Articles tagués : fils

Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Van Hamme et Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848

Winczlav (prononcez Vinclo) est le début d’une trilogie qui révèle comment, en trois générations, s’est bâtie la fortune dont Largo Winch est devenu l’héritier.

En 1848, au Monténégro, les paysans se révoltent contre le prince-évêque inféodé aux Turcs qui dominent le pays. Vanko Winczlav est un jeune médecin idéaliste croate qui les soigne. Il s’élève malgré lui contre la tyrannie du prince-évêque aux ordres de l’occupant. Il est trahi par un paysan pour éviter de voir brûler son village et doit fuir. A l’auberge qui lui est recommandée pour passer la nuit, il rencontre la jeune Bulgare Veska, esclave sexuelle de l’aubergiste et fille d’un chef de l’insurrection. Ils fuient ensemble et embarquent pour le Nouveau Monde.

Veska n’a aucun papier d’identité et Vanko, qui a les siens ainsi que son diplôme de médecine de Belgrade, doit l’épouser pour quelle puisse franchir l’immigration à New York. Ils ne s’aiment pas, mais s’entraident. Lui ne peut exercer comme médecin, son diplôme n’étant pas valable aux États-Unis et les études supplémentaires durent quatre ans, en plus de coûter cher. Il trouve cependant un emploi d’infirmier. Veska accouche d’un petit Sandor qu’elle refuse, car issu du viol serbe, et le couple divorce, Vanko gardant l’enfant. Il est vite séduit par l’infirmière Jenny, qui lui donne un autre garçon. Elle est la fille d’un riche importateur de whisky irlandais. Veska s’établit comme couturière et est vite approchée par l’inventeur Singer, qui lui propose une machine à coudre pour en faire la promotion ; l’influenceuse s’en sort bien.

Pendant ce temps, la mort en couches d’une patiente envoie Vanko au tribunal pour meurtre et exercice illégal de la médecine, alors qu’il n’y est pour rien, son patron le docteur James Paterson ayant opéré saoul. Vanko est condamné à 15 ans au bagne de Sing-Sing. Le républicain Washington est élu président des États-Unis et la Caroline du Nord se retire de l’Union. Commence alors la guerre civile, dite « de Sécession ». La guerre exige des uniformes, donc de la couture, donc des machines pour aller plus vite. Et voilà Singer comme Veska riches. Vanko Winczlav est sorti de la prison pour soigner comme lieutenant en première ligne les blessés nordistes, tandis que ses deux grands fils, de sept ans plus âgés, sont livrés à eux-mêmes après le décès de leur mère.

Sandor, l’aîné, sait depuis l’âge de 6 ans que Vanco n’est pas son père, ni Jennifer sa mère, et décide de rejoindre sa vraie mère à partir de vagues renseignements de sa nourrice dont il se souvient. Il la retrouve chef d’entreprise Singer et il lui demande seulement 12 000 $ pour se lancer dans la vie. Il ne survivra pas aux hors-la-loi et aux Indiens sauvages. Milan le second fils, décide d’aller conquérir l’Ouest pour se construire un avenir dans l’élevage ou le pétrole. En Pennsylvanie, lui qui n’y connaît rien, il découvre les exploitations de pétrole en pleine expansion. Dans la diligence vers Titusville, il fait la connaissance de Julie Lafleur, canadienne championne de tir à la winchester. Contre toute attente, il trouve du pétrole dans la concession qu’il a achetée dans l’Oklahoma, et épouse Julie qui lui donne des jumeaux : Elisabeth et Thomas.

Mais Milan n’est pas fidèle et copule avec toutes les très jeunes servantes de la maisonnée. Julie le quitte, préférant à la vie d’épouse trompée la vie d’aventure avec Bill Cody – Buffalo Bill et son Wild West Show. Elle ne garde avec elle qu’Elisabeth et part pour l’Europe ; Milan élèvera Thomas. Le Bureau des affaires Indiennes a décidé de racheter les propriétés de Milan pour une somme dérisoire. Parce qu’il n’avait pas cédé aux avances des candidats républicains, la politique se venge. Les autorités veulent faire une réserve indienne pour les Cherokees chassés de Géorgie, tout en poursuivant l’exploitation du gisement de pétrole, ce qui ne leur coûtera rien. Milan refuse le chèque et met le feu aux installations. L’un des signataires Cherokee est Saving Hands, le guérisseur blanc déserteur de l’armée nordiste et évadé de prison. Donc son père, il ne le sait pas encore…

Voilà où nous en sommes à la fin du tome 1. Aventures, affairisme, politique et trahison, l’histoire est haute en couleurs et résume assez bien le siècle de prédateurs que fut le XIXe.

BD scénario Jan Van Hamme et dessins Philippe Berthet, La fortune des Winczlav 1 – Vanko 1848, Dupuis 2021, 56 pages, €16,95, e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

François Nourissier, La fête des pères

François Nourissier (avec un seul R) est décédé en 2011 à 83 ans après un Parkinson. Il est aujourd’hui oublié – et à mon avis justement – parce qu’il était trop en phase avec son époque et sa génération, sans jamais accéder à cet universel qui passe le temps.

En témoigne ce petit livre, « donné » en 1987 par les compagnies pétrolières Elf et Antar à leurs clients qui se rechargeaient en essence. Il évoque en 36 heures et 9 personnages « la paternité ». Je ne sais quelle fut celle, réelle, de Nourissier, mais ce livre dédié « à Mario » est intitulé « roman ». Hélas, Nourissier parle toujours de lui dans ses romans. Il est définitivement Un petit bourgeois qu’il décrit en 1964, à seulement 37 ans. Il le sait, et se décrit ici en « N. », littérateur invité à un Cercle littéraire de province pour une causerie entre bourgeois oisifs qui se piquent de littérature.

Alcoolique, dopé, trop vieux pour ses désirs, N. apparaît dégoûté de lui-même, faiseur devant ces dames, faisan de la littérature. Je n’aime pas cette platitude qui se plaît à se rabaisser, reste de convenance chrétienne. Cette introspection complaisante, comme pour se faire plaindre ou à réduire le soi à la médiocrité de Tout-le-monde me dégoûte. Quant au style, dont on a vanté les qualité du français, il s’étale en phrases interminables, avec des circonvolutions intestinales qui, dans le fond ne disent souvent pas grand-chose, ou de pompeuses banalités. Là aussi une complaisance à étaler les mots, de presser le suc, sans la pensée qui devrait être derrière.

Le narrateur N., qui n’a que ça à penser lors du long voyage en train (avant le TGV), ne lit pas la presse, ni un livre, ni ses notes. Il ne songe qu’à lui-même, à son existence flanquée d’un fils, Lucas de 17 ans, qu’il a vu grandir mais qu’il n’apprécie plus une fois sorti de l’enfance. Car il veut le contrôler, le façonner à son image, dire pour lui ce qui est bien pour lui. Évidemment l’ado se rebelle, d’ailleurs gentiment, car il n’est pas son père, il n’a que la moitié de ses gènes, et c’est dans son programme biologique de s’émanciper. Mais le père qui croit « l’aimer » ne le comprend pas, ne l’accepte pas, il s’en désole. Ce n’est pas cela, être père. Ce n’est pas cela « aimer » un enfant. Tout le contraire : il faut accepter que l’autre issu de sa chair (ou adopté) soit différent ; il faut l’accompagner dans sa quête de lui-même ; il faut tout simplement « être là » sans s’imposer.

N. découvre dans cette province de l’est une ancienne petite-amie, Nicole, qu’il a baisée lorsqu’elle avait 20 ans et lui 40 et que Lucas venait à peine de naître. Elle est désormais mariée et nantie d’une fille, Bérénice de 16 ans. Il ressent une inclination pour cette enfant mieux élevée que son propre fils, dans une famille unie et non pas divorcée, avec un père présent bien que tonitruant et non pas désordonné. Il la désire, comme un homme vieillissant peut désirer la jeunesse féminine, ce mélange d’adolescence spontanée et de féminité qui s’affirme. A sa stupeur, il reconnaît en elle quelques traits de son fils Lucas. Le narrateur ne l’avoue pas, mais Bérénice est probablement sa fille, « les dates » parlent.

Il connaît donc cet écart entre l’enfant élevé plutôt mal – par lui – et l’enfant élevée plutôt bien – par un autre. S’il s’entend mal avec Lucas, c’est qu’il s’en est détourné, comme de sa mère Sabine, en prétextant la mauvaise entente, le divorce, le travail, son confort. Il convoite la bonne entente de Bérénice avec ses parents, l’union familiale, la réussite de son éducation ; il en est jaloux, masquant cette gêne sous un mauvais désir qui le titille. Elle est l’enfant qu’il n’a pas eue et qu’il n’aura jamais. De quoi avoir un retour d’amour tardif pour le garçon resté à Paris, qui se détache.

Mais on ne refait pas les années ; pour lui, c’est trop tard. Il n’a plus que ses regrets, et pas même la volonté – toujours possible – de réparer, de renouer. En gros ours maladroit et surtout très égoïste, N. le Nourissier nous livre le parfait manuel de tout ce qu’on exècre aujourd’hui : la vanité du petit-bourgeois content de lui, l’égoïsme du petit macho des lettres, la repentance perpétuelle de l’éternel petit raté des relations. Tout apparaît « petit » chez Nourissier.

On comprend qu’un tel tempérament soit « oublié ». Le livre n’est même pas réédité.

François Nourissier, La fête des pères, 1985, Livre de poche 1987, 157 pages, occasion €0,01, e-book Kindle €8,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Les Nouveaux Sauvages de Damián Szifrón

Nous sommes en Argentine, sur le continent américain. Celui-ci, envahi et gagné au fil de l’épée par des conquistadores et autres pionniers dans l’histoire, est un continent brutal. Où la violence continue. D’où ces « nouveaux sauvages » qui renaissent en 2014 dans le film, reflet d’une réalité vécue. Ce sont six courts métrages, pas toujours aussi captivants, mais caustiques face aux comportements. Il s’agit d’injustice – ressentie comme on le dit de la météo – qui fait grimper aux rideaux et réveille la bête sauvage en chacun des petits-bourgeois. Les piqués au vif veulent se venger. De spectaculaire façon.

Le premier est Pasternak. C’est un homme qui a été perturbé gamin – il a redoublé son CE2, c’est dire ! Il embarque tous les gens qui l’ont snobé, rabroué ou fait du tort dans un avion où il est le chef steward. Comme pour la German Wings (quinze jours après la sortie du film – le hasard a de ces coïncidences), Pasternak neutralise le pilote et précipite l’avion rempli de ses ennemis au crash. Deux vieux qui lisent paisiblement dans leur jardin voient le monstre arriver, sans réagir. Ce sont (cette fois-ci pas par hasard) les parents Pasternak, les responsables de tout selon le psy, lequel a mis au jour le traumatisme sans rien soigner (une arnaque de plus que la « psychologie »).

Le second est un mafieux – politicien, entrepreneur immobilier, c’est tout un. La serveuse d’un restaurant dans lequel il s’arrête le reconnaît, il est responsable du suicide de son père à cause de ses malversations financières. La cuisinière est une ancienne détenue qui en veut à la société et réagit en sauvage. Elle offre à la serveuse de la mort aux rats pour assaisonner ses frites et ses œufs. Choquée par un reste de morale conventionnelle, elle refuse tout net. Mais la grosse cuisinière, avec son sens des valeurs popu, passe outre sans lui dire. Survient Alexis, le fils du mafieux Cuenca, qui commence à piquer des frites. La cuisinière déclare qu’elle a versé le poison et qu’il est bon d’anéantir toute la nichée de rats, y compris les petits. Devant cette conception nazie, la serveuse affolée veut reprendre le plat et le mafieux se rebiffe ; il n’a pas l’habitude qu’on discute ses volontés. Il frappe la serveuse et la cuisinière intervient en le lardant de coups de couteau de cuisine. Après tout, on n’est pas si mal en prison : logé, nourri, chauffé, blanchi, on joue aux carte avec les copines. Tout vaut mieux que perpétuer le règne des rats. Le père meurt mais son garçon s’en sort (pour l’instant innocent des malversations) en vomissant son manger.

Le troisième est un Diego de luxe, roulant dans une Audi de luxe, sur une route déserte d’Argentine. Lorsqu’il veut dépasser une vieille guimbarde qui roule obstinément à gauche, celle-ci se déporte pour l’empêcher de passer (la gauche bloque toujours les entrepreneurs). Il la dépasse donc à droite, et ne peut s’empêcher de l’insulter en le traitant de connard et en lui faisant un doigt. Mais le destin veille : il crève un pneu et doit réparer. Arrive donc le retardé à la guimbarde, qui le prend à partie, bousille la belle voiture qu’il ne pourra jamais se payer, et chie sur le pare-brise. Malgré sa roue seulement à demi vissée, Diego finit par démarrer pour pousser la guimbarde de l’agresseur dans la rivière. Malgré l’auto toute retournée, son passager réussit à en sortir et le menace en révélant qu’il a lu sa plaque d’immatriculation. Diego, poursuivi par un malin génie, revient à fond et décide de l’écraser. Mais le destin veille : la roue de secours qu’il n’a pas pris le temps de visser correctement se détache et le précipite à son tour dans la rivière. Le péquenot alors se déchaîne, il pénètre dans l’Audi par le coffre et agresse Diego resté coincé à l’intérieur. Ils se battent en milieu confiné à coup de manivelle et d’extincteur. L’homme cherche à mettre le feu à la voiture en allumant sa manche de chemise plongée dans le réservoir, mais Diego le retient. Tout explose, ce qui les laisse enlacés dans la mort. Un crime « passionnel », même si la passion n’est pas celle du sexe.

Le quatrième est Simón, ingénieur expert en explosifs. Il travaille bien mais doit rentrer à temps pour l’anniversaire de sa fille. En achetant un gâteau à la pâtisserie, qui passe des heures à l’emballer dans un carton doré, sa voiture est prise en fourrière. Le trottoir n’était pas balisé interdit et il estime que c’est une injustice. Mais pas question de discuter avec l’Administration, celle-ci a par définition toujours raison, chacun « faisant son boulot » dans son petit coin en se foutant de l’ensemble. L’employé de fourrière dit qu’il doit payer le remorquage pour récupérer sa tôle, le guichetier de mairie qu’il doit payer l’amende car il y a eu procès-verbal ; les réclamations ne sont ouvertes qu’entre 11h et 11h05, ou à peu près, et il doit se déplacer lui-même… En bref, tout est fait pour emmerder l’assujetti. Son retard provoque une scène de ménage car ce n’est pas le premier ; Simon est trop consciencieux pour bâcler son boulot à cause de la famille. Sa femme demande le divorce, tandis qu’il est licencié pour avoir flanqué des coups d’extincteur dans la vitre, photographié dans la queue interminable au guichet des amendes. Les gros titres ne lui permettent ni d’avoir un nouvel emploi, ni d’obtenir la garde alternée de sa fille. Il décide alors de se venger, en ingénieur. Il récupère à nouveau sa voiture à la fourrière (c’est la quatrième fois, tant la signalisation est fantaisiste – semble-t-il exprès), il la bourre d’explosifs et la stationne à un endroit parfaitement signalé interdit. Elle est aussitôt enlevée, la fourrière privée s’entendant avec la mairie publique pour extorquer le maximum de fric aux automobilistes, exaspérés mais impuissants. Lui ne l’est pas et il fait sauter la fourrière, en calculant un rayon assez limité pour ne pas tuer. Les médias ne réagissent qu’au spectaculaire : la bombe, après l’extincteur, les fait sauter de joie – et sauter le tirage. Simón « Bombita » devient le héros des anonymes remontés contre la bureaucratie. En prison, sa femme et sa fille lui apportent un gâteau d’anniversaire et ses codétenus l’ovationnent, tandis que la mairie revoit son contrat avec la fourrière et ses règles de stationnement.

Le cinquième est moins sympathique. Santiago, un jeune homme de 18 ans, réveille affolé son père au petit matin. Il a conduit la grosse BMW et vient de renverser mortellement une femme enceinte pour avoir bu ou fumé. Il a pris la fuite et ne sait comment faire. Sa famille est riche et, pour éviter la prison, son père et son avocat proposent à leur jardinier pas moins de 500 000 $ pour dire qu’il conduisait et est responsable de l’accident. Le procureur, venu on ne sait pourquoi car le gamin avait assuré être seul et que personne ne l’avait vu, sonne à la porte et constate que les rétroviseurs de la BMW ne sont pas à la hauteur des yeux du jardinier. Il en conclut que celui-ci ment lorsqu’il dit avoir conduit la voiture en dernier. L’avocat propose un « arrangement », petite corruption endémique entre gens de bonne compagnie : 1 million de $ pour qu’il conduise l’enquête comme convenu. Mais le père découvre que l’avocat veut sa part, 500 000 $ supplénetaires, et le procureur ajoute des « frais annexes » de 30 000 $. C’en est trop, il annule tout. La mère de Santiago finit par le persuader de dealer pour 1 million forfaitaire en tout et pour tout. L’accord est conclu. En sortant de la demeure, le jardinier faux coupable est assassiné à coups de marteau par le mari de la victime. La presse s’était déchaînée et la police avait réagi mollement.

Le sixième est une femme, Romina. Elle vient de se marier avec le riche Ariel et c’est la fête dans un grand hôtel de Buenos Aires. En observant des regards, puis en fouillant le téléphone de son mec, Romina découvre qu’Ariel l’a trompé avec une collègue qui est invitée à la noce. On se demande pourquoi elle devient hystérique, car baiser une autre avant mariage n’est pas une preuve d’infidélité : on n’avait encore rien promis. Romina, sanglotant de façon hystérique, s’isole sur le toit de l’hôtel où un cuisinier la console paternellement, l’empêchant de se jeter dans le vide. Romina finit par se calmer, se prend de désir pour son sauveur, qui la baise frénétiquement lorsqu’Ariel parvient sur le toit à sa recherche. Romina, devenue démone, promet à son tout juste mari une vie d’enfer, de révéler sur les réseaux sociaux tous ses secrets, y compris fiscaux, de lui refuser le divorce pour le plumer à vif. Revenue à la fête – qui est une hypocrite comédie du bonheur – elle fracasse la maîtresse d’Ariel contre un miroir. C’est le drame, la famille s’écharpe, des urgentistes appelés tentent de calmer la tension en la prenant. Mais Ariel fond et Romina se délite. Il n’y a qu’un pas de la haine à l’amour et, renversant la causalité, Romina et Ariel entament une danse passionnelle avant de baiser frénétiquement à même la table du gâteau de mariage, devant leurs invités qui quittent les lieux, écoeurés de la comédie comme du drame.

Les trois premiers tableaux sont captivants, les deux derniers moins. Trop longs et plus noirs, ils exaspèrent l’hystérie de sauvagerie, au point qu’on finit par ne plus croire à cette arlequinade. Mais l’ensemble donne une bonne image de la brutalisation des mœurs sur le continent américain, que Trompe révèle désormais sans complexe au grand jour.

