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Marcus Malte, Garden of love

Malgré le titre, issu d’un poème de Shelley, il s’agit d’un roman policier français. Marcus Malte est né en 1967 à La Seyne-sur-Mer et sa bibliographie annonce qu’il a publié dix livres pour enfants dans le même temps qu’il écrivait neuf romans policiers pour adultes. ‘Garden of love’ – le jardin de l’amour – est une histoire très étrange. Il s’agit d’un mélange de fantastique allemand à la Novalis et du réalisme américain à la Faucon maltais. Nous sommes quelque part dans l’entre deux.

La scène se passe dans une ville côtière moyenne d’un pays moyen – la France – entre les années 1960 et les années 2000. Les acteurs sont des gens moyens, ni vraiment riches, ni vraiment populaires, poursuivant d’évanescentes études avant d’opter pour un métier intermédiaire… Cette indétermination n’est pas fade, au contraire ! Elle sert l’histoire car le propos du roman est de montrer que « nous sommes plusieurs ».

Nous sommes ange et démon, gentille et folle, étudiante et pute, amoureux et policier, lycéen et dandy, fasciné et meurtrier. Adultes, le flic et le psychopathe échangent leurs existences, entremêlent le récit. Nul ne sait plus qui écrit ou qui décrit. Le lecteur, jusqu’au premier tiers, en est désorienté. C’est à ce moment qu’il ne faut pas lâcher !

Car il y a le récit d’enquête et le manuscrit du psychopathe, chacun ayant des circonstances atténuantes pour ce qu’ils sont devenus. Eh oui, on ne naît pas flic, on le devient. Nul n’est bon s’il ne comprend son inverse criminel. Si les prénoms changent, de chapitre en chapitre, l’existence de l’un et de l’autre semble la même – ou presque.

C’est dans ce presque que s’engouffre l’intrigue. En chapitres courts, écrits direct mais sans sacrifier à la démagogie banlieue. Quelques envolées poétiques surnagent qui frappent le lecteur littéraire, ce qui fait aimer ce style policier « à la française ». Mais nous ne sommes pas dans l’introspection sociale à la Simenon, ni dans l’écolo-gauchisme brouillon qui constitue « l’atmosphère » propre à Fred Vargas. Nous sommes ailleurs. Dans le jardin de l’amour.

Celui qu’il faut cultiver sous peine de voir croître de vigoureuses plantes sauvages qui agrippent et étouffent quiconque s’aventure sur le terrain. L’amour absolu, l’amour déçu, l’amour perdu peuvent en un rien de temps faire basculer de l’autre côté. Dans ce qu’on appelle par crainte « la folie » ou, quand on défend la loi « le crime », mais qui est l’autre nom du « Cri » d’Edward Munch : l’effrayante solitude du mal aimé. A chacun son remède, ou l’alcool ou le meurtre selon qu’on est flic ou voyou. Cela pour oublier, anesthésier, préserver un semblant de soi qui s’effiloche. L’amour piège comme un jardin clos où l’on s’enfance. S’enfancer, c’est s’enfoncer en soi, régresser.

Nier le présent et le réel, c’est tuer. Régresser dans le vert paradis des amours fusionnelles. Enfantines entre frère et sœur, adolescentes entre ami et amie, adultes avec femmes et gamins. Qui ne grandit pas refuse, et qui refuse massacre pour ne plus voir. Parents absents ou indifférents rendent l’amour qui manque plus vital encore. Merci à l’égo-hédonisme mai 68 que l’auteur a semble-t-il subi ! Le vide aspire au plein et pulvérise tout ce qui se met sur son chemin.

Construit en labyrinthe, ce roman policier français contemporain est étrangement attachant. Déconcertant au premier abord, poétique en diable, couvert de prix. Il hante encore longtemps une fois refermé. Est-ce parce qu’il a une sensibilité à vif ? Qu’il écrit aussi pour les enfants ? Ce que Marcus Malte dit des « anges » et des « petits shérifs » ne peut laisser nulle personne saine indifférente. Un auteur à découvrir !

Marcus Malte, Garden of love (en français !), 2007, Folio policier 2015, 352 pages, €8.10 e-book Kindle €7.49

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Muriel Barbery, L’élégance du hérisson

Vous avez probablement lu ce livre, fort à la mode à sa sortie en 2006. J’ai attendu que la mode passe, pour voir ce qu’il en reste. La lourdeur médiatique des ignares, des jaloux, des visés, des toujours-dans-le-vent, des consensuels, des adeptes du tout le monde il est beau, finit par agacer. Je ne lis pas parce que tout le monde le fait. Quelques années après son badaboum médiatique, le livre fut oublié, l’auteur n’a rien publié d’autre et les médias, volages, sont allés se payer de mots sur d’autres. Eh bien, j’ai aimé l’élégance de ce roman. Sauf la fin, trop facile, conventionnelle et mélo.

Nous sommes en présence de deux personnages improbables : une concierge venue de la campagne, qui a 54 ans, lit Tolstoï et les philosophes et se passionne pour les natures mortes hollandaises du 17ème siècle – et une préado mal dans sa peau et surdouée de 12 ans qui songe à se suicider et à mettre le feu à l’appartement. Tout cela se passe dans un immeuble de la rue de Grenelle à Paris, chez les « bourgeois » du Ve arrondissement.

Il y a beaucoup d’air du temps et de sensiblerie sociale à la mode début 2000 dans ce décor. Les bourgeois sont (presque) tous des égoïstes, méprisants et incultes, en bref des « salauds » à la Sartre. Les gens du peuple sont (presque) tous des aristocrates incompris, bien plus soucieux des autres et amoureux de la culture qu’on le dit. Telle était la gauche idéaliste version années Jospin. Mais, s’il y a une Portugaise et deux Asiatiques, aucun Noir ni Arabe, restons entre nous quand même ! Donc le vrai peuple (de gauche) contre les fausses élites (de droite).

Le partage est cependant plus subtil que l’apparence. Il distingue ceux qui sont sensibles aux gens, au monde, au réel – et les autres, ceux qui ne vivent que pour le regard social, pour le statut social, pour la position sociale. Renée la concierge est du peuple, mais Paloma la collégienne est de la haute. Arthens père est bourgeois (mort de gastronomie), mais le fils Jean est ailleurs (ressuscité de la drogue). Le Japonais Ozu est richissime et ex-commerçant, mais soucieux de la vérité des êtres. Comme quoi chacun peut trouver une enfance en lui-même s’il le souhaite. « Moi, je crois qu’il y a une seule chose à faire : trouver la tâche pour laquelle nous sommes nés et l’accomplir du mieux que nous pouvons, de toutes nos forces, sans chercher midi à quatorze heures et sans croire qu’il y a du divin dans notre nature animale » p.299. Voilà qui est bien dit.

Pour résister à l’air du temps, aux injonctions de la mode, aux immixtions dans la vie privée, pour échapper aux regards inquisiteurs et moralisateurs des autres, une seule solution. Non, pas la révolution (les bobos vieillissants tiennent à leur confort) – mais le hérisson. « A l’extérieur, elle est bardée de piquants, une vraie forteresse, mais j’ai l’intuition qu’à l’intérieur, elle est aussi simplement raffinée que les hérissons, qui sont des petites bêtes faussement indolentes, farouchement solitaires et terriblement élégantes » p.175. Ernst Jünger (écrivain allemand fort aimé de François Mitterrand), avait inventé « l’anarque » qui est à l’anarchiste ce que le monarque est au monarchiste : quelqu’un qui ne revendique pas avec ressentiment mais qui règne sur lui-même, en dépit de la pression sociale. La mère Michel et la colombe Paloma sont des anarques : de ceux qui laissent la société à la porte et font semblant tout en n’en pensant pas moins. C’est cela qui est séduisant dans ce roman.

La mère de Paloma, grande bourgeoise et socialiste, voit son psy régulièrement depuis des décennies, sans résultat notable autre que de faire chic et de pouvoir en parler. La môme Paloma, 12 ans, démonte le psy en une phrase dans l’intimité du cabinet, en évoquant son pouvoir, qu’elle menace s’il ne la juge pas conforme. D’ailleurs, sont-ils conformes, ces collégiens qui se défoncent à tout ce qui peut s’acheter parce qu’ils n’ont pas de problème d’argent ? Qui baisent dès la sixième – Paloma le dit – parce qu’ils ont vu faire ça sur Canal+ après minuit ? Vous avez donc tous ceux qui se croient – avec bonne conscience – les Parisiens, les bobos, les bons bourgeois « de gauche » normaliens, psy, critiques dans les médias, donateurs aux bonnes œuvres. Tous sont impitoyablement éreintés. C’est tellement vrai que c’est toujours pour les autres et la bonne égérie parisienne en psychanalyse a encensé le livre : il l’a fait rire sans jamais la menacer. Nul ne se croit en vrai comme ça, bien sûr, ah ! ah ! Sauf que…

Muriel Barbery est normalienne et agrégée de philosophie, fascinée par le Japon et sa culture. Elle parle donc de ce qu’elle connaît bien. Elle revendique ses humeurs, ses menus plaisirs au quotidien, la culture comme bien commun qui n’est pas réservée aux riches et aux salonnards. Elle prône une philosophie bonne, faite non pour se prendre la tête ou flatter les mandarins de la caste intello, mais pour « trouver des toujours dans les jamais ».

Et c’est écrit joyeux, jubilatoire, d’une langue souple. Sauf la fin qui sombre dans le mauvais théâtre à la française avec drame et tremblement. La légèreté d’Ozu (le cinéaste japonais), est désertée au profit des grandes orgues de l’enflure Hugo (au triste Panthéon français). Malgré ce dommage, le lecteur passe un bon moment. Je ne suis pas sûr que la légèreté cultivée du texte passe bien dans le film qui en a été tiré (et que je n’ai pas vu).

2006 : Prix Georges Brassens

2007 : Prix Rotary International

2007 : Prix des libraires

2007 : Prix des Bibliothèques pour Tous

2007 : Prix Vivre Livre des Lecteurs de Val d’Isère 2007

2007 : Prix de l’Armitière (Rouen)

2007 : Prix « Au fil de mars » (Université de Bretagne-Sud)

2007 : Prix littéraire de la Ville de Caen 2007

Muriel Barbery, L’élégance du hérisson, 2006, Folio 2015, 416 pages, €9.20 e-book Kindle €8.99

DVD Le Hérisson, Mona Achache, avec Josiane Balasko, Garance Le Guillermic, Togo Igawa, Anne Brochet, Ariane Ascaride, Pathé2010, 1h36, €3.80

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On ne change pas facilement d’habitudes dit Montaigne

Le chapitre XXIII du Premier livre de ses Essais commence par une anecdote : « une femme de village, ayant appris de caresser et porter entre ses gras un veau dès l’âge de sa naissance, et continuant toujours à le faire, gagna cela par l’accoutumance, que tout grand bœuf qu’il était, elle le portait encore ». Telle est l’habitude qui nous fait considérer comme naturelle une chose hors de l’ordinaire.

Ne pas s’étonner vient de ce que l’on s’accoutume. « C’est une violente et traitresse maîtresse d’école que la coutume », écrit Montaigne, « un tyrannique visage ». Nous ne pouvons nous en déprendre et prenons pour naturel et divin ce que nous avons toujours connu et appris depuis l’enfance. Même le parfum que l’on se met ne sent plus à notre nez au bout de trois jours, expose encore notre philosophe, tout pratique. Ou encore les cloches voisines, que l’on ne perçoit plus au bout de quelque temps.

Mais le côté positif de l’accoutumance est la vertu. « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli de notre plus tendre enfance », analyse Montaigne. Laisser faire la cruauté de nature des petits, « tordre le cou à un poulet et s’ébattre à blesser un chien et un chat » est une semence qui germe et fera de l’adulte un être sans empathie qui jouira de faire souffrir. « Elles profitent à force entre les mains de la coutume. » Il est très dangereux d’excuser au motif de minorité comme trop de nos « bonnes âmes » ont inclination à le faire, bien au chaud dans leurs bureaux d’associations et autres militantismes de bonne conscience. « Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices pour leur nature propre, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient, non en leur action seulement, mais surtout en leur cœur ; que la pensée même leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent ». Ce partisan des libertés n’approuve pas le laisser-faire. La responsabilité doit toujours aller de pair avec une liberté et son habitude devenir une seconde nature.

En revanche, la diversité des coutumes se doit d’être observée. « J’estime qu’il ne tombe en l’imagination humaine aucune fantaisie si forcenée qui ne rencontre l’exemple de quelques usage public, et par conséquent que notre discours n’étaie et ne fonde », constate Montaigne. D’où l’intérêt de beaucoup lire et se renseigner, de voyager hors de sa province et son pays, pour frotter sa couenne aux coutumes autres que les nôtres. Et de citer trois pleines pages au moins d’exemples où : ainsi « où l’on estime si mal de la condition des femmes que l’on y tue les femelles qui y naissent, et achète-t-on des voisins des femmes pour le besoin » ; « où chacun fait un dieu de ce qui lui plaît, le chasseur d’un lion ou d’un renard, le pêcheur de certains poissons, et des idoles de chaque action ou passion humaine » ; « où les pères prêtent leurs enfants, les maris leur femme, à jouir aux hôtes, en payant » – et ainsi de suite.

« Les lois de la conscience, que nous disons naître de nature, naissent de la coutume ; chacun ayant en vénération interne les opinions et mœurs approuvées et reçues autour de lui, ne s’en peut déprendre sans remords, ni s’y appliquer sans applaudissement ». Où est le libre-arbitre en ce cas ? Pire lorsque ces lois de la conscience sont des coutumes imposées par la mode ou par le plus fort – ce qui est emprise, domination et colonialisme. Mais que croient nos parangons de vertu lorsqu’ils imitent servilement le nouveau style en usage aux Etats-Unis, pays pourtant impérial, capitaliste et destructeur de la planète, par ailleurs honnis par nos mêmes parangons de vertu « de gauche », forcément de gauche ?

« Je laisse à part la grossière imposture des religions, précise-t-il, de quoi tant de grandes nations et tans de suffisants personnages se sont vus enivrés ; car cette partie étant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement éclairé par faveur divine ». Où l’on voit que Montaigne croyait sans y croire, émettait beaucoup de doute sur les églises et sur les miracles, sans remettre en cause pour autant Dieu et la foi. Il réfléchissait et écrivait en une  époque de guerre de religions, ce qui lui permettait de relativiser les dogmes et les usages.

La coutume et l’habitude sont donc la meilleure et la pire des choses, comme souvent en matière humaine. « Ce qui est hors des gonds de coutume, on le croit hors des gonds de raison ; Dieu sait combien déraisonnablement, le plus souvent », conclut Montaigne.

Et d’opposer la liberté à la contrainte : « Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux-mêmes estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont formés à la monarchie en font de même. Et quelque facilité que leur prête fortune au changement, lors même qu’ils se sont, avec grandes difficultés, défaits de l’importunité d’un maître, ils courent à en replanter un nouveau avec pareilles difficultés, pour ne se pouvoir résoudre de prendre en haine l’autorité ». L’exemple déplorable de la Russie aujourd’hui est patent : à peine délivrée du joug tsariste, ce fut pour se laisser enfermer dans le joug communiste, ; à peine délivré de la tyrannie soviétique, ce fut pour élire un nouvel apparatchik issu des Organes, qui s’assoit au pouvoir depuis vingt ans et récuse tout adversaire, soit qu’il l’emprisonne, soit qu’il l’empoisonne. La France a elle-même eut peine à se délivrer des rois, à peine 1789 eut-il explosé qu’un dictateur devint empereur, puis que trois rois se succédèrent et un autre empereur avant qu’enfin – par le hasard d’un vote, les lois de la République pussent être votées près d’un siècle plus tard ! Avant la resucée de Vichy, puis de l’autorité gaulliste, dont certains sont nostalgiques en mêlent étrangement les deux, comme s’ils étaient compatibles.

« Le sage doit au-dedans retirer son âme de la presse, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses », affirme Montaigne. Mais d’ajouter aussitôt une tempérance : « mais, quant au dehors, qu’il doit suivre entièrement les façons et formes reçues. (…) Car c’est la règle des règles, et générale loi des lois, que chacun observe celles du lieu où il est ». Et de citer « Socrate [qui] refusa de sauver sa vie par la désobéissance du magistrat ».

Est-ce conservatisme ? J’y verrai plutôt les premiers signes du libéralisme, issu de l’Antiquité via la Renaissance, qui va exploser avec les idées des Lumières. Changer les lois reçues est une opération de très longue haleine qui ne doit s’entreprendre qu’avec précautions. « C’est comme un bâtiment de diverses pièces jointes ensemble, d’une telle liaison qu’il est impossible d’en ébranler une que tout le corps ne s’en sente », écrit le philosophe. Les chamboule-tout sont en général des démagogues qui flattent les bas instincts de la populace en leur promettant de tout changer vite et radicalement, avec facilité car yaka. Il suffirait de dire « je veux » pour que tout soit, comme Dieu qui créa le monde.

« Je suis dégoûté de la nouvelleté, quelque visage qu’elle porte, et ai raison, car j’en ai vu des effets très dommageable », dit Montaigne qui parle de son temps. La Réforme protestante « par accident a tout produit et engendré, voire et les maux et ruines qui se font depuis sans elle, et contre elle ». Rien n’est pire pour un peuple que la division et la guerre civile au prétexte de Dieu ou d’une cause. Les Zemmour et autres déclinistes qui en appellent à la haine pour ceux qui ne pensent pas comme eux, au prétexte évidemment de « l’urgence » (mot à la mode), ne conçoivent pas les braises qu’ils attisent. « Il y a grand amour de soi et présomption, d’estimer ses opinions jusque-là que, pour les établir, il faille renverser une paix publique et introduire tant de maux inévitables et d’une si horrible corruption de mœurs que les guerres civiles apportent, et les mutations d’état », conclut Montaigne. L’orgueil indécent de l’apprenti sorcier qui se prend pour un dieu. « Qui se mêle de choisir et de changer, usurpe l’autorité de juger, et se doit faire fort de voir la faute de ce qu’il chasse, et le bien de ce qu’il introduit ». Se fier à un perfide, c’est lui donner le moyen de nuire, dit Sénèque cité par Montaigne.

On peut changer les lois et coutumes, mais avec précaution et en prenant le temps qu’il faut pour rallier à sa cause le plus grand nombre. Ce qui suppose consultations et débats. Il est plus difficile de changer ses propres habitudes, et pourtant il faut sans doute commencer par là. L’écologie théorique est magnifique, l’écologie de terrain plus ardue, l’écologie de soi pire encore. Pareil pour les mœurs. Il faut en juger de soi et autour de soi, pas aller les piquer aux égéries universitaires américaines qui ne savent plus quoi inventer pour se faire publier, donc avoir accès au fric. Montaigne, comme toujours, nous parle de nous et de notre temps en parlant de lui et du sien.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Le profit de l’un est dommage de l’autre dit Montaigne

Vendre ce qui est nécessaire aux autres, est-ce immoral ? En son chapitre XXII du premier livre de ses Essais, Montaigne est choqué que l’athénien Démadès ait condamné un homme de sa ville parce qu’il tirait profit « de vendre les choses nécessaires aux enterrements ».

