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A.J. Cronin La dame aux œillets

Histoire d’amour en trio, avec le mariage bien conventionnel en ligne de mire. Un thème suranné, mais dont l’exposé fait tout le sel. Du presque tabloïd, genre : ma tante m’a volé mon futur mari, ou mon fiancé me quitte pour ma belle-mère. Le lecteur ne s’ennuie pas, sous le charme du déroulé de l’aventure.

Catherine Lorimer est une célibataire anglaise dans la trentaine qui a eu une vie difficile. Obligée de travailler jeune, elle a appris la sténo-dactylo avant de devenir la secrétaire, puis l’assistante d’un vieil antiquaire juif et d’apprendre le métier. Elle l’a repris à sa mort pour se lancer dans les affaires – avec succès. Elle est néanmoins aux abois en raison de la crise économique et doit très vite se renflouer pour payer ses dettes, sous peine de faillite. C’est pourquoi elle surenchérit en salle des ventes sur le médaillon (inventé) de Holbein : « la dame aux œillets ». C’est une femme noble au regard triste, dont le fiancé a été tué en duel avant qu’elle puisse consommer.

Catherine a adopté sa nièce devenue orpheline lorsqu’elle avait 14 ans ; elle l’aime d’un amour inconditionnel et, tout en parfaisant son éducation, lui passe tous ses caprices. Nancy est férue de théâtre, dans lequel son narcissisme excelle. Elle a rencontré à Nice un bel Américain, de dix ans plus âgé qu’elle, dont elle veut faire son époux. Mais elle garde pour passion première le théâtre.

Chris Madden est présenté à Catherine et ne lui fait pas bonne impression. Ressort classique de tous les romans qui se terminent en idylle, le premier rejet instinctif va s’inverser pour se transformer en émotion brûlante, allant jusqu’à l’inévitable dénouement raisonnable. Catherine tombe amoureuse du beau et discret Chris, que Nancy fait marner en l’obligeant à la servir et à l’attendre selon ses caprices.

Catherine a obtenu le médaillon de Holbein mais s’est pour cela endettée. Elle compte le vendre le double du prix payé, mais à New York, à un homme d’affaires qu’elle connaît et qui sera séduit. Elle embarque donc sur un paquebot en direction de l’Amérique. Nancy et Chris sont du voyage, la nièce ayant intrigué auprès de sa tante pour qu’elle persuade un auteur de théâtre très connu de l’introduire dans sa troupe pour monter une nouvelle pièce. Chris veut en profiter pour présenter sa famille, des fermiers du Vermont.

L’Amérique éblouit Nancy, la pièce où elle tient un rôle qui lui va comme un gant connaît un franc succès – grâce à elle. Car elle joue une jeune manipulatrice auprès d’un mari lassé de sa femme, qui finit par se suicider sur scène lorsqu’il découvre la machination. Nancy est elle-même un brin manipulatrice…

Est-ce cela qui dessille les yeux de Chris ? Ou l’ennui de sa fiancée dans les réunions de famille conviviales et trop simples du Vermont ? Toujours est-il qu’il a des doutes sur le mariage. Nancy est-elle faite pour lui ? Elle a juré de toujours privilégier sa carrière et n’a rien de l’épouse à la maison qui élève les enfants du foyer. Chris, la trentaine et qui s’est fait tout seul, voit plutôt en Catherine une consœur à sa mesure. Il trouve que le médaillon de Holbein lui ressemble et le fait acheter en sous-main, après que Catherine ait frôlé la catastrophe financière en apprenant que son acheteur pressenti s’était tué dans un accident d’avion.

Chris se déclare, Catherine avoue. Mais son « devoir » exige d’elle qu’elle laisse la place à sa nièce quelle aime tant. Par un concours de circonstances théâtral, Nancy entend une conversation d’adieu entre les deux et comprend leur amour. Elle qui se préfère elle-même, s’efface froidement au profit de sa carrière. Non qu’elle n’aime pas Chris, mais peut-être pas autant qu’elle le croyait. Elle laisse le couple mieux assorti de Chris et de Catherine se former. Ils seront heureux mais auront-ils beaucoup d’enfants ? L’histoire ne le dit pas et c’est un peu tard. En tout cas, cela se lit avec plaisir.

Archibald Joseph Cronin, La dame aux œillets (Lady with Carnations), 1941, Livre de poche 1969, 190 pages, €3,00

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La joie veut l’éternité de tout, enseigne Nietzsche

Le chant d’ivresse de Zarathoustra s’élève à minuit lorsque lui et ses compagnons sortent de la caverne, la « chambre d’enfantillages » du chapitre précédent. « Le plus laid des hommes » a, devant les étoiles, une révélation : « A cause de cette journée – c’est la première fois que je suis content d’avoir vécu ma vie tout entière. (…) Il vaut la peine de vivre sur la terre. (…) Est-ce ceci – la vie ? Dirai-je à la mort. Soit, recommençons ! » Le plus laid des hommes a tout compris.

La vie est énergie vitale et cette vitalité se contente d’elle-même ; comme les plantes et les animaux, elle vit pour vivre, « parce qu’ » elle est vivante. Et la « joie » est cette manifestation de vitalité qui dit oui à la vie, la joie, le rire, l’optimisme.

« Que dit minuit profond ? » Il dit que « le monde est profond. Plus profond que n’a pensé le jour ». Car « la joie est plus profonde que la peine du cœur ». « Minuit, c’est aussi midi ». Pourquoi ? Parce que la face sombre du monde complète sa face claire comme le yin et le yang, que l’un ne va pas sans l’autre. « La douleur est aussi une joie, la malédiction est aussi une bénédiction, la nuit est aussi un soleil – éloignez-vous de peur qu’on vous enseigne qu’un sage est aussi un fou. Avez-vous dit oui à une joie ? Ô mes amis, alors vous avez dit oui à toutes les douleurs. Toutes choses sont enchaînées, enchevêtrées, unies par l’amour ». Ce monde-ci est le seul monde. Il n’est pas le monde idéal du Beau, du Bon, du Bonnet… Il est le monde mêlé, imparfait mais réel – car le parfait n’est qu’une projection idéale, une épure non réaliste – tout comme le concept de « Dieu ».

« Tout de nouveau, tout éternellement, tout enchaîné, enchevêtré, amoureux, oh ! C’est ainsi que vous avez aimé le monde. » L’amour ne peut naître que du différent, sinon il n’est qu’égoïsme stérile, comme le beau jeune garçon Narcisse qui se mirait dans l’onde ; il faut du neuf pour enchevêtrer et faire naître la vie qui se veut elle-même. « Que ne veut-elle pas, la joie ! Elle est plus assoiffée, plus cordiale, plus affamée, plus effrayante, plus secrète que toute douleur, elle se veut elle-même, elle se mord elle-même, la volonté de l’anneau lutte en elle. » L’anneau, c’est l’alliance des mariés ; c’est aussi l’éternel retour de la vie, la « roue qui roule sur elle-même » – autre nom de l’éternité. La joie « veut de l’amour, elle veut de la haine, elle est dans l’abondance, elle donne, elle jette loin d’elle, elle mendie pour que quelqu’un l’accueille, elle remercie celui qui la prend. (…) La joie est si riche qu’elle a soif de douleur » – car est ainsi qu’est fait « ce monde, oh ! vous le connaissez ! ».

« Car toute joie se veut elle-même, c’est pourquoi elle veut la peine ! » La joie veut l’éternité. « La douleur dit : passe ! Mais toute joie veut l’éternité, – veut la profonde, profonde éternité ! »

Dans ce poème appelé « chant d’ivresse », commenté ligne à ligne, Nietzsche/Zarathoustra dit oui à la vie, à la vitalité, à l’énergie vitale qu’il appelle « volonté pour [Zur] la puissance ». Le oui à la vie est inconditionnel, comme l’amour d’un parent pour ses enfants. Cet amour veut tout, les joies comme les peines, la totalité de l’être issu de soi ou choisi pour enfant. Cette vie est bonne parce qu’elle est la seule – l’au-delà n’est qu’une promesse pour les croyants, il se peut même qu’il n’existe pas. Quoi qu’il en soit, nous avons été créés humains vivants pour accomplir notre destin d’être vivant, doté d’instinct de vie qu’il s’agit d’affirmer sous peine de languir, puis de mourir avant l’heure.

La vie ne se partage pas, elle est joie et douleur mêlée. Minuit c’est aussi midi. « Je suis content d’avoir vécu ma vie tout entière », dit l’homme le plus laid, qui a enfin compris Zarathoustra. C’est le « oui sacré » de l’enfant qui « est innocence et oubli », la troisième des métamorphoses proposée dans le premier Discours de Zarathoustra en début de livre. Une belle maxime pour l’été.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Patrice Montagu-Williams, La tigresse de Sumatra

Comment faire lorsque l’écriture est votre vie et que vous n’écrivez que sur elle ? Vivre n’est pas si simple car il faut se renouveler. Surtout après le prix Goncourt, le septième ciel des écrivains français. Arthur, fils d’immigrés italiens à Marmande, monté à Paris, est devenu célèbre, mais tout cela l’ennuie : l’empêche de vivre. Il ne voulait pas devenir comme eux, comme « un psy, un type connu qui faisait partie de la célèbre tribu parisienne des gens intelligents, des gus dont les noms traînaient un peu partout dans les gazettes et sur Internet. Normal : ils signaient des pétitions à tour de bras. C’était un clan où l’on se sentait bien au chaud. Et puis, ça rendait fort d’être entouré, comme ça, de mecs ou de nanas qui pensaient comme vous, sans trop se poser de questions. »

Son ex-femme, une à particule de la haute, lui a donné un fils qu’il a appelé Robert-Louis, comme Stevenson dont L’île au trésor fut sa lecture de chevet, et celle qu’il a faite au gamin avant de le quitter. Car il a été forcé au divorce à cause de son alcoolisme croissant, remède à un désespoir de vivre.

Trotte dans sa tête « la phrase de Jack London : On ne peut pas attendre que l’inspiration vienne. Il faut courir après avec une massue ». Il court, il court, donc loin et longtemps, jusqu’à Sumatra en Indonésie, à l’opposé du globe. Il va rejoindre un vague cousin, Giovanni, devenu représentant d’une ONG militant contre l’huile de palme et pour la protection des orang-outan. Le dépaysement l’inspire, le remet à zéro. Il renaît.

Il rencontre Stavros, un gros Grec qui se déprave moralement. Non seulement il produit cette huile de palme riche en acides gras saturés qui favorise l’obésité et qui encourage la déforestation parce qu’elle n’est pas chère, mais il a tué par inadvertance son fils de 11 ans à la chasse au tigre. Sa femme, Lamia dite la Tigresse, lui en veut et, depuis ce jour, refuse qu’il la touche. Mais elle aime le sexe ; elle jette donc son dévolu sur Arthur, jeune écrivain qui, dès lors, renonce à s’alcooliser, en ayant perdu les raisons. Dans la mythologie grecque, Lamia serait une créature devenue monstrueuse par désespoir. Diodore de Sicile raconte qu’elle était princesse de Libye, fille du roi Bélos. Parce que devenue l’amante de Zeus, l’épouse bafouée Héra tue tous les enfants de Lamia. Par vengeance et désespoir, elle s’est alors attaquée aux enfants pubères des autres pour les enlever, en jouir et les anéantir.

Lamia est dans ce roman donnée en version positive, bénéfique ; elle s’attache. Stavros va-t-il récupérer sa femme, partie avec Arthur ? Il s’adjoint l’aide de son ami Sutan, des services secrets indonésiens devenus puissants depuis que la Chine lorgne un espace vital accru autour des îles à gisements de gaz. Mais la nature s’en mêle…

L’auteur de ce roman d’aventures tisse une toile chatoyante d’amours torrides, de désespoirs surmontés, de tendresse filiale, de plats exotiques et de paysages luxuriants, sans en omettre aucun détail. Son histoire nous fait voyager, non sans humour, comme par exemple cette observation sociologique sur une réserve d’hominoïdes dans le sud de la France : « au Cap Nègre, une sorte de zoo privé pour industriels friqués où l’on se reconnaissait les yeux fermés, rien qu’à l’odorat. »

Patrice Montagu-Williams, La tigresse de Sumatra, 2024, Aesa éditions, collection Filles d’Eve, 185 pages, €17,00, e-book Kindle €7,99

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Jeux d’été de Rolando Colla

Chronique à la suisse d’un début d’adolescence à l’italienne dans un été au camping. Nous sommes il y a treize ans à peine et c’est déjà un autre monde. Les enfants du film sont adultes, ils ont probablement voté Meloni dans le no future que fut leur jeunesse. Deux couples sur la sellette : l’un adulte, celui de Vincenzo (Antonio Merone), macho violent, et Adriana (Alessia Barela) qui n’arrive pas à s’en déprendre ; l’autre prime adolescent, celui de Nic (Armando Condolucci), le fils aîné de Vincenzo qui reproduit la violence et en souffre, et de Marie (Fiorella Campanella) en quête éperdue d’un père dont sa mère ne veut pas parler. Ils ont 30 ans, ils ont 12 ans, l’espace d’une génération et l’espoir de ne pas retomber dans les mêmes ornières…

Vincenzo est ignorant comme son père, il l’avoue, et travaille sur les chantiers, tandis qu’Adriana est caissière et vient d’obtenir une promotion. Le père aimerait qu’on le respecte parce qu’il est « le père » et « le mari », cela se fait en Italie, mais il ne mérite pas l’honneur qu’il réclame car il est jaloux et n’écoute pas, il frappe. Ses deux fils sont pris en étau entre elle et lui, la mère poussant l’aîné de 12 ans dans la compagnie de son père, cela se fait en Italie, gardant pour elle le petit dernier de 10 ans. Mais une fratrie ne se sépare pas et Nic protège Agostino (Marco D’Orazi), s’interposant lors d’une bagarre qui débute sur la plage ou mettant de la musique dans les oreilles du petit lors des disputes entre les parents. Mûri, il filme aussi avec son Nokia mobile une scène de violence partie de rien entre son père qui monte en colère jusqu’à battre sa femme qui ne voulait qu’emporter un pot de fleur pour sa mère.

Deux couples, deux générations, et le danger de la reproduction. Celle, physique, des bébés, mais surtout celle des comportements. Les disputes et les coups se terminent souvent en baise torride des adultes, là, tout de suite, sur les aiguilles de pin, car la mère ne peut se résoudre à se détacher de son mâle. Lorsque Nic rencontre Marie, c’est à l’occasion d’une dispute entre son petit frère et Lee (Francesco Huang), le copain de Marie et de sa cousine Patty (Chiara Scolari) qui aide son père chinois à l’épicerie-buvette du camping. Nic blesse Marie à la lèvre dans un mouvement violent, sans vraiment le vouloir. Il ne s’excuse pas mais en reste taraudé, jusqu’à revenir le jour suivant et se blesser devant elle à la lèvre pour « être quitte ». Où l’on sent que l’égalité entre homme et femme progresse…

Ils deviennent copains car chacun est en quête : Nic d’amour féminin enfin, Marie d’amour paternel qu’elle n’a jamais connu. Le terrain de camping en Maremme où ils passent une dizaine de jours est le lieu clos hors du temps où ces relations ont lieu et évoluent. Pourquoi ce secret de famille à propos du père de Marie ? La mère (Roberta Fossile), infantile et autoritaire parce qu’elle se sent obscurément coupable de quelque chose, cache et continue de cacher l’histoire du père, malgré les objurgations de sa sœur et celle de sa fille. Elle la juge « trop petite », mépris d’adulte pour l’enfant qu’il refuse de voir grandir. Pourquoi cette violence irrépressible de la part du père de Nic ? Par atavisme paternel, reproduction mimétique, absence de mots pour le dire qui fait parler les poings. Vaut-il mieux un père absent idéalisé ou un père présent détesté ? C’est probablement ce qui fascine Nic chez Marie, cet amour du père qu’il ne peut ressentir lui, malgré quelques moments de complicité « entre hommes » que Vincenzo tente avec lui.

Outre la plage, où faire des châteaux de sable n’est plus de leur âge, la petite bande investit un hangar abandonné dans un champ de maïs juste au-delà des dunes, pour en faire leur repaire. Nic attise leur curiosité en déclarant avoir vu, entre les interstices des planches, « un mort ». Il s’agit en fait d’un épouvantail gisant là, mais cette épouvante les soude. Sur proposition de Nic, ils jouent à la chasse à l’homme ; une fois attrapé sa victime, le chasseur peut « lui faire tout ce qu’il veux ». Marie s’empresse de tempérer ce jeu un brin sadique en lui ajoutant « un commissaire » pour arrêter le chasseur « s’il va trop loin ». Elle sent que Nic, sur l’exemple de son père, est constamment poussé à aller trop loin.

En bravache, mais aussi en victime, le garçon déclare ne rien ressentir sur son corps des tortures qu’on peut lui faire. Il suffit, dit-il, de « se croire un autre et de regarder sans ressentir ». Pas facile, mais effet d’une éducation reçue sous les coups et à observer donner les coups. Un masochisme de martyr qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Marie le teste en lui faisant couler sur le torse de la cire fondue sans qu’il ne batte un cil ; puis elle allume une cigarette mais se refuse à le brûler. C’est Nic qui force sa main à lui enfoncer le bout incandescent dans le bras pour en faire une plaie. Il se plantera aussi la pointe d’une paire de ciseau dans la cuisse ou se laissera étriller le dos au sable grossier. Ces tortures physiques sous le regard de Marie attisent son désir naissant pour elle. On peut se demander quel genre d’amour sado-masochiste pourra surgir de cette éducation sensuelle associée aux sévices. Nic pousse loin le bouchon, laissant Lee, qui a attrapé Marie dans les maïs, la forcer à danser sur une musique arabe, se caresser le corps avec les mains et se lécher les lèvres de sa langue, avant de déclarer : « je vais te baiser ». Ce n’est que sur les instances de Patty que Nic, « commissaire », se décide à arrêter le jeu ; il voulait voir si Matrie se laisserait faire ou si elle le préférerait.

Marie, plus mûre, est attachée à ce Nic viril mais vulnérable, mais elle repousse ses avances amoureuses tant qu’elle ne sait pas qui était son père. Par des menaces, une fugue, des disputes, elle obtient enfin de sa mère de savoir qu’il est mort d’un accident à 37 ans et qu’il est enterré au cimetière de Porto Santo, en face, dans la baie. Lee emprunte le bateau de pêche de son père pour emmener la bande au cimetière où Marie peut enfin voir la tombe et pleurer devant elle. Nic, prévenant et sensible à sa douleur, allume la bougie de son supplice pour le papa retrouvé et perdu. Car lui a perdu le sien en se rebellant tout récemment contre lui, qui voulait encore et toujours battre sa femme, malgré ses promesses et ses excuses à chaque fois.

Au retour, le petit couple reste dans une baie pour rentrer à pied au camping tandis que les autres ramènent le bateau. Nic et Marie jouent dans l’eau presque nus, s’embrassent timidement, puis retournent pour la fête de fin d’été du camping. Lorsque, au lieu des coups ou des caresses rudes au sable, Marie lui caresse la peau des épaules avec ses cheveux mouillés, Nic fond. Des larmes lui montent aux yeux. L’amour fait fondre la violence.

Les vacances se terminent, la parenthèse de la vie courante aussi, mais rien ne sera plus comme avant. Nic et Marie, à leur âge charnière, auront connu une grande tension mais aussi une catharsis. Ces jeux d’été leur auront permis de régler le problème avec leurs pères respectifs et avec le mystère de l’amour.

