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Tenir registre, conseille Montaigne

Dans le chapitre XXXV de ses Essais livre 1 intitulé « D’un défaut de nos polices », le philosophe remarque qu’il est bon de tenir registre des faits et besoins d’une cité comme ceux d’une maison. Et il regrette de n’avoir pas suivi son père qui l’a fait. Le « défaut » de Montaigne se doit d’être traduit aujourd’hui par manque ou lacune, tout comme les « polices » par nos administrations.

Montaigne commence par louer le bon sens de son père, « homme, pour n’être aidé que de l’expérience et du naturel, d’un jugement bien net ». Les Lumières reprendront cette idée que le bon sens (ou la raison) est la chose du monde la mieux partagée entre les humains. Animal doué de raison, animal politique, l’homme (au sens générique) sait juger des choses de façon naturelle, c’est dans sa nature.

Ainsi le père de Montaigne a-t-il eu l’idée qu’en chaque ville put être installé « certain lieu désigné, auquel ceux qui auraient besoin de quelque chose, se pussent rendre et faire enregistrer leur affaire à un officier établi pour et effet ». Il s’agit tout bonnement d’un service public, alors inexistant mais aujourd’hui multiplié : mairie, crèche, Pôle emploi, associations diverses… La relation humaine est naturelle – et politique – car l’être humain naît nu et vulnérable et ne serait rien sans les autres : ses parents, sa famille, son milieu, la cité, la nation, les alliances supranationales.

Le même père avait aussi l’idée de tenir un registre du ménage où non seulement étaient consignées les rentrées et les dépenses, mais aussi les événements de quelque importance, « jour par jour les mémoires de l’histoire de sa maison ». Une mémoire « très plaisante à voir quand le temps commence à en effacer la souvenance, et très à propos pour nous ôter souvent de peine ». C’est une sorte de journal, mais pas individuel, plutôt une chronique de la maisonnée. « Usage ancien, que je trouve bon à rafraîchir, chacun en sa chacunière », dit joliment Michel.

Lui ne l’a pas fait, par manque de raison. « Et me trouve un sot d’y avoir failli ».

Notre époque adule les archives, jusqu’aux plus immédiates comme ces textes de témoignage personnel demandés aux volontaires par certaines archives départementales durant le Covid. Les écrivains gardent jalousement la moindre paperole de leurs brouillons de manuscrits « pour la postérité » (ou pour les monnayer une fois vieux et la notoriété venue). Mais les particuliers, même les plus anonymes, peuvent tenir de tels cahiers de mémoire où noter les menus faits de leur existence et de celle de leurs proches. Cela participe à la transmission familiale, mais aussi sociale et civique. Tenir registre, c’est faire de l’histoire, même à son humble niveau. N’imitez donc pas Montaigne – et n’y faillez point.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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François Géré, La guerre psychologique

L’agression de l’Ukraine par l’autocrate du Kremlin montre combien la guerre psychologique est de nos jours l’une des composantes de la guerre tout court. Les chars et les avions, la capacité professionnelle, le renseignement sont indispensables – mais ils ne sont rien sans l’aspect psychologique sur les populations. Sur celle que l’on attaque pour la démoraliser et l’inciter à se rendre « au nom de la paix », entre « pays frères ». Sur la sienne propre pour justifier moralement la guerre, « dénazifier » un pays à demi-russophone dirigé par un Juif qui ferait peser une menace de « génocide » sur la population russe, mais aussi pour masquer les pertes humaines, tués et blessés, inhérentes à l’invasion.

François Géré, dans ce livre d‘il y a vingt-cinq ans, fait le point sur l’histoire et les concepts de la guerre psychologique. Agrégé d’histoire et docteur (d’État) en Science politique, il a enseigné à Polytechnique et aux universités de Paris III et de Marne-la-Vallée. Un manuel pas trop bien écrit mais qui se comprend aisément, maîtrisant mal les retours à la ligne et un brin verbeux mais découpé en chapitres chronologiques, il apporte des informations sourcées et précises sur ce qu’est la guerre psychologique et comment elle peut être employée. L’Internet commençait à peine lorsque le livre fut écrit mais fait déjà l’objet d’une réflexion à chaud qui n’est pas mal venue.

Trois parties : la généalogie rapide depuis le rusé Ulysse (30 pages), l’expérience française en Indochine puis en Algérie 1945-1962 (254 pages), enfin l’hypermédiatisme de la presse sur le Vietnam à la guerre en Serbie en passant par la guerre du Golfe et CNN (130 pages). L’expérience française est la plus documentée et la plus développée, ce qui est intéressant pour comprendre les effets sur le terrain d’une armée non préparée et sans valeurs définies pour tous, comme pour saisir les enjeux d’extrême-droite aujourd’hui… issus de cette période où Le Pen était engagé nationaliste et où la propagande OAS a construit les groupuscules étudiants dont sont issus les leaders actuels autour de Zemmour.

La guerre psychologique passe par l’information, cruciale, et l’analyse des déformations qui lui sont apportées. Volontairement pour l’intoxication, la désinformation étant la base de la propagande, sujet amplement développé à l’époque soviétique, ou la terreur, base de la propagande islamiste à la suite des gauchismes pro-arabes des années 1970-90. Involontairement pour la contre-propagande venue de l’adversaire qui tend à faire prendre des vessies pour des lanternes ou à affirmer avec conviction et relais naïfs d’idiots utiles des fake news, sujets amplement développés par Trump et ses avatars politiciens mais aussi par Bush fils à propos des armes de destruction massive de Saddam et par Poutine à propos des nazis juifs ukrainiens, sans parler des dénis chinois sur la « rééducation » civique en campos de travail forcé de centaines de milliers d’Ouïgours.

La contrainte sur la pensée via les émotions primaires et les instincts est un acte de guerre. L’isolé du Kremlin s’en rend compte lorsque le faible retranché dans sa capitale défie le fort devant le monde entier par des vidéos multiples et des directs avec les parlements du « monde libre » ; mais aussi lorsque les reporters de guerre occidentaux postent heure par heure des audios ou des films sur ce qu’ils voient et entendent. Poutine tombe trop facilement, par tropisme stalinien venu du KGB dans « le piège du mimétisme », faire la même chose que l’ennemi en l’accusant lui de le faire (p.316). « Ainsi s’établit une sorte de loi de la manœuvre psychologique, écrit l’auteur : lorsque les mesures passives deviennent plus importantes que les mesures actives, lorsque la défense l’emporte sur l’offensive, on doit admettre que l’on se trouve en passe de perdre la guerre psychologique » p.376. Poutine semble bien en être là après plus d’un mois de guerre sans grands résultats autres qu’un isolement mondial jamais vu et un effondrement programmé de son économie.

C’est la faiblesse de la démocratie que de laisser ouvertes les infox comme les infos ; c’est sa force d’avoir une puissance de communication diversifiée et une souplesse d’adaptation étonnante. « L’expérience française entre 1947 et 1962 montre qu’il existe toujours une tentation, y compris dans les Etats démocratiques, de la part des élites civiles ou militaires, de transformer en propagande le corpus des idées, des valeurs, des principes couramment acceptés et pratiqués par la société » p.31. Autant le système totalitaire (par exemple communiste soviétique ou chinois, mais aussi islamiste ou fasciste) impose l’idéologie unique du parti dirigeant entre autres par l’armée – autant le système libéral met l’armée de côté pour la défense des valeurs, elles librement débattues et sanctionnées dans les urnes. La guerre psychologique, en démocratie, est à usage externe ; en autocratie, à usage interne autant qu’externe, abolissant toute « politique » dans le diktat. Ce pourquoi Poutine comme Xi emprisonnent leurs opposants, voire les font tuer, et font voter par un parlement à leur botte une série de lois pour justifier la restriction et la censure. L’expérience du 5ème Bureau en Algérie française fut un échec justement parce qu’il confondait pacification et libre consentement et prêtait aux militaires le pouvoir de fixer une direction qui ne pouvait être que politique (et qui manquait cruellement). En Algérie, « l’armée française deviendrait-elle une sorte d’Armée populaire de libération à la chinoise ? » s’interroge l’auteur avec quelque malice. Comment peut-on « libérer » des résistants patriotes ? Les Américains en Afghanistan et en Irak ne l’avaient pas encore compris, minimisant selon l’auteur l’expérience française d’Indochine et d’Algérie, entachée du péché originel de « colonialisme ». Mais qu’ont-ils fait d’autre, les conservateurs bushistes, que tenter de coloniser les esprits, les élites et l’économie ?

De l’expérience française sort un ouvrage, Les valeurs fondamentales du patriotisme français, qui fait encore référence pour « l’identité française ». Elle reste plus ou moins fantasmée par les « souverainistes » d’aujourd’hui, car essentialisée alors qu’elle change dans l’histoire. En 1956 l’armée française s’interroge sur son rôle, ses valeurs et ses ennemis et le général Chassin écrit dans la Revue de Défense nationale un article intitulé « Vers un encerclement de l’Occident » – thème qui ressurgit aujourd’hui des sables, le grand remplacement étant l’islamisme (fondu et confondu avec l’islam) plutôt que le communisme, reconverti en divers nationalismes. Mais à l’époque déjà, note l’auteur, « comme adversaires ne sont retenus que la Russie et le communisme, le monde arabe panislamique, enfin la Chine » – avec deux incidentes : les États-Unis qui poursuivent leurs propres intérêts et le Marché commun qui risque « de développer dans notre pays l’influence étrangère comme de provoquer des difficultés sociales » p.269. Pas un mot à changer à ce diagnostic, selon les extrêmes-droites d’aujourd’hui. Le Français « de souche » aurait toujours l’islam ethnique autant que culturel, le Chinois impérialiste comme l’Américain, et le Russe archaïquement conservateur menaçant la démocratie et la modernité pour les uns, rempart contre la décadence et le métissage pour les autres.

Plus pratique est la description de l’action psychologique à l’égard de son propre camp et envers l’adversaire (pages 203 à 224). Pour les siens, il importe de soutenir le moral, d’instruire les hommes et de former les cadres, de disposer d’outils adéquats et d’une organisation qui définit qui fait quoi. Pour les autres, il faut savoir ce qu’on dit et à qui, pour cela établir le contact, organiser et enseigner, affirmer la positivité de son camp et user des procédés adéquats. La torture, par exemple, largement discutée en son temps en Algérie, apparaît comme très peu efficace sauf pour obtenir un renseignement précis. « De fait, la torture comme acte de violence physique est l’antithèse des mécanismes psychiques que l’expert en action psychologique cherche à faire jouer », note l’auteur p.235. Pratiquée assez couramment par les armées en campagne, par les Français en Algérie comme par les Américains en Irak, les Chinois au Tibet et au Xinjiang, et par les Russes en Ukraine, elle apparaît plus comme une vengeance qui révèle la faiblesse de ceux qui la pratiquent.

Pour l’auteur en 1997, la guerre du Golfe représente le plus grand succès à cette date de la guerre psychologique, compte tenu de l’hypermédiatisme. La guerre a été légitime par l’ONU et le Congrès, avec des buts précis (libérer le Koweit), la communication maîtrisée, et n’a duré que le temps nécessaire à la mission. Pas d’occupation comme ce sera le cas en Afghanistan après les attentats de septembre 2001, ni en Irak, après la tentative d’assassinat de George Bush par Saddam Hussein et son bluff sur les « armes de destruction massive » (qu’il n’avait que chimiques). Occupation qui refera les mêmes erreurs que les Français en Indochine, puis en Algérie : on ne transforme pas par la psychologie les gens comme par décret.

Les moyens d’informations sont désormais multipliés par le net, les smartphones, les caméras embarquées – et la guerre devient de plus en plus psychologique ! Un ouvrage fondamental de la Bibliothèque stratégique des éditions Economica, qui fait encore référence aujourd’hui auprès des étudiants en Science politique comme des militaires.

François Géré, La guerre psychologique, 1997, Economica/Institut de stratégie comparée EPHE IV Sorbonne, 423 pages, occasion €99,93 e-book Kindle €8,99

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La liberté française ?

En-dehors du court terme de la guerre entre une démocratie et un pays totalitaire, où sont nos idéaux de liberté ?

Le choc des cultures a du bon car l’exemple des autres enrichit réciproquement les pays. À la condition évidemment que le pays qui vous choque ne tente pas de vous imposer sa façon de voir. A condition aussi d’assurer la diversité continue des cultures, ce qui signifie refuser le métissage généralisé de l’idéologie commerciale du divertissement qui ne veut affecter personne : pas de genre, pas de race, pas de religion, pas de sexe, pas de nu… La mixité fade ou tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, n’enrichit personne mais appauvrit tout le monde.

Le divertissement commercial, dans son excès, aboutit à la revendication communautaire des sous-cultures revendicatrices, radicalisées, donc figées dans une essence qui n’a rien d’historique mais tout d’une construction idéologique. L’islam se dit ainsi discriminé en France tandis que les Noirs se disent racialisés aux États-Unis. Les minorités, plus ou moins discriminée socialement, franchissent le pas d’énoncer une essence radicale de leur culture, au risque de voir leur discrimination latente se changer en discrimination affirmée, assumée, dans un rejet pur et simple. C’est ce que l’on a constaté aux États-Unis sous l’ère Trump et que propose en France le candidat « sauveur » d’Afrique du Nord, collabo de l’agresseur mongol.

La France n’est pas les États-Unis, n’en déplaise aux Yankees qui voudraient que tout le monde leur ressemble.

La France ne reconnaît que des individus, pas les communautés, même si les « associations » tendent à réduire l’écart citoyen entre les deux. Une association n’est pas l’opinion, mais seulement un courant militant. C’est aux citoyens de décider par le vote de leurs représentants ou par référendum de ce qu’ils veulent vraiment, pas à des minorités agissantes. La liberté d’expression est limitée par la loi en France, elle n’est pas absolue comme aux États-Unis, ce qui encourage certaines communautés a exiger ici des lois « mémorielles » pour criminaliser la négation de crimes historiques plus ou moins documentés. Il n’y a pas en France de religion officielle, contrairement aux États-Unis, mais une mentalité plutôt laïque depuis le XVIIIe siècle. La croyance est du domaine personnel et non pas du domaine collectif.

Ces écarts de ne pas être pareil empêchent d’imiter, d’être « d’accord » (cette scie des réseaux sociaux). La pulsion névrotique de l’internaute qui commente n’est rien de moins que la passion mimétique de René Girard qui évalue, se compare et jalouse, allant jusqu’au lynchage de foule des injures et de la Cancel sous-culture.

Cette incapacité à comprendre l’autre, à songer même qu’il puisse penser autrement que soi, exacerbe la radicalité. Le fascisme d’entre-deux-guerres revient, récupéré dès les années 50 par le stalinisme communiste, avant les sectes gauchistes des années 70 et l’intolérance grandissante depuis l’élection de Trump. « Tout est politique » était le slogan. Dans ce contexte, le militant est un croyant et fait de la morale, il n’est pas un citoyen qui dit le droit mais juge les autres et les réprime par la force ou par l’ostracisme. C’est tout le contraire du débat démocratique et aboutit, par force d’inertie, au totalitarisme, qu’il soit d’opinion comme aux États-Unis, ou de pouvoir comme en Russie.

Ces dernières années en Occident, nous avons préparé Trump, nous avons préparé Poutine, nous préparons peut-être le collabo Zemmour. Mussolini et Hitler reviennent, dans un siècle nouveau.

Nous sommes le 22 mars : où serait donc un nouveau Mouvement du 22 mars qui a libéré 1968 ? Je vois plutôt de l’enfermement venir.

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Mutation du bonheur français

Les Français sont heureux (8 sur 10) mais la France est malheureuse. Comment le comprendre ?

Jamais l’éducation n’a été si répandue, la santé si accessible et si peu chère, la vie active plus libre (notamment grâce au télétravail, mais aussi aux méthodes moins hiérarchiques de management). Heureux comme Dieu en France, disent les Allemands, et c’est vrai, vous ne rencontrez que très peu de Français personnellement malheureux.

A l’inverse, le pays a le sentiment de décliner. Moins comme puissance militaire qui compte dans le monde que comme (im)puissance économique. La désindustrialisation est croissante, malgré les rodomontades des patrons et de quelques énarques. Pas rentable, pas compétitif, pas sérieux. Que reste-t-il ? Le luxe, l’agroalimentaire, le tourisme… Voitures et avions sont remis en cause par l’écologisme montant, très fort dans la jeunesse, même celle qui ne vote pas. Et les vélos sont produits en Chine, comme les panneaux solaires et de nombreux éléments des éoliennes. Il resterait bien le nucléaire, mais… à reconstruire tant nous avons perdu les compétences.

L’armée reste une fierté mais avec le sentiment d’une action parfois néocoloniale en Afrique, ou suiviste chien-chien des yankees au Proche-Orient. Chirac a eu raison de dire non à Bush fils ; Sarkozy a eu raison d’aller en Libye avec les Anglais et sans les Américains (en apparence, car les « gros » moyens de transports et de renseignements restaient US Army…). Mais Hollande a-t-il eu raison de rester au Mali ? Serval oui, Barkane non. S’enkyster sans faire de politique est toujours voué à l’échec ; et faire de la politique dans les pays africains finit toujours par raviver les rancoeurs coloniales. Laissons donc les généraux et despotes africains se débrouiller tout seul ; ils réclament de l’aide et ne manquent jamais de se servir de la France comme bouc émissaire commode de tout ce qui part en vrille. Laissons-les montrer combien ils sont meilleurs tout seuls.

Il nous manque la certitude d’avoir un but, ou au moins une morale. Un récit collectif. Nous l’avons perdu depuis l’échec du gaullisme dévoyé par les technocrates à la Chirac et depuis l’échec de la social-démocratie après les dérives du premier gouvernement Mitterrand. Pompidou aurait pu incarner la France industrielle qui réussit dans le monde, mais il est mort trop tôt ; Giscard, poussé malgré lui par l’ambiance de gauche de son septennat, a forcé les réformes sociétales sans améliorer la compétitivité économique, la faute aux deux chocs pétroliers arabes de 1973 (guerre des Six jours) et 1979 (ayatollah Khomeini), et à l’inflation qui a donc explosé.

Mendès-France puis Rocard auraient pu incarner une gauche de réformes sans les excès des utopistes et des « révolutionnaires » qui, soit obéissaient à Moscou (Marchais), soit étaient plus menés par leur ego et l’avidité de pouvoir que par l’intérêt populaire (Royal, Strauss-Kahn, Mélenchon, Hamon, Hidalgo, Taubira). Mitterrand a calciné les meilleurs à gauche, tout comme Chirac l’a fait à droite pour ses successeurs possibles (Balladur, Juppé, Villepin). Les Français ont le sentiment d’être sans boussole. D’où le recours magique à Macron en 2017 et son « en même temps », au fond pas si loin de Rocard s’il avait mené à bien quelque réforme plus sociale que les gilets jaunes l’ont forcé finalement à prendre. D’où le recours tout aussi magique aujourd’hui à un polémiste de banlieue qui affirme se vouloir « le sauveur » de la France alors qu’il nie tout ce qu’elle est devenue depuis 1789.

Peut-être ces échecs de sens conduisent-elles au déplacement constaté du désir ? La ville et son mode de vie étaient l’aspiration du plus grand nombre, depuis la fuite des campagnes après 1918. Quitter la terre, c’était quitter le labeur asservissant et les cancans de village pour enfin se réaliser dans un petit métier, voir des gens divers et assister aux spectacles. Plus tard, c’était accéder aux logements modernes et à leur confort, avec les études facilitées pour les enfants dans un environnement stimulant. La ville, c’était la libération, l’accès au progrès technique et scientifique. En 1968, la seule « libération » sexuelle a d’ailleurs été urbaine, très peu dans les campagnes, sauf de la part des néo-hippies qui pratiquaient le sexe comme on pratique aujourd’hui le yoga (il y a d’ailleurs certaines ressemblances…).

Ce mode de vie est aujourd’hui remis en cause. Les manifestations, les grèves des transports urbains, le Covid, la pollution, les entraves social-écologistes à la circulation (restriction des bagnoles, proliférations des vélos, trottinettes et autres deux roues sur trottoirs qui ne respectent ni les sens de circulation, ni les feux, et sont insultants quand ils vous forcent le passage) – tout cela détruit le sentiment d’être comme un poisson dans l’eau en ville. Les vieux aspirent à la campagne, à l’air sans particules fines, au calme, au repos paisible qu’il est de plus en plus difficile de trouver en ville ; les gamins sont intenables le week-end et obligent à aller le passer ailleurs. Le net et la possibilité de travailler à distance ont accentué le phénomène, sans parler des prix du foncier urbain.

Malgré les écolos qui voudraient forcer l’habitat en tours à la soviétique, 70 % des Français habitent dans une maison individuelle et veulent poursuivre ce mode de vie. Retour à la terre, mais sans les vaches des grands-parents ni les chèvres des parents. Retour aux arbres, au potager, au terrain de jeu pour les gosses, aux randonnées à pied ou aux balades en vélo. Les Français qui restent en habitat collectif aspirent à la résidence secondaire ou pour la retraite ; ils ne font plus de la ville une libération. C’est une mutation profonde du mode de penser sa façon de vivre. Le populisme est la conséquence de l’étalement périurbain non structuré, ni ville, ni campagne, où les travailleurs comme les citoyens sont relégués, extérieurs, oubliés, sans avoir les moyens de s’évader. Ils tournent en rond.