Mais à ce titre, tout ce qui se commerce est nécessaire aux autres, donc susciterait un profit immoral. Faudrait-il tout donner ? Travailler pour rien ? Ou échanger comme cela se faisait avant que la monnaie ne soit inventée ? C’est probablement un rêve d’écolo sectaire aujourd’hui que de revenir au troc paléolithique – puisque déjà le néolithique connaissait l’élevage et l’agriculture, donc la propriété et les échanges à profit…

Le bon sens de Montaigne en est tout chamboulé. « Le marchand ne fait bien ses affaires qu’à la débauche de la jeunesse ; le laboureur, à la cherté des blés ; l’architecte, à la ruine des maisons ; les officiers de la justice, aux procès et aux querelles des hommes ; l’honneur même et pratique des ministres de la religion se tire de notre mort et de nos vices ». Tous, nous avons des besoins – même si certains sont futiles, comme la mode ou la gourmandise. Et tous les besoins ne sont remplis que par les autres auprès de qui il faut les acquérir. Que vient donc faire la morale là-dedans ?

Est-ce volonté de puissance comme dira Nietzsche que de se développer aux dépends d’autrui ? « Que chacun se sonde au-dedans, il trouvera que nos souhaits intérieurs pour la plupart naissent et se nourrissent aux dépens d’autrui », expose Montaigne. Et de penser « en fantaisie » que « les physiciens tiennent que la naissance, nourrissement et augmentation de chaque chose, est l’altération et corruption d’une autre ».

Il cite en conclusion Lucrèce, son poète philosophe romain du premier siècle avant favori, épicurien et auteur De la nature des choses. Le lecteur perspicace peut noter que Lucrèce était fort contre la religion (quelle qu’elle soit) ce qui, dans la période de guerre de religions que vivait Montaigne, donne une indication de plus sur son scepticisme philosophique. A noter aussi qu’être contre la religion – qui est système social humain de pouvoir – ne présume pas de la croyance en un ou plusieurs dieux. Il semble qu’Epicure croyait, et Montaigne aussi.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Exposition Au fil de l’eau de Catherine Bonnet Litzler

Parisiennes et Parisiens ressortent après Covid comme les escargots après la pluie. Ils ont besoin de prendre le frais et de se frotter aux autres après des mois de confinements successifs. Les terrasses des trottoirs sont bondées, surtout dans le quartier des artistes, Saint-Germain des Prés. C’est dans une petite galerie sur deux niveaux de la rue Jacques Callot, derrière l’Hôtel des Monnaies et les longs bâtiments de l’Institut de France rue Mazarine, en face d’un café à la terrasse débordant avec exubérance sur la rue, que se tient « le jaillissement joyeux du mouvement », selon les mots de l’artiste.

Au fil de l’eau, ce ne sont que poissons à l’horizontale ou fleurs à la verticale, tous sur fond bleu. Catherine Bonnet-Litzler, 58 ans, approfondit depuis une quinzaine d’année son art, « une seconde vie ». Ce n’est pas bien faire qui compte, mais faire selon son plaisir. Ne vous trompez cependant pas ! Le plaisir n’est rien sans la technique, qui s’apprend. Il s’agit donc d’abord de bien faire, durant de longues années, avant de se lancer dans l’inconnu de soi. Et le soi de Catherine, c’est la joie d’être en vie, de faire envie de fleurs et de poissons. Un bonheur en sortie de Covid !

A l’école de Patrice de Pracontal à Issy-les Moulineaux puis d’Edgard Sailen à Montrouge, notre peintre a appris au final l’art du « lâcher prise » : se retrouver seule dans le grand bain des formes et des couleurs, faire passer sa propre émotion face à la beauté des choses, des êtres et du monde. Car bien voir est un travail empli d’humilité et de persévérance. Voir va plus loin que regarder car il ajoute la profondeur de l’être. Il s’agit d’une vision « au-delà » des apparences, une essence des choses si l’on veut, mais subjective, propre à chaque artiste.

Qui, bien entendu a en commun avec le reste de l’humanité sa capacité d’observation, d’analyse et d’émotion, ce pourquoi des peintures de chevaux ou de bisons d’il y a 20 000 ans nous parlent encore aujourd’hui. Si « la beauté est un signe », comme le croit François Cheng (chroniqué sur ce blog), il est celui des capacités humaines à s’émerveiller devant le monde, la nature et les êtres. Une transcendance sur cette terre avant tout. Les croyants peuvent y ajouter autre chose, mais cet étonnement face au monde et son admiration, en soi suffisent.

Cet élan exubérant de la vie qui jaillit dans les fleurs dressées vers le soleil, ou dans ces poissons libres qui passent en banc dans le bleu de l’océan, est un hommage au vivant, un hymne au vital qui nous constitue tous. Cet hymne-là me touche personnellement, moi qui le cherche et le voit en chaque être.

Catherine Bonnet-Litzler ne présente ici de son œuvre que les poissons et les fleurs, alors qu’elle a peint aussi des paysages et des portraits. C’est que cette quarantaine de toiles, peintes à différents moments et suivant des inspirations diverses, compose une unité. Elle est certainement la part la plus aboutie de son travail.

Au fil de l’eau ou la naissance d’un peintre.

Galerie 5

Du 7 au 17 octobre 2021

5 rue Jacques Callot, 75 006 Paris

Du lundi au samedi de 11h à 19h30

Site Internet de l’artiste

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Eric Zemmour, l’homme qui ne s’aimait pas

Éric Zemmour fait frémir la droite qui en a marre d’être dans l’opposition. La société française devient plus conservatrice, la droite française se radicalise. La radicalisation est d’ailleurs à la mode, puisque tous les partis font dans la surenchère pour exister médiatiquement. L’exemple de Donald Trump a donné des ailes à tous les candidats aux fonctions suprêmes. L’étrange est qu’Éric Zemmour semble obsédé par un certain nombre de thèmes politiques que les partis de gouvernement refusent d’aborder tranquillement, publiquement et honnêtement. Il s’agit de la sécurité, de l’immigration, de l’intégration, de l’islam. Tous ces éléments fabriquent une identité inquiète, comme si les Français ne savaient plus ce que signifie être français.

Éric Zemmour, 63 ans, adore transgresser les règles depuis qu’il a échoué deux fois à l’ENA, cette école de l’élite à laquelle il n’appartiendra pas. Né à Montreuil mais issu d’une famille juive de tradition, rapatriée d’Algérie, le garçon au père ambulancier et à la mère au foyer a été élevé surtout par des femmes. Il se lance dans le journalisme plutôt à droite, au Quotidien de Paris, à Valeurs actuelles et au Spectacle du monde, au Figaro et au Figaro-Magazine, avant d’aborder l’audiovisuel avec RTL, i-Télé et CNews. Au milieu des années 2000, il se radicalise avec Le premier sexe, publié en 2006, un essai sur la féminisation de la société et la perte des valeurs masculines. Petit frère, roman publié en 2008 insiste sur l’angélisme antiraciste tandis que Le suicide français en 2014 montre l’affaiblissement de l’État-nation à cause des idéologies gauchistes de mai 1968. Son dernier livre, paru en septembre 2021, La France n’a pas dit son dernier mot, a été refusé par Albin-Michel, scandale de la liberté d’expression pour cet anarchiste de droite à la Edouard Drumont.

Mais son livre initiateur, qui révèle son auteur, est sur Jacques Chirac : L’homme qui ne s’aimait pas, paru en 2002. Car Éric Zemmour lui non plus ne s’aime pas. Originaire d’Algérie, français par hasard d’un décret de 1899, il déteste les immigrés algériens. Issu d’une famille juive, élevé dans la tradition, il affirme que la patrie est le sol où l’on est enterré et que l’assimilation pure et simple doit gommer les identités, donc la judéité qui est la sienne. Petit mâle guère sportif dont l’agressivité n’a pas permis de gagner la compétition au concours des grandes écoles, il affirme le pouvoir masculin contre le féminisme. Il se dit gaullo-bonapartiste, oubliant volontiers que c’est le général De Gaulle qui a donné l’indépendance à l’Algérie, sa patrie originelle. Pour lui, les peuples sont en lutte pour une compétition à mort et seul l’État-nation conduit par un homme providentiel, César, Duce, Führer ou populiste gueulard à la Trump ou Le Pen (mâle), peut permettre de survivre à l’évolution darwinienne. Son obsession de la décadence, son souverainisme intégral en faveur de l’État national, son affirmation qu’une nation doit être unitaire, donc homogène culturellement, religieusement et ethniquement, le situent dans les courants autoritaires d’il y a un siècle.

Toutes ces idées sont opposées à celles les Lumières, mouvement qui a pourtant accordé aux Juifs l’égalité avec les autres citoyens, à l’inverse d’un Ancien régime raciste (le sang bleu), aristocratique (par la naissance) et totalitaire (l’Etat c’est moi). Décidément, Zemmour ne s’aime pas. Ni en tant qu’homme, ni en tant que Juif, ni en tant que citoyen, ni en tant que Français. Il considère l’État de droit comme contraire à une mythique « volonté populaire » et préférerait le plébiscite. C’est ainsi que Mussolini a gagné il y a un siècle et qu’Hitler a remporté les élections en 1933. Ces deux modèles, nationalistes allant jusqu’au racisme, inspirent notre polémiste. Faut-il rappeler que les Arabes sont aussi des Sémites et qu’être antisémite, pour un Juif, est une forme de la détestation de soi ? Pour la France, travail, famille, patrie, cette devise du catholique conservateur autoritaire Pétain, maréchal de France et cacochyme en 1940, représente pour Zemmour le nec plus ultra de la politique. Est-ce vraiment s’adapter au monde moderne pour la compétition mondiale ? L’éducation caserne qui disciplinait les garçons (seulement) dans le rabâchage du par-cœur ? Le calvaire des quelques 330 000 garçons (au moins) de 10 à 13 ans violés par quelques 3000 religieux catholiques en France de 1950 à nos jours est-il le modèle patriarcal hiérarchique autoritaire des citoyens pour l’avenir ? Vraiment, c’était mieux avant ?

Les soutiens du futur ex-candidat probable sont à l’extrême-droite, Jacques Bompard maire d’Orange, Sarah Knafo d’origine juive algérienne née en 1993 et énarque depuis 2017, ou dans les milieux libertariens tel Charles Gave, financier millionnaire international, et quelques banquiers de chez Rothschild. Tous ces gens flattent l’ego zemmourien et l’incitent à se présenter à l’élection présidentielle. Éric Zemmour observe surtout l’envolée des ventes de son livre, publié par sa propre maison d’édition en guise de libre parole. Sera-t-il vraiment candidat ? Rien n’est moins sûr tant il faut réunir des parrainages d’élus, ce qui est loin d’être gagné, et présenter un vrai programme économique et social aux électeurs. Parler de ce qui fâche ne suffit pas. Si le milieu médiatique est essentiellement parisien et intello, la France qui vote est en majorité provinciale et soucieuse de son pouvoir d’achat comme de la façon d’élever ses enfants. Rembarquer les immigrés n’est pas un programme. Non seulement parce qu’il faudrait changer le droit et dénoncer les traités européens et un certain nombre de traités internationaux, abandonner ce qui fait le fond de l’identité française sur la scène internationale – les droits de l’Homme – mais aussi parce que la remigration engendrerait des conséquences économiques extrêmement fortes avec un bouleversement dans l’emploi, comme le montre dans une moindre mesure le Brexit pour les Anglais.

Éric Zemmour profite de l’usure de Marine Le Pen, toujours aussi nulle depuis son débat il y a cinq ans avec l’actuel président, de la lassitude des incantations de l’extrême gauche – de la néo-Rousseau aux Jacobins trotskistes – de l’effondrement des idées de gauche qui s’éclatent en egos démagogiques (allez que je te double le salaire des profs fonctionnaires en 5 ans !), ainsi que – ce qui est pire – des incertitudes de la droite traditionnelle. Elle ne parvient ni à trouver une procédure de choix incontestable de son candidat, ni à faire émerger un candidat crédible, ni même à faire figurer dans son programme quelques idées fortes pour la prochaine législature… Vers qui donc se tourner lorsque le débat politique ne fait figurer aucune de vos idées ? Ce fut Coluche en 1981, Zemmour en 2021.

Un Éric (dont le prénom – scandinave – signifie le roi) qui profite des tabous idéologiques refusant le parler vrai sur l’islam et sa dérive islamiste, sur la culture française et ses dérives mondialistes, sur la place des femmes et sa radicalité victimaire anti domination, sur la génération fragile élevée dans du coton depuis 25 ans et qui mesure à peine les menaces actuelles du climat, de la santé, de l’énergie, de l’agriculture, des migrations, et des religions. Mais pour réussir il faut d’abord être soi, donc s’aimer un tantinet ; cela afin d’établir un programme complet avec des objectifs à long terme. Décadence et pessimisme ne sont pas des projets. Je crois pour ma part à un prochain dézemmour dans les sondages, la plupart étant actuellement effectués par Internet pour des raisons d’économie auprès de ce qui veulent répondre, donc des plus militants. La réalité est bien au-delà de cette illusion.

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Que philosopher, c’est apprendre à mourir dit Montaigne

Voici que notre philosophe arrive à son chapitre XX du premier livre de ses Essais. Il est assez assuré désormais pour penser loin, bien qu’il s’assure par de nombreuses citations le soutien des grands auteurs antiques. Il cite surtout Horace et Lucrèce, mais aussi Cicéron (à qui il emprunte le titre de son chapitre), Claudien, Properce, Virgile, Ovide, Carulle et quelques autres. Pas moins de 38 citations, si mon décompte est bon.  

« Que philosopher, c’est apprendre à mourir » : chaque mot compte dans cette phrase. La philosophie est l’amour et la recherche de la sagesse pour mener une vie bonne avec le bonheur en bien suprême ; apprendre car il s’agit d’un effort et d’un chemin, une voie comme le zen ou celle de Lao Tse, une progression personnelle ; mourir car la mort est inéluctable et il faut s’y tenir prêt, tout instant pouvant être le dernier.

La mort est pour Montaigne la justification même de la philosophie. Car si philosopher c’est apprendre à mourir, cela signifie qu’une vie bonne est une vie bien remplie, quelle que soit sa durée. « Toute la sagesse et discours du monde se résout enfin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à mourir », écrit-il d’emblée. Et il ajoute : « De vrai, ou la raison se moque, ou elle ne doit viser qu’à notre contentement, et tout son travail tendre en somme à nous faire bien vivre, et à notre aise, comme dit la Sainte Ecriture ». Montaigne va donc contre les austérités chrétiennes prônées par certains protestants de son temps, dont les Puritains, et que certains catholiques parmi les plus intégristes apprécient volontiers. « Quoiqu’ils disent, en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté ». Eh oui, n’ayons pas peur des mots comme s’ils étaient le diable ! « Il me plaît de battre leurs oreilles de ce mot qui leur est si fort à contrecœur ». Vivre, c’est bien vivre, donc jouir à satisfaction.

Ce qui ne veut pas dire céder à tous les vices : « Et s’il signifie quelque suprême plaisir et excessif contentement, il est mieux dû à l’assistance de la vertu qu’à nulle autre assistance ». Car la vertu est un plaisir suprême, la tempérance une jouissance distillée, tout comme le chemin procure plus de plaisir que le but ou l’aventure que le trésor. « Cette volupté, pour être plus gaillarde, nerveuse, robuste, virile, n’en est que plus sérieusement voluptueuse », dit Montaigne. Il joue de l’ambiguïté en parlant de la vertu comme chacun parle du sexe. Mais la jouissance sexuelle est une « volupté plus basse », explique le philosophe, « outre que son goût est plus momentané, fluide et caduc, elle a ses veillées, ses jeûnes et ses travaux et la sueur et le sang ; et en outre particulièrement ses passions poignantes de tant de sortes, et à son côté une satiété si lourde qu’elle équivaut à pénitence ». A l’inverse, les suites de la vertu « ennoblissent, aiguisent et rehaussent le plaisir divin et parfait qu’elle nous procure », assure Montaigne, digne des classiques.

La philosophie (antique) nous enseigne la vertu et la vertu nous enseigne « le mépris de la mort » car si l’on peut vivre longtemps la plupart sans pauvreté ni douleurs insupportables, « au pis-aller la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et couper court à tous autres inconvénients ». Si rien n’est pire que vivre, mettre fin à sa vie est une liberté que nous avons partout et en tous lieux, disaient les stoïciens. Mais il y a mieux : « la mort, elle est inévitable ». Autant ne pas en avoir peur car ce n’est point vivre que craindre mourir à tout instant. Y penser toujours, n’y céder jamais – telle est la sagesse. « Le but de notre carrière, c’est la mort, c’est l’objet nécessaire de notre visée : si elle nous effraie, comment est-il possible d’aller un pas avant sans fièvre ? »

Montaigne n’est pas vieux lorsqu’il écrit cela. « Il n’y a justement que quinze jours que j’ai franchi 39 ans », écrit-il après nous avoir rappelé être né « entre onze heures et midi, le dernier jour de février 1535 » du nouveau calendrier de 1564 (l’année auparavant commençait à Pâques). Est-ce assez ? « Il m’en faut pour le moins encore autant », dit Montaigne (il mourra vingt ans plus tard en 1592), « mais quoi, les jeunes et les vieux laissent la vie de même condition ». Ce qui importe avant tout est de vivre sa propre vie selon l’exemple d’Alexandre le Grand et du Christ, tous deux morts à 33 ans. Leur existence courte en fut-elle moins belle ? À tout moment chacun peut mourir, et Montaigne de citer outre la guerre, les accidents, les fausses routes, les gangrènes, les coups et les jeux violents, les ardeurs excessives « entre les cuisses des femmes ». À tout moment la mort nous guette mais il n’en faut point se donner de peine : « il me suffit de passer le temps à mon aise ; et le meilleur jeu que je me puisse donner, je le prends », dit Montaigne.

Il faut en revanche s’y accoutumer, « à tout instant représentons-là à notre imagination et en tous visages ». Car « la préméditation de la mort est préméditation de la liberté », explique Montaigne dans les pas de son ami La Boétie. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte ». Ce pourquoi je « me rechante sans cesse : Tout ce qui peut être fait un autre jour, le peut être aujourd’hui ». Si nul ne peut être sûr du lendemain, « ce que j’ai à faire avant de mourir, pour l’achever tout loisir me semble court, fût-ce d’une heure ». Mettre ses affaires en ordre, apaiser ses querelles, assurer ceux qu’on aime, « il faut être toujours botté et prêt à partir »…

Nous sommes nés pour agir et « je veux qu’on agisse (…) que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait ». Nous humains ne sommes pas des dieux et n’avons nulle éternité devant nous ; le simple fait d’être né implique qu’il nous faudra mourir. N’en ayons pas peur : « si c’est une mort courte et violente, nous n’avons pas loisir de la craindre ; si elle est autre, je m’aperçois qu’à mesure que je m’engage dans la maladie, j’entre naturellement en quelque dédain de la vie », pense Montaigne. Et ce n’est pas faux si l’on y réfléchit ; la vieillesse extrême rend las de l’existence qui n’est plus celle vigoureuse de sa jeunesse. L’imagination grossit les choses, la mort comme les autres ; il ne faut pas nous en faire un monde.

