûr et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes. » Il faut de l’enfant en l’homme et le jeune homme s’en détache, avant de le retrouver une fois apaisé. Nul doute, selon Nietzsche, que Jésus-Christ « aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait atteint mon âge ! Il était assez noble pour se rétracter ! » Il aurait aimé la terre et n’aurait pas clamé le ciel unique ; il aurait aimé les humains et n’aurait pas prêché l’abstinence et le retrait, et l’abandon de la famille et des amis pour suivre une chimère.

La mort est un accomplissement, et Jésus a mal accompli sa mission. Nietzsche philosophe l’a-t-il mieux accomplie ? Tout ne dépend pas de sa propre volonté, fût-elle celle de fils de Dieu. « Que dans votre agonie, votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : sinon votre mort vous aura mal réussi. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Nietzsche parle de l’enfant et du mariage

Le mariage, pour Nietzsche, est sacré. S’il exècre le christianisme, le philosophe reste religieux : il relie l’humain au cosmos et au destin. Le mariage est une union à deux qui a pour but l’unique : l’enfant. Mais l’enfant est lui aussi sacré : « Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ? Es-tu le vainqueur de toi-même, maître de ses sens et de tes vertus ? »

Si oui, alors « je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à l’enfant. (…) Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme. » Tel est la saine raison de la passion et des sens, si l’on veut être humain. Les films récents sont pleins de pères qui découvrent leur progéniture, délaissées par le sort ou par leur métier éprouvant. Puis, une fois construits, par les aventures, le métier, l’armée, ils reviennent au garçon ou à la fille et portent désormais leurs soins à y être attentifs, à les « élever » enfin conjointement avec la mère qui a eu jusqu’alors tout le travail. Une prise de conscience de notre époque. Seul un esprit sain dans un corps sain saura élever correctement un enfant. A deux, c’est mieux, les faiblesses de l’un étant compensées par les forces de l’autre, les deux étant relatives aux contingences et aux fatigues.

« Tu ne dois pas seulement propager ta race en l’étendant, mais aussi en l’élevant. » Élever, c’est rendre meilleur, plus. Plus vigoureux, plus maîtrisé et civilisé, plus intelligent. On ne naît pas noble, on le devient – ce que Nietzsche appelle le Surhomme. « Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même – tu dois créer un créateur. » Le lecteur a reconnu l’ultime des Trois métamorphoses, celle du lion en enfant, un être innocent empli d’énergie vitale, libéré des carcans moralistes et de l’excès des contraintes sociales.

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.Respect mutuel, c’est là le mariage ». Nietzsche n’est pas machiste ni viriliste. Bien que contaminé malgré lui par l’ambiance de son temps, ce XIXe bourgeois, dominateur, masculin et impérialiste, il considère que le mariage lie deux êtres égaux avec un objectif commun : l’enfant des deux. Chacun apporte son talent et le capital génétique, social et culturel (comme dirait Bourdieu), fructifie sous la houlette attentive et bienveillante du père et de la mère. Avec une fratrie, c’est mieux ; et des cousins et cousines, encore mieux ; et des amis et amies, toujours meilleur. On ne naît pas tout armé, on le devient.

Le mariage habituel est une misère, constate Nietzsche. Bien loin « d’élever » des enfants, il les rabaisse. Car les mariés sont faibles et s’apparient mal. Parfois ils « achètent » une femme par leur dot ou en faisant miroiter leur richesse, leur situation, leurs espérances d’héritage. « Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions lorsque je vois un saint s’accoupler à une oie. » Humour de Nietzsche… Les mariages entre inégaux sont des béquilles de vieillesse après des égarements de jeunesse : rien de bon. L’un « ne captura qu’un petit mensonge paré » – une pétasse qui ne pense qu’à son corps et à ses afféteries ; l’autre « d’un seul coup a gâté à tout jamais sa compagnie », d’un coup de tête, d’un coup de cœur, d’un coup de queue ; un troisième « cherchait une servante qui eût les vertus d’un ange » – et voilà le machisme dominateur bourgeois, et Nietzsche l’abomine : « mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant il serait nécessaire qu’il devint ange lui-même ». L’égalité dans le couple, n’est en effet pas respectée. Or, pas de liberté sans égalité, semble suggérer Nietzsche.