C’est assez bien vu et mis en scène, même si le début s’égare un peu. Si Marie reste constamment en maillot de bain deux pièces, montrant sa constance dans sa volonté de savoir, Nic reste vêtu adulte, tee-shirt et jean long, ne se mettant enfin en uniforme d’été, short et torse nu, qu’à la moitié du film, comme une libération d’un carcan paternel qu’il a enfin réussi à briser. Grâce au contre-exemple de Marie, sa moitié complémentaire.

DVD Jeux d’été (Giochi d’estate), Rolando Colla, 2011, avec Fiorella Campanella, Armando Condolucci, Alessia Barela, Antonio Merone, Roberta Fossile, Look Now! 2012, 1h41, occasion €37,99

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Starship Troopers de Paul Verhoeven

Un film de série B avec des acteurs de série B, mais qui est le genre de divertissement grand public dont raffolent les Yankees : discipline de l’armée, sauver le monde, bluette amoureuse, grands badaboums et débauche de munitions pour massacrer d’immondes aliens. Reste que ce n’est pas aussi nul.

L’histoire est tirée du roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) de Robert A. Heinlein, paru en 1959. D’infects insectes « arachnides » (qui ressemblent plutôt à des mantes religieuses) partis d’une étoile lointaine envoient vers la Terre des astéroïdes emplis de parasites qui visent à éradiquer toute vie pour s’y installer à la place. Buenos Ayres, paradis du futur, est ainsi pulvérisée. La Fédération mondiale réunie à Genève mandate donc un «Sky marshall » pour élaborer une stratégie… qui échoue. Car c’est toujours la même chose, la stratégie yankee consiste à foncer en masse pour balancer un déluge de feu partout. Sauf que les petites bêtes se terrent dans les trous et ressurgissent là où on ne les attend pas.

Nouvelle stratégie, un peu moins primaire : essayer de comprendre les étrangers. Là, c’est mieux, on recherche « le nid », l’antre de « la reine ». Et « l’opération spéciale » – c’est dit comme ça bien avant le Putin – est enclenchée : la bonne planète, le bon endroit, la bonne tactique. Une planète à la fois, dans l’ordre. La bête, immonde limace à gros yeux multiples et bouche répugnante qui adore sucer les cerveaux des humains, est prise au filet. On va pouvoir « l’étudier » (avec des méthodes de camp nazi, mais la survie humaine est à ce prix).

Voilà pour la trame. S’y greffe une historiette vaguement amoureuse entre amis. Le capitaine de l’équipe de foot (américain) du lycée Johnny (Casper Van Dien) est « sous emprise » à la fois des valeurs patriotiques pour devenir « citoyen », véhiculées par son prof d’histoire et instruction civique (Michael Ironside), et de sa copine du moment Carmen (Denise Richards), bien meilleure en maths que lui. Son père voudrait qu’il intègre Harvard et reste « civil », sans les droits associés aux citoyens mais riche et en vie, alors que lui penche pour s’engager pour baiser Carmen, qui veut devenir pilote de vaisseau spatial. Il n’en a pas les capacités intellectuelles mais peut devenir « trooper », autrement dit biffin dans l’infanterie mobile. Belle gueule, corps d’athlète, il serait le « gendre idéal » s’il était un peu moins bovin. Carmen, qui s’éloigne en raison de sa formation, privilégie très vite sa carrière à son amourette et déclare qu’elle le quitte. La carrosserie musculaire ne suffit pas à son ambition ; elle préfère être en phase avec son coéquipier Zander (Patrick Muldoon), rival de Johnny au foot du lycée, qui a plus de cervelle. Elle masque son cruel égoïsme (tellement yankee) en arborant un sourire de Cadillac découvrant son râtelier étincelant, quasi d’une oreille à l’autre, qui pousse au baiser amoureux.

Dizzy est la fille délaissée, entichée du beau Johnny qui lui a préféré Carmen. Elle s’engage à sa suite et intrigue pour être dans son unité d’entraînement. Elle sait ce qu’elle veut et elle l’obtiendra car elle est forte, déjà en foot au lycée, mais le beau gosse ne le voit pas et elle donnera sa vie pour cela. Carl (Neil Patrick Harris) est l’intello de la bande ; avec Johnny et Carmen, il jure amitié éternelle avant de s’égayer après le lycée. Excellent en maths, il est le savant rationaliste par excellence, qui n’a pas froid aux yeux mais quitte toute humanité lorsqu’il s’agit de science. C’est lui qui déterminera que les aliens ne sont pas uniques et qu’il existe une hiérarchie comme chez les humains : les « scarabées des sables » ouvriers, les « cuirassés » armes incendiaires, les « criquets » appui aérien, les « guerriers » troupes au sol, les « plasmas » lutte antiaérienne et le « cerveau » qui est le général des infects. Il l’étudiera une fois capturé avec des procédés intrusifs. Carl est télépathe, ce qui lui permet à la fois le pire (il sait que la bête est « effrayée » et s’en réjouit) et le meilleur (il suggère à Johnny où se trouve Carmen en danger de mort). Il arbore d’ailleurs un long manteau noir de colonel SS. La hiérarchie des trois est fixée : Carl colonel, Carmen capitaine, Johnny caporal, puis lieutenant faute d’officier.

Les effets spéciaux sont plutôt réussis, notamment l’arrière-train des insectes « plasmas » qui envoient des décharges d’énergie vers le ciel, et les pattes des « guerriers » qui transpercent les poitrines des pauvres humains. A noter que la tactique militaire est lamentable : les soldats en troupeau, sans ordre et trop rapprochés, leur progression dans un canyon sans contrôler les hauteurs, leurs fusils ridicules face à des insectes géants, l’envoi de troupes sans protection aérienne… L’armée est bête, on le savait ; la bêtise est ici portée à son paroxysme.

Mais on l’aura (peut-être) compris, ce film est une caricature qui dénonce l’impérialisme yankee, le militarisme patriotard, la fausse égalité des armes (quand filles et garçons, Noirs et Blancs, prennent leur douche collective tout nu). Verhoeven aime la satire bien lourde pour dénoncer le fascisme partout, même celui américain de la trop bonne conscience. Avouons que ce n’est pas sur le moment, mais avec du recul, que l’on saisit son intention. Ce pourquoi le film n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’apparence. Les acteurs trop lisses sont des cases vides qui représentent des « types » : l’athlète trop beau gosse qui fonce mais sans cerveau, l’ambitieuse allumeuse qui sacrifie tout à sa passion, le cerveau rationaliste qui perd tout affect. A chaque fois des humains incomplets. Sans parler des rôles sociaux : les parents intrusifs, le prof manipulateur, le sergent psychopathe, le Sky Marshall imbu de lui-même. Ou des médias : les actualités avec le « voulez-vous en savoir plus ? » à cliquer sur le net.

DVD Starship Troopers, Paul Verhoeven, 1997, avec Casper Van Dien, Dina Meyer, Denise Richards, Jake Busey, Michael Ironside, Touchstone Home Video 2001, 2h10, €4,90, Blu-ray €15,61

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L’homme supérieur de Nietzsche

Dans la quatrième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, qui a fait la démonstration de sa pensée tout au long, résume ce qu’il veut dire. A la suite de « la Cène » du chapitre précédent qui a réuni les disciples, il évoque « l’homme* supérieur » en vingt points.

  1. Tout d’abord, ne pas se présenter sur la place publique, car la populace ne comprend pas qu’un homme* prône le supérieur. Chacun veut être égal, comme « Dieu » l’a voulu.
  2. Or « Dieu est mort » et l’homme* peut enfin songer à être autre chose qu’un sujet figé, réduit à Son image et forcé d’obéir à ses Commandements sous peine de feu éternel. C’est l’époque du « grand midi », où l’homme* devient son propre maître.
  3. Surmonter l’humain est le grand œuvre. Il ne s’agit surtout pas de « conserver l’homme* » mais de le rendre meilleur et plus grand. Il faut « mépriser » l’homme* tel qu’il est, « petite gens » résigné, modeste, prudent.
  4. Il faut le courage du solitaire, du « cœur », pour accomplir le Surhomme*.
  5. Pour cela, accepter d’être « méchant », car c’est faire violence aux petites gens que de remettre en cause leur paresse et leurs habitudes. « Il faut que l’homme* devienne meilleur et plus méchant ». Ce n’est pas vice, ni sadisme, mais secouer pour élever, comme le font les éducateurs.
  6. Pas de gourou pour les hésitants et les faibles en énergie : il faut l’épreuve pour grandir. Peu de disciples, la voie n’est pas celle du grand nombre, ni pour un résultat immédiat. Il s’agit de préparer l’avenir. « Mon esprit et mon désir vont au petit nombre, aux choses longues et lointaines ».
  7. La sagesse prophétique de Zarathoustra n’est pas lumière, mais foudre ; elle doit aveugler d’évidence comme le trait d’Apollon, pas convaincre lentement comme la raison.
  8. « Ne veuillez rien qui soit au-dessus de vos forces : il y a une mauvaise fausseté chez ceux qui veulent au-dessus de leurs forces ». Ainsi ceux qui idéalisent le héros – sans jamais pouvoir en devenir un. Cela donne des comédiens, des faux, des hypocrites – des politiciens.
  9. Soyez méfiants « et tenez secrètes vos raisons » car l’aujourd’hui appartient à la populace, qui « ne sait ce qui est grand, ni ce qui est petit, ni ce qui est droit ou honnête. » Ce sont des « gestes » que veut la populace, pas des arguments, car la foule ne raisonne pas, elle résonne en rythme et en imitation, tous les politiciens le savent, qui braillent devant elle. « Ce que la populace a appris à croire sans raisons, qui pourrait le renverser auprès d’elle par des raisons ? » Car la raison n’est pas tout, n’est-ce pas ? Et les savants, qui en font métier, « ont des yeux froids et secs », « ils sont stériles » car « l’absence de fièvre est bien loin d’être de la connaissance ! » Qu’en est-il en effet des désirs (mis sous le tapis) et des passions (rejetées comme ineptes) ? C’est ainsi que la raison peut délirer : on l’a vu dans la finance comme dans la gestion de l’hôpital ou des entreprises. Le rationnel n’est pas le réel, même si le réel est rationnel. Le réel doit être compris par les instincts, les passions et la, raison, les trois de concert comme le dit Kahneman.
  10. L’homme* supérieur qui veut monter plus haut doit se servir de ses propres forces, pas s’asseoir « sur le dos et sur le chef d’autrui ».
  11. Ce que vous créez est pour vous et pas « pour votre prochain ». Ainsi « une femme n’est enceinte que de son propre enfant ». On ne crée pas « pour », ni « à cause de », mais par énergie vitale, par « amour ». « Votre œuvre, votre volonté, c’est là votre « prochain ». »
  12. Aucune création n’est pure, voyez l’enfantement ; elle rend malade, fait souffrir. Il faut en être conscient.
  13. « Ne soyez pas vertueux au-delà de vos forces ! Et n’exigez de vous-mêmes rien qui soit invraisemblable. Marchez sur les traces où déjà la vertu de vos pères a marché ». Nul n’est seul, mais dans une lignée. « Et là où furent les vices de vos pères, vous ne devez pas chercher la sainteté. » Quant à la solitude, elle « grandit ce que chacun y apporte, même la bête intérieure. (…) Y a-t-il eu jusqu’à présent sur la terre quelque chose de plus impur qu’un saint du désert ? Autour de pareils êtres le diable n’était pas seul à être déchaîné – il y avait aussi le cochon. » Bouddha n’a pas dit autre chose, lorsqu’il a renoncé à rester renonçant et a décider d’enseigner la Voie à des disciples choisis.
  14. Cette voie n’est pas facile et chacun sera « timide, honteux, maladroit », mais que vous importe ? Il faut « jouer et narguer » car « ne sommes-nous pas toujours assis à une grande table de moquerie et de jeu » ?
  15. Réussir n’est pas donné car « plus une chose est rare dans son genre, plus est rare sa réussite ». Mais tout reste possible, gardez courage. Riez de vous-mêmes. « Et en vérité, combien de choses ont déjà réussi ! » Ces petites choses « bonnes et parfaites » encouragent et réjouissent.
  16. Car le rire n’est pas « le plus grand péché », comme dit le Christ qui voue au malheur ceux qui rient ici bas, mais au contraire la voie vers l’amour, la grandeur, la tolérance. « Tout grand amour ne veut pas l’amour : il veut davantage ».
  17. La rigidité, le sérieux, l’obsession, ne font pas un tempérament tourné vers le mieux. « Je ne suis point devenu une statue, et je ne me tiens pas encore là, rigide, engourdi, pétrifié telle une colonne ; j’aime la course rapide. » Il faut les pieds légers du danseur.
  18. Votre exemple à imiter selon vous-mêmes : « Zarathoustra le devin, Zarathoustra le rieur, ni impatient, ni absolu, quelqu’un qui aime les bonds et les écarts ». Car tout ce qui est bon ne survient que brusquement, après des détours.
  19. Soyez légers ! Des pieds, du cœur, de la tête. « Mieux que cela : sachez aussi vous tenir sur la tête ! » Autrement dit renverser la raison quand elle est trop raisonnante, trop sèche, portée au délire rationaliste, et l’irriguer d’instincts et de passions, comme on renverse un sablier. Marx a renversé la dialectique de Hegel, il faut aussi renverser la dialectique de Marx devenue opium des intellectuels, et d’autres, car nulle idole ne saurait rester statufiée. « Mieux vaut danser lourdement que marcher comme un boiteux ».
  20. « Loué soit cet esprit de tempête, sauvage, bon et libre, qui danse sur les marécages et les tristesses comme sur les prairies ». « J’ai canonisé le rire ; hommes* supérieurs, apprenez donc à rire ! » Rire, ce n’est pas se moquer (ironie) mais aimer (humour), c’est déborder d’énergie pour englober ce qui va et ce qui ne va pas pour dépasser le tout.

Nietzsche se veut comme Bouddha, fondateur non pas d’une religion mais d’une Voie individuelle de salut. Le bouddhisme conduit à se dissoudre dans le grand Tout, dans cet état appelé nirvana, tandis que Nietzsche ne croit pas à cette dissolution, qu’il appelle nihilisme. Lui veut un chemin vers le supérieur, vers la Surhumanité, vers l’avenir de l’espèce. Ce pourquoi sa voie est réservée à une élite de courageux aux désirs jeunes, aux passions légères, à la raison pratique, qui savent danser dans les épreuves et rire des difficultés. Cette élite est celle des « hommes* supérieurs » ; elle n’est pas encore Surhomme* – qui n’est que d’avenir.

* Il va de soi que le mot « homme » s’adresse aux divers sexes, et pas seulement au mâle blanc dominateur, etc. L’ignorance ambiante si satisfaite d’elle-même exige hélas une telle précision.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Marianne Vourch, Le journal intime d’Édith Piaf

Une belle édition cartonnée du podcast de France Musique « Le journal intime de… ». La conférencière et productrice Marianne Vourch écrit à la première personne, comme si la môme Piaf parlait. Lu sur France Musique par Josiane Balasko qui se fend d’une préface écrite à la plume de sa main – vous noterez le graphisme de la signature, qui en dit long. Elle évoque son enfance, ses débuts dans la misère, la chanson, ses succès – ses amours. « Forcément fictifs, mais plausibles », dit de ces journaux reconstitués l’attachée de presse. Elle n’a pas tort, ils sont plausibles.

La môme naît en 1915, en pleine guerre de 14, célébrée il y a dix ans par le président qui affirmait réduire le chômage en augmentant les impôts (il avait fait HEC). Édith a une mère née en Italie, chanteuse de cabaret, et une grand-mère marocaine, tenancière d’un bordel de campagne en Normandie. Elle y vit parmi les filles et tombe même aveugle (de kératite), puis « miraculée » en allant prier sur la tombe de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Le père rentré de la guerre la récupère en 22 donc vers ses 7 ans (et non pas « 9 ou 10 » selon l’autrice. Il la fait bosser avec lui, au cirque puis tout seul comme acrobate des rues à Paris. La môme doit mendier des sous dans un chapeau, pieds nus et robe déchirée. Une vraie vie de gamine de Paris, comme ces piafs audacieux et sautillants des trottoirs.

Piaf sera son surnom de chanteuse car elle s’appelle Edith Gassion. Elle se met à son compte dans les rues à 15 ans avec son ange maudit et alter ego Momone, puis dans les cabarets lorsqu’elle est remarquée par Louis Leplée à 20 ans. Un P’tit Louis de 18 ans lui colle un polichinelle dans le tiroir, mais le bébé fille Cécelle meurt peu après à l’hôpital. Au Gerny’s, elle rencontre Maurice Chevalier et Jean Mermoz, c’est le début de la gloire.

Malgré son mètre quarante-sept, c’est une grande chanteuse, elle a de la voix. En 1935, elle chante même à la radio et fait sauter le standard de Radio Cité. Son premier disque sort chez Polydor. Fait divers, Louis est assassiné. La môme Piaf est esseulée. Raymond Asso lui écrit des chansons car, si elle chante, elle n’écrit ni ne compose la musique au début (elle écrira 87 chansons ensuite). D’ailleurs « môme » fait un peu vulgaire, tapin égaré ; Jean Cocteau trouve que son prénom est beau : Édith Piaf est lancé comme une marque.

C’est la guerre et la Kommandantur exige que soient retirés la chanson du Légionnaire et l’éclairage de scène en bleu-blanc-rouge. Edith Piaf se rend à Berlin chanter en 1943 puis en 1944, mais ce n’est pas politiquement korrect de l’écrire aujourd’hui (ça reviendra avec la môme Le Pen, tante ou nièce). L’autrice passe donc très vite sur cette période de « journal ».

Arrive 1944 et la Libération, avec elle Yves Montand. Viennent ensuite les Compagnons de la chanson, le piaf est insatiable, il lui faut tous les hommes, tous ceux qu’elle aime, une vraie despote amoureuse. Rien n’est trop beau et, avec ses émoluments, direction l’Amérique ! Elle baffe un à un tous les Compagnons qui n’y ont pas cru, lorsqu’ils se sont retrouvés sur le pont du paquebot.

Défilent Charles Aznavour, qui doit nourrir sa famille, Marcel Cerdan, le beau musclé de la boxe, Eddie Constantine, Jacques Pills, Georges Moustaki, Théo Sarapo, garçon-coiffeur de 26 ans. Une vraie cougar, la môme.

Et puis, usée, alcoolo, camée de médocs, la môme Piaf crache du sang, s’épuise et meurt en 1963 à Plascassier – à 47 ans (où j’eus un jour une copine). Éphémère comme un moineau de Paris ; ça ne vit pas vieux, un moineau, surtout à Paris. Mais non, elle ne regrette rien !

Marianne Vourch, Le journal intime d’Édith Piaf, 2024, éditions Villanelle, 91 pages, €24,00 – très illustré de textes et photo.

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Tout peut arriver de Nancy Meyers

Jack Nicholson dans l’un de ses excellents rôles, sous la peau d’un millionnaire de 63 ans Harry Sanborn, patron de plusieurs compagnies. Célibataire et don Juan, il n’a jamais couché qu’avec des filles de moins de 30 ans pour ne pas se fixer. Pour lui, les femmes mûres cherchent à attacher et à contraindre, alors que la jeunesse passe et se renouvelle, laissant libre – et seul. Mais tant qu’on peut encore faire se lever « le matelot »…

Sa dernière conquête, Marine (Amanda Peet), fait partie des moins de 30 ans et elle s’émerveille de la gentillesse de son vieil amant, de ses attentions, de son calme devant la vie – tout qui n’est pas l’apanage des mâles de son âge. Elle l’emmène dans la maison de vacances à Long Island au bord de la mer de sa mère, pour un week-end en amoureux. Las ! La mère débarque avec une amie, ce qui n’était pas prévu, elle n’avait pas prévenu. Quiproquo, appel à la police à la vue d’un homme pieds nus surgissant du frigo (de taille américaine) où il était en train de ranger du champagne, retour de la fille en bikini allée se changer pour nager, rigolade de soulagement générale.

