Cujo de Lewis Teague

Tiré d’un roman de Stephen King paru en poche, ce film est d’une horreur absolue (réservée aux plus de 12 ans sous peine de cauchemars). Jamais peut-être le cinéma n’avait torturé autant un petit garçon à l’image. Stephen King a creusé l’angoisse la plus profonde d’un enfant, celle d’être croqué par un monstre. Le mythe de l’Ogre – sauf qu’un fait divers réel l’a inspiré.

Tout commence comme d’habitude par les scènes d’une vie idéale d’un couple idéal dans une maison idéale au milieu d’un paysage idéal. Vic Trenton (Daniel Hugh Kelly) est cadre dans la publicité et bien payé, sa femme Donna (Dee Wallace) lui a donné Tad, leur petit garçon blond (Danny Pintauro). Un amour de gosse qui, à 6 ans, a peur des monstres du placard (comme Stephen King). Son papa le rassure et écrit même un exorcisme à prononcer le soir pour qu’ils disparaissent. Ils habitent une grande maison de bois sur la côte californienne, et lui roule en Jaguar type E rouge, tandis que sa femme achève une vieille Ford Pinto, bagnole pourrie célèbre pour ses défauts de conception. Parallèlement, Cujo est un saint-bernard de cent kilos, le meilleur ami des enfants dont son maître Brett Camber, 13 ans (Billy Jayne), fils d’un garagiste à quelques kilomètres de la ville, en pleine campagne. Cujo adore batifoler et poursuivre les lapins qui pullulent dans les prés verdoyants.

Puis tout se dégrade. Cujo chasse un lapin qui se réfugie dans une petite grotte hantée par des chauves-souris. Agacées par ses aboiements idiots qui les réveillent en plein jour, l’une d’elle le mord au museau. Le chien se retire, blessé. Donna continue de subir les avances de Steve Kamp (Christopher Stone), un ami de lycée avec qui elle a récemment trompé son mari mais le regrette. Lui ne l’entend pas de cette oreille et la poursuit de ses assiduités en profitant de l’absence du mari. Lequel a vu l’une de ses pubs télé contestée par le client et doit régler le problème par un déplacement de dix jours. Dans le même temps, la Ford Pinto hoquette et doit être réparée. Il n’a pas le temps de s’en occuper avant son départ et sa femme doit la mener au garage dans les collines, où Vic a découvert un artisan efficace et disponible, celui de Joe Camber (Ed Lauter) alors que celui de la ville est engorgé.

L’épouse du garagiste a gagné 5000 $ à la loterie et a fait cadeau à son mari d’une machine pour son garage ; elle demande en retour de pouvoir partir une semaine chez sa sœur avec leur fils Brett. Lequel a bien vu que leur chien Cujo avait une attitude agressive et qu’il bavait, mais sa mère lui dit que son père s’en occupera lorsqu’il va le nourrir et qu’il ne faut pas lui en parler avant de partir car cela pourrait remettre en cause leur séjour. On le voit, remettre à plus tard les ennuis ne conduit qu’à en attirer de pires.

Vic part, Donna emmène la Ford au garagiste, accompagnée de Tad. Il fait chaud, c’est l’été, grand soleil sur la Californie. Mais Joe Camber n’est pas là et la maison est vide. En fait, voulant profiter de l’absence de sa femme et de son gosse, l’artisan primaire a voulu entraîner son ami et voisin aussi vulgaire que lui Gary (Mills Watson) pour un festival de « bières, putes et baseball » – c’est dire le niveau. Mais Gary ne répond plus. Agacé par le bruit des canettes de bière que Gary déverse sur son tas d’ordures, le chien Cujo l’a attaqué et bouffé. Lorsque Joe s’introduit dans la maison, Cujo le trouve et, bien qu’étant son maître, lui fait son affaire. Il est devenu un chien enragé. Comme quoi les chauve-souris, affectionnées des Chinois, donnent diverses maladies dont le Covid 19 est la dernière mais la rage depuis longtemps.

Dès lors s’enclenche la tragédie : personne n’est présent, ni à la maison des Trenton, ni à celle des Kemp. La Ford Pinto rend l’âme dans la cour du garage, impossible de redémarrer et la batterie ne tarde pas à s’épuiser, éliminant la possibilité d’user du klaxon. Pire, la ceinture de sécurité de Tad s’est coincée et sa mère se préoccupe de l’aider, sans apercevoir le chien baveux qui se précipite pour les dévorer. Elle réussit à grand peine à remonter la vitre de Tad et à refermer sa propre portière avant l’assaut enragé. Ils vont rester deux jours dans la voiture, isolés sans presque rien à boire et sous une chaleur de four. Le petit blond est terrorisé et réclame son père contre le monstre ; sa mère est impuissante. Elle tente bien, de façon dérisoire, de sortir du véhicule pour… elle ne sait quoi faire et, avec ses chaussures ridicules, sortes de claquettes à hauts talons, elle n’est pas vraiment mobile. Le chien l’attaque et la mord ; elle réussit à grand peine à le repousser hors de la voiture qu’elle n’aurait jamais dû quitter. A-t-elle chopé la rage ? Pendant ce temps Tad, presque nu, fait une crise. Il s’arrête de respirer de terreur et elle le ranime à grand peine.

Vic téléphone chez lui et retéléphone, mais personne ne répond. Inquiet de cette absence et de leur dispute récente à propos de Steve, il abandonne sa réunion importante et revient à la maison. Il la trouve vide, la porte ouverte, et saccagée. La police est prévenue, c’est Steve Kamp qui a fait le coup, outré du refus de Donna – mais il jure qu’il ne l’a pas enlevée, ni Tad. Elle devait aller faire réparer la voiture et le shérif se rend à la ferme garage. Un gros et lourd shérif comme souvent, pas très futé ni très sportif. Arrivé au garage, Cujo l’égorge en moins de deux car le balourd tremblant a perdu son revolver.

Donna, qui dormait, n’a pas l’idée de se ruer vers la voiture du shérif – une qui fonctionne et qui a la radio. Non, elle se contente, hébétée, de se demander quoi faire alors que le chien enragé continue de rôder et attaque à nouveau la voiture, cherchant à briser les vitres et à défoncer les portières, tous crocs écumants dehors. Tad est out, évanoui de terreur et déshydraté. Donna a alors la suprême énergie de réagir (enfin !). Elle quitte l’auto cercueil pour se battre. Elle a repéré la batte de baseball de Brett qui gît dans la cour et s’en empare. Elle défie le chien. Lequel, affaibli par sa maladie, n’est plus aussi fringuant. Elle le frappe, le frappe encore, l’esquive, et parvient à l’assommer mais au prix de casser la batte. Évidemment, avec ses chaussures de pétasse, elle tombe et le chien se rue sur elle ; il va lui faire son affaire mais… s’empale sur le morceau de batte. Ouf !

Ce n’est bien sûr que partie remise car le film n’est pas terminé. Donna extirpe son fils de la voiture, dont les portières ne s’ouvrent plus, en brisant la vitre arrière à l’aide de la crosse du revolver abandonné par le shérif. Elle l’emmène dans la maison où elle lui jette de l’eau sur le torse et lui en fait couler un peu dans la bouche. Tad est sur le point de passer l’arme à gauche mais sa mère lui fait du bouche à bouche et lui masse la poitrine : il renaît. C’est à ce moment que le chien, que Donna n’avait pas achevé d’une balle dans la tête, s’élance au travers de la vitre pour leur sauter dessus. Comme quoi il faut toujours finir ce que l’on a commencé, dans le combat comme dans la vie. Cette fois, elle tire. Inutile de me reprocher le « spoil » (mot à la mode), tout est déjà dévoilé pour les Wikipèdes et, je continue à le répéter, dans un bon film ce n’est pas la fin qui compte mais le chemin pour y parvenir. D’autant que la fin du livre est différente…

La cavalerie arrive trop tard en la personne de Vic venu à chevaux déchaînés de Jaguar voir ce qui se passe, mais juste à temps pour récupérer le fils dénudé des bras de sa mère, en piéta sur le seuil.

Filmé souvent de très près, ce qui affole l’œil, il a fallu pas moins de cinq chiens pour le rôle, sans parler d’une tête mécanique et d’un acteur sous fourrure. Mais le suspense est dosé et la sauce prend, bien que certains personnages soient d’une fadeur rare. Steve est une tare dont on voit mal comment Donna a pu s’enticher ; Vic est un père attentif mais un piètre mari ; ses collègues en pub de vrais losers ; Joe un gros con des campagnes et son ami Gary encore pire ; le shérif un nœud de première. Ce qui fait ressortir la mère en premier plan, d’abord effacée comme maman et comme amante, puis se révélant in extremis en battante qui ne compte que sur elle-même. Quant à Tad, il est trop mignon. Danny Pintauro obtiendra un Young Artist Awards pour son rôle dans Cujo en 1984, avant de faire son coming-out out homo à 21 ans. Il incarnait le type même du « petit blond craquant des années 70 » comme Hollywood les aimait. Le générique déclare qu’il a été « introduit » pour Cujo, j’espère que cela ne lui a pas fait trop mal. Il a joué la terreur à la perfection.

DVD Cujo, Lewis Teague, 1983, avec Dee Wallace, Daniel Hugh-Kelly, Danny Pintauro, Christopher Stone, Ed Lauter, Arcadès 2019, 1h35, €8,97, Blu-ray €10,12

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Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France 2

Si Fortune de France (chroniqué sur ce blog) a conté l’enfance de Pierre de Siorac, cadet du baron de Mespech, et de ses frères (et fait l’objet d’une série télé 2024), En nos vertes années conte son adolescence gonflée de vie et de tumulte. Né, comme on se ramentevoit (se souvient) le 28 mars 1551, Pierre n’a que 15 ans lorsqu’il est envoyé par son père à Montpellier, y apprendre en faculté la médecine. Il est accompagné de son demi-frère Samson du même âge que lui, et de son fidèle valet Miroul de trois ans plus âgé. Les trois compagnons entrent dans la belle ville du Languedoc en juin 1566.

Entre temps, que d’aventures ! Pierre n’a d’yeux que pour les garcelettes et les trousse à loisir quand leurs beaux yeux y consentent. Mais il ne les prend pas en soudard, aimant plutôt les envelopper de paroles et de compliments, tant il a appétit de leur chair fraîche et tendre. « Je le vois bien, c’est le piège que nous tend l’exquise beauté, en toutes ses parties, le corps de la femme. On cuide de se contenter de la rondeur d’un bras. Mais le bras qu’on vous abandonne, baisé et mignonné, l’appétit croît de sa nourriture même : il y faut tout » chapitre 10. Comme le jeune garçon est, à 15 ans, beau et bien fait, fort et courageux, elles consentent bien volontiers. Dès l’auberge de Toulouse, il doit besogner la soubrette puis l’aubergiste à la suite, en la verdeur de ses 15 ans.

Il est le chef de la troupe, son père en ayant décidé ainsi, Samson tenant les pécunes et Miroul surveillant ses excès, étant vite échauffé et de folle bravoure. Samson est un éphèbe grec, blond-roux bouclé et musclé comme une statue. Mais, élevé dès son âge tendre dans la religion réformée, il tient pour péché la chair et ne suit pas son frère bien-aimé Pierre en ses débordements. Celui-ci doit s’entremettre pour qu’il tombe amoureux de la belle Dame du Luc, Normande veuve en début de trentaine, qui fait pèlerinage à Rome en compagnie d’une troupe commandée par le baron de Caudebec. Samson est si beau que la dame en tombe raide ; elle ne tarde pas à l’initier aux plaisirs de la couche, Pierre intrigue pour cela, sans que le bienveillant et naïf Samson n’y touche. Il en a du remord car c’est péché pour la sainte religion, mais Pierre le convainc habilement que c’est péché bénin, Dieu nous ayant créé ainsi. La méchanceté est péché, pas l’amour. «Je sais qu’en lisant ceci d’aucuns vont aller sourcillant, me voyant tout entier à Vénus, et non content de courir moi-même le cotillon, d’en jeter un, et des plus ardents, dans le lit de Samson. Mais c’est la grande affection que j’avais de lui qui me fit faire cela, et tout autant, mon souci quasi paternel que l’être de Samson répondit à son apparence qui, certes, n’avait rien d’escouillé ni d’efféminé, car outre sa grande beauté, il était plus fort, robuste et musculeux qu’aucun fils de bonne mère en France, et c’était grande pitié, à mon sens, de voir ce bel étalon vivre comme nonne desséchée en cellule » chapitre trois.

Pierre se taille une réputation de vaillant capitaine en luttant contre les Caïmans qui écument les Cévennes, bandits de grand chemin qui rançonnent et qui tuent les voyageurs. Par ruse et stratégie, il défait la troupe, et le baron de Caudebec lui en sait gré, avant qu’il ne soupçonne qu’il soit huguenot. Ce que Pierre, par ruse, détourne en se confessant à la chevauchée à un moine sourd mais gourmand, auquel il baille un par un les gâteaux et tartelettes données par son aubergiste reconnaissante du plaisir qu’il lui a donné.

L’auteur, qui s’est documenté, nous fait découvrir l’état de la médecine en ce XVIe siècle de Rabelais et de Montaigne, laquelle consiste surtout à relire les Anciens en se méfiant de l’expérience et des dissections, condamnées par l’Église et à peine tolérées en faculté. Le trio loge chez Maître Sanche, un apothicaire marrane (juif faussement converti), chassé d’Espagne pour établir boutique de simples et de préparations dans Montpellier. Samson, voué initialement au droit, tombe en adoration devant cette profession, aimant par-dessus tout toucher aux remèdes plutôt qu’embarrassé à penser aux maladies. Ils font la connaissance de Fogacer, maigre et aux membres longs comme des pattes d’araignée, qui est Bachelier en médecine, tuteur des novices – et accessoirement sodomite.

Pierre, qui ne peut contenir sa crête haute, défie dès le jour de la rentrée des deuxièmes années qui veulent le chahuter malgré l’interdiction du Doyen, mais retourne la situation pour s’en faire des amis. C’est avec eux qu’il va déterrer deux cadavres dans un cimetière pour les disséquer, un orphelin de 8 ans mort de faim et une putain morte en couches, au logis d’un curé athée qui a écrit un libelle contre Dieu et le Diable, ne croyant ni à l’un, ni à l’autre. C’est dans ce cimetière sous la lune que Pierre est agrippée par une jeune folle, fille de sorcière et de sorcier brûlés pour cela, qui s’est fait prédire être engrossée à minuit par Belzébuth en cimetière. Pierre en profite, malgré lui, pour couvrir ses compagnons qui déterrent malgré les interdits. La fille lui happe sa semence, dont il espère qu’elle ne donnera pas naissance. Un peu plus tard, la fille sera brûlée pour blasphème et sorcellerie, tout comme le curé athée sera défroqué et brûlé lui aussi, moins pour ne pas croire que pour l’avoir écrit.

Dénoncé par le curé sous la torture, Pierre est obligé de se cacher, puis de fuir la ville au bout de quinze mois. Il a heureusement pris l’audace de faire la connaissance du vicomte de Joyeuse, père du magnifique petit garçon de 5 ans Anne de Joyeuse, qui fera sa gloire aux armées une fois adulte. Pierre a eu l’amabilité de donner au bel enfant des soldats de bois qu’il a fait sculpter par un caïman qui voulait l’’expédier, mais qu’il a sauvé, et ce jeu ravit tellement le garçonnet que son père en est tout ému et sa mère curieuse de faire sa connaissance. Pierre, en ses 15 ans, va donc conquérir l’esprit puis le cœur, enfin le corps de Madame de Joyeuse, la faisant vite se pâmer sous ses caresses manuelles et buccales, quasi nu sous son baldaquin, les suivantes renvoyées. Elle l’appelle son « petit cousin » pour une vague parenté de noblesse avec sa mère, née de Caumont. « Mon mignon, faites-moi cela que je veux », lui ordonne-t-elle sous les draps. Ce sont les Joyeuse qui recommandent Pierre aux Montcalm à Nîmes, pour qu’il aille avec son frère, le gentil Samson, et son valet fidèle, Miroul s’y mettrent au vert un moment.

Las ! C’est en cette année que les Protestants profitent des menaces des Catholiques, encouragée par la vipère changeante Catherine de Médicis, pour les attaquer dans les villes où ils ne sont pas assez nombreux, dont Montpellier et Nîmes. Pierre et sa suite se trouvent donc pris dans les Michelades de Nîmes, ce massacre de papistes opéré par les Huguenots, souvent convertis de fraîche date. Pierre en profite pour sauver l’évêque et le jeune frère de lait du capitaine huguenot. Il peut donc quitter Nîmes sain et sauf pour joindre le château de Barbentane, où Montcalm a pu se réfugier sur ses terres, avec sa femme et sa fille.

Mais d’autres Caïmans ont enlevé le trio, réclamant mille écus de rançon, avant de dépêcher les otages. Pierre de Siorac décide alors d’aller à leur recherche. Il s’adjoint des moines soldats d’une abbaye proche, plus l’intendant de Barbentane qui apportait la rançon, et maniant pistolet, arbalète, rapière, dague et arquebuse, réussit à occire tous les malfrats. Une fois au château, blessé au bras gauche, il fait l’objet de toute la reconnaissance de la famille et des soins attentifs des deux femmes. Il tombe amoureux de la fille unique, Angelina, qu’il séduit du plat de la langue en lui contant ses aventures, sans pousser physiquement ses avantages. Ils se promettent l’un à l’autre lorsque le père de Pierre et Samson, le baron de Mespech, vient les chercher en lourd équipage, en attendant des jours meilleurs.

Qu’il est bon de relire cette prose pleine de verdeur des années soixante-dix, qui chante l’adolescence et le plaisir en sus de l’étude et du combat, formant un homme complet ! Robert Merle nous a laissé un bain de jouvence dans ces livres d’aventures à la langue si mignonne du français qui se cherchait encore. Tous les aspects du temps sont abordés, de la condition des servantes à l’ingratitude des hommes, des plaisirs de la noblesse aux querelles de pensée, de l’avidité d’Église pour l’argent à la rude morale des soldats.

Robert Merle, En nos vertes années – Fortune de France tome 2, 1979, Livre de poche 1994, 667 pages, €10,68

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Temple Ramsès II de la Vallée des lions

Le dernier monument dans l’oasis est celui de Wadi El Séboua, ce qui signifie la vallée des Lions, en raison des sphinx rangés de part et d’autre de la cour d’entrée. Érigé entre l’an 35 et l’an 50 du règne, c’est un temple funéraire pour Ramsès II, avec rappel de sa victoire sur les Hittites, les captifs aux barbes asiatiques attachés par le cou ou empoignés par les cheveux. Il a été démonté et rebâti à un niveau supérieur à quatre kilomètres plus à l’ouest sur le site de la nouvelle Seboua. La cour intérieure est bordée d’une série de Sphinx, le vestibule en hauts-reliefs peints représente le pharaon et sa reine, quatre statues monumentales de Ramsès II hautes de six mètres dont une, du côté sud, dans l’attitude traditionnelle « de la marche militaire », dit Mo, jambe gauche en avant. Un dieu lui donne la vie par l’ankh, cette clé à boucle célèbre dans les pendentifs exposés à destination des touristes.

Les Égyptiens antiques célébraient dans chaque dieu l’énergie de la vie, sous la forme qu’il prenait. Même le crocodile était vénéré sous les traits de Sobek. Cet animal est certes dévorant, donc néfaste, mais aussi prolifique, donc fertile et faste. Le soleil était le plus grand dieu, il donne l’énergie à tout, aux plantes, aux animaux, aux hommes, à pharaon. Râ était au principe même de la vie. Akhénaton en fera son seul dieu, au détriment d’Amon, ce qui lui vaudra les foudres du puissant clergé de Thèbes et de voir son nom martelé sur toutes les pierres où il apparaissait une fois son règne terminé.

Au seuil du vestibule, sur la droite, au soleil, un long et très fin serpent ne bouge pas, caché derrière un néon d’éclairage au ras du sol. Il ne semble pas être une vipère au vu de sa tête non triangulaire, mais difficile de dire s’il est venimeux ou pas. Chacun passe cependant soigneusement au large.

Le bateau est venu s’amarrer tout au bord et l’échelle est mise, non pas la passerelle en bois peinte et glissante. Le karkadé frais et onctueux nous attend en bienvenue comme le bol de sang frais revigorant le vampire au matin. Nous reprenons la navigation avant de déjeuner. Certains prennent déjà une douche alors que la journée n’est pas terminée ; ils en reprendront une le soir venu ! L’eau est pourtant rare sur le bateau mais les habitudes comptent plus que la sobriété écologique – c’est dire pour le reste : électricité, carburant, déchets… Et pourtant, la COP 27 a eu lieu en Égypte en novembre 2022 – il est temps de charmer l’scheik. Au déjeuner, purée et pâtes baignées de viande, salade mixte, orange verte mais mûre, à peler.

Avant le remplissage du lac Nasser, quatorze temples ont été démontés grâce à l’UNESCO, dont quatre donnés aux pays qui ont participé, dont un aux États-Unis. Les dix restants ont été remontés plus haut sur les collines, dont les trois de ce matin et ceux que nous verrons ensuite, les plus célèbres : Philae et Abou-Simbel.

Nous allons prendre notre premier bain de lac, autrement dit dans le Nil. Le fleuve en amont du barrage est plus propre qu’en aval car moins de gens résident sur ses rives. L’eau est douce mais limoneuse, assez chaude, pas transparente. Je n’ai vu ni crocodile, ni serpent, ni autres nageurs. Pendant ce temps, Prof monte la dune jaune d’œuf d’El Malqui qui plonge directement dans le lac aux eaux vertes. Il ne veut pas faire comme les autres. Il ne porte pas de chaussures de marche fermée mais des sandales et se brûle les pieds au sable chauffé depuis ce matin par un soleil implacable. Il ne peut aller qu’à la moitié du sommet avant de redescendre.

