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Jean Lartéguy, Les mercenaires

Jean Lartéguy est né Lucien Pierre Jean Osty en 1920 et mort en 2011 à 90 ans. Il passe son enfance en Lozère, comme son héros, Pierre Lirelou ; comme lui il a un oncle prêtre, le chanoine Osty. Mais, au lieu de se faire curé, il passe sa licence d’histoire à Toulouse et s’engage à 19 ans en 1939 pour faire la « drôle de guerre » et de s’évader en 1942 pour devenir commando d’Afrique. Son Pierre envoie le froc aux orties à 17 ans pour baiser une gitane à qui il laisse « un fils » et partir s’engager chez les anti-franquistes en Espagne avant de faire le maquis et de s’engager dans l’armée Leclerc. C’est dire combien Les mercenaires sont inspirés de ce qu’a vécu l’auteur ou des personnages qu’il a rencontrés. Il est la réédition remaniée de son premier roman, Du sang sur les collines, passé inaperçu parce qu’il évoquait la guerre de Corée. Après le succès des Centurions, l’auteur a décliné les thèmes des Prétoriens puis des Mercenaires.

Ce ne sont pas des vendus au plus offrant ni des avides de gloire, à cette époque, mais des romantiques égarés dans le siècle. Imaginez une France frileuse, pacifiste après la Grande guerre (la plus con, celle de 14), sa démographie en berne à cause des classes creuses, le moral au plus bas face aux pouvoirs autoritaires qui l’entourent de plus en plus (Mussolini, Hitler, Staline, Franco), et empêtrée dans son parlementarisme de petits intérêts de petits partis, sans chef qui s’impose, ni projet politique. Tiens ! Cela vous dit quelque chose de notre époque ? Eh oui, si l’histoire ne se répète jamais, elle bégaie. Reviennent les idées des années 30…

Ces jeunes hommes écœurés de leur patrie, trop vieille et rassie,« combattent de 20 à 30 ans pour refaire le monde », dit l’auteur, avant de se ranger et de faire des enfants, s’ils ne sont pas tués. Lartéguy aura deux filles, Ariane et Diane. Pierre aura deux enfants, d’une juive israélienne qui bâtit son pays, et d’une congaï vietnamienne qui tente de construire un régime non colonial et non communiste. Mais, engagé dans le Bataillon français de Corée, il semble qu’il n’y survivra pas. C’est que la France a connu la guerre, sans interruption, de 1939 à 1962 avec la Défaite, la Résistance, l’Allemagne, l’Indochine, la Corée, l’Algérie. Ce pourquoi les années 60 enfin de paix retrouvée ont semblé un âge d’or, avec un chef légitime (de Gaulle), un plan économique, une monnaie stabilisée, une croissance forte (jusqu’à 7 % par an). Cet optimisme s’est manifesté par la natalité et l’ascension sociale. Jusqu’à ce que les crises du pétrole (1973 et 1979), puis les illusions de la gauche (trois dévaluations du franc de 1981 à 1983) cassent l’optimisme. Depuis, les Français vivent « en crise » permanente, d’où leur pessimisme, leur déclinisme, leur repli. Une atmosphère d’année 1940.

L’intérêt de relire Les mercenaires est de retrouver cette énergie de jeunesse, ces garçons qui partent combattre à 17 ans, ces lieutenants de 22 ans qui prennent avec leur section une ville entière, comme « M. » pour Lirelou, ces commandos entraîneurs d’hommes parce qu’ils les aiment. Si tous les personnages sont imaginaires dans ce roman, ils sont tous « vrais », car ce sont des types d’homme que l’on peut reconnaître dans la réalité. Tous différents, tous attirés par la guerre comme aventure, poursuite d’un rêve, surtout de camaraderie virile. Le médecin-capitaine Martin-Janet qui a quitté le confort de sa bibliothèque et de son cabinet parisien prospère pour faire ce qu’on n’appelle pas encore de « l’humanitaire », mais du soin aux blessés de toutes nations. Le capitaine Sabatier et le seconde classe « l’ignoble Bertagna ». Le capitaine Lirelou, après des « affaires » en Iran pour le lobby du pétrole, passé en Indochine où il a pacifié la plaine des Joncs avec le pirate Nguyen van Ty. Le lieutenant Dimitriev, fils de Russe blanc émigré en France, qui a trahi sans le savoir des résistants avant de tuer l’indicateur collabo et de s’engager dans l’armée d’Afrique. Le lieutenant Rebuffal, réserviste rengagé, aspirant débandé par la défaite de 40, blessé et soigné par la Wehrmacht. Le lieutenant Ruquerolles, Normale Sup, débandé lui aussi en 40 : « Tout un pays qui foutait le camp avec ses généraux, ses pompiers, ses ministres et ses catins. Une journée entière, je les ai regardés passer ; j’en étais soufflé. » Le sergent-chef Andreani, un Corse à l’oncle dans le Milieu marseillais, amoureux de sa femme Maria, à qui il dédie son héroïsme : il veut une médaille américaine pour pouvoir y émigrer. Et puis il y a le seconde classe Maurel, en réalité le lieutenant Jacques de Morfault, engagé dans la LVF (Légion des volontaires français contre le bolchevisme) après l’amère défaite de 40. « À cause de son nom, celui d’une des plus grandes familles huguenotes de France, de sa beauté, on en fit un officier après un stage rapide. La revueSignal publia la photo du nouvel archange de la collaboration sous le casque d’acier. »

Jean Lartéguy, laissé de côté par la mode intello parce qu’il était anticommuniste (donc du côté du « diable »), a été apprécié depuis sa mort par les généraux américains : son expérience de l’Indochine puis de l’Algérie a inspiré les techniques de contre-insurrection. Elles auraient permis de pacifier l’Irak si elles avaient été appliquées… mais voilà : l’arrogance yankee n’a que faire de la façon humaine de voir des Européens. A la psychologie et à la politique, elle préfère la technique, l’industrie ; les soldats ne sont pour eux que des robots efficaces, sans état d’âme. Dans le roman, le général US Crandall, en Corée, est de ceux-là : il n’hésite pas à sacrifier 1500 hommes pour prendre aux Chinois une série de collines qui l’ont séduites par sa beauté, les White Hills – pour rien. Ce n’était ni stratégique, ni nécessaire.

« Je crois même que je n’aime pas du tout la guerre » dit Lirelou à Dimitriev. « Mais elle crée parfois un certain climat dans lequel tout ce qui paraissait impossible devient soudain réalisable. Elle seule arrive parfois à ressembler un peu à ces rêves que l’on porte en soi depuis l’enfance : l’île déserte, la conquête d’un royaume. (…)Le mercenaire, c’est peut-être un type qui se bat pour un rêve qui l’a fait étant gosse ou qu’il a déniché dans quelque vieux roman d’aventure »

Jean Lartéguy, Les mercenaires (réédition remaniée 1960 Du sang sur les collines paru en 1954), Presses de la Cité 2012, 442 pages, occasion vintage hors de prix pour fana mili…

Jean Lértéguy, Les Mercenaires, Les Centurions, Les Prétoriens, Le Mal jaune, Les Tambours de bronze, Omnibus 2004, 1411 pages, €69,90

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L’ordre est dans les étoiles, dit Alain

Tout change ici-bas, mais tout semble immuable dans les étoiles. Elles changent, mais si lentement qu’une vie humaine ne les voit qu’immobiles. « Les bergers chaldéens les voyaient comme nous les voyons. En cette saison, à cette même heure, la première de la nuit, Virgile pouvait les voir sortir de la mer ou s’y plonger, comme les avait vues le pilote d’Énée. »

Ce sentiment d’écart profond entre le ciel et la terre « secoue la pensée jusque dans son fond. » Que sont nos petites destinées face à celle de l’univers ? Il est pourtant fini, comme nous, mais d‘une autre finitude. Elle serait incommensurable, soupçonnons-nous. Dès lors, comment attacher une telle importance à notre petitesse égoïste et à nos minuscules problèmes ? « Nos passions changent comme des reflets sur l’eau, et nos désirs dévorent le temps à venir. Mais, si nous regardons à nouveau les étoiles, les temps sont soudain abolis, nous voyons l’ordre et l’éternité. »

Car tout tient comme par calcul, dans cet univers immense. Tout est à sa place, dans son mouvement, et « ce sont certainement les mouvements du ciel qui donnèrent aux hommes la première notion d’un ordre à chercher dans les choses, d’où toute leur puissance et toute leur justice est sorti. » C’est l’harmonie des sphères qui donne le sentiment de l’harmonie des êtres ; les attractions et répulsions des planètes qui sont l’exemple des poids et contrepoids en politique ; les lois universelles calculables qui montrent le chemin de la connaissance.

Cet ordre tombe « ainsi réellement du ciel, mais tout autrement que les prêtres ne le disent », ironise Alain, en profond sage. Il veut dire que les caprices des humains et les cris des ignorants nous étourdiraient, si les adultes mûrs n’avaient pas la conviction que tout est lié, du plus petit au plus grand, et tenu par les lois mathématiques qui régissent l’univers. « Là est le modèle de toute science humaine, et de toute machine humaine, et de toute sagesse humaine. »

Certains regardent les images, observe Alain, c’est-à-dire les étoiles et leur position dans le ciel ; les autres lisent l’univers dans cet ordre ainsi donné par les astres. Mais tous s’y réfèrent, qu’ils en soient conscients ou non.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

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John Maddox Roberts, La République en péril

Le titre américain est nettement plus clair que le titre français : La conjuration de Catilina. Mais qui connaît encore Cicéron et apprend le latin dans notre inéducation « nationale » ? L’auteur de Conan le valeureux, américain de l’Ohio qui est décédé en 2024 au Nouveau-Mexique, fait de l’histoire romaine des romans historiques, sous le sigle SPQR. Mais qui sait traduire encore ce sigle, comme le INRI au-dessus des croix ? Senatus Populusque Romanus est du latin et désigne Rome en son Sénat et son peuple. Mais qui sait encore que le Sénat romain est l’organe suprême de gouvernement de l’Urbs, conseil souverain de 300 à 600 hommes ayant déjà obtenu une charge élective au moins une fois dans leur vie, et chargé surtout de la politique étrangère et de nommer les généraux ? C’est dire combien on révise (ou on apprend) de choses utiles dans ce divertissement sous forme qu’enquête policière (il y a même un lexique des termes romains dans leur jus à la fin).

Car il y a meurtres. Des gens de l’ordre équestre, sont tués au poignard ; ce sont des « chevaliers », autrement dit des bourgeois assez riches pour se payer un cheval et des armes. Ils sont les aisés de la classe moyenne, ils sont banquiers, percepteurs, financiers : en bref tout ce que déteste le peuple durant toutes les époques, toujours porté à dépenser dans les « fêtes » avant même de « penser » à produire et gagner. Le jeune questeur Décius Cécilius Métellus le Jeune, en début de trentaine, enquête ; il a été élu pour un an questeur, chargé de la gestion des deniers publics. Nous sommes en -63 et Cicéron, l’avocat, est consul – magistrat suprême de la République. Il a battu Catilina aux élections, et ce dernier, un noble, tourne casaque, se posant – comme un socialiste de nos jours – en défenseur du peuple contre les élites. Toujours la démagogie…

Ce n’est pas difficile de profiter de la conjoncture pour imposer son pouvoir personnel au nom de l’intérêt « général ». « Bien que Rome et l’empire fussent de plus en plus riches, le nombre de pauvres n’avait jamais été si grand. Certains croulaient sous les dettes, sans espoir d’un avenir meilleur. Des esclaves à vil prix inondaient le marché du travail et même les bons artisans avaient du mal à joindre les deux bouts » p.240. Hier comme aujourd’hui, les pauvres ont été mal éduqués par la massification scolaire, peu poussés à travailler par le coût du travail et les diplômes sans cesse plus élevés exigés, endettés sous le prix des loyers et des maisons, et concurrencés sur les petits boulots par un flot ininterrompu d’immigrés à bas salaires. La tentation du recours à l’homme fort était et est encore toujours forte ; lui fera ce que les parlotes parlementaires et la petite cuisine des partis ne parvient pas à faire : appliquer brutalement les yakas qui paraissent aller de soi. D’où l’intérêt des livres : ils nous montrent en imagination ce qui peut arriver. Cela se passait ainsi, à Rome comme cela se passe aussi chez nous… sauf la massive redistribution sociale qui crée la Dette malgré les énormes prélèvements obligatoires.

Décius ne tarde pas à découvrir une cache d’armes sous le temple même de Saturne, puis des « barbus », jeunes de bonne famille et rebelles suspects. Tout en informant son chef de famille élargie (la gens), il informe aussi le consul Cicéron, qui le connaît pour avoir mis au jour d’autres complots. Il le charge de s’infiltrer parmi les conjurés pour connaître l’ampleur de la sédition. Catilina l’a à la bonne, il juge Décius plus intelligent que la tourbe émotive à courte-vue qui l’entoure. Il prépare une insurrection avec la fortune de Crassus (qui lui fait croire qu’il est avec lui en attendant de voir le vent tourner). Il ne s’agit pas moins que d’organiser la révolte en plusieurs province, dont la Gaule, et de provoquer des incendies à Rome même, la hantise des habitants aux maisons de bois trop serrées – le pire crime pour un Romain.

Pompée connaît peut-être le complot et attend son heure pour en profiter. Une fois l’insurrection déclenchée, les tribuns Népos et Bestia, acquis à sa cause, rédigeraient une loi pour que Pompée revienne d’Asie et que lui soit décernés les pouvoirs extraordinaires. Mais Cicéron veille, il divise les armées tout en prononçant ses (devenues) célèbres Catilinaires. Décius va s’engager, combattre, assister aux derniers instants de Catilina, « un homme qui n’accepta jamais son manque de grandeur et qui ne fut qu’un jouet entre les mains de plus puissant que lui » p.265.

John Maddox Roberts, La République en péril (The Catiline Conspiracy), 1991, 10-18 2005, 278 pages, occasion 2,15

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D’autres romans historiques dans la Rome antique chroniqués sur ce blog

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Marie B. Lévy, Les vœux flottants

Un arbre à vœux, au centre du jardin en Provence. Un érable du Japon, offert par Ota, l’ami de Myron son mari, généticien comme lui. Une journée ordinaire. La décoratrice va voir une cliente qui veut transformer son panorama de montagnes du Lubéron en une vue sur la mer. Une folle, mais après tout, qui est fou ?