Où est l’égalité quand on cède à « de brèves folies » pour se marier « – c’est là ce que vous appelez amour ». Un « amour » qui n’est que sensualité bestiale, « le plus souvent c’est une bête qui flaire l’autre. » Ou une passion aveugle, « une parabole exaltée et une ardeur douloureuse ». Rien de sain, rien d’équilibré mais à chaque fois un pur égoïsme. « Un jour vous devrez aimer par-delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! » Il faut être soi-même pour se marier, donc pas trop jeune et immature, et encore moins dans nos sociétés contemporaines infantilisantes où il est « interdit » de baiser avant l’âge de 15 ans et de travailler avant 16 ans – mais jusqu’à 65 révolus.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Jean-Christophe Rufin, Check-point

Un pack d’humanitaires d’une association de Lyon part en convoi de deux camions de 15 tonnes livrer en 1995 des vivres, des médicaments et des vêtements dans la Bosnie en guerre.

Ils sont cinq, quatre garçons et une fille. Maud, 21 ans, la taille arrêtée à l’âge de 13 ans, porte des vêtements informes et de grosses lunettes inutiles pour ne pas qu’on la désire. Lionel, le chef de mission, est rigoureux et bureaucrate, il a horreur de sortir des clous et des règles ; il n’est pas fait pour l’action mais est venu pour impressionner Maud, qu’il désire et croit aimer. Alex et Marc sont deux anciens militaires de trente ans, devenus amis parce que blessés par la vie. Alex est métis, Marc est orphelin d’un légionnaire français d’origine hongroise et d’une Palestinienne du Liban ; confié aux enfants de troupe dès l’âge de 5 ans, il a manqué d’affection et a développé une force de résistance aux brimades comme une musculature de riposte. Enfin Vauthier. Hargneux, haineux, égoïste, anarchique, il est indic pour les services de sécurité ; on ne sait pas pourquoi il fait partie d’une mission humanitaire mais on ne tardera pas à le savoir.

Les camions et les bivouacs sont un huis-clos où se déploient les interactions sociales. Lionel aime Maud qui aime Marc, lequel est ami avec Alex ; seul Vauthier déteste et méprise tout le monde – qui le lui rendra bien. Maud et Marc vont baiser comme des lapins, pour le plus grand dépit de Lionel, sous le regard amusé d’Alex, un brin jaloux que son ami lui échappe, et sous l’œil mauvais de Vauthier qui se réjouit du mal fait aux autres. Mais le plus fin est le dilemme constant des jeunes engagés dans la mission : s’agit-il de sauver les corps en les nourrissant, les soignant et les vêtant, ou de porter assistance humaine à des populations confrontées à la guerre ? Auquel cas l’engagement ne peut rester niaisement « humanitaire ». Quand la violence surgit, l’humanisme déguerpit. Il y a ami et ennemi, il faut choisir.

Marc a choisi, Alex aussi, mais s’ils cachent aux autres leur mission personnelle, elle n’est pas la même. Maud découvre et Lionel tente de gérer, vite dépassé. Seul Vauthier, animé par une haine irrépressible pour quiconque est meilleur que lui (ce qui n’est pas difficile à trouver), sait que cela doit mal finir.

Les check-points sont l’expression du chaos, la surveillance de bandes armées autonomes qui limitent leur territoire. Les guerres civiles, partout sur la planète, morcellent les États et déboussolent les civils. Le check-point est le point de passage d’un univers connu à un autre, sauvage, où règne la loi du plus fort. « La guerre civile, c’est le triomphe des salauds. » On l’a bien vu sous l’Occupation. L’humanitaire à la française est devenu naïveté dans le monde actuel. Les French doctors touchés par la misère des enfants affamés du Biafra cèdent peu à peu la place à un engagement carrément militaire – en Libye, au Mali, en Syrie. Les certitudes humanistes sont ébranlées par les réalités de la guerre. Les frontières mentales sont aussi franchies aux check-points. « De quoi les ‘victimes’ ont-elle besoin ? De survivre ou de vaincre ? Que faut-il secourir en elles : la part animale qui demande la nourriture et le gîte, ou la part proprement humaine qui réclame les moyens de se battre, fût-ce au risque du sacrifice ? »

Une belle réflexion en forme de thriller psychologique par un pionnier du mouvement humanitaire français qui a beaucoup réfléchi à l’efficacité de l’action.A l’heure de l’agression sauvage des Russes sur les Ukrainiens, et puisque l’on se demande jusqu’où peut aller notre ‘aide’, ce roman aide à réfléchir.