DVD Les Nouveaux Sauvages (Relatos salvajes), Damián Szifrón, 2014, avec Darío Grandinetti, Diego Gentile, Julieta Zylberberg, María Marull, Rita Cortese, Warner Bros. Entertainment France 2015, doublé espagnol, français, 1h57, €6,00, Blu-ray €49,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Destination Graceland de Demian Lichtenstein

Prenez le mythe d’Elvis Presley, ajoutez un casse de casino, saupoudrez de scènes de baise torrides et d’une fille accrocheuse, pimentez juste un brin d’un gamin déluré – agitez et faites tirer et sauter à gogo : et vous avez « le » film qui cartonne au box-office. Les beaufs yankees sont ravis, les critiques intellos beaucoup moins.

Michael Zane (Kurt Russell) qui ressemble à Elvis, est récemment sorti de tôle pour braquage raté. Sa route le conduit dans sa voiture rouge elvisienne dans un motel du désert du Nevada, où un gamin de 12 ans, Jesse (David A. Kaye, né en 1988) tente de lui voler un masque d’écrou sur une roue. Il le poursuit jusqu’à trouver sa mère, Cybil Waingrow (Courteney Cox), « Cybil avec un C », qui tombe raide dingue de sa virilité et se donne avec transports. Jesse en profite pour pénétrer dans la chambre où les corps nus pilonnent le lit, et piquer 20 $ dans le portefeuille de l’amant de sa mère, afin de s’acheter une panoplie de cow-boy.

Le lendemain de cette nuit torride, quatre hommes viennent récupérer Michael : Murphy, Hanson, Gus et Franklin. Ils se sont déguisés en Elvis pour feindre de participer à une convention sur le chanteur fétiche au casino Le Riviera de Las Vegas. Le timing est mauvais, l’ascenseur n’est pas bloqué à temps, l’hélicoptère piloté par Jack (Howie Long) qui doit les récupérer a du retard, le groupe de braqueurs doit affronter la sécurité. C’est alors le premier grand guignol de la fusillade durant l’évasion. Franklin (Bokeem Woodbine) est tué, et son corps balancé depuis l’hélico pour faire le ménage ; pas grave, c’est le seul Noir de l’équipe. Aucun respect pour les accessoires.

De retour au motel, Hanson le persifleur (Christian Slater) ne voit pas pourquoi on en partagerait pas la part du mort entre eux tous, c’est la logique. Mais Thomas Murphy le psychopathe (Kevin Costner) n’est pas de cet avis : il n’aime pas Hanson et se plaît à imposer aux autres sa volonté. Il descend Hanson qui l’a menacé. Michael cache le gros sac de dollars dans le faux-plafond, cache habituelle de Jesse qui aime bien piquer des choses, comme le dit sa mère. Le gamin, futé, a tout vu. Il admire les malfrats et joue avec ses revolvers de pacotille. Il faut aller enterrer Hanson dans le désert, dans la voiture rouge de Michael. Murphy n’avait nulle intention de partager les 3 millions de dollars et il descend Gus (David Arquette) et Michael. Au retour pour récupérer le fric, il percute un coyote sur la route, fasciné par les phares, et s’écrase en contrebas de la route, assommé par le choc.

Michael, pas bête, portait un gilet pare-balles et n’est pas mort. Au motel, l’argent a disparu et c’est forcément Jesse. Il fait irruption chez Cybil et le retrouve, puis lui donne 100 000 $ pour qu’elle oublie tout. Mais elle, ce qui l’intéresse n’est pas l’argent, mais le mec : elle refuse et Michael doit finalement emmener Cybil et Jesse avec lui vers le nord dans la voiture de sa grand-mère. Il est convenu de passer la frontière canadienne après avoir changé les billets forcément marqués auprès d’un receleur dans l’Idaho, qui va prendre sa commission de 40 %. Il y a pour cela un mot de passe, écrit sur une carte dans le portefeuille de Michael. Mais celui-ci ne peut pas la fermer et dit tout à Cybil. Laquelle en profite pour voler le portefeuille de Michael (telle fils, telle mère) et s’enfuit dans la voiture. Michael se retrouve avec le gosse et sans un rond. Il vole un SUV et commence à trifouiller le moteur pour le mettre en marche quand Jesse, tout simplement, trouve la clé de contact. Pour faire de l’essence, Jesse toujours futé, vole à son tour le portefeuille d’un gros beauf. Michael sait où aller pour retrouver Cybil : chez le receleur.

Dans le même temps, Murphy s’est remis et réalise que Michael a pris l’argent. Il le poursuit dans l’Idaho avec la voiture rouge de Michael. Cybil a appelé le receleur Jay Peterson (Jon Lovitz) avec un mot de passe trouvé dans le portefeuille de Michael. Murphy se présente chez le blanchisseur avec le même mot de passe. Peterson explique que Cybil a appelé en premier, alors ils l’attendent. Lorsque Cybil arrive, elle prend Murphy pour Peterson, mais le psychopathe l’a descendu avec son assistante. Lorsque Michael et Jesse arrivent, ils trouvent les corps de Peterson et de la fille, que Jesse veut voir pour savoir s’il s’agit de sa mère. Jesse devine que Murphy a la voiture de Michael et, malin, lui dit que puisque c’est sa voiture que conduit Murphy, il peut la déclarer volée. La police l’arrêtera. Pas bête ! Murphy est en effet arrêté à un contrôle, mais Michael aussi, qui a lui même piqué un SUV. Ils se retrouvent dans la même prison du comté et se vannent, tandis que Jesse paye un avocat pour la caution de sortie de Michael. Murphy, de son côté, téléphone à Jack, le pilote d’hélico, pour qu’il fasse de même.

Michael récupère sa voiture rouge et trouve Cybil ligotée et bâillonnée dans le coffre, ainsi que deux fois plus d’argent : celui du casse plus celui que devait donner en échange le receleur, que Murphy a volé avant de le tuer. Il décide de se séparer de ce véhicule trop voyant et en loue un plus discret pour Cybil et son fils. C’est le moment de se séparer, lui va prendre un taxi, malgré le gamin qui s’accroche à son torse, en pleurs. Quant à Murphy, il fait du stop, tombe sur un fan d’un chanteur marginal, le tue se déguise en lui pour passer les barrages de police. Cybil et Jesse qui passent en voiture se font repérer par Murphy. Il les poursuit avec son van bariolé et les fait sortir de la route. Il prend le gamin en otage pour que Cybil retrouve Michael et le fric. Cybil supplie Michael, qui cède, aimant bien Jesse, et sa mère malgré ses mensonges.

La rencontre doit avoir lieu dans un entrepôt, où Murphy est venu accompagné d’un tueur expert. Michael est apparemment seul, mais a prévenu la police. Jack sert de messager entre Michael qui a le sac de dollars, et Murphy qui détient le gamin. Mais le sac n’est rempli que de papier journal découpé et d’un scorpion du désert qui pique Murphy. L’équipe du SWAT enclenche alors la grosse fusillade adorée des beaufs yankees, complètement inefficace mais spectaculaire, avec son lot de morts flics – montrant combien ils sont en fait incompétents. Mais « c’est de la bonne télé » comme dirait Trompe. Les beaufs yankees adorent Trompe pour cela. Ils aiment à se faire du cinéma, à se raconter des histoires – tandis que le monde les rattrape (la Chine, le climat, le déclin du dollar, la fuite de l’innovation à cause des cerveaux interdits d’immigrer…).

Murphy a descendu Michael, mais celui-ci a toujours son gilet pare-balles ; il est emmené en ambulance mais Cybil la pique avec Jesse, tandis que Murphy est enfin descendu par la police dans une apothéose de balles, affaibli par le venin du scorpion. Tous est bien qui finit bien, en apothéose rose bonbon yankee. Les trois s’échappent ensemble sur le bateau de Michael, le « Graceland ». Il est suggéré que Michael serait effectivement un bâtard du King, selon un test génétique, et que son « père » lui a donc légué ce bateau au nom de sa résidence de Memphis dans le Tennessee. Jesse, mûri, jette ses revolvers jouets à la mer.

C’est prenant, mais à la limite de la série B.

DVD Destination Graceland (3000 Miles to Graceland), Demian Lichtenstein, 2001, avec Kurt Russell, Kevin Costner, Courteney Cox, Christian Slater, Warner Bros France, anglais doublé français, 2h, €22,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ça va faire un tabac – Thank you for smoking de Jason Teitman

Désopilant film anti-woke (quand on n’en parlait pas encore) et qui perce la mentalité américaine : vivre pour le fric, avoir toujours raison. Le lobbyiste Nick Naylor (Aaron Eckhart) œuvre pour les grandes compagnies de tabac. Puisque que la médecine a lancé des alertes sur la relations entre fumer et avoir un cancer du poumon, l’industrie a créé l’Academy of Tobacco Studies. Des scientifiques (stipendiés) et des avocats (bien payés) travaillent à prouver que la cigarette n’est pas addictive et qu’elle n’est qu’un élément parmi d’autres de la mauvaise santé.

Nick se contente de parler pour semer le doute dans la tête des gens. Il use de la dialectique, de l’évitement, de l’attaque en revers, de l’humour, pour prouver que chacun est libre de choisir, que les vérités sont relatives, que la première cause de mortalité aux États-Unis est le cholestérol et pas la nicotine. De mauvaise foi, mais en mettant les rieurs de son côté, il accuse le sénateur au prénom d’oiseau Ortolan K. Finistirre (l’ineffable William H. Macy) d’être un tueur parce qu’il défend son fromage, le cheddar du Vermont. De même, va-t-on apposer une tête de mort sur les avions Boeing parce qu’ils se crashent de temps à autre ? Ou interdire General Motors à cause des accidents de la route ?

Lui-même a été fumeur, mais ne fume plus. Il n’encourage pas non plus son fils de 12 ans Joey (Cameron Bright) à devenir fumeur : il fera ce qu’il veut, en toute connaissance de cause, dès sa majorité à 18 ans. Mais il est conscient d’être marchand de mort. Il réunit en cercle les deux autres, Bobby Jay Bliss (David Koechner) lobbyiste des armes à feu, et Polly Bailey (Maria Bello), lobbyiste de l’alcool. Ils se sentent entre eux, mal aimés, mais « faisant leur boulot », spécialisés à convaincre.

La scolastique est une manière usuelle de complexifier le discours pour mieux couper le peuple du monde des idées et embrouiller les esprits. Nick l’explique à son fils, qu’il ne voit que le week-end, étant divorcé, mais qui l’admire et le comprend parfaitement. Lui-même, à 12 ans, saura détourner le débat à son avantage devant sa mère, et la convaincre de le laisser accompagner son père en Californie, où il doit persuader Hollywood de réintroduire la cigarette dans des films.

Avec Jack, le producteur (Adam Brody), ils imaginent Brad Pitt nu faisant l’amour en apesanteur (pas facile !) à une belle fille nue elle aussi, dans une capsule spatiale fonçant entre les galaxies – dans le futur. Et allumant une cigarette après l’amour, s’enveloppant de fumée car on aura trouvé comment enlever toute nocivité au fait de fumer. Le rêve comme pansement au présent, le futur comme acceptabilité du fantasme. Nick a réponse à tout ; s’il n’a pas toujours raison, les autres non plus.

On le voit, le thème est traité avec humour. Notamment lorsque le cow-boy Marlboro (Sam Elliott) atteint d’un cancer, se voit offrir par le lobby du tabac une valise pleine de dollars. Moralement, il veut refuser ; pratiquement, il ne peut qu’accepter. Pour le convaincre, sur ordre de son patron le Capitaine (Robert Duvall), Nick lui dit comment il procéderait : convoquer la journaliste accrocheuse Heather Holloway (Katie Holmes) – qu’il connaît bien parce qu’il couche avec elle – dénoncer la corruption, puis saisir dans un geste théâtral la valise, l’ouvrir pour montrer combien elle est pleine de beaux billets de 100 $, puis jeter le tout par terre en jurant de donner le tout à une association de lutte contre le cancer ! Prêcher le faux pour savoir le vrai : le cow-boy ne fera pas ce qui est moral, il gardera pour lui le fric et ne dira rien de sa maladie. Comme tout le monde le ferait : « tout le monde a toujours un prêt à rembourser ». Mimer ce qu’il pourrait faire lui permet d’aller contre…

Il y aura quelques péripéties, comme cette menace de mort envers lui à la télé, suivie d’exécution où il est enlevé, dénudé et patché de partout à nicotine. Il s’en sort… parce qu’il a été fumeur ! Comme le chat de la chanson allemande, il est toujours vivant, et toujours rebondit face caméras et devant son boss, le borné ex-soldat du Vietnam BR (J. K. Simmons), ce qui laisse son fils Joey en admiration devant lui. Comment être papa tout en exerçant le pire métier du monde ? En faisant bien son boulot et en oeuvrant à rembourser son prêt… Telle est l’Amérique.

Inspiré du roman Thank You for Smoking de Christopher Buckley publié en 1994, traduit en français par Salles fumeurs, le film se moque du puritanisme politiquement correct yankee en montrant l’absence totale de scrupules du marketing, de la corruption, et l’hypocrisie amorale du système sous les grands mots et les émissions de télé. Un film meilleur et plus subtil que son thème le laisse présager.

DVD Ça va faire un tabac – Thank you for smoking, Jason Teitman, 2006, avec Joan Lunden, Eric Haberman, Aaron Eckhart, Mary Jo Smith, Todd Louiso, Aventi Distribution 2014,anglais, français, 1h28, €6,30

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Jane Austen, Mansfield Park

Vladimir Nabokov a beaucoup aimé ce long roman d’apprentissage d’une jeune fille, de ses 10 ans à ses 20 ans. Fanny Price représente la femme effacée, presque timide, sensible et qui n’en pense pas moins ; elle a été façonnée par son milieu mais garde des principes universels qui la rendent sympathique. Au fond, elle est très anglaise de tempérament : courageuse mais conservatrice, ouverte mais modérée.

Il faut dire que l’époque est celle des guerres napoléoniennes qui menacent l’Angleterre sur mer, celle des droits de l’Homme qui remettent en cause l’esclavage et la fructueuse économie des Antilles anglaises, l’essor de la révolution industrielle qui sépare de plus en plus villes et campagne, les premières étroites, insalubres, enfumées, et la seconde en harmonie avec la nature, les éléments, les saisons. L’époque est toute de transformations sociales, politiques, économiques. A Portsmouth, dans sa famille biologique, Fanny voit tout l’écart qui sépare la maison de celle de Mansfield Park : « C’était la demeure du bruit, du désordre et du manque total de bienséance. Personne n’occupait la place qui lui revenait, rien n’était fait comme il fallait. Elle ne pouvait éprouver du respect pour ses parents, contrairement à ses désirs » p.531.

Le matérialisme menace, comme le bon plaisir pris par égoïsme, sans souci des autres. « Une absence de principe, une délicatesse de sentiment émoussée, ainsi qu’un esprit dénaturé et corrompu » p.625. Ainsi d’Henri Crawford, pas bien beau, petit et noireau, mais riche jeune homme qui cueille les filles par la séduction de ses manières, son obstination orgueilleuse de gagner, et sa fortune. Cet Henri veut séduire Fanny, car elle est la seule qui résiste encore et toujours à son siège amoureux. Il ne réussira pas, faisant céder une autre, une femme mariée, la propre cousine de Fanny, créant ainsi le scandale absolu dans une société de rang où l’honneur social est plus que la personne.

La famille patriarcale traditionnelle, représentée par l’austère mais humain Sir Thomas Bertram, baronnet et membre du Parlement, est remise en cause par la jeunesse. Il suffit que le patriarche s’absente quelques mois pour « aller régler des affaires » à Antigua où il possède des plantations, pour que ses fils et filles s’émancipent des principes selon leurs tempéraments. Tom, l’aîné et héritier, montre sa frivolité et son insouciance tandis qu’Edmond, le cadet qui se destine à devenir pasteur pour assurer sa subsistance est plus tempéré et généreux. Maria la vaniteuse et Julia sa sœur, ne songent qu’au beau mariage et flirtent sans retenue avec Henry Crawford, osant même monter une pièce de théâtre où l’on expose tout, comme par jeu. Or le jeu suscite une dangereuse intimité et Fanny comme Edmond s’y opposent ; ils savent que Sir Thomas ne sera pas d’accord sur ces liaisons dangereuses, mœurs nouvelles venues de Londres en la personne du jeune fat Yates, ami de Tom évidemment.

La rigidité de Sir Thomas contraste avec l’indulgence outrancière de leur tante Norris, deux conceptions extrêmes de l’éducation qui sont autant néfastes. Pour connaître ses enfants, il est nécessaire de les laisser se révéler en ne les contraignant qu’avec doigté, moins par appel aux grands principes de l’humanisme que par des mises en situation concrètes. Autrement, ils feindront et deviendront hypocrites, comme les mondanités les encouragent à devenir. Sir Thomas le comprend à la fin et s’en repend : « On ne leur avait sans doute jamais appris à gouverner leurs penchants et leurs humeurs, en leur communiquant ce sens du devoir qui se suffit à lui-même » p. 633. Développer l’intelligence et le savoir ne suffit pas ; il faut développer aussi le caractère par la mise en pratique des principes.

Mais peut-on être indépendant de sa famille ? De son rang social ? De son état de femme ? Non, sans doute, à cette époque. Fanny en fait l’amère et douce expérience, nièce de Sir Thomas et non sa fille, mais au fond plus sa fille que ses propres filles, tant elle a appris et assimilé son tempérament et ses façons. Mais doit-elle être mariée contre son gré ? Sans possibilité de choisir ? Ce ne sont pas les hommes qui commandent, comme les fermiers mènent leur vache au taureau. Sir Thomas encourage son mariage avec Henri Crawford, qu’il voit comme un amoureux persévérant et de bon caractère ; il déchantera. « Et même si cet homme avait toutes les perfections, on n’en devrait pas pour autant considérer comme chose établie que le devoir d’une femme est de l’accepter, sous prétexte qu’il se trouve éprouver à son égard quelque affection ? » p.482. Reste que la famille est tout, en ce monde, et c’est pourquoi le nom du domaine, de la domus, de la Maison du Northamptonshire – ce centre de l’Angleterre – est le personnage principal du roman. Il lui donne son titre, et d’ailleurs le tout dernier mot du roman. Il rappelle les relations patriarcales : Mans-field, le domaine des hommes. Quand chacun va de son côté et ignore les autres, il n’y a plus de Maison, plus de famille, plus de style de vie, plus de tradition.

Les sœurs Ward ont fait chacun un mariage différent il y a trente ans, ce qui montre combien, pour les femmes, le mariage seul établit la position sociale. Maria, la plus belle, a épousé Sir Thomas Bertram. L’aînée a épousé un clergyman, Mr Norris, ami de Sir Bertram, désormais décédé sans laisser d’enfant. La benjamine Frances, « pour contrarier sa famille », a épousé le pauvre lieutenant de marine Price qui lui fait un enfant par an, dix en tout. Sur une idée intéressée de Mrs Norris devenue veuve, marâtre avare et mouche du coche, la fille aînée Fanny, 10 ans, est accueillie à Mansfield Park chez les Bertram pour y être éduquée selon les bons principes avec ses cousines. Mais elle sera toujours en arrière, une nièce recueillie par charité, pas une fille de la maison. Son caractère doux et moral fera d’elle, insensiblement, la conscience de la famille.