Le mari part pour Corfou, assister à un congrès de biologistes organisé par une grosse entreprise chinoise. Les transhumanistes sont friands de toutes les recherches fondamentales sur les mutations génétiques, les vaccins à ARN, et toutes ces sortes de choses. Et puis le drame ! Madame Schtoulsky est appelée par le patron de son mari, Monsieur Link. Le petit avion de tourisme qui devait ramener l’équipe à Marseille s’est écrasé dans la mer. Aucun survivant. Mais un rêve prémonitoire : l’épouse a « vu » son mari sous l’eau, dans la dernière rangée de sièges de l’avion, et il lui a dit avoir été assassiné.

C’est un rêve, pas une réalité. Mais Madame Schtoulsky doute : est-ce un coup des Chinois pour s’accaparer le projet ? Un coup du patron de son mari qui lui reproche d’être trop secret et pense pouvoir mettre la main sur ses travaux ? Un coup d’un service secret (mais lequel ?) pour s’assurer que des recherches aussi cruciales ne tombent pas en des mains ennemies (mais lesquelles?) ? De quoi être parano. D’autant que tout fait signe : les vœux sur l’érable qui se détachent au gré du vent, et livrent des maximes sibyllines ; une Audi noire qui ne cesse de suivre ses déplacements ; des « réparateurs » d’alarme, non référencés dans l’entreprise, qui sont venus et ont probablement fouillé le bureau et emporté tout ce que contenaient les tiroirs ; un mystérieux pseudo portant le même prénom (rare) du mari, Myron, qui publie des articles pour une autre société de biologie.

Les beaux-parents ne la croient pas ; son père ne la croit pas ; Link ne la croit pas. Pour eux, tout cela ressort de l’imagination – et le lecteur est bien près de les suivre, tant le comportement de Madame Schtoulsky devient hystérique : massacre de yaourts dans la cuisine, écroulement des étagères du bureau, rêves qu’elle prend pour le réel.

Ota, contacté, est navré. Un détective privé, engagé, est sceptique. Les boites noires retrouvées font bien état d’une colère dans le cockpit in extremis, mais ce sont bien les particules en suspension, dues à l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 qui ont coincé les moteurs, provoquant la chute – encore qu’on puisse amerrir sans moteurs, juste en planant, mais enfin…

L’érable se meurt ; il est atteint d’une étrange maladie qui tache ses feuilles. Les arbres sont sensibles à leur environnement, et aux humains aussi ; est-il « triste » de la perte de qui qui s’occupait de lui ? Délivre-t-il un message ? Le voisin consulté, expert en plantes, pense qu’il s’agit d’une chenille. Ota, consulté à distance, pense qu’il faut remplacer la terre ; d’ailleurs il doit venir en France. Et il avoue avoir reçu un mél en code, énigmatique, de la part de son ami avant son envol pour Corfou et l’au-delà. « S’il devait m’arriver quelque chose… »

La chose est arrivée. Les instructions qui suivaient doivent être exécutées : creuser au pied de l’érable, sous la branche qui penche. De fait, une enveloppe en velours contient deux CD-ROM. Mais l’enveloppe a évidemment pris la pluie : curieux qu’un scientifique n’y ait pas songé un instant ! Ils sont illisibles. Tous les travaux ont donc disparus.

Mais est-ce vraiment par hasard ? Sur l’érable aux vœux flottant au vent, le scientifique avait calligraphié ses doutes : « suis-je allé trop loin ? » Crime ou accident ? Vérité ou illusion ? Le doute subsiste – jusqu’au choix de dévoiler ou de protéger.

Très bien écrit, malgré quelques fautes, dues peut-être au dictaphone intégré modèle yankee – et deux fautes de français*.

Marie B. Lévy, Les vœux flottants, 2025, éditions La route de la soie, 337 pages, €25,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

* « SAS » au lieu de sas pp.125 et 230, « ce n’est pas donner » au lieu de donné p.298, « ça » réplique ou lieu de sa p.257. Et deux fautes de français plus graves, « j’hoche » au lieu de je hoche p.196 (on n’élide jamais devant un h aspiré), et p.70 : « il m’arrive que je fusse très excité » au lieu que je sois – ou alors il m’arrivait que je fusse. Cela s’appelle la concordance des temps mais rares sont les profs qui transmettent encore la langue correcte.

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Âme des Grecs antiques

« En terrain grec, c’est la philosophie qui se préoccupe de l’âme, non la théologie qui est cette partie de la mythologie qui concerne les dieux », écrit Reynal Sorel. C’est donc un sujet physique, terrestre, qui appartient à l’humain.

Chez Homère, la psukhê n’est rien hors du corps, seulement fumée. Quand le corps est privé de psukhê, il s’effondre. Ce qui n’est pas forcément la mort, mais un évanouissement, une syncope, un coma. Ainsi, Andromaque s’évanouit-elle à l’annonce de la mort d’Hector. Ainsi Sarpédon s’évanouit-il lorsque Péladon lui extrait à vif une pique fichée dans la cuisse. La psukhê est une force de consistance mais pas de conscience. Elle anime le corps et les forces de vie dans la machine. L’âme n’a rien de divin mais tout d’humain.

C’est le Ve siècle grec avant qui a développé l’idée inconnue d’Homère de ce retour de l’homme à l’éther. Cette région éthérée du ciel est le lumineux absolu. Or, si les âmes des défunts montent vers ce lieu divin, c’est qu’elles sont autant d’étincelles de l’éther immortel, dit Euripide. Alors l’âme participe de l’immortalité des dieux. Il s’agit d’une modification radicale de conception. L’âme comme marque de faculté de discernement humaine, proche de celle des dieux mais à niveau inférieur. Cela permet aux vivants de comprendre les événements et de délibérer intérieurement. S’il y a persistance d’une conscience après la mort, alors l’âme s’intellectualise. Mais elle n’est toujours pas spiritualisée.

Cette étape suivante vient avec la tradition orphique et avec le philosophe Platon. L’âme immortelle devient ce que nous considérons comme une âme divine. Pour la tradition orphique, elle avait une double origine divine, titanesque et dionysiaque. Les Titans ont démembré et dévoré Dionysos. Ils ont été foudroyés par Zeus et se sont consumés alors en une suie d’où est apparu l’homme, à la fois contaminé par une pulsion meurtrière et tenaillé par une pureté dont son âme conserve le souvenir. Il a donc une âme immortelle à deux faces. La première prompte à la démesure issue des Titans, l’autre victime et pure, issue de Dionysos. « Le défunt qui a suivi le genre de vie orphique pourra enfin trouver le chemin menant aux saintes prairies de Perséphone. (…) Quant à l’âme impure, toujours soumise à la pulsion de démesure titanesque, toujours satisfaite de verser le sang (…), elle se trouve plongée dans le cycle infernal des réincarnations qui sont autant d’épreuves pour enfin tendre vers la pureté par l’ascèse orphique »

C’est avec Platon que la logique s’impose : si une âme est immortelle, alors il faut en prendre soin et tourner son esprit vers le souverain Bien et Beau, le Vrai accessible par la raison. L’âme se moralise et Platon conçoit l’existence de jugements et de châtiments à subir lorsqu’elle sera affranchie de son corps. Pour lui, l’homme est immortel et indestructible. Son âme peut prendre le divin pour spectacle et pour aliment, se débarrassant ainsi de l’humaine misère (Phédon). À la mort, l’âme se sépare du corps.

On le voit, la tradition grecque est passée du corps physique à l’âme immatérielle ; de la finitude des chairs pourrissant sous la terre à l’étincelle qui subsiste dans l’éther. Les dieux n’ont pas d’âme puisqu’ils sont immortels. Ce sont les hommes qui ont inventé le chemin vers eux, avec les Orphiques, avec Platon, avec Aristote et ses trois âmes successives : le végétatif de la plante, le sensitif de l’animal, l’âme intellective de l’homme. Il faudra encore du temps jusqu’à saint Augustin.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Paul Beaupère, Douze balles pour Marie-Thérèse

Le portrait du personnage est tracé d’emblée : « À soixante-dix ans, dont cinquante dans la forêt, Marie-Thérèse, fille d’un chasseur alpin, tireuse d’élite à ses heures perdues et veuve d’un artilleur, avait la balistique dans le sang » p.8. Un matin, dans la forêt des Vosges où elle traque le beau cerf dix-huit cors, elle trouve dans sa lunette la tronche en rut de Raoul le maboul, le violeur en série, en pleine action sur une jeunette « sidérée » au prénom alliant soleil et ange. Elle lui explose la tronche.

Le commissaire Abel Berg, au nom en euphonie avec le trop célèbre Adamsberg de Fred Vargas, un vieux cynique un peu tordu, comme lui, vient aux nouvelles. Il sait que la tireuse l’a fait, et il pourrait convoquer la balistique, faire analyser les fibres de l’écharpe qui s’est appuyée sur l’arbre d’où est parti le tir mortel, mais il a une autre idée en tête. A 60 ans, il en a marre de voir les mauvais s’échapper. « Voilà une liste. Les noms de ceux que j’ai poursuivis et qui, bien que coupables, ont échappé à la justice. Il y a là-dedans douze salopards qui méritent chacun une balle. Douze balles. Avec votre fusil, vous allez devenir mon bras armé et nous allons les éliminer, un par un » p.20. Le décor est planté.

Ma-Thé hésite, c’est pas moral – mais les douze salopards, dont deux femelles, ont vraiment fait des horreurs, tout en passant habilement entre les gouttes. Elle ne sait pas faire – mais Berg lui chante qu’il s’occupe de tout, tout sera prévu ; elle n’a qu’à exécuter. Elle se demande si les criminels qu’elle va abattre le méritent aux yeux de Dieu : ne sont-il pas autant fils de Dieu que fils de pute ? – mais Dieu lui répond, en la personne d’un prêtre qui ferme son église : « quoi que vous fassiez d’ici-là, Dieu sera content de vous retrouver ». D’ailleurs, la société tout entière est devenue brutale, individualiste, fanatique dans ses convictions : A Paris, par exemple, « des hordes de cyclistes cuissardés comme des amazones et casqués comme des Boches chargeaient plus violemment que des sangliers » p.66.

Donc, tous scrupules envolés, la traque commence : une par mois. Le premier est Novembre, la tête « d’un porc qui se prend pour un lion ». Il va bouffer du béton. Ni vu, ni connu. Le crime parfait, devant témoins… Sauf qu’elle a laissé des traces comme s’il en pleuvait. Heureusement qu’il n’y a pas eu d’enquête. Pour les suivants, c’est moins sûr.

Un roman passionnant, bougonnant, picolant, aux personnages attachants – et malheureusement clopant – et pour un tueur, c’est mortel. « Fumer, c’est une signature », est-il énoncé p.276. Mais on rit chez Beaupère : « Fallait quand même être un crétin de citadin pour penser que le paradis est un endroit où le lapin se fait niquer par le renard et où la fouine te zigouille de l’oisillon au kilomètre, songeait Marie-Thérèse. Y croient quoi, ces journaleux, que le dimanche matin les hérissons brunchent avec les blaireaux avant d’aller chanter des alléluias bras dessus bras dessous avec les vipères ? Faudrait leur expliquer que le joli rouge-gorge est un salaud qui marave la gueule de son voisin et que le délicieux hamster bouffe la moitié de ses petits pour pas se lever la nuit et faire des biberons par douzaines » p.13. Ou encore : « elle avait fait une pause à la gare de Brive. Elle y avait pris un café, mauvais, et un sandwich jambon-gruyère qui réussissait l’exploit de n’avoir ni le goût du jambon, ni celui du beurre, pas plus que du fromage ou du pain. L’auteur de ce truc méritait la peine de mort ou un prix Nobel, mais rien entre les deux » p.48 – d’autant, pour le Nobel, qu’elle ne savait pas pas vraiment comment on s’y prend.

Photo copyright Paul Bertin

Auteur versaillais de nombreuses séries jeunesse publiées chez Auzou, Mame et Fleurus, Douze balles pour Marie-Thérèse est son premier roman adulte. Et l’auteur semble ne pas aimer le mot chocolatine, le gâteau au yaourt, les teckels, ni les cyclistes, surtout les bobos qui se la jouent écolo en vélo flemmard « électrique », tout en en profitant pour ne rien respecter : « En rentrant chez lui, le capitaine vit passer deux ou trois vélos, tous grillèrent un feu ou un stop, aucun ne respecta les priorités à droite, mais le flic ne le remarqua même pas tellement c’était habituel, il se demanda juste quelle était désormais leur espérance de vie » p.120.

Car une deuxième série des crimes doublent la première… A Versailles justement, cette fois. On sent comme une revanche. Et ce n’est pas par hasard. Une fin qui s’étire en peu en rebonds incessants, mais c’est passionnant.

Paul Beaupère, 12 balles pour Marie-Thérèse,2025, City éditions, 366 pages, €19,90

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Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz escordel@hotmail.com

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Malédicte, La Sphère

Drôle de nom, Malédicte ; c’est en fait le côté noir de Bénédicte, le vrai prénom de l’autrice. Son père avait un secret, qu’elle n’a su qu’à l’âge de 40 ans. D’où un sentiment d’avoir cru à une fausse vérité, celle des apparences, et la colère d’avoir été trompée. Qu’est-ce qu’être soi ? Est-ce que ce décalage engendre la névrose ou, pire, un comportement de pervers narcissique ? Architecte, Malédicte impose une autre voix dans le concert des parutions.

Dans La Sphère, elle imagine la justice du futur, moins fondée sur la prison (encore que) et plus sur la repentance. Chaque coupable, désigné à la Justice par une ribambelle de dénonciateurs/dénonciatrices, est pris par les robots et envoyé dans la Sphère, une par État au projet, une construction légère en aluminium amélioré de cuivre, conçu selon le nombre d’or de la suite de Fibonacci. Il impose un isolement sensoriel, propice au retour sur soi-même. Le prisonnier y déambule comme un hamster dans sa cage, la Sphère tourne avec lui jusqu’à ce qu’il ait trouvé la sortie. IEL, l’intelligence artificielle suprême, capte tous les indices corporels et mentaux du coupable et « sait » que la personne est mûre pour s’en sortir ; elle lui laisse alors un indice pour qu’il puisse s’extirper de la Sphère et retrouver la liberté. « En fonction du chemin spirituel effectué par le condamné, la Sphère peut modifier son climat pour lui donner quelques heures supplémentaires. Les taux d’oxygène et d’humidité peuvent fluctuer. La température aide aussi » p.189.Il est alors « lavé » de tous ses mauvais penchants, réhabilité aux yeux des autres à qui il demande pardon.