Les deux couples font connaissance. Erica Barry (Diane Keaton) vit habituellement à New York. Divorcée de son producteur après vingt ans de mariage et une fille, elle écrit des pièces de théâtre jouées souvent et à succès. Mais elle est en ce moment en panne d’inspiration. Cet événement imprévu va la remettre sur les rails. Elle en tirera une comédie romantique à succès jouée à Broadway sur le jeu de l’amour et du hasard.

En effet, mystérieuse et ironique, avec son côté « macho » (ainsi dit-il), elle fait de l’effet à Harry, qui trouve fade en comparaison sa Marine rencontrée alors qu’elle anime les enchères chez Christie’s. Il en a une douleur à la poitrine due à l’émotion, qui se transforme en crise cardiaque lorsqu’Erica lui fait un gourmand bouche à bouche. Elle non plus n’est pas insensible à son charme physique et à sa conversation. Transporté à l’hôpital, il est remis par le jeune docteur de 36 ans Julian (Keanu Reeves), lequel est impressionné de rencontrer en chair (bien conservée) l’autrice qu’il admire et dont il a vu toutes les pièces. Il en tombe amoureux, en petit garçon plus de son esprit que de son corps semble-t-il…

Ce sont les charmes de l’état amoureux de surgir inopinément puis de s’évanouir très vite s’il ne s’ancre pas dans une réalité vécue. Marine s’aperçoit rapidement que Harry préfère sa mère, laquelle est flattée de cette transgression aux usages et de ce que son corps puisse encore émouvoir un homme. Ils couchent ensembles alors qu’elle ne fait que dîner avec Julian. Elle ne sait lequel choisir, entre le vieux beau et le jeune loup, il y a trop d’écart de part et d’autre avec sa mi-cinquantaine. Harry est déstabilisé de ne plus tout maîtriser et stresse, ce qui explique ses angines de poitrine ; il hésite et prend du temps pour s’adapter, avant de trouver sa voie, celle du rail commun à tous dans la société. Marine est remise elle aussi sur les bons rails conventionnels et convole en justes noces avec un homme de son âge. Il n’y a que Julian, le docteur, qui reste sur la touche malgré sa compétence et sa gentillesse : il n’est pas mûr selon le conformisme.

D’où une suite de scènes émouvantes ou cocasses qui se succèdent et rendent le film assez long, sans que l’on en trouve vraiment le fil. Plus de rigueur dans le scénario et un peu moins de conventionnel social en auraient fait une grande œuvre. Harry voit par inadvertance Erica toute nue alors qu’elle se change pour se coucher, toutes portes et rideaux ouverts, Erica voit les fesses de Harry à l’hôpital où il erre nu dans sa blouse ouvert derrière, un peu sonné du calmant administré. L’amour est d’abord du sexe et les Yankees flirtent avec les convenances – non sans prévenir dûment le spectateur par un encart de pruderie au début du film. Hypocrisie habituelle, puisque tout, habituellement se termine au lit. Mais les conventions requièrent le mariage officiel, et le film y parviendra après de multiples circonvolutions.

On s’amuse et on ne s’ennuie guère dans cette comédie amoureuse où Jack Nicholson est nettement meilleur que Diane Keaton. Lui est tout en charme et retenue, à l’inverse de sa comparse, volontiers hystérique dans la pruderie ou le chagrin lorsqu’elle glousse façon bonobo. Mais elle a été oscarisée « meilleure actrice » en 2004, ce qui montre le goût yankee pour l’excès ridicule et prépare le foutraque Trump. Keanu Reeves est un peu fade dans ce rôle pas facile à suivre, éconduit sans remède et un peu vite à la fin.

Mais il fallait bien finir, au bout de deux heures et huit minutes, après une scène romantique (à l’américaine) à Paris, entre le grand hôtel George V et le bistrot de luxe Le grand Colbert, puis les ponts sur la Seine de nuit, lieu de passage obligé des Américains à Paris. Et tout se termine par un bébé bien conventionnel (le sexe DOIT conduire à la procréation requise par l’Ancien testament), sauf que les parents ne sont pas ceux que vous croyez – tout reste très conventionnel, vous dis-je.

DVD Tout peut arriver (Something’s Gotta Give), Nancy Meyers, 2003, avec Jack Nicholson, Diane Keaton, Frances McDormand, Keanu Reeves, Amanda Peet, Jon Favreau, Warner Bros Entertainment France 2004, 2h08, 8,46

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Charles Morgan, Fontaine

La mode au début du XXe siècle était à la Pensée, la haute pensée néo-platonicienne, surtout lorsque l’on avait été élevé à lire le philosophe dans sa langue grecque originale. Rien d’étonnant à ce que les officiers, durant la Première guerre mondiale, aient tenu à conserver leurs habitudes de lecture et cherchent l’élévation de leur esprit. Ce « grand » roman d’amour part de la chair pour aboutir à la conscience émerveillée, par-delà la matière et le terrestre. Tout comme Platon prônait la voie philosophique en partant de la beauté immédiate des jeunes corps nus pour parvenir à la Beauté idéale, dans l’Absolu des Idées.

Trois personnages principaux dans cette aventure : Lewis Alison, officier marinier anglais fait prisonnier et assigné à résidence dans un château de Hollande, pays neutre ; Rupert von Narwitz, comte prussien grand blessé à la guerre ; et sa femme Julie, anglaise d’origine et ex-élève d’Alison en sa prime jeunesse. Le décor est froid, convenable, banal – hollandais. Un plat pays pour une platitude de pensée qui permet toutes les audaces des sens, des passions et de l’esprit.

Le roman expose en sept parties les étapes du cheminement de l’âme vers l’au-delà de l’amour, qui réunit le mari, la femme, l’amant, dans un nœud de relations qui les éprouve et les rend plus forts. Tout d’abord le fort, où Alison entreprend d’étudier le XVIIe siècle anglais pour en tirer un livre de réflexions. Ensuite le château de Hollande où il retrouve Julie, placée là par son mari pour la protéger de la guerre (et des Allemands puisqu’elle est d’origine anglaise). C’est ensuite la fuite, la tour, le lien, la fin – puis le commencement – car tout boucle.

Alison étudie, Julie tombe en amour, ils couchent ensemble, le mari gravement blessé revient, amputé du bras droit et le dos ravagé, les poumons atteints. Il mourra comme son pays au moment de l’Armistice inévitable en 1918 et de la fuite du Kaiser tandis que la révolution rouge gronde dans toutes les villes d’Allemagne.

Il y a coïncidence entre les grands événements de l’Histoire et ceux de la passion du trio dans la petite histoire. Le raisonnable anglais l’emporte sur l’idéalisme allemand, Julie étant le fusible par lequel passe les énergies, et qui est prêt de sauter. Mais chacun reste à une hauteur morale qui passera au-dessus de la tête de la plupart de nos contemporains, tout en accomplissant les gestes du plaisir que tous nos contemporains comprennent à loisir. Rien de bas, le drame est tout intérieur en chacun des trois.

Julie s’est mariée très jeune, pour quitter sa mère qu’elle exècre ; elle n’a jamais été amoureuse de Rupert, qui lui l’était d’elle, et le reste jusqu’au bout. Lewis avait de l’affection pour la fillette spontanée à qui il a donné des leçons en Angleterre lorsqu’elle avait 12 ans ; il la retrouve en femme et a le droit de l’aimer en adulte, ce qu’il ne manque pas de faire, mais sans s’empresser. Car Julie et lui se rencontrent et se nouent de façon naturelle, comme si cela avait été écrit de tout temps.

Alison cherche à se libérer de tout asservissement, mais les affaires le tiennent en Angleterre, la guerre le retient en Hollande, et l’amour qu’il éprouve le lie à Julie. « Il aspirait à se créer un sanctuaire que les tourments de l’existence journalière, les vents brûlants du désir, la crainte et l’ambition seraient impuissants à troubler » p.101.

Julie résiste à ce qui cherche à la contraindre : « Aucun scrupule de conscience, nulle crainte, nul désir d’observer la loi du mariage, ne lui avait dicté sa lettre, mais simplement la résistance intuitive à une invasion de son être » p.225. Ainsi récuse-t-elle dans un premier mouvement Lewis avant de succomber sous plus fort qu’elle.

Narwitz est triplement vaincu par le sort, en tant qu’Allemand prussien qui perd tous ses biens dans la guerre et ses traditions dans la révolution, la moitié de son corps par blessures multiples, et sa femme qui ne l’aime pas tout en le respectant. « Je songe à une aristocratie de l’humanité qui aurait la volonté et le courage de diriger, de fonder une tradition, et de la préserver » p.341, dit-il. « Nous nous forgeons des idoles : notre pays, notre foi, notre art ou notre bien-aimée, ce qui vous plaira, et nous déversons sur les genoux de l’idole toutes nos possessions spirituelles. Nous baptisons cela humilité ou amour. Tourguenieff dirait : sacrifice de soi. Nous refusons de nous agenouiller, si ce n’est devant des dieux créés par notre savoir, ou issus de nos rêves. Le vrai saint, le véritable philosophe, conclut Narwitz, sur un ton qui n’avait rien d’affirmatif, mais au contraire était plein d’un désir inassouvi, est celui qui peut s’agenouiller ans image devant lui, simplement parce qu’il se sait au second plan, et que agenouillement lui est moralement nécessaire » p.368. Ce qu’il accomplira en vivant sa Passion christique jusqu’au bout de la souffrance et du renoncement.

Les amants ne couchent plus ensemble dès qu’il revient et Alison trouve en Narwitz un maître spirituel. Ils sont amis. Chacun, au contact de l’autre, se trouve transformé. Ils voient en leurs différences comme au travers, une beauté absolue qui les appelle, un amour sublimé qui les transcende. « Rupert a pris sur moi le plus profond ascendant, dit Julie, et sur Lewis aussi. Ce que nous sommes à présent, nous le sommes par lui, et ce que nous deviendrons sera également son œuvre » p.388.

C’est comme un éveil bouddhiste, un émerveillement. « Ce que nous avons appelé jusqu’ici omniscience, il est préférable de l’envisager comme une infinie puissance d’émerveillement. Le savoir est une qualité statique, une pierre dans un torrent, mais l’émerveillement est ce torrent même » p.425.

Un amour qui rend supérieur, partant des sens pour élever l’âme de chacun des protagonistes, et Rupert qui, sur son lit de mort joint les mains de Julie et de Lewis pour qu’ils vivent meilleurs après lui.

Prix Hawthornden 1932

Charles Langbridge Morgan, Fontaine (Fountain), 1932, Livre de poche 1962, 499 pages, occasion €5,90

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Daniel Pennac, Chagrin d’école

L’auteur été un cancre, il en a fait un livre. Tout petit déjà, il a passé un an sur la lettre A. Les majuscules lui faisaient peur. Ses instituteurs lui disaient qu’il était nul et c’était pire au collège. Les appréciations des bulletins scolaires étaient toujours les mêmes, dépréciative. Mais le petit Daniel devenu grand a réussi à passer quand même le bac, en deux années, puis a enchaîné la licence et la maîtrise de lettres modernes. Sans passer le CAPES ni l’agrégation, il est devenu professeur de collège privé. C’est ce qui lui donne le droit et l’expérience d’écrire sur les élèves et l’enseignement.

Il mêle les souvenirs autobiographiques et les réflexions sur la façon d’enseigner. L’école dysfonctionne ; les professeurs « ne sont pas préparés pour ça ». Il s’interroge sur le « ça ». C’est un élément indéfini dans lequel le professeur met tout ce qui ne va pas, tout ce qu’il devrait faire, tout ce qu’il ne sait pas faire. Le « ça » est l’abîme qui sépare le savoir de l’ignorance. Mais cet abîme, le professeur ne le connaît pas. Il semble être né en ayant déjà tout appris, sans s’apercevoir que l’élève est justement celui qui ne sait riens et doit tout apprendre.

Oh, évidemment, il y a la société, les problèmes économiques, la crise, le chômage, l’immigration, les banlieues, les réseaux sociaux, l’attrait du téléphone mobile, la drogue, les fringues, et l’incivilité qui va, au cinéma comme dans le rap, et que la « bonne » société se complaît à reproduire, par snobisme. Mais les adolescents restent des adolescents, que ce soit au début de l’école publique à la fin du XIXe siècle, ou dans l’école publique massifiée du début du XXIe siècle. Ils sont aux prises avec la difficulté d’être de l’adolescence, le bouleversement des hormones et du corps, le regard des autres, l’identité, leur place dans la société et le jugement adulte. Le cancre, celui qui refuse l’école, la morale et le système, se replie au fond dans sa coquille parce qu’on ne le regarde pas tel qu’il est. Reconnaître l’individu est la première tâche du pédagogue. Nul professeur ne pourra enseigner un quelconque savoir s’il ne parle pas à un élève en particulier plutôt qu’au plafond dans sa classe.

Pour cela, il faut habiter son enseignement, attirer l’attention, faire jouer les élèves. Non pas en chahut post–68, mais pour leur faire assimiler par eux-mêmes, et en interaction de groupe, ce qui est la matière enseignée. Ainsi l’orthographe, que le professeur Pennac fait apprendre en donnant à corriger les copies des secondes aux petits de quatrième. Ou la grammaire, qu’il dissèque à partir d’une phrase spontanée d’un élève, évidemment mal formulée et générale, pour lui donner tout son sens particulier et correct. Les enfants sont curieux de nature, et il suffit de peu de choses pour qu’ils s’intéressent à ce qu’on leur propose. La première chose est de leur porter attention, la seconde est de reconnaître ce qu’ils réussissent, la troisième est de les encourager à faire par eux-mêmes.

Le professeur Daniel Pennacchioni, de père général et polytechnicien d’origine corse, est le dernier de quatre frères, dont deux ingénieurs et un officier. Il a été aimé durant son enfance, mais cela ne suffit pas. Seuls quelques rares professeurs ont réussi à l’intéresser à leur matière, en lettres, en histoire, en mathématiques, en philosophie. Mais c’est l’amour que lui ont porté deux filles qui l’ont, selon lui, fait mûrir et enfin assimiler le savoir. Il a dès lors « travaillé » pour passer ses diplômes. Il a enseigné 25 ans avant de laisser l’enseignement pour continuer d’écrire ses livres. Mais Il continue à intervenir dans les collèges et lycées pour transmettre sa passion des lettres.

Il donne quelques méthodes, comme faire apprendre un texte chaque semaine à ses élèves, portant sur une morale ou un sentiment, leur faisant analyser le pourquoi et l’enchaînement des idées plutôt que du simple apprentissage par cœur. On retient le mieux ce que l’on reconstitue en esprit. L’un de ses collègues de banlieue, en proie à des « racailles » illettrées et immatures, leur a fait, à chacun en particulier à 15 ans, tourner un film où ils interrogeaient un autre de leurs camarades. En passant puis repassant ces films devant tout le groupe, il leur a fait comprendre combien l’interviewé comme l’intervieweur jouait chacun un rôle, se la pétait, frimait, en bref n’étaient pas eux-mêmes. Dès lors, il leur a fait recommencer l’interview, et les adolescents se sont enfin révélés tels qu’ils étaient, sans les oripeaux des fringues de marque, des intonations provocatrices, des gestes imités de la rue. C’est page 237 et vaut son pesant d’émotion.

Au fond, plutôt que de se lamenter constamment sur les moyens ou de le nombre d’élèves, ou la formation jamais suffisante, ce qui compte est : « la seule chose sur laquelle nous pouvons personnellement agir et qui, elle, date de la nuit des temps pédagogiques : la solitude et la honte de l’élève qui ne comprend pas, perdu dans un monde où tous les autres comprennent » p.39. Plutôt que stigmatiser, respect !

Le cancre n’est pas de prédestination, ni la nullité un destin, mais dépend des rencontres et de l’attention. Chacun réclame sa part d’amour en ce monde et, parfois, certains professeurs peuvent le donner, repêcher un l’élève nul pour en faire un être pensant.

Un bien beau livre, malgré quelques délayage.

Prix Renaudot 2007

Daniel Pennac, Chagrin d’école, 2007, Folio 2009, 305 pages, €9,40

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William Boyd, L’après-midi bleu

C’est un beau roman d’amour, construit au travers du siècle XXe. Kay est une jeune architecte du milieu des années trente à Los Angeles. Son associé juif misogyne l’a virée après qu’elle ait fait décoller par ses idées le cabinet, puis l’a empêchée de se faire un nom en achetant en sous-main la maison d’architecte qu’elle avait pris plaisir à construire, et en la faisant détruire. Kay est atteinte. Ce pourquoi elle cède aux élucubration d’un vieux qui l’aborde et lui dit qu’il est son père. Pourtant, elle croyait son père mort… Et sa mère dément mordicus. Mais elle ment, Kay le sait. Alors elle suit le vieux Salvador Carriscant dans ses délires. Elle est curieuse d’en savoir plus.

C’est vers une histoire d’amour qu’il l’entraîne dans le siècle : la sienne, dont Kay est issue sans le savoir. Il lui fait retrouver Bobby Patton, ex-policier américain de Manille, lorsque les Philippines étaient devenues colonie des États-Unis (mais oui, ce pays qui se flatte de s’être émancipé du colonialisme et qui a fait après-guerre la leçon aux empires européens a bel et bien colonisé les Philippines de 1902 à 1946, après avoir viré les Espagnols !). Sortant une page de magazine qui lui a été envoyée, il montre une femme et dit qu’il doit la rejoindre et que Bobby Patton sait où elle pourrait se trouver. Il la persuade de l’accompagner lorsqu’il va lui rendre visite à Santa Fe, shérif retraité – et Bobby le reconnaît. Ils parlent une heure en privé.

Bobby Patton a confirmé que la femme au second plan était bien elle, celle qu’il ont connue tous les deux, aux Philippines. Carriscant effectue des recherches en bibliothèque et veut aller au Portugal car la photo montre que la femme était l’épouse ou l’amie d’un membre de la diplomatie américaine à Lisbonne en 1927, vingt ans après qu’il l’eût connue. Peu convaincue mais soulagée de prendre quelques vacances après ses déboires de femme architecte dans ce milieu misogyne, Kay le suit. Durant le voyage, il lui raconte son histoire…

Il était jeune chirurgien à Manille au début des années 1900, adepte de l’asepsie des mains et des instruments, au contraire de son patron Cruz et du vieux médecin officiel du gouverneur, Wieland. Ses patients mouraient donc moins et il s’attirait l’ire des deux birbes au bord de la retraite. Son couple va mal, sa femme fuit la couche conjugale après la mort successive de ses parents. Salvador tente d’aller aux putes mais rencontre Wieland au bordel et n’assume pas de devenir comme lui. En fuyant dans une propriété, il est frôlé par une flèche, tirée par une groupe de jeunes américaines qui s’entraînent. C’est l’aventure. L’une d’elle lui assène un coup de foudre. Il cherchera à la revoir, à connaître son nom, à espionner ses faits et gestes.