Elle est accueillie, aidée et encouragée par Edmond, 16 ans, qui l’aime fort. Fanny a des liens très fort aussi avec son propre frère aîné William, de deux ans plus âgé. Il est intelligent, honnête et courageux, deviendra aspirant dans la Navy, puis lieutenant sur intervention d’Henry Crawford, qui veut ainsi séduire Fanny. Mais elle s’attache à Edmond, qu’elle aime d’un amour secret parce qu’il se soucie du bonheur des autres. Ce pourquoi elle voit avec désespoir celui-ci s’éprendre d’une Mary Crawford intrigante, ironique et égoïste, tout à fait dans le ton du matérialisme d’époque. Mary et Henry Crawford sont frère et sœur de la femme du nouveau pasteur, le Dr Grant, après le décès de Mr Norris ; leur proximité fait qu’ils sont souvent invités à Mansfield Park.

Une fois de plus, Jane Austen chante les amours contrariés, les sentiments en conflit avec les intérêts, la dépendance de la femme. Maria Bertram n’aime pas Rushworth, elle n’aime que sa fortune ; Mary Crawford, superficielle et sans aucun sens moral, n’aime pas Edmond car il se destine au métier étriqué de pasteur, elle n’a un retour de flamme que lorsqu’il qu’il risque de devenir héritier en titre, si Tom meurt de fièvre ; Tom Bertram n’aime personne, que la chasse et les chevaux, avant d’échapper à la mort dans la douleur, ce qui le fait mûrir ; Henry Crawford a constamment besoin de se faire aimer et admirer, il n’aime pas Fanny, il n’aime que la dure conquête qu’elle représente à son orgueil. Julia Bertram n’aime pas vraiment Yates, trop futile de modernité littéraire, mais part se marier sans le consentement de son père pour éviter d’être reprise par la Famille et corsetée après le scandale de sa sœur Maria.

Rien de moins romantique que ces relations entre jeunes gens. Chacun cherche à conquérir chacune, laquelle ne pense qu’à s’établir en fortune. On ne songe qu’aux biens matériels, pas aux sentiments. Seule Fanny la sensible semble préparer le mouvement romantique, avec son exaltation de la nature, du reverdissement du printemps, de la pluie, de la chaleur du feu de bois. Elle finira par épouser son cousin Edmond, ses frères William, John et Sam mousses sur les bateaux dès l’âge de 10 ans, seule façon de se faire une place dans la société pour qui est sans fortune. Maria est exilée avec sa tante Norris, Julia pardonnée, Tom repenti, Susan, la jeune sœur de Fanny, prend sa place auprès de Lady Bertram comme dame de compagnie. Les Crawford repartis avec les Grant à Londres – et tout est bien qui finit bien.

Un gros roman de maturité, écrit à 38 ans, cinq ans avant sa mort. Les phrases longues et balancées établissent un ton raisonnable, comme détaché, analysant les sentiments et les mouvements des acteurs de façon parfois très ironique. La peinture des mœurs du temps est remarquable et fait plonger dans cet intérieur anglais bien moins bouleversé que les intérieurs continentaux parce que les guerres se passent toujours hors du territoire national. Les personnages ont du caractère et l’on se plaît à les voir évoluer, s’entrechoquer, se plaire ou se détester dans ce huis-clos social de la gentry anglaise.

Jane Austen, Mansfield Park, 1814, 10-18 2014, 646 pages, €9,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Roman de Jane Austen déjà chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Henri Troyat, La tête sur les épaules

Un fils et sa mère, le père parti lorsqu’il avait 6 ans, divorcé, puis tué dans un accident de vélo. Étienne a désormais 18 ans et porte le nom de son père, Martin, tandis que sa mère a repris son nom de jeune fille pour sa petite entreprise de couture à façon. Elle connaît un certain succès, avec deux employées chez elle, dans la salle à manger, et un homme son âge, Maxime, s’intéresse à elle.

Étienne, qui vient de passer son bac et envisage le droit pour devenir avocat pénaliste, est un brin jaloux, mais se dit, en homme, que sa mère le mérite bien. Sauf que… Le destin le rattrape. Il reçoit une lettre à son nom où la seconde femme de son père lui écrit, à l’article de la mort, pour lui faire parvenir les derniers objets de son père : une montre, un portefeuille, des boutons de manchette. Étienne l’a à peine connu ; encore se souvient-il d’une main qui ébouriffe ses cheveux, d’être porté dans des bras puissants pour regarder une vitrine de Noël. Il veut en savoir plus.

Sa mère, qu’il appelle Marion, soupire. Elle veut bien lui dire… Son père n’a pas été tué dans un accident de vélo en 1945, il a été exécuté après jugement pour avoir tué ceux qu’il faisait passer la frontière espagnole durant l’Occupation. Le motif en serait l’argent. Étienne tombe de haut. Lui qui était l’instant d’avant l’orphelin innocent, se voit soudain accablé du poids de son hérédité : fils d’assassin. Il veut en savoir encore plus. Il se rend à la Bibliothèque nationale pour consulter les journaux du procès. Il découvre l’accusation, les plaidoirie, et une photo noir et blanc qu’il découpe en fraude. Il est le fils de ce père qui a tué, que le peuple a jugé, qui a été condamné à avoir la tête tranchée.

Même si son père s’est toujours défendu d’avoir voulu eu le vol comme motif, même s’il a invoqué une vengeance personnelle, ou une prise de bec d’un passé méprisant, il a bel et bien exécuté d’une balle dans la tête trois personnes. Il était violent, impulsif, aigri – et son fils doit en garder les traces héréditaires. Étienne ne sait plus où il en est. Il ne sait plus à qui parler.

Sa mère n’est pas la bonne interlocutrice de ses questions de garçon, de fils, elle qui a tiré un trait sur le passé et rayé son ex-mari de sa vie comme de ses souvenirs. Elle a brûlé toutes les lettres, les photos, les documents. Elle a refait sa vie en tentant de préserver l’enfant de la vérité jusqu’au bout. Les amis de son âge ne sont pas non plus indiqués, Étienne le fort en thème, souvent premier dans les travaux, leur apparaîtrait entaché ; il aurait honte de leurs regards. Le garçon est seul. Il songe même à se suicider avec le petit revolver que sa mère garde dans sa table de nuit. Le fils du guillotiné va-t-il perdre la tête ? Il échoue au dernier moment, faute de courage croit-il – faute de motif suffisant, sait-on.

Il récuse l’amitié en pédalant plus vite que son condisciple qui vient le chercher pour une promenade en vélo, car il le trouve insignifiant, vulgaire, sans considérations philosophiques sur les grandes questions. Le garçon aurait volontiers été son ami, mais Étienne en est dégoûté. Il récuse l’amour, ou plutôt le sexe, avec Yvonne, une fille de 24 ans avec qui il a été forcé à danser dans un cabaret du quartier latin, et qui a été pourtant séduite par sa force physique et par son décalage avec les autres. La fille aurait volontiers couché avec lui, mais Étienne en est dégoûté.

Reste le professeur de philosophie, M. Thuillier, rencontré par hasard à la Bibliothèque nationale. L’adulte invite son ancien élève à bavarder, l’écoute exposer ce qu’il vient d’apprendre, sa détresse. Il lui fait une réponse de philosophe, que chacun est soi, que selon Nietzsche il faut assumer sa violence instinctive pour la dominer, que selon Schopenhauer il importe d’accepter sa souffrance, qu’enfin, selon Sartre (très à la mode en ces années post-guerre), aucun destin ne pèse sur chacun. Le professeur lui fait surtout une réponse d’homme en le haussant à son niveau, lui lisant un passage du livre qu’il est en train d’écrire et qui s’applique à son cas. En bon existentialiste, la liberté existe et un homme doit faire ses choix. Étienne est rasséréné. Les livres ne sont pas la vie, mais ils aident à vivre. Il oublie le suicide, renoncement de lâche envers soi-même lorsqu’on est jeune et bien portant.

Mais reste la position de sa mère. Comment peut-elle, ex-femme d’assassin guillotiné, penser à refaire sa vie ? Son futur fiancé sait-il qui elle est ? Alors qu’un dîner se prépare avec Maxime, auquel Étienne aurait voulu échapper, il décide de prendre les devants. Il trouve l’adresse de l’amant et se rend chez lui avec le revolver. Il veut le tuer, tout simplement, accomplir son destin sur les traces de son père. Mais tout ne tourne pas selon sa volonté…

« Ignorant la résistance que les choses, les hommes et les mots opposent à celui qui prétend ignorer l’ordre de l’univers, il avait cru être un sage parmi les sages et son incompétence avait failli se traduire par un désastre. Maintenant, ayant évité le pire il se détournait de ses illusions et n’espérait plus de l’existence qu’un peu de paix studieuse, d’amitié, de tendresse » p.241. Et le bonheur de sa mère.

Un roman d’initiation à la vie, au début des années cinquante du siècle dernier, mais sur des interrogations éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Car, aléas de la vie, remugles du passé, préceptes théoriques – il importe avant tout, pour être un homme, de garder « la tête sur les épaules. »

Henri Troyat, La tête sur les épaules, 1951, Livre de poche 1966, 243 pages, occasion €2,20
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian Signol, Sur la terre comme au ciel

Un enfant devient libre dès qu’il est né, disait sa mère, Marie, décédée depuis. Ambroise, le vieil homme, l’a accepté lorsque son fils unique Vincent l’a quitté pour vivre sa vie, loin de lui, dans les étendues glacées de la Baie d’Hudson au Canada. Là où l’avait porté sa passion des oiseaux, acquise tout petit sur les étangs du Touvois avec son père. L’enfant préférait la nature à l’école, mais a su assurer des études qui l’ont conduit à l’observation des oiseaux.

Dix ans qu’il est parti, le fils, et les trois dernières années de silence. Le père, ancré dans les marais de la réserve naturelle de la Brenne, ne comprend pas. Vincent a toujours été taiseux, mais trois ans sans nouvelles… Jusqu’à ce que les gendarmes, un matin, viennent frapper à sa porte. Un homme a été retrouvé amnésique au Canada, après un accident d’avion, sans aucun papier. A son accent, on a compris qu’il était français, et quelques mots murmurés ont fait penser au Touvois. Il est dans un hôpital psychiatrique à Paris.

Le père espère, il est viscéralement attaché à ce fils qui est comme lui, et qu’il aurait voulu garder sous son aile comme une mère poule. La solitude lui pèse, et ne pas savoir ce qu’il est devenu est une souffrance. Or c’est bien lui, rétabli de ses blessures mais vide de la tête. Le père l’a reconnu, par les yeux surtout. Il se dit qu’en retrouvant la maison de son enfance, le marais et son univers familier, les oiseaux, il peut récupérer un sens à sa vie et sa mémoire. Il signe tous les papiers et le prend avec lui.

C’est alors un lent réapprentissage de la vie, comme une nouvelle enfance. Le père retrouve son rôle, il est heureux. Vincent renaît, reconquiert les gestes automatiques de la pagaie, le goût d’observer les oiseaux migrateurs. Il s’attache à Charlène, guide du parc, une jeune fille de son âge qui a sympathisé avec son père Ambroise. Ces deux-là vont se rencontrer, et soigner la blessure secrète de Vincent, la mort par le froid d’une Inuit qu’il a aimée et qui attendait un enfant de lui. L’accident a bouleversé son psychisme et enfoui le souvenir cruel, mais celui-ci l’empêche de parler, de penser. Ce n’est qu’avec l’aide d’une amie de Charlène que Vincent va se réapproprier ses souvenirs, même les pires, et commencera à revivre.

Sauf que soigner les oiseaux blessés, observer les migrateurs passer sans s’arrêter plus que quelques heures sur le Touvois, ne comble pas son avidité des grands espaces, cette liberté qu’il trouve plus dans le ciel que sur la terre. Son père est attaché au terroir, le fils est attaché aux oiseaux qui volent sur de longues distances, les grues, les oies sauvages. Il doit repartir. C’est dans le vent des oiseaux qu’il sera au plus proche de la jeune Inuit disparue. Le père l’accepte, malgré son amour fusionnel avec son fils unique ; Vincent aura Charlène, ils s’aiment, il sera heureux. Or le bonheur est de savoir ceux qu’on aime heureux.

Même si Ambroise vit mal sa solitude retrouvée. Il a accompli son devoir de père, par deux fois, durant l’enfance puis dans la rééducation, il n’a plus aucun but. Il se laissera dériver vers les grands oiseaux blancs qui migrent en hiver.

Le roman du terroir, spécialité de l’auteur, est ici revu version écologie, modernisé en réserve naturelle. Ce n’est plus mieux avant, c’est mieux sans l’humain. Le lecteur saura tout sur les balbuzards, les hérons cendrés, les garzettes blanches, les bécassines et les sarcelles, entre autres innombrables volatiles. Il faut assurer les nids, piéger les prédateurs, ragondins ou brochets qui croquent les canetons, faucarder les rives, faire abattre l’excès de peupliers qui pompent trop d’eau. En gardien du parc naturel, c’est depuis des décennies le travail d’Amboise. Celui de Charlène est de faire connaître la nature aux touristes, visiter les marais, les inciter à observer les oiseaux à l’affût. Quant à Vincent, il est dans la modernité des études ornithologiques et des documentaires animaliers.

Les oiseaux donnent aussi des leçons aux humains : la fidélité de couple, la défense acharnée des petits, la discipline des vols au long cours. Surtout la grande liberté du ciel et des vents, avec la planète entière pour territoire.

Christian Signol, Sur la terre comme au ciel, 2020, Livre de poche 2022, 233 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver

Dernier roman autobiographique sur « Julien », qu’on a connu apprenti pâtissier à 14 ans dans La maison des autres. Cette fois, nous sommes sous l’Occupation. Les parents de Julien, à la retraite, vivent dans leur petite maison de leur petit village du Jura, cultivant leur petit jardin, avec leurs petits soucis. Tout est étroit et racorni chez eux.

Il fait froid, les saisons sont marquées, pas comme maintenant. Le bois est le principal de leur préoccupation : il en faut pour le chauffage, la nourriture. Les commerçants en livrent peu, les Allemands en raflent la majeure partie. Il faut donc aller fagoter dans la forêt, malgré les vipères, ramener le tout avec la charrette à bras, alors que le vieux a déjà 71 ans et la mère plus de 55 ans. C’est dur, ils sont usés par le travail d’une vie.

Après le bois, le travail est le second maître mot. Boulanger par tous les temps, le père a beaucoup sollicité son corps, portant des sacs de farine de 20 kg, se levant à pas d’heure, allant livrer le pain par tous les temps. Il a vendu son fonds mais garde la boutique de boulangerie, ce qui lui fait un petit loyer – sa seule retraite, avec les enfants. La mère ne travaille pas, hors les tâches ménagères et un peu le jardin. Les temps sont durs avec les restrictions.

Ni eau courante, ni électricité, pas plus de poêle au charbon, les vieux vivent comme au Moyen Âge. C’était la France de 1940. Ils s’éteignent doucement, restreints à leur petit univers. Ils ne voient que de loin ce qui se passe autour d’eux, l’Occupation, la Résistance, la guerre, le bouleversement des mœurs. Pas de radio, puisque pas d’électricité ; des journaux en retard, quelques conversations de voisins. Mais surtout, un désintérêt pour tout ce qui n’est pas proche d’eux, de leurs soucis physiques – et ces deux fils qui ne s’entendent pas et ont pris des voies opposées.

Paul, fils aîné d’un premier lit, est commerçant. Pour cela, il doit être bien avec tout le monde, Occupants compris. Il est plutôt pour Pétain et soutient la Milice, qui fait régner l’ordre. Pas de commerce sans ordre. Julien, fils du second mariage du père avec la mère, est le chouchou de cette dernière. Placé apprenti dès 14 ans, il s’est émancipé du travail de pâtissier qu’il ne considère plus comme un vrai « métier », au grand dam du père. Lui veut peindre, vendre ses toiles, à la limite faire le décorateur. Ce pourquoi, après sa désertion d’une armée française en déroute, il s’est établi clandestin à Lyon, où il a rencontré Françoise, fille de communiste et active dans la Résistance. Il est recherché, et Paul conseille à son père, s’il le voit, de se rendre. Il sera jugé par le gouvernement de Vichy, mais pas fusillé. La hantise de la mère est que Paul le dénonce, mais ce n’est pas l’intention du fils aîné, Julien est quand même son demi-frère.

Ainsi vont les années, entre usure des corps et préoccupation pour les fils. La mère, sortie un matin dans la bise pour rattacher les sacs sur les cardons, est prise de pneumonie ; elle meurt rapidement. Le père, qui croyait partir le premier, se retrouve seul. Les fils ont leurs idées, qui ne sont pas les siennes. Au partage des biens, Paul rafle l’immobilier et dédommage Julien en argent. Il veut construire des garages pour ses camions sur le jardin du père, plutôt que de continuer à payer un loyer. Il n’y a pas de petits bénéfices lorsqu’on est commerçant. Il a été arrêté à la Libération mais, relations des deux côtés ou intervention de la résistante Françoise, il est mis hors de cause.

Le père est amer ; tout son univers s’effiloche. Il aurait voulu mourir paisiblement dans sa maison, entouré de son jardin, avec le hangar à bricolage au fond, mais tout est bouleversé. Paul voudrait le prendre chez lui, mais il refuse l’appartement sans lumière et la gêne de dépendre. Il se laisse aller. Une grippe l’emportera, non sans qu’il ait connu quand même son petit-fils, l’enfant de Julien et Françoise, un solide bébé blond comme son père, prénommé Charles.

C’était la France d’avant, celle qui n’était pas mieux, au contraire. Une vie de labeur au ras de terre, sans retraite ni confort, la hantise du lendemain, et les soins toujours loin et chers. Bernard Clavel fait ressentir toute la misère des travailleurs méritants, au soir de leur existence, dans un pays peu soucieux des vieux et dans une époque plus dure encore que les autres. Le père, comme la mère, ne savent pas vivre au présent. Il faut soit qu’ils radotent la nostalgie de leur enfance, de leur jeunesse, quand ils étaient vigoureux et optimistes – soit qu’ils anticipent toujours l’avenir en pire, sans aller pas à pas et voir ce qui survient. Ce n’est pas de la sagesse, mais du tourment. Ce pourquoi ils se recroquevillent sur eux-mêmes et se désintéressent de tout le reste. Revient-on à cette existence « écologique », centrée sur soi-même et son petit environnement ?

Prix Goncourt 1968
Bernard Clavel, Les fruits de l’hiver – La grande patience 4, 1968, J’ai lu 1979, 448 pages, occasion €2,17

Bernard Clavel, Œuvres tome 2, La grande patience, Omnibus 2003, 1201 pages, €21,85
(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble

Hassan, Amine, Ali, trois générations qui se succèdent, Palestiniens bouleversés par la guerre entre Israël et le proto-état palestinien, formé (comme hier Israël, on l’oublie trop avec la Haganah) par les groupes armés, OLP, Fatah et Hamas. Hassan, né en 1927, a coulé des jours heureux à Tantura, village sur la côte méditerranéenne près de Haïfa. Les pères partaient à la pêche, les femmes cultivaient les légumes, les enfants jouaient libres dans les champs et sur la plage.