Car nous sommes en 2039, pas si loin d’aujourd’hui, dans cette dystopie futuriste. L’IA s’est développée comme jamais. Elle s’impose partout et apprend toute seule. Il suffit de regarder quatre ans en arrière, vers 2021, pour mesurer déjà l’écart avec aujourd’hui – alors, dans moins de 15 ans, ce sera pire. Avec le risque d’une morale totalitaire. Ange Barol, dite « le Blanc-bec » ou « la Taciturne » est une brillante analyste informatique mal dans sa peau, asociale et qui a subi plusieurs échec en amour. Claude l’a anéantie, Néréa a détruit son travail, Minh « l’Horrible », la Chinoise venimeuse et manipulatrice a trahi le système et a failli tout faire capoter par basse vengeance de ne pas être à la hauteur.

Grave question : la seule personne au monde qui ne sera jamais jugée dans la Sphère est Ange, sa créatrice. Peut-on dès lors imposer aux autres sa morale ? Le politiquement correct appliqué par la force pour redresser hommes et femmes qui ont dévié de la norme est-il la solution ? De fait, très peu de condamnés se sortent de la Sphère. La plupart y succombent. Car, si IEL a bien des paramètres définis par les humains initialement, ils ont et scellés et désormais c’est l’intelligence suprême qui les régit et les fait évoluer. « Les délits qui nous paraissent aujourd’hui dérisoires seront considérés avec une nouvelle importance. La Sphère s’arrêtera quand l’humanité entière sera enfin purgée. Il n’y aura aucune exception » p.206.

Le rationnel à ce niveau de délire est un poison mortifère. Il nie les trois étages de l’humain au profit d’une Règle implacable, déterminée par une machine et appliquée avec une rigueur sans pitié. IEL devient Dieu qui force à « aimer son prochain ». La peur du châtiment est une manipulation classique : « Chacun vit dans cette crainte de se voir inculpé et corrige sa conduite vers un mieux. Partout dans le monde, la Sphère fait réfléchir et induit de meilleures attitudes, généralement plus prévenantes à l’égard des autres » p.211. Charmant univers woke, où l’humain est dompté en fourmi, sous la domination des femmes et de leurs névroses. Car c’est une femme qui a conçu la Sphère, une femme pas vraiment équilibrée et qui se venge.

Si l’épreuve est réussie, c’est que le condamné s’est amendé, il est devenu « bienveillant » envers les autres. Mais le processus doit se compléter d’une confrontation entre accusateurs et accusé. « Vous voir meilleure ne bonifie pas les autres. La confrontation et le pardon constituent des étapes importantes et obligatoires pour tous, pas uniquement pour l’accusé. Il ne faut surtout pas y déroger » p.205. Ange la meurtrie connaît enfin le pardon. Elle pardonne à Néréa, que la jalousie de son compagnon a forcé à devenir mauvais. En pardonnant, elle se pardonne elle-même. Un sentiment que, peut-être, IEL n’avait pas prévu. Mais fallait-il tout ça pour ça ?

Malédicte, La Sphère – cruellement bienveillante,2025, éditions Une autre voix, 230 pages, €9,99 (Amazon semble ne pas connaître)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Kerr, Boisserie, Warzala, La trilogie berlinoise – L’été de cristal

Philip Kerr était un écrivain écossais mort en 2018. Il a créé le personnage de Bernie Gunther, ex-inspecteur de la Kripo, la police criminelle de Berlin, devenu détective privé après l’arrivée des nazis au pouvoir pour incompatibilité d’humeur avec l’autorité bottée. Le scénariste Pierre Boisserie a repris le héros pour le mettre en bandes – dessinées par François Warzala. Pour qui connaît la trilogie berlinoise sous forme de livre, cette version illustrée la prolonge. Le dessin en ligne claire à la Blake & Mortimer donne corps aux couleurs du nazisme, le noir, le vert, le brun, et aux silhouettes des personnages historiques, le Gros Göring, le mince Heydrich au nez en serpe, les gueules de brutes de la Gestapo.

A quoi cela sert-il d’enquêter sous un régime autoritaire ? Pour la justice ? Lorsqu’elle est faite du bon-vouloir de quelques-uns, c’est assez dérisoire. Pour savoir ? Ce sont les victimes qui engagent alors les détectives pour connaître le sort de ceux qu’elles recherchent. Le cynisme est exigé pour être objectif. L’ironie amère également. La « nouvelle criminalité » qui mobilise les forces de police du Reich – le Troisième – était : « parler irrespectueusement du Führer, omettre le salut hitlérien ou se livrer à l’homosexualité » p.26. Ou encore ne pas écouter (religieusement) les discours interminables du minable Goebbels, à la propagande bien sentie.

En 1936, alors que le « nègre » Jesse Owens va gagner quatre médailles d’or aux JO de Berlin, contre les bons Aryens blancs de la « race supérieure », le détective Bernie, en fin de trentaine, va être engagé par un magnat de l’industrie de l’acier, Hermann Six, pour retrouver l’assassin de sa fille Grete. Elle a été tuée par balles à son domicile avec son mari Paul le nazi, le coffre où elle conservait des colliers de diamants ouvert et vide. Ils ont été cramés tous deux sur leur lit conjugal alors qu’ils étaient nus et venaient, selon le légiste, d’avoir eu un rapport sexuel.

Curieusement, tout le monde s’en mêle. La police, dont c’est le rôle, mais aussi la Gestapo, on ne sait pourquoi, les hommes de Göring en personne, et même la pègre berlinoise qui « réhabilite » les délinquants à leur sortie de prison. Bernie fume trop, boit beaucoup, baise bien, se fait souvent tabasser, n’hésite pas à tirer, mais garde dans la vie une attitude détachée. Malgré les temps incertains et la mort à chaque coin de la rue.

Une leçon de cynisme salubre alors que reviennent les tentations autoritaires, la haine des autres, la décision d’un seul, l’embrigadement dans une seule vision des choses. Une BD plus « écrite » que dessinée, le texte venant souvent en redondance.

Philip Kerr, Pierre Boisserie, François Warzala, La trilogie berlinoise – L’été de cristal (tome I sur III), 2021, Les Arènes BD 2025, 144 pages, €23,00

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Le rideau déchiré d’Alfred Hitchcock

Méprisé par les critiques mais succès financier, ce long film sur la guerre froide n’a rien d’ennuyeux mais privilégie le suspense. Le professeur Armstrong (Paul Newman), chercheur en physique nucléaire, a échoué sur un projet de missile anti-missile et veut savoir comment son homologue à l’Est Gustav Lindt (Ludwig Donath) a réussi ses calculs. Quoi de mieux, pour le savoir, que de feindre une défection à l’Est, et à travailler avec Lindt pour lui soutirer ses secrets ? La curiosité, l’émulation, l’illusion que l’autre sait et pas soi, suffisent en général à livrer les informations que l’on désire. Au milieu des années 60, l’URSS et sa vitrine est-allemande, faisaient encore rêver d’un monde nouveau, sans classe et voué au progrès humain dans la paix. La Russie avait la première envoyé des satellites, menacé les États-Unis dans leur arrière-cour à Cuba, et engagé de grands travaux agricoles autour de la mer d’Aral pour y planter du coton.

Sur cette psychologie éprouvée, le scénario plaque une romance mièvre avec Sarah, l’assistante d’Armstrong (Julie Andrews), qu’il a le mauvais goût de faire sa « fiancée » tout en reculant toute perspective de mariage. Il n’empêche même pas cette collante qui veut tout faire avec son futur et toujours « être d’accord » avec lui, de l’accompagner à Copenhague, surveiller ses activités, le suivre lorsqu’il prend le même avion pour Berlin-Est via une compagnie roumaine (alors qu’il lui avait menti en disant qu’il allait à Stockholm). Cette sangsue sans personnalité, bourgeoise conformiste, complètement inadaptée au monde communiste comme à la psychologie de l’espionnage, sera à la fois le trublion de l’histoire et le ressort du suspense.

A Berlin-Est, accueilli par le vice-président de la RDA et les journalistes de la presse internationale, il annonce sa défection et se retrouve flanqué d’un garde de la Stasi, Gromek (Wolfgang Kieling), vêtu d’un manteau de cuir comme un vulgaire nazi et mâchant un éternel chewing-gum comme un vulgaire titi de New York. Il dit y avoir vécu quatre ans et « teste » Armstrong pour voir s’il ne ment pas sur sa connaissance de la ville. Dans l’Hôtel de Berlin, Armstrong finit par persuader Sarah de rester dans sa chambre pour « réfléchir » tandis qu’il prend un bus pour aller au musée, semer Gromek, et se rendre en taxi dans une ferme de la grande banlieue, où son contact de l’organisation de résistance Pi (la lettre grecque) lui donnera sa filière d’évasion.

Mais Gromek réussit à le suivre et le confronte à la lettre Pi, signe de l’organisation qu’il connaît. Armstrong est obligé de le tuer en l’étranglant, avec l’aide de la fermière qui d’abord le poignarde (mais le couteau casse, comme tout mauvais outil socialiste) puis ouvre le gaz et réussi lourdement à le traîner dans le four. Elle l’enterrera, avec sa moto. Hélas, le chauffeur de taxi a vu Gromek et, lorsque sa tête paraît dans les journaux en signalant sa disparition, court à la police pour l’informer (en bon soviétique ex-nazi discipliné). Armstrong, moins chercheur éthéré qu’il ne paraît, doit fuir au plus vite avec sa moitié en éternels hauts talons collée à lui.

Il a été emmené à Leipzig, dans l’université moderne Karl Marx où cherche et enseigne Lindt. Il est interrogé dans un amphi par un aréopage de chercheurs sur ses connaissances utiles à la RDA, notamment ce projet Gamma 5 dont ils ne savent pas qu’il a échoué. Mais la sécurité vient susurrer à l’oreille du chef la disparition de Gromek et les doutes sur Armstrong. Interrogé, le professeur confirme qu’il a bien été voir « une parente » dans une ferme, mais qu’il n’a pas vu Gromek. Il aurait dû dire qu’il l’avait vu, et ce mensonge aura des conséquences – il faut toujours rester très près de la vérité pour semer le doute. Le professeur Lindt est agacé : toujours ces sécuritaires qui inhibent toute initiative au nom de leur paranoïa. Puisque Sarah est son assistante, elle peut peut-être parler des expériences Gamma. Elle refuse, montrant qu’elle ne veut pas « trahir » son pays, mais son fiancé, en une conversation, la retourne en lui avouant qu’il « est d’accord » avec elle et qu’il est en mission. Retrouvant son fusionnel, la fille accepte immédiatement ce qu’elle vient juste de refuser. Cela ne surprend personne, souvent femme varie.

Le docteur Koska (Gisela Fischer), femme médecin de l’université, fait un croche-pied à Armstrong dans l’escalier, afin de le soigner à l’abri des regards et des écoutes. Elle appartient à l’organisation Pi et lui souffle son prochain contact pour l’évasion, prévue dès le lendemain. Il ne faut pas traîner, la sécurité va les arrêter pour les interroger sur la disparition de Gromek, qu’Armstrong a forcément vu, puisque le chauffeur de taxi les a vus ensemble entrer dans la maison. In extremis le lendemain, alors que le délai pour l’évasion est déjà dépassé, Armstrong pousse Lindt à dévoiler ses calculs sur tableau noir. Piqué par ce qu’il considère comme des erreurs de formules mathématiques de l’Américain, il lui livre la bonne équation, qu’Armstrong s’empresse de mémoriser, avant de la noter sur papier tandis que Lindt, qui vient de découvrir effaré qu’il ne sait rien, prévient la sécurité.

Armstrong et sa Sarah prennent un faux bus « supplémentaire » de la ligne Leipzig-Berlin-est qui appartient à la résistance. Mais diverses péripéties (le retard initial, les mauvaises routes qui empêchent de foncer, une attaque de « déserteurs », une escorte ensuite de motards de la police, l’obligation désormais de prendre des passagers dont une vieille dame maladroite encombrée de valises et paquets) le font rattraper par le bus régulier et tous les passagers doivent s’égayer brusquement dans les rues, malgré les balles de la police. Leur prochain contact est à chercher au bureau de poste de la Friedrichstraße, mais comment le trouver sans parler allemand ? Le couple rencontre la comtesse polonaise décatie Kuczynska (Lila Kedrova), qui les aide en contrepartie d’être ses « répondants » aux États-Unis pour un visa d’immigration. La Stasi est prévenue par le gardien de sécurité de la poste (ils sont partout) et le couple doit fuir dans les rues. Les deux sont rejoints sur le trottoir par l’ex-agriculteur de la ferme qui leur donne deux billets pour un spectacle de ballets. Ils doivent à l’entracte, passer dans les coulisses, où un complice les fourrera dans deux malles en osier à costumes, en route dès le soir même pour la Suède, où le ballet doit se produire.

La ballerine étoile (Tamara Toumanova) reconnaît parmi les spectateur Armstrong, qui lui avait volé la vedette des photographes à sa descente d’avion à Berlin-Est, et le signale aux gardiens de sécurité, qui préviennent la Stasi. Les gardes armés qui bloquent les issues provoquent chez Armstrong le cri « au feu » en allemand, donc à la panique, à la faveur de laquelle ils parviennent à joindre les coulisses et à être cachés. Nouveau suspense au débarquement en Suède, les panières en osier sont prêtes d’être débarquées quand la ballerine a un doute ; elle prévient les gardes de sécurité du bateau, qui tirent dessus à la mitraillette. Hélas pour eux, il n’y a que des costumes déchiquetés. Les vraies panières sont ouvertes un peu plus loin, car le résistant en charge avait observé les regards de la ballerine, et les passagers clandestins envolés par plongeon dans l’eau froide de la Baltique, désormais en territoire « libre ».

Si l’intrigue reste soutenue, malgré les invraisemblances, la magie entre les acteurs n’opère pas. Julie Andrews se demande ce qu’elle fait avec Paul Newman et reste sur un registre mémère conventionnelle ; Paul Newman n’apparaît ni comme chercheur convaincant, ni comme espion crédible, ses actes décisifs étant plus dictés par le scénario que sortis de lui-même. Ce sont les acteurs secondaires qui donnent sa vie au film, Gromek, Lindt, la fermière, la ballerine. Le titre, énigmatique, ne donne pas envie, même s’il fait référence au « rideau » de fer. La musique a été changée, John Addison remplaçant Bernard Herrmann (le DVD donne les deux versions, celle d’Herrmann exclusivement en vo). Malgré tout cela, on ne s’ennuie pas car l’action est soutenue par des rebondissements inattendus et le paysage soviétique bien rendu dans sa pauvreté mentale, la tristesse de ses immeubles et de ses habitants, et la sécurité bureaucratique omniprésente à tous niveaux (de quoi créer des emplois, non-productifs et brimant toute initiative). Un avenir qui nous attend avec la conjonction idéologique Trumpoutine ?