Les Français sont individuellement heureux mais collectivement mal dans leur peau. Les bénéfices de la croissance semblent mal répartis puisque ceux qui travaillent au bas de l’échelle ne parviennent plus à s’en sortir. C’est que les métiers qui rapportent sont ceux qui exigent une expertise, laquelle ne va pas sans études et diplômes, que l’école dévalue en les donnant à qui se présente sans assurer une orientation adaptée (elle est trop tôt, trop superficielle et trop autoritaire, selon les jeunes sondés). Les autres métiers sont ceux de domestiques d’Uber, de MacDo, de Deliveroo ou d’Amazon, pour ne citer que quelques enseignes. Ils sont mal payés, mal considérés, sans intérêt. Les métiers de services à la personne suscitent plus d’intérêt personnel mais sont contraints dans leur rémunération par les moyens des gens qui les emploient (hôpital, particuliers, maisons de retraite). Si une nounou des beaux quartiers ou un gardien d’immeuble peuvent être payés correctement, l’assistante de vie ou la sous aide-soignante à domicile sont payés à l’heure travaillée, souvent en plusieurs endroits dans la journée.

Le malheur public résulte de ce manque de cohésion sociale. Est-ce que les exigences de lutte contre le dérèglement climatique pourront rebâtir du politique en alternative aux récits morts ? Pas sûr tant les écolos français sont loin d’être des pragmatiques à l’écoute des vrais gens et restent des idéologues en bureaux aseptisés.

Pourtant, reconstruire des réseaux d’appartenance et de territoire est vital pour la démocratie comme pour la vie en commun. Dix métropoles produisent 81 % du PIB avec 40 % de la population. Et le reste ? Il existe aussi, il doit être pris en compte.

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Un patchwork spirituel selon Fourquet et Cassely

La France est devenue un grand bazar, un patchwork spirituel, selon le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog. Baisse du catholicisme, hausse de l’islam, délitement juif pour cause d’émigration due à l’insécurité arabe, seule l’église évangélique (protestante) répond au vide spirituel dans les grandes agglomérations – mais frise parfois le comportement de secte. Banlieues et quartiers populaires mettent l’accent sur épanouissement personnel. L’obscure idée est que l’expression émotionnelle du vécu aboutit à la guérison.

Les structures d’encadrement communautaires donnent un sentiment d’appartenance et chacun se replie sur sa propre famille. Nous assistons à l’essor en quarante ans de la culture psy avec notamment la revue Psychologies, reprise et relancée par Jean-Louis Servan-Schreiber en 1997 ; il sera l’inventeur en France de la Journée de la gentillesse en 2009 : gros succès. 5 % des Français avaient consulté un psy en 2000, 23 % en 2013 : la psychologie est devenue banale et fait partie d’un mode de vie. Dans les facultés se sont installées des cellules d’aide psychologique, ainsi que lors de toute catastrophe. Le psy a remplacé le curé quand survient un événement personnel ou familial grave.

Plus généralement, la dépression étend son emprise, fleurissant sur le terreau du mal être, des mécontentements familiaux, des ennuis d’argent, du sentiment de n’être pas à la hauteur. No future, ainsi sont les zombies de Houellebecq dans son dernier roman. Mieux se connaître paraît un remède et les rayons de développement personnel des librairies supplantent le rayon des romans. Le chamanisme et l’ésotérisme sont en hausse dans tous les milieux (en témoigne le film Un monde plus grand, 2019), comme la voyance, qui a toujours eu son petit succès (même auprès de François Mitterrand !). Le bricolage spirituel et la récupération ici ou là aident la quête de soi dans une ambiance de do it yourself à la suite de la culture punk américaine des années 1970. 28 % des Français déclarent croire à la sorcellerie après les séries télévisées de la pop culture et les films yankees comme Buffy contre les vampires, Twilight, Harry Potter. La croyance en l’envoûtement et le vaudou fleurit dans les milieux de l’immigration.

La conviction qu’il existe une déesse Gaïa, la Terre-mère surgit de l’écoféminisme et se prolonge dans un antirationalisme contre le mâle dominateur qui sévirait dans nos sociétés depuis le néolithique. C’est dire ! Le yoga séduit 19 % des Français et 25 % des femmes. Mais il est venu… de Californie, accentuant la couche d’américanisation de la culture française. « C’est parmi les moins de 40 ans, les membres des professions intermédiaires, les diplômés du supérieur et les sympathisants de gauche que les pratiquants du yoga sont les plus nombreux » p.454. Une petite-bourgeoisie nouvelle, selon Pierre Bourdieu.

Recul des grands récits au profit des croyances irrationnelles bricolées avec des symboles traditionnels. Dieu est mort pour la plupart des gens mais pas le besoin de croire. Depuis L’opium des intellectuels de Raymond Aron au milieu des années 1950 (l’avenir radieux du communisme) au mystère du je-ne-sais pas de Jean d’Ormesson et au retour vers les forces obscures dont on ne connait pas les arcanes de la singerie américaine – « croire » est le mantra. Au point d’abolir sa raison pour suivre la foule et les gourous, fuir sa liberté au nom de « la liberté » (revue complotiste).

Oui, notre monde a changé en quarante ans. Partie en bien, partie en mal – car il s’agit de ce monde d’ici-bas, éternellement mêlé et imparfait. Fourquet et Cassely nous offrent une grande somme d’observation sur la société française telle qu’elle est.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit

Pierre Boulle est surtout connu pour La planète des singes, roman duquel a été tirée toute une série de films, sans parler de la télé ; il est aussi connu pour Le pont de la rivière Kwaï, qui a été célébré au cinéma. Les jeux de l’esprit sont une curiosité. Ingénieur à l’imagination vive, Pierre Boulle s’était décentré en orient, d’où il avait une vision plus globale du monde qu’à Paris. Il propose dans ce roman de science fiction pas moins que de refaire le monde au début du XXIe siècle.

Nous y sommes et rien n’est venu de ce qu’il pensait possible cinquante ans auparavant, lorsqu’il a publié son roman après le grand bazar de 1968 dans le monde entier (mais oui, pas qu’au Quartier latin!). Il met en scène des savants, tous prix Nobel dans leur spécialité, qui mûrissent le projet d’un gouvernement mondial dirigé par des gens compétents, avancés dans le savoir. Mélange de saint-simonisme et de platonisme selon La République, ils ne veulent cependant pas former une nouvelle caste mais épousent la méritocratie à la française qui est celle du concours. Des savants volontaires, présélectionnés sur leurs titres, devront passer une série d’épreuves comme en écoles de commerce. L’ultime sélection des cinq planchera en finale sur un projet de gouvernement mondial.

L’un d’eux l’emporte – Fawell l’Américain. Il est physicien puisqu’à l’époque le nucléaire et les mystères des particules forment la pointe la plus avancée du savoir. Le second lauréat est double : Yranne, un mathématicien français (nous avions les meilleurs) au curieux nom et une Chinoise (américanisée), Betty Han, qui a commencé à étudier les sciences avant de bifurquer vers la philosophie puis la psychologie. Ce trio va gouverner le monde, surveillé par le sénat des Nobel.

Tout se passe bien, ce qui est étonnant, même les peuples en ont assez de leurs dirigeants incompétents et parfois corrompus (ce n’est pas nouveau), mais aussi des querelles de bac à sable nationalistes (ce qui est plus étrange). La fin des années soixante était à l’optimisme et à l’internationalisme, la morale était universelle et les religions ne comptaient pas, reléguées dans la sphère privée comme il se devrait. Pierre Boulle ne les évoque même pas. Pour marquer les esprits, un hymne mondial est créé, fait de bouts d’hymnes nationaux, et un drapeau mondial, blanc avec une femme à poil dessus (la vérité sortant du puits). Car la Science est reine et l’administration des choses, centralisée au niveau global (comme dans l’URSS de l’époque, encore triomphante), devrait rationaliser et engendrer des économies comme un surplus de bien-être égalitaire.

Sauf que, quelques années plus tard, la planète s’ennuie (comme la France de 68 vue par Viansson-Ponté au Monde quelques mois avant « les événements »). Les gens, ayant tout le confort, ne sont plus motivés. Ils n’aspirent à rien et l’aisance matérielle ne leur suffit pas. La spiritualité est absente, même si les horoscopes et l’astrologie les intéressent encore, le sexe est gommé (l’auteur, né en 1912, n’a pas fait siens les débordements de libido pré et post-68). Des pilotes se retrouvent même incapables de décision au moment crucial aux commandes de leur avion ; ils ne savent plus prendre d’initiative, se confiant aux robots. Cette anomie un brin mystérieuse, comme l’augmentation du taux des suicides, fait réagir le gouvernement. Comment inverser la tendance et rendre du goût à la vie ?

Betty la psychologue a une idée : il faut les divertir. Comme à Rome le pain et les jeux allaient de pair, laissant les sénateurs gouverner en paix, instaurons des jeux. Sauf qu’il faut que ces jeux soient autre chose que ces compétitions de midinettes d’avant, où seule la xénophobie des supporters de chaque équipe mettait du piment. Il faut que ce soient de vrais combats où la mort est au bout – à moins que ce ne soit la gloire. Rien de tel qu’un catch à poil entre hommes et femmes par équipes mixtes pour susciter l’enthousiasme. Les corps plastiques se mettent en valeur, les coups engendrent la souffrance et le plaisir sadique du voyeur, le sang qui gicle et enduit les peaux est d’une somptuosité barbare, tout comme les cris et grognements des combattants. Mais le catch finit par lasser. Il en faut toujours plus… On reconstitue in vivo les grandes batailles du passé, Trafalgar, Waterloo, le Débarquement. Les équipes (uniquement des volontaires) sont plus nombreuses et doivent s’organiser elles-mêmes pour leurs armes et leurs positions ; seule règle : les armes d’époque peuvent être améliores, mais seulement avec les techniques connues à l’époque. Gagnera qui sera le meilleur, pas comme dans la vraie histoire. C’est grandiose, la télévision est incluse et se poste aux endroits stratégiques pour des plans spectaculaires. Les vaincus sont tous tués évidemment.

La planète est heureuse… mais tout ça pour ça ?

Eradiquer les nationalismes pour rationaliser la production sans épuiser la planète, quatre milliards d’habitants seulement autorisés et le contrôle des naissances installé, l’utopie de favoriser la connaissance par l’éducation de tous et la recherche fondamentale de quelques-uns – tout cela réduit à organiser des jeux de guerre comme de vraies guerres et à détourner les savants du fondamental pour inventer de nouvelles techniques pour tuer et améliorer la prévision sur les paris ?

La morale de ce conte philosophique est probablement qu’il est vain de vouloir « changer le monde » ; les gens sont tels qu’ils sont et rien n’y fera. Ils seront toujours avides et égoïstes, moins férus de connaissance que de divertissements, toujours volontaires pour gagner, même si c’est pour se faire tuer. Ce n’est pas un grand cru Boulle, mais une curiosité – intéressante à lire un demi-siècle après.

Pierre Boulle, Les jeux de l’esprit, 1971, J’ail lu 1972, 307 pages, occasion €17.00

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Fourquet et Cassely font l’archéologie des nouvelles couches culturelles

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre le chemin depuis 40 ans des traditions à la globalisation en France.

La religion catholique qui formait « la roche mère » selon les auteurs, n’affleure plus qu’épisodiquement. Elle reste dans les noms de lieux, les monuments, mais l’Eglise a perdu son rôle central de synthèse. Les baptisés chutent de 70 % en 1970 à 27 % en 2018. Les anciennes Fête-Dieu deviennent des marches festives ou des marches blanches pour telle ou telle cause. On marche pour le climat, contre le chômage, pour une enfant tuée, au lieu de marcher en glorifiant la vierge Marie ou le pardon local. Désormais, 74 % des moins de 35 ans ne savent pas ce qu’est l’Ascension, bien que ce soit un jour férié. Ils sont indifférents à la religion, mais favorables à garder week-end de trois jours que Chirac a voulu leur reprendre…

Les identités régionales se perdent avec la baisse des accents locaux dont seulement 20 % de la population est affectée aujourd’hui, surtout dans le sud et dans le nord. Les emplois et les transports opèrent un grand brassage de population. Le rugby par exemple, est encore connoté sport du sud, mais de moins en moins. Cette homogénéisation réduit le sentiment de communauté, alors même que la décentralisation voudrait redonner de la vitalité aux régions. Il se trouve également que lesdites régions sont désormais plus administratives que culturelles, Nantes n’étant par exemple pas rattachée à la Bretagne, et la région Centre-Val de Loire étant le résidu de toutes les autres régions alentour. L’huile d’olive, de culture méditerranéenne à l’origine, opposée aux régions du beurre ou du lard, est devenue aujourd’hui le marqueur des couches sociales aisées. On assiste à une hausse de la consommation de bière aux repas (sur « la mode craft américaine des microbrasseurs ») alors que la France est une nation de multiples vins régionaux. La galette des rois s’est répandue sur tout le territoire bien que la brioche existe encore dans certains lieux du Sud.

La raison en est sociologique, les études faisant rompre les amarres avec le terroir natal avant les divers emplois, la retraite et la fin de vie ailleurs. Les zones de stabilité démographique sont plus restreintes : l’Alsace Moselle, le Nord-Pas-de-Calais, la Manche et le Finistère. Les auteurs observent que 78 % des décédés sont désormais nés dans un autre département. Les marqueurs régionaux anthropologiques pointés par Emmanuel Todd en 1990 ne jouent plus. Les écarts sont liés de nos jours à l’immigration (fécondité plus forte) et à l’autonomisation des individus (divorce, monoparentalité : 24 % en 2018, deux fois le chiffre de 1980).

Cette culture déjà brassée possède une surcouche yankee : l’américanisation des années Mitterrand a suivi les chanteurs, le cinéma et, dès les années 1990, les séries télévisées des chaînes privées. Depuis 1986, les meilleures entrées cinéma sont des films américains. Coca-Cola, McDonald’s, Disney, sont autant de « garnisons romaines réparties dans les provinces de l’empire » p.387. La fête d’Halloween a surgi alors qu’elle n’existait pas en France, le Black Friday remplace les soldes et les Buffalo Grill les brasseries tandis que les clubs de danse country s’installent un peu partout. L’imaginaire du Far-West est le plus populaire. Les clubs de bikers sur le modèle américain se répandent parmi les jeunes. L’Île-de-France et les grandes métropoles du Sud sont les plus touchées, « un bon terrain d’implantation de l’imaginaire américain sur un substrat culturel qui a été fortement chamboulé », jargonnent les auteurs p.398. La pop culture commerciale devient une culture « hydroponique » p.399. 27 % des Français sont allés aux États-Unis une fois au moins. Tout ce qui est « bien » vient des États-Unis, du mimétisme entrepreneurial des écoles de commerce au style de vie yuppie de Wall Street (aérobic, footing, loft, surf, business english), jusqu’aux plus récentes utilisations des réseaux sociaux pour les campagnes électorales. Même les gilets jaunes imitent les routiers canadiens qui imitent les partisans de Trump lorsqu’ils bloquent la capitale Ottawa. L’usage de la langue anglaise est un marqueur social, 29 % des jeunes la parlent mais surtout les bac+5 à 75 %. Les Masters et grandes écoles regardent les films et lisent volontiers livres ou magazines en version originale.

Il n’y a pas que les États-Unis dans la globalisation de la culture. À partir des années 1990, existe une influence japonaise : manga, sushi, Nintendo, dessins animés à la télévision (dès Goldorak), ainsi que les films comme Le dernier samouraï, Lost in translation, Wasabi. 6 % des Français se sont rendus au Japon, destination plus élitiste que les États-Unis ou même la Chine.

Une autre couche culturelle qui vient se superposer est la couche maghrébine : halal, kebab turc, chicha. La réislamisation frériste et la hausse globale du pouvoir d’achat ont engendré un commerce de charcuterie halal (à base de volaille), de viande de bœuf tuée selon les rites et de bonbons sans gélatine de porc (Haribo). La formule tacos est une invention de banlieue, une bombe calorique générationnelle des moins de 35 ans. Nous assistons à l’« avènement d’une génération d’entrepreneurs de banlieue nourrie de culture managériale à l’américaine » p.427. Les prénoms arabes sont passés de 7,3 % en moyenne en 1983 à 15 à 20 % en 2019. Ils forment 40 % des prénoms en Seine-Saint-Denis et 25 % dans le Rhône.

Pour la nourriture, le Vegan et le bio sont à Grenoble, illustrant « la gentrification, la patrimonialisation et le détournement », ces trois étapes indispensables à une culture pour s’imposer dans la durée. Le bœuf bourguignon et la blanquette de veau baissent au profit du couscous et de la pizza, tandis que steak frites et poulet frites demeurent stables. La variété française est moins écoutée tandis que la musique des quartiers (le rap) se répand dans la toute nouvelle génération.

Au total, qu’est-ce qu’être de culture française ? User de la langue sans doute, mais rester ouvert à tous les vents du large comme de ceux qui montent des profondeurs de la transition démographique : place à l’islam, à la culture du Maghreb, aux allégeances multiples. L’empreinte américaine demeure cependant la teinture principale, touchant toutes les strates sociales et désormais toutes les générations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Nouveau visage des classes sociales selon Fourquet et Cassely

La quatrième partie du livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre les nouveaux visages des classes sociales, engendré par le nouveau modèle économique désindustrialisé, orienté vers les loisirs et les services. La réorganisation des territoires pour sa résidence, la polarisation des styles de vie, ont un impact sur la structure et sur la nature des emplois.

Surgit une nouvelle constellation populaire des domestiques et soutiers de la consommation. L’ouvrier logistique a remplacé l’ouvrier d’usine. Les routiers, les magasiniers, les manutentionnaires d’entrepôt, constituent ce nouvel ouvrier à la chaîne, Amazon remplaçant Billancourt. Les emplois populaires des sans diplôme baissent en gamme. L’absence de perspectives professionnelles, le turnover, les intérimaires, l’absence de syndicats, conduisent à une conscience de classe nulle. C’est une constellation de services à la personne, de chauffeurs VTC et livreurs, de temps partiel, qui sont farouchement individualistes et récusent l’assistanat. Ils ont conscience d’être des serviteurs mais invisibles et atomisés. L’aide-soignante et l’aide à domicile sont au bas de l’échelle du soin tandis que la hausse du vieillissement et la baisse d’investissement des familles encouragent au contraire les métiers de services à la personne. L’externalisation du nettoyage et du gardiennage par les entreprises fait quitter aux employés l’organisation et les avantages sociaux en faveur de la solitude et de la quasi misère (un SMIC dans une grosse boite avec cantine et comité d’entreprise n’est pas l’équivalent d’un SMIC en autoentreprise).

Les gilets jaunes ont manifesté cette révolte des classes subalternes qui ne parviennent pas à boucler les fins de mois avec les revenus qu’on leur offre. Aucune conscience de classe, ce fut une jacquerie sans lendemain, mais qui s’est révélée grâce aux réseaux sociaux. Elle montre le bouillonnement de colère qui monte parmi les déboussolés de la nouvelle organisation sociale.

Une catégorie de nouveaux pauvres augmente, celle des chômeurs de longue durée, des cassos (« cas sociaux »), voué à l’ASS, au RMI, à la CMU, aux Restos du cœur et autres soupes populaires. Ceux qui ont un emploi faiblement rémunéré ont du ressentiment contre cette population d’assistés par peur de tomber dans la même trappe. Ils sont en outre un peu jaloux des aides qu’on leur fournit tandis qu’eux-mêmes n’y ont pas droit, bien qu’ils payent de plus en plus de taxes sur leur consommation (carburant, énergie, produits électroniques, etc.). C’est la fuite des quartiers de logements sociaux qui deviennent progressivement des ghettos.

Le cœur de la classe moyenne était le bac+2. Le diplôme est indispensable pour se distinguer de la catégorie populaire, du BTS à bac+5. En 1985,29 % d’une classe d’âge réussissaient le bac, désormais dévalorisé en 2019 lorsque plus de 80 % le réussissent sans grand effort, en raison du laxisme des notations et de la volonté politique d’afficher un ascenseur social qui existe de moins en moins. Le bac+2 permet l’accès au concours de catégorie B dans l’Administration. Le bac professionnel permet le BTS technologique, accès à l’IUT et au bachelor (bac+3). Mais c’est la course aux diplômes, les infirmières étant désormais recrutées à bac plus quatre, comme les enseignants non agrégés, et les concours d’administration de catégorie B sont souvent présentés par des diplômés supérieurs au niveau requis, qui emportent les places. Petits artisans, commerçants indépendants, cadres en reconversion (de 12 à 20 %), franchisés (plus de 2000 réseaux) s’installent dans les zones commerciales de « la France moche » de Télérama – magazine culturel pour bobos.

Profs, infirmières et fonctionnaires ou animateurs des services culturels sont les inspirateurs du changement de cette constellation moyenne. Ils ont été les innovateurs sociaux du style de vie post–68 entre 1970 et 1990. Ils prônaient l’écologie, le libéralisme culturel et des mœurs, les modes de vie alternatifs. Ils laissent désormais la place aux nouveaux métiers : les psys-coachs des thérapies alternatives, les astrologues, les services pour animaux de compagnie, le tatouage, les « facilitateurs humanistes », aux néo–artisans, aux métiers de la culture, aux professionnels du bien-être et aux start-upeurs.