Mais voilà que deux cadavres de jeunes soldats américains sont découverts nus, poignardés et le ventre entaillé en T au scalpel, le cœur arraché. Qui a commis le crime ? Est-ce lié à une vengeance de la sauvage répression américaine contre la révolte des Philippins en 1898 ? Wieland est fin saoul, comme d’habitude, Cruz introuvable, occupé à disséquer des chiens cherchant la gloire en prouvant qu’il peut recoudre le cœur s’il est atteint d’une plaie au couteau. Le chef de la police, Bobby Patton, fait donc appel au docteur Carriscant pour expertise. Cela conduit le docteur à être présenté au colonel commandant le régiment des deux cadavres – et ce colonel Sieverance à faire appel à lui lorsque sa femme Delphine se plaint de douleurs intolérables au bas-ventre, que les docteurs Cruz et Wieland sont incapables de juguler. Il s’agit d’une appendicite, et Carriscant opère. Avec succès, l’épouse s’en remet et elle est flattée des attentions du docteur chez qui elle a reconnu le mystérieux personnage hirsute, couvert de boue et vociférant qui a failli prendre sa flèche dans la tête.

Pente banale, ils tombent amoureux, lui aveuglé, elle un brin manipulatrice. De chaque côté mariés, ils ne sont pas heureux en ménage et songent à refaire une vie nouvelle ailleurs, loin de Manille. Tout un plan est échafaudé, dans lequel entrent un bateau de contrebandier tenu par un jeune blond, Axel, un aéroplane en construction imaginé par le docteur anesthésiste qui assiste Carriscant à l’hôpital. Il s’agit de simuler la mort de la jeune femme, et pour lui d’annoncer prendre deux semaines de vacances au prétexte d’aller voir sa mère dans la campagne, puis de fuir incognito dans le cargo jusqu’à Singapour avant de joindre l’Europe pour commencer une vie nouvelle.

Évidemment, les circonstances ne permettent pas la réalisation intégrale du plan minutieux. Il s’en est fallu de peu, mais… Delphine « meurt » opportunément comme prévu, un cadavre est mis en cercueil qui n’est pas le sien et elle rejoint le rafiot comme prévu. Mais Salvador s’attarde un peu trop à l’hôpital puis chez lui, et Bobby Patton surgit pour l’arrêter. Le colonel Sieverance a été tué de deux balles et il est soupçonné, ce qui est extravagant, mais il est aussi soupçonné d’avoir été complice du meurtre des deux jeunes soldats retrouvés éventrés. Il est emprisonné, jugé, blanchi du meurtre mais condamné pour complicité des deux autres. Il ne rejoindra pas Delphine enceinte…

Il purge sa peine, seize ans, puis une main anonyme lui envoie cette fameuse page de magazine via son ancien hôpital où il a gardé des amitiés. Il reconnaît la femme en second sur la photo et veut la retrouver. Mais il veut auparavant retrouver sa fille, son épouse ayant renoué les relations sexuelles et étant tombé enceinte elle aussi avant qu’il soit arrêté.

La boucle de sa vie va donc être bouclée. Kay sa fille et lui vont retrouver Delphine et tout sera bien. Le lecteur apprendra, ou devinera, qui a tué qui à la fin.

Un beau roman bien écrit qui passionne par les caractères des personnages, réalistes et minutieusement mis en scène, et par le décentrement dans l’histoire (coloniale) et la géographie (les Philippines).

William Boyd, L’après-midi bleu(The Blue Afternoon), 1993, Point 1996, 416 pages, €7,90

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Garde à vue de Claude Miller

Les flics à l’ancienne, en province, dans les années Mitterrand. Pas d’ADN ni de téléphonie, ni de caméras de surveillance à l’époque, mais une enquête toute psychologique, un choc entre personnalités. Deux petites filles de 8 ans ont été retrouvées mortes étranglées, violées, jetées dans un fossé ou sur une plage en l’espace d’une semaine. Un notaire, dont la voiture a été retrouvée à proximité de la plage par les gendarmes le soir du second meurtre, est interrogé.

C’est la veille du Nouvel an, la ville de Cherbourg est en effervescence, il fait froid et il pleut. Pas de quoi avoir la trique pour violer, comme le note un inspecteur facétieux. L’inspecteur Antoine Gallien (Lino Ventura), confronte Maître Jérôme Martinaud (Michel Serrault) dans son smoking de sortie, et le met devant ses contradictions. Ce sont de petits détails insignifiants, mais qui dessinent une cohérence policière.

Le notaire a fait son devoir de citoyen et il devient suspect numéro un. Il a prévenu la police pour le premier meurtre : que faisait-il dans ce lieu marécageux plein de ronces ? Comment a-t-il pu reconnaître la fillette de loin dans l’obscurité s’il ne savait pas qui elle était et où il l’avait mise ? A-t-il promené le chien Tango du voisin ce soir-là ? Lui a déclaré que oui, des voisins ont témoigné que non. Est-ce un oubli ou un mensonge ? Le notaire voulait un chien mais sa femme n’en voulait pas, elle préfère les chats, mais lui n’en veut pas, ça fait des saletés. Pas d’enfant non plus, sa femme l’a répudié de son lit. Pourquoi ? Elle aimait la chose avant de se marier mais en est révulsée après. A moins que ce soit lui qui l’ait choquée, mais elle ne l’avoue pas.

Qu’a-t-il fait le soir du second meurtre, si près de la plage où le cadavre a été retrouvé ? Lui déclare qu’il s’est promené dans les dunes vers le phare. A-t-il entendu quelque chose ? Non, rien, sauf le bruit du ressac, rien d’autre. Et la corne de brume, alors ? Il a dissimulé le fait qu’il est allé ce soir-là aux putes après avoir été voir sa sœur. Mais un mensonge rend aussitôt le policier soupçonneux : menteur une fois, menteur toujours !

La nuit s’étire et l’interrogatoire n’avance pas. Martineau s’enferre mais il dit ne pas avoir tué. L’inspecteur-adjoint Belmont (Guy Marchand) tape le procès-verbal (en deux exemplaires avec carbone) et se marre ; il le croit d’évidence coupable et en a marre. A cette époque d’autorité toute-puissante, aucun avocat n’était autorisé durant la garde à vue. L’inspecteur est impulsif et lorsque Gallien doit sortir, appelé pour aller voir l’épouse du notaire qui veut retrouver son mari (ce qui n’est pas permis), Belmont l’impulsif frappe Martineau pour le faire avouer. Le scandale ne sera qu’en interne, rien ne sort publiquement à cette époque des violences policières.

Gallien reçoit Chantal Martineau (Romy Schneider), qui confirme les chambres à part et évoque sa répulsion envers son mari. Un soir de Noël, il a longuement conversé avec sa nièce Camille (la mignonne Elsa Lunghini de 8 ans à l’époque), et est resté avec elle seul dans la pièce aux cadeaux. L’épouse les a surpris très proches l’un de l’autre mais juste en train de parler. Ils se sont tus à son arrivée. Elle déclare que son mari lui disait des choses qui n’étaient pas de son âge, ce qui est très subjectif vu ce qu’elle a pu entendre, et plutôt ignoble, on n’en saura pas plus. Mais elle ajoute une « preuve » : le ticket de caisse du teinturier auquel le notaire a confié l’un de ses deux imperméables le lendemain du second meurtre. Pourquoi ? Etait-il souillé de quelque fluide ?

Cela suffit pour conforter l’orientation de l’enquête. Une intime conviction se forme, même si l’inspecteur Gallien préfère les faits. Or les faits convergent vers le notaire, faute d’autres preuves. Le fil de la réalité est écarté pour la cohérence du scénario. Martineau, lassé, comprend qu’il est pris et enserré dans une toile sociale de on-dits et de ratages familiaux. Sa nièce Camille, qu’il aime comme un père, risque d’être appelée à témoigner à la barre. Sa femme ne l’aime pas, elle ne veut pas divorcer, ils n’ont pas d’enfants ni de chien. Lorsqu’il s’intéresse au chien ou à l’enfant du voisin, c’est pour être aussitôt soupçonné de mauvaises intentions. Sa vie est foutue : pour avoir la paix, il avoue tout ce qu’on voudra. La garde à vue à la française est (était ?) un entonnoir vers l’inculpation directe. Les flics se faisaient un film et y tenaient mordicus, écartant les autres pistes. Tous les témoins, sentant le sens du vent, orientaient leurs déclarations vers l’opinion la plus forte.

Sauf qu’un inévitable coup de théâtre empêchera l’erreur judiciaire. Car le vrai coupable n’a pas d’histoire et ne présente aucune contradiction : il est bête, et transparent.

Aujourd’hui, le suspect serait lynché par les réseaux sociaux avant même de pouvoir s’expliquer. Aimer les enfants fait grimper l’hystérie, même si c’est en tout bien, tout honneur. On ne peut mignoter que les siens, et encore, pas trop en public. On serait dénoncé à moins, la délation étant le sport favori des « bonnes âmes » en France depuis toujours. La raison des faits est trop volontiers ignorée au profit des croyances et des fantasmes – même chez les flics.

En 1981, le public éclairé était plus en faveur des libertés que du soupçon – l’époque a changé, et pas toujours en bien.

Un bon film psychologique, avec une brochette d’acteurs comme on n’en fait plus, posés, cultivés, patients, talentueux. Lino Ventura est très bon en flic à qui on ne la fait pas mais qui ne s’énerve jamais. Romy Schneider joue les trop belles femmes, déçues donc vénéneuses (elle mourra quelques mois plus tard). Michel Serrault le notable voit s’écrouler toute respectabilité en même temps que les apparences de son couple. Il croit que sa femme l’attend au sortir de sa garde à vue, parce qu’elle est garée devant le commissariat et au volant, mais…

DVD Garde à vue, Claude Miller, 1981, avec Lino Ventura, Michel Serrault, Romy Schneider, Guy Marchand, Michel Such, TF1 studio 2017, 1h21, €9,36

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John Knittel, Amédée

« L’un des plus grands romanciers de notre époque », disait Romain Rolland de l’écrivain suisse né en Inde John Knittel. Je ne trouve pas. Romain Rolland était trop conventionnel, trop inséré dans son époque, pour voir l’avenir. Knittel est passé de mode : tout, dans ses sujets, son style, sa description « naturelle » des mœurs, est renvoyé à son temps.

Amédée est un jeune homme devenu ingénieur par la force de sa volonté. Il est orphelin de père parce que sa mère a tué son mari après avoir été mise enceinte par son beau-fils amant (objet du roman précédent, Thérèse Etienne). Le fils unique doit vivre avec l’opprobre social, sa mère au bagne. Élevé par un oncle pasteur, il devient cependant un mathématicien pratique accompli, beau, bien fait, énergique… Un homme nietzschéen comme l’entre-deux guerres en produisait en Europe.

Mais il est seul, inapte à l’amour, ou du moins la vie sociale de couple. Pauline, sa voisine d’enfance à la campagne, en tombe amoureux, mais il rompt brutalement : il ne peut pas. Des années se passent, Pauline s’est mariée à 19 ans, par dépit, avec Gusti, le prototype du Suisse content de lui, amateur de charcutailles et de bonne bouffe, maniaque, fonctionnaire et conventionnel en diable, qui n’aime que faire des économies.

Pauline n’en peut plus lorsqu’elle revoit par hasard le bel Amédée. Il a obtenu l’ingénierie en chef d’un projet de barrage d’une haute vallée suisse, le Rossmer, destiné à fournir de l’énergie à tout le pays. Car l’énergie, tout est là : pas de prospérité sans énergie, pas d’économie ni de confort sans énergie. L’eau est la meilleure des énergies car naturelle et coulant tout en force, si elle est bien canalisée dans des turbines issues de la technique ingénieuse des hommes. Amédée sait que le pétrole s’épuise déjà. Il est à fond productiviste – mais aussi idéaliste.

Il reprend à son compte l’utopie d’un Herman Soergel, né allemand en 1885 et mort à 62 ans percuté à vélo dans une ligne droite par une voiture qui n’a jamais été retrouvée… Il faisait de l’ombre aux puissances. Car son projet était d’assécher en partie la Méditerranée par un barrage géant à Gibraltar pour récupérer des terres cultivable et alimenter en énergie hydroélectrique l’Europe et l’Afrique devenu continent reconstitué : Atlantropa. L’équivalent du continent américain et du continent asiatique en kilomètres carrés. Cette énergie abondante devrait apporter la paix, chaque ex-empire ayant intérêt à la prospérité. Je me demande ce qu’en a pensé Staline, ou Hitler… D’autant que l’utopiste a oublié carrément l’évolution de la démographie : en son temps, l’Europe était pleine et l’Afrique vide ; ce n’est plus le cas du tout, au contraire ! Atlantropa ou le métissage généralisé ?

Cet idéalisme du grand projet est l’un des thèmes du roman, qui veut promouvoir une idée. On comprend mieux la remarque de Romain Rolland, prix Nobel de littérature 1915, lui aussi humaniste poussé à faire communier les hommes par la technique et l’économie, via des héros pacifistes. Il a malheureusement terminé comme « idiot utile » de l’URSS à la fin de sa vie… Il croyait à l’avenir radieux – que l’on attend encore sous Poutine.

Amédée croit cependant en l’Europe à construire, à unifier par l’énergie et les grandes voies de communication, ce qui était prémonitoire, mais ne se fera qu’après une sale guerre nazie. Il a fallu vaincre le nationalisme pour cela. Et cela recommence : la Russie de Poutine ne veut pas être assimilée à l’Europe, par orgueil de mafieux arrivé. Pas question d’unifier par l’énergie et les grandes voies de communication le continent de l’Atlantique à l’Oural.

Pauline quitte donc brusquement son mari Gusti pour aller loger sur le chantier d’altitude où travaille Amédée et l’équipe qu’il a su fédérer autour de lui. Son charisme et son attention aux autres suscite l’enthousiasme des jeunes hommes, qu’il incite à se muscler physiquement et mentalement, et Pauline aimerait bien qu’il lui porte autant d’attention. Mais Amédée ne vit que pour le projet qui le consume. Le barrage terminé, il est vidé, malade. Pauline le soigne et il lui garde toute son amitié, mais pas au-delà. D’ailleurs elle n’est pas divorcée, son Gusti ne veut pas pour la punir par des chaînes. Ce n’était pas la femme qui décidait, en Suisse, avant-guerre.

Le roman se termine abruptement, comme si son auteur s’apercevait qu’il avait écrit déjà trop de pages. Tels des cow-boys solitaires, Amédée et Pauline s’éloignent l’un derrière l’autre, sur le glacier des hautes cimes. Pour quel avenir ? Mystère. L’histoire entre ces deux caractères pâtit du moralisme pacifiste du Projet d’Atlantropa ; il n’est jamais bon de mêler un prêche à un roman. Mais cette description de la mentalité optimiste d’avant-guerre nous parle de nos jours car nous sommes peut-être aussi en avant guerre. Poutine n’’st pas Hitler, mais il pense et il agit comme lui : par la force, la séduction et le mensonge.

John Knittel, Amédée (Power for sale – Amadeus), 1939, Livre de poche 1967, 500 pages, occasion €6,99

Attention sur Amazon aux langues des éditions, parfois la couverture est celle du Livre de poche en français mais le livre envoyé est en anglais ou en allemand. Mes liens tiennent compte de ce problème.

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Le pape est hors-service, dit Nietzsche

Le pape qui donne des leçons de morale à tout le monde est hors de service, dit Nietzsche, parce son dieu est mort. Zarathoustra poursuit sa route dans la montagne et rencontre un homme en noir, de l’affliction masquée sur le visage.

« Déjà un autre nécromant passe sur mon chemin, – un magicien quelconque qui impose les mains, un sombre faiseur de miracles par la grâce de Dieu, un onctueux diffamateur du monde : que le diable l’emporte ! Mais le diable n’est jamais là quand on aurait besoin de lui : toujours il arrive trop tard, ce maudit nain, ce pied bot ! Ainsi sacrait Zarathoustra. » Comme quoi Nietzsche a de l’humour, même dans les choses graves.

Le vieux en noir est le dernier pape. Il a servi Dieu jusqu’à sa mort, car Dieu est mort, et il se retrouve seul. « À présent, je suis hors de service, je suis sans maître et néanmoins je ne suis pas libre. » Car il l’aimait, ce Dieu, et l’amour attache, même par-delà la mort. Et il cherche un nouvel asile, une nouvelle foi. Or l’ermite qu’il cherchait dans la forêt est mort lui aussi, les loups qui hurlaient le lui ont appris.

Zarathoustra veut savoir comment Dieu est mort. « Est-ce vrai ce qu’on raconte, que c’est la pitié qui l’a étranglé ? – à la vue de l’homme crucifié, parce qu’il ne supporta pas que l’amour pour les hommes devint son enfer et enfin sa mort ? » questionne Zarathoustra. Le vieux pape ne répond pas mais son visage est expressif.

Il avoue : « C’était un Dieu secret, plein de mystère. En vérité, son fils lui-même ne lui est venu que par des chemins détournés. A la porte de sa croyance il y a l’adultère. Celui qui le loue comme un Dieu de l’amour ne se fait pas une idée assez haute de l’amour lui-même. Ce Dieu ne voulait il pas aussi être juge ? Mais celui qui aime, aime au-delà du châtiment et de la récompense. Lorsqu’il était jeune, ce Dieu d’Orient, il était dur et altéré de vengeance, et il s édifia un enfer pour distraire ses favoris. Mais il finit par devenir vieux et mou et tendre et compatissant, ressemblant davantage encore à une vieille grand-mère branlante. Il était assis au coin du feu, ridé, soucieux à cause de ses jambes faibles, fatigué du monde, las de vouloir, et il finit par étouffer un jour de sa trop grande pitié. »

Nietzsche résume ainsi les raisons de croire que Dieu est mort. Il n’était pas clair mais confus, « équivoque ». Il en a voulu aux hommes. « Que ne nous en a-t-il pas voulu, haletant de colère, de ce que nous l’ayons mal compris ! Mais pourquoi ne parlait-il pas plus clairement ? Et si la faute en était à nos oreilles, pourquoi nous a-t-il donné des oreilles qui l’entendaient mal ? » La faute n’est pas aux hommes mais à leur créateur, « ce potier qui n’avait pas fini son apprentissage. »

A ces mots, le vieux pape s’écrie : « Ô Zarathoustra, tu es plus pieux que tu ne le crois, avec une telle incrédulité. Je ne sais quel Dieu en toi t’a converti à ton impiété. N’est-ce pas ta piété même qui t’empêche de croire à un Dieu ? Et ta trop grande loyauté finira par t’entraîner par-delà le bien et le mal  ! » Là est le danger, Nietzsche/Zarathoustra le sait : transformer l’ancienne croyance en une croyance nouvelle, devenir un nouveau pape ou gourou pour une secte de disciples avides de croire plutôt que de penser par eux-mêmes.

Zarathoustra prophétise, il ne veut pas devenir dieu. Il montre la voie – comme le Bouddha – mais reste un homme. Même si cet homme tend à devenir, à être « supérieur » à ce qu’il fut, à préparer le sur-homme.

Nietzsche a été influencé par le bouddhisme, dont les textes étaient traduits en son siècle. Pour le Bouddha, qui était au départ le prince Gautama, il faut faire ses propres expériences pour découvrir la Voie vers la sagesse. Pour Bouddha, elle est renoncement aux illusions qui engendrent la souffrance, une fusion progressive avec le grand Tout. Ce qui serait un nihilisme s’il n’y avait les bodhisattvas : ce sont des hommes éveillés, devenus sages au-delà des illusions, qui n’entrent pas dans le grand Tout pour aider les humains à trouver leur voie en diffusant leur sagesse.