DVD Le rideau déchiré (Torn Curtain), Alfred Hitchcock, 1966, avec Hansjörg Felmy, Julie Andrews, Lila Kedrova, Paul Newman, Tamara Toumanova, Universal Pictures Home Entertainment 2001, Doublé : ‏Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h03, €11,80, Blu-ray €36,00 Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Italien

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Prieur, Malgras, Hervieux, Les guerres napoléoniennes 2

Suite du tome 1, chroniqué sur ce blog, les auteurs content avec humour de nouvelles histoire vraies à l’époque de l’empereur. « Tout est vrai », mais tout est revisité XXIe siècle. Cela plaît aux ados, qui ont plébiscité le tome 1, et l’un d’eux, en sweat à capuche orange comme le veut la dernière mode teenage, apparaît même à la page 33 pour dire que la charge des cavaliers de Rohan dans Le seigneur des anneaux ne vaut pas la charge de Murat à Eylau !

Ce sont treize anecdotes ainsi rappelées, passées souvent sous le radar de la grande histoire. Jean-Marie Cochet, corsaire fait prisonnier des Anglais, a pris la frégate où il croupissait à lui tout seul, ou presque, principalement par des mots. Comment ? Par la revendication révolutionnaire qui a un petit air d’actualité : « Je suis Français, mon gars, bloquer les transports, c’est une seconde nature ».

La bataille d’Auerstaedt a été gagnée sous le nom d’Iéna par Davout avec une avant-garde française, alors que le gros de l’armée autrichienne fonçait sur lui dans un mouvement de revers. Dans le même temps, Napoléon gagnait avec le gros de l’armée française à Eylau contre une avant-garde autrichienne. Chaque armée avait la même stratégie et fait le même mouvement.

La « méthode Masséna » est un truc de contrebandier : quand vous êtes acculé par l’ennemi sur un sommet avec une pente inaccessible, le truc est de glisser sur la cul de cette pente pour se dégager.

Claude-François de Malet, ex-général devenu fou, a fomenté un coup d’État alors que Napoléon était à Moscou en 1812. Les badernes de Paris n’y ont vu que du feu, sauf un, le gouverneur Hulin, qui a éventé le faux grossier annonçant la mort de l’empereur et les plein-pouvoirs au général félon. Comme si l’héritier naturel de l’empire n’était pas avant tout le fils, le roi de Naples.

En 1809, quand l’armée napoléonienne est en butte à la résistance des Espagnols et à l’armée des Anglais, Napoléon envoie la gendarmerie. Mais attention, les gendarmes ne sont pas des policiers, ce sont des militaires. Ils ont l’habitude des coups de main – et Espagnols comme Anglais s’en mordent les doigts. Le sujet est traité en anachronisme, en calquant les pratiques des pandores d’aujourd’hui : contrôle des fers des cheveux, jugés usés, des roues des charrettes, trop lisses, de conduite des carrioles en état d’ivresse, et ainsi de suite.

Lorsqu’on manque de boulet de canon,, quoi de mieux que d’en quémander à l’ennemi ? Il suffit de lui monter de loin ses fesses pour qu’il se mette à en envoyer. Il suffit ensuite des les ramasser pour les réutiliser. C’est ce que fis Daumesnil en 1799 au siège de Saint-Jean d’Acre.

En 1807 en Prusse-Orientale, à Eylau, l’armée française est mal barrée. Les fantassins russes avancent sans compter leurs pertes. Napoléon demande à Murat de composer une cavalerie avec tout ce qu’il trouve et de foncer dans le tas. Plus de 12 000 Français montés déferlent sur les Russes à pied, et repassent dans l’autre sens. Ils enfoncent tout. Ni subtilité, ni stratégie, mais la bonne grosse force, tant prisée des moujiks.

C’est tout le contraire pour le petit tambour d’Arcole en 1796. Lui joue la ruse : impressionner l’ennemi pour qu’il perde le moral. Le gamin traverse le fleuve à la nage pour aller battre la charge côté autrichien. Les soldats croient qu’ils sont encerclés et se débandent. Effrayer l’ennemi avec de la musique, cela se fait encore de nos jours : c’est l’horrovision.

Les femmes ne sont pas en reste, comme cette Agustina de Aragon, jeune espagnole qui a joué les Jeanne d’Arc en repoussant à elle seule les Français qui envahissent le village, à coup de pommes puis de canon. Il suffit d’oser et de surprendre.

Il y a encore les faux roubles de Napoléon, les dents du bonheur qui faisaient réformer pour incapacité à mordre la cartouche, Gaspard Monge, savant et ministre, colosse intenable qui savait pointer le canon, et la frégate de pierre, invention des Anglais face à la Martinique. Faute de navire en nombre suffisant, En 1804, le lieutenant de marine Maurice a fortifié l’îlot rocheux juste devant le port de la Martinique, faisant office de navire interdisant ses eaux. Il a tenu 17 mois avant qu’une flotte franco-espagnole, nettement supérieure en nombre, ne parvienne à l’en déloger.

La grande histoire racontée sur ses marges et à la blague, bien dessinée avec profusion de détails. Un délice à déguster pour Noël et à offrir dès 12 ans.

Prieur, Malgras, Hervieux, Le petit théâtre des opérations : Les guerres napoléoniennes 2, 2025, Fluide glacial éditions, 56 pages, €15,90, e-book Kindle €6,99

Prieur, Malgras, Hervieux, Le Petit Théâtre présente : Les guerres napoléoniennes – écrin tomes 1 et 2, €31,80

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Reliez le savoir à la nature, dit Alain

Le philosophe Alain 1910 rêve sur l’almanach. Les paysans le lisent, dit-il. « Quoi de plus beau pour eux ? Les jours qui viennent, et les mois, et les saisons, ce sont déjà jalons sur leur projet. »

Bon, mais tout commence par les étoiles. Leur départ et leur retour, qui est le squelette de l’almanach. « Une année, c’est un tour complet des étoiles. » Elles marquent les saisons. « Ce n’est pas un petit travail que d’expliquer la relation entre l’Ourse qui tourne au ciel et l’oiseau qui fait son nid. Mais encore faut-il commencer par la remarquer. Je dirais même par l’admirer. » Or, dit Alain, les paysans ont un peu oublié ce regard vers les étoiles. Le laboureur lit maintenant le journal. « C’est la ville qui imprime l’almanach et à la place des mois qui sont au ciel. Elle nous dessine des casiers sans couleur, des semaines et des dimanches, selon le commerce et les échéances. » Et de nos jours, les paysans ne sont plus guère des paysans, à part les bergers et les maraîchers bio peut-être. Ils sont devenus des industriels, plus portés à regarder le net et leurs applications météo que les étoiles.

Tel est le progrès, qui sort de terre pour aller en ville. Mais que connaissent les gens des villes de la nature ? Ou de la marche des saisons et des astres ? Restent les fêtes traditionnelles, précieuses pour se souvenir du lien entre les humains et le monde qui l’environne. « Heureusement, la nature célèbre aussi Noël et Pâques. Heureusement, la fête des Rameaux est écrite dans les bois. » Haro sur les woke qui voudraient éradiquer les fêtes traditionnelles au nom du « respect » des autres coutumes !

Alain, le philosophe, rêve donc d’un grand almanach qui servirait à tous, des écoliers aux adultes. « Dans l’almanach auquel je rêve, on verrait l’année tourner sur ses gonds ; c’est ouvrir de grandes portes sur l’avenir, et élargir l’espérance. Les hommes seraient plus près d’être poètes, et plus généreux, s’ils ne cessaient de lier leurs travaux à ce grand Univers. » Un rêve communiste de relier l’homme à sa propre nature, que le travail industriel parcellaire a brouillé.

Il a une fibre pré-écologiste, ce philosophe, au début du 20e siècle. Il garde un côté romantique à la Rousseau ou à la Chateaubriand, avec en plus ce souci positiviste du savoir et de l’instruction. Commencez par le tracé des étoiles, la course du soleil et les phases de la lune. D’où les saisons et les travaux des champs et du jardin. « On en parle assez dans tout almanach, et c’est le plus beau. Si on y mêlait les plus sûrs conseils de la chimie et de la médecine, l’almanach serait un beau livre. Quoi de plus ? Une bonne géographie de la région ». A partir de là, les ressources, les productions agricoles et industrielles, les échanges, le mouvement de la population. L’histoire viendrait tout naturellement. Au fond, l’instruction à l’école n’est autre chose que cette description systématique de l’univers et de ses liens avec les hommes, pense Alain.

De nos jours, la spécialisation vaut tout. Chacun ne voit que le petit bout de sa lorgnette, assis tout seul devant son ordinateur « personnel » (Personal Computer). Pas de synthèse, pas de vision globale, mais son petit travail tranquille de petit esprit dans son petit coin, à petit feu. D’où la difficulté à concevoir un avenir (no future), à envisager la Dette publique (je paye déjà trop d’impôts), de penser à l’intérêt général (les politicards ne regardent que leur ego). Heureusement que le climat se rappelle à nous de temps à autre (ouragans, canicules, sécheresses, inondations, tsunamis, glissements de terrain, tremblements de terre), en attendant des chutes d’astéroïdes ou une bonne vieille pandémie qui effraie – ou encore les sanctions des marchés et le recours au FMI. Ce n’est que dans la peur du réel que l’humain en revient au réel.

Dommage qu’il ait coupé ce lien avec la nature et les forces de l’univers, car il dérive dans l’imaginaire et le délire de l’utopie. Alain nous le rappelle avec son tout bête almanach.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Sorj Chalandon, L’enragé

Jules a 5 ans lorsqu’il vole trois œufs parce qu’il avait faim ; son père ne s’occupe pas de lui et sa mère est partie avec un autre. Nous sommes dans les années 30, une époque brutale d’après-guerre où les gens sont devenus violents. À 12 ans, Jules est condamné au bagne pour avoir brûlé une grange. Lui, « l’enfant de la honte, caché par la justice aux yeux des braves gens, par lâcheté, par paresse, par bêtise », il est envoyé à Belle-Île où un centre de détention pour mineurs de 12 à 21 ans a été ouvert depuis 1880, prenant la suite de la prison des anarchistes de la commune.

C’est là qu’il va apprendre ce que c’est que la société, les coups, l’obéissance aveugle, les pipes aux caïds, les viols des matons, la bêtise de la chiourme, le petit pouvoir des directeurs. Il va se forger une conscience d’anarchiste, sans aucun ami, égoïste jusqu’au bout des ongles parce qu’on ne survit dans ce monde de brutes que quand on est soi-même une citadelle brute.

Un soir de ses 18 ans, dans la nuit du 22 août 1934, une révolte éclate dans le centre pénitencier. Lui sait que c’est inutile de se révolter et que les coups vont tomber encore plus fort, mais il suit le mouvement. Il s’évade avec 55 autres. C’est, dès lors, la chasse à l’enfant sur toute l’île de Belle-Île. Tous s’y mettent, surtout les honnêtes gens, et même les touristes en famille ! Ceux qui ont peur de ceux qui n’ont rien, ceux qui voient des racailles dans tous ceux qui ne leur ressemblent pas, ceux qui se croient bon fils, bon mari, bon père, bon chrétien, bon citoyen. Tous les évadés seront repris, sauf un : Jules.

Formé aux métiers de marine dans le pénitencier, bien que le bateau soit sur du béton et n’ait jamais vu la mer, il a décidé de voler une barque pour gagner Quiberon. Mais le patron de pêche lui saute dessus alors qu’il est mouillé, transi et fatigué. Il le maîtrise mais, au lieu de le vendre 20 francs, le prix d’un enfant, il l’adopte.

Ronan est un Breton droit. Radical-socialiste, ce qui signifie antibourgeois et contre les fascistes, il a dans son équipage un communiste syndiqué, Alain, et un Basque anarchiste qui va bientôt le quitter pour combattre Franco. Ronan a perdu un fils à 6 ans, Alexandre, d’une méningite, et Jules est pour lui un fils de substitution. Il en fait le mousse du bateau et lui apprend le métier de sardinier au large de Belle-Île. Curieuse coïncidence, sa femme Sophie est la Rousse qui sert d’infirmière à la colonie pénitentiaire. Elle l’avait remarqué, ce garçon étrange qui a passé son certificat d’études et est plus révolté que méchant. Elle l’adopte aussi. Passera au café du port un Parisien qui n’est pas flic, mais poète et qui a assisté, effaré, à la chasse à l’enfant. Jacques Prévert, car c’était lui, chantera dans une ballade l’évasion 1934 du bagne de Belle-Île :

« Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !

C’est la meute des honnêtes gens

qui fait la chasse à l’enfant.

Il avait dit j’en ai assez des maisons de redressement

les gardiens à coup de clefs lui avaient brisé les dents

et il avait laissé étendu sur le ciment. »

Dans son évasion, Jules était accompagné de Camille Loiseau, un jeune blond de 13 ans qui s’était fait prendre par les vieilles sœurs Damien chez qui il faisait du ménage gratuitement, selon la bonne politique de la colonie pénitentiaire qui s’autofinançait en exploitant les enfants. Camille, surnommé « Mademoiselle »avait été violé, battu et était une misérable petite chose qui faisait pitié à Jules. Mais Camille a été repris, battu, violé, et finira par se pendre trois ans plus tard. Ce qui mettra Jules en rage. Car la rage ne le quitte jamais, Jules Bonneau, un nom imbécile que ses parents lui ont donné sans savoir qu’il ressemblait un bandit dont la bande fut célèbre, « bien que cela ne s’écrive pas pareil » a-t-il habitude de dire.