Nous avons deux heures de navigation avant de nous amarrer sur la rive d’une crique. Le temps de prendre le thé avec un cake fait sur place par le cuisinier ; il a embaumé un bon quart d’heure avant d’être servi. Une fois le bateau éteint, nous effectuons une montée rituelle sur la colline pour « voir le coucher du soleil ». À nos pieds toujours ces pierres volcaniques dentelées, piquetées et trouées. Avec les bombes volcaniques, toutes rondes et fort jolies, nous montons un petit cairn.

Je prends ma douche du soir, froide mais pas fraîche. L’eau a été réchauffée toute la journée dans son réservoir. Ce doit être l’eau du Nil, le bateau n’emporte pas assez d’eau douce purifiée pour tous nos besoins. Peut-être y a-t-il un filtre. La nuit tombée, un fennec, attiré par la curiosité, détale sur la rive. Des libellules biplans avec deux fois deux paires d’ailes comme les avions de 1914, nous ont suivies à la montée et disparaissent avec le jour. Nous avons rencontré les traces de chèvres et d’autres animaux sur la rive sableuse. C’est le coin où elles vont boire.

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Gaspard Koenig, Humus

Un roman puissant qui brasse la nouvelle religion de l’époque : l’écologie. Tout doit être désormais « durable », soutenable, environnemental. La presse s’en mêle, les politiques y souscrivent, les financiers y voient des opportunités de faire du nouvel argent. Et les jeunes s’y engouffrent : enfin une Mission !

C’est pourquoi Kevin (sans accent sur le e) et Arthur se rencontrent sur les bancs d’AgroParisTech en écoutant une conférence de Marcel Combe, un vieux jardinier devenu géodrilologue et prof de « grande » école sur le ver de terre. L’éphèbe blond issu de parents ouvriers agricoles intermittents du Limousin et le fils d’avocat parisien spécialisé dans la défense des causes radicales lient amitié. Ils sont les seuls à « croire » que le ver de terre sauvera les sols, lessivés et tués par les intrants chimiques que les agriculteurs FNSEA déversent à pleines cuves sur les champs depuis des décennies.

Une fois leurs études terminées, leur diplôme d’ingénieur en poche, les deux amis vont prendre des voies différentes. Kevin se laisse porter par les circonstances : il lance un projet de composteurs à vers pour les particuliers, qui répugne à la plupart des clients, avant qu’une fille rousse issue de la haute industrie ne le ferre pour sa propre ambition. Il crée avec elle (et malgré lui) une start-up de vermicompostage industriel, recyclant dans un premier temps les déchets de l’Oréal avant d’aller prospecter les financiers américains. Tout en la baisant de façon mécanique sur sa demande, lui qui préfère les corps consentants sans distinction de sexe mais avec la sensualité de la peau. Le départ de la boite est fulgurant et Kevin se retrouve adulé dans la presse, sollicité par les émissions de radio et de télé, pressé de toutes parts pour « participer » aux rituels de la nouvelle religion (faire « durable », soutenable, environnemental).

Quant à Arthur, le bifurqueur, il opte pour le néo-rural : retour à la terre, la vraie, dans la ferme de son grand-père délaissée par son père, et dont le voisin a racheté tous les champs attenants. Arthur pense revitaliser les sols qui lui restent en y implantant des lombrics. Il part avec Anne, une Science Po haute bourgeoise mais piercée de toutes parts pour faire rebelle, et à laquelle il s’ajuste bien sexuellement. Ils veulent constituer une unité autarcique à la Thoreau dans la campagne normande. Rénovation bricolée, plantation d’un potager en permaculture, replantation de haies, fertilisation du sol mort par les vers – la Mission prend un tour pratique. Mais qu’il est dur d’éprouver sa religion… Les vers ne se soumettent pas, ils meurent faute d’avoir à bouffer dans cette terre morte. Seul le potager devient florissant, permettant de vivre un peu mieux qu’avec le RSA – d’ailleurs supprimé après enquête d’une inspectrice à cheval sur les règlements complexes, élaborés par des fonctionnaires qui n’ont que ça à faire pour emmerder les Français. Quant au voisin, au nom prédestiné de Jobard, il conteste en justice l’implantation des haies trop de près de ses champs, au rebours de l’article machin du Code truc qui impose une norme bureaucratique standard de deux mètres.

L’auteur, par ailleurs essayiste, tacle sans pitié les travers de la société française contemporaine. Il a été Young Leader, a côtoyé les ministres en étant la plume de Christine Lagarde à l’Économie, connu les banquiers d’affaires à la BERD. Il sait de quoi il parle. Quand Marcel Combe, issu de la génération des années cinquante et qui n’a comme diplôme que le certificat d’études, tente une phrase démago, c’est la réprobation morale des jeunes conformistes des nouvelles façons de penser. « Au fond, la reproduction du ver de terre, c’est du sexe homo suivi par une PMA entre filles. (…) Plusieurs étudiants se levèrent, scandalisés. Ils firent comprendre en termes crus à Marcel Combe qu’on ne plaisantait pas avec ces sujets-là » p.16. Pauvres jeunes cons… formatés fumistes.

Ou encore le tuteur Agro du projet de Kevin, « expert en stratégie et accompagnement du changement. (…) Il visionnait compulsivement des TED Talks américains pour ne rater aucun embryon de concept. Après la disruption économique était venu le temps de la singularité informatique puis de l’effondrement écologique. Il modifiait ses slides en fonction de ses trouvailles, enthousiasmé une année sur les progrès du deep learning, déprimé l’année suivante par le recul de la biodiversité. Comme n’importe quel nécromancien, il devait se montrer aussi assertif et tranché que possible » p.130. En bref du jargon clérical pour réciter le credo de la nouvelle religion, celle du marketing « durable », soutenable, environnemental. Du greenwashing, comme on éructe en globish. De l’illusion de faire avec seulement des mots, en agitant des « croyances ».

Kevin va s’en apercevoir assez vite lorsqu’une experte de sa société détecte le mensonge de Philippine, son associée commerciale et stratégique : les deux-tiers des déchets acceptés ne finissent pas dans les bacs de recyclage par les vers mais… en incinérateurs, comme le tout venant. Ecoeuré du mensonge, et peu soucieux de « gagner du fric » en « faisant du business » – ces deux mantras de sa génération Z – il écrit aux médias, à son personnel, aux financiers, et démissionne de sa start-up. Il redevient celui qu’il a toujours été, nomade amoureux de la nature, qui préfère vendre sa solution aux particuliers, d’homme à homme, plutôt qu’aux grandes industries qui s’en foutent.

Arthur va s’en apercevoir aussi assez vite lorsqu’Anne va le quitter, lassée de travailler pour rien, renfermée dans la ferme au village, elle qui n’a vécue jusqu’ici qu’à Paris, dans un quartier huppé, avec ses contacts et ses amies. La terre ne ment pas : elle déclare qu’elle fait grève. Arthur vivote de son potager bio, no future. Sauf à entrer dans la radicalité la plus dure… Mais je ne vous en dis pas plus, la fin est apocalyptique et peu encourageante à avoir foi en la nouvelle religion écolo. Tous ceux qui « croient » avoir la seule Vérité sont, par essence, poussés à la radicalité la plus destructrice des autres.

Échec du sexe et de la vie en couple, échec de la réglementation administrative sensée ordonner la société, échec de l’écologie industrielle, échec de l’écologie à la base : où est la solution ? Ce roman d’apprentissage n’en offre pas. Il y en a probablement une, faite d’essais et d’erreurs, de lentes transformations malgré les Cassandre qui prévoient la fin du monde toute proche depuis des millénaires. Ce roman s’en amuse, il pose les bonnes questions : celle de la foi qui ne devrait être que science, celle du jargon branché qui prend les mots pour les choses, celle du conformisme qui fait penser en horde comme si le monde commençait avec la nouvelle génération aux études. Ce n’est pas si mal vu.

« Dans une société très polarisée sur tous les sujets, il est important de se rappeler cette leçon qui est celle de Montaigne: comprendre, avant de juger, et même sans juger », déclare l’auteur.

Prix Interallié 2023, prix Transfuge 2023, prix Jean-Giono 2023, prix public 2024 €8,90

DVD Gaspard Koenig, Humus, 2023, J’ai lu 2024, 509 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Temples du lac Nasser

Nous visitons le temple Dakka consacré à Thot, le dieu lunaire à tête d’ibis. Habile au calcul, il est le maître des écrits et a donc la fonction de messager entre les dieux. Le temple était exceptionnellement orienté vers le Nord afin que la barque de Thot ramène la Déesse Lointaine dans l’île de Philae, où le grand pylône du temple est tourné vers le sud pour l’accueillir. Il a été érigé par le roi Ergamène, contemporain du pharaon lagide Ptolémée II. Il a régné de -295 à -275 comme roi de Meroë. La déesse Lointaine était la fille du Soleil. Elle personnifie Tefnout mais aussi Sekhmet et abandonne son père sous forme de lionne pour fuir dans le désert oriental en Nubie. C’est une référence à la morsure du soleil au désert. Râ envoie Thot sous forme de babouin pour l’apaiser et la faire revenir. Le dieu verse du vin dans le Nil et la lionne boit ce qu’elle croit du sang ; apaisée par le breuvage, elle se réveille en chatte. Le temple de Dakka a été déplacé dans les années 1960 de 50 km au sud-ouest.

Ce temple est simple et pédagogique, organisé de façon standard. Mo, qui se dit « égyptologue » pour avoir suivi quelques années d’études d’histoire de l’Égypte antique en plus de sa licence de langue française, nous expose le plan-type du temple égyptien. Il s’agit d’une pyramide renversée sur le côté, montrant la hiérarchie progressive du sacré. Au début, la base : les pylônes qui ouvrent sur la cour intérieure à ciel ouvert, le public est admis ; ensuite le pronaos ou salle à colonnes, plus restreinte, ou un public plus étroit peut tenir ; ensuite la salle hypostyle ou vestibule, réservée aux élites, encore plus petite et couverte d’un toit ; l’antichambre, réservée aux prêtres et aux nobles plus bref que la salle précédente, enfin le sanctuaire, strictement réservé aux prêtres et au pharaon, avec au centre le naos, l’endroit le plus secret, où le Dieu lui-même est enfermé pour protéger l’espace sacré. Dans la niche figure la statue du dieu qui est lavé et habillé chaque matin lorsque le soleil pointe à l’horizon, et nourri d’offrandes deux fois par jour. Les offrandes contiennent un message, un don humain qui doit entraîner un contre-don divin. Tout est purifié par l’eau du Nil, l’eau de vie. Chaque temple a sept portes, chiffre symbolique, et le saint des saints est réservé, tout comme le sommet de la pyramide qui touche le ciel, est réservé à pharaon comme lien le plus pointu avec le dieu soleil. Les quatre angles du temple sont fixés d’après la position des étoiles face à la Grande Ourse. Le temple est un espace clos et une réduction du monde, et le pharaon, héritier du démiurge solaire, agit dans ce lieu préservé pour lier les dieux à l’univers. L’offrande est un retour d’énergie des hommes aux dieux, un échange vital qui fonde une économie du monde. Elle renouvelle l’acte créateur.

Les parois du temple montrent le pharaon aux deux couronnes enchâssées l’une dans l’autre, celle de haute et celle de basse Égypte. Le pharaon jeune est représenté mettant le doigt dans sa bouche ou avec une mèche qui lui pend le long du visage comme c’est la mode chez certains pré-ados aujourd’hui. Nous distinguons la déesse lionne Sekhmet incarnant l’œil du soleil qui grille les ennemis du créateur, le dieu faucon Horus jeune homme triomphant comme le soleil et fils d’Isis, le dieu chacal Anubis gardien des nécropoles, le dieu bélier Amon le caché totem de la ville de Thèbes. Le pharaon brûle de l’encens de la main droite et verse du vin de la main gauche, tout en reculant face aux prêtres qui s’avancent en portant la barque des dieux. Cette scène d’offrande se retrouve pratiquement dans tous les temples. Dans le pronaos subsistent quelques traces de peintures chrétiennes, lorsque le lieu fut transformé en église. Une scène intéressante montre l’arbre sacré sous lequel se trouve le babouin de Toth tandis que le dieu du Nil verse de l’eau sur ses feuilles.

Le temple Meharraka est d’époque gréco-romaine, entre -30 et plus 14 de notre ère. Il est inachevé et ses chapiteaux sont originaux, en rondelles accolées dites « papyriformes ». L’un des gardiens profite de notre présence pour balayer une merde d’âne qui gît sur le sol, le temple étant ouvert à tous les vents. Temple Dakka

Temple Meharraka

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Chow Ching Lie, Le palanquin des larmes

Au début des années soixante-dix a éclot en France un intérêt tout neuf pour la Chine communiste. Il faut y voir surtout les suites de la visite en Chine du président américain Nixon en 1972, qui allait aboutir à la reconnaissance de la République populaire au détriment de Taïwan, « l’autre Chine ». Georges Pompidou, président français, l’a suivi en septembre 1973. Mais il faut y voir aussi chez les intellos les suites du mouvement de mai 68 qui avait fait succomber les étudiants aux sirènes simplistes du Petit livre rouge du président Mao. Le ministre gaulliste Alain Peyrefitte s’est même fendu d’un ouvrage devenu célèbre, Quand la Chine s’éveillera…, tandis que les journalistes de gauche du Nouvel Observateur y cherchent à la même époque une voie nouvelle pour une doctrine « socialiste » qui n’a jamais au fond existé, ne sachant pas se détacher de sa fascination névrotique pour le marxisme.

C’est alors que la pianiste d’origine chinoise Chow Ching Lie qui se fait appeler en Occident Julie, arrivée en France en 1965 pour travailler avec Marguerite Long, est invitée par la télévision en décembre 1973 dans l’émission littéraire Italiques. L’écrivain journaliste Georges Walter la décide à écrire sa biographie. Ou plutôt à la lui dicter. Le livre paraît en 1975, préfacé par Joseph Kessel qui y voit le passage en trois générations du Moyen Âge au XXe siècle. Dans ce livre, écrit-il, « il n’est pas un détail de l’existence quotidienne qui ne nous intéresse, nous charme où nous étonne ».

Née en 1936 dans la Chine féodale pillée par les seigneurs de la guerre et par les étrangers, Chow Ching Lie était de Canton par sa mère et de Shanghai par son père. Mariée à 13 ans, mère à 14 ans, veuve à 26 ans après deux enfants, elle ne doit son salut qu’à la Révolution. En effet, écrit elle, « dans la tradition chinoise, la femme était tenue à trois obéissances principales : envers son père, envers son mari, envers son fils quand celui-ci avait l’âge d’homme – et quatre morales : ne pas faire de dépenses inconsidérées, être travailleuse, ne pas chercher à séduire, être toujours prête à se sacrifier pour les autres » chapitre quatre.

C’est dire combien la condition de la femme, dans cette Chine traditionnelle, était celle d’un objet ou d’un animal domestique, analogue à celle que prône le Coran dans les pays musulmans. La fille était vendue à la famille de son mari qui, dès lors, avait tout pouvoir sur elle. Seul les garçons comptaient, parce qu’ils s’occupaient de leurs parents âgés et de leurs sépultures. Les filles, exilées dans leur belle-famille, n’avaient pas voix au chapitre et se devaient d’obéir. D’où ce « palanquin des larmes » qui emmenait la jeune fille hors de chez ses parents. « À 13 ans, écolière, je suis vendue à l’une des plus riches familles de la Chine, contrainte, à l’âge où l’on ne connaît de l’amour que son nom, d’épouser un inconnu que je n’aime pas et qui n’a rien de ce que j’aime. Je résiste. La cupidité familiale et 10 000 ans d’obéissance sont les plus forts : sur mon image du Prince charmant il ne me reste plus qu’à faire une croix. Peu à peu, les attentions persévérantes d’un homme profondément amoureux me désarment. Je l’accepte comme mari. Les deux enfants qu’il me donne deviennent la raison de ma vie. Ses souffrances me touchent » chapitre 18.

La révolution de Mao Tsé toung a prôné l’égalité entre les hommes et les femmes et interdit les pratiques féodales – malheureusement six mois trop tard pour la jeune fille. Dès lors, elle peut s’inscrire dans une école où elle apprend la musique, car elle a été subjuguée d’entendre une œuvre au piano lorsqu’elle avait 6 ans. La femme peut également travailler « pour le peuple », ce qui permet à Chow Ching Lie d’enseigner en même temps aux élèves plus jeunes, d’obtenir un poste de fonctionnaire, puis de se produire en concert dans la Chine communiste. La Révolution a décidé d’y aller doucement avec les « capitalistes » et les « bourgeois nationalistes », dans une transition, certes rapide, mais sans trop de heurts, jusqu’à ce que les caprices politiques du président Mao ne gâtent la situation.

Ce sont les Cent fleurs en 1957 qui permettent au président, en autorisant les critiques, de faire surgir toutes les oppositions puis de les réprimer sévèrement. C’est ensuite le Grand bon en avant, de 1958 à 1960, qui effondre l’économie en collectivisant l’agriculture et en coupant tous les ponts avec l’étranger pour se suffire à soi-même, engendrant une grande famine. C’est enfin la Révolution culturelle de 1966 à 1976 qui renversera tous les cadres communistes, à la façon de Staline, pour promouvoir des jeunes, inféodés au président, et qui empêchera désormais Chow Ching Lie, devenue en Occident Julie, de revenir en Chine.

Elle a eu l’autorisation de quitter Shanghai pour Hong Kong, où vivent ses beaux-parents qui se meurent, puis de quitter la colonie britannique pour la France, grâce à l’amitié d’une pianiste chinoise qui lui permet d’obtenir un visa puis d’intégrer l’école de Marguerite Long à Paris. Non sans brimades de sa belle-sœur aînée, puis des avances jusqu’au viol de son beau-frère cadet avant le départ. Elle fera venir trois ans plus tard en France ses deux enfants, Paul et Juliette.

Ce récit est palpitant de bout en bout, raconté en phrases simples, sans omettre aucun élément de la vérité. Le relire aujourd’hui est un bonheur, alors que la Chine modernisée, devenue toute-puissante, s’oriente résolument vers le futur, en oubliant trop volontiers la boue d’où elle est péniblement sortie il y a à peine plus d’un demi-siècle.

Un film portant le même nom a été tiré de ce récit par Jacques Dorfmann et sorti en 1988.

Chow Ching Lie, Le palanquin des larmes, 1975, J’ai lu 2020, 448 pages, €8,40, e-book Kindle €9,99

DVD Le palanquin des larmes, Jacques Dorfmann, 1988, avec Yi Qing, Huai-Qing Tu, Jie Chen, Wen Jiang, Yiemang Zhou, G.C.T.H.V., 1h49, €15,00

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Marche au désert

Ce matin, lever à six heures mais je suis réveillé avant car nous nous sommes couchés tôt hier soir. Je goûte le bonheur des petits matins sur le Nil même s’il s’agit ici d’un estomac du Nil que ce lac de barrage. Le petit-déjeuner est de crêpe feuilletée au fromage, accompagnée de mélasse, de confiture, d’un œuf dur, d’une salade de tomates et concombres. Je bois cinq gobelets successivement de café, de thé, d’anis et d’eau plate. Je suis lesté pour la randonnée, car nous allons passer quelques heures dans le désert, au bord du lac, avant la visite des trois temples. Nous commencerons par le dernier pour finir par le plus beau, selon Mo.

Nous naviguons une dizaine de minutes avant de descendre à terre, chaussures aux pieds et sac au dos. D’innombrables traces dans le sable montrent la vie nocturne : le renard, le lézard, les serpents, les chèvres et diverses espèces d’oiseaux – où se mêlent parfois des traces de semelles de randonneurs. Tout au bord du lac fleurit une culture de melon jaune et autres courges, sous protection de plastique, avec arrosage ou goutte-à-goutte, une eau du Nil pompé au diesel. Les plants encore bébés sont protégés par un gobelet de plastique souple, le même que celui du karkadé que l’on nous sert en bienvenue. Si nous bannissons le plastique, il fait florès encore dans tout le tiers-monde fier de sa modernité. Cela pour ne pas que les oiseaux mangent les jeunes pousses. Mo nous dit que le terrain est gratuit, concédé par le gouvernement et sans aucune charge durant cinq ans, jusqu’à ce que la production s’établisse ; ensuite un impôt est prélevé, mais c’est souvent l’occasion pour les agriculteurs de s’en aller faire autre chose ailleurs.

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Dix petits Indiens de George Pollock

Une reprise du roman célèbre d’Agatha Christie, Dix petits Nègres. Ici, les nègres sont devenus indiens, comme dans l’adaptation ciné 1945 de René Clair. Après guerre, les « Nègres » qui se sont battus dans l’armée ne peuvent plus être dépréciés et l’on se rabat sur les Indiens (qui ne disent rien). Agatha Christie a repris la comptine anglaise Ten Little Niggers, adaptée en 1869 par Frank Green d’une autre chanson américaine écrite en 1868 par Septimus Winner qui s’intitulait Ten Little Indians. Mais aujourd’hui ? Comment serait intitulé le film ? Ils étaient dix ? Et il n’y en eu plus aucun ? Ces deux titres ont euphémisé ce que le mot en N ou en I pouvait avoir de choquant pour les nombreuses minorités qui se font entendre.

