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Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme

Robert Littell est un Juif américain, romancier d’espionnage après avoir été journaliste à Newsweek. Il a aujourd’hui 90 ans et il ne faut pas le confondre avec son fils, Jonathan Littell qui a écrit Les Bienveillantes, un roman sur le nazisme. Robert Littell a plutôt écrit sur la CIA et son chef du contre-espionnage James Jesus Angleton. On retrouve dans ce roman Angleton, paranoïaque de l’infiltration… et ami de Kim Philby.

Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, l’un des « Cinq de Cambridge » était en effet un espion. Au départ pour le KGB soviétique, ensuite pour le SIS britannique, et probablement pour la CIA de son ami James Jesus Angleton – en agent triple. Bègue et incapable de supporter la vue du sang, « Kim », surnommé selon le gamin du Grand jeu dans le roman de Kipling, est le fils de Harry Saint John Bridger Philby, surnommé le Hadj, parti vivre en Arabie et devenu concurrent du fameux Lawrence d’Arabie pour faire monter sur le trône un Saoud.

L’auteur imagine la vie devant soi d’un jeune timide, à peine sorti de Cambridge en 1933, après s’être fait mettre par son ami Guy Burgess. Il part à Vienne en Autriche sur sa moto Daimler au « moteur V12 » (dit-il) pour résister avec les ouvriers contre la politique du catho tradi chancelier Dollfuss. Jeune Philby aimerait bien être communiste, si le stalinisme ne le rebutait ; les « socialistes de Cambridge » l’avaient convaincu. Dans ces années 30 de radicalité, chacun était sommé de choisir son camp. Que valait-il mieux : Staline ou Hitler ? Bien pire que Mélenchon ou Le Pen, encore que… Les débuts sont toujours prometteurs, la suite beaucoup moins. Et Kim de « justifier » auprès des militants ouvriers le passage nécessaire, mais transitoire croit-il, de la dictature à la Staline pour assurer son pouvoir, avant le « vrai » régime communiste, épanouissant, libérateur, et bla-bla-bla. On rase toujours gratis… demain, comme il reste affiché sur la porte.

L’espion est raconté en étapes successives à la première personne par les témoins les mieux placés, comme le ferait un journaliste qui compose un biopic. Seule la jeunesse est évoquée, jusqu’aux années 50. Il décrit par touches successives une personnalité complexe qui émerge de l’enchaînement des situations. Il invente une fin surprenante de thriller, tout en respectant les faits connus. Mais qui était vraiment Kim Philby ? Nul ne le sait, peut-être pas lui-même. Il a été agent, puis double, puis triple. Peut-être. Il a fait des dégâts dans le camp occidental, mais n’était-ce pas nécessaire pour assurer sa légitimité de l’autre côté ? Son tempérament indécis d’intello, hésitant entre les sexes et les idées, s’est conjugué avec un naturel d’espion, répété plusieurs fois : « L’art de se perdre dans une foule, même lorsqu’il n’y en a pas ». Les déterminants que sont famille, travail, patrie – amis, amours, politique ont fait le reste.

En Autriche, sa rencontre avec Litzi Friedman, juive hongroise communiste qui le prend pour amant, lui met le pied à l’étrier : il connaît enfin les femmes. Il se marie avec elle pour qu’elle puisse immigrer, puis divorce en 1939 selon les ordres de son officier traitant. Car, de retour à Londres après l’échec de l’insurrection ouvrière de Vienne, il est vite recruté, via Litzi, par le NKVD soviétique et formé au métier d’espion. On lui ordonne de se faire embaucher comme journaliste et il part en free-lance en Espagne pour se faire un nom. La guerre civile y sévit et les Républicains sont à la mode. C’est au contraire Franco qu’il va choisir, par pur opportunisme d’espion, car rares sont les journalistes occidentaux à être de ce côté. Il pourra donc émerger plus vite. En effet, le Times de Londres ne tarde pas à l’embaucher pour la précision de ses informations sur le front espagnol.

Enfin reconnu, Philby est recruté dès 1939 par les services de renseignements anglais (SIS) par Miss Maxse, la septuagénaire évaluatrice des services secrets britanniques. Il s’agit d’un personnage réel qui fournit carrément à Kim Philby cette excuse : « Nous sommes d’avis que ceux qui ne sont pas révolutionnaires à vingt ans n’ont pas de cœur, ceux qui restent révolutionnaires après trente ans n’ont pas de tête.». Philby va fournir aux Soviétiques, sur ordre ou de sa propre initiative, des renseignements cruciaux sur l’ennemi allemand. Il fera engager au SIS son compagnon de Trinity College Guy Burgess, puis ses amis Donald McLean et Anthony Blunt – tous « socialistes de Cambridge », tous espions contre l’Allemagne, tous favorables à l’URSS. Par ennui de la société compassée britannique, par dégoût du puritanisme sexuel, par envie d’aventure et de Grand jeu.

Mais le KGB s’interroge. Philby peut-il être fiable ? Le marxisme conditionne l’existence des gens à leur origine de classe, or Philby est de la haute : comment pourrait-il adhérer au propre suicide de sa classe aristocratique en soutenant le prolétariat qui veut l’éradiquer ? Les agents rezident à Londres sont convaincus que Philby est sincère ; les analystes à Moscou beaucoup moins. Staline lui-même se pose la question dans un chapitre puissant du livre, où le matois dictateur fait dire tout et son contraire aux agents convoqués, avant de les faire arrêter et fusiller. « J’ai été condamnée à mort [dit l’analyste du KGB] parce que nous sommes tous coupables d’être des espions britanniques. Notre système judiciaire soviétique étant infaillible, cela signifie que l’Anglais [Philby] mentait quand il a affirmé que les Britanniques n’avaient aucun agent en Union soviétique » (chap.15). Une contradiction dialectique que le marxisme n’a pas résolu à ce jour. Le roman est ainsi souvent ironique.

Philby a réussi à rouler Staline – à moins qu’il n’ait roulé les services britanniques. L’auteur est plus indulgent. Si Philby a finalement avoué en 1963 à Beyrouth être un espion soviétique, c’était sous la pression des Anglais. Son père étant mort en 1960, il part trouver refuge à Moscou. Mais l’espion n’a jamais pu passer du grade d’agent à celui d’officier du KGB. Les Russes se méfient, selon la paranoïa de Staline. Philby est mort à 76 ans le 11 mai 1988, l’URSS existait toujours… pour trois ans seulement.

Kim Philby, celui qui ne savait pas qui il était vraiment, a joué avec l’Histoire. Le Grand jeu est pour ceux qui n’ont pas peur de perdre, au contraire des professionnels, le KGB soviétique, le SIS britannique, la CIA américaine – qui croient tout surveiller, tout contrôler, tout prévoir.

Un bon roman historique d’espionnage, basé sur des faits avérés, mais qui laisse une part de mystère.

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme (Young Philby), 2011, Points Seuil 2012, 285 pages, €16,85

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Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune

Albert Vidalie m’était un auteur français inconnu. Un vieux Livre de poche, illustré d’une couverture des années 60 en couleurs issues du cinéma colorisé, m’est tombé entre les mains : un roman. Avec un titre benêt, car il n’y a ni bijoutiers (seulement un colporteur de montres), ni clair de lune (mais seulement la nature sauvage). Albert Vidalie a laissé une empreinte dans la vie intellectuelle française après-guerre. Il a été très proche d’Antoine Blondin, a écrit les paroles de la célèbre chanson de Serge Reggiani Les loups sont entrés dans Paris, et écrit le scénario de la série télé Mandrin. Outre trois filles et neuf romans et recueils de nouvelles publiés entre 1952 et 1968. Il est décédé en 1971.

Ce roman-ci est l’un des plus connus, pour de mauvaises raisons – grâce au cinéma comme toujours – adapté (et déformé) par Roger Vadim en 1958, avec Brigitte Bardot. Il n’a quasiment rien à voir avec le roman, le scénario diffère largement. L’histoire se situe dans un temps ancien, le Second empire probablement, bien qu’aucune date ne soit donnée. Mais l’époque était propice aux marginaux itinérants, colporteurs, charbonniers ou bûcherons, malandrins. « C’était généralement des quarante-huitards attardés, des ivrognes appartenant à la lie de la commune ». Comme mai 68, la révolution de 1848 a fourni son lot d’anarchistes devenus asociaux.

Tel est Lambert, fils de pute élevé tout seul, battu et méprisé par les autres enfants jusqu’à ce que sa carrure, à 12 ans, renverse la situation. Dès lors, il est le « mauvais garçon » dont rêvent les filles, « il ne regardait jamais l’horloge pour savoir si c’était l’heure du plaisir ». Les servantes de 17 ans qu’il culbute à la fraîche, ou les futures vieilles filles qui fantasment sur ses bras musclés sont ses proies consentantes. C’est d’ailleurs son destin d’être pris dans les rets de l’une d’elle, la fille d’un colporteur désormais installé, le Cantalou auvergnat, avec qui il a probablement fait un mauvais coup.

Car ce roman champêtre est aussi policier. Un meurtre est commis dès les premières pages, celui du colporteur de montres, Léonce Galard, issu de la région. Sa nièce reconnaît son cadavre devant les pandores, aussi empruntés et stupides que la caricature des flics le veut. Galard était un bon vivant, buvant sec, parlant haut, raconteur d’histoire, avide surtout de se vider. Il violait les servantes de 16 ans après les avoir étourdies au champagne, et les livrait ensuite à ses quatre ou cinq copains de beuverie. L’une d’elle se serait jetée dans le puits deux jours après. Mais qu’importe à Léonce : la vie lui sourit, il vend bien ses montres et porte sur lui de grosses sommes d’argent. D’où le motif du meurtre, probablement. Léonce est l’inverse de Lambert : installé presque bourgeois, il méprise les femelles qu’il use comme de chiffons ; Lambert, être de nature, prend son plaisir et en donne.

Mais les flics du coins tournent en rond, préférant la belle vie de l’auberge, à siffler des carafes tout en posant éternellement les mêmes « questions » sans en tirer la moindre once de solution. Un policier venu de Paris remet en ordre tous ces témoignages et a l’intuition juste. Mais il a le tort de trop parler, par orgueil de se valoriser, et la fille qui l’écoute, séduite aux regards par Lambert qui est le désigné coupable, s’empresse d’aller le prévenir et de fuir avec lui. Cette fille est Ursule, la nièce qui a reconnu le cadavre de cet oncle qui a cherché à la violer comme les autres peu de temps auparavant.

Commence alors une vie de nature, nichée dans les bois où une grotte accueillante dans la verdure permet de s’abriter et de se chauffer. Ursule devient pour Lambert « Louvette » et s’ensauvage, exerçant son corps et ses sens au contact de l’homme et des bêtes. Comme lui, elle se coule dans les halliers, écoute les bruits la nuit, randonne infatigablement. Ils font l’amour, souvent, unis par les sens dans l’écrin de la forêt. Les chapitres en sont poétiques, à la Walden ou la Vie dans les bois de Thoreau.

L’endroit est ce Hurepoix qui termine la Beauce par une série de rivières entourées de bois du bassin de la Seine. Un certain Paillasson, pour son poil dans les oreilles et les narines, va voir sa sœur à Etréchy, avant de rejoindre son village de la Croix-de-Bonvoir. A Villeconin, il prend à travers les champs et… un vol de corneilles agacées lui fait découvrir le cadavre au bord de l’eau d’un ru appelé la Misère, tué d’un coup de binette à la tête. Je connais bien ces lieux, pour les avoir arpentés à pied et en voiture, dans ma jeunesse, et y avoir campé dans les bois. La Croix-de-Bonvoir et la Misère sont des noms inventés, recouvrant peut-être Souzy-la-Briche (157 habitants en 1856) et la Renarde, courte rivière qui se jette dans l’Orge, qui se jette dans la Seine.

Le tragique du roman est que cette parenthèse de nature ne peut que se résoudre dans le retour à la civilisation. Mi-XIXe, le sauvage est réduit par l’avancée des hommes et des techniques. Lambert, tenu par son passé, ne peut qu’épouser la fille du Cantalou son complice et devenir commerçant, héritier de la fortune ; Louvette ne peut que retrouver ses parents et redevenir Ursule, qui ne se mariera jamais car elle a trop bien connu le loup.

Albert Vidalie, Les bijoutiers du clair de lune, 1954, Livre de poche 1963, 179 pages, occasion €4,88

DVD Les bijoutiers du clair de lune, Roger Vadim, 1958, avec Brigitte Bardot, Alida Valli, Fernando Rey, José Nieto, Stephen Boyd, René Château Vidéo 2006, 1h35, occasion €46,12

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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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Nathan Juste, Le cauchemar américain

L’auteur est Réunionnais qui a quitté son village de Sainte-Anne et son île après le bac pour étudier en Prépa à Paris, obtenir un Master de mathématiques financières de Paris Dauphine et un diplôme de statisticien économiste de l’ENSAE, École Nationale de la Statistique et de l’Administration Économique. Il a ensuite émigré aux États-Unis pour devenir statisticien dans le New Jersey. Il « s’est marié en Russie », dit-il, et a 42 ans.

Il s’est mis à écrire après un burn-out, comme il le confesse sur le site communautaire de la Réunion. La gestation a pris quatre ans pour accoucher d’un roman à deux voix, celles de deux jeunes garçons qui deviennent hommes en même temps que Trump parvient au pouvoir. Ils sont lambda, d’où leur noms, tirés du droit coutumier anglais où le plaignant inconnu est nommé John Doe, tandis que l’accusé anonyme est nommé Richard Roe. Dans son roman, Doe est le Démocrate et Roe le Républicain.

Ils sont des symboles incarnés des oppositions propres aux États-Unis entre progressistes, mais délirant woke, et conservateurs, mais fascinés par le suprémacisme raciste proche du nazisme. L’auteur pense que les débats de société américains sont souvent caricaturés en Europe. Probablement moins que les débats européens aux États-Unis, For Sure, comme disent les trompistes. Je m’inscris en faux : certes, une certaine presse comme C news ou certains réseaux ou blogs accentuent les contrastes, mais « l’honnête homme », comme on dit chez les libéraux, trouve aisément l’information et peut évaluer sans problème les enjeux. D’ailleurs, les niais qui ont voté Trompe se rendent compte, mais un peu tard, qu’ils ont élu un narcissique foutraque qui conduit l’Amérique à sa perte au prétexte de la sauver : il se retire du soft power sur le monde (ONU, Unesco, OMS, etc.) ; il insulte ses alliés (y compris Anglais dont il conteste – lui qui s’est défilé pour le service militaire – leur valeur en Afghanistan) ; il conteste l’utilité de l’Otan en déclarant que les Européens n’ont qu’à se débrouiller ; il laisse faire Poutine, qui veut envahir les territoires « acquis » par l’ex-URSS ; il agit en impérialiste prédateur au Venezuela, au Groenland, demain au Panama, au Canada, probablement à Cuba ; il envoie sa milice SA ICE traquer les Juifs immigrés dans les länder États démocrates ; il menace les juges, s’assoit sur le droit, complote une élection à vie… Non, ce n’est pas de la caricature, mais la triste réalité.

Pour autant, Rick élevé en petit frère toujours comparé à son détriment à son grand frère Tim brillant (« donc » de gauche ?), rêve de se valoriser auprès de son beauf de père (« évidemment » tradi) en adorant les armes (il lui a offert sa première carabine à 10 ans). Quittant le lycée sans poursuivre, après le divorce de sa mère qu’il supporte mal, Rick est un loser dans une Amérique hantée par le fric et l’ambition. Il se réfugie auprès de son ami harcelé Gavin, qui a créé des sites de désinformation où tout ce qui est scandaleux fait affluer les clics, donc attire la pub qui le rend riche. L’engrenage « politique » est là, dans ce mélange intime d’affairisme et d’idéologie à la mode. Trump lui-même s’empresse de faire du fric par son pouvoir de président. Rick ira jusqu’au Capitole le 6 janvier 2021, encouragé par le président battu mais qui conteste, son narcissisme trouvant inconvenant de ne pas être réélu, et tonnant contre le Complot des élites « pédophiles » (en niant ses liens avec le riche Epstein, amateur de très très jeunes filles qu’il partageait avec ses relations).

Quant à John, orphelin engagé dans l’armée, il en a tant vu en Irak qu’il en est resté post-traumatisé, un « vétéran » de 30 ans reconverti dans le photo-reportage de guerre pour l’adrénaline. Il nie les psys, mais a des cauchemars récurrent. Sa petite copine Alicia, gauchiste libérale au sens américain, court de manif en manif pour « dénoncer » sans résultat les tirs de la police sur les Noirs, les manifestations ouvertes des anti-avortement, des suprémacistes blancs. John la sort plusieurs fois de mauvais pas grâce à son entraînement. Il finira au Capitole, le fameux jour de l’émeute, une balle dans le bide tirée par un Rick aux abois qui voulait faire sauter une porte à l’explosif artisanal (recette trouvée sur le net) pour détruire les votes des Grands électeurs.

C’est toute l’Amérique récente qui est exposée par ces deux trajectoires, bien qu’on ressente peu d’empathie pour chacun des protagonistes. C’est le danger du roman moralisateur, qui prêche autant qu’il raconte. L’auteur pourtant français, biberonné à la littérature française tournée vers la psychologie, écrit plutôt à l’américaine, focalisé sur les faits (qui fait quoi et quand) plus que sur les motivations et l’histoire personnelle. Rick n’est pas un personnage sympathique ; John est un homme fade. Le premier est oppresseur sans le vouloir ; le second victime collatérale. En cause, le Système de croyances (bibliques, libertariennes, le lobby des armes), l’idéologie des fake news manipulées par la Tech, le communautarisme renfermé des « réseaux sociaux » manipulé par les bigots réactionnaires. En cela, ce roman montre les rouages de la machine à Tromper, chacun anodin, mais pour un engrenage fatal. Et qu’ils sont bêtes, ces gens de gauche anarchiques, pacifistes et braillards, face aux masses organisées, cultivant le corps et les armes, prêts à l’action pour leur président télévisuel hors limites !

Un premier roman qui, malgré ses manques, se lit agréablement et fait penser. J’en conseille vivement la lecture. A compléter, pour ceux qui veulent comprendre, par une analyse plus radicale et plus approfondie des groupes de droite qui soutiennent Donald Trump et son vice Vance.

