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Michel Douard, Avant impact

Et si… Un roman d’anticipation commence comme un conte de fée maléfique où le Démon, le Destin le Hasard, bouleverse l’ordre du monde et la routine établie pour faire surgir la Catastrophe. En 2013, le météore de Tcheliabinsk, en Russie a ravagé 80 km de forêt en Sibérie. Mais si c’était pire ? L’auteur s’est appuyé sur la mission Hera menée par l’ESA et la mission DART de la NASA pour formuler une hypothèse : un croiseur stellaire plus gros, près de deux kilomètres, presque sphérique et d’un seul bloc, de la roche et beaucoup de fer. Selon les estimations, il y aurait 5000 astéroïdes dangereux pour notre planète qui tournent autour depuis des millions d’années et nous n’en avons repéré que 20 %. Alors, pourquoi pas ?

L’astéroïde du roman n’a pas été repéré par les astronomes, peut-être parce qu’il a été dévié par un autre, et il approche désormais à plus de 25 km par seconde. Il devrait toucher les trois-quarts de l’Europe dans dix jours. C’est la panique. « Au sol, ce sera un cratère de cinquante kilomètres environ, peut-être plus. Et l’onde de choc va brûler et balayer les trois-quarts du vieux continent. Je vous confirme que plus de cinq cents millions d’êtres humains sont concernés à court terme. » Il faut évacuer tout ce monde, trouver des pays d’accueil, vite submergés par la vague migratoire et réticents, trouver des transports, réguler le flux.

Le président de la première puissance du monde, les USA, qui risque de perdre des millions de consommateurs riches en Europe, s’en fout. L’auteur lui croque un portrait de bouffon égoïste et bonimenteur : « ce gros homme politique fait son cinéma de président en temps de crise, mais qu’il est soulagé, plus pressé de fanfaronner une fois de plus en conférence de presse que de chercher des solutions pour limiter les dégâts dans le reste du monde. » Une aubaine pour faire du fric : il faut désormais justifier d’un patrimoine d’au moins un million de dollars par famille pour obtenir une Carte Gold de résident et espérer connaître le rêve américain. Mieux, le Trompe (car c’est de lui qu’il s’agit) songe à un nouveau partage du monde entre puissances restantes : « On parle d’un triplement de la capacité des camps de réfugiés en Russie et en Chine dans le cadre d’un accord secret pour le partage d’influence sur la « nouvelle Europe ». Un nouveau Yalta sans guerre, songe David. Le partage d’un continent en ruine sans la moindre intervention humaine. »

Pour émigrer, légalement ou non, il faut voyager léger. Et si possible anticiper : être capable de tout quitter en 24 h sans remord. Son passeport à jour est primordial, sur soi et pas au fond du sac fourre-tout ; un téléphone mobile chargé – et son chargeur ; ses documents (livret de famille, certificat de mariage, carnet de santé…), photos, souvenirs, sur le cloud ; ses médicaments chroniques ; un habillement pratique, lavable, et des chaussures de marche légères (pas des hauts talons, ni des bottes à la mode dans les séries télé) ; la conversion en cryptomonnaie de son patrimoine bancaire évite les confiscations gouvernementales et les défaillances d’établissements ou de systèmes informatiques, mais ne résout pas tout ; de l’argent liquide, mais pas trop pour ne pas se faire voler – et une partie en dollars américains, monnaie internationale ; un seul bagage, si possible sac à dos chacun (y compris les enfants) plutôt que valise, avec une bouteille d’eau et de la nourriture pour deux jours chacun ; des affaires de toilette minimum avec un pain de savon plus qu’un flacon de shampoing liquide, qui peut se répandre et dure moins ; un vêtement de pluie style K-way et une fourrure polaire même s’il fait 30° dehors, on ne peut tout prévoir. En bref, envisager le voyage comme le font les migrants, et pas comme des touristes. Même les vols « réservés peuvent ne pas partir du tout.

Les citoyens, jusqu’alors bons pères de famille et bons époux, sans histoire avec leurs voisins et collègues, transgressent toutes les règles de la vie en société. Chacun pour soi et on sort les fusils. La racaille s’en donne à cœur joie : permis de menacer, de piller et de jouir sans entraves policières. « La peur paralyse et crée le danger, exacerbe les haines aveugles, empêche de travailler ceux qui gardent leur calme. La peur crée des sur-accidents, monte les uns contre les autres. » Il y a des pilleurs qui en profitent, des jaloux qui veulent empêcher les autres de prendre l’avion ou le bateau et n’hésitent pas pour cela à les détruire, des complotistes qui n’y croient pas et se vengent de ceux qui suivent les consignes officielles, des nationalistes régionaux qui défendent « leur » territoire contre les étrangers venus des régions voisines…

L’auteur distille savamment les histoires entrecoupées de divers personnages qui tentent de fuir la catastrophe tout en conservant leur morale. Il décrit une Nouvelle France à la Mélenchon, très mêlée et métissée. Nous pouvons suivre Luis, le footeux prometteur juif de Tours et son copain homo Élie ; Lucie la Guadeloupéenne et son fils autiste Tom, son mari conservateur à Orsay ayant été descendu par des braqueurs ; Ayan le pirate somalien qui veut retrouver sa sœur Imani, forcée d’émigrer en France quand elle était petite, et qui sauve la Sénégalaise Sita et son bébé sur les instances d’un vieil homme pieux ; David le taulard, qui s’est découvert le demi-frère de l’Américain Warren, grand ponte de la NASA, qui est venu en France pour emmener la grand-mère Gittelman échappée d’Auschwitz – laquelle, à 94 ans, est résolue à rester dans son Ehpad de luxe à la frontière suisse ; Bilal le Tunisien pizzaiolo divorcé après 5 ans de taule pour fraude, qui veut fuir au-delà de la Méditerranée avec sa fille Inès.

Tous vont vivre l’Exode de leur résidence vers un aéroport ou un port d’embarquement pour le continent américain ou africain. Nos personnages vont se retrouver pour 100 000 $ chacun en cryptomonnaies (bien pratique quand les banques sont soufflées) sur un voilier de 40 m venant de Jersey, les recueillant sur une plage proche de Saint-Malo pour leur faire traverser l’Atlantique. Évidemment, ceux qui peuvent payer ne sont pas les plus vertueux, un antiquaire belge aux divers passeports, un chef de gang et sa pétasse idiote avec son garde du corps demeuré, un taulard évadé dans la panique qui s’enfile de la coca in the baba, un chirurgien esthétique menacé de procès et sa femme botoxée, un couple de bobos avec deux petits garçons mal, sinon pas élevés.

Les bandits vont évidemment s’emparer du voilier, passant par-dessus bord le gros bourré de diamants et abandonnant trois marins les chercher en plein Atlantique, au large du Sénégal. Les méchants seront-ils tous punis et les bons seront-ils tous sauvés ? A l’aide de ces derniers, des dauphins, un chien, le pirate repenti Ayan et leur astuce. Notamment celle de Tom.

C’est un roman spectaculaire, haletant, aux caractères bien sentis. Il brosse le scénario d’une catastrophe où toute civilisation disparaît pour laisser place à la barbarie, laissant quelques îlots de bonté et de morale dans le chaos. Mais si peu…

Michel Douard, Avant impact, 2026, City Éditions septembre 2026, 397 pages, €20,90

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Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com 06 80 85 92 29

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Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes

Le journaliste historien, président du prix Albert-Londres durant 21 ans, est décédé en 2007 à 87 ans. Il entre en janvier 1942 à 21 ans au quotidien maréchaliste de Bordeaux, La Petite Gironde. A la même date, Amouroux adhère au réseau Jade-Amicol, groupe de résistance rattaché à l’Intelligence Service britannique et fondé par un officier du Deuxième Bureau et un père jésuite. En août 1944, il devient journaliste à Sud Ouest, nouveau quotidien remplaçant La Petite Gironde. Il a vécu cette période comme jeune acteur, avec ses contradictions et ses contraintes. Henri Amouroux est surtout connu pour La Grande Histoire des Français sous l’occupation, parue dès 1976, et dont 40 millions de pétainistes est le tome 2, juin 1940-juin 1941.

Il lui a été reproché quelques indulgences envers le régime de Vichy mais, l’ayant vécu de l’intérieur comme observateur journaliste, il était mieux à même de juger des nuances selon les époques. Il a d’ailleurs corrigé dans les réimpressions certaines remarques trop bienveillantes. S’il fallait résumer son propos, on pourrait dire que le maréchal Pétain a été immensément populaire parmi la population française durant à peu près une année : depuis l’Étrange défaite jusqu’à la rencontre de Montoire avec Hitler et « l’entrée dans la collaboration ». D’où le titre : 40 millions de pétainistes.

Philippe Pétain, né en 1856, était déjà au bord de la retraite, à 58 ans, lors du déclenchement de la guerre de 14. Il n’était que colonel et, en quatre ans, est devenu maréchal. S’il avait été, comme son élève Charles de Gaulle, un marginal dans une armée très conventionnelle et bourgeoise, il a 84 ans en 1940. Bien que physiquement solide, il a les fatigues de la vieillesse, tout comme Trump qui aura le même âge à la fin de son actuel mandat. C’est un homme du siècle d’avant, issu du monde paysan. Il aime la terre, le travail concret, la morale traditionnelle. Il n’a pas la foi et, pour lui, le catholicisme est culturel ; il donne une assise morale et une discipline comme l’armée à la société. D’où son goût pour les scouts, les mouvements de jeunesse, la Légion, la régénération de la France.

Poussé au pouvoir sans vraiment le vouloir, il est le Père dans les bras duquel le peuple déboussolé se réfugie en cas de crise. Or la défaite en quelques semaines de la plus grande armée d’Europe, suivie par un exode massif et meurtrier devant des adolescents sportifs, volontiers torse nu au soleil de juin, sidère la population française qui n’avait jamais vu ça. C’est pourquoi la ferveur a accompagné l’Armistice, la bonne volonté la révolution nationale, la consolation le maintien d’une armée réduite prête pour l’avenir. L’Assemblée nationale vote la dictature en faveur de Pétain par 569 pour et 80 contre, socialistes compris. Les enfants des écoles écrivent au Père la nation comme on écrit au Père Noël. Saint Pétain voyage parmi le peuple non-occupé de France et les foules sont en liesse : une décompensation du réel, réfugiée dans les étoiles sur la tête chenue.

Ce n’est pas un fascisme, à l’imitation de l’italien ou de l’allemand, pas un embrigadement à la communiste, mais un régime autoritaire catholique à la Franco. Les croyants sont ravis de voir que le maréchal vilipende le matérialisme hédoniste où la société s’est enlisée depuis les années 20, et qu’il veut rendre à la société l’armature morale et spirituelle qui s’est délitée. « Tout était pourri dans la France, écrit Victor Dillard à son curé, il n’y avait pas de respect, pas d’autorité, pas d’esprit de sacrifice ; mais surtout pas de foi ». Tout est dit alors, qui est redit aujourd’hui par les Zemmouriens bobos et les rassemblés nationaux popu, adepte de la révolution nationale du même nom. Dieu, famille, patrie est le slogan national qui remplace le républicain. Pétain ôtera Dieu, auquel il ne croit pas, par lui substituer le travail, acte concret de l’homme sur sa terre.

L’ornière habituelle des justifications est une tentation trop grande. La faute serait à chercher du côté de la gauche et des congés payés, le maréchal serait devenu dictateur « malgré lui », il aurait agité le mirage d’une démocratie « alternative », fondée sur l’illusion d’une gouvernance « technocratique » transcendant les idéologies, vouée à engendrer un rétablissement économique malgré la ponction allemande, encensé par la belle histoire de la propagande, tout en promouvant un « renouveau spirituel ». Ces arguments demeurent. C’est Vox en Espagne qui évoque ainsi de nos jours le régime de Franco ; ce sont les autoritarismes sud-américains qui se multiplient sur l’exemple de Trompe, qui se donnent les mêmes justifications. Pétain se laissera manipuler par Pierre Laval, tout comme Trompe par son vice, Vance.

Le livre de journaliste est très vivant, très documenté, citant ses innombrables sources, dont beaucoup de lettres concrètes. C’est un plaisir de le relire, un demi-siècle après sa parution, alors qu’une nouvelle « crise » d’ampleur menace le monde, l’Europe, la France. Les illusions de la Révolution nationale à venir sont à mesurer avec les illusions perdues de la Révolution nationale pétainiste. 40 millions de pétainistes en 1940, combien en 2027 ? La moraline catholique ou écologiste envahissent insidieusement les ondes, les dénonciations les réseaux sociaux, le conformisme et le moutonnisme les comportements. La France semble prête pour un nouveau Pétain, homme ou femme. Réviser son histoire ne sert pas seulement pour le bac.

Henri Amouroux, 40 millions de pétainistes – La grande histoire des Français sous l’Occupation tome 1 – 1939-1941, Bouquins Robert Laffont 1997, 1025 pages, €29,00

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Boris Valentin, Sapiens en France

Un livre utile, car jamais encore écrit. Boris Valentin a été professeur de préhistoire à Paris-1 après sa thèse soutenue en 1995 sur Les groupes humains et leurs traditions au tardiglaciaire dans le bassin Parisien : apports de la technologie lithique comparée (direction Yvette Taborin), un programme collectif d’étude sur les gravures rupestres du massif de Fontainebleau, il a été directeur des fouilles du site magdalénien d’Etiolles dans l’Essonne jusqu’en 2023, et auteur d’un Que Sais-je ? Sur le Paléolithique. A la retraite, il fait le bilan des connaissances sur le sujet, en plus d’apporter une documentation utile pour comprendre les méthodes et les dénominations. Contrairement à de trop nombreux ouvrages sur la préhistoire, les industries de la pierre taillée et de l’os ne sont pas sa préoccupation principale ; il en parle, mais les situe surtout dans leur environnement de climat, de chasse et d’organisation sociale

Tout commence en France 42 000 ans avant le présent (par convention l’an 1950 de « notre » ère chrétienne, pour éviter la guerre de religion des calendriers). Auparavant, il y avait d’autres hominidés, groupes de singes comprennent notre espèce, et notamment d’autre hominines, toutes les espèces du genre humain dans le groupe des hominidés. Diverses espèces humaines ont même cohabité durant quelques millénaires (Néandertaliens avec Sapiens, Denisoviens, Flores, etc.). Mais Sapiens – nous – est la seule espèce qui ait réussi. La nature procède par essais et erreurs, ne survivent et se reproduisent que les plus aptes aux changements. Il a fallu 250 000 ans à Sapiens pour parvenir en France ; il faut dire que les glaciers recouvraient une grande partie de l’Europe en ces temps reculés.

Les Proto-Aurignaciens puis les Aurignaciens commencent, par petits groupes, à chasser le renne à l’aide d’armes munies de lames ou de lamelles de silex. Ils mangent surtout de la viande et nomadisent avec leurs proies. Ce sont eux qui créent l’art premier en Europe avec la grotte Chauvet, indiquant une imagination, un langage et une aspiration religieuse. L’auteur consacre quatre belles pages à cette grotte ornée. Il note déjà « les empreintes d’un jeune individu, accompagnées des traces d’un loup visiblement apprivoisé » p.75. Mais il est difficile d’extrapoler leur langage et leur façon de penser, puisqu’il ne reste que des traces matérielles imputrescibles, donc très peu. L’auteur répète à maints endroits ce doute des hypothèses, des extrapolations utiles, mais seulement plausibles.

Suit, de -34 000 à -26 000 le Gravettien, nommé du nom d’une de leur production originale, la pointe de la Gravette, une lame retouchée. Mais ce qui fait sa caractéristique est un art des contours dans les peintures de grottes, des contours plutôt que du détail comme à Arcy-sur-Cure, ainsi que des figures féminines aux traits sexuels outrés (Lespugue). Au vu des inhumations, la société était peut-être devenue plus inégalitaire, en tout cas on constate une mosaïque culturelle.

A partir de -26 000 jusqu’à -23 000, nous sommes dans les froids extrêmes, et Sapiens s’adapte, malgré une crise démographique. Le Solutréen produit des lames d’obsidienne de grande facture, les plus grandes et les plus fragiles n’ayant pu servir que de parure ou d’objets symboliques. En condition de survie, la répartition des tâches était sexuée, la chasse pour les hommes, le traitement des peaux et les vêtements pour les femmes. L’auteur règle son compte au mythe du « matriarcat », jamais attesté, ni dans l’archéologie, ni dans l’ethnologie. « Comme des ethnologues l’ont montré, l’idée d’un ‘matriarcat primitif’ relève d’un fantasme masculin répandu. Dans de nombreux mythes récents, cette construction fantaisiste sert de prétexte à la domination masculine. (…) La mythologie comparée suggère que ces récits proviennent d’un fonds très ancien que Sapiens aurait disséminé lorsqu’il s’est répandu sur la planète à partir de -80 000 » p.306. Les bandes n’étaient guère importantes, peut-être 25 personnes, réparties entre camps d’expédition et camps familiaux. L’art des grottes accentue les contours disproportionnés et ajoute des arabesques.

De -23 000 à -19 500, nous trouvons le Badegoulien et les débuts du Magdalénien. Lames et lamelles sont moins somptueuses et plutôt utilitaires ; des éclats bruts sont utilisés, faciles à produire. Il fallait faire simple et flexible. Plus de logistique, mais un nomadisme régulier, et parfois la guerre (grotte du Placard), impliquant un probable cannibalisme, au vu des traces sur les os et des crânes taillés en forme de coupe. Sur la fin est la période de Lascaux. Le mouvement des animaux est rendu, ce qui contraste avec les représentations gravettiennes figées.

Le Magdalénien commence vers -19 500 pour durer jusque vers -14 700. C’est l’inflation des images en grotte, peintures, mains négatives, argile façonné, jeux avec les formes naturelles. Avec un art du détail, la musculature, le mouvement, les comportements des animaux. Hommes et bêtes étaient intimes et s’observaient mutuellement. L’insistance sur les yeux était « une façon de considérer les animaux comme des personnes, différentes des humains, mais dotées d’une conscience et d’une intentionnalité. » Tous ceux qui sont attentifs à leurs chats, leurs chiens et leurs enfants le comprendront. L’industrie osseuse et le débitage de lamelles se fait plus technique et plus inventif. C’était la première période d’abondance après les crises climatiques (Pincevent, Etiolles). Recul des glaciers, poussée démographique avec la profusion du gibier, le gros mais aussi le petit, et les poissons. Aussi les premiers chiens, qui n’aidaient en rien à chasser les gros animaux, mais étaient efficaces pour les petits (lapins, rongeurs).

De -14 700 à -11 700 vient le temps des révolutions. L’Azilien fait disparaître l’art dans les grottes. Le climat se réchauffe nettement. Le stockage de nourriture s’efface. Les pointes taillées sont plus rudimentaires parce que les pratiques de chasse ont évolué. Des galets ornés apparaissent, sans qu’on puisse en donner la signification. Il y a eu expansion géographique, mais aussi migrations venues des Balkans via l’Italie. Les petites communautés étaient très mobiles, gérant l’imprévu.

Une autre révolution est née avec le courant Laborien autour de -12 500, en même temps qu’une déglaciation et la montée des eaux en Atlantique. Un froid plus intense et humide s’est installé, -15° en hiver, +10° en été. Les forêts ont reculé. Mais, vers -11 300, net réchauffement climatique brutal ; en une cinquantaine d’années seulement (comme de nos jours) la température monte à +16° en moyenne l’été et à 0° l’hiver. Les forêts de bouleaux et de pins prolifèrent, les rennes quittent la France pour le nord. On chasse désormais le dangereux auroch, en plus des cerfs et des chevaux. Le dessin des animaux redevient plus symbolique que réaliste, on note une préférence pour les belles lames de silex, les armes se diversifient, et certaines sépultures montrent un statut social plus élevé (enfant de La Madeleine).

A partir de -11 300, «en quelques siècles, les Sapiens s’accommodèrent en France à des conditions climatiques tempérées qu’ils n’avaient jamais connues auparavant dans ces contrées, et ils apprirent à vivre dans des écosystèmes profondément transformés par le recul des glaciers de montagne, la remontée du niveau des mers et l’expansion des forêts » p.217. On l’appelle le Mésolithique, mais on distingue le Maglemosien, le Beuronien, le Sauveterrien. La fonte des glaciers accélère le niveau des mers, qui passe de -60 à -25m en -8 000, 1 cm par an. La végétation devient luxuriante, on grille des noisettes et peut-être même favorise-t-on leurs arbres, sans encore les « cultiver ». L’industrie de l’os disparaît presque complètement, même si la consommation de viande reste centrale. Les pointes de flèche sont microlithiques.

De -8 500 à -7 000, l’histoire s’accélère, on assiste à la fin d’un monde avec le Castelnovien, le Cardial et le Rayonné. La taille des silex est faite par pression et plus par percussion. On apprivoise parfois l’ours, on chasse surtout le sanglier et, sur les bords de mer, les crustacés. Le nomadisme décroît, et les premiers migrants néolithiques s’introduisent en France avec leur céramique entre -7 200 et -7 000. Ils viennent en deux grandes vagues, l’une depuis la Méditerranée, le Cardial (du nom d’un coquillage dentelé qui servait à décorer leur poterie), l’autre depuis le nord des Balkans, le Rubané (motifs de ruban sur les poteries). On constate l’élevage de bovins, moutons, porcs, une agriculture céréalière, des villages sédentaires aux longues maisons trapézoïdales collectives de bois et de torchis. La natalité augmente, les peaux foncées reculent, le moins de vitamine D dans l’alimentation des agro-pasteurs ayant entraîné une mutation. Peu de métissage avéré par l’ADN avec les Mésolithiques, mais un grand remplacement progressif avec interactions, pas forcément agressives. L’organisation sociale se hiérarchise (tertre de Barnenez).