Bref, nous sommes en 1965 et George Pollock en fait tout un cinéma. La fin du film diffère de la fin du roman, mais reprend sans inventer la fin de la pièce de théâtre que dame Agatha avait écrite au vu du succès de son roman policier.

L’histoire est connue : dix personnes se trouvent invitées à passer un week-end tous frais payés dans une station d’altitude par un riche personnage qui signe ici A.N. O’Nym dans la VF. Sept l’ont été par une relation d’un de leurs amis, une secrétaire et deux domestiques par leur agence de placement. Tous ont quelque chose à se reprocher, en général un crime direct ou provoqué. Tous s’avouent coupables, à l’exception de deux qui éludent. Tous sont voués à mourir successivement, après avoir avoué devant tous. Tous doivent subir ce que la comptine dit, dans l’ordre. Jusqu’au dernier ?

Le suspense reste. Je le laisse. Il est inattendu. Il y a même un chat qui regarde les figurines restantes, dans l’attente d’un coup de patte.

Bien qu’assez conventionnel dans les caractères et la façon de jouer des acteurs, l’atmosphère devient peu à peu dramatique lorsque les personnages se rendent compte de leur isolement total, après que la télécabine ait été sabotée. Perchée au sommet d’une montagne, la résidence en plein hiver est inaccessible, sauf à des alpinistes chevronnés. C’est ensuite le courant qui ne passe plus, rendant les coins d’ombre particulièrement angoissants. Chacun soupçonne tous les autres, et malgré cela, tous se divisent en petits groupes au lieu de rester ensemble. Ils cherchent dans toute la maison au lieu de rester dans le salon commun. En bref, ils se divisent, s’éparpillent, se rendent vulnérables. Le tueur ou la tueuse en profite à chaque fois, sans que cela serve aux autres de leçon. Sur le plateau des cocktails, les dix petits Indiens quasi nus donc vulnérables qui brandissent dérisoirement leur tomahawk sont un par un sciés à la base lorsqu’un mort s’ajoute à la liste.

Un bon divertissement classique en noir et blanc, version anglaise sous-titrée ou doublage en français.

DVD Dix petits Indiens (Ten Little Indians), George Pollock, 1965, avec Hugh O’Brian, Shirley Eaton, Fabian, Leo Genn, Stanley Holloway, BQHL Éditions 2024, 1h31, €18,00, Blu-ray €19,99

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Sur le lac Nasser

Nous naviguons jusqu’au soir, nous marcherons demain. Le bateau met le cap direct au sud. Les heures de la sieste sont propices à écrire son carnet ; j’ai pour ma part un peu dormi dans la voiture. Sur un îlot, des cabanes de pêcheurs émergent ; pas un être vivant à l’horizon, ils rentreront le soir. Les pêcheurs viennent de toute l’Égypte et exploitent en exclusivité quelques mois par an un secteur loué par le gouvernement. La contrainte est qu’un mois entier est interdit totalement à la pêche, au moment de l’alevinage. Les pêcheurs se relaient en famille de façon à garder toujours deux ou trois personnes sur place. Ils font sécher leurs poissons lorsqu’ils ne peuvent pas les livrer par camions frigorifiques.

Nous abordons une crique, à Madiq, où le bateau s’amarre tout simplement à un rocher. Il n’y a ni marées ni courants. Nous descendons à terre pour échauffer un peu la machine, par une échelle cette fois métallique car la pente est importante. Nous regardons se coucher le soleil sur l’horizon brumeux. Les pierres sont en dentelle, effet probable du vent de sable et du soleil. Des pierres rondes comme des bombes volcaniques parsèment le sol avec parfois du grès inclus en elle comme un jaune d’œuf. Cela fait de jolis coquetiers qu’une fille aimerait rapporter, mais son mari lui dit que c’est très lourd dans le sac et qu’il est interdit d’emporter tout élément naturel du pays. Des rapaces planent dans le ciel, des faucons en couple, des corbeaux. Des échassiers guettent dans la partie marécageuse au loin, entre deux îlots. La nuit tombe vite, il est tôt mais nous sommes bas vers le tropique.

Rentrés au bateau, assis à la proue, nous regardons se lever les étoiles, dont Vénus (qui n’est pas une étoile) en premier. Mo a une appli sur les astres sur l’un de ses trois téléphones et vise le ciel pour distinguer les constellations. Nous voyons passer de multiples satellites d’orientation sud-ouest–nord-est ; on dit que l’on peut apercevoir la station spatiale.

Le dîner est à 19h30, la nuit est déjà tombée depuis plus d’une heure. Le cuisinier nous rejoue le ragoût de bœuf épicé au riz que nous avons eu dans l’avion, avec ses légumes verts et ses carottes en dés. Après le dîner, des énigmes. Prof demande quel est le seul mot masculin en français qui se termine par -ette. Personne ne trouve : il s’agit de squelette. Il y a quand même l’Hymette et le Lycabette (mais ce sont des noms propres), le porte-serviette ou le fume-cigarette (mais ce sont des mots composés), le crapette (mais c’est un mot régional pour avare), le pépette (mais c’est un mot belge pour le cul). Il nous demande aussi, fort de ses études en maths, quelle question poser à un gardien de porte qui contrôle avec son collègue celle qui donne sur la liberté et celle qui donne sur la mort, sachant que l’un des gardiens ment et que l’autre dit toujours la vérité. Je crois me souvenir que la réponse est : « est-ce que la porte de ton collègue mène à la liberté ? » S’il ment, il dira oui, donc la sienne est la bonne porte ; s’il dit la vérité, il dira non pour celle de son collègue et la bonne porte reste la sienne. Sur ce, fatigués de notre nuit courte, nous allons nous coucher.

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Delphine Bell, Loterie

L’existence est faite de hasard et de nécessité : comme les individus. C’est ce que disait Démocrite, vieux Grec du IVe siècle avant : « Tout ce qui existe dans l’univers est le fruit du hasard et de la nécessité ». Et le biologiste moléculaire Jacques Monod, prix Nobel 1965, d’ajouter, en 1970 : « Le hasard pris sur l’aile, préservé, reproduit par la machinerie de l’invariance et ainsi converti en ordre, règle et nécessité. Un processus totalement aveugle peut par définition conduire à n’importe quoi ; il peut même conduire à la vision elle-même ». L’autrice, fille de son temps, réfléchit sur le concept de loterie – 46 ans en 2022 si l’on en croit son livre (de fait, elle est née en 1971 et se rajeunit un peu, sauf au chapitre 25).

Toute la vie est sans cesse, à chaque instant, une loterie : de gagner au loto ou subir un cancer, de tomber sur de bons parents qui s’aiment ou dans une famille toxique, d’avoir un frère à ses côtés qui organise ou personne, d’être marié à quelqu’un qui vous soutient ou qui vous bat. Tout ce livre égrène les divers moments de « loterie » : le passé, la solitude, la vison du monde, l’écriture, la jeunesse, un lieu, le développement personnel, les normalité, les petits triomphes, la paresse ou la volonté, les chiffres, l’héritage, la gentillesse, les lecteurs/lectrices, la cagnotte – et j’en passe : en tout 34 chapitres de loteries.

Il est écrit comme un journal intime au ton très familier, avec des fautes récurrentes, d’orthographe, d’accent, de majuscules, et des citations approximatives comme « vanita de vanitae » en place de « vanitas vanitatum et omnia vanitas » – un clic, et gogol permet de vérifier.

La littérature est, selon la conception de l’autrice, diplômée en Science politique, une quête qui mène vers son destin en retraçant sa généalogie. Après Roi et toisur son père, Dernière liberté sur sa mère, vient le temps de la famille : Loterie. « Peut-on vraiment tout revivre par l’écriture ? » p.11. N’est-ce pas une « illuscience » ? « L’écriture est une illusion, une uchronie d’un temps bien réel, une fouille de ce qui doit rester » p.36. Peut-on ainsi faire son deuil en faisant parler, sous forme de personnages fictifs, des fantômes ? « Le deuil est un non-reconcement, au fil du temps » p.150.

Être soi entre hasard et nécessité, loterie et stratégie ? Pas facile, en ce monde, en cette époque, en cette vie. Même l’argent, même la beauté, même la célébrité, ne vous mettent pas à l’abri. « Faire le job », disait sa mère comme un mantra. Ainsi Camus imaginait-il Sisyphe. « Elle esquivait les faibles, les idiots, les sans-cœur, les médiocres. Son objectif essentiel était sa famille, et cela lui suffisait », dit l’autrice de sa mère p.113. Telle était la nécessité personnelle qui la conduisait dans les hasards du monde et lui faisait éviter « la méchanceté ».

C’est peut-être une leçon.

Delphine Bell, Loterie, 2024, éditions du Flair, 191 pages, €12.00, e-book Kindle €10,99

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Assouan

À Assouan, nous prenons encore un taxi pour deux heures de route jusqu’à notre port d’embarquement, au sud des deux barrages. Il s’agit cette fois d’un beau Toyota climatisé et confortable, du même genre que celui qui nous a conduit de l’aéroport à l’hôtel hier soir. Je constate avec plaisir le nombre élevé de Peugeot 504 plus ou moins neuves qui roulent dans les rues – ce fut ma première voiture. Le modèle a été produit au Nigeria jusqu’en 2005. La conduite est lente dans la ville car d’innombrables piétons, des véhicules divers, et des chauffeurs imprévisibles ne cessent d’aller et venir dans tous les sens, sans aucun respect pour la signalisation, ni les bandes continues, ni les feux rouges. Des ralentisseurs en plastique traversent la chaussée, ils sont minces mais très efficaces. Avant de les aborder, tous les chauffeurs mettent en route leurs warnings pour prévenir du ralentissement jusqu’à presque l’arrêt, afin de les passer sans heurt.

Les deux barrages hydroélectriques sont à péage, celui des Anglais en 1902 et celui de Nasser en 1970. Le premier a été établi sur 2.5 km et 54 m de haut sur la sixième cataracte pour arroser les champs de coton devant être exporté au Royaume-Uni. Le second est la gloire de Gamal Abdel Nasser, le raïs socialiste panarabe égyptien, 3.6 km de long et 111 m de haut ; sa construction titanesque a duré dix ans et vise à produire de l’électricité pour la population de plus en plus nombreuse, et à réguler les inondations du Nil qui coule depuis ses deux sources sur 6650 km jusqu’à la mer. Il forme le lac Nasser, long de 500 km et large de 16 km, qui occupe 6216 km² d’eau, dont une partie au Soudan (où il s’appelle lac de Nubie). La police est partout, car ces ouvrages sont considérés comme stratégiques pour le pays. Un policier va d’ailleurs nous accompagner durant tout le séjour ; il porte sa vieille Kalachnikov dont le bout du canon est cassé. Nous ne le verrons quasiment pas, il ne viendra pas randonner avec nous comme, paraît-il, les précédents mais restera flemmarder sur le bateau, en vacances.

Suit une route droite dans le désert, rochers gris et sable jaune d’œuf qui ressemble à celui du Tassili. Avant et après le barrage, le paysage reste une étroite bande verte et cultivée de part et d’autre du Nil. De nombreux camions et pick-ups empruntent la route, des bulldozers sont stationnés pour des travaux incongrus sur nulle part. Le chauffeur parvient à rouler à 120 et même 130 km/h. Il met souvent son clignotant en message énigmatique aux non-initiés de la route égyptienne. Est-ce pour dire qu’il se déporte pour éviter le sable qui a envahi le bord de la route ? Ou simplement pour signaler un véhicule au loin à ceux qui voudraient le doubler ? Il le met parfois sans raison compréhensible. Les véhicules en face lui font des appels de phares, de façon tout aussi énigmatique car aucun flic n’est à l’horizon.

Nous arrivons à Garf Hussein, un hameau de pêche où est amarré un grand bateau blanc moderne, tout au bout de la route qui s’arrête ici. Sa passerelle est minimaliste, pour jeunes et agiles, avec des planches clouées en marches inégales. Heureusement que la pente n’est pas trop forte pour notre équilibre précaire après autant d’heures de transport. Le cuisinier du bateau nous accueille avec un karkadé froid de bienvenue, c’est une infusion de fleurs d’hibiscus de la couleur et de la consistance qu’aiment tant les vampires. La plante ferait baisser la tension et traiterait les intoxications alimentaires, dit-on – tout les maux des touristes en Égypte.

Nous avons chacun une cabine car nous sommes très peu nombreux, ce qui me permet d’étaler mes affaires sur le lit d’en face, tout comme Prof ; le couple a droit à une cabine double avec un grand lit matrimonial. Les lits sont perpendiculaires à l’axe du bateau mais celui-ci ne sera jamais en route lorsque nous dormirons. Le lac Nasser est calme le soleil grand. Pleut-il un jour par an ici ? Il faut croire que non, selon les statistiques, seulement quelque chose comme 3 mm par an… avant le réchauffement climatique !

Malgré un en-cas fourré de foul (purée de fèves), puis un autre de falafels (boulettes de purée de pois chiche aux herbes et épices), acheté en voiture ce matin par Mo, nous avons un déjeuner de poisson du lac frit, de riz, de purée de graines de sésame, de crudités et de melon jaune coupé en morceaux. Nous prenons le thé, le café, des infusions sur le pont supérieur, à l’abri du toit où des panneaux solaires accumulent l’électricité pour la nuit. Le capitaine est tout fier de nous vanter ses panneaux solaires qui font écologique, la grande mode des touristes de notre époque. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans. Le paysage que nous côtoyons est désertique, minéral, fait de roches brutes et de langues de sable.

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Jean-Jacques Dayries, Petits contes philosophiques de Saint-Barthélémy

Quand un homme d’affaires prend l’avion pour passer d’un continent à l’autre, le temps lui paraît long. Après avoir épuisé ses messages, ses rapports à lire, son courrier, il ne lui reste plus que les films insipides de la culture globish. Certains préfèrent utiliser leur temps de cerveau disponible à plus utile : par exemple écrire des contes ou des nouvelles.

L’auteur, administrateur de sociétés après en avoir dirigé une, s’y essaie avec bonheur dans ce petit recueil, publié par amusement. Le plaisir à les écrire se ressent à leur lecture, soutenu par les aquarelles fraîches de Caroline Ayrault.

Ce sont quatre contes légers mais dont la profondeur ne se ressent qu’après lecture. Ils sont « longs en bouche », comme on le dit d’un cru. Le premier évoque le baptême de l’île caraïbe de Saint-Barth, le second l’acculturation d’un iguane par la délicieuse nourriture importée jetée par un modèle femelle de luxe venue retrouver sa taille anorexique qui fait si bien sur les photos, le troisième est la vision du futur d’une tortue îlienne, le quatrième sur un caillou blanc porte-bonheur.

Cristoforo voulait épater le monde et ne pas faire comme tout le monde. Ce pourquoi il a cherché les Indes ailleurs : vers l’ouest et non vers l’est. Savait-il que la terre était ronde ? Il n’a trouvé la première fois que des îles, pas d’or ni d’épices. La seconde fois, en 1493, il s’est émancipé de son maître roi d’Espagne pour nommer une île du nom de son frère Bartolomeo. Lequel est « un fainéant de première classe [qui] y serait parfaitement heureux ». Une île au sol sec où les plantations ne sauraient prospérer, mais où une anse protège les bateaux, aujourd’hui port franc au carburant détaxé. Ainsi fut nommée Saint-Barth, 10 000 habitants dont l’ex-doyenne de l’humanité Eugénie Blanchard – et l’auteur. Cette collectivité d’outre-mer des Antilles françaises est aujourd’hui un paradis de milliardaires (dont Laurence Parisot, Harrison Ford, Beyoncé, Mariah Carey, Bill Gates, Warren Buffett, Paul Allen, la famille Rothschild – et Johnny Hallyday, en son temps). La température y oscille toute l’année entre 22° et 31° mais la fiscalité y est plus douce. Comme quoi d’un mal (pas d’or) peut surgir un bien (attirer l’or)…

Delicatissima fait référence à un saurien des Antilles, l’iguane nommé ainsi pour ses probables qualités gustatives. L’auteur retourne le compliment en faisant de l’animal un gourmet. Il est hélas soumis à la tentation de la nourriture mondialisée via une touriste de passage qui jette les fraises et les pains au chocolat cuisinés pour elle et qu’elle ne mange pas, pour maigrir. Ce gaspillage de la belle profite à la bête, laquelle se languit néanmoins de ces mets au point de délaisser la production locale. Comme quoi la mondialisation est un mal qui fait désirer ce qu’on n’a pas et qu’on est incapable de trouver localement ou de produire.

Autre réflexion écologique sur le futur de l’île, avec Carbonaria, une tortue philosophe. En observant les gens, les nantis qui viennent se poser sur l’île, elle imagine ce que sera Saint-Barth dans cinquante ans : une horreur. De grands immeubles, de gros bateaux, un essaim d’hélicos, une piste de jets rallongée. « Mais avec un grand souci de protéger la nature », ironise l’auteur. Des réserves de faune endémique préservées et nourries pour les touristes, un court de tennis au-dessus de Shell Beach, un grand champ d’éoliennes pour l’électricité indispensable aux 80 000 habitants prévus… Ou comment changer un paradis en clapier, en l’enrobant des vertes paroles du greenwashing.

Quant au caillou blanc, il fait rêver, comme tout porte-bonheur. Mais le petit Arawak qui l’a le premier donné, en échange d’une lame de fer, a préféré le réel au rêve, un instrument utile à un objet fétiche. L’Arawak est l’indigène premier de l’île : il pratique l’utilitarisme sans le savoir, préférant le rot au fumet, comme Rabelais.

(A noter pour une réédition que taureau ne s’écrit pas « toreaux » p.22 lorsqu’il s’agit d’animaux pour la corrida)

Jean-Jacques Dayries, Petits contes philosophiques de Saint-Barthélémy, 2018, Roche / Fleuri éditeur, 65 pages, €17,96

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Retour en Égypte

Il y a vingt ans, j’effectuais une croisière sur le Nil de Louxor à Assouan sur des felouques. Aujourd’hui, je désire effectuer la seconde partie du parcours, d’Assouan à Abou-Simbel, en dahabieh. Tout commence à Roissy, terminal 3, pour Louxor via la compagnie de charter égyptienne Nile Air. Dans la queue, beaucoup de vieux, un couple de papis avec une petite fille de 10 ou 11 ans blonde et bouclée, tout en rose, délurée. Très peu d’Égyptiens qui rentrent au pays mais beaucoup de Français qui partent en vacances pour la fameuse croisière sur le Nil via Fram et TUI, le nouveau nom de Nouvelles frontières. L’Airbus A320–200 est plein comme un œuf. Bien que ce soit un charter, un repas nous est servi à l’égyptienne avec trois olives en entrée, un plat de bœuf au riz très épicé. Tout ce qui est sucré est immonde, le jus de pomme chimique comme la génoise molle aromatisée.

Nous parvenons au Lotus hôtel vers minuit, un quatre étoiles offrant deux piscines, une vue sur le Nil et les collines au-dessus de la vallée des rois. La pollution de la ville me prend à la gorge. La ville a bien changé depuis vingt ans et s’est fort développée ; sa population a augmenté de plus de cent mille personnes. L’hôtel est situé sur la rive est, rue Khaled ibn el Waleed. Il est bien trop luxueux pour les quelques heures de nuit que nous allons y passer. Nous devons nous lever à 5h30 pour un rendez-vous à six heures.

Notre guide s’appelle Mo, il parle bien français, mais avec un accent prononcé ; il a surtout un mal fou à distinguer le P du B, ce qui donne des quiproquos de sens assez curieux. Évidemment marié, il a trois enfants très espacés, en fonction de l’élévation très progressive de son niveau de vie. L’aîné est en études de médecine, la seconde en troisième et la dernière en CE1. Le petit-déjeuner est un buffet de viennoiseries froides et fades sous film, de fruits coupés et, en plat chaud, du porridge anglais, des tomates et saucisses au cumin, de l’omelette faite sur demande. Le café n’est servi qu’en poudre et le thé en sachet ; pour un quatre étoiles, c’est plutôt minable. Le jus d’orange est reconstitué mais la boisson à l’hibiscus, rouge sang, est un accueil matinal très égyptien.

Dès sept heures, nous engouffrons dans un taxi brinquebalant pour la gare. Louxor est une ville peuplée, populeuse, bruyante. C’est la vie orientale telle que nous pouvons la fantasmer. Des écolières passent en uniforme, les plus grandes portent un voile sur les cheveux. Les garçons sont en polo ou chemise, le col peu ouvert, sauf un gavroche de 12 ans plutôt noir dont les trois boutons du haut ont sauté – mais il porte un débardeur dessous pour la pudeur. Il est étonnant de voir combien les corps se sont rhabillés depuis deux décennies.

Le train Louxor–Assouan a des premières classes et Mo nous explique qu’il y a au moins trois sortes de classes dans les trains égyptiens, la nôtre étant proche de la plus haute. Les fauteuils sont larges pour les gros culs des poussahs du pays et peuvent s’incliner suffisamment pour dormir. Selon la Banque mondiale, le coefficient de Gini, mesure des inégalités, est de 31,5 en 2017. 32,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’agence n’a pas pris de billet ni de réservation à l’avance car les trains ne sont jamais à l’heure ; il est recommandé de prendre le premier qui se présente, quitte à payer l’amende une fois à l’intérieur.