Jean-Christophe Rufin, Check-point, 2015, Folio 2016, 416 pages, €8,40 e-book Kindle €5,99 ou emprunt abonnement

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Ne rendez pas le bien pour le mal à vos ennemis, dit Nietzsche

Dans un nouveau chapitre un brin énigmatique, Nietzsche prend la parabole de la vipère qui pique sans raison Zarathoustra endormi et qui, lorsqu’il se réveille, veut rependre son venin. Dans cette histoire à la manière des Évangiles, la morale est pour les disciples et elle n’est pas très claire. « Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale », dit Zarathoustra. En effet, ceux qui se disent bons et justes parce qu’ils croient en eux-mêmes définissent ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Nietzsche/Zarathoustra pourfend cette morale qui n’est pas la sienne, il est donc « immoral ». Mais pas amoral : sa morale à lui, il la définit lui-même, elle ne lui est pas imposée par d’autres, ni par des dogmes surgis il y a trois mille ans.

Zarathoustra est donc l’ennemi des chrétiens et des bourgeois moralistes, conformistes même s’ils sont laïcs. Mais, en bon « lion » des Trois métamorphoses, celui qui se révolte, il a besoin d’un ennemi pour se construire. « Si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car cela l’humilierait. Démontrez-lui plutôt qu’il vous fait du bien. » La colère est le moyen de progresser plus que le cynisme car elle affirme et caricature ses propres arguments face aux autres. « Mettez-vous en colère plutôt que d’humilier. » C’est ainsi que Nietzsche veut philosopher « au marteau ».

Restez humain, avec vos trois étages de pulsions, de passions et de raison, et ne laissez pas la seule raison agir. « Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de la vengeance ». L’homme qui aspire à être surmonté est riche d’énergie et généreux, il considère qu’« il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout lorsqu’on a raison. Mais il faut être assez riche pour cela ». La justice est froide alors qu’elle devrait être « l’amour aux yeux clairvoyants ». « Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, hors celui qui juge ! » Car chacun a ses raisons, celui qui juge n’a que la règle ; il n’est pas légitime à comprendre et se pose en dictateur pour l’imposer.

« Mais comment saurais-je être absolument juste ? Comment pourrais-je donner à chacun le sien ! Que ceci me suffise : Je donne à chacun le mien. » C’est par l’exemple que vient la règle de conduite, pas par une force de contrainte. Tous les parents le savent ou devraient le savoir : leurs enfants les imitent, de leur meilleur jusque dans leurs turpitudes. Il n’y a donc pas de Justice immanente, seulement celle que l’on crée en étant soi. Et « gardez-vous d’offenser le solitaire », dit encore Zarathoustra. Il est sa propre raison et sa propre justice. « Mais si vous l’avez offensé, eh bien, tuez-le aussi ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Fernando Vallejo, La vierge des tueurs

Le grammairien Fernando (Germán Jaramillo) revient à Medellín après être parti trente ans durant la période de guerre civile et de Front national. C’est un double de l’auteur, prénommé lui aussi Fernando et né à Medellín en 1942. Il a la cinquantaine et se rend aussitôt dans un bordel de garçons, car là se porte sa sexualité catholique, dégoûtée des femelles depuis saint Paul, impures selon la Bible, et par leur procréation ininterrompue encouragée par le Pape, qui alimente la pauvreté.