Si l’on considère l’ensemble, « les économies reposant uniquement sur la chasse et la collecte couvrent au total plus de 99% de la longue histoire humaine » p.257. Il n’y avait peut-être que quelques centaines de personnes en Île-de-France vers -15 000, époque d’Etiolles, et guère plus de 200 000 individus dans toute l’Europe. La tradition dominait, l’art sacré des grottes, le débitage en lamelles, la parure. « De telles permanences montrent à quel point les règles qui les fondaient étaient jugées cruciales, puisqu’elles se sont conservées malgré la faiblesse des effectifs démographiques, les crises et les acculturations liées aux nombreux métissages. L’importance des arts de la mémoire dans les sociétés à tradition orale y a certainement contribué, de même que la puissance des mythes. Leur fonction, qui est de rendre le présent solidaire du passé, était sans cesse réactivée par la force des images » p.264. Les innovations ont parfois régressé, avant d’être reprises.

Un ouvrage, certes avec tout l’appareil universitaire requis par la tradition (prologue, introduction, exposé des méthodes, notes, glossaire, bibliographie, remerciements, index des sites archéologiques, table des illustrations), mais qui livre quelques 250 pages « utiles » sur 379. Assez facile à lire, il replace l’histoire de France dans le temps long et dans son contexte géographique d’une fin de terre. Il montre avant tout la souplesse des groupes humains Sapiens à s’adapter à des environnements hostiles et changeant.

Boris Valentin, Sapiens en France – 35 000 ans d’histoire, Tallandier 2026, 379 pages, €23,50, e-book Kindle €16,99

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La menace d’Alain Corneau

Un homme pour deux femmes, le viril Henri Savin (Yves Montand) au volant de ses camions pris entre Dominique Montlaur (Marie Dubois), la mademoiselle héritière de la boite de papa et d’un château du Médoc, follement accrochée à son substitut de père, et la jeune employée de Novotel Julie Manet (Carole Laure), passionnelle et enceinte. Mais le duel se transpose des deux amantes à un duel entre l’homme et la police.

Car il y a mort. Mademoiselle s’est tuée volontairement après avoir tenté d’acheter la jeune amante, puis de l’agresser. Elle a sauté du haut de la citadelle de Blaye dans la Garonne et s’est écrabouillée sur les rochers. Aucun témoin, seuls les indices comptent pour les flics. L’inspecteur Waldeck en 504 (Jean-François Balmer), imper noir et pieds plats, est un enquêteur tenace, malin et sans pitié. Ce qui compte est son boulot, il le fera jusqu’au bout. Selon les seuls indices, et les interrogatoires, il fait inculper Julie, puisqu’il est avéré qu’elle était sur les lieux, ce qu’elle a nié. Or, un mensonge est le premier pas du soupçon qui incite à creuser. Sa Mini Morris rouge vif (pas très discrète) a éraflé un arbre non loin de la citadelle, puis a été repérée fonçant sur la route par un cafetier.

Les circonstances ont conduit au drame. Dominique est jalouse ; elle a déjà tenté de se tuer au volant de sa Mercedes mais a canné devant une croix sur le chemin ; elle a suivi plusieurs fois Julie. Cette dernière a donné rendez-vous à son amant Henri, dont elle attend un bébé depuis deux mois, à la citadelle à 20h30. Mais un camionneur de la boite que dirige Savin, dont Dominique est propriétaire, s’est embourbé dans les vignes, évidemment ivre. Henri doit aller le dépanner, ce qui le met en retard. Il ramène et couche le gros con dans une benne de camion au dépôt, sous la pendule d’entreprise qui marque 21h15, puis file rejoindre Julie. Mais celle-ci, qui a trop attendu, se voit attaquer par Dominique et finit par s’enfuir, robe arrachée jusqu’aux seins, griffures d’ongles manucurés au cou. Elle panique, fait n’importe quoi, et se retrouve hagarde dans les bras protecteurs d’Henri, son mâle, son sauveur, tandis que Dominique, désespérée, s’élimine de la scène.

Julie est confondue, inculpée, jugée, emprisonnée. Henri imagine alors un stratagème pour la sauver, puisqu’elle n’est pas coupable. Déjà, il est sans le vouloir héritier de tous les biens de Dominique, ce qui lui donne un mobile aux yeux de l’inspecteur, fonctionnaire soupçonneux (ils le sont tous, quel que soit leur poste). Mais Henri va plus loin. Innocent qui se montre coupable, il retourne à la citadelle pour semer des indices qui le mettent en cause, bouton de manchette, traces digitales, et compose un brouillon à la machine de Dominique qui donne rendez-vous à l’heure et à l’endroit du pseudo meurtre, que l’inspecteur ne peut que découvrir.

Julie finit par être libérée, et Henri l’objet d’un mandat d’arrêt. Or il vient de s’envoler pour Montréal et échappe à la police. Il va dès lors organiser sa fausse mort au volant d’un camion, orientant les indices vers un gang de racketteurs routiers de Colombie britannique. Mais c’est sans compter avec la CB et la solidarité des routiers entre eux. Ils vont le traquer et lui faire la peau, sans la police. Un Duel pour la justice avec des monstres d’acier. Tel est pris qui croyait prendre. Quant à Julie, elle s’envole avec son bébé (en Concorde) pour Melbourne, en Australie, où son amant Henri lui a donné rendez-vous pour la belle vie – qui n’aura pas lieu.

Une plongée dans ces années 1970 en France où les barrières de classes étaient encore fortes, et où la transgression était dure, voire punie. Le rang des voitures indiquait le statut social sur la route, la Mercedes sombre de bourgeois, la Volvo solide jaune du petit-bourgeois, la Mini rouge vif de la jeunesse cosmopolite. Les camions sont des symboles virils qui fascinent les femelles, et le mâle en rajoute avec les gros Mack trucks yankees. Il est avec eux comme un gamin devant un train électrique ; ce qui compte est moins l’amour, moins l’argent, que de faire joujou avec les engins, comme dans le Salaire de la peur.

Noirceur et dureté psychologique, le réalisateur pourfend avec jubilation l’idéalisme du happy end et du tout le monde est beau et gentil. On ne refait pas sa vie, on en subit les conséquences. Henri voulait s’émanciper de la tutelle de Dominique, véritable goule qui le considérait comme un bien de son patrimoine, sans en prendre les moyens ni les formes. Il a entraîné Julie dans sa chute en croyant tout sauver.

César 1978 du meilleur second rôle féminin pour Marie Dubois et meilleur second rôle masculin pour Jean-François Balmer

DVD La menace, Alain Corneau, 1977, avec Yves Montand, Carole Laure, Jean-François Balmer, Marc Eyraud, Marie Dubois,‎ LCJ Éditions & Productions 2021, français, 1h52, €7,99, Blu-ray €12,10

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Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé

Marc Soulier, gamin de la Croix-Rousse, est tombé tout petit dans la science-fiction et la fantaisie, grâce à son père qui possédait une vaste collection d’ouvrages du genre. Il a pris à 13 ans le pseudonyme littéraire de Yal Ayerdhal. Autodidacte et sans diplôme, mais avec une forte imagination contre l’injustice, il écrit des histoires qui divertissent et instruisent à la fois. Il mourra d’un cancer en 2015.

Ce roman de fantaisie, situé dans un Moyen Âge mythique, est une leçon de science politique. Il s’agit d’une colline qui se rend libre parce qu’elle est facilement défendable. Mais il faut convaincre les habitants, tous égoïstes, qu’agir avec les autres est profitable à eux-mêmes. C’est le but du Parleur, anarchiste philosophe qui a échangé une correspondance avec le poète Karel, arrêté puis assassiné pour propos subversifs envers le Dogme, la Ghilde et le Roi. Cela ne vous rappelle-t-il rien ? Poutine, comme Xi, Erdogan et accessoirement la Trompe, agissent de même. Le Dogme est l’idéologie, qu’elle soit religieuse ou laïque ; la Ghilde est l’aréopage de marchands, entrepreneurs et industriels qui font marcher l’économie ; le Roi est le vantard élu qui ne songe qu’à faire la guerre. « Il est intolérable de consacrer son existence à la seule survie, pendant que d’autres peuvent briser n’importe quelle vie sur un caprice, et qu’ils ne s’en privent pas ! » p.227. Et pourtant, se soumettre signifie tolérer l’intolérable. Dès lors, disait Karel, « si le monde ne te convient pas, tu n’as qu’à le changer ».

Dans la cité de Macil et son royaume, le Dogme justifie le pouvoir, tandis que la Ghilde agit dans l’ombre pour manipuler les princes et en mettre un à sa solde sur le trône. Quant aux habitants, ils sont pressurés à la limite de la misère, devant travailler dur et payer de gros impôts pour financer les nantis et les guerres qui leurs servent de jeu. Le vagabond pèlerin que les Collinards vont surnommer Parleur parce qu’il cause bien, instille en chacun des rêves de justice et des idées de solidarité pour résister. Il s’acoquine avec Vini, la sœur du poète assassiné Karel, qui ouvre ses cuisses à qui lui plaît et finira violée en collectif par la répression, mais chroniquera le rêve de l’Enclave.

Car tous, petit à petit, adhéreront à la résistance. D’abord contre les pillards lors d’un épisode de famine en hiver, puis contre l’excommunication de leur prêtre du Dogme par la Hiérarchie, enfin contre les impôts arbitraires toujours plus lourds. Ils vont s’organiser, instaurer une égalité entre tous pour la répartition de la nourriture et des vêtements, un Conseil élu qui débattra des questions avant de les soumettre au vote. Il est bien évident que l’époque n’est pas mûre pour une quelconque « démocratie », mais l’idée fait son chemin dans les têtes. Les privilèges ne sont justifiés par rien et chaque être humain a le droit de se révolter. Tuer ceux qui se dressent contre l’ordre établi est un plaisir moral de ceux qui ont la force, mais les prive de bras et de production. D’où la résistance sans violence de Parleur, qui montre l’absurdité de la situation.

Tout finira mal, sauf le rêve qui passe les générations, toujours renaissant.

Une écriture fluide, de l’action et des personnages attachants, pour une véritable leçon de science politique où Machiavel n’est jamais loin.

Prix Ozone 1998.

Ayerdhal, Chroniques d’un rêve enclavé, 2009, Livre de poche 2016, 445 pages, occasion €3,65, e-book Kindle €7,99

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Le Bon plaisir de Francis Girod

Françoise Giroud, née à Lausanne Léa France Gourdji, est une journaliste politique très au fait des événements, vice-présidente du Parti radical et de l’UDF, puis deux fois secrétaire d’État sous Giscard d’Estaing (et mère de Caroline Eliacheff). Elle publie en 1983 un roman à clef (aux Éditions Mazarine…) – bien qu’elle ait démenti – intitulé Le bon plaisir (ou e-book Kindle). Le film en est tiré par le producteur Marin Karmitz, beau-fils de Françoise Giroud, au moment où la rumeur commençait à se répandre (dans les milieux bien informés) que le président Mitterrand avait une fille cachée. Mazarine ne sera sortie du bois qu’en 1994, elle avait l’âge du fils dans le film sorti en 1983. Donc « on » savait. Toute la presse, toute l’élite. Mais l’omerta a joué à plein, par révérence envers Tonton, le socialiste issu de l’extrême-droite, que tout le monde craignait durant son règne, ne le surnommant pas moins que « Dieu ». Naturellement, « toute ressemblance, etc… ». Mais les initiés rient sous cape.

Le président (Jean-Louis Trintignant) n’est pas socialiste dans le film de Francis Girod tiré de Françoise Giroud (l’homonymie est amusante), mais d’un centrisme autoritaire très mitterrandien. Il est surnommé Castor. Il a pour « ami de trente ans » son ministre de l’Intérieur (Michel Serrault), donc surnommé Pollux, en référence aux fils jumeaux de Zeus (mais aussi un clin d’œil aux intellos révérés d’époque, Sartre et au Castor, Beauvoir, « beaver » en anglais). Pollux est chargé des sales besognes (écoutes téléphoniques, filatures, arrestations d’État, surveillance des menaces sur la vie privée de la Présidence) – une longue liste sous Mitterrand. Tel est le bon plaisir.

Un autre plaisir a été d’avoir couché avec la belle Claire Després (Catherine Deneuve) et de lui avoir fait un enfant. Mais le président n’aime pas les enfants, il en témoigne à chaque cérémonie officielle dans les pays de l’Est, qui envoient toujours de très jeunes filles en hommage aux grands de ce monde. Sa Première Dame est stérile et cela lui convient. Cependant, lorsqu’il apprend par son ministre qu’une certaine lettre envoyée à Claire dix ans auparavant a été volée, il s’intéresse à ses conséquences.

L’une d’elle, plus que sa réputation, est cet enfant caché, que sa maîtresse a eu malgré son refus, cause de sa rupture avec elle. C’est un fils, Mike (Matthew Pillsbury), il vit chez des amis aux États-Unis, où il est né. Il a donc un passeport américain. Dès lors, il n’aura qu’une préoccupation : rencontrer ce fils et éviter le scandale.

Le vol a eu lieu un soir à Paris dans la rue Hallé (14e arrondissement), alors que Claire rentrait chez elle. C’est un jeune homme de 22 ans, Pierre (Hippolyte Girardot, 28 ans au tournage, mais juvénile), qui voit la vieille et lui pique son sac, comme chantait La salsa du démon interprétée par Le Grand Orchestre du Splendid en 1980. Il trouve surtout 5000 francs pour épater sa copine. Las ! Elle l’a plaquée. Il cherche alors un petit boulot de traduction, puisqu’il parle allemand couramment. Pour cela, il contacte Herbert (Michel Auclair), journaliste, qui est séduit par son teint frais, son col très ouvert et sa bouille enfantine. Accessoirement, Pierre lui montre le portefeuille cuir trouvé dans le sac, et la lettre cachée.

Herbert sent qu’il peut s’agir d’un brûlot explosif, un bon scandale de la République, puisqu’elle révèle en filigrane l’existence d’un fils caché. Problème, elle n’est pas signée, seule l’écriture peut faire penser à celle de celui devenu président. Il la garde donc sous le coude (et dans un coffre), jusqu’à ce que Pierre, désintéressé de la politique, la lui reprenne pour la rendre à Claire, une belle femme pour laquelle il ressent un certain goût. Elle l’impressionne, elle a un fils hardi, elle lui rappelle sa mère.

Mais la machine d’État est lancée. Le ministre de l’Intérieur a mis Claire sur écoutes et fait surveiller la maison. Le jeune homme est intercepté lorsqu’il ressort dans la rue, bien que Claire lui ait assuré qu’il ne risquait rien. Il se débat, s’enfuit, termine bousillé sur une Peugeot 505 qui arrivait dans la rue. Mort pour Raison d’État. Herbert, mis en cause pour avoir tenté de publier la lettre, atterré par la mort du jeune homme dont il était tombé amoureux, se suicide. Tout un gâchis pour un mensonge.

Pendant ce temps, le président a fait connaissance du gamin, a jugé de son caractère, qui tient du sien ; il a avoué à sa Première Dame son fils caché. Il ne lui restera qu’à le reconnaître et à lui envisager un avenir, mais après la fin de son mandat. Claire, sa mère, a dit à Mike qu’il ne saurait qui est son père que lorsqu’il aura 14 ans.

Un bon film d’atmosphère, policier de surcroît, avec une brochette d’acteurs et d’actrices sensationnelle. A revoir pour l’ambiance d’époque, cette royauté républicaine du ténor socialiste et ses cachotteries hors d’âge. On prêtera à Jacques Chirac un fils caché en 2003, dont on n’a jamais vu l’ombre. Ni Hollande, ni Macron, n’auront cet honneur. C’est passé de mode, l’époque n’aime plus les enfants.

César 1985 du Meilleur espoir masculin pour Hippolyte Girardot

DVD Le Bon plaisir, Francis Girod, 1983, avec Catherine Deneuve, Hippolyte Girardot, Jean-Louis Trintignant, Michel Auclair, Michel Serrault, Aventi distribution 2006, français, 1h43, €15,46

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Le sens de la fête d’Eric Toledano et Olivier Nakache

Un huis clos dans un château avec multiples personnages et un objectif, très français, très à la mode : faire la fête. Toute une « équipe » chargée d’animer un mariage dans un château XVIIe en Île-de-France pour un gosse de riche très imbu de sa personne. Or l’équipe n’en est pas une, le mariage un malentendu qui craquera dans les années à venir, et la « fête » des bourgeois un joyeux bordel.

Rien ne se passe comme prévu car personne ne s’écoute. C’est l’organisation à la française, où chacun sait mieux que quiconque ce qui doit être fait sans se préoccuper des autres. Ainsi le niais Samy (Alban Ivanov), embauché comme extra à la dernière minute doit se raser et n’a trouvé qu’un rasoir électrique : il débranche donc un camion frigorifique pour sa barbe et s’en va, en se foutant de remettre la prise. Résultat : toute la viande gâtée, une expédition en urgence pour trouver autre chose, des feuilletés très salés et de l’eau gazeuse pour faire patienter et couper la faim. Heureusement que le marié fait un discours interminable et qui n’intéresse que lui pour tenir l’assistance.

Max (Jean-Pierre Bacri), l’organisateur de mariage est en butte aux prétentions de Pierre (Benjamin Lavernhe) et d’Héléna (Judith Chemla). Il est flanqué d’un beau-frère Julien (Vincent Macaigne) ex-prof en dépression et toujours vêtu d’un bas de pyjama qui est censé « aider » mais drague la mariée, une ex-collègue prof qu’il a retrouvée. Son adjointe Adèle (Eye Haïdara) a un vocabulaire de banlieue (d’où elle vient) et une conception du « respect » et de « l’honneur » toute égoïste : on lui doit, elle ne doit rien. Elle s’engueule donc avec James (Gilles Lellouche), le chanteur-animateur de la soirée, car lorsque son orchestre joue, cela fait sauter les plombs avec les fours de la cuisine. Il faudrait donc s’organiser, or chacun se veut prioritaire. Josiane (Suzanne Clément), maîtresse de Max, va draguer ostensiblement Patrice (Kévin Azaïs), un jeune gendarme qui fait serveur pour arrondir ses fin de mois. Guy (Jean-Paul Rouve), le photographe loser peu apprécié par sa prétention égocentrique, survient avec son stagiaire de troisième Bastien (Gabriel Naccache), la seule touche amusante de l’ensemble. De plus, un mec bizarre (Grégoire Bonnet), rôde autour des fêtards, une mallette à la main : ne serait-il pas inspecteur de l’Urssaf venu traquer le travail noir ?

Autrement dit, chacun poursuit son petit trip sur ses propres rails, sans souci des autres ni de l’ensemble. C’est ce que ne cesse de leur répéter Max, désespéré de cette bande de branquignols payés 100 € pour « la soirée » (16h-7h du matin), dont un bon tiers non déclarés. J’avoue qu’on ne se roule pas par terre de rire devant tant d’inconséquences. Certaines scènes sont drôles, mais dans la veine satirique. Une ironie méchante, plutôt amère, envers les nuls sortis d’on ne sait où et qui travaillotent par ci par là, sans expérience, ni métier, ni volonté de bien faire (Samy ne sait pas qu’on peut découper une horde de loups en cuisine, ni que les flûtes servent à s’enfiler, mais du champagne) ; envers les bourges sûrs d’eux-mêmes et enflés de leur bêtise, comme Pierre (encore lui) qui, c’est « la surprise », survole la foule des invités en ballon dans son costume blanc, comme un archange bénissant les manants. Il sera lâché par Adèle et James, qui tiennent les cordes et qui se découvrent attirés sexuellement l’un par l’autre. On le retrouvera cinq cents mètres plus loin échoué dans un champ sans qu’au fond personne ne s’en préoccupe, pas même « maman ».

Dans la nuit qui passe, la fête s’égare dans le popu, ce qui était formellement exclu par le marié ; on fait même « tourner les serviettes », comble du vulgaire. Le feu d’artifice est déclenché par deux clampins à qui Max avait bien dit d’attendre son « go » par téléphone. Surtout pas par texto ! Car l’imbécile de manager ne sait pas se servir de son engin et laisse « le correcteur » errer à sa guise dans ses messages. Et voilà que l’électricité saute une fois de plus, cette fois pour de bon. Max, qui voit qu’il ne contrôle rien malgré tous ses efforts, songe sérieusement à vendre sa boite et à se retirer. Il s’isole. Lorsqu’il revient, parce que Guy est venu le chercher, il s’aperçoit que ça marche bien tout seul : chacun s’est « adapté » comme il leur serine, et a pris de l’initiative. Les plongeurs tamouls se sont mis à la flûte et James les accompagne au piano. La danse est endiablée et tout le monde est content, même Pierre qui enlace son Helena.

Comme quoi, tout régenter d’en haut n’est pas la solution. Déconcentrer, laisser de l’initiative, est plus payant. Une métaphore du travail à la française. Pas de quoi rire.

César du meilleur film 2018, Prix Lumière, Globe de cristal

DVD Le sens de la fête, Eric Toledano et Olivier Nakache, 2017, avec Antoine Chappey, Benjamin Lavernhe, Judith Chemla, Kévin Azaïs, William Lebghil, Gaumont 2018,français, 1h51,€9,99, Blu-ray €41,08

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Henri Troyat, Les désordres secrets

Suite du tome précédent, déjà chroniqué sur ce blog.