Notre groupe est très restreint, quatre personnes seulement plus Mo. Nous passons trois heures dans le train (pour 300 km) à écouter Prof qui parle beaucoup, du genre mettez une pièce et écoutez la chanson. Il a appris l’arabe égyptien mais n’ose pas le parler, bien qu’il connaisse nombre d’expressions et compulse sans cesse un dictionnaire spécialisé publié par l’École française d’archéologie au Caire. La climatisation dans le train de luxe est féroce, jusqu’à 20,5° centigrades alors qu’il fait plus de 30° dehors. Le grand luxe des nantis du tiers-monde est de gaspiller. Peu de passagers dans le wagon, le billet est cher en fonction du niveau de vie. Mo nous dit que 400 € par mois peut faire vivre une famille avec deux enfants.

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Stratis Tsirkas, L’homme du Nil

Yánnis Chatziandréas (ou Hadjiandra), dit Stratis Tsirkas (Takis dans la première nouvelle), est un Grec d’Alexandrie en Égypte, pays où il a vécu cinquante ans. Ces cinq nouvelles sont donc un aspect doublement décalé de l’Égypte. Quiconque y va en voyage et s’intéresse au pays, ne peut qu’être surpris par le décalage historique et par le décalage colonial en l’espace d’une seule vie.

L’Égypte évoquée par Tsirkas reste en effet celle du delta et de la colonie grecque, expulsée par Nasser au début des années soixante, comme les Juifs d’ailleurs. Le cosmopolitisme y a été éradiqué, arabité oblige, bien avant le rigorisme islamique porté depuis Le Caire par les Frères musulmans.

Le quartier d’Alana à Alexandrie, évoqué dans Le vert paradis, est hors du temps et de l’espace. C’est le quartier de l’enfance, les jeux entre garçons et les baisers et attouchement à l’âge requis de la seule fille, surnommée « Merde d’Anglais » parce que son père – grec émigré en Égypte comme les autres – a fait affaire avec un colonel britannique d’occupation pour récolter et vendre de l’engrais humain pour les cultures en plein essor du fait de la guerre. La fillette est rejetée dans les jeux, ostracisée socialement par le métier de son père. Mais elle accueille en secret chaque soir un garçon pour l’embrasser et lui laisser faire ce qu’il veut. L’auteur la retrouve vingt ans plus tard, tout aussi folle de son corps et dépendante des hommes. Nostalgie.

Le bateleur est le récit d’un baladin avec âne et chien savant, misérable petit peuple qui amuse le petit peuple misérable, avant d’offrir un spectacle gratuit aux otages politiques déportés d’Athènes qui attendant la nuit en train. C’est généreux et touchant.

Chemins difficiles est l’exploitation par amour d’une maquerelle boiteuse par un fils de famille grecque égoïste nommé Stephanos. Elle lui donne un tiers de sa dot pour qu’il le dépense à son gré. Il arrose sa famille, mais celle-ci n’en sait pas gré à la donatrice, socialement mise à l’écart. Pas question de religion, ni même peut-être de morale, mais de qu’en-dira-t-on : le degré zéro du conformisme.

Le Combat contre la murène est élevé au rang de légende épique. Un pêcheur voit monter dans sa yole une grosse murène, qui tente de lui bouffer le pied. Ces poisons-serpents ont en effet une large bouche et de grandes dents. Métaphore de la femme ? L’homme saute d’un côté à l’autre de la barque, mais la murène se met au milieu. Il plonge et est recueilli par des pêcheurs attirés par ses cris. L’un d’eux assomme la bête et la débite en tronçons. C’est une histoire enflée et racontée pour les blessés de guerre, isolés sous la tente en plein soleil.

L’homme du Nil est Nourredine dit « Bomba » pour son prestige physique à 25 ans. C’est un transporteur en felouque sur les affluents du Nil, raccourcis permettant des économies aux commerçants en coton et autres denrées. Il s’élève socialement, jusqu’à être rattrapé par les jalousies sociales, les commerçants Grecs attisant le Pacha musulman pour le rabaisser, tandis que les Anglais occupants se préoccupent de leurs intérêts pécuniaires bien compris. Nous sommes là encore dans la légende épique des résistants, que les Grecs ont connu un siècle auparavant contre les Turcs. Nourredine, comme le chat de la chanson allemande, est toujours vivant ; il en réchappe à chaque fois, jusqu’à la dernière où il semble avoir été pendu, encore que…

Plus rien de tout cela ne subsiste dans l’Égypte. contemporaine, qui a expulsé les Grecs et les Anglais, récusé tout cosmopolitisme, s’est islamisée jusqu’à l’os, et refuse toute ouverture sociale – ou politique. Tsirkas nous décrit un monde révolu, qu’il n’a pas vu puisqu’il est mort en 1980.

Stratis Tsirkas, L’homme du Nil (nouvelles), 1973, Points 1983, 215 pages, occasion €15,00, e-book Kindle €5,99

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Comment voler un million de dollars de William Wyler

Nicole (Audrey Hepburn) est la fille unique d’un riche héritier parisien dont la passion est la peinture. Il possède une belle collection, commencée par son père et qu’il a poursuivie. Surtout, il réalise des faux de génie que les collectionneurs cherchent à tout prix à lui acheter comme des vrais. C’est toujours la même histoire de la « fausseté ». Le fétichisme du « nom » fait le prix, alors que ce devrait être plutôt la qualité de l’œuvre. Mais « la loi » est faite ainsi qu’elle défend la propriété et les affaires plus que la beauté et le plaisir.

Un faux Monet réalisé par le grand-père est exposé dans une rétrospective d’art moderne au musée parisien (imaginaire) Kléber-Lafayette, dans le quartier très protégé de l’Élysée. Son directeur, Monsieur Grammont (Fernand Gravey), qui prépare la prochaine exposition, demande à Charles Bonnet, père de Nicole et collectionneur français réputé (Hugh Griffith), de lui prêter la Vénus dite « de Benvenuto Cellini » qu’il a chez lui. Bonnet accepte, au grand dam de sa fille Nicole qui sait qu’il s’agit d’un faux, réalisé par son grand-père qui a pris pour modèle sa grand-mère. Mais c’est l’illusion qui compte et elle ne peut rien faire, quoiqu’elle cherche la moindre faille pour tenter de casser l’œuvre avant qu’elle ne soit emballée pour le musée et emportée, escortée d’une armada de flics dans leur cube Citroën et leur Dauphine Renault pie. Le directeur roule évidemment en DS Citroën noire, la voiture de luxe à la française des années 60.

Le soir, alors que son père est parti à l’inauguration de l’exposition et qu’elle n’a pas voulu voir ça, elle lit dans sa chambre un Hitchcock Magazine. Elle entend du bruit et surprend un cambrioleur qui a prélevé un peu de peinture et décroché le faux Van Gogh que son père vient d’achever en imitant à la perfection la signature de Vincent. Le bandit est bel homme et gentleman (Peter O’Toole). Elle le menace avec un vieux pistolet pris sur une panoplie au mur, ignorant qu’il est chargé. Le coup part et blesse légèrement au bras l’homme aux yeux très bleus. Séduit par la belle, il fait semblant d’avoir mal pour qu’elle le soigne, puis de ne pouvoir remuer le bras pour qu’elle le reconduise « chez lui ». Le cambrioleur roule en Jaguar type E, la voiture de sport fétiche des années 60, et loge au Ritz, l’hôtel le plus cossu de la capitale. Nicole ne peut le dénoncer sans que la police cherche à en savoir plus sur le Van Gogh, et elle est elle-même séduite par la prestance du jeune homme.

Le lendemain, un assureur (Edward Malin) se présente à la villa des Bonnet. Il faut signer le contrat pour la Vénus prêtée, évaluée à un million de dollars. Il n’entrera en vigueur qu’après expertise, c’est la règle. Effondrés, le père et la fille s’aperçoivent que la supercherie va bientôt être dénoncée par les experts mandatés. Qu’à cela ne tienne, Nicole appelle au téléphone le beau cambrioleur pour qu’elle l’aide à voler son propre bien dans le musée où il est exposé.

Déjà amoureux, Simon Dermott la reçoit au café du Ritz où se mènent nombre d’affaires (encore aujourd’hui, j’en fus témoin). Devant un scotch, la boisson fétiche des années 60, Nicole lui expose sa volonté de voler ce qui lui appartient pour des motifs qui lui appartiennent, et lui demande de l’aider. Dermott accepte, à condition qu’il fasse tout ce qu’il lui ordonne. En spécialiste, il va rôder dans l’exposition, examiner les cachettes possibles, le plan pour désactiver l’alarme, le chemin de sortie. Chacun a ses règles, c’est l’un des charmes du film.

Ils se laissent enfermer le soir dans l’exposition en se cachant dans un placard à balais. Un gardien, dans sa ronde, s’aperçoit que la porte du réduit n’est pas fermée à clé et regarde dedans avant de verrouiller. Les deux qui se sont cachés ressurgissent et Dermott sort divers outils de sa poche, de sa cravate et de sa manche pour récupérer la clé et lui faire ouvrir la porte. C’est plutôt sophistiqué, un grand moment de suspense : l’aimant va décrocher la clé du tableau derrière le mur, lui fait suivre le chemin de la porte, le tout mesuré auparavant au mètre à ruban, la fait passer sous l’huisserie, puis ressortir par un fil car elle ne peut être actionnée que de l’extérieur. Tout un chemin symbolique et précis, comme la séduction amoureuse de l’homme pour la femme. La clé trouvera sa place dans la serrure et déverrouillera la porte, tout comme Simon trouvera sa place dans la vie et s’ajustera au corps de Nicole.

Pour l’alarme, il suffit de la déclencher plusieurs fois avec… un boomerang acheté dans le parc à un vendeur ambulant devant qui les gamins font la queue. L’alarme stridente affole les gardiens, fait venir fissa les flics en nombre et… réveille les pontes du gouvernement qui dorment dans le quartier. En fin psychologue, Dermott sait que le gardien-chef à moustaches (Jacques Marin) décidera que c’en est trop et qu’il va la désactiver. La seconde fois, il reçoit même un coup de fil courroucé du… président de la République ! Entre deux rondes, il suffit alors à Dermott d’attraper la statuette et son socle, de mettre à sa place la bouteille du gardien soûlographe (Moustache) planquée dans le seau à incendie. Pour la sortie, il déguise Nicole en femme de ménage et la fait suivre en brossant le sol à genoux les employées qui s’affairent de une à quatre heures du matin. Scène sexy où l’on peut contempler le postérieur de la belle, tendu par l’effort. Ils sortent par l’escalier repéré, lui déguisé en gardien, après un long baiser près de l’alarme remise qui stridule une troisième fois, mais trop tard.

Tous ces préparatifs sont l’objet de gags successifs concernant les gardiens sourcilleux mais stupides, les policiers qui viennent et reviennent en force et pour rien, dans un comique de répétition, la stupeur du gardien alcoolique de voir sa bouteille exposée comme une femme nue (l’alcool est sa maîtresse à lui).

Une fois la statuette récupérée, pas question qu’elle reparaisse. Elle n’a pu être assurée et il n’y a donc pas vol de la part de Bonnet. Dermott est avisé comme expert par un intermédiaire qui lui envoie un collectionneur américain très riche (Eli Wallach), désireux de l’acquérir si on la retrouve. Lequel collectionneur a persuadé Nicole de se fiancer avec lui, touché par sa ressemblance avec la statuette. Simon Dermott, qui s’avère non pas gentleman cambrioleur mais détective indépendant spécialisé dans les œuvres d’art et les systèmes de protection pour les musées et les assureurs, conclut un double deal. Il récupère la statue ni vu ni connu et la livre au collectionneur à condition qu’il en jouisse en privé sans jamais l’exposer ; et que ledit collectionneur ne revoie jamais, pour sa sécurité, sa fiancée Nicole.

Ce qui est réalisé sans heurt tant les yeux bleus dans le visage impassible sont persuasifs. Dermott convainc cependant Charles Bonnet de ne plus réaliser de faux et de ne pas se mettre en contravention avec la loi en vendant une œuvre. Jusqu’ici, il n’a fait que les prêter ou les montrer, mais il ne doit pas franchir les limites. Sauf qu’alors que les amoureux s’éloignent en Jaguar type E, se présente un sud-américain (Marcel Dalio) amoureux du Van Gogh et désireux de l’acquérir.

Une comédie bien tournée au charme malicieux, avec des acteurs fétiches des années 60, Audrey en robes Givenchy.

DVD Comment voler un million de dollars (How to Steal a Million), William Wyler, 1966, avec Audrey Hepburn, Peter O’Toole, Eli Wallach, Hugh Griffith, Charles Boyer, ‎ 20th Century Fox 2004, 1h58, €21,49

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Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein

Un recteur en Bretagne est un curé de petite paroisse. Or Sein est une île, 242 habitant en 2018 et probablement guère plus en 1740. C’est l’époque, intemporelle, pré-révolutionnaire, où l’auteur situe son histoire : celle d’une communauté qui veut son curé. Le dernier a duré dix ans et a fini par partir, las des tempêtes qui submergent parfois toute l’île, ou la coupent en deux, las du vent violent incessant et de la pluie, quasi constante. Aucun autre curé n’a voulu être nommé dans ce purgatoire.

Cela ne fait pas l’affaire des habitants. Ils ont la foi simple dite « du charbonnier », parce qu’illettrés et soumis depuis des siècles au pouvoir royal chrétien. Mais c’est moins la foi qui compte que la communauté. Les gens de l’île veulent pouvoir se réunir autour d’un personnage qui les représente, les écoute et les « lave de leurs péchés » – autrement dit un maire et un psy à la fois. C’est ce qui est énoncé expressément partie 4 chapitre 1 : « Il ne leur déplaisait point, par leur religion, de se sentir unis avec la chrétienté tout entière ; néanmoins, avant de les unir aux autres, la religion les unissait entre eux. La religion pour eux c’était d’abord le corps matériel de la paroisse – l’assemblée des fidèles, le curé, le son des cloches. Le jour où le prêtre leur avait été supprimé, ils avaient tendu à se désagréger, ils avaient failli perdre le sens du village, et en poussant l’un d’eux d’entre eux à remplacer le prêtre, ils avaient obéi à l’instinct de la conservation. »

Si Dieu est partout, c’est une joie cependant de l’enfermer dans une église avec les gens présents. Sans recteur, point de communauté. Thomas Gourvennec, le sacristain plutôt frêle, se sent inspiré de parler devant tous. Il ne fait qu’exprimer ce que les gens ressentent de leurs conditions d’existence. Chacun le congratule, le félicite de donner des mots à leurs maux. Il récidive. Peu à peu, il en vient à jouer au curé, lui qui ne sait pas même lire. Mais il ne peut administrer les sacrements, sauf le baptême, puisque tout chrétien est habilité à le donner. Saint Augustin insiste sur le fait que, quel que soit le ministre, « c’est le Christ qui baptise ». Les Notes du Rituel (n° 16) énoncent qu’« en l’absence d’un prêtre ou d’un diacre, s’il y a péril de mort, et surtout si la mort paraît imminente, tout fidèle, et même toute personne animée de l’intention requise pour un tel acte, a le pouvoir et parfois le devoir de conférer le baptême. » Y compris un non-chrétien, en appliquant la formule baptismale trinitaire (« au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit »).

Thomas se rend à Audierne pour demander audience à l’évêque. Il a fait écrire par un sabotier de la ville, qui a suivi le séminaire sans prononcer ses vœux, une lettre qu’il porte. Évidemment, l’évêque est bien trop occupé et imbu de sa personne pour recevoir un tel manant sauvage. Ne dit-on pas de Sein qu’elle est l’île des naufrageurs, ceux qui allument des feux pour attirer les bateaux sur ses rochers et les piller ? N’a-t-on pas retrouvé sur la grève du continent deux naufragés tout nus, dépouillés de tout, de deux pièces d’or et jusqu’à leurs vêtements, et qu’on a déposés depuis Sein avec un bandeau sur les yeux ?

Le silence de l’évêque pousse Thomas, lui-même poussé par ses paroissiens, à entrer de plus en plus dans le rôle d’un curé. Veuf sans enfant, il s’abstient désormais de tout commerce charnel ; s’il rechigne à entendre en confession, il finit par s’y mettre car il est de bon conseil – et ne cancane pas ensuite. Des enfants meurent, il faut bien leur donner sépulture chrétienne, donc prononcer les mots de la liturgie. Il n’y a que pour les mariages, qui exigent un registre, qu’il faut encore aller sur le continent. Thomas apprend du sabotier à lire et à écrire, et à comprendre les paroles latines du rituel.

Les rumeurs d’un recteur de fait parviennent à l’évêque, qui envoie sur Sein un vrai curé, accompagné de six gendarmes. L’île serait-elle hérétique ? Mais le curé ne voit que de bons chrétiens, qui chantent haut et fort la venue du Christ et les vertus de leur sacristain faisant office de recteur. Ils lui sont très attaché. Il rend compte et l’évêque consent à former Thomas durant quatre ans pour en faire un vrai curé. Mais Thomas a du mal avec les lettres, il échoue à son examen. Ce qui ne l’empêche pas, de retour sur son île sans recteur, de reprendre son rôle de faisant-office. Jusqu’à ce que l’évêque, après des années, consente à considérer la pratique comme aussi utile que la théorie, et à l’ordonner prêtre…

Cette fable dit moins l’enracinement de la foi chrétienne en cette île du finis terrae, peuplée, jusqu’à l’ultime limite de la christianisation, par des prêtresses druidiques, que de l’esprit collectif de ces pêcheurs et marins. Ils veulent être réunis, chanter ensemble et célébrer Dieu tandis que les tempêtes font rage et que le vent se déchaîne. Même s’ils n’ont ni blé ni vigne pour créer le corps et le sang du Christ, et qu’ils doivent même importer parfois l’eau du continent durant les étés de sécheresse. Le roman est plus une célébration de l’île de Sein – et de ses habitants en âge de porter les armes qui sont massivement partis à Londres auprès de la résistance gaulliste – qu’une ode à la religion. Ce pourquoi il se lit encore. Les descriptions du paysage et des éléments sont réalistes et grandioses. Qui a vu Sein a vu loin. Ce roman y aide.

Henri Queffélec, Un recteur de l’île de Sein, 1944, Pocket 2018, 224 pages, €7,00, e-book Kindle €9,99

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Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X

L’auteur adore raconter des histoires inouïes. Il manie le paradoxe à la perfection. Paradoxe que ce joueur sud-africain, mais blanc ; que ce contrat réservé aux majeurs, souscrit par un mineur ; que ce footeux qui ne joue jamais ; que ce riche jeune homme acheté et vendu comme une marchandise ; qu’une cascade de holdings détenus par ses entraîneurs, présidents de club et autres politiciens leur permettent de récupérer la plus grande part de ses gains. Paradoxe encore de tomber amoureux d’une actrice porno lors d’une scène de baise torride où il est la doublure impromptue.

De ces paradoxes, Didier van fait un joli roman. Il décentre la réalité pour nous la faire mieux voir. Avec une ironie féroce, réjouissante.

Ainsi ce milieu pourri du foot télévisé qui exploite les joueurs, les clubs, les sponsors, les hommes politiques, le public.

Ainsi ce cinéma porno industriel qui fait baiser à la chaîne et par tous les trous des filles prêtes à tout pour gagner et des gars prêts à tout pour bander – à l’aide pilules excitantes s’il le faut, au risque de la crise cardiaque s’il le faut.

Ainsi ce « féminisme » qui exige de mettre l’article au féminin pour les fonctions (« la » juge) mais qui « oublie » les expressions communes comme « le bouc émissaire » (« la chèvre », dit le narrateur à « la » juge qui vient de lui faire la leçon, au risque de se faire mal voir).

Ainsi ces injonctions « de santé » aussi assénées que ridicules, nouvelles prières des laïcs en mal de religion : « De toute façon je fume un paquet et demi, je bouffe des vaches folles, des légumes trans, je respire de l’amiante et je me nique le cerveau avec mon portable. Jamais on sait de quoi on crèvera en premier » p.40.

Ainsi cet Hâmour (comme disait Flaubert pour s’en rouler par terre de rire) qui exalte les midinettes soucieuses de coucher avec un champion, mais qui le le voient même plus lorsqu’il redevient ignoré.

Alors, oui, on parle beaucoup de bander, de bourrer, de la lui mettre, de défoncer, d’éjaculer, de sucer, dans ce petit roman par ailleurs bien sous tous rapports. Mais c’est le milieu commercial, l’industrie du sexe comme du foot, qui exige d’employer les mots du métier pour dire le réel.

Lui a 19 ans, elle aussi. Roy vient d’Afrique du sud, Natalia dite Talia d’Ukraine (avant l’invasion russe). Ils ont été pris par l’industrie mondialisée qui les exploite. Lui dans le foot sponsorisé, elle dans le porno. Ils tombent amoureux par le regard, tandis que la mécanique de leurs corps reste détachée, sous le regard des caméras. « Le jour où j’ai rencontré Talia, on a fait l’amour devant quarante personnes. Ensuite, on est allé prendre un verre », écrit l’auteur dans sa première phrase.

Cette « première phrase » d’un roman dit tout du reste selon les critiques pros. Il est vrai que le ton est donné : étonner au risque de choquer, allécher par un paradoxe bien senti jusque dans les fondements, afficher un style direct, sans mots de trop. Et l’histoire se déroule page après page. Faire connaissance, approfondir, jouer au Trivial pursuit, faire raccord.

Jusqu’au finale inattendu, mais au fond inévitable.

Didier van Cauwelaert, Rencontre sous X, 2002, Livre de poche 2004, 252 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

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Les romans de Didier van Cauwelaert déjà chroniqués sur ce blog

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Alice Ferney, Paradis conjugal

J’aime bien Alice Ferney, chercheuse économiste passée féministe et qui écrit des romans sur l’intimité des couples. J’ai ainsi chroniqué avec bonheur sur ce blog La conversation amoureuse, puis Grâce et dénuement.