Survient 1948, la création d’un État artificiel décidé par l’ONU, Israël, sur les ruines du mandat britannique. Les Arabes ne l’acceptent pas : ils sont « chez eux » et occupent les terres. Certes, les Juifs ont souffert du nazisme et du soviétisme et il est légitime qu’ils aient un État, mais pas au point de régner en vainqueurs et de chasser les Palestiniens de leurs maisons, leurs villages, leurs terres. C’est pourtant ce qui se produit. Les régimes arabes alentour entrent immédiatement en guerre contre le nouvel état juif, ce qui le radicalise. Ils ne veulent plus être les moutons que les dominants conduisent à l’abattoir. Ils se veulent dominant à leur tour, traitant les dominés comme on les a traités en Europe : massacres, expulsions, déportations.

C’est ce qui arrive au village de Tantura ce 23 mai 1948, malencontreusement attribué à Israël par le plan de partage de l’ONU. Hassan a 21 ans. Il est amoureux de son amie d’enfance Fatima, avec qui il a joué sur la plage avant de découvrir à 17 ans qu’il veut l’épouser. Par crainte de l’avenir, les familles repoussent sans cesse le mariage, jusqu’au 22 mai. Voilà les deux jeunes enfin unis, ils sont heureux, c’est la fête. Mais à la nuit arrivent les soldats de la Haganah, organisation paramilitaire des Juifs de Palestine, saboteurs et terroristes contre les Anglais jusqu’à la création de l’État, où elle s’est fondue dans l’armée. Ivres de leur victoire, ils tuent ces « Arabes » qui veulent les empêcher de s’implanter sur cette terre que Dieu leur a donné (Dieu à toujours bon dos). Un soldat israélien miséricordieux, opposé à cette violence gratuite contre des civils désarmés, n’hésite pas à loger une balle dans la tête de ses copains déchaînés pour inciter Hassan et Fatima, les jeunes mariés, à fuir.

Et les voilà partis, traumatisés, vers un camp de réfugiés au nord du pays. Grâce à Gérard, un ami français qui voyageait beaucoup avant la Seconde guerre et était tombé amoureux de la Palestine, le couple obtiendra deux visas pour la France. Ils s’installeront en Normandie, pays où vit l’auteur, dans un village près de Saint-Lô où Hassan tiendra une épicerie après avoir œuvré dans le bâtiment pour la reconstruction après le Débarquement, et Fatima cuisinera dans le restaurant du village après avoir été employé de cantine. Ils finiront par faire un enfant, Amine, élevé comme un petit français, obtenant le bac.

Mais Fatima meurt d’un cancer alors qu’Hassan désirait ardemment revenir dans « son pays », la Palestine, dont les odeurs et le climat lui manquaient, ainsi que la convivialité arabe. Cela ne se fera pas. C’est Amine, adulte à 18 ans, qui force son père à parler, à dire ce qui s’est vraiment passé et pourquoi ils se sont exilés en France. C’est Amine qui décidera en 1980 d’aller en Palestine/Israël pour y suivre des études de lettres et vivre « chez lui », à Naplouse. Il rencontrera Lina, sœur de son ami Ahmed, ils tomberont amoureux, se marieront en 1987, juste avant l’Intifada, et auront un fils, Ali. Mais Amine est un révolté, il ne peut s’empêcher de provoquer les colons juifs, de se battre avec eux. La famille de sa femme est expulsée, leur maison rasée au bulldozer ; les Israéliens sont impitoyables avec les résistants à leur occupation qu’ils appellent « terroristes ». Pourtant, Gaza et la Cisjordanie étaient des territoires destinés aux Palestiniens, selon l’ONU. Amine crée un journal imprimé pour raconter ce qui se passe, ses actions, sa résistance ; il a du succès. Sa femme prend peur, elle le quitte et entre en clandestinité, laissant l’enfant à son père, qui va bientôt l’envoyer en France auprès de son propre père, Hassan, pour le protéger.

Ali, troisième génération, devient infirmier à Caen, il côtoie Sara, juive israélienne française, infirmière comme lui, et en tombe amoureux. Il décide d’aller sur la terre de ses ancêtres pour découvrir ses racines, ses cousins et chercher sa mère qui l’a abandonné. Sara comprend. Issue d’une famille juive libérale habitant Tel Aviv, elle est pour la cohabitation des deux peuples, pas pour la guerre. Ils s’aiment et pensent obscurément que les mariages mixtes permettront peut-être de créer cet État mélangé où, en Israël, juifs et arabes vivront en paix. La réalité est plus cruelle que les rêves, Ali s’en rendra compte à Gaza, bombardée après le pogrom du Hamas le 7 octobre. Car le roman va jusqu’à aujourd’hui, reliant l’histoire au présent. Il retrouvera sa mère, qui se terre, recherchée par le Hamas (dont le nom n’est jamais cité) et le Shin Bet (pas plus) pour avoir refusé de commettre des attentats, mais convoyé des armes. Ali sera blessé, perdra peut-être ses jambes, se mariera à Sara. Et puis… tentera de créer un avenir sur les ruines du passé.

C’est le premier roman d’un jeune auteur de 32 ans auparavant footballeur, complètement autodidacte mais curieux du monde et de ses habitants. « J’aime m’enrichir chaque jour intellectuellement grâce à des aventures, des expériences, des lectures, des rencontres qui me stimulent, qui me secouent et qui me font réfléchir », dit-il sur le site de son éditeur, Une autre voix, nouvelle maison d’édition destinée à contrer la censure implicite du politiquement correct ambiant.

C’est un beau roman une belle histoire. L’auteur dit s’être beaucoup documenté. Il écrit fluide, avec parfois des tics d’époque répétés à satiété, comme ce « mutique » sorti de la psychologie de magazine, alors que « muet » ou « sans voix » serait plus juste (le mutique a une incapacité à parler, le muet seulement une volonté provisoire de se taire). Il fait preuve d’un idéalisme de cœur pur à la Tintin, qui marche toujours quand on regarde les choses de loin. « Si tous les gars du monde… » – mais comment ? Physiquement, le jeune auteur ressemble d’ailleurs un peu à l’adolescent reporter du Petit Vingtième.

Mais il fait l’impasse sur les religions, ce qui est inexplicable, car les Palestiniens sont musulmans et croyants parfois fervents, les Israéliens sont juifs pratiquants et pour certains fanatiques, les chrétiens humanistes ne sont pas absents non plus. Il fait l’impasse aussi sur la « solidarité arabe », qui a manqué cruellement aux Palestiniens depuis la guerre perdue de 1967. La Jordanie comme l’Égypte, ou même l’Arabie saoudite, la Mecque de la religion musulmane, refusent absolument d’accorder une place aux déplacés, empêchant les plaies de se cicatriser, par des camps, décrétés « provisoires » depuis plus de soixante ans.

La photo de couverture est symbolique, bien choisie. Elle montre un adolescent palestinien ivre de vie sur une plage. Il est à la fois tout retourné (par l’histoire), en position acrobatique (face à la puissance d’Israël), mais prouvant son énergie (en équilibre entre deux rochers dangereux). Tolérance, compromis, bienveillance – il n’attend que cela, le jeune être. Raconter une histoire permet de faire connaître, de faire vivre, et peut-être d’influer sur les opinions pour qu’enfin une solution de paix soit trouvée.

Maxim Schenkel, Un jour nous vivrons ensemble, 2025, édition Une autre voix, 313 pages, €34,00, e-book €13,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Au nom du père de Jim Sheridan

Tiré de faits réels, une erreur judiciaire britannique dans son combat contre le terrorisme de l’IRA, et inspiré du livre autobiographique de Gerry Conlon, publié en 1990, Proved Innocent.

Nous sommes en 1974, l’IRA, l’armée révolutionnaire irlandaise d’Irlande du nord, multiplie les attentats, dont un – fatal – dans les pubs autour de Londres. Jusqu’ici, ils prévenaient quelques minutes avant ; pas cette fois-ci. Les endroits sont fréquentés par des militaires anglais et le trop facile « nous sommes en guerre » est la justification « morale ». Tant pis pour les innocents ; dans une « guerre » nul n’est innocent.

L’immature garçon de 18 ans Gerry Conlon (Daniel Day-Lewis) est sans emploi ; la guerre de religion empêche les Britanniques qui tiennent le haut de l’économie à Belfast d’engager un catholique. Cheveux longs, col pelle à tarte largement ouvert de ces années-là, croix d’or au cou, le jeune homme est resté immature, pas « élevé ». Il subsiste de menus vols de plomb sur les toits avec ses copains, tout aussi paumés. Les soldats qui surveillent la zone croient voir un sniper dans la silhouette qui se profile à contre-jour et qui tient un tuyau comme une guitare. Nous sommes dans les années rock. C’est la poursuite, les blindés, l’émeute, les portes défoncées des maisons. Malheur pour lui, les soldats qui le poursuivent sont attirés près d’une maison où l’IRA planque des armes. On ne rigole plus : la punition est une balle dans la cuisse. Le père s’interpose (Pete Postlethwaite), on le connaît, ça va pour cette fois, mais Gery ne peut rester à Belfast. Il est envoyé à Londres, le nid de l’ennemi, où il lui sera plus facile de trouver du travail.

Mais c’est à Londres que les terroristes froids de l’IRA vont frapper. Gerry et son ami Paul (John Lynch) sont accueillis dans une communauté hippie pour « l’amour libre », à la mode en ces années-là. Des Anglais de la communauté ne veulent pas d’eux, la « religion » étant le prétexte de garder pour eux les filles. Les deux amis vont alors zoner dans les parcs, ne sachant où dormir. Ils rencontrent un clochard sur un banc, qui déclare que c’est le sien pour dormir ; ils s’éloignent, après lui avoir donné quelques pièces. Sur un trottoir, une fille à hauts talons et manteau de fourrure monte dans une belle voiture, la porte tenue par un chauffeur. Elle a laissé tomber à terre quelque chose. Gery l’interpelle, mais le chauffeur, méprisant, les repousse : « elle n’est pas de votre classe ». Bon, Gerry ramasse la chose, ce sont des clés. Il entre dans l’appartement, qui se révèle être celui d’une pute de luxe. Il n’a aucun scrupule à fouiller, trouver 700 £ et à les empocher. Cela leur permettra de dormir à l’hôtel.

Les immatures ne savent pas se poser, ils ne pensent qu’à frimer. Ils s’achètent des vêtements hippies comme dans ces années-là, manteau afghan en peau de mouton, pompes bicolores, et… retournent stupidement à Belfast pour montrer leurs billets. Las ! le soir du 5 octobre 1974, dans la banlieue londonienne de Guildford et Woolwich, deux pubs sautent, attentat revendiqué par l’IRA. Cinq morts, cinquante blessés. Fichés, les deux ados attardés se font arrêter à Belfast, où ils n’auraient jamais dû retourner. Ils ont été dénoncés par un membre de la communauté hippie, indic irlandais ou anglais revanchard.

Le peuple est exaspéré par les attentats à répétition, il veut de l’ordre et de la force – ainsi Poutine a-t-il commandité les attentats de Moscou lors de son arrivée au pouvoir, pour accuser les Tchétchènes et assurer son pouvoir. Une loi anglaise vient de porter à sept jours le délai de garde à vue en cas de terrorisme, largement le temps de cuisiner les suspects et de leur faire avouer n’importe quoi, sous la menace et la pression psychologique, comme aux beaux temps de Goebbels et Staline. Paul craque, dénonce Gery ; Gery craque, un fonctionnaire lui susurrant qu’il va tuer son père s’il n’avoue pas. La police récuse les alibis du clochard et de la pute, selon elle, « ils n’existent pas ». Le verdict tombe au procès : trente ans incompressibles pour les deux, plus deux autres de la bande des « quatre de Guilford » – et de deux à quinze ans pour « les sept de Maguire », son père et la famille de la tante de Gerry qu’il est allé voir à Londres, soupçonnée d’avoir produit la bombe, son mari et ses deux fils de 17 et 14 ans. Selon la police scientifique, des traces de nitroglycérine ont été retrouvées sur leurs mains et sur les gants de vaisselle.

Il fallait un bouc émissaire, et ces Irlandais (même pas affiliés à l’IRA) étaient tout trouvés. Des grands gamins stupides, des familles trop modestes pour qu’on leur prête attention. Père et fils sont emprisonnés dans la même cellule. Les autres ne les aiment pas, mais ce n’est pas le goulag, les cellules sont ouvertes le jour, les détenus peuvent se réunir, jouer au puzzle (trempé dans le LSD), lire et écrire des lettres, afficher ce qu’ils veulent. Gerry lie connaissance avec un rasta, opposé comme lui à « la colonisation » de l’empire britannique. Mais son père décline, une avocate se préoccupe de son sort, écoute les deux hommes. Le véritable auteur des attentats de l’IRA (Don Baker) est arrêté, emprisonné, il avoue son rôle dans l’attentat à la police, mais celle-ci ne veut pas se dédire et laisse en prison les innocents condamnés à tort. Il se fait respecter parce qu’il menace quiconque de lui faire la peau, ou de s’en prendre à sa famille à l’extérieur. Un surveillant chef en fait les frais. L’avocate Gareth Peirce (Emma Thompson), mise au courant des aveux du vrai coupable, va enquêter elle-même, jusque dans les archives de la police, obtenant une injonction du juge ; elle va dénoncer la négation des alibis, pourtant dans les procès-verbaux de la police, les hésitations de la police scientifique sur la substance qualifiée de nitroglycérine.

Mais le père va mourir en 1980, ce qui déclenche des manifestations et le procès en révision de 1989. La police est confondue et les détenus libérés par « non-lieu » – aucun policier de quelque grade que ce soit ne sera pourtant inquiété. Ni même le véritable auteur de l’attentat, condamné pour autre chose. Dans cette « affaire Dreyfus » anglaise des années 70 et 80, la raison d’État emporte tout. La justice est biaisée. Gerry Colon va mourir à 60 ans en 2014 d’un cancer du poumon : il a trop fumé, et pas que du tabac. C’est Tony Blair, alors Premier ministre, qui, en 2005, a présenté des excuses publiques pour cette erreur judiciaire. Heureusement que nous sommes en démocratie… Sous Poutine, Xi, Erdogan ou Trump, ce ne serait pas la même chose.

Un beau film de justice, avec un Daniel Day-Lewis en grande forme, en jeune imbécile porté par ses désirs et ses émotions.

Ours d’Or au Festival de Berlin 1994

Nommé sept fois aux Oscars et quatre fois au Golden Globes 1994

DVD Au nom du père (In the Name of the Father), Jim Sheridan, 1993, avec Daniel Day-Lewis, Emma Thompson, Pete Postlethwaite, Saffron Burrows, Mark Sheppard, Lancaster 2007, 2h12, anglais doubléfrançais, occasion 2,04, Blu-ray‎ L’Atelier d’Images 2021 €17,08

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte

Les actes du perturbateur sont un mauvais titre en anglais, bien qu’il vienne d’un ancien hymne à Osiris ; mais la onzième plaie d’Égypte n’en est pas un meilleur, laissant rêver ce qui n’est pas. Les Emerson père, mère et fils, Radcliffe, Amelia et Ramsès, sont retournés à Londres l’été 1896, après une saison de fouilles. Mais l’Égypte les poursuit sous le climat brumeux et pollué de la capitale de l’empire. En cause, le British Museum, où une momie donnée par un mécène aristocratique, fait parler d’elle. Un prêtre d’Isis, masqué et déguisé comme il se doit, surgit parmi la foule et interdit par exclamation de la toucher. Panique chez les bourgeois du dimanche…

La presse à sensation en fait ses choux gras et n’hésite pas, pour faire vendre, à impliquer Amelia Peabody et son époux le professeur Emerson. A eux deux, à l’en croire, ils vont se mêler de l’enquête et résoudre l’affaire ! Ce n’était pas l’intention du couple, mais… Amelia est toujours éperdue de curiosité pour la quête policière et le mystère criminel, tandis que Radcliffe adore mettre hors d’état de nuire les pilleurs de tombe et autres mécréants de la science.

La momie d’une femme de la XIXe dynastie, même pas apparentée à la famille royale, a tué un gardien de nuit, retrouvé mort à ses pieds dans un monceau de débris. Un étudiant du directeur est ensuite trouvé mort au pied de l’obélisque de Londres, près de la Tamise. Comment ne pas évoquer la malédiction des pharaons ? Les aristos désœuvrés adorent les canulars, la presse adore les scoop mystère, le public adore les sensations fortes. Quant au directeur du Museum, c’est moins pour ses compétences (faibles) en égyptologie que pour ses pillages éhontés qu’il est parvenu par piston à ce poste. Tout cela concourt à la belle histoire.

C’est sans compter sur la rectitude scientifique du professeur Emerson, la foi morale de son épouse Amelia, et la sagacité du trop précoce fils surnommé Ramsès. Malgré la famille – un frère de Peabody, James, qui impose ses deux infects rejetons au couple durant « la cure » de leur mère, les époux et le gamin vont agir. Emerson en actionnant son réseau égyptien à Londres, Amelia en usant de ses relations orageuses avec deux journalistes, un Irlandais et une petite-fille de duchesse décatie, Ramsès en se déguisant fort adroitement en gamin des rues à la Dickens, pieds nus et chemise déchirée, pour espionner à loisir.

On veut la peau des Emerson, dans certains milieux aristos et peut-être familiaux. Heureusement qu’ils ne se laissent pas faire et qu’ils ont la tête dure. Radcliffe manie ses poings, Amelia son ombrelle d’acier et Ramsès son art d’écouter aux portes et de se déguiser pour mettre à mal les plans des tueurs. Jusqu’à un vieux manoir élisabéthain, où se déroulent d’étranges cérémonies sexuelles et sacrificielles pour guérir les maladies honteuses – et mortelles (la syphilis).

Ce cinquième opus de la série policière historique de l’écrivaine américaine Barbara Mertz, dite Elisabeth Peters, est toujours conté de façon enlevée et drôle, l’érudition ne pesant jamais, l’action ne manque pas, et les personnages restent hauts en couleur. Le complot familial double le crime de la momie.

Ramsès, né en juillet 1887, a 9 ans, parle couramment plusieurs langues, lit tout ce qui lui tombe sous la main, et n’hésite pas à corriger les erreurs de son père sur son manuscrit d’Histoire de l’Égypte antique. Son cousin Percy, du même âge, lui est mis dans les pattes et il ne l’aime pas. C’est un garçon anglais classique, gibier de pension, discipliné à être sournois ; sa petite sœur Violet est une gourde gourmande qui grossit en s’empiffrant de sucreries, elle est toujours du côté de son frère malgré les avances de son cousin. Percy fait faire à Ramsès de mauvaises choses en lui affirmant que l’autorisation en a été donnée par les adultes, tout en le dépouillant de ses biens (montre, couteau, argent de poche). Ramsès, qui a la rectitude de son père, subit sans rien dire, et sa mère ne s’aperçoit de rien avant longtemps. Mais le gamin est capable de se débrouiller tout seul, et il aime ses parents ; il fera tout pour les aider dans leurs aventures périlleuses, entraînant le majordome Gargery et le robuste valet Bob. Plus que les autres, il apparaît comme le héros de cette histoire.