En attendant l’instant fatal, « la vie n’est de soi ni bien ni mal : c’est la place du bien et du mal selon que vous la leur faites. Et si vous avez vécu un jour, vous avez tout vu. Un jour est égal à tous les jours ». A chacun d’y mettre ce qu’il peut, si possible le meilleur et « nul ne meurt avant son heure. Ce que vous laissez de temps n’est non plus vôtre que celui qui s’est passé avant votre naissance ». Vivre, c’est bien vivre et en être heureux. « Où que votre vie finisse, elle y est toute. L’utilité du vivre n’est pas en l’espace, elle est en l’usage : tel a vécu longtemps qui a peu vécu (…). Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu ». Il faut remplir sa vie, à sa satisfaction, même enfant ou sans grade : « Un petit homme est homme entier, comme un grand ».

Mourir est un destin qui ne doit pas nous inquiéter, il viendra lorsqu’il viendra. Il faut plutôt se préoccuper de vivre, et cela est philosophie : puisque notre temps est court et incertain, vivons chaque jour comme s’il était le dernier, remplissons notre vie d’action et de voluptés – dont la vertu est la meilleure. Ainsi vivrons-nous en sage, et mourrons de même.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

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Jules Vallès et Victor Hugo

Dans un précédent billet, inspiré du tome 1 des Œuvres de Jules Vallès en Pléiade, j’écrivais que Vallès n’aimait pas Hugo, ce qui m’a valu l’ire commentée d’un président de fans dont le poète national est le fonds de commerce (il faut toujours voir les intérêts derrière les indignations). Pour Vallès, Hugo est avant tout « une statue creuse », une outre gonflée de vent. Dans le tome 2 de ses Œuvres, Vallès persiste et nuance. Hugo s’est converti – sur le tard, mais converti – au peuple, et descend de son Olympe pour regarder par sa fenêtre.

« Les fanfares crèvent le ciel », ainsi est Victor Hugo pour Jules Vallès (1er mars 1881, p.426 Pléiade). Il oppose Eugène Pottier, poète populaire et réaliste à Victor Hugo, poète romantique et idéaliste. Deux mondes dont il a choisi le sien. S’il reconnaît bien volontiers du talent à Hugo, il lui reproche son « biblisme », sa propension à voler toujours au-dessus de tout, dans les nuées de l’illusion et des grands principes. « M. Hugo (…) est trop longtemps resté sur les sommets (…) avec sa manie d’idéal » id.

Certes Victor Hugo a du « génie immense (…) qui a su dominer toute cette rouille et tenir ces traditions et ces idées au-dessus de l’égout des gémonies, dans le manteau de sa gloire. Mais c’est d’un autre côté maintenant qu’il faut tourner ses regards et son cœur ! ». Dans un article précédent, de mars 1874 (p.73 Pléiade), Jules Vallès loue le roman de Hugo : Quatre-vingt-treize. Parce que « sa prose a pris la défense des malheureux et des calomniés, passant en plein peuple, en plein cœur » p.74. Mais « on peut reprocher encore à Hugo un biblisme de phrases qui noie l’idée dans l’ombre ou la mouille dans le brouillard. Une manière solennelle et vague, mal appropriée à la précision terrible du drame qui se joue » p.79. Il « parle aux nuages » mais parle « à l’automne de sa vie » des « sacrifiés de l’humanité » p.80.

C’est au généreux, pas au prophète, que va l’admiration de Vallès pour Hugo : à l’ultime Hugo passé 70 ans, pas au reste de sa vie. « Il domine son temps, moins du sommet de son génie que du haut de la fenêtre de cette maison modeste que le poète ouvrit toute grande, un soir, à des vauriens couverts de sang et de crachats » (19 février 1882, p.766 Pléiade). Ramener le génie à la fenêtre est un rééquilibrage ironique bienvenu. L’idéal ne sert qu’à se donner bonne conscience mais l’acte concret, réel, est juste.

Victor Hugo a forgé sa propre statue et la nation l’a suivi pour des funérailles grandioses ; encore faut-il rappeler, comme Vallès, « qu’il tint pendant un quart de siècle pour le roi et pour l’empereur. Il n’arriva au respect du peuple, à la haine des Bonaparte, que le surlendemain de Juin et que le lendemain de Décembre » (id. p.767). La poésie est-elle liée à la tradition ? Ne chante-t-on bien qu’en religion ? « Je m’aperçois que tous les bardes sans exception ont été des religieux ou des religiosâtres, qu’ils ont tous chanté le bon Dieu ou le roi. – Tous ! » (id.). Y compris Victor Hugo, « qui marche si tard à la foule (…) malgré ses grands airs d’inspirée, malgré sa crinière au vent, et ses yeux pleins d’éclairs ! » (id.). Hugo en BHL va au peuple comme un père tout-puissant se penche sur les enfants, tout en prenant la pose théâtrale qui va rester dans l’opinion…

« Quand j’ai parlé d’Hugo, j’ai dit ce que je pensais, rien de plus, rien de moins », précise-t-il le 16 janvier 1882 à un lecteur du Réveil qui a vu ses convictions froissées par sa critique du poète national (p.755). Moi de même, j’ai dit ce que je lisais, rien de plus, rien de moins. N’en déplaisent aux croyants hugolâtres.

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès, L’Insurgé

Dernier tome de la trilogie Jacques Vingtras, semi autobiographique, ce sont cette fois les années de l’empire puis la défaite et la Commune que décrit Vallès, soit de 1860 à 1871. Le lien avec l’enfance, c’est la révolte contre tout ce qui est établi : les institutions représentatives qui trahissent le peuple, la bourgeoisie qui impose ses intérêts, la religion catholique qui rend les gens moutons sous la houlette d’un berger, la religion laïque qui reproduit la précédente sous les Grands mots et les Grands principes qui font rugir mais n’accouchent de rien de concret.

En lisant Vallès, la Commune apparaît comme un foutoir où tout est spontané, ultra local, désorganisé. Chaque quartier s’empare du « pouvoir » mais ne maîtrise rien, aucun plan d’ensemble pour se défendre ni élaborer un programme. Certes la pression des Prussiens était là, celle du gouvernement légitime « versaillais » aussi, certes la Commune est née de hasard, du vide des légitimes et n’a duré que trois mois, certes la « sainte colère » et « la douleur » populaire s’exhalaient en émotion publique plus qu’en actes concrets – mais il semble que le propre des révolutionnaires était d’avoir chacun sa propre idéologie, au détriment du collectif. Marx ne s’y est pas trompé qui parle de « sac de pommes de terre » pour ceux qui n’ont pas la conscience unifiée de leur classe.

Vallès, dans tout cela, court d’un bout à l’autre des quartiers, élu commandant ici pour démissionner juste après, élu à nouveau délégué avec écharpe tricolore pour la rouler en boule sous le bras, jamais le coup de fusil, rarement le coup de main à la barricade, toujours en session à discuter encore et toujours avec les « comités ». Ce qu’il aime, c’est « planter le drapeau » plutôt qu’élaborer une politique. Ce moment historique est pour lui le couronnement de sa vie, le rachat de son enfance torturée par les autres dans la famille qu’il trouve avec les ouvriers révolutionnaires aux chand’vins, la revanche du corps brimé par le corsetage vestimentaire toujours trop cher et toujours trop rigide, la créativité du langage avec son argot, ses abréviations d’époque, ses métaphores – le seul instant de parfait bonheur. D’ailleurs, une fois la plume posée sur ce dernier tome, il est mort l’année qui a suivi, sans voir encore la publication en volume du texte cousu des instants de sa vie.

Le 4 septembre, dont il existe une rue à Paris, est celui où la République fut enfin proclamée en 1870, après la Restauration, le roi et l’empire, « grâce » à la défaite (et à l’amputation de l’Alsace-Lorraine, grosse de guerres futures). « 4 septembre, 9 heures du soir. Nous sommes en République depuis six heures ; « en république de paix et de concorde ». J’ai voulu la qualifier de Sociale, je levais mon chapeau, on me l’a enfoncé sur les yeux et on m’a cloué le bec » p.983 Pléiade. Le 6 septembre, il rencontre Auguste Blanqui, le premier communiste français (non marxiste mais léniniste) : « il a (…) la main nette et le regard clair. Il ressemble à un éduqueur de mômes, ce fouetteur d’océans humains. Et c’est là sa force. (…) Mathématicien froid de la révolte et des représailles, semble tenir entre ses doigts le devis des douleurs et des droits du peuple » p.989. Il le suit.

« La Sociale contre Marianne » : Vallès déteste à l’inverse Gambetta, républicain parlementaire et opportuniste, « mélange de libertinage soûlard et de faconde tribunicienne » p.922 qui se défile au dernier moment après avoir fait rouler les rrr du mot « patrie ». Où était-il lorsque le peuple excédé des politiciens se mit en armes ? « Gambetta a inventé une angine dont il joue à chaque fois qu’il y a péril à se prononcer » p.947.

Vallès fait un sort au mythe des « pétroleuses » qui auraient mis le feu à la ville alors qu’il s’agissait de tactique défensive pour réduire deux maisons envahies par les Versaillais. Il fait un sort aussi aux « massacres », l’exécution des otages s’est faite malgré les ordres, dans l’indiscipline d’une foule en colère qui voulait se venger des curés, des sergents et des mouchards. L’engrenage de la violence n’est pas toujours maîtrisable et il faut s’en souvenir avant d’appeler à n’importe quelle insurrection – comme les intellos de bureau le font souvent trop légèrement. Vallès en témoigne, qui a cherché à tempérer les hargnes.

Au total, un livre de combat où l’auteur à mis sa vie en jeu avant de la coucher sur le papier. C’est parfois haletant, écrit haché, empli de portraits acérés et de scènes populaires. Vallès observe et, s’il a parfois la tentation de créer des statues comme Hugo, se reprend vite lorsqu’il s’en aperçoit – ainsi de lui-même dans la glace « j’avais pris une attitude de tribun et rigidifiais mes traits, comme un médaillon de David ‘Angers. Pas de ça, mon gars : Halte-là ! » p.907.

Jules Vallès, L’Insurgé, 1883 publié 1886, Folio 1975, 410 pages, €8.60

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Il ne faut juger de notre bonheur qu’après la mort dit Montaigne

Le chapitre XIX du premier livre des Essais continue d’évaluer l’âme, mais cette fois en toute une vie. Après la peur, la constance.

Une vie n’est réussie que si, au dernier instant, elle est jugée ainsi. Car tout peut arriver avant le dernier jour, la fortune peut tourner – en bien comme en mal. C’est ainsi que l’avait dit Solon à Crésus – lequel fut pris par Cyrus et condamné à mort comme on sait. Rappelons aux incultes, car la culture a bien baissé depuis Montaigne, que Solon fut l’un des sept sages de la Grèce, qui donna une nouvelle constitution à Athènes au VIe siècle avant notre ère. Et que Crésus fut le dernier roi de Lydie, riche de tout l’or du fleuve Pactole, vaincu par le perse Cyrus et fait prisonnier dans Sardes. Qu’enfin Cyrus le Grand fut le fondateur de l’empire perse pour deux siècles, après avoir écrasé les Mèdes, la Lydie et pris Babylone. Cela pour dire qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche tarpéienne – de la gloire à la chute.

Pompée de même vit son prestige terni d’avoir vécu quelques mois de trop et « la plus belle reine, veuve du plus grand roi de la Chrétienté, vient-elle pas de mourir de la main du bourreau ? » dit Montaigne. Il veut parler de Marie Stuart, que le cinéma a permis de rafraîchir aux mémoires (plus que les cours d’histoire). Elle fut reine d’Ecosse après avoir été reine de France pour deux ans, puis exécutée parce que catholique en pays protestant – en plus d’être une femme, potentielle héritière de la couronne anglaise – en 1587. « Et mille tels exemples », se remémore Montaigne.

Pour notre temps nous pourrions ajouter Jean-Paul Sartre dont la vieillesse sénile fait tache dans son existence philosophique, ou Olivier Duhamel passé de professeur respecté membre du Gotha à celui de paria pour écarts sexuels tolérés hier et réprouvés aujourd’hui. « Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier jour de notre vie, pour montrer sa puissance de renverse en un moment ce qu’elle avait bâti en longues années », observe le philosophe, citant Lucrèce et Macrobe, respectivement poète et philosophe latin.

Montaigne va plus loin en analysant le dire de Solon. « Je trouve vraisemblable qu’il ait regardé plus avant, et voulu dire que ce même bonheur de notre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d’un esprit bien né, et de la résolution et assurance d’une âme réglée, ne se doive jamais attribuer à l’homme qu’on ne lui ait vu jouer le dernier acte de sa comédie, et sans doute le plus difficile ». Car « il peut y avoir du masque », dit Montaigne, discourir philosophie est une chose, vivre en philosophe une autre – et ce n’est que le dernier instant qui permet de le prouver, car la mort est vérité. « Je remets à la mort l’essai du fruit de mes études. Nous verrons là si mes discours me partent de la bouche, ou du cœur ». Il y a tant d’intellos qui savent mieux que les autres ce qu’il faudrait faire et comment il faut vivre que le sage réclame de les voir à l’œuvre jusqu’au bout, avant de juger de leurs mérites. Et au bout, il n’en reste que très peu…

Pour sa part, Montaigne content de lui jusqu’ici, déclare qu’« au jugement de la vie d’autrui, je regarde toujours comment s’en est porté le bout ; et des principales études de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est-à-dire quiètement et avec calme ». A chacun de s’analyser pour savoir si c’est pour lui le cas.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50  

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Vallès, Le Bachelier

Concilier la passion littéraire avec la passion sociale n’est pas une réussite. Après l’obsession de la mère dans L’Enfant, place à l’obsession de la dèche. Une fois bachelier, le jeune Jacques Vingtras est autorisé à résider à Paris pour quitter Nantes, son ennui, et le foyer familial, sa haine. Ses parents lui assurent 40 francs par mois, ce qui ne suffit qu’à grand peine pour se loger pauvrement et se nourrir un jour sur deux. Quant au reste… à lui de se prendre en main !

Mais Jacques, qui est largement Jules, préfère pérorer devant ses copains et imaginer « la révolution » en boute-en-train et foutraque qu’il est plutôt que de travailler un brin. Il donne certes quelques cours particuliers de grec ou de latin mais ne persévère jamais, toujours pris entre la honte sociale et l’ennui que cela lui cause. Il n’aime pas les collégiens. Il préfère carrément les petits à qui il faut « rentrer la chemise dans le pantalon », mais l’école où il le fait est en faillite et son directeur ne le paye pas au bout d’un mois.

Il cherche donc sans conviction d’autres métiers mais il n’est pas fait pour ça et les ouvriers comme les commerçants le lui signifient très vite. Il est toujours « trop » ou « pas assez » : trop diplômé pour être répétiteur privé ou pas assez pour les collèges ; trop mal sapé pour se présenter ou trop bien vêtu pour faire illusion devant les imprimeurs ou les débardeurs place de Grève ; trop féru de tournures latines et de préciosités littéraires pour répondre au courrier commercial ou pas assez soigneux pour faire des écritures… Les temps n’ont pas changé et quiconque est passé entre les griffes du fameux « Pôle » emploi le sait bien : pour les emplois offerts, on est toujours trop ou pas assez – sinon, on aurait déjà trouvé et pas besoin de « Pôle » d’emploi !

Le Bachelier est donc l’âge bête qui va de 1848 à 1860 environ, de 17 à 28 ans. Il n’est plus enfant contraint, ni encore insurgé par volonté, mais dans cet entre-deux incertain et inconfortable où il n’est pour le moment rien. « Ne voyant la vie que comme un combat ; espèce de déserteur à qui les camarades même hésitent à tendre la main, tant j’ai des théories violentes qui les insultent et les gênent ; ne trouvant nulle part un abri contre les préjugés et les traditions qui me cernent et me poursuivent comme des gendarmes, je ne pourrais être aimé que de quelque femme qui serait une révoltée comme moi » p.660 Pléiade. Une égale donc, pas une soumise. Vallès respecte les femmes malgré son temps.

L’œuvre est malheureuse, qui conte les années de misère entre échec de la révolution de 1848 et l’instauration de l’empire autoritaire : que des défaites, de l’illusion sociale à l’illusion de faire sa situation. Déjà le bac ne suffit plus, une licence est au moins requise ou alors rien – car si l’on est moins payé on paraît plus docile. La culture donnée par la société n’assure pas le pain – au contraire, elle apparaît comme inutile, une fioriture de nantis. Les « lumières » ne servent à rien pour travailler puisque la société devient industrielle et réclame des ingénieurs, ou commerçante et exige d’être pratique plutôt que poète ou lettré.

Pire, la culture isole du peuple d’où l’on vient, établissant dans les limbes sociaux un état ni paysan ni bourgeois ! Paris est toujours peuplé de nos jours de ces petits intellos déclassés qui croyaient à la vertu du « diplôme » et se retrouvent à gagner moins qu’à la chaîne en usine via des piges de hasard dans de « petites » revues ; on comprend qu’ils soient, comme Vallès, aigris et volontiers portés à renverser la table dans les manifs, les complots, les antis, les casseurs.

Rappelons cependant que la trilogie de Jacques Vingtras est un roman, pas une autobiographie. Vallès joue avec les dates, les lieux, les personnages ; si certains sont transparents, d’autres sont inventés ou décalés. Ainsi fait-il mourir son père à Lille alors qu’il meurt à Rouen, l’affuble d’une maîtresse qui le fait renvoyer alors qu’il est dans le réel muté dans un meilleur poste. Ainsi occulte-t-il son internement à Nantes à 19 ans, demandé à un médecin complaisant par son père qui a eu vent de ses débordements révolutionnaires parisiens (le complot de l’Opéra-Comique) et craint pour sa propre carrière. Ainsi fait-il l’impasse sur ses aventures érotiques, malgré sa vigueur de lutteur et son tempérament fougueux qu’il avoue, alors que les variantes gommées en révèlent de fort riches.

C’est qu’il écrit 1848 à la lumière de la Commune 1871 et l’adolescence à l’aune de l’âge adulte qu’il a fini par atteindre malgré lui. L’idéalisme romantique, qu’il a tant reproché à l’icône nationale Victor Hugo, a contaminé la jeunesse et a empêché la véritable révolution qui est pratique et sociale, non religieuse laïque (les Grands principes) et parlementaire. La bohème si chère à Murger et aux poètes maudits n’est que noire misère et fins de mois affamées. A chaque fois l’illusion a amené la force, le romantisme a suscité le bonapartisme : après 1789, après 1848. Nous pouvons même ajouter, pour notre temps, la Chambre introuvable gaulliste après mai 1968. L’idéalisme prépare au fascisme, si l’on caricature – et il n’y a qu’un pas de Hugo à Wagner : il s’agit toujours de « mythes » qui font mouvoir la masse, agitée par des fureurs et guidée par des gourous. Mélenchon ces dernières années a tenté de jouer cela, autant que les sbires intelligents que Marine Le Pen a viré successivement.

Vallès : « Mais tu nous le paieras, société bête ! qui affame les instruits et les courageux quand ils ne veulent pas être tes laquais ! » p.713. L’écrivain polémiste voulait faire l’histoire de sa génération ; il s’aperçoit au fond qu’elle n’existe pas, qu’elle est un trou noir de l’histoire sociale française. Ce n’est qu’à la fin de sa trentaine qu’il émergera… dans le volume suivant.