Une marche vers la richesse sur l’échelle sociale. Car la numérisation et l’Internet ont donné naissance à un groupe socioprofessionnel hautement diplômé et doté d’une conscience de soi. Le discours d’Emmanuel Macron en 2017 sur la Start-up Nation (en français de l’Académie) reflète leur image de jeunesse, d’innovation, de cosmopolitisme, d’aisance sociale. Leur écosystème fleurit dans les métropoles et surtout en Île-de-France. 80 000 jeunes sortent par an des écoles d’ingénieurs et de commerce. Ils développent une culture neuve qui devient centrale dans la société, malgré l’hermétisme de leurs nouveaux métiers et la tentation de l’entre soi.

Les vraies grandes fortunes sont en petit nombre en France, dans le luxe, la cosmétique, la finance et le vin. De 1998 à 2000, l’industrie a baissé sauf l’agroalimentaire et le Medef n’a plus un dirigeant issu de l’industrie et des mines mais des services. Désormais l’industrie n’arbitre plus la politique, ce qui a expliqué depuis une vingtaine d’années le maintien des impôts de production élevés dans notre pays, qui a clairement pénalisé la compétitivité par rapport aux pays voisins.

La France tout entière s’appauvrit donc, devant importer de plus en plus pour assouvir des besoins de consommation de plus en plus grands alors que les moyens de chacun se réduisent. C’est la lutte des places pour la lutte des statuts, c’est le sablier qui grandit : amincissement des hanches et obésité des pieds, nettement moins de la tête. La France sous nos yeux perd de sa beauté.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Jean-Christophe Grangé, Kaïken

Les psychopathes, il connaît, Grangé, il en fait son fonds de commerce. Olivier Passan, commandant à la brigade criminelle de Paris les traque dans les banlieues sordides du 9.3, notamment celui que la presse appelle « l’Accoucheur » qui ne tue que les femmes enceintes de plusieurs mois en les éviscérant et en brûlant le bébé encore relié par le cordon au ventre de sa mère. Charmant…

Il va progressivement découvrir que le tueur est un orphelin comme lui, passé dans des foyers d’accueil comme lui, mais détruit à jamais par les mauvais traitements qu’il a subis en raison d’une anomalie physique qu’il garde secrète. Passan est sur le point de le serrer mais il agit seul, avec son adjoint déjanté Fifi, et le viol d’une gamine par deux racailles les empêchent in extremis de prendre en flagrant délit le boucher à l’œuvre. Il part à la course et lorsqu’il le rattrape, celui-ci s’est débarrassé de ses gants de chirurgien tachés de sang et, à moins de les retrouver, impossible de le relier au meurtre par éviscération qui vient d’être commis dans un hangar à deux pas de là. D’autant que Passan, sur plainte antérieur du tueur pour harcèlement policier, a une injonction judiciaire de ne pas l’approcher à moins de 200 m. Faute de flag et de preuves concrètes, rien à faire, le tueur est relâché par la justice.

C’est alors que d’étranges événements menacent la famille du commandant. Dans sa villa de Suresnes, entouré d’un terrain dont une partie est un jardin japonais qu’il a composé lui-même, son épouse nipponne Naoko découvre un soir le cadavre dépiauté d’un fœtus qui la regarde depuis l’intérieur du frigo. Aucune trace d’effraction, aucune empreinte. Un peu plus tard, c’est le chien Diego qui est tué et éviscéré dans la chambre des enfants sans même qu’ils se réveillent. Les caméras de surveillance montrent une femme en kimono de soie et masque de Nô – mais qui cela peut-il être ? Naoko ? Son amie Sandrine un brin déstabilisée par son cancer en phase terminale ? Une réminiscence du passé venu du Japon ? Les deux garçons de 8 et 5 ans, Shinji et Hiroki, sont deux poupées de porcelaine pleines de vie ; pour eux, tout va bien dès lors que l’un des parents est présent. Leur monde est alors stable et ils ne s’en font pas plus.

Heureusement, car rien n’est terminé. Le psychopathe éviscérateur de jeunes femmes n’est pas le seul à en vouloir à la famille franco-japonaise ; même éliminé, tout se poursuit. Je ne peux en dire plus, sinon que Passan est fragile dans son ménage et ne connaît pas si bien que cela son épouse japonaise, malgré leurs dix ans de mariage. Mais il est obstiné et, malgré fatigue et blessures, ira jusqu’au bout pour connaître la vérité. Il lui faudra voyager jusqu’au Japon, dans une île retirée sans aucun habitant mais où règnent les kamis, ces divinités des arbres, des sources et des lieux, pour connaître enfin ce qu’il n’aurait jamais soupçonné. Car, au-delà du folklore samouraï et zen, le pays forme à la dure des névrosés qui tournent volontiers psychopathes. Décidément, l’auteur n’en sort pas… A propos, le kaïken est le poignard des femmes samouraïs qui se faisaient seppuku après la mort de leur mari.

Un thriller haletant, découpé en courts chapitres de suspense, qui se lit au galop malgré le nombre de ses pages. Un très bon Jean-Christophe Grangé.

Les psychopathes les psychopathes, il connaît Jean-Christophe Grangé, Kaïken, 2012, Livre de poche 2014, 547 pages, €8.70 e-book Kindle €7.99

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Transposition des styles de vie exposée par Fourquet et Cassely

Quarante ans d’écart séparent la France d’avant de la France d’après, telle qu’exposé par le livre bilan de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, Du point de vue des classes sociales, hier c’était la moyennisation, aujourd’hui la polarisation. Toute la société s’écarte de la moyenne, précédemment l’étalon idéal auquel mesurer son écart-type : le revenu moyen, le niveau moyen, la classe moyenne. Cette démoyennisation se fait par le haut, par le bas, et par les côtés.

L’effet de sablier du haut en bas se manifeste par les styles de vie liés à la consommation. Les campings passent de la tente au bungalow, articulés entre Premium ou de seconde main. Les clubs de vacances passent des VVF au Club Med de luxe. Les stations de ski délaissent les logements collectifs pour les chalets haut de gamme. L’altitude pour la neige et la qualité architecturale déterminent le prix des stations et la sociologie des skieurs. Ce sport devient d’ailleurs une niche de plus en plus élitiste (et peu écologique). Les cafetières passent du filtre à la dosette tandis que les boîtes de nuit voient leur public baisser au profit de lieux plus privatifs ou carrément de rave parties populaires en pleine campagne où le petit commerce des drogues diverses s’épanouit à plein.

De l’autre côté, c’est la France du discount, de l’occasion et de la débrouille. L’électroménager et l’électronique ne sont plus des vecteurs de statut social, ils sont démocratisés. Mais coexistent des modèles très haut de gamme fort chers et des modèles bas de gamme accessibles. C’est la même chose dans l’automobile avec (outre les modèles électriques ou hybrides onéreux malgré les aides gouvernementales), les berlines allemandes ou japonaises de luxe et le modèle Dacia de base, fabriqué initialement pour les pays pauvres.

La désindustrialisation a fait baisser les moyens de consommation et augmenté les achats délocalisés. Le luxe est de consommer français et artisanals, le commun est de consommer chinois et industriel. Lidl, Gifi, le Bon coin sont les magasins populaires de la débrouille tandis que Carrefour Market, les boutiques d’alimentation bio et le Bon marché manifestent le haut de gamme. Dans les transports, Blablacar, Uber, les cars Macron et les trains Ouigo permettent de voyager sans guère de moyens, tandis que le TGV aux heures de pointe et les avions court-courriers sont réservés à ceux qui sont à l’aise.

Question travail, la débrouille se manifeste par la microentreprise, la chasse aux promotions, les achats d’occasion sur le net, les vides-greniers et les transactions sociales hors marché. Ils fournissent un revenu complémentaire alors que le nombre de chômeurs reste important parce que l’emploi en France n’est pas fluide. Les CDI laissent la place de plus en plus souvent aux CDD, à l’intérim, aux stages pour les plus jeunes qui courent après l’emploi, et aux multi activités, souvent au noir, pour les faibles revenus de province.

Les jeux de hasard et les paris en ligne explosent pour arrondir les fins de mois tandis que les plus éduqués, restés pauvres faute de trouver du travail qualifié, spéculent sur le Bitcoin et rêvent au trading en ligne vantés par des étudiants (souvent maghrébins) agissants depuis Dubaï (où la fiscalité est quasi nulle). Les crédits à la consommation s’envolent, comme aux États-Unis, tandis que la dimension symbolique de certains produits permet, comme aux Etats-Unis, de se poser socialement en profitant des promotions et du nom des marques. On se souvient de l’émeute sur le Nutella qu’un magasin avait proposé à bas prix pendant un temps limité. La surconsommation est une incitation permanente pour imiter l’élite. Elle aboutit à une paupérisation objective et à une forme d’aliénation car on ne reste pas soi-même quand on veut singer l’autre.

Le nouveau modèle commercial est fondé sur l’e-commerce flanqué de quelques boutiques de prestige en centre-ville. Cela dégrade l’attrait de la périphérie pour ceux qui ont les moyens et la change en ghetto pour ceux qui ne peuvent en sortir. Des néo-boulangeries artisanales bio avec pain au levain et blé choisi s’opposent aux boulangeries de rond-point à grande capacité. La différenciation se fait par l’image d’authenticité et par le prix. Les cavistes, les épiciers haut de gamme aux produits bios, locaux et durables, les microbrasseries, les distilleries artisanales de whisky, les cafés de spécialités, recréent un lien social entre soi pour la classe aisée. Le prix et l’ambiance rejettent les revenus et les habitus qui ne sont pas à la hauteur.

Comme sous l’Ancien régime, la noblesse de patrimoine et de revenus donne le ton et entraîne par imitation les classes immédiatement inférieures qui voudraient accéder à leur niveau de vie, puis les classes populaires qui triment à courir derrière. Ce qui explique certains désengagements sociaux et politiques d’une partie de la jeunesse qui n’a aucun espoir d’ascension sociale et préfère se retirer hors de la culture, hors des diplômes, hors du travail régulier reconnu, hors de la consommation, hors des villes, pour vivre une petite vie individualiste de petits boulots, de bricolage et d’assistance sociale. C’est la démoyennisation par le côté, la fuite du « Système » et de la roue du hamster.

La France d’après est déjà celle d’aujourd’hui et ces tendances ne peuvent que s’accentuer, l’américanisation mondialisée suscitant un déracinement propice aux dérives spirituelles, mentales et politiques. Encore une fois, les gilets jaunes et Zemmour n’ont pas surgis par hasard. Comme dans les années trente, la société des riches et des pauvres se polarise sur le capitalisme ou le communisme, Biden ou Poutine. Si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie souvent.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.

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Une nouvelle hiérarchie des territoires montrent Fourquet et Cassely

Le livre bilan sur quarante années de changements en France de Fourquet et Cassely, déjà chroniqué sur ce blog, montre qu’avec les changements de mode de vie initiés par la désindustrialisation, une nouvelle hiérarchie des territoires s’installe. Plus de vacances, plus de RTT, plus de retraités, le loisir devient crucial. Les auteurs ont mesuré la désirabilité des territoires par l’audience des pages Wikipédia des communes, des villes, et des régions. Ils montrent l’attrait touristique pour le soleil, pour le sud au-delà d’une ligne Genève Foix.

Ce sont la côte atlantique, la côte normande, les montagnes, le Périgord, les vignobles d’Alsace et de Bourgogne qui l’emportent. En négatif, les banlieues et le périurbain ainsi que le nord-est et tout ce qui est en retrait des côtes. Il s’agit de la France de la logistique, de l’arrière-cour des soutiers du loisir et du commerce. Ce tropisme est accentué par la télévision dans ses sagas de l’été et ses séries policières tournées dans quelques régions seulement : la Côte d’Azur, la côte basque, la côte atlantique, Saint-Malo. L’entre soi fait que des groupes sociologiques proches s’imitent, notamment via les photos postées sur Instagram.

Ce qui explique la hausse du prix de l’immobilier dans certaines villes et certains lieux particulièrement. C’est le cas de Bordeaux où le prix au mètre carré a explosé en raison de l’arrivée du TGV, du tramway, du Vélib’, faisant passer la ville devant Nantes et Lille pour son attrait. Depuis le centre-ville et le bord de mer s’étale toute une strate décroissante de riches jusqu’aux pauvres. Les habitations de catégorie A étant difficilement accessibles aux non-héritiers, les ménages se rabattent sur le second rang, et ainsi de suite. Les banlieues anciennement ouvrières de Paris avec leur écosystème artisanal, créatif culturel, laisse place à l’islamisation d’une partie de la société locale, désormais bien établie.

La Californie française passe de la Côte d’Azur hier à la côte basque aujourd’hui. Les acteurs, les influenceurs, les intermédiaires culturels, jouent le rôle de leaders dans cette transhumance. La réputation d’une ville ou d’un territoire se développe par imitation au service de microcosmes qui s’observent et s’influencent mutuellement. C’est ainsi que le Perche, à 2h30 de Paris, attire les bobos qui veulent se mettre au vert. Le parc naturel régional limite les constructions et valorise le foncier. La qualité de vie est excellente durant les confinements et le réseau Internet développé permet le télétravail. La bi-résidence y remplace la résidence secondaire.

La maison individuelle avec jardin est aujourd’hui majoritaire auprès des deux tiers des sondés. Si cela va contre le tropisme écologique, cela rend aussi la voiture obligatoire. La vie privée montre peu de mixité sociale, c’est la culture du barbecue, la toupie sociologique de Mendras, ce qu’il appelait « la moyennisation » (un centre ventru et des extrêmes filiformes). Les piscines, le trampoline, le petit bouddha de jardin, montrent cet entre soi de bulle protectrice centrée sur la famille et les amis, à l’inverse des plages publiques, des piscines municipales comme des terrains de sport. Les années 2010 ont été l’âge d’or des romans de lotissement comme ceux des auteurs nés dans les années 1980-1990 tel Nicolas Mathieu ou Aurélien Bellanger. L’urbanisation pavillonnaire des années 1970–1990 a été de l’Ouest au Sud-est en comprenant les Alpes. Le bâti d’avant la première guerre mondiale est resté à l’écart, rural et périphérique.

Le périurbain d’après sera très différent. Il verra la diversification, la gentrification, la relégation. Plus de moyennisation mais au contraire un renflement des extrêmes riches et des extrêmes pauvres, la classe moyenne étant laminée par les nouvelles tendances. Il s’agit du mouvement constaté aux États-Unis, avec 30 ans de décalage pour la France.

La campagne devient alors une utopie de rechange, moins chère, plus accessible- plus désirable par nécessité. La puissance d’entraînement de l’écologie politique, voire de la mystique de l’écologisme, rend certains territoires particulièrement attractifs auprès des intellectuels comme la Drôme bio qui expérimente la démocratie participative. Il s’agit d’un cluster intello-politique pour classe moyenne supérieure en déclassement. La lassitude urbaine d’une partie de la jeune génération, même diplômée, anti consumériste, anti mondialisation, encourage ce genre de lieu où l’on peut vivre en yourte ou dans les nouvelles maisons écologiques en bois et matériaux naturels. Les écolieux alter cooptés entre familles encouragent les écoles alternatives comme Montessori, les activités de bien-être oriental comme le yoga ou le massage ayurvédique. Dans ces oasis, l’hybridation des styles et des façons de vivre s’érigent en nouveau modèle.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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La désindustrialisation change la société disent Fourquet et Cassely

Dans leur livre bilan sur quarante années de changements en France, déjà chroniqué sur ce blog, les auteurs pointent en premier les bouleversements dans l’industrie. En bonne sociologie influencée par le meilleur du marxisme, l’infrastructure commande (ou influe, selon votre degré de marxisme) sur la superstructure – l’économie sur la société. Depuis les années 1970 – deux générations – la France a profondément changé. Elle s’est massivement désindustrialisée, s’orientant de plus en plus vers les services et le loisir, devenant sociologiquement une société à l’américaine. Pour le meilleur (destiné aux privilégiés) et pour le pire (laissé aux petites mains).

La France sous nos yeux est donc la France d’après, celle qui va voter pour le prochain président. La crise sanitaire a révélé l’ampleur de la désindustrialisation qui a eu lieu depuis 40 ans dans toutes les filières. Sauf dans le luxe, seule excellence où la « marque France authentique » est reliée à la mondialisation. Mais généralement, les écolâtres formés aux méthodes américaines les ont appliquées de façon scolaire – sans rien du pragmatisme yankee. C’est ainsi que la vision erronée de la grande entreprise « sans usine » a ruiné Alcatel. Ou que les magouilles qu’Alstom a laissé accomplir – avec une légèreté toute française sur le droit – ont conduit à sa vente forcée à General Electric sous peine d’une amende record. La dépense publique financée par la dette a pris le relais de l’investissement industriel, laissant la plupart des secteurs sous perfusion, ce qui n’est pas une situation durable. On le voit avec EDF, entreprise semi-publique et semi-privée dans laquelle l’État vient d’imposer de perdre de l’argent pour motif électoraliste.

Les gens peu formés n’ont pour débouchés désormais que la santé, le social et la grande distribution, ce qui change la sociabilité. Les anciens liens de l’usine, du syndicat, de la cité, du parti ou du stade sont dénoués. Les travailleurs sont désormais seuls, ce pourquoi certains ont été tourner autour des ronds-points, seuls centres anonymes qui pouvaient les réunir. Ce pourquoi aussi les peu lettrés des banlieues n’ont pour recours que le trafic de drogue et les petits casses.

Le secteur primaire s’est effondré avec brutalité, la pêche comprenant 11 500 bateaux en 1983 contre 4500 seulement aujourd’hui, transformant les ports de pêche en havre de plaisance. La fermeture des mines et des carrières les a transformés en musées ou en bases de loisirs, conduisant à l’essor d’un nouveau tourisme très différent du précédent – où l’on allait à la rencontre des gens et du paysage. L’agriculture s’est effondrée d’un tiers depuis 1970 et la grande distribution a imposé ses prix dans l’alimentaire. Les grandes surfaces ont quadrillé la France en remodelant le paysage et ont dévitalisé les centres-villes.

Les anciens magasins d’usine, transformés en villages de marques, sont un nouveau tourisme conditionné par les points d’accès. D’où l’importance des autoroutes, dont a profité la logistique du commerce en ligne. L’axe Londres-Milan qui génère 60 % des achats en ligne en Europe, a conduit à installer des centres logistiques sur d’anciens sites industriels le long des autoroutes, à l’aide de primes publiques. Les camions remplacent le train : en 1974, 45 % du total des marchandises était transporté par le ferroviaire contre 9 % seulement en 2020. Au détriment de l’écologie, évidemment. Les sempiternelles grèves pour tout et n’importe quoi des cheminots en ont rajouté sur la perte d’attractivité, comme quoi l’ancien monde précipite la survenue du nouveau, comme par pulsion suicidaire (ce fut aussi le cas des taxis, des hôtels, de la presse papier, de la télévision …). Le trafic de drogue profite également des autoroutes et les go-fast vont du sud de l’Espagne jusqu’à Amsterdam en passant par tous les points relais de l’Hexagone et de la Belgique.

C’est ainsi que hors des axes, une partie du territoire a été mise en tourisme. Les compagnies low-cost offrent des vols à bas prix, ce qui démocratise l’avion (pour les classes moyennes) au détriment de l’écologie une fois encore. La voiture est de plus en plus taxée via l’essence, les assurances, le contrôle technique, la limitation de vitesse, l’interdiction progressive du diesel, les restrictions de circulation. Rien de cela ne gêne les classes aisées qui vivent dans les grandes villes où la voiture est moins utile et dont le budget transport ne représente de toutes façons qu’un faible pourcentage des revenus, tandis que cela impacte à plein les classes populaires qui ne peuvent pas toujours bénéficier des transports publics dans leurs périphéries et campagnes. L’État joue donc un rôle crucial par son laisser-faire dans la montée des inégalités sociales comme dans l’aménagement du territoire depuis Mitterrand. Les endroits où le TGV ne passe pas deviennent des déserts progressifs, d’où les services publics partent et que les médecins libéraux désertent.

Dans le même temps, le recul des heures travaillées augmente le désir social pour les loisirs. Les parcs d’attraction surclassent les musées et autres lieux culturels traditionnels. Les pandas attirent plus que Chambord, le zoo-parc de Beauval et Disneyland plus que le musée du Louvre ou le palais de Versailles. Ainsi passe-t-on de la culture classique française à la pop culture de masse à l’américaine. Les festivals de rock se multiplient, tout comme les clubs de danse inspirés des USA et la mode western. Les cinémas multiplexes font déserter les centres-villes pour le plus grand profit des périphéries commerciales vouées à la consommation de masse.

Tout cela change une société et ne va pas, à mon avis, dans le bon sens. Ainsi s’explique en partie la « réaction » politique à la fois des classes populaires autour des gilets jaunes, et des classes aisées autour d’Éric Zemmour. Tous ont la nostalgie du monde d’avant, alors que la pandémie a précipité le monde d’après. Aucun des politiciens, hors les plus pragmatiques, ne voit clair dans ce qui survient et comment il faudrait s’y adapter sans y perdre son âme. C’est cela qui va se jouer d’ici la prochaine génération.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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De l’amitié selon Montaigne

Le mot français « amitié » est très large d’acception et comprend les simples contacts (les « amis » sur Facebook) comme les relations (obligées au travail, en commerce) ou les camarades (solidaire des mêmes études ou activités). Mais il vient du mot « amour », qui est une passion, et se décline en les différents étages de l’humain : amour sensuel ou sexuel, amour de cœur ou affectif, amour bienveillant et charitable de l’esprit. L’amitié peut être une sorte d’amour. Montaigne l’a connue à son incandescence lorsqu’il avait 25 ans, pour Etienne de La Boétie qui en avait 28. Il en fait tout le chapitre XXVIII de son 1er livre des Essais.