Elisabeth Peters, La onzième plaie d’Égypte (The Deeds of the Disturber) suivi par Le secret d’Amon-Râ, 1988, Livre de poche illustré 2023, 960 pages, €15,90, e-book Kindle €10,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Les romans de la série policière historique déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Egypte, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Christian Signol, Bleus sont les étés

L’enfance, paradis perdu éternellement ressassé. Christian Signol, rédacteur administratif dans sa province natale avant de devenir écrivain, ne cesse de chanter le terroir, la vie d’avant, l’harmonie idéale entre l’être humain, les bêtes et la nature. Le causse, en ses sommets, c’est le ciel en été : bleu insoutenable au jour et piqueté d’étoiles la nuit. Un bleu qui lui est resté dans les yeux depuis que, tout petit, il y a vécu son enfance entre parents, grand-parents, oncles et tantes.

Il dit :« Sur ce causse à la magnifique lumière, vivait mon oncle solitaire qui m’a inspiré le personnage de Bleus sont les étés. Lui qui n’avait jamais quitté son hameau natal se désolait de devoir mourir sans descendance. J’ai alors imaginé cette histoire : au cours d’un été radieux un jeune Parisien et Aurélien nouent une complicité immédiate »

Aurélien a atteint les 80 ans et vit toujours au village sur le causse, avec ses brebis. Il n’en a plus qu’une dizaine, qui lui font des agneaux une fois l’an, qu’il vend pour subsister. Mais il est seul. Sa mère, égoïste et jalouse, l’a dissuadé d’épouser la Louise lorsqu’il avait 30 ans, au motif que « deux femmes dans une maison, c’est toujours une de trop » p.15. Non, ce n’était pas mieux avant… Le respect filial de tradition l’a empêché de vivre sa vie, et surtout d’être père. Il aurait dû contrer sa mère.

Le fils qu’il n’a jamais eu le hante. Il va même jusqu’à découper depuis des années des photos de garçonnets dans les journaux pour les adopter un ou deux ans comme fils, avant d’en changer. Il le voit, ce fils : « Sa peau avait la couleur des abricots, il était grand, fin comme de l’ambre, avec des yeux dorés » p.24.  Il voudrait partager sa propre enfance, transmettre ce qu’il a reçu lui-même et qui lui a été si précieux : « Son enfance à lui ? oh ! c’était du ciel, beaucoup de ciel, des bêtes chaudes dans ses bras, du vent, de l’eau, la tiédeur des pierres et celle, plus rare mais si précieuse, de la main de son père. C’étaient d’interminables journées entre les buis et les genévriers, de magnifiques silences plein de soupirs, des nuits sous les étoiles, serré contre le corps de celui qu’il n’avait jamais pu oublier de malgré les années » p.18.

Alors, lorsqu’il voit débarquer aux vacances de Pâques une famille de « Parisiens » qui ont acheté une masure au village pour y passer les vacances « nature », il sent son rêve se réaliser. Un gamin de 10 ou 11 ans vient à lui, tout naturellement, et le suit dans tout ce qu’il fait. Benjamin aime la nature, les bêtes, le pays. Il est très sensible à l’attention qu’on lui porte, à l’amour qu’il sent sourdre des êtres authentiques. Ses parents l’ont adopté à l’âge de 3 ans mais sont trop citadins, trop intellos, trop à se recevoir les uns et les autres, pour l’aimer vraiment ; il ne leur ressemble pas. Le vieil Aurélien, en revanche, est une sorte de grand-père apaisé, en phase avec l’univers ; une balise en ce monde qui devient fou, un bol d’air après le métro parisien et l’école grise.

Benjamin suit tout le jour Aurélien, mange à sa table, dort même dans sa maison, avec l’autorisation initiale de ses parents. Il est heureux et voudrait ne jamais repartir. Mais la demi-sœur se méfie, pour elle, ce n’est pas « normal » (ah, les filles et la norme sociale !). Les parents s’inquiètent de l’attachement du garçon à ce vieil homme, qui va bientôt mourir. Ils sont même jaloux de cet amour qui ne va pas vers eux. Ils commencent par limiter, puis à « interdire » (ah, les bobos socialistes et l’interdiction !).

Ils reviennent aux vacances d’été, et c’est pareil, le gamin leur échappe, tout à Aurélien. Cette fois, c’en est trop. Ils décident de partir en catastrophe et de mettre le maison en vente. Ils ne reviendront plus, « pour le bien de l’enfant » (ah, le démon du bien d’adultes qui se croient détenteurs de la vérité des êtres !). Benjamin est désespéré, mais doit obéir. Aurélien est désespéré, mais décide de réagir. Lui qui n’est jamais sorti, « sauf pour mon service militaire à Montauban » (n’a-t-il pas été mobilisé en 40 ?), il va monter à Paris. Prendre le train, d’abord le tortillard jusqu’à la ville, puis le train pour la capitale, puis le métro – où il se trompe – puis un taxi. Benjamin lui a heureusement donné son adresse pour qu’il lui écrive, mais ses lettres sont interceptées par les parents qui veulent « le protéger » (ah ! mais de quoi, s’il est heureux ?). Ils habitent évidemment le sixième arrondissement, le nid des bobos bourgeois progressistes autour de Saint-Germain-des-Prés.

Autant dire qu’il n’est pas bien accueilli et doit repartir le jour-même. Benjamin, désormais pré-ado et destiné à être vissé en pension, obtient quand même l’autorisation de le guider jusqu’au train à Paris-Austerlitz. Il en profite pour passer la journée avec lui, montrant son école, Notre-Dame, la Seine, le métro, tout son univers de citadin. Aurélien repart, mais ce n’est pas la joie. Il est abattu, il n’a plus envie de vivre.

Pourtant, un espoir : Benjamin lui a juré que, si on l’empêchait de le revoir, il ferait une fugue. Il débarque donc le soir de Noël, ayant quitté sa pension pour les vacances et utilisé son argent de poche pour le train. C’est la fête, mais le dernier éclat. Les parents en furie, qui ont deviné où le gamin allait, débarquent en voiture, ayant roulé toute la nuit. Ils préviennent les gendarmes. Et l’enfant est repris, Aurélien privé de fils et Benjamin de (re)père. L’auteur ne dit pas ce qu’il est devenu, mais le vieux paysan ne tarde pas à avoir une crise cardiaque. Il aura au moins vécu la réalisation de son plus cher désir dans les derniers mois de sa vie.

L’auteur décrit des caractères absolus tels qu’on les aimait dans les années soixante-dix, et fait de ses personnages des sortes de caricatures. Le vieux paysan en patriarche biblique, le garçon de 10 ans en jeune Isaac prêt au sacrifice, les parents néo-ruraux écolos progressistes comme dans Les Bronzés, sont excessifs. Pourquoi Benjamin n’aurait-il pu venir aux vacances, et rester en ville le reste de l’année ? Cela ne l’aurait-il pas motivé pour l’école, lui qui voulait plus ou moins être vétérinaire ? Gageons qu’à l’adolescence, le fils se rebellera contre ses bobos imbéciles de parents adoptifs ; peut-être se fera-t-il berger ou éleveur de chèvres au Larzac. Qu’auront-ils gagné ? De la haine, pas de l’amour.

Reste un roman sensible où l’émotion sourd sans cesse des situations. Le lecteur plaint Aurélien et son désir de fils ; il comprend que collectionner des photos de jeunes garçons n’a rien de pervers mais résulte d’une affectivité en manque ; il sait que Benjamin l’adopté a besoin de repères stables dans son existence et qu’il suffirait de peu pour l’apaiser. Un beau roman, un peu appuyé, mais qui fait compatir.

Christian Signol, Bleus sont les étés, 1998, Livre de poche 2000, €8,40, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Les romans de Christian Signol déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre-Henri Simon, Les raisins verts

Mère fervente catholique, père pharmacien humaniste, Normale Sup, Pierre-Henri Simon sera chrétien social. Son roman d’après-guerre résume son époque troublée, celle d’une enfance menacée par la guerre de 14, d’une adolescence déstabilisée par le surréalisme, l’absurde et l’art moderne, l’humiliation bottée de la guerre de 40 et l’échec de l’humanisme, pacifique ou socialiste. Les personnages du roman aspirent, comme tout un chacun, au bonheur : individuel dans le plaisir ou la publication, collectif dans l’action révolutionnaire, ou spirituel dans la fusion en Dieu. Mais chacun est rattrapé par son destin : celui de l’histoire, de la famille, du gouffre en soi des passions réprimées. La lucidité se veut le maître-mot.

Gilbert d’Aurignac est un médiocre qui a fait des études, s’est marié par convenances, a pris une maîtresse par circonstances, et se retrouve pris dans les rets de tout cela. De son épouse Irène, belle plante superficielle mais saine, il a eu une fille, Annou, mais sa femme n’a pas pu avoir d’autres enfants. De sa maîtresse, épouse de François son cousin pauvre, il a eu sans le vouloir un fils, Denis. Il ne l’apprend que plus tard, ne veut pas fâcher le cousin qui feint de l’ignorer et s’est attaché au petit garçon, et n’avoue jamais une fois François mort et la mère à demi-folle. Denis l’apprend incidemment à 17 ans alors qu’il a été recueilli dans la famille de son « oncle » Gilbert pour y être éduqué.

Depuis l’origine, Denis s’est méfié du beau, du bon Gilbert, paré de toutes les vertus par sa mère, mais qui lui semble faux. Il sera bien accueilli dans la famille de son père biologique, mais pas reconnu socialement. A cause de cela, il développe une haine pour tout ce que représente Gilbert : la bourgeoisie, les humanités, le libéralisme indulgent, la vanité sociale d’obtenir (par piston) la Légion d’honneur. Il ne s’entend bien – trop bien – qu’avec Irène, sa « tante », qui le cajole, l’aime comme une femme mère et chante pour lui d’une voix qui le charme. Une fois adolescent, il va développer un amour ambigu pour elle, sans aller jusqu’au bout par principe moral, bien qu’il s’efforce dans le même temps de lui ôter toute morale par ses paradoxes d’époque.

Gilbert voit tout cela d’un œil désolé, aimant ce fils qu’il n’a jamais reconnu, par lâcheté, souffrant de le voir le rejeter, inquiet de l’influence qu’il a sur Irène. Annou, âme paisible vouée à l’amour du lointain, a une cruelle prescience des turpitudes du monde et de celles où s’enferrent Denis son demi-frère et Irène sa mère. A 20 ans, le jeune homme est beau comme un dieu ; il se sent vivant et en pleine possession de ses moyens intellectuels. Il fréquente les communistes, sans illusion sur leur mentalité bornée et portée à l’autoritarisme, mais pour secouer le monde bourgeois décadent.

Il combat le mensonge, celui d’une époque qui se voue aux brutaux sans savoir réagir, qui délaisse la raison pour les excentricités des déconstructions, qui laisse le matérialisme envahir les esprits. Celui d’une famille qui ne reconnaît pas les faits, celui qu’il est le fils bâtard, que le mariage du diplomate humaniste est un ratage, qu’Irène n’aime pas et n’a jamais aimé son mari.

Le roman est construit en deux parties, chacune racontée par un personnage : Gilbert pour la première, Denis pour la seconde. Le drame va se nouer sur les mensonges, et se résoudre brutalement par la mort de tous : d’Irène contre un platane, de Denis par une balle durant la guerre d’Espagne, d’Annou retirée du monde en monastère fermé. Gilbert, ce médiocre qui n’a jamais eu l’énergie d’oser, reste seul, en raté.

Un roman dont les interrogations métaphysiques nous passent un peu au-dessus de la tête aujourd’hui tant « Dieu » n’est plus qu’une hypothèse qui ne séduit plus guère, mais qui décrit les contradiction sociales et les affres des secrets de famille avec précision. « Pourquoi l’ai-je détesté ? – déclare Denis de son père biologique Gilbert -. Parce qu’il paraissait heureux, triomphant, assis à l’aise dans un monde mauvais ; parce qu’étant le plus fort, il a bousculé les autres, séduit et abandonné ma mère, abusé de la confiance de Paçois [surnom gentil du père François] ; parce qu’il a voulu préserver, selon l’éthique de sa classe, l’apparence de l’ordre par un silence menteur » 224. Bourgeois, macho, menteur – tout ce qui est haïssable pour une jeunesse en feu. Mais, comme le renard de La Fontaine n’avait pu avoir les raisins, ne pouvant atteindre le bonheur, ils feignent de le mépriser.

Pierre-Henri Simon, Les raisins verts, 1950, éditions Les Indes savantes 2014, 240 pages, €14,00 ou J’ai lu 1968 occasion €47,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest

Pearl Buck, prix Nobel de littérature 1938, est une Américaine mariée à un Américain qui a vécu en Chine de 1917 à 1927. Son premier roman ne peut que porter sur l’acculturation rapide d’une Chine restée féodale et patriarcale à cause de l’ouverture au monde apportée par le commerce occidental durant la Première république, de 1912 à 1949. Le vent d’est rencontre le vent d’ouest et le climat entre en turbulences.

Kwein-Lan est une jeune fille de Chine traditionnelle, au mariage arrangé alors qu’elle n’était pas encore née avec un fils d’une famille amie qui avait déjà 6 ans. La cérémonie n’a eu lieu qu’après les études du jeune homme, d’abord à Pékin, puis aux États-Unis où il est devenu médecin. Il a découvert la science, répudié les superstitions ; il a goûté aux mœurs libres américaines, considéré la femme égale à l’homme. Lorsqu’il revient dans sa famille restée conservatrice, c’est le choc des cultures.

Sa jeune épouse, éduquée à le servir et à se taire, à obéir en tout à sa belle-mère puisqu’elle a été « vendue » à sa nouvelle famille, est désorientée. Rien de ce qu’elle fait bien n’est bien aux yeux de son mari féru de nouvelles mœurs. Ce sera une lente rééducation qu’il lui imposera, dans la douceur, en commençant par déménager pour ne plus vivre dans sa famille élargie mais en couple avec leur enfant, un fils vigoureux qui fait le bonheur de sa mère et la fierté de sa grand-mère paternelle, puis en l’aidant à débander ses pieds. L’amour naît entre eux naturellement, ce qui n’était pas évident.

Cette jeune fille qui raconte de façon ingénue et naïve son expérience au jour le jour à « une amie » qui pourrait être l’autrice, fait le charme du livre.

Dans le même temps, autre combinaison : Kwein-Lan a un frère aîné qu’elle aime, mais dont elle a été séparée lorsque le garçon avait 9 ans pour qu’il vive du côté des hommes de la maison traditionnelle. Il est fin et obstiné comme sa mère, la Première épouse, mais aime le sexe comme son père riche qui accumule les concubines. Il le convainc d’aller étudier lui aussi aux États-Unis, comme c’est la mode dans la nouvelle République. Mais il informe sa famille, au bout de quelques années, qu’il est tombé amoureux là-bas d’une Américaine, et qu’ils se sont mariés.

Drame en Chine. Les parents avaient, comme il se doit, arrangé un mariage avec une fille de la famille Li et c’est perdre la face que de rompre le contrat. Certes, la fille n’est pas belle, mais on ne pouvait le savoir à sa naissance ; elle est surtout d’une famille honorable et riche, du même rang que le fils aîné.

Rien à faire : le frère de Kwein-Lan est amoureux et rien ne le fera changer d’avis. Il en a assez de la lourde tutelle des traditions immuables et de l’autoritarisme de sa mère. Il n’en fera qu’à sa tête. Pour convaincre ses parents, lui et sa femme Mary font le voyage en Chine et se présentent à la famille. C’est toute une diplomatie des petits pas pour aborder les choses en douceur : habiter dans un premier temps avec sa sœur, aller voir sa mère tout seul, puis en couple, y retourner lorsque le père, parti vagabonder pour éviter les ennuis, est de retour, habiter la maison familiale mais dans une aile à part, sans jamais se mélanger aux autres, tomber enceinte d’un fils – que la belle-mère refuse, n’étant pas du sang ancestral.

La Première épouse meurt, de chagrin de cette « souillure du sang », et sans petit-fils digne de continuer la lignée des ancêtres (la Chine féodale est raciste, la nouvelle se veut seulement « patriotique »). Le père, qui en discute avec le clan familial mâle (les femmes n’ont pas droit à la parole), exige de son fils aîné qu’il répudie Mary et la renvoie en Amérique avec son rejeton et une belle somme, puis qu’il épouse la fille Li comme prévu. Pas question : le fils préfère être déshérité et poursuivre la vie commune avec sa femme américaine. Ils resteront en Chine si possible, habiteront une petite maison comme sa sœur et son mari médecin, lui travaillera comme professeur, sinon, ils iront aux États-Unis. Le temps n’est plus à l’obéissance aveugle aux rites antiques, inadaptés au monde nouveau

Ce roman d’un cœur simple, confronté aux bouleversements du temps, en dit beaucoup sur une Chine passée en un siècle des mœurs féodales aux mœurs modernes, l’individualisme à l’américaine ayant laissé la place, dès 1949 avec Mao, au collectivisme patriotique, avant un retour de balancier vers l’initiative individuelle de Deng Xiaoping à partir de 1978.

Pearl Buck, Vent d’est, vent d’ouest (East Wind : West Wind), 1930, Livre de poche 1972, 250 pages, €8,40

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Pearl Buck déjà chroniquée sur ce blog

Catégories : Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

La chambre du fils de Nanni Moretti

Un ménage italien moyen à Ancône, port italien sur la côte adriatique. Giovanni, barbu, dans le vent, est psychanalyste (Nanni Moretti), Paola travaille dans une maison d’édition (Laura Morante). Ils ont deux adolescents, Irene en seconde (Jasmine Trinca) – prononcez iréné – et Andrea en fin de collège (Giuseppe Sanfelice, bien que 17 ans au tournage). L’atmosphère est très familiale, petit-déjeuner et dîner en commun, conversation apaisée, parents qui se préoccupent des enfants, cohésion du chant dans la voiture. Le père assiste aux matchs de basket de sa fille et de tennis de son fils ; il lui semble que la fille a plus d’esprit de compétition que le fils. Mais il aime se sentir en sa compagnie et courir avec lui au matin. Même si son attitude est un peu artificielle, notamment lorsqu’il se prend à essayer de faire les gestes du sport devant son fils avec la maladresse de sa quarantaine.

Un jour, le principal du collège l’appelle (Renato Scarpa) : Andrea et son copain Luciano (Marcello Bernacchini) sont accusés d’avoir volé une ammonite en cours de sciences naturelles ; il s’agit d’un fossile rare. A force de discuter et d’argumenter, l’accusation est abandonnée sous la pression des parents. Pourtant, Andrea l’a bel et bien « emprunté » avec son copain pour « faire une blague », mais l’ammonite s’est cassée – il l’avoue à sa mère mais n’ose le dire à son père.

Ce pourquoi, lorsqu’un dimanche matin il part faire de la plongée sous-marine avec bouteilles dans les rochers, et qu’il meurt d’embolie pour avoir paniqué sous une grotte et lâché sa bouteille, le doute subsiste : s’est-il volontairement donné la mort par honte de lui-même ? Les patients de Giovanni lui en racontent de bien tristes sur le suicide, la névrose maniaque, la dépression, le sentiment de ne rien valoir… Justement, en ce dimanche matin, le père avait persuadé le fils de venir courir avec lui, et c’était décidé, au moment où un patient suicidaire avait téléphoné pour dire qu’il allait très mal. Le psy avait lâché sa famille pour se rendre chez son patient ; le père avait abandonné son fils à son destin. Il ne se le pardonne pas.