Le Moscovite est Armand du Croué, fils de nobliau ayant fui la Terreur de 1793 en emmenant à Moscou son fils d’alors 3 ans. Armand a été élevé en russe et en français, des légendes et superstitions du pays comme de l’Encyclopédie. Il n’est ni français, ni russe, mais homme des Lumières. A 22 ans, adopté par une bande de théâtreux français égarés à Moscou, il suit Pauline, la fille de la troupe qui couche par intérêt. Les voilà fuyant la capitale vers Smolensk, dans l’hiver qui arrive.

Pauline se déleste peu à peu de tous ses bagages traverse la Bérézina sur un ponton, dans le chaos qu’on connaît, atteint Vilna. Mais là Armand, devenu étique de faim, a attrapé la fièvre et ils doivent le laisser. Les Russes arrivent et soignent le jeune homme, qui se recommande des la noblesse de Moscou. Le voilà rapatrié chez « maman », Nathalie Ivanovna Béreznikoff, qui le soigne avec sa fille Catherine.

Une fois rétabli, Armand s’interroge. Son père est mort, sa seule famille est d’adoption, en Russie. On lui destine Catherine, de six ans plus jeune, comme épouse, mais s’il aime Catherine, 16 ans, c’est comme une sœur, pas comme une amante désirable. Il n’a de désir que pour Nathalie, sa mère. Et celle-ci en est folle. Émoustillée, comme souvent les femmes mûres par les très jeunes hommes, elle couche et recouche avec lui, dans le secret de sa chambre. Mais tout finit par se savoir, ou se deviner. La nounou Vassilissa, avec son gros bon sens paysan, en est outrée. C’est péché et c’est dommage, les deux jeunes étaient faits l’un pour l’autre.

Il faut se séparer et Nathalie envoie Armand à Moscou, pour superviser la construction d’une nouvelle demeure, provisoire, en bois, sur le terrain où l’ancien hôtel particulier a été incendié. Les moujiks artisans font merveille et la bâtisse sort de terre. Le cercueil du père d’Armand est récupéré, et enterré avec son ami Paul, mari de Nathalie, décédé quelques mois avant. Tout irait bien si…

Armand est rattrapé par son passé récent de collabo. Il a aidé les Français à Moscou en assurant le ravitaillement de la population ; il a joué au théâtre et s’est acoquiné avec la belle actrice Pauline. Il reste un Français, donc un traître au yeux des Russes ravagés par Napoléon. Il est arrête, flanqué au cachot, interrogé. Comme lors des procès stalinien, ce qu’il dit a peu d’importance ; ce qui compte est ce qu’on croit de lui. La vox populi, ici celle des revanchards du tsar en la personne de l’imbu vaniteux comte Rostopchine, l’a déjà jugé. Sauf que les relations de Nathalie finissent par influencer la cour, donc le jugement. Armand est relâché, pour les beaux yeux de Nathalie la Russe, mais banni de la bonne société en tant que Français.

Le jeune homme entre deux mondes ne sait plus où il en est. Amant de la mère au lieu de la fille, Russe malgré lui mais Français de culture. La famille est snobée au théâtre, après qu’Armand, venu remercier le prince Koslovsky qui a intercédé en sa faveur sur requête de Nathalie Ivanovna, ait été renvoyé avec mépris. Catherine est au courant qu’il couche avec sa mère, tout Moscou est au courant qu’il a collaboré. Que faire, sinon fuir ?

Il décide d’aller en France, pays qu’il ne connaît pas, l’ayant quitté à l’âge de 3 ans. Mais comment financer ? Nathalie décide alors d’aller avec lui, ne pouvant se résoudre à quitter cet amant qui la comble. Quant à Catherine, elle a pris son parti de ne pas devenir l’épouse d’Armand, et elle suit. De toutes façons, elle n’a pas d’avenir à Moscou.

Jeunesse indécise menée par les sens, maturité forcée par les événements dramatiques, l’heure des choix est venue. Le destin d’un entre-deux, collabo malgré lui, éduqué dans l’universel – en butte aux nationalismes. Un éternel recommencement de l’Histoire.

Henri Troyat, Les désordres secrets – Le Moscovite 2, 1974, J’ai lu 1987, 254 pages, €2,99

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Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré

A la quarantaine, Richard (Gérard Lanvin) chef d’entreprise, Jean-Michel (Christian Clavier) dentiste, Guido (Jean-Pierre Bacri) directeur marketing chez Contrex, Antoine (Philippe Khorsand) metteur en scène, et Dany (Jean-Pierre Darroussin) employé de Richard, sont des amis de trente ans. Ils sont mûrs, blets, ayant perdu fraîcheur et idéaux de leur jeunesse. Leur groupe de rock des années 1970 s’est dissout lorsque Bernadette, la chanteuse (Louise Portal), toute de sexe libre impudique qui a vagué de mec en mec à la mode amour libre post-68, les a abandonnés pour réussir une carrière au Québec, dont elle a pris l’accent traînant. Seule à avoir du talent dans le groupe, elle est devenue célèbre et revient en France pour un concert. Coiffure blondasse extravagante, cuir, bottes et pantalon zèbre qui moule son cul, elle a tout de la bombe sexuelle requise par son image. A la quarantaine, elle fait encore illusion, surtout à ses anciens copains.

C’est l’occasion pour la bande de se retrouver en groupe « comme avant » dans la maison de campagne de Richard en grande banlieue parisienne. Dans les coulisses du concert, Bernadette les a chaleureusement reconnus mais, emportée par son manager de mari Lou Bill (Didier Pain), a disparu presque aussitôt pour une interview obligatoire. Contraintes du business. La célébrité a du bon – une Cadillac blanche – mais du mauvais : une existence de singe savant. Est-ce l’idéal d’une vie ?

Durant le week-end, chacun déballe son existence depuis 18 ans qu’ils ont laissé le rock. Richard est peut-être celui qui a le mieux « réussi » dans l’équilibre des contraintes : ancien batteur du groupe, il a monté une PME de sanitaire et s’est installé, marié et à présent « fidèle et équilibré » depuis qu’il vit avec Carole, père de deux enfants. Il a été queutard invétéré et s’est fait plusieurs fois fougueusement Bernadette à l’époque, dans le dos de son mec d’alors qui n’a rien vu, leur chef Antoine.

Antoine est celui qui se croit intello, metteur en scène de théâtre, au départ contestataire en happening devant les usines (et la tronche obtuse des ouvriers spécialisés). Il a connu les autres par Bernadette, dont il est devenu le compagnon, donc l’entraîneur à l’origine du groupe de rock – un spectacle plus à même de faire passer les idées anti-système. Il met en scène aujourd’hui sa nouvelle compagne dans un Roméo et Juliette qu’il veut (effet de la quarantaine) sexuellement torride. Il soupçonne la Juliette de sa pièce de se faire le beau Roméo, qu’il encourage à embrasser sa belle avec fougue et désir. Mais l’imaginaire rejoint le réel et il est tiraillé. Les femmes le trompent parce qu’il est égoïste et imbu de lui-même, donc vite lassant, ce qui le ronge de jalousie maladive. Heureusement qu’il y a les copains.

Richard a accueilli Dany comme conducteur de ses camions, et son fils Sébastien (Cyril Gabrial) ; c’est l’ancien guitariste au talent prometteur « à condition qu’il travaille », avait dit le manager. Or Dany est resté le baba cool des années 70, partisan du moindre effort, le « système » ne méritant en rien qu’on se crève, ancien pilier d’ashram indien et revendiquant à son retour en France le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue, fort à la mode en ces années gauchistes. Toute contrainte lui fait fermer ses chakras et il s’y refuse, laxiste y compris avec son fils ado, préférant se laisser aller au courant. Il vient de se faire voler une camionnette et son chargement par « deux Blacks » pris en stop, mais il ne s’en fait pas : « Y’a pas mort d’homme ! » est sa réplique devenue culte. Darroussin est excellent dans ce rôle de « crétin des Alpes » qui parle lentement et se refuse à faire chauffer son cerveau.

Guido était le (mauvais) chanteur du groupe. Il a connu deux de ses amis au lycée Carnot où, jeunes pubères en chemise blanche, ils regardaient du toit la prof d’anglais se faire sauter par le prof de sciences nat. Il les a retrouvés après un séjour italien d’où il a ramené le bel éphèbe Fetuccino (Jérôme Berthoud) et une femme avec qui il forme un ménage à trois. Il est devenu directeur du marketing de l’eau minérale Contrex et avoué avoir « fait vœu d’abstinence » depuis 1983 pour éviter d’attraper le sida. Pour compenser sa frustration sexuelle et combattre ses désirs invertis, il fait du vélo à outrance.

Reste Jean-Michel, ancien bassiste du groupe et fils de chirurgien dentiste qui invitait ses copains ados à venir flirter et baiser dans l’appartement quand son père était à un congrès. Il est le narrateur. Malgré sa vie de fêtard, il est devenu dentiste lui-même lorsque papa est mort, désolé de s’être fâché avec lui. Il a toujours été velléitaire, fou désireux plutôt qu’« amoureux » de Bernadette la choriste, il n’a jamais pu coucher avec elle et cela le hante comme une étape psychologique mal franchie. Sa compagne (Marie-Anne Chazel) – qui est psy et avec laquelle il a été en analyse durant un temps – l’encourage à « la sauter » pour solder ce manque qui inhibe sa vie sentimentale depuis 18 ans. Il va conclure enfin ce week-end de retrouvailles. En sera-t-il pour cela plus heureux ?

L’adolescence n’a qu’un temps et le rêve de changer le monde se heurte à la réalité du monde. Se donner en spectacle et se shooter laisse les ouvriers producteurs froids et méprisants, dénoncer la vie rangée de la norme sociale n’aboutit à rien de concret, et baiser à couilles rabattues dans tous les coins, avec n’importe qui, n’a rien de libérateur, n’étant en réalité qu’une envie de jouissance personnelle. Une « emprise » des hormones. En rock ou au théâtre, ceux qui se croient « artistes » n’ont aucun talent (il se travaille) ; en fait de liberté en amour, ils sont jalousement possessifs et ne savent pas garder des relations stables ; et comment rester « contre » le système en se gavant d’argent public au théâtre subventionné ? Toutes les contradictions éclatent et la grande récré prend fin au bilan impitoyable de la quarantaine. Bernadette la bombe fait exploser les illusions. Une vraie catharsis pour la bande, qui reconnaît alors ses vraies valeurs : la chaleur de l’amitié, dans la différence.

Film quasiment autobiographique devenu culte depuis que l’amitié a remplacé l’amour chez les jeunes, trop inquiets des relations qui pourraient être interprétées comme « non consenties » selon le seul bon vouloir des filles. Ce n’était pas encore l’état des mœurs à la sortie à la fin des années 80, d’où son peu de succès en salle. Mais au fond, que veut dire « réussir » sa vie ? Est-ce rentrer dans les normes après la révolte biologiquement programmée de l’adolescence ? Faire fructifier jusqu’au bout son propre talent, comme le dit l’Évangile ? Se laisser aller au courant sans s’en faire pour éviter l’ulcère ? Baiser pour ne pas être seul ? Ou simplement accepter les choses telles qu’elles se présentent, y faire face avec son propre courage et ses capacités ? L’important sont les copains, pôle d’équilibre, car ils montrent qu’il n’y a pas qu’une seule voie dans la vie.

DVD Mes meilleurs copains, Jean-Marie Poiré, 1989, avec Christian Clavier, Gérard Lanvin, Jean-Pierre Bacri, Louise Portal, Philippe Khorsand, StudioCanal 2019, français, 1h51, €7,99, Blu-ray €15,00

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Franck Thilliez, Labyrinthe

Ce thriller français reprend en quelque sorte le thème d’un précédent, Il était deux fois, chroniqué sur ce blog. Même disparition de la fille de 17 ans, même quête d’un père qui ne lâche rien, même univers très glauque d’« artistes » qui œuvrent sur les corps vivants.

Cette fois, le lecteur fera connaissance de six femmes, Julie la kidnappée, Véra la psychiatre, Ariane l’artiste de labyrinthes, Lysine la journaliste, Sophie la romancière – sans compter la septième tout à la fin, Camille, policière. Toutes soumises à des fugues dissociatives et à la paramnésie de certitude. Intéressant concept, qui fait dire bien des inepties aux patients traités par les psy. «Le cerveau humain peut déployer les plus incroyables stratagèmes pour protéger l’esprit. Il s’adapte sans cesse, se reconstruit sur ses ruines… Il est même capable de se piéger lui-même. De faire passer des souvenirs inventés pour réels. De nous persuader, par exemple, que nous avons été agressés à la cantine quand nous étions collégiens, même si cela ne s’est jamais produit » p.403. D’où la méfiance légitime de la justice pour les « viols » dénoncés trente ans après.

Le premier chapitre est identique au dernier chapitre, signe que l’on a fait le tour du labyrinthe. Une fille kidnappée a été retenue par son ravisseur, Caleb Traskman, un écrivain de thriller célèbre, dont la particularité est de décrire des viols, des tortures, et des horreurs. Un peu le monde de Franck Thilliez, avouons-le. L’époque contemporaine exige la surenchère dans la violence. Elle aime ça. Les lecteurs aussi, semble-t-il, puisque Franck Tilliez a énormément de succès. J’en suis étonné, dans la mesure où la majorité des lecteurs sont des lectrices… Fascination pour le bad boy ? Jouer à se faire peur par des fantasmes de viols et de tortures à répétition ? Pour ma part, je trouve cet univers très glauque et ne relit pas ce genre de roman, bien qu’il soit ici très bien construits. Nous sommes dans le cliché : évidemment une femme, et évidemment raptée par un homme, qui est évidemment pervers narcissique, et assouvit évidemment toutes ses pulsions dans une cave. En invitant ses copains, amateurs de sensations fortes – et (clin d’œil bienvenu contre les préjugés) pas seulement des mâles.

Il se trouve qu’ici, la kidnappée fait place à la journaliste indépendante, qui enquête sur la violence dans l’art contemporain. Elle découvre un montage de scènes d’ultra-violence sadique perpétrée sur une femme nue par une bande de bourgeois déguisés de têtes de porcs, dans une bacchanale orgiaque où tout est permis. Il s’agit d’aktion, avec un k comme en allemand. Ce genre d’art contemporain confine au nihilisme. Il perce et fouaille la chair jusqu’à l’annihiler J’y vois, pour ma part, une perversion de la sainte horreur chrétienne pour la chair, horreur qui est d’ailleurs celle de toutes les religions du Livre. La chair est matière et non esprit, elle ne participe donc pas de Dieu, et peut donc être méprisée, souillée, niée. D’où l’impasse de ce genre d’art contemporain qui tente d’aller jusqu’au bout. « Voici Abergel (…). Il s’est volontairement tiré une balle dans le crâne l’année dernière, devant des appareils photo à déclenchement automatique et à très haute capacité d’obturation qui ont immortalisé chaque milliseconde de son suicide. Il signe ici son ultime série et, vous vous en doutez, la plus radicale : Dans la tête de l’artiste. – Vous considérez ça comme de l’art ? Vous plaisantez, n’est-ce pas ? – Je suis on ne peut plus sérieux. Abergel est allé aussi loin qu’un artiste peut aller dans le dévouement à sa discipline. Les originaux de ces clichés valent aujourd’hui une fortune sur le marché… » p.252.

La journaliste enquête, et découvre une bobine de film sous la forme d’un montage d’atrocités. Elle tente de remonter jusqu’à son auteur, Jérémy Théobald, un artiste qui vit dans une caravane installée dans une casse auto proche de Paris. L’artiste est un marginal tatoué et piercé qui vit torse nu sous un blouson de cuir et qui vend très cher ses photographies de corps éviscérés et ses snuff movies où de réelles personnes (en général jeunes femmes ou enfants) sont massacrées en direct pendant des heures par une bande de sauvages nus. Il y a un public pour cela, analogue aux casseurs après les matchs de foot. Il s’agit toujours d’aller jusqu’au bout de soi, de lâcher ses pulsions primaires, sans plus aucune limite. Encourager ce genre de déviance, même sous la forme d’un thriller, est pour moi immoral. Mais une fois encore, cela plaît.

Je laisse au lecteur avide de ce genre de sensation la lecture de ce livre, fort bien fait et haletant en chapitres courts qui se chevauchent d’un personnage à l’autre. La fin est étonnante, bien qu’elle répète le début, mais nous n’en avions pas conscience.

Franck Thilliez, Labyrinthe, 2022, Pocket 2023, 457 pages, €9,00, e-book Kindle €16,99

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Les assassins de l’ordre de Marcel Carné

Ces assassins sont les policiers, qui tuent en toute impunité dans les locaux du commissariat de Marseille. On comprend pourquoi si peu d’années après mai 68, le réalisateur a subi des « pressions » pour qu’il renonce à tourner, et que le film, une fois monté, ait été très peu diffusé en France. Il a eu du succès à l’étranger. C’est qu’il traite d’un sujet brûlant : les violences policières. Certes, les bavures sont inévitables dans l’exercice de fonctions difficiles, mais pas dans ce cas précis. Le huis clos d’un commissariat ne justifie pas de débordements sous le feu de la foule.

Le scénario est tiré un roman de Jean Laborde, chroniqueur judiciaire durant les années 1950 à 1970, lui-même inspiré d’une affaire réelle de février 1946 : « L’affaire des policiers de Bordeaux ». A l’époque, le juge d’instruction, sous la pression, avait délivré un non-lieu, mais le film en prend le contre-pied. La connivence de la police avec la justice ne va pas de soi, dans la mesure où la Justice est censée être indépendante, alors que la police reste dépendante de son ministère. Même si, dans les années 70, le juge le rappelle, il est « fonctionnaire » comme les flics, et est censé « fonctionner » – donc obéir au pouvoir.

Un matin à 8 h, un couple d’inspecteurs de Marseille fonce en Peugeot 404 cueillir Michel Saugeat (Roland Lesaffre) un employé du garage dont le coffre a été fracturé la veille. Ils l’embarquent, malgré ses dénégations (ils disent tous qu’ils sont innocents). Le commissaire (Michael Lonsdale) ne le croit pas plus, dans les bureaux où il l’interroge. L’homme a en effet été condamné cinq ans auparavant pour des faits similaires, et ses empreintes figurent dans le bureau du garage (évidemment, puisqu’il y travaille). L’homme dit s’être rangé depuis qu’il s’est marié et a un petit garçon qu’il aime voir grandir, mais rien n’y fait. Effet de tunnel, les inspecteurs sont persuadés qu’il est coupable et, pour preuve, veulent ses « aveux ». Avant l’ADN ou la téléphonie, les faits de police scientifique, la croyance en la « religion de l’aveu » hantait les commissariats. L’un des inspecteurs a fait l’Indochine et l’Algérie (François Cadet), et l’autre est bas de plafond (Serge Sauvion). Pour eux, faire avouer signifie tabasser, en une époque où les mœurs de guerre étaient encore prégnantes, et où nul avocat n’assistait aux gardes à vue. Le commissaire ne se salit pas les mains, mais laisse faire. C’est dans les mœurs.

A 13 h, le suspect est conduit en cellule où se trouvent déjà trois personnes, après de multiples cris et coups. Il décède très vite d’une commotion cérébrale, que le légiste authentifiera. Le juge d’instruction Bernard Level (Jacques Brel) est chargé par le Procureur de la République de ce dossier délicat, où il s’agit de ne fâcher personne : ni la veuve de la victime et son gamin, ni la gent policière dont on a besoin, ni l’opinion publique, manifestée par la presse et par les étudiants, remontée contre les flics. Le juge doit se faire sa propre opinion et opiner en droit, sous les contraintes contradictoires. Son fils (Didier Haudepin) étudiant préparant l’agrégation (on ne sait pas laquelle) le pousse à ne rien lâcher pour faire triompher la vérité et punir les coupables. Les flics s’empressent de suborner les témoins, dont le cabaretier Casso (Boby Lapointe) pour faire de la victime un soûlard qui a eu un accident la veille, faire de la pute Danielle (Catherine Rouvel) qui témoigne des cris une fille animée d’une vengeance personnelle et dont ils mettent justement en taule Marco son mac, faire du fils du juge un gauchiste pris avec du haschich dans les poches, et faire de sa maîtresse antiquaire italienne (Paola Pitagora) une receleuse d’objets volés susceptible d’être expulsée. Graziani, l’avocat de la défense (Charles Denner), habile professionnel, donc cynique, suborne le pâle Rivette l’avocat de la victime (Luc Ponette) en lui offrant un poste dans son cabinet puisqu’il a été son élève.

Tout est donc plié avant que le procès ne commence, et la vérité est condamnée avant même d’être dite. Les témoins se rétractent ou minimisent ce qu’ils ont déclarés dans les procès-verbaux devant le juge, l’avocat de la victime renonce à pousser le gardien (Pierre Maguelon), présent au commissariat et qui a bel et bien entendu les cris et les coups, à dire la vérité. Intimidé par la Cour, et par solidarité envers ses collègues et patrons flics, il ne dit strictement rien. Les flics sont acquittés et le juge, qui aurait mieux fait de se désister, est déconsidéré avant d’être exilé dans un petit poste « en Auvergne », ironise-t-il. C’est ainsi que le pouvoir autoritaire impose « sa » vérité devant la justice. La force prime le droit.