Jules Vallès, Le Bachelier, 1879-1881, Folio 2020, 512 pages, €5.70

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Jules Vallès, L’Enfant

Premier tome de la trilogie romancée de son autobiographie, Jules Vallès se met en scène sous les traits de Jacques Vingtras (mêmes initiales), de sa naissance en juin 1832 à 16 ans en 1848. Bien qu’il écrive au présent pour qu’on s’y croie, le personnage n’est pas lui. Il est l’enfant vu par la distance critique de l’âge (la quarantaine avancée) et à la lumière de la Commune de 1871 puis de la IIIe République qui suit. Il s’est rendu unique bien qu’il soit le troisième enfant du couple ; les deux autres sont occultés pour l’acuité de l’épure.

Les derniers lecteurs à pouvoir comprendre ces mœurs et cette époque sont encore vivants aujourd’hui car il subsistait de ces Folcoche abusives jusqu’avant les années post 1968, où la société a radicalement changé de paradigme. Seuls ceux qui ont vécu leur enfance au début des années soixante encore ont pu avoir une mère telle que décrite et un père fonctionnaire humilié tel qu’il est présenté. La mère est obsédante, l’enfant la craint, voire la hait car elle le bat par principe (on dit qu’elle « le corrige ») et le lave tout nu à grands coups de bassine d’eau froide dans la cuisine ; l’adolescent puis l’adulte la comprennent et pardonnent. Cette Julie, sortie de la paysannerie par son mariage avec un petit intello fonctionnaire, aspire à la bourgeoisie. Elle méprise ouvertement artisans et commerçants de la « petite » classe pour viser à la « moyenne », celle qui pose en société, le milieu cultivé. Ne travaillant pas comme le font les paysannes, les ouvrières et les commerçantes, sa seule activité valorisante est de « dresser » son moutard et de « tenir » la maison (et les cordons de la bourse). « Qui remplace une mère ? Mon Dieu ! une trique remplacerait assez bien la mienne » p.212 Pléiade.

Méfiante, avare, elle veut le mieux pour faire réussir l’enfant et, pour cela, il faut le « contraindre » – pour son bien. Tout ce qui est nature est proscrit, tout ce qui est domptage social requis. Voudrait-il avoir la liberté du corps ? On l’enferme dans des cols et des redingotes, on lui interdit de sortir jouer avec les petits du peuple, on l’enferme en classe et étude. Aime-t-il les poireaux ? On lui refuse. Déteste-t-il les oignons ? On le force. Nourri au gigot la première semaine du mois, cuit, réchauffé, froid, en hachis, en boulettes, le gamin est vigoureux et « râblé » ; il « a du moignon » (du muscle) et aime s’en servir. Dès 11 ans, il en remontre à ses cousines paysannes en sautant à pieds joints une barrière ; à 14 ans il porte les bagages ; à 15 ans il séduit (sans le vouloir laisse-t-il entendre) Madame Devinol, une femme mariée qui l’emmène à la campagne pour lui faire son affaire avant que, cocasserie où l’ombre de la mère paraît, sa classe de collège en goguette reconnaisse à l’entrée son chapeau prétentieux imposé par maman et interrompe l’idylle.

Le jeune Jacques/Jules aime la liberté, la nature, l’espace. Il est contraint par les convenances, les vêtements, la maison et le collège. Il se trouve enfermé et angoisse, ne s’évadant que par les livres, Robinson Crusoé enfant, le récit des grands hommes adolescent, puis celui de la Révolution. A 8 ans il ôte sa cravate pour aller col ouvert embrasser sa tante qui sent si bon ; à 11 ans sa cousine un brin amoureuse de sa vigueur lui fourre un bouquet souvenir à même sa peau nue par le col de sa chemise ouverte. L’enfant est énergique, sensuel. « Cet air cru des montagnes fouette mon sang et me fait passer des frissons sur la peau. J’ouvre la bouche toute grande pour le boire, j’écarte ma chemise pour qu’il me batte la poitrine » p.232.

Quant à son père, il est distant, il est « pion » même à la maison. Faible devant sa femme, il a peu de moments complices avec son fils. Celui-ci, dans le même lycée où il enseigne, peut lui faire honte et entacher sa carrière besogneuse, peu reconnue. « Je m’étais rappelé tout d’un coup toute l’existence de mon père, les proviseurs bêtes, les élèves cruels, l’inspecteur lâche, et le professeur toujours humilié, toujours malheureux, menacé de disgrâce ! » p.345. Si le gamin n’est pas mauvais en thème grec et en version latine, s’il comprend la géométrie parce qu’un maçon italien réfugié lui a montré avec les mains, il n’accroche à aucune abstraction, ni mathématique, ni philosophique, ni religieuse. Qu’il faille énumérer « les preuves de l’existence de Dieu » ou « les sept facultés de l’âme » le laisse froid ; d’ailleurs il pourrait y en avoir huit – ce qui lui fera rater son bac la première fois. Il préférerait comme ses oncles la vie à la campagne, « se dépoitrailler aux chaleurs comme un petit vacher » ou manier les outils d’artisans. L’exemple de son père ne lui fait aucune envie : « bien » travailler et « dur » – pour ça !

La famille à trois suit la carrière de Monsieur le professeur, d’abord répétiteur puis agrégé, du Puy à Saint-Etienne, enfin à Nantes. Le fils est envoyé à Paris à 15 ans après l’histoire de femme revenue aux oreilles du proviseur qui a conseillé à son père d’éloigner le scandaleux. L’adolescent découvre Paris, la pension minable certes, où il n’est pris que pour gagner les concours comme un veau de comices, mais aussi les copains avec qui il sort au café et déambule sur les boulevards. Et puis le journalisme sous les traits d’un républicain farouche qui loge son ami de collège et avec qui il découvre le peuple révolutionnaire (qui ressemble aux siens) ainsi que les fracas et senteurs de l’imprimerie. Au bout d’un an, sa mère vient le chercher pour qu’il retourne à Nantes ; il a quelques duvets de moustache et a beaucoup grandi. Ses vêtements confectionnés à la maison dans des chutes de vieux tissus le rendent ridicule et il exige, cette fois contre sa génitrice, un costume sur mesure.

Il a trouvé à Paris comment briser les chaînes de servitude qui lient l’individu, la famille et la société, l’enfant dressé contre sa nature pour « arriver », l’éducation idéologique qui force l’adhésion sociale, les postes conquis par l’entregent et le piston. Tout cela est décrit en phrases simples, charnues, qui reviennent vite à la ligne. Une ironie féroce court dans les descriptions de maman, l’auteur affectant de prendre son parti tout en montrant ses ridicules prétentions en même temps que son illusion de bien faire son travail de mère en le taillant, le dressant et le corrigeant pour son bien.

Une grande œuvre sur un moment de l’éducation enfantine – mais aussi sur un moment de l’évolution sociale.

Jules Vallès, L’Enfant, 1876 revu 1884, Folio 2000, 416 pages, €7.50

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Le populisme se nourrit des errements du gouvernement

Le constat :

« Les gens » en ont marre globalement. De « la crise » qui dure depuis 1974, de la démocratie représentative qui bavasse de ce qui ne les intéresse pas, ou qui « réduit les avantages acquis » des travailleurs, des pauvres, des sans voix, de la pandémie avec son cortège d’injonctions contradictoires et autoritaires, des « aides au développement » de pays qui vont de coups d’Etat et dictatures, à commencer par l’Afghanistan, le Mali, Haïti, la Guinée.

Ce sont plus les peu lettrés qui râlent en ayant l’impression qu’on ne les entend pas. Ainsi, selon une étude de la Fondation pour l’innovation politique, vague 4 de juin 2021, 65% des diplômés au-delà de bac+2 ont une opinion négative des gilets jaunes tandis que 54% des sans diplôme ou BEP en ont une opinion positive. Ce sont les mêmes qui ne font pas confiance aux médias traditionnels en déclarant à 61% que les médias « parlent de sujets qui ne les concernent pas ». Les mêmes encore qui disent le plus utiliser les chaînes d’information en continu, à 40 % des personnes proches du RN et 33% des personnes proches de LR – ou qui s’informent d’abord sur Internet (42% pourraient voter pour un(e) candidat(e) du RN au premier tour.

Selon l’étude, 4 Français sur 10 se situent à droite (en augmentation) et 2 sur 10 à gauche (en diminution) et un tiers des 18-24 ans se situent désormais à droite. Ce qui fait peur, comme partout en Europe, est l’immigration, jugée excessive car trop nombreuse trop vite pour être assimilée correctement, notamment à cause de l’islam radical qui effraie (la moitié des votants à gauche en France pensent de même selon une étude de la même Fondation sur quatre pays européens en mai 2021).

Les fractures territoriales et le rejet du centralisme alimentent en France la protestation électorale et ce vote croît fortement dans les communes rurales ainsi que dans les villes petites et moyennes, note l’étude. 74% des sondés réclament « que plus de décisions politiques soient prises dans les régions, les départements et les communes, et moins à Paris ». La position plus à droite est également favorable à plus d’autonomie pour les petites et moyennes entreprises, à moins d’assistanat centralisé d’Etat et à la réussite individuelle érigée en norme sociale.

Au global, 80% des électeurs ne font pas confiance aux partis politiques, 64% au gouvernement, 62% aux syndicats, 61% aux députés ou encore 60% au président de la République. Ce pourquoi l’idée d’un candidat qui ne viendrait d’aucun parti séduit majoritairement (55 %).

Mais qui ferait mieux ?

L’Opposante en chef Marine Le Pen n’a pas une aura de compétence reconnue mais pourrait être un vote de rupture si tout va mal ; si tout s’améliore, elle pourrait à la rigueur gagner par accident électoral en profitant de la nette droitisation de l’électorat.

C’est pourquoi le mythe d’une candidature Zemmour est très utile. Je ne crois pas qu’un polémiste solitaire qui ne dispose d’aucun parti puisse réussir à franchir même le barrage des 500 signatures pour accéder au premier tour, mais il fait d’ores et déjà du tort à Marine Le Pen en mordant sur ses électeurs. L’érosion du privilège de compétence accordé aux partis de gouvernement réduit le repoussoir du populisme, même si les Français sont plus rationnels en général que les Américains et autres Brésiliens. Le cas anglais du Brexit est différent, le chauvinisme îlien des Grands Bretons est bien plus fort et plus ancré que le simple patriotisme français qui ne date que de la Révolution mais s’est dilué avec la croissance des « issus de l’immigration » qui ont aussi d’autres allégeances.

Emmanuel Macron reste la meilleure option. Car si 78 % envisageaient en juin de voter pour un parti protestataire, de voter blanc ou de s’abstenir – c’était à un an des présidentielles, alors que ni le vaccin ni la reprise économique n’étaient encore visibles. La « première dose » pour le gros de la population adulte ne pouvait être obtenu avant mai au minimum. C’est là une erreur du gouvernement que d’avoir communiqué trop tôt sur « les vaccins », alors même que leur livraison n’était que prévue sur le papier et que l’organisation des centres était un foutoir sans nom. Le « c’est comme si c’était fait » ne tient pas face aux faits. Marine Le Pen avait alors un potentiel électoral de 10% minimum avec un intermédiaire à 20% tandis qu’Emmanuel Macron était à 5 % et 15%. L’été a remis les choses en place en montrant que tout finit par arriver – même le meilleur – et que les errements de com et d’administration n’étaient que provisoires. A l’époque déjà, « pour une majorité des personnes interrogées, les partis d’opposition, de droite ou de gauche, n’auraient pas fait mieux s’ils avaient eu à gérer la pandémie » – c’était en juin, c’est d’autant mieux en septembre.

Les sondages reflètent l’amertume ou l’espoir des électeurs au moment de leur déclarations. Il ne faut pas les prendre pour argent comptant jusqu’à leur vote réel, on l’a bien vu dans les divers scrutins récents. Ce pourquoi la stratégie du président actuel est la bonne : se saisir des doléances en décideur, même si aucune grande réforme ne pourra être mise à l’agenda du Parlement avant l’été prochain. Il montre qu’il écoute, qu’il a conscience, qu’il fait étudier. Lui travaille plutôt que de promettre. Lui agit plutôt que de battre seulement les estrades médiatiques.

Il n’est pas compétent en Covid 19 ? Mais qui l’est, si l’on écoute les divers « médecins » qui hantent les plateaux télé ? Rappelons aussi que la médecine est un art, pas une science exacte, et que le travail scientifique consiste à émettre des hypothèses puis à les tester avec tout l’appareil de vérification nécessaire, avant de conclure. Affirmer en gourou n’a rien de scientifique, même si formuler des hypothèses hors des normes a sa vertu.

Par exemple les écologistes français, avec leur positionnement d’urgence absolue et d’autoritarisme punitif ne passent pas. Pour les trois-quarts des électeurs, la croissance économique est parfaitement compatible avec la préservation de l’environnement. Il ne faut pas confondre l’élection écolo locale avec un mouvement national ; voter pour un maire ou un conseiller régional n’a rien à voir avec voter pour un président.

Par exemple aussi « la gauche », ardente à dénoncer en morale et beaucoup moins à proposer concrètement au-delà de ce qui a été fait quand elle était au pouvoir (et pas très bien fait si l’on en juge par l’état de l’éducation, la santé, la justice, l’armée… après cinq ans de Hollande).

Et la droite ? Elle se cherche, ses électeurs écartelés entre Le Pen et Macron, sans leader d’envergure comme le gaullisme le veut.

La politique est, comme la médecine, un art, celui de concilier les contraires, de ramener les personnalités diverses et les idées éparses en une équipe apte à proposer et à décider de ce qui est possible – avec le peuple qu’on a, les médias qu’on a et la conjoncture qu’on a – pas dans l’abstrait des grands mots et des grandes causes.

Tout le reste n’est qu’agitation de croyances que seuls suivent les idiots.

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Jules Vallès contre les lycées de filles

Dans sa chronique du Réveil le 14 novembre 1881, Jules Vallès le révolutionnaire communard prend position cotre l’instauration de lycées destinés aux filles. La loi de Camille Sée de 1878 avait abouti le 21 décembre 1880 à la création de lycées de filles externes, enseignées par des femmes dans la morale laïque, la religion n’étant qu’un enseignement facultatif. Ce n’est pas que Vallès soit contre l’éducation des filles, il déplore seulement leur encasernement.

Lui serait pour l’abolition de tous les servages, l’éducation contrainte y compris. Il a beaucoup souffert dans les lycées de garçons, fils de prof lui-même inféodé au proviseur tout-puissant qui peut le révoquer ou le muter. « Cette Université ! – Elle est aussi bondieusarde que l’Eglise, et plus lâche ! » s’écrie-t-il. La morale laïque n’est pour lui pas meilleure que la morale catholique et le laïcisme est aussi forcené que le christianisme. « Enfermer des blondinettes, des brunettes, au nom de l’Etat et du bon Dieu, cela se ressemble ». Singer l’autre n’est pas s’en déprendre et Vallès en appelle à une révolution dans l’éducation. Il préférerait nettement l’éducation dans la famille, de type paysan, commerçant ou artisan.

« Ils disent qu’ils veulent arracher la jeunesse des femmes au despotisme des prêtres, et ils se font les sacristains d’une théorie aussi féroce et aussi dangereuse que celle du Vatican ! » Cette « théorie », le lecteur ne la connait pas car elle a le signe de l’évidence pour Vallès. La théorie est une pratique : c’est le dressage. Qu’il soit républicain plutôt que chrétien importe peu. « Le lycée avec les classes sombres, le réfectoire humide, le dortoir empesté, avec surtout ses habitudes de caserne, ses pions ou pionnes raides comme des sergent et ayant tous l’air d’obéir au doigt et à l’œil du Petit Caporal et du Grand Prévôt » – voilà ce qu’est « la tradition de l’Université ». Sans parler du risque « d’engarçonnement » des filles, les rendre « Sapho ou la Femme à barbe ». De ces amitiés particulières entre même sexe encaserné « peut naître je ne sais quel mépris de l’homme ! » Les couvents conservent la féminité car l’Eglise catholique elle-même a quelque chose de féminin – mais pas l’Université, cette caserne à discipliner sur le modèle militaire issu de Napoléon.

Dès lors : « abruties » ou « corrompues » ? Tel serait le destin des filles de lycées selon Jules Vallès en 1881. Nous savons qu’il n’en fut rien, ce qui donne une indication sur le tempérament de Vallès : tout dans la fougue, tout dans l’émotion. Un insurgé permanent contre tout ce qui change et tout ce qui devrait changer. Et en 1881, il n’a pas encore 50 ans !

Il donne l’exemple par sa personne de ce qui perdure chez ceux qui se piquent de politique, aujourd’hui y compris : toute réforme suscite aussitôt « des craintes », toute évolution une révolution (au sens 360°) dans les esprits. Il faudrait ne rien changer, qu’après de très longs débats précautionneux sur tout et avec tous, avant de s’avancer timidement, tout prêt à reculer devant la moindre résistance…

Jules Vallès, Œuvres tome II 1871-1885, Gallimard Pléiade 1990, édition de Roger Bellet, 2045 pages, €72.00

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Gustave Flaubert, Le candidat

Pour sa première – et heureusement seule ! – pièce de théâtre, ce fut un four (Le sexe faible ne compte pas, elle était la pièce de Louis Bouilhet que Flaubert a terminée par fidélité à son ami). Elle fut retirée en 1874 après quatre représentations. C’est que Gustave est un naturaliste, pas un matamore. Or il faut au théâtre accentuer le trait, forcer la caricature, donner l’illusion – simplifier (d’où le succès du théâtre aujourd’hui dans les collèges). Flaubert exècre l’illusion ; il lui préfère les petits faits vrais.

Le candidat est une comédie sur la politique. Flaubert aurait pu en faire une satire, ce qui était dans son tempérament. Il l’avait commencé dans L’éducation sentimentale avant de poursuivre avec Bouvard et Pécuchet et le fameux Dictionnaire des idées reçues. Hélas ! il ne réussit qu’à être plat. Son candidat est d’accord avec tout le monde – le type même du démagogue qui veut surtout accéder au pouvoir pour les honneurs. Il se dit donc légitimiste devant le comte qui veut le soutenir avant de virer libéral devant l’industriel qui le pousse, de se dire républicain face à son mentor en politique, puis carrément « socialiste » (le pire !) devant les ouvriers venus en populace brailler dans son salon. Cela aurait pu être du plus haut comique… si l’ornière du déjà-vu répétitif ne finissait par lasser.

Rousselin, le candidat, est un bourgeois riche retiré des affaires qui s’ennuie en province ; il se dit que le titre de député ne déparerait pas une carte de visite. Aucune conviction, aucune mission, aucun service : il s’agit seulement de se placer. Le comte de Bouvigny est un aristocrate ruiné par les révolutions, qui est légitimiste par désir surtout de conservatisme social ; il n’est candidat avec « ses » paysans que pour « faire barrage » (comme on dit aujourd’hui) aux affreux révolutionnaires que sont les républicains, les libéraux et les socialistes ou pour « faire pression » sur Rousselin afin qu’il marie sa fille à son fils : rien de positif, seulement une réaction. Gruchet, industriel de filature en mauvaise posture financière, se veut républicain et joue le démagogue avec « ses » ouvriers, mais il ne s’agirait pas d’encourager la chienlit (comme disait le général) : il n’est poussé à la candidature que par Murel qui veut lui aussi « faire pression » sur Rousselin afin qu’il finance son journal – Gruchet se retirera de la candidature après avoir négocié la remise de sa dette auprès de Rousselin. Lequel se retrouve donc au milieu, qu’il prend pour le « juste » milieu (comme disent aujourd’hui les socialistes). S’il est favori, malgré sa peur de ne pas l’emporter, c’est qu’il ne fâche à peu près personne en général, mais seulement certains en particulier – ce qui se négocie avec de l’argent et des honneurs. Il a surtout une fille, Louise, à marier. L’attrait de la fortune et de la position sociale vaut bien pour les adversaires un bulletin de vote…

C’est donc un constant mélange de politique et de famille, de corruption et de maquignonnage, qui se développe autour de Louise. Elle aime Murel, le mentor en politique de son père et principal actionnaire du journal local qui « fait l’opinion » (comme on le croit encore aujourd’hui alors que les gens votent bien souvent pas comme on croit). Mais son père hésite à la donner pour le prestige social au fils du comte, un gandin niais et religieux sans métier, ou à Murel, qui va le faire élire et qui aime la donzelle. Laquelle en pince pour lui bien que son père finisse par la « vendre » au vicomte pour assurer son élection. Quant à Julien le journaliste poète, jeune premier romantique qui aurait pu être sympathique, il n’est qu’un exalté miséreux, qui plus est amoureux d’une femme mûre, l’épouse Rousselin de 38 ans ! L’époque sait bien, avec Balzac, que « La femme de trente ans » connait son acmé et que la suite n’est que progressive ruine. Le spectateur ne peut adhérer à cet amour incohérent et surtout passé de mode.