Pourquoi ? Pour rien : « Parce que c’était lui ; parce que c’était moi », dit-il tout simplement. Par je « ne sais quelle force inexplicable et fatale ». Comme une prédestination : « nous nous cherchions avant que de nous être vus ». Un coup de foudre affectif et mental : « Et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que dès lors ne nous fut si proche que l’un à l’autre ».

Amitié rare en son temps, rare d’ailleurs de tout temps : « il ne s’en lit guère de pareille et, entre nos contemporains, il ne s’en voit aucune trace en usage. » Cette amitié n’est aucune de « ces quatre espèces anciennes : naturelle, sociale, hospitalière, vénérienne », dit Montaigne qui tente de l’analyser. Rien à voir avec l’amour filial « des enfants aux pères » (parents) ou des parents aux enfants – car cet amour-là est trop inégal. Rien à voir avec l’amour fraternel – car la compétition pour bâtir sa propre vie fait des frères (ou des sœurs) « qu’ils se heurtent et choquent souvent » et les caractères peuvent être éloignés. Rien à voir avec l’amitié de rencontre, qui ne dure que le temps d’un séjour. Rien à voir avec l’amour pour les femmes – car c’est « un feu de fièvre, sujet à accès et remises, et qui ne nous tient qu’à un coin » ; l’amour sexuel est avant tout désir et de plus en plus rares sont les couples qui résistent à l’usure des années lorsque le désir s’atténue et s’éteint. « La jouissance le perd, comme ayant la fin corporelle et sujette à satiété. L’amitié, au rebours, est jouie à mesure qu’elle est désirée, ne s’élève, se nourrit, ni ne prend accroissance qu’en la jouissance, comme étant spirituelle, et l’âme s’affinant par l’usage. »

Le mariage est un marché, dit Montaigne, « qui n’a que l’entrée libre » (le divorce étant interdit par l’Église, donc par le roi). Sa durée ne dépend pas de notre volonté, or l’affection exige la liberté. « Joint qu’à dire vrai, la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour répondre à cette conférence et communication », expose notre philosophe en son XVIe siècle où la femme, côte d’Adam et pécheresse originelle selon la Bible, est inférieure en tout point au mâle et lui reste soumise. Comment une amitié peut-elle naître de cette inégalité ? Montaigne est intelligent et ne craint pas de penser contre son temps et son Eglise. Aussi poursuit-il sa phrase : « Et certes, sans cela, s’il se pouvait dresser une telle accointance, libre et volontaire, où non seulement les âmes eussent cette entière jouissance, mais encore où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fut engagé tout entier, il est certain que l’amitié en serait plus pleine et plus comble. » Donc rien d’impossible par essence entre homme et femme, mais cela n’est pas encore arrivé, pas même dans l’Antiquité où notre Périgourdin puise ses sources.

D’où cette interrogation sur la « licence grecque » qui était que des hommes aiment des garçons, plus égaux et plus libres que les femmes. L’amitié véritable, telle que Montaigne l’a connue durant quatre ans seulement avec La Boétie (qui est mort jeune), serait-elle comblée par le même sexe ? Non pas, dit Montaigne, « pour avoir, selon leur usage, une si nécessaire disparité d’âges et différences d’offices entre les amants, ne répondait non plus assez à la parfaite union et convenance qu’ici nous demandons. » L’amitié érotique pour un jeune garçon, même socialement acceptée, valorisante pour l’aimé et à but civique de formation du guerrier citoyen accompli chez les antiques Grecs, n’a rien de l’amitié pleine et entière analogue à celle de Michel pour Etienne. A cause « de cette première fureur inspirée par le fils de Vénus au cœur de l’amant sur l’objet de la fleur d’une tendre jeunesse ». Comme cela est bien tourné… pour dire le désir érotique. Il est incompatible avec la liberté d’accord entre les êtres. L’amour sexuel est emprise car le désir est souverain ; l’amour amitié est volontaire car l’esprit comme le cœur sont libres.

Reprenant Platon sans le citer, notre philosophe avance que l’amitié grecque était fondée sur la beauté du corps plutôt que sur celle de l’âme (nous dirions aujourd’hui la personnalité) – car l’esprit est encore en germe dans la jeune tête. Avec la maturité venait parfois l’amitié véritable de l’amant pour l’aimé, le désir sexuel éteint par la virilité atteinte du protégé et « le désir d’une conception spirituelle par l’entremise d’une spirituelle beauté ». L’égalité rétablie entre désormais deux hommes, et non plus un homme et un adolescent, la liberté était rendue aux liens affectifs. « Enfin, tout ce qu’on peut donner à la faveur de l’Académie, c’est dire que c’était un amour se terminant en amitié », conclut Montaigne en raison.

L’amitié de Montaigne pour La Boétie « n’a point d’autre idée que d’elle-même, et ne se peut rapporter qu’à soi », dit-il. « Ce n’est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille : c’est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange qui, ayant saisi toute sa volonté, l’amena se plonger et se perdre en la mienne, d’une faim, d’une concurrence pareille. Je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien. »

Car là est l’absolu. Aucun « devoir » entre vrais amis, ni « ces mots de division et de différence : bienfait, obligation, reconnaissance, prière, remerciement, et leurs pareils. Tout étant effectivement commun entre eux, volontés, pensements, jugements, biens, femmes, enfants, honneur et vie, et leur convenance n’étant qu’une âme en deux corps selon la très propre définition d’Aristote, ils ne se peuvent prêter ni donner rien. » Les amis véritable sont pour Montaigne des jumeaux qui partagent tout, un idéal fusionnel, une société communiste entre eux, vécu par lui également avec La Boétie.

Nul ne peut donc avoir une « multitude d’amis », déclare Montaigne, ou ce ne sont pas de vrais amis. « Car cette parfaite amitié, de quoi je parle, est indivisible ; chacun se donne si entier à son ami, qu’il ne lui reste rien à départir ailleurs ». On peut aimer en quelqu’un sa beauté, en un autre « la facilité de ses mœurs », en un autre encore la paternité, la fraternité ou la libéralité ; « mais cette amitié qui possède l’âme et la régente en toute souveraineté, il est impossible qu’elle soit double. »

La mort de l’ami est comme une part de soi qui nous est arrachée. Et de citer en plusieurs pages les poètes latins pour dire avec pudeur son chagrin, et d’éditer les sonnets de son ami en ses propres œuvres pour le faire connaître au chapitre XXIX qui suit celui-ci. Mais les 29 sonnets écrit par La Boétie et publiés dans les premières éditions ont été effacés des suivantes. Nous ne les connaissons pas ; peut-être étaient-ils trop éloignés de ce que Montaigne voulait laisser de son ami à la postérité ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance, dit Montaigne

Les simples d’esprit et les ignorants croient plus volontiers qu’ils ne pensent par eux-mêmes, constate Montaigne en son chapitre 27 du 1er livre de ses Essais. L’âme plus molle se laisse imprimer plus volontiers que l’esprit fort. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles », dit le philosophe. Notez la gradation du vide : les enfants le sont plus que les malades, qui ne sont qu’affaiblis, tandis que les femmes, qui viennent juste avant, sont surtout ignorantes – surtout à l’époque de Montaigne.

Mais faut-il pour cela aduler l’esprit fort ? Pas du tout, dit cet « en même temps » de sage qu’est Montaigne, dont la maxime est celle de Chilon le Lacédémonien (vers 600 avant), l’un des Sept sages selon Platon : « Rien de trop ». « Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable, qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance ». Car se mettre des bornes et limites dans la tête est se vouloir aussi fort que Dieu et la nature. Un brin d’humilité, que diable ! Nous ne savons pas tout et il est bien, d’ailleurs, de savoir que l’on sait peu de choses tant le monde, le temps et la vie réservent des surprises. « Il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance ».

La connaissance ne vient pas avec les gènes, comme les fourmis, mais lentement par l’expérience et l’éducation. Et « c’est plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté ». Si les choses les plus banales nous sont présentées pour la première fois, nous les trouverions incroyables. Ainsi de la nudité des indigènes « sauvages », fort naturelle chez eux où le climat est doux, mais fort étrange pour nos mœurs pudibondes formatées par la morale biblique. Ou du voile islamique, coutume bédouine passée en dogme religieux fort courant au désert mais fort étrange en nos villes. « L’accoutumance des yeux familiarise nos esprits avec les choses », dit Cicéron cité par Montaigne.

C’est donc la nouveauté des choses qui nous incite « plus que leur grandeur » à en rechercher les causes. La curiosité n’est un défaut que si elle est malveillante ; elle est une qualité humaine si elle pousse à mieux survivre et s’adapter par la connaissance. Il ne faut donc rien mépriser. « Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens ; car de les condamner (comme) impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusqu’où va la possibilité ». Ainsi de Dieu selon Pascal : y croire ou pas ? Impossible de savoir, donc parions. Il est plus sain d’esprit de se considérer comme agnostique que comme athée. « Rien de trop », donc.

Et Montaigne de citer des « miracles » civils comme la bataille perdue par Antoine en Allemagne à plusieurs journées de Rome qui aurait été le jour même connue de la Ville, ou des miracles chrétiens qui citent les aveugles recouvrant la vue sur des reliques. « C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. » Au temps des guerres de religions – qui fut celui de Montaigne et qui devient le nôtre – céder sur la croyance en la vérité c’est « faire bien les modérés et les entendus » mais au détriment du vrai. « Ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe ».

La conclusion est nette : « La gloire et la curiosité sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis ». Méfions-nous donc de notre cerveau et de sa capacité à juger trop vite. La « gloire » ressort du Système 1 selon le psychologue prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, ce jugement rapide pour la survie ; la curiosité ressort plutôt du Système 2, examen rationnel qui prend du temps et des efforts mais est plus fiable. La gloire « d’être d’accord » avec les autres pousse à en rajouter sur la croyance commune, les biais d’ancrage, d’excès de cohérence ou d’excès de confiance court-circuitent la raison et gauchissent l’intelligence. Penser par soi-même est la première maxime du sage, sa curiosité native. 

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Fourquet et Cassely, La France sous nos yeux

Voici un livre somme, illustré de cartes, qui fait le bilan de l’évolution de la France de 1980 à 2020, soit 40 ans, l’âge d’une génération qui passe aujourd’hui la main, désormais à la retraite. Cette génération est la mienne. Ce que mes semblables ont fait de ce pays se trouve là sous mes yeux en quelques 500 pages que je vous incite vivement à lire : elles sont éclairantes. Ce livre de sociologue est en cinq parties : l’économie d’abord, les territoires, la société, le nouveau visage des classes sociales, enfin les évolutions de la culture.

Le livre aurait pu s’intituler « la France d’après » si ce thème n’était pas celui utilisé à tort et à travers pour l’après pandémie. Les tendances de fond sont beaucoup plus lentes que les évolutions dues au Covid, mais il a accéléré les tendances déjà à l’œuvre. Nous vivons très clairement un changement d’époque commencée avant le virus et qui se poursuivra après. Avant, c’était la nouveauté Macron, le surgissement spontané des gilets jaunes, les grèves archaïques contre la réforme des retraites. Tout cela marquait un nouveau monde fait de grave désindustrialisation, de métropolisation, de polarisation sociale, d’américanisation culturelle et de bricolage identitaire.

L’économie française n’est désormais plus guidée par l’industrie. Nous assistons au contraire à l’apogée de la société des loisirs où les services tiennent le haut du pavé. Cette économie de services ne donne majoritairement que des emplois non qualifiés tandis que le territoire tout entier devient le support de la consommation avec ses autoroutes autour desquels sont bâtis des entrepôts logistiques pour le commerce électronique et par où passent les go fast du cannabis, et ses ronds-points près desquels s’élèvent des centres commerciaux multiplexes dans les périphéries urbaines.

La hiérarchie des villes s’effectue selon les lignes de TGV, les métropoles au niveau supérieur, bien intégrées dans la nouvelle économie mondialisée, leurs habitants bien formés, à tendance plutôt écologique (au point que deux Parisiens sur trois n’ont pas de voiture et se moquent des taxes et désagréments faits aux automobilistes). S’égrènent en hiérarchie descendante les villes moyennes qui perdent leurs services publics et leurs emplois, puis les périphéries et la France rurale, abandonnées de tous, loin des centres de pouvoir et de commerce, soumises de plein fouet à la politique anti bagnole et pro écologique du social-gauchisme en marche écologique vers la nouvelle religion.

La gentry vit au centre et se décentre parfois en bord de mer, surtout depuis l’épidémie, mais le périurbain reste déclassé et les campagnes agricoles vides. La polarisation sociale se fait désormais en sablier, la bourgeoisie du haut tirant très bien son épingle du jeu dans la mondialisation tandis que les petites mains du bas n’ont aucun espoir de s’élever dans la hiérarchie sociale, assignées à leur manque de formation et de savoir-être. Le projet de la société démocratique était à l’inverse la figure de la toupie où très peu étaient au sommet et très peu au bas de l’échelle, la plus grosse partie étant au centre, ce que l’on nommait la classe moyenne. Celle-ci disparaît avec les métiers médians tandis que d’anciens métiers valorisés perdent progressivement de leur attrait comme les professeurs, les agents de maîtrise, les infirmières et les fonctionnaires de catégorie B jusqu’au bas de la catégorie A.

Surgit une nouvelle culture, beaucoup moins enracinée dans le terroir comme c’était le cas dans les années 1970, beaucoup moins culturellement française comme c’était le cas encore au début des années 1990, mais clairement dans le rêve américain, et cela du haut en bas de la hiérarchie sociale. Les fast-foods conjointement avec les modes vestimentaires, la musique rap venue des ghettos noirs, le cinéma hollywoodien et les séries télévisées de masse, forment une nouvelle culture hors-sol qui change les façons de penser et parsème de mots anglais la nouvelle langue en vogue chez les jeunes. Les influences religieuses du puritanisme, de l’évangélisme, du woke et du vegan envahissent peu à peu la sphère médiatique et se diffusent par imitation dans tout le reste de la société. Ce qui engendre évidemment des réactions de groupes bousculés dans leurs certitudes et traditions tels les catholiques, les chasseurs, les ouvriers et les oubliés sans conscience de classe des ronds-points. La certitude culturelle se perd dans le bricolage identitaire, où l’islam qui monte dans les territoires perdus de la République est en concurrence avec le chamanisme, la méditation orientale les médecines alternatives des quartiers bourgeois.

La politique ne peut être qu’impactée par la hausse du niveau éducatif, les positions dans la nouvelle division du travail, les rapports à la consommation au cadre de vie. Les métropoles sont plutôt LREM, les plus diplômés se sentant dans le sens de l’histoire mondiale, tandis que les villes de l’arrière-cour sont plutôt RN, corrélés à la désindustrialisation et à la désocialisation, emplies de ressentiment contre cette relégation culturelle et sociale des moins diplômés et des moins mobiles.

L’écologie a cependant du mouron à se faire, car une contradiction majeure commence à fissurer ceux qui s’en réclament. D’un côté les gens de gauche prônant l’ouverture et la mixité tout en refusant la maison individuelle, la voiture, l’avion, Amazon et la viande – et de l’autre les nouvelles tendances du style de vie qui se décentralise à la campagne à grand renfort de transports, de résidences fermées et sécurisées et de néo-artisans, dont le localisme durable ancré dans un terroir en vélo est incompatible avec les tendances de la mondialisation et de l’américanisation.

Un exemple est Marseille, les nouveaux électeurs arrivés en TGV pour s’établir au soleil ont fait basculer la ville à gauche dans une union écologiste. Cela ne concerne que le centre-ville, radicalisant à l’inverse la périphérie au profit du Front National.

Ce livre très riche sur l’histoire récente fera l’objet de notes ultérieures sur des points précis tant il donne d’informations sur ce qui est, permettant de voir plus clair et d’envisager l’avenir à partir du terrain et non plus des seules spéculations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Terrorisme intellectuel

Le terme « terrorisme » appliqué aux intellectuels est un bien grand mot – mais après tout, ils exigent de s’engager. Il est cependant l’un des gros maux de notre époque, tout particulièrement en France. Il s’agit de l’application totalitaire de la bonne conscience. Hypocritement, on continue d’affirmer les grands mots de liberté d’expression et de démocratie d’opinion ; dans la réalité un microcosme intello-médiatique règne sans partage et vise à ôter la parole à tout contradicteur en le désignant comme bête à abattre.

La bonne conscience est Tartuffe, la bonne conscience est pensée unique, la bonne conscience est dictatoriale. Elle est restée longtemps de gauche ; elle passe désormais à droite. Jean Sévilla, dans un petit livre d’il y a plus de vingt ans, nous en donne encore les clés.

La France, depuis la Ligue catholique n’a jamais renoncé aux guerres de religion. A croire qu’elle ne se sent politique que lorsqu’elle attise la guerre civile. Fille aînée de l’Eglise, elle a écrasé toutes les déviances, des Cathares aux Protestants ; devenue révolutionnaire, sa mission a été d’exporter la liberté dans toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis – mais pas une liberté de faire – plutôt une liberté-contrainte qui est d’obéir à la tyrannie majoritaire, à l’étroite cléricature qui dicte ce qui est vrai, à la technocratie qui exige de se faire obéir du bas-peuple – forcément ignorant et volage.

La Terreur, les historiens l’ont montré, n’est pas une exception dans le cours de la Révolution, mais l’aboutissement de la conception rousseauiste du peuple en armes, du citoyen sans cesse mobilisé, de la mission révolutionnaire d’éradiquer toute déviance.

Il n’est pas étonnant que, depuis 1945, ce soit la gauche qui ait eu le plus recours à cette forme de terrorisme intellectuel. Sévillia le montre, mais la droite n’est pas en reste. Par mimétisme ou par culture catholique-révolutionnaire commune, il s’agit toujours de coloniser les esprits. Les intellos sont chargés de mission comme jadis les gens d’église. Envoyés dans les médias plutôt qu’aux colonies, ils doivent avec les mêmes moyens évangéliser les « sauvages ». Ceux-ci sont-ils citoyens comme eux-mêmes ? Il faut donc s’en fabriquer de faux sur mesure pour mieux les combattre !

« Les circonstances varient mais le procédé reste le même. Il consiste d’abord à imprimer dans l’imaginaire du pays un archétype du mal. Depuis la guerre, cette funeste figure a été incarnée par le fasciste, le capitaliste, l’impérialiste, le colonialiste, le xénophobe, le raciste, le partisan de l’ordre moral. Ces étiquettes, au minium déforment la réalité ; au pire, elles mentent. Collées par des mains expertes, elles revêtent un sens indéfini, dont l’élasticité permet d’englober tout ce que les idéologues vouent aux gémonies.

« Ensuite, la technique habituelle consiste à assimiler l’adversaire à l’archétype du mal. L’effet de cet amalgame est radicalement dissuasif : qui prendrait le risque, par exemple, d’être traité de fasciste ou de raciste ?

« L’accusation peut être explicite, ou s’effectuer par insinuation, ouvrant la porte au procès d’intention : tout opposant peut être attaqué non sur ce qu’il pense, mais sur les pensées qu’on lui prête.

« Manichéisme oblige, une autre logique s’enclenche en dernier lieu : la diabolisation. Pas question de discuter pour convaincre : il s’agit d’intimider, de culpabiliser, de disqualifier » p.10.

Pas de complot organisé (même si le Kominform l’a initié après-guerre). Il s’agit surtout de la connivence d’un milieu étroit, doctrinaire, issu de la même génération, qui fait réseau. Il s’épanouit en force dans le centralisme français ! Etonnez-vous après ça que les média n’aient rien compris au vote Le Pen en 2002, au « non » au traité européen et à la révolte des banlieues en 2005, au dégonflement de la baudruche socialiste en 2009, aux gilets jaunes et au surgissement Zemmour ? Technocrates de droite et intellos de gauche ont leur bonne conscience – mais celle-ci les aveugle ; ils n’écoutent pas. Toute nuance est pour eux un crime de lèse-vérité et tout « non » un symptôme de maladie mentale.

Cet esprit stalinien ouvrirait volontiers des camps de rééducation comme Mao le fit, après Lénine et Staline, pour mettre les mains des intellos dans la merde des champs, ou comme Pol Pot le réussit si bien en vidant les villes du Cambodge de millions de citoyens ravalés au rang de bêtes. Quatre bourreaux que les intellos français ont fort adulés, de Sartre à Sollers en passant entre autres par Aragon, Jean Lacouture ou Jean-Marie Domenach. Qu’importent les morts à ceux qui veulent construire ici-bas l’utopie ? Ce ne sont que des dommages collatéraux, comme on le dit en guerre.

Aucun procès en révisionnisme ne sera fait à qui déclare tranquillement que les millions de morts dans les camps soviétiques, maoïstes ou cambodgiens ne sont que “des détails” de la guerre froide… Ou que les idéologues ne sont “pas très catholiques”.