La Colombie du début des années 1990 est sous l’emprise du cartel de Medellín et de Pablo Escobar, son chef sans scrupules. Il n’hésite pas à faire assassiner ceux qui le gênent comme le ministre de la Justice, le candidat libéral à l’élection présidentielle, des journalistes, ou à faire exploser le bâtiment de la Sécurité publique. Il n’est arrêté qu’en 1991 et abattu en 1993. Les tueurs à gage qu’il a engagés comme sicaires, souvent très jeunes, juste après la puberté, se retrouvent sans travail. Pour survivre, ils volent, tuent et se prostituent, tout cela pour l’adrénaline. Car ils sont vides en dedans d’eux, sans amour ni protection, emplis des images de fringues de marques, de chansonnettes à la mode et de blagues télévisées. Ils ne supportent pas le silence, sauf dans le sexe.

Fernando connait ainsi Alexis (Anderson Ballesteros), sicaire aux yeux verts et au corps fin de 14 ans dans le livre (mais 16 dans le film, pour la morale publique). A noter que le film est « déconseillé aux moins de 12 ans » mais autorisé sans limites après. Il en tombe amoureux, le garçon s’attache à lui, il devient son protégé et Fernando l’emmène habiter chez lui. L’homme mûr comble le néant de la vie du garçon. Il le nourrit, le promène, l’habille, dort avec lui dans les bras, peau contre peau comme le père qu’il n’a jamais connu et la mère trop prise par ses petits frères et sœurs.

Alexis n’a pas d’état d’âme, il est tout dans l’instant, ce pourquoi son amour est absolu et il tue de même. Pour lui, tuer et baiser sont deux actes de nature. Un taxi est grossier ? Une balle dans la tête. Deux petits de 10 ans qui s’empeignent sous le regard d’adultes rigolards ? Cinq balles font passer de vie inutile à trépas définitif cette scène inexcusable. Ce sont plus de cent personnes que descend Alexis de son pistolet porté dans sa ceinture, qu’il dégaine et fait cracher sans avoir l’air de viser. Il ne manque jamais sa cible car il n’est qu’instinct. Le jeune garçon n’est tendre avec son aimé que par compensation car le monde autour de lui est dur, la réalité délirante, « au-delà même du surréalisme », dit l’auteur. Alexis est pur, un ange exterminateur. Il n’a que son corps et son arme pour se défendre, et Fernando lui offre son intellect, ses biens et son amour.

Fernando l’aime de ne pas reproduire la misère en engrossant les filles, il y a bien assez de niards qui prolifèrent et dégorgent des bidonvilles, appelés en Colombie les Communes. Ils grandissent dans la misère et la violence avant de devenir vers 12 ans sicaires, puis de se faire tuer. C’est ainsi que la démographie se régule en Colombie ces années-là : pas de vieux (ils sont morts), peu de jeunes (ils sont morts), seulement des enfants qui poussent et des prime-adolescents qui s’entretuent.

A mesure que la violence collective s’amplifie, le discours du grammairien se renforce, poussé à la radicalité de la force réactionnaire à la Céline par le spectacle lamentable de la surpopulation des bidonvilles, où les paysans venus avec leurs machettes des villages, ont importé la violence. Les garçons, sans plus de modèles mâles à suivre comme exemple, restent des brutes. Ils ne sont pas cruels, pas plus que des fauves qui tuent leur proie. Tuer et mourir sont la norme dans l’injustice généralisée.

Et Dieu dans tout ça ? Il s’en fout. Fernando, né catholique et élevé catholique, garde les superstitions catholiques de la prière dans les églises et de la messe parfois, mais il ne croit pas en Dieu. Seul Satan règne, puisque les meurtres d’enfants et d’adolescents sont légion et naturels, malgré le scapulaire de la Vierge des Douleurs de l’église de La América qu’arborent tous les très jeunes sous leur chemise entrouverte. L’État corrompu à cause de l’argent trop facile de la drogue, appelée par ces Yankees déboussolés par la guerre du Vietnam et le vide spirituel de leur prospérité économique, laisse se répandre la guerre de tous contre tous. C’est le règne libertarien du chacun pour soi, du droit du plus fort selon les armes et le fric. Tout s’achète, même les garçons – sauf l’honneur, ce vieux reste macho des cultures méditerranéennes importé en Amérique hispanique. Seul les morts ne parlent pas est un proverbe colombien.