Jules vit la vie de marin et découvre que Sophie, outre qu’elle est infirmière, est aussi avorteuse. Elle vient en aide aux filles qui ont fauté, la plupart du temps sans le vouloir, soumises au mâle et rendues ignares par les tabous de la religion : violées par un frère, un père, un beau-parleur. Le frère de Sophie, Francis, capitaine réchappé de la Grande guerre et devenu Croix de feu, découvre son trafic et veut la récupérer. Pour cela, il fait chanter Jules en lui mettant le marché en main : où tu compromets son mari Ronan (qu’il déteste) en cachant chez lui des tracts anarchistes et des armes, ou je te dénonce à la police qui t’enverra au bagne de Cayenne. Jules ne fait ni une ni deux, il le tue avec le couteau donné par Camille. Il ne sera jamais découvert. De même, lorsque Sophie lui apprend que Camille s’est pendu, il décide de se venger des sœurs Damien qui l’ont dénoncé et l’ont fait reprendre, au lieu de l’aider. Il va incendier leur maison en les ligotant dehors.

Après ces forfaits, il est obligé de quitter l’île. Ronan, qui l’aimait bien, en est fort marri, mais accepte que le garçon perdu soit devenu un homme et qu’il fasse sa vie. Il le quitte, le cœur gros, mais heureux d’avoir sauvé un colon et de l’avoir réhabilité à la vie sociale.

Durant la Seconde guerre mondiale, Jules fera de la résistance sans entrer dans aucun groupe et finira fusillé par les Allemands, à 28 ans. Il ne regrette rien, la France n’a jamais voulu de lui.

Un bon roman populaire, dans la lignée de Victor Hugo mais sans son misérabilisme, écrit sec comme écrivait Prévert. Sorj Chalandon, né Georges à Tunis, a été battu par son père et a fui à 17 ans sa violence. Il a été journaliste à Libération où il obtiendra le prix Albert-Londres en 1988, puis au Canard enchaîné avant de défouler dans ses romans ses pulsions anarchistes et humanistes, dont un Grand prix du roman de l’Académie française en 2011 et un prix Goncourt des lycéens en 2013.

Sorj Chalandon, L’enragé, 2023, Livre de poche 2025, 423 pages, €9,90, e-book Kindle €9,99

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Craig Johnson, Dry bones

Étonnant yankee : l’auteur, Craig Johnson, a fait des études littéraires avant de devenir professeur d’université, mais aussi cowboy, pêcheur professionnels, charpentier et même policier. Il est devenu écrivain en inventant le comté fictif d’Absaroka dans le Wyoming, le long des montagnes Rocheuses. Il est l’auteur de la série best-seller des Walt Longmire, 13 titres à ce jour.

Le shérif blanc Walt Longmire et son adjointe Vic repêchent le cadavre du vieux cheyenne Danny Lone Elk dans l’étang de son ranch. Il est mort mais ne s’est pas noyé. Première surprise. L’autopsie montrera qu’il a été empoisonné. Par qui ? par quoi ? tout est là. Qui aurait intérêt à faire disparaître Danny ? Or vient d’être découvert un énorme dinosaure T-Rex parfaitement conservé nommé Jen, selon le prénom de sa découvreuse Jenny, une jeune femme qui filme tous ses entretiens avec sa caméra miniature. Dont celui où Danny lui vendait le droit de chercher et d’exploiter ses découvertes.

Or le dino vaut sur le marché au moins 8 millions de $. Dès lors, savoir qui est propriétaire des terres où il gît est primordial. Le FBI s’en mêle, sous la houlette du procureur adjoint « suppléant » du comté, qui veut se faire un nom pour se faire élire. Il saisit la bête fossilisée avant de savoir où l’on en est. Le juridique se mêle à l’indianité, dans un contexte de mort violente et de rupture familiale.

Taylor, 17 ans, petit-fils de Danny s’accuse d’avoir donné le whisky dans lequel le poison était. Il veut en finir avec la vie pour expier. Or, ce n’est pas lui qui a mis le poison, et il n’est coupable que d’avoir voulu faire plaisir à son grand-père en lui donnant de l’alcool. Son père Randy le traite avec brutalité, comme lui-même a été traité, ce qui n’arrange pas les choses pour un adolescent sensible et fugueur. Taylor, s’est amouraché de Jenny, pourtant blanche et plus âgée que lui. Il fuit avec elle dans les souterrains de la montagne. Son oncle Enic le protège, par la force s’il le faut.

Walt le shérif fait donc appel à toutes ses capacités de diplomatie pour contenir le procureur adjoint suppléant, le vieil Enic et le jeune Taylor. Il est aidé de ses fidèles, le vieux shérif Lucian Connally et l’Indien Henry Standing Bear. Jenny a disparu et, surprise, Taylor aussi ; iI faut les retrouver avant le coupable du meurtre de Danny. La poursuite sera longue, emplie de scènes cocasses et d’action.

L’écriture fluide, très en dialogues, l’humour distillé sur les relations avec les uns et les autres, les traditions cheyenne, le casse-tête juridique de la propriété entre celui qui habite le terrain, le comté, le statut de réserve indienne, les grands musées qui financent les recherches et l’État fédéral– tout cela fait un cocktail agréable à boire des yeux.

Craig Johnson, Dry bones – Une enquête de Walt Longmire, 2015, Points policier 2021, 378 pages, €8,95, e-book Kindle €6,99

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François Nourissier, La fête des pères

François Nourissier (avec un seul R) est décédé en 2011 à 83 ans après un Parkinson. Il est aujourd’hui oublié – et à mon avis justement – parce qu’il était trop en phase avec son époque et sa génération, sans jamais accéder à cet universel qui passe le temps.

En témoigne ce petit livre, « donné » en 1987 par les compagnies pétrolières Elf et Antar à leurs clients qui se rechargeaient en essence. Il évoque en 36 heures et 9 personnages « la paternité ». Je ne sais quelle fut celle, réelle, de Nourissier, mais ce livre dédié « à Mario » est intitulé « roman ». Hélas, Nourissier parle toujours de lui dans ses romans. Il est définitivement Un petit bourgeois qu’il décrit en 1964, à seulement 37 ans. Il le sait, et se décrit ici en « N. », littérateur invité à un Cercle littéraire de province pour une causerie entre bourgeois oisifs qui se piquent de littérature.

Alcoolique, dopé, trop vieux pour ses désirs, N. apparaît dégoûté de lui-même, faiseur devant ces dames, faisan de la littérature. Je n’aime pas cette platitude qui se plaît à se rabaisser, reste de convenance chrétienne. Cette introspection complaisante, comme pour se faire plaindre ou à réduire le soi à la médiocrité de Tout-le-monde me dégoûte. Quant au style, dont on a vanté les qualité du français, il s’étale en phrases interminables, avec des circonvolutions intestinales qui, dans le fond ne disent souvent pas grand-chose, ou de pompeuses banalités. Là aussi une complaisance à étaler les mots, de presser le suc, sans la pensée qui devrait être derrière.

Le narrateur N., qui n’a que ça à penser lors du long voyage en train (avant le TGV), ne lit pas la presse, ni un livre, ni ses notes. Il ne songe qu’à lui-même, à son existence flanquée d’un fils, Lucas de 17 ans, qu’il a vu grandir mais qu’il n’apprécie plus une fois sorti de l’enfance. Car il veut le contrôler, le façonner à son image, dire pour lui ce qui est bien pour lui. Évidemment l’ado se rebelle, d’ailleurs gentiment, car il n’est pas son père, il n’a que la moitié de ses gènes, et c’est dans son programme biologique de s’émanciper. Mais le père qui croit « l’aimer » ne le comprend pas, ne l’accepte pas, il s’en désole. Ce n’est pas cela, être père. Ce n’est pas cela « aimer » un enfant. Tout le contraire : il faut accepter que l’autre issu de sa chair (ou adopté) soit différent ; il faut l’accompagner dans sa quête de lui-même ; il faut tout simplement « être là » sans s’imposer.

N. découvre dans cette province de l’est une ancienne petite-amie, Nicole, qu’il a baisée lorsqu’elle avait 20 ans et lui 40 et que Lucas venait à peine de naître. Elle est désormais mariée et nantie d’une fille, Bérénice de 16 ans. Il ressent une inclination pour cette enfant mieux élevée que son propre fils, dans une famille unie et non pas divorcée, avec un père présent bien que tonitruant et non pas désordonné. Il la désire, comme un homme vieillissant peut désirer la jeunesse féminine, ce mélange d’adolescence spontanée et de féminité qui s’affirme. A sa stupeur, il reconnaît en elle quelques traits de son fils Lucas. Le narrateur ne l’avoue pas, mais Bérénice est probablement sa fille, « les dates » parlent.

Il connaît donc cet écart entre l’enfant élevé plutôt mal – par lui – et l’enfant élevée plutôt bien – par un autre. S’il s’entend mal avec Lucas, c’est qu’il s’en est détourné, comme de sa mère Sabine, en prétextant la mauvaise entente, le divorce, le travail, son confort. Il convoite la bonne entente de Bérénice avec ses parents, l’union familiale, la réussite de son éducation ; il en est jaloux, masquant cette gêne sous un mauvais désir qui le titille. Elle est l’enfant qu’il n’a pas eue et qu’il n’aura jamais. De quoi avoir un retour d’amour tardif pour le garçon resté à Paris, qui se détache.

Mais on ne refait pas les années ; pour lui, c’est trop tard. Il n’a plus que ses regrets, et pas même la volonté – toujours possible – de réparer, de renouer. En gros ours maladroit et surtout très égoïste, N. le Nourissier nous livre le parfait manuel de tout ce qu’on exècre aujourd’hui : la vanité du petit-bourgeois content de lui, l’égoïsme du petit macho des lettres, la repentance perpétuelle de l’éternel petit raté des relations. Tout apparaît « petit » chez Nourissier.

On comprend qu’un tel tempérament soit « oublié ». Le livre n’est même pas réédité.

François Nourissier, La fête des pères, 1985, Livre de poche 1987, 157 pages, occasion €0,01, e-book Kindle €8,99

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Ambroisie nourrit les dieux païens

Les humains sont mortels et les dieux immortels ; l’ambroisie sert de médiatrice entre les deux. Elle est « nourriture » en ce qu’elle est nécessaire aux dieux pour ne pas rester léthargiques, dans le kôma ; elle est nécessaire aux hommes pour croire aux dieux. « L’ambroisie est une invention humaine pour exprimer le fantasme d’un privilège divin (celui d’une absolue différenciation, d’une perpétuelle mise à distance de la mort). Elle souligne du même coup la duperie d’un tel espoir en mettant dos à dos ces dieux qui ne se suffisent pas à eux mêmes et ces humains sur lesquels les tentatives d’immortalisation restent vaines », écrit Sorel.

Privé d’ambroisie, un dieu païen ne meurt pas – puisqu’il est par essence immortel. Mais, selon la Théogonie d’Hésiode, si le dieu ne se nourrit pas d’ambroisie ou de nectar, « il reste gisant sans haleine et sans voix sur un lit de tapis : une torpeur cruelle l’enveloppe. » Car un dieu est à l’état originel inconsistant. Pour sortir de cette période d’évanescence, il lui faut un apport extérieur qui le tire de là : c’est l’ambroisie. Ainsi, le jeune Apollon est-il nourri de la fleur du nectar et de l’ambroisie et non pas du sein maternel de Léto. De même, Hermès, qui doit restaurer ses forces immortelles en consommant nectar et ambroisie afin de délivrer le message de Zeus à Calypso pour rendre Ulysse à son destin de mortel.

L’ambroisie est un succédané de l’allaitement. Mais les déesses ne sont pas de chair, elles n’ont pas de lait, et il faut inventer le nectar et l’ambroisie comme mythe. « Jamais un dieu n’a d’être par lui-même. Seul, il est sans vigueur, sans efficace. Son plein éclat est inféodé à cette obligation de consommation. La fumée sacrificielle adressée par les hommes aux Olympiens est aussi indispensable aux dieux que l’ambroisie. » Autrement dit, les dieux ne valent que si l’on croit en eux. Mais l’ambroisie ne rend pas immortel pour autant ; elle n’est qu’un accessoire des immortels. « Appliquer à des corps mortels, l’ambroisie n’a qu’une et une seule fonction, celle de préserver une apparence de fraîcheur à ce qui est voué à la décomposition. »

Inutile de se demander si l’ambroisie est une huile parfumée ou un miel sauvage. Rien de physique : il s’agit d’un produit mythique qui indique d’une part la reconnaissance que les dieux sont inconsistants et, d’autre part, la conscience triste de la condition réservée aux humains. « Les dieux sont spontanément fragiles au cœur de la conscience humaine : celle ci n’étant que conscience de sa mort, elle se doit de soutenir les dieux pour pouvoir croire », conclut Sorel. Mourir est inéluctable aux humains, mais leur croyance en l’existence des dieux leur permet d’espérer que l’immortalité puisse exister. C’est bien plus humble et plus réaliste que de « croire » aveuglément à un Père de l’univers qui fait tout, qui sait tout, qui peut tout. Et qui, manifestement, s’en fout.

Pour un mortel, l’immortalité relative consiste dans le souvenir qu’il laisse dans l’histoire. La permanence dans la mémoire des vivants de celle du défunt est ce qui est immortel chez les humains. Juste une trace. Ainsi Platon et Alexandre le Grand sont encore immortels, tout comme César et Napoléon, Churchill et le général De Gaulle. Et malheureusement Staline, Hitler et Mao. Pas sûr que Donald Trump ou Olivier Faure aient droit à l’immortalité du souvenir.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen

Woody Allen a 90 ans aujourd’hui, né le 30 novembre 1935.

Cette comédie est un mockumentary film, où un commentaire vient interrompre les scènes pour les expliquer en donnant un contraste hilarant. Il a reçu à sa sortie des nominations – elles aussi hilarantes en français – pour Male Comedy Performance (Woody Allen) et Male New Face (Woody Allen).

Le « plot » (complot visant à ferrer le spectateur) démontre un Virgil (Woody Allen adulte, pour le bébé, je ne sais pas) joli bébé mais perdant constant depuis son enfance à lunettes (que des gros durs lui cassent à chaque fois) à sa vie adulte (où il échoue à piquer leur sac aux vieilles dames ou à braquer des banques). Il sera condamné à la fin pour 52 faits de vol à 800 ans de prison, mais il reste optimiste : pour bonne conduite, il peut voir réduire sa peine de moitié…

Ses parents, interrogés entre deux séquences, ont tellement honte qu’ils portent des masques de Groucho Marx, avec lunettes, nez juif et moustaches. Sa mère dit qu’il était affectueux mais n’a pas été compris par son père qui le traitait trop durement. Le père dit que ses gènes, venus de sa mère, étaient défectueux. Non, ce n’est pas une autobiographie de Woody Allen (né Allan Stewart Konigsberg), que sa mère a quitté très tôt sans entretenir de relations avec lui, et qui aura cinq enfants avec deux épouses et plusieurs maîtresses.