Non seulement la pièce ne fait pas rire mais elle n’est pas engagée : l’auteur met tous les partis sur le même plan. Certes, l’opportunisme est le principal ressort de la politique, avec les intérêts particuliers et la corruption – encore eût-il fallu le mieux montrer. Une pièce politique qui est apolitique est un comble ! C’est tout régime représentatif qui se trouve ainsi dévalué, les individus étant peints comme des coquins qui ne poursuivent que leurs propres buts égoïstes au détriment de tout « intérêt général » (comme disaient les gens de 1789). Le suffrage « universel » (tout récent à l’époque) se réduit à la foire d’empoigne des petits intérêts qui se négocient en coulisse, les commerçants exigeant les libertés de faire et moins d’impôts, les paysans illettrés tenus par le curé voulant qu’on suive leur comte traditionnel et ses intérêts de caste, les ouvriers livrés à leurs instincts et pulsions restant sans conscience sociale (comme les gilets jaunes et Black blocs d’aujourd’hui).

Des candidats sans envergure et des électeurs sans jugement… n’est-ce pas encore un peu le cas de nos jours ?

Gustave Flaubert, Le candidat, 1873, Livre de poche 2017, 224 pages, €4.10

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

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Jean-François Coatmeur, Yesterday

Le breton catholique Coatmeur né en 1925, prof de lettres en Afrique, fut un pape des thrillers à la française dans les années 1980. Le lire aujourd’hui est un brin décalé car, si les intrigues sont efficaces et rondement menées, les situer dans un pays imaginaire qui ressemble comme deux gouttes d’eau à la France de Mitterrand est une erreur, d’autant que le juge conduit une Tagora, un modèle français Talbot produit de 1980 à 83. Le thriller a besoin d’ancrer le lecteur dans la réalité vécue, il n’est pas un conte que l’on place dans un temps inventé, ni ailleurs.

Est-ce le souci de se ménager « la gauche » redoutée, arrivée conquérante en 1981 après des décennies de purgatoire ? Il faut dire que la trame du scénario a de quoi faire frémir les chatouilleux du nouveau pouvoir : pas moins que l’assassinat du président par un tueur à gage mandaté par un groupe politique qui manipule l’image d’une bande de terroristes gauchistes. C’est tordu, bien à l’image des années 1980 en France comme en Italie, et a des résonances avec notre époque.

En effet, la chienlit occupe la rue avec des manifs popu sans nombre, opposées à la façon de gouverner et de réformer social-démocrate du président. En effet l’armée commence à gronder qu’elle ne saurait laisser s’installer un climat de guerre civile sans intervenir pour rétablir l’ordre. En effet les mafieux d’extrême-droite, souvent d’ex-policiers révoqués pour mauvaise conduite, complotent dans l’ombre. En effet l’extrême-gauche a choisi le terrorisme plutôt que les idées. Rien de nouveau sous le soleil latin.

Tout vient des femmes et le président, qui en a assez du pouvoir et est tombé amoureux d’une ancienne copine de classe, a décidé de démissionner. C’est à ce moment que les tueurs frappent (et c’est un indice) ; il est assassiné dans sa baignoire. L’exécutant, ancien légionnaire italien devenu mercenaire à gage, n’exécute pas les ordres de repli à la lettre à cause d’une femme, une pas belle mais chaude et câline qu’il a rencontré la veille. C’est encore par une femme, celle du juge Melchior atteint d’un cancer incurable qui ne lui laisse que peu de temps à vivre, que va se résoudre l’affaire, l’amour jusqu’au bout sur l’air de Yesterday des Beatles donnant l’énergie nécessaire au juge pour faire toute la lumière. Au détriment des politiques, mais la vérité est à ce prix.

Coups de feu, filatures, coups tordus et autres poursuites en voiture font un bon thriller et ce livre n’en manque pas. Avec quelques bonheurs d’expression tels ces « gloussements vulveux ». Mais que le président se prénomme Igor reste bizarre, que « la Côte » et « la Capitale » soient désignées par leur fonction encore plus. Pourquoi ne pas avoir carrément situé le suspense en France avec des noms français et des lieux français ? Je ne le comprendrais jamais.

Peut se lire, mais par hasard ; n’a plus guère d’intérêt aujourd’hui, au contraire des grands thrillers américains de la même époque. L’auteur est décédé en 2017 après bien d’autres romans noirs.

Jean-François Coatmeur, Yesterday, 1985, Livre de poche 1988, 320 pages, €9.90 e-book Kindle €6.49

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Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale

Frédéric Moreau est un jeune homme moyen ; en 1840 il vit sa jeunesse comme un dû. Moyen physiquement, il n’a aucune de ces fortes pulsions qui poussent un individu à agir ; moyen affectivement et moralement, il n’a aucune passion assez puissante pour lui permettre de s’imposer dans la vie ; moyen intellectuellement (et nul spirituellement), il n’est que velléitaire, sans études et sans métier, sans rien qui l’intéresse un tant soit peu : il ne peint pas, n’écrit pas, ne plaide pas. Frédéric Moreau est un raté et son « éducation sentimentale » durera toute sa vie. Il terminera fruit sec en se félicitant d’avoir connu un seul moment de bonheur : celui ou, avec son ami de collège Deslauriers, il va aux putes à 16 ans et décide par peur du ridicule de ne pas consommer…

Comme l’écrit Edmond de Goncourt, cela demeure « un roman qui raconte dans une sacrée nom de Dieu de belle langue l’histoire d’une génération » (lettre du 14 novembre 1869 citée p.618 Pléiade). Celle qui va de 1840 à 1851 et a vécu trois régimes, du légitimiste au bonapartiste en passant par l’orléaniste, sans compter « l’esprit de pion » du socialisme qui a flotté sur tout cela. Où les soubresauts de la société ont accouché du chacun pour soi ; où l’incertitude de tout lendemain ont incité à l’égoïsme, recentré sur le jouir ; où le peuple lâché dans les rues comme des barbares a conduit à voter pour l’ordre et le conservatisme. Tiens ! notre époque en serait-elle un reflet ? « La France veut un bras de fer pour être régie », fait dire Flaubert au père Roque. 1848 veut singer 1789 qui voulait singer les Romains : la somme des désillusions pourrit tout idéalisme politique dans un avortement général de l’esprit. La société est désormais condamnée au matérialisme bourgeois, à l’enrégimentement des convenances et à la platitude des idées reçues. Tout cela préparait le prurit égalitaire effréné de notre époque post-moderne, le triomphe de l’opinion que Tocqueville commençait à dénoncer, la loi du marché, la marchandisation de l’art comme des corps, la peur de tout. Eh ! nous y sommes.

Frédéric – dont le prénom signifie ‘protecteur de la paix’ en germanique – est un faible, velléitaire, lâche et impuissant ; un indécis travaillé de vastes illusions et qui se serait bien contenté de naître s’il eût été riche et noble. Mais voilà, dans ce siècle bourgeois il faut se faire par soi-même et le fils unique d’une veuve provinciale en est bien incapable.

Il tombe en amour à 18 ans sur le bateau qui le ramène en Normandie d’une femme adulte, déjà mère de famille, Madame Arnoux. Il gardera cet amour platonique sa vie durant, tel un chevalier courtois, sans jamais oser le réaliser. Monté à Paris pour étudier le droit (qui ne lui servira à rien), il soudoie une cocotte, puisque cela se fait par tout le monde dans le monde. Sa Rosanette, passée entre toutes les bites depuis l’âge de 15 ans où elle fut vendue par sa mère, est vulgaire et ignorante mais bonne fille ; l’enfant qu’elle met au monde est-il celui de Frédéric ? Rien n’est moins sûr car elle accueille plusieurs hommes, mais elle veut le lui faire croire et y croit peut-être elle aussi. Le marmot a la décence romanesque de mourir au bout de quelques mois d’une quelconque maladie, pauvre gamin. Ces deux femmes sont le jour et la nuit, l’amour et le sexe, encore que Frédéric soit peu ardent à la baise.

Deux autres vont se partager son cœur décidément irrésolu : Madame Dambreuse et Louise. La première est son idéal social, pas très belle mais sûre d’elle-même grâce à sa fortune et à sa position dans le monde. Elle n’aime guère son mari et préfère s’afficher avec de jeunes hommes qui lui font la cour, sans aller jusqu’à l’alcôve ; Frédéric est de ceux-là au bout de quelques années. La Dambreuse lui propose le mariage dès que son mari crève mais Frédéric l’indécis, flatté, finit par refuser sur un mouvement d’humeur lorsqu’elle acquiert par jalousie un coffret de Madame Arnoux vendu aux enchères après saisie des biens. Elle est l’intrigante et la bourgeoise, toute sociale, le contraire de Louise Roque, jeune oison campagnarde connue tout enfant par Frédéric, son voisin de Nogent. Le père Roque est riche car il a bâti sa fortune en maquignon avisé ; la mère de Frédéric verrait bien son fils épouser la donzelle, pas vraiment jolie mais vive et amoureuse, toute animale. Goncourt, dans sa lettre précitée, déclare « une scène bijou est la scène où la petite Louise, une de vos créations les plus délicieuses, envie la caresse que les poissons ressentent partout, on n’est pas plus cochonnement et plus enfantinement sensuelle, et le cri suave (voilà une épithète que je vous envie) qui jaillit comme un roucoulement de sa gorge. C’est du sublime de nature ». L’observateur Flaubert a su croquer les enfants, leur côté direct et animal, indompté socialement. Mais croquer n’est pas croquer et le dessin ne fait pas l’ogre : Frédéric est attendri mais préfère les mûres.

Entre ces quatre femmes, la jeune animale et l’adulte sociale, la femme idéale et la putain pratique, le jeune homme reste niais. Il ne peut choisir parce qu’il ne veut choisir. Décider en tout lui est un supplice, il préfère se laisser bercer par les événements comme un petit garçon dans les bras de maman. Dès lors, ce sera la société qui l’agira et non pas lui qui agira sur la société. Il subira et passera le siècle sans le vivre. Sans cesse il « aspire à » mais reste sans volonté, inapte à vouloir son désir.

Flaubert, en écrivain réaliste qui « fouille et creuse le vrai tant qu’il peut » (lettre à Louise Colet 12 janvier 1852 citée p.1043 Pléiade) – Zola en fera le précurseur du naturalisme -, montre comment un même tronc d’une génération de province peut se diviser dans la société : son ami Deslauriers épousera Louise et deviendra préfet raté, mal vu du gouvernement ; Frédéric, après avoir mangé les trois-quarts de sa fortune dans les futilités et les lorettes, deviendra rentier médiocre resté célibataire. Ces Bouvard et Pécuchet du grand monde illustrent la condition petite-bourgeoise du temps : beaucoup de désirs et peu de qualités, une ambition démesurée mais aucun entregent. L’Education sentimentale est le pendant des Illusions perdues balzaciennes (1843). Monsieur Frédéric, contrairement à Madame Bovary, ce n’est pas lui.

Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1859 (relu 1880), Folio 2015, 512 pages, €6.30

Gustave Flaubert, Œuvres complètes IV 1863-1874 : Le château des cœurs, l’Education sentimentale 1869, le Sexe faible, le Candidat, La queue de la poire, Vie et travaux du RP Cruchard, Gallimard Pléiade, édition Gisèle Séginger, 2021, 1341 pages, €64.00

Gustave Flaubert, Madame Bovary – L’Éducation sentimentale – Bouvard et Pécuchet – Dictionnaire des idées reçues – Trois Contes, Laffont Bouquins 2018, €30.00 e-book Kindle €19.99

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Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes

Les angoisses identitaires font leur rentrée et, avec elle, la grenade dans le PAF de Christian de Moliner. L’auteur n’a plus rien à perdre, pris par une maladie incurable il tire ses dernières cartouches pour dénoncer, fasciné et révulsé, la dérive extrémiste qu’il voit pointer en France.

Nous sommes quelque part en 20.., c’est-à-dire pas très loin, dans une hypothèse possible du futur qui fera bifurcation tragique. Le « mur de la dette » française répugne désormais aux « marchés financiers » qui ne veulent plus prêter qu’à des taux prohibitifs. Cela failli être le cas de la Grèce, de l’Italie, du Portugal dans les années récentes, ce pourrait être le cas de la France, ce qui serait cette fois un gros morceau. BCE et FMI sont impuissants cette fois, et la réalité frappe brutalement : les Français vivent au-dessus de leurs moyens. Un tiers de la Dépense publique est raboté d’un coup, faute d’argent. D’où les grèves (pour rien), les manifestations de déni (sans espoir), le chômage (massif), l’amertume des fonctionnaires. Le Parlement se déchire (sans agir) et le gouvernement est impuissant. A ne pas vouloir voir ce qui est, on se prépare des lendemains qui déchantent.

Dans ce décor possible, Moliner se déchaîne. Il prend tels quels dans leurs jus les extrémistes des deux bords, les identitaires blancs qui en ont marre de payer pour les autres, et les rebeus nés sur le sol qui se sentent rejetés et créent leur féodalité clanique autour des trafics dans les banlieues forteresses. De chaque côté ce sont des ados immatures, plus ou moins scolarisés mais sans espoir de futur, les diplômes ne valant plus rien quand il n’y a plus d’emploi, tout comme l’argent quand il n’y a plus rien à acheter.

Une équipe de jeunes cassés par « la crise » – qui ne peut que durer sous un gouvernement bavard style IVe République – décide de prendre en otage des enfants d’école maternelle pour faire passer leur message : « les étrangers dehors ». Rançon du marketing venu des Amériques, le « coup de pied dans la porte » est la première technique de vente. Ils vont « naturellement » aller dans le quartier arabe de la ville pour leur opération. Ils envahissent une classe, chassent trente enfants sur les quarante, et se barricadent en lançant un tract revendicatif : « Nous donnons un mois aux musulmans pour quitter la France » – après, tir à vue. La valise ou le cercueil, revanche de la guerre d’Algérie gagnée militairement mais perdue politiquement.

Ils menacent, si leur communiqué n’est pas repris sur les ondes, de tuer d’une balle dans la tête crépue un petit otage toutes les heures. Ces rodomontades agacent évidemment les jeunes arabes du quartier – on le serait à moins ! Les bandes saisissent leurs kalachs et entourent l’école ; ils veulent entrer et tirer dans le cas. Les mères – bien que femelles dont l’avis ne compte que pour la moitié d’un mâle selon la charia – les en dissuadent. Il est vrai qu’il ne reste quasiment que des petits garçons en otage… Les arabes vont donc chasser du gamin blanc alentour pour avoir eux aussi leurs otages, en menaçant de les égorger si les autres ne se rendent pas. Deux CRS, qui accouraient sans armes devant deux ravisseurs armés de kalachnikov sont descendus ; ils ont agi comme des imbéciles.

Les flics sont chez Moliner désarmés, la fin de leurs primes et les restrictions de salaire leur font faire la grève du zèle, surtout ne pas prendre de risques. La préfète temporise, elle attend le GIGN et les paras, comme Pétain en 17 les chars et les Américains. Le ministre ne moufte pas, quant au président, il est évanescent. C’est un peu le reproche qu’on peut faire à ce scénario haletant, prendre les autorités pour les larves. La France en Ve République (il n’est pas précisé dans le scénario que cela ait changé) est un pays à l’Exécutif puissant qui peut prendre des décisions rapides et fortes. Depuis Sarkozy, certaines unités de police sont armées comme les délinquants de fusils-mitrailleurs et de grenades, et pas seulement de lourds pistolets peu maniables. Et je ne vois guère un préfet (même si c’est une femme) ne pas « oser » prendre des mesures radicales au vu de la situation.

De même, le commando blanc semble vraiment composé de cons mollassons : ils n’ont même pas un mobile pour diffuser leurs communiqués ? ils se jettent volontairement dans la gueule du loup en transformant la classe en fort Chabrol suicidaire ? ils n’ont rien appris, rien compris, des techniques terroristes qui réussissent depuis des décennies ?

L’auteur cherche à tout prix à éviter « l’amalgame », scie des bobos irénistes de gauche pour qui tout le monde il est gentil. Son François, chef des extrémistes blancs, est amoureux d’une Léa-Fatima, beurette connue à la fac, laquelle est la sœur du chef de bande arabe en second qui entoure l’école. Les deux chefs répugnent à tuer des enfants car ils ne sont pas « racistes » (ils ne transforment pas l’ennemi en rats à gaz, même si les rebeus parlent de « rats » en évoquant les blancs). Ils sont seulement, de part et d’autre, « identitaires » – ce qui veut dire si peu sûrs d’eux-mêmes qu’ils en rajoutent dans l’appartenance à « la tradition » – la leu – la République, ils s’en foutent car elle n’assure pas le minimum : pain, jeux, sécurité, avenir.

En 4 heures et 52 minutes le destin va se jouer, non sans casse mais je vous laisse découvrir le déroulement et la fin de cette histoire lamentable. Moliner écrit un brûlot dans le vent actuel des droites pour décrire « ce qui pourrait se passer si… » Y a-t-il une solution possible pour éviter d’en arriver à cette quasi guerre civile où chacun se méfie de son voisin pas comme lui, abandonne la citoyenneté pour se regrouper en clans, se barricade et s’arme par méfiance tous azimuts, et fait sombrer « la France » dans le chaos d’une féodalité resurgie ?  

Son écriture urgente emporte le lecteur qui ne lâche plus le thriller jusqu’à la fin. Comment va se terminer cette équipée insensée ? Des gamins vont-ils crever à la balle ou au couteau ? Les fanatiques peuvent-ils gagner contre d’autres fanatiques ? La raison – de part et d’autre – peut-elle l’emporter ? La Politique a-t-elle encore un sens ? Avis à nos candidats politiciens…

Christian de Moliner, 4 heures et 52 minutes, septembre 2021, Editions du Val, 120 pages, €11.00 e-book Kindle €3.50

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Jules Romains, Le fils de Jerphanion

Il ne s’agit pas d’un crime, seulement d’une escroquerie, dont il ne semble d’ailleurs pas vraiment responsable, ayant plus laissé faire qu’agit en toute conscience. Le juge en tiendra compte qui, à l’époque, avait le temps de réfléchir, de consulter et d’arbitrer avant le prononcé du jugement.