Nathan Juste, Le cauchemar américain – ou l’affrontement de somnambules,autoédition Librinova 2024, 259 pages, €19,90, e-book Kindle €3,99 ou emprunt abonnement

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philip Roth, Exit le fantôme

Philip Roth se raconte une fois de plus sous la forme de doubles. Il considère une existence comme un incessant changement de personnalité, une construction de soi avec essais et erreurs, en fonction du milieu. Il est en cela proche de l’existentialisme de Sartre. D’où sa mise en scène sous la forme de Zuckerman, personnage déjà apparu dans son œuvre ; sa confrontation avec Richard Kliman, jeune juif obstiné et batailleur qui est un peu lui quand il était jeune ; sa révérence envers George Plimpton, écrivain décédé il y a quarante ans qui fut son maître ; et sa fiction en tant que fantôme désirant qu’il aurait pu être avec Elle.

Nathan Zuckerman s’est exilé depuis onze ans dans un lieu sauvage, à 200 km de New York, et ne revient à la Ville que par obligation. Il a un cancer de la prostate, a été opéré, et doit rester un certain temps pour le suivi de l’opération. Comme il a des incontinences urinaires, il est mal en société, doit souvent aller se changer aux toilettes, et sent l’urine. Il ne peut plus nager dans les piscines car il laisse une traînée jaunâtre. Quant au sexe, c’est l’impuissance. Il n’a pourtant que 71 ans. L’auteur souligne, par ces détails peu ragoûtant, ce que fait la vieillesse aux héros du public, ici de la littérature.

Lorsqu’il réémerge à la civilisation, en 2004, tel Rip Van Winkle, le monde a changé. George Bush junior occupe la présidence, sur une possible fraude de comptage des voix en Floride. Il impose son style réactionnaire, bigot, illettré, tandis que le politiquement correct sévit de plus en plus, le féminisme imposant de boycotter Hemingway (trop macho) et Faulkner (trop conservateur) dans une rétrospective des grands écrivains américains. Les gens ne se parlent plus mais téléphonent ; ils ne se pénètrent pas de l’ambiance de la rue mais restent autistes, indifférents aux autres, collés à leur engin. La jeunesse bouillonnante et brutale du jeune juif Kliman vient bousculer la simple décence envers un écrivain mort. Car la biographie est une imposture.

Philip Roth est en prise lui-même avec ses biographes, en colère contre leurs jugements, leurs pseudo-analyses. Il considère qu’une biographie fige une existence au lieu de suivre ses méandres de construction humaine et son fil conducteur. Il constate que ce sont les petits détails croustillants qui importent au public – et au biographe – plus que le souffle littéraire. Ainsi Lonoff, grand écrivain disparu, est-il vu par le brutal Kliman comme auteur d’un inceste avec sa sœur aînée, commencé à 14 ans (tout comme Henri Roth). Il veut à tout prix que Zuckerman le parraine pour publier son œuvre, ce que le vieil admirateur de l’écrivain refuse. L’œuvre n’est jamais bien comprise, soit au premier degré, soit sur un détail, soit sur une intention. Angoisse de la renommée posthume. D’où la fuite dans les masques, les doubles, où les personnages sont tous un peu lui mais pas vraiment, le caricaturent tout en enveloppant un noyau de vrai, jouent sur les pulsions réalisées ou non dans la vie réelle. De quoi se dérober à jamais, car la manière du romancier est de toujours romancer.

Zuckerman fantasme en fabriquant une version théâtrale de lui même avec Jamie Logan, la femme de 30 ans d’un jeune couple avec qui il veut échanger durant un an sa résidence, dans Elle et Lui. Jamie est une voix, et la vieillesse est plus sensible aux voix qu’au reste, car le corps lâche. Lui-même, Zuckerman a 71 ans et fuit par tous les bouts. Par sa prostate, opérée qui l’oblige à porter des couches urinaires ; par son cerveau qui ne se souvient plus de tout, au point d’être obligé de tenir un cahier d’événements et de noter tout ce qu’il vient d’entendre ; par son impuissance, qui rend son désir libidinal vain. Sa mémoire a des blancs, il ne se souvient pas d’avoir donné le nom du mauvais restaurant à la vieille Amy Belette, opérée dun cancer au cerveau, d’avoir pris le papier sur lequel figure le numéro de téléphone, d’avoir accepté une invitation. Tout le bouscule, à commencer par l’énergie de la vie, qu’il perd. Et le cancer, cette maladie des conservateurs et additifs de la malbouffe américaine, de la pollution ambiante, qui rend les gens malades et cons.

Cette insertion du théâtre dans le roman est assez fastidieuse, avec une suite de répliques de liaison sans intérêt :« – non. – si. – non – vous l’avez pratiquement dit la dernière fois. – mais non… » p.1453. De quoi sauter des lignes entières. On a envie de dire à Philip sous les traits de Nathan : « sale ghost ». Pour le reste, le roman est assez inégal. Il est court, il est morcelé, il mélange les genres. Mais c’est du Roth, un grand écrivain délicieusement incorrect.

Philip Roth, Exit le fantôme (Exit Ghost), 2007, Folio 2011, 384 pages, €9,00, e-book Kindle €8,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Boris Vian, L’herbe rouge

Le pataphysicien Vian (nom alpin) prénommé Boris (à cause de l’opéra russe), est mort d’une fibrillation cardiaque à 39 ans, il y a bien longtemps. Mon siècle avait quatre ans. Dans son quatrième roman farfelu, l’ingénieur (qu’il était) invente une machine à psychanalyser (fort à la mode en ces temps d’après-guerre). Elle efface les souvenirs qu’elle capte lorsqu’on est dedans.

L’ingénieur Wolf (loup), est un enfant couvé par sa maman (comme Boris, toujours souffreteux). Surprotégé, il est frileux du monde extérieur et tout l’agresse. Un certain Monsieur Perle l’interroge sur ses parents, son non-conformisme, ses études ; puis l’abbé Grille sur la religion. A cause de ses parents, dit Wolf, il a honte. De lui, des femmes, de la mort, du vide. L’ingénieur écrivain, poète, parolier, chanteur, jazzman, critique musical, directeur artistique et papa – Boris Vian – s’y livre en autobiographie, sous le mode de la fiction.

Ses parents : « Mon désir de vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de cette mollesse à mes parents, et la tendance de mon corps à se laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez, ça a commencé par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. (…) J’étais noyé dans le sentiment. On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à ma mesure… sans cache-nez, sans parents. »

Non-conformisme : « J’ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste ; et de ce fait, je n’ai jamais pu lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne pour qui n’avait aucune raison subjective d’en proférer l’une ou l’autre. C’est tout. » On note le style administratif, rationaliste, abscons. Boris Vian adorait pasticher les cons.

Religion : « J’ai cru très fort le jour de ma première communion, dit Wolf. J’ai failli m’évanouir à l’Église. J’ai mis ça sur le compte de Jésus. En réalité, ça faisait trois heures qu’on attendait dans une atmosphère confinée et je crevais de faim. (…) J’ai été déçu par les formes de votre religion, dit Wolf, c’est trop gratuit. Simagrées, chansonnettes, jolis costumes… Le catholicisme et le music-hall, c’est du pareil au même. (…) Je n’ai pas été en contact avec de mauvais prêtres, ceux dont on lit les turpitudes dans les livres de pédérastes, je n’ai pas assisté à l’injustice – j’aurai à peine su la discerner, mais j’étais gêné avec les prêtres. Peut-être la soutane. »

Études : « Mon hypocrisie ne fit que s’accroître, dit Wolf sans sourciller. Je n’étais pas hypocrite au sens où l’on est dissimulé : cela se bornait à mon travail. J’avais la chance d’être doué, et je faisais semblant de travailler alors que j’arrivais à dépasser la moyenne sans le moindre effort. Mais on n’aime pas les gens doués. (…) Quel calvaire ! Seize ans… seize ans, le cul sur des bancs durs, seize ans de combines et d’honnêteté alternées – seize ans d’ennuis – qu’en reste-t-il ? (…) On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul progrès… en première, il m’a fallu le bachot… et ensuite un diplôme… Oui, j’ai cru que j’avais un but Monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles, précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d’âne. (…) On essaie de faire croire aux gens depuis des générations qu’un ingénieur, qu’un savant, c’est un homme d’élite. Eh bien, je rigole ; et personne ne s’y trompe – sauf les prétendus hommes d’élite eux-mêmes -, monsieur Brul, c’est plus difficile d’apprendre la boxe que les mathématiques. Sinon, il y aurait plus de classes de boxeurs que de classe de calcul dans les écoles. C’est plus difficile de devenir un bon nageur que de savoir écrire en français. Sinon, il y aurait plus de maître baigneurs que de professeurs de français. Tout le monde peut être bachelier, monsieur Brul… et d’ailleurs, il y a beaucoup de bacheliers, mais comptez le nombre de ceux qui sont capables de prendre part à des épreuves de décathlon. Monsieur Brul, je hais mes études parce qu’il y a trop d’imbéciles qui savent lire. (…) Et mieux vaudrait apprendre à faire l’amour correctement que de s’abrutir sur un livre d’histoire. »

Société : « J’accuse mes maîtres, dit Wolf, de m’avoir par leur ton et celui de leurs livres, fait croire à une immobilité possible du monde. D’avoir figé mes pensées à un stade déterminé (lequel n’était point défini, d’ailleurs sans contradictions de leur part) et de m’avoir fait penser qu’il pouvait exister un jour, quelque part, un ordre idéal. (…) Lorsque l’on s’aperçoit que l’on y accédera jamais, dit Wolf, et qu’il faut en abandonner la jouissance à des générations aussi lointaines que sont les nébuleuses du ciel, cet encouragement se résout en désespoir et vous précipite au fond de vous même comme l’acide sulfurique précipite les sels de baryum. »

Femmes : « Je fais de mon mieux, dit Folavril. Vous aussi. Nous sommes jolies, nous essayons de les laisser libres, nous essayons d’être aussi bêtes qu’il faut puisqu’il faut qu’une femme soit bête – c’est la tradition – et c’est aussi difficile que n’importe quoi ; nous leur laissons notre corps, et nous prenons le leur. C’est honnête au moins, et ils s’en vont parce qu’ils ont peur. (…) Quand à être galant… [dit Wolf], si on admet l’égalité de l’homme et de la femme, la politesse suffit et l’on n’a pas de raison de traiter une femme plus poliment qu’un homme. (…) Vous comprenez que dans ces conditions, je ne pouvais pas éprouver de passion. Par le jeu de mes interdits et de mes idées fausses, je fus amené d’abord à une sélection plus ou moins consciente de mes flirts dans un milieu ‘convenable’ – dont les conditions d’éducation correspondaient plus ou moins aux miennes – de la sorte, je tombais presque à coup sûr sur une fille saine, peut-être vierge, et dont je pouvais me dire qu’elle était épousable en cas de bêtise…. » Boris Vian explique ainsi par le conformisme, duquel est né la lassitude, son divorce d’avec sa première femme Michelle – qui deviendra la maîtresse de Sartre. Il donne aussi, sous le personnage de Lazuli, sa version de l’homme tel qu’il aurait aimé être : « Lazuli, toqua à la porte et entra. Il se découpait sur le panneau de vide, avec ses cheveux sablés, ses épaules larges et sa taille mince. Il portait sa combinaison de toile cachou et la chemise ouverte. Ses yeux étaient gris comme le gris métallique de certains émaux, sa bouche bien dessinée avec une petite ombre sous la lèvre inférieure, et les lignes de son cou musclé donnaient au col de sa chemise un mouvement romantique. » Mais cette perfection voit des fantômes d’hommes sévères qui le regardent faire lorsqu’il commence à faire l’amour, ce qui le rend impuissant et le pousse à retourner son poignard de scout contre lui-même.

Au fond, dit Vian via Wolf, l’idéal d’existence est de trouver son ouapiti. C’est le cas du sénateur Dupont, entré en béatitude après avoir trouvé le sien. « Je suis content. Vous comprenez ? Moi, je n’ai plus besoin de comprendre, c’est du contentement intégral, c’est donc végétatif et ce seront mes paroles finales. Je reprends contact… je reviens aux sources… du moment que je suis vivant et que je ne désire plus rien. Je n’ai plus besoin d’être intelligent. J’ajoute que j’aurais dû commencer par là. » Le sénateur Dupont est un vieux chien. Le ouapiti n’a rien à voir avec le cervidé d’Amérique, c’est un jeu de mot, peut-être issu de Ouah ! et de petit. Qui le saura ?

Boris Vian aime à parodier la littérature sérieuse, à casser le mythe de la littérature, à remettre en question les valeurs établies. En ce sens, L’herbe rouge est une fantasmagorie à la Lewis Carroll où les personnages évoluent dans leurs imaginaires, soufflant des pointes d’acier sur les corps nus attachés, baisant des putes endormies sur une fourrure tendre, se battant au couteau contre les fantômes de leur Surmoi, se faisant interroger comme des élèves, notés sur la vie comme on exige aujourd’hui sur tout site dès que l’on achète ou consomme quelque chose. Loufoque, peut-être plus loup que phoque d’ailleurs. Car ce qu’il dit, sous l’ironie, est criant de vérité : les parents inaptes, les études stupides, la société conformiste, la honte du sexe, les femmes qui se détachent, l’idéal inaccessible qui pousse au renoncement.

Boris Vian, L’herbe rouge, 1950, Livre de poche 1992, 188 pages, €7,90, e-book Kindle €5,99

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Hervé Baslé, Le fils du cordonnier

Ce roman est la traduction 1995 en livre de la mini-série de France 2 en trois épisodes, diffusée en décembre 1994. Il a ce côté populaire et édifiant qui fait pleurer dans les chaumières en exploitant tous les clichés en vogue. C’est une « belle histoire », un conte de fée moderne, à défaut d’être contemporain. Car l’histoire se passe en 1920 en Bretagne, patrie de l’auteur, où il a passé son enfance.

Pierre Jakez Hélias, avec son Cheval d’orgueil paru en 1980, a lancé la mode bretonnante, que le socialisme au pouvoir dès 1981 a répandu comme tout régionalisme. Las ! La « décentralisation » dans cette « France du commandement » a été peu suivie. La télé se devait de suivre ce courant, au moment d’un Mitterrand finissant. La Bretagne est cette province typée « malheur » qui plaît comme repoussoir – surtout si on la décentre juste après la guerre de 14, moment historique où le monde change pour donner le nôtre (jusqu’à Trompe 2).

Dans cette région isolée, archaïque et pauvre, naît un huitième enfant de Célestin, un cordonnier mal chaussé, qui emprunte les souliers à réparer de ses clients quand il doit « sortir ». Pierrot est ce bébé que sa mère, épuisée et déjà enceinte à nouveau, ne peut plus nourrir au sein. Drame ! Le bébé ne veut pas du biberon et refuse de s’alimenter « durant une semaine » (période stupéfiante, peut-on résister sans manger ni boire durant sept jours, particulièrement quand on est un bébé ?). Mais la belle histoire ne cherche pas la vraisemblance, seulement à coller aux images des gens.

Pierre est donc confié aux bonnes sœurs de l’orphelinat de Dinan, en ce temps où la crédulité emporte la croyance, et où « Dieu » est le recours suprême, faute de roi (guillotiné) et de président (inconnu dans les chaumières et trop lointain). Sœur Armelle se prend d’affection maternelle pour le petit et va jusqu’à oser se découvrir les seins pour qu’il tète, puis à les enduire de lait de vache pour l’habituer. Transgression de la pruderie catholique qui fait scandale au couvent bien que cela reste un secret ! C’est dans le roman, je ne suis pas sûr que cette scène soit dans la série TV popu. Pierrot s’habitue et se remplume. Dès qu’il est sevré, à 2 ans, il reprend sa place dans la famille, mais la fratrie le rend coupable de la mort de la mère, Joséphine, tarie et exsangue.

Le père va donc confier le bambin à un couple de fermiers sans enfants, qui vont l’élever aux « bons produits » (déjà le fantasme écolo) de la ferme (lait nourrissant de la chèvre, riche beurre de la vache, gras cochon, pain à volonté) en échange du travail en alternance des autres enfants, et en attendant les 7 ans de Pierrot. C’est à cet âge « de raison » qu’un enfant peut à cette époque travailler pour aider le fermier. Il va garder les vaches avec le chien Sultan. Lorsqu’il fait une erreur, le Jules, élevé à la brute, le châtie au fouet, mais ce n’est pas souvent. Il lui apprend plutôt la nature et les bêtes, le travail. Pierre prospère et devient un petit homme de 12 ans. C’est à cet âge au bord de la puberté qu’un enfant devient à cette époque un « homme » (ou une femme si c’est une fille).

Les frères et sœurs sont grands, partis de la maison pour s’engager dans la marine ou en apprentissage. Finette, la sœur aînée, tient la maison du père, mais celui-ci fréquente la Léontine, qui a perdu son mari il y a un an déjà, et décide de la marier. L’institutrice s’est fâchée parce que Pierre ne vient plus à l’école, à cause du travail de la ferme. Il y a toujours quelque chose à faire et le prétexte est bon pour éviter l’école, ce travail « de fainéant » qui actionne le cerveau et pas les mains. A cette époque, le paysan considérait que tout ce qui n’était pas utile à la terre ne valait rien. Il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre de politiciens d’extrême droite. Étudier fait penser, donc juger par soi-même : pas question en régime autoritaire ! Mieux vaut cultiver légumes ou céréales et élever (vaches et gosses).

Jules le fermier a obtenu que Finette, 21 ans, vienne prendre la place de Pierre, 12 ans, lorsqu’il doit aller à l’école. Elle garde les vaches, fait en plus de la couture (le paysan est conservateur et garde tout, usant jusqu’à la trame ses vêtements – il y a de ça encore aujourd’hui chez nombre d’écologistes de droite). Lorsque Célestin marie la Léontine, Jules décide que la fête de noce se fera à sa ferme ; il paiera, Célestin étant trop pauvre. Il a une idée en tête : se faire la Finette qui lui chauffe les sangs et lui résiste obstinément. Ayant bu, il la suit lorsqu’elle part à la recherche de Pierre, qui s’est éloigné, peu enclin à « la fête » tellement à la mode chez les Français (encore aujourd’hui, où se bourrer la gueule, entreprendre le sexe opposé et danser, font oublier qu’il faut travailler et penser à l’avenir).

Et là c’est le drame, sans lequel il n’y aurait pas de bonne série : le Jules coince la Finette dans l’étable et s’apprête à la violer, sûr de sa force et aveuglé par son désir. A cette époque, le patron avait droit de cuissage sur ses employées femelles et ne s’en privait pas, peuplant le pays de bâtards chez qui il était fier de retrouver ses propres traits. Pierre saisit le fouet et frappe Jules, qui lâche Finette et se retourne contre le gamin. L’enfant se coule sous les vaches, « qui protègent leur vacher », car une vache n’est pas aussi bête qu’on le croit dans les villes. Jules, en rage et pris d’alcool, frappe à tour de bras pour se frayer un chemin et le troupeau tout entier, affolé, lui passe dessus en voulant sortir du lieu clos. Emmené à l’hôpital, il reste paralysé du bas.