Mais je renâcle sur Paradis conjugal. Je n’ai pu dépasser la page 120 sur 380 et j’ai stoppé ma lecture – ce qui est rarissime chez moi en ce qui concerne les romans. Je me suis surpris à sauter des phrases, à lire parfois en diagonale tout un paragraphe. De là à sauter carrément des pages ou même des chapitres, il n’y aurait eu qu’un pas. Mieux valait arrêter.

Pourquoi cet ennui ? Parce que l’autrice, qui publie à peu près un roman tous les deux ans, a cédé semble-t-il à la facilité. Je me souviens qu’à cette période d’écriture (2007-2008) avait éclaté une lourde crise économique et peut-être l’autrice, qui fait profession d’économie, en a-t-elle été perturbée ?

On dirait le texte dicté à la va-vite, délayé par l’oralité, sans substance. Des groupes interminables de phrases pour ne rien dire, ou pour répéter en maniaque les derniers mots que le mari a dits avant de partir travailler. Avec les interludes des enfants qui veulent chacun quelque chose.

Le thème du roman ? La perte de « l’amour » – ce mot si galvaudé qui amalgame bien imprudemment, en français, le désir sexuel, l’admiration érotique pour la beauté, l’attrait affectif, l’habitude du vivre ensemble, les projets en commun, les liens familiers de la vie quotidienne, et ainsi de suite. L’amour n’est pas le sexe, même s’il en contient ; l’amour n’est pas l’idéalisme benêt que Flaubert a stigmatisé en Hâmour et que diffusent à longueur d’antenne les « séries » télé ou les bluettes romancées pour ados, même si ce mythe social participe des rencontres. L’amour, est un lien spirituel et affectif qui se construit sur le long terme, après l’éventuel « coup de foudre » ou les premiers émois désirants.

Dans ce roman, une femme, ex-danseuse, s’ennuie en couple après quatre enfants, dont le dernier a 6 ans et l’aînée 16. Elle regarde en boucle un film ancien du réalisateur Joseph L. Mankiewicz, Chaînes conjugales. Toute l’histoire est bâtie sur l’effet-miroir de la fiction sur la réalité. Trois « amies » partent en voiture en délaissant leurs maris. Une quatrième leur écrit pour leur dire qu’elle est partie avec le mari de l’une d’elles. Mankiewicz raille la société américaine de son temps (les années 1940) et l’autrice a l’air de dire que rien n’a changé depuis cette époque, deux générations plus tard. Il y a toujours la femme-enfant capricieuse et immature, la femme fatale qui n’est qu’objet de séduction, l’épouse qui réussit au travail comme à la maison – et la vamp qui pique les mecs des autres par plaisir, selon son désir.

Où se situe-t-elle ? Elle ne le sait pas trop. La danseuse qui ne danse plus a atteint la limite d’âge. Elle se sent délaissée par son mari qui lui a dit peut-être ne pas rentrer ce soir, car lui aussi s’ennuie. Cette cascade d’ennuis suinte dans le roman, en tout cas dans le premier tiers que j’ai péniblement réussi à lire. Je n’irai pas plus loin.

Peut-être un lecteur/lectrice est-iel allé au bout de ce roman et en a-t-iel une autre vision que la mienne ?

Alice Ferney, Paradis conjugal, 2008, J’ai lu 2015, 384 pages, €7,30, e-book Kindle €11,99

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Les romans d’Alice Ferney déjà chroniqués sur ce blog

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John Steinbeck, A l’est d’Éden

Steinbeck a voulu écrire le livre de sa vie, une véritable Bible de sa famille et de sa région, la vallée de Salinas en Californie du nord. Une Bible qui englobe tout, de la création du (nouveau) monde à la sueur de son front, du « croissez et multipliez » contrarié par le péché, de la leçon de vie donnée par Dieu. Avec une obsession renouvelée pour le mythe biblique de Caïn et Abel, le frère qui tue son frère – par jalousie de l’amour du Père. Que ce soit Charlie et Adam, ou Caleb et Aron (toujours des prénoms en C et en A), le meurtrier (abouti ou non) est exilé à l’est du Paradis, l’Éden biblique.

L’est est là où le soleil se lève, où tout peut recommencer sous l’œil dans la tombe qui regarde Caïn. L’ouest est au contraire toujours promesse de paradis retrouvé, de nouveau monde à défricher, de cité de Dieu à bâtir – d’où le tropisme puritain vers la terre promise des Amériques et, en Amérique, la ruée vers l’ouest des pionniers jusqu’à la Californie où coule, sinon le lait et le miel, du moins le coton et les oranges avant les filons d’or et la technologie. Au-delà, c’est la mer. Ceux qui se sont aventurés toujours plus vers l’ouest n’ont trouvé que les îles tropicales où se perdre dans l’oisiveté et le sexe, ou poursuivre inlassablement le monstre marin de Moby Dick.

C’est « l’histoire du bien et du mal, de la force et de la faiblesse, de l’amour et de la haine, de la beauté et de la laideur », écrit Steinbeck dans son Journal du roman. Il intercale l’histoire de deux familles dans le roman, la sienne, les Hamilton germano-irlandais un peu foutraques mais généreux, ses grands-parents maternels, et la famille Trask, inventée sur le modèle biblique avec un père dominateur et deux frères qui s’aiment et se haïssent. La mémoire et l’invention s’entremêlent. Cela donne un roman fleuve, contradictoire, immoral selon les normes du temps, addictif – au fond terriblement humain.

Il tourne sur l’interprétation dans la Bible du péché. « La plus grande terreur de l’enfant est de ne pas être aimé », écrit justement l’auteur sous son personnage du chinois domestique et philosophe Lee, p.1143 Pléiade. D’où la jalousie du fils délaissé à l’égard de son père, tel Caïn le laboureur, dédaigné au profit d’Abel l’éleveur, l’autre fils. Cette injustice délibérée au premier degré laisse pantois. Mais Dieu inscrit au front de Caïn un signe pour que personne ne le tue. Et le fils premier-né, chassé du regard du Père, s’exile à l’est d’Éden. Sur deux générations, les Trask vont reproduire le modèle – comme quoi être imbibé de Bible n’est pas bon pour la santé psychologique de l’humanité.

Charles offre à son père un couteau à lames multiples, avec l’argent qu’il a gagné en coupant du bois à la sueur de son front. Au lieu d’en être récompensé par un regard, une parole ou un geste d’amour, le père dédaigne le cadeau au profit de celui de son autre fils, Adam, qui se contente sans effort de lui offrir un chiot trouvé dans la forêt. Charles tabasse alors Adam en le laissant pour mort. Mais il ne l’est pas et, devenu père à son tour après un périple forcé dans l’armée, il reproduit le schéma : il reçoit en cadeau de son fils Caleb une grosse somme d’argent acquise par le travail des haricots et l’astuce de profiter de la montée des prix, pour compenser la perte d’un projet de vente de salades préservées dans la glace qui a échoué. Mais Adam refuse ce cadeau indignement (selon lui) gagné par la spéculation et préfère les bons résultats scolaires de son autre fils Aron. Caleb se venge en révélant à son faux jumeau Aron que leur mère n’est pas morte, mais une putain qui tient maison dans la ville après avoir tiré sur leur père et les avoir abandonnés. Effondré, Aron, à 17 ans, s’engage dans l’armée et se fait tuer dans la Première guerre mondiale.

C’est toute la différence entre l’être beau, obéissant et conformiste, et l’être moins doué par la nature mais qui compense par ses efforts. Le pur et le maléfique, l’ange et le démon. Dieu est bien injuste, lui qui a créé les hommes tels qu’ils sont, Abel comme Caïn. Aron ressemble à son père, orthodoxe et suivant les commandements à la lettre, tout désorienté lorsque la réalité vient contrecarrer ses rêves. Il n’aime pas sa fiancée Abra (au prénom qui vient d’Abraham), il aime l’idée idéalisée qu’il se fait d’elle. Au fond, il reste centré sur lui-même, égoïstement parfait, et le monde doit tourner autour de lui sans qu’il ne fasse rien pour.

Caleb ressemble à sa mère, la putain Cathy, depuis toute petite manipulatrice et sans affect, une parfaite psychopathe. Recueillie par Adam alors qu’elle était fracassée par son souteneur, après avoir simulé un viol qui a conduit l’un de ses professeurs au suicide, tué ses parents dans un incendie, elle l’a épousé pour mieux le détruire. Elle a couché avec lui et avec son frère Charlie pour affirmer sa liberté et, malgré une grossesse non désirée où elle a accouché de faux jumeaux, elle est partie en abandonnant mari et progéniture. Elle s’est instillée dans les bonnes grâce de la tenancière d’un bordel de Salinas avant d’empoisonner sa bienfaitrice qui l’instaurait légataire, et de pervertir les notables du coin par des pratiques sado-masochistes inusitées, dont elle conservait des photographies. Caleb la perce à jour, Aron en est effondré. Cathy, arthrosique et vieillissante, se suicide en laissant tout à Aron – qui laisse tout à sa mort sur le front.

Au fond, la Bible peut se lire de façon contradictoire : soit comme une soumission inconditionnelle à Dieu (ce que pratiquent les intégristes chrétiens, les puritains et… les musulmans), soit comme une liberté offerte à l’humain de construire sa vie selon ses choix successifs (ce que pratiquent les protestants, les catholiques après Vatican II et… les Juifs). La Parole de Dieu est soit un commandement absolu auquel il faut obéir à la lettre, soit un élément de réflexion à approfondir par soi-même. Steinbeck a choisi la modernité, et s’amuse de ce que Dieu « préfère l’agneau aux légumes » p.1142. Chacun est responsable de son destin et peut choisir le bien ou le mal à chaque instant. « Le mot hébreu timshel – ‘tu peux’ – laisse le choix. C‘est peut-être le mot le plus important du monde. Il signifie que la route est ouverte. La responsabilité incombe à l’homme, car si ‘tu peux’, il est vrai aussi que ‘tu peux ne pas’ » p.1177. Cal réussit à accepter ses fautes et à faire d’elles des forces pour aller de l’avant.

Le roman est plus riche que ce que je peux en dire en une seule note, et le cinéaste Elia Kazan en a tiré un film (chroniqué sur ce blog) qui recentre l’histoire sur Caleb et Aron, faisant du père Adam un monstre de rectitude borné, sans empathie, sûr de son bon droit moral issu du Livre – assez éloigné de l’Adam du roman.

Cette fresque familiale s’inscrit aussi dans l’histoire des États-Unis et du monde de 1863 à 1918, avec les guerres indiennes, la guerre de Sécession, la Première guerre mondiale, avec le développement du chemin de fer, de l’industrie automobile, du grand commerce et de la publicité, avec l’immigration venue de la vieille Europe et de la Chine. Tout cela incarné dans les petits gestes du quotidien, les situations sociales et l’amour. Plus que dans les vérités éternelles du Livre, les humains trouvent leur expérience dans la terre et dans la vie. « La production collective ou de masse est entrée aujourd’hui dans notre vie économique, politique et même religieuse, à tel point que certaines nations ont substitué l’idée de collectivité à celle de Dieu. Tel est le danger qui nous menace. (…) Notre espèce est la seule à être capable de créer, et elle ne dispose pour inventer que d’un seul outil : l’esprit individuel de l’homme. (…) C’est seulement après qu’a eu lieu le miracle de la création que le groupe peut l’exploiter, mais le groupe n’invente jamais rien. Le bien le plus précieux est le cerveau solitaire de l’homme » p.992

Un grand livre de l’humanité, le testament de l’auteur.

John Steinbeck, A l’est d’Éden (East of Eden), 1952, Livre de poche 1974, 631 pages, €10,40, e-book Kindle €9,99

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Christian Signol, Les menthes sauvages

Ce roman est la suite des Cailloux bleus, publié l’année précédente, mais peut se lire indépendamment. Christian Signol, né dans le Quercy en 1947, est l’un des petits-fils de la famille qu’il romance. Il aime le paysage et la terre, bien que le premier soit rude et la seconde pleine de cailloux. Il aime le climat changeant, très contrasté, caniculaire l’été et glacial l’hiver. Mais le printemps est explosif et fait jouir de la vie.

Philomène aime ses brebis ; son mari Adrien aime ses cailloux. Tous deux aiment la terre et le Quercy, ils ont bataillé très dur pour devenir propriétaires et assurer des récoltes régulières en blé, seigle, vigne pour le vin, et moutons pour la laine. Ils vivent en autarcie, comme la plupart des paysans avant 1945.

L’auteur met en scène le changement du monde qui fait passer, en deux générations, du Moyen Âge aux fusées interplanétaires. Il semble qu’en effet les campagnes isolées se désenclavent tous les 40 ans grâce à une nouvelle technique : le chemin de fer vers 1880, la radio vers 1920, la télévision vers 1960, et – mais ce n’est pas encore l’époque – l’Internet vers 2000 (sans évoquer encore l’IA qui vient).

Adrian, terrien et conservateur, bien que de gauche politiquement, est attaché à ce que rien ne change. Mais ses enfants ne l’entendent pas de cette oreille, notamment Guillaume, le fils aîné, qui préférerait vivre en ville plutôt que d’arracher de maigres ressources au sol pierreux du Quercy. Adrian s’est battu pour la terre, il a fait la guerre de 14 contre l’ennemi, il a été blessé et meurtri, il ne comprend pas que ses fils dédaignent ce patrimoine qu’il a fait fructifier pour eux. Philomène son épouse pousse la petite Marie au collège, mais elle ne supporte pas la solitude de l’internat et revient bien vite au village. Elle pousse alors Louise, sa petite dernière, qui réussit fort bien. Faute de bourse, car nous sommes sous l’Occupation et qu’il faut faire allégeance au pétainisme pour obtenir des subsides de l’État (tous les régimes autoritaires sont des mafias), Philomène se débrouille pour placer Louise auprès de sa sœur et la conduire jusqu’au bac, avant qu’elle-devienne professeur. Ce fut l’itinéraire au masculin de l’auteur.

Les cailloux bleus et Les menthes sauvages sont les premiers romans du terroir de Christian Signol. Ils ont connu un gros succès parce que la période était faste. Les années 1980 en France, en effet, voulaient « changer la vie » avec la gauche, ce qui faisait regretter le bon vieux temps des grands-parents. Les années 80 ont vu ressurgir les lampadaires municipaux en forme de lanterne, les sabots à la maison (mais suédois en cuir, et pas en bois), et du chèvre chaud dans la salade. Le chèvre était considéré comme un fromage qui sentait trop fort pour les bourgeois, donc une façon de renverser la table pour les néo-ruraux socialistes. Depuis, l’écologie l’a emporté sur le socialisme, et la paysannerie est allée à ses limites industrielles. Sans forcément reprendre les pratiques ancestrales, dévoreuses de temps et de fatigue, les paysans en reviennent aux exploitations plus modestes, au repos de la terre, à la diversification des cultures, à l’engrais naturel, et à certaines pratiques non mécaniques sur les sols. Adrien n’avait pas tort, bien qu’il n’ait pas eu tout fait raison.

Christian Signol décrit au galop trois générations qui se succèdent, depuis la guerre de 14 jusqu’au début des années 60. Les parents s’accrochent à la terre mais les enfants la quittent l’un après l’autre. Guillaume pour aller à la ville et s’acoquiner avec l’extrême droite, ce qui lui permettra de sauver son frère François arrêté par la Gestapo pour avoir voulu fuir en Angleterre, mais qui l’a obligé lui-même de fuir en Algérie à la Libération avant de gagner l’Indochine dans la Légion étrangère. Marie, qui avait refusé le collège, s’est mariée à un artisan en ville qui s’est mis à son compte tandis que Louise, devenu professeur à Montpellier, s’est mariée avec un autre professeur du même lycée. Tous ont eu des enfants, ce qui fait la joie des grands-parents lorsqu’ils viennent en vacances.

Je ne crois pas qu’Adrien aime ses petits-enfants parce qu’il leur à constitué un patrimoine de terres et de vignes, comme semble le dire l’auteur. Adrien aime le vital tout simplement : les jeux et les rires des enfants, tout comme leur curiosité insatiable, sont l’expression même de la vie. Cette vitalité ragaillardit, sans pousser la réflexion plus avant. À 62 ans, Adrien est déjà fort décati par les travaux des champs et refuse le tracteur. Il mourra d’une crise cardiaque quelques années plus tard, pour ne pas avoir voulu suivre le progrès. Ce genre de résistance n’est pas positive, malgré le « c’était mieux avant » des aigris et des flemmards. Le conservatisme est acceptable jusqu’à certaines limites, mais pas au point de refuser tout changement. Ce sont les enfants qui le démontrent à leur père dans ce roman, et ce n’est pas si mal comme leçon.

Un bon roman du terroir qui se lit très agréablement, l’auteur est un conteur né.

Christian Signol, Les menthes sauvages, 1985, Pocket 2014, 480 pages, €7,70

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Fred Vargas, Sur la dalle

Adamsberg vague. D’une arrestation de bande à Paris à un village breton, tout est lié – et il est évidemment saisi de l’affaire. Il va donc travailler avec le commissaire Matthieu, de Rennes, dont dépend Combourg. La petite ville n’a qu’un peu plus de six mille habitants mais est réputée pour son château hanté et par le souvenir de l’écrivain politicien romantique François-René de Chateaubriand, qui y a passé son enfance. Son père le faisait passer exprès, à 8 ans, le soir tombé, dans tout le château lugubre pour gagner l’aile où était sa chambre. Il devait vaincre la peur.

De nos jours gyrovague dans Combourg un lointain descendant du vicomte : ce Josselin de Chateaubriand lui ressemble étonnamment. Il est l’attraction touristique du village et le maire comme l’aubergiste lui tapent sur l’épaule. Cette notoriété est loin de correspondre à son personnage plutôt falot de professeur raté, mais Josselin s’y fait. Il va serrer les mains de table en table, étonné mais ravi lorsqu’on ne « le » reconnaît pas. Adamsberg est présenté par Matthieu dans l’auberge de maître Johan, où ils prennent un bon déjeuner.

Comme rien n’est du au hasard dans les romans policiers, un meurtre survient inévitablement à Combourg, qui intéresse Adamsberg, commissaire à Paris. Matthieu le tient au courant, entre collègues. Mais voilà que le coupable désigné est Josselin ! Ramdam dans les hauteurs de la République : pas question que le nom de Chateaubriand soit associé à un crime ! Pour des raisons de prestige international, il faut y regarder à deux fois. Or, comme Adamsberg n’est pas convaincu, au contraire de l’évidence qui saute aux yeux de Matthieu, sa garde à vue est levée pour que l’enquête puisse approfondir. Et Adamsberg est saisi par la haute juridiction afin de mener l’enquête. Avec Matthieu, cela va de soi.

Ceux qui restent de la bande de malfrats arrêtés à Paris suivent Adamsberg à Combourg pour lui faire son affaire. Ils ont le tort de s’en prendre au lieutenant Rettencourt, plus facile d’accès parce qu’elle est une femme. Sauf qu’elle n’a pas froid aux yeux et pratique le close-combat comme pas deux. Elle se délivre elle-même pour livrer à la justice les bandits. Quel rapport avec l’enquête ? Aucun, c’était pour meubler le début tant la chasse est lente à démarrer. On sait le tueur faux gaucher, adepte du couteau Ferrand (connais pas), porteur de puces et délivrant un message via un œuf. En-dehors de ces indices, rien.

Or les meurtres se succèdent à Combourg. Au hasard ? En apparence seulement, mais il faut être grand clerc pour trouver le lien entre eux. Adamsberg divague, comme d’habitude, mais cette fois différemment. Il ne pellette plus les nuages mais cueille des bulles qu’il fait remonter du profond – allongé sur la dalle d’un dolmen, pour faire bonne mesure. Le dolmen est une tombe celte de trois à quatre mille ans, mais surtout du granit massif, cela peut aider. Le granit est légèrement radioactif mais l’autrice n’en parle pas. Elle garde cependant son caractère brumeux à son commissaire fétiche. Il pourrait dire, comme Montaigne en son âge mûr : « Mon âme me déplaît de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improviste et lorsque je les cherche le moins ; lesquelles s’évanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher », chapitre V du Livre III des Essais.

L’enquête de voisinage, les surveillances, la médecine légale, les traces sur le net et le hacking sont cependant plus efficaces pour trouver qui et quoi, où et quand. Mercadet, qui dort toutes les quatre heures, est expert à ce jeu. Il parvient même à s’introduire « sans aucunes traces » (on n’y croit pas) dans le site du Ministère de l’Intérieur pour un joli coup de bluff. Il faut dire que la vie d’une fillette de 8 ans est en jeu, kidnappée par une autre bande d’ancien collégiens psychopathes de Combourg revenus sur les lieux de leurs forfaits d’enfance. On ne sait quelle dent a l’autrice contre les collèges de garçons, ceux d’hier comme ceux d’aujourd’hui, mais elle n’y va pas avec le dos de la cuillère. Pour elle, ce sont des nids de délinquance où les caïds de 12 à 16 ans entraînent les faibles sous peine de représailles : hier à éviscérer un vieux chien et à arnaquer une vieille gardienne, aujourd’hui à étrangler des chats. Rien de sexuel, curieusement, alors qu’on est dans les années 2020 et que Youporn fait des ravages…

Donc nous avons une première bande, arrêtée, un tueur local, insaisissable (encore qu’on le devine sur la fin), une seconde bande, coriace – et un finale assez inattendu concernant le mobile des crimes. L’histoire vagabonde à sauts et gambades, de chapitre en chapitre (il y en a 48). C’est parfois un peu gros ou à la limite de l’invraisemblable : la Rettencourt en super-woman, pas moins d’une centaine de policiers et gendarmes pour boucler la ville, l’étrange autisme du « ministère » sur la vie d’une fillette, les menus gastronomiques pour cinquante personnes à l’auberge. Car Adamsberg, quand il n’est pas sur la dalle, a la dalle. Il bouffe, il croque, il avale. Pas de grosses portions, il est maigre, mais il ne laisse pas son assiette. Pourquoi ? « Je ne sais pas », dit-il couramment – c’est son mantra. Les choses viennent, les enquêtes se résolvent, les lecteurs ont vécu. Point. Entre une vie de Club des cinq et une vie à la Belmondo.