Ainsi, même s’il y a tentation d’être divinisé, comme le vieux pape le lui propose, Zarathoustra ne veut pas de statue. Il veut enseigner, puis qu’on le quitte. Que chacun trouve sa propre voie par sa propre réflexion, ses passions et ses instincts. La vie aveugle pousse toujours vers le haut ; il suffit de lui céder. C’est un bon instinct que celui de vie.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Tahar Ben Jelloun, L’enfant de sable

L’ex-professeur de philo marocain élevé en français au Maroc avant l’arabisation de l’enseignement en 1971, docteur français en psychopathologie sociale en 1975, est un écrivain. L’enfant de sable le rend célèbre. Bien que proche du régime marocain et de son roi, il s’est exilé en France et remet en cause l’emprise de la religion et des coutumes patriarcales de la société traditionnelle. L’enfant de sable en est une illustration.

En effet, Hadj Ahmed n’a eu que des filles en quinze ans, pas moins de sept à la file. Comme il fait l’amour selon la tradition et, selon toutes apparences, avec les mêmes habitudes, il ne pourra jamais avoir de garçon. Ce qui le désole. En société musulmane, en effet, seul le garçon vaut, la fille n’est qu’un réceptacle à foutre pour engendrer des guerriers. L’auteur cite le verset coranique consacré à l’héritage : « Voici ce qu’Allah vous fait commandement au sujet de vos enfants : au mâle, portion semblable à celle de deux filles (4IV, 11-12) » p.53. Mais ce n’était pas mieux avant… Chez les Bédouins, nib ! Ce serait un progrès, hélas figé dans le temps, au VIIe siècle de notre ère.

« Le père n’avait pas de chance ; il était persuadé qu’une malédiction lointaine et lourde pesait sur sa vie  : sur sept naissances, il eut sept filles. La maison était occupé par dix femmes, les sept filles, la mère, la tante Aïcha et Malika, la vieille domestique. La malédiction prit l’ampleur d’un malheur étalé dans le temps. Le père pensait qu’une fille aurait pu suffire. Sept c’était trop, c’était même tragique. Que de fois il se remémora l’histoire des Arabes d’avant l’Islam qui enterraient leurs filles vivantes ! Comme il ne pouvait s’en débarrasser, il cultivait à leur égard non pas de la haine, mais de l’indifférence. Il vivait à la maison comme s’il n’avait pas de progéniture » p.17. C’est violent, et réaliste. Ses deux frères le raillent de ne procréer que des femelles, la société le regarde de travers comme s’il avait une tare. La religion même est impitoyable : « Pour l’homme sans héritier, elle le dépossède ou presque en faveur des frères. Quant aux filles, elles reçoivent seulement le tiers de l’héritage » p.18.

Ahmed est donc décidé à avoir un garçon. Le prochain bébé sera obligatoirement un mâle, par décret paternel. Même si c’est une fille. Et c’est une fille – donc un garçon prénommé Ahmed comme papa. Seules la mère et la vieille accoucheuse sont au courant. Le bébé est présenté comme l’héritier mâle, élevé, habillé et coiffé en garçon. Tout va à peu près bien jusqu’à ce que les seins lui poussent, mais pas trop, contraints par des bandages ; et que le sang menstruel coule entre ses jambes. Mais surtout que ses métamorphoses hormonales le poussent à l’indécision. Fille élevée en garçon, elle a des manières autoritaires de garçon, la voix plus grave qu’une fille, et même un peu de poil sur les joues. La fonction créerait-elle l’organe ? Élever une fille en gars ferait-elle d’elle un gars ?

Pas vraiment… Si les femmes peuvent s’émanciper de leur soumission ancestrale au père, au mari, aux oncles, aux fils, au roi, à la religion (et ça fait beaucoup), elles ne deviennent pourtant pas mâles pour autant. Le pauvre Ahmed le vit dans sa chair, elle/lui qui ne peut se montrer nu qu’à son miroir, qui ne peut recevoir de caresses que de sa main, qui ne peut faire l’amour à quiconque sans être découvert, dénoncé et lynché, maudit.

Ahmed, à la mort de son père, aurait pu rompre les ponts, s’exiler, vivre sa vie de femme dans une autre ville ou un autre pays. Il a choisi de rester. Il doit donc continuer à jouer le jeu du mâle, à se faire passer pour autre qu’il n’est. Il va même jusqu’à planifier un mariage avec une cousine handicapée. Épileptique, elle ne fera pas l’amour et les apparences seront sauves.

Lorsqu’elle meurt à son tour (on meurt beaucoup au Maroc), Ahmed délaisse les affaires, la maison, part sur les routes. Il travaille dans un cirque où il assure un spectacle d’homme transformé en femme, et inversement, ce qui fait rire le bas peuple quand il ne voit au théâtre, mais le fait rugir de violence s’il le voit dans la réalité. Le patron du cirque finit par la violer comme un garçon, par derrière ; Ahmed s’enfuit. L’homosexualité est taboue et « interdite » au Maroc mais, comme dans tous les pays musulmans, elle est de pratique courante tant les femelles sont dévalorisées, gardées en main, voilées, surveillées et cachées, alors que les garçons étalent devant tous à l’adolescence leur beauté en fleur.

L’auteur nous conte cette histoire comme une légende répandue sur les places publiques, agrémentée de passages du Journal qu’aurait tenu la jeune fille en garçon. Ahmed devient un mythe, corrigé et amplifié par différents conteurs. Chacun veut offrir sa vérité, et sa conclusion, laissant le lecteur sur sa faim.

L’androgyne ne fait pas partie de la culture musulmane, à la religion tranchée et binaire, toute de commandement militaire. Les désirs des uns comme des autres ne sauraient être tolérés, seule la norme coranique s’impose et tous doivent se soumettre. Pas question d’avorter après trop de filles ; pas question de choisir le sexe de son bébé ; pas question d’émanciper les femmes ; pas question de vivre en travesti ; pas question… C’est tout le poids de la soumission que l’auteur questionne au milieu des années 1980 depuis la France. Sans la remettre en cause d’ailleurs, s’évadant dans des pages lyriques un peu hors de propos.

Un roman qui se lit encore, mais qui semble bien moins osé après Mitou et l’éruption de l’islamisme radical qui révèle selon la lecture littérale du Coran les femelles comme des êtres à peine au-dessus de l’animal.

La suite de cette histoire dans La nuit sacrée, prix Goncourt 1987.

Tahar Ben Jelloun, L’enfant de sable, 1985, Points Seuil réédition 2020, 192 pages, €6,90, e-book Kindle €6,90 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Henri Troyat, La gloire des vaincus

Chaque tome peut se lire indépendamment, même si les cinq volumes forment un cycle romanesque.

Dans celui-ci, nous suivons Nicolas, 31 ans, qui tente un coup d’État avec ses amis nobles de Saint-Pétersbourg, lors de la transition du trône après la mort d’Alexandre 1er en décembre 1824. Ces révoltés seront dès lors nommés les Décembristes. Les jeunes nobles sont pour Constantin, mais celui-ci a décliné la couronne impériale. C’est Nicolas qui va l’endosser et devenir Nicolas 1er. Les conjurés, idéalistes, mal préparés et toujours respectueux du tsar, lieutenant de Dieu sur la terre, hésitent, bafouillent, brouillonnent, ne peuvent se décider.

Ils sont bientôt encerclés sur la place du Sénat, face au palais, sans avoir rien fait. Les régiments restés fidèles au serment les encerclent et ils sont sommés de se rendre. Par bravade stupide, ils n’en font rien. Les canons tirent, les chevaux les enfoncent, ils sont sabrés. Peu en réchappent. Les meneurs sont condamnés à être pendus, les autres répartis en plusieurs groupes selon l’importance de leur faute. Nicolas est condamné au bagne, 12 ans, puis à la relégation, après déchéance de tous ses titres et confiscation de tous ses biens.

Il est amer, mais se tient. Il a voulu la liberté, cherché à imposer la monarchie constitutionnelle plutôt que l’autocratie absolue. Sa femme, Sophie, est française. Il l’a rencontrée à Paris à 20 ans, lorsque les Russes ont envahi Paris le 19 mars 1814 – il y a 210 ans – et qu’il était l’un de leurs officiers. Sophie lui a appris les Lumières et la valeur des libertés. Il ne conçoit désormais plus qu’un peuple puisse s’en passer. Et pourtant… Le peuple russe est habitué au servage depuis les Mongols et même avant ; il ne veut rien, ne rien décider, toujours obéir – c’est plus sécurisant de n’avoir jamais à prendre aucune décision mais d’attendre les ordres. Ceux venus de Dieu, ceux venus du tsar, ceux venus du barine.

Henri Troyat écrit sur la Russie d’il y a deux siècles, mais on croirait qu’il évoque celle d’aujourd’hui : « Chez nous, [le Russe] accepte l’épreuve comme un signe de la colère de Dieu. Plus le coup est inattendu et douloureux, plus il lui semble venir de haut. L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes. Des siècles de soumission forcée nous ont préparé à cela. Ne sommes-nous pas fils d’une nation qui a connu la domination des Varègues, des Tartares, le joug d’Ivan le Terrible, la poigne de Pierre l le Grand ? Que nous le voulions ou non, nous avons tous un respect atavique du pouvoir » p.139.

La version noire est celle du tsar, « petit père des peuples » implacable et vengeur, ou du père de Nicolas, autocrate égoïste et borné. La version rose est celle de Nikita, le fidèle serf de Nicolas, qui se mettra au service de Sophie lorsqu’elle rejoindra son mari dans l’Extrême-orient sibérien. Beau, grand blond, musclé, candide, il tombe amoureux d’elle, elle le sent. Mais si elle est sensible à la sensualité du corps du jeune homme, elle n’aime que son mari prisonnier. Nikita, par une intrigue du beau-père puis du général donnant les autorisations de voyager, sera privé de passeport ; il enfreindra l’interdiction pour se lancer à la poursuite de la barynia afin de la protéger, d’être auprès d’elle. Il se fera prendre, sabrera un policier, et périra sous le knout qui lacère les chairs, avant le centième coup.

L’autocratie, la mise à mort des opposants, le goulag pour les réfractaires, le peuple ignorant et servile, c’était la Russie des tsars, ce fut celle de Staline, c’est encore celle de Poutine. La liberté ? C’est l’esclavage – Orwell n’aurait pas dit mieux : « Une révolution ne peut réussir sans l’appui du peuple et de l’armée. Or, ni l’un ni l’autre, en Russie, n’était préparé à comprendre le sens de la liberté et à lutter pour elle. Il aurait fallu éduquer les masses, les éveiller, les former, avant de passer à l’attaque » p.182.

Après des mois de forteresse en attente de son jugement, Nicolas est déporté au goulag des tsars, dans la lointaine Sibérie, à Tchita, à l’est du lac Baïkal, à 6200 km de Moscou. Il ne sera jamais autorisé à revenir.

Henri Troyat, La gloire des vaincus – La lumière des justes III, 1959, Folio 1999, 375 pages, occasion €2,32

Henri Troyat, La lumière des justes (5 tomes : Les compagnons du coquelicot, La barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie ou la fin des combats), Omnibus 2011, 1184 pages, €21,61

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Brainstorm de Douglas Trumbull

Enregistrer les émotions, les partager, léguer une bande intégrale des âmes mortes… tel est le propos ambitieux de ce film de science-fiction du tout début des années 1980, époque où la science apparaissait comme un espoir et comme un danger. Espoir pour approfondir l’humain en l’homme, danger parce qu’elle tentait diablement les militaires.

Lilian Reynolds (Louise Fletcher) est une femme chercheuse toujours la clope au bec – manie de ces années-là. Elle décédera d’une crise cardiaque, emportée par son projet, en léguant à son chercheur associé Mike Brace (l’étrange Christopher Walken) l’enregistrement de sa mort effectué in extremis alors qu’elle est à l’agonie. Mais la Science exige le sacrifice ultime. Tous deux ont expérimenté un casque qui absorbe et restitue les sensations d’un corps et d’un cerveau. On peut ainsi lire dans l’âme humaine, bien mieux que les psy, ou piloter à distance un aéronef. Mais aussi, ce qui est plus dangereux, se repasser en boucle un orgasme jusqu’à épuisement ou diffuser à ses proches des traumatismes enfouis. Car la science reste un outil, elle est comme la langue d’Esope la meilleure ET la pire des choses – à la fois, selon son usage.

C’est ainsi que le couple de Mike et de Karen (Natalie Wood), lassé d’une douzaine d’années de mariage, peut se ressourcer lorsque Mike revit les émotions enfouies toujours intactes de son amour premier. Le gamin issu du couple, Chris (Jason Lively), un ado de 12 ans toujours en slip et curieux de ce que fait son père, n’est qu’un accessoire, « innocent » selon l’imagerie d’Hollywood. Le chercheur s’occupe peu de lui et le rattrape in extremis lorsqu’il coiffe le casque aux émotions et qu’il en reçoit un choc psychotique qui le mènera à l’hôpital.

Le film est assez peu explicite sur les recherches et sur ses buts, préférant les effets spéciaux, ce qui le rend touffu. La romance du couple compense l’obsession de la chercheuse tandis que les dangers sont démontrés par plusieurs expériences de choc émotionnel. Mais l’humanisme prévaut. Mike, après le décès au travail de sa chef et partenaire Lilian, va visionner en entier sa bande et pénétrer son âme morte. Même si les captations sont espionnées par les militaires qui cherchent à faire de cette découverte une arme pour laver le cerveau ou piloter de futurs drones plutôt qu’un soin psychique, Mike monte tout un scénario pour déjouer les codes auxquels il n’a plus accès, la surveillance de son chef de centre qui l’a viré et a mis sous coffre la bande.

C’est là que l’ironie apparaît, dans le centre de recherche où les robots affolés par les instructions pirates de Mike déglinguent leur atelier, menacent les gardiens comme des bandits humains, protègent la bande qui tourne alors que Mike la pirate. Car la Science peut tout, y compris contrer ceux qui s’insurgent contre elle ou veulent la faire servir à de mauvais desseins.

Au total, un film assez bizarre aujourd’hui, aux effets spéciaux vieillis, mais qui incite comme toujours à la réflexion. Natalie Wood s’est noyée inexplicablement durant le tournage, sans rapport apparent avec le film, mais cela a contribué à son aura sulfureuse.

Grand prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1984 pour le réalisateur.

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DVD Brainstorm, Douglas Trumbull, 1983, avec Christopher Walken, Natalie Wood, Louise Fletcher, Warner archives 2016, €29,20 Blu-Ray €29,20

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Théo Kosma, Dialogues interdits

Trois cents nouvelles plus ou moins brèves sur une si belle expérience sexuelle… le plus souvent sans sexe aucun. Dans la suite du précédent recueil En attendant d’être grande, des nouvelles plus adultes, donc parfois plus crues, et d’autres qui prolongent la prime adolescence. Où les filles ont toujours plus d’initiatives que les garçons.

De l’humour, dans la chute surtout. Des situations cocasses, dues aux chocs culturels et autres tabous religieux ou ethniques. De la modernité « libérée » comme on disait à la génération d’avant, naturelle aujourd’hui – si ce n’étaient les tabous, mitou et religions qui reviennent en frileux repli.

Des remarques pertinentes et fort justes d’un observateur amoureux : « C’est le chic de ces adotes ! Propre à leur âge ! Quoi qu’elles fassent, elles se pavanent. Les cheveux placés sur la droite ou sur la gauche, marcher précieusement, mesurer chaque geste… Elles pourraient le faire en allant acheter du pain ! Que dis-je, elles le font bel et bien en allant acheter du pain. »

Une expérience naturiste : « Tout n’était plus que jeu sensuel, renouvelé en permanence. Dans lequel je puisais chaque fois quelque chose de nouveau. » Le corps, les sens, le cœur – et l’esprit en embuscade mais qui survole. « Me balader dans un coin discret de nature, me mettre nue, courir, grimper aux arbres, me rouler dans la terre, le sable, puis me rincer dans l’océan. »

« Surtout on est en mode ‘expériences’. Plus ou moins prêtes à tout et n’importe quoi tant que ça nous fait vivre un moment fort. Tout pour vivre autre chose que la campagne et les petits oiseaux qui chantent ! »

Moins léché – si l’on peut dire – moins tendu que les premiers livres, un peu de facilité peut-être. Des nouvelles qui vont de quelques lignes avec une pirouette, à une suite qui pourraient constituer un tome 5 des aventures de la très jeune fille qui explore sa sensualité. Le monde adulte est moins intéressant que le monde adonaissant car il a moins de retenue, or c’est le pied au bord de l’abîme que l’on ressent les sensations au plus fort.

Théo Kosma, Dialogues interdits, 2023 e-book sur www.plume-interdite.com

Pour contacter l’auteur : theodore.kosma@gmail.com

Pour accéder au catalogue complet, lire de nombreux textes inédits, recevoir une nouvelle gratuite : www.plume-interdite.com

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La vie est une danse, dit Nietzsche

Dans ce chapitre-poème, Zarathoustra s’enivre de la vie. « Je viens de regarder dans tes yeux ô vie  : j’ai vu scintiller de l’or dans ton œil nocturne – cette volupté a suspendu les battements de mon cœur ». La vie agite sa crécelle et déjà les pieds de Zarathoustra dansent. Cette métaphore dit bien comment les instincts sont plus forts que l’esprit, combien le corps mène la danse. La vie tressaille en chacun et tout l’être se met en branle. « Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre  : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ! »

La vie est une femme : « lieuse, enveloppeuse, séductrice, chercheuse qui trouve ». Que trouve-t-elle ? Mais sa perpétuation, bien-sûr ! Sa « froideur allume » – sentez combien le désir sexuel est stimulé par le froid vif, d’où ces ados qui se défient torse nu dans la neige ; sa « haine séduit » – d’où la proximité de l’amour et de la haine jusque dans les couples qui se tuent à cause d’aimer ; sa « fuite attache » – qui s’écarte de la vie y revient de suite, par peur de la non-vie qu’est la mort. La vie a des «yeux d’enfant », est « enfant prodige et coquine » comme un petit – innocente et emplie de désir comme l’enfant au naturel, avant le carcan disciplinaire de la civilisation, et plus de la morale puritaine bourgeoise, et pire de la moraline des Commandements de la religion castratrice car jalouse de son pouvoir.

La vie est une fuite en avant, un jeu de gosses, une chasse d’adulte. Elle égare, elle montre ses « petites dents blanches » de fauve cruel, des « yeux méchants » de l’appel à la force, une « petite crinière bouclée » de fauve ou de chatte. Volupté et cruauté, telle est la vie, désirable et impitoyable. Elle est sorcière et serpent – comme dans la Bible – elle égare et se faufile. Les « sentiers de l’amour » sont un rêve de bonheur apaisé et une illusion car la vie ne fait jamais de cadeau et le bonheur est fugace. Mieux vaut la joie, qui n’est pas un état mais un éclat – même si « toute joie veut l’éternité, – veut la profonde éternité ! »

Comme la vie est femelle, le mâle doit se munir d’un fouet. « Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! », s’exclame Zarathoustra qui en a assez d’être la de la suivre sans jamais le rattraper. Dès lors qu’on veut la dompter, la vie se fait aimable, au sens propre de prête à être aimée. « C’est par-delà le bien et le mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie – seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre ! » Ainsi parlait la vie à Zarathoustra. « Et ne sais-tu pas que je t’aime, que je t’aime souvent de trop : la raison en est que je suis jalouse de ta sagesse. »

« Le monde est profond.