Quant à Pierre, il s’enfuit dans la campagne. Il résistera huit jours, subsistant de chapardages, jusqu’à ce qu’une battue au renard, commandée par le seigneur louvetier, ne le déniche dans un buisson. Un chasseur a cru voir une bête et lui a tiré du plomb dans les fesses et les mollets. Les nemrods, penauds, ramènent au château une renarde morte et un gamin blessé, que le châtelain fait soigner. Son épouse a perdu leur fils unique à la guerre de 14 et retrouve sa fibre maternelle ; elle soigne le presque adolescent, mais une pleurésie l’envoie à l’hôpital, près de Jules dans le pavillon des hommes. Pierre retrouve sœur Armelle, chargée des blessés comme infirmière, et elle lui raconte sa petite enfance et son amour pour lui. Jules, qui se repend, lui souhaite un prompt rétablissement. Lorsque lui-même sort, il fait organiser une vente de tout son troupeau et de ses instruments aratoires par le notaire, donne le prix d’une vache née à son arrivée à la ferme à Pierre comme dédommagement de tous les désagréments qu’il a causé, puis se tire dans la tête, ne supportant pas de rester à vie en chaise roulante.

Happy end, le châtelain convie Pierre à son château, le loge dans sa bibliothèque aux milliers de livres, et l’aide à étudier. Il lui avait apporté du Jules Verne à l’hôpital des sœurs. Le gamin passe haut la main son certificat d’études, premier du canton, et le château lui paye ses études pour qu’il devienne médecin comme il le veut.

Tous les clichés y sont : le gamin pauvre mais méritant, les malheurs en cascade qui passent sur lui comme l’eau sur les plumes d’un canard, la volonté enracinée de lire et d’étudier, les riches compatissants qui sont là pour aider, les figures maternelles qui se substituent à la mère défaillante, le pauvre papa qui fait ce qu’il peut mais n’en aime pas moins, le méchant qui ne l’est pas tant que ça au fond, le bon vieux temps où chacun avait sa place… Une histoire à faire pleurer, écrite sans prétention et qui marche bien. Un délassement. Pierre a été joué par Robinson Stévenin en 1994 dans la série TV.

Nota : Wikipédia se trompe, comme souvent, en datant de 1998 la parution du roman. Il s’agit bien de 1995.

Hervé Baslé, Le fils du cordonnier, 1995, Livre de poche 1997, 251 pages, €2,63 , e-book Kindle €4,99

DVD Le fils du cordonnier série TV en 3 épisodes, Hervé Baslé, 1994, avec Andrzej Seweryn, Anne Jacquemin, Denise Chalem, Robinson Stévenin, Roland Blanche,‎ France Loisirs 2011, 5h30, €27,51

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

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Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

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Philip Roth, Opération Shylock – une confession

Un livre étrange, proliférant, récit qui est roman, fausse confession qui est vérité – en bref, la quintessence du Juif qu’est l’auteur, vue par l’auteur. Il y a trop de pages, trop de délires, un bon tiers aurait pu être supprimé. Mais chaque face du personnage expose ses vues jusqu’au bout, en miroir des autres. L’origine en est le double : Philip Roth, aux États-Unis, apprend d’un de ses correspondants à Jérusalem qu’un certain Philip Roth promeut dans la presse une théorie nouvelle, le « diasporisme », et qu’il a rencontré Lech Walesa.

A Jérusalem, où il se rend en 1988 pour interviewer un auteur, se tient le procès de John Demjanjuk, un Ukrainien suspecté d’être Ivan le Terrible, bourreau de Treblinka. Philip Roth s’y intéresse et veut assister au procès. Il s’étonne que le jeune fils de Demjanjuk ne soit pas protégé, à la merci d’un survivant de l’Holocauste qui voudrait se venger du père en torturant son enfant – est-ce cela la justice ? Il s’étonne de constater que les témoignages à charge sont inconsistants, plus dans la volonté de croire que dans l’établissement des faits. Le vrai bourreau de Treblinka, celui qui enfournait les Juifs nus pour les gazer avant de les faire brûler en plein air, les femmes et les enfants dessous pour mieux attiser le brasier, est mort en 1945. Mais les survivants jurent que celui qu’ils ont devant eux est le vrai. Même si c’est faux (Demjanjuk sera acquitté en juillet 1993). Tout est ainsi masques et faux-semblants, la foi submerge les faits à chaque instant, chacun s’accrochant à sa propre vérité sans rien écouter de celles des autres.

Le faux Roth a créé les Antisémites Anonymes, dont sa pulpeuse maîtresse infirmière, polonaise catholique, est la première antisémite repentie. Le vrai Roth retrouve son ami palestinien George, chrétien égyptien étudiant avec lui à New York, qui roule pour l’OLP. Un vieux du Mossad, le sémillant handicapé Smilesburger (un faux nom) lui donne un chèque d’un million de dollars pour la cause palestinienne, à charge pour lui de débusquer à Athènes (la cité de la Raison) les Juifs de la diaspora favorables aux Palestiniens et qui financent l’OLP d’Arafat. Philip Roth sait ce qu’il ne doit surtout pas faire, mais ne peut s’empêcher de le faire – ce qui est irrationnel et profondément juif. Il se trouve embringué par les services secrets du Mossad sans le vouloir, mais en consentant. Tout est contradictions en lui, comme en chacun, mais peut-être plus en tout Juif. Pour le mythe, le Juif éternel de la culture est Shylock, le personnage du Marchand de Venise de Shakespeare, dont les premiers mots sont pour réclamer de l’argent : « trois mille ducats ». Dans cette fameuse « opération » des services secrets, il s’agit d’acheter la collaboration d’ennemis de l’État. Le Juif, Israël, restent des requins d’affaires, des usuriers du monde.

L’écrivain juif américain est « libéral », au sens yankee du terme, c’est-à-dire « de gauche et progressiste », selon la traduction politicienne française. Il est pour la paix, pour la justice, pour un État palestinien, en bref pour toutes ces sortes de choses. Le roman a été publié en 1993, alors qu’Israël est confronté à la première Intifada et que les accords d’Oslo se profilent. Ce n’est pas encore l’Israël réactionnaire et borné d’aujourd’hui, mais déjà l’autoritarisme colonial s’y fait jour. Si Roth est juif, il n’est pas sioniste. Son double, imposteur homonyme, propose une alya à l’envers, le retour des Juifs d’Israël dans les pays d’Europe d’où ils sont partis, maintenant que l’histoire a débarrassé les préjugés antisémites de leur culture. Pour le vrai Roth, « le Juif » n’est vraiment juif qu’assimilé dans un pays hôte. Ainsi lui est-il pleinement écrivain américain, bien que juif. Qu’a produit pour la culture mondiale l’État d’Israël, s’interroge Philip Roth ? Quasi rien : un seul prix Nobel de littérature en 1966, et quelques prix d’économie et de chimie.. dus aux Juifs américains.

Philip Roth s’interroge donc en tant que juif sur sa judéité. « Individuellement, chaque juif est lui aussi divisé. Existe-t-il au monde un personnage plus multiple ? Je ne veux pas dire divisé. Divisé, ce n’est rien. Même les goyim sont des êtres divisés. Mais dans chaque Juif, il y a une foule de Juifs. Le bon Juif, le mauvais Juif. Le nouveau Juif, le Juif de toujours. Celui qui aime les Juifs, celui qui hait les Juifs. L’ami du goy, l’ennemi du goy. Le Juif arrogant, le Juif blessé. Le Juif pieux, le Juif mécréant. Le Juif grossier, le Juif doux. Le Juif insolent, le Juif diplomate. Le Juif juif, le Juif désenjuivé. Dois-je continuer ? » Chacun est fragment et reflet. « Est-ce étonnant que le juif conteste toujours tout ? Il est la contestation incarnée ! » p.338.

Il s’interroge aussi sur Israël. « Ce que nous avons fait aux Palestiniens est mal. Nous les avons déplacés et opprimés. Nous les avons expulsés, battus, torturés et tués. Depuis son origine, l’État juif s’est employé à faire disparaître la présence palestinienne de la terre historique de Palestine et à exproprier un peuple indigène. Les Palestiniens ont été chassés, dispersés et asservis par les Juifs. Pour construire un État juif, nous avons trahi notre histoire – nous avons fait aux Palestiniens ce que les chrétiens nous ont fait : nous les avons systématiquement transformés en un Autre haï, les privant ainsi de leur statut d’êtres humains » p.355.

Le propos est dur, « antisémite » selon les critères de mauvaise foi qui prévalent aujourd’hui, où toute critique de Netanyahou, de ses ministres sectaires, de son gouvernement, de l’État d’Israël et de ses bombardements, est assimilée à une critique raciste contre les Juifs en tant qu’ethnie. Mais ce n’est pas Philip Roth qui parle, ou du moins pas entièrement parce que c’est bien lui l’écrit : c’est l’un de ses multiples doubles : le faux Roth qu’il appelle Pipik, « petit nombril » (mais gros zizi), Smilesburger le Juif fonctionnaire de sécurité, George Ziad le Palestinien, le cousin Apter (sauvé à 9 ans d’un camp de transit par un officier SS qui l’a vendu à un bordel d’hommes), l’écrivain israélien Aharon Appelfeld. Il est écrivain, donc invente des histoires, mêle réalité et fiction, délire sur chaque personnage contradictoire, qui tous sont lui, mais pas entièrement lui – lui étant la somme de tous, et plus encore. Chacun est lui et non lui. Il possède « cet instinct de l’imposture qui m’avait jusque-là permis de transformer mes contradictions en actes et de leur donner vie dans le seul domaine de la fiction » p.362.

Est-ce de la paranoïa due à ce médicament, l’Halcion, réputé pour ses effets secondaires, où « aucune réalité ne sépare l’improbable du certain » p.368 ? Est-ce la propension de « la malice juive » qui fait que le raconteur d’histoires brode et dédramatise les choses – « qui transforme tout en farce qui banalise et superficialise tout – y compris nos souffrances en tant que Juifs » p.396 ? C’est un roman créatif, audacieux – ce qu’il a prévu se réalise trente ans après – kafkaïen, à l’humour absurde, juif.

A lire aujourd’hui, qu’il vient de paraître en Pléiade, pour se laver l’esprit de toutes les contrevérités, manipulations et mauvaise foi des uns et des autres au sujet d’Israël, de la Palestine, et de l’antisémitisme.

Philip Roth, Opération Shylock – une confession, 1993, Folio 1997, 656 pages, €11,90

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Jean Lartéguy, Les mercenaires

Jean Lartéguy est né Lucien Pierre Jean Osty en 1920 et mort en 2011 à 90 ans. Il passe son enfance en Lozère, comme son héros, Pierre Lirelou ; comme lui il a un oncle prêtre, le chanoine Osty. Mais, au lieu de se faire curé, il passe sa licence d’histoire à Toulouse et s’engage à 19 ans en 1939 pour faire la « drôle de guerre » et de s’évader en 1942 pour devenir commando d’Afrique. Son Pierre envoie le froc aux orties à 17 ans pour baiser une gitane à qui il laisse « un fils » et partir s’engager chez les anti-franquistes en Espagne avant de faire le maquis et de s’engager dans l’armée Leclerc. C’est dire combien Les mercenaires sont inspirés de ce qu’a vécu l’auteur ou des personnages qu’il a rencontrés. Il est la réédition remaniée de son premier roman, Du sang sur les collines, passé inaperçu parce qu’il évoquait la guerre de Corée. Après le succès des Centurions, l’auteur a décliné les thèmes des Prétoriens puis des Mercenaires.

Ce ne sont pas des vendus au plus offrant ni des avides de gloire, à cette époque, mais des romantiques égarés dans le siècle. Imaginez une France frileuse, pacifiste après la Grande guerre (la plus con, celle de 14), sa démographie en berne à cause des classes creuses, le moral au plus bas face aux pouvoirs autoritaires qui l’entourent de plus en plus (Mussolini, Hitler, Staline, Franco), et empêtrée dans son parlementarisme de petits intérêts de petits partis, sans chef qui s’impose, ni projet politique. Tiens ! Cela vous dit quelque chose de notre époque ? Eh oui, si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie. Reviennent les idées des années 30…

Ces jeunes hommes écœurés de leur patrie, trop vieille et rassie,« combattent de 20 à 30 ans pour refaire le monde », dit l’auteur, avant de se ranger et de faire des enfants, s’ils ne sont pas tués. Lartéguy aura deux filles, Ariane et Diane. Pierre aura deux enfants, d’une juive israélienne qui bâtit son pays, et d’une congaï vietnamienne qui tente de construire un régime non colonial et non communiste. Mais, engagé dans le Bataillon français de Corée, il semble qu’il n’y survivra pas. C’est que la France a connu la guerre, sans interruption, de 1939 à 1962 avec la Défaite, la Résistance, l’Allemagne, l’Indochine, la Corée, l’Algérie. Ce pourquoi les années 60 enfin de paix retrouvée ont semblé un âge d’or, avec un chef légitime (de Gaulle), un plan économique, une monnaie stabilisée, une croissance forte (jusqu’à 7 % par an). Cet optimisme s’est manifesté par la natalité et l’ascension sociale. Jusqu’à ce que les crises du pétrole (1973 et 1979), puis les illusions de la gauche (trois dévaluations du franc de 1981 à 1983) cassent l’optimisme. Depuis, les Français vivent « en crise » permanente, d’où leur pessimisme, leur déclinisme, leur repli. Une atmosphère d’année 1940.

L’intérêt de relire Les mercenaires est de retrouver cette énergie de jeunesse, ces garçons qui partent combattre à 17 ans, ces lieutenants de 22 ans qui prennent avec leur section une ville entière, comme « M. » pour Lirelou, ces commandos entraîneurs d’hommes parce qu’ils les aiment. Si tous les personnages sont imaginaires dans ce roman, ils sont tous « vrais », car ce sont des types d’homme que l’on peut reconnaître dans la réalité. Tous différents, tous attirés par la guerre comme aventure, poursuite d’un rêve, surtout de camaraderie virile. Le médecin-capitaine Martin-Janet qui a quitté le confort de sa bibliothèque et de son cabinet parisien prospère pour faire ce qu’on n’appelle pas encore de « l’humanitaire », mais du soin aux blessés de toutes nations. Le capitaine Sabatier et le seconde classe « l’ignoble Bertagna ». Le capitaine Lirelou, après des « affaires » en Iran pour le lobby du pétrole, passé en Indochine où il a pacifié la plaine des Joncs avec le pirate Nguyen van Ty. Le lieutenant Dimitriev, fils de Russe blanc émigré en France, qui a trahi sans le savoir des résistants avant de tuer l’indicateur collabo et de s’engager dans l’armée d’Afrique. Le lieutenant Rebuffal, réserviste rengagé, aspirant débandé par la défaite de 40, blessé et soigné par la Wehrmacht. Le lieutenant Ruquerolles, Normale Sup, débandé lui aussi en 40 : « Tout un pays qui foutait le camp avec ses généraux, ses pompiers, ses ministres et ses catins. Une journée entière, je les ai regardés passer ; j’en étais soufflé. » Le sergent-chef Andreani, un Corse à l’oncle dans le Milieu marseillais, amoureux de sa femme Maria, à qui il dédie son héroïsme : il veut une médaille américaine pour pouvoir y émigrer. Et puis il y a le seconde classe Maurel, en réalité le lieutenant Jacques de Morfault, engagé dans la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) après l’amère défaite de 40. « À cause de son nom, celui d’une des plus grandes familles huguenotes de France, de sa beauté, on en fit un officier après un stage rapide. La revueSignal publia la photo du nouvel archange de la collaboration sous le casque d’acier. »

Jean Lartéguy, laissé de côté par la mode intello parce qu’il était anticommuniste (donc du côté du « diable »), a été apprécié depuis sa mort par les généraux américains : son expérience de l’Indochine puis de l’Algérie a inspiré les techniques de contre-insurrection. Elles auraient permis de pacifier l’Irak si elles avaient été appliquées… mais voilà : l’arrogance yankee n’a que faire de la façon humaine de voir des Européens. A la psychologie et à la politique, elle préfère la technique, l’industrie ; les soldats ne sont pour eux que des robots efficaces, sans état d’âme. Dans le roman, le général US Crandall, en Corée, est de ceux-là : il n’hésite pas à sacrifier 1500 hommes pour prendre aux Chinois une série de collines qui l’ont séduites par sa beauté, les White Hills – pour rien. Ce n’était ni stratégique, ni nécessaire.

« Je crois même que je n’aime pas du tout la guerre » dit Lirelou à Dimitriev. « Mais elle crée parfois un certain climat dans lequel tout ce qui paraissait impossible devient soudain réalisable. Elle seule arrive parfois à ressembler un peu à ces rêves que l’on porte en soi depuis l’enfance : l’île déserte, la conquête d’un royaume. (…)Le mercenaire, c’est peut-être un type qui se bat pour un rêve qui l’a fait étant gosse ou qu’il a déniché dans quelque vieux roman d’aventure »

Jean Lartéguy, Les mercenaires (réédition remaniée 1960 Du sang sur les collines paru en 1954), Presses de la Cité 2012, 442 pages, occasion vintage hors de prix pour fana mili…

Jean Lértéguy, Les Mercenaires, Les Centurions, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze, Omnibus 2004, 1411 pages, €69,90

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Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey

En 1714, au Pérou, le pont d’osier inca qui relie Cuzco à Lima se rompt, entraînant dans la mort cinq personnes qui le traversaient. Fatalité ? Main de Dieu ? Pourquoi ? Le frère franciscain Juniper veut le savoir. Pour cela il enquête, des années ; il reconstitue la vie de chacun, leurs fautes, leurs bienfaits, leur itinéraire, leurs derniers moments. Si tout arrive par volonté divine, alors l’existence de Dieu peut être prouvée. La raison de leur mort serait leur plus grand bien. S’il parvient à le démontrer, alors Dieu est grand.

Mais les personnes sont diverses et leurs existences compliquées. Comment leur mort peut-elle être « expliquée » selon un plan divin ? L’Inquisition l’interrogera, conclura que cette œuvre est impie, le condamnera à la voir brûlée, et lui avec. On ne badine pas avec la croyance au XVIIIe siècle espagnol. L’intolérance catholique valait bien celle des Juifs en Israël et des Islamistes aujourd’hui.