Quant à la mère, ce sont de grandes démonstrations d’émotions, pleurs et tremblements, refus de parler, chambre à part. Une hystérie à l’italienne plutôt pénible à voir pour les non-Italiens. Elle remarque au courrier une lettre adressée à son fils décédé et l’ouvre. C’est une lettre d’amour d’une copine rencontrée le dernier jour des vacances dernières, où Arianna (Sofia Vigliar) avoue à Andrea qu’elle s’est entichée de lui. La mère, curieuse et probablement un brin jalouse, veut la rencontrer. Le père trouve cela presque indécent. Ces deux tempéraments sont voués à s’opposer, donc le couple à se séparer.

Lui tente d’écrire à Arianna mais rien de simple ne lui va ; elle lui téléphone carrément et se heurte à une réticence de la fille car le temps a passé. Elle n’a jamais revu Andrea, dont on peut supposer qu’il avait à peine 15 ans, mais ils se sont écrit et le fils lui a envoyé des photos de sa chambre avec lui en situation, prises au déclencheur automatique. C’est un fils intime, bien que décent (rien à voir avec les selfies qui vont sévir dans les années Smartphone) ; il sourit et blague sous sa table ou sur son lit. Un fils que son père découvre, finalement. Il croyait le connaître mais l’adolescent réservait son coin secret, comme tous les ados. Dès lors, à quoi sert la psychanalyse si l’on ne parvient pas même à connaître son propre enfant ? Les patients, bien qu’attachés à leur séance et à leur psy de façon névrotique, disent que cela leur sert peu. L’un même casse tout dans le bureau lorsque Giovanni lui dit qu’il arrête la profession.

La fille qui leur reste, Irene, survit mais ses parents la délaissent. Elle devient agressive, se fait pénaliser au basket. On s’occupe du passé, pas du présent. C’est Arianna surgissant à l’improviste, lors d’une visite en passant, qui va remettre les pendules à l’heure. Giovanni la reçoit, voit les photos de la chambre du fils ; il comprend qu’il le connaissait peu. Paola revient du travail et s’amourache de l’ex-fiancée de son fils, qu’elle embrasse et étreint comme une bru. Mais Arianna a un petit copain, Stefano (Alessandro Ascoli), qui l’attend au pied de l’immeuble ; ils vont passer quelques jours en France en stop. Le temps passe, les amours changent, la vie continue. Andrea est mort, on ne saura jamais trop pourquoi ; Arianna est passée à autre chose, elle donne l’exemple à suivre. Irene le conçoit, les parents s’en aperçoivent. Ils accompagnent les deux ados, pour prolonger leur enfance et le sentiment qu’ils ont de leur responsabilité de parents, jusqu’à la frontière française. Si les ados sont si secrets envers leurs parents, n’est-ce pas parce que ceux-ci ne les reconnaissent pas en presque adultes ?

Naïveté du père et psy lorsqu’il demande à sa femme en désignant Arianna et Stefano : « tu crois qu’ils sont ensemble ? » Englué dans sa routine familiale et professionnelle, Giovanni a perdu le contact avec la réalité. Il ne voit ses patients qu’au travers des concepts et ses enfants que d’après l’image qu’ils donnent. La vraie vie est ailleurs… Mais, dans le deuil, il se referme sur lui-même au lieu de s’ouvrir aux monde et à ceux qui restent.

Film un peu lourd, certaines scènes trop appuyées privilégiant l’émotion à la psychologie, ce qui donne des caractères peu fouillés. Le père est omniprésent mais on en sait peu sur la mère, la fille, et surtout le fils. Je n’ai pas trop aimé, le film est déjà daté…

Palme d’or Festival de Cannes 2001

DVD La chambre du fils, Nanni Moretti, 2001, avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, Stefano Abbati, Universal Pictures 2002, 1h35, €21,30

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Chow Ching Lee, Concerto du fleuve Jaune

Ce récit est la suite du Palanquin des larmes, publié en 1973 sous l’impulsion du journaliste Georges Walther, et déjà chroniqué sur ce blog. Chow Ching Lee est née dans la Chine féodale, mariée à 13 ans, mère à 14 ans, chassée de son piédestal bourgeois par la Révolution maoïste, réfugiée à Hong Kong puis exilée à Paris après avoir appris toute jeune le piano. Concerto du fleuve Jaune commence alors qu’elle a fait venir en Europe ses deux enfants, son fils Paul (Po) qui réussit bien à Cambridge, et sa fille Juliette (Lin) qui habite avec elle et son nouveau mari M. Tsing.

Mais l’ingénieur M. Tsing est jaloux, routinier et violent. La vie n’est qu’engueulades et orages. Chow Ching Lee, peu solide malgré sa volonté de s’en sortir et sa foi bouddhiste aux limites de la superstition, reste engluée dans les rets des hommes. Un certain Alain est amoureux d’elle, après son beau-frère Fong ; elle ne peut se dépêtrer ni de l’un ni de l’autre car elle ne sait pas dire non. Elle s’en rend compte avec sincérité sur la fin, lorsque sa fille est bouleversée. « C’est moi qui, à cause de ma vie sentimentale désordonnée, ai fait tout ce mal. Soudain, je me sens honteuse, indigne ». C’est un peu tard…

Pour être indépendante, Chow ouvre une boutique de vente d’articles chinois et d’antiquités dans la Quartier latin. Cela prospère, elle terminera en femme d’affaires avec sa fille à la vente et son fils à la comptabilité. Mais elle veut remercier son pays (et d’en être sortie à temps) en reprenant le piano, qu’elle a appris avec la grande Marguerite Long. Pour cela monter à Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, le Concerto pour piano et orchestre dit « du fleuve Jaune », « une très intéressante rencontre de la musique chinoise avec les instruments occidentaux », dit-elle. Cela lui permettra « d’honorer sa famille » qui a souffert à cause d’elle, « la capitaliste » – bien que n’y étant pour rien, ayant été mariée forcée avec un héritier de Shanghai. Le concert a eu lieu en décembre 1973 et ce fut un succès, moins peut-être en raison du talent pianistique de Chow Ching Lee qui avait eu du mal à le travailler, que du symbole politique qu’il représentait, l’année où la Chine Pop était reconnue par les États-Unis après être entrée à l’ONU.

C’est un destin de femme, née au Moyen Âge et entrée dans la modernité grâce à son obstination. Elle est féministe de fait, non de papier. Elle voit la Chine telle qu’elle est, avec ses grandeurs et ses petitesses, au-delà de la propagande et des fantasmes. Ce pourquoi il faut relire Chow Ching Lee.

Chow Ching Lee, Concerto du Fleuve jaune, 1979, Robert Laffont 2001, 278 pages, occasion €5,13, existe aussi en poche J’ai lu, non référencé occasion

Catégories : Chine, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Débat polygamie

Nouvelle rêvasserie aux étoiles. Le dîner comprend une soupe avec des pâtes langue d’oiseaux, du poulet aux épices, des spaghettis et de la semoule à la mélasse en dessert, très étouffe–chrétien. Mo veut absolument nous initier au jeu de cartes intitulé Uno. Je n’en ai jamais entendu parler et c’est la première fois que j’y joue ; autant dire que j’en ai oublié les règles quasiment aussitôt. J’ai apporté un jeu de tarot, fort en vogue dans les groupes il y a vingt ans, mais cela n’intéresse aujourd’hui plus personne, semble-t-il. Ce doit être trop compliqué par rapport au Uno.

Un « débat », qui est surtout un monologue de Mo, est entrepris (par lui) sur la polygamie. Il tient absolument à nous convaincre que ce n’est pas l’horreur qu’il croit que nous croyons. Il est musulman, donc respectueux du Coran qui autorise un homme à prendre plusieurs femmes, mais avec des conditions. Il faut pouvoir l’entretenir, avoir l’assentiment de sa première épouse, respecter le dû de chacune – en bref, ce n’est pas très bandant. Il n’y aurait que 182 000 hommes seulement en Égypte à avoir plusieurs épouses, en général deux.

Nous sentons Mo agacé par les préjugés des Occidentaux sur le sujet. Il nous donne l’exemple de son grand-père, fervent musulman, qui a eu deux épouses. Mais il a demandé son accord à la première avant de prendre la seconde. Il voulait des fils pour cultiver les hectares de champs fertiles dont il avait hérité de son propre père dans le delta. Il a eu quatre fils et deux filles avec la première épouse, deux fils et trois filles avec la seconde. Il les traitait sur un pied d’égalité. Mo considère ses oncles tous au même niveau.

Il nous donne un autre exemple, bien que nous ne mettions aucune objection. L’un de ses oncles justement, marié à 16 ans avec une fille de 12 ans. Il était très amoureux mais est resté trente ans sans aucun enfant. Son épouse lui a demandé de prendre une seconde femme pour faire des héritiers, mais il est resté stérile, c’était de son fait. La seconde épouse avait déjà une fille car elle était divorcée d’un mariage précédent. Cette fille a engendré des fils.

Pour Mo, chez les musulmans, toute la famille est fondée sur la transmission du père au fils. Les filles sont respectées, mais secondaires. L’héritage revient toujours pour moitié au mâle le plus proche du décédé, soit son fils, soit son frère. Il nous conseille de lire le roman d’Alaa El Assouani né en 1957 (El Aswany en globish), L’Immeuble Yacoubian, qui décrit bien la vie quotidienne des Egyptiens du Caire des années 1930 aux années 2000.

Ce « débat » doit faire partie des instructions données aux guides pour faire valoir la culture musulmane en Egypte.

Mo nous demande cependant, mi-figue, mi-raisin, quoi dire pour draguer une gazelle étrangère. Ce n’est pas simple, il y a longtemps que cela nous est arrivé. Il faut sans doute la surprendre, s’intéresser à elle, la faire rire, se montrer protecteur. Il semble que Mo vive sa crise de la cinquantaine. Musulman moraliste qui réprouve l’adultère, il qui est tenté de goûter aux chairs mécréantes qui, selon lui, ne demandent que ça. Ce qui ne serait pas pêché selon les imams.

Catégories : Egypte, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

John Steinbeck, Les raisins de la colère

La Grande dépression fut le second trauma de l’Amérique, après la guerre de Sécession (et avant le terrorisme de masse du 11-Septembre). La crise financière de 1929 a précipité la crise économique et sociale des années 30, qui ne sera vraiment résorbée qu’avec la guerre mondiale. Elle se double, dans les États du sud, de la tempête de poussière due à l’aridité sur des terres surexploitées par le coton. Ironiquement, cette sécheresse qui débute le roman fait le pendant au déluge qui le termine. Entre les deux, l’exil, de l’Oklahoma (terre des hommes rouges) à la Californie (où l’exploitation de la misère va encourager les rouges).

L’auteur, dans ce roman fleuve comme un testament biblique, raconte l’exil des métayers ruinés vers la terre promise que vantent les prospectus envoyés par les propriétaires fermiers aux travailleurs saisonniers pour cueillir leurs récoltes. De la vie quotidienne réaliste d’une famille, l’auteur s’élève, par des chapitres intercalaires qui font un peu prêches, à la dénonciation de tout un système. Il démonte les rouages du moteur capitaliste comme l’un des protagonistes démonte le moteur d’une guimbarde. L’épuisement de la terre et le climat amenuisent les récoltes, ce qui endette les fermiers, vite forcés à vendre leurs terres aux sociétés foncières qui, possédées par des banques anonymes, exigent du rendement par une exploitation mécanique et extensive ; le lien du travail physique à la récolte, de la terre à l’humain se brise. Les générations qui ont bâti une ferme et engendré des récoltes sont expulsées ; elles doivent recommencer leur vie ailleurs.

C’est la ruée vers l’or de la cueillette en Californie, où les pêches, les poires, le coton, les pommes, ont chacun leur saison éphémère. Près de 300 000 migrants affluent, ce qui fait peur aux possédants en même temps que cela leur permet de baisser les salaires, tout en vendant des produits de première nécessité dans les camps, plus chers qu’en ville. S’il y a surproduction, pas de cueillette mais destruction de récolte pour tenir les marges – ce qui est un scandale humanitaire, au moment où ceux qui ne travaillent plus ont faim. Ils deviennent les « Okies », terme dépréciatif tiré d’Oklahoma mais équivalent de « bougnoules ». Tout est bon pour les mépriser, penser qu’ils ne sont pas même humains ! Ils sont sales, pauvres, maigres, hargneux… D’où l’embauche de milices privées pour défendre la propriété et leur justice expéditive. Tel est le Système.

L’exil forcé est le lot de la famille Joad, dont le nom est tiré de la Bible. Car tout leur périple est imbibé d’images d’Ancien testament, comme si les Yankees, même éloignés de l’Église comme Steinbeck, ne pouvaient que boire à la même source. Sauf que les mythes du Livre sont décalés dans la réalité : l’exil n’est pas volontaire, la terre promise une vaste blague, les patriarches éliminés durant le voyage, et Moïse devenue une femme : Ma, la mère de famille autour de laquelle tout tourne lorsqu’il n’y a pas de travail ni de maison. Seule la mère assure le courant, réunissant, abritant, nourrissant, se débrouillant pour faire durer, en attendant que les hommes remplissent enfin leur fonction de protéger et de rapporter de l’argent.

Les grand-père et grand-mère morts en route, Noah, le fils aîné un peu différent s’installe au fil du courant du premier fleuve de Californie, comme le Noé biblique, sans que l’on sache s’il va trouver son pharaon. Tom, le second fils qui vient de sortir de prison où il a purgé quatre ans sur sept, libéré pour bonne conduite après avoir tué un copain de beuverie qui l’avait planté au couteau, ne peut s’empêcher de réagir avec violence contre l’injustice. Ce sera sa croix comme Simon Pierre, l’adjoint de Jésus-Christ sur lequel bâtir son église. Ce J-C est dans le roman Jim Casey, ex-pasteur qui a perdu la foi divine et cherche une nouvelle foi humaine à tâtons : « le péché et la vertu, ça existe pas. Uniquement les choses qu’on fait » p.377. De même les fous de Dieu qui contemplent « le péché » des danseurs qui se collent aux danseuses, dans un bal bon enfant. Ces tarés du péché font plus de mal avec leur vertu en bandoulière, leur aigreur de ne pas oser le plaisir comme s’il était défendu, leur jalousie rancunière contre les gens qui vivent normalement au lieu de se torturer pour des Commandements, que le plaisir lui-même. Ma remettra à sa place une mégère de ce type, sorte d’évangéliste qui va jusqu’à la transe à éructer la description du « péché ».

Casey découvre sa nouvelle religion (« ce qui relie ») confusément dans le fait qu’être deux plutôt qu’un est le début d’un humanisme terrestre, encore mieux si l’on rassemble. Ce pourquoi, comme le Christ au Mont des Oliviers, il est frappé par les miliciens – le crâne fracassé – et que Tom, tel Pierre, saisit un gourdin pour tuer à son tour le tueur avant de fuir. Mais Jim Casey a mis en lui les germes de la nouvelle religion sociale du syndicalisme « rouge ».

Ce n’est pourtant pas l’idéal de l’auteur, ni celui de l’Américain moyen qui, comme Jefferson, préfère une communauté de petits propriétaires paisibles guidés par la raison. La grande propriété capitaliste a rompu le contrat social des Pionniers sur leur Terre promise ; la cité de Dieu reste donc à construire. Les Joad connaîtront toutes les étapes de la descente à la misère, ils boiront le calice jusqu’à la lie. Pauvres comme Job, ils n’auront pas la ressource de se tourner vers Dieu, qui reste manifestement indifférent au malheur, mais vers les autres, dans un sentiment de solidarité humaine spontanée. La dernière scène – forte – du roman, en est l’illustration.

Steinbeck observe avec détachement chaque âge et nous les rend à la fois proches et aimables. Les deux vieux récusent le déracinement et en meurent, l’un d’une attaque, l’autre de stress. Parmi les adultes, Pa est dévalorisé parce qu’il ne sait pas conduire, qu’il ne sait pas où aller, qu’il ne sait pas décider en situation de nomadisme, et qu’il ne gagne pas le pain de la famille. Ma prend sa place, en mère qui vit chaque moment à son rythme et assure la continuité de la vie. L’oncle John, 50 ans, se reproche sans cesse la mort de son épouse, il y a des années, d’une péritonite qu’il a minimisée avant qu’il soit trop tard. Il est hanté par « le péché », ce qui le rend aussi inutile qu’un vieux sac vide. C’est moins la Morale qui compte que ce que l’on fait, suggère l’auteur.

Parmi les enfants, Noah l’aîné, dans les 22 ans, s’efface, Rose of Sharon (encore un prénom tiré de la Bible) est enceinte de son Connie, 19 ans, au prénom bien nommé en français tant il est velléitaire et peu fiable (à 98 %, ce prénom est donné aux filles…). Le garçon, qui ne s’intéresse qu’au sexe, jure qu’il va travailler, bâtir une maison, prendre des cours du soir en radio, mais, contrairement à Tom, n’a aucune constance (Connie dériverait du prénom Constance). Il va d’ailleurs abandonner sa femme lorsqu’elle commencera à se plaindre sans rien foutre. Car Rosasharn (contraction phonétique de Rose of Sharon) est égoïstement centrée sur son bébé à naître, toujours fatiguée, toujours à se lamenter ; elle mériterait une bonne baffe pour se secouer – et c’est ce que lui dit sa mère. Elle ne s’élèvera au-dessus d’elle-même qu’à la fin, ayant perdu mari et bébé, réduite à coucher nue sous une couverture sale.

Tom, dans les 20 ans, tient de sa mère, il est solide et fiable, mais peut se laisser aller à des accès de violence. Il conduit la guimbarde, tout comme son jeune frère Al, 16 ans, qu’il aime bien. « Il y avait de l’affection entre ces deux-là » p.446, écrit sobrement l’auteur. Al est un queutard fini et cherche toujours une fille, avant d’envisager de « se marier » à la fin, lorsqu’ils sont dans la misère. « S’il pouvait lui arriver d’être un vrai bouc en rut, il était toutefois responsable de ce pick-up, de son bon fonctionnement et de son entretien » p.459. Sa passion à lui, outre les filles à défoncer, ce sont les moteurs à démonter : il les bricole, les répare ; il sait conduire et a décidé quelle vieille voiture d’occasion, une antique Hudson Super-Six pour 75 $, les mènera en Californie. Il l’a bien choisie, elle ne les laisse pas en rade. Il représente l’avenir mécanique en ville, loin de la terre des paysans.

Restent les deux petits, Ruthie et Winfield, la première, 12 ans, « prenait la mesure de la puissance, des responsabilités et de la stature contenue dans ses seins naissants » p.457 Pléiade. Le second, 10 ans, « était un jeune chien fou » en salopette, débraillé et crasseux.