Mais l’intérêt du livre, qui a vieilli, est de comparer les générations qui ont connu une guerre mondiale, ce que nous avons oublié si tant est que nous l’ayons un jour su. Jerphanion père a fait la guerre de 14, comme l’auteur. Jerphanion fils, né en 17, était trop jeune pour l’avoir connue, même enfant, mais il en a subi les conséquences dans les années folles qui ont suivi. « Une civilisation démantibulée, une rumeur de catastrophe, plus ou moins lointaine, mais qui en venait à passer pour l’arrière-plan normal de la vie. Or rien, on le sait, ne remplace et rien n’efface des enregistrements de la petite enfance » p.142. Et lui a connu la guerre de 40, son humiliante défaite déjà inscrite dans l’esprit « socialiste » et la lassitude des rejetons de la « der des der ». Toute morale avait été ébranlée en 18 ; elle se trouve écroulée en 45 après les lâchetés et les actes de pur sadisme pour motifs raciaux et par pulsion de brutes des cinq ans de guerre.

Dès lors, comment vivre ? Prendre sa part sans y penser, comme les autres, sans référence à une religion ni à une morale commune ? La politique est une chienlit, la guerre une menace constante, le jouir par l’argent probablement ce qu’il y a de mieux à faire. Et l’on en vient à concevoir un monde débarrassé des oripeaux de « ce qui se fait », puisque ce qui s’est fait en réalité a abouti a ce qu’on sait : les massacres, les camps, les viols, le servage. Le communisme n’est pas meilleur en pratique que le nazisme et Staline vaut bien Hitler en attendant Mao et Pol Pot, et plus tard les Serbes et les Rwandais.

« Nous sommes nés, nous avons eu nos premiers contacts avec le monde au moment où il était en proie à une énorme catastrophe. Nous avons grandi dans l’atmosphère pulvérulente et sulfureuse qu’elle avait laissée. Quand nous avons eu de ce que les prêtres appellent l’âge de raison, ce fut pour assister au triomphe, à travers l’Europe, de gens dont nous admirions peut-être à part nous, l’énergie, l’audace, mais qui piétinaient allègrement tout ce que nos parents, nos maîtres, les livres qu’on nous plaçait entre les mains, nous apprenaient à respecter. Pour mettre notre adolescence d’aplomb, nous avons eu, chez nous, ce Front populaire, pantouflard, flemmard, crasseux. Il achevait de nous démoraliser, parce que si vraiment c’était lui qui représentait les grands principes et l’avenir de l’humanité, et la lutte du bien contre le mal, autant valait se jeter à l’eau. Ou bien se vouer au diable et aux mauvais principes » p.142. Cette moitié de Jules Romains n’aimait pas l’aspect populacier et populiste de la gauche d’époque – tandis que son autre moitié admirait sa générosité et aimait quand même son élan.

A cette époque, eh bien nous y sommes revenus… La gauche au pouvoir sous la Ve République a laissé le pays dans un état de délabrement moral et de désillusions sur « la volonté » politique et le possible économique (ce pourquoi certains rêvent de casser le thermomètre et d’en revenir au parlementarisme instable des petites combines entre politicard, style IVe République). La brutalité reprend avec l’égoïsme sacré des nations comme des individus – dont les lamentables antivax sont le dernier avatar, « croyant » au lieu de savoir que le vaccin ne protège pas du coronavirus et qu’il est inoculé pour des raisons malignes. Les Antilles, populaires et où l’éducation est faible, disons-le, en font les frais à grand bruit. Les « aider » serait les vacciner, pas les réanimer.

Dans le délitement du sens, les pages 104 à 107 font même sous la plume du fils Jean-Pierre une apologie de l’inceste, à but éducatif naturellement, et des mères sur les garçons. Après tout, les éduquer à la femme par une progression constante et adaptée, n’est-ce pas le meilleur service éducatif qu’une mère peut rendre à ses fils ? Cet exposé révolte l’avocat destinataire à l’époque, mais apparaît assez cocasse au vu des récentes « affaires ». Elles ont autrement plus scandalisé la « bonne » société à prétentions bourgeoises et en quête de sens moral – qui copie servilement le puritanisme chrétien venu d’outre-Atlantique tout en se soumettant trop volontiers aux diktats de l’islam intégriste (après tous, « être d’accord » sans réfléchir, juste pour être au chaud tranquille, est la première des soumissions).

Il ne s’agit pas de promouvoir l’inceste mais de concevoir que la fin de toute morale due aux deux guerres industrielles successives nous prépare peut-être (et probablement) des lendemains pires encore s’il survient une prochaine guerre généralisée, ce que les bouleversements climatiques et géopolitiques ne peuvent exclure. Comme quoi lire de vieux livres d’anciens auteurs qui ont eu leur gloire ne nuit point – au contraire !

Jules Romains, Le fils de Jerphanion, 1956, Flammarion, 313 pages, occasion €3.30

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Face aux risques, l’Etat

Afghanistan, Haïti, Liban, Mali, Venezuela, de plus en plus nombreux sont les Etats faillis qui sombrent dans la corruption et le chaos. Sans Etat solide, sans le sentiment d’appartenir à une même communauté de destin, pas de cité mais le règne du chacun pour soi dans la loi de la jungle. Retour au clanisme, à la féodalité prémoderne. C’est ce que réussissent les trafiquants de tous ordres qui préfèrent leurs affaires aux peuples, dans les pays aux charnières géopolitiques, comme ceux cités plus haut. C’est ce que voudraient réussir les corrupteurs de tous ordres pour faire prospérer leurs affaires dans les pays démocratiques : les industriels, les histrions, les vendeurs de sécurité, les trafiquants de drogue et de chair humaine.

Pourquoi Trump aux Etats-Unis sinon le désir de voir triompher la lutte pour la vie libertarienne, là où prospère le mieux le capitalisme ? Pourquoi les antivax, black bloc et autres gilets jaunes en France sont-ils soutenus par les fascistes des extrêmes (gauche et droite) sinon par le désir de déstabiliser les opinions et préparer dans le chaos la divine surprise d’arriver au pouvoir comme cela a failli se faire en 2002 comme en 2017 ? Méfions-nous de ceux qui clament « la liberté » alors qu’ils prônent l’autorité sur le ton d’Orwell en 1984 : la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, la vérité c’est le mensonge ! Ceux que j’ai rencontrés qui refusent « le vaccin » (sans distinguer aucunement les anciens des modernes, les inactivés des ARN) n’ont aucun argument rationnel pour le faire ; ils mentent sciemment et préfèrent leur mensonge, qui est « croyance » à la simple observation des faits, qui est « vérité ». Pour eux la vérité est le mensonge car ce n’est pas la leur.

Le sinistre imbécile, syndicaliste de l’est, qui affirme ce lundi matin sur les ondes comme vérité révélée que « nous n’avons pas assez de recul pour juger de l’innocuité « du » vaccin (lequel ?) » n’a aucune conscience de l’énormité qu’il profère et qu’un zeste de bon sens suffit à détruire : quoi, 3 milliards de personnes vaccinées dans le monde depuis un an et pas de recul ? quelques très rares cas de complications alors que « l’immense majorité » (scie du vocabulaire de gauche) s’en sort très bien et pas de recul ? la hausse des contaminations mais de moins en moins de cas graves et de morts dans les hôpitaux grâce à la campagne vaccinale et pas de recul ? l’effondrement sanitaire des Antilles en raison de trop peu de vaccinés par méfiance des peu éduqués et pas de recul ? Prend-t-on vraiment les citoyens pour des cons ?

La pandémie comme les catastrophes climatiques, naturelles ou humaines des pays cités en tête montre que sans Etat qui dirige et coordonne, pas de sécurité : ni militaire, ni policière, ni économique, ni sociale. Il faut un Etat pour lever les impôts correctement, réprimer la corruption, briser les monopoles trop criants, assurer le transport alimentaire et sanitaire, créer un minimum de revenus lors des empêchements de travailler. Il faut un Etat pour réguler la recherche et inciter à ce que les productions vitales restent assurées sur le sol du pays (le gel, les masques, l’oxygène, le Doliprane…) malgré les tentations du moins cher dans la mondialisation. Il faut un Etat qui finance la recherche fondamentale et encourage les start-up pour réagir rapidement à tout ce qui survient de nouveau – comme un coronavirus, une invasion d’insectes ou l’élévation des températures (la France a été à la traîne et c’est aux Etats-Unis qu’un Français a assuré un vaccin ARN chez Moderna, tout comme l’allemand BioNtech a dû s’associer à un industriel américain pour produire son vaccin Pfizer).

Brailler contre le Covid, se dire scandalisé par la « dictature » sanitaire de devoir porter un masque ou de présenter un test négatif à défaut de vaccin (gratuit), est un luxe de riche, d’enfant gâté qui devrait faire un séjour en Haïti, au Liban ou en Afghanistan pour mesurer combien leur mentalité est pourrie. Ils méprisent comme des ingrats ce qu’on leur donne au nom de Grands principes ou d’un Idéal qu’ils sont bien infoutus de réaliser eux-mêmes : les gilets jaunes, quelle politique ? les antivax quelles mesures sanitaires ? les fascistes à la Trump ou Castro, version Le Pen ou Mélenchon, quel autoritarisme ? C’est curieux, Poutine exige une vaccination d’au moins 60% des travailleurs et son grand admirateur souverainiste français Florian Philippot la refuse ?

Notre problème est celui de l’éducation et de la communication.

L’enseignement scolaire à la science est médiocre, presque tout entier centré sur l’écologie ; l’éducation à l’économie reste écartelée entre la simple comptabilité et l’idéologie anticapitaliste par principe ; la transmission des savoirs est considérée comme reproduction bourgeoise à combattre pour prôner à l’inverse une sorte d’anarchisme de moutons ; car l’esprit critique n’est développé que contre (tout ce qui ne va jamais) et pas en positif (comment pourrait-on faire ?).

Le gouvernement et les institutions ont leur part. Le premier parce qu’il a menti sciemment sur les masques et vanté les vaccins alors qu’il y avait encore pénurie, laissant proliférer le n’importe quoi des charlatans et des manipulateurs sans que chacun puisse juger auprès de ses proches. Les secondes parce que la France, pays de mythologie révolutionnaire, a conservé jalousement la centralisation et la hiérarchie « de droit » des rois, et que tout remonte à l’Elysée qui ne peut tout savoir, tout prévoir ni tout faire.

Il faudrait… mais chacun le sait depuis plus d’un demi-siècle si j’en crois mes premières études à Science Po : bien situer le cadre d’intervention de l’Europe et ne pas se défausser sur elle à chaque fois qu’on ne veut pas ; décentraliser véritablement pouvoirs et moyens en responsabilisant chaque niveau ; réduire les lois, les bureaux et les obstacles administratifs à tout ce qui est neuf ; supprimer l’inepte « principe de précaution » de la Constitution, encore une lubie de Chirac avec le quinquennat et le « je promulgue la loi mais je demande à ce qu’elle ne soit pas appliquée » qui a détruit en un moment toute légitimité à l’Exécutif en remplaçant la règle par le bon-vouloir…

Faut-il une VIe République ? probablement pas car ce serait retourner au régime des partis qui a fait tant de mal aux Français des années 1950. Mais il faudrait sérieusement, hors des querelles de Grands principes et de chapelles intéressées uniquement par le Pouvoir, réfléchir à adapter la France au monde qui vient. Face aux risques, seul l’Etat permet de réagir, pas le citoyen tout seul, ni son clan prêt à la guerre civile. Encore faut-il un Etat démocratique qui écoute ses citoyens et pas un diktat non négocié venu d’en haut – au risque des promesses illusoires des démagogues.

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Pierre Lemaitre, Robe de marié

Une idée originale : comment pourrir la vie de quelqu’un jusque dans les moindres détails. Un thriller haletant, allant de Sophie à Frantz puis à Frantz et Sophie, enfin Sophie et Frantz. Car le plus méticuleux et le plus rusé ne gagne pas forcément à la fin.

Sophie est une jeune femme issue d’un père dans le bâtiment et d’une mère médecin psychiatre. Elle a tout pour être heureuse, un travail créatif, un mari intelligent et amoureux, une amie proche, un bébé à naître. Et puis patatras ! Tout s’écroule par pans entiers : sa belle-mère se tue, son boulot lui échappe, son mari s’accidente puis jette sa chaise roulante dans les escaliers – évidemment elle a perdu le bébé. Pourquoi le sort s’acharne-t-il sur elle ?

Le sort ? Hum… Les pires complotistes peuvent faire l’objet d’un complot et, au fond, nul n’est à l’abri. Sophie s’égare, elle perd la boule. Sa voiture garée dans la rue se trouve deux rues plus loin ; les billets de théâtre qu’elle prend sur le net ne sont pas à la date qu’elle est persuadée avoir demandée ; ses méls arrivent en retard ou jamais ; son dossier de photos professionnelles comporte deux vues ajoutées où on la voir nue goulûment faire une pipe ! Tout se mélange.

Elle ne veut pas être internée, Sophie, donc elle s’isole. Ayant tout perdu sauf la soif de vivre, elle travaille comme nounou à Paris. Mais le petit Léo, 6 ans, dont elle s’occupe à la place des parents pris par leurs carrières, se retrouve un matin « nu, recroquevillé, les poignets attachés aux chevilles » par son pyjama (p.22). Il est étranglé, mort. Sophie ne se souvient de rien. Lemaitre est sadique avec les petits garçons. Déjà Paul, 7 ans, dans Les couleurs de l’incendie, avait été violé et s’était défenestré la chemise ouverte, offrant sa poitrine nue.

Dès lors Sophie fuit. Elle prend son argent à la banque malgré un employé douteux ; elle perd sa valise gare de Lyon en allant aux toilettes, la confiant à une femme au lieu de l’emporter avec elle. Elle fait n’importe quoi, Sophie. Une autre, qui l’a vue mais n’a rien fait, l’invite à déjeuner chez elle pour se faire pardonner. Sophie s’endort un moment à cause du vin. Quand elle s’éveille, la femme est éventrée, morte. Et Sophie a le couteau à la main. Effarée, elle se perd dans la ville, passe en banlieue, sous les radars ; elle se teint et se maquille, change d’apparence et de vêtements, paye en liquide, travaille au noir, permute les lieux et les boulots aussi souvent qu’elle le peut. Combien en a-t-elle tué dans son errance ? Elle est évidemment recherchée par toutes les polices mais amaigrie, échevelée, traquée, elle ne se ressemble plus.

Sa seule issue pour réémerger ? Changer d’identité. Pour cela il existe des officines spécialisées, si l’on en croit l’auteur, qui vous fournissent un extrait de naissance d’une personne authentique, valable trois mois. Avec ce document, une femme peut se marier, et changer de nom, donc obtenir des papiers nouveaux tout à fait légaux. Sophie écume donc les sites de rencontres pour trouver l’homme objet pour son projet.

C’est Frantz. Il est simple mais discret, pas bête mais pas curieux. Il se dit sergent-chef mais pas qu’il est petit-fils de déportés qui ne sont jamais revenus des camps ; ni que sa mère dépressive et haineuse de la terre entière s’est défenestrée dans sa robe de noces. Sophie et Frantz se marient – mais le lecteur sait qui est Frantz, abordé dans la partie suivant Sophie.

Il y aura bascule entre les projets, celui de l’un s’opposant à celui de l’autre, tout aussi pervers même si c’est l’autre qui a commencé. Il y aura du suspense, des scènes savamment orchestrées, des machinations. Un savoir-faire (utile) à éviter tous les contrôles via les smartphones, les méls, les micros, les photos, les papiers, les trains… Sophie va se débattre avec sa déprime, Frantz va s’abattre dans la déprime. Mais tout cela est manipulé. Jusqu’à la robe mise au marié.

Du grand art – et l’on passe une ou deux captivantes soirées !

Pierre Lemaitre, Robe de marié, 2009, Livre de poche 2020, 314 pages, €7.70 e-book Kindle €6.99

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Bernard Clavel, Le tambour du bief

C’est un grave sujet de société, dans son Jura natal, que Clavel nous conte à la fin des années soixante : l’euthanasie. Une vieille se meurt d’un cancer, elle souffre, elle est une charge pour sa fille et ses six enfants, elle empêche son mari ouvrier de trouver du travail. Que faire ?

Pour la famille : rien – ça ne se fait pas. La religion est prégnante et la société autoritaire : c’est interdit. Mais rien n’empêche d’y penser : ah, si Dieu daignait la rappeler à Lui ; pourquoi la faire souffrir encore et encore, en faisant souffrir aussi des enfants innocents ?

Pour Antoine, infirmier à l’hôpital : c’est possible. Difficilement imaginable mais possible. Allant piquer la vieille chaque jour contre la douleur, sur ordre du médecin, il lui suffirat d’injecter un certain produit à une certaine dose pour que la souffrance cesse et que la malade connaisse enfin la paix. Mais ce n’est pas dans la déontologie de celui qui soigne que de donner la mort, même si la vieille la réclame. Il faudra du temps – et des litrons – pour qu’Antoine accomplisse enfin le geste salvateur.

Il n’a d’ailleurs lui-même presque plus rien à perdre. Son métier l’ennuie, il est mis sur la touche par un docteur devant qui il a défendu son ami Emmanuel, père des six enfants, qui braconne du poisson la nuit parce que sans cesse au chômage. Le docteur, qui fraude le fisc « comme tout le monde » n’a pas supporté de se voir mis au rang d’un braconnier qui rosse les garde-pêches. Antoine a été muté au service des vieux crapotant dans une aile de l’hôpital. Il est encore à sept ans de la retraite (alors à 65 ans).

Chef tambour lors des joutes sur le Doubs, il est respecté mais souvent saoul. Il ne peut se retenir de picoler, et il est effarant de constater que la norme ouvrière des années soixante est encore de quatre litres de vin rouge par jour pour les hommes. Elevé par son oncle, gardien de la scierie au village voisin, après la mort de ses parents (le père à la guerre de 14), il a appris du vieux le tambour et en joue à la perfection, sachant tendre la peau pour qu’elle rende un son clair. Il est simple, il est bon, il ne comprend pas qu’on laisse souffrir un être humain et sa famille par la même occasion.

Après bien des hésitations, il va donc oser ce que nul n’ose, ni la vieille malade, ni sa famille, ni son médecin, ni la société : offrir la délivrance. Il pique une clé dans un bureau d’infirmière-chef, il ouvre l’armoire à drogues surveillées, il vole un flacon puis remet la clé où il l’a trouvé. Ni vu, ni connu. Seul le chirurgien qui devait réopérer la vieille, venu constater son décès et délivrant le permis d’inhumer, soupçonne que sa mort subite n’est pas dans l’ordre des choses. Il incite Antoine à demander sa retraite anticipée mais ne va pas plus loin, il le comprend.

Car chacun, humble ou savant, est devant sa propre conscience. Est-ce du courage ou un crime qu’offrir la délivrance à qui la demande parce que la vie lui est devenue un fardeau ? Qui peut le savoir ? Le curé ? le psy ? le médecin ? le gendarme ? Non, personne. Pas de grands principes invoqués mais, quand la loi interdit, il est parfois une autre loi, supérieure, qu’Antigone connaissait bien chez les Grecs et qu’Antoine retrouve tout seul au bord du Doubs.