La vieille marquise de Montemayor est moquée dans la ville parce que guère belle ; mais elle écrit divinement des lettres à sa fille doña Clara, telle une marquise de Sévigné. Et elle a recueilli, sur sa demande à la prieure d’un orphelinat, la jeune Pepita de 14 ans qu’elle forme aux bonnes manières.

Cette dernière est toute dévouée et efficace, mais aimerait un peu d’amour en plus des attentions d’étiquette. Elle est l’avenir de la religion, selon la mère abbesse Maria del Pilar. Or elle meurt en son adolescence à cause du pont écroulé, sans avoir pu faire fleurir ses vertus.

L’oncle Pio également, homme d’intrigues et mentor de la célèbre artiste la Périchole, amante du vice-roi et de quelques autres, qui a eu un fils malingre, Don Jaime. Elle a fini par confier le garçon pour un an à l’oncle, peut-être son grand-père, pour qu’il fasse de lui un gentilhomme – mais cette bonne intention, comme les autres, tombe dans le gouffre avec la chute du pont.

Enfin Esteban qui pleure son frère jumeau Manuel, tombé amoureux sans espoir de la Périchole, au détriment de l’amour fusionnel des deux frères orphelins. Pourquoi cet amour infini, profond, unique, est-il châtié par la mort à cause du pont ?

On le voit, l’examen des vies n’apprend rien. Le scepticisme l’emporte sur la main de Dieu. Le hasard est probable plus que le destin programmé. Non sans humour, l’écrivain américain décortique la croyance par les ramification des existences. Les innocents sont tués comme les coupables ; le mal est sur le même plan que l’amour face à la mort. Où serait Dieu dans tout cela ?

L’auteur est peu connu en France bien qu’il ait inspiré la comédie musicale Hello Dolly ! Trois films ont été tournés sur ce sujet préoccupant les foules. Le dernier en 2004 (ci-dessous).

Prix Pulitzer 1928

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey(The Bridge of San Luis Rey), 1927, L’Arche 2014, 128 pages, €18,00

DVD, Le Pont du roi Saint-Louis, Mary McGuckian, 2004, avec Robert De Niro, F. Murray Abraham, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Kathy Bates, Metropolitan Film & Video 2005, doublé anglais, français, 1h55, €3,59

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Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté

A 37 ans, déjà l’andropause ? Alexandre Jardin, auteur prolifique qui ne sait pas se poser, livre ici ce qui pourrait être son roman le plus enflé et le plus niais. Deux protagonistes s’aiment d’un amour hard. Lui, Horace, est coriace ; elle Liberté est l’idéal faite ado. Elle veut vivre l’Absolu, avec un grand Ah ! Lui reprend jeunesse auprès d’elle.

Horace est déjà une enflure. Virtuose du piano à 28 ans, il quitte la musique pour le golf où il devient champion, puis le golf pour traverser l’Atlantique à la nage, pas moins. On n’y croit pas. Décidé à se ranger dans la médiocrité la plus tarte – selon l’auteur : devenir proviseur et prof de philo dans un lycée de province, marié à une bourgeoise banale et sans envergure. Neuf ans et deux gosses plus tard, il se heurte à Liberté Byron, l’une de ses élèves post-bac, qui le provoque en philo.

Elle, descendante de l’homosexuel sceptique et misanthrope le plus célèbre de Grande-Bretagne (c’est dire !) a été élevée comme Émile, abreuvée de Bovary et de comtesse Sanseverina, de poèmes de Ronsard et de Byron – mais sans sexe, comme Rousseau l’a voulu. Une île artificielle, creusée par riche papa, lui offre sa robinsonnade. En bref, tout pour ma pomme et rien à foutre des autres. Elle n’a pas d’amis, ni « is » ni « ies ». La Liberté est emprisonnée dans le personnage qu’elle s’est créé : la figure pure de l’Idéaliste qui veut tout et ne lâche rien. A 18 ans, elle refuse d’être femme, elle veut la folie. Le bonheur est trop tiède, elle veut l’orgasme.

Ce n’est pas l’amour, cet accord de deux êtres par les sens, le cœur et l’esprit ; c’est le plaisir, forcément éphémère, toujours forcé car sans lendemain. Liberté va harceler de lettres l’épouse et le prof pour faire craquer leur couple. Elle veut plus pour lui, pas moins que la perfection, sans détester la bourgeoise – qui fait ce qu’elle peut selon son tempérament et son éducation.

D’où ces pages insipides et ces dialogues sans cesses recommencés où l’on rate son entrée jusqu’à la réussir, des pages que le lecteur saute volontiers tant c’est tarte. Horace cède à la coriace. Il ne va pas moins qu’opérer un strip-tease à sa fenêtre (ouverte) devant tous les pensionnaires du lycée. Puis se lancer dans une baise acrobatique « à 200 km/h » à contresens sur l’autoroute, avec une Liberté qui conduit. Accident, blessés, résultat : elle une simple entorse et lui une jambe cassée. Holà, niais ! A 200 km/h, il n’y a pas de blessés, seulement un écrabouillis de chair et de tôles ! Comment écrire aussi bête, à moins d’être enivré de bêtise ?

Non, je n’ai pas aimé ce roman, sorti des fantasmes enfiévrés d’un ado attardé. L’« amour vrai et pur » est un idéal, qui ne s’atteint qu’à certains moments éphémères où tout concourt d’un seul coup. Ce n’est pas un état permanent. « Une vie de passion n’existe pas davantage qu’un tremblement de terre permanent, ou qu’une fièvre éternelle », écrivait Lord Byron lui-même (Lettre à Thomas Moore du 5 juillet 1821). L’existence est faite d’imparfait, de compromis. La passion n’est pas le nec plus ultra de l’humain ; il vaudrait mieux le chercher dans la faculté intelligente. Ni le vit ou la vulve, ni le cœur et la ferveur, ne valent l’esprit et le discernement.

Un roman à fuir. Il est raté, l’auteur lui-même en convient dans sa préface 2003, où il dit avoir refait la fin. Je ne l’ai pas donné, ni abandonné, je l’ai jeté, déchiré et mis au recyclage. Il est de mauvais livres, celui-là en est un. Des livres qui confortent l’illusion que l’Absolu est de ce monde et que l’Adolescence est le seul être vrai. C’est faux, toute la vie ne cessera de le prouver.

Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté, 2002 raté revu 2003, Folio 2004, 243 pages, €8,00

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Les romans de Jardin déjà chroniqués sur ce blog

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Joseph Joffo, Simon et l’enfant

1942-1944, la période fétiche de Joseph Joffo, enfant juif qui a vécu dans sa chair la guerre et la traque antisémite. Il y revient ici, une fois de plus, vingt ans après, pour exploiter le filon de l’émotion facile, avec le talent de conteur qu’on lui reconnaît sans peine.

L’histoire est mince mais fait toujours pleurer. Dans Paris occupé, le gamin Franck, dans les 10 ans, va à l’école où le gros Rital Luciano se prend pour Mussolini et le domine avec sa cour de lâches suiveurs. Franck n’a qu’un ami, Amstrong à moitié anglo-saxon. C’est avec lui qu’il fait les cents coups, resquille habilement le poinçonneur dans le métro, s’introduit aux courses de Longchamp derrière la jupe des dames.

Franck n’a pas de père ; il est parti lorsqu’il s’est aperçu que Mireille, sa compagne, était enceinte. Franck n’a qu’une mère, qu’il adore comme un petit garçon. Il est jaloux du nouveau compagnon de celle-ci, Simon, un juif. La propagande de Pétain n’aime pas les juifs, les occupants hitlériens veulent les éradiquer comme des poux, le cinéma passe le film couru qui délasse de la journée, Le Juif Süss. Il y est démontré que le juif est avide et sournois, qu’il adore l’argent et prend les femmes. Franck n’y croit pas, mais Simon lui prend sa mère : il le déteste pour cela.

Difficile pour Simon de travailler. Ses parents, les Finkelstein venus d’Odessa au pays des Droits de l’Homme, sont déportés. Lui, ancien combattant de 40 qui a déserté – et pris la carte d’identité de son copain Fincelet mort sous ses yeux – ne se déclare pas comme juif. Il en est honteux, mais veut survivre. Il ne peut pas travailler et s’entraîne aux tours de carte pour épater les gogos. Mais un jour qu’il officie avec son parapluie à Longchamp, il est pris à partie par la police. Franck, qui voulait le confronter à son échec en le suivant avec son copain Amstrong et sa chienne Luma, assiste à la scène. C’est Luma qui sauve la mise en aboyant comme une folle, renversant les flics, courant sur la piste. Simon s’échappe, tout comme Franck et Amstrong.

Au fond, c’est Franck qui l’a sauvé, ce juif… Dès lors, Simon le voit d’un autre œil. Le gamin n’est pas méchant, seulement jaloux ; il n’est pas antisémite, seulement fils chéri. Il peut comprendre cela, lui le fils unique d’une mère juive. La situation s’apaise, mais Mireille se meurt de la tuberculose. Franck se retrouve orphelin, et Simon n’est même pas son beau-père, juste un étranger à la famille. Le gamin est donc envoyé par l’Administration dans un orphelinat tenu par des religieux, à Saint-Pierre des Corps en Touraine.

Il ne s’y fait pas. Brimé parce que nouveau, de plus Parisien de Montmartre parmi ces bouseux, mécréant malgré son baptême catholique, il finit par découvrir que le père Pascal est gaulliste et résistant. Il s’évade de l’orphelinat et rentre à Paris, mais ne l’oubliera pas. Aussi, lorsque Simon entre dans la Résistance pour casser du Boche, il l’a rejoint pour vivre avec lui, lui parle de la filière, du pèlerinage à Lourdes où l’on part à 15 pour revenir à 12, faisant passer en Espagne des aviateurs alliés abattus ou des résistants grillés.

Mais cette Résistance du quotidien, faite de petites tâches morcelées, ne convient pas au désir de Simon. Avec sa cellule, vaguement communiste mais qui comprend un cheminot, il propose de faire dérailler un train. Justement, l’un d’eux part de la gare de l’Est rempli uniquement d’Allemands, soldats qui rentrent en Allemagne. Ils avisent un pont après un tunnel, dévissent les voies, et assistent à la débâcle. Les autres voulaient partir aussitôt, mais Simon a insisté pour rester au spectacle. Il a son holocauste d’Allemands grillés et s’en réjouit d’une joie mauvaise. Il ne se préoccupe pas des dommages collatéraux : son retard à partir vaut aux autres d’être pris et certains abattus ; lui parvient à peine à se faufiler à travers champs.

Il embarque aussitôt Franck pour se mettre au vert car peut-être ceux qui ont été pris vont parler. Ils se rendent en Savoie, où ils trouvent dans la solitude des montagnes de quoi survivre encore un peu en travaillant dans la station durant la saison. Mais le printemps revient, celui de 1944, et ils doivent s’en aller. La Résistance leur donne une planque, mais elle est vite éventée car ceux de province sont surveillés plus efficacement qu’à Paris. Les voilà pris et déportés au camp français de Drancy, au nord-est de Paris.

Simon finit par se déclarer comme juif, malgré sa vraie carte de fausse identité, et montre aux gens de la Gestapo que Franck n’est pas son vrai fils car il n’est pas circoncis. Mais Franck ne veut pas quitter « papa », ce serait perdre le seul père qu’il ait jamais connu. Doutes de l’officier, grand amateur de cognac, qui décide de ne pas décider à les déporter en Allemagne et d’attendre.

La Libération arrive et les voilà officiellement père et fils, sous le nom de Fincelet. Ils retrouvent leur quartier et leurs amis, la concierge, le vieil adjudant râleur, la chienne Luma, Amstrong et le gros Luciano – et tout est pardonné.

Un peu simple mais bien conté. En ces temps d’antisémitisme ravivé par la haine religieuse arabe, les vitupérations indignes de la gauche française qui se couche devant le tribun Mélenchon, et par les exactions du gouvernement d’extrême-droite israélien à Gaza, montrer que les relations humaines peuvent être plus fortes que les préjugés a quelque chose de salutaire.

Joseph Joffo, Simon et l’enfant, 1985, Livre de poche 1986, 255 pages, occasion €2,00, e-book Kindle €4,49

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Jean-François Deniau, Tadjoura

Décevant ! Jean-François Deniau a beau être aventurier et ancien ministre, élu à l’Académie française, conteur hors pair, il ne parvient pas à faire décoller son « roman ». Car si tous les récits des douze mois sont vrais, ils ont été transposés pour masquer les véritables protagonistes ; Notons que l’un d’eux a été carrément « inspiré » du récit Le Caïd de Loup Durand, paru quinze ans avant.

Douze aventuriers amis réunis en cercle une fois par mois aiment à se raconter leurs aventures passées. Ils ne sont plus de première jeunesse et, s’ils sont tous des hommes, ils songent à introduire une femme – une journaliste baroudeuse, passée par l’Élysée comme conseillère de Mitterrand. Le principe consiste à ne raconter qu’ « une histoire extraordinaire, exemplaire et vraie ». De quoi célébrer l’héroïsme – qui se perd – l’intrépidité, le courage, le service à la patrie.

Une histoire d’amour va surgir, qui finira mal.

Si les récits d’aventures sont captivants, la sauce qui les mêle est décevante. Trop long, trop décousu, peu crédible. L’humanisme est de mise, mais bien fatigué.

Un livre qu’on lit comme on lirait des récits séparés dans les revues, mais qu’on ne relit pas en volume.

Jean-François Deniau, TadjouraLe cercle des Douze mois, 1999, Livre de poche 2001, 288 pages, €4,17

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Roger Vailland, Les mauvais coups

Le dandy libertin alcoolique né en 1907 raconte sous forme de roman une histoire proche de la sienne. Milan, au nom d’oiseau de proie, est marié avec Roberte, femme faussement libre et en manque d’excitation. Tous deux approchent la quarantaine, ce mitan de la vie. Ils se sont aimés, ils ne s’aiment plus ; ils se sont habitués l’un à l’autre, ils s’agacent d’être ensemble. L’amour-passion est une vaste blague, que les conditions économiques et sociales d’après-guerre condamnent irrémédiablement. Il s’agit désormais d’être camarades de travail dans le couple, comme les paysans Radiguet, pas de rêver à l’impossible.

Pour Vailland, résistant attiré alors par le communisme (il quittera le parti après la révolte hongroise de 1956 matée dans le sang par la brutalité soviétique), la condition de la femme est déterminée. Les structures masculines de la société les enferment et elles doivent s’y insérer, avec ruse, obstination, mensonge. « Je sais ce qu’il en coûte d’être ta femme, dit Roberte à Milan. Il m’a bien fallu abdiquer tout amour-propre. Pour vivre auprès de toi, il faut apprendre les vertus chrétiennes, l’humilité et la soumission » p.140 (pagination Livre de poche 1961). De celles qu’on enseigne à coups de schlague sur le torse des garçons et à coups de pied dans le ventre des filles chez les cathos Betharam. En contrepartie, pour assurer sa possession, la femme use d’artifices envers son homme : « C’est, pensa-t-il, la malhonnêteté de Roberte que d’avoir utilisé les nœuds, les replis, les ombres, les sueurs, les paniques, les hontes, tout ce qui d’une enfance opprimée subsiste de louche en un homme, pour entrer en possession de moi » p.144.

Dans le village du Bugey où le couple a décidé de passer une année entière, ils miment les attitudes de la passion devant les autres. En fait, ils se détestent, Roberte noie cela dans le marc et le jeu à la roulette à Aix-les-Bains ; Milan dans la chasse aux oiseaux et dans le flirt avec Hélène, la jeune institutrice de pas encore 20 ans qui les admire. Le mariage ? Un leurre et une apparence : « les mœurs de notre temps ne sont pas encore réformées, (…) la plupart des femmes se font honneur d’avoir leur homme, comme les gentilshommes de faire la preuve de leurs quartiers de noblesse ; c’est leur seule gloire et de le perdre la plus grande défaite qu’elles puissent éprouver » p.161. On est loin de l’amour-plaisir, du désir de l’autre assouvi ici ou là selon les besoins et les occasions. « Mais elle est la fille d’une prostituée, elle a été élevée par un homme qui ne considérait dans ses amies que sa commodité, elle a appris dès l’enfance que l’inégalité de la femme ne peut être compensée que par les artifices et les illusions de l’amour » p.162.

La passion est une emprise, on est – volontairement – « la chose » de quelqu’un. Mais cela ne dure pas. Ce ne sont pas les sens qui lient, mais le caractère. C’est l’appétit de bonheur qui prouve l’homme de cœur ; il ne subit pas la passion, il fait son destin en gardant la tête froide sous les sens allumés. « La passion, écrit Roger Vailland, offre au faible l’illusion de la violence, au solitaire le fait croire qu’il est mêlé à quelque chose, à l’impuissant qu’il agit. A ce titre, elle s’apparente à la religion. L’amour fou est une autre version de l’amour de Dieu » p.166. Cet « amour » est l’opium du peuple soumis, l’alcool de Roberte qui dépend pour tout de Milan, pour l’argent (elle ne travaille pas), pour l’affection (elle est terriblement jalouse), pour sa flamme (elle a besoin d’eau-de-vie, de jeu, de baise). Roberte est devenue pour Milan un oiseau de proie qui l’enserre, lui fait peur. Elle a des yeux de hibou, des mandibules acérées, l’air d’un corbeau noir et croassant.

Il en massacre un et lui apporte, alors qu’elle maquille Hélène pour la rendre séduisante – et avoir une raison de la jalouser. Milan refuse le « cadeau » de chair offerte, le sein qui sort de la bretelle trop lâche. Roberte va se saouler, prend la voiture et va se tuer.

Pour son second roman, Roger Vailland règle ses comptes avec l’amour – l’Hâmour, écrivait Flaubert pour railler son enflure. C’est un esclavage, une emprise, une soumission volontaire.

Roger Vailland, Les mauvais coups, 1948, Grasset poche Les cahiers rouges 1991, 266 pages, €7,95, e-book Kindle €5,99

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Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie

Premier roman, gros succès. Nous sommes en 1967 et l’autrice décrit une vie de pauvres en 1957, douze ans après la guerre. La France se reconstruit, dans les errements politicards de la IVe République et les affres de la décolonisation, en Indochine, puis en Algérie. Mais « l’Algérie c’est la France », comme le disait François Mitterrand, ministre de l’Intérieur en 1954. Aussi nombre d’Algériens viennent travailler sur les chaînes de production automobile autour de Paris. Pas besoin de visa, le département français d’Algérie forme une sorte d’espace Schengen avec la métropole.