Ce long roman puissant dénonce et illustre à la fois la condition des métayers chassés de leurs terres au début du XXe siècle. Il est intemporel tant chacun peut se reconnaître dans les situations (le chômage dû à l’externalisation ou à la mondialisation) ou les caractères (le velléitaire, celui qui vit d’un jour à l’autre, le résigné, l’égoïste, le baiseur, le consciencieux…)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), 1939, Folio 1972, 640 pages, €11,76

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Fred Vargas, Un lieu incertain

Adamsberg, le commissaire vargasien, n’est pas Maigret qui observe et médite, avant d’analyser avec sa raison. Pour faire genre, Fred Vargas récuse la raison, trop positiviste à ses yeux, pour « pelleter les nuages ». De ces brumes intuitives doivent ressortir des pistes qui mèneront aux comparses, puis aux criminels. De là ces entrelacs d’anecdotes sans queue ni tête, qui ne prennent sens que lorsque l’on a du recul et de la hauteur. Le lecteur est volontairement perdu dans des labyrinthes loufoques, avant que la tapisserie bigarrée révèle ses motifs.

D’où ces pieds coupés à Londres, devant le cimetière de Highgate cher à Bram Stoker, qu’un lord bourré annonce aux policiers qui passent dans la rue après un colloque ennuyeux. D’où ces questions de non-sens qui saisissent Adamsberg et son adjoint Danglard. Les dérives vers l’oncle bouffé par un ours et dont la veuve a fait mettre la peau comme tapis dans son salon. Et puis, dès sa rentrée à Paris, un meurtre étrange : un vieux massacré et éparpillé façon puzzle. Il y a plus de 460 morceaux dans toutes la pièce, en insistant sur toutes les articulations de locomotion (doigts, pieds, mains, genoux, coudes) et sur les organes de la vie (cœur, foie, cerveau), sans parler des dents, systématiquement broyées fin.

Un soupçonné coupable idéal : Émile, ancien taulard employé comme jardinier qui n’hésitait pas à,subtiliser au vieux des billets de temps à autre. Mais il jure qu’il ne l’a pas tué, au contraire, c’était sa poule aux œufs d’or. L’autre adjoint Mordent le met en garde-à-vue immédiate, malgré l’absence de toute preuve matérielle concrète : « ordre d’en haut », dit-il. Le commissaire, pourtant chargé de l’enquête, s’interroge. Pourquoi tant de hâte  et éviter de passer par lui ? Veut-on cacher quelque-chose ou protéger quelqu’un ? Émile ne fait qu’un bond pour s’enfuir, heurtant d’un bon coup là où il faut le Mordent et la Rettancourt qui l’entourent. Il n’est pas retrouvé – sauf par Adamsberg qui l’a fait parler et auprès de qui il a évoqué son amour pour son chien laissé en pension durant sa tôle. Mais on lui tire dessus – pourquoi donc ?

La brigade court après le taulard, mais le massacreur se manifeste chez Adamsberg directement, et ce n’est pas Émile. Il surgit un tôt matin sous la forme d’un jeune homme déguisé en gothique, tee-shirt noir portant des os blancs pour dessiner le squelette, langage brutal et injures assorties. Ne lui connaissant aucun nom, Adamsberg le surnomme le Zerk, abrégé francisé du mot allemand imprononçable Zerquestcher – le massacreur. Parce que d’autres crimes du même genre ont eu lieu en Europe, ce qui élargit la perspective. Il y a pire : le Zerk se présente comme « le fils » d’Adamsberg, qu’il aurait eu 29 ans plus tôt sans le savoir, lorsqu’il était encore adolescent, dans son village du pays basque avec une fille du coin, un soir près d’un pont. Coup unique, coup au but. Le commissaire en est abasourdi et laisse fuir le jeune homme qui, au fond, semble vouloir plus se venger de l’indifférence de son père que le tuer. Cela lui fait un second fils, le petit Tom d’un an et quelque étant en vacances en Bretagne avec sa mère de hasard.

Si vous suivez toujours, la brigade s’éparpille. Danglard poursuit ses chimères de pieds coupés anglais, Mordent veut absolument incriminer Adamsberg en essaimant des indices qui conduisent à l’incriminer (une douille, de la pelure de crayon), cela pour motif personnel : faire libérer sa fille droguée découverte en mauvaise compagnie alors qu’un crime a été commis dans un squat. Quant au commissaire, il part carrément en voyage en Serbie. Pour quoi faire ? Parce que nombre d’assassinés éparpillés en Europe avaient tous un nom commençant en Plog et que c’est dans un certain village écrit en cyrillique sur une carte postale du patron d’Émile que ces noms sont apparus dans l’histoire.

Le lecteur tombe de Charybde en Scylla, passant des pieds de Londres aux miettes de Paris puis aux vampires serbes. Car une tombe maudite est Plog, et l’on dit que les cadavres dévorent tout, comme l’ours a fait de l’oncle, si vous avez suivi. Je ne peux pas tout dire, mais c’est tout à la fois saugrenu et salé. Adamsberg manque d’y rester, saucissonné nu dans un caveau près d’une femme vampire – qui se contente de soupirer. Comment s’en est-il sorti ? Le chapeau de l’auteur est vaste et elle y trouve toujours quelque chose à en sortir en guise de pirouette.

Un roman policier peu classique mais savoureux, de la meilleure encre Vargas, intello archéologue de la peste qui ne se prend pas toujours au sérieux (du moins dans ses romans). Il faut s’accrocher, garder une bonne mémoire, mais le paysage est varié et riche en action. Le criminel, supérieurement intelligent, n’a qu’à bien se tenir !

Fred Vargas, Un lieu incertain, 2008, J’ai lu policier 2013, 384 pages, €8,60, e-book Kindle €8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Les romans de Fred Vargas déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Homère, L’Odyssée

Je relis pour la Xème fois l’Odyssée d’Homère. Cela m’arrive périodiquement depuis mon enfance.

Il y a bien dans Homère une matière historique, du XVIe au VIIIe siècle avant notre ère, mais brouillée par une manière poétique de la dire. L’œuvre d’Homère témoigne d’une mémoire partagée et assumée pendant de longs siècles. Elle permet cependant de se faire une bonne idée de la mentalité grecque antique du VIIIe siècle avant, le dernier état de la tradition orale.

Les héros homériques sont au cœur de l’éducation grecque, offrant des modèles de comportement et de valeurs aux jeunes citoyens.

Ulysse est prudent et rusé, son fils Télémaque prudent et filialement dévoué. La norme de l’homme est la raison raisonnable, la réflexion avant l’action. « Le mieux est toujours dans la juste mesure », dit Ménélas au chant XV, 58–97. C’est l’usage avisé du système 2 de Kahneman, psychologue prix Nobel d’économie : la pensée lente, l’intelligence analytique qui va au-delà de la première impression et de la réaction passionnelle ou pensée rapide du système 1.

Tout ce qui est vantardise ou excès est puni par les dieux, par exemple le pillage des villes où la capture des bœufs d’Hélios pour les faire rôtir. La tempérance et la mesure, appelées respect des dieux, est ce qui est requis.

Et chacun sa place, l’homme est public, la femme tient la maison. Les jeunes écoutent les aînés qui admirent leur fraîcheur, leur vigueur et leur courage. Rien de plus émouvant que l’âge du premier duvet pour le garçon, une promesse de beau mâle dès 13 ans. C’est ainsi qu’Hermès prend cette apparence pour guider Ulysse. « Hermès (…) sous les traits d’un jeune homme qui a son premier duvet et la grâce charmante de cet âge » est-il dit au chant X ,266–309. A société masculine, homoérotisme assumé.

À l’homme le courage, à la femme la fidélité, elle qui est soupçonnée de succomber trop volontiers au désir irrépressible de son vagin. Mais Pénélope n’est pas Clytemnestre, ni Nausicaa Hélène. Pénélope – que le poète de l’Odyssée célèbre comme la gestionnaire avisée de la maisonnée – n’est pas une cruche : elle n’hésite pas à duper son époux Ulysse lorsqu’il revient vingt ans après, pour mieux le reconnaître.

En relisant l’Odyssée, je me rends compte que seulement 10 chants sur 24 concernent les fameux voyages d’Ulysse, ceux qui sont les plus présents dans les mémoires et la culture. 6 chants concernent Télémaque le fils, 7 chants la vengeance contre les prétendants. Ce pourquoi l’Odyssée était un poème éducatif car tout y est : l’intelligence et la ruse, le courage et la fidélité, la transmission et l’action.

Comme Télémaque, 19 ans, encore éphèbe et pas encore adulte, j’ai quitté Pylos, aujourd’hui Navarin, où le jeune homme a débarqué depuis Ithaque pour prendre des nouvelles de son père. Il a rejoint Nestor en son palais, que j’ai aussi visité, à quelques 17 km du port. J’ai pu voir l’entrée où à dormi Télémaque avec le fils aîné de Nestor, le mégaron où il a été reçu, les réserves à vin, à blé et huile dans les amphores incluses dans les banquettes sur le côté. « Sur un lit de sangles, Nestor, le vieux conducteur de char, couchait Télémaque, fils du divin Ulysse, sous le portique à l’écho sonore. Près de lui il laissait l’adroit lancier, Pisistrate, chef de guerriers, celui de ses enfants qui, n’étant pas encore marié, restait dans son manoir » chant III, 397–440. Camaraderie de classe d’âge, comme dans les chambrées ; mais nos adolescents pratiquaient aussi ce compagnonnage du lit récemment, en tout bien tout honneur. Je ne sais si la phobie catho-islamique de la chair n’a pas désormais condamné ces pratiques amicales, depuis que le conservatisme exacerbé par la radicalité frileuse a pris le dessus.

Même si l’Odyssée est mythique, un poème embelli et enrichi par des générations de bardes, il est plaisant de constater de visu le lieu où est allé le jeune Télémaque.

Au musée de Delphes, un buste de Télémaque en jeune homme équilibré physiquement, signe probable d’un équilibre mental selon les rapports d’harmonie de l’art grec. Qu’est-il devenu après l’Odyssée ?

Homère, L’Odyssée, VIIIe siècle avant, Garnier-Flammarion GF 2017, 528 pages, €4,40, e-book Kindle €3,99

Homère, Iliade et Odyssée, Gallimard Pléiade 2008

Homère, Iliade et Odyssée, Laffont Bouquins 1995, 777 pages, €28,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Grèce, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patrice Montagu-Williams, La tigresse de Sumatra

Comment faire lorsque l’écriture est votre vie et que vous n’écrivez que sur elle ? Vivre n’est pas si simple car il faut se renouveler. Surtout après le prix Goncourt, le septième ciel des écrivains français. Arthur, fils d’immigrés italiens à Marmande, monté à Paris, est devenu célèbre, mais tout cela l’ennuie : l’empêche de vivre. Il ne voulait pas devenir comme eux, comme « un psy, un type connu qui faisait partie de la célèbre tribu parisienne des gens intelligents, des gus dont les noms traînaient un peu partout dans les gazettes et sur Internet. Normal : ils signaient des pétitions à tour de bras. C’était un clan où l’on se sentait bien au chaud. Et puis, ça rendait fort d’être entouré, comme ça, de mecs ou de nanas qui pensaient comme vous, sans trop se poser de questions. »

Son ex-femme, une à particule de la haute, lui a donné un fils qu’il a appelé Robert-Louis, comme Stevenson dont L’île au trésor fut sa lecture de chevet, et celle qu’il a faite au gamin avant de le quitter. Car il a été forcé au divorce à cause de son alcoolisme croissant, remède à un désespoir de vivre.

Trotte dans sa tête « la phrase de Jack London : On ne peut pas attendre que l’inspiration vienne. Il faut courir après avec une massue ». Il court, il court, donc loin et longtemps, jusqu’à Sumatra en Indonésie, à l’opposé du globe. Il va rejoindre un vague cousin, Giovanni, devenu représentant d’une ONG militant contre l’huile de palme et pour la protection des orang-outan. Le dépaysement l’inspire, le remet à zéro. Il renaît.

Il rencontre Stavros, un gros Grec qui se déprave moralement. Non seulement il produit cette huile de palme riche en acides gras saturés qui favorise l’obésité et qui encourage la déforestation parce qu’elle n’est pas chère, mais il a tué par inadvertance son fils de 11 ans à la chasse au tigre. Sa femme, Lamia dite la Tigresse, lui en veut et, depuis ce jour, refuse qu’il la touche. Mais elle aime le sexe ; elle jette donc son dévolu sur Arthur, jeune écrivain qui, dès lors, renonce à s’alcooliser, en ayant perdu les raisons. Dans la mythologie grecque, Lamia serait une créature devenue monstrueuse par désespoir. Diodore de Sicile raconte qu’elle était princesse de Libye, fille du roi Bélos. Parce que devenue l’amante de Zeus, l’épouse bafouée Héra tue tous les enfants de Lamia. Par vengeance et désespoir, elle s’est alors attaquée aux enfants pubères des autres pour les enlever, en jouir et les anéantir.

Lamia est dans ce roman donnée en version positive, bénéfique ; elle s’attache. Stavros va-t-il récupérer sa femme, partie avec Arthur ? Il s’adjoint l’aide de son ami Sutan, des services secrets indonésiens devenus puissants depuis que la Chine lorgne un espace vital accru autour des îles à gisements de gaz. Mais la nature s’en mêle…

L’auteur de ce roman d’aventures tisse une toile chatoyante d’amours torrides, de désespoirs surmontés, de tendresse filiale, de plats exotiques et de paysages luxuriants, sans en omettre aucun détail. Son histoire nous fait voyager, non sans humour, comme par exemple cette observation sociologique sur une réserve d’hominoïdes dans le sud de la France : « au Cap Nègre, une sorte de zoo privé pour industriels friqués où l’on se reconnaissait les yeux fermés, rien qu’à l’odorat. »

Patrice Montagu-Williams, La tigresse de Sumatra, 2024, Aesa éditions, collection Filles d’Eve, 185 pages, €17,00, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Les romans de Patrice Montagu-Williams déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie

« Au nom du père, du fils et du petit-fils » est la première phrase de cette autobiographie à deux, ou plutôt celle des Mémoires du père mises en forme et complétées par le fils après sa mort. Ce qu’il veut ? Perpétuer le souvenir de ce journaliste de radio et de télévision des années 1970 à 2002 au fond peu connu, même s’il a été rédac’chef à France 3 et a commenté le Festival de Cannes. Il n’a même pas « sa page Wikipédia ».

Ce livre est cependant plus que le récit d’une vie professionnelle, des rencontres avec Elvire Popesco, Darius Milhaud, Fernandel, Lionel Jospin, Tom Novembre, Henri Dutilleux et les autres. Il est le récit d’un amour exclusif, inconditionnel et fusionnel avec le fils, le dernier-né d’une fratrie après deux sœurs aînées vite parties de la maison. André Grandis a souffert de la froideur de son propre père, médecin accaparé par ses patients et peu enclin aux câlins des enfants. Il a voulu faire l’inverse avec les siens, surtout après le départ de sa femme et sa demande de divorce, lorsqu’il s’est retrouvé seul avec David, le petit dernier, 6 ans.

Il a toujours craint la solitude et s’est occupé du gamin comme de la prunelle de ses yeux. « Son autorité était empreinte d’amour et de tendresse : comment pouvais je supporter de décevoir un homme pareil ? »187. Il n’a jamais été autoritaire, punisseur, violent. Tout au contraire, il a enveloppé le petit garçon de sollicitude et d’amour, pour compenser l’éloignement de sa mère, qu’il ne voyait qu’aux vacances puisqu’elle avait décidé de suivre son nouveau compagnon en Guadeloupe.

Ce sont dès lors des souvenirs en commun qui resurgissent en ces pages. « Des flambées de châtaignes dans la cheminée à Limoges par des après-midi pluvieux, puis des promenades à vélo dans les bois, notre arrêt coutumier pour terroriser les fourmis au bord du chemin. Oscar Peterson le matin sur le trajet brumeux qui me menait à l’école Maruéjols et ses collines parfumées de lavande et de thym, les petites cabanes que tu construisais pour mes soldat,s les promenades dans les Cévennes et en Camargue chez les brocanteurs. Les ferias et autres fêtes locales dans les petits villages qui entouraient Maruéjols et les concerts de jazz à Nîmes. Les journées à la bambouseraie d’Anduze et les week-ends à Salazac et chez Ida. Les parties de pétanque le soir où l’on s’aspergeait d’insecticide pour échapper aux moustiques voraces. Nice, les promenades aux îles de Lérins, au cap d’Antibes, au cap Ferrat, dans le Mercantour ? Toutes ces randonnées et ces après-midis ou je jouais pendant que tu lisais tranquillement ton journal ou que tu regardais les merveilleux paysages. Et nos voyages en Écosse, en Autriche, au Vietnam, en Thaïlande, aux États-Unis, nos vacances à Limone et mes premières descentes de ski. Et nos milliards de conversations sur tout, toutes les passions que j’ai pu partager avec toi toujours à l’écoute. Ta tendresse lorsque j’ai connu mon premier chagrin d’amour, mes doutes quant à ma carrière de direction d’orchestre, ma déception militaire, ma séparation avec Claudia lorsqu’elle a dû repartir aux États-Unis pour ses études, et surtout, avant tout, le départ de maman » 274. Tout est résumé par le fils adulte de cette vie à deux, dans l’amour réciproque et la protection du père.

André Grandis a souffert du départ de David, une fois adulte, aux États-Unis où il pouvait trouver plus d’orchestres à diriger que dans la minuscule France ; mais c’est le destin des enfants de quitter le nid. Il a adoré rencontrer son petit-fils Paul, franco-américain, qui lui rappelait son propre fils. Mais il n’a pas eu le temps de le voir grandir, atteint d’une maladie à la fois Alzheimer et Parkinson nommée « à corps de Lewy », qui abouti à son décès en 2021 à 82 ans, non sans qu’une aide-soignante non vaccinée (selon la bêtise ambiante de l’époque) ne l’ait contaminé en plus du Covid.

Père aimant, fils reconnaissant, petit-fils qui va bénéficier de cette expérience humaine unique dont on parle trop peu, l’époque étant accaparée par « les femmes », le féminisme, la féminité, jusqu’à saturation. Oui, les pères existent et sont importants pour tous les enfants ! Il n’y a pas que les mères, surtout lorsqu’elles veulent « vivre leur vie » sans s’encombrer de charges. « Je ne crois pas te l’avoir dit (écrit le fils), mais lorsque j’étais petit, je faisais parfois des cauchemars à t’imaginer mort et je me réveillais à chaque fois en pleurs et en proie à une crise d’angoisse terrible, incapable d’imaginer le monde sans toi, inconsolable » 273.

David adulte songe à la reproduction d’une peinture de Poussin, dans le salon d’André où il a passé toute son enfance : les Bergers d’Arcadie. « Elle m’a toujours fasciné par le mystère qui s’en dégage. Ces trois bergers, encore une trinité d’hommes, et cette muse qui contemple un tombeau dont l’inscription est partiellement cachée. Étant né au fond de la campagne française, le pastoralisme me touche intimement. Cette Arcadie se confond avec les paysages de mon enfance et ma spiritualité nostalgique. (…) Je me plais à voir en ces trois bergers un grand-père, un père, et un fils » p.296.

Un bel hommage à l’amour paternel et filial, à la transmission des valeurs, à la célébration de la vie dans toute sa complexité. Non, les mémoires ne servent pas seulement à «commémorer » ; elles servent aussi à instiller par l’exemple le meilleur de la génération précédente à la génération suivante.