Bernard Clavel, Le tambour du bief, 1970, J’ai lu 1973, 183 pages, €1.17 occasion

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Pierre Lemaitre, Alex

Attention, roman policier ! Car Lemaitre n’écrit pas seulement des romans classiques, dans le style du roman feuilleton comme Les enfants du désastre. Son commandant (jadis commissaire) Verhoeven est un marginal comme Fred Vargas en a créé un avec Adamsberg ; son adjoint Louis est un riche qui s’ennuie et joue le lieutenant (jadis inspecteur) comme Elisabeth George en a créé un avec Lynley. Ces deux auteurs de polars ne sont pas cités dans les « remerciements » obligatoires désormais à la fin de tout livre, à la mode yankee.

Attention, Alex est une femme ! Avec un prénom mâle mais victime puis tueuse avant de réintégrer son rôle de victime in fine. Drôle de prénom pour une fille qui serait née dans les années 1980.

Une fois ces réserves faites, vous pouvez lire ce roman policier sans en attendre du classique. Tout commence par un enlèvement, en plein Paris, d’une jeune femme par un homme costaud en camionnette. La police patauge car, comme d’habitude, les témoins sont nuls, ignares ou peureux – ils ont vu, mais de loin et sans bien observer, pris par « l’émotion », et n’ont rien retenus ; ils « croient » avoir senti une camionnette style artisan, mais sans inscriptions dessus ; de quelle marque ? bah, genre courant quoi.

Le romancier alterne les chapitres police et les chapitres victime, c’est assez osé. Car le lecteur se prend de sympathie pour l’une comme pour les autres – jusqu’au clash de la seconde partie où, renversement de situation, la police loge le ravisseur mais il lui échappe en se jetant d’un pont ; puis loge l’endroit où est détenue la victime mais le trouve vide. La fille s’est échappée toute seule de sa cage et des rats.

Commence alors la fouille du passé. Ravisseur et victime sont liés. Le premier a perdu son fils un brin idiot mais tombé dans les filets du sexe ; la fille l’a enlevé à son père et il a disparu. Quand la police le retrouve, il est mort, planqué dans un réservoir écolo de récupération d’eau de pluie (tout se recycle chez les écolos). Curieusement, il a été frappé par un objet contondant (comme on dit toujours dans les polars) puis gorgé d’acide sulfurique de batterie de voiture (là, c’est moins courant). Pourquoi ? Le lecteur le saura, mais à la fin seulement (sinon, où serait le suspense ?). La police découvre d’autres meurtres sur le même modèle et l’ex-victime, dont les chapitres alternent toujours avec ceux des flics, se délecte à en concocter de nouveau. Comme si elle suivait son instinct, allant un jour à Toulouse, un autre à Reims, un autre dans le 93. Quel est le schéma récurrent ?

La troisième partie verra le déclin et la chute de l’empire victime. Fillette laide et plate, adolescente moche et grosse, elle s’est épanouie très tard et désormais se déguise avec changement de prénom et perruques ; elle allume. Mais elle suit un itinéraire précis, volontaire. Elle brouille les pistes. Alex se venge – et comment ! Au moment où le lecteur est assez écœuré de la femelle, qui a trucidé une sixième victime qui paraissait bon père et bon époux et plutôt gentil, pas macho du tout, on saute dans le victimaire renouvelé. La police progresse, malgré le jeune juge content de lui qui se croit supérieur ; l’étau se resserre sur le passé et le pourquoi.

Survient la fin, préparée par la victime ; elle termine en beauté… Le dernier impliqué sera son grand frère, qui a toujours été « très proche » de sa petite sœur, surtout depuis qu’elle a 9 ans. Lemaitre joue en maître sur les fantasmes et les hantises sordides de la société contemporaine. Il les met en scène et la victime que l’on plaint d’être aux mains d’un ravisseur brutal et macho devient celle que l’on hait de tuer sans raison et comme à plaisir, avant que l’on finisse par compatir avec elle pour l’existence qu’elle a eue.

Difficile d’en dire plus sans déflorer le sujet. Alex n’est pas celle qu’on croit, mais pas plus celle qu’on imagine. Le roman est assez bien fait même s’il est écrit direct, peu littéraire malgré le pedigree de l’auteur, et qu’il comporte peu d’action. La psychologie des personnages reste basique – accessible au plus grand nombre (qui apprécie, d’après les « commentaires »). Mais le divisionnaire, le juge, Verhoeven, Louis ou Armand sont des caricatures. Le dernier est l’avare au carré de l’équipe policière… dont l’avarice se retourne à la fin sur un geste inattendu (semble-t-il).

Pierre Lemaitre, Alex – La trilogie Verhoeven 2, Livre de poche 2021, 399 pages, €7.90 e-book Kindle €7.99

Pierre Lemaitre déjà chroniqué sur ce blog

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Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

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Jules Vallès, La rue

La rue est peuple, la rue est liberté. Ce sont les maître-mots de Vallès l’insurgé. La rue s’oppose à la maison, à l’immeuble, au collège, à la prison, à l’université. La rue est la vie, le « pays natal » de l’auteur, là où il trouve un monde à découvrir. La rue, c’est aussi le titre qu’a donné à son journal éphémère Jules Vallès, journaliste. D’où ce recueil d’articles parus un ailleurs lorsque sa feuille fut interdite – par trois fois sous le Second empire. Il a donc écrit un peu partout et donne ses billets en témoignage, mais tronqués, censurés, domptés par la bienséance et le régime. Ce livre recueil est une expérience vécue d’informer et d’opiner en temps d’autorité. Un exemple d’histoire pour notre présent.

Né dans le jacobinisme et le goût du soldat, Jules en est venu à haïr la guerre, la « tradition », le devoir, les classiques appris sous la férule au collège – en bref tout ce qui empêche en tout temps un jeune de vivre sa propre vie d’aujourd’hui. C’est pourquoi il déboulonne avec parti-pris et parfois mauvaise foi Homère, Michel-Ange, Victor Hugo, tous ces génies de leur temps devenus statues à imiter. Vallès est effervescent comme un comprimé enfermé dans un verre ; il se sent vaincu mais bouge encore.

D’où ce livre patchwork, fait de bouts ramassés entre 1865 et 1866. Il y mêle le vécu et le senti, la critique et la pitié, les voyages et les lectures. Il comprend 43 articles en 6 parties : la rue, souvenirs, les saltimbanques, Londres, la servitude, la mort. L’on y retrouve les thèmes qui font écrire Vallès, l’enfance, le spectacle de la rue à Paris, les libertés de Londres, l’évasion des nomades baladins, tout le contraire des servitudes des « galériens » et de « la mort ».

Les galériens surtout excitent sa verve. Non seulement les condamnés au bagne dont il décrit les trognes, mais aussi tous ceux qui sont contraints par la misère ou le métier à obéir, à se couler dans le moule, à « être vus » d’une certaine façon par l’opinion. Ainsi ces fils de criminels, ou chétifs mal élevés par des parents inaptes, ou orphelins que l’on fait domestique et martyr des frustrations bourgeoises, ou ceux qui voient leur nom insulté sur les murs et dans les chiottes, ou ces colocataires forcés de vivre ensemble et qui s’agacent de leurs petites habitudes sans pouvoir se quitter, ou ceux qui ont du succès et qui se sentent obligés de ressembler au Personnage que les gens se sont composés d’eux, où ceux condamnés au bon mot parce que c’est leur image au point qu’on rie alors qu’ils ne disent que « bonjour ou j’ai faim » (p.799 Pléiade). Une galère que l’image, la réputation, l’étiquette qu’on vous colle ! Vallès n’a pas de mot assez dur pour dire toute la tyrannie des autres (cet « enfer » dira Sartre), de l’opinion commune, de la moraline universelle.

Mais pour Zola, ce livre montre un Vallès en hercule de foire, du talent d’expression et de la vigueur mais des convictions peu établies hormis celles d’avoir souffert. « Il faut croire à quelque chose en art, il faut avoir une foi artistique, n’importe laquelle, si l’on ne veut crier dans le vide et dépenser une force herculéenne à des jeux puérils. Les phrases sont des phrases, si coloriées et pittoresques qu’elles soient. Lorsqu’on les jette au hasard, selon les caprices du jour, on ressemble à cet homme dont le génie s’use à appeler la foule dans sa baraque pour lui faire admirer des tours de force » p.1476 Pléiade.

Car il n’est pas encore fini, Vallès Louis-Jules, né en 1832 le 17 juin, et qui a déjà 33 ans lorsqu’il égrène ses articles. A l’âge où finit le Christ, Vallès commence à peine. Il est passé de l’état de chameau qui subit durant son adolescence au personnage de lion qui se révolte et rugit en sa jeunesse, selon les Trois métamorphoses de Nietzsche. Il lui restera à accomplir la dernière étape de la chrysalide : devenir l’Enfant – innocence et oubli, enfin créateur – ce qu’il n’accomplira qu’après la Commune et la double défaite, celle de l’Empire et celle du peuple et dont il fera une trilogie.

Jules Vallès, La rue, 1866, Nabu Press 2010, 330 pages, €23.03 e-book Kindle BnF 2015 €2.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Moi Daniel Blake de Ken Loach

Le Royaume-Uni a poussé plus que les autres Etats développés l’austérité sociale, mélange du devoir de se prendre en main protestant avec la liberté absolue libertarienne. Ce que la gauche française appelle « ultralibéralisme », tordant les concepts par haine du libéralisme des Lumières (au profit du collectivisme « socialiste », voire tyrannique). Ken Loach lance un coup de gueule très ironique dans son film de 2016, montrant à la fois les bêtises des administrations courtelinesques et l’inhumanité des fonctionnaires ou petites mains privées d’une délégation de « service » public.

Son personnage principal, Daniel Blake (Dave Johns), est un menuisier de 59 ans qui a eu une alerte cardiaque sévère et à qui son médecin traitant interdit de travailler. Un employeur, le sachant, serait soumis à des poursuites s’il passait outre. Mais l’Etat n’est pas soumis aux mêmes règles et « le système » des allocations chômage depuis 2008, exige de certains malades aptes partiellement au travail une recherche d’emploi. Pour cela, ce n’est pas un médecin qui décide, pas même du personnel médical, mais depuis 2010 une société privée à laquelle est faite concession pour l’éligibilité à la pension de handicap. Un interminable questionnaire de 50 pages pointe les critères requis : Daniel Blake n’en a que 12, il lui en faudrait 15. Il se trouve donc dans une situation ubuesque où il doit chercher du travail pour toucher les allocations chômage de l’ESA (Employment and Support Allowance) – mais sans pouvoir dire oui à une quelconque proposition par interdiction du médecin.

Il peut faire appel de la décision inepte du rouage pseudo-administratif incompétent, mais il doit pour cela attendre le coup de fil de la personne qui le suit (qui arrive tardivement sous forme de message téléphonique automatique), puis sa lettre de refus (qui arrive avant), avant de se connecter à Internet pour faire appel en ligne. Tout renseignement est accessible sur un numéro payant, submergé par les appels en incompréhension des usagers, ce qui demande près de deux heures d’attente ! Evidemment Daniel, vieux manuel, ne connait rien à Internet, tout juste s’il sait se servir d’un téléphone mobile. Mais aucun fonctionnaire de l’administration du Jobcentre n’a le temps de l’aider, chacun est minuté par souci de rentabilité. A lui de se prendre en mains et de se débrouiller.

Il doit s’inscrire malgré tout au chômage faute de pension de handicap, mais uniquement en ligne ! Tout juste si, au second rendez-vous, le rouage qui suit son dossier (Sharon Percy) lui prescrit une formation (obligatoire) en rédaction de CV, mot qu’il n’a jamais rencontré. S’il ne s’y rend pas et n’obéit pas aux consignes, il sera « sanctionné » : trois semaines d’allocations supprimées la première fois, plus si récidive. Il devra aussi consigner le détail de ses recherches d’emploi qui devront lui prendre 35 heures par semaine, cela dans un contexte de crise économique après l’explosion de la finance en 2008-2010. Et comment les prouver ? « Demandez un reçu, ou faite une vidéo avec votre smartphone », lui répond la fonctionnaire. « Je suis un homme malade, dit-il, recherchant des boulots inexistants ».

Lorsqu’il patiente au Jobcentre en attendant son tour, il prend le parti d’une mère célibataire, Katie Morgan (Hayley Squires) avec deux enfants de pères différents (Briana Shann et Dylan McKiernan). Elle vient d’emménager dans le quartier en logement social et a du retard au rendez-vous car elle connait mal encore les transports. Le fonctionnaire directeur, régulateur de flux comme à la SNCF (Stephen Clegg) la renvoie à un prochain rendez-vous qui lui sera fixé car « ici, on a des règles » (curieuse remarque de la part d’un mâle dominant). Daniel, avec bon sens, s’insurge : peut-être pourrait-on s’arranger en décalant le rendez-vous suivant avec son accord ? Rien à faire, l’administration est aveugle et ses sbires imbéciles. Le vieil anglais ouvrier veuf va nouer des liens d’amitiés avec la jeune paumée mère célibataire et les deux vont s’entraider.

Katie ne peut loger dans sa ville natale où réside sa mère car elle serait en foyer de sans-abri et ses deux enfants lui seraient retirés. Elle doit chercher du travail mais, malgré ses tracts dans les boites aux lettres bourgeoises pour des heures de ménage, elle ne trouve rien. Donc elle se prive pour nourrir ses enfants, allant jusqu’à craquer en ouvrant une boite de haricots à la tomate qu’elle enfourne dans sa bouche dans les locaux mêmes de la banque alimentaire. Et jusqu’à voler pour le superflu, lingettes ou crème pour le visage. Ce qui la fait convoquer par le directeur du supermarché, qui passe l’éponge à condition qu’elle ne recommence pas. Il est en fait rabatteur pour son agent de sécurité, Ivan (Micky McGregor), qui l’aiguille vers la prostitution… Elle pourra ainsi acheter des baskets neuves à sa fille, les vieilles prenant l’eau ce qui la fait moquer par ses petites camarades.

La société anglaise de notre siècle, comme au siècle Victoria décrit par Dickens, éjecte les vieux (Daniel Blake), marchandise les femmes (Katie Morgan) et oblige les jeunes non-qualifiés à frauder (le voisin noir de Daniel qui vend de la contrefaçon commandée directement en Chine, Daniel devenu tagueur pour qu’on l’écoute simplement). La toute-puissante Administration multiplie les obstacles bureaucratiques, avec ses règles incompréhensibles et ses automatismes de répondeurs, choix à touches, imprimés sur le net, règles tatillonnes, pour décourager les citoyens de « vivre aux crochets » de l’aide publique. Je crois que de nombreux braillards français devraient faire un stage Outre-Manche, comme George Orwell l’a fait dans les bas-fonds, pour apprécier le système social français au lieu d’en demander « toujours plus » comme des égoïstes avides ! La souffrance comme système politique pour maintenir les citoyens tentés par la révolte à faire profil bas : telle est la société de 1984 décrite plus tard par le même Orwell. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en France.

Le scénariste Paul Laverty et le réalisateur Ken Loach ont enquêté auprès des chômeurs anglais pour connaître leur existence de tous les jours, et ce n’est pas du misérabilisme. Ils traitent le sujet avec ironie et tendresse, gardant confiance en l’humain sous les carapaces de statut. L’ANPE française dégradée en Paul en ploie a pris un temps le chemin anglais, convoquant les chômeurs exprès le lundi matin à 8h30 en banlieue pour un poste qui n’entrait pas dans leurs compétences selon leur CV, ou n’en assurant jamais plus le suivi s’il y entrait – j’en suis personnellement témoin. Il fallait faire du chiffre, tout en domptant les « ayant-droits » par un lever aux aurores et une « mobilisation » sans faille.

Pas de quoi rester « bon citoyen » très longtemps…

Palme d’or Cannes 2016

DVD Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), Ken Loach, 2016, avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, Le Pacte 2017, 1h37, €10.00 blu-ray €15.00

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Pourquoi l’écologie à la française reste un échec ?

Les nantis appellent à la restriction, les émergents trouvent légitime leur consommation, tandis que les plus pauvres attendent une fois de plus une sempiternelle « aide » internationale pour conforter les élites corrompues. L’Europe, divisée, moraliste, repue – a disparu. Le monde tourne autour du duo des hyperpuissances : les Etats-Unis et la Chine. Tant pis pour nos écolos.

Une fois de plus, ils n’ont rien compris. Trop bourgeois, trop chrétiens, trop social-moralistes, ils ont cru que réaliser des happenings en société du spectacle suffisait à galvaniser le monde. Eux donnaient la direction, révélée d’en haut ; les autres devaient suivre, convaincus par le marketing vertueux. Donc les pauvres restent pauvres, on leur fait la charité ; les émergents n’émergent plus, coincés sous le plafond de verre de la pollution ; les nantis restent nantis, tout au plus prendront-ils le vélo plutôt que la voiture… Eh bien, ce n’est pas comme ça que ça se passe.

Si « nos » écolos s’auto-intoxiquaient moins par leurs fumeux battages, s’ils secrétaient moins de moraline, s’ils analysaient les intérêts et les potentialités en réalistes plutôt qu’en histrions télégéniques, peut-être parviendraient-ils à comprendre un peu mieux le monde pour mieux le changer ? L’écologisme a pris la suite du communisme comme religion laïque. Mais s’il s’agit seulement de croyance, qui croira ? Qui y aura « intérêt » ? Pour quel « au-delà » ?

Or il importe d’analyser cette croyance. Fondée en apparence sur les scientifiques et leur « consensus » autour des travaux du GIEC (groupe international d’études sur le climat), la croyance récuse toute contestation, même venue de scientifiques. Comme si la science et sa méthode devaient s’arrêter aux convenances. Non, écolos dogmatiques, le doute reste fondamental ! Le savoir avancé exige la liberté de penser, de chercher et de dire. Le tropisme stalinien venu du passé gauchiste de trop d’écolos européens tend à faire de chaque climatologue un petit Lyssenko (dont on se rappelle tout le bien qu’il a pu faire à l’agriculture). La science est sans cesse en mouvement, elle progresse par essais et erreurs, par accumulation et confrontation. Figer le savoir en une vérité définitive, c’est nier la science et l’utiliser comme pancarte dans une manif – avec le même débat au degré zéro, la même tentative d’imposer sa vérité en force.

Alors qu’il suffirait de parler de la balance des risques pour rester rationnel, donc convaincant :

· Postulat n°1 : on ne sait pas (déjà, prévoir le temps local à trois jours, alors le climat planétaire dans 50 ans !…

· Postulat n°2 : quand on ne sait pas, on fait comme si le risque existait ;

· Postulat n°3 : dès que l’on en sait un peu plus, on corrige le tir, mais on est préparé.

C’est bien mieux pour susciter l’adhésion que la terreur millénariste !

Car si la science ne se confond pas avec la croyance, elle n’est pas non plus scientisme. La vérité ne sort pas tout armée et de façon définitive de la bouche des savants. Ceux-ci ne sont pas les exégètes d’une Parole éternelle qu’il suffit de « découvrir » comme on le fait d’un drap. Ils sont des chercheurs, ceux qui soumettent à expérience sans cesse une réalité mouvante. Il y a déjà eu des glaciations et des réchauffements, bien avant que l’homme ne fasse un feu ni ne domestique une vache ! Bien avant les centrales à charbon et le moteur à explosion ! Pourquoi le minimiser ? Cessons donc de nous croire le centre du monde, maîtres et possesseurs de la nature, ayant vocation à tout contrôler.