Claire Etcherelli a passé son enfance à Bordeaux comme Élise ; elle a subi l’écart de classe et a refusé de passer son bac comme son jeune frère Lucien ; elle est montée à Paris en 1957 pour y travailler comme contrôleuse sur une chaîne de fabrication Citroën comme Élise et Lucien. Elle a donc vécu ce qu’elle écrit. Sa plume alerte décrit fluide la robotisation du corps humain par la chaîne, la fatigue le soir qui fait sombrer dans le sommeil sans se laver, les relations furtives avec les autres si elles ne sont pas encadrées par un syndicat ou un parti, le racisme ordinaire du populo qui voit en les Algériens des « crouillats ». Le peuple n’est pas bon, généreux, ouvert ; le peuple est tout le contraire, mauvais par ressentiment, égoïste sur les salaires et les femmes, méfiant envers les autres, surtout les étrangers et les non-blancs. Les populismes d’aujourd’hui le marquent bien, après des siècles de propagande chrétienne où l’on est « tous frères », et de formatage marxiste selon lequel l’Histoire ne connaît pas de races.

Élise est fan de son frère Lucien, de sept ans plus jeune qu’elle. Ils sont tous deux orphelins et elle l’a toujours couvé comme une quasi maman, jusqu’à 14 ans où il a trouvé un ami de 17 ans, Henri, et a secoué la tutelle familiale de la grand-mère et de la grande-sœur. Mais Henri est l’intello qu’il ne sera jamais ; il veut l’éblouir en se musclant pour le seconder en sport, mais Henri choisit un autre camarade à la fête gymnique du collège. Lucien s’expose volontairement pour faire échouer l’autre. Il se casse la jambe et reste plusieurs mois à l’hôpital, où il lit assidûment. Mais Henri ne vient pas le voir, le délaisse. Déçu, Lucien se laisse aller ; il ne passera pas son examen, vivra aux crochets de sa sœur ; fera quelques heures de petit boulot comme pion.

Il croit que le mariage va le délivrer de sa mouise et il épouse une voisine béate devant lui et bien sage, Marie-Louise ; il lui fait une petite Marie. Mais il ne s’émancipe pas. Il rencontre Anna, avec qui il peut discuter, et en fait sa maîtresse. Lorsque Marie-Louise tombe malade, lui part à Paris avec Anna, pour travailler en usine. Il a renoué avec Henri, qui fait son droit et milite au Parti communiste. Henri le manipule pour qu’il lui donne matière à écrire des articles sur les ouvriers, mais dédaigne l’activité de colleur d’affiches de Lucien. Élise, décidément accrochée, le rejoint à Paris. Elle trouve du travail à la chaîne automobile, où elle contrôle les ouvriers, la plupart algériens. Sociable, elle tombe amoureuse d’Arezki, sous le regard réprobateur de ses collègues blancs, hommes et femmes. Les rafles policières dans un Paris que le FLN terrorise par ses bombes, la xénophobie accentuée par la guerre dans les Aurès, les taudis dortoirs de la périphérie et le bidonville dans la boue de Nanterre, l’espoir de « révolution » aussi bien chez les ouvriers blancs que chez les Algériens en France, sont décrits au ras de la vie quotidienne.

Lucien est tué dans un accident de la route en solex volé pour participer à une manif ; Arezki, renvoyé de l’usine et sans fiche de paie, est interpellé par la police ; Anna devient amante d’Henri. Élise quitte Paris pour rentrer à Bordeaux. Elle a cru à « la vraie vie » – et ne l’a pas trouvée auprès des hommes. Claude Lanzmann dans Elle, et Simone de Beauvoir dans Le Nouvel Observateur encensent ce roman qui va selon leurs vues de gauche communiste. L’autrice est lancée ; le roman se vend par centaines de milliers. Consécration, il est adapté au cinéma en 1970 par Michel Drach. Il ne semble pas y avoir de DVD disponible.

Une histoire datée, publiée l’année avant « les événements » de mai 68, mais qui se lit bien tant l’écriture est soignée et rapide. Un document d’époque.

Prix Femina 1967.

Claire Etcherelli, Élise ou la vraie vie, 1967, Folio 1973, 277 pages, €8,50, e-book Kindle €34,81 (!)

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Pierre Adrian, Des âmes simples

Un moine-curé, Pierre, un décor de pré-Pyrénées, non loin de Pau, un chemin de fer abandonné, des camions roulant vers l’Espagne. Nous sommes dans un bout de France périphérique, campagnard, isolé. Le curé fait office de tout : de psy, d’infirmier, de coach spirituel. C’est que les paumés de la terre errent sur la route et ne savent plus à qui se vouer. Le narrateur, qui dit « je », aime ces fonds de classe, ces foutoirs, le saccage, les rêveurs. Pierre, le guide de l’intérieur, le fascine. Il passe un moment avec lui pour son deuxième livre.

C’est le roman-récit de ce trajet d’ascèse, que nous conte Pierre Adrian, un auteur de 27 ans. Loin des curés frustrés tripoteurs de frais gamins, loin de ces dresseurs d’ados sexués qui profitent du collège fermé pour assouvir leurs instincts de domination « au nom de Dieu ». Croire ou ne pas croire n’est pas la question. Aider ceux qui ont besoin est la vraie question. La seule. Jusqu’où ? Car ceux que l’on aide retombent souvent volontairement ; ils ne veulent pas « s’en sortir ». Alors, jusqu’où doit aller la charité ? Saint Paul répond, dit l’auteur. Encore faut-il le suivre.

Les vies minuscules des âmes simples importent autant que les vies illustres des âmes dans la lumière. Le paysage grandiose et épuré de la montagne et des sommets remet la faible humanité à sa place dans la nature, dans l’univers. Une place bien pauvre. Le monastère de Sarrance, animé par Pierre au prénom de fondation d’Église, accueille tous ceux qui passent par là. Les humbles, les généreux, les beaux. Ce père qui ne supportait pas le divorce et qui a emporté ses deux enfants avec lui dans le ravin n ‘était pas venu voir Pierre. Il aurait peut-être changé d’avis.

L’auteur a une particulière empathie pour la gent mâle qui ne sait plus sur quel sein se dévouer. Une résistance à sa manière dans une tristesse de nuit d’hiver, dans un bout du monde, où seul Noël et sa crèche naïve des enfants donne un peu d’espoir. De chaleur, de fraternité, d’espérance.

Prix Roger Nimier en 2017

Pierre Adrian, Des âmes simples, 2016, Folio 2018, 211 pages, €8,00, e-book Kindle €6,49

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Jane Austen, Emma

Emma Woodhouse est une jeune anglaise de 21 ans au temps de Napoléon. Elle vit à Hilbury dans la campagne anglaise auprès de son vieux père qui craint les changements et les courants d’air ; sa mère n’est plus. La ville est petite et le rang social exige de ne parler qu’avec des égaux, les inférieurs étant objets de considération et les supérieurs trop lointains. Emma, en jeune fille rangée, ne pense qu’au mariage. Oh, pas le sien ! Elle s’en voudrait, elle est bien comme ça, elle reste auprès de papa. Mais ceux des autres, qu’elle s’ingénie à apparier. Elle est décrite par son autrice comme « belle, intelligente, et riche, avec une demeure confortable et une heureuse nature ». Elle ne se prend par pour rien, mais reste généreuse et « quand elle se trompe, elle reconnaît vite son erreur. »

Elle croit avoir favorisé l’accouplement de Mr et Mrs Weston, l’épouse étant son ancienne gouvernante. Elle ne se préoccupe que de futilités sociales, faute d’avoir à craindre le lendemain et de pouvoir faire un quelconque travail, et se délecte de respecter les rangs. Elle ne veut pas se marier, sauf si elle découvre le grand amour, comme Jane Austen elle-même. Elle interdit par exemple à la jeune Harriet, 15 ans, orpheline godiche d’origine inconnue, élevée dans les principes, de s’accoupler avec le fils Martin, un jeune homme vigoureux et avisé qui est amoureux d’elle. Il n’est que fermier et est considéré par Emma comme socialement inférieur. Elle croit encourager les avances du jeune vicaire Mr Elton, aimable avec tout le monde, mais qui ne vise le mariage que pour la rente. Elle lui destine Harriet alors que lui n’a de vue que sur elle, Emma. Elle en est mortifiée et l’éconduit sèchement. Le révérend Elton se console en trois mois en se fiançant avec 250 000 £ de patrimoine dans une ville voisine, avant de revenir parader avec son épouse à Hilbury. Isabella, la soeur aînée d’Emma, et John, le cadet des voisins Knightley, représentent le mariage idéal. Ils habitent Bloomsbury, quartier huppé de Londres, ont un enfant tous les deux ans, et les aînés Henry et John, deux petits garçons de 4 et 6 ans sont turbulents, donc adorables. Trois autres petits les suivent, dont une fillette qui vient de naître.

Emma est curieuse de connaître Frank Churchill, le fils mystérieux de Mr. Weston, qui doit rendre visite à son père à Highbury. C’est un beau jeune homme que tout le monde vante, déjà bachelor et qui va hériter de sa tante, auprès de laquelle il vit habituellement. Son père n’a eu ni le goût, ni les compétences, ni le courage d’élever une fois devenu veuf. Emma se découvre amoureuse de lui sans vraiment le vouloir mais son esprit critique lui fait distinguer tous les défauts du jeune homme : « la vanité, l’extravagance, l’amour du changement, l’indifférence pour l’opinion des autres. » Elle a pour concurrente une autre orpheline, Jane Fairfax, nièce de Miss Bates et récemment arrivée à Highbury. Elle joue très bien du piano, garde un maintien réservé de bon aloi, mais a le teint blême et une santé fragile. Emma intrigue pour que Frank n’ait pas de vue sur elle. De fait, il lui cache son jeu. L’arrivée d’un piano forte chez Miss Bates, qui vit avec sa mère et héberge Jane, intrigue Emma. Elle soupçonne un amoureux secret. Qui cela pourrait-il être ? Mr Dixon son gendre ? Frank Churchill ? Mr Knightley ? Au bal, que Frank a voulu organiser avec elle, Mr. Knightley demande une danse à Harriet, tandis que Mr Elton l’a dédaignée ouvertement. Emma et Mr. Knightley dansent ensemble et s’en trouvent bien. Frank revient avec Harriet, qui s’est évanouie sur le chemin parce qu’elle a été malmenée par des gitans. Chacun croit que son aimée en aime un autre, ce qui fait le sel du roman.

Mr. Knightley est le beau-frère d’Emma, de seize ans plus âgé qu’elle, et vient souvent en visite chez les Woodhouse parce qu’il est propriétaire du domaine voisin, Donwell Abbey. Il est un ami proche et un modérateur. Il remet souvent Emma dans le droit chemin de la raison en usant de l’humour. Celle-ci finit par croire qu’elle a du sentiment pour lui, mais c’est Harriet qui se déclare. Elle croit naïvement, sur la foi de ce qu’Emma lui a dit, qu’elle peut aspirer à un mariage au-dessus de sa condition, mais la gentry, un rang juste en-dessous de la noblesse, n’est pas pour elle. Mrs. Elton est le parfait contre-exemple, aux yeux d’Emma, de la manière de ne pas se comporter en tant que membre de la gentry. Elle est vaniteuse, ramenant tout à elle, et n’a aucun scrupule à rabaisser les autres ; « prétentieuse, hardie, familière et mal élevée ; elle manquait totalement de tact », n’hésite pas à confirmer l’autrice. Après avoir été refusée par Mr Elton et s’être vue refuser Mr Knightley, Harriet en revient obstinément à son premier prétendant, le jeune fermier de 24 ans Martin.

Après toutes ces intrigues qui nous semblent, vue d’aujourd’hui, celles d’une adolescente dans la fièvre du sexe inassouvi, chacun trouve sa chacune et les chaussures encore neuves trouvent leur bon pied. Sans mariage, les femmes de l’époque ne sont rien. Ses manipulations sociales divertissantes permettent à Emma de connaître et de maîtriser ses émotions, ainsi son insulte injuste à l’égard de Miss Bates que lui reproche Knightley, ce qui fait de son histoire une initiation à l’âge adulte. En réciproque, Knightley prend ses responsabilités d’homme adulte en consentant à ce qu’Emma continue de vivre auprès de son père une fois mariée. Les imperfections des personnages et la peinture réaliste, souvent ironique, de la vie ordinaire, rendent ce roman attachant et toujours édifiant, malgré les écarts d’époques.

Jane Austen, Emma, 1816, Livre de poche 2025 (nouvelle traduction), 704 pages, €8,90

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Henri Troyat, La tête sur les épaules

Un fils et sa mère, le père parti lorsqu’il avait 6 ans, divorcé, puis tué dans un accident de vélo. Étienne a désormais 18 ans et porte le nom de son père, Martin, tandis que sa mère a repris son nom de jeune fille pour sa petite entreprise de couture à façon. Elle connaît un certain succès, avec deux employées chez elle, dans la salle à manger, et un homme son âge, Maxime, s’intéresse à elle.

Étienne, qui vient de passer son bac et envisage le droit pour devenir avocat pénaliste, est un brin jaloux, mais se dit, en homme, que sa mère le mérite bien. Sauf que… Le destin le rattrape. Il reçoit une lettre à son nom où la seconde femme de son père lui écrit, à l’article de la mort, pour lui faire parvenir les derniers objets de son père : une montre, un portefeuille, des boutons de manchette. Étienne l’a à peine connu ; encore se souvient-il d’une main qui ébouriffe ses cheveux, d’être porté dans des bras puissants pour regarder une vitrine de Noël. Il veut en savoir plus.

Sa mère, qu’il appelle Marion, soupire. Elle veut bien lui dire… Son père n’a pas été tué dans un accident de vélo en 1945, il a été exécuté après jugement pour avoir tué ceux qu’il faisait passer la frontière espagnole durant l’Occupation. Le motif en serait l’argent. Étienne tombe de haut. Lui qui était l’instant d’avant l’orphelin innocent, se voit soudain accablé du poids de son hérédité : fils d’assassin. Il veut en savoir encore plus. Il se rend à la Bibliothèque nationale pour consulter les journaux du procès. Il découvre l’accusation, les plaidoirie, et une photo noir et blanc qu’il découpe en fraude. Il est le fils de ce père qui a tué, que le peuple a jugé, qui a été condamné à avoir la tête tranchée.

Même si son père s’est toujours défendu d’avoir voulu eu le vol comme motif, même s’il a invoqué une vengeance personnelle, ou une prise de bec d’un passé méprisant, il a bel et bien exécuté d’une balle dans la tête trois personnes. Il était violent, impulsif, aigri – et son fils doit en garder les traces héréditaires. Étienne ne sait plus où il en est. Il ne sait plus à qui parler.

Sa mère n’est pas la bonne interlocutrice de ses questions de garçon, de fils, elle qui a tiré un trait sur le passé et rayé son ex-mari de sa vie comme de ses souvenirs. Elle a brûlé toutes les lettres, les photos, les documents. Elle a refait sa vie en tentant de préserver l’enfant de la vérité jusqu’au bout. Les amis de son âge ne sont pas non plus indiqués, Étienne le fort en thème, souvent premier dans les travaux, leur apparaîtrait entaché ; il aurait honte de leurs regards. Le garçon est seul. Il songe même à se suicider avec le petit revolver que sa mère garde dans sa table de nuit. Le fils du guillotiné va-t-il perdre la tête ? Il échoue au dernier moment, faute de courage croit-il – faute de motif suffisant, sait-on.

Il récuse l’amitié en pédalant plus vite que son condisciple qui vient le chercher pour une promenade en vélo, car il le trouve insignifiant, vulgaire, sans considérations philosophiques sur les grandes questions. Le garçon aurait volontiers été son ami, mais Étienne en est dégoûté. Il récuse l’amour, ou plutôt le sexe, avec Yvonne, une fille de 24 ans avec qui il a été forcé à danser dans un cabaret du quartier latin, et qui a été pourtant séduite par sa force physique et par son décalage avec les autres. La fille aurait volontiers couché avec lui, mais Étienne en est dégoûté.

Reste le professeur de philosophie, M. Thuillier, rencontré par hasard à la Bibliothèque nationale. L’adulte invite son ancien élève à bavarder, l’écoute exposer ce qu’il vient d’apprendre, sa détresse. Il lui fait une réponse de philosophe, que chacun est soi, que selon Nietzsche il faut assumer sa violence instinctive pour la dominer, que selon Schopenhauer il importe d’accepter sa souffrance, qu’enfin, selon Sartre (très à la mode en ces années post-guerre), aucun destin ne pèse sur chacun. Le professeur lui fait surtout une réponse d’homme en le haussant à son niveau, lui lisant un passage du livre qu’il est en train d’écrire et qui s’applique à son cas. En bon existentialiste, la liberté existe et un homme doit faire ses choix. Étienne est rasséréné. Les livres ne sont pas la vie, mais ils aident à vivre. Il oublie le suicide, renoncement de lâche envers soi-même lorsqu’on est jeune et bien portant.

Mais reste la position de sa mère. Comment peut-elle, ex-femme d’assassin guillotiné, penser à refaire sa vie ? Son futur fiancé sait-il qui elle est ? Alors qu’un dîner se prépare avec Maxime, auquel Étienne aurait voulu échapper, il décide de prendre les devants. Il trouve l’adresse de l’amant et se rend chez lui avec le revolver. Il veut le tuer, tout simplement, accomplir son destin sur les traces de son père. Mais tout ne tourne pas selon sa volonté…

« Ignorant la résistance que les choses, les hommes et les mots opposent à celui qui prétend ignorer l’ordre de l’univers, il avait cru être un sage parmi les sages et son incompétence avait failli se traduire par un désastre. Maintenant, ayant évité le pire il se détournait de ses illusions et n’espérait plus de l’existence qu’un peu de paix studieuse, d’amitié, de tendresse » p.241. Et le bonheur de sa mère.

Un roman d’initiation à la vie, au début des années cinquante du siècle dernier, mais sur des interrogations éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Car, aléas de la vie, remugles du passé, préceptes théoriques – il importe avant tout, pour être un homme, de garder « la tête sur les épaules. »

Henri Troyat, La tête sur les épaules, 1951, Livre de poche 1966, 243 pages, occasion €2,20
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H.G. Wells, L’homme invisible

A l’auberge du village d’Iping, dans le Sussex, se présente un homme grand et très habillé, chapeau sur la tête, foulard devant la bouche, grosses lunettes noires et gants. Il désire une chambre et paye cash deux semaines de loyer. La tenancière est bien heureuse d’avoir un client si solvable, malgré son étrangeté. Mais on n’est pas du peuple sans être inquisiteur. Poussée par la curiosité, la femme entre et sort sous divers prétextes, agaçant de plus en plus le client, qui s’est fait livrer deux grosses malles et a déballé toute une série de flacons et bouteilles de chimie.