A gauche, les aveuglements missionnaires ne manquent pas :

  • l’URSS était un paradis, de même que Mao, Fidel Castro, Ho Chi Minh, Pol Pot, allaient, du simple fait de libérer leurs peuples de l’oppression étrangère, installer un régime idéal où les droits de chacun seraient positifs ;
  • la décolonisation devait résoudre par miracle tous les problèmes dus – forcément – au colonialiste mâle, blanc et de droite (en oubliant que les socialistes Mitterrand, Mollet et Lacoste étaient pour l’Algérie française…) ;
  • mai 68 allait forcément libérer les énergies, à commencer par celles du sexe, pour rendre la société apaisée et gentille, sans ego ni exploitation ;
  • en 1981, les intellos de gauche « croyaient quitter la nuit pour entrer dans la lumière » (disait l’ineffable Jack Lang) – tout en affirmant que la démocratie se résume à la dictature de la majorité (selon Laignel, député évidemment PS) ;
  • en 1985, cinéastes, metteurs en scène et chanteurs soutenaient que l’immigration devait être libre et que tout sans papiers se devait d’en avoir – et qu’importe à ces nantis habitant les beaux quartiers et les villas sécurisées de Côte d’Azur, la cohabitation des banlieues et l’impuissance de l’école quand 70% des enfants parlent à peine le français
  • la doxa d’aujourd’hui n’a guère changé : l’immigration c’est « le Bien » – et le pape ne dit pas autre chose ; leur « morale » pas la nôtre exige que tous obéissent aux « valeurs » abstraites décrétées par quelques-uns où le Droit est sans aucun devoir et la circulation ou la vaccination « libres », même si cela fait du tort aux autres.
  • s’y ajoute l’idéologie woke de la culpabilité blanche socialiste nantie qui accuse tout mâle européen aisé et cultivé d’ignorer les « souffrances » de ceux qui se sentent simplement regardés

A droite, l’aveuglement technocratique est de la même eau :

  • il faut être atlantiste, même si les Etats-Unis n’en font qu’à leur tête et que la France n’a pas son mot à dire – on l’a encore vu récemment avec le contrat de sous-marins australiens annulés pour s’aligner sur le Washington soi-disant « de gauche » sous Biden ;
  • il faut être pro-européen, même si la bureaucratie s’emballe et régente la taille des bouchons ou la production au lait cru, même si les diplomaniaques « croient » en la vertu d’intégrer la Turquie, voire le Maroc et l’Algérie, même si la production du Droit entre hauts magistrats échappe à tout contrôle parlementaire ;
  • il faut encourager l’immigration pour une société « métissée » car le système social ne saurait subsister sans l’apport incessants de nouveaux actifs – et les patrons ont un besoin crucial de main d’œuvre à bas prix ;
  • il faut déréguler et ouvrit tous nos marchés, même si les autres s’ne gardent bien (comme la Chine ou les Etats-Unis), car le progrès économique se mesure à l’aune du monde – et tant pis pour les chômeurs, les in-requalifiables, les prises de contrôle étranger sur les fleurons industriels, les pénuries latentes de biens essentiels ou d’énergie ;
  • il faut être pour la mondialisation par principe car la nation est un concept dépassé – comme on l’a si bien vu dans les Balkans après la mort de Tito – mais un peu moins depuis Trump…

Ce n’est pas affirmer une opinion, ou de se tromper, qui est en cause dans ce petit livre – mais l’arrogance de vouloir l’imposer à tous par des moyens totalitaires.

  • au mépris de l’intelligence (ce bon sens dont serait doté tout homme selon les Lumières),
  • au mépris du débat argumenté (seule base solide du régime démocratique), désormais refusé par les menaces de mort  contre les élus et le tabassage systématique de ceux qui ne pensent politiquement pas comme vous,
  • au mépris des citoyens (relégués comme ignares, donc ’sous-hommes’ bons pour la schlague ou la psychiatrie).

Le relais est pris aujourd’hui par l’islamisme et plus récemment par le trumpisme et ses avatars zemmouriens (d’émergence plus récente, Sévilla n’en parle pas) : les MEMES procédés de diabolisation et d’intimidation sont à l’œuvre, servis par la naïveté des « compagnons de route » qui – en toute bonne conscience – défendent la cause palestinienne et le droit pour chacun de pratiquer sa religion, ou l’appel à réguler l’immigration et à assurer plus d’ordre dans la nation.

Amalgame, dénonciation pour déviance imaginaire, braillements pour couvrir tout débat, injures et menaces physiques, mobilisation pour interdire de la cancel sous-culture – comment la démocratie peut-elle survivre, elle qui fait de l’expression publique libre le ressort de son fonctionnement ?

En quelques 300 pages, avec index, le lecteur cavalera dans les trois générations avant l’an 2000, révisant les polémiques déjà oubliées et les regardant désormais d’un autre œil. Un seul manque à ce volume qui se lit d’une traite : une comparaison internationale. Le storytelling blairiste, la pensée unique financière, les manipulations des néo-conservateurs américains jusqu’à la bouffonnerie putschiste de Trump, l’investissement légal de Berlusconi dans les médias comme celui de Bolloré souteneur de Zemmour – tout cela est manipulation électoraliste. Sévillia propose une histoire de ce qui nous arrive aujourd’hui.

Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, 2000, réédition avec postface 2004, collection de poche Tempus, Perrin, 303 pages, €8,50 e-book Kindle €7.99

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Amal Bakkar, Les perles du Tao

« Apprends à écrire tes blessures dans le sable et à graver tes joies dans la pierre » dit Lao Tseu en incipit. Ces quatre nouvelles y répondent ; elles portent sur la femme : épouse, mère ou fille.

Elles explorent la difficulté des relations quand on vient d’un pays différent et que l’on porte sa couleur sur sa peau, le Mali par exemple. Ou que le choc des cultures se révèle inconciliable, tel l’islam avec la république, du moins cet islam dérivé, dégradé, intégriste, qui fait la fierté des mauvais, des faibles et des perdants. Ou que l’histoire familiale soit tissée de non-dits qui deviennent insupportables, non que « la vérité » soit la solution miracle par elle-même, mais la sincérité des paroles, oui.

Relève-toi, Majda ! Surmonte ton père, Maki ! Découvre ta mère, Majda ! Ecris pour tromper le cancer, Hélène !

Majda est marocaine immigrée de seconde génération et épouse un Yohan blond aux yeux bleus, commercial qui voyage au Liban, en Jordanie, au Yémen, en Algérie et se prend de passion pour la religion musulmane – au point d’être « fiché S » pour radicalisme. Le lecteur trouve cependant un peu bizarre qu’il aille tous les jours à la mosquée mais que l’autrice affirme sans sourciller « qu’il boit un coup de trop à l’apéro » p.18. Imposer le voile à sa femme et la traiter en serpillère n’est pas un commandement ; éviter l’alcool et tout ce qui endort la vigilance de l’esprit, si. Majda reste mariée cinq ans et passe trois ans au Palais de la Femme, centre d’hébergement pour femmes battues à Paris, d’où elle parvient à divorcer et à retourner au Maroc où, selon l’autrice un peu optimiste, « Tout est ouvert. La tolérance et le respect y règnent » p.20. Je connais le pays, il n’est pas si parfait…

Maki et Saya sont fils et fille d’un couple de Maliens immigrés qui végètent dans de petits boulots d’esclaves. Maki choisit le théâtre, Saya médecine, ils réussissent parfaitement leur intégration. Mais le père vieillit, s’aigrit, jalouse leur bonne fortune. Avare parce qu’il a trop manqué, il n’est jamais content de l’argent que ses enfants lui donnent – lui doivent. Maki tente la drogue puis le suicide malgré une épouse et un enfant qui naît. Il se rate, le père se repent.

Une femme est la fille du père de sa mère Zoubida. Drame du non-dit, sa mère ne veut pas parler. Et puis elle jure que si.

Une autre, Hélène, fantasme que son mari Antonio la trompe avec sa sœur Angela. En fait, c’est le cancer. Ecrire pour échapper à la tristesse est le remède complémentaire à la chimio. Ce qui justifie Lao Tseu.

Toujours une fin heureuse à des histoires misérables. D’un optimisme ancré qui donne du bonheur, l’autrice franco-marocaine utilise son expérience d’assistante en ressources humaines pour écrire ces histoires, issues du vrai. Elle est mère de deux enfants, Issa et Tino, et se dit « femme épanouie ». Ses thèmes sont intéressants et pile dans l’actualité, mais bruts de décoffrage. Il s’agit de canevas qui devraient être enrichis de psychologie et d’action pour donner à chaque fois un portrait qui permette d’adhérer aux personnages. Mais l’autrice a su éviter l’écueil du politiquement correct et de la complainte woke, ce qui est clairement à encourager.

Amal Bakkar, Les perles du Tao, 2021, Editions Claire Lorrain, 50 pages, €17.00

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Sondages

Rappelons qu’un sondage n’est pas une élection et que 1500 personnes, même triées selon la méthode des quotas, ne font pas 47.9 millions d’électeurs…

L’opinion publique est une cristallisation de la diversité des opinions privées en « courant ».

  • D’un côté, l’opinion est soumise à la contrainte sociale, culturelle et historique. Elle est convenue, stéréotypée, elle recherche le semblable.
  • De l’autre, chaque opinion est relativement libre, non-conformiste, originale, issue de l’histoire personnelle affective, familiale, sociale, éducative et professionnelle de l’individu.

C’est le propre de la raison grecque que d’avoir fait émerger l’individu pensant ; c’est le propre de la politique grecque que d’avoir fait se rencontrer les individus-citoyens sur une agora pour en débattre de façon démocratique.

Via les Lumières et sa valorisation de l’éducation, nous sommes héritiers de cette « libération » du biologique, du clanique, du social et du dévot. Ces clans, traditions et religions qui restent si prégnantes dans d’autres civilisations visent à empêcher chacun de se faire par lui-même une opinion éclairée.

Publique, l’opinion assure la cohésion de groupe nécessaire à tout projet politique.

Privées, les opinions préparent les changements lents de la société.

La gageure des sondeurs est de transformer l’opinion individuelle, recueillie en expression personnelle de face à face, en une opinion commune censée représenter au mieux l’état du sentiment public.

  • Pour schématiser la France entière, la méthode est de recourir à un échantillon statistique représentatif de la population. Cet échantillon ne doit pas être trop grand pour des raisons d’efficacité (trop de temps et trop de coût), mais pas trop petit non plus sous peine de ne plus signifier grand-chose (notamment pour les proportions faibles). Il est souvent autour de 1500 personnes, sachant qu’il faut en contacter le double pour avoir des réponses sur un peu plus de 1000.
  • La loi statistique de Laplace-Gauss permet d’estimer avec, par exemple, une probabilité de 95 chances sur 100 que les réponses se situent dans un intervalle d’écart peu significatif (écart-type), dit « de confiance ». Pour réduire de moitié l’intervalle de confiance, il faut multiplier par quatre la taille de l’échantillon.
  • Plus la fréquence relative observée de la réponse est faible, moins la donnée est précise. C’est l’une des raisons pour lesquelles le vote Le Pen a été sous-estimé en 2002 et le vote Mélenchon mal situé fin 2011.

Est utilisée le plus souvent la méthode des quotas qui est un modèle réduit de la population en âge de voter à partir des grandes variables que sont le sexe, l’âge, la situation matrimoniale, la catégorie socioprofessionnelle, la préférence politique, le niveau d’instruction, le revenu, la religion, la commune habitée, etc. Il ne s’agit donc pas d’interrogations au hasard de personnes dans la rue, par téléphone ou Internet, ni d’une seule région, ni de gens qui se connaissent entre eux.

Les limites de cette méthode sont connues : elles exigent un recensement récent et fiable de la population ce qui, malgré les progrès de l’INSEE, n’est jamais qu’approximation. Surtout que le recensement général est abandonné car trop cher, au profit d’estimations par sondages de population. Le calcul des chances qu’a un individu d’appartenir à l’échantillon est impossible à préciser, on le met donc arbitrairement dans des « cases » préétablies ; le contrôle scientifique des instituts d’enquêtes est difficile, chacun ayant sa méthode d’interrogation, ses approximations statistiques pour catégoriser l’échantillon et ses « recettes » empiriques de redressement des sous ou surévaluations connues.

Le questionnaire soumis à l’échantillon sondé doit être examiné avec attention.

  • Un sondage qui soumet la préférence pour le candidat à la Présidentielle à des choix de « couples » (Macron/Pécresse ou Pécresse/Zemmour) : induit une idée reçue de monarchisme, de pipolisation et même de staracadémisation. Ce point de vue est biaisé – car le vote est pour un décideur sur un projet politique, pas sur une future dynastie destinée à assurer un héritier…
  • Plus la question est compliquée, moins la réponse sera claire.
  • Moins l’alternative est nette (oui ou non), moins le résultat sera « estimable » (au sens statistique). Notamment les alternatives négatives « n’avez-vous pas déjà… » : en bonne logique on peut répondre « oui, je n’ai pas déjà » ou « non, je n’ai jamais » – ce qui est inexploitable.
  • Plus le questionnaire est long, plus la tendance est de répondre vite sur la fin.
  • Plus les mots sont évaluatifs (pire, meilleur, plus apte…), moins la réplique sera fiable.
  • Certaines questions suggèrent même la réponse dans leur formulation : « ne pensez-vous pas que M. X est le meilleur pour… ».
  • Quant aux questions dites « ouvertes » pour ne pas enfermer les réponses dans la seule alternative oui ou non, elles intimident, elles engendrent incompréhension ou réplique maladroite, envie de « faire plaisir » à celui qui pose la question… bref, elles biaisent sérieusement les résultats quand la population n’est pas homogène !

Le principe de tout sondeur devrait être de partir de l’idée cynique que tout questionné est borné, changeant et de mauvaise humeur. Cet ours mal léché, on l’ennuie avec ces questions persos un peu intellos. La possibilité de se voir répondre n’importe quoi, même du ton le plus froid, ne doit jamais être négligée. Il faut donc être clair, utiliser un langage approprié à la population enquêtée en évitant le jargon, les poncifs, le technocratique, les mot-valise, la résonance affective ou polémique, etc. Rien n’est simple quand tout se complique, dessinait Sempé…

Depuis une soixantaine d’années que les sondages se sont acclimatés en France, les méthodes se sont affinées et sont devenues professionnelles. Mais la course au résultat, notamment lorsque la politique est en jeu, fait souvent aller trop vite.

Il faut notamment remettre en cause de façon régulière les méthodes de « redressement ».

Il s’agit de vérifier, par des échantillons superposés, que les taux de réponses reçues par catégorie statistique ne varient pas trop. Éventuellement de « corriger » les écarts trop grands par des coefficients testés.

  • Les personnes aux deux extrémités de l’échelle sociale sont moins facilement joignables et répugnent plus que les autres à répondre, par exemple.
  • Les personnes âgées sont plus méfiantes envers les questions.
  • Les habitants des villes, très sollicités par les démarcheurs en tous genres, se mettent aux abonnés absents ou bloquent les numéros signalés comme spams.
  • Les électeurs portés à voter autrement que politiquement correct ont soit tendance à en rajouter « pour emmerder le monde », soit à minimiser leurs préférences pour cacher leurs convictions intimes.
  • Les jeunes (18-30 ans) sont hésitants, parfois peu informés, souvent indifférents, ou alors extrêmement convaincus… par ce qu’ils entendent des autres comme eux. Auquel cas les sondages successifs accentuent leurs convictions – jusqu’au second tour où ils doivent choisir un autre candidat quand le leur n’est pas passé.
  • Les réponses par Internet sont hautement fantaisistes, attirant les geeks qui se foutent de la politique ou, à l’inverse, des réseaux bien organisés qui boostent une réponse standard pour influencer.

Et cela change selon les époques ! Ainsi, le vote Le Pen apparaissait-il comme « honteux » en 2002, mais beaucoup moins depuis 2012 où il s’est normalisé. Il était même « de mode » jusqu’à ce que survienne le trublion Zemmour qui, à la fois, attire et repousse. Une sous-évaluation il y a 5 ans peut devenir une surévaluation aujourd’hui si les statisticiens ne surveillent pas attentivement le phénomène. Ledit Zemmour, apparu tout récemment, est probablement surévalué faute de références longues.

Sonder est un métier, interpréter les sondages aussi. Plus une science se veut opératoire, plus elle doit avoir conscience de ses limites.

  • Les chiffres bruts ne sont jamais à prendre au premier degré, surtout lorsqu’on est loin de l’élection.
  • Et encore moins anticiper le second tour alors que le premier n’est pas encore passé !
  • Les tendances importent, les évolutions au fil du temps qui dégagent des courants.
  • Mais il faut surtout observer les sous-catégories où les variations se partagent. Si le résultat électoral ne compte ni les abstentions ni les votes blancs, il ne faut jamais oublier les « non réponses » ou les « indifférents » dans les enquêtes.
  • Moins les gens répondent, moins le sondage doit être pris au sérieux.

En bref, la méthode du sondage est empirique ; elle n’a rien de scientifiquement prédictif. Elle est manipulée par ce qu’on attend comme réponse, utilisée comme propagande par les gagnants. C’est curieux comme les politiciens affectent de mépriser les sondages quand ils ne leur sont pas favorables… et s’empressent de les valoriser quand la tendance se raffermit pour eux !

Mais c’est bien ça la politique : la mauvaise foi, la caricature, la calomnie. De quoi se méfier encore et toujours des politiciens, de quelque bord qu’ils soient, et leur opposer encore et toujours des contrepouvoirs. Dont le premier est la vérification des faits et des affirmations.

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Woke, la nouvelle idéologie de la gauche bobo

Taubira ira ? n’ira pas ? Echo ou appel ? « Quitte ta maison et viens » pour prêcher avec moi. Car la gauche anéantie n’a plus rien à dire, sauf aux extrêmes minorités, individualistes en diable, exclues, sexualisées, genrées, racisées, immigrées. Or c’est « le peuple » qui vote dans sa majorité et pas les minorités. Les intellos qui étaient jadis avec le peuple comme des poissons dans l’eau se sont retirés dans leurs mares plus chaudes de l’entre-soi – et le peuple a repris ses idées.

Que fait aujourd’hui la gauche pour « le peuple » ? Elle a montré avec Mitterrand (et Hollande) qu’elle était nulle en économie ; elle a épuisé le social sous Jospin en exacerbant le « toujours plus » doublé du « et moi, et moi ! » ; elle a arpenté le minoritaire avec le mariage gay, le mitou néo-féministe qui inverse la domination (pour instaurer une nouvelle domination d’opinion), sans compter l’écologie punitive et la distribution à guichets ouverts des « droits » sans devoirs. Le peuple – la majorité démocratique – se dit qu’il n’est guère qu’un cochon de payant et se trouve même accusé de beaufitude, , de réaction, de racisme (mais qui évoque le mot, sinon les racisés ?). Le peuple en a marre. Il se méfie désormais des « élites » car 24 ans de gauche au gouvernement sur 43 ans depuis Giscard l’ont déçu et son espoir s’est envolé pour les fameux lendemains qui chantent. Toujours demain, comme chez Poutine.

La droite, qui n’a régné que 19 ans, fait désormais l’envie de ses yeux de Chimène. Elle parle des « vrais » problèmes populaires : ceux de l’immigration trop rapide et mal assimilée, des familles sans père (ni Nom du père pour les psys), du nouveau privilège féminin, des fins de mois difficiles. Car le multiculturalisme de fait laisse place à un multiculturalisme de normes. Le regretté Laurent Bouvet avait mis en évidence cette identity politics venue de la gauche américaine. Les groupes sociaux ne sont plus considérés en tant que classes en lutte pour leur part du gâteau économique mais par leur « identité » religieuse, leurs caractéristiques ethniques, leur orientation sexuelle ou leur genre, toutes ces micro-différences qui éparpillent le sentiment de classe – et qui préservent les nantis de toute revendication économique ! Le woke est un raffinement du « capitalisme ».

Le pire est cette nouvelle idéologie des bobos en manque d’idéal révolutionnaire. Le peuple a déçu, changeons le peuple ! Le parti socialiste, il y a quinze ans vivier de la modernité pour les petit-bourgeois fraîchement diplômés et devenus financièrement privilégiés, est devenu le nid de cette idéologie nouvelle, secrétée par cette nouvelle base sociale. Cette gauche « morale » compense ses privilèges de nouvelle classe économique par un affichage idéaliste accru. Le « woke », cet éveil venu des Etats-Unis, se veut d’un infini respect (affiché car dans les faits concrets, c’est autre chose) pour tous les déviants, qu’ils soient de sexe ou de « race » – un mot que l’on croyait banni des dictionnaires sérieux, les scientifiques ayant démontré que « les races » n’existaient pas. Mais balivernes !

L’idéologie a besoin de croire, comme toute religion, et « le racisme » est ce nouveau diable surgi des âmes coupables. Cette discrimination raciste ne touche curieusement que les Noirs aux Etats-Unis et les Maghrébins en France, pas les Indiens ni les Chinois, considérés comme « dominants » parce qu’ils défient le pays le plus puissant de la planète… Soutenir les minorités extrêmement minoritaires permet de se croire une supériorité morale qui ne coûte guère, puisque que ces minoritaires ne sont pas assez nombreux ni assez doués pour venir défier les nouvelles positions économiques et sociales des bobos fraîchement installés.

L’argent, beurk ! mais « les valeurs », super ! Les valeurs, personne ne sait trop ce que c’est puisque chacun a les siennes dans l’individualisme systémique ambiant. Mais ça fait bien en société : « J’ai des valeurs, moi, Monsieur ! » Ça impressionne. Surtout lorsqu’il s’agit de titiller le vieux fond de culpabilité chrétienne qui subsiste en tout Français (ou Américain) de tous sexes, même laïque, même incroyant, même revenu de l’Église, de ses histoires de quéquette et de dogmes antédiluviens. « La charité, Monseigneur ! la charité »… Quoi de mieux que l’Exclu majeur de notre temps : l’immigré en femme, noire, lesbienne, violée, battue ou tuée « par la police », malade, sans abri et sans le sou ? Il serait « raciste » selon le woke bobo de croire que la race n’existe pas ! Il serait inconvenant de croire qu’un homme n’est pas une femme, et réciproquement ! Renversons les valeurs.