Chinois, Indiens, Japonais, Nigérians, ont une autre conception que celle, binaire, hiérarchique et impériale, qui est la nôtre dans le monde occidental (même pauvre), celle des religions du Livre. Eux voient la nature comme cyclique, les existences comme des réincarnations, le cosmos comme sans cesse mouvant et sans cesse à parcourir. Ce que disait Héraclite avant l’idéalisme de Platon, repris avec délectation par le christianisme (dont il confortait le Dieu unique) puis par le positivisme (qui voulait bâtir une ‘cité de Dieu’ laïque). Ce mouvement, cette infinitude, cette relativité, c’est bien ce qu’ont redécouvert Einstein, Bohr et Heisenberg après l’échec du rationalisme face aux passions de 1914. Les écolos ont, à l’inverse, la pensée régressive.

Que devient l’histoire, justement ? La tradition grecque, reprise par l’humanisme Renaissance puis par le libéralisme des Lumières, fait de l’être humain un animal inachevé, sans cesse en apprentissage, créant son propre destin par son histoire et en aménageant son milieu. Or les écolos remplacent l’histoire de chacun comme l’histoire des peuples ou même celle de la planète par un engrenage unique : l’Apocalypse ! C’est une régression à la pensée antimoderne, celle des légitimistes d’Ancien régime. Finie l’histoire en construction, l’être humain est réduit à sa seule condition naturelle, il doit subir. La Nature, substitut du Dieu tonnant d’hier, le punira. Il sera chassé du Paradis et condamné à errer dans les limbes laissés par la montée des eaux, l’assèchement des terres fertiles et des énergies fossiles, les forêts rabougries ravagées par les incendies et les tempêtes – comme s’il n’y en avait jamais eu avant. Il verra en tout frère un Caïn en puissance, prêt à lui sauter dessus pour lui prendre son eau, son blé ou le pucelage de sa fille. Est-ce la loi de la jungle dont se réclament les écolos ?

Il y a du ‘no future’ dans l’écologisme en Europe. D’où l’échec devant la planète. Le monde entier n’est pas prêt à croire à ce malthusianisme de développés, à cette morale de nantis issue du Dieu proche-oriental, à cet histrionisme médiatique en cercle fermé. D’autant qu’il y a collusion de système : médias comme consultants, labos comme industries spécialisées, crient après le financement. Plus ils font de bruit, plus ils parlent catastrophe, plus ils ont de retentissement dans cette société du zapping et du spectacle permanent ! Pour exister, faire peur ; pour obtenir des financements, manipuler l’opinion ; pour acquérir du pouvoir, faire pression médiatique sur les gouvernants.

Pour ma part, il n’est pas question de suivre les histrions, ni de naturaliser l’histoire, ni de dissoudre l’humain dans la mécanique scientiste. En revanche, soyons réalistes, c’est bien plus réconfortant et bien plus efficace. Il y a quelque chose à faire. Le défi de l’environnement est une nouvelle frontière :

  • Face aux ressources limitées de la planète, nous avons besoin de faire des économies.
  • Face aux défis climatiques et alimentaires, nous avons besoin d’innover et de faire avancer plus encore le savoir scientifique.
  • Face aux rumeurs, croyances et autres complots « pour le Bien », nous avons besoin de véritable information scientifique, de rationnel et de travailler en commun sans obéir aux diktats des clercs de la nouvelle mode, ni aux prophètes d’Apocalypse.

Economie, innovation, science – vous avez bien lu. Quelle est la méthode la plus efficace capable de réaliser l’un et l’autre ? L’autoritarisme d’Etat ? La dictature du parti unique ? Une nouvelle théocratie d’écolos initiés ? L’anarchie de petits groupes réfugiés dans leurs grottes en montagne bouffant bio ? Vous n’y êtes pas… Les Chinois le redécouvrent depuis plus de 40 ans, il n’y a qu’un seul système d’efficacité, apte à fonctionner sous tous les régimes politiques : le capitalisme.

Je ne parle évidemment pas des traders et autres financiers manipulateurs, qui doivent être régulés par des autorités responsables, mais du capitalisme industriel : celui qui sait produire le mieux avec le moins à condition qu’on l’oriente (loin de la mode, du fric et des paillettes, du sport-spectacle et autres histrionismes infantiles). Quand les écolos reconnaîtront que le savoir scientifique, appliqué à la technologie, et que la méthode capitaliste, appliquée à l’économie, sont capables à la fois de réaliser la sobriété nécessaire et d’innover pour vivre bien – alors on les écoutera.

Daniel Cohn-Bendit, en vrai politique, le savait déjà. Reste à convaincre tous les illuminés qui ne servent pas la cause de la planète avec leurs glapissements effrayés. Ni la cause de l’Europe, rendue inaudible aux Etats-Unis, comme en Chine ou en Inde, par sa propension à la morale et son appel à la décroissance. Mais, comme le disait de Gaulle d’un autre travers (la connerie) : « vaste programme ! ».

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Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Jules Vallès, L’argent

Jules Vallès, né en 1832, est surtout connu pour ses œuvres majeures d’après la Commune de Paris, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, où il raconte au travers du personnage de Jacques Vingtras sa vie, son milieu et son époque. Mais avant que l’Histoire n’ait rencontré son talent, sa première publication fut consacrée à la littérature… sous le titre de L’argent. Lire Vallès pour les 150 ans de la Commune, est une bonne introduction mais la Pléiade publie deux tomes de Vallès : le premier avant 1870, le second après.

Dans L’argent, il s’agit, au travers de la bourse et de la spéculation, de condamner dans un pamphlet persiffleur la littérature « morale » de son temps. Si l’on ne veut pas être rejeté par son temps, il faut être de son temps. Or, le temps du Second empire est celui de la bourgeoisie, dont le seul intérêt et le seul passe-temps est l’argent. D’où le titre, d’où l’œuvre. Comment en faire plus, comment connaitre les acteurs, comment pénétrer dans les coulisses ? L’auteur livre les clés.

L’artiste ne doit plus être romantiquement pauvre et bohème, vivant affamé en habits râpés dans les soupentes, criblé de dettes envers son logeur – comme Jules Vallès l’a connu. L’artiste dans le monde doit s’intéresser au monde, à son monde. Sans argent, pas de littérature et c’est l’argent qui juge la littérature, ceux qui font l’opinion sont riches et ont le temps de lire, pas les pauvres qui se contentent des journaux et des feuilletons (avant aujourd’hui la télé et les séries). Jules Vallès, auvergnat monté à Paris après avoir enfin réussi son bac après trois échecs pour commencer son droit qu’il ne finira jamais, est un aigri. Il a voulu devenir écrivain, il n’est que journaliste. Il se venge. Le ressentiment social est un puissant ressort de la littérature, notamment pamphlétaire (voyez Céline). La Commune lui promettra des lendemains qui chantent mais il déchantera devant la répression, les Prussiens et la réaction provinciale. Mais nous ne sommes encore qu’en 1857, en plein Empire prospère et quinze ans avant la défaite ignominieuse, l’occupation (déjà…), et la révolte parisienne. Jules Vallès veut exister et son pamphlet littéraire sur l’argent le rend célèbre.

Ce n’est pas une grande œuvre, l’auteur a recopié la partie technique sur ses prédécesseurs, dont le Manuel du spéculateur à la bourse de Pierre-Joseph Proudhon,mais il impose un style. Plus de pauvre romantique, pur et innocente victime de la méchanceté sociale, plus de misérabilisme à la Cosette ni de moralisme à la Dumas fils. Vallès rend hommage à la spéculation et distingue « les habiles » des « moutons ». La bourse est un théâtre où chaque personnage tient son rôle, des agents de change aux coulissiers en passant par les commis, des grands banquiers qui brassent des millions aux petits vieux qui viennent miser leurs économies. Vallès y met le diable au corps, « attache un pétard à la queue du chapitre », parsème « d’adjectifs écarlates » le manuel pour faire de l’argent, y « fourre des accents d’insurgé », dira-t-il (Le candidat des pauvres, 1880, cité p.1162).

Si le livre est dédié au millionnaire français juif Mirès (1809-1871), ce n’est pas par antisémitisme comme l’époque en était infestée (et Proudhon le premier), mais par une certaine admiration pour l’habileté et pour l’industrie. Voltaire comme Beaumarchais furent des spéculateurs dans le joyeux XVIIIe siècle. Pourquoi pas aujourd’hui ? Rousseau ne fut méchant que par pauvreté, nous dit Vallès, tant pis pour lui. « Mieux vaut être un bon boursier qu’un méchant écrivain », va-t-il jusqu’à écrire (p.10 Pléiade).

C’est du second degré, le cri d’un écorché qui a raté sa poésie, son théâtre et sa littérature ; qui a raté l’éphémère révolution de 1848 parce que le peuple n’a pas suivi, votant massivement pour Napoléon le Petit ; qui a raté ses études et n’a pas su rester dans un métier. Vallès n’est pas spéculateur, il ne sera jamais riche, mais sa dérision à vanter la spéculation et la richesse imposent un ton hardi, une force bien loin des jérémiades humanistes (dont nos « droit de l’Homme » sont l’héritier et la mode victimaire le dernier avatar). Vallès est tout négation, ressentiment majuscule, il est enfin lui-même, réconcilié avec sa nature. Il a mis le pied dans la porte, comme on apprend aujourd’hui en formation de vente ; il est reconnu comme journaliste incendiaire, on lui confie de la copie. Le lecteur peut ne pas aimer l’homme ni sa vie, il est une force littéraire.

Jules Vallès, L’argent, éditions Paléo 2014, édition de 1857, préparée et préfacée par François Marotin 212 pages, €25.00

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Gabriel Matzneff, Vanessavirus

Malgré les furies bourgeoises brandissant la Morale (après l’avoir piétinée durant leur adolescence antibourgeoise post-68), j’ai lu le livre interdit, le dernier Matzneff. Les Italiens ont osé ce que la France phare du monde démocratique n’a pas osé : publier.

L’archange aux pieds fourchus chérit le rôle. Ne vous attendez pas à du neuf, l’auteur ressasse. Du haut de ses 84 ans, il persiste et signe. Il a bien joui, bien vécu, et son existence s’achève. Nous pouvions nous attendre à un saint Michel terrassant le dragon de la bêtise, nous avons devant nous un saint Sébastien percé de flèches et qui semble aimer ça : « je mourrai anathématisé, cloué au pilori » p.9. Le rôle de l’agneau pascal ou du Christ tout nu sur la croix, offrande du sacrifice, va bien à ce chrétien orthodoxe athée.

Ce « récit », publié à compte d’auteur car, par peur du boycott, aucun éditeur français n’a osé le faire, commence par un poème pas terrible tiré de Super flamina Babylonis, vantant les étreintes juvéniles. Aucune considération pour l’autre, pour la fragilité adolescente, pour les conséquences étalées (certes, 44 ans plus tard) par sa maitresse d’alors 14 ans, Vanessa. Gabriel se cache derrière son grand âge, son cancer de la prostate, son œuvre, la sincérité de ses instants vécus. Sauf que ses Carnets sont comme le net : tout reste et tout reste opposable. Ce qui était pratique courante (encore que réservée à certains milieux minoritaires) est aujourd’hui honni ; ce qui amusait comme «l’exquis plaisir d’irriter les imbéciles » p.37 il y a trente ou quarante ans fait peur aujourd’hui ; les très jeunes sont des êtres trop précieux pour les livrer aux premiers venus. Il faut en être conscient, « les imbéciles » gagnent toujours car leur nom est Légion.

« Ne pas répondre », dit-il p.18 – et il répond.

L’essai en réponse à Springora, écrit semble-t-il sans aucun plan et au fil de la plume, garde un beau style mais se nourrit plus de citations narcissiques de l’œuvre passée qu’il n’est une réflexion d’aujourd’hui sur ce qui fut expérimenté jadis. Il se fâche parfois et prend un ton acéré, mais régresse presque aussitôt vers le passé idéalisé des souvenirs ou l’intemporel des auteurs classiques. Manière de se cacher pour ne pas affronter ce qui est, ici et maintenant. Le lecteur qui a aimé certaines œuvres et qui considère Matzneff comme un écrivain, est un brin frustré. Quel égoïsme !

« Je n’ai ni lu le livre de Vanessa, ni ne l’ai feuilleté, ni même tenu entre les mains », déclare-t-il p.15, affectant comme lord Byron d’« ignorer les mauvaises nouvelles » p.12. Cela bien « qu’une ex restée proche, gentille mais zinzin, ne résistait pas, malgré mes adjurations, à l’équivoque plaisir de me lancer à la figure les noms de ceux qui s’étaient toujours réputés mes amis mais qui, dans l’épreuve, se révélaient de misérables traîtres » p.13. Matzneff cite cinq personnes qui l’ont défendu ; j’aurais plutôt cité les autres, les veules qui se sont défilés et qui en ont fait tout autant et plus, peut-être. Impliquer les protagonistes est de bonne guerre lorsque ces derniers vous trahissent.

La meilleure défense étant l’attaque, l’écrivain aurait dû lire le livre de son adversaire au lieu de dénier à l’adolescente dont il a conservé le souvenir le droit d’avoir grandi et de pouvoir juger. Il aurait dû réfuter point par point ses arguments, se fondant sur des exemples précis d’époque et sur les dizaines de lettres d’amour indéfectible reçues en son temps de ladite amante soi-disant « sous emprise ». Laquelle ressort plus de la psychiatrie que de la responsabilité, mère démissionnaire trop snob du milieu littéraire, père absent dont elle projette l’image sur son initiateur et duquel elle veut se venger – par procuration. La vengeance des femmes par ressentiment n’a rien d’une découverte due à la « libération » de la parole par le Moi-aussi venu de l’Amérique puritaine en déclin. En témoigne le dernier avatar d’actualité, d’une vulgarité de harcèlement, qu’est cette ex qui use du net pour poursuivre sa vengeance sur des années – et qui s’en vante ! alors qu’elle est passible des tribunaux.

Il aurait pu en faire un roman, soigneusement ironique car le ridicule est ce qui tue le plus sûrement dans la France littéraire. Mais en a-t-il encore le talent ? Dans cet essai, nous sommes loin de Voltaire.

Il aurait pu aussi faire entier silence jusqu’au non-lieu final probable de cette affaire où la reconstruction du passé, la morale rétroactive et le souci personnel de se faire mousser et de gueuler plus fort que les autres pour cacher ses propres turpitudes constitue semble-t-il l’essentiel du dossier. L’affaire Oliver Duhamel, bien plus grave car il s’agit d’inceste, dans le même milieu hédoniste post-68, vient d’aboutir à un non-lieu. Matzneff écrit quelque part que les jaloux et les envieux s’en donnent à cœur joie pour lyncher ceux qu’ils auraient aimé être eux-mêmes – et ce n’est pas faux. Se taper une minette de 14 ans toute fraîche, quel pied ! Mais « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus, qui s’opposait dans L’Homme révolté aux « tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. Fantasmer n’est pas réaliser. De même que se venger de ce qu’on n’a pas osé n’est pas la justice, mais le ressentiment de l’envie. Pas bien beau, comme sentiment, même s’il est de foule – donc médiocre.

Cela n’excuse en rien les amours trop tôt pubères qui imprègnent les êtres pour leur vie durant. Une simple considération que le plaisir, même partagé, ait pu faire un mal durable n’effleure même pas l’esprit de Gabriel, hédoniste diagnostiqué un brin schizo dans sa propre jeunesse. Il aurait pu s’en dire navré, inconscient à l’époque car tout se passait au mieux en apparence. Il aurait pu surtout se préoccuper de ses amantes et amants très jeunes, les aider à grandir, suivre leur évolution, au lieu du plaisir personnel pris à la va vite sans aucun affect. Je suis pour ma part malheureux quand des plus jeunes qui me sont proches sont malheureux et je ne voudrais surtout pas leur faire de mal – non Matzneff. Pas plus qu’à un vieillard de 84 ans d’ailleurs. Qui est donc cette Vanessa pour l’oser sans vergogne, forte de sa moraline toute neuve ? Est-elle meilleure que son ancien amant ? Elle n’apparaît certainement pas comme une personne honorable, ni même une bonne personne. Attendre 44 ans, quelle vilenie… quelles arrière-pensées… quel arrivisme d’autrice éditrice !

Sur le fond, ce « récit » n’apporte rien qu’une lamentation d’un nouveau Jérémie dont l’instruction reste en cours. Je ne vais pas faire la recension pas à pas de ces 85 pages (108 en italien qui parle plus) car tout est dit, le reste est ressassement. Un résumé de l’ensemble est fait un journaliste de France Inter qui fait bien son boulot (mieux que l’Obs par exemple), vous pouvez vous y référer.

Ce qui m’intéresse plus est le climat de lynchage dans ce pays – la France – qui se vante d’être à la pointe des libertés démocratiques. Importer des mœurs à la Trump est non seulement une soumission veule à la mode venue du pays capitaliste dominant (hein, la gauche !) mais un reniement des deux siècles « de progrès démocratiques » qui nous ont précédés. Dans le dernier numéro de la revue L’Histoire, Michel Winock (pas vraiment de droite) cite Benjamin Constant à propos de la révolution de 1830 : « par liberté, j’entends triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité » p.46 (n°484, juin 2021). L’éditeur italien ne dit pas autre chose dans sa « note de l’éditeur ». Nul ne peut juger sans procès équitable, le droit à la parole est le même pour l’accusation et pour la défense et refuser de publier un écrivain parce que cela déplairait aux divers lobbies de la société est une lâcheté indigne du pays qui adore donner des leçons de liberté d’expression et de justice au monde entier. A la mode anglo-saxonne et surtout yankee, les lobbies prospèrent en France : lobby féministe pour Springora, lobby lesbien-gay-bi-trans-queer-zoo+ contre Matzneff, lobby juif pour les écrits de Céline comme pour cette farce de 1500 pages de commentaires talmudiques sur Mein Kampf d’Hitler récemment republié en français sous un titre moraliste et un prix prohibitif. Faut-il restaurer la censure préalable comme sous Charles X ou le Second empire pour désormais pouvoir publier un livre ?

Dans un demi-siècle Gabriel Matzneff sera peut-être dans la Pléiade chez Gallimard, son éditeur si audacieux qui a « retiré de la vente » tous ses livres sans trier les romans des journaux ou essais. Mais les œuvres de l’homosexuel Jean Genet (mort en 1986), y compris ses années de sexe lorsqu’il était enfant de chœur en primaire, viennent d’être publiées en Pléiade, et les œuvres de Casanova, Sade et Gide sont en vente libre, de même que la Bible (avec ses récits d’inceste) et le Coran (qui prône la défloration des petites filles dès l’âge de 9 ans)  – comprenne qui pourra.

Pour Matzneff, c’est une « condamnation à mort civile sans jugement, avec imposition de peines supplémentaires », écrit carrément l’éditeur italien – et il a pleinement raison. C’est cela qui me gêne, plus que le chant du cygne avec couacs d’un vieil écrivain déjà jugé par l’opinion ignare et versatile, mais pas encore par les tribunaux officiels et contradictoires – qui prennent leur temps.

Gabriel Matzneff, Vanessavirus – récit, 2021, édition Aux dépens d’un amateur, à compte d’auteur et en français, 85 pages (souscription close, pour collectionneurs)

Gabriel Matzneff, Vanessavirus, édition italienne (en italien !), Liberilibri 2021, 108 pages, €14.00

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