C’est un inventeur, métier nouveau et attirant en cette fin de XIXe siècle. Mais il est solitaire, et jaloux de le rester. Au point que l’aubergiste, son mari, les voisins, les commerçants, les gamins en bref tout le village prend peur. Qui est-il ? Pourquoi ne le voit-on jamais ? Sa figure est-elle si ravagée qu’il ne veuille pas la montrer ? Griffin, l’homme grand, en est si agacé qu’il joue alors les provocateurs. Il ôte son chapeau, ses lunettes, ses favoris, son nez postiche, ses bandages… et apparaît comme un grand vide. De même ; lorsqu’il ôte ses gants, la manche tient toute seule et on voit jusqu’au tréfonds. C’est à dire rien. Nu, l’homme est invisible.

On n’a jamais vu ça ! C’est le diable ! Et tous de se bousculer pour sortir, blancs de terreur. L’homme finit par filer, laissant derrière lui le désordre, et la presse qui s’en mêle. Rencontrant un vagabond, il l’enrôle de force pour qu’il aille récupérer ses trois gros livres de calculs qui sont son œuvre. Puis il l’utilise pour transporter l’argent qu’il va voler dans les caisses ou les poches des vêtements, ou la nourriture. Car être invisible n’a pas que des avantages !

Sa chair seule est invisible, et il doit aller nu. Au risque du froid, habituel en Angleterre, sans parler de la pluie et de la neige, qui dessinent en relief sa silhouette ! Il ne peut rien porter, car ce qu’il prend reste visible. Il lui faut donc un factotum, ou un déguisement jusqu’aux yeux. Comme de bien entendu, son vagabond entend profiter tout seul du magot qu’il transporte, et l’homme invisible lui fait peur. Il ameute donc les honnêtes gens pour faire la chasse au déviant.

Lequel, toujours nu et blessé par une balle d’un abruti qui tire d’abord sur rien en croyant toucher n’importe quoi, Griffin se réfugie chez un médecin, qui se trouve être Kemp, un ancien camarade d’études de médecine. Soigné, nourri, reposé, il lui expose alors sa découverte, ayant bifurqué de la médecine à la physique. Pour lui, tous les corps sont susceptibles de ne pas réfracter la lumière, s’ils sont soumis à certains traitements, tout comme le verre devient invisible une fois plongé dans l’eau. Une fois expliquée sa théorie, raconté ses expériences sur un chiffon de laine, puis sur un chat dont n’étaient plus visibles que le fond des yeux, il en vient à lui-même.

Il n’apparaît décidément plus sympathique. Il a volé son père, lequel s’est tué car l’argent ne lui appartenait pas. Il a incendié son logement, car le vieux juif commençait à le soupçonner de faire de la vivisection. Il a boxé les gens qui voulaient l’attraper à Iping, menacé Marvel le vagabond pour qu’il le serve, fait lourdement tomber ses poursuivants avant de trouver refuge chez le médecin, où il s’est introduit en douce. C’est un pauvre, un prolo. Même de génie, il ne reste qu’un inférieur social dont personne ne veut reconnaître les mérites car il ne se coule pas dans le moule.

Kemp le bourgeois, l’ancien copain, a un réflexe de classe. Après avoir donné sa parole de ne pas le dénoncer, il le fait sournoisement – car est-ce manquer à sa parole lorsqu’on l’a donnée à un inférieur ? Cet homme est dangereux, volontiers paranoïaque. Au lieu de l’aider, il faut le livrer à la foule. La sagesse populaire lui réglera son sort – par le lynchage, car c’est ainsi qu’agit le populo envers tout ce qu’il ne comprend pas.

Un roman fantastique porteur d’une idée originale, promise à un grand succès. La façon de raconter est datée, les détails techniques peu crédibles, mais montrer les avantages et les inconvénients d’être invisible reste intéressant. Cette façon d’échapper au regard des autres est la meilleure et la pire des choses : on peut voler, mais ne rien emporter ; on doit souffrir du froid faute de pouvoir s’habiller ; on ne peut manger sans se faire voir, car les aliments restent visibles dans l’estomac jusqu’à ce qu’ils soient assimilés ; on doit rester seul, au risque de frapper de terreur superstitieuse quiconque – ou se mettre à la merci de ceux qui font semblant de vous aider.

Un grand classique de la science-fiction, naissante avec l’essor des sciences. Déjà les dangers du savoir, la tentation du pouvoir, la peur des savants fous.

Herbert George Wells, L’homme invisible (The Invisible Man), 1897, Livre de poche 1975, 253 pages, €6,90, e-book bilingue anglais-français Kindle €1,20

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Christian Signol, Sur la terre comme au ciel

Un enfant devient libre dès qu’il est né, disait sa mère, Marie, décédée depuis. Ambroise, le vieil homme, l’a accepté lorsque son fils unique Vincent l’a quitté pour vivre sa vie, loin de lui, dans les étendues glacées de la Baie d’Hudson au Canada. Là où l’avait porté sa passion des oiseaux, acquise tout petit sur les étangs du Touvois avec son père. L’enfant préférait la nature à l’école, mais a su assurer des études qui l’ont conduit à l’observation des oiseaux.

Dix ans qu’il est parti, le fils, et les trois dernières années de silence. Le père, ancré dans les marais de la réserve naturelle de la Brenne, ne comprend pas. Vincent a toujours été taiseux, mais trois ans sans nouvelles… Jusqu’à ce que les gendarmes, un matin, viennent frapper à sa porte. Un homme a été retrouvé amnésique au Canada, après un accident d’avion, sans aucun papier. A son accent, on a compris qu’il était français, et quelques mots murmurés ont fait penser au Touvois. Il est dans un hôpital psychiatrique à Paris.

Le père espère, il est viscéralement attaché à ce fils qui est comme lui, et qu’il aurait voulu garder sous son aile comme une mère poule. La solitude lui pèse, et ne pas savoir ce qu’il est devenu est une souffrance. Or c’est bien lui, rétabli de ses blessures mais vide de la tête. Le père l’a reconnu, par les yeux surtout. Il se dit qu’en retrouvant la maison de son enfance, le marais et son univers familier, les oiseaux, il peut récupérer un sens à sa vie et sa mémoire. Il signe tous les papiers et le prend avec lui.

C’est alors un lent réapprentissage de la vie, comme une nouvelle enfance. Le père retrouve son rôle, il est heureux. Vincent renaît, reconquiert les gestes automatiques de la pagaie, le goût d’observer les oiseaux migrateurs. Il s’attache à Charlène, guide du parc, une jeune fille de son âge qui a sympathisé avec son père Ambroise. Ces deux-là vont se rencontrer, et soigner la blessure secrète de Vincent, la mort par le froid d’une Inuit qu’il a aimée et qui attendait un enfant de lui. L’accident a bouleversé son psychisme et enfoui le souvenir cruel, mais celui-ci l’empêche de parler, de penser. Ce n’est qu’avec l’aide d’une amie de Charlène que Vincent va se réapproprier ses souvenirs, même les pires, et commencera à revivre.

Sauf que soigner les oiseaux blessés, observer les migrateurs passer sans s’arrêter plus que quelques heures sur le Touvois, ne comble pas son avidité des grands espaces, cette liberté qu’il trouve plus dans le ciel que sur la terre. Son père est attaché au terroir, le fils est attaché aux oiseaux qui volent sur de longues distances, les grues, les oies sauvages. Il doit repartir. C’est dans le vent des oiseaux qu’il sera au plus proche de la jeune Inuit disparue. Le père l’accepte, malgré son amour fusionnel avec son fils unique ; Vincent aura Charlène, ils s’aiment, il sera heureux. Or le bonheur est de savoir ceux qu’on aime heureux.

Même si Ambroise vit mal sa solitude retrouvée. Il a accompli son devoir de père, par deux fois, durant l’enfance puis dans la rééducation, il n’a plus aucun but. Il se laissera dériver vers les grands oiseaux blancs qui migrent en hiver.

Le roman du terroir, spécialité de l’auteur, est ici revu version écologie, modernisé en réserve naturelle. Ce n’est plus mieux avant, c’est mieux sans l’humain. Le lecteur saura tout sur les balbuzards, les hérons cendrés, les garzettes blanches, les bécassines et les sarcelles, entre autres innombrables volatiles. Il faut assurer les nids, piéger les prédateurs, ragondins ou brochets qui croquent les canetons, faucarder les rives, faire abattre l’excès de peupliers qui pompent trop d’eau. En gardien du parc naturel, c’est depuis des décennies le travail d’Amboise. Celui de Charlène est de faire connaître la nature aux touristes, visiter les marais, les inciter à observer les oiseaux à l’affût. Quant à Vincent, il est dans la modernité des études ornithologiques et des documentaires animaliers.

Les oiseaux donnent aussi des leçons aux humains : la fidélité de couple, la défense acharnée des petits, la discipline des vols au long cours. Surtout la grande liberté du ciel et des vents, avec la planète entière pour territoire.

Christian Signol, Sur la terre comme au ciel, 2020, Livre de poche 2022, 233 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

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Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver

Dernier roman autobiographique sur « Julien », qu’on a connu apprenti pâtissier à 14 ans dans La maison des autres. Cette fois, nous sommes sous l’Occupation. Les parents de Julien, à la retraite, vivent dans leur petite maison de leur petit village du Jura, cultivant leur petit jardin, avec leurs petits soucis. Tout est étroit et racorni chez eux.

Il fait froid, les saisons sont marquées, pas comme maintenant. Le bois est le principal de leur préoccupation : il en faut pour le chauffage, la nourriture. Les commerçants en livrent peu, les Allemands en raflent la majeure partie. Il faut donc aller fagoter dans la forêt, malgré les vipères, ramener le tout avec la charrette à bras, alors que le vieux a déjà 71 ans et la mère plus de 55 ans. C’est dur, ils sont usés par le travail d’une vie.

Après le bois, le travail est le second maître mot. Boulanger par tous les temps, le père a beaucoup sollicité son corps, portant des sacs de farine de 20 kg, se levant à pas d’heure, allant livrer le pain par tous les temps. Il a vendu son fonds mais garde la boutique de boulangerie, ce qui lui fait un petit loyer – sa seule retraite, avec les enfants. La mère ne travaille pas, hors les tâches ménagères et un peu le jardin. Les temps sont durs avec les restrictions.

Ni eau courante, ni électricité, pas plus de poêle au charbon, les vieux vivent comme au Moyen Âge. C’était la France de 1940. Ils s’éteignent doucement, restreints à leur petit univers. Ils ne voient que de loin ce qui se passe autour d’eux, l’Occupation, la Résistance, la guerre, le bouleversement des mœurs. Pas de radio, puisque pas d’électricité ; des journaux en retard, quelques conversations de voisins. Mais surtout, un désintérêt pour tout ce qui n’est pas proche d’eux, de leurs soucis physiques – et ces deux fils qui ne s’entendent pas et ont pris des voies opposées.

Paul, fils aîné d’un premier lit, est commerçant. Pour cela, il doit être bien avec tout le monde, Occupants compris. Il est plutôt pour Pétain et soutient la Milice, qui fait régner l’ordre. Pas de commerce sans ordre. Julien, fils du second mariage du père avec la mère, est le chouchou de cette dernière. Placé apprenti dès 14 ans, il s’est émancipé du travail de pâtissier qu’il ne considère plus comme un vrai « métier », au grand dam du père. Lui veut peindre, vendre ses toiles, à la limite faire le décorateur. Ce pourquoi, après sa désertion d’une armée française en déroute, il s’est établi clandestin à Lyon, où il a rencontré Françoise, fille de communiste et active dans la Résistance. Il est recherché, et Paul conseille à son père, s’il le voit, de se rendre. Il sera jugé par le gouvernement de Vichy, mais pas fusillé. La hantise de la mère est que Paul le dénonce, mais ce n’est pas l’intention du fils aîné, Julien est quand même son demi-frère.

Ainsi vont les années, entre usure des corps et préoccupation pour les fils. La mère, sortie un matin dans la bise pour rattacher les sacs sur les cardons, est prise de pneumonie ; elle meurt rapidement. Le père, qui croyait partir le premier, se retrouve seul. Les fils ont leurs idées, qui ne sont pas les siennes. Au partage des biens, Paul rafle l’immobilier et dédommage Julien en argent. Il veut construire des garages pour ses camions sur le jardin du père, plutôt que de continuer à payer un loyer. Il n’y a pas de petits bénéfices lorsqu’on est commerçant. Il a été arrêté à la Libération mais, relations des deux côtés ou intervention de la résistante Françoise, il est mis hors de cause.

Le père est amer ; tout son univers s’effiloche. Il aurait voulu mourir paisiblement dans sa maison, entouré de son jardin, avec le hangar à bricolage au fond, mais tout est bouleversé. Paul voudrait le prendre chez lui, mais il refuse l’appartement sans lumière et la gêne de dépendre. Il se laisse aller. Une grippe l’emportera, non sans qu’il ait connu quand même son petit-fils, l’enfant de Julien et Françoise, un solide bébé blond comme son père, prénommé Charles.

C’était la France d’avant, celle qui n’était pas mieux, au contraire. Une vie de labeur au ras de terre, sans retraite ni confort, la hantise du lendemain, et les soins toujours loin et chers. Bernard Clavel fait ressentir toute la misère des travailleurs méritants, au soir de leur existence, dans un pays peu soucieux des vieux et dans une époque plus dure encore que les autres. Le père, comme la mère, ne savent pas vivre au présent. Il faut soit qu’ils radotent la nostalgie de leur enfance, de leur jeunesse, quand ils étaient vigoureux et optimistes – soit qu’ils anticipent toujours l’avenir en pire, sans aller pas à pas et voir ce qui survient. Ce n’est pas de la sagesse, mais du tourment. Ce pourquoi ils se recroquevillent sur eux-mêmes et se désintéressent de tout le reste. Revient-on à cette existence « écologique », centrée sur soi-même et son petit environnement ?

Prix Goncourt 1968
Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver – La grande patience 4, 1968, J’ai lu 1979, 448 pages, occasion €2,17

Bernard Clavel, Œuvres tome 2, La grande patience, Omnibus 2003, 1201 pages, €21,85
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Marcel Robert, Occupé – Louis-Ferdinand Céline sous l’Occupation

L’auteur se met dans la peau d’un Céline aux abois, qui sait, et le répète à l’envie, que tout est foutu. Il éructe, Céline, il griffe la page blanche, il délire pour oublier, nier la réalité.

Car elle n’est pas rose. Comme rescapé de la Grande guerre, il a mal à la France, celle des capitulards en 40 ; comme médecin des pauvres dans le dispensaire de Bezons, il a mal aux gens, ces peureux geignards qui ne pensent qu’à leur peau. Comme Collabo littéraire, enfin plus littéraire que Collabo, il a mal au cul à rester entre deux chaises, ne sachant se décider du lard ou du cochon, vomissant le pédé Brasillach, écœuré du trop pur Drieu, méprisant l’outre pleine de vent du Brinon.

Il se compromet, Céline, en fréquentant ce sale monde ; il y participe en dénonçant « le Juif » chef de son dispensaire – même si son collègue le faux Maurice l’a déjà fait avant lui, et plutôt deux fois qu’une. Il s’entremet, Céline, pour sauver Pierre, mari de la jeune Marie, alpagué par la Gestapo « française ». Il va voir le diable en personne, le gros bœuf général teuton Bömelburg, qui dirige la Gestapo à Paris. Mais s’il est arrêté, c’est qu’il est coupable, n’est-ce pas ? L’Allemagne est seule détentrice la vérité, et ce qui est énoncé comme vrai doit l’être pour tout le monde.

Les vérités « alternatives » de Tromp étaient déjà celle de Hitler et de Staline. Ce que je dis est forcément la vérité, puisque c’est moi qui le dit. Le secrétaire général du Parti de l’Histoire, le Führer adulé des masses, le Duce du peuple romain, le président élu et réélu par les ploucs des collines et les shootés à la kétamine.

Hitler, Tromp, ces espoirs des peuples… Pour le peintre raté à la moustache, l’auteur se déchaîne : « L’Europe, elle a toujours été un peu fatiguée, pleine de luttes internes, et voilà qu’il débarque avec un discours bien burné, une promesse de renouveau… Il réveille les consciences, il fait vibrer les cœurs ! Pour ceux qui cherchent des repères, il est comme une étoile filante dans la nuit noire. On se dit que peut-être, juste peut-être, il peut apporter quelque chose de grand, une direction, une idée, un projet ! L’unité, la grandeur, le retour à un certain ordre, tout ça résonne comme une douce mélodie à l’oreille des désespérés… Et puis, il a cette vision, un rêve d’empire ! Il projette l’image d’une Europe forte, unie, où chacun aurait sa place, mais dans un cadre, bien sûr » p.64 Hitler a hissé son monde, Tromp a trompé le sien. Les deux sont un projet dans le nihilisme ambiant.

Céline y a-t-il cru ? Pas un instant. Il sait que tout est foutu. Son délire paranoïaque fait une fixette sur les seuls boucs émissaires dans l’air du temps : les Juifs. Et ça revient, le refrain, notamment en Europe où les autres sémites, les Arabes, haïssent les Juifs comme Abel et Caïn. Céline, revu Robert : « Et là, dans cette bouillie d’idéologies, l’antisémitisme, oh, c’est devenu la nouvelle mode, la marchandise qui se vend comme des petits pains chauds. » p.108 Le méchant con Mélenchon ne s’y est pas trompé, qui se délecte des électeurs potentiels pour sa « gauche ».

Mais « est-ce que le Reich de mille ans finira l’année ? » objecte mi-figue mi-raisin le Céline au gestapiste. Est-ce que l’empire trumpien finira aux mid-terms ? Dans quatre ans ? Dans huit ans si les idéologues du Bouffon réussissent à tordre la Constitution pour un troisième mandat ?

Occupé est le roman des années sombres… Celles de la Collaboration, mais aussi celles qui se préparent. Jamais l’aujourd’hui n’a tant ressemblé à l’hier. Explorer la France sous Occupation, par les yeux du délire d’écrivain, c’est aussi explorer notre présent.

Une remarque en passant : si la banlieue l’a été constamment, Paris a été effectivement bombardé intra-muros en 1943, mais que viennent faire ces « éclats d’obus » (p.13) s’il s’agit de bombes ?