André et David Grandis, Les bergers d’Arcadie, 2024, éditions Les routes de la soie, 407 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Incassable de M. Night Shyamalan

Un film bizarre d’un réalisateur décalé sur une Amérique hors des normes. A une extrémité, l’homme blanc musculeux, invincible, qui ne peut être blessé et n’a jamais été malade ; à l’autre extrémité, l’homme noir chétif, atteint de la maladie des os de cristal et qui est la plupart du temps en chaise roulante. L’écart absolu entre noir et blanc, le mal et le bien. Par haine du destin, le Noir cherche son alter ego à l’autre bout d’une évolution dont il est la victime – cassé, il veut trouver l’incassable. Par instinct du bien, le Blanc cherche à protéger les autres sans le vouloir, simplement parce qu’il est bâti ainsi – immunisé, il veut se croire fragile comme les autres.

Tout commence dans le bruit et la fureur d’une catastrophe ferroviaire. Cent-vingt morts dans le déraillement du train New York-Philadelphie, à quelques kilomètres de sa destination – un seul survivant, David Dunn (Bruce Willis), banal surveillant à la sécurité du stade de la ville. Il est indemne, pas même une égratignure. Certes, les trains des compagnies privées des États-Unis ne sont pas toujours contrôlés, révisés et entretenus comme il se doit, mais on apprendra vers la fin que le hasard n’y était pour rien. Ce n’était pas la première catastrophe des dernières années : un Boeing qui s’écrase, un paquebot qui coule…

David s’interroge, à la fois poussé par son fils qui l’admire et se demande s’il est pareil, aussi invincible comme un super-héros de comics, et par une énigmatique carte d’invitation d’une galerie d’art qui lui demande s’il a jamais été malade. Au fait, l’a-t-il un jour été ? Il ne s’en souvient pas, son épouse Audrey (Robin Wright) non plus. Oui, mais ils ont eu un accident de voiture étant étudiants, un tonneau. Lui a été éjecté de la voiture et a sorti celle qui allait devenir sa femme. Mais a-t-il été blessé ? Probablement, encore que ce ne soit pas sûr.

Le patron de la galerie d’art, spécialisée dans les dessins originaux de comics, est Elijah Price (Samuel L. Jackson), né avec la maladie génétique des os de verre (en termes techniques, une ostéogenèse imparfaite de type I). Souvent à l’hôpital durant son enfance pour des fractures répétées, solitaire parce qu’il ne pouvait jouer avec les autres, il est devenu misanthrope par force et sa mère lui a acheté des comics, dont il est dit au début qu’ils représentent un talent de l’Amérique. Price se dit que, s’il existe d’aussi débiles que lui nés sur la terre, il doit exister aussi l’autre extrême, le super-mâle au squelette d’acier. Intoxiqué par son imagination, il veut le trouver dans la réalité. Ce pourquoi il collectionne les récits de catastrophes dans les journaux avant de tomber sur la perle : un seul survivant dans une apocalypse de ferraille.

Elijah l’anti-Goliath rencontre David l’anti-adolescent (les références bibliques, même inconscientes, ne cessent d’irriguer la mentalité américaine). Il s’aperçoit que l’agent de sécurité est capable de percevoir le mal chez ceux qu’il croise, comme cet homme en chemise flottante qui pourrait bien cacher « un pistolet argent à crosse noire » (c’est très précis). Il demande alors à son collègue de fouiller chacun avant qu’il n’entre sur la stade… et l’homme en chemise quitte la file. En le suivant, Elijah tombe dans les escaliers du métro et se casse littéralement en morceaux, mais a le temps de voir les dessous de l’homme – et le gros pistolet effectivement argent à crosse noire.

Intrigué, David teste ses muscles devant son fils aux haltères. Le gamin charge les poids ; c’est trop lourd, le père demande d’en enlever. Le gamin en rajoute au contraire, et David soulève toujours. Il se rend compte ainsi qu’il est plus puissant qu’il ne le croyait. Au point que le fils est persuadé que son père est l’un de ces super-héros des comics. Il tente même de lui tirer dessus avec un revolver dans la cuisine… avant d’obéir quand même par respect filial quand son père le somme de poser cette arme sous peine de disparaître de sa vie. C’est que son couple ne va plus très fort, passage en creux habituel après une douzaine d’années de mariage et un seul enfant. Joseph (Spencer Treat Clark, 12 ans au tournage), teste à l’école sa propre force en se battant avec un copain qui le défie – il est flanqué par terre. La surveillante convoque non pas la mère comme d’habitude mais le père, comme demandé par le fils, et se rend compte qu’elle le connaît : elle l’a vu quasi se noyer jadis dans la piscine où des copains l’avaient poussé. Il est bien resté cinq minutes sous l’eau, mais est ressorti indemne. Cela, elle s’en souvient.

Elijah, placé dans le service de l’épouse de David, la fait parler. Dans l’accident de voiture, son futur mari n’a pas été blessé mais a peut-être provoqué l’accident lui-même pour écourter sa carrière de footeux pro et épouser la belle (le football américain est l’école d’une particulière violence). Au téléphone, David le reconnaît. Elijah lui demande alors de se tester en utilisant sa sensibilité particulière pour trouver un ennemi de l’humanité, dans un lieu où il y a du monde. En gare de Philadelphie, David repère un agent d’entretien en combinaison orange (la même que celle des prisonniers…).

Il le suit et le voit entrer le soir dans une maison d’un quartier bourgeois où il tue le père et la mère et attache les deux enfants dans la salle de bain. Silencieux, en cape de pluie intégrale car il a une phobie de l’eau depuis son enfance, David libère les kids (un garçon et une fille, comme il se doit dans la famille yankee). Le criminel, qui le découvre, le projette dans la piscine, où la bâche de protection s’écroule sous son poids. Mais les deux enfants déjà grands lui tendent une perche et il sort pour étrangler l’assassin d’une clé au cou. Le lendemain, David montre en cachette à Joseph l’article du journal qui relate « le sauvetage de deux enfants par un héros », un dessin le représentant en grande silhouette sous cape, ce que les kids ont retenu de leur sauveur. Il ne faut pas que son épouse le sache, elle en serait déstabilisée.

David va donc retrouver Elijah qui patronne une exposition de sa galerie et, lors du serrement de mains, il a un flash : Elijah est le Mal incarné, le Méchant des comics, un gibier d’hôpital psychiatrique. Voulant à toute force confirmer sa théorie des deux bouts de la chaîne, il a provoqué des catastrophes pour découvrir LE personnage qui est son inverse absolu. Il est dit en bandeau que David le dénonce pour qu’il finisse interné.

Au fond, Superman n’est-il pas un homme ordinaire qui fait bien son boulot ? Et le Méchant un être handicapé d’une tare qui se venge de l’humanité ? Le Bien et le Mal sont facile à distinguer chez les Yankees. De la Bible aux comics, ils sont clairement révélés.

Mais ici avec plus de psychologie que d’action, les tourments de tous les personnages étant au premier plan, y compris les seconds rôles comme la passagère du train avant le déraillement ou la surveillante de collège qui se souvient. Un bémol quand même : on ne rigole pas dans ce film. Le comics est trop sérieux pour qu’on s’en moque – autre trait typique de la culture trop jeune yankee.

DVD Incassable (Unbreakable), M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Robin Wright, Charlayne Woodard, Spencer Treat Clark, Touchstone Home Video 2001, 1h42, 17,84, Blu-ray€14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rosemary’s Baby de Roman Polanski

A la veille de mettre le pied pour la première fois sur la lune, l’Amérique intello s’angoisse de ce qu’elle vit sur la terre. Tout va mal depuis l’assassinat de Kennedy et la guerre du Vietnam : le Mal (biblique) est en nous. Il suffit de peu pour le révéler. Le film de Roman Polanski est tiré du roman d’Ira Levin, paru en 1967, Un bébé pour Rosemary. Ira Levin était juif athée new-yorkais, ce qui n’est pas neutre pour comprendre cette histoire.

Un jeune couple décide de s’installer à Manhattan, dans le vieux New-York dont le travelling de titre donne le contraste avec les immeubles neufs alentour. Rosemary (Mia Farrow) et Guy (John Cassavetes) sont bien un peu préoccupés de la réputation de la maison Bramford, où ils visitent l’appartement d’une vieille dame récemment décédée (mais à l’hôpital). Il se dit que les sœurs Trench y mangeaient de jeunes enfants, que le sorcier Mercato y fut et qu’une sorcière nommée Adrian y tuait les gens dans les corridors pour leur sang – tous personnages inventés, comme le building. Ce Dakota Building, qui fait office de maison Bramford, a été construit dès 1880 et John Lennon y fut vraiment assassiné en 1980. Mais Rosemary et Guy n’y croient pas, en bons Yankees de leur époque scientiste.

Sauf que : la vieille dame a mystérieusement bouché un placard par un gros secrétaire ; l’immeuble tout entier incite à faire l’amour, comme ils le font à l’emménagement par terre, dans la pièce encore vide ; la jeune fille au pair des Castevet, Terry Gionoffrio (Angela Dorian), qui l’ont recueillie dans la rue où elle se droguait et dont Rosemary a fait la connaissance à la laverie commune du sous-sol, s’est jetée du 7ème étage pour mourir, justement leur étage – mais aussi les 7 jours de la création du monde, les 7 branches du chandelier juif, les 7 péchés capitaux, les 7 sceaux de l’Apocalypse, tous symboles juifs ; Minnie et Roman Castevet (Ruth Gordon et Sidney Blackmer) sont leurs voisins de palier et s’invitent chez eux sans discuter, inquisiteurs et impérieux ; Minnie va même jusqu’à offrir un vieux bijou « porte-bonheur » à Rosemary, une boule ajourée qui contient de la racine de tanis puante (herbe inventée soi-disant venue de la ville d’Égypte du même nom), un porte-malheur plutôt car c’est le même qu’elle avait offert à sa jeune fille au pair.

Tout cela n’est pas très catholique, comme on dit en France, or Rosemary est catholique et le dit ; son jeune mari Guy ne croit pas, bien qu’élevé dans la norme protestante américaine. Il sera le passeur du Mal qu’il considère, en tant qu’incroyant, comme un fantasme. Il sera d’autant plus manipulé par les forces sectaires qu’il socialise avec elles volontiers, alléché par ses perspectives de carrière comme acteur. Roman, en effet, lui raconte les acteurs qu’il a connus et veut l’aider à obtenir son premier grand rôle. Cette naïveté, accompagnée d’une certaine lâcheté, sera fatale à sa femme et au bébé. Lequel n’est pas le sien mais celui de Satan. Ou comment vendre sa femme au diable pour obtenir des bienfaits.

Car Guy est vite appelé au téléphone pour un rôle qu’il a raté, celui qui avait été choisi étant brusquement devenu aveugle. Il devait en attendant tourner des spots publicitaires, notamment pour les motos Yamaha. Et c’est Hutch (Maurice Evans), un vieil ami de Rosemary, venu en visite dans leur nouvel appartement bien redécoré et repeint par la jeune femme, qui perd un gant et se retrouve brutalement dans le coma, d’où il ne sortira pas. Roman Castevet était venu en voisin justement au même moment. Guy l’avait prévenu… Et posséder un objet de la personne à laquelle jeter un sort est le b.a. ba de la sorcellerie.

Rosemary s’inquiète de tous ces événements, d’autant que Minnie leur offre un soir le dessert, une mousse au chocolat bien « chargée » pour elle, afin qu’elle tombe en sommeil et se laisse faire. Elle n’en mange qu’un peu et jette le reste, à l’insu de son mari qui insiste pour qu’elle finisse. Ce pourquoi elle sera à demi-consciente de ce qui lui arrivera dans la nuit. Une GHB de sorcière qui permet à Satan de venir la violer au vu et su de toute la secte. Guy prétend, au matin, que c’est lui qui s’est emparé d’elle tant il était en vigueur, et puisqu’ils voulaient tous eux un enfant. Mais, après tout, le mâle n’est-il pas « le diable » pour les angoisses féminines ? Il s’agit dans cette histoire d’un viol, d’une pénétration non consentie, même si l’époque considérait les choses autrement, le mariage étant un contrat implicite de relations sexuelles permises dès le départ.

Rosemary se retrouve enceinte, elle en est heureuse, mais la vieille Minnie, un brin vulgaire lorsqu’elle mange, ce qui révèle son caractère profond, lui conseille de laisser son gynécologue le docteur Hill (Charles Grodin) pour avoir recours, sur sa recommandation et avec des prix réduits, au docteur Sapirstein au nom yiddish (Ralph Bellamy). Lequel demande à Minnie d’offrir chaque jour à la femme enceinte une potion vitaminée de sa composition. Rosemary ressent des douleurs, mais le docteur lui affirme que c’est normal et qu’elles passeront. Dans les faits, l’épouse et future mère se retrouve entièrement sous la coupe de son mari, de ses voisins, du docteur qui lui est attribué, de la secte satanique, de ce qu’elle ingère… Elle n’a plus aucune autonomie, ses amis sont écartés, parfois au prix de leur vie. La femme n’est pas encore libérée, l’emprise est totale.

C’est qu’il s’agit de donner un fils au diable, tout simplement, tout comme la Vierge en a donné un à Dieu. Mitou ! s’exclame Satan en globish, et il va de ce pas y pourvoir, sans envoyer un ange comme l’Autre. On voit ses mains brunes et griffues caresser le corps nu et tendre de Rosemary inerte sur le lit. Mia Farrow nue se fantasme sur un bateau. Il la chevauche comme un bouc et lui enfourne sa semence jusqu’à plus soif. Son fils sera un bébé comme lui, yeux fendus, doigts crochus, pieds fourchus – toute la mythologie judéo-biblique inventée par les puritains en manque, sur l’exemple ésotérique de la Kabbale. Le spectateur peut noter que tous les sorciers passés et présents sont juifs, du couple Castevet (ex-Mercato, au docteur Sapirstein), jusqu’à l’auteur de l’histoire Ira Levin et au réalisateur du film Roman Polanski. De là à évoquer un Complot kabbaliste, l’intromission du germe juif dans le ventre d’une catholique tel le coucou dans le nid des autres, il n’y a qu’un pas symbolique. Ce contre quoi l’ami Hutch met en garde Rosemary par-delà la mort, via un livre sur le sujet qu’il lui fait parvenir par une amie : Tous des sorciers. Il y est révélé qu’un sorcier célèbre qui habitait le bâtiment et qui a été lynché par la foule, Mercato, était le père de Roman, lequel a changé son nom par anagramme.

Les sciences occultes ne sont pas des sciences mais des croyances et des savoirs rituels, il ne faut pas se laisser circonvenir par les mots. Les apparences sociales ne sont pas la réalité des êtres, et même les paranoïaques ont des ennemis. La confiance ne droit pas rester inconditionnelle, même envers son mari, ses voisins et son médecin. Se laisser enfermer par le couple, l’appartement, la sociabilité de convenance, n’est pas un bon moyen de penser par soi-même et d’être libérée des déterminismes. Le corps personnel n’est pas inviolable, or Rosemary a été carrément violée : oralement par les potions, génitalement par Satan, moralement par son mari, socialement par ses voisins, et religieusement par le diable (le Juif incarné pour les catholiques). Se souvenir qu’un an plus tard, le 9 août 1969, Sharon Tate enceinte de Roman Polanski, a été assassinée à Los Angeles par la secte de Charles Manson, un meurtre rituel. Elle avait d’ailleurs été violée par un soldat à 17 ans, comme elle le raconte à son mari en 1966, qui l’épouse en janvier 1968…

Malgré tout, Rosemary est mère et cela compte dans sa mythologie personnelle. Elle ressent le besoin naturel et social de s’occuper de son bébé, même s’il est diabolique et probablement maléfique dans le futur. Le mal est banal et ordinaire, pourquoi s’en faire ? Ne vaut-il pas mieux faire avec ? Une mère aime toujours son petit monstre.

L’histoire monte savamment en paranoïa. Tout paraît de moins en moins normal, mais à chaque fois une explication rationnelle peut fonctionner… jusqu’à la scène finale et la dépression post-partum. Le fameux placard, bouché par la vieille et que le couple a rétabli, ouvre chez les voisins sataniques et là tout se révèle à cru, la réalité soupçonnée derrière l’apparence. Le dénouement, à mon avis inutile, est bien amené avec les doutes qui se lèvent, le cœur qui s’interroge, le corps qui se rebelle – les maux pour le dire. Peut-être aurait-il mieux valu laisser le doute…

DVD Rosemary’s Baby, Roman Polanski, 1968, avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans, Paramount Pictures France 2023, 2h17, 4K Ultra HD + Blu-Ray €32,78

DVD simple 2021, €19,79

(Mention obligatoire : mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Louis Gardel, Couteau de chaleur

L’auteur est connu pour son bon roman d’aventures exotiques Fort Saganne, en hommage au Fort Gardel inauguré en 1918 par son grand-père, lieutenant méhariste qui a repoussé des Senoussistes au Sahara. Ce livre recevra le Grand prix de l’Académie française. Mais Couteau de chaleur est bien faible… Si son auteur n’avait pas été directeur de collection au Seuil, peut-être n’aurait-il jamais été édité.

En mai 1958, le personnage principal, avatar de l’auteur qui a alors 19 ans, se marie avec Claire, rencontrée dans une soirée en Algérie où elle venait de débarquer. Il la baise nue sur la plage tandis que quatre Arabes qu’ils n’ont pas vus les regardent et les poursuivent. C’est le déclenchement de fantasmes cavaliers qui font du jeune macho, petit-fils de colon élevé par les domestiques indigènes, un être mal dans sa peau, se sentant coupable d’hérédité et de fantasmer l’esclavage. Dès l’âge de 5 ans, en effet, il a rêvé d’égorgements, de fouet, de tortures – hantises bizarres pour un petit garçon.

Adulte, il se rend compte qu’il n’aime pas Claire qu’il a épousée, mais celle-ci est enceinte. Elle l’a probablement voulu pour l’ancrer en elle. Il se venge de façon imaginaire en domptant sa jument au mors, la chevauchant pour lui faire franchir les obstacles d’un steeple-chase, tandis qu’il fantasme une fois de plus sa mise à nu, éviscération et égorgement par quatre Arabes – ceux-là même qui ont égorgé son grand-père.

Le couteau de chaleur est l’instrument qui permet de racler un cheval en nage. Le personnage use de cette métaphore pour dresser sa femme selon ses vœux, sachant au fond de lui qu’il n’y parviendra pas. Il est trop pied-noir, trop méditerranéen, trop fils de sa terre violente pour composer avec une petite Française de métropole.

Il aura un fils qu’il regardera comme un objet étrange, sa femme le quittera bien évidemment pour un autre, mieux adapté. Tout son monde s’écroule : sa famille aigrie au grand-père tué, son pays à qui l’indépendance est accordée, son travail disparu avec l’Algérie, son couple dont il ne reste qu’un demi-fils, le reste du temps chez les beaux-parents. La fin consiste à vomir dans un café.

Pas très engageant… Les tourments bien passés de mode d’un ex-colon en proie aux affres de la culpabilité et à l’incapacité de concevoir un avenir. Ce roman n’est semble-t-il jamais passé en poche, signe de son peu de succès littéraire.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Louis Gardel, Couteau de chaleur, 1976, Seuil 1976, 160 pages, e-book Kindle €6,49

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,