La leçon du film est que, si on laisse faire, toute transgression aux règles conduit à l’asservissement progressif. Se taire, c’est accepter. Laisser la force violer le droit, c’est déconsidérer la loi démocratique et s’asseoir sur les règles permettant la vie en société. Il est bien sûr que les règles sont parfois transgressées ; il faut en juger avec compréhension des circonstances et modération dans l’exercice de la loi. Mais ne pas bafouer le droit, au risque de déconsidérer la justice, donc le régime, donc la démocratie. La police n’est pas au-dessus des lois.

Un grand film, certes militant lorsqu’il présente les flics sans nuances, tout comme les « étudiants », mais l’époque post-68 le voulait ainsi. De nos jours, le dilemme entre police et justice n’a pas disparu, mais il est mieux cadré. Les faits peuvent être mieux établis, l’aveu n’est plus en soi une preuve ultime, les avocats surveillent les gardes à vue, les caméras piétons permettent aux policiers de justifier de leurs actes. Mais la réflexion du juge Level demeure sur la justice, son exploration des faits avérés, la fragilité des témoignages – et les « pressions » aussi.

DVD Les assassins de l’ordre – version restaurée 4K, Marcel Carné, 1971, avec Jacques Brel, Paola Pitagora, Roland Lesaffre, Michael Lonsdale, Boby Lapointe, Catherine Rouvel, LCJ Éditions & Productions 2024, 1h43, français, €17,00, Blu-ray €15,04

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Marc Bloch, toujours

Marc Bloch, historien et résistant français fusillé par les nazis était « né juif », mais élevé dans les Lumières et acquis à la société libérale issue de la Révolution. Il était résolument hostile aux Anti-Lumières de la Contre-Révolution qui veulent collectiviser l’individu en troupes, en ligues, en procession, et enfermer dans les déterminismes biologiques, familiaux, claniques, nationaux, raciaux – en bref l’« identité ». Le retour des idéologies obscurantistes fait des déterminismes biologiques et nationaux des « essences » que nul ne saurait surmonter. Au risque du rejet des « aliens », des « virus » et autres allogènes, « immigrés ».

Ce que nous dit Marc Bloch, dans cet essai écrit à chaud à l’automne 1940, après la défaite de la Grande armée française en six semaines, c’est d’abord cela : un antinazisme viscéral, un refus de l’obscurantisme Ancien régime, du primat de la force et de la biologie, de la hiérarchie essentialisée comme « naturelle » alors qu’elle est construite dans l’histoire.

La seconde chose qu’il nous transmet, après cette expérience de Français défait, c’est l’incapacité du commandement, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation. « Nos chefs, ou ceux qui agissaient en leur nom n’ont pas su penser cette guerre » p.66. Pas plus que l’armée française, en 2022, n’a vu l’importance des drones, préférant les chars lourds et les avions chers. La France, l’armée, les politiciens, les hommes, se sont trouvés désemparés en juin 40 devant l’irruption de la vitesse et de l’audace, ce dont ils avaient perdu l’habitude. Toujours en retard d’une guerre…

La troisième leçon est donc ce constant de « sclérose mentale » p.79, faite de dédain du Renseignement, des rivalités de services, la paperasserie d’une « agaçante minutie » qui « gaspillait des forces humaines qui auraient pu être mieux employées » p.89, de dogmes intangibles véhiculés par les dinosaures de l’autre guerre. Toujours la norme, le bureau, la procédure, les ordres – là où il faudrait être inventif, réactif, efficace, organisé. La lamentable affaire Lyhanna montre combien la « justice » est mal fagotée, mal structurée, mal dotée en lois claires et en compétences définies. A l’ère du mél instantané, utiliser encore le vieux « courrier » papier comme au temps de Napoléon ! « Nos soldats ont été vaincus, ils se sont, en quelque sorte, beaucoup plus facilement laisser vaincre, avant tout parce que nous pensions en retard » p.78. Les Allemands « croyaient à l’action et à l’imprévu. Nous avions donné notre foi à l’immobilité et au déjà fait » p.79. Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter de faire la guerre. Mais si la guerre survient ? Nous nous trouvons quasiment aussi démuni face à Poutine en 26 que face à Hitler en 40.

Quatrième chose à retenir : cette mentalité française engoncée dans l’élitisme de castes p.193, formée dès l’enfance au bachotage p.146, les élites composée de « bons élèves obstinément fidèles aux doctrines apprises » p.155, révérencieux envers les puissants, soucieux de ne jamais faire d’histoires p.127, dressées au formalisme de la tenue et de la bureaucratie p.126 plus qu’à l’aisance du métier. Tout dans l’apparence – rien derrière. Bon élève : mauvais guerrier, mauvais industriel, mauvais décideur. « L’école, la caste, la tradition, avaient bâti autour d’eux un mur d’ignorance et d’erreur » p.201.

Cinquième leçon : le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard. En France, « toute une littérature (…) stigmatisait ‘l’américanisme’. Elle dénonçait les dangers de la machine et du progrès. Elle vantait, par contraste, la paisible douceur de nos campagnes, la gentillesse de notre civilisation de petites villes, l’amabilité en même temps que la force secrète d’une société qu’elle invitait à demeurer de plus en plus résolument fidèle aux genres de vie du passé » p.181. Est-ce cette nostalgie écolo mal placée qui, aujourd’hui, nous sauvera de l’ogre Poutine, du bouffon Trump ou de l’oncle Xi ? Marc Bloch en 1940 : « Ayons le courage de nous l’avouer, ce qui vient d’être vaincu en nous, c’est précisément notre chère petite ville. Ses journées au rythme trop lent, la lenteur de ses autobus, ses administrations somnolentes, les pertes de temps que multiplie à chaque pas un mol laisser-aller, l’oisiveté de ses cafés de garnison, ses politicailleries à courtes vues, son artisanat de gagne-petit, ses bibliothèques aux rayons veufs de livres, son goût du déjà-vu et sa méfiance envers toute surprise capable de troubler ses douillettes habitudes : voilà ce qui a succombé devant le train d’enfer que menaient, contre nous, le fameux « dynamisme » d’une Allemagne aux ruches bourdonnantes » p.182. Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le défaitisme commence par la flemme.

Alors il existe un chemin de crête, qui ne plaît à personne car il est tissé de compromis et de politique possible. C’est celui du président, l’actuel comme le précédent, et probablement le futur, car on ne fait qu’avec ce qu’on a.

Et deux chemins tentateurs, emplis de yaka et de faukon, agités par les extrémistes (jusqu’aux élections, mais après…). L’extrême-gauche veut une Nouvelle France créole, bougnoulisée, bordélisée, où le populo braille et fait la loi immédiate en mandatant un Lider minimo, par haine des États-Unis et propension à se coucher devant la Russie de l’avenir et la Chine ex-Mao. Dès lors, pas de guerre : on est bien avec tout les forts, toujours d’accord avec Poutine, filant doux avec Xi. L’extrême-droite a révérence envers le bouffon octogénaire et le tsar septuagénaire pour leurs affinités pétainistes de restauration de la religion, des traditions, de l’ordre moral et surtout sexuel, du nationalisme souverainiste. Elle se méfie seulement de Xi.

En cinq leçons, tirée de son expérience de l’étrange et amère défaite de 40, l’historien Marc Bloch, qui va entrer au Panthéon des grands Hommes, nous met en garde contre nos travers d’aujourd’hui :

  • la nostalgie du monde hiérarchisé d’Ancien régime, du primat de la force et de la biologie
  • l’incapacité du commandement bureaucrate, la décadence des élites, la déliquescence de l’éducation
  • la sclérose mentale de la paperasserie et de la mentalité fonctionnaire
  • l’élitisme des castes (partis, syndicats, associations, industriels) qui n’ont aucun souci des autres ni du peuple
  • le pacifisme du « petit », du paisible, du campagnard, du repli sur sa petite patrie régionale

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

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Les Barbouzes de Georges Lautner

De l’ironie à la française pour contrer le sérieux élitiste des films d’espionnage à la James Bond. Nous sommes en 1964 et le Général est président de la France. On ne rigole pas avec le prestige de la France, ni avec les armes. Les États-Unis ont conçu en premier la Bombe (grâce aux savants anglais et juifs allemands exilés), très vite suivis par l’URSS (grâce aux espions juifs communistes aux USA) ; la France a suivi sa voie propre, réussissant à faire exploser une bombe A en 1960 au Sahara (malgré les bâtons dans les roues des Américains). En 1964 décolle le premier Mirage IV de la force nucléaire stratégique.

C’est dans ce contexte d’actualités que Georges Lautner réalise ce film, avec les dialogues savoureux et percutants de son compère Michel Audiard. On retient encore le « caltez, volailles ! » de Lagneau face aux loups étrangers, un quatuor de barbouzes qui convoitent la jolie veuve Amarante (Mireille Darc). Le film est soutenu par une brochette d’acteurs connus, très en verve, avec chacun une personnalité marquante. Francis Lagneau (Lino Ventura) est le faux cousin du défunt, Benard Shah (Robert Secq), un marchand d’armes libanais décédé comme feu le président Félix Faure d’épectase. Hans Müller (Charles Millot) est le faux psychanalyste allemand de RFA qui suivait le petit Shah, son patient décédé. Boris Vassilieff (Francis Blanche) est son faux frère de lait soviétique, élevé avec lui « à Odessa près de la mer » (alors qu’il a été élevé à Téhéran où il n’y a pas la mer (« conception bourgeoise de la géographie », rétorque le fanatique). Enfin le faux confesseur suisse Eusebio Cafarelli (Bernard Blier), au nom de cafard de sacristie, tout en componction.

Tous sont des barbouzes, autrement dit des espions déguisés. D’où le terme, issu des fausses barbes, en général utilisées. Ici, on reconnaît les barbouzes dans le hall d’un grand hôtel parce qu’ils portent tous des lunettes noires… à l’intérieur (comme Catherine Deneuve, que j’ai vue ainsi à Paris en plein hiver grisaille). Les espions convoitent, pour leurs gouvernements, les brevets sur des armes atomiques détenus par le marchand d’armes décédé. S’y ajoute, pour faire bonne mesure, le vrai Américain O’Brien (Jess Hahn), fort de ses dollars et de son paiement « cash », qui veut tout emporter par la force du deal. Et le nouveau défi des Chinois qui grouillent dans les passages secrets du château et se lèvent comme une seule bande de rats sous l’effet d’un son électronique.

Chacun en prend pour son grade. Le Français en séducteur viril et paternaliste, voué au Général jusqu’à se marier une seconde fois. L’Allemand en être froid et scientifique outré qu’on ne l’aime pas et qu’on s’étonne de ses roses chimiques « en vénélite compressée, inaltérables à l’eau de mer, antimagnétiques, fluorescentes et ininflammables ». Le Russe lyrique et sadique, surnommé Trinitrotoluène pour son expertise en explosifs, qui ment comme il parle et fait ses coups en douce. Le Suisse italien faux-cul comme un curé, poli comme un hypocrite, écoutant tout le monde en posant des micros partout.

Donc, décès du marchand au bordel chic parisien où la maîtresse informe l’Élysée. Effervescence codée de l’annonce : « le petit shah est mort », tiré de l’École des femmes de Molière, comme de la chanson Les Vieux de Brel en 1963 (l’année d’avant le film), qui singe les messages de la Résistance. Lagneau, qui devait partir en vacances avec bobonne à la mer (avec un petit bateau à voile pour faire mumuse sur l’eau), est sommé par son chef du SDECE, le colonel Lanoix (Noël Roquevert) de se convertir en ce bon cousin Ludo et d’aller séance tenante accompagner le corps du défunt en son château de Bavière, où il est censé être mort naturellement. Lagneau a en effet cette double casquette de se présenter selon ses missions comme Petit Marquis ou Belles manières, ou en Bazooka ou Belle châtaigne. Il manie également la séduction sur les femmes avec le bourre-pif sur les hommes. Il rencontre la belle veuve, sexy dans son bikini de deuil noir, un voile transparent sur le reste. Puis les autres, qui arrivent comme attirés comme des mouches sur le beau tas de secrets odorants.

C’est alors une nuit de barbouzes, chacun tentant de supprimer l’autre, soit par un lustre Damoclès de poignards acérés au-dessus du lit, soit par un scorpion dans les draps, soit par une douche d’acide, soit par une chasse d’eau explosive. Hilarant, d’autant que chacun se méfie et s’en sort. Ils se retrouvent tous au petit-déjeuner, comme si de rien n’était, servis par des domestiques en culottes tyroliennes et de belles teutonnes blondes asservies aux vainqueurs depuis la guerre. Amarante fait semblant de ne rien savoir, elle élude la question de l’héritage et de l’argent, ce qui énerve Lagneau, pressé de conclure. Il tente de chasser les autres avec son « caltez, volailles ! » Mais les trois mettent en scène une épilepsie du Russe à l’aide d’un infâme morceau de savon, ce qui « oblige » le médecin allemand et le confesseur suisse à rester pour l’assister. Mais tous ces Européens se liguent contre le Yankee insistant, vaniteux et sûr de lui avec ses dollars, pour le bouter hors du salon par la fenêtre, où il atterrit dans les douves. A cette époque gaullienne, les États-Unis peuvent aller se faire foutre.

Ce sont les Chinois qui émergent des souterrains, trucidant au silencieux (pump ! pump !) les domestiques un par un, pour tenter d’avoir le quatuor. Mais les barbouzes se méfient et ripostent. Lagneau combat quatre karatékas. Cafarelli et Müller font un Fort Alamo face à la horde jaune qu’il descendent en tas devant leur barricade de meubles.

Après le massacre, Lagneau parle avec Amarante dans sa chambre, où elle gît nue sous son drap à peine remonté sur sa poitrine. Son vrai nom est Antoinette Dubois et elle a été élevée sur la Butte ; un peu pute un temps avant de rencontrer la fortune. Ils se découvrent des points communs et lui en profite pour écraser les micros gros comme des doigts posés par Cafarelli et Vassilieff. Cette chasse aux micros est désopilante ; ils se trouvent déguisés en fleurs (une rose sur un tronc d’arbre !), coulés dans une bougie, dissimulés derrière une tenture, dans une pomme d’arrosoir. L’écoute est le premier métier de l’espion et Lagneau écrase tout de sa grosse patte. Il parvient à convaincre Amarante de servir son pays et de céder les brevets à la France, sans contrepartie (sauf le mariage, qu’il lui promet bein que déjà marié).

Ils laissent donc les barbouzes au château et partent en voiture prendre l’avion pour Lisbonne, plaque tournante de l’espionnage international, où les brevets se trouvent à l’abri dans le coffre d’une banque. Lesdits barbouzes tentent de les suivre, mais les autres véhicules ont été sabotés et soit ils sautent, soit ils terminent dans la rivière. A Lisbonne, le répit est bienvenu… sauf que la femme ne peut s’empêcher de commander une malle de vêtements du château à livrer à l’hôtel, elle qui est partie « sans rien ». Cette faute, malgré sa lecture d’un manuel du parfait espion par le colonel Rémy, chef du renseignement résistant durant la guerre, permet aux barbouzes – et à l’Américain obstiné – de les retrouver. Grosse bagarre où les portes et les armoires sont défoncées.

Il faut donc fuir et conclure par un retour en train sur Paris. Comme dans Agatha Christie et James Bond, les choses ne vont pas se passer facilement. Une porte ouverte sur la voie permet le comique de répétition des barbouzes qui se balancent l’un après l’autre, pour atterrir sans dommage près de la route, où la péniche américaine les fait monter – sauf O’Brien qui, ayant perdu ses lunettes, n’est pas reconnu par son chauffeur ni son garde. Lagneau veille sur sa brebis, mais « doit » sortir un moment, car elle a vu des barbus : « Un barbu c’est un barbu, trois barbus c’est des barbouzes ». Amarante en profite pour vendre la mallette de brevets à l’Américain contre un chèque de 4 millions de $. Mallette qu’elle est sûre de voir récupérer par son protecteur, mais elle aura quand même « quelque chose à se mettre » aux Bahamas (où on vit quasi à poil toute la journée).

Tout est bien qui finit bien, la France a gagné, la fille aussi, Lagneau devient bigame et les barbouzes sont déconfits. On a bien ri. J’ai toujours beaucoup aimé ce film, pas aussi connu que Les tontons flingueurs, mais franc et direct dans son ironie.

DVD Les Barbouzes, Georges Lautner, 1964, avec Lino Ventura, Francis Blanche, Bernard Blier et l’actrice Mireille Darc, Gaumont 2005, français, 1h45, €8,07, Blu-ray €11,69

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Jean Guéhenno, Journal des années noires

L’auteur a 50 ans en 1940, lors de la défaite honteuse de la France à cause de généraux ineptes et de politiciens lâches. La « première armée d’Europe » a cédé en trois semaines devant les jeunes soldats mécanisés du Führer de vivre et de se venger de l’humiliante défaite de 1918. Guéhenno est breton, fils d’ouvrier, autodidacte et pacifiste depuis qu’il a fait la Première guerre. Trop vieux et réformé après une blessure à la tête en 1915, il n’est pas mobilisable en 40. Il a devancé l’appel en 1913 après avoir été reçu à Normale Sup. Après la guerre, il est prof de lettres.

Sous Vichy, il est considéré comme un dangereux humaniste, un partisan de ces Lumières honnies des réactionnaires pétainistes, et rétrogradé d’enseignant en khâgne, à prof de quatrième. Il faut dire que, comme l’affirme les Wiki, il est entré en « Résistance intellectuelle : membre fondateur du Comité national des écrivains et du groupe des Lettres françaises, il est proche de Jean Paulhan, Jacques Decour, Jean Blanzat, Édith Thomas. » Pour s’aérer l’esprit, il étudie Jean-Jacques Rousseau, pas vraiment en odeur de sainteté chez les cathos tradis et les fachos revanchards sous Pétain. Il sera élu à l’Académie française en 1962.

Avec précaution, en cas d’arrestation, et la prudence nécessaire pour n’impliquer personne, Jean Guéhenno tient un Journal durant l’Occupation et la fascisation de la France par une clique d’ambitieux aigris de seconde zone. Il évoque Drieu et Giono, partisans du maréchal, Montherlant, Gide et Giraudoux, partisans d’attendre et de voir, Bernanos, Mauriac, Sartre, Paulhan et Benda, résistants intellectuels.

Mais il distille surtout ses réflexions au fil des jours, oppressé du malheur de la France, ulcéré de l’esprit de liberté qui se perd dans le conformisme et l’habitude. Les gens se résignent, croient le vieux maréchal lorsqu’il dit les protéger, se méfient des aventuriers à la de Gaulle, se disent qu’il faut peut-être abandonner la démocratie et les idées des Lumières qui ont amené à la Défaite, se laissent tenter par l’esprit sale. « J’appelle un esprit sale, un peuple sale, un esprit, un peuple qui subit avec délices les magies et les enchantements, un esprit, un peuple qu’enivre la musique et qui chante au commandement, pressé de se laisser séduire par toute belle et fausse histoire qu’un maître sorcier lui raconte sur son génie et son destin, avide de se débarrasser de soi, avide d’obéir. » On reconnaît là Mussolini ou Hitler, mais aussi le contemporain Trump et les histrions à la Zemmour ou Mélenchon.

Peut-être, dans un an, la présidentielle français va-t-elle accoucher d’une série d’années noires, où les Lumières seront éteintes au profit du nationalisme borné, sous le banal nom de « souverainisme », et la pensée formatée, sous le banal nom de la morale et du bon sens. « Le plus grand malheur qui pourrait arriver à ce pays serait que par lassitude et par dégoût, par une sorte de remords aussi d’avoir depuis des années mal usé de sa liberté, il se rue de lui-même aujourd’hui ou se laisse doucement enfermer dans une imbécile servitude ».

Heureusement, les intellos qui soutiennent le régime de Vichy sont assez nuls pour ne pas laisser d’empreinte durable, même Drieu La Rochelle, peut-être le meilleur, mais éternel velléitaire. « Il est sans doute assez remarquable que ce soient toujours les candidats à la tyrannie qui dénoncent avec tant de complaisance notre liberté comme une illusion. Tant de charité devrait nous mettre en garde. Au reste, ces dialecticiens, si experts à nous développer la duperie dont nous serions victimes, ne doutent pas de leur propre liberté qui est volonté de puissance et d’asservissement. » Parmi les jeunes hommes à qui il enseigne la littérature en khâgne, il y a de tout, des enthousiastes de liberté, des persuadés de la révolution nationale, et l’éternel marais de ceux qui observent. Il y aura des résistants, des fusillés, mais aussi des collabos, sans doute fusillés aussi après.

L’« affaiblissement moral » français, selon l’auteur, serait dû à cette quête à tout prix « d’impartialité et d’objectivité », écrit-il en mai 1942. Il s’agit de se faire neutre en tout. Certes, c’est utile dans la recherche et dans l’information, mais ça ne l’est pas en politique. Pour entraîner un peuple, il faut un grand dessein, un Projet. « Les grands peuples sont les peuples qui rêvent. La philosophie de l’histoire d’un peuple est sa conscience commune. Le Discours sur l’histoire universelle de Bossuet était l’hymne de confiance de la monarchie catholique. L’introduction à l’histoire universelle de Michelet en 1831 manifestait la nouvelle foi libératrice et conquérante de la France. En ces temps-là, les Français marchaient d’un bons pas sur les routes, ils pensaient à s’emparer de l’avenir. Le passé même, il se le soumettaient. Il fallait qu’il les servent. L’histoire n’était pas l’exploration désabusée des nécropoles. On allait aux sources de la vie, de sa vie. Toute grande époque fait naturellement, spontanément, une nouvelle lecture de tout le passé, et c’est sa philosophie de l’histoire. » Un message pour notre temps.