Il ne faut pas chercher à comprendre, l’important est qu’on ne s’ennuie pas.

Fred Vargas, Sur la dalle, 2023, J’ai lu 2024, 575 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines de Ken Annakin

Il y a un peu plus d’un siècle, voler était encore un rêve industriel. Chacun bricolait dans son coin les plus invraisemblables coucous aptes à s’élever lourdement du sol en poussant des ahans de canard. Mais certains, plus affinés, mettaient déjà des moteurs de plusieurs dizaines de chevaux sur une armature légère en bois, ce qui leur permettait de parcourir de longues distances. C’est ainsi que l’ingénieur français Louis Blériot avait franchi la Manche en 1907 sur un avion prototype de son invention.

Qu’à cela ne tienne : en 1910 l’Angleterre, maîtresse des mers, se doit d’être aussi maîtresse des airs ! L’orgueil britannique, sous l’uniforme rouge d’un jeune officier blond très coincé, Richard Meys (James Fox), stimulé par son espoir de fiancer Patricia (Sarah Miles), entreprend le riche patron de presse et père de la promise lord Rawnsley (Robert Morley) pour qu’il organise une fête de l’aviation afin de réunir tous les prototypes actuels d’avions. Le vieux lord à cigare va donner sa fille au fringuant jeune militaire de la haute société car il a été avec son père à Oxford – cela crée des liens d’entre-soi incestueux tout à fait recommandables. Patricia voudrait bien être la première femme à voler dans les airs mais, à cette époque, il n’en est pas question. Déjà, elle fait de la moto à l’insu du paternel.

Néanmoins, le patron de presse est prêt au scoop. Il lance donc une course aérienne entre Londres et Paris dotée d’un prix de 10 000 livres sterling au vainqueur, ce qui fait à l’époque une belle somme. Les avions auront plusieurs aérodromes de relais pour faire le plein. Les pilotes dans le monde sont enthousiastes. Chacun est renvoyé à la caricature de sa nation par l’époque du film : le milieu des années 60.

L’Américain Orvil Newton (Stuart Whitman) se ruine pour participer avec un prototype de 70 chevaux (le Blériot n’en faisait que 25). Il ose et met de la puissance plutôt que de l’astuce. C’est un lourd et un cascadeur, mais aussi un bulldozer. Sa force et son audace séduisent la belle Patricia, qui le drague éhontément pour pouvoir enfin voler malgré l’interdiction de son père. Ce qu’elle réussira, faisant rayer Orvil de la course, avant d’intercéder pour qu’il puisse quand même participer parce que ce n’est pas de sa faute mais dû à son caprice de fille gâtée.

Le Français Pierre Dubois (Jean-Pierre Cassel), grand amateur du même type de femme – toujours la même malgré les prénoms qui changent (Irina Demick, 29 ans au tournage), est plus astucieux, même s’il n’a pas la puissance. Grand amateur de blagues, il ne tarde pas à se mettre à dos le gros colonel prussien qu’il ridiculise en l’incitant à plonger là où il n’y a pas d’eau, engendrant un duel. Comme il a le choix des armes, il opte pour le tromblon en ballon, ce qui est l’occasion d’une scène cocasse où le lourd teuton se ridiculise une fois de plus en plantant son casque à pointe dans son propre ballon, crevant le duel avec l’engin.

L’Allemand colonel Manfred von Holstein (Gert Fröbe) est mandaté par le Kaiser pour gagner la course. Il organise l’opération avec une rigueur toute militaire, marche au pas, musique martiale, lever des couleurs, obéissance aveugle au Manuel d’instruction de l’avion. Ni lui, ni le capitaine qu’il veut pour pilote n’a jamais touché un tel engin mais « un officier allemand est capable de tout faire ». Obstination et discipline ne lui réussiront pas : il perdra la course en plongeant en pleine Manche parce qu’il se fie trop aux instruction du Manuel et qu’il est incapable de gérer l’avion s’il n’a plus le texte sous les yeux.

Le comte italien Emilio Ponticelli (Alberto Sordi), toujours flanqué de la Mama et des bambini, pas moins de six dont trois garçons en costume marin, est tout dans l’apparence et la gouaille. Il achète n’importe quel prototype, s’il peut voler. Toujours légers, les Italiens… Son inventeur un peu taré lui propose même un modèle qu’il a conçu dans sa baignoire et dont l’hélice est derrière. Heureusement, il choisit un autre avion, qui faillira in extremis, ce qui permettra à l’Américain de faire un beau geste : se retarder – donc perdre – pour sauver le pilote comte.

Le Japonais Yamamoto (Yujiro Ishihara) se conduit comme un samouraï, mais pas kamikaze. On lui colle un modèle copié d’Occident, des ailes américaines sur un moteur français. Son avion n’ira pas jusqu’au bout, saboté par le perfide british Sir Percival aux dents du bonheur.

Les autres concurrents ne comptent pas, sauf la crapule très britannique de Sir Percival Ware-Armitage (Terry-Thomas) flanqué de son âme damnée domestique Courtney (Eric Sykes). Il veut gagner par la triche, faute de pouvoir le faire en fair-play. Il va donc scier le train d’atterrissage de l’avion américain tandis que Courtney va scier la queue de l’avion japonais. Mais il fait plus : il soudoie pour une forte somme un équipage de chalutier pour transporter de nuit son avion de l’autre côté de la Manche, tout en déclarant qu’il poursuit le vol pour la traverser. Le sort lui sera in fine défavorable puisqu’en suivant la voie ferrée (du futur TGV) qui relie Calais à Paris, il sera pris par la fumée du train à vapeur et atterrira sur les wagons, ses roues se bloquant entre deux rames – et un tunnel propice raccourcissant l’avion de ses ailes en moins de deux.

Outre les sketches, le capitaine des pompiers (Benny Hill) et l’auto à échelle qui roule partout mais ne sert à rien, l’amourette intéressée de Patricia avec Orvil et la jalousie de classe de Richard, mettent un peu de piment dans la sauce. Le film fait gagner évidemment les vainqueurs de la Seconde guerre mondiale encore proche, les Anglais d’abord, les Américains presque ex-æquo, le Français en troisième – Allemand, Italien et Japonais sont éliminés par leurs erreurs, rigidités et impuissance technique.

Malgré un « interlude » interminable sur le DVD, pour singer l’ambiance des films muets de 1910, ce divertissement à propos de l’aviation est agréable à suivre. On rit beaucoup et tout est bon enfant.

DVD Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines (Those Magnificent Men in their Flying Machines, or How I Flew from London to Paris in 25 Hours and 11 Minutes), Ken Annakin, 1965, avec Jean-Pierre Cassel, Stuart Whitman, Benny Hill, Sarah Miles, Alberto Sordi, Terry-Thomas, Yujiro Ishihara, 20th Century Studios 2005, 2h13, €20,05

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Laurent Chamontin, Ukraine et Russie pour comprendre

Laurent Chamontin, diplômé de l’École Polytechnique, a vécu et voyagé dans le monde russe, il est décédé en 2020 d’un cancer et du Covid. Déjà auteur en 2014 de « L’empire sans limites – pouvoir et société dans le monde russe », (aussi en e-book Kindle) il s’est rendu fin 2015 à Marioupol pour étudier les répercussions de l’Euromaïdan dans le Donbass. C’est donc un spécialiste sur le terrain, qui parle russe et a parlé avec des Russes et des Ukrainiens, qui livre son témoignage géopolitique en sept chapitres. Bien que datant de 2017, ils n’a rien perdu de son actualité !

Tout d’abord la Russie

« L’effarante entreprise de prédation dont la Russie a été l’objet dans les années quatre-vingt-dix de la part de ses élites est la raison déterminante pour lequel ce pays n’arrive pas aujourd’hui à trouver un équilibre », écrit l’auteur. La loi de la jungle a favorisé ceux qui ont les relations et l’absence de scrupules nécessaires pour capter une part des ressources, tandis que ceux qui ont moins de chance doivent se faire une place dans l’économie informelle et se soumettre aux rackets de toute sorte. La propagande patriotique de Vladimir Poutine a pour fonction de rendre acceptable ce nouvel ordre des choses. Poutine est intimement lié aux mafias russes, comme l’ont montré les enquêtes de Catherine Belton du Financial Times.

La démocratie en a été durablement flétrie dans l’opinion, dermocratiya signifiant merdocratie. L’effondrement incompréhensible d’un cadre de vie familier, comme dans l’Allemagne des années 20 a fait le reste : l’aspiration à l’ordre et à un minimum de pouvoir d’achat – d’où Poutine. De plus, analyse l’auteur, « la civilisation russe se caractérise par le développement d’un État qui ne se reconnaît aucune obligation par rapport à la société dont il émane, ou, en d’autres termes, par une allergie persistante à la séparation des pouvoirs. Cette tendance, déjà observable aux temps d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, est toujours à l’œuvre de nos jours ; elle explique le statut précaire de l’individu et le faible enracinement des garanties juridiques, le destin souvent tragique des courants libéraux comme la corruption et la cécité de la Russie officielle vis-à-vis des attentes de la société, malgré l’emprise sans commune mesure des services secrets. »

Mais la Russie est fragile, en déclin partout : démographique, économique, diplomatique. « Quand on prend la peine de regarder au delà des images soigneusement entretenues – celles du « dirigeant puissant à la tête d’un pays à la fierté retrouvée » – on rencontre une Russie bloquée et saturée de violence, minée par la corruption et l’irresponsabilité de ses élites. » Désormais, la militarisation à outrance voisine avec une société précarisée, ce qui laisse mal augurer de l’avenir : révolte populaire ou fuite en avant nationaliste ? Pour le moment, Poutine dose la première avec la seconde, mais l’équilibre est précaire.

Aux racines du conflit : la décomposition de l’URSS.

Choc traumatique. Vladimir Poutine déclare que la chute de l’URSS est « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle » et il touche une corde sensible dans son public. « En pratique, la politique de transparence, la glasnost, et la renonciation de plus en plus explicite au recours à la force conduisent en quelques années à la désagrégation de l’empire soviétique sous l’effet de forces centrifuges qui lui échappent désormais, et aussi sous celui d’une désaffection généralisée vis-à-vis de l’idéologie officielle ».

D’où la réaction nationaliste, analogue à celle des Allemands dans les années 30. L’assimilation de Poutine à Hitler est commode comme diabolisation mais, « aussi autoritaire qu’elle soit devenue aujourd’hui, elle ne présente pas pour autant les caractéristiques des grands systèmes totalitaires du XXe siècle ». Il s’agit plutôt de « nostalgie de la puissance perdue comme la persistance sur le long terme des méthodes des services secrets. »

Le surgissement de « l’étranger proche »

La chute de l’URSS en décembre 1991 a fait émerger une nouvelle réalité géopolitique entre la Russie et les pays nouvellement indépendants d’Europe centrale. Ces pays doivent compter avec un voisin russe incontournable et resté fort jaloux de sa prérogative impériale, tandis qu’Américains et Européens ont développé avec eux de nouveaux liens. L’étranger proche est la zone considérée comme d’intérêt vital pour la Russie.

Les pays baltes adhèrent à l’Otan, puis à l’UE, les révolutions de couleur en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizstan en 2004 et 2005, soutenues par Washington pour les aider à en finir avec la corruption et le népotisme post-soviétiques, fâchent Moscou, bien que ce soient les électeurs qui votent et choisissent le droit et l’ouverture à l’Europe. L’ours russe a l’impression d’être encerclé, une forteresse assiégée dans ses valeurs traditionnelles, menacé par la puissance économique comme par l’attrait des libertés. La propagande russe a contribué à élargir la divergence de perception entre une population qui connaît mal le monde hors du périmètre soviétique et les peuples de l’Europe – Ukrainiens compris – qui connaissent le développement sans précédent d’Internet et des réseaux sociaux.

D’où, une fois de plus, la réaction du pouvoir qui confond puissance et capacité de nuisance. Il tente de maintenir l’illusion d’une parité renouvelée avec les États-Unis, et nie implicitement l’existence de l’Ukraine comme acteur autonome du jeu international. Bien que le référendum du 1er décembre 1991 ait consacré l’indépendance de l’Ukraine à 90,3 % (54,1 % pour la Crimée), Poutine nie l’existence même de ce pays. Cité par le quotidien russe Kommersant, il aurait déclaré au Président Bush : «  Tu comprends bien, George, que l’Ukraine n’est même pas un pays ! C’est quoi, l’Ukraine ? Une partie de son territoire, c’est l’Europe de l’Est, et l’autre partie, qui n’est pas négligeable, c’est nous qui lui avons donnée ! ».

Le choc de 2014

La révolution orange en Ukraine s’est déclenchée à la suite de fraudes massives, mobilisant près de 20 % de la population. La classe moyenne n’arrivait pas à sortir de la précarité à cause de la corruption du quotidien, clientélisme, copinage et trucage des marchés publics. Les petites et moyennes entreprises ont été très actives, y compris sur le plan politique comme le montre le Maïdan des entrepreneurs de 2010. Les associations très dynamiques dans des domaines variés traduisent le désir de pallier aux carences de l’État. Les lois de décommunisation ont clairement pour objectif de marquer une rupture avec ce passé et de remodeler l’identité nationale, à l’encontre de la nostalgie soviétique en vogue au même moment en Russie. 3 200 statues de Lénine ont été démontées en Ukraine entre 1991 et novembre 2015 sur les 5 500 initialement en place. Cet exemple effraie le pouvoir autoritaire de Moscou qui craint la contagion car la mafia prend tout, la corruption règne à tous niveaux en Russie aussi.

En février 2014, la fuite de Viktor Yanoukovitch sous la pression de la rue ukrainienne a incité Moscou à s’emparer de la Crimée subrepticement, son armée déguisée en petits hommes verts sans étiquette, puis à favoriser les pro-Russes du Donbass. La propagande moscovite directement inspirée par celle de Staline fait d’un peuple entier l’héritier d’un passé « nazi ». « La persistance de ce thème de propagande tient en fait à l’inquiétude qu’inspirait à Staline le nationalisme ukrainien, matérialisé par la résistance farouche des partisans de l’OuPA au-delà de la fin de la guerre : dans l’Ouest du pays, les derniers foyers de résistance ne furent réduits au silence par les troupes soviétiques qu’en 1950. » Mais le Kremlin fait silence sur sa propre collaboration avec Hitler lors de la signature en 1939 du pacte germano-soviétique – qui lui a permis d’envahir la Galicie, territoire ukrainien alors sous souveraineté polonaise.

Les traités sont pour la Russie des chiffons de papier. Par exemple, la signature du mémorandum de Budapest en 1994 fait renoncer l’Ukraine à son armement nucléaire contre la garantie de ses frontières par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni…. Mais Poutine s’est assis dessus. Comment ne pas comprendre la crainte de l’impérialisme russe par tous les autres pays de l’étranger proche ?

L’Occident ignorant et pusillanime

La mentalité change peu à peu depuis la guerre à outrance de Poutine, ses massacres de civils sans état d’âme et ses mensonges réitérés. Mais subsiste en Occident la peur de la guerre, la fausse impression que Poutine puisse être rationnel dans tout ce qu’il fait et qu’il est impossibles que l’aventurisme militaire puisse être préféré à la croissance et à la stabilité des frontières. Eh bien, si !

D’autre part, le mythe de l’homme fort qui court-circuite les débats du parlementarisme, et le récit du héros pliant la réalité à ses désirs, restent une nostalgie chez certains. Ce qui est incompatible avec l’exercice des valeurs démocratiques d’écoute et de concertation. L’auteur écrit : « Dans la mesure où certains « gaullistes » d’aujourd’hui se laissent attirer par les sirènes du culte de Vladimir Poutine, il importe au passage de préciser quelques points à ce sujet, et en premier lieu, que l’homme du 18 juin est l’auteur de la déclaration définitive selon laquelle « un État digne de ce nom n’a pas d’amis » ; ensuite, qu’il était un lecteur averti de Custine, et qu’à ce titre il n’avait aucune illusion sur l’Union Soviétique, ni sur l’ouverture de la civilisation russe à la démocratie libérale ; et enfin, qu’il était porteur d’une vision et d’un sens de l’honneur dont l’ensemble de notre propos suggère qu’ils pourraient ne pas être le lot de l’homme du Kremlin. » chap.7

Si les États-Unis restent encore un élément essentiel de l’ordre du monde, ils sont moins concernés que les Européens par les échanges avec la Russie. Les hydrocarbures non conventionnels leur permettent d’être autonomes en énergie. Leur défi est plus chinois (1,4 milliards d’habitants) que russe (145 millions). Ce qui renvoie l’Europe à son faible poids démographique, sa relative pauvreté en ressources, et à sa division devenue handicap.

Les risques montent pour l’Europe. En interne le populisme qui déstabilise les institutions, à l’extérieur la menace islamiste et la crise dite des migrants, à laquelle s’ajoute depuis 2020 l’imprévisibilité fondamentale du Kremlin, engagé dans une fuite en avant nationaliste qu’il sera infiniment plus difficile d’arrêter que de lancer, résume l’auteur.

Un livre à lire, « pour comprendre. »

Laurent Chamontin, Ukraine et Russie pour comprendre, 2017, Diploweb, 106 pages, e-book Kindle €6,49

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Robert Merle, Fortune de France

La 2 diffuse du 16 au 30 septembre une série tirée du roman qui retrace assez bien les péripéties de l’histoire. Robert Merle a en effet écrit à la fin des années 1970 toute une saga située au XVIe siècle durant les guerres de religion, reflet historique des rivalités et haines de la gauche et de la droite française dans ces années pré–Mitterrand.

Il s’agit de l’établissement d’un fils d’apothicaire devenu presque médecin à la faculté de Montpellier, mais forcé de quitter la ville juste avant la soutenance de sa thèse qui l’aurait fait docteur en titre, à cause d’un duel pour une fille, où il a tué un nobliau du coin. Jean de Siorac s’engage donc dans l’armée, où il va passer neuf ans, se faisant un ami pour la vie, Jean de Sauveterre de cinq ans plus âgé, avec qui, devant notaire, « ils s’adoptèrent mutuellement et se donnèrent l’un à l’autre tout leur bien présent et avenir ». Cette option du droit français existe toujours, on l’appelle la tontine.

Robert Merle a toujours été décalé, et il aime beaucoup surprendre. Cette façon originale de fonder une famille, où Jean se mariera à 29 ans tandis que l’autre Jean restera célibataire mais s’occupera aussi des enfants et du fief, n’est pas la seule.C’est ainsi que le jeune Pierre de Siorac dormira presque chaque nuit depuis l’âge de cinq ans avec la fille de sa nourrice, Hélix, de trois ans plus âgée que lui. Il s’initiera ainsi de façon douce et paisible aux gestes de l’amour et en gardera toute sa vie le goût des relations féminines. Autant dire que cet aspect des choses n’est pas vraiment repris dans la série télévisée familiale, attendant les 15 ans légaux pour s’y manifester. C’est que l’époque a changé entre les années 1970 et les années 2020. Pas en bien, les gens se sont repliés sur eux-mêmes et sont devenus peureux et frileux. Tant pis pour eux et pour la joie de vivre, comme pour l’optimisme du pays.

Car, en ces années de guerres de religion, l’optimisme régnait tout de même. L’auteur ne nous le fait ressentir presque à chaque page, tout malheur rebondissant en bonheur : des bandes de pillards armés que l’on réussit à détourner, des menées du seigneur voisin qui voudrait bien conquérir Mespech mais dont la fille tombe malade de la peste et qu’il implore Siorac, quasi médecin mais huguenot et ennemi, de la soigner en son château, du fils bâtard reconnu et élevé comme les autres, de la peste même qui sévit dans le pays et qu’une saine hygiène et une prophylaxie avisée permettent d’éviter, du jeune larron de 15 ans, Miroul (non repris dans la série TV) qui n’est pas pendu mais engagé sur les instances de Pierre qui, à 12 ans, l’a contré et garrotté.

Tout débute à la mort de François Ier en 1547, Jean de Siorac est revenu chevalier des guerres qu’il a menées avec les armées royales jusqu’à devenir capitaine d’une centaine d’hommes, tout comme son compagnon Sauveterre, blessé à la jambe et gardant boiterie. Les deux ont décidé d’acheter le château de Mespech près de Sarlat et des Eyzies en Périgord, laissé en déshérence. Jean de Siorac épouse Isabelle la catholique, la blonde de 15 ans, fille du chevalier de Caumont au château de Castelnau. Alors que lui-même tend, plutôt par raison et dégoût de la corruption de l’église, vers la religion prétendue réformée. Mais il doit compter avec la jalousie et les malheurs du temps, comme avec son épouse qui reste ardemment catholique, obéissante au pape, à l’Église, en dévotion devant la Vierge Marie et les superstitions des médailles et des saints. Cette prudence, dans la lignée de Montaigne (qui a 12 ans au début du roman) se combine avec « l’affabilité périgourdine » pour faire surnager la famille dans les tourments du siècle.