Nul en musique, il tente du violoncelle, un bizarre cadeau des parents trop gros pour lui, mais n’en tire que des sons déchirants. Nul en relations sociales car timide, fluet et emprunté, il cherche à entrer dans une bande mais est vite rejeté ; lorsqu’il en compose une, ce sont avec des nullards encore pire que lui. Nul en billard, il perd systématiquement face à un gros Noir, torse nu sous sa veste. Nul en tactique, il opère un braquage de banque en même temps qu’un autre gang, qui l’éjecte par un « vote » des clients et employés de la succursale. Il avait auparavant tenté d’opérer seul, mais son écriture illisible avait déconcerté le guichetier, et la discussion a porté plus sur le chiffre 5 de 6.35, pris pour un 9, ce qui évacuait l’idée d’une arme. En bref un perdant complet.

Il se fait foutre en tôle pour le braquage de banque raté, tente de s’évader un un pistolet sculpté dans un bloc de savon et enduit de cirage, mais la pluie le fait fondre. Volontaire pour expérimenter un vaccin, il connaît des effets secondaires qui le font se prendre pour un prédicateur mormon, barbu et prêchant sur la sexualité. Libéré sur parole comme promis, il hante les parcs pour subsister de sacs à main volés. Mais le premier, bien rebondi, ne contient qu’une chaîne interminable, tandis que le second ne peut être pris parce que la jeune fille se retourne à ce moment-là. Instant de grâce, début de conversation, « vous dessinez ? », chute amoureuse (la première fois), donc renoncement à piquer le sac. Louise (Janet Margolin) est blanchisseuse et il réussira, après plusieurs tentatives encore une fois ratées, à lui enfourner un enfant.

Un nouveau braquage pour faire vivre sa famille (il est incapable de travailler en homme normal) le renvoie au bagne. Il s’en échappe à la seconde tentative. La première, il n’avait pas été prévenu que c’était reporté. A la seconde, c’est sur l’initiative d’un gros dur, mais enchaîné à ses cinq compagnons. Une petite vieille les dénonce au shérif un peu niais qui ne voit rien, n’entend rien, ne pense rien. Lorsqu’il est à nouveau libre, c’est pour tenter de braquer un passant qui attend l’autobus, qui se révèle un vieux copain d’enfance de la fanfare… et agent du FBI. L’arrestation s’effectue sur le ton de la conversation.

C’est le second film réalisé par Woody Allen, sur le ton particulier de l’absurde et des complications amoureuses. Le ton du documentaire permet de choquer le sérieux du genre avec la dérision des petits faits vrais rapportés. On rit, mais le film est plus une suite de sketches qu’une histoire dramatique.

DVD Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run), Woody Allen, 1969, avec Woody Allen, Jacquelyn Hyde, Janet Margolin, Lonny Chapman, Marcel Hillaire, Palomar Pictures / Aventi 2004, 1h24, Français, anglais, €18,00

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Dorison et Lauffray, Long John Silver 1 – Lady Vivian Hastings

Long John Silver est le pirate à jambe de bois sans pitié de L’île au trésor. Il a sauvé le jeune Hawkins et s’est perdu dans les Caraïbes avant de revenir se fondre dans une auberge des bas-fonds du port. L’idée de Dorison et Lauffray est, en hommage à Stevenson, de prolonger ses aventures en les inventant à mesure.

Un certain Lord Byron Hastings a acheté à un prêtre du Saint-Office (l’Inquisition) une ancienne carte maya sur parchemin donnant l’emplacement d’un trésor. Il vend donc la moitié de ses terres, laisse donc son manoir de Bristol et sa femme, et part plusieurs années dans la jungle. Telle Pénélope abandonnée par Ulysse, Lady Vivian se laisse courtiser, de façon plus pressante depuis qu’elle n’a plus le sou, ayant vendu peu à peu mobilier, tableaux et bijoux pour subsister. Son mari ne revient pas, elle songe à le déclarer mort – et à se remarier pour renflouer sa caisse. D’autant qu’elle a un polichinelle dans le tiroir depuis quelques mois.

Or, un jour, Vivian reçoit enfin des nouvelles de son mari par une lettre délivrée par son beau-frère, joint par l’indien sauvage Moktechica. Il a donné mandat plénipotentiaire à son frère, capitaine de marine, de vendre tout, mobilier et manoir, pour réunir 100 000 £. Un mari de l’époque a tous les droits, y compris sur les biens propres de sa femme. Il aurait découvert le trésor fabuleux, à Guayanacapac. Pour elle, le couvent pour « la protéger d’elle-même » et de ses frasques sexuelles, en attendant son retour. Or, elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle veut sa part, et si son mari disparaît en cours de route, ce sera tout bénéfice car, puisqu’enceinte d’un autre, il la tuerait.

Malgré les mises en garde du docteur Livesey en raison de son état, elle décide de partir. Mais à ses conditions : elle veut un équipage à elle dévoué, et s’adresse pour cela au docteur afin qu’il la mette en relation avec le fameux ex-pirate Long John Silver qu’il a connu vingt ans auparavant. Livesey résiste, puis cède. Vivian conclut un pacte de sang avec le forban qui lui réclame en échange une partie du trésor. Long John s’abouche avec Samir, un forban de son espèce qui va profiter de ce que le capitaine Hastings soit militaire pour faire de la contrebande avec le Neptune, affrété par lui. Long John Silver va faire entrer incognito quelques hommes à lui dans des tonneaux de tafia. Puis prendre le contrôle du navire en massacrant l’équipage qui lui est fidèle, et y introduire le sien avec ceux qui restent.

Lady Hastings se fait avorter par Livesey que cela répugne, mais ce n’est pas la première fois que la belle a ainsi réparé après avoir fauté. « Son mari n’aime pas les enfants » est l’excuse de la sage-femme. Quant à Long John, il se fait imposer le marin Paris, flanqué de son jeune acolyte qui veut devenir matelot, en souvenir du capitaine Flint et du San Cristobal.

Nous en sommes là dans le tome 1. Il y en aura trois autres. La goélette Neptune part du port de Bristol pour le Brésil et l’Amazone. Le docteur Livesey est à bord, saisi par l’aventure, mais surtout d’en savoir plus sur l’âme noire de Long John Silver – et sur lui-même.

Certes, c’est l’aventure, mais un peu compliquée. Le côté captivant est relégué à plus tard, ce tome de préliminaires s’étendant sur la morale et ses limites élastiques (l’honneur, la fidélité, le mariage, les promesses jurées, la vertu). Le dessin est coloré, parfois délirant, dans les tons sombres, voire gothiques. Les pages sautent souvent du coq à l’âne sans transition, comme au cinoche alors qu’on n’y est pas. C’est assez brouillon. Des cases de « mystères » surgissent, disséminées ici ou là, comme la haine irrationnelle de la servante de Lady Hastings, la malaria qui terrasse le vieux à jambe de bois, ou les allusions de Long John au jeune matelot qui accompagne le marin Paris. Tout cela prépare sans nul doute la suite.

BD dessin de Xavier Dorison et scénario de Mathieu Lauffray, Long John Silver 1 – Lady Vivian Hastings, Dargaud 2007, 59 pages, €16,00, e-book Kindle €8,99

La série comprend quatre tomes.

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Le rire bizarre d’Alain

Émile-Auguste Chartier, qui philosophe sous le nom d’Alain, se méfie des systèmes et croit la vérité locale, ce pourquoi il s’exprime par fragments. D’où ce propos paradoxal sur « le rire » en août 1910, dix ans après l’essai de Bergson.

Il commence comme son collègue par plaquer du mécanique sur du vivant en observant les épaules et la respiration : quoi de moins humain et de plus technique ? « Pour comprendre ce que c’est que rire, il faut regarder attentivement un homme qui rit et comprendre que le mouvement convulsif des épaules y est le principal. Les mouvements du nez et de la bouche ne sont que des effets accessoires, résultant de ce que lorsque l’on rit, la poitrine souffle et aspire tumultueusement. Voilà donc le rire pris en gros. » Pas très drôle, ce décorticage du « propre de l’homme » selon Rabelais. C’est qu’Alain n’est pas rabelaisien mais cartésien : il prend tout au sérieux, avant tout la raison.

D’où ces trois-quarts du Propos qui dissèquent le rire comme il le ferait des soubresauts d’une patte de grenouille. Nous sommes déconcertés. Eh bien, c’est voulu ! Ce serait pour faire rire, nous moquer de nous-même, de notre « science » des comportements qui perd l’humanité en compartimentant l’analyse mécanique. « Dans le rire il y a une surprise, qui tout de suite disparaît, puis revient, et disparaît encore, et ainsi longtemps. Le clown tombe ; je ris parce que je suis, en un temps très court, effrayé et rassuré beaucoup de fois. On fait un jeu de mots ; je ris parce que j’y entends alternativement deux choses, l’une que j’attendais et l’autre que je n’attendais pas. »

Est-ce à se tordre ? Pas vraiment, mais c’est ce qu’Alain voudrait nous faire croire. Il termine sur un bon mot de Mark Twain que je vous laisse découvrir : il est déconcertant.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Julie Parsons, En mémoire de Mary

Un premier roman policier d’une autrice irlandaise. Un pays dont on connaît mal la richesse du roman policier, pourtant prolifique. Avec les défauts du genre : trop bavard, trop psychologue, pas assez centré sur l’action et l’enquête. Mais, si l’on passe ces détails, il est riche et rend compte assez bien des affres d’une mère confrontée à l’horreur : la disparition, le viol et le meurtre sous la torture de sa fille unique.

D’autant qu’une fois enceinte, elle a hésité à la garder jusque sur la table d’avortement. Or elle n’est plus. Échec de sa maternité. Échec de ses relations avec le père. Échec de sa carrière de psy. Écrit par une femme, cette situation est particulièrement bien vue.

Mary a 20 ans, cet été à Dublin. Elle s’est amourachée d’un très beau jeune homme blond, mince, musclé, qui l’a séduite. Elle ne sait pas que c’est un psychopathe mal aimé par sa mère, qui adore faire souffrir les femmes. Elle le découvrira trop tard.

Lorsque l’on retrouve son corps, il a été violé et mutilé. La psychiatre Margaret Mitchell, sa mère, décide alors d’enquêter en parallèle de la police. Celle-ci ne fait que son travail, mais trop lent et procédurier. La quête d’une mère est différente, plus profonde, n’hésitant pas à se mettre elle-même en danger en rencontrant le tueur.

Elle désire la vengeance et la réalisera. Le piquant est que ce sera avec le père de Mary, qu’elle n’a pas vu depuis vingt ans, et que ce père est avocat, chargé de défendre le meurtrier une fois arrêté.

Suspense psychologique, suspense de l’enquête, suspense des relations renouées. Malgré quelques longueurs, ce thriller se lit avec un intérêt tout humain.

Julie Parsons, En mémoire de Mary (Mary, Mary), 1998, Livre de poche 2000, 415 pages, €4,20

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Pourquoi Alain ?

Une question m’est venue de savoir pourquoi ce pseudonyme d’Alain. J’ai interrogé le Chat de Mistral AI (pour éviter l’impérialisme technologique yankee). Voici ce qu’il m’a répondu, qui est original :

« Le philosophe Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier, a choisi le pseudonyme « Alain » pour plusieurs raisons, principalement liées à la simplicité et à la symbolique :

Simplicité et universalité : « Alain » est un prénom court, facile à retenir, et qui évoque une forme d’universalité, sans référence particulière à une origine sociale ou géographique.

Hommage à la Bretagne : Alain est un prénom breton (équivalent d’Alan ou Alain en breton), et Chartier avait une certaine affection pour la Bretagne, région qu’il appréciait pour son caractère et sa culture. [Il était pourtant Normand]

Distance et humilité : En adoptant un pseudonyme, il marquait une distance entre sa personne privée et son activité publique d’écrivain et de philosophe, tout en restant accessible.

Référence historique et littéraire : Le prénom « Alain » rappelle aussi le chevalier Alain de Lille, philosophe et poète médiéval, ce qui pouvait résonner avec son propre engagement intellectuel.

Alain a commencé à utiliser ce pseudonyme dès ses premiers articles dans la presse, notamment à La Dépêche de Rouen et au Figaro, avant de le conserver pour l’ensemble de son œuvre.

En résumé, « Alain » incarne pour lui une forme d’idéal de clarté, de simplicité et d’engagement philosophique. »

***

Selon les wiki, l’étymologie d’Alain « pourrait être indo-européenne, issue de alun qui signifie beau, harmonieux, ou celte (s’agissant plus spécifiquement du prénom) : le nom viendrait du gallois et signifierait cerf, faon » – l’animal étant l’incarnation physique de cette même beauté harmonieuse.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Marianne Vourch, Marie-Antoinette

Un bel objet d’édition, aéré et bien illustré, que ce petit livre qui fait le portrait en musique de la reine de France, épouse de Louis XVI à 15 ans.

Les sept chapitres sont ponctués par la musique de l’époque, écoutable en simultané au casque grâce à un QR code donné au début du livre. C’est ainsi Mozart, qui avait promis à 7 ans à Marie-Antoinette de l’épouser. Mais aussi Rameau, Vivaldi, Gluck, Lalande, Haendel, Lully, Salieri, Pergolèse, Cherubini. Et d’autres moins connus à découvrir, comme Devienne, Broschi, Krumpholz, Rebel, Hermann, Giroust, Martini, Saint-George le métis guadeloupéen, Viotti, Porpora, Grétry

Marie-Antoinette, élevée au château de Schönbrunn à Vienne, aimait beaucoup la musique. On apprend incidemment que les femmes au Grand siècle ne pouvaient jouer d’instruments à vent… car cela déformait la bouche, réservée aux baisers. C’est donc le clavecin ou la harpe que pratique la jeune reine.

Pour son départ d’Autriche, c’est Jean-Féry Rebel qui l’accompagne avec la Sicilienne dans les Éléments. La future reine a 15 ans et elle doit se déshabiller entièrement le 17 mai 1770 sur une île neutre du Rhin, l’île aux Épis, afin de n’importer aucun vêtement d’Autriche, mais se revêtir uniquement de mode française. Comme quoi le nationalisme du temps était encore plus rigoriste que celui prôné par nos Zemmouriens et autres sauriens du conservatisme le plus borné. Jean Philippe Rameau joue sa chaconne dans Platée.