Avec ce rappel utile, pour notre temps aussi : « Il n’y a au monde que deux principes, deux systèmes de gouvernement. L’un joue, exalte le courage, l’intelligence des hommes. L’autre joue, exploite leur lâcheté et leur sottise. L’un est la démocratie, l’autre la tyrannie. Comme la sottise est rapide, l’intelligence lente, le tyran peut toujours gagner dans le premier moment, mais il perd toujours à la longue. Ayons donc confiance », dit-il en mai 1943. Et de fait, un an plus tard, la France sera libérée de la tyrannie de l’occupant et du vieux maréchal bouffon, avec sa clique réactionnaire.

J’ai déjà publié, il y a 7 ans, une note sur ce livre – signe qu’il reste et qu’on le relit. J’adoptais une optique différente – signe qu’il fait toujours sens.

Jean Guéhenno, Journal des années noires (1940-1944), 1947, Folio 2014, 544 pages, €10,00, e-book Kindle €9,99

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Bruno Le Maire, Musique absolue

Si ce livre est un roman, le chef d’orchestre autrichien Karl Ludwig Kleiber (dit Carlos après son séjour en Argentine), existe bien. Il est né à Berlin en 1930 et est décédé à 74 ans d’un cancer de la prostate en 2004. Il était perfectionniste et d’un grand talent. Monsieur Le Maire lui rend hommage sous la forme d’un opus enlevé, qu’on dirait dicté plutôt qu’écrit, chapitre après chapitre.

Le narrateur, un journaliste dans la quarantaine qui ressemble à son auteur (grand, les yeux bleus, marié, quatre enfants, habitant Paris, parlant parfaitement allemand) interroge un violoniste qui a travaillé sous la baguette du chef. Il habite un vieil hôtel de Rome, chambre 509 du Hassler, où il attend la fin, avec son petit ami Dieter (coquetterie d’écrivain hétéro). II montre l’inversion aussi du décor. Le mélomane se retrouve plongé dans l’univers des orchestres-fonctionnaires, qui se fichent bien de leur chef d’orchestre – sauf lorsqu’il est grand. Ainsi Furtwängler, Karajan et Kleiber. Des sommes astronomiques que l’on propose aux grands chefs, plus de 100 000 euros par concert.

L’auteur, homme politique très au fait des relations européennes, fait digresser parfois l’anonyme petite main de la musique sur « la rhétorique inimitable de la culpabilité allemande après guerre », et sur les écarts entre mentalités française et allemande (que Nietzsche avait déjà notés) : « la cathédrale de Cologne, la jeune nation allemande répond à la révolution de 1789 », « au train où vont les choses, vous finirez comme nous, la Grande France en Europe, une petite Autriche dans le monde », «je le vois à vos questions, vous mettez trop de raison en tout, pas assez de sentiment ».

Avec un insistance sur la France, trop centrée sur elle-même (comme l’Allemagne), mais qui se veut universelle (plus l’Allemagne). « Votre Europe est une excuse pour conserver votre part du gâteau. Plus personne ne se laissera prendre à votre truc. Y compris les Allemands. Comprenez une fois pour toutes que les Allemands sont à la fois puissants et provinciaux, provinciaux et puissants. Quand cela les arrange, ils se replient sur eux et impossible de leur faire prendre la mesure de leurs responsabilités. Le lendemain, ils prennent deux ou trois décisions économiques qui écrasent leurs voisins. En toute bonne conscience. »

Écrit fluide et court, le roman se lit vite. Ce qu’on en retient ? Le nom de Carlos Kleiber, pas vraiment connu en dehors des mélomanes, la réflexion curieuse mais juste que l’on comprend mieux la musique dans le bruit, le désir d’écouter « l’enregistrement préféré » de Le Maire, la Symphonie n°6 Pastorale de Beethoven dirigée par le Maître, les réflexions sur l’Allemagne et la France en passant.

Bruno Le Maire, Musique absolue – Une répétition avec Carlos Kleiber, 2012, Folio 2014, 128 pages, €2,77, e-book Kindle €7,49

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L’Emmerdeur d’Édouard Molinaro

Que se passe-t-il lorsqu’on est trop gentil avec les autres, ou qu’on se soumet aux conventions sociales qui exigent qu’on aide les autres ? Une catastrophe. C’est ce qui arrive à un honnête tueur à gage, Ralf Milan (Lino Ventura), chargé d’exécuter un témoin gênant, Louis Randoni (Xavier Depraz), depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel devant le palais de justice de Montpellier.

Milan est un pro, il prépare minutieusement son affaire. Mais voilà une inondation ! C’est le minable occupant de la chambre voisine qui cherche à se pendre à la tuyauterie de la salle de bain. François Pignon (Jacques Brel) est un représentant en chemises que sa femme (Caroline Cellier) cocufie avec son psy, le docteur Fuchs (Jean-Pierre Darras). Pignon a tout de l’émotionnel non maîtrisé, l’opposé du froid et rationnel Milan. Un contraste propice aux étincelles, et à une bonne histoire.

Le tueur professionnel paye le garçon d’étage (Nino Castelnuovo) pour qu’il mette un couvercle sur cette « malheureuse » tentative de suicide de Français moyen. Il persuade Pignon qu’il va s’occuper de lui. Il s’est lui-même lié les mains, délaissant a mission pour jouer au Bon Samaritain. Pignon le colle comme le sparadrap du capitaine Haddock, jusqu’à la case prison, où les deux se retrouvent, l’un continuant d’emmerder l’autre jusqu’au trognon. On comprend pourquoi sa femme l’a quitté…

Un emmerdeur est quelqu’un qui gêne, qui vous casse les pieds (ou les couilles, selon votre sexe), qui vous gâche l’existence, comme une merde dans laquelle vous marchez et qui vous colle aux semelles. Dès lors, l’empathie, l’entraide humaine, la charité, sont mises à rude épreuve. La seule façon de ne plus être emmerdé est de confier l’emmerdeur à un autre, ou de le planter là. Milan ne le fait pas, poussé par le socialement correct d’époque (la génération née vers 1950), et un reste de morale catholique. Dommage pour lui – il est parfois des moments où il faut rompre avec les conventions.

L’histoire est bien menée, issue du théâtre où tout doit s’enchaîner (la pièce Le Contrat de Francis Veber en 1971). Le duo contrasté des acteurs garde l’attention. Tout au plus ressent-on dans la durée une certaine lassitude de voir toujours Milan le pro céder à Pignon le loser, au lieu de le confier au garçon d’étage, aux pompiers, aux flics. A se disperser ainsi, on rate sa mission.

DVD L’Emmerdeur, Édouard Molinaro, 1973, avec Lino Ventura, Jacques Brel, Caroline Cellier, Jean-Pierre Darras, Nino Castelnuovo, Seven7 – Studio TF1 Cinéma 2006, 1h20, €19,99, Blu-ray et 4K 2026, €29,99

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Jim Fergus, Marie-Blanche

D’une filiation franco-américaine authentique, l’auteur fait un roman. Il l’intitule du prénom de sa mère, Marie-Blanche, de nom complet Marie-Blanche (dite Baby) Gabrielle Mauricette de Brotonne-McCormick. Elle s’est jetée en mars 1966 du haut d’un balcon à Genève après s’être saoulée lorsque Jimmy avait 16 ans. Elle n’avait jamais été aimée mais toujours exploitée, et n’était pas heureuse. « Je suis une garce immature et ingrate, qui n’aurait jamais dû se marier et enfanter », dit-elle p.628.

Elle avait de qui tenir. Renée, sa mère, était fille de pute, adoptée sous la forme d’un faux accouchement par la « comtesse » Marie Henriette Trumet de Fontarce. Ne pouvant, ou ne voulant pas avoir d’enfant ni l’ennui d’accoucher dans la douleur, elle a accepté comme fille la bâtarde de son mari avec une ballerine. Renée, pas aimée, a écouté depuis l’âge de 6 ans dans le coffre égyptien du salon dans lequel elle se cachait, sa « mère » et son oncle Gabriel baiser follement dans toutes les positions. A 11 ans, elle a tâté du membre viril du jeune palefrenier à peine plus âgé qu’elle ; à 12 ans, elle a senti celui de l’oncle contre son torse. Mais il ne l’a déflorée qu’à 14 ans, après avoir pris conseil de la médecine, vu la taille et le diamètre de son membre. Vivant en Égypte, propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre, il avait adopté les mœurs du pays concernant le sexe avec les filles – dès l’âge de 10 ans.

Trop préoccupée d’elle-même parce que désirée, Renée aura alors des relations multiples, avec un prince égyptien de 20 ans, un jeune anglais puis son frère cadet, un artiste révolutionnaire fauché, un jeune aviateur de la Première guerre mondiale, avant de convoler en noces arrangées par l’oncle avec le niais mais riche Guy de Brotonne pour s’assurer un viatique. L’argent prime l’amour, c’est la base. Elle le quittera pour l’aviateur Pierre de Fleurieu, retrouvé vivant mais un bras en moins, puis Leander McCormick, industriel américain de la moissonneuse-batteuse et pédé de première. Ce mariage de convenance convenait à tous deux : elle pour ne plus enfanter, lui pour ne pas se dévoiler.

Marie-Blanche est la fille de Guy de Brotonne, faite par devoir, tandis que Thierry, dit Toto, est le fruit inattendu d’une liaison avec le prince égyptien dans le dos du mari, souvent bourré. Marie-Blanche, chargée de cette hérédité, aura des amants mais un seul mari, Bill, avec qui elle aura trois enfants, dont l’aîné, Billy, mourra écrasé à 6 ans par un tracteur qu’il avait mis en marche faute d’être surveillé par ses parents. Les deux suivant, Leandra et Jimmy, seront rejetés, sans cesse comparé à l’incomparable premier fils.

C’est dire si cette histoire de sexe multiple à l’américaine, soigneusement décalée dans l’espace (en France et en Égypte) et dans le temps (le début du siècle dernier), flatte les fantasmes yankees tout en préservant la morale puritaine. Car le péché y apparaît puni. Baiser hors mariage, c’est se vouer à ne pas aimer ni n’être pas aimée ; refuser la maternité et le couple, c’est se vouer à l’ennui, donc à l’alcool, donc à la déchéance. Être baisée trop jeune, c’est devenir un objet sexuel, d’un égoïsme sacré, pas une femme épanouie. Et on pourrait multiplier les exemples.

L’auteur n’est pas bigot, mais reconnaît à l’Église une solennité à faire peur. « L’Église en soi est déjà un endroit assez effrayant pour un enfant. Avec son faible éclairage, ses images violentes de souffrance, le crucifix, cette musique sinistre, ces rituels pesants, solennels, et ces chants incompréhensibles. Tout cela est calculé, ai-je fini par penser, pour créer une impression durable chez les plus petits, de sorte que, devenus adultes, ils n’osent pas douter de Dieu ou de ses représentants terrestres » p.100. Et le père Jean, flanqué comme précepteur à la gamine de 7 ans, n’aimait rien tant que de la renverser sur ses genoux et de la fesser cul nu pour que cela cuise. Il prenait son plaisir à infliger la souffrance qu’il avait de son propre désir.

Le roman alterne les chapitres Renée et les chapitres Marie-Blanche, liant les deux destins comme s’ils devaient se répliquer. L’auteur, formé au journalisme, est doué d’un indéniable don de conteur et le roman se dévore, avec cette épice supplémentaire qu’il est en partie « vrai ». Le lecteur français savourera le prénom de Gabriel donné à l’oncle pédophile, en écho à un autre Gabriel, archange aux pieds fourchus qu’une certaine Springora, raide dingue de son membre à 14 ans si l’on en croit ses lettres, a « dénoncé » à la vindicte publique – quarante ans après pour faire bonne mesure. Contrairement à elle, Renée ne s’est pas donnée l’excuse de se dire « sous emprise ».

Pas un classique qu’on est amené à relire, mais une « romance » décalée dans le passé très agréable à lire – pour fantasmer – même si l’auteur est un peu rapide sur l’arriération de la Bretagne, et ces grottes préhistoriques dans lesquelles on se promène comme si de rien n’était. La France, vue de Yankeeland, se hausse parfois à la caricature ridicule.

Jim Fergus, Marie-Blanche, 2011, Pocket 2023, 734 pages, €11,20, e-book Kindle €14,99

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L’étranger de François Ozon

Tiré du roman d’Albert Camus, l’histoire est sur l’absurdité de la vie. Le jeune Blanc vit dans un pays qui n’est pas le sien et vit l’hostilité entre blancs et arabes. Ses premiers mots dans le film ne sont pas pour sa mère, comme dans le roman, mais sur l’arabe qu’il a tué.

Nous sommes à Alger en 1938. Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme en début de trentaine, est un petit employé sans envergure, sans ambitions, sans émotions, qui vit au jour le jour. Il enterre sa mère sans même pleurer et entame une liaison avec sa collègue de bureau Marie Cardona (Rebecca Marder) sans la désirer. Seul le corps fonctionne, en fonctionnaire fidèle, sans état d’âme. S’il entend le voisin battre sa maîtresse (arabe) et un autre battre son compagnon (chien), il ne dit rien, ne pense rien, laisse faire. Chacun a ses raisons, ce qui l’indiffère.

Sa vie est terne, sans relief, tissée d’habitudes sans projet ni avenir. Il n’a plus son père mais une mère en institution qui va mourir peu après. Alors, pourquoi donner du sens ? Nager dans la mer donne du sens au corps sage et pâle, aimer sa petite copine donne du sens aux relations sociales ; mais encore ? L’amitié virile conduit aux bagarres et aux beuveries. Son voisin Raymond Sintès (Pierre Lottin) l’entraîne dans ses histoires louches qui mettent de l’animation dans sa vie. Il se laisse faire. jusqu’au drame sur la plage. La faute au soleil, implacable ; la faute au reflet sur la lame du couteau arabe, qui suscite le réflexe. Meursault tue, parce qu’il est blanc et que l’autre est arabe ; parce qu’il est un jeune homme et que c’est lui ou moi ; parce que tout est indifférent, au fond, sa vie comme la mienne.

Il ne comprend pas ce qui lui arrive et se laisse aller par le destin, Il ne se défend pas, au grand dam de son avocat (Jean-Charles Clichet) et de Marie. Il sera condamné et aura la tête tranchée. Il ne souscrit pas aux apparences qu’adore la société, ni à sa religion de soumission – il ne joue pas le jeu et se trouve définitivement « étranger » à ce monde social frelaté. Il sert donc de bouc émissaire à « la justice », pour clamer l’égalité devant la loi, blanc et arabe même chose, pour la joie de la sœur du tué, Djemila, qui a servi de pute à Sintès. Comme si c’était la réalité…

De la conscience de Meursault ne s’élève pas le « pourquoi » salvateur. S’il est « innocent », il ne réfléchit pas à son existence, ne prend pas conscience de sa condition d’homme. Au contraire, il renonce. Au mariage, à l’amitié, aux relations sociales. Il tue un arabe pour exister, mais cela même le tue.

Le personnage central est attiré par le vortex du nihilisme ; aucune révolte en lui – aucun élan vital. Même le sexe ne conduit pas à l’amour, et se réduit à l’institution civique et religieuse du mariage. Tourné en noir et blanc pour rendre l’austérité du personnage, le vide de sa vie, le gris de sa conscience – mais aussi situer l’histoire hors du temps – le film est fort et pose la question brute : que fait-on ici et maintenant, dans la pure indifférence du monde ?

Le dialogue final avec le curé est pour moi trop long, trop prêcheur. On sent bien la colère de Camus (et d’Ozon) contre l’Église, ses clercs qui ânonnent la langue de bois de la croyance, l’incompréhension manifeste envers qui ose penser différemment, le carcan social et moral du christianisme d’Église, l’idéalisme porté à sa quintessence. Dieu ne signifie rien puisque le monde va sans intention, poussé par ce qui est et devient. Les humains comparent trop volontiers ce qui est eu présent à ce qui devrait être. Ils imaginent un monde idéal, un Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral, la marche inexorable de l’Histoire, l’État réalisant l’Être… Tout ce fatras est irréel, enfiévré ; il incite à quitter le monde pour le rêve, à situer le vrai ailleurs qu’ici et maintenant. C’est tout cela que conteste confusément Meursault, sans y penser vraiment, sans l’assumer.

Il se laisse faire, il se laisse vivre, il se laisse aller. Pas étonnant à ce que le néant ne l’absorbe peu à peu tout entier.

César 2026 du meilleur acteur pour Benjamin Voisin et du meilleur second rôle pour Pierre Lottin

DVD L’étranger, François Ozon, 2025, avec Benjamin Voisin, Denis Lavant, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Swann Arlaud, Gaumont, français, 1h58, €19,99

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Marguerite Audoux, Marie-Claire

La littérature a oublié Marguerite Audoux, née en 1863 dans le Cher et décédée en 1937. Elle a été la mère d’un seul personnage : elle-même – sous le nom de Marie-Claire, romançant son autobiographie sous la forme d’un conte écrit simple, par un coeur simple.

Sa vie a été de pauvresse, livrée à l’Assistance publique et séparée de sa sœur à la mort de sa mère, placée après sa première communion en ferme pour y servir de bergère, de vachère puis de servante en Sologne. Elle a rencontré l’amour enfant avec sœur Marie-Aimée, puis adolescente avec Henri, le frère de sa fermière. Mais pas question d’aimer : à chaque fois, c’est la rupture imposée, les curés parce qu’ils n’aiment pas l’amour terrestre ; les fermiers parce qu’ils n’aiment pas les amours ancillaires.

Seule la nature reste innocente et offre ses bienfaits. Le soleil qui se lève, la brume dans les bois, le printemps qui jaillit, les petits oiseaux qui chantent comme les enfants, ceux de Jean le Rouge à qui elle porte du pain béni. Car Marguerite Audoux a le don du trait vivant. D’une phrase, elle croque, et cela vit. Le cœur pur va droit au but.

Il n’y a pas grand-chose à dire lorsque l’on a eu une vie si terne, faite de devoirs et de servitude. Marie-Claire quittera les fermiers, tentera de retourner au couvent puis fuira à Paris en train. Octave Mirbeau, journaliste anarchiste, auteur de Sébastien Roch, qui dénonce (déjà en 1890 !) malgré Bayrou qui n’en avait jamais entendu parler le viol des adolescents par les prêtres, en assure la préface. « Elle écrivait non avec l’espoir de publier ses œuvres, mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi, je pense, parce qu’elle aimait écrire. »

Dans la suite écrite en 1920, L’Atelier de Marie-Claire, la romancière poursuit sur son expérience de couturière à Paris, avec un moindre succès.

Prix Femina 1910

Marguerite Audoux, Marie-Claire (suivi de l’Atelier de Marie-Claire), 1910, Grasset 2008, 434 pages €11,70

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Gérard Araud, Passeport diplomatique

« Ma carrière, commencée un an après l’élection de Ronald Reagan et conclue deux ans après celle de Donald Trump, s’est inscrite dans un moment particulier de l’histoire qu’à défaut d’un autre terme, j’appelle le “néo-libéralisme”. »

En 19 chapitres, Monsieur l’Ambassadeur, Polytechnicien, Énarque, évoque sa carrière (variée), mais aussi les métamorphoses du diplomate. Il a été en poste à Tel-Aviv, à Washington, à l’Otan, à l’Onu. Il a connu Obama, puis Trump 1. Des années Mitterrand aux années Macron, le monde a fort changé. Les réseaux sociaux ont notamment explosé – y compris dans la diplomatie. Le propre du diplomate est de s’y adapter. Il faut pour cela garder les yeux ouverts, la tête froide, écouter beaucoup et parler à bon escient.