Jean de Siorac aura trois enfants vivants de sa femme Isabelle, plus un quatrième avec une bergère du village voisin où son père et son grand-père avaient des terres et un cinquième avec la chambrière de son épouse décédée, Fanchou. Il y aura donc François l’aîné, brun, prudent et même couard, trois ans plus tard Pierre le narrateur, blond châtain fougueux et généreux qui ressemble tant à son père, une semaine après lui Samson, le bâtard blond cuivré reconnu faute d’être légitimé, Catherine la blonde petite dernière, que la série oublie volontairement, tout comme le petit dernier, David de Siorac, que Jean a eu de Fanchon. Pierre et Samson sont très proches, frères-amis comme jumeaux, tandis que François est trop imbu de lui-même et mélancolique d’un amour impossible avec Diane, la fille du méchant seigneur voisin guérie de la peste.

Les épreuves ne manquent pas, depuis une nouvelle guerre fomentée par Henri II contre les Anglais, où le chevalier de Siorac revient avec le titre de baron, les attaques des brigands tziganes chassés d’Espagne dont Sauveterre négocie le départ après une attaque manquée, la haine du puissant voisin, baron lui aussi, et la peste qui dépeuple la contrée. Mais c’est surtout l’inquisition catholique, exigée par le successeur d’Henri II puis par « la marchande » Catherine de Médicis, qui jette périodiquement les catholiques contre les protestants, engendrant en retour l’intolérance des protestants contre les catholiques. Les rois sont faibles, les prétendants au trône agitent la religion pour acquérir le pouvoir tout comme des Mélenchon agitent la « démocratie » pour assurer leur emprise sur les faibles et crédules « socialistes ».

Pierre de Siorac a 4 ans lorsqu’il se ramentevoit ses souvenirs, et presque 15 ans à la fin du premier tome lorsqu’il chevauche, avec son frère Samson et Miroul son domestique, vers Montpellier où il doit faire médecine tandis que Samson fera droit. L’auteur dit dans sa préface qu’il ne savait pas si poursuivrait cette histoire, il a passé en fait tout le reste de sa vie à accumuler les tomes jusqu’au treizième, que la mort a interrompu mais que son fils a terminé pour lui. Je ne sais si la série TV se poursuivra en diverses saisons, mais ce serait avec bonheur.

Car il faut (re)lire la série Fortune de France, le livre étant plus plaisant que le film tant il abonde en mots savoureux (affiquets, bec jaune, branler, sotte caillette, calel, clabauder, fétot, rire à,gueule bec, lachère, niquedouille, ococouler, paillarder, pasquil, pensamor, picanier, la picorée, pimplocher, ribaude, tympaniser, vaunéant…) – sans que cela gène la lecture. Tant cela abonde en scènes attendrissantes ou édifiantes, amour du père pour ses enfants, de « l’oncle » Sauveterre pour la terre et pour ses « neveux », réflexions de raison, encouragées par la religion réformée, à penser par soi-même et à établir son jugement sur l’équité et le bon sens. « Je le croyais alors [à 13 ans] et je le crois toujours : il n’est point d’autre mûrissement que la franche appréhension par l’esprit de ce que nous faisons et subissons ». A méditer par nos politiciens, trop volontiers démagogues, en 2024 comme en 1977. Ou encore : « ramentevez-vous ce que disait Calvin : ‘ Or et argent sont bonnes créatures quand on les met à bon usage » – cela pour les patrons avares de profits et les fonctionnaires dépensiers de l’argent public sans vision de long terme. La scène de la découverte de la médaille léguée par sa mère au cou de son fils Pierre, qu’il voit tout nu après l’effort aux côtés de son frère Samson à 12 ans, en lui faisant jurer de la porter toujours, est bien plus forte que l’ersatz reproduit en série ; de même que l’histoire du quartier de bœuf conduit aux portes de Sarlat fermées par la peste est bien plus gaillarde et plus drôle.

Les années soixante-dix étaient encore optimistes envers la vie et l’amour débordait dans la vie de tous les jours. Le roman est plein de cet érotisme diffus qui fait admirer les tétons des belles nourrices, coucher « nus en leur natureté » les garçons au plus fort de l’été, éveiller l’intérêt des maîtres pour les jeunes filles et encourager le mariage des soldats employés au château en les établissant, qui dans une carrière de pierres, qui au moulin, qui en bergerie. « La guerre civile, la famine, la peste » étaient les maux du temps de Catherine de Médicis et de son roi de 11 ans Charles IX, mais n’empêchaient pas les Français de se mettre au travail pour tout constamment rebâtir.

Curieusement, ces maux sont les nôtres, toutes proportions gardées : la peste a été le Covid, la famine l’inflation due à la guerre coloniale russe en Ukraine, la guerre civile les menées des mélenchonistes avides de tout détruire. Mais rares sont les hommes de bonne volonté pour se remettre au travail, ce ne sont que chamailleries de cour et egos démesurés qui se haussent du col pour devenir roi à la place du roi. Lequel apparaît comme un faux intelligent, trop raisonneur pour être complet, moins soucieux du bien du pays tel qu’il est que de l’épure réformée qu’il s’en fait.

Robert Merle, Fortune de France, 1977, Livre de poche 1994, 505 pages, €9,70

DVD Fortune de France, avec Nicolas Duvauchelle, Lucie Debay, Ophélie Bau, Louis Durant, David Ayala, série France 2 en 6 épisodes de Christopher Thomson, France Télévision 2024, 5h12, €19,99

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Théophile Gautier, Le roman de la momie

Théophile Gautier, né en 1811, copain de Gérard de Nerval, est l’auteur de récitations et de romans d’aventures, dont Le capitaine Fracasse. Romantique, il participe à la bataille d’Hernani auprès de Victor Hugo. Egyptomane après Volney et Bonaparte, il livre un roman sur la momie d’après la Description de l’Égypte, une encyclopédie de savants issue de la campagne de Bonaparte de 1798 à 1801.

Gautier orne une trame simple d’une multitude d’émaux antiques, profusion de détails archéologiques et artistiques tirés des publications savantes. En le lisant, vous saurez tout sur Pharaon, la vie quotidienne, les décors et le mobilier, la moisson, les soldats et les femmes. Une excellente introduction à tout voyage en Égypte sur les traces de l’antiquité.

Evandale, un jeune lord anglais beau comme l’antique et riche comme un noble héréditaire, finance une expédition de fouilles d’un tombeau inviolé avec l’aide du docteur Rumphius, égyptologue allemand, et de la découverte de la lecture des hiéroglyphe par le français Champollion en 1824. La tombe, qui s’enfonce dans le sol calcaire de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil en face de Louxor (écrit Louqsor à l’époque), reprend celle de Séthi 1er mais s’avère, dans le roman, celle d’une femme : Tahoser. « La seule femme a avoir été Pharaon », écrit l’auteur. En fait, il en eut cinq, dont Cléopâtre et Hatcheptsout. Taousert, grande épouse royale de Séthi II, a assuré deux ans la régence à partir de -1188. Elle est la première à être enterrée dans la vallée des Rois (KV14) et non des Reines. Son nom signifie « la Puissante ».

Le lord tombe amoureux de cette jeune femme dans sa fleur, d’une beauté sans égale, révélée sous les bandelettes. Il l’emporte dans son domaine anglais telle la Belle au bois dormant et n’épousera nulle autre de son vivant. Destin tragique du romantisme échevelé. Mais l’occasion de « découvrir » un papyrus sous son épaule, qui raconte son histoire.

Une histoire simple, banale au fond, d’un amour non partagé. Mais cela se situe au sommet de l’État, dans cette étroite élite de fille de grand prêtre, de Pharaon et d’intendant royal. Tahoser a 16 ans et brûle de désirs comme à cet âge : « seize est le nombre emblématique de la volupté », énonce le vieux Souhem qui en a vu. Elle est éperdument amoureuse de Poëri, intendant royal mais esclave hébreu, tandis que Pharaon, qui revient d’une guerre victorieuse, tombe raide dingue de la jeune fille qu’il aperçoit d’un œil lors du défilé des troupes dans Thèbes, appelée Oph à l’égyptienne dans le roman. Il n’a de cesse de la faire quérir, tandis que Tahoser file hors les murs, déguisée en pauvresse, pour aller se proposer à Poëri comme servante ; elle n’aspire qu’à être à ses côtés et le le voir tout le jour.

Mais, à la nuit, le jeune homme bien sous tous rapports, beau, gentil, lumineux (en bref, un Juif), quitte la maison d’intendance où la récolte est rentrée pour passer en solitaire le Nil et s’enfoncer dans le quartier misérable où les Hébreux sont parqués, forcés de travailler aux briques pour les palais de Pharaon. Tahoser le suit, s’épuisant à passer nue le Nil à la nage, en portant sa robe en boule au-dessus de sa tête. Il va rejoindre la belle Ra’hel dont il est amoureux, couple idéal beau, gentil, lumineux (en bref, romantique). Tahoser est effondrée, elle s’évanouit autant du choc de ses amours brisés que de fatigue d’avoir lutté contre le courant, et de froid d’être nue.

Ra’hel la recueille, la soigne, elle avoue son amour le soir suivant à Poëri, qui l’accepte, Ra’hel consentant elle-même généreusement à ce qu’il ait une seconde épouse. Mais la servante Thamar, vieille aigrie qui déteste les jeunes amoureuses et surtout les non-juives, la dénonce au palais et Pharaon vient lui-même la chercher dans la cahute. Il l’enlève et la mène dans son antre somptueuse, où elle est désormais physiquement sa prisonnière. Le faste, le luxe, le prestige, vont détourner son amour de Poëri vers Pharaon. Thamar peut prendre tout l’or qu’elle peut porter, et ses griffes rapaces (en bref, juives, selon les préjugés du temps) s’empressent d’en remplir un plein sac, qu’elle a beaucoup de mal à porter.

C’est à ce moment de l’histoire que Moïse intervient, vieux juif de 80 ans à la coiffure en cornes, flanqué de son frère Aaron magicien. Il veut que Pharaon autorise le peuple juif à aller au désert honorer le seul Dieu, YHWH. Pharaon, par orgueil du pouvoir, refuse ; ce sont alors les dix plaies d’Égypte citées dans la Bible, dont Gautier oublie la vermine. Lorsque son premier-né meurt, Pharaon lassé laisse les Hébreux fuir. Puis, pris d’un sursaut d’orgueil, les poursuit avec ses chars. La « mer des Algues » dit Gautier, s’ouvre sous le souffle de Dieu pour laisser passer son peuple élu, puis se referme sur les mécréants, noyant Pharaon et ses engins. Tahoser devient alors Pharaonne, mais pour quelques mois seulement, avant de mourir à à peine plus de 16 ans.

Théophile Gautier mélange l’histoire et la légende pour en faire un roman romantique. Nul n’est sûr qu’un personnage nommé Moïse ait vraiment existé, il pourrait être une image reconstruite à partir de plusieurs, dont un majordome de Séthi II (1200-1194) nommé Beya devenu chancelier d’Égypte, qui a intrigué avec Taousert. Quant à la tombe de la reine, si elle est bien dans la vallée des Rois, elle a été vidée avant le XIXe siècle, la momie ayant été reléguée ailleurs. Reste un éblouissement de bijoux, de fleurs et de corps féminins à peine voilés de gaze, un pays de cocagne à la civilisation avancée il y a plus de trois mille ans – en bref un mythe romantique agréable à lire malgré l’ampleur et la minutie des descriptions. Mais vous enrichirez votre vocabulaire : vous saurez ce qu’est un hypogée, une psychostasie, un calasiris, un thuriféraire, un dromos, un amshir, un basilico-grammate, la dourah, l’harpé, le népenthès, l’hypostyle, le psylle…

Théophile Gautier, Le roman de la momie, 1858, Livre de poche 2007, 192 pages, €5,90, e-book Kindle €1,99

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John Steinbeck, Les raisins de la colère

La Grande dépression fut le second trauma de l’Amérique, après la guerre de Sécession (et avant le terrorisme de masse du 11-Septembre). La crise financière de 1929 a précipité la crise économique et sociale des années 30, qui ne sera vraiment résorbée qu’avec la guerre mondiale. Elle se double, dans les États du sud, de la tempête de poussière due à l’aridité sur des terres surexploitées par le coton. Ironiquement, cette sécheresse qui débute le roman fait le pendant au déluge qui le termine. Entre les deux, l’exil, de l’Oklahoma (terre des hommes rouges) à la Californie (où l’exploitation de la misère va encourager les rouges).

L’auteur, dans ce roman fleuve comme un testament biblique, raconte l’exil des métayers ruinés vers la terre promise que vantent les prospectus envoyés par les propriétaires fermiers aux travailleurs saisonniers pour cueillir leurs récoltes. De la vie quotidienne réaliste d’une famille, l’auteur s’élève, par des chapitres intercalaires qui font un peu prêches, à la dénonciation de tout un système. Il démonte les rouages du moteur capitaliste comme l’un des protagonistes démonte le moteur d’une guimbarde. L’épuisement de la terre et le climat amenuisent les récoltes, ce qui endette les fermiers, vite forcés à vendre leurs terres aux sociétés foncières qui, possédées par des banques anonymes, exigent du rendement par une exploitation mécanique et extensive ; le lien du travail physique à la récolte, de la terre à l’humain se brise. Les générations qui ont bâti une ferme et engendré des récoltes sont expulsées ; elles doivent recommencer leur vie ailleurs.

C’est la ruée vers l’or de la cueillette en Californie, où les pêches, les poires, le coton, les pommes, ont chacun leur saison éphémère. Près de 300 000 migrants affluent, ce qui fait peur aux possédants en même temps que cela leur permet de baisser les salaires, tout en vendant des produits de première nécessité dans les camps, plus chers qu’en ville. S’il y a surproduction, pas de cueillette mais destruction de récolte pour tenir les marges – ce qui est un scandale humanitaire, au moment où ceux qui ne travaillent plus ont faim. Ils deviennent les « Okies », terme dépréciatif tiré d’Oklahoma mais équivalent de « bougnoules ». Tout est bon pour les mépriser, penser qu’ils ne sont pas même humains ! Ils sont sales, pauvres, maigres, hargneux… D’où l’embauche de milices privées pour défendre la propriété et leur justice expéditive. Tel est le Système.

L’exil forcé est le lot de la famille Joad, dont le nom est tiré de la Bible. Car tout leur périple est imbibé d’images d’Ancien testament, comme si les Yankees, même éloignés de l’Église comme Steinbeck, ne pouvaient que boire à la même source. Sauf que les mythes du Livre sont décalés dans la réalité : l’exil n’est pas volontaire, la terre promise une vaste blague, les patriarches éliminés durant le voyage, et Moïse devenue une femme : Ma, la mère de famille autour de laquelle tout tourne lorsqu’il n’y a pas de travail ni de maison. Seule la mère assure le courant, réunissant, abritant, nourrissant, se débrouillant pour faire durer, en attendant que les hommes remplissent enfin leur fonction de protéger et de rapporter de l’argent.

Les grand-père et grand-mère morts en route, Noah, le fils aîné un peu différent s’installe au fil du courant du premier fleuve de Californie, comme le Noé biblique, sans que l’on sache s’il va trouver son pharaon. Tom, le second fils qui vient de sortir de prison où il a purgé quatre ans sur sept, libéré pour bonne conduite après avoir tué un copain de beuverie qui l’avait planté au couteau, ne peut s’empêcher de réagir avec violence contre l’injustice. Ce sera sa croix comme Simon Pierre, l’adjoint de Jésus-Christ sur lequel bâtir son église. Ce J-C est dans le roman Jim Casey, ex-pasteur qui a perdu la foi divine et cherche une nouvelle foi humaine à tâtons : « le péché et la vertu, ça existe pas. Uniquement les choses qu’on fait » p.377. De même les fous de Dieu qui contemplent « le péché » des danseurs qui se collent aux danseuses, dans un bal bon enfant. Ces tarés du péché font plus de mal avec leur vertu en bandoulière, leur aigreur de ne pas oser le plaisir comme s’il était défendu, leur jalousie rancunière contre les gens qui vivent normalement au lieu de se torturer pour des Commandements, que le plaisir lui-même. Ma remettra à sa place une mégère de ce type, sorte d’évangéliste qui va jusqu’à la transe à éructer la description du « péché ».

Casey découvre sa nouvelle religion (« ce qui relie ») confusément dans le fait qu’être deux plutôt qu’un est le début d’un humanisme terrestre, encore mieux si l’on rassemble. Ce pourquoi, comme le Christ au Mont des Oliviers, il est frappé par les miliciens – le crâne fracassé – et que Tom, tel Pierre, saisit un gourdin pour tuer à son tour le tueur avant de fuir. Mais Jim Casey a mis en lui les germes de la nouvelle religion sociale du syndicalisme « rouge ».

Ce n’est pourtant pas l’idéal de l’auteur, ni celui de l’Américain moyen qui, comme Jefferson, préfère une communauté de petits propriétaires paisibles guidés par la raison. La grande propriété capitaliste a rompu le contrat social des Pionniers sur leur Terre promise ; la cité de Dieu reste donc à construire. Les Joad connaîtront toutes les étapes de la descente à la misère, ils boiront le calice jusqu’à la lie. Pauvres comme Job, ils n’auront pas la ressource de se tourner vers Dieu, qui reste manifestement indifférent au malheur, mais vers les autres, dans un sentiment de solidarité humaine spontanée. La dernière scène – forte – du roman, en est l’illustration.

Steinbeck observe avec détachement chaque âge et nous les rend à la fois proches et aimables. Les deux vieux récusent le déracinement et en meurent, l’un d’une attaque, l’autre de stress. Parmi les adultes, Pa est dévalorisé parce qu’il ne sait pas conduire, qu’il ne sait pas où aller, qu’il ne sait pas décider en situation de nomadisme, et qu’il ne gagne pas le pain de la famille. Ma prend sa place, en mère qui vit chaque moment à son rythme et assure la continuité de la vie. L’oncle John, 50 ans, se reproche sans cesse la mort de son épouse, il y a des années, d’une péritonite qu’il a minimisée avant qu’il soit trop tard. Il est hanté par « le péché », ce qui le rend aussi inutile qu’un vieux sac vide. C’est moins la Morale qui compte que ce que l’on fait, suggère l’auteur.

Parmi les enfants, Noah l’aîné, dans les 22 ans, s’efface, Rose of Sharon (encore un prénom tiré de la Bible) est enceinte de son Connie, 19 ans, au prénom bien nommé en français tant il est velléitaire et peu fiable (à 98 %, ce prénom est donné aux filles…). Le garçon, qui ne s’intéresse qu’au sexe, jure qu’il va travailler, bâtir une maison, prendre des cours du soir en radio, mais, contrairement à Tom, n’a aucune constance (Connie dériverait du prénom Constance). Il va d’ailleurs abandonner sa femme lorsqu’elle commencera à se plaindre sans rien foutre. Car Rosasharn (contraction phonétique de Rose of Sharon) est égoïstement centrée sur son bébé à naître, toujours fatiguée, toujours à se lamenter ; elle mériterait une bonne baffe pour se secouer – et c’est ce que lui dit sa mère. Elle ne s’élèvera au-dessus d’elle-même qu’à la fin, ayant perdu mari et bébé, réduite à coucher nue sous une couverture sale.

Tom, dans les 20 ans, tient de sa mère, il est solide et fiable, mais peut se laisser aller à des accès de violence. Il conduit la guimbarde, tout comme son jeune frère Al, 16 ans, qu’il aime bien. « Il y avait de l’affection entre ces deux-là » p.446, écrit sobrement l’auteur. Al est un queutard fini et cherche toujours une fille, avant d’envisager de « se marier » à la fin, lorsqu’ils sont dans la misère. « S’il pouvait lui arriver d’être un vrai bouc en rut, il était toutefois responsable de ce pick-up, de son bon fonctionnement et de son entretien » p.459. Sa passion à lui, outre les filles à défoncer, ce sont les moteurs à démonter : il les bricole, les répare ; il sait conduire et a décidé quelle vieille voiture d’occasion, une antique Hudson Super-Six pour 75 $, les mènera en Californie. Il l’a bien choisie, elle ne les laisse pas en rade. Il représente l’avenir mécanique en ville, loin de la terre des paysans.

Restent les deux petits, Ruthie et Winfield, la première, 12 ans, « prenait la mesure de la puissance, des responsabilités et de la stature contenue dans ses seins naissants » p.457 Pléiade. Le second, 10 ans, « était un jeune chien fou » en salopette, débraillé et crasseux.

Ce long roman puissant dénonce et illustre à la fois la condition des métayers chassés de leurs terres au début du XXe siècle. Il est intemporel tant chacun peut se reconnaître dans les situations (le chômage dû à l’externalisation ou à la mondialisation) ou les caractères (le velléitaire, celui qui vit d’un jour à l’autre, le résigné, l’égoïste, le baiseur, le consciencieux…)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), 1939, Folio 1972, 640 pages, €11,76

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Bilan d’Ainsi parlait Zarathoustra

Après avoir chroniqué chapitre après chapitre tout ce « cinquième Évangile », comme l’appelait Nietzsche, son « œuvre majeure » d’un nouveau style poétique et allégorique, l’heure est venue du bilan. Que tirer aujourd’hui de Zarathoustra, paru entre 1883 et 1885, et revu jusqu’en 1887 ?