Le 16 mai 1770, la jeune Marie-Antoinette de 15 ans couche pour la première fois avec un garçon, le Dauphin de 16 ans… qui ne lui fait rien. Il attendra sept ans pour la baiser. Comme quoi la pruderie catholique et sa phobie du corps et du sexe aide peu les monarques et la démographie. Haendel accompagne cette nuit morte de Lascia ch’io pianga (laissez-moi pleurer) dans Rinaldo.

Elle s’ennuie, la reine ; elle est dépensière faute d’amie ; elle s’entiche du jeune comte suédois Fersen. Elle est vilipendée par les mauvaises langues de la Cour comme par les langues de vipère des libelles, ancêtres des « réseaux sociaux » et tout aussi bêtes et méchants. Marie-Antoinette s’isole à Trianon, loin du peuple et des réalités, elle qui est une femme et n’a aucun pouvoir politique. Elle joue les écolos dans un univers de fantaisie, ornant ses moutons de rubans bleus, jouant à la marchande sur l’herbe nue, voir au docteur avec Fersen dans ses appartements.

Enfin un fils le 22 octobre 1781. La reine est désormais légitime, ayant donné un héritier au trône, la femme reconnue pour avoir donné un enfant à son père. Joseph Haydn accompagne ce moment de l’andante du Soir dans sa symphonie n°8. Mais c’est trop tard. On siffle la reine à Paris, on la traite d’aventurière, de putain, de jeter l’argent par les fenêtres, de mépriser le peuple. Le gros Louis XVI, benêt et indécis, ne fait rien. Il le paiera de sa tête. Un roi est toujours responsable des malheurs de son peuple.

Lors de son procès, elle entend même son fils de 8 ans, le bientôt Louis XVII, l’accuser d’avoir baisé avec lui, consommant l’inceste. Frappé par un joueur débauche qui est con gardien, enivré par l’ivrogne, il est détruit et mourra d’ailleurs faute de soins quelques années après. Comment peut-on, par haine idéologique, faire cela à un enfant ? Gluck joue l’ouverture d’Iphigénie en Aulide.

Pour sa dernière heure, 12h15 le mercredi 16 octobre 1793, Georg Friedrich Haendel joue pour elle dans le livre Cara Sposa dans Rinaldo.

Marianne Vourch, Marie-Antoinette, 2025, éditions Villanelle, collection Portraits en musique, illustré par Laurianne Delaville de La Parra, 109 pages, 19,50

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Dieux grecs ambivalents

Autant, le Dieu du Livre commande, autant les dieux grecs sont ambivalents. « Les dieux peuvent rendre fou l’homme le plus sage, tout comme ils savent inspirer la sagesse au moins raisonnable », dit l’Odyssée au chant 23. Car une même divinité égare ou conseille, libère l’esprit ou enchaîne dans la folie ; elle envoie la maladie et peut guérir. C’est ainsi que Déméter nourrit les mortels, mais peut aussi les affamer en retenant le grain en son sein ; que Dionysos libère les femmes autant qu’il les rend follement dépendantes et criminelles ; qu’Apollon est le dieu de la purification, mais que ses flèches peuvent semer la peste.

Les dieux sont donc écarteurs du mal ou destructeurs. Pourquoi ? « Une divinité a toujours des dispositions envers les mortels, mais ceux-ci éprouvent des difficultés de discernement à cause de leur incapacité à connaître leur attente », dit Sorel. Les hommes n’ont pas connaissance de ce que veulent les dieux. C’est pourquoi « l‘ambivalence est une manifestation divine, tandis que l’ambiguïté est une réception humaine. » Aux hommes d’avoir l’attitude pieuse qui est celle de la crainte envers les dieux. Il s’agit non pas de se soumettre à l’Absolu comme les musulmans, ni de redouter l’Enfer comme les catholiques, mais d’une prudence des Grecs, une sagesse humaine. « Les dieux sont ambivalents parce qu’ils prennent plaisir aux hommages des humains… qu’ils se complaisent à laisser dans l’incertitude ». Reste que les humains et les dieux sont des êtres à part entière, non subordonnés les uns aux autres. Les dieux sont immortels, les humains mortels est la principale différence.

Pour comprendre cette relation des hommes aux dieux, le mythe d’Hermès est fondamental. Le dieu Hermès indique le chemin, toute son activité tend vers les échanges. Mais il a aussi fabriqué le mal envoyé aux hommes par tous les Olympiens avec Pandora, la première femme. C’est elle qui a ouverte la fameuse « boîte de Pandore », d’où tous les maux se sont échappés. Pandora est mensonges, paroles séduisantes et manières trompeuses, selon Hésiode. Le dieu Hermès, qui l’a créée, est au creux du double sens et de l’énigme : il peut diriger ou égarer le voyageur, mais il reste le compagnon des hommes parce qu’il préside aux échanges et favorise les contacts. Or tout contact est un risque, tout « deal » peut être une Tromperie.

« Hermès assume absolument son origine d’être issu de la parfaite jonction de polarités : né de l’union du céleste (Zeus l’Olympien) et du souterrain (Maia, filled’Atlas, logée dans une caverne) ». Il est la vertu d’intelligence des Grecs, celle de la ruse d’Ulysse. Il connaît toutes les formules pour abuser. La parole a toujours double sens, vraie ou fausse ; pour Hermès, elle peut même être l’absence de mots. Quand nous disons « un ange passe » (en général à 20 et moins 20, selon un film connu), le Grec antique dit « Hermès passe ». Car le dieu est médiateur de sens. Les échanges sont toujours ambivalence, mais Hermès indique les chemins. Il est le dieu de tous ceux qui cherchent.

Selon Eschyle : « en fait l’ambivalence divine est une chance pour l’homme qui peut toujours espérer son aspect bienveillant ». L’ambivalence des dieux reste le moindre mal, au contraire du Dieu unique jaloux, Pater familias impérieux, qui veut être obéi dans ses Commandements sans laisser aucune alternative à l’humain – sinon c’est « péché », qui sera « puni ».

Toute la différence entre un monde humain concret, qui accepte les dieux mais s’en méfie, et un monde spirituel abstrait, où la soumission est requise sans ergoter, au nom du Grand Dessein.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Les Nouveaux Sauvages de Damián Szifrón

Nous sommes en Argentine, sur le continent américain. Celui-ci, envahi et gagné au fil de l’épée par des conquistadores et autres pionniers dans l’histoire, est un continent brutal. Où la violence continue. D’où ces « nouveaux sauvages » qui renaissent en 2014 dans le film, reflet d’une réalité vécue. Ce sont six courts métrages, pas toujours aussi captivants, mais caustiques face aux comportements. Il s’agit d’injustice – ressentie comme on le dit de la météo – qui fait grimper aux rideaux et réveille la bête sauvage en chacun des petits-bourgeois. Les piqués au vif veulent se venger. De spectaculaire façon.

Le premier est Pasternak. C’est un homme qui a été perturbé gamin – il a redoublé son CE2, c’est dire ! Il embarque tous les gens qui l’ont snobé, rabroué ou fait du tort dans un avion où il est le chef steward. Comme pour la German Wings (quinze jours après la sortie du film – le hasard a de ces coïncidences), Pasternak neutralise le pilote et précipite l’avion rempli de ses ennemis au crash. Deux vieux qui lisent paisiblement dans leur jardin voient le monstre arriver, sans réagir. Ce sont (cette fois-ci pas par hasard) les parents Pasternak, les responsables de tout selon le psy, lequel a mis au jour le traumatisme sans rien soigner (une arnaque de plus que la « psychologie »).

Le second est un mafieux – politicien, entrepreneur immobilier, c’est tout un. La serveuse d’un restaurant dans lequel il s’arrête le reconnaît, il est responsable du suicide de son père à cause de ses malversations financières. La cuisinière est une ancienne détenue qui en veut à la société et réagit en sauvage. Elle offre à la serveuse de la mort aux rats pour assaisonner ses frites et ses œufs. Choquée par un reste de morale conventionnelle, elle refuse tout net. Mais la grosse cuisinière, avec son sens des valeurs popu, passe outre sans lui dire. Survient Alexis, le fils du mafieux Cuenca, qui commence à piquer des frites. La cuisinière déclare qu’elle a versé le poison et qu’il est bon d’anéantir toute la nichée de rats, y compris les petits. Devant cette conception nazie, la serveuse affolée veut reprendre le plat et le mafieux se rebiffe ; il n’a pas l’habitude qu’on discute ses volontés. Il frappe la serveuse et la cuisinière intervient en le lardant de coups de couteau de cuisine. Après tout, on n’est pas si mal en prison : logé, nourri, chauffé, blanchi, on joue aux carte avec les copines. Tout vaut mieux que perpétuer le règne des rats. Le père meurt mais son garçon s’en sort (pour l’instant innocent des malversations) en vomissant son manger.

Le troisième est un Diego de luxe, roulant dans une Audi de luxe, sur une route déserte d’Argentine. Lorsqu’il veut dépasser une vieille guimbarde qui roule obstinément à gauche, celle-ci se déporte pour l’empêcher de passer (la gauche bloque toujours les entrepreneurs). Il la dépasse donc à droite, et ne peut s’empêcher de l’insulter en le traitant de connard et en lui faisant un doigt. Mais le destin veille : il crève un pneu et doit réparer. Arrive donc le retardé à la guimbarde, qui le prend à partie, bousille la belle voiture qu’il ne pourra jamais se payer, et chie sur le pare-brise. Malgré sa roue seulement à demi vissée, Diego finit par démarrer pour pousser la guimbarde de l’agresseur dans la rivière. Malgré l’auto toute retournée, son passager réussit à en sortir et le menace en révélant qu’il a lu sa plaque d’immatriculation. Diego, poursuivi par un malin génie, revient à fond et décide de l’écraser. Mais le destin veille : la roue de secours qu’il n’a pas pris le temps de visser correctement se détache et le précipite à son tour dans la rivière. Le péquenot alors se déchaîne, il pénètre dans l’Audi par le coffre et agresse Diego resté coincé à l’intérieur. Ils se battent en milieu confiné à coup de manivelle et d’extincteur. L’homme cherche à mettre le feu à la voiture en allumant sa manche de chemise plongée dans le réservoir, mais Diego le retient. Tout explose, ce qui les laisse enlacés dans la mort. Un crime « passionnel », même si la passion n’est pas celle du sexe.

Le quatrième est Simón, ingénieur expert en explosifs. Il travaille bien mais doit rentrer à temps pour l’anniversaire de sa fille. En achetant un gâteau à la pâtisserie, qui passe des heures à l’emballer dans un carton doré, sa voiture est prise en fourrière. Le trottoir n’était pas balisé interdit et il estime que c’est une injustice. Mais pas question de discuter avec l’Administration, celle-ci a par définition toujours raison, chacun « faisant son boulot » dans son petit coin en se foutant de l’ensemble. L’employé de fourrière dit qu’il doit payer le remorquage pour récupérer sa tôle, le guichetier de mairie qu’il doit payer l’amende car il y a eu procès-verbal ; les réclamations ne sont ouvertes qu’entre 11h et 11h05, ou à peu près, et il doit se déplacer lui-même… En bref, tout est fait pour emmerder l’assujetti. Son retard provoque une scène de ménage car ce n’est pas le premier ; Simon est trop consciencieux pour bâcler son boulot à cause de la famille. Sa femme demande le divorce, tandis qu’il est licencié pour avoir flanqué des coups d’extincteur dans la vitre, photographié dans la queue interminable au guichet des amendes. Les gros titres ne lui permettent ni d’avoir un nouvel emploi, ni d’obtenir la garde alternée de sa fille. Il décide alors de se venger, en ingénieur. Il récupère à nouveau sa voiture à la fourrière (c’est la quatrième fois, tant la signalisation est fantaisiste – semble-t-il exprès), il la bourre d’explosifs et la stationne à un endroit parfaitement signalé interdit. Elle est aussitôt enlevée, la fourrière privée s’entendant avec la mairie publique pour extorquer le maximum de fric aux automobilistes, exaspérés mais impuissants. Lui ne l’est pas et il fait sauter la fourrière, en calculant un rayon assez limité pour ne pas tuer. Les médias ne réagissent qu’au spectaculaire : la bombe, après l’extincteur, les fait sauter de joie – et sauter le tirage. Simón « Bombita » devient le héros des anonymes remontés contre la bureaucratie. En prison, sa femme et sa fille lui apportent un gâteau d’anniversaire et ses codétenus l’ovationnent, tandis que la mairie revoit son contrat avec la fourrière et ses règles de stationnement.

Le cinquième est moins sympathique. Santiago, un jeune homme de 18 ans, réveille affolé son père au petit matin. Il a conduit la grosse BMW et vient de renverser mortellement une femme enceinte pour avoir bu ou fumé. Il a pris la fuite et ne sait comment faire. Sa famille est riche et, pour éviter la prison, son père et son avocat proposent à leur jardinier pas moins de 500 000 $ pour dire qu’il conduisait et est responsable de l’accident. Le procureur, venu on ne sait pourquoi car le gamin avait assuré être seul et que personne ne l’avait vu, sonne à la porte et constate que les rétroviseurs de la BMW ne sont pas à la hauteur des yeux du jardinier. Il en conclut que celui-ci ment lorsqu’il dit avoir conduit la voiture en dernier. L’avocat propose un « arrangement », petite corruption endémique entre gens de bonne compagnie : 1 million de $ pour qu’il conduise l’enquête comme convenu. Mais le père découvre que l’avocat veut sa part, 500 000 $ supplénetaires, et le procureur ajoute des « frais annexes » de 30 000 $. C’en est trop, il annule tout. La mère de Santiago finit par le persuader de dealer pour 1 million forfaitaire en tout et pour tout. L’accord est conclu. En sortant de la demeure, le jardinier faux coupable est assassiné à coups de marteau par le mari de la victime. La presse s’était déchaînée et la police avait réagi mollement.