Selon le siteBook.node, il est dit que Marcel Robert est le fils du caporal-chef Raymond Robert, mort en Indochine d’une cirrhose du foie et décoré de la Croix du combattant volontaire, et de la baronne Éléonore de Sorton-Braquemart, femme au foyer et héritière des établissements agrochimiques IG Braquemart, Marcel Robert a très tôt été confronté à la dureté de la vie. Enfant, il connaît la précarité d’une existence oscillant entre pension en Suisse et demeure familiale à Monte-Carlo. Intégrant grâce aux relations de sa mère une école privée spécialisée dans l’obtention de diplômes, il obtient avec succès en moins d’un an un Master de droit international privé des affaires économiques et financières. Cette réussite scolaire inattendue lui permet d’intégrer Sciences-Po Paris en parallèle d’HEC où il soutient un doctorat double-cursus remarqué sur le thème « Croissance et profitabilité de l’édition en ligne ». Une fois au chômage, il décide de reprendre l’enseignement, en tant que maître de conférence en littérature gore et philosophie naze. – Une biographie fantaisiste, cela va de soi.

Site perso: http://marcello.robert.free.fr/

Marcel Robert, Occupé – Louis-Ferdinand Céline sous l’Occupation, 2025, Carfree éditions, 186 pages, €19,00, e-book €9,88 – disponibles via le site de l’auteur en auto-édition

Louis-Ferdinand Céline dans le texte, chroniqué sur ce blog

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Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié

Notre époque a oublié la précédente, pourtant fertile en bouleversements du monde. La Seconde guerre mondiale et la Résistance, la décolonisation, les combats contre le communisme en Asie, contre les révolutions en Amérique latine, le journalisme d’investigation. Lucien Osty dit Jean Lartéguy, neveu du chanoine Osty qui traduisit la Bible qu’on lit encore, a vécu tout ce siècle. Né en 1920, il a été militaire, évadé, capitaine décoré, correspondant de guerre, écrivain, papa de deux filles. Il a écrit des récits, mais aussi des romans à propos de ce qu’il a vécu.

Enquête sur un crucifié évoque le Vietnam en 1970, envahi par une armée américaine de drogués et de hippies qui se reposait sur la grosse technologie du bombardement à haute altitude. Des guerriers, les Yankees ? De pauvres loques, manipulées par l’idéologie à la mode dans les campus, et par des stratèges en chambre au Pentagone. Où s’est-elle enlisée, la Mission de sauver le monde de la dictature froide des nouveaux curés rouges ? Dans l’héroïne, les putes à quelques piastres et les gamins orphelins qui se vendent avec plaisir pour survivre… L’époque de libération sexuelle semble littéralement obsédée par baiser les très jeunes ; l’auteur le relate, un brin dégoûté. Il faudra attendre quarante ans pour que cela devienne un délit moral et un crime puni par la loi.

L’auteur met en scène trois « jeunes hommes déboussolés qui se jettent dans les guerres en les haïssant, dans les dangers en les redoutant. Et, un jour, meurent où disparaissent sans que personne, même pas eux, ait connu les raisons qui les avaient poussés à se conduire de la sorte. » C’est le Christ, Ron Clark, flanqué de ses deux larrons, le drogué Jockey et le mercenaire Max. A trente ans, ils seront tous les trois exécutés par les Vietcongs, au Cambodge, dans l’affolement d’une retraite précipitée sous la poussée sud-vietnamienne.

Le juriste banquier neutre Hans Julien Brücker, est chargé par sa banque suisse de prouver que Ron est mort ou vivant. Il a pour le moment simplement « disparu » comme journaliste cameraman de la CBS, avec ses deux compagnons. Sa femme Andrea, comtessa italienne de pacotille, qui adore baiser avec n’importe qui et si possible avec deux éphèbes à la fois, voudrait bien qu’il soit déclaré mort pour toucher le pactole de sa fortune, alors qu’ils étaient en instance de divorce. Mais Ron n’a rien signé et la banque suisse, qui tient à garder les millions dans ses coffres, fait tout pour rechercher une preuve qu’il est encore vivant. Brücker est envoyé à la recherche d’une preuve.

C’est une véritable enquête de personnalité, qui le conduit tout d’abord aux États-Unis pour y rencontrer le père de Ron, un acteur américain célèbre, Edwin Clark, le double d’Errol Flynn dont l’auteur s’est inspiré (le Fletcher Christian du film Bounty de Charles Chauvel en 1933). Errol Flynn, comme Edwin Clark, était un homme à femmes, surtout mineures, à fêtes et à cuites. Pour les 18 ans de son fils Ron, Edwin Clark lui offre une pute de 15 ans sur un plateau, s’attendant à ce qu’il la prenne sur le champ, devant tous, comme c’était l’usage. A peine sorti de son collège suisse, l’adolescent est écœuré, mais June s’accroche à lui et le dissuade de mettre fin à ses jours. Ron a une demi-sœur, Sabrina, tout aussi paumée que lui, qui le recueille à Londres. Il va la quitter lorsqu’il rencontrera Andrea, trop belle pour lui, qui s’attachera comme une sangsue, profitant des dollars pour assouvir ses passions comme celle de son frère pédé et de son ami, fort amateur de petits garçons de Madère. Les années soixante avaient tellement désorienté les Yankees qu’ils avaient jeté toute morale et tout simple bon sens aux orties, contaminant le reste du monde occidental de leur argent et de leur tout-est-permis. Ron, élevé en Europe selon des principes calvinistes, en est révulsé.

Il n’aura de cesse de se plonger dans les aventures les plus extrêmes pour se prouver que l’argent qu’il a ne fait pas tout, qu’il existe en tant qu’homme, et qu’il peut témoigner des horreurs de la guerre. Les massacres à la bombe, mais aussi les trahisons, la drogue, les trafics, la prostitution. Cette mission personnelle lui sera fatale, lui qui rêvait, comme le Christ, de changer le monde. L’auteur se délecte à calquer la vie de Ron sur celle de Jésus, avec son faux père Erwin, June en Marie-Madeleine, Sabrina en sœur de Lazare, et les deux larrons. Manquent cependant son saint Jean et ses disciples.

Dans ce monde des années soixante où tous trichent et trahissent, où les religions et la morale ont disparu dans les petits intérêts commerciaux et doctrinaux, la vertu personnelle est la seule qui vaille. De même que Ron, le fils d’Edwin Clarck, Sean, le fils d’Errol Flynn, a lui aussi été porté disparu le 6 avril 1970, capturé par l’Armée populaire vietnamienne alors qu’il circulait sur les pistes du Cambodge en moto Honda. Et exécuté sans délai ; on relate aussi deux prêtres crucifiés comme leur Christ par les athées adeptes du petit Livre rouge.

Un beau roman d’aventure sous couvert d’une enquête quasi policière, qui fait se ressouvenir de cette époque tragique du jeu des puissances et de la tectonique des plaques idéologiques, au moment où un noveau mouvement des plaques se propage. Un livre introuvable sauf en recueil Omnibus, mais qui replace la grande histoire dans les esprits humains.

Jean Lartéguy, Enquête sur un crucifié, 1973, Flammarion, 507 pages, occasion €3,99

Jean Lartéguy, Le mal d’Indochine : Enquête sur un crucifié, L’adieu à Saïgon, Les naufragés du soleil, Le Gaur de la Rivière noire, Le cheval de feu, Le baron céleste, Omnibus 1976, €10,74

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Maxime Chattam, Lux

Maxime Chattam a été élevé partiellement aux États-Unis. Il en garde une foi de charbonnier pour ce pays, au point d’avoir donné des prénoms yankees passe-partout à ses gosses (Abbie et Peter), et la propension presque désespérée à se vouloir conforme : « un bon garçon » qui fait et pense comme les autres. D’où ses excès dans la pensée ultramoderne, plus ado et candidement bête que les ados, parlant un aussi mauvais langage qu’eux, et pour qui, au final, tout le monde est beau et gentil.

Dans ce roman de science-fiction sous les mânes de Barjavel, il réfléchit sur le monde futur probable avec son réchauffement climatique qui s’emballe, ses tempêtes de plus en plus fortes qui ravage les pays et détruit les villes, faisant de nombreux morts, la faute au patriarcat de vieux cons qui sont resté égoïstement dans leur petit confort en laissant à leurs descendants le soin de s’en démerder. D’ailleurs, plus de descendants : les jeunes ne font plus d’enfants. Trop de risques à élever des gamins, trop de risques à aimer l’autre. Méfiance et cocon au programme (un peu cliché).

Bon, l’adote Romy, personnage principal, est spontanée, sectaire, toute dans l’émotion, comme le sont les ados avant de savoir grandir. D’ailleurs elle est trans, née garçon pour faire bonne figure (on ne voit pas le rapport avec la suite, sinon singer la mode). De même le chef de l’État en France est une femme, évidemment lesbienne pour faire genre. Le seul personnage masculin positif, Pierre, jeune et plein d’allant étudiant en sociologie, mais plutôt macho, meurt lors d’une tempête gigantesque de « grade 4 », inhibant tout avenir naturel. Ce n’est pas Romy qui pourra faire un enfant. Quant à Zoé, la mère du trans, la quarantaine qui sent sa date de péremption arriver avec les mâles, c’est une romancière qui brasse son ego et qui peine à poursuivre.

Avec ces acteurs, Maxime fait du complot, de l’espionnage, de la croyance, au milieu de tensions militaires. Il se dit que c’est le dernier tome de la saga Autre monde de l’auteur – mais les personnages ne sont pas les mêmes ; on peut le lire sans avoir lu aucun des précédents. Ici, tout est mensonge entre États, et entre hauts fonctionnaires, évidemment hors sol et incultes (cliché). Ce mixage est curieux, pas mal tourné, mais orienté woke sans distance. Écrit avant le retournement de veste de Tromp depuis son élection, son retour à l’isolationnisme botté et à l’égoïsme sacré des affaires et de l’empire, je me demande comment Chattam va réagir, lui le colonisé yankee. Dans ce roman de fiction, il apparaît tellement à la pointe des tendances… qui viennent de s’écrouler brutalement !

Après une énorme tempête durant laquelle meurt Pierre, jeune un peu trop sûr de lui, surgit un événement mondial : l’apparition d’une sphère lumineuse de 800 m de diamètre, au-dessus exact de la ligne d’équateur. Nul satellite ne l’a vu surgir, elle est apparue comme depuis le néant. Aussitôt, les imaginations se déchaînent. Ce sont des extraterrestres, un signe de la vengeance de Dieu, une émanation de Gaïa qui réagit à l’espèce humaine toxique, une nouvelle forme d’engin militaire… L’ONU, curieusement sans la Russie, ni la Chine, ni l’Inde, est mandatée pour étudier le phénomène. Est-il hostile ou amical ? Les gouvernements ont chacun un quota de scientifiques et de penseurs à déléguer sur une plate-forme qui est assemblée juste sous la sphère, qui stagne à un kilomètre en altitude sans bouger d’un iota. Il s’agit de l’étudier et faire part au monde entier des observations et cogitations des savants – et d’un panel de la société civile (oh, le cliché mode !). Les marines militaires de tous les pays (sauf les trois, Chine, Russie et Inde) tournent autour pour protéger leurs ressortissants et se surveiller entre eux. Évidemment, la marine américaine est à l’honneur (encore un cliché)… bien qu’un sous-marin nucléaire russe « très avancé » (toujours un cliché) lui dame le pion.

Il n’y a pas que des « savantes et savants » (stéréotype du vocabulaire à la mode) dans les équipes, mais aussi des musiciens, des romanciers, des plasticiens, des « jeunes » et même un clebs. Il s’agit de « penser » large, au-delà des conventions et du connu, autrement dit d’imaginer n’importe quoi, on verra bien après. C’est très ado comme approche, et pas très fiable. D’ailleurs, le roman le montre malgré lui, ce sont les observations scientifiques qui font avancer la connaissance du sujet, pas les spéculations sur le sexe des anges. Tout ce petit monde s’aperçoit que la sphère ronronne, mais pas n’importe comment, en 432 Hz, la « note absolue » qui correspond à l’oreille humaine et permet d’accorder les instruments entre eux. Mais attention à la mystique, où les nazis s’étaient engouffrés sans savoir, les ondes électromagnétiques ne sont pas les mêmes selon qu’on évoque le son, la lumière ou l’activité du cerveau (là, les explications chattamesques ne sont pas vraiment claires).

Zoé est pressentie par l’Élysée pour intégrer l’équipe France sur la plate-forme. Elle ne se sent pas légitime et ne veut pas s’engager. C’est Simon, le père de Pierre qui a été tué, qui va la convaincre, en sociologue manipulateur (un cliché, l’auteur n’en manque jamais, comme les ados). Zoé accepte seulement si sa « fille » Romy vient aussi, elle pourra faire de la com avec la planète ado en postant des vidéos sur l’activité de la plate-forme. Romy accepte seulement si leur chien René (un nom de vieux patriarcat) vient aussi. Les voilà donc tous trois embarqués (embeded, disait le cliché sous Bush junior)

Tout commence et, en bref, sans dévoiler le sujet ni la fin (plutôt rationnelle), Zoé tombe amoureuse de Simon tandis que Romy la trans tombe amoureu(se) d’Alex, un beau musclé évidemment métis (pour la mode woke) et qui est préparateur cuisinier. Le lecteur se demande longtemps si le bel Alex est ce même Alexander, espion russe qui s’est infiltré sous couverture yankee parmi le personnel de la plate-forme, et qui est Russe comme un cliché : brutal, massif, imbu de sa supériorité raciale russe, « born to kill », expéditif et sans état d’âme comme un robot. Pour le reste, les scientifiques expérimentent, les littéraires bavassent, la com s’émet, et rien ne se passerait sans les études par instruments. On s’aperçoit que la sphère émet un gaz en haute altitude. Est-il nocif ? – Oui. Va-t-il toucher les humains à la surface ? – Non. A quoi sert-il ? – C’est assez subtil et scientifiquement osé… Je vous le laisse découvrir.

Je ressors de cette lecture mitigé. Les chapitres sont courts et assez prenants ; la description d’un monde futur possible déréglé fait toucher du doigt les conséquences pratiques d’un réchauffement qui s’emballe ; la naïveté ado (végan, non-binaire, privilégiant l’émotif, acceptant comme normales toutes les bizarreries sexuelles – sauf les politiquement incorrectes) est parfaitement décrite. En revanche, les personnages sont bien pâles, même Simon, le plus abouti, dont la vie n’a plus de sens sans son fils Pierre. Les politiciens sont de caricature, la Première dame, épouse de « la » Présidente a trop de ressemblance avec Brigitte Macron pour que ce soit un hasard. L’espion russe semble sorti des films de James Bond, la diplomatie est totalement ignorée, l’ONU invraisemblable sous la seule coupe des États-Unis, avec tous les pays du « sud » de concert.

Maxime Chattam adore se documenter sur Internet pour monter ses histoires. Mais il ne comprend pas toujours ce qu’il lit et use de raccourcis pour ne pas lasser l’attention clignotante de ses lecteurs/lectrices, un public ado ou ado attardé. C’est donc un roman séduisant mais assez creux, où l’action évidemment réduite à l’espace d’une plate-forme ne peut que stagner un moment, et où les personnages ne sont guère intéressants. Quant aux « grandes idées » sur la fin et le monde, le destin de l’Humanité et les astres, ça tourne en rond.

Maxime Chattam, Lux, 2023, Pocket 2025, 667 pages, €9,30, e-book Kindle €15,99

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Les romans de Maxime Chattam déjà chroniqués sur ce blog

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Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble

Hassan, Amine, Ali, trois générations qui se succèdent, Palestiniens bouleversés par la guerre entre Israël et le proto-état palestinien, formé (comme hier Israël, on l’oublie trop avec la Haganah) par les groupes armés, OLP, Fatah et Hamas. Hassan, né en 1927, a coulé des jours heureux à Tantura, village sur la côte méditerranéenne près de Haïfa. Les pères partaient à la pêche, les femmes cultivaient les légumes, les enfants jouaient libres dans les champs et sur la plage.

Survient 1948, la création d’un État artificiel décidé par l’ONU, Israël, sur les ruines du mandat britannique. Les Arabes ne l’acceptent pas : ils sont « chez eux » et occupent les terres. Certes, les Juifs ont souffert du nazisme et du soviétisme et il est légitime qu’ils aient un État, mais pas au point de régner en vainqueurs et de chasser les Palestiniens de leurs maisons, leurs villages, leurs terres. C’est pourtant ce qui se produit. Les régimes arabes alentour entrent immédiatement en guerre contre le nouvel état juif, ce qui le radicalise. Ils ne veulent plus être les moutons que les dominants conduisent à l’abattoir. Ils se veulent dominant à leur tour, traitant les dominés comme on les a traités en Europe : massacres, expulsions, déportations.

C’est ce qui arrive au village de Tantura ce 23 mai 1948, malencontreusement attribué à Israël par le plan de partage de l’ONU. Hassan a 21 ans. Il est amoureux de son amie d’enfance Fatima, avec qui il a joué sur la plage avant de découvrir à 17 ans qu’il veut l’épouser. Par crainte de l’avenir, les familles repoussent sans cesse le mariage, jusqu’au 22 mai. Voilà les deux jeunes enfin unis, ils sont heureux, c’est la fête. Mais à la nuit arrivent les soldats de la Haganah, organisation paramilitaire des Juifs de Palestine, saboteurs et terroristes contre les Anglais jusqu’à la création de l’État, où elle s’est fondue dans l’armée. Ivres de leur victoire, ils tuent ces « Arabes » qui veulent les empêcher de s’implanter sur cette terre que Dieu leur a donné (Dieu à toujours bon dos). Un soldat israélien miséricordieux, opposé à cette violence gratuite contre des civils désarmés, n’hésite pas à loger une balle dans la tête de ses copains déchaînés pour inciter Hassan et Fatima, les jeunes mariés, à fuir.

Et les voilà partis, traumatisés, vers un camp de réfugiés au nord du pays. Grâce à Gérard, un ami français qui voyageait beaucoup avant la Seconde guerre et était tombé amoureux de la Palestine, le couple obtiendra deux visas pour la France. Ils s’installeront en Normandie, pays où vit l’auteur, dans un village près de Saint-Lô où Hassan tiendra une épicerie après avoir œuvré dans le bâtiment pour la reconstruction après le Débarquement, et Fatima cuisinera dans le restaurant du village après avoir été employé de cantine. Ils finiront par faire un enfant, Amine, élevé comme un petit français, obtenant le bac.