Tout d’abord un constat :

Nous sommes des êtres « vivants », donc « la vie » est notre lot et notre but. Or la vie est « volonté de puissance », terme allégorique qui n’a rien d’une « volonté » au sens psychologique, ni d’une « puissance » au sens politique, mais une lutte éternelle des passions et instincts entre eux. Instinct de force qui veut dominer, instinct de génération qui veut se reproduire, instinct grégaire qui veut les relations avec les autres, instinct de fraternité et d’entraide qui veut le groupe parce qu’il est plus que l’individu, instinct de création qui veut la solitude…

Ensuite un but :

Car l’homme « supérieur » n’est pas encore « le surhomme », celui qui s’est surmonté et est devenu libre, créateur et artiste. Zarathoustra lui-même n’est pas un surhumain, il ne fait que l’enseigner. D’où son amour pour l’enfant innocent, troisième métamorphose de la voie, « un nouveau commencement et un jeu ». Sa liberté lui offrira tous les possibles, loin des dogmes de la foi, des conventions de la Morale, du qu’en-dira-t-on social.

Enfin un chemin :

Car Ainsi parlait Zarathoustra est sous-titré « un livre pour tous et pour personne ». S’il est destiné à être lu par tout le monde, il ne sera vraiment compris que de quelques-uns. Ceux qui feront l’effort de comprendre ne seront pas la masse, mais une élite, celle qui conduira les autres par son exemple. Or le chemin passe par l’exigence de se défaire du nihilisme, celui qui a saisi les hommes libérés de Dieu mais entraîné par les sciences à douter de tout et à seulement « déconstruire ». Il faut, après ce grand lavage, reconstruire l’humain, quitter les carcans de la Morale et de la Religion (y compris les dogmes scientifiques – oxymore tant « la » science est une méthode de constante remise en question). Il faut que chacun affirme sa propre morale et l’ajuste à celle des autres, pas qu’elle vienne d’ailleurs ou d’en haut.

Avec un nouveau style :

Pour ce « cinquième évangile » qui prêche de surmonter l’humain trop humain, Nietzsche use volontairement d’un nouveau style. Non plus le style didactique des exposés classiques de philosophie, mais le langage poétique dont chacun sent bien que les images, les sons et les rythmes vont au-delà des mots pour suggérer plus. Gaston Bachelard l’a bien compris, la dynamique de l’imaginaire surgit de la poésie plus que du discours de la pensée. L’air sec et pur des montagnes où erre Zarathoustra dit plus que les mots combien il veut s’élever au-dessus des petites ratiocinations philosophiques et au-delà des « grands problèmes » moraux. D’où ces virgules, tirets, retours à la ligne, qui donnent un rythme au texte et incitent le lecteur à la métaphore. Le style propre à Zarathoustra est le dithyrambe, ce genre poétique et musical grec utilisé comme action liturgique en l’honneur de Dionysos. Le dithyrambe va au-delà de la raison pour englober l’émotion et le délire. C’est, autrement dit, un style qui exprime en même temps les trois étages de l’humain : la raison certes, mais aussi la passion et les instincts.

Peu vendu à sa parution, Ainsi parlait Zarathoustra est devenu « le livre du havresac » des soldats allemands de la Première guerre mondiale, avant d’accéder à la célébrité en 1922. Heidegger en fera le dernier mot de la tradition métaphysique – qui cherche à penser tout ce qui est – par l’universel. Mais le penseur allemand, viré un temps nazi, se trompe, à mon humble avis, lorsqu’il assimile la « volonté de puissance » au triomphe faustien de la Technique. « L’être de l’étant » serait ce mâle blanc dominateur éperdu de rationalisme, qui veut tout contrôler grâce aux machines et à l’artificiel. Or Nietzsche récuse ce simplisme qui réduit l’humain à la froide raison raisonnante. Son « être » est grec, il englobe le tout de l’humain, ses trois niveaux, ses trois cerveaux. L’éternel retour du même n’est pas le retour à l’identique, mais la lutte éternelle des valeurs entre elles – des instincts entre eux – dans l’éternelle indifférence de la nature.

C’est cela pour moi, le message de Zarathoustra au monde.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot

Un bar à Paris dans la rue des Filles-du-Calvaire, le patron qui entend, qui attend, s’use à vivre. Sa femme s’est tirée avec sa fille il y a trente ans. Ce bistrot est sa vie, créé par son père, résistant juif à Pétain, chassé d’Algérie en 1962 avec son seul fils, après que le FLN ait tué d’une bombe sa femme et sa fille. Toujours tout reconstruire. Le fils, « à treize ans, il y faisait la plonge après l’école. À seize, il y travaillait à plein temps » p.16.

Bar popu dans un quartier popu, « le Bar de l’Avenir n’a rien des bars et restos design où se retrouvent bobos et cadres branchés du quartier. À midi, la clientèle est celle des bureaux et commerces avoisinants. Pas exigeante, évanescente, celle qui boit de l’eau en carafe et vide la corbeille à pain. Celle qui paie en Ticket-Restaurant, réclame la monnaie, ne laisse ni pourboire ni remerciement. (…) Au Bar de l’Avenir, les cœurs se consolent, se régénèrent, se réhabilitent. Duperie. Illusion parfaite, jusqu’à la fermeture, lorsqu’il faut vider son verre, partir, passer de l’illusion au réel, de la chaleur de l’alcool au froid du dehors » p.10

En cette veille de Noël, le soir, de rares clients, des solitaires. Fred jeune handicapé de l’armée qui mate les filles et rêve, Rokia la Sénégalaise alcoolo qui a laissé son bébé, Christophe la quarantaine qui a quitté Anna sa maîtresse parce qu’il est marié à vie à une épouse collante qui a constamment « besoin de lui », Nour, jeune battante à la direction du personnel, elle attend Ethan qui ne viendra pas, un Juif qui ne « ne s’autorise même pas un verre avec une musulmane un soir de shabbat » (jolie formule p.45), Maryline aux talons aiguilles qui attend elle aussi, puis un homme viril en chemise violette, Fabrice le « soignant » – ce sont les clients de ce soir. Un soir particulier.

Car le patron a décidé de fermer – avec les clients à l’intérieur. « Plus personne ne bouge ! » Un semi-automatique pour les braquer, et il est passé de l’autre côté, comme une libération. Nous sommes au chapitre 13, chiffre porte-malheur. Il est 21h30 dans le bistrot comme ailleurs. Désormais, finie l’indifférence, c’est lui qui donne les ordres. Revanche sur l’abandon de la France par deux fois – et sur le ravage de son bistrot par les « gilets jaunes », casseurs jouissant de tout casser et qui n’en ont rien à foutre du travail et de la peine des autres.

Face au danger, chacun revoit sa vie. Fred qui a sauté sur une mine et ne peut plus sauter sur les filles et se fait des scénarios ; Rokia qui a été larguée par son Blanc avec un fils métis, constamment menacée par l’assistante sociale qui rêve de lui ôter ; Christophe attaché à son couple par lâcheté d’habitude et qui vient de tuer sa maîtresse Anna qui voulait le retenir ; Maryline qui refuse son âge et veut encore séduire, son premier champagne à 14 ans suivi d’un viol pompier ; Fabrice l’infirmier psychiatrique toujours à s’occuper des autres et qui est désespérément seul dans la vie, parce qu’il n’est pas hétéro et ne veut pas l’avouer. Ce sont toutes ces vies pauvres ou ratées qui font le sel de ce roman. L’acte fou, par désespoir. Le choc sur les consciences, pour les réveiller. Il y a les passifs qui se laissent faire, les rebelles qui résistent, et les prudents pour qui il ne faut « pas insulter le crocodile quand [on] a encore les pieds dans l’eau » autre jolie formule p. 136.

La fin ? Inévitable. Mais entre temps une longue psychanalyse collective où l’hypocrisie sociale vole en éclats, où l’émotion rend les gens vrais. Le patron y prend un prénom et chacun sait pourquoi il a agi. Un petit roman intimiste sur le malheur des temps.

Anna-Véronique El Baze grandit dans le restaurant-bar de ses parents dans l’Eure. Diplômée de l’Institut Supérieur d’Interprétariat et de Traduction, elle débute comme traductrice indépendante avant une carrière dans la Communication et les relations Presse. Maman de jumeaux de 6 ans, elle publie son premier roman en 2004.

Anna Véronique El Baze, Le dernier bistrot, 2024 (parution 7 novembre), éditions de l’Archipel, 199 pages, €20,00, e-book €14,99

Attachée de presse Emmanuelle Scordel-Anthonioz emmanuelle@lp-conseils.com

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Le messager de Joseph Losey

Un film intimiste dans le huis clos d’un château victorien et ses alentours campagnards en 1900. Léo (Dominic Guard), un gamin d’à peine 13 ans de modeste origine mais bien élevé, invité pour les vacances d’été par son condisciple d’internat Marcus (Richard Gibson), va devenir un objet manipulé par les uns et par les autres au point de détruire sa sensibilité.

Adapté du roman du même titre de Leslie Poles Hartley en 1953 et le scénario écrit par Harold Pinter, le film décrit les manœuvres de Marian la fille aînée (Julie Christie), fiancée officiellement à Lord Hugh Trimingham (Edward Fox), vicomte balafré retour de la guerre des Boers, qui poursuit les galipettes érotiques avec son amant, le fermier du domaine bien bâti Ted Burgess (Alan Bates). Aussi bien Ted que Marian et Hugh se servent du Léo candide comme messager, Hugh allant même jusqu’à le surnommer Mercure, le serviteur de l’Olympe. Les aristos se sentent des dieux, ils considèrent avec un dédain affectueux le presque éphèbe comme leur garçon de course. Ils le feront parler à table  de ses lubies de gamin comme de jeter un sort ; ils le feront virevolter une fois rhabillé en costume vert Lincoln devant la société assemblée ; ils le feront jouer au cricket, comme Ted le métayer, pour affecter de frayer avec les inférieurs ; ils le feront chanter comme lui au banquet qui suivra. Son copain Marcus le lui fera bien sentir, le surnommant serin pour la couleur de son habit ou lui reprochant de n’avoir pas fermé son clapet au banquet.

C’est que Léo est encore niais. Il ne sait pas ce qu’est la hiérarchie sociale, pas plus que l’amour physique, ce que font les hommes aux femmes, ni comment viennent les poulains ou les enfants. Il demande à Ted le fermier, qui élude et le renvoie à son père, mais le garçon est orphelin ; il demande alors à Hugh, qui l’introduit dans le fumoir réservé aux hommes, mais ne lui parle qu’avec circonspection. Ces choses-là, dans la société puritaine anglaise, ne se disent pas. Elles se devinent à leur heure, même si des gravures érotiques ornent les murs du lieu des mâles, ce que fait remarquer le maître de maison Maudsely (Michael Gough), mais Léo ne les aime pas. Il est pudique mais voudrait savoir.

Il ressent de l’émotion pour la belle Marian, qui en est flattée et l’emmène en ville s’habiller pour l’été, car il ne porte qu’un costume toutes saisons du Norfolk, trop chaud pour les températures estivales de cette année (35° centigrades au thermomètre extérieur). Les garçons sont toujours collet monté, col fermé et cravate, portant veste sur leur chemise et parfois un sous-vêtement en dessous. La sensualité n’est admise que pour le sport, où les mâles se font admirer des spectatrices. Ils arborent alors une simple chemise à col ouvert, et même un décolleté sur leur poitrine nue jusqu’au sternum lors des exercices de cricket. S’ils se baignent dans le lac du domaine, c’est en maillot deux pièces. Cela dit, les garçons dorment ensemble et se déshabillent sous les yeux l’un de l’autre pour se mettre en pyjama. Les femmes et filles sont en robes et jupons, portant gants, chapeaux et ombrelles. La chair est masquée autant que faire se peut.

Marcus fait de Léo un jeteur de sorts au collège, et il est vrai que Léo croit aux formules et aux poisons, dont la belladone qui pousse dans l’ancien jardin du château. La bella donna est la belle dame, donc pour lui Marian ; elle est vénéneuse mais il ne le sait pas, en restant aux formules magiques. Vénéneuse pour sa classe sociale, car elle faute avec un inférieur, au point de tomber enceinte et de se trouver « obligée » de se marier vite ; vénéneuse pour la puberté naissante de Léo, impressionnable, qu’elle va stériliser à jamais par le spectacle de son impureté physique et de son laisser-aller moral.

Le jeune garçon, dont c’est l’anniversaire ce même mois, s’initie à la société par les femmes qui le manipulent pour le sexe et par les hommes qui en font autant pour poser la hiérarchie mâle. Il va délivrer les petits mots des uns aux autres, s’en lasse un peu et ose lire un billet de Marian à Ted où il est écrit deux fois « chéri » et lui fixe une heure et un lieu de rendez-vous. Il dit à Ted que c’est la dernière fois mais ce dernier lui promet de lui révéler, s’il continue, ce qu’il veut savoir sur les relations entre mâles et femelles, cheval et jument, homme et femme. Mais il ne tient pas parole. Il dit alors à Marian que c’est la dernière fois mais elle l’enjôle, le caresse et l’étreint pour qu’il continue, entre jeu et séduction érotique. La maîtresse de maison, mère de Marian, les surprend et soupçonne anguille sous roche. Léo ne dénonce personne et feint d’avoir perdu le message qu’il devait porter, mais la prude madame Maudsley (Margaret Leighton) n’est pas née de la dernière pluie… qui justement tombe à torrent pour le jour anniversaire de Léo.

Marian n’arrivant pas à temps pour le goûter et les cadeaux, sa mère envoie une voiture la chercher où elle a dit qu’elle serait, chez une vieille nannie au village. Elle n’y est pas. Madame Maudsley comprend alors que Léo ne lui a rien révélé du message par noblesse d’âme, mais c’en est trop. Elle le prend par le poignet et l’entraîne là où il sait qu’elle se trouve : la grange où Ted l’a troussée et la chevauche avec ardeur sur le foin. Léo comprend alors quelles sont les relations qu’il cherchait à connaître. Il en est blessé et marqué à vie, ne se mariera jamais, ne tombera pas amoureux, se desséchera malgré ses succès en finance.

Au soir de sa vie vers 1950, la vieille Marian le convoquera pour un dernier message. Léo âgé (Michael Redgrave) a vu son petit-fils, et combien il ressemble à Ted et non pas à Hugh ; elle veut faire dire à Ted que finalement seul compte l’amour et pas la classe sociale. Mais Léo l’a appris à ses dépens, « le passé est un pays étranger ». Ce retour du présent dans le futur est un montage réussi du film ; au début énigmatique pour le spectateur, il prend tout son sens à la fin.

Le garçon à cet âge charnière des 13 ans était étranger à la classe aristocratique, étranger au monde adulte, étranger à la nature campagnarde. Il y a été plongé malgré lui et en est ressorti estropié comme un oisillon trop tôt tombé du nid. La nature est la Chute dans le péché et le château le huis-clos cloisonné qui rend prisonnier des convenances. Cette fatalité est ponctuée par la musique triste et angoissante de Michel Legrand. Un grand film, qui a disputé la palme avec Mort à Venise au festival de Cannes 1971 – et l’a emporté, bien qu’à mon avis les deux le méritaient tout autant.

Palme d’or au Festival de Cannes 1971.

DVD Le messager (The Go-Between), Joseph Losey, 1971, avec Julie Christie, Alan Bates, Margaret Leighton, Michael Redgrave, Dominic Guard, ESC Editions 2022, 1h51, €9,74, Blu-ray €14,90

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Sylvain Tesson, Blanc

Pourquoi escalader les montagnes ? – Parce qu’elles sont là, tout simplement. Sylvain Tesson est un voyageur qui se ressource dans la solitude des paysages. Il ne se contente pas de gloser sur la nature, il la vit. L’auteur n’est pas un écrivain de bureau, ni un militant de cause abstraite, mais un voyageur. Un nomade, un « wandervogel », un « traveller », un errant – donnez-lui les noms que vous voudrez. Ce pourquoi il est contre les contraintes d’État, les contraintes sociales et les contraintes du politiquement correct. Cette salubrité fait l’attrait de ses livres.

Blanc est un dépouillement, un retour à l’essentiel – au Rien bouddhiste. C’est un récit médité d’une traversée des Alpes de Menton à Trieste, en quatre saisons, de 2018 à 2021. En plein confinement Covid pour la moitié, manière de marquer sa liberté à 46 ans sans empiéter sur celle des autres. Comment contaminer quelqu’un à 3000 m d’altitude, dans la solitude neigeuse du blanc ? « Nous étions des garçons bien élevés mais ce n’était pas à des ronds-de-cuir en chemise de décider de nos promenades. Plutôt qu’additionner nos voix aux protestations contre le nouvel ordre sanitaire, nous nous en soustrayions. En termes de contestation de l’autorité, je m’intéressais à l’escamotage davantage au sabotage » 222. Sylvain Tesson se révèle plus anarchiste que fasciste – contrairement aux préjugés envieux des « bonnes âmes » de l’édition du micro-milieu de Saint-Germain-des-Prés, trop vigilantes à exorciser le diable (mâle, blanc, bourgeois, parisien, héritier, aventurier) pour avoir son talent. Cette salubrité fait l’attrait de sa pensée.

Sylvain Tesson n’est pas parti seul dans cette aventure à skis. Son handicap dû à une chute de dix mètres en 2014, et sa lente et douloureuse rééducation, l’obligeait à être accompagné et à ne plus boire une seule goutte d’alcool. Il fait route avec Daniel du Lac, champion de France d’escalade, auquel se joint lors d’une étape Philippe Rémoville, ingénieur, père de famille, fasciné par le récit Sur les Chemins noirs de… Sylvain Tesson. Rencontre de hasard. Cette salubrité à le saisir fait l’attrait de l’auteur.

En quatre-vingt cinq jours, répartis sur quatre années, les chemins blancs sont arpentés. La montagne est toujours ce qui a séparé les hommes, alors que la mer les a unis. Le sommet, le col, sont des frontières naturelles entre « eux » et « nous ». Ce pourquoi Sylvain Tesson s’amuse de ce que les passeurs bénévoles accueillent les immigrés par les montagnes des Alpes, au nez et à la barbe des garde-frontières. L’effort, les conditions météo, les risques d’avalanche et de chute, donnent à ce périple la tension qui permet une pensée plus aiguë. Le contraste de la fatigue en journée et de la détente le soir donne sa pleine appréciation au fait de vivre tout simplement, naturellement. Avec des bagages réduits à l’essentiel : des vêtements, du matériel, de quoi chauffer le thé et des biscuits, un livre. Cette salubrité dépouillée fait l’attrait de l’existence.

Les Français, optimistes dans les années soixante, sont devenus peu à peu aigris et râleurs. La mondialisation, le rêve déchu et les mensonges de « la gauche », les normes de plus en plus proliférantes, la bêtise de masse véhiculée par les « réseaux sociaux » qui isolent et incitent au panurgisme, manipulée par les idées aberrantes testées Outre-Atlantique ou, plus récemment, par les fermes à troll de Poutine, les ont repliés sur eux-mêmes, se haussant du col par jalousie du succès des autres, faisant de la revendication par envie la nouvelle « valeur » du social. Sylvain Tesson, méditant depuis les pentes glacées de la montagne, a conscience de la chute. Il n’a pas de mots assez durs pour cette complaisance à soi, pour ces jérémiades de petit-bourgeois nantis (comparés aux pauvres du tiers-monde) qui en veulent toujours plus sans rien faire de mieux pour le mériter. « Que s’était il passé en quelques décennies pour que nous devinssions à ce point moroses, persuadés de notre place sur le podium du malheur planétaire ? À Paris, autour de moi, chacun se jugeait victime du sort, offensé par ses semblables, jamais reconnu à sa juste valeur, lésé par la vie et abandonné au mauvais vent par un État dont on exigeait le secours intégral tout en combattant la moindre immixtion. Même la gaieté avait rejoint le rang des vertus suspectes , remplacée par l’exercice d’indignation. La démocratie avait dépassé ses ambitions : tout le monde se gênait, chacun se haïssait » 169. Cette salubrité fait l’attrait de sa réflexion politique.

Pour compagnons de pensée, au fil des livres emportés ou trouvés dans les refuges, Rimbaud en voyant intuitif, Stendhal en volontaire énergique, un peu Proust en observateur aigu, vaguement Nietzsche. Tout en mettant en garde contre le délire de hauteur. « C‘était un danger de l’alpinisme : croire que le surplomb physique autorisait à mépriser le monde d’en bas. L’analogie était facile entre l’air de cristal et l’esprit pur, la grande santé et la haute pensée. Cette symbolique de comptoir avait inspiré une littérature d’acier sur les vertus purificatrices de la montagne où se confondaient conquête du sommet et domination morale. En réalité le sommet ne rehausse jamais la valeur de l’être. L’homme ne se refait pas » 77. Le décor ne fait pas le moine, pas plus que l’habit. Seul l’être intérieur compte, partout où il va. La nature, le dépouillement du roc et de la glace, peuvent seulement simplifier la pensée en faisant mouvoir le corps. Nietzsche pensait mieux en marchant, tout comme Montaigne à cheval.

Sylvain Tesson préfère Stendhal : « Comment devenir stendhalien  ? Il fallait tracer son sillage entre les marques de la splendeur et les effets de la fantaisie. Glisser à la surface des choses pour les sentir profondément. Ordre du jour : tout saisir, tout aimer, se garder des théories, mépriser les idées générales, rafler les impressions particulières » 244. Cette salubrité fait l’attrait de sa morale.

Un petit livre à lire, à relire, à méditer – à imiter. J’en témoigne, c’est dans l’effort de la marche et parmi les paysages de solitude que l’on est le plus profondément soi, prêt à converser le soir venu autour d’un feu et devant un thé, apte à réfléchir sur les autres et le monde. Comme Tesson, je suis un grand voyageur, même si je n’ai plus son âge. Pour faire cette traversée, il faut avoir, comme lui, moins de 50 ans. Avis aux amoureux.

Sylvain Tesson, Blanc, 2022, Folio 2024, 271 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

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