Et plus profond que ne pensait le jour.

Profond est son mal.

La joie est plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : passe et périt.

Mais toute joie veut l’éternité,

– veut la profonde éternité ! »

Le poème est la danse de la langue, l’expression en mots de la vie. Le mal-être est profond en l’humain mais la joie doit submerger l’affliction car la joie est la vie, l’exaltation de l’être (« l’homme est le berger de l’être », dira Heidegger), la source et l’explosion de la vie, sa jouissance. Ainsi est-elle éternelle, comme la vie même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Trop long, trop « lourd », surjoué, ce pensum de la fin des années 60 est devenu un film culte sur le fait d’avoir raté sa vie. Quoi de plus triste en effet que d’être le spectateur de son existence ? Eddie Anderson (Kirk Douglas), la quarantaine et publicitaire à succès pour des cigarettes qui donnent le cancer, vit dans une grande villa avec gens de maison et sa femme Florence (Deborah Kerr) dans la banlieue de Los Angeles. Il a des maîtresses, mais il n’est pas heureux. Tout lui semble formaté, casé, faux – comme les sièges sagement alignés devant sa piscine vide. C’est tout le spleen des années 60 qui aboutira au mouvement hippie et au refus de la « société de consommation ». Avoir toujours plus ne rend pas plus heureux – au contraire – l’avoir est au détriment de l’être.

Rien de plus parlant que la première scène où l’on voit le couple dormir dans des lits jumeaux identiques, se lever au même moment sur le son de la même radio, prendre chacun sa douche dans son cabinet de toilette séparé, et se mettre à table pour le petit-déjeuner en mangeant la même assiettée d’œufs tout en écoutant la même radio qui passe sempiternellement la même publicité pour les cigarettes Z – dont Eddie a fait la pub. Tout est mensonge, depuis l’amour de convention dans le couple, l’amour en apparence filial pour la fille qui s’en fout, l’amour du métier qui conduit aux mensonges publicitaires, l’amour du patron pour son collaborateur à idées qui ne voit que son intérêt en dollars.

Tout est lourd de sens, caricatural, jusqu’à la maîtresse Gwen (Faye Dunaway), sorte de joker dans l’existence bien réglée, qui se montre comme l’envers absolu de l’épouse fidèle et soumise. Elle est mystérieuse, sourit sans raison ; elle est directe et sans faux-semblant, se moque du mâle dans son rôle professionnel ; elle joue la pute à la perfection, l’excite en lui énumérant tous les mecs qui l’ont baisée dans la même soirée, avoue un bébé dont elle dit ne pas savoir qui est le père bien qu’il puisse être d’Eddie lui-même. Elle en fait trop, hystérique dans ses colères, putassière dans ses enlacements nus sur le lit ou sur le sable ; elle le quitte brusquement en déclarant vouloir vivre seule, déçue des hommes, mais lui revient sans cesse comme un moustique attiré par la chaleur mâle pour piquer la peau et pomper le sang vital.

Kirk Douglas passe d’une outrance à l’autre, Eddie provoque son accident de voiture sous un camion – symbole de la Consommation sur la route américaine – tout en se baissant quand même pour éviter d’être tué. Il manifeste par là non son désir de mort mais son désir de rupture, de recommencer à zéro. Soigné, il est muet devant sa femme, puis déclare à son patron qu’il ne reviendra pas au travail. Il passe d’un air torturé à des fous-rires nerveux de grand malade. Le psy de l’épouse, l’avocat du couple, le frère d’Eddie, se liguent pour le ramener à la « normale » mais lui renâcle. Il se met du côté de son père, vieillard dont la fin est proche, qu’il n’a pourtant jamais aimé. Il s’est construit contre lui, contre son désir de le faire entrer dès 14 ans dans « le commerce » comme le Grec qu’il était, alors que sa mère, en apparence soumise, l’a forcé à aller au collège et à suivre des études comme un bon petit Américain intégré. Eddie s’est construit contre son père mais comprend sa révolte contre les institutions et les règlements qui voudraient l’envoyer en maison de retraite. C’est d’ailleurs ce que complote sa femme avec son avocat et son psy, de l’envoyer lui dans une maison « de repos » pour qu’il « se retrouve », alors qu’il délire hors des normes. Elle lui fait signer tous les papiers pour cela : il renonce à ses biens, à son libre-arbitre.

Le film d’Elia Kazan est issu d’un livre qu’il a écrit et lui-même publié en 1967. Bien qu’il s’en défende, c’est une sorte d’autobiographie sociale, montrant le décalage des années 60 qu’il vit avec les années 50 de son enfance. Le modèle familial sain avec réussite professionnelle et reconnaissance des pairs, sinon des pères, a vécu, effondré sous les objets achetables. Mais le bonheur n’est-il pas factice si l’on n’est pas soi-même ? Jouer un rôle social suffit-il pour être heureux ? Intégré, oui, épanoui, non. Eddie et Florence n’ont pas eu d’enfant et ont dû adopter une fille. Est-ce cela l’accomplissement de son destin d’humain ?

Lorsque Eddie rencontre le bébé Andy, il mesure le décalage entre son couple factice d’adoptant avec Florence et le couple biologique qu’il forme avec Gwen. Ce choc provoque des étincelles dans le Golem qu’il est devenu. Il redevient vivant en quittant son costume social pour réendosser la peau de compagnon et peut-être de père. Est-ce son fils ? Gwen dit que non, elle a « fait les calculs ». Mais que valent les calculs contre l’humain ? Eddie se réfugie hors du monde social, chez les fous qui sont l’inverse des normaux. Il ne veut plus accumuler pour avoir, il veut seulement être. C’est là qu’il peut dire à Gwen qu’il « l’aime ». Et ce sentiment apparaît plus vrai que les fois précédentes où il l’a dit, mais où il n’était pas lui-même, seulement un rôle social – même lorsqu’il courait tout nu sur la plage avec elle, sans le costume social et le démon de sa quarantaine. Gwen la sauvageonne, semble le comprendre et cette fois l’accepter.

DVD L’Arrangement (The Arrangement), Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway, Deborah Kerr, Richard Boone, Hume Cronyn, Warner Bros Entertainment France 2006, vo st ou doublage français, 2h05, €35,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Jego & Lépée, La conspiration Bosch

Un bon roman historique qui se passe dans l’Europe du XVIe siècle, durant la Renaissance. La profusion et l’étroitesse de chacun des 64 chapitres donne un peu le tournis, d’autant que l’on passe d’un personnage à l’autre et d’un lieu à un lieu différent, mais la mayonnaise réussit à prendre.

Tout commence à Bois-le-duc, au nord du Saint-Empire romain germanique, sous le règne de Maximilien de Habsbourg. Des églises sont profanées par des cadavres découpés en morceaux et arrangés en singeant le calvaire du Christ. Ce sont des croix à l’envers, des torses affublés de têtes de cochon ou des troncs flanqués de pattes de bouc. Comme si le diable était revenu sur la terre et plantait sa griffe en cette année 1510, pour préfigurer l’Apocalypse prévue par les textes. D’autant que le chiffre de la Bête, 666, apparaît mystérieusement sur les restes de chair – ce qui est tu par l’Église…

La terreur monte dans les chaumières et le peuple des villes commence à gronder. Des émeutes éclatent, des incendies s’étendent. Le pape Jules II ne fait rien, hésitant à excommunier tout le Saint-Empire, d’autant qu’il n’a pas couronné encore l’empereur récemment élu. Les grandes puissances autour s’agitent, car il s’agit bel et bien de politique. La religion n’a que faire dans ces événements, elle ne sert (comme toujours) que de prétexte pour agiter les âmes simples.

Le jeune et bouillant Henri VIII d’Angleterre veut envahir la France avec l’aide de Maximilien du Saint-Empire ; la France veut faire excommunier ledit Saint-Empire pour éviter l’alliance des États allemands avec l’Espagne. Le Saint-Empire bouillonne de révolte contre l’Église de Rome, sa corruption et ses prévarications. Le pape vieillissant est au carrefour de ces intrigues et doit mesurer sa parole et ses actes.

Mais ne voilà-t-il pas que les artistes s’en mêlent, réunis en confrérie puissante pour défendre leurs propres intérêts, ou simplement la libre expression de leur art ? Léonard de Vinci reprend la peinture devant la fille de Ginevra, peinte sans les mains 25 ans plus tôt. Hiéronymus (Jérôme) Bosch poursuit ses figures hantées d’humains tentés par le vice et en parsème ses tableaux. Il semble curieusement inspirer certaines des compositions de chair humaine qui profanent les lieux sacrés. Le beau Raphaël, auprès du pape, intrigue avec un sourire cruel. Le vieux peintre Giorgione cherche à s’opposer aux malversations mais finit mal. L’Europe gronde, les peuples y voient la fin du monde, tandis que les hérétiques allemands relèvent la tête.

La belle Gabriela, noble florentine d’un père banquier très riche et fille de Ginevra, tombe amoureuse de Philippe le Beau, fils de Maximilien. Mais celui-ci est enlevé brutalement un soir à Milan alors que la jeune fille venait de le quitter. Elle n’aura de cesse de le retrouver, mettant au jour par son obstination un sombre complot dont les ramifications s’étendent à toute l’Europe, avant de disparaître. Philippe non plus ne reparaîtra jamais devant son père, soi-disant mort de la peste qui sévit à Venise, laissant l’éducation à la royauté de son fils Charles à son père. Le gamin de 10 ans deviendra quand même Charles Quint.

Léonard, vieillissant, diminué, cherche l’essence qui anime le corps humain en disséquant des cadavres, tout en s’appuyant sur l’épaule lisse du bel éphèbe blond Lorenzo qui le sert. Il lui caresse la tête, constamment ébouriffée comme s’il sortait du lit (ce qui est souvent le cas, suggère l’auteur), ou passe sa main le long de ses côtes pour une caresse tendre. Il est mandaté par le pape pour enquêter de façon scientifique et esthétique sur les compositions de morceaux humains que la crédulité populaire attribue au diable – mais que le pape, prudent, veut croire à la méchanceté humaine. Tandis que le chevalier Bayard, sous les ordres de Louis XII de France, cherche à modérer les forces qu’il a lancées en premier pour déstabiliser le Saint-Empire.

C’est une course échevelée pour mettre au jour la vérité, un faisceau d’intrigues croisées qui mêlent comme d’habitude la politique à la foi, la communication à la vérité, les manigances humaines au diable sous prétexte de stratégie chrétienne. Le roman est assez bien composé, un peu rapide malgré passion et aventure, mais le lecteur ne s’ennuie pas.

Yves Jego & Denis Lépée, La conspiration Bosch, 2006, Pocket thriller 2007, 410 pages, occasion €2,73 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Philippe Hériat, Les enfants gâtés

Il est étonnant que ce roman ne soit pas réédité car il est captivant et très bien écrit. Agnès, une fille de 24 ans, revient à Paris auprès de sa grande famille de haute bourgeoisie, les Boussardel. Établie dès le Premier empire, enrichie au Second, elle a essaimé par des mariages successifs dans le cercle étroit des relations de la banque, du notariat et des agents de change jusqu’à acquérir un patrimoine immobilier et financier important. Mais ce qui importe avant tout, c’est « le sens de l’argent. »

C’est pourquoi lorsque la jeune Agnès revient des États-Unis où elle a passé deux ans, fille rebelle au matriarcat de l’hôtel particulier du parc Monceau, la Famille régentée par Bonne-Maman, dépêche son frère aîné Simon pour s’enquérir d’un éventuel mariage… hors du cercle. Ce serait entamer le patrimoine familial. Il n’en est rien, bien qu’Agnès ait eu une aventure avec un jeune Américain, Norman.

La première scène la montre en train de petit-déjeuner dans les étages élevés de son hôtel de New York avant de prendre le bateau pour la France. Elle regarde deux étudiants torse nu qui balayent la terrasse ouvert en plein vent, et leur jeunesse tout comme leurs corps bien faits, lui rappellent Norman. Cet étudiant de son âge, qui faisait des études d’architecte dans la même université de Berkeley, l’a invitée un soir à rouler en voiture pour « admirer le clair de lune à Monterey » – autrement dit flirter, voire plus si affinités. Les girls se laissent en général faire, pas fâchées d’être dépucelées, mais pas Agnès, d’une réserve toute européenne. Norman n’insiste pas, il est prévenant et l’admire. Ce ne sera que plus tard, lorsqu’il l’invitera à le suivre dans les montagnes où, diplôme obtenu, il doit construire des chalets de tourisme, que l’amour sera consommé.

Au bout de quelques mois, Agnès voit que Norman ne sera pas l’homme de sa vie et, à l’américaine, lui dit franchement. Il comprend et la laisse. De retour au pays, Agnès l’oublie jusqu’à ce qu’un jour il lui téléphone au parc Monceau pour lui dire qu’il passe à Paris, en route vers le Tyrol où il doit étudier les chalets là-bas. Ils renouent, font l’amour. Agnès se retrouve enceinte mais ne songe même pas lui dire ni à le suivre. Tout a été dit entre eux.

Que faire ? Vu sa famille redoutable et le qu’en-dira-t-on impitoyable de ce milieu, elle est mal partie. Jusqu’à ce qu’elle songe à Xavier, une jeune cousin de 21 ans qui vient de rentrer de Suisse où il a passé en exil plusieurs années à cause de la tuberculose. Il est guéri mais reste fragile. Xavier, comme Agnès, n’est pas contaminé par le poison d’argent de ces grands-bourgeois parisiens. Il reste frais, solitaire, nature. Agnès s’ouvre à lui de son problème et Xavier, tout uniment, lui propose de l’épouser. Ils s’apprécient, s‘aiment suffisamment et le futur bébé sera le sien. Curieusement, la famille paraît soulagée : le patrimoine est préservé ! La fortune reste dans la famille. Agnès ne va pas introduire un étranger dans le cercle patrimonial et Xavier, le pauvre Xavier, sera bien heureux de se marier.

Sauf que… la tante Emma, cette vipère égoïste restée vieille fille et qui a pris pour « filleul » Xavier quand ses parents sont morts, va tout bouleverser. L’annonce qu’Agnès est enceinte va lui faire apprendre au jeune marié un secret sur lui qui va le dévaster. Et sonne le glas de toute espérance. Difficile d’en dire plus sans déflorer le mystère. Toujours est-il que la jeune fille se retrouve deux ans plus tard sur Hyères, dans la maison de Xavier, avec son enfant tout nu sur la plage. Un voisin qui s’intéresse à elle va la faire raconter son histoire.

Prix Goncourt 1939.

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Philippe Hériat, Les enfants gâtés – Les Boussardel II, 1939, Folio 1971, 320 pages, occasion €11,60

La famille Boussardel en 4 tomes – Famille Boussardel / Les enfants gâtés / Les grilles d’or / Le temps d’aimer, Livre de poche 1963, occasion €27,15 les quatre

Philippe Hériat déjà chroniqué sur ce blog.

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Colette, Le képi

Ce sont quatre nouvelles sur « l’amour » décliné sous toutes ses formes, dont la première, Le képi, est la plus longue. Colette les a écrites ou remaniées sous l’Occupation pour s’occuper et pour « la croûte », et pré-publiées dans Candide en 1941 et 42. Quant à la publication en livre, elle fut « autorisée » par la « membresse » du Syndicat des éditeurs sous Pétain par une certaine… Marguerite Duras, qui s’appelait encore à l’époque Donnadieu. L’égérie de la gauche morale des années 80 et 90 fut bel et bien collabo (je n’ai jamais aimé Marguerite Duras et son hypocrisie de petite-bourgeoise).

Les textes de Colette sont toujours entremêlés de souvenirs mais la romancière tient à égarer les comparaisons et à cacher les personnages réels sous ceux de la fiction. Tous les écrivains ont agi ainsi, et c’est heureux. Inutile donc de chercher qui se cache derrière la femme mûre qui se trouve un jeune amant mais ne sait pas le garder, le vieux Monsieur qui s’égrillarde sur une nymphette, la veuve qui empoisonne la vie de son mari et de ses héritiers, ou la catherinette dépassée qui révèle enfin son amour pour son ami d’enfance trop emprunté.

Le Képi est l’histoire d’un ratage. Marco, la femme mûre, divorcée et solitaire, ne sait pas s’habiller, se croit finie. La narratrice de 25 ans en pleine fleur la prend sous son aile, la tutorise pour le maquillage et les vêtements, et l’encourage, avec un sien ami fort cynique, à répondre à une annonce d’un lieutenant de 25 ans qui cherche une « correspondante » (et plus si affinités). La femme qui pourrait être sa mère tombe amoureuse du jeune homme. C’est son premier amour véritable, une passion. Mais si elle peut masquer les apparences sous les apprêts, se croire le modèle idéal qu’elle rêve d’être, elle reste de son âge, c’est-à-dire flétrie déjà. Après l’un des multiples assauts amoureux du garçon, lorsque, nue, elle coiffe le képi de son amant, la déchéance se révèle avec le ridicule. Si un bibi peut mettre en valeur une tête, un képi de mâle tout droit et net, met en valeur la vérité de ce qui loge en-dessous. Fatale erreur, comme on dit dans l’informatique. L’illusion se dissipe d’un coup et l’amante égarée se voit peu à peu éloignée, jusqu’à la rupture – inévitable.

Le Tendron est l’histoire d’un autre ratage, mais inversé. C’est cette fois-ci un barbon qui s’éprend sensuellement d’une jeunette. Il a 49 ans, elle 15 à peine ; lui vient de la ville et se promène en costume, elle est paysanne dans le Doubs et va en corsage sans rien dessous. La maturité tombe amoureux de la jeunesse, ce qui est un classique de la nature, une dernière flamme de l’énergie vitale. « Auprès des créatures féminines très jeunes, je trouvais de la brusquerie sincère, un intérêt presque toujours affecté, la beauté en esquisse, le caractère en projets. Elles avaient 17, 18 ans, un peu plus, un peu moins, pendant que j’avançais, moi, vers la trentaine, et qu’à leur côté je croyais avoir le même âge qu’elles. A leur côté… Je peux dire plus véridiquement dans leurs bras. Qu’est-ce qu’il y a, dans une jeune fille, d’achevé, de prêt à servir, d’enthousiaste, sinon sa sensualité ? (…) Il faut avoir connu un certain nombre de jeunes filles pour savoir que, comparés aux femmes faites, la plupart d’entre elles sont des championnes du risque, des inspirées de l’espèce, et que dans des conjonctures dangereuses rien n’égale leur sérénité » p.356 Pléiade. Il ne se passera rien de décisif entre eux, aucune défloration (le pétainisme aurait censuré), mais seulement la sensualité du corsage ouvert, des caresses et des baisers. Tout cela dans le secret bien gardé des buissons – jusqu’à ce qu’une pluie violente un soir oblige les amoureux à se réfugier dans la maison, où la mère les découvre enlacés. Elle savait que cela devait arriver mais regrette moins la virginité (d’ailleurs conservée) de sa fille que l’écart des âges : cela ne se fait pas, un point c’est tout. Et le vieux barbon repart avec la queue entre les jambes tandis que la nymphette, émoustillée, l’a déjà oublié. La mère et la fille se révèlent deux femelles complices face aux mâles.

Dans La Cire verte, réalité et fiction se mêlent, un souvenir d’enfance de Colette et l’histoire imaginaire de la receveuse des postes qui a épousé un propriétaire. La Madame s’est employée à empoisonner son vieux mari et à faire disparaître son testament. Mais lorsque les héritiers le contestent devant notaire, elle prend peur et perd les pédales. Elle rédige elle-même un faux, d’une écriture qui n’est pas celle de son mari, et croit l’authentifier par des cachets de cire verte, dont elle a volé le pain sur la table de Colette tout juste adolescente, qui collectionnait la papeterie. Tout se révèle, la veuve avoue, l’absence d’amour dans le mariage et la basse avarice.