Cela n’exclut pas l’humour, qui est un regard critique mâtiné de tendresse, comme chacun sait (ou devrait le savoir). Ainsi des Juifs, l’éternel problème sans cesse remis au goût du jour alors qu’ils sont si peu nombreux dans le monde. « C’est à peine forcer le trait que de dire que, lorsque j’arrivais en Israël, les Juifs étaient, pour moi, plus ou moins des chrétiens qui avaient raté le messie comme on rate un train. L’antisémitisme me semblait derrière nous. » De 1982 à 1984, l’auteur analyse « que la cause palestinienne ne suscitait que l’indifférence voire l’hostilité des pays arabes qui l’instrumentalisaient, ce qui allait à l’encontre de l’analyse de notre ministère » – alors le socialiste Claude Cheysson. Lorsqu’il y est devenu ambassadeur en 2003-2006, il est « à peu près convaincu que jamais il n’y aura de paix entre Israël et les Palestiniens. Des erreurs et des crimes ont été commis des deux côtés dans cette tragédie, ce mot étant utilisé dans son sens le plus fort, ce malheur envoyé par les dieux à deux peuples condamnés à vivre sur la même terre. Aujourd’hui, il n’est plus possible de les séparer. L’un dominera l’autre. On connaît la souffrance du vaincu ; on oublie que le vainqueur paie aussi sa victoire, qui apporte avec elle brutalisation, racisme et autoritarisme. »

A Washington, « petite ville de province » où l’on ne vit que pour la politique, rien ne se donne, tout se deale entre journalistes, diplomates, avocats, lobbyistes, grandes entreprises, représentants du Congrès. « En effet, ceux-ci ne sont pas des sentimentaux et ne lui consacreront leur temps que s’ils y trouvent eux aussi leur avantage. Les informations ne se donnent pas : elles s’échangent. » De 1987 à 1991, Gérard Araud s’y épanouit, au cœur de « l’empire ». La crise irakienne de 1990 est l’exemple même de l’aveuglement bureaucratique et de la vanité américaine. Ils n’ont rien vu venir. « Le département d’État ne croyait encore qu’à une opération limitée, la saisie de puits de pétrole avant l’ouverture de négociations. C’est un bel exemple de ‘dissonance cognitive’ où un pays ne peut voir ce qui arrive alors qu’il a tous les éléments sous les yeux parce que c’est contraire non seulement à ses usages, mais à son analyse des intérêts des parties »

Paris n’est pas meilleur. « Fidèle à eux mêmes, les Français préférèrent l’apparence et la substance. (…) C’est d’ailleurs une constante de notre pays que d’ambitionner, dans les organisations multinationales, les postes de haute visibilité sans se préoccuper de leur importance réelle dans le processus de décision. Il en est ainsi, quel que soit le président, quelle que soit l’occasion, quelle que soit l’organisation, au grand désespoir du Quai d’Orsay. » Quant au président, il incarne la solitude du pouvoir. « Les mythes fondateurs du pouvoir en France sont Louis XIV et Napoléon, et ces modèles continuent de fonder la conception du pouvoir qu’ont les Français, qu’ils soient gouvernants ou gouvernés. Ce n’est pas anecdotique, nul ne peut impunément subir impunément la solitude que suscite la crainte que conseils et amitié ne soient tous intéressés, le fardeau que représente le pouvoir, surtout s’il est grand, et l’exaltation que nourrit le sentiment de la puissance. L’isolement du monde réel dans les ors de l’Élysée et les rigueurs du protocole, l’approbation toujours acquise de l’entourage et le regard permanent des autres vous transforment et vous endurcissent. »

Quant à Trump, c‘est la crise financière de 2008 et le ressentiment populaire contre les banques et l’Établissement, qui l’on engendré. Trump renverse la table, à commencer par le parti républicain. Il « était libre-échangiste, favorable à la rigueur budgétaire et interventionniste à l’extérieur. Trump le rend protectionniste, isolationniste et nationaliste, et accroît le déficit budgétaire de plus d’un point de PIB en pleine période de croissance ». Trump est un bouffon inculte, il « ne lit rien, au point que ses amis proches pensent qu’il est dyslexique. Il passe des heures devant la télévision en priorité devant la chaîne conservatrice Fox News où se déchaînent des commentateurs adeptes des théories du complot et prêts à toutes les approximations, les exagérations et les imprécations. Son narcissisme pathologique le fait évoluer dans une sphère cognitive qui lui est propre ou si les faits ne lui conviennent pas, il en invente d’autres. »

Et c’est bien cela le pire : on s’habitue à tout – en très peu de temps. « Trump a prouvé ou rappelé que le jeu démocratique reposait sur le respect de l’autre, la rationalité et le débat, mais que les électeurs s’habituaient rapidement à leur abandon. Il a démontré qu’on pouvait impunément mentir, trahir ses promesses, abandonner toute dignité et insulter ses adversaires et qu’on pouvait faire accepter l’inacceptable en 18 mois, à condition que les électeurs aient le sentiment que c’est pour défendre leurs intérêts. » Et encore : ce n’était que le Trump 1, avec les contre-pouvoirs encore actifs. Aujourd’hui, c’est pire. Même l’armée devient peu à peu une milice partisane, emplie d’idéologie, où les généraux réticents sont virés, comme sous Staline et Xi. « La meilleure manière de comprendre le fonctionnement de l’administration Trump serait de se référer à une Cour monarchique plutôt qu’une présidence d’une démocratie moderne En effet, en l’absence de procédures pour la prise de décision, c‘est l’accès à la personne du souverain qui seule importe, d’autant que celui-ci est capable de trancher sur-le-champ sans connaître le fond du dossier et sans demander à le connaître. »

L’Ambassadeur Gérard Araud, après 37 ans au cœur de la machine diplomatique, a quitté la Carrière en 2019. Il conclut son expérience ainsi : la vie internationale est une jungle où les États n’ont pas d’amis, à peine des alliés, seulement des intérêts. D’où l’intérêt de les négocier. « Une négociation est une représentation théâtrale. […] Il y a, cependant, un travers qu’un diplomate doit éviter à tout prix et que j’ai toujours combattu : confondre la cause qu’on défend et la satisfaction de son ego. Dans une négociation, encore plus qu’ailleurs, le moi est haïssable. Parce qu’un interlocuteur est déplaisant ou parce que l’affrontement devient une question personnelle, il est facile de perdre de vue l’objectif, qui n’est pas de l’emporter comme dans une épreuve de sport mais de parvenir à un compromis mutuellement acceptable qui corresponde aux intérêts de la France. »

Gérard Araud, Passeport diplomatique – Trente sept ans au Quai d’Orsay, 2021, Livre de poche, 384 pages, €9,40, e-book Kindle €7,99

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Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie m’était un auteur français inconnu. Un vieux Livre de poche, illustré d’une couverture des années 60 en couleurs issues du cinéma colorisé, m’est tombé entre les mains : un roman. Avec un titre benêt, car il n’y a ni bijoutiers (seulement un colporteur de montres), ni clair de lune (mais seulement la nature sauvage). Albert Vidalie a laissé une empreinte dans la vie intellectuelle française après-guerre. Il a été très proche d’Antoine Blondin, a écrit les paroles de la célèbre chanson de Serge Reggiani Les loups sont entrés dans Paris, et écrit le scénario de la série télé Mandrin. Outre trois filles et neuf romans et recueils de nouvelles publiés entre 1952 et 1968. Il est décédé en 1971.

Ce roman-ci est l’un des plus connus, pour de mauvaises raisons – grâce au cinéma comme toujours – adapté (et déformé) par Roger Vadim en 1958, avec Brigitte Bardot. Il n’a quasiment rien à voir avec le roman, le scénario diffère largement. L’histoire se situe dans un temps ancien, le Second empire probablement, bien qu’aucune date ne soit donnée. Mais l’époque était propice aux marginaux itinérants, colporteurs, charbonniers ou bûcherons, malandrins. « C’était généralement des quarante-huitards attardés, des ivrognes appartenant à la lie de la commune ». Comme mai 68, la révolution de 1848 a fourni son lot d’anarchistes devenus asociaux.

Tel est Lambert, fils de pute élevé tout seul, battu et méprisé par les autres enfants jusqu’à ce que sa carrure, à 12 ans, renverse la situation. Dès lors, il est le « mauvais garçon » dont rêvent les filles, « il ne regardait jamais l’horloge pour savoir si c’était l’heure du plaisir ». Les servantes de 17 ans qu’il culbute à la fraîche, ou les futures vieilles filles qui fantasment sur ses bras musclés sont ses proies consentantes. C’est d’ailleurs son destin d’être pris dans les rets de l’une d’elle, la fille d’un colporteur désormais installé, le Cantalou auvergnat, avec qui il a probablement fait un mauvais coup.

Car ce roman champêtre est aussi policier. Un meurtre est commis dès les premières pages, celui du colporteur de montres, Léonce Galard, issu de la région. Sa nièce reconnaît son cadavre devant les pandores, aussi empruntés et stupides que la caricature des flics le veut. Galard était un bon vivant, buvant sec, parlant haut, raconteur d’histoire, avide surtout de se vider. Il violait les servantes de 16 ans après les avoir étourdies au champagne, et les livrait ensuite à ses quatre ou cinq copains de beuverie. L’une d’elle se serait jetée dans le puits deux jours après. Mais qu’importe à Léonce : la vie lui sourit, il vend bien ses montres et porte sur lui de grosses sommes d’argent. D’où le motif du meurtre, probablement. Léonce est l’inverse de Lambert : installé presque bourgeois, il méprise les femelles qu’il use comme de chiffons ; Lambert, être de nature, prend son plaisir et en donne.

Mais les flics du coins tournent en rond, préférant la belle vie de l’auberge, à siffler des carafes tout en posant éternellement les mêmes « questions » sans en tirer la moindre once de solution. Un policier venu de Paris remet en ordre tous ces témoignages et a l’intuition juste. Mais il a le tort de trop parler, par orgueil de se valoriser, et la fille qui l’écoute, séduite aux regards par Lambert qui est le désigné coupable, s’empresse d’aller le prévenir et de fuir avec lui. Cette fille est Ursule, la nièce qui a reconnu le cadavre de cet oncle qui a cherché à la violer comme les autres peu de temps auparavant.

Commence alors une vie de nature, nichée dans les bois où une grotte accueillante dans la verdure permet de s’abriter et de se chauffer. Ursule devient pour Lambert « Louvette » et s’ensauvage, exerçant son corps et ses sens au contact de l’homme et des bêtes. Comme lui, elle se coule dans les halliers, écoute les bruits la nuit, randonne infatigablement. Ils font l’amour, souvent, unis par les sens dans l’écrin de la forêt. Les chapitres en sont poétiques, à la Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau.

L’endroit est ce Hurepoix qui termine la Beauce par une série de rivières entourées de bois du bassin de la Seine. Un certain Paillasson, pour son poil dans les oreilles et les narines, va voir sa sœur à Etréchy, avant de rejoindre son village de la Croix-de-Bonvoir. A Villeconin, il prend à travers les champs et… un vol de corneilles agacées lui fait découvrir le cadavre au bord de l’eau d’un ru appelé la Misère, tué d’un coup de binette à la tête. Je connais bien ces lieux, pour les avoir arpentés à pied et en voiture, dans ma jeunesse, et y avoir campé dans les bois. La Croix-de-Bonvoir et la Misère sont des noms inventés, recouvrant peut-être Souzy-la-Briche (157 habitants en 1856) et la Renarde, courte rivière qui se jette dans l’Orge, qui se jette dans la Seine.

Le tragique du roman est que cette parenthèse de nature ne peut que se résoudre dans le retour à la civilisation. Mi-XIXe, le sauvage est réduit par l’avancée des hommes et des techniques. Lambert, tenu par son passé, ne peut qu’épouser la fille du Cantalou son complice et devenir commerçant, héritier de la fortune ; Louvette ne peut que retrouver ses parents et redevenir Ursule, qui ne se mariera jamais car elle a trop bien connu le loup.

Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune, 1954, Livre de poche 1963, 179 pages, occasion €4,88

DVD Les bijoutiers du clair de lune, Roger Vadim, 1958, avec Brigitte Bardot, Alida Valli, Fernando Rey, José Nieto, Stephen Boyd, René Château Vidéo 2006, 1h35, occasion €46,12

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Othman Ihraï, Alphonse et le songe premier

Alphonse est un jeune singe qui atteint l’âge de raison. Il est alors envoyé dans le monde extérieur, hors de la forêt magique de l’enfance, pour s’initier au monde adulte. Mais c’est un singe-poète, il veut retrouver la dixième part de son âme, celle que l’âge lui ravit, la vertu d’enfance qui est de rendre le monde magique : « Parler aux astres, tutoyer l’éternité, voir juin en janvier et des flocons de neige éternelle sur le sable en été ».

Alphonse doit commencer sa quête dans le monde des hommes, accompagné de la grive musicienne Philomèle et de la fleur d’Elis, une plante médicinale de la forêt des singes. Il est candide, curieux, pas peureux du tout. Il attend le monde et ses rencontres. Il verra successivement l’ange mécanique du Métronomique, Horace du Sahara et son instrument Guembri, Prosper et le gisement de déguisements pour carnaval, Félix le squelette réduit à son extrémité, Bobby Bonbec l’avare des sucreries, Rose-Marie la laide qui est belle quand elle dort.

La société des grandes personnes apparaît comme un entrepôt sans âme où l’on tient conseil d’administration autour d’un verre de dividendes en cristal. Il s’agit de tout soumettre à la logique. Toute humanité est réduite à la mécanique, les humains aux robots. Égoïsme et vanité, les grandes personnes « ont assommé les hommes d’une besogne inutile et répétitive, de distractions puériles et épisodiques, et se sont approprié le temps et la poésie qui savaient y germer. Elles les ont consommés avec la maladresse des gens qui ne savent pas, la boulimie des gens qui gobent mais ne mangent pas, la démesure de ceux qui boivent sans avoir soif, l’absurde méchanceté de ceux qui déclarent des guerres pour laisser les enfants des autres y mourir » p.100.

Alphonse, dit la fleur Eyquem, « c’est un poète parvenu à l’âge de raison qui veut retrouver un peu de son âme. Si nous sommes venus ici, c’est pour qu’il trouve le songe premier, la rêverie originelle, la volonté créatrice, l’esprit qui de l’aveu même du philosophe, veille dans l’homme, rêve dans l’animal et dort dans la pierre » p.75. Le songe premier est un chemin, « il est inaccessible aux machines qui ne font que ce qu’on leur dit de faire. Parce qu’il est liberté. Parce qu’il est volonté. Parce qu’il est rencontre. Il est l’imagination » p.111.

Un conte d’aujourd’hui, analogue au Petit prince de Saint-Exupéry, écrit avec amour par un écrivain poète musicien franco-marocain érudit en droit. Il l’a imaginé pour ses enfants Romane et Louise, 10 et 7 ans, dont les dessins illustrent les pages.

Othman Ihraï, Alphonse et le songe premier,2025, Éditions Fine pluie, collection Tachawit, 121 pages, €20,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Françoise Melonio, Tocqueville

L’autrice, agrégée de lettres modernes, professeur émérite à la Sorbonne, ex-directrice des études à Normale Sup et Science Po, est à partir de 1996 secrétaire scientifique de l’édition monumentale des Œuvres complètes d’Alexis de Tocqueville. Elle a édité ses Œuvres dans la collection de la Pléiade. Elle connaît donc bien le bonhomme, né en 1805 sous l’empire et décédé en 1859 sous le second empire, de tuberculose à 53 ans.

Alexis-Charles-Henri Clérel, comte de Tocqueville, après avoir eu une enfance choyée du fait de sa santé fragile et d’un père attentif, puis eu sa première maîtresse à 16 ans, a été Ministre des Affaires étrangères, Président du Conseil général de la Manche, Député de la Manche, Membre de l’Académie française à 37 ans ; il quitte la politique à 45 ans à cause du coup d’État de Napoléon le Petit. Il est surtout connu pour ses deux chef-d’œuvre de la science politique : De la démocratie en Amérique et L’Ancien régime et la Révolution. C’était un libéral, un noble républicain.« Il va découvrir que la monarchie absolue, la Révolution et l’Empire ne se succèdent pas par accident, mais qu’ils s’engendrent,et que l’absolutisme est la matrice commune au radicalisme révolutionnaire et à la bureaucratie napoléonienne » p.479. Ne voulant s’affilier à aucun parti pour ne pas être contraint, mais nanti d’un fort réseau d’amis, il a pensé et écrit sur les prisons, l’abolition de l’esclavage, les enfants trouvés, la colonisation en Algérie, l’école, l’Église. Il a été de son temps, pragmatique en bon libéral, vivant la transition entre l’aristocratie et la démocratie.

Méprisé et vilipendé durant des décennies en France par les intellos sectaires de la gauche, marxistes rigides issus du stalinisme et du gauchisme 68 qui voyaient en tout « libéral » un fasciste, Tocqueville a été réhabilité par Raymond Aron, François Furet, Marcel Gauchet, Pierre Birnbaum, Pierre Manent, Louis Dumont, Raymond Boudon. Tocqueville a su pointer les bienfaits démocratiques, notamment l’élévation du savoir due à l’aspiration à l’égalité des conditions, mais aussi ses dérives démagogiques, voire tyranniques avec le populisme – d’où surgira Napoléon III. Il note dans La démocratie en Amérique cette tyrannie de la majorité, « un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté ». Nous en sommes toujours là avec les Hillbillies trompeurs et prolos immigrés du méchant con…

Tocqueville a surtout exercé son intelligence sur les questions de son temps et de la politique. Il loue en cela les corps intermédiaires, les communes, les conseils généraux, les associations, les églises, qui permettent aux individus d’exprimer leur liberté pour faire remonter leurs désirs et doléances à l’État qui, en France, a le travers d’être trop centralisé. Nous en sommes toujours là avec le mépris des maires par le président Macron en début de mandat, et les revendications catégorielles violentes des syndicats, contre les réformes des retraites ou les questions agricoles, non résolues on se demande pourquoi, depuis quarante ans.

Durant un voyage de plusieurs mois, il a compris l’essence de l’Amérique, ce pays neuf, grossier, prédateur, obsédé par l’égalité devant la réussite. « Tout gens ayant une langue, une croyance, des opinions différentes ; en un mot, une société sans racines, sans souvenirs, sans préjugés, sans routines, sans idées communes, sans caractère national, plus heureuse, cent fois que la nôtre ; plus vertueuse ? j’en doute. Voilà le point de départ. Qui sert de lien à des éléments si divers, qui fait de tout cela un peuple ? L’intérêt. C’est là le secret » p.102. « Dieu » leur a « donné » le Nouveau monde – ou plutôt ils l’ont pris. Dès lors, les indigènes, les « Indiens » sont leur propriété ; ils en font ce qu’ils veulent, les chassant de leurs terres pour les exploiter. De même le continent tout entier avec Monroe et Trump. En revanche, un gouvernement souple : centralisation politique fédérale, mais décentralisation administrative locale. « La commune est l’école primaire où les Américains apprennent à gérer les affaires publiques, chaque citoyen se tenant pour responsable du bon ordre et de la prospérité locale » p.125 – tout l’inverse de la France.

Françoise Melonio sait relier l’intime au politique, expliquant les idées de l’homme par ses origines, son temps, sa sensibilité, sa raison. Homme privé et acteur politique sont tout un chez Tocqueville. C’est un mélancolique qui assiste à l’effondrement d’un monde et les balbutiements d’un nouveau dans le bruit et la fureur. Cavour citant une conversation avec Tocqueville : « Il s’opérait maintenant un mouvement contraire et jusqu’à un certain point incompatible ; un mouvement politique démocratique et un mouvement social aristocratique : c‘est à dire la répartition générale et égale des droits politiques parmi un nombre toujours croissant d’individus d’une part, et de l’autre la concentration proportionnellement croissante de la richesse dans un petit nombre de mains. Cette anomalie ne peut pas subsister longtemps sans danger grave pour l’état social. Il faudrait mettre en harmonie les forces sociales avec les forces politiques ; c‘est le seul moyen d’établir quelque chose de stable » p.188. Il est lucide sur la société de son temps, mais forme ses opinions lui-même, en digne fils des Lumières. Il étudie, il interroge, il médite – avant de publier des rapports ou des livres. Nous n’en sommes pas là avec nos députés avides de twitter sans cesse pour se « positionner », sans guère réfléchir, si l’on en juge par l’inflation de lois mal rédigées, contradictoires et le plus souvent ineptes. Leur « pensée » n’est le plus souvent que vent qui passe. Contrairement à Tocqueville, ils sont incapables de penser, et parfois contre eux-mêmes.

Tocqueville lance de nombreux traits acerbes et justes sur la France – qui n’a guère changée, à le lire aujourd’hui. « Dans un pays comme le nôtre, pour faire des réformes efficaces et durables, il ne suffit pas d’imposer aux citoyens l’obéissance, il faut encore obtenir leur franche adhésion et leur libre concours. C’est la première vérité dont doivent se pénétrer sans cesse tous ceux qui gouvernent » p.289. Il note « l’incompétence despotique » de l’Administration en Algérie colonisée p.337 ; il accuse « l’esprit même du catholicisme, cet esprit intraitable qui ne peut vivre nulle part s’il n’est le maître » p.354 ; il note déjà chez les députés « le désir de vivre de l’impôt (…) la grande et permanente infirmité de la nation elle-même ; c’est le produit combiné de la constitution démocratique de notre société civile et de la centralisation excessive de notre gouvernement » p.373 ; et chez ceux qui gouvernent, « cette espèce de solitude orgueilleuse où finit presque toujours par vivre l’intelligence des princes longtemps heureux, qui, prenant la fortune pour le génie, ne veulent plus rien écouter parce qu’ils croient n’avoir plus rien à apprendre de personne » p.376. Pour lui, « le socialisme étant le surgeon de l’absolutisme, la carte des révolutions socialistes recouvre celle des États absolus » p.489. On l’a vu depuis en Russie, en Chine, au Cambodge, en Amérique latine…

Alexis de Tocqueville reste un exemple de penseur politique, d’un tempérament pessimiste actif digne d’être imité. Et cette biographie vivante, aisée à lire, replace le lecteur dans l’histoire de son temps.

Françoise Melonio, Tocqueville, 2025, Gallimard biographies NRF, 613 pages, €27.00, e-book Kindle €18,99

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Chaque humain est éternel, dit Alain

Il dit « chaque homme », mais c’était avant que le féminisme maniaque impose à tous une torsion du sens. « Homme » signifie, depuis l’origine de la langue, non seulement le mâle (comme disent les Anglais) mais l’espèce humaine. Donc chaque humain est éternel, « dans ce qu’il exprime » avance Alain.

Certes chacun est unique et ne sera jamais reproduit, sauf par clonage de fiction. Et encore ! Ce ne seront que les caractéristiques biologiques : les gènes – et ni l’épigénétique, ni l’environnement familial, ni l’éducation, ni la culture, ni les circonstances historiques… Seul l’action de figer le Temps permettrait de reproduire l’identique.