Ce pourquoi le bel éphèbe « au corps lisse garni de fin duvet », Alexis aux yeux verts, ne fera pas long feu. Neuf mois seulement avec Fernando et il est brutalement abattu dans la rue sous ses yeux par un duo à moto. Il avait tué le frère d’un membre d’un gang ennemi de son quartier. Fernando se trouve lui-même abattu – mais de douleur. Il veut en finir, court les églises, ne voit plus aucun sens au monde.

Lorsqu’il renaît, par habitude, par lassitude, c’est par la rencontre sur un trottoir de Wilmar (Juan David Restrepo), un autre jeune garçon des bidonvilles surnommé Lagon bleu parce qu’il ressemble au jeune premier du film éponyme. Il prend la place d’Alexis mais pas le cœur de Fernando, qui apprend vite que c’est lui qui a tiré sur son petit. Va-t-il le tuer à son tour pour se venger ? A quoi cela servirait-il ? D’ailleurs Wilmar est descendu par un autre gang deux jours après. La jeunesse se fane vite dans la violence colombienne des années 1990, ce pourquoi elle vit à toute vitesse, dans l’instant de l’acte et du sexe.

Un film a été tiré du roman, plus percutant grâce aux images, mais moins dans la dérive onirique. Ce roman est provocateur, les Fleurs du mal de l’Amérique du sud, une politesse du désespoir avec sa langue imprécatoire, tordue par la douleur. Un chant funèbre pour les morts adolescents – inutiles. Livre et film se complètent, pour une fois, plus qu’ils ne se font concurrence. L’œuvre filmée a eu plusieurs récompenses :

  • Mostra de Venise 2000 : The President of the Italian Senate’s Gold Medal
  • Festival international du nouveau cinéma latino-américain de La Havane 2000 : meilleure œuvre d’un réalisateur non-latin sur un sujet lié à l’Amérique latine
  • Satellite Awards 2002 : meilleur film en langue étrangère

Fernando Vallejo, La vierge des tueurs (La Virgen de los sicarios), 1994, Belfond 2004, 193 pages, occasion €2.57. Une édition aussi dans le Livre de poche en 1999, non disponible même en occasion.

DVD La Vierge des tueurs, Barbet Schroeder, 2000, avec German Jaramillo, Anderson Ballesteros, Juan David Restrepo, Manuel Busquets, Ernesto Samper, Carlotta films 2017, 1h41, €8.00 blu-ray €8.58

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John-Frédéric Lippis, L’homme a la valeur de son cœur

Pianiste compositeur, chef de chorale reconnu, Lippis écrit désormais plus qu’il ne compose car son ouïe se dégrade. Un drame personnel qui l’a conduit à entendre avec le cœur, dit-il.

Ce livre est une méditation inspirée par Karol Wojtyla, ci-devant pape Jean-Paul II, à propos des souffrances et du courage, de la fraternité et de l’Amour avec un grand A (l’Hâmour persiflait Flaubert qui se méfiait des exaltations psychiques). Ce personnage hors norme a fortement impressionné le John-Frédéric adolescent et il s’est mis dans sa lumière.

Au point que le préfacier Laurent de Gaulle fait de John-Frédéric Lippis un saint chrétien, bénévole dès l’âge de 13 ans, un Modèle selon l’imitation de Jésus-Christ : « Dans sa simplicité, John-Frédéric transporte nos cœur par des variations sur le thème de l’amour. Il nous permet d’entrevoir l’invisible dans le visible de nos vies et de nos épreuves » p.13. Laurent est le petit-neveu du général, le petit-fils de son frère Jacques ; il a écrit un livre sur la foi de Charles de Gaulle.

L’auteur lui-même avoue, modeste : « Dans ma vie, il y a toujours eu une part de mystère, quelque chose de spécial. Il y a la foi. En Dieu, en la vie, en les hommes, en moi » p.20. Et l’on peut observer combien cette méditation à propos de Jipitou se réduit finalement à Jièfel. C’est amour et moi, je et Jean, papa et pape. Comme tous les croyants dans le sein de Dieu, Lippis se montre très assuré de soi. François Bayrou est de ce type. A propos du pape, l’auteur parle « d’une osmose entre lui et moi en toute humilité » p.50. Il crée un album de musique instrumentale pour retracer la personnalité de Karol ; désormais il écrit ces méditations.