Le sixième est une femme, Romina. Elle vient de se marier avec le riche Ariel et c’est la fête dans un grand hôtel de Buenos Aires. En observant des regards, puis en fouillant le téléphone de son mec, Romina découvre qu’Ariel l’a trompé avec une collègue qui est invitée à la noce. On se demande pourquoi elle devient hystérique, car baiser une autre avant mariage n’est pas une preuve d’infidélité : on n’avait encore rien promis. Romina, sanglotant de façon hystérique, s’isole sur le toit de l’hôtel où un cuisinier la console paternellement, l’empêchant de se jeter dans le vide. Romina finit par se calmer, se prend de désir pour son sauveur, qui la baise frénétiquement lorsqu’Ariel parvient sur le toit à sa recherche. Romina, devenue démone, promet à son tout juste mari une vie d’enfer, de révéler sur les réseaux sociaux tous ses secrets, y compris fiscaux, de lui refuser le divorce pour le plumer à vif. Revenue à la fête – qui est une hypocrite comédie du bonheur – elle fracasse la maîtresse d’Ariel contre un miroir. C’est le drame, la famille s’écharpe, des urgentistes appelés tentent de calmer la tension en la prenant. Mais Ariel fond et Romina se délite. Il n’y a qu’un pas de la haine à l’amour et, renversant la causalité, Romina et Ariel entament une danse passionnelle avant de baiser frénétiquement à même la table du gâteau de mariage, devant leurs invités qui quittent les lieux, écoeurés de la comédie comme du drame.

Les trois premiers tableaux sont captivants, les deux derniers moins. Trop longs et plus noirs, ils exaspèrent l’hystérie de sauvagerie, au point qu’on finit par ne plus croire à cette arlequinade. Mais l’ensemble donne une bonne image de la brutalisation des mœurs sur le continent américain, que Trompe révèle désormais sans complexe au grand jour.

DVD Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes), Damián Szifrón, 2014, avec Darío Grandinetti, Diego Gentile, Julieta Zylberberg, María Marull, Rita Cortese, Warner Bros. Entertainment France 2015, doublé espagnol, français, 1h57, €6,00, Blu-ray €49,99

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Gazzotti et Vehlman, Seuls 1 – La disparition

Une petite ville tranquille. Les familles qui vaquent à leurs occupations routinières : le travail, les courses, l’école, les enfants. Et puis demain… Tout a disparu dans la nuit ; plus personne. Sauf cinq enfants qui se réveillent sans famille ni adultes. Deux garçons, Dodji 10 ans et Yvan 9 ans, deux filles, Leïla 12 ans et Camille 8 ans, et un petit de 5 ans, Terry.

La ville est vide et silencieuse ; aucune voiture ne circule dans les rues. L’eau et l’électricité fonctionnent, automatiques. Les gamins vont se trouver et s’agglomérer, la peur les rendant unis. Ils sont seuls et doivent se débrouiller sans adulte. Pas simple quand on ne l’a jamais fait, pas même comme scout. Chacun va révéler son caractère, affiner sa personnalité en construction. Dodji, Noir de l’Assistance est solitaire et renfermé ; il ne sait pas être aimé mais son côté ours est rassurant pour Terry le plus petit et Camille la naïve. Yvan est plutôt artiste et se croit lâche ; Leïla est énergique comme un garçon et plutôt optimiste.

La BD s’étale entre moments de plaisir et de jeux où les enfants font tout ce qu’ils veulent sans adulte, comme se baigner à moitié nu dans une fontaine publique, croquer des barres sucrée dérobées à un distributeur, conduire une voiture – et des moments de peur lorsqu’une ombre se profile, menaçante, ou un grondement sauvage.

De la morale, du politiquement correct avec un Noir, une Beur, une blonde, un brun et un roux. C’est gentillet, bien dessiné avec des têtes trop grosses dans le style enfantin. L’intrigue ménage le suspense. Le début d’une série pour les enfants plus que pour les adultes.

BD scénariste Fabien Vehlmann et dessinateur Bruno Gazzotti, Seuls 1 – La disparition, Dupuis 2006, 56 pages, €13,50, e-book Kindle €5,99

La série comprend 15 tomes.

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Anne Holt, Bienheureux ceux qui ont soif

Un roman policier norvégien, une autrice originale, journaliste, policière, avocate, et… ministre de la Justice pendant quelques mois dans le gouvernement travailliste Jagland, du 25 octobre 1996 au 4 février 1997 ! Ce roman a été écrit avant d’être ministre – ce qui se comprend au vu de la fin.

Au début, des samedis sanglants à Oslo. Pas de cadavre mais des mares de sang. Pour la plupart, c’est du sang de porc. Mais il y a aussi un peu de sang humain. Comme si l’on avait voulu noyer l’humain dans le cochon. Ne serait-ce pas anti-musulman ? En regard, il y a les problèmes d’immigration, qui commencent dès l’après-guerre du Golfe, au début des années 1990. Certaines gens sont gênés des demandeurs d’asile venus d’Iran, du Koweït, des gens qui ne travaillent pas en attendant leur sort mais touchent une allocation.

La régularité des samedis sanglants s’interrompt une fois, avec un viol. Non que le viol soit exceptionnel dans la ville, mais exceptionnel par sa violence. L’étudiante en médecine qui vit seule dans un appartement d’une cité a été prise lorsqu’elle rentrait chez elle, le coup classique, l’agresseur l’a suivie et l’a poussée à l’intérieur alors qu’elle déverrouillait ses serrures. C’est bien, les serrures, installées par papa pour la sécurité – sauf quand on passe un temps fou à les ouvrir pour entrer ! Après cela, Kristine a été frappée, déshabillée, pénétrée par-devant puis par derrière, pilonnée, ravagée. L’homme, musclé, déterminé, était en érection permanente. Peut-être les stéroïdes de sa musculation ?

L’enquête n’a pas de piste : pas de téléphonie mobile, pas d’ADN, pas de caméras de surveilla,ce à l’époque, une enquête à la traditionnelle fondée sur les témoignages et les recoupements. Il faut interroger le voisinage qui, en général, n’a rien vu, rien entendu, ne veut pas d’ennui. Oh, il y a bien un vieux qui se souvient vaguement d’une voiture rouge inconnue dans le quartier, mais pourquoi le dire aux flics ? Il y a bien le voisin d’en face qui passe la vie à la fenêtre, à collectionner tout et n’importe quoi, y compris les immatriculations des voitures dans la rue. Encore faut-il penser à traverser la rue.

En bref, rien. Le père de Kristine, dentiste à al retraite, voit bien que la police est débordée et qu’un viol n’est pas une meurtre. L’enquête passe après d’autres méfaits qui s’accumulent. Il va donc enquêter de son côté, doubler la police, tandis que Kristine, prostrée une semaine durant, reprend du poil de la bête avec l’idée de la vengeance. Père, fille, flics, vont se retrouver au même endroit au même moment, chez le criminel violeur…

Mais il ne faut pas en dire plus.

C’est bien mené, se lit bien, pas un grand roman, avec une fin qui laisse sur sa faim, mais qui rencontre les idées populaires. Toujours est-il qu’en Norvège, au début des années 1990, on prenait le viol des femmes au sérieux, bien plus que dans les pays latins, dont la France.

Anne Holt, Bienheureux ceux qui ont soif, 1994, traduit du suédois, Points policier Seuil 2007, 231 pages, €13,80, e-book Kindle €13,99

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Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

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Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey

En 1714, au Pérou, le pont d’osier inca qui relie Cuzco à Lima se rompt, entraînant dans la mort cinq personnes qui le traversaient. Fatalité ? Main de Dieu ? Pourquoi ? Le frère franciscain Juniper veut le savoir. Pour cela il enquête, des années ; il reconstitue la vie de chacun, leurs fautes, leurs bienfaits, leur itinéraire, leurs derniers moments. Si tout arrive par volonté divine, alors l’existence de Dieu peut être prouvée. La raison de leur mort serait leur plus grand bien. S’il parvient à le démontrer, alors Dieu est grand.

Mais les personnes sont diverses et leurs existences compliquées. Comment leur mort peut-elle être « expliquée » selon un plan divin ? L’Inquisition l’interrogera, conclura que cette œuvre est impie, le condamnera à la voir brûlée, et lui avec. On ne badine pas avec la croyance au XVIIIe siècle espagnol. L’intolérance catholique valait bien celle des Juifs en Israël et des Islamistes aujourd’hui.

La vieille marquise de Montemayor est moquée dans la ville parce que guère belle ; mais elle écrit divinement des lettres à sa fille doña Clara, telle une marquise de Sévigné. Et elle a recueilli, sur sa demande à la prieure d’un orphelinat, la jeune Pepita de 14 ans qu’elle forme aux bonnes manières.

Cette dernière est toute dévouée et efficace, mais aimerait un peu d’amour en plus des attentions d’étiquette. Elle est l’avenir de la religion, selon la mère abbesse Maria del Pilar. Or elle meurt en son adolescence à cause du pont écroulé, sans avoir pu faire fleurir ses vertus.

L’oncle Pio également, homme d’intrigues et mentor de la célèbre artiste la Périchole, amante du vice-roi et de quelques autres, qui a eu un fils malingre, Don Jaime. Elle a fini par confier le garçon pour un an à l’oncle, peut-être son grand-père, pour qu’il fasse de lui un gentilhomme – mais cette bonne intention, comme les autres, tombe dans le gouffre avec la chute du pont.

Enfin Esteban qui pleure son frère jumeau Manuel, tombé amoureux sans espoir de la Périchole, au détriment de l’amour fusionnel des deux frères orphelins. Pourquoi cet amour infini, profond, unique, est-il châtié par la mort à cause du pont ?

On le voit, l’examen des vies n’apprend rien. Le scepticisme l’emporte sur la main de Dieu. Le hasard est probable plus que le destin programmé. Non sans humour, l’écrivain américain décortique la croyance par les ramification des existences. Les innocents sont tués comme les coupables ; le mal est sur le même plan que l’amour face à la mort. Où serait Dieu dans tout cela ?

L’auteur est peu connu en France bien qu’il ait inspiré la comédie musicale Hello Dolly ! Trois films ont été tournés sur ce sujet préoccupant les foules. Le dernier en 2004 (ci-dessous).

Prix Pulitzer 1928

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey(The Bridge of San Luis Rey), 1927, L’Arche 2014, 128 pages, €18,00

DVD, Le Pont du roi Saint-Louis, Mary McGuckian, 2004, avec Robert De Niro, F. Murray Abraham, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Kathy Bates, Metropolitan Film & Video 2005, doublé anglais, français, 1h55, €3,59

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Pierre-Henry Gomont, Slava 1 – Après la chute

La Russie de Poutine ne peut s’expliquer sans les années Eltsine. Vladimir Poutine, le dictateur mafieux criminel de guerre est l’héritier à la fois de l’efficace KGB soviétique et de la libéralisation affairiste des années 1990. A cette époque d’oligarques prédateurs, le patrimoine industriel et minier de la patrie a été bradé dans les mains d’une bande de compradores sans scrupules – tout droit sortis de la débrouille soviétique.

Tout ce qui a une quelconque valeur peut-être pillé par des maraudeurs audacieux et vendu à qui veut l’acheter, à l’est comme à l’ouest. Il suffit d’avoir les contacts. Dimitri Lavrine est tombé dans le trafic étant petit, sous l’ère Brejnev qui a fait de la démerde une institution : tout s’achète et tout se vend en régime de pénurie où la corruption règne car il n’y en a pas assez pour tout le monde ; il suffit d’un peu d’astuce. Il a compris du « capitalisme » que ce n’est pas acheter qui compte mais vendre, avant tout vendre. Il est flanqué d’un acolyte entraîné malgré lui par son entregent, le jeune Slava Segalov, peintre raté.

Slava a toujours été artiste et a connu un début de gloire en se posant comme peintre « engagé » ; sa rébellion contre le système en faisait quelqu’un d’intéressant pour la mode. Hélas ! Lorsque Gorbatchev est venu et a agi, le système s’est écroulé, rongé de l’intérieur, et la rébellion n’a plus eu aucun sens. L’artiste engagé a été dégagé vite fait des galeries car la mode a changé. Désormais, la Russie ressemble au monde de Hobbes où l’homme est un loup pour l’homme. Slava se souvient du philosophe anglais : « Aussi longtemps que les hommes vivent sous un pouvoir commun qui les tient tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. Dans un tel État, il n’y a pas d’art, pas de lettres, pas de société, et ce qui est le pire de tout, la crainte et le risque continuel d’une mort violente. » Telle est la Russie post-soviétique. Poutine est celui qui a remis de l’ordre, d’où le vote massif populacier qui préfère bouffer et la sécurité ; moins le vote des éduqués qui savent user de leur liberté.

Slava tente de se faire une place dans ce monde nouveau et suit Dimitri à contrecœur pour en apprendre des leçons de débrouille. Ils viennent de piller un vaste bâtiment soviétique aux vitraux et marbres ostentatoires et partent dans leur camionnette UAZ-452 tout-terrain produite depuis 1965 par UAZ à Oulianovsk – la version soviétique du combi Volkswagen Type 2, bien connu des routards occidentaux. D’autres pillards les arrêtent sur la route et Slava, qui conduisait, fait un tonneau dans la neige. Les malfrats tirent mais une jeune fille à ski et à carabine les descend. Sauvés, ils la suivent jusqu’à un somptueux bâtiment de l’ère soviétique dans l’immensité russe – un ancien centre de détente avec spa pour apparatchiks. Elle vit là avec son père, Arkadi, un géant qui a souvent trop chaud et se balade en slip par -20° (un cliché russe).

C’est le début d’une amitié entre Slava et Nina, qui vont coucher ensemble, et d’un dégoût pour l’affairiste Dimitri, au fond peu doué pour les grandes affaires. Les ouvriers d’une mine sont très fier de leur outil de travail prolétaire, mais au chômage depuis que tout s’est arrêté. Un oligarque vient évaluer l’ensemble et propose de racheter. Il ne va pas investir pour sauver la mine, mais vendre à l’encan son matériel, bien plus cher que le prix qu’il a payé. Il trouvera ensuite des investisseurs pour racheter la mine débarrassée de ses actifs – encore moins cher. Les ouvriers refusent ; ils préfèrent vendre eux-même une machine ou deux, dont une foreuse dernier cri. Dimitri se propose, mais son passé de roublard cynique le rattrape, et il est attrapé par son ancien mentor Troubetskoï, qu’il a trahi. En mafia comme en affaires, trahir ne se fait pas ; il le paiera de sa vie. C’est Slava qui va conclure la transaction, malgré lui.

Un dessin minimaliste, où Slava a le visage de Poutine jeune ; des paysages de neige et de froid qui disent le regel russe après la chute ; des leçons d’affairisme utiles à ceux qui n’y connaissent rien. Le début d’une histoire en trois tomes sur la Russie d’aujourd’hui, avec la jeunesse et l’amour en prime.

BD Pierre-Henry Gomont, Slava 1 – Après la chute, Dargaud 2022, 104 pages, €22,95, e-book Kindle €13,99

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