C’est ce qu’ont tenté les sculpteurs, et le philosophe évoque « le buste d’un philanthrope » qu’il a vu « hier », donc le 20 novembre 1910. Tout ce qu’il voit le fait penser, avis aux intelligents. Il avait « l’air d’un sous-chef à son bureau. Peut-être de son vivant, avait-il cet air-là ; car les hommes prennent souvent un air déplaisant, dès qu’ils pensent qu’on les regarde ; et le sculpteur avait copié toutes les rides, ce qui fit dire peut-être, à la famille et aux amis, que c’était bien ressemblant. Tous ces témoins sont morts, et il nous reste un vilain bonhomme de marbre ». Autrement dit, copier le réellement réel ne rend pas justice à l’homme ; c’est du travail bête.

Alain n’évoque que « les anciens », mais les sculpteurs grecs savaient éterniser l’humain par leurs statues. Il ne « copiaient » pas servilement le réel mais l’embellissaient ; ils n’étaient pas « scolaires » (cet idéal du Français moyen, très conformiste) mais créateurs. Il faut oser modifier certains traits de la réalité pour faire surgir la personne. « Si vous faites un coureur en marche, il sera toujours immobile ; ce serait une faute si l’on copiait un moment de la course, il faut exprimer toute la course par une seule attitude. De même, il faut exprimer tous les mouvements d’un visage par des traits immobiles. »

Cela veut dire d’abord « se délivrer de la mode », dit Alain. « Elle nous cache l’homme ». Il faut « essentialiser les traits. » Car il y a un certain nombre de types. « Que reste-t-il d’un homme ? Une manière d’être humain. De grandes choses, et non pas de petites misères ; un portrait pour l’avenir, non pour les morts. Plus beau que l’homme ; plus homme que l’homme. »

Car, analyse Alain, « c’est l’expression qui nous trompe ; on appelle expression l’air de chacun, qui le fait reconnaître ; mais cela, c’est plutôt l’impression que l’expression ; l’impression est belle chez le vivant ; dans le marbre, elle est hideuse. L’expression suppose un langage ; quelque chose de commun et d’ordinaire, qui ait pourtant de la beauté et de la puissance. » C’est l’éternel qui est recherché en l’homme sculpté, pas l’individu réel ; celui-ci n’est que la pâle copie d’un idéal. Or on ne fixe que l’idéal, pas le réel, car le réel change à tout instant.

Ce pourquoi, et c’est mon avis qu’aucune sculpture contemporaine ne peut remettre en question, l’art grec m’apparaît comme le plus achevé de l’humanité dans l’histoire pour glorifier l’homme. Certes, il est l’expression d’une culture particulière, d’un univers différent des Bambaras ou des Ming qui ont chacun une autre signification de l’idéal humain. Mais nous sommes Européens avant d’être de l’humanité.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Colonialisme, ça fait de la bonne télé !

Le président yankee a annoncé à grands coups de trompe sa « merveilleuse » victoire, « incroyable » de « la meilleure armée du monde », lors d’un coup « inouï depuis la Seconde guerre mondiale ». L’opération Absolute Resolve a nécessité « des mois de préparation et d’entraînement militaire », a mobilisé le « plus gros » porte-avion de la flotte et de nombreux bateaux, plus de 150 avions et des hélicoptères, plus une cybercampagne destinée à couper l’électricité… pour « capturer » et « exfiltrer » le président Maduro et sa femme vers les États-Unis.

Ça, c’est de la bonne télé ! Un show spectaculaire comme Hollywood les adore. Mieux que Reagan en 1983 lorsqu’il a envahi la Grenade, ou que George Bush en 1989 au Panama ; mieux que Barack Obama lorsqu’il a « capturé et exfiltré » en plein centre du Pakistan, et proche d’une base militaire, le terroriste arabe au nom de machine à laver que tout le monde veut oublier ; mieux que le faiblard Poutine, qui a raté sa prise de Zelensky en février 2022 aux premiers jours de l’invasion. Bom ! Bom ! Bom ! Le grand singe se frappe le coffre pour clamer qu’il est le plus fort, qu’il a la plus grosse (armée), et que son America est great encore.

Lui ne tolérera pas que Chinois, Russes et Iraniens viennent piller son arrière-cour sud-américaine. Retour à la doctrine colonialiste Monroe de 1823, revue et corrigée par Theodore Roosevelt en 1904, et trompérisée aujourd’hui : qui n’est pas vassal des États-Unis, qui se veut « de gauche » (donc woke, pédé, faiblard, métissé, anti-capitaliste, écolo et blablabla), qui empêche la prédation des multinationales yankees sur les ressources du continent – qui s’oppose à la Puissance inégalée, se verra infliger une « opération spéciale » de police armée pour renverser ses dirigeants et placer les « bonnes personnes », autrement dit des collabos.

Que disait Monroe ? Fini le colonialisme venu d’ailleurs, place au nôtre. Toute ingérence sur le continent américain (y compris le Groenland) sera perçue comme une menace pour la sécurité des États-Unis. Chacun chez soi, les États-Unis n’interviendront pas dans les affaires des Européens. D’où 13 interventions armées entre 1891 et 1915 à leur sud, dont déjà au Venezuela en 1903 et 1908. Une véritable annexion coloniale a eu lieu de la part des États-Unis qui ont pris la Floride (où est Mar a Lago) aux Espagnols, ont contesté à la Grande-Bretagne les terres au-delà de la frontière de l’Oregon, ont carrément annexé le Texas en 1837, le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie en 1848. La nouvelle doctrine Donroe (Donald/Monroe) partage le monde en zones d’influence exclusives. Aux États-Unis le continent américain, aux autres le leur. Ce pourquoi l’Ukraine est laissée aux Russes, ou pour une part aux Européens s’ils ont les couilles de la défendre. Mais il ne faut plus compter sur les États-Unis… sauf si leurs intérêts financiers ou stratégiques sont menacés.

La Nouvelle stratégie de sécurité récemment publiée sonne le glas du libre-échange, du mondialisme, de l’universalisme, du leadership moral américain. Ils ne se veulent plus les gendarmes du monde ni les chantres de la liberté, mais s’isolent sur leur propre continent, qu’ils vont défendre comme une forteresse à l’aide de régimes autoritaires – comme le fait la Russie en déclin et désormais la Chine avec sa puissance neuve. Plus de valeurs communes, hormis celle du fric. Vous êtes vassal ou ennemi, à vous de choisir.

L’Europe vue par les mad gars depuis leurs collines de pauvres en esprit est comme l’empire romain avant la chute : une sphère de corruption, d’orgies sexuelles, d’incroyance, de domination des masses par une élite contre le peuple appauvri par les gros impôts, les services publics toujours plus gras et plus inefficaces, dont le seul rôle est d’entraver l’entreprise et le commerce par des réglementations tatillonnes. L’exemple même de la France est édifiant : une Assemblée de singes braillards incapables de voter ce qui fait le propre d’un Parlement : un budget ; une dette colossale sans aucune mesure pour contrer sa dérive persistante depuis 50 ans ; une défense exsangue, sans moyens pour remonter la pente ; une immigration à portes ouvertes et reconduction à la frontière inexistante ; toujours plus de lois et de règles pour empêcher de construire, de cultiver, de produire, au nom du féminisme, de parité, de la non-discrimination, du mémoriel, de l’écologie, du climat, de l’UE… Imaginez la force nucléaire française entre les mains d’un président d’origine arabe (comme Houellebecq le prévoit dès 2015) ! Vivement la vassalisation par les élections. Les collabos de la droite pro-Maga sont déjà là, tout comme en Italie de Meloni : Reform UK, RN, AfD ont chacun environ 30 % des intentions de vote. Leur arrivée au pouvoir serait donc pour bientôt. Ils se montreront vassaux fidèles, pro-américains, pro-business, anti-règles contre les Gafam, anti-régulation UE. De la bonne télé en perspective !

La question du Groenland n’est qu’une question de mois : déjà en 1917, les États-Unis. ont racheté au Danemark les Îles Vierges (pour en faire un paradis fiscal). Avec ses seulement 57 000 habitants, le pays presqu’entièrement couvert de glace peut être aisément acheté ; il suffirait de donner par exemple 1 million de $ à chacun… En 1946, le président Harry Truman a déjà proposé 100 millions de $ au Danemark pour l’achat de l’île – ce qui avait été refusé. Mais la situation a changé. Le Groenland a acquis son autonomie interne en 1979, a quitté la Communauté économique européenne sur référendum en 1982, a obtenu une autonomie renforcée à 75 % des voix au référendum, avec droit de contrôle sur les ressources, les partis au Parlement sont dès 2021 favorables à l’indépendance, soutenus par les deux tiers des habitants – lesquels parlent pour les trois-quarts déjà anglais. La Chine y investit pour les terres rares, ce qui fait frémir la bande de trompes gaga des Maga. Dans le sous-sol du plateau surplombant la ville de Narsaq au sud du Groenland, la compagnie australienne Greenland Minerals and Energy Ltd a découvert selon elle le plus grand gisement mondial de métaux rares. Les États-Unis. disposent depuis 1941 d’une base militaire à Thulé, avec un radar du système avancé d’alerte missiles.

Ce n’est donc qu’une question de temps pour que les Yankees mettent leur grosse patte sur les petits Inuits. Il ne suffit pas au Danemark de dire « non ». Le royaume, combien de divisions ? Moins de 20 000 militaires actifs, seulement 21 bateaux de guerre, 30 avions de chasse – des F16 américains donc il est facile de rendre obsolètes les systèmes électroniques s’ils ne sont pas mis à jour depuis l’Amérique. Négocier avant d’être pris de force serait le plus raisonnable. Les woke n’évoquent jamais « le viol » des traités internationaux ou du droit ; ils se contentent d’accuser toujours la queue des hommes, pas leur tête.

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Alain s’égare

Il commence par une description, puis le fil de sa plume parle d’autre chose ; il s’égare. D’ailleurs il n’a pas mis de titre, reprenant la première phrase : « Je revois une toute petite ville ». Le propos n’est pas la ville, mais tout d’abord, les femmes et les hommes. « Pourquoi les femmes en société et l’homme seul ? ». Ensuite la solitude, propice à la pensée.

On le voit, rien de net, un esprit d’escalier, un fil de plume. Cela fait plaisir, autant à écrire qu’à lire, mais apprend-t-on quelque chose ?

L’homme, souvent seul, serait plus inquiet ou plus triste. A moins que ce soit sa nature différente de celle de la femme, car « la femme est un moment de l’espèce, très exactement, puisqu’elle porte les œufs. L’enfant est une partie de la femme qui se détache et survit ». Un brin sexiste, en tout cas anachronique, vu de 2025. Mais on pensait ainsi en 1910.

Les hommes et les femmes ont une nature, et celle de l’homme serait « plus portée à regarder et moins à parler ». Est-ce nature ou éducation ? Ou tout simplement occasion ? Alain voit l’homme comme « poète, voyageur, inventeur, guerrier. Ses rêveries sont autour de lui. Il ne s’amuse point à sentir, penser est son lot. » Pas la femme ? C’est peut-être accorder trop d’importance à la nature et minimiser la culture. C’est qu’on n’éduquait pas les femmes autant que les hommes, en ce temps-là ; elles n’avaient pas même le droit de vote, ni celui d’ouvrir un compte bancaire.

Maintenant, la pensée. « Parlez-lui des choses », à l’homme, dit Alain, « le voilà hors de lui et content. Ramenez-le à lui, il tombe dans les passions chagrines. Or, qu’est-ce que parler le plus souvent ? C’est ressasser, c’est redire ce qui est passé ou ce qui recommence. » D’où la solitude. « Dans le fait, on a toujours vu des gens qui ne se plaisent pas trop en eux-mêmes rechercher la solitude monastique. La réflexion et le jeu, l’invention, ce sont encore des monastères. Penser, c’est s’oublier. » Bof… un peu faible, à mon avis. C’est parler pour parler, autrement dit ne rien dire. On n’est pas toujours inspiré.

La solitude n’est pas toujours oubli de soi ; c’est aussi un recueillement pour mieux observer la nature, les oiseaux, les plantes, les animaux humains. Jamais les écrivains ne sont meilleurs que lorsqu’ils voyagent seuls. Car ils se quittent, ils laissent leurs habitudes, leurs congénères, leur civilisation. Pour s’offrir tout entier, avec ce qu’ils sont, à l’atmosphère, au choc, à la nouveauté. Quant au jeu, même aux échecs, nul n’est solitaire ; il a toujours un adversaire, un autre qui veut gagner. Où est la solitude en ce cas ? A moins qu’être seul soit une nature humaine, auquel cas c’est bien parler pour ne rien dire.

Je ne sais ce qui a poussé Maurice Savin, qui a « choisi » un lot de Propos en Pléiade, à avoir retenu celui-là. A moins que je n’aie pas compris tout le sel de cette divagation – ce qui est toujours possible.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain Denizet, Voyage de noces en 1853

Alexandre Dumas a voyagé vers la Suisse en 1832, Victor Hugo a voyagé en province à partir de 1835, Stendhal a voyagé en France en 1838, Flaubert et son ami Maxime du Camp ont voyagé en 1847 en Bretagne et Normandie – mais c’étaient des écrivains, non des bourgeois commerçants en voyage de noce. Le voyage est alors une invention anglaise, un Grand tour qui donnera le tourisme, à la portée des classes moyennes – un basculement culturel. Historien dans la lignée d’Alain Corbin, Alain Denizet fait le récit de ce tour du sud de la France en deux mois, matérialisé par un manuscrit de 50 pages déposé aux archives d’Eure-et-Loir. L’ouvrage est préfacé par Pascal Ory, Académicien français et professeur émérite en histoire culturelle et politique à Paris 1. En deux parties, le livre donne le contexte du voyage, publie le texte avec ses fautes et ses repentirs, les dessins de Jenny, et quelques illustrations des lieux visités en leur époque.

La pratique du voyage de noce n’apparaît en France qu’en 1829 et il semble que ce petit carnet de cuir d’Henry Pelé (25 ans) et de son épouse Jenny (20 ans), née Courtois, mariés le 25 avril 1853, soit la plus ancienne archive sur le sujet du voyage personnel. Les préventions sociales (l’isolement de l’épouse) et médicales (les règles, le voyage en train propice aux fausses couches – croit-on), la morale (l’exposition aux plaisirs des villes d’eau et lieux à la mode, les soubresauts des diligences et des chevaux qui peuvent « échauffer » la femme) étaient autant d’obstacles et de préjugés – sans parler des bains de mer (tout habillé et avec une duègne. Ce voyage est une démarche du couple sans la famille, déjà individualiste. La façon de faire reste genrée selon l’époque : Henry écrit, Jenny reste au second plan, même si elle participe et elle dessine.

Henry et Jenny sont issus de familles de bourgeois commerçants, Henry parvenu grâce au commerce des vins développé intelligemment par son père, Jenny établie par la fortune immobilière en terres et fermes de sa lignée. Henry a été envoyé au lycée et fait partie des 70 000 privilégiés de cette époque. Pour le père d’Henry, c’est l’affirmation de sa réussite sociale et de sa modernité.

Le couple sillonne la France en 32 étapes, cap exclusivement vers le sud. Tout le nord, l’est et l’ouest sont ignorés. Départ en diligence de 5 tonnes depuis Chartres vers Orléans, Sully-sur-Loire, Blois (où ils admirent le château), Chambord, Amboise, Poitiers (« Cette ville est laide et mal bâtie »). Puis vers Niort, Saintes, Blaye et la citadelle de Vauban, Bordeaux. Pour Pau, l’épreuve, un « trajet en voiture de 21 heures » toujours en diligence. Vers Tarbes, « paysage magnifique dans la dernière moitié du chemin », mais « pas un monument remarquable dans cette ville ».

Ils poursuivent vers Bagnères-de-Bigorre et le mont Bédat pour le romantisme. Henry note que « le paysan ne parle pas le français ». Vers Campan, « le bruit des eaux est un ennui que j’ai éprouvé dans toute cette partie des Pyrénées. Il distrait sans cesse et empêche l’âme de se recueillir. Pour admirer il faut le silence et il ; est impossible de l’obtenir dans ces solitudes bruyantes. » Source de l’Adour, cascades, Luchon, Bagnères de Luchon, « une belle ville très bien bâtie ». Ils aiment les Pyrénées et y retourneront une fois dans leur vie. Un court voyage d’une journée à cheval vers Bossost en Espagne, sur un sentier via un col. Toute une expédition ! Avec, à Bossost, la surprise de l’étrange étranger : « nous sommes assaillis par une multitude d’enfants qui nous demandent l’aumône insolemment et avec menaces ». « Sur un seul seuil, nous comptons 10 têtes, dont 8 enfants et 2 petits cochons ». L’Espagne n’est pas la France, déjà on compare, on juge, on déprécie.

Depuis Toulouse, voyage en barque de poste sur le canal du Midi jusqu’à Carcassonne. A Béziers, ce que retient surtout Henry est « le marché aux eaux de vie » (il est fils de commerçant en vins et alcools). La ville de Cette, musée, mer. Ce ne sont à chaque fois que des notes rapides, la liste des monuments visités. Montpellier par chemin de fer, Marseille par la mer en bateau à vapeur où Jenny est indisposée par le mal de mer. Henry assiste au lever de soleil à 4 h du matin, mais « ce spectacle ne correspond pas à ce que j’attendais d’un lever de soleil sur la mer. » Illusion des livres, ils avaient enflammé son imagination et le réel le déçoit. A Marseille, déjà, « nous rencontrons à chaque pas des étrangers et principalement des hommes portant des costumes de l’Orient, des grecs et des musulmans ». A Toulon, force casernes, l’arsenal, les forçats. Arles par chemin de fer : « le musée renferme de belles antiquités et en très grande quantité ». Tarascon, foire de Beaucaire, commerce de gros. Nîmes, Avignon, « un pont en fil de fer », « le château des papes est aujourd’hui une caserne ».

Le couple prend le bateau à vapeur sur le Rhône jusqu’à Lyon. Ils visitent Châlons et prennent un autre bateau à vapeur sur la Saône. Puis Dijon par chemin de fer, et Paris de même. Départ pour Chartres dès leur arrivée à midi (sans avoir vu Paris). La ville ne les intéresse pas : sont-ils pressés de rentrer, ou craignent-ils les tentations ou les mauvaises rencontres ? Toute capitale fait toujours peur aux provinciaux ; elle leur apparaît comme une Babylone du vice et de la dépense (tel New York pour les Hillbillies trompistes).

2700 km en 52 jours, 10 jours à la nature, 40 promenades, 120 monuments cités, le Moyen Âge privilégié, c’était la mode, mais aussi l’antiquité, dont on commençait à peine à découvrir les vestiges. Peinture à Marseille, Dijon. Parfois le théâtre, à Poitiers et Bordeaux. Ils évaluent et notent les hôtels ; les mieux notés sont les mieux situés, aux centres-villes. « Les transports dévorent vingt pour cent des deux mois du voyage ».

Le coût total du périple, évalué par l’auteur, tourne autour de 1400 francs, soit deux fois le salaire annuel d’un instituteur, ce qui fait une belle somme même aujourd’hui. Tel est le prix d’un voyage initiatique pour prendre la mesure de la France, goût né du romantisme et de la toute nouvelle sensibilité au patrimoine. Ils ont recherché en montagne ou sur la mer « le sublime » romantique : orages, immensités, rochers aigus, mer à l’infini. « La pause pyrénéenne est une parenthèse enchantée à laquelle le récit consacre près du tiers des pages du petit carnet, signe d’un dépaysement conjugué à des souvenirs très forts pour le couple », analyse l’auteur.

Ce qui manque : les sentiments, la sensualité, la sexualité. Çà ne se dit pas, ça ne se fait pas, « pédagogie de l’ignorance » à la Émile de Rousseau et des collèges chrétiens. Les élites s’emploient à discipliner leurs émotions et prônent moralement le puritanisme. Aucune remarque par exemple sur les incommodité, la chaleur, la poussière, l’encombrement, les actualités locales pourtant riches durant leur séjour. Ni sur la guerre de Crimée contre les Turcs qui se prépare à Toulon. Ce récit de voyage n’est pas un journal intime, reflétant la sensibilité du voyageur devant l’étrangeté des hommes ou l’impression que font les paysages. C’est plutôt un carnet de notes pour « alimenter la besace aux souvenirs des fruits de leur dépaysement ».

Après ce voyage expérimental, le couple se stabilise. Trois enfants naissent entre 1854 et 1858, deux garçons et une fille. A 52 ans, Henry prend sa retraite en cédant son entreprise à son fils aîné. Ce qui fait rêver aujourd’hui – mais il meurt en 1906 à 78 ans, n’en ayant profité que 26 ans, et Jenny en 1909 à 76 ans. L’espérance de vie de nos jours est nettement plus longue, de plus de dix ans, ce qui justifie que l’on reste plus longtemps au travail – d’autant que les études avant de travailler sont longues elles aussi.

Agrégé d’histoire-géographie, Alain Denizet a été professeur au collège de Bû jusqu’en 2021 Il préside depuis 2015 le prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois. Alain Denizet a notamment publié Enquête sur un paysan sans histoire, L’affaire Brierre, (prix du Manuscrit de la Beauce et du Dunois respectivement en en 2007 et 2014), Le roman vrai du curé de Châtenay, Le Messager de la Beauce et du Perche, Un siècle de faits divers en Eure-et-Loir et Ne vous tourmentez pas de moi en collaboration.