Mais le peuple n’est pas d’accord. Depuis la Révolution, oui pour accorder tout aux exclus (immigrés ou sexuellement différents) en tant qu’individus, mais rien en tant que communauté – au prétexte que « ça se voit sur leur figure », que « c’est la guerre chez eux », que « la situation économique est effarante », ou encore « que la dictature y est féroce ». Si l’Europe devait accueillir toutes les populations qui réunissent ces critères, le territoire serait trop petit pour survivre. D’ailleurs les Etats-Unis woke de Biden ne respecte les déviants sexuels qu’en les parquant à distance par les principes (mais pas de ça chez moi) et n’accueillent pas plus les immigrants, la frontière est bien gardée, surtout au sud… En effet, question anti-woke : pourquoi tant de gosses (y compris par PMA encouragée), si la situation est si mauvaise ? Pourquoi enfanter ou accueillir de nouveaux exclus qui seront malheureux (racisés, battus par la police, violés, etc.) ? Pourquoi encourager ces familles trop nombreuses du tiers-monde à tenter de venir s’installer dans les Etats-providence d’Occident ?

C’est donc une lutte des classes qui nait entre « le peuple » et la gauche morale plus que contre les patrons (certains financent même Zemmour) . Celle-ci n’a rien à dire sur la montée des inégalités – qui lui profite amplement ; rien à proposer pour y remédier, sauf une rituelle invocation à « faire payer » les (très) riches : ceux qui le sont plus qu’eux. Ce pourquoi François Hollande a été éliminé, il avait évoqué 3500 € par mois comme seuil où l’on était considéré comme « riche » : vous vous rendez compte de l’effet dans un foyer bobo moyen ? Un président ne devrait pas dire ça, mais Hollande ne peut jamais s’en empêcher.

Les bobos, ces bons bourgeois issus du peuple d’hier, sont électeurs des grandes villes et montrent comme préoccupation majeure le climat ; ils se foutent du « social », ils ne sont pas concernés. D’où les gilets jaunes, frappés de plein fouet dans les provinces et les périphéries par les mesures antibagnoles, le contrôle technique renforcé, l’écotaxe sur le carburant, surtout diesel, et même le 80 à l’heure. Que les salaires stagnent et que la formation soit nulle pour la classe ouvrière ou la classe moyenne, ils s’en battent, les bobos. Que « le peuple » ait l’impression de régresser, que l’ascenseur social soit non seulement en panne mais en chute, n’est pas leur problème. L’immigration est morale, « il faut les aider », car les immigrés seront de toutes façons loin de venir piétiner leurs platebandes riches et diplômées – au contraire, les bobos pourront trouver à très bas prix de bonnes nounous pour leurs (rares) niards et des jardiniers pour leurs (superbes mais épuisants) jardins, sans parler des peintres, plombiers, éboueurs, sous-aides soignants, ramasseurs de fruits, livreurs de (la sempiternelle) pizza, videurs de poubelles, etc. Ouvrez les frontières ! accordez encore plus de droits aux minorités ! C’est bon pour la fluidité du commerce, coco ! C’est bon pour les jouissances du bobo.

La déconstruction, qui a conduit au woke, doit s’appliquer également au woke : rechercher ses bases sociales, les intérêts de classe que ses adeptes peuvent avoir, l’utilité de cette nouvelle idéologie par rapport aux précédentes pour mener une guérilla de prestige pour capter les postes – et garder le pouvoir. Déconstruisez les déconstructeurs, c’est de bonne guerre !

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O’Macron, un variant très contagieux

Le président hier a parlé, dommage que ce fut sur TF1 et non pas sur une chaîne du service public. La soirée aura quand même empêché les accros au petit écran d’écouter les sempiternelles téléfilms yankees qui diffusent la propagande féministe et puritaine du colonisateur d’Occident. Le format était original par rapport à ce qui s’est fait jusqu’à présent, en courtes séquences successives ponctuées d’images et parfois d’émotion.

Le tout a duré 1h52 mn et non pas « deux heures » comme répètent à l’envi les médias – chacun peut le vérifier sur le replay de la chaîne. Dans l’ordre, les séquences les plus longues ont été celles consacrées à la crise sanitaire (20 minutes), aux réformes (17 minutes), à l’endettement de la France (12 minutes), à la république (11 minutes), et au style du président (10 minutes). D’autres séquences ont concerné les institutions, les inégalités, la parole des femmes, le terrorisme, et le « quoi qu’il en coûte » assumé.

Le président ne « voulait pas faire de politique » mais présenter une rétrospective des cinq ans passés à l’Élysée. Sa candidature viendra probablement, mais plus tard, au début de l’année prochaine, alors qu’il lui reste encore quatre mois pour prendre des décisions, peut-être difficiles. Nul ne doute qu’il ne soit candidat, sauf si un événement exceptionnel devait le conduire à renoncer.

Le ton général a été celui d’une certaine satisfaction pour le travail entrepris, mais aussi une reconnaissance des difficultés imprévues. Un « en même temps » qui a permis d’apprendre et de résister. Emmanuel Macron est passé de la situation « d’aimer la France » en début de quinquennat à celle « d’aimer les Français » en fin de quinquennat. Il a toujours « envie de faire », même s’il a commis des erreurs – il a le souci de ne pas les répéter. La philosophie du « en même temps » est celle d’être à la fois « efficace et juste ».

Cela se décline sur tous les sujets :

  • Sur la crise sanitaire où le confinement a été nécessaire alors que personne ne savait comment la pandémie allait se développer (« tous les pays ont confiné », à commencer par la Chine, pourtant productrice de masques). Pour les autres vagues, la vaccination a pris le relais et le confinement est devenu moins nécessaire (jusqu’à présent).
  • En économie, où le « quoi qu’il en coûte » est assumé et, en même temps, les réformes concernant la fiscalité et l’encouragement à l’investissement des personnes aisées – car le mérite doit aller avec la solidarité pour « un pays juste ». Pourquoi reconnaître le mérite dans les arts ou le sport et pas en économie ? Une phobie morale de « l’argent » ? « Je n’ai pas l’obsession de l’argent » (comme Nicolas Sarkozy – c’est moi qui rajoute) mais la culture du succès économique (pas comme François Hollande – idem).
  • Sur le chômage, où la réforme a permis des créations d’emplois et des entrées en apprentissage beaucoup plus fortes qu’auparavant.
  • Sur le débat démocratique avec les nombreuses lois débattues au Parlement et le Grand débat sur le climat qui a permis aux « invisibles » et aux « empêchés » de découvrir qu’ils avaient leur place alors que des décisions bureaucratiques concernant la taxe carbone et les 80 km/h avaient été prise par des fonctionnaires depuis Paris.
  • Sur le pouvoir d’achat, source d’inégalités – compensées pour les classes moyenne et populaire par le chèque énergie, l’allocation adulte handicapé, le minimum vieillesse agriculteurs, la suppression de la taxe d’habitation, la prime d’activité… Mais en même temps permettant l’investissement qui crée de la richesse pour financer le modèle social.
  • Sur la parole des femmes contre les violeurs et les maris violents, mais avec la présomption d’innocence et le respect des procédures judiciaires plutôt que le lynchage médiatique et des réseaux.

Inutile de récapituler tout ce qui a été accompli durant cinq ans malgré les grèves, les gilets jaunes et le Covid. Aucune réforme n’a été vraiment marquante mais une suite de réformes allant dans le même sens, vers la responsabilité et le mérite, en faveur du travail et du goût du risque.

La dette est importante mais on la remboursera par plus de travail, pas par les irresponsables « on l’annulera » ou par « les générations futures s’en débrouilleront », ni par la posture de « père fouettard » en augmentant massivement les impôts et les taxes – « cela a été essayé et cela n’a pas marché » (ce qu’a tenté François Hollande avec le désastre qu’on connait et ce que propose Valérie Pécresse un peu légèrement). Plus travailler implique une réforme des retraites afin d’être en emploi plus longtemps et mieux aux deux extrémités des âges, des jeunes comme des seniors. La réforme sera simplifiée en trois régimes plutôt que les 42 existants pour réduire les inégalités de privilèges historiques.

Le service public devra être modernisé pour être plus efficace mais le problème n’est pas « le nombre de fonctionnaires » comme le répète la droite. Ou peut-être (le président ne l’a pas évoqué) dans les régions et les départements où les postes sont mal définis et les horaires pas toujours respectés. Au niveau national l’armée, la police, les magistrats, l’enseignement, l’hôpital, sont des fonctions régaliennes qui manquent de fonctionnaires – et aussi de simplification bureaucratique.

Le simplisme des propos des extrêmes-droites comme de la droite qui se durcit, est plaisant même s’il ne s’agit que de promesses électorales qui seront sans lendemain parce qu’irréalistes :

  • Diviser les Français n’augmentera pas la sécurité.
  • Accuser « l’islam » ne résoudra ni le terrorisme, ni l’obligation de laïcité.
  • Proposer de dépenser encore et de fournir toujours plus de moyens ne résoudra pas la question de l’organisation des rôles et des fonctions des services de l’État.

Il faut augmenter les moyens, certes, mais selon ce que l’on peut et non pas selon ce que l’on désire. Il faut surtout former et réformer avant de lancer des slogans irresponsables. Or il n’y a aucune responsabilité dans les braillements violents des extrémistes, qu’ils soient gilets jaunes ou zemmouriens. Incendier une préfecture ou casser les sculptures de l’Arc de Triomphe ne démontrent ni un sens civique développé, ni un amour de la France.

Les peurs existent, le ressentiment global augmente, la méfiance aussi – et les réseaux sociaux amplifient les comportements de foule, tel le lynchage de Samuel Patty comme les ralliements complotistes que l’on constate ici ou là. Le président a raison de garder raison face à ces débordements infantiles que quiconque parvenu au pouvoir ne pourrait plus tolérer.

Il regrette un certain nombre de propos malvenus, mais souvent sortis de leur contexte. Ainsi le jeune homme à qui il conseillait de traverser la rue pour trouver un nouvel emploi lui avait demandé s’il avait un poste d’horticulteur ou tout autre boulot, alors que le patron du restaurant en face cherchait des serveurs. Le président ne l’a pas dit, mais les médias sont souvent dans la caricature, faute de professionnalisme. Le scoop immédiat plutôt que le contexte, le buzz valorisant plutôt que l’effort de rechercher, réfléchir et recouper.

À chacun, il demande d’être pleinement citoyen, ce qui implique certes des droits, mais « d’abord des devoirs » – ce que déclarait justement Joséphine Baker. Il parle aux jeunes indifférents à la politique, à ceux tentés de se radicaliser, aux musulmans qui se demandent s’ils peuvent exercer leur religion, aux femmes qui ont peur de porter plainte. « Tout ce qui divise affaiblit » rétorque-t-il au polémiste Zemmour. La démographie change, en effet, mais ce qui compte n’est pas de fermer les frontières, slogan illusoire, mais de maîtriser à la fois les flux qui entrent et l’intégration de ceux qui sont là. Il faut des frontières, notamment européennes, et en même temps développer l’Afrique, continent qui envoie ses pauvres et sa démographie en surplus vers l’Europe.

Sur son style personnel, le président évoque sa « vitalité », sa « volonté de bousculer et de transgresser » mais est plus conscient du respect qu’il doit aux gens, et aux mots qui peuvent blesser. « J’ai appris », répète-t-il plusieurs fois. La photo où il pose avec un Noir torse nu qui fait un doigt d’honneur n’aurait jamais dû être diffusée, c’était une erreur. « J’ai été naïf », dit-il. C’était à la suite de l’ouragan à Saint-Martin, lorsqu’il avait été convié par une famille à visiter son appartement. Là encore un instant sorti de son contexte.

Sur l’avenir, qu’il évoque à grand traits : « où va la France ? ». Elle va :

  • vers la transition écologique et sociale qu’il faudra organiser,
  • vers l’innovation pour garder une place dans la mondialisation,
  • vers le niveau nécessaire pour résister à la guerre technologique qui ne fait que commencer.

Ce qui implique de réformer l’éducation et l’apprentissage pour s’adapter à un monde en changement. « Nous sommes le pays de tous les possibles » dit-il en conclusion.

À part sur l’international, où la séquence n’a duré que deux minutes à propos du contrat australien révoqué, tout le reste a été consacré aux affaires et questions intérieures que tout le monde se pose. C’était pédagogique et varié, très illustré, même si les journalistes comme le président portaient curieusement la même couleur de costume bleu pétrole – couleur incongrue en transition écologique.

Le président est jeune, intelligent et pédagogue, dynamique et capable d’apprendre. Il se dit « affectif » mais en même temps apparaît comme cérébral, ce qui paraît un bon compromis lorsque l’on doit prendre des décisions pour le pays.

S’il est à nouveau candidat, il sera à mon avis un variant redoutable car très contagieux.

Je ne crois pas qu’Éric Zemmour, Marine Le Pen, Anne Hidalgo ou Yannick Jadot fassent le poids contre lui. Pour Jean-Luc Mélenchon ou Valérie Pécresse, c’est peut-être différent mais le premier a peu de chance d’accéder au second tour. La droite veut prendre sa revanche sur la victoire qu’elle escomptait avec François Fillon, mais ce n’est pas gagné, surtout si elle se crispe sur l’illusoire (moins de fonctionnaires, restrictions budgétaires, fermeture culturelle).

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Paris-Brest de Philippe Lioret

Adapté d’un roman de Tanguy Viel, ce film réalisé pour la télé a tout d’un film de cinéma. Sauf peut-être son côté anarchique en termes de montage. Le spectateur se trouve dans une époque puis, sans transition cinq ans plus tard, avant de se retrouver à nouveau cinq ans avant, puis… Un plan de passage aurait été plus judicieux.

Colin (Anthony Bajon), garçon un peu replet aux émotions de poisson froid, vient de réussir le bac à Brest. Il veut s’inscrire en fac de lettres à la Sorbonne, malgré son père (Gilles Cohen) qui préférerait une matière plus utile, le droit par exemple. Car lui est un affairiste qui n’a pas fait d’études mais soudoie le croque-mort pour qu’il l’informe en premier des décès afin que lui mandate son notaire pour proposer une vente du bien immobilier laissé par le mort aux héritiers à « bon prix ». Une fois arrosé notaire et croque-mort, le bien peut être revendu avec une belle plus-value. Il piste le fric car il aime le gagner, tout comme sa femme (Valérie Karsenti), ambitieuse sociale qui veut briller.

Sa mère Manou (Catherine Arditi), la grand-mère de Colin de laquelle il est proche, a vécu dans la dèche avant de se remarier à 70 ans avec Albert, un riche veuf de 82 ans qui l’a peinte comme il la désirait et a collectionné les tableaux dont certains valent cher. A son décès, il a laissé sa fortune à Manou et Colin espère bien qu’elle va financer son loyer à Paris, 820 € par mois dans le 12ème. Mais elle n’y tient pas car Colin est le seul être qui vient la voir en-dehors de sa femme de ménage, héritage d’Albert qu’elle a dû garder.

Colin décide de partir quand même et il se financera en travaillant, mais aussi par un procédé peu recommandable que le spectateur découvrira lorsqu’il en sera temps. Il veut que sa copine Elise (Daphné Patakia) vienne habiter avec lui. Elle a réussi son bac avec mention et s’inscrit en prépa économique, mais elle tergiverse. De fait, elle n’a pas envie : ni de quitter son cocon familial, ni sa zone de confort, ni de vivre avec Colin. Lui vit son ambition à lui, écrire ; elle ne se voit pas le suivre dans la dèche ou faire bouillir toute seule la marmite. Lâche, elle lui promet tout mais ne tient rien : « Je t’appelle, promis ! » Tu parles…

Cinq ans passent et Colin revient à Brest parce que sa sœur, partie au Canada un temps « pour apprendre l’anglais », selon sa mère toujours pratique et terre à terre, est revenue avec un Matthew, financier en trading, et un bébé. Colin, qui n’a jamais demandé de nouvelles de Manou, vient voir ce neveu mais ne compte pas rester plus de quelques jours. Il ne supporte pas l’avidité ni l’avarice de ses parents, obnubilés par l’argent.

De fait, Manou est en maison de retraite médicalisée, mise sous tutelle par le notaire véreux, son immeuble récupéré par les parents qui l’ont réaménagé selon leurs goûts dispendieux, meubles et tableaux vendus « pour payer la maison de retraite ». Parti d’une Peugeot 308, le père s’est payé une Mercedes. Colin cherche Elise mais elle s’est mariée sans lui dire et a une petite fille de 13 mois ; après ses premiers appels sans réponse, Colin n’a rien demandé sur Elise à quiconque. Pis, elle a épousé le fils de la femme de ménage de Manou, ce Kevin avec qui Colin a fait un mauvais coup une fois. C’est une fille popote qui n’a aucune ambition, elle ne songe qu’à son petit intérieur et à son restaurant où elle se contente de servir les clients avec sa mention au bac tandis que Kevin est devenu « chef ».

Manou se meurt, Elise est hors d’atteinte, les parents toujours aussi bornés. Colin repart avec l’idée d’écrire enfin un livre. Il s’est vanté d’être édité prochainement mais n’a pas encore écrit une ligne. Ses parents craignent ce qu’il pourra dire d’eux et nous avons là la meilleure scène du film : Colin décrit comment, dans un roman, il va outrer ses personnages. Pas question donc que les vrais se reconnaissent, n’est-ce pas ? « Un courtier en immobilier véreux qui soudoie les pompes funèbres pour arnaquer les héritiers avec la complicité du notaire, ce n’est pas vous, çà ! Des enfants qui se débarrassent le la vieille mère en Ehpad, bien-sûr que ce n’est pas vous ! ». Son père lui propose de lui racheter son livre pour qu’il ne paraisse pas ; il va jusqu’à 40 000 €…

« Ecris sur ce que tu connais », lui a dit il y a cinq ans et lui répète sa grand-mère lorsqu’il va la voir sur son lit d’hôpital où elle se laisse mourir à cause de la trahison des siens – Colin compris. Quoi de mieux que sa famille ? Son milieu étriqué d’arrivistes de province ? Ce serait d’ailleurs une douce vengeance de la mémé… De retour à Paris, Colin écrit son roman, est édité, passe à la radio, a du succès. Famille, je vous hais ! De ses ratages successifs il a fait une force qui va.

Reste à grandir en écrivant un second livre sur un autre sujet. Ce qui, compte-tenu de l’acteur qui joue le rôle, semble bien hasardeux.

Paris-Brest, Philippe Lioret, 2020, avec Anthony Bajon, Catherine Arditi, Valérie Karsenti, Gilles Cohen, Kévin Azaïs, Daphné Patakia, Image et Compagnie, Fin Août Productions et Arte France, 1h19, sur Arte Replay jusqu’au 8 janvier 2022

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5G, la panne

Le tout dernier sondage Ipsos Sopra Steria France-info Le Parisien-Aujourd’hui en France (ouf !), réalisé du 6 au 8 décembre sur 1500 électeurs représentatifs, montre la gauche en capilotade et l’extrême-droite en érection. Un sondage à quatre mois des présidentielles ne pronostique en rien du résultat final mais donne une indication de tendance. C’est net : la France est à droite et la gauche déconsidérée.

Si l’on additionne tous les pourcentages de gauche, seulement 27% des électeurs disent vouloir voter pour elle, soit à peine plus que pour le président sortant tout seul. Dont 25% pour la 5G (Mélenchon, Jadot, Hidalgo, Montebourg, Roussel – le reste, résidus archaïques du gauchisme des années 70, étant négligeable).

D’où l’appel désespéré d’Anne Hidalgo à une nouvelle « primaire », comme si voter et revoter encore et encore, après les primaires dans chacun des partis, allait changer la donne. « Annie », comme l’appellent volontiers les gens de province qui ne connaissent d’elle que son image de bobote parisienne pro-gays de tous sexes et antibagnole, favorable au 10 km/h en ville et à 110 km/h sur autoroute, « Annie Dalgo » donc n’est pas populaire hors des arrondissements de l’est parisien. Elle apparaît trop tard dans le socialisme, avec une personnalité trop apparatchik pour les désirs d’avenir aujourd’hui.

L’extrême-droite a le choix entre Le Pen, Zemmour et Dupont-Aignan (laminé) et forme 31.5% des intentions déclarées. Mais ce socle est divisé et ne parviendra peut-être pas au premier tour : faudrait-il une « primaire » à l’extrême-droite dans la lignée de l’appel Hidalgo ? C’est peu probable tant chaque ego tient à briller tout seul, au détriment de ses idées. Car les idées sont des habits qu’on endosse, pas la chair même car, si tel était le cas, chacun s’allierait sans état d’âme pour conforter « la France »… Gageons qu’ils s’en foutent bien de « la France », c’est la leur qui compte, ni « le peuple », ni « le pays ».

L’extrême-gauche, à 9% d’intentions de vote déclarées aujourd’hui ne paraît plus crédible (je ne mets pas Jadot dans cette extrême, avec Rousseau cela eût été différent). L’écologie reste de témoignage, trop divisée, trop idéologique, trop portée à se prosterner avec une soumission de secte devant tout ce qui vient des USA : l’ultra-féminisme de dénonciation, le décolonial avancé jusqu’au néolithique, l’anticulture woke, les sempiternel « offensés ».