Et des conseils de développement personnel à la lumière papale : « Retrouvez un rythme, un tempo, comme celui d’une musique qu’on va partager ensemble dans un moment de convivialité et d’amitié. Lâchez ces obligations qui ne vous apportent rien et que vous rendez indispensables, plus de surcharges inutiles, pensez à vous, aux autres, triez votre quotidien, ressourcez-vous pour mieux donner et partager. Cessez de penser comme tout le monde, sortez du moule, ayez le courage d’avoir vos opinions, votre humanité, restez vous-mêmes. Affirmez-vous selon vos opinions. Vous avez le droit d’exister, mais encore faut-il le décider… » – et ainsi de suite, p.60.

De grands mots, dans l’actualité de Noël, publiés à compte d’auteur.

John-Frédéric Lippis, L’homme a la valeur de son cœur, novembre 2022, Lina éditions  JF Lippis, 198 pages, €20,00 (non référencé sur Amazon ni sur la Fnac)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Dans le chœur de Mozart déjà chroniqué sur ce blog

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Le sens d’un peuple, ce sont ses valeurs, dit Nietzsche

« Zarathoustra vit beaucoup de contrées et beaucoup de peuples », raconte Nietzsche, d’où le bienfait de tous les voyages : ils vous font voir loin, et autre chose. « C’est ainsi qu’il découvrit le bien et le mal de beaucoup de peuples. » Donc ses valeurs – toutes différentes dans leurs priorités. « C’est la table de ce qu’il a surmonté, c’est la voix de sa volonté de puissance. »

Car seul ce qui est difficile permet de se surmonter ; on en fait une valeur. « Ce qui est indispensable et difficile s’appelle bien. Et ce qui délivre de l’extrême détresse, cette chose rare et difficile, il l’appelle : sacré. »

Par exemple les Grecs antiques : « Il fut que tu sois toujours le premier et que tu surpasses les autres : ton âme jalouse ne doit aimer personne, si ce n’est l’ami. » Ou les Polonais, ce « peuple d’où vient mon nom » croyait Nietzsche : « Dire la vérité et savoir bien manier l’arc et les flèches. » Ou les Juifs et les Arabes : « Honorer père et mère, leur être soumis jusqu’aux racines de l’âme ». Ou les Allemands, ou peut-être les Français : « Être fidèle et, pour l’amour de la fidélité, consacrer son sang et son honneur à des causes même mauvaises et dangereuses. »

Cela ne vient pas de Dieu mais des hommes. Ils « se sont eux-mêmes donné leur bien et leur mal (…) C’est l’homme qui a prêté de la valeur aux choses, afin de se conserver ». L’homme est « celui qui évalue ». Qui donne du sens pour lui-même. Côté sombre, les storytellers le savent bien qui habillent un mensonge d’une belle histoire pour faire passer la pilule. Côté clair, c’est l’enthousiasme du patriotisme, de l’humanisme, de la conquête spatiale, de l’expérience scientifique, de l’exploration : les valeurs de cœur, de curiosité d’esprit, d’humanité. « Évaluer, c’est créer. »

« Les créateurs furent d’abord des peuples et plus tard des individus. » L’individualisme est la plus jeune des créations selon Nietzsche. « Le plaisir du troupeau est plus ancien que le plaisir du Roi. » Bonheur de faire nid dans l’entre-soi, de se rengorger de penser ensemble la même chose, d’être d’accord comme à Valmy. « Et tant que la bonne conscience s’appelle troupeau, la mauvaise conscience seule dit : Moi. En vérité, le moi rusé, le moi sans amour qui cherche son profit dans l’avantage du plus grand nombre : ce n’est pas là l’origine du troupeau, mais son déclin. » Car il y a un mauvais moi : l’égoïste, le prédateur ; et un bon moi : l’amoureux, le coléreux, le créateur.