Mais Fatima meurt d’un cancer alors qu’Hassan désirait ardemment revenir dans « son pays », la Palestine, dont les odeurs et le climat lui manquaient, ainsi que la convivialité arabe. Cela ne se fera pas. C’est Amine, adulte à 18 ans, qui force son père à parler, à dire ce qui s’est vraiment passé et pourquoi ils se sont exilés en France. C’est Amine qui décidera en 1980 d’aller en Palestine/Israël pour y suivre des études de lettres et vivre « chez lui », à Naplouse. Il rencontrera Lina, sœur de son ami Ahmed, ils tomberont amoureux, se marieront en 1987, juste avant l’Intifada, et auront un fils, Ali. Mais Amine est un révolté, il ne peut s’empêcher de provoquer les colons juifs, de se battre avec eux. La famille de sa femme est expulsée, leur maison rasée au bulldozer ; les Israéliens sont impitoyables avec les résistants à leur occupation qu’ils appellent « terroristes ». Pourtant, Gaza et la Cisjordanie étaient des territoires destinés aux Palestiniens, selon l’ONU. Amine crée un journal imprimé pour raconter ce qui se passe, ses actions, sa résistance ; il a du succès. Sa femme prend peur, elle le quitte et entre en clandestinité, laissant l’enfant à son père, qui va bientôt l’envoyer en France auprès de son propre père, Hassan, pour le protéger.

Ali, troisième génération, devient infirmier à Caen, il côtoie Sara, juive israélienne française, infirmière comme lui, et en tombe amoureux. Il décide d’aller sur la terre de ses ancêtres pour découvrir ses racines, ses cousins et chercher sa mère qui l’a abandonné. Sara comprend. Issue d’une famille juive libérale habitant Tel Aviv, elle est pour la cohabitation des deux peuples, pas pour la guerre. Ils s’aiment et pensent obscurément que les mariages mixtes permettront peut-être de créer cet État mélangé où, en Israël, juifs et arabes vivront en paix. La réalité est plus cruelle que les rêves, Ali s’en rendra compte à Gaza, bombardée après le pogrom du Hamas le 7 octobre. Car le roman va jusqu’à aujourd’hui, reliant l’histoire au présent. Il retrouvera sa mère, qui se terre, recherchée par le Hamas (dont le nom n’est jamais cité) et le Shin Bet (pas plus) pour avoir refusé de commettre des attentats, mais convoyé des armes. Ali sera blessé, perdra peut-être ses jambes, se mariera à Sara. Et puis… tentera de créer un avenir sur les ruines du passé.

C’est le premier roman d’un jeune auteur de 32 ans auparavant footballeur, complètement autodidacte mais curieux du monde et de ses habitants. « J’aime m’enrichir chaque jour intellectuellement grâce à des aventures, des expériences, des lectures, des rencontres qui me stimulent, qui me secouent et qui me font réfléchir », dit-il sur le site de son éditeur, Une autre voix, nouvelle maison d’édition destinée à contrer la censure implicite du politiquement correct ambiant.

C’est un beau roman une belle histoire. L’auteur dit s’être beaucoup documenté. Il écrit fluide, avec parfois des tics d’époque répétés à satiété, comme ce « mutique » sorti de la psychologie de magazine, alors que « muet » ou « sans voix » serait plus juste (le mutique a une incapacité à parler, le muet seulement une volonté provisoire de se taire). Il fait preuve d’un idéalisme de cœur pur à la Tintin, qui marche toujours quand on regarde les choses de loin. « Si tous les gars du monde… » – mais comment ? Physiquement, le jeune auteur ressemble d’ailleurs un peu à l’adolescent reporter du Petit Vingtième.

Mais il fait l’impasse sur les religions, ce qui est inexplicable, car les Palestiniens sont musulmans et croyants parfois fervents, les Israéliens sont juifs pratiquants et pour certains fanatiques, les chrétiens humanistes ne sont pas absents non plus. Il fait l’impasse aussi sur la « solidarité arabe », qui a manqué cruellement aux Palestiniens depuis la guerre perdue de 1967. La Jordanie comme l’Égypte, ou même l’Arabie saoudite, la Mecque de la religion musulmane, refusent absolument d’accorder une place aux déplacés, empêchant les plaies de se cicatriser, par des camps, décrétés « provisoires » depuis plus de soixante ans.

La photo de couverture est symbolique, bien choisie. Elle montre un adolescent palestinien ivre de vie sur une plage. Il est à la fois tout retourné (par l’histoire), en position acrobatique (face à la puissance d’Israël), mais prouvant son énergie (en équilibre entre deux rochers dangereux). Tolérance, compromis, bienveillance – il n’attend que cela, le jeune être. Raconter une histoire permet de faire connaître, de faire vivre, et peut-être d’influer sur les opinions pour qu’enfin une solution de paix soit trouvée.

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble, 2025, édition Une autre voix, 313 pages, €34,00, e-book €13,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Nadège Mazery, Les larmes de Potap

La Russie d’aujourd’hui, c’est le no future des jeunes. La mafia des services soumis à Poutine ne vise qu’à s’enrichir et à conserver le peuple sous une chape de répression. Pas de développement économique, le pays vit sur ses rentes pétrolière et en matières premières ; l’armée omniprésente dans les têtes pour affirmer sa puissance, colosse aux pieds d’argile, le David ukrainien l’a démontré à la face du monde. Le Goliath torse nu chevauchant un ours n’est qu’un tigre de papier.

Potap Kerenski est un jeune de Russie, il a tout juste 18 ans et la famille va célébrer son anniversaire… Son nom de Kerenski n’est pas par hasard, il est un descendant du chef du gouvernement provisoire en 1917, le guide de la liberté. La Russie, depuis, a basculé dans l’autoritarisme et la dictature avec Lénine, Staline et les autres jusqu’à Poutine. Les moujiks semblent préférer ça. Potap, nom grec qui signifierait « vagabond », est né à Tcheboksary en Tchouvachie, sur les bords de la Volga, à 600 km à l’est de Moscou. Il le dit, « juridiquement, je deviens pleinement responsable de mes actes ».

Or, ses actes se résument à se piquer avec ses deux copains Chadek et Ivan dans une cave glaciale et délabrée de l’immeuble voisin. Tout est glacial et délabré en Russie, sauf pour les riches qui vivent de trafics. Depuis un an, il concasse des comprimés de codéine, achetés en pharmacie, les mêle à de l’iode, des têtes d’allumette, de l’essence, pour se l’injecter ans les veines à l’aide de la même seringue, jamais nettoyée. Pas les moyens de s’acheter de la vraie héroïne, venue d’Afghanistan, dont le goût est venu via les militaires envahisseurs de l’empire colonial soviétique. Seuls les gosses de riche ont de quoi s’en payer. Les autres sont réduits au Krokodil, ce mélange infâme bricolé (tout est bricolé en Russie). De quoi oublier, s’envoler et en finir. Car Ivan est tabassé par son père, toujours imbibé de vodka, qui fait de même avec sa mère.

Il était pourtant « bien dessiné » à 17 ans, lors de son précédent anniversaire, dit son grand-père maternel Luka, qui l’aime mais n’a rien vu. Son père, ouvrier d’une usine de tracteurs, le méprise ; sa mère préfère son frère aîné, issu de son premier mariage, et sa fille Nina, 20 ans, qui va avoir un bébé. Personne n’aime Potap, il est inutile, non désiré, ni par sa famille, ni par les filles, ni par sa patrie. S’il a baisé une fois, c’est passivement, étant défoncé, avec une fille qui l’a chevauché en étant elle-même défoncée.

Arrive donc le jour fatidique de son anniversaire, celui de sa majorité. Sa mère a invité son demi-frère Maksimilian, son aîné de seize ans. Contrairement à Potap, 60 kg, qui s’est rabougri à se droguer et à ne rien faire, Mak est athlétique et a un visage attractif. Il a fait deux ans d’armée russe : l’enfer où les sous-officiers brutalisent les recrues, tabassant et violant. « Ce bizutage est censé endurcir les recrues. En fait, il les tue. La torture physique et psychologique demeure permanente. Personne ne respecte le règlement disciplinaire. Les anciens, au lieu de former les plus jeunes, passent leur temps à les humilier à les frapper, à les racketter, à les faire bosser pour leur propre compte… tout en les privant de sommeil et de nourriture. Si tu n’es pas protégé par un supérieur ou par quelqu’un de l’extérieur qui peut payer pour ta sécurité, tu ne représentes rien. » Toute la Russie de Poutine résumée en quelques mots : la brutalité, les protections, le comportement mafieux. Mak a ensuite effectué deux ans de « contre-insurrection » en Tchétchénie, d’où il est revenu tatoué de partout, avant d’être envoyé au Brésil et ailleurs, pour se faire oublier.

Le jour de son anniversaire, son grand frère surprend Potap dans la salle de bain. Il a baissé son pantalon pour… se piquer. Mak se rend compte tout d’un coup de la solitude de Potap, de son manque d’espoir infini et de son suicide programmé. Il décide alors de le prendre en main. Dès l’anniversaire terminé, direction la grande ville, où il fait jouer ses relations pour soigner son frère. La Russie nie la drogue, et aucun centre de désintoxication n’existe. « Nos camés se retrouvent soit emprisonnés, soit laissés à leur famille en accusant ces dernières d’avoir fauté à éduquer correctement leurs enfants. C’est-à-dire, en les ayant éloignés des valeurs religieuses et morales. Pour résumer, on abandonne nos drogués, comme on délaisse aussi nos séropositifs. Les deux représentent la honte du pays. » Seules des associations religieuses ouvrent des cliniques où les camés peuvent reprendre pied, mais sans méthadone. S’ils sont violents, on les frappe et on les menotte à leur lit de fer. S’ils persistent, le surveillant les envoie à la cave, les attache et les viole. En toute impunité. C’est comme cela en Russie de Poutine – et bientôt dans l’Amérique de Trump : soumettez-vous, ou vous êtes abandonné aux plus forts.

Sauf que Potap a un grand frère, et que celui-ci a une certaine puissance. Il paie des gens pour veiller sur lui et tabasse (seule relation que les Russes semblent comprendre) ceux qui touchent au jeune homme. Potap est examiné par une doctoresse, maîtresse de Mak, ses plaies soignées, mais quelques orteils amputés à cause des engelures prises dans la cave, ainsi que son bras gauche, celui des injections : il est trop gangrené. Potap se rebelle, veut en finir, mais il sent que quelqu’un enfin se préoccupe de lui et sans doute l’aime : son grand frère Mak. Il va peu à peu émerger de ses brumes, reprendre sa vie en main, envisager un futur. Un peu d’attention et d’amour, c’est tout ce qu’il demandait… Il va commencer par dessiner, car il en a le don, puis s’intéresser à ses petits camarades, écrire leurs histoires. Il renaît.

Un beau roman sur la fratrie, la Russie, le gel actuel. Bien informé, presque romantique, émouvant.

Nadège Mazery est née à Nantes, a grandi et étudié dans cette région avant de s’exiler deux ans outre-Manche. A son retour, petit job tranquille en Vendée avant un changement de cap et une nouvelle vie sur Paris. Deux jolis bébés plus tard, elle pose ses valises à la campagne, en Charente-Maritime, où elle vit et travaille, en tant que free-lance pour de nombreux magazines européens. Les déplacements hors frontières sont très courants. Pour les occuper, lecture et à présent écriture.

Dommage qu’elle ne publie qu’en auto-édition, son roman mériterait un véritable éditeur.

Site de l’auteur : http://caboclos.wixsite.com/nadege-mazery

Nadège Mazery, Les larmes de Potap, 2017,‎ Independently published, 333 pages, €13,99, e-book Kindle €2,99

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Alexandre Jardin, Le roman des Jardin

Alexandre, après Jean et Pascal, cultive avec amour son jardin. Il raconte de multiples anecdotes sur sa famille, dont il avouera quatorze ans plus tard qu’il les a inventées. Mais le mensonge dit beaucoup de la vérité. Tout l’écrivain est là, dans cette capacité d’inventer une vérité, plus captivante que la vraie, croit-il. Pour ma part, je suis déçu. Autant faire un roman, sans se parer des noms de vrais personnages, ni dire que l’on parle de sa famille.

Car, quelle famille ! Des foutraques post-68, après avoir été anarchistes de droite, et auparavant encore collabos tout en finançant la Résistance… Comment ne pas avoir la cervelle tourneboulée d’une telle éducation, la baise surveillée par la grand-mère nommée l’Arquebuse, qui tient un registre détaillé de toutes les frasques sexuelles des Jardin depuis leurs 11 ou 12 ans. Elle avait même fait aménager au bord du lac Léman, dans sa propriété de Vevey, un cabanon pour invités où les adultères chics étaient bienvenus, notamment ceux des personnalités en vue de la politique et du cinéma. Quant au père du narrateur, Pascal le Nain jaune, il distribuait à pleines valises les fonds du patronat collectés par « Ambroise R. » – R pour Roux – estinés à arroser la droite comme la gauche.

Le médecin de famille surnomme les Jardin « double-rates », cet organe ayant une fonction immunitaire. Les Jardin ont en effet tendance à vivre hors de la réalité, à ne pas travailler, à baiser à tout va, à prendre leur plaisir où ils le trouvent. Ils réunissent autour d’eux, avant 1980 et la mort du père, une brochette d’amis et de relations plus ou moins décalés, que la matriarche encourage à se lâcher. Seule la bonne, Zouzou, garde un semblant d’ordre et de morale dans le lot où la fantaisie règne. Un ami est même sodomite et zoophile, prenant pour femme au sens physique une guenon héroïno(quadru)mane, après avoir sodomisé à 17 ans un collabo que la Résistance l’avait chargé d’arrêter. C’est dire le degré de délire…

« Tout, dans ce livre, mérite d’être vrai », préface l’auteur. C’est qu’il ne l’est donc pas – pourquoi le faire croire ? Pour la télé ? Reste un exercice de virtuose, d’anecdote en anecdote, toutes originales, hors des normes, inventées – plus vraies que nature, mais fausses car il s’agit d’une fiction. L’auteur narrateur fait même intervenir François Mitterrand, Maurice Couve de Murville, Claude Sautet, Alain Delon. Cela ne me fait pas jubiler ; je ne marche pas. Ce livre ne restera pas dans ma bibliothèque.

Alexandre Jardin apparaît comme un auteur décidément « léger », dans tous les sens du terme. Il a du succès, ce qui n’est pas un gage de qualité mais de complaisance. Sans cesse à se composer un personnage, à jouer un rôle tel qu’il se désire, il demeure, à 40 ans lors de la publication de ce roman, un écrivain de seconde zone qui se disperse au cinéma, dans les médias et dans de multiples associations. Il ne sait pas, il n’ose pas, écrire enfin un livre où il se livre, sans les bouffonneries exigées pour plaire.

Alexandre Jardin, Le roman des Jardin, 2005, Livre de poche 2007, 320 pages, occasion €1,49

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Romans d’Alexandre Jardin déjà chroniqués sur ce blog :

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David Foenkinos, La délicatesse

Petit roman de confort écrit léger et qui prône l’anti-brutalisation tendance. La délicatesse à la française est ce ton de douceur dans les relations amoureuses, pas toujours orientées vers la baise torride des romances à la yankee. Nathalie erre, elle rencontre un François avec qui elle se sent bien – se sentir bien est le summum de la mode de notre temps. Ils se fiancent, tout va bien. Ils se marient, tout va bien. Cinq ans passent, ils retardent un enfant, trop bien dans leur état ; chacun travaille, c’est un état de bonheur permanent comme chantait l’autre.

Et puis paf ! Le drame. François qui a la mauvaise mode de courir avec de la bouillie entre les oreilles pour ne rien entendre, casque sur la tête en autiste trop bien dans son corps tout seul, se fait renverser par une camionnette. Coma, décès. Nathalie effondrée. Cette fois, elle n’est pas bien, elle erre à nouveau, elle ne « s’en sort pas ». Revenue au boulot, elle s’y investit comme jamais, comme une drogue, toujours cette propension à « être bien », même dans les addictions.

Charles, son patron, la drague, elle est indifférente ; Markus, un jeune suédois pas bien beau de la boite l’admire, elle l’embrasse sur un coup de chaleur. Elle fait cela pour « être bien », sans réfléchir. Markus est désorienté, lui qui a été moqué petit, bizuté ado, ignoré adulte. Il s’est fait tout petit, passe-partout, sans humour, indifférent aux autres. Et puis ça…

Cahin-caha, commence une autre histoire d’amour, où chacun veut être « bien ». Nathalie retrouve un équilibre à sa féminité orpheline, Markus trouve un avenir à sa virilité étouffée. Jusqu’à tout quitter pour être à deux, être bien à deux, on s’en fout des autres, au chaud sous la couette comme chantait l’autre (un autre autre).

Roman d’époque, où même Martine Aubry et Ségolène Royal font une apparition (!), où « la crise » – la sempiternelle crise qui jamais ne se résout car personne ne veut jamais qu’elle se résolve – encourage les gens à se réfugier dans l’entre-soi du couple, de la famille, des amis proches. C’est cela, la délicatesse, un air de ne pas y toucher, un frôlement de surface, les sentiments par les fleurs plutôt que par la racine.

Écrit court (les gens adorent), en chapitres encore plus courts (les zappeurs sont ravis), avec des inter-chapitres décalés souvent désopilants (les lecteurs respirent – et peuvent consulter leur smartphone). Un petit roman centré sur une femme (revanche d’époque) qui se laisse lire et fait passer un moment agréable. Malgré l’attention portée aux trois personnages principaux, le souvenir ne reste pas, ils ne sont pas longs en bouche comme on le dit d’un vin. On lit et on oublie. Mais c’est délicatement mené.

Pivot aurait aimé le livre, il a obtenu pas moins de dix prix (Prix Conversation, Prix des Dunes, Prix du 7e art, Prix Gaël Club, Prix littéraire des lycéens du Liban, Prix des Lecteurs du Télégramme, Prix Jean-Pierre Coudurier, Prix An Avel dans le vent, Prix Harmonia) et il est devenu un phénomène de vente en Folio avec plus d’un million d’exemplaires. Il est traduit en plusieurs langues, adapté pour la télé, arrangé en bande dessinée. Mais un écrivain qui est aussi musicien, dramaturge, scénariste et réalisateur n’est pas un véritable écrivain. Il est dans le zapping d’époque, qui effleure la surface des choses et des gens – ce qui plaît parce qu’il leur ressemble. Gageons qu’il ne passera pas à la postérité.

David Foenkinos, La délicatesse, 2009, Folio 2018, 224 pages, €8,50, e-book Kindle €8,49

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