Alain Denizet, Voyage de noces d’Henri et Jenny 31 mai-17 juillet 1853, 2024, Ella éditions, 268 pages, €20,00, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Site de l’auteur

Éditions Ella, attaché de presse Christophe Prat

Un autre récit d’Alain Denizet :

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Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946 – Un Fauve dans la tourmente

Ce livre est une commande en 2020 d’Anne Pendaries, conseillère juridique de Godeliève, la dernière fille de Vlaminck à Gérard Leray, professeur d’histoire-géographie et militant politique de gauche, chercheur micro-histoire en Eure-et-Loir. Elle voudrait réhabiliter la réputation de son père, ostracisé pour un « double passif » : son voyage de 17 jours en Allemagne avec d’autres artistes en 1941 organisé par la propagande, et son article virulent contre Picasso et le cubisme. L’historien cherche non à juger mais « à comprendre ». Il s’est appuyé pour cela sur tout un corpus fourni : les Archives nationales, une bibliographie de 31 livres dont trois de Vlaminck lui-même, mais aussi ceux de Pierre Assouline sur l’épuration, 17 périodiques dont l’Humanité, La France socialiste, le Figaro, Coemedia, Gringoire, Les Lettres françaises, Life magazine, les archives du fonds de dotation Maison Vlaminck, les archives personnelles d’Anne Pendaries comprenant des correspondances familiales, et divers sites internet dont les Archives de Paris, l’INA, le Journal du sculpteur Paul Landowski.

Le peintre, céramiste, graveur, poète et écrivain Maurice Edmond Devlaeminck, né à Paris en 1876 est mort en Eure-et-Loir à 82 ans en 1958. Il fut fauve (d’où le titre), commençant à peindre à 17 ans. Il a fait scandale lors du Salon d’Automne de 1905, appelé par les journalistes « La cage aux fauves ». Il était avec son ami André Derain, Henri Matisse et Raoul Dufy. Marié deux fois, il aura cinq filles.

En 1925, Vlaminck, écrit l’auteur « décline à l’infini des masures, des villages, des paysages de platitude, des bois et des étangs. La matière utilisée est toujours abondante. Seule évolution caractéristique (…) les couleurs criardes de la peinture fauve ont disparu. Elles sont remplacées par une dominante de tons sourds, l’expression d’un tourment intérieur structurel qui tranche avec l’autre trait essentiel du bonhomme, sa propension perpétuelle a provoquer, sa façon d’exister en société, coûte que coûte » ch.2. Il n’aime pas la mécanisation et la technique, comme Heidegger, et lui préfère la nature originelle, dans le ton des Wandervögel d’avant-guerre. « Pas étonnant qu’il ait été récupéré par l’État français pétainiste au début des années 40 pour la promotion de la ‘Révolution nationale’ dans sa dimension passéiste du ‘retour à la terre’. » Il reste avant tout anarchiste, la publication d’un de ses articles sur la guerre d’Abyssinie de Mussolini, qui critique violemment ce colonialisme armé dans l’Humanité en fait foi. Au fond, il était libertarien de tempérament, comme David Thoreau (prononcez zorro) – et aujourd’hui Sylvain Tesson.

C’est l’Allemagne qui a la première reconnu l’artiste, dès 1912 lors de l’exposition du « Sonderbund » de Cologne. Le marchand Kahnweiler expose six œuvres de Vlaminck, plus que pour Matisse ou Derain (Vlaminck est ostracisé dans sa fiche woke Wikipédia). Le peintre lie amitié avec le juif Léon Werth (Saint-Exupéry lui dédie Le Petit prince), qui critique Picasso et le cubisme ; ils ne rompront qu’en 1941. La réputation de Vlaminck pâtit encore de son fameux voyage en Allemagne organisé par la Propagandastaffel en novembre 1941. Un piège nazi habilement posé pour flatter son ego de 65 ans, lui qui était accusé peu avant encore d’artiste dégénéré, pour titiller son pacifisme et l’injustice faite à l’Allemagne vaincue par le traité de Versailles. On avait fait aussi miroiter aux artistes et intellos la libération de 300 prisonniers – qui n’aura jamais lieu : les dictatures mentent toujours et ne tiennent jamais (Hitler comme Poutine ou Trump).

La France vaincue ne méritait pas de faire camarade avec l’Occupant, ni les artistes de se commettre avec Vichy, même si l’on est comme Vlaminck antinationaliste et pacifiste, et si les communistes sont encore en faveur du pacte de Staline avec Hitler. Outre Vlaminck, ce voyage comprenait les peintres Otto Friesz, Kees van Dongen, André Derain, André Dunoyer de Segonzac, Roland Oudot, Raymond Legueult, Jean Janin, et les sculpteurs Louis-Aimé Lejeune, Paul Belmondo (père de Jean-Paul Belmondo), Charles Despiau, Paul Landowski, Henri Bouchard. Il y aura cinq voyages d’artistes et intellectuels français d’octobre 1941 à octobre 1942. Le voyage en Allemagne nazie a suscité plus d’ire intello que les voyages en URSS, en Chine de Mao, et l’adulation de Pol Pot ultérieurement, car vae victis ! (malheur aux vaincus). Mais les pays du goulag sont-il plus nobles intellectuellement que le pays des camps ?

Vlaminck, en autodidacte anti-élitiste, n’hésite pas à publier des articles attaquant les vaches sacrées du milieu tel Picasso, Matisse et Degas, « une véritable guerre de cinquante ans qu’il a menée contre Picasso et le cubisme ». Les milieux étroits où la concurrence est rude pour la reconnaissance engendrent des haines farouches. A la Libération, c’est la vengeance, d’autant que Picasso s’est fait communiste : le Comité national d’épuration l’interdit de vente et de production pendant… un an. C’est qu’en effet, il n’y a pas mort d’homme, mais critique légitime de la peinture. Maurice de Vlaminck a un nom en apparence à particule (son ancêtre s’appelle initialement Devlaeminck, nom flamand), ce qui fait « bourgeois » dans le marxisme d’ambiance après-guerre ; il a une personnalité robuste dont témoigne sa peinture, ce qui n’arrondit pas les angles.

L’après épuration voit Vlaminck faire profil bas ; il est vrai qu’il a plus de 70 ans. En peinture, « quelques masures campagnardes sur fond de paysage arborée. L’exaltation de l’air, de l’eau, de la terre et une relative mise en sourdine du feu. Du végétal, du minéral, une quasi absence de palpitation animale ou humaine. Le primat du durable sur l’éphémère » ch.6. Il meurt « terrassé par un arrêt du cœur » – autre façon de dire qu’on ne sait pas au fond de quoi.

En résumé, écrit l’auteur, Vlaminck est « un grand traumatisé de la vie », « se sent différent des autres », est « fabulateur », « narcissique, cynique et clivant », « cyclothymique », « autodidacte et instinctif », « limité dans sa technique », « aveuglé par son pacifisme viscéral hérité de la Grande guerre », « il en perd le sens critique », « est opportuniste en 1941 », « lâche en 1942 et 1943 »… N’en jetez plus ! Mais – car il y a un mais – écrit encore l’auteur en conclusion : « Pour autant, Vlaminck ne saurait être qualifié de collaborateur, ni de l’État français, ni de l’Allemagne nazie. D’ailleurs, sa condamnation en 1946 d’interdiction d’exposer et de vendre pendant un an (…) est purement symbolique. (…) Somme toute, il fut un sociopathe plus à plaindre qu’à blâmer » ch.7.

Un ouvrage documenté, non polémique sur un grand peintre volontairement oublié, par un historien de gauche mais honnête (notez le « mais », car c’est de moins en moins courant aujourd’hui – et on peut dire la même chose à droite). La raison et le bon sens étant de moins en moins partagés, au profit de l’émotion et des croyances, cet ouvrage de chercheur sur un peintre et écrivain polémique français qui a marqué son siècle mérite d’être examiné.

Gérard Leray, Vlaminck 1941-1946, Un fauve dans la tourmente, Ella éditions 2025, 172 pages, €20,00, e-book Kindle €7,99

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Vlaminck, Un instinct fauve, Skira 2008, 223 pages, €34,82

Ella éditions, attaché de presse Christophe Prat

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Telo et Dorison, Les gorilles du général

Comme les Trois mousquetaires, ils étaient quatre, les « gorilles » du général. Les gorilles ne sont pas des singes, mais initialement des gros bras, chargés de la protection des personnalités. Le terme a été créé par Antoine Dominique en 1954 dans l’un de ses romans de la Série noire. « Il y a des BD de tout », me disait un libraire d’une grande chaîne de diffusion. Ce roman graphique revisite l’histoire en mettant à l’honneur les petites mains du général de Gaulle, lorsqu’il est revenu au pouvoir en 1958, appelé par la chienlit de la IVe République.

C’est de l’Histoire, mais c’est aussi une « belle histoire », autrement dit une vision romancée et adaptée, « plus vraie que la vérité », aime-t-on parfois dire. Alexandre Dumas, père des mousquetaires qui étaient quatre, disait volontiers qu’on peut violer l’Histoire (c’était avant Mitou) – si on lui fait de beaux enfants (c’était avant la peur d’enfanter). Les auteurs ne s’en privent pas, avec un scénario crédible et des dessins superbes. Milan, Bertier, Santoni et Zerf sont les personnages des vrais Sasia, Tessier, Comiti et D’Jouder. Seul le général joue son vrai rôle, comme Foccart, « le Chanoine », véritable éminence grise du gaullisme, décédé en 1997.

En 1959, de multiples attentats contre de Gaulle se préparent de la part des pieds noirs qui ne veulent pas lâcher l’Algérie, et d’une partie de l’armée acquise aux thèses de la « victoire » sur les fellaghas. Or de Gaulle sait que la situation n’est pas tenable à terme. Un million de Français contre huit millions d’Arabes, c’est impossible à tenir dans la durée sans une situation d’apartheid (incompatible avec les valeurs de la République française), ou à l’israélienne (et l’on voit comment cela finit). Il faut donc proposer, comme pour la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, trois solutions : l’intégration pleine et entière, faire des Arabes algériens de complets citoyens français (ce qu’on fait à Mayotte), ou la sécession et l’indépendance, avec les risques de vengeances internes et d’égorgements civils (ce qui est advenu), ou le gouvernement des Algériens par les Algériens dans le cadre d’une Union française.

Ce sont ces quelques mois avant le grand discours proposant le choix par référendum qui mettent les gorilles sur les dents. Aussi bien le FLN que l’OAS ne veulent pas de « la paix », ni de la libre détermination par le vote ; chacun veut imposer son pouvoir. Tuer de Gaulle, et ceux qui le soutiennent, est d’importance vitale pour frapper l’opinion.

Milan, adolescent de la Résistance, héros de la libération de Paris, para et judoka confirmé, engagé par le Sdece, commando devenu capitaine, ayant quitté l’armée pour devenir instructeur au FBI de Hoover, est chargé par le Chanoine d’évaluer les trois gorilles restant du général, l’un d’eux ayant été écarté. Ce sont de braves types, mais tout dans les muscles, pas grand-chose dans le cerveau, des gros bras à l’ancienne bons pour les meetings, pas contre les attentats. En revanche, ils sont dévoués. Milan va s’efforcer de se faire reconnaître et de les former à leur nouveau rôle.

Cela dans un Paris en effervescence où des gens tirent sur la foule, où des ménages sont inquiets de leur fils envoyé en Algérie, pays pour lequel ils n’ont aucun intérêt. Si cette histoire est une fiction, la véritable histoire lui ressemble. Une façon de découvrir, ou de se remémorer ces années sombres où la guerre antinazie se poursuivait dans les affres de la décolonisation. Une situation que l’on a trop oublié aujourd’hui, même si la guerre est revenue, ouverte en Ukraine, Cyber en Europe et tout particulièrement en France où des collabos pro-Poutine et des ennemis de l’intérieur pro-Trump minent les bases de la République pour imposer leur pouvoir autoritaire.

Julien Telo et Xavier Dorison, Les gorilles du général – septembre 59, 2025, Casterman, 96 pages, €21,95

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Christophe Guilluy, La France périphérique

Relire dix ans après cet essai d’un géographe sociologue est passionnant. Christophe Guilluy a anticipé les Gilets jaunes comme l’irruption d’Emmanuel Macron, puis la chute de l’UMPS au profit des extrêmes, unis dans le populisme du RNFI. Ce n’est pas rien. Certes, les chiffres donnés dans le livre datent ; mais les tendances affichées se sont poursuivies, ce qui est le principal du propos.

Deux France coexistent, comme dans tous les pays occidentaux développés : les métropoles néolibérales du capitalisme américain mondialisé, où se concentrent les emplois, les richesses, les cadres – et une fraction de l’immigration qui en profite -, et le réseau éparpillé des villes petites et moyennes, des zones rurales fragilisées par le retrait des industries et des services publics. Or, démontre-t-il à l’aide des chiffres de l’Insee, si les deux-tiers du PIB français est produit dans les métropoles, 70 % des communes ont une population fragile, ce qui représente 73 % de la population (tableaux chapitre 2).

D’où le divorce idéologique entre les nomades éduqués à l’aise dans le monde, et les ancrés au terroir faute de moyens, isolés des centres de culture et des universités, qui végètent et craignent les fins de mois. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les partis politiques, ni leurs « programmes » qui font les électeurs, mais bien l’inverse. D’où le déclin (irréversible, selon lui) du Parti socialiste et des Républicains modérés, élite des métropoles, en faveur surtout du Rassemblement national (ex-FN) et, marginalement, de LFI.

Car Mélenchon se trompe de combat, dit l’auteur ; il veut ressourcer la vieille gauche révolutionnaire alors qu’elle n’a plus rien à dire sur les chaînes de valeurs. Les yakas ne font pas avancer la machine, qui déroule ses engrenages nécessaires à partir de l’économie. Les années Covid l’ont amplement montré depuis. Mélenchon joue « les banlieues » comme nouveau prolétariat appelé à faire la révolution, dans une lutte des classes devenue lutte ethnique, alors que « les banlieues » ne sont que des centres de transit avant l’intégration. Un flux constant de nouveaux immigrés arrive, toujours pauvres et pas toujours éduqués aux mœurs occidentales, tandis que, dans le même temps, la génération d’immigration précédente s’en sort par les études et les emplois proches dans la métropole, et déménagent pour s’installer dans des quartiers plus huppés.

« Les banlieues », donc, peuvent connaître des émeutes, mais pas de processus révolutionnaire. « Globalement, et si on met de côté la question des émeutes urbaines, le modèle métropolitain est très efficace, il permet d’adapter en profondeur la société française aux normes du modèle économique et sociétal anglo-saxon et, par là même, d’opérer en douceur la la refonte de l’État providence. » Contrairement aux idées reçues une fois encore, et complaisamment véhiculées par les médias, « si les tensions sociales et culturelles sont bien réelles, le dynamisme du marché de l’emploi permet une intégration économique et sociale, y compris des populations précaires et émigrées. Intégration d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de politiques publiques performantes et d’un maillage social particulièrement dense. » Inégalités croissantes mais, paradoxe, intégration croissante.

C’est plutôt sur le déclin de la classe moyenne et la précarisation des classes populaires que vont pousser (qu’ont poussées depuis la parution de l’essai) les nouvelles radicalités. Les Bonnets rouges de la Bretagne intérieure, les petites villes des plans sociaux, les classes moyennes inférieures des périphéries rattrapées par le logement social des immigrés comme à Brignoles, illustrent les fragilités sociales. Paiement des traites des maisons et endettement, frais de déplacement dus à l’éloignement des centres, et difficultés de retour à l’emploi en cas de chômage. Le piège géographique conduit à l’impasse sociale, ce qui explique la sensibilité des gens à l’immigration. « Dans ce contexte d’insécurité sociale, les habitants deviennent très réactifs à l’évolution démographique de leur commune, notamment la question des flux migratoires. »

D’où la poussée du RN, dans le Nord en raison de la précarisation sociale, dans le Sud en raison des tensions identitaires, dans l’Ouest en raison d’une immigration de plus en plus colorée, donc visible. La pertinence du clivage droite/gauche n’a plus cours ; le populo s’en fout. « Paradoxalement, c’est le vieillissement du corps électoral qui permet de maintenir artificiellement un système politique peu représentatif. Les plus de 60 ans étant en effet ceux qui portent massivement leur suffrage vers les partis de gouvernement. » (J’avoue, c’est mon cas). Le clivage actuel est plutôt entre ceux qui bénéficient ou sont protégés du modèle économique et sociétal, et ceux qui le subissent. C’est le cas par exemple dans les États-Unis ayant voté Trompe, ces « hillbillies », les ploucs de collines emplis de ressentiment revanchard contre les élites qui « se goinfrent » et sombrent dans l’hédonisme immoral le plus débridé (Bernard Madoff, Jeffrey Epstein, Stormy Daniel, David Petraeus, Katie Hill, William Mendoza, Mark Souder, Chaka Fattah, Scott DesJarlais, P. Diddy…). En France, « ouvriers, employés, femmes et hommes le plus souvent jeunes et actifs, partagent désormais le même refus de la mondialisation et de la société multiculturelle. »

Que faire ?

Économiquement : La France périphérique cherche une alternative au modèle économique mondialisé, centré sur la relocalisation, la réduction des ambitions internationales, le protectionnisme, la restriction à la circulation des hommes et à l’immigration – au fond tout ce que fait Trompe le Brutal, et son gouvernement Grotesque. « Initiative de quatre départements, l’Allier, le Cher, la Creuse et la Nièvre, les nouvelles ruralités s’inscrivent dans le contexte de la France périphérique. Si l’appellation semble indiquer une initiative exclusivement rurale, ce mouvement vise d’abord à prendre en compte la réalité économique et sociale (…) En favorisant un processus de relocalisation du développement et la mise en place de circuits courts. »

Politiquement : « La droite a joué le petit Blanc en mettant en avant le péril de l’immigration et de l’islamisation La gauche a joué le petit Beur et le petit Noir en fascisant Sarkozy, stigmatisé comme islamophobe et négrophobe. Les lignes Buisson et Terra Nova qui, pour l’une cherchait à capter une partie de l’électorat frontiste et pour l’autre visait les minorités, ont parfaitement fonctionné. » Mais comme ni droite ni gauche n’ont rien foutu contre l’insécurité sociale et culturelle, en bref la précarisation et l’immigration sauvage, les électeurs se sont radicalisés, délaissant PS et Républicains. Y compris les électeurs français ex-immigrés : « Le gauchisme culturel de la gauche bobo se heurte en effet à l’attachement d’ailleurs commun à l’ensemble des catégories populaires (d’origine française ou étrangère), des musulmans aux valeurs traditionnelles. Autrement dit, le projet sociétal de la gauche bobo s’oppose en tout point à celui de cet électorat de la gauche d’en bas. » On parle aujourd’hui de « woke » pour vilipender ce délire gauchiste culturel. D’où le recentrage vers le conservatisme de tous les partis, sauf LFI. Pour garder ses électeurs, il faut répondre à leurs attentes. Or la mondialisation, si elle ne disparaîtra pas en raison des enjeux de ressources, de climat et d’environnement, est désormais restreinte. Le Covid, puis Trompe, l’ont assommée. Les partis politiques doivent donc le prendre en compte et moins jouer l’économie du grand large que les liens sociaux intérieurs. On attend toujours…

Sociologiquement : le mode de vie globalisé à la Jacques Attali, nomade hors sol sans cesse entre deux avions, n’est pas supportable pour la planète s’il se généralisait. Guilluy cite Jean-Claude Michéa, justement inspiré : « C’est un mode de vie hors-sol dans un monde sans frontières et de croissance illimitée que la gauche valorise, comme le sommet de l’esprit tolérant et ouvert, alors qu’il est simplement la façon typique de la classe dominante d’être coupée du peuple. » Au contraire, la majorité de sa population se sédentarise, s’ancre dans les territoires, faute de moyens pour accéder aux métropoles où les loyers et le mètre carrés se sont envolés. Dans un chapitre intitulé « le village », l’auteur montre comment la trappe à emploi a piégé les déclassés en périphérie des métropoles, et agit idéologiquement comme un contre-modèle valorisé de la société mobile et mondialisée. L’enracinement local est source de lien sociaux. « Face à la mondialisation et à l’émergence d’une société multiculturelle Ce capital social est une ressource essentielle pour les catégories populaires, qu’elles soient d’origine française ou immigrée. Des espaces ruraux aux banlieues, ce capital du pauvre est la garantie de liens sociaux partagés. » D’où les revendications identitaires aux Antilles, en Corse, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie pour se préserver des flux migratoires.

Christophe Guilluy note malicieusement que c’est exactement la même tendance en Algérie ou au Maroc, où l’immigration noire alimente les tensions sociales. Et même en Palestine ! « Si on se détache un instant de ces passions géopolitiques, on ne peut qu’être frappé par la banalité des ressorts du conflit. Territoires, instabilité démographique, insécurité culturelle, rapport à l’autre… les tensions, la cause des tensions sont toujours les mêmes. Pour les Juifs israéliens, la peur de devenir minoritaire est d’autant plus forte que le territoire est restreint et la dynamique démographique, à l’exception des orthodoxes, faibles. Pour les Palestiniens, la question du territoire est d’autant plus vitale que la dynamique démographique est forte. La banalité de cette lutte territoriale et culturelle est occultée par l’instrumentalisation politique du conflit qui ne permet pas de percevoir le caractère universel de ces tensions. En la matière, il n’y a pas à rechercher de spécificité juive ou arabo-musulmane à l’histoire d’Israël. » Et paf ! C’était dit dès 2014.

Un petit essai très intéressant à relire.

Christophe Guilluy, La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires, 2014, Champs Flammarion 2024, 192 pages, €7,00, e-book Kindle €5,99

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