Armande est une grande jeune fille bourgeoise de province en passe de passer la limite de péremption avec ses 28 ans. Elle est amoureuse depuis l’enfance d’un jeune homme devenu médecin, Max, et qui est revenu dans la petite ville pour voir sa sœur, mariée au pharmacien, et prendre des médicaments pour son cabinet. Il revoit Armande, l’épouserait bien, mais n’a ni le temps de jouer au romantique, ni l’audace de se déclarer par les étapes nécessaires (conversations, billets doux, baiser, se revoir, etc.). Juste avant son départ définitif, il rend à contrecœur une visite de courtoisie à son ancienne camarade – et c’est là que le destin lui donne un coup de pouce. Le lustre du salon se détache et lui choit sur la tête, faisant s’évanouir le garçon et saigner son oreille. Armande alors se révèle, l’appelle dans son émoi « mon chéri », s’empresse à la compresse, appelle au secours, en bref le « sauve ». Même si, la bouche ouverte, elle est « laide », l’amour lave tout, l’émoi des sens submerge toute raison.

Une belle chute pour ce recueil.

Colette, Le képi (nouvelles), 1943, Livre de poche 1987, 158 pages, €4,79, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Le 7ème voyage de Sinbad de Nathan Juran

Sinbad le marin est un héros persan de l’Orient. Ses voyages aventureux sous la dynastie des Abbassides, au début du IXe siècle de notre ère, sont contés dans les Mille et une nuits, de la 69ème à la 90ème. Sinbad (Kerwin Mathews) revient cette fois-ci en son septième et dernier voyage d’un royaume ennemi de l’océan Indien, où il a été négocier la princesse Parisa (Kathryn Grant) en mariage. Ainsi la guerre sera évitée. Mais la route maritime est pleine de dangers, dont le premier est la faim. Obligé de s’arrêter dans une île du parcours, Colossa, les marins emplissent les canots de fruits et d’eau douce quand un gigantesque cyclope les entreprend. Il n’a qu’un œil, comme il se doit dans le mythe, et des pieds de bouc. C’est donc une créature infernale pour l’imaginaire chrétien américain.

Un mage noir, Sokurah (Torin Thatcher), est prisonnier du cyclope et le capitaine Sinbad parvient à le faire embarquer. Le mage est possesseur d’une lampe à huile magique. En la frottant et en prononçant une formule rituelle, surgit un petit génie (Richard Eyer, 13 ans) qui réalise tous les souhaits, sauf ceux de tuer. Une barrière invisible sépare alors le cyclope à grandes pattes des humains qui s’enfuient sur leurs trop petites pattes. Mais le monstre a ses idées fixes : il veut les bouffer et envoie un énorme rocher qui fait se retourner la barque. Sokurah perd alors la lampe merveilleuse dans les flots. Tous rejoignent le navire et mettent les voiles, mais la lampe est perdue. Le cyclope la récupère parce qu’elle brille, en s’avançant dans la mer.

Sokurah n’aura alors qu’une idée fixe lui aussi : récupérer l’objet qui lui donne du pouvoir. Pour le reste, il n’est en effet qu’un charlatan, expert en illusions et en potions. Le mariage est programmé, le père de Parisa parvient à la cour, le mage ordonne la fête en magicien. Une foule d’esclaves mâles au torse nu porte de lourds coffres en osier desquels sortent une femme, puis un cobra. Une grande jarre est aussi apportée par les jeunes atlantes, tout à fait dans le style péplum hollywoodien de ces années d’après-guerre. La femme est jetée dedans, puis le serpent. Lorsque le mage casse la poterie, la femelle apparaît en femme-serpent, une Eve maléfique au teint bleu qui agite ses quatre bras et danse sur sa queue de reptile en dardant des yeux magnétiques. En fait, Sokurah n’aime pas les femmes, contrairement à Sinbad qui en est amoureux.

Ces deux pôles, l’un mauvais et l’autre bon, l’un orienté vers la vie et l’aventure, l’autre vers le pouvoir égoïste et personnel, vont s’affronter. Sinbad refuse de retourner sur l’île de Colossa et de mettre en péril un équipage pour récupérer la lampe, dont il n’a que faire. Sokurah use alors de ses pouvoirs magiques pour réduire Parisa à la taille d’une miniature – ce qu’elle est dans son esprit, un bel objet inutile qu’on renferme dans un écrin. La seule façon de lui redonner sa taille normale, énonce-t-il, est de lui faire avaler une potion dans laquelle il doit y avoir de la coquille d’oiseau roc à deux têtes – qui ne vit que sur l’île aux cyclopes.

Par ce moyen déloyal, le mage obtient de Sinbad qu’il se plie à ses désirs. Mais peu de marins sont prêts à le suivre, Sokurah leur fait peur et le souvenir du monstrueux cyclope reste à leur esprit. Ce sont donc des condamnés pour vols et meurtres qui sont embauchés, avec pour appât la grâce à la fin du voyage. Mais ces repris de justice n’ont évidemment ni foi ni loi ; ils se révoltent et, sous le nombre, parviennent à maîtriser Sinbad, le mage et le fidèle serviteur Karim (Danny Green). Ils veulent rallier les routes commerciales pour se livrer à la piraterie, l’envers de l’épopée de Sinbad orientée vers la découverte. Ces doubles négatifs vont cependant succomber aux diableries de Sokurah qui sait que les vents et les courants vont pousser le navire vers l’île et fait hurler les démons à son approche. Les mutins anesthésiés, beaucoup se noient ou s’écrasent du mât sur le pont, le navire peut enfin jeter l’ancre dans la passe qui le protège de la haute mer.

Sur les instructions du mage, Sinbad a fait construire une monstrueuse arbalète pour tuer le monstrueux cyclope, et elle est installée face à la grotte qui permet le passage vers la vallée où il gîte. Ce qui reste de l’équipage est alors séparé en deux groupes pour explorer les deux versants de la vallée, l’un sous les ordres de Sinbad, l’autre du mage. Lequel attend tout simplement que le cyclope fasse son affaire à Sinbad et à ses compagnons pour récupérer la lampe dans le trésor amassé par N’a-qu’un-oeil qui aime, comme tous les simples, ce qui reluit.

Commence alors la lutte pour la vie. Sinbad est pris par le cyclope avec ses hommes et enfermé dans une cage de bois tandis que le monstre commence à faire griller Karim au-dessus d’un feu en guise de déjeuner. Le mage se glisse incognito derrière les rochers et fouille le trésor caché là pour retrouver la lampe. Il a déclaré à ses compagnons qu’ils ne devaient pas boire l’eau rouge qui coule dans la rivière car elle les empoisonnerait. L’un d’eux n’y croit pas et, sur la provocation de ses compagnons, y goûte : c’est du vin ! L’islam interdit les substances qui égarent l’esprit, mais le vin est toléré à Bagdad et en Perse. Quand on le boit avec modération, l’esprit est aiguisé, pas égaré. Les hommes y trouvent donc le courage de rejoindre Sinbad et les siens au risque d’y perdre la vie.

Sinbad, jamais en peine d’imagination, sort Parisa de son écrin pour la faire passer au travers des barreaux et pousser le coin qui ferme la cage. Ce que, faible femme mais obstinée, elle parvient à faire malgré ses falbalas. Sinbad délivre Karim, se saisit d’une bûche enflammée et parvient, comme Ulysse, à aveugler le cyclope, tandis qu’il aide Sokurah à se tirer du recoin où il s’était caché. Les deux parviennent à trouver un œuf d’oiseau roc sur le point d’éclore. Les marins aident à fendre la coquille mais le jeune oiseau est agressif et ils le tuent à coups de lance ; ils font ensuite rôtir une cuisse sur la broche du cyclope qui erre sans vue. Sinbad a pris dans son giron un morceau de coquille salvatrice et garde la lampe merveilleuse en gage à sa ceinture, pour que le mage concocte la potion. Il porte toujours sur sa poitrine nue l’écrin où se tient Parisa, afin de ne pas la perdre mais, dans la lutte avec le cyclope, a laissé un instant la princesse – dont Sokurah s’empare.

Sinbad va le suivre à son repaire, une grotte gardée par un dragon crachant le feu, autre monstre que le mage a enchaîné. Une roue permet de raccourcir ou de rallonger la chaîne, permettant tout juste de passer sans se faire dévorer après s’être fait rôtir par la gueule enflammée. Les monstres, cyclopes ou dragons, adorent la viande grillée, celle que l’on sert avant le monothéisme en offrande aux dieux, dont ils n’ont que le fumet. Combat, menace, potion, Parisa est rétablie dans sa taille humaine. Baiser langoureux, projet de retour au navire mais Sinbad ne lâche pas la lampe par laquelle il tient Sokurah. Lequel va tout faire pour se la réapproprier. Il anime ainsi un squelette pour qu’il perce Sinbad, lequel se défend au yatagan avant de faire chuter le tas d’os qui se brise en mille éclats. Le mage regarde dans sa boule de cristal rougie les amants fuir dans la grotte et il fait s’écrouler un fragile pont pour les isoler de la sortie. Vont-ils y rester, à jamais unis dans la mort ?

Que non point : cette fois-ci, c’est Parisa qui agit. Elle a exploré, avec sa petite taille, l’intérieur de la lampe et a fait la connaissance du gamin génie Barani. Lequel lui avoue qu’il en a assez de servir d’esclave au mage qui le convoque selon son bon plaisir. Parisa réussit à le convaincre, non sans réticence, à lui donner les codes : le mot de passe qui le fait sortir de la lampe et – promesse à tenir – la façon dont il pourra être délivré. Elle l’évoque donc dans le péril où ils sont et il surgit, leur donnant une corde qui permet à Sinbad et à Parisa de s’évader. La princesse, au vu de la terre de feu qui glisse au fond de la faille, se souvient que Barani ne pourra être délivré que si la lampe est jetée dedans. Ce qui est aussitôt fait : on ne s’embarrasse pas de scrupules et de tergiversations, dans l’aventure. Le feu régénère, c’est connu, et le Phénix lui-même en ressort comme neuf.

Mais il faut tout d’abord regagner le bateau. Sinbad raccourcit le dragon et va sortir avec Parisa lorsque surgit le cyclope. Le couple rentre donc et Sinbad a l’idée de faire combattre le mal par le mal, les deux monstres affrontés. Il déchaîne alors le dragon aux quatre pattes et une queue, qui se jette aussitôt sur N’a-qu’un-oeil à deux pattes. Durant la lutte bestiale, Sinbad et Parisa s’échappent et courent vers l’entrée de la vallée, gardée par l’arbalète géante. Laquelle a juste le temps d’être bandée pour transpercer le dragon, qui a égorgé le cyclope, et que le mage traîne derrière lui comme un gros chien d’attaque. La flèche remplit son office et le monstre serpentiforme est terrassé, écrasant Sokurah par une heureuse occurrence. Mais le dragon n’est pas mort. C’est alors la course au bateau avant qu’il ne finisse par expirer sur la grève.

Sinbad a donc gagné sa princesse par toutes ces épreuves initiatiques, destinées à faire d’un jeune homme un homme accompli. Il peut se marier. Et le garçon génie Barani est là qui l’invite et qui l’aime, ayant entassé le trésor du cyclope dans la cabine du capitaine comme un cadeau de noce. Il sera son premier mousse et le suivra dans ses expéditions. Happy end merveilleux du conte, amplifié par Hollywood.

Les effets spéciaux sont spectaculaires pour l’époque et assez bons à nos yeux d’aujourd’hui. Ray Harryhausen a utilisé la technique d’animation en volume Dynamation. Le film a eu un grand succès d’époque et mérite d’être vu.

DVD Le 7ème voyage de Sinbad, Nathan Juran, 1958, avec Kerwin Mathews, Kathryn Grant, Richard Eyer, Torin Thatcher, Alec Mango, Sidonis Calysta 2019, 1h29, Blu-ray €10,78

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Colette, Chambre d’hôtel

Deux nouvelles tirées de faits vécus mais dans un décor imaginaire et dans un temps indéfini. Colette se recycle ; durant l’Occupation, elle s’occupe. Partant de petites anecdotes ou personnages rencontrés, elle en brode tout un roman, ou plutôt de longues nouvelles. Elle en publie ici deux dont le thème est l’amour. Colette est spécialiste de l’amour sous toutes ses formes, pour les avoir expérimentées durant sa longue existence (elle a alors 67 ans).

Chambre d’hôtel décrit la rencontre d’un couple dans un hôtel de repos à la montagne, à « X-les-Bains », un lieu qu’elle a fréquenté en Isère à la Belle époque (au vrai Uriage). Ce couple est « insignifiant », écrit-elle dès les premiers mots, mais s’attache au passant comme un « anatife », « mollusque à cordon extensible » qui la « dégoûte ». Elle se fascine cependant pour la vie des bêtes, Madame Haume en phase précoce de tuberculose et son mari Gérard, fils de famille raté qui entretient des liaisons. Si elle se trouve dans l’hôtel, c’est que Lucette, une copine de music-hall un brin pute de la haute, a loué un chalet à X-les-Bains avec son jeune amant Luigi mais qu’elle a, pour la même période, trouvé un nouvel amant bourré de diamants qui l’emmène sur son yacht. Le chalet est donc libre. Mais la narratrice le trouve trop petit-bourgeois pour elle et préfère l’hôtel. D’où la rencontre de hasard.

Dès lors, les différentes formes de « l’amour » vont se contraster. Celui de Lucette pour Luigi est pur mais soumis à condition de moyens ; celui de Lucette pour le nouvel amant (après bien d’autres) n’est qu’utilitaire, comme on « aime » ce qui vous nourrit. L’amour du couple Haume est classique, usé par l’habitude et abîmé par la maladie, mais cette faiblesse est ce qui retient Gérard de quitter sa femme pour courir l’aventure. Outre qu’il n’a guère de moyens, ayant ruiné pour partie l’entreprise familiale que son frère peine à redresser, ne lui assurant qu’une pension juste à condition qu’il ne s’en mêle plus. D’où sa recherche d’aventure ailleurs. Il entretient une jeune maîtresse à Paris mais s’inquiète de ne plus avoir de nouvelles. Forcé par la maladie de sa femme de prolonger son séjour à la montagne avec elle, il voudrait y aller voir. Il s’y trouve même une autre sorte « d’amour » qui est la séduction sans le vouloir des très jeunes filles pubères de 14 ans qui flirtent innocemment avec les hommes adultes de l’hôtel, suscitant le désir interdit. « Miss Morphy » a un nom qui suggère à la fois le dieu qui endort, le papillon aux ailes bleues qui séduit et le joueur d’échec Paul qui pose ses pions.

C’est alors que la narratrice, sous la forme de Colette dans une situation semblable, propose de porter un message à la belle puisqu’elle doit se rendre à Paris pour signer un contrat pour un nouveau spectacle. Ce qu’elle trouve, c’est l’oiseau envolé, l’appartement vide et à louer. La belle a quitté l’amant trop lointain pour un autre sans laisser d’adresse. Effondrement du Gérard, mais c’est le jeu : il n’y a pas d’amour mais que des preuves d’amour, qui va à la chasse perd sa place. C’est alors que Lucette revient de son aventure avec le riche à diamants ; elle est meurtrie, blessée, sans un. Elle use donc du chalet puisque la location dure encore et Luigi va chercher du travail alentour. Gérard la rencontre parce que Colette lui en a parlé, et Lucette joue l’anatife pour se trouver une nouvelle tirelire… avant de mourir de sa blessure mal soignée. Conclusion de ces péripéties ? L’amour véritable a peu à voir avec ce que « nous » appelons en société « l’amour », réduit le plus souvent comme il est montré au sexe et au fric.

La lune de pluie est plus bizarre. L’histoire se passe à Paris, lorsque Colette fait taper ses manuscrits à livrer en feuilletons aux journaux par une vieille fille consciencieuse. Laquelle habite un ancien appartement de Colette, d’où le sentiment particulier qu’elle ressent lorsqu’elle s’y rend (au vrai, le 28 rue Jacob). Elle s’y trouve comme chez elle, les nouveaux locataires sont comme des intruses.

Car la vieille fille a recueilli sa jeune sœur, mariée mais séparée volontairement, ayant « chassé » son mari Eugène pour on ne sait quelle futilité. Elle s’est mise à le haïr et use de procédés superstitieux pour lui faire avoir du mal, comme de répéter à l’infini son nom pour que les oreilles lui tintent, et autres billevesées de bonne femme oisive, très petite-bourgeoise et cancanière. Le mari Eugène, que Colette croise en bas de l’immeuble où il regarde la fenêtre de son épouse, est en mauvaise santé, fumant et bouffant trop. Il mourra à la fin et son ex s’en fera gloire, comme si sa haine avait opéré sur le physique.

Il y a donc, là encore, trois amours : celui, filial, de la sœur aînée pour sa cadette, sentiment profond mais qui fait excuser trop de mauvaiseté de celle qui se laisse aimer ; celui, marital, de la femme qui ne veut plus voir son mari et qui s’est inversé en haine tenace ; celui enfin de la pureté initiale, où le mari aimait plutôt la sœur aînée avant de jeter son dévolu sur la cadette. En bref un gâchis : l’amertume de la délaissée, la haine de la choisie, la faiblesse de l’aînée pour la cadette. Rien de cela ne donne envie…

Il semble que tout cela soit un peu compliqué pour notre époque, le livre n’est pas réédité et aucun film n’a été tourné sur ces histoires d’amours contrastés. Colette, d’ailleurs, les conte avec détachement, sans ces notations précises ou sensuelles sur la vie alentour qui la caractérisent, comme si elle accomplissait la besogne d’écriture pour seules raisons alimentaires, sans y mettre son cœur.

Colette, Chambre d’hôtel suivi de La lune de pluie (nouvelles), 1940, Livre de poche 2004, 157 pages, €7,70, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Sénancour, Oberman

Le vide et l’effusion sentimentale : c’est tout le torrent de mots de ce livre, écrit durant les bouleversements politiques, économiques et mentaux de la Révolution française. L’auteur, né en 1770, s’est imbibé de Rousseau pour pondre ce livre préromantique qui n’est pas un roman, ni un essai, mais des songeries inspirées de la nature alors que le monde est chamboulé en son intime.

Sainte-Beuve en fera l’éloge, ce qui rendra le livre célèbre. Frantz Liszt a consacré l’une de ses années de pèlerinage (en Suisse) à Oberman. Mais les états d’âme de l’auteur sont bien mièvres, même si écrits d’une belle langue. Il est vide et submergé d’émotions ; il n’évoque que les regrets de ce qu’il n’a point accompli, et des confessions de jeune homme qui ne sait pas ce qu’il est. Une sorte d’adolescent avant que le type n’existe, un gémissant qui désire tout court, sans savoir quoi ni qui. Il n’est pas à sa place dans le monde, la société et sa famille et sanglote. Les lamentations de Sénancour sur son tas de fumier, alors qu’il se voyait promis à de hautes pensées, sont la résultante des railleries de sa copains de collège. Lui l’inadapté, a tenté de faire de sa blessure une plaie universelle – et ce n’est pas trop mal réussi.