C’est clairement la droite qui séduit, à 33.5% sans Macron. Il est probable que les extrêmes à droite se rallieront en majorité à Pécresse en cas de second tour contre tout candidat de gauche ou de quasi-gauche contre le président actuel.

Nous verrons comment va évoluer la tendance une fois que la campagne sera officiellement commencée, probablement en janvier. Il me semble raisonnable de penser que Montebourg va descendre – ou se rallier à Hidalgo, étant le maillon faible – que Zemmour va stagner à mesure que Pécresse reprendra certains de ses thèmes sans la haine ni l’extrémisme qui vont avec, et que Macron peut se conforter en jouant habilement les diagonales, proposant ce que ses adversaires les plus sérieux proposent aussi, pour le réaliser lui-même : l’en même temps du changement sans le risque.

Qu’en sera-t-il de Marine Le Pen ? C’est la grande question en ce début décembre.

L’envol Zemmour l’a fait paraître plus sérieuse et plus raisonnable à l’extrême-droite (c’est dire), mais l’exaspération des exclus légitimistes réactionnaires de la vie politique depuis la fin de la guerre d’Algérie sort renforcée de l’expérience Trump et bénéficie du soutien actif des réseaux de déstabilisation stratégique russe ; elle ne risque pas de retomber d’un coup. Coincée entre l’extrémisme d’idées et l’aptitude à gouverner, Marine Le Pen a peu de marges de manœuvre.

En Marche pourrait encourager tactiquement les parrainages en faveur de Zemmour afin de diviser l’extrême-droite – mais ce serait assurer pratiquement un second tour Macron-Pécresse, plus redoutable que Macron-Le Pen. Si Zemmour ne parvient pas à obtenir les signatures de 500 élus, craignant leur marquage extrémiste si cela se sait, est-il certain que les voix pro-Zemmour se porteraient sur Le Pen ? Rien n’est moins sûr pour une bonne partie d’entre elles, surtout si Pécresse muscle son programme sécuritaire avec Ciotti en bonne place.

Ce sont les délices de la politique que ces pronostics avant la fête. Une fois les lampions éteints, c’est moins drôle.

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Tout change

Tout passe, tout lasse, tout casse, tout se recycle – éternellement. C’est la seule éternité – qui n’est pas celle de la Bible ou du Coran. Les religions du Livre, en effet, décident que tout est figé par un seul Dieu, une fois pour toutes, qui a créé « le » monde, donc avec un commencement et une fin. Alors qu’il n’y a aucun début ni aucune fin mais un éternel retour du même, un univers en expansion jusqu’à s’évanouir en trous noirs de plus en plus denses qui vont à leur tour exploser en de futurs univers en expansion qui…

Hors le Livre, qui a contaminé la mentalité de nombreuses générations en Occident par son fixisme hors de toute réalité, les sagesses et philosophies autres depuis l’antiquité sont en résonance. Marguerite Yourcenar traduit la pensée romaine païenne lorsqu’elle dit : « Mais tout change sans cesse en nous comme hors de nous ; même les paroles que je prononce en ce moment me changent. » Swami Prajñanpada traduit la pensée orientale lorsqu’il profère : « Tout change continuellement. Vous devez l’accepter et agir en conséquence. » Le politicien bien oublié aujourd’hui, Alain Juppé, traduit la pensée libérale lorsqu’il énonce : « Tout change. Tout va continuer à changer. De plus en plus vite. Sans sommations. »

Nous sommes dans le changement incessant. Tout évolue et se transforme, à commencer par nous, notre corps, nos passions, nos idées – et le monde qui nous entoure. Pourquoi, dès lors, vouloir revenir au passé ? Pourquoi vouloir « fixer » une fois pour toutes un Âge d’or qui n’est qu’un mythe, une reconstruction idéale volontaire qui n’a jamais existé et n’existera jamais ? Pourquoi penser un seul instant que « c’était mieux avant » ?

Peut-être parce ce que le monde va trop vite à mesure qu’on vieillit, et qu’on regrette tout simplement le temps où il allait comme nous, disons entre 30 et 60 ans. Avant, il ne va pas assez vite, trop de normes insupportables, trop de « vieux cons » qui empêchent, trop d’obstacles naturels. Après, il va trop vite, plus de règles ni de respect, trop d’égoïsmes individualistes, trop de nouvelles technologies qui vous larguent.

Je suis pour ma part héritier des Antiques, pour le milieu juste. Si l’histoire n’a pas de sens, elle a du sens – ce qui n’est pas la même chose. Chacun peut reconstituer les causes et les conséquences, les interactions passées devenues logiques – après coup. Quant à spéculer sur les causes d’aujourd’hui qui produiront les conséquences nécessaires de demain – c’est illusoire. Il y a tant de changement partout en même temps que les interactions ne cessent de modifier à chaque instant les paramètres et qu’il n’y a guère que les lois (grossières) de la physique qui paraissent à peu près stables (dans notre seul espace-temps).

Le milieu juste consiste à analyser ce qui est, sans rêver à ce qui aurait dû être ; à proposer ce qui se peut, sans ambitionner l’impossible ; à accompagner les changements de fond – contre lesquels on ne peut rien – sans regretter un autre temps où tout était autrement.

La France va mal ? Qu’est-ce précisément qui va mal ? L’islam sans les garde-fous des lois inappliquées de la République ? L’économie bradée sans contrôles aux Américains et aux Chinois ? L’Europe représentée par le Conseil (composé des chefs de chaque Etat) qui décide sans que le Parlement – trop peu démocratique et proche des citoyens européens – n’ait grand-chose à dire ? La démocratie représentative – en France trop centralisée à l’Elysée ?

Proposons donc de réformer ce qui est possible de ces problèmes concrets – et déjà d’appliquer la loi qui existe, souvent bien suffisante mais prolifique et mal connue, parfois déviée par des juristes idéologues.

Sur les changements de long terme, le climat, la démographie, les ressources, la géopolitique, il va nous falloir faire avec, user des instruments que l’on se donne qui ne peuvent qu’influer sans modifier vraiment, tant les forces d’inertie sont lourdes et inéluctables.

  • Le climat se réchauffe et, en attendant la prochaine glaciation naturelle, tentons de remédier à nos émissions de gaz à effet de serre : intelligence et économie, sans les fanfreluches de la mode et les futilités des paillettes qui continuent de sévir trop souvent.
  • La démographie des cinquante ans à venir est déjà dans les naissances de ces dernières années et le déséquilibre entre ceux qui font des bébés et ceux qui n’en font pas va s’accentuer ; tenter de contrôler les naissances là où elles nuisent au développement et aux ressources, tenter d’encourager les naissances là où elles manquent (je dis aux pénistes et autre zemmouriens : faites donc des gosses au lieu de reprocher aux autres de nous en envoyer !). Et dénoncez donc ce Pape qui refuse pilule et avortement et encourage l’immigration dans le grand métissage indistinct de tous les fils de Jéhovah – en position du missionnaire exclusivement.
  • Pour économiser les ressources, rien de tel que l’économie capitaliste – qui produit le plus avec le moins – mais régulée par les Etats ; et la recherche scientifique – qui rationalise et découvre de nouvelles voies – mais contrôlée par les pairs pour écarter les charlatans à la Raoult.
  • En ce qui concerne la géopolitique, le poids territorial et démographique de la Chine et de l’Inde va permettre que ces Etats prennent leur place « naturelle » dans le monde, tandis que l’Afrique est divisée, comme l’Europe, que la Russie décline et vieillit comme le Japon, et que les Etats-Unis se colorent et s’exacerbent dans des conflits internes qui vont probablement les miner comme jadis l’empire romain.

Tout change et il ne sert à rien de regretter le « bon vieux temps ». Il n’est que la reconstruction des souvenirs, pas la réalité vécue.

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Les R le retour

Enfin l’affiche est pleine, tous les candidats sont en lice. Les Républicains se sont fait attendre, tergiversant par peur panique de réitérer le désastre de 2017, Nicolas Sarkozy sèchement viré, Juppé éliminé et Fillon qui explose en vol. Après « procédure » sur « procédure », les nouveaux adhérents (+60% en deux semaines !) ont voté un premier tour, faisant surgir un Ciotti du chapeau tel un Zemmour plus respectable (issu d’immigré lui aussi, mais italien, et depuis le début du XIXe). Au second tour, c’est la légitimité qui l’a emporté dans un « grand remplacement » inédit dans le parti gaulliste : une femme !

Valérie Anne Émilie Roux, épouse Pécresse, coche toutes les cases : née à Neuilly, bac à 16 ans au lycée privé de Versailles, parlant russe et japonais, HEC puis ENA, trois enfants, plusieurs fois ministre, bébé Chirac adoptée par Sarkozy, au RPR et ses suites depuis 20 ans, catholique dans son intimité mais laïque dans la société.

Elle a surtout acquis depuis six ans une expérience de gestion régalienne dans la plus grande région d’Europe, l’Île-de-France, confrontée aux problèmes sociaux des banlieues et de l’immigration, au chômage et aux nouvelles industries. Elle peut faire jeu égal avec Emmanuel Macron sur le plan des compétences, même si elle est un peu moins jeune.

Est-ce à dire que LR s’est chiottisé (ci en italien se prononce chi, comme Cinecitta ou la Cicciolina) en adoptant les propositions radicales de son challenger qui a recueilli 39% des voix au second tour ? C’est en fait toute la société française qui s’est droitisée, dans la ligne des sociétés occidentales (Trump, Brexit) et même mondiales (Chine, Inde, Russie, Turquie, Brésil, Philippines…). Il faut dire que la resucée en France du Bataclan avec l’interminable procès six ans après, qui montre le laxisme des polices d’alors et la lâcheté des gouvernants à réagir « de peur de faire le jeu de » a exaspéré les citoyens qui ne voient guère ce qui a été accompli dans l’ombre depuis – mais voient surtout les migrants partout : dans la Manche quand ils sombrent, dans la rue quand ils errent, aux frontières polonaises, grecques, espagnoles et italiennes quand ils se massent, dans le discours niaiseux du pape qui « croit » qu’on est tous frères.

Ce dont a profité le Jean d’Arc venu du bled, frère Zemmour, qui a éructé contre tous ceux venus d’Outre-Méditerranée qui croient qu’être au Coran veut dire être branché. Mais sa hargne de roquet et son ressentiment haineux ont fait se détourner ceux qui n’avaient que son discours à se mettre sous la dent il y a peu avec une Marine Le Pen flottante, une gauche évanescente, des écolos marginaux radicaux, et une droite qui cherchait encore son candidat. Maintenant que tous sont arrivés (Macron sera sans aucun doute candidat lui aussi), chacun peut commencer à évaluer les personnes et à mesurer les différences.

A droite, il y a pléthore ; à gauche aussi mais le total de tous les candidats de gauche reste peu audible, faute d’avoir quelque chose à dire sur ce qui préoccupe les gens : les libertés, l’avenir du travail, le vivre en république. C’est à droite que cela se passe désormais et Valérie Pécresse aura à se garder autant des extrêmes tentés par Zemmour/Le Pen que des centristes tentés par Macron.

Ce qui est délicat est que Zemmour abaisse le niveau de qualification pour le second tour en divisant l’extrême. A condition qu’il réussisse à obtenir ses 500 signatures (ce qui n’est pas acquis) et à ouvrir sa campagne à des thèmes plus rassembleurs que la seule haine des immigrés. A condition aussi de s’entourer de compétences, et elles ne se bousculent pas à sa porte. Marine s’est réveillée et elle tient le peuple ; Emmanuel tient les patrons et les intellectuels mais Valérie peut tenter certains d’entre eux, même si l’électorat LR est surtout âgé, retraité et conservateur. Les petits patrons, les artisans et commerçants, les professions libérales, pourraient être tentés par sa revendication de libertés accrues dans l’autorité retrouvée – l’essence du courant bonapartiste. Sauf qu’un général Bonaparte (ou Boulanger, ou de Gaulle) en femme oblige à remonter à Jeanne d’Arc – et à tailler des croupières à Eric Zemmour, qui en avait endossé l’armure.

Identité, laïcité, république sont les thèmes de Valérie Pécresse ; il recoupent les revendications de droite à la liberté (de faire), à l’autorité (de l’État) et à la protection (des citoyens). Il y a donc un coin à enfoncer dans le macronisme libéral ancré dans les valeurs plus « jeunes » des mœurs et d’un certain laisser-faire. Mais rien n’est joué chez Madame « un tiers Tchatcher et deux-tiers Merkel » comme elle se dit. Le tropisme vers le « nouveau » (une femme à la tête des gaullistes, du jamais vu !) n’a qu’un temps ; encore faut-il convertir l’attention à la durée, ce que Macron a su faire en 2017 et pas Zemmour pour l’instant.

Un duel Macron/Pécresse aurait quand même de la gueule aux présidentielles. Je ne suis plus sûr de qui gagnerait.

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Jean-Pierre Fontana, Shéol

Jean-Pierre Fontana, toujours vivant et 82 ans, est tombé dans la science-fiction étant jeune homme et ne l’a jamais quittée. Auteur de nouvelles, éditeur de revues, créateur de festivals et du Grand Prix de la Science-Fiction Française devenu Grand prix de l’imaginaire, il crée, promeut et célèbre la science-fiction. Shéol est son premier roman publié sous son vrai nom.

Nous sommes dans quelques vagues milliers d’années et la terre est épuisée : trop d’humains, trop de prédations, trop de déchets radioactifs et autres. On ne sait plus si c’est la lente dégradation du climat due aux activités humaines proliférantes ou des guerres nucléaires qui ont abouti au présent. Toujours est-il que survivent à peine quelques milliers d’humains dans ce shéol – le séjour des morts hébreu. Répartis en deux ensembles : le premier nomade, vivant en chasseurs-cueilleurs, le second urbain, vivant en une unique cité-bulle, la dernière sphère de technologie à atmosphère contrôlée qui se déplace pour pomper ce dont elle a besoin dans le sol.

Dans la cité, deux classes sociales : le sous-sol réservé aux techniciens qui font marcher la machine, les usineurs ; les étages supérieurs à la classe oisive au pouvoir, jouissant tout le jour de divers plaisirs, dont la gourmandise, le sexe et le jeu à gogo. Il y a longtemps que la recherche est abandonnée, tous vivent sur l’acquis et l’automatisme des machines, sachant à peine les réparer. Le sexe est réduit au seul plaisir, si possible onaniste ou homosexuel, car la démographie doit être sévèrement contrôlée. Une seule fois l’an, l’Acte obligé fait se rencontrer, dans la répugnance mutuelle, une bite et un con pour engendrer un petit. On se demande si l’insémination artificielle a jamais été inventée : pourtant, dès le XXe siècle…

Mais l’énergie se fait rare et les plaisirs en consomment de plus en plus. Dès lors dilemme : contraindre à l’austérité au point de provoquer une révolte des élites, ou convertir l’humanité à vivre hors de la seule ville subsistante, qui ne peut plus assurer ?

Le Gouverneur ne veut pas choisir car il n’est pas dictateur et dépend des autres. Frère Théosophe tente bien de les convertir, mais allez prêcher l’abstinence à qui se gave et jouit dans le bonheur le plus parfait ? Reste un complot : saboter les machines pour restreindre volontairement l’énergie et faire prendre conscience du danger à tous.

Mais les conséquences sont incalculables et ce qui est prévu ne se produit évidemment pas. Une fois le doigt mis dans l’engrenage, le bras y passe tout entier. L’interruption du chauffage des serres provoque le refroidissement des habitations, dont les hôtes se révoltent violemment. Ce qui crée une faille dans la cité pour ceux qui veulent l’envahir : les nomades qui dépendent de sa technologie médicale pour assurer les naissances (croient-ils). Ils ont dompté les omuts, fourmis mutantes télépathes grandes comme des hommes, dont les mandibules redoutables taillent un chemin sous la ville et pénètrent dans ses intérieurs. Dès lors, tout est foutu : l’entité reine qui contrôle à nouveau les omuts par la pensée dès que les nomades les ont largués, veut faire de la ville sa termitière. Il faut fuir, se convertir à la vie nomade, à l’austérité forcée après une rapide « conversion » génétique via les machines déjà programmées.

Ce roman fait intervenir Art, personnage reconstitué, mémoire qu’on remplit de ce que l’on veut, Yaol, jeune étudiant conscient des dangers pour la cité, et Livine, fille du gouverneur qui s’aperçoit qu’elle adore baiser, à condition que ce soit avec de « vrais hommes ». Ecrit en 1974, tout juste après mai 68, on sent bien que l’auteur répugne au sexe plaisir entre gays ou lesbiennes. Il milite pour l’hétéro et s’ingénie par des acrobaties à justifier ce qui non seulement n’est plus à la mode, mais en plus devenu tabou dans son univers, interdit 364 jours par an.

Mais l’intérêt de ce fossile de la SF est qu’il pointe, dès sa parution en 1976 dans la collection Présence du futur chez Denoël, le mantra des écolos d’aujourd’hui : la vanité des énergies et des ressources inépuisables, le gaspillage des urbains et le retour inéluctable au pré-néolithique, à ce soi-disant Âge d’or des chasseurs-cueilleurs qui ne prenaient sur la nature que ce qu’elle pouvait produire (comme s’ils ne façonnaient pas déjà le paysage ! L’avenir de l’humanité est de bien s’adapter à son environnement, même si cela fait régresser aux primitifs. Il fallait oser imaginer l’inimaginable.

Mais croire aussi que le plaisir était avant tout le reste la cause, qu’il allait éradiquer tout effort de recherche et de curiosité. Comme si l’hédonisme soixantuitard avait déclenché une révolution anthropologique durable aboutissant au suicide de la raison au profit de la pulsion. C’était peut-être vrai sur l’instant des ados excités d’hormones, mais une fois adultes, ils ont changé d’avis : ils se repentent aujourd’hui d’avoir baisé à couilles rabattues et d’avoir « violé » les jeunes femelles alors consentantes mais qui le nient, une fois la ménopause venue.

« La ville est un piège dont l’homme doit se soustraire » (chap.19). Cet état d’esprit anti-technologie et régressif est dans notre présent, chez les écolos gauchistes qui rêvent du grand soir sous les étoiles où tout le monde sera pareil (réduit à ses seules forces, sous la loi du plus fort), comme des conservateurs ultras qui croient à la « décadence » – comme si l’être humain ne « décadait » pas (selon les mots d’un Romain dans Astérix) depuis les origines de la race ?  

Jean-Pierre Fontana, Shéol, 1974, EONS productions 2006, 257 pages, €8.92

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Z est arrivé

Sans se presser. Malheureusement sans épée ni style, et à contretemps, au moment même où le dézemmour commence à sévir sévèrement avec des sondages en baisse. Ce n’est pas sa « vidéo » sur la chaine branchée qui va le rattraper.

Une mauvaise vidéo

Lisant trop vite et d’un ton monocorde, Zemmour a récité son Talmud sans élan ni nouveauté. Il n’a pas regardé les Français dans les yeux mais constamment son texte théorique, à se demander s’il ne s’y soumettait pas comme devant un Destin ou une parole de Dieu. Quand on se pose en néo de Gaulle, Napoléon ou Jeanne d’Arc, c’est un brin risible. Il évoque plutôt le vieux maréchal Pétain qui chevrote le 17 juin 40 à 84 ans.

Les images rapides à vocation subliminale des années glorieuses n’ont réussi qu’à répéter que « c’était mieux avant » en réécrivant l’histoire. Car les guerres coloniales, les attentats OAS, les morts arabes de Charonne, l’atmosphère de quasi guerre civile entre pieds-noirs et métropolitains sur la propriété d’outre-Méditerranée, les accidents de la route sur la nationale 7 en été, les curés pédophiles, les pensions tortionnaires, les petits chefs, le statut inférieur des femmes (ni pilule, ni avortement, ni carnet de chèques, ni travail sans autorisation du « chef » de famille)… tout cela est-il vraiment à regretter ? C’est son enfance que pleure Zemmour et nombre de zemmouriens avec lui (les soixantenaires et septantenaires tentés par son droitisme). Songe-t-il aussi à ses frères, les Zemour, escrocs et proxénètes juifs de Sétif qui sévissaient ces années-là, dézingués au fil des années par des « immigrés » corses ?

Mais que veut-il politiquement ?

Revenir aux années soixante étant utopique, il faut chercher du côté de la mentalité « glorieuse » de ces années-là (malgré les défaites successives en 40 face aux Allemands, en 54 face aux Viêt-Cong, en 62 face au FLN algérien). De Gaulle avait su renverser le pessimisme des faits en épopée optimiste sur « le destin de la France » : par son appel du 18 juin, sa résistance face aux anglo-saxons qui voulaient marginaliser le pays défait en 42, par son social-populisme qui a entraîné les communistes en 45, puis par l’atome et la fusée en 60 qui ont redonné du panache à la France après les humiliants retraits coloniaux.

Mais n’est pas de Gaulle qui veut. Le général parlait lent, pour que tous puissent le suivre ; le général parlait clair, sans intellectualisme ; le général regardait les Français dans les yeux, pour les faire rêver. Dans sa vidéo, Zemmour n’apparaît que comme un polémiste gonflé, pas comme un homme d’Etat.