« Ce furent toujours des aimants et des créateurs qui créèrent le bien et le mal. Le feu de l’amour et le feu de la colère brillent dans toutes les vertus. » Zarathoustra « n’a pas trouvé plus grande puissance sur la terre que les œuvres de ceux qui aiment : « bien » et « mal », ainsi se nomment-elles. » Cette puissance « est pareille à un monstre », dit Nietzsche. « Qui domptera ce monstre ? » Mille buts car mille peuples, « il manque le but unique. L’humanité n’a pas encore de but ». En voilà un pour les écologistes, s’ils étaient moins dans le « moi » et plus dans le planétaire, moins dans les petites gifles entre conjoints consentants et plus dans les émissions de gaz à effet de serre de Poutine et de Xi, de Trump et de Bolsonaro, plus contre la guerre en Ukraine que contre Total énergies – qui ne fait que son métier qui est de livrer durant encore des années le gaz de chauffage et le carburant du parc automobile qui ne va pas changer d’un coup de baguette magique.

« Mais, dites-moi mes frères, si l’humanité manque de but, ne fait-elle pas elle-même défaut ? » Nietzsche voyait bien plus loin que les cervelles étroites qui l’ont repris et tordu pour leur nationalisme agressif.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Eric Durand-Billaud, L’amputation

C’est un deuil, un cri d’amour et une psychothérapie que ce livre. Il est en hommage à l’aimé, au compagnon puis mari durant 33 ans : Patrice. Car le couple est celui de deux hommes bien dans leurs peaux, qui se sont rencontrés vers 24 ans en janvier 1988, l’un en sixième année de médecine et l’autre diplômé de Science Po et en DEA de droit international. Ils ne se sont plus jamais quittés, voyageant beaucoup, s’installant à Paris puis à Bruxelles en fonction de leurs métiers.

Patrice fut DRH de l’OCDE à Paris avant de prendre un poste équivalent à l’Otan à Bruxelles ; Eric fut médecin spécialisé en neurosciences, directeur du pôle santé des prisons de Fresnes puis de Fleury-Mérogis avant de devenir chef de service à l’hôpital universitaire Érasme de Bruxelles. La mort subite suivie de mise en bière (en Belgique) durant le premier confinement de Covid, sidère littéralement Eric. Patrice a eu un accident vasculaire cérébral, pas un Covid. Mais Eric ne s’en remettra jamais. Il entreprend, pas à pas, et avec le temps, le chemin d’une résilience. Son psy, qui sait écouter plus que théoriser, le fait avancer par lui-même. Le souvenir est tout pour faire son deuil : les cérémonies avec les amis et relations communes, les moments remémorés par l’écriture, les photos triées et regardées en face, les peintures pour extérioriser ce qu’on ressent.

Ce livre est mosaïque, comme le souvenir, regroupé en chapitres qui évoquent les instants de bonheur, les plaisirs partagés, les découvertes en commun. Il s’agit de voyages qui ouvrent l’esprit, d’expositions qui alimentent la culture, d’opéras qui immergent dans la musique, de gastronomie qui fait plaisir aux papilles et à l’être tout entier. Mais aussi de réflexions comme autant de chapitres sur le sens de la vie, l’enfer, les plaisirs, le suicide, la réanimation.

Sans l’aimé, le survivant est « amputé ». Ce mot brutal dit brutalement la brutalité de ce qui arrive ; il n’en est pas d‘autre. Comme l’amputé physique, l’amputé affectif ressent son membre absent, est incomplet sans lui. Une vie brisée à la cinquantaine est une injustice foncière, surtout lorsqu’on a eu une existence morale exemplaire, attentif aux autres et diplomate, toujours présent pour rendre service.

Un cri d’amour, car l’amour peut survenir aussi entre gens du même sexe, même si cela reste une minorité, même si ce n’est pas mon goût, même si cela « choque » les dogmes de nombreux croyants en religions « révélées ». L’être humain est trop divers pour devoir l’enserrer dans des rets outrageusement rigides et préétablis par une morale particulière figée éternellement par la culture du Livre.

Les droits d’auteur de cet ouvrage sont intégralement versés à l’association créée à la suite du décès de Patrice Billaud-Durand pour financer la recherche clinique et scientifique dans les maladies vasculaires du cerveau : www.lesamisdepatrice.com

Eric Durand-Billaud, L’amputation, 2022, éditions Chemins de tr@verse, 278 pages, €20,00 e-book Kindle €8,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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