« Indicible sensibilité ! charme et tourment de nos vaines années ; vaste conscience d’une nature partout accablante et partout impénétrable ! passion universelle, indifférence, sagesse avancée, voluptueux abandon : tout ce qu’un cœur mortel peut contenir de besoins et d’ennui profond ; j’ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable. (…) Qui suis-je donc, me disais-je ? Quel triste mélange d’affection universelle, et d’indifférence pour tous les objets de la vie positive ! Une imagination romanesque me porte-t-elle a chercher, dans un ordre bizarre, des objets préférés par cela seul que leur existence chimérique pouvant se modifier arbitrairement, se revêt à mes yeux de formes spécieuses, et d’une beauté pure et sans mélange plus fantastique encore. » Lettre 4.

Il a ce qu’on appellera, mais plus tard, le spleen, ce sentiment de décalage entre l’être et le monde. Il se sent vide, et peut-être l’est-il au fond. Toute la substance de l’œuvre est dans ce ressenti face à la nature, dans ces épanchements émotionnels abstraits envers les semblables – qu’il fuit. Il voudrait autre chose, du mieux, mais quoi ?

« Il y a une distance bien grande du vide de mon cœur à l’amour qu’il a tant désiré ; mais il y a l’infini entre ce que je suis, et ce que j’ai besoin d’être. L’amour est immense, il n’est pas infini. Je ne veux pas jouir ; je veux espérer, je voudrais savoir ! Il me faut des illusions sans bornes, qui s’éloignent pour me tromper toujours. (…) Je veux un bien, un rêve, une espérance enfin qui soit toujours devant moi, au-delà de moi, plus grande que mon attente elle-même, plus grande que tout ce qui passe. » Lettre 18.

L’auteur a connu une vie errante entre la France et la Suisse, valorisant les bergers solitaires dans les montagnes nues (ou peut-être inconsciemment l’inverse, lui que son père destinait au séminaire où l’on apprend de drôle de mœurs). Il abandonne son âme aux songes. La réalité lui fait mal, la société lui est douloureuse car elle l’éloigne de ce divin ressenti tout seul dans les hauts.

Mais Sénancour n’est pas Nietzsche et son jeune homme point Zarathoustra. Il est le velléitaire empoissé de faiblesse, celui qui préfère l’illusion au vrai, ce lâche qui refuse de se battre pour la vie et finira obscur, végétant dans de petits boulots littéraires après un mariage raté. Une curiosité de lecture qui fait partie de la littérature française.

Étienne Pivert de Sénancour, Oberman, 1804, Garnier-Flammarion 2003, 570 pages, €14,00 e-book Kindle gratuit

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Colette, Le toutounier

Après Duo, le quatuor. Celui des quatre filles Eudes, élevées à l’étroit en serre dans un petit studio parisien doté d’un grand canapé usé, le « toutounier ». Le mot familier vient de toutoune, femelle du toutou, autrement dit nid à chienne de maison. Le toutounier est ce gîte pour filles esseulées qui se retrouvent pour faire sœurs, ce repaire maternel d’où s’envoler vers le monde.

Mais l’enfance commune infantilise si elle se prolonge au-delà. Comment passer de sœur à femme ? De quitter la bande des quatre féminine pour le duo avec un mari ? C’est « l’amour », hétéro, reproductif de la maison, successeur de l’amour fraternel et camarade du nid.

Alice s’est mariée, elle a joué le jeu du couple ; son mari Michel s’est noyé un matin dans la rivière, on le sait depuis la fin de Duo. Elle se retrouve seule, esseulée, craintive. Elle se réfugie chez ses sœurs qui, elles, n’en sont pas au même stade de l’envol. Elle se ressource, recommence. Peut-être va-t-elle à nouveau tomber amoureuse, une fois le deuil fait, et trouver un second mâle pour faire maison ?

Colombe attend un mari, elle est encore entre deux, androgyne, pas tout à fait femme mais plus vraiment adolescente. « Archange en peignoir de bain », elle laisse parfois apercevoir un sein nu ou une épaule lisse comme, adolescente, elle restait parfois nue entre ses sœurs sur le toutounier. Elle sert de secrétaire à un homme de spectacle marié mais dont la femme est très malade, et est soumise aux aléas de la profession, riche un jour, pauvre le lendemain ; à Paris un jour, à Pau le lendemain pour six mois. La mise en couple est plus difficile que l’accouplement et demande plus de sacrifice de soi, de ses amitiés, de ses habitudes. Il faut quitter sa famille…

Hermine veut conquérir un mari, lequel est marié et en passe de divorcer – peut-être. Elle veut « s’assurer un homme » comme on le dit d’un capital – terme fort en cette période de bourgeoisie où la femme n’a guère de droits. Seule l’épouse a un statut social, les non-mariées sont considérées comme inférieures, infantiles, inaptes. Pour cela, Hermine (au prénom de fauve cruel) force le destin en tirant avec un pistolet (déchargé…) sur l’épouse de l’élu. Laquelle comprend que la rupture est irréversible et demande d’elle-même le divorce. Mais le mari va-t-il se remarier avec sa maîtresse amoureuse ? Ne lui fait-elle pas peur désormais ?

Quant à Bizoute, la quatrième, il n’y a rien à en dire. Elle a aimé et il l’a aimée ; il a cessé de l’aimer et elle a souffert. Tout le reste est silence.

Colette met en scène toutes les variations de la passion sexuelle qu’on généralise sous le nom de « l’amour ». Des choses menues, quotidiennes, banales, mais qui atteignent à l’universel, à la vie, à la mort. Toute l’expérience d’une vie, livrée à 65 ans.

Colette, Le toutounier, 1938, Livre de poche, occasion €3,11, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Giacometti et Ravenne, Conjuration Casanova

Les auteurs sont écrivains et mettent en commun leurs connaissances pour écrire des thrillers. Le premier a été journaliste d’investigation économique et a enquêté sur la franc-maçonnerie à la fin des années 1990. le second est franc-maçon et étudie les manuscrits. Ils veulent tous deux nettoyer l’obédience des rites folkloriques et des fantasmes complotistes sur le sujet. Ce pourquoi les amis d’adolescence poursuivent depuis 2005 une série qui met en scène un commissaire franc-maçon, Antoine Marcas.

Le ministre de la Culture découvre au matin dans son lit sa maîtresse morte. Aucune plaie apparente, lui ne se souvient de rien. En fait, elle est morte d’extase, de sexe un firmament. Il l’aimait d’amour fou, de son corps, de son cœur, de son âme, et il en devient fou. Il est interné dans une clinique privée de la région parisienne où sont mis au vert les politiciens surmenés. Le commissaire Marcas est chargé de l’enquête car il ne faut pas faire de vague. Le ministre est en effet franc-maçon.

Dans le même temps, une jeune femme près de Cefalu en Sicile réchappe d’un bûcher allumé par leur gourou de la Magia Erotica tirée des œuvres écrites et de chair de Giacomo Casanova. Anaïs avait suivi ce beau-parleur riche au goût exquis, qui savait parler de l’amour comme un accomplissement. Mais pour aller au bout de la chair, une fois les êtres appariés, il était nécessaires de les unir dans l’éternité de la mort, donc de les brûler tout vifs. La jeune femme en a réchappé par miracle, mais pour combien de temps ? Car le Maître ne lâche jamais sa proie, il lui faut accomplir le grand œuvre. En attendant, elle est séduite par le jeune Sicilien qui parle français, dont elle voit le torse nu svelte et musclé dans la vigueur de ses 18 ans lorsqu’il change de chemise, et elle s’offre à lui sur le capot de sa Fiat alors qu’il la conduit à l’aéroport de Palerme pour fuir la Sicile. C’est chaud, comme l’amour et le feu.

Il a pour cela acquis un manuscrit rarissime de Casanova, qui vient de passer en vente à Paris pour une somme astronomique. Mais il veut rester discret, donc anonyme. Pourquoi ? Que recèle de si sulfureux ce manuscrit rédigé à la fin de sa vie par le grand séducteur vénitien, après ses Mémoires ?

Bien construit et haletant, avec le sexe en prime alléchante, c’est un bon thriller qui n’a rien perdu de son mordant avec les années.

Eric Giacometti et Jacques Ravenne, Conjuration Casanova, 2006, Pocket 2011, 447 pages, €18,60 e-book Kindle €9,99

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Colette, Bella-Vista

Premier volume de nouvelles de Colette, celui-ci en contient quatre. Ces textes, parfois de courts romans, sont rattachés à la vie de l’auteur tout en étant œuvres d’imagination. « Colette s’est utilisée elle-même comme personnage dans des récits reposant sur des anecdotes fictives », écrit justement Marie-Christine Bellosta dans la notice de la Pléiade.

Ces récits sont de sang : celui des oiseaux que chasse Daste dans la première nouvelle, sang de l’avortée Gribiche, sang du jeune Marocain du Rendez-vous, sang du bébé dans l’inceste Binard. Ces récits sont aussi d’amour : celui faussement lesbien du couple recherché par la justice, celui de l’abandonnée enceinte, celui d’une solidarité virile face à une pétasse chochotante, celui du père pour ses filles. Colette veut dire ce que les autres ne disent pas et que la société tait – par hypocrisie. Elle le révèle d’ailleurs progressivement, à demi-mots, ce qui maintient le suspense.

Bella-Vista, première nouvelle, est écrite alors que Colette emménage sa maison dans le midi. Elle se situe à l’auberge en bord de mer tenue par deux femmes et qui ne comprend, hors saison, que quelques pensionnaires. La narratrice dit « je » et l’on peut croire qu’il s’agit de Colette, même si les lieux et les noms ont été changés comme il est d’usage. L’hôtel serait le Kensington et le couple deux homos. A Bella-Vista, il s’agit de deux apparentes « amies » qui couchent ensembles. Un mystérieux Monsieur Daste, « chef de bureau au Ministère de l’Intérieur » séjourne et joue à la belote avec elles ; il est bizarre, fait peur à la chienne de la narratrice et son plaisir semble de dénicher les oiseaux. Une métaphore pour dire qu’il surveille les deux tenancières, Suzanne et Ruby, la première cuisinière provençale, la seconde garçonne américaine. Il veut les pousser à la faute pour les dénicher elles aussi. Il fera chou blanc mais se vengera sur les perruches, tuées une à une avec un sadisme de flic. Cette nouvelle est presque policière et il serait dommage d’en dévoiler la chute.

Gribiche est l’univers de La vagabonde, celui du music-hall où Colette œuvra lorsqu’elle débutait sa carrière entre 1905 et 1910. Là aussi elle dit « je » mais Gribiche est une jeune femme de la troupe qu’un admirateur du spectacle a mise enceinte. Sa mère l’avorte par des potions dont elle a le secret, mais l’avortement est un crime et le restera longtemps, jusqu’à Giscard et Simone Veil (non ! Ce n’est pas Mitterrand qui a libéralisé l’avortement). La fille en mourra, malgré la collecte des danseuses et le « geste » de la direction pour sa « maladie ». Encore une fois, Colette ne dévoile que peu à peu le sujet, ce qui le rend plus tragique.

Le rendez-vous est au Maroc, pays que Colette a visité et dont elle a aimé l’atmosphère. Elle parle ici à la troisième personne, comme pour objectiver hors d’elle les personnages. Bessier est un architecte français chargé de reconstruire un palais pour un pacha ; il est flanqué de sa femme, la vulgaire et provocatrice Odette ainsi que de Rose, une jeune veuve que courtise Bernard, architecte débutant auquel Bessier fait miroiter une association. Bernard veut baiser et se marier, et Rose lui semble la proie idéale. Celle-ci est consentante, pas bégueule, et le jeune couple s’enfonce dans le jardin immense la nuit pour retrouver un lieu propice, vu dans la journée avec le beau jeune guide Ahmed de 16 ans. Mais ils tombent sur un blessé, Ahmed lui-même, planté au couteau par un rival à propos d’une très jeune gamine. Bernard le soigne mais Rose se tient à distance, dépitée de n’être pas baisée et que Bernard reporte toute son attention sur un garçon ; elle a peur du sang et qu’on les découvre; elle est renvoyée à l’hôtel avec mépris par un Bernard lassé de cette petite-bourgeoise sans intérêt humain. Il reste avec Ahmed jusqu’au matin où l’ânier passe et transportera le blessé. Colette joue du contraste entre Odette et Rose, la première brune et délurée, impolie, la seconde blonde et timorée, conformiste. Colette joue aussi des amours différents que sont l’hétérosexuel et l’homosexuel, ou du moins l’errance entre les deux. Colette est plus subtile qu’elle n’y paraît et pose des jalons sans pourtant conduire au but. Bernard est généreux de préférer sauver la vie de son « semblable » à la baise fade avec une femelle trop bourgeoise (qui traite d’ailleurs plusieurs fois Ahmed de « bicot ») ; mais Bernard est attiré par la jeunesse adolescente du bel Arabe et par la solidarité virile qu’il ressent envers un jeune compagnon navré qu’il a envie de protéger. Une solidarité de soldat dans les tranchées vantée après 14-18, reprise virilement par les jeunesses fascistes et nazies des années 30 – sauf qu’elle s’applique ici à une race considérée avec condescendance.

Le sieur Binard est dans la suite de La maison de Claudine. Et la narratrice parle à la première personne. Là encore, le suspense monte et le lecteur n’apprend qu’à la fin qu’il s’agit d’un inceste, dont le père apparaît fier. Là encore, Colette joue du contraste entre la belle Hardonnaise qui se fait engrosser volontairement par son médecin, et les adolescentes trop jeunes qui subissent le sexe du père. Les deux auront des bébés florissants, mais pas sans danger pour les jeunesses. La nature ne connaît pas la morale et la Bible même raconte l’inceste, des fils et filles d’Adam et Eve entre eux (il fallait bien croître et multiplier). Pas de conclusion, Colette laisse chacun apprécier. Elle décrit, elle ne juge pas.

Colette, Bella-Vista (nouvelles), 1937, Livre de poche 1989, 249 pages, €8,40, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Colette, Mes apprentissages

Passé 62 ans, Colette rédige ses souvenirs. Mais ils sont amers, permis par la mort d’Henry Gauthier-Villars dit Willy, son premier mari, au début de 1931. Elle raconte ses premières années de femme face à un homme de seize ans plus âgé qu’elle et qui exige sa soumission. Il n’a jamais rien écrit lui-même, assure-t-elle avec une virulence dont on soupçonne le parti-pris ; il a toujours établi une chaîne de « relecteurs » dont il sollicitait les idées, les corrections et les avis. Ainsi, d’un simple synopsis, il parvenait à faire un roman sous son nom. Colette elle-même a été dépossédée de la série des Claudine, publiées sous le nom de Willy.

La violence secrète de cet homme connu, éditeur respecté, enterré devant trois mille personnes dont le ministre Louis Barthou et des académiciens, préférait les jeunes filles, plus sexy et plus ignorantes que les mûres, afin de les former et de les assujettir. Colette, mariée à 20 ans, l’avoue pour le dénoncer et s’en défendre : « Elles sont nombreuses, les filles à peine nubiles qui rêvent d’être le spectacle, le jouet, le chef-d’œuvre libertin d’un homme mûr. C’est une laide envie, qu’elles expient en la contentant, une envie qui va de pair avec les névroses de la puberté… » p.998 Pléiade. Elle récidive un peu plus tard : « La brûlante intrépidité sensuelle jette, à des séducteurs mis-défaits par le temps, trop de petites beautés impatientes et c’est à celles-ci, ma mémoire aidant, que je chercherais querelle. Le corrupteur n’a même pas besoin d’y mettre le prix, sa proie piaffante ne craint rien, pour commencer. Même elle s’étonne souvent : ‘Et que fait-on encore ? Est-ce là tout ? Recommence-t-on, au moins ?’ Tant que dure son consentement ou sa curiosité, elle distingue mal l’éducateur. Que ne contemple-t-elle plus longtemps l’ombre de Priape avantagée sur le mur, au clair de lune ou à la lampe ! Cette ombre finit par démasquer l’ombre d’un homme, qui a déjà de l’âge, un trouble regard bleuâtre, illisible, le don des larmes à faire frémir, la voix merveilleusement voilée, une légèreté étrange d’obèse, une dureté d’édredon bourré de cailloux… » p.1021.

C’est pourtant Willy qui a forcé Colette à écrire et en a fait un écrivain. « Si je ne fais erreur, c’est au retour d’une villégiature franc-comtoise (…) Que M. Willy décida de ranger le contenu de son bureau. (…) Et l’on revit, oubliés, les cahiers que j’avais noircis : Claudine à l’école… ‘Tiens, dit M. Willy. Je croyais que je les avais mis au panier.’ Il ouvrit un cahier, le feuilleta  : ‘C’est gentil…’ Il ouvrit un second cahier, ne dit plus rien – un troisième, un quatrième… ‘Nom de dieu ! grommela t-il, je ne suis qu’un c…’ Il rafla en désordre les cahiers, sauta sur son chapeau à bords plats, couru chez un éditeur… Et voilà comment je suis devenue écrivain » p.1022.

Elle évoque le cas Willy avec passion, car la haine n’est jamais loin de l’amour. Elle multiplie les signes d’objectivité en décrivant des dessins de presse sur son ex-mari, des photos, citant (mais remaniant parfois) des lettres, expertisant l’écriture en graphologue amateur, analysant le crâne en phrénologue amateur, diagnostiquant en psychologue amateur la fébrilité et le déséquilibre, la névrose révélée par un tic… Une façon de caricature modérée plus féroce que la virulente. Mais au fond, que peut-elle dire de Willy qui fut son mari et de ses relations avec lui ? Pas grand-chose, c’est ce qui déçoit, en ce livre de faux souvenirs présenté comme un faux roman. Elle a dit bien plus dans ses autres livres que dans celui qui devait éclairer sa vie.

La perspective reste floue, comme si le personnage Colette écrit par l’auteur Colette était imaginaire. Les personnalités journalistiques et littéraires qu’elle a côtoyées sont évoquées en contraste avec elle, tels la belle Otero, Polaire qui incarna Claudine au Théâtre, Liane de Pougy, Marcel Schwob, Claude Debussy, Mata-Hari. Le lecteur n’apprend rien des « apprentissages » promis par le titre ; l’autrice saute d’un moment à un autre sans préciser la transition. Elle revient en arrière, court en avant, au fil des souvenirs, sans tisser une trame cohérente de ce qu’elle aurait appris de la vie. Elle a ainsi dissimulé sa « peur » de Willy, ses crises nerveuses, ses amours lesbiens, ses outrances et audaces de Belle Époque comme le scandale du Moulin-Rouge dont on ne saura rien.

L’évocation de cette époque d’avant 14, bien révolue à l’heure où elle écrit, reste le meilleur. Bayreuth et son sérieux poussiéreux de la wagnérolâtrie (qui est loin d’avoir disparue!) en prend pour son grade. A l’inverse, le Jura, des Monts-Boucons et les neveux par alliance, Belle-Île, sont autant de moments de ressourcement naturels. Les détails imprévus marquent l’image, d’un Debussy en transes après un opéra à une putain marseillaise à la chevelure de nuage, et à la peau violacée de Mata-Hari. Il y a de la couleur, de la senteur, de la sensation plus que des idées.

Plus que jamais Colette observe, décrit plus qu’elle n’analyse. Cette vérité vitale, vécue, reste précieuse et nous apprend plus sur elle que ce qu’elle dit. L’essentiel est peut-être justement dans ses silences.

Colette, Mes apprentissages, 1935, Fayard 2004, 162 pages, €14,00, e-book Kindle €4,99 ; il existe une édition en Livre de poche, épuisée, disponible seulement en occasion sur certains sites comme à la Fnac.

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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