Pour le fond, il racle la marmite contre-révolutionnaire qui survit depuis le XVIIIe siècle et radote les mêmes rengaines sans aucun succès en plus de deux siècles. La société continue d’avancer, malgré les « réactionnaires » – peut-être devrait-il s’interroger ? :

  • La société serait un être vivant, d’où le rejet de l’universalisme comme de l’immigration non « assimilable » (comme en cellule, le corps étranger est assimilé ou expulsé).
  • Son unité serait menacée par la globalisation économique et par le juridisme sans contrôle de « Bruxelles ». Elle doit donc être régénérée ; souveraineté d’abord, islam dehors, hiérarchie sociale (et « biologique » ?) retrouvée – l’assimilation, qui abolit sa propre différence, est au fond une soumission au plus fort et plus intelligent.
  • Il serait nécessaire et urgent de sauver la planète France du réchauffement sexuel venu d’ailleurs, donc de « réagir » à la décadence de la société (tout changement étant vu comme dans le mauvais sens, d’où le « c’était mieux avant »). Décadence qui est économique (désindustrialisation – mais l’intelligence ne compte-t-elle pas plus que les machines ?), politique (parlotes parlementaires, corruption et délégation aux Machins internationaux, UE, CdH, ONU, OMS, OMC, ONG…), culturelle (colonisation du langage par l’américain abâtardi, de la pensée par le consumérisme Levis-Coca Cola-McDonald’s, des données et de l’identité par les GAFAM), des mœurs par le puritanisme Disney comme par le wokisme intello-gauchiste, démographique par l’immigration et les « droits » des anti-gosses (plus de 200 000 avortements de convenance par an en France, promotion des lesbiennes et des gays, de l’idéal trans ou sans genre, culpabilisation écologiste qui conduit 10% des jeunes à ne pas vouloir d’enfants, etc.).
  • Pour cette régénération, partir de la base, du « peuple ». Considéré comme sain et encore non contaminé par les modes intellos (mais de moins en moins avec le net, les séries américaines à la télé et les réseaux sociaux), « le peuple » devrait se dresser contre les élites cosmopolites contaminées par le mode de vie dominant (financier, américain, macho, « juif » – en bref Madoff, Zuckerberg, Strauss-Kahn, Epstein…).
  • Le peuple ne fait pas de « sentiments », terme maurassien que le maître assimilait au romantisme pleurard germanique et rousseauiste, en l’opposant au rationalisme « méditerranéen ». Pas de sentiments envers les immigrés, mais la froide raison du leucocyte qui détruit les virus allogènes à leur entrée dans la cellule.

Au total, beaucoup de régressif et de mythes dans l’intervention Zemmour. Rien qui fasse le début d’un programme concret pour les cinq prochaines années.

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Le savoir n’est pas l’éducation dit Montaigne

Le chapitre XXV de son Premier livre des Essais traite de l’art d’enseigner. En ce temps-là, on l’appelait « pédantisme » – et le mot est resté, bien péjoratif mais pas faux pour autant. Il faut en effet distinguer les têtes bien faites des têtes bien pleines, dira Rabelais sur l’exemple de Montaigne, ceux qui apprennent la vie de ceux qui apprennent les livres.

Ce n’est pas nouveau et sévit depuis que le savoir existe. Déjà « Plutarque dit que Grec et écolier étaient mots de reproche entre les Romains et de mépris ». Dès lors, pourquoi ? « Je dirais volontiers que, comme les plantes s’étouffent de trop d’eau, et les lampes de trop d’huile ; aussi l’action de l’esprit par trop d’étude et de matière, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se démêler », répond Montaigne. A trop ingurgiter, on régurgite au lieu de bien digérer. Gaver l’enfant ne fait pas de lui un savant qui sait mais un pédant qui récite. La manie du « par cœur » de l’avant-68 n’était qu’une ânerie et dressait plus des singes savants que de mûrs esprits. Aujourd’hui encore, la sélection par les maths – et uniquement par les maths – (dé)forme des élèves qui ne font que tout calculer et croire que tout est calculable au lieu de se demander – par eux-mêmes – si cette approche est juste et adaptée à la situation.

Si « notre âme s’élargit d’autant plus qu’elle se remplit », rétorque quand même Montaigne pour ne pas encourager l’ignorance à la mode « bon » sauvage (prônée notamment par les suites de Mai-68), le savoir doit être adapté pour qu’il serve, et non récité pour se faire valoir. Il doit donc être assimilé, transformé, afin que ce qu’apprennent les philosophes et les savants devienne ce que l’on sait soi-même, et comment s’en servir. Car penser par soi-même est le but de toute éducation. Le pédant perroquette, l’adulte réussi raisonne et utilise.

Car les vrais savants selon Montaigne, à l’exemple des Antiques, sont ceux qui « comme ils étaient grands en science, ils étaient encore plus grands en toute action ». Ainsi d’Archimède qui mit son savoir au service de la défense de son pays par des miroirs aptes à brûler les voiles des vaisseaux. Les savants n’aiment pas gouverner car ils voient trop d’incapables demeurer au pouvoir, ainsi Héraclite et Empédocle.

La science n’est rien sans le jugement ni la vertu. Montaigne réclame une éducation de l’être tout entier plutôt que le simple enseignement des savoirs. « Nous ne travaillons qu’à remplir la mémoire, et laissons l’entendement et la conscience vides ». Ainsi voit-on des antivax suivre n’importe quel gourou qui affirme n’importe quoi plutôt que de juger par leur bon sens propre des informations fournies par des sources fiables. Les demi-savants sont pire que les ignorants car ils croient savoir alors qu’ils ne savent rien. « Ainsi nos pédants vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lèvres, pour la dégorger seulement et la mettre au vent », dit Montaigne. On pourrait croire qu’il parle d’Internet car c’est exactement ce qui s’y passe.

Le pillotage (du verbe piller, joliment décliné par notre Périgourdin) n’est pas une connaissance mais un patchwork de soi-disant « preuves » apportées uniquement pour conforter l’opinion préalable de celui qui les cite. Les manipulateurs d’opinion sont passés maître en cet art du storytelling. Zemmour crée la « belle histoire » en réécrivant à son idée celle de la France, tout comme le parti communiste chinois sous Xi Jinping et les nomenklaturistes des Organes l’histoire russo-soviétique sous Poutine. Cette fausse science, « passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autrui, et d’en faire des contes, comme une vaine monnaie inutile à tout autre usage », analyse Montaigne comme s’il parlait d’aujourd’hui.

« Quand bien nous pourrions être savants du savoir d’autrui, au moins sages ne pouvons-nous être que de notre propre sagesse », dit le philosophe. Denys le Grec se moquait « des musiciens qui accordent leurs flûtes et n’accordent pas leurs mœurs », renchérit Montaigne. Le savoir doit teindre l’âme en apprenant à dompter les pulsions, maîtriser les affects et exercer ses facultés de raisonnement – sinon, à quoi sert-il ? Le but est de faire un adulte accompli et un être épanoui, pas un rouage de la machine ni un robot parlant. « Si notre âme n’en va un meilleur branle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aimerais aussi cher que mon écolier eût passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en serait plus allègre ». Ce pourquoi les meilleurs enseignements ont toujours associé le corps, le cœur et l’esprit, que ce soit dans les collèges anglais ou chez les Jésuites français par exemple. « On nous instruit non pour la vie mais pour l’école », persifflait Sénèque cité en latin par Montaigne. Le savoir est un instrument qui doit servir selon la vertu et le caractère, pas un maquillage qui cache le vide. « Quel dommage, si elles ne nous apprennent ni à bien penser, ni à bien faire » !

De son temps, Montaigne critique la noblesse, qui n’éprouve pas le besoin de connaître mais seulement celui de commander. Au rebours, « il ne reste que plus ordinairement, pour s’engager tout à fait à l’étude, que les gens de basse fortune qui y quêtent les moyens à vivre ». Il en est ainsi de nombre de nos fils et filles de famille qui s’en remettent à leur « classe » plutôt que d’étudier pour se former. Mais ont-ils eu de leurs parents le bon exemple ? « Et de ces gens-là les âmes, étant et par nature et par domestique institution et exemple du plus bas aloi, rapportent faussement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’âme qui n’en a point, ni pour faire voir un aveugle ; son métier est, non de lui fournir de vue, mais de la lui dresser, de lui régler ses allures pourvu qu’elle ait de soi les pieds et les jambes droites et capables » (Montaigne accorde l’adjectif au dernier genre, le masculin ne l’emporte pas encore). A chacun selon ses capacités, « les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les âmes boiteuses ».

C’est sévère, tout le monde il est pas beau ni gentil, mais juste. « Elever » un enfant, c’est lui faire acquérir du caractère et de la vertu, en plus du savoir. Rien sans l’autre ne vaut. Les Perses, selon Xénophon, apprenaient aux enfants royaux la vertu avant toute chose, puis le cheval et la chasse, les exercices du corps pour qu’ils soient « beaux et sains », enfin à 14 ans les quatre éducateurs : « le plus sage, le plus juste, le plus tempérant, le plus vaillant de la nation ». Rien ne vaut le jugement propre et l’expérience, le vrai savoir ne s’acquiert qu’ainsi – et non pas en apprenant les livres.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale

Académicien français résistant et deux enfants, ex-Grosse tête gaulliste et chevènementiste qui s’est éteint en 2011, Jean Dutourd est né en 1920 mais, en ce roman au vitriol, il se met dans la peau d’un Henri de 20 ans en 1974. L’occasion pour lui de vilipender la mode « moderne » issue des campus américains et la chienlit née de 1968 dans l’Éducation nationale. Car son éducation est en résistance complète à ce qu’on cherche à lui faire ingurgiter : la haine de soi, la culpabilité héréditaire des « bourgeois » et l’avènement comme le Messie de l’Histoire prolétarienne.

Ce livre, qui a eu son succès d’estime à sa parution sous la gauche illusoire des premières années Mitterrand, n’est bizarrement pas réédité alors qu’il est, à sa relecture, pleinement actuel. Les gens « nés entre 1950 et 1955 » – soit la première tranche du baby-boom – se reconnaîtront pleinement dans cette jeunesse brutalement déboussolée à l’âge de la révolte adolescente, passant de l’autoritarisme ringard et obtus de l’avant 68 au laxisme le plus matérialiste et sexuel de l’après 68. « La fameuse révolution de mai ne m’émut guère. Je la pris aussitôt pour ce qu’elle était : une espèce de vaste rigolade, que nulle grande pensée n’animait, à quoi nul danger réel ne donnait de noblesse » p.181.

Henri Chevillard a 17 ans en 1971, année pour lui du bac. Dans sa famille guimauve, rien n’est interdit – sauf de gêner ses géniteurs. Il peut baiser, découcher, tout le monde s’en fout ; son père même l’y encourage en libidineux qui projette ses propres frustrations : « la débauche, moyen infaillible, disait-il, de s’ouvrir l’esprit ! » p.236. Mais que la grande sœur (prénommée snob Ségolaine) tombe enceinte à 19 ans alors qu’existe la pilule, avalée chaque matin au petit déjeuner (sauf effets indésirables) avec la bénédiction de la mère qui en achète des tubes entiers, voilà qui fait scandale. Non pas de s’être déchaînée au sexe durant des années, « depuis l’âge de 13 ans » pour certaines de ses copines (la Springora n’a rien inventé), mais de mettre ses parents dans l’embarras. « Je sentis que ma sœur était une personne très malheureuse, qu’elle avait vécu jusqu’à ce moment dans un mensonge permanent composé d’idées à la mode, de sentiments artificiels, de préoccupations fausses, de crétineries qu’elle prenait pour des choses primordiales. La vérité venait de lui tomber dessus comme une pierre, sous la forme de ce bébé dont elle savait irréfutablement, depuis une quinzaine de jours, qu’il était dans son ventre » p.220. Que faire du polichinelle ? Considéré comme une chose indésirable, un inconvénient comme une grippe, le mieux est de s’en débarrasser. Sauf que l’avortement est encore interdit en France. La bourgeoisie part donc en Hollande où tout se passe « naturellement » dans la médicalisation moderne des affects.

A 20 ans, Henri Chevillard se veut Henri Brulard et, comme Stendhal, grimpe son Janicule. Sauf que Paris n’est pas Rome et que le Sacré-Cœur fait minable avec la ville grisâtre sous la pluie à ses pieds. Ces premières pages du roman font cuistre avec les années. Il faut attendre le second chapitre pour que les souvenirs s’engrènent et que la plume courre à vif. Le lecteur ne lâche plus alors le bouquin jusqu’à la fin. L’adolescent est certes un brin bavard, mais il réussit à brosser le portrait d’une époque, celle du début des années 1970 juste avant que la gauche ne parvienne au pouvoir. Nous assistons à l’effondrement de la bourgeoisie et des cadres de pensée, faits sociaux que nous payons encore aujourd’hui. Non que cela eût été mieux avant mais, par bien des côtés, ce fut pire ensuite.

S’il était « interdit d’interdire » sous les pavés de mai, les marxistes de toutes obédiences se sont engouffrés dans la brèche pour imposer avec force leur seule conception du monde, considérée comme Vérité d’absolu à l’égal d’une religion. J’en fus personnellement témoin, jouant à citer Marx pour dépasser la moyenne en histoire sous le règne, au lycée J.B. Corot de Savigny-sur-Orge, d’une prof communiste, boiteuse et « juive » de surcroît – ainsi qu’elle nous l’avait appris pour se faire plaindre ou respecter, c’est ambivalent. Tout était dévalué et il fallait faire allégeance pour être comme les autres, avoir de bonnes notes en classe, être reconnu par ses pairs et baiser les filles (éminemment orthodoxes en tout ce qui « doit » se faire). Ce nouveau conformisme révolte notre Henri par construction, puisqu’il atteint justement à l’âge où l’on conteste tout ce qui est établi.

Son prof de philo – fils de notaire provincial – se veut plus socialiste que la gauche et considère les élèves de 17 ans habitant le 16ème arrondissement (où il enseigne) comme des « fascistes » parce qu’ils continuent à l’appeler Monsieur et non pas Jean-Loup. Après « un rapport » du prof, Henri va trouver le proviseur qui n’en peut mais, « minimise » et pleurniche sur sa carrière menacée s’il prend une quelconque position « à cause des syndicats ». La lâcheté des institutions n’a pas changé, il faut faire comme tout le monde même si le monde entre en délire et renie mille ans de culture pour des aberrations.

Les parents, les profs, les filles, rien ne va plus. Plus d’amour parce plus d’autorité ni de respect. « Les punitions (…) expriment toujours de l’estime, ou encore quelque admiration déçue et qui se venge, tandis que l’universelle indulgence, la facilité générale où suffoquent les enfants de 1974 ne traduisent que du mépris. Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ce mépris, conscient ou non, de nos parents la cause de toutes vaurienneries que l’on met sur le dos de la jeunesse actuelle » p.277. Le malaise des banlieues, dont allait tant parler vingt ans plus tard après vingt ans de gauche au pouvoir, n’a pas eu d’autre cause. Les enfants ne sont plus « élevés » mais enfoncés dans leur fange où ils se vautrent avec les autres, sans délices mais sans espoir de s’en sortir.

La mauvaise foi règne en maître, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elle est la « manifestation caractéristique du droit du plus fort. Le plus fort décrète qu’il a raison, et que le plus faible a tort ; il arrange le passé à sa manière, il récrit l’histoire, il truque tous les procès » p.257. Ce que la gauche marxiste a appris aux égoïstes libertariens de Trump est incommensurable : en serait-on là aujourd’hui si la servilité socialiste n’avait pas aplani le terrain ?

Un livre au galop qui pétille de remarques justes et de traits acérés. Bien qu’ancré dans la réalité des années 1970, il est une borne miliaire pour qui veut reconstituer le pourquoi d’aujourd’hui. Comment en sommes-nous arrivés là ? Lisez Henri et son éducation nationale sans majuscule : elle montre sa faillite.

Jean Dutourd, Henri ou l’éducation nationale, 1983, Flammarion 1983, 316 pages, occasion €0.90 e-book Kindle €7.99

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Préoccupations politiques à six mois de la présidentielle

Après le Covid, pas d’An 01 d’un nouveau monde comme certains intellos l’espéraient : la politique saisit les Français au plus concret de leurs préoccupations. Ce ne sont pas « le climat » ni les « grandes réformes sociales » de gauche mais bien plutôt des choses toutes simples : « Réduire la délinquance » (51 %, en hausse de 5 points), « Réduire les inégalités sociales » (43 %, en recul de 2 points), « Réduire l’immigration » (42 %, en hausse de 5 points), « Réduire le chômage » (41 %, en recul de 10 points). C’est ce qu’indique le tout dernier indicateur de protestation électorale vague 5 d’octobre 2021 de la Fondapol.

Ce qui marque nettement la défaite sociologique de la gauche, notamment dans « le peuple », abandonné sous Hollande au profit des minorités. La disponibilité déclarée à voter à droite est largement majoritaire chez les répondants sans diplôme ou faiblement diplômés (63 %), appartenant aux catégories socioprofessionnelles inférieures (60 %), ou ceux qui estiment s’en sortir difficilement à la fin du mois (60 %) ou que leur niveau de vie s’est dégradé ces dernières années (60 %). 72 % des répondants envisagent soit de voter pour les partis extrêmes, soit de s’abstenir ou de voter blanc – mais en recul de 6 points par rapport à avril.

Macron n’a pas si mal géré la pandémie, malgré les mensonges et cafouillages du début, ni l’économie puisque la croissance reprend et que le chômage décroit. C’est moins vrai pour la sécurité, l’islam (66 % à gauche comme à droite estiment que « la plupart des immigrés ne partagent pas les valeurs de notre pays et cela pose des problèmes de cohabitation ») – mais aussi les inégalités sociales (reste de la crise des gilets jaunes, province et petites villes, accentué par le recours au télétravail plus difficile durant la pandémie et par l’envol récent du prix de l’énergie).

Si LR et LREM ont des électeurs les plus disposés à voter, le RN s’érode et les partis de gauche s’effondrent, y compris les écolos. Mais les partis ne font plus recettes et le retrait (abstention ou vote blanc) est une arme qui peut délégitimer celui qui arrivera en tête. 43 % des personnes interrogées répondent qu’ils pourraient « voter pour un candidat qui ne viendrait pas d’un parti politique » – signe de protestation électorale. Ils se méfient : 72 % ne font pas confiance aux médias (+3 points).

Ils préfèrent comme première source d’information YouTube, les blogs, les forums ou les réseaux sociaux dont TikTok ou Twitter. Sans avoir le plus souvent les outils intellectuels ou de méthode pour analyser la viabilité des sources ; sans s’apercevoir non plus de l’algorithmique qui ne leur propose que des liens en accord avec leurs convictions. Ils s’enferment donc dans leur illusion et forment bande, sans le savoir.

Ce pourquoi Zemmour est arrivé, comme Zorro, pourfendant le politiquement correct et la langue de bois bien qu’il commence à tourner en rond sur les mêmes thèmes ressassés de l’Histoire de France réécrite façon storytelling. Zemmour rafle particulièrement à droite, chez les électeurs Le Pen et Dupont-Aignan, et sur les classes d’âge les plus élevées qui aspirent à un retour à l’ordre moral comme à une France masculine fière d’elle-même.

Les clivages traditionnels de gauche et de droite font donc moins recette puisque les partis traditionnels n’ont semble-t-il rien à dire de probant sur ce qui préoccupe le plus les électeurs. 37 % des interrogés déclarent se situer à droite, 20 % à gauche et 18 % au centre, tandis que 23 % répondent ne pas vouloir se situer (2 % ne savent pas). Ce quasi quart-là est à mon avis important, il s’ajoute aux 18 % qui se situent « au centre », c’est-à-dire ni à droite, ni à gauche, le signe que la société change et ne se reconnait plus – à 41 % – dans les vieilles lunes.

En revanche, 79 % des personnes interrogées souhaitent que la France reste dans l’Union européenne et 82 % veulent conserver l’euro – ce qui relativise le vote positif en faveur de l’extrême-droite. Au fond, les Français semblent être devenus comme le reste du monde après l’épreuve pandémique plus frileux, plus soucieux de se retrouver soi, dans leurs traditions et valeurs. Il suffirait qu’un ténor affirme l’avenir de la France et de ses lois (qu’attend-t-on pour appliquer intégralement la loi de 1905 sur les religions ?) pour que le climat s’apaise et retrouve des accents plus habituels, sur le pouvoir d’achat et la répartition des richesses.

Emmanuel Macron saura-t-il l’incarner ? Ou un leader enfin désigné de la droite, où la nostalgie Fillon fait grimper la radicalité sur le « retour à » ? Les médias se trompent à interroger toujours les mêmes, les socialistes sectaires ou les écologistes immatures ; les partis de gouvernement se trompent à ressasser les mêmes vieilles lunes économiques et sociales sans lien avec la sécurité et l’immigration ; les gouvernants eux-mêmes se trompent de ne pas développer beaucoup plus vite et de façon mieux organisée les débats citoyens et les panels tirés au sort sur des sujets concrets.

La démocratie ne réclame pas la révolution, seulement l’écoute et l’attention. Le phénomène Zemmour est la provocation de certains électeurs éduqués et déçus, relayés par des intérêts financiers bien compris et par des médias sans cesse en quête de coups. Je ne crois ni à sa candidature lorsque le temps sera venu, ni à son élection – mais il faut se souvenir que l’exaspération de ceux que l’on n’écoute jamais peut parfois se traduire par l’intronisation de clowns, plus ou moins dangereux (aux Etats-Unis, en Ukraine, en Islande…).

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