Barbarano Romano

Nous nous transférons jusqu’à Barbarano Romano pour une randonnée dans le parc Archéologique de Marturanum.

Barbarano ne fait pas référence aux barbares mais à sainte-Barbe, une mégalomartyre fin IIIe siècle sous Dioclétien. Comme dans toutes les histoires édifiantes faites pour faire préférer le ciel à la terre, elle refuse le mariage, s’évade de la tour où l’a enfermée son père, a le corps savamment torturé, on lui brûle le sexe (après l’avoir probablement violée), lui tranche les seins, avant de la décapiter et de brûler ses restes, Évidemment le Ciel châtie les méchants, tue Dioclétien par la foudre, pétrifie le berger qui l’a dénoncée et change ses moutons (pauvres agneaux innocents) en sauterelles. La barbe ! Ne voulant pas prononcer son prénom païen, les chrétiens l’ont appelée jeune barbare – d’où Barbe.

Nous visitons la tour du roi Desiderio du XIIIe siècle et voyons reconstitués les murs écroulés en 1936. Une messe a lieu dans la petite église près de la porte d’entrée des remparts tandis qu’une séances de taï-chi a lieu dans l’église principale du village (!).

Au lavoir du village, nous rencontrons une française en retraite qui lave ses serviettes et les étend sur des fils. Elle habite juste au-dessus depuis trente ans car la vie est moins chère et elle aime le pays. « Mais il n’est pas facile de s’y intégrer », nous dit-elle.

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Embrasse-moi idiot de Billy Wilder

Le titre, en américain comme en français, est la dernière réplique du film. Il se termine en happy end, comme il se doit. Entre temps, c’est le drame… désopilant. Chacun est dans son rôle et le joue jusqu’au bout – ce qui, aboutit à l’absurde. Lequel est, par son outrance, comique. Comme quoi le rire naît souvent de la caricature ; en faire trop provoque la moquerie car l’être humain présenté comme mécanique est en décalage.

Dans une petite ville perdue au bout du monde – et surtout loin de la grand route – Orville et Barney végètent dans leurs petites vies avec des idées de grandeur. Le premier (Ray Walston) donne des leçons de piano pour pas cher à un ado de 14 ans qui n’a aucune oreille mais qui commence à avoir la queue qui le démange. Le second (Cliff Osmond) est le garagiste station-service du village. Comme ils habitent l’un en face de l’autre, ils se réunissent pour créer des chansons. Barney compose les paroles, Orville les met en musique. Tous deux rêvent de succès, mais comment faire lorsqu’on habite un bled isolé ?

Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.

Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.

Barney, qui sert de l’essence dans la grosse auto blanche de l’artiste pressé qui doit rallier Los Angeles le lendemain, reconnaît sans peine la célébrité et incite Orville à lui faire la réclame de leurs chansons. Mais Dino en a vu d’autres, il est sans cesse sollicité par l’un ou par l’autre d’intervenir auprès des producteurs de radio ou des maisons de disque. La seule chose que peut le retenir est sa voiture – et Barney la sabote en coupant l’arrivée d’essence dans le carburateur – et les filles – car il ne peut passer une nuit sans décharger, au risque d’avoir la migraine le lendemain. Cette outrance sexuelle est déjà désopilante, ses conséquences psychosomatiques encore plus. Mais Barney, l’entrepreneur du duo, ne se démonte pas. Puisqu’il a pu retenir Dino à cause de sa voiture (dont il doit commander la pièce, etc.), il le confie à Orville pour l’accueillir la nuit.

Sauf qu’Orville est diablement jaloux. Sa femme Zelda (Felicia Farr) est trop belle pour lui et il n’en revient pas d’avoir pu la lever dans sa jeunesse. Après le jeune laitier (James Ward) qu’il soupçonne d’échanger des mots doux avec sa femme (lorsqu’il vérifie, il s’agit d’une commande de lait et de beurre), il a déjà molesté, arraché le tee-shirt et jeté dehors le « Lolita mâle » Johnny Mulligan (Tommy Nolan, 16 ans au tournage) qui vient d’offrir des fleurs à sa femme – à 14 ans ! Il ne veut surtout pas que Dino lui tourne autour, surtout qu’il est de notoriété publique que la star chavire les cœurs et que Zelda apprécie ses chansons. Barney décide alors Orville d’éloigner Zelda pour un jour ou deux, le temps que Dino reconnaisse le talent des compositeurs-interprètes. Mais comme Orville a annoncé qu’il va faire la connaissance de sa femme, il lui faut en trouver une à louer pour l’occasion. Deux missions désopilantes qui ne vont pas se passer comme prévu car les femmes sont autrement bâties que les hommes.

Afin d’éloigner Zelda, rien de tel qu’une bonne dispute pour l’inciter à retourner un temps chez sa mère, comme le font toutes les épouses qui en ont marre. Sauf que Zelda est toujours amoureuse de son Orville et qu’elle veut le lui prouver par une bonne baise en plein jour. Il y a urgence, Dino fait justement la sieste dans la chambre d’amis à côté. D’où un quiproquo dans la salle de bain communicante où Zelda prend Dino pour Orville et lui tapote les fesses au travers du rideau de douche. Dino est incité à en vouloir plus et Orville est forcé d’accentuer la dispute. Il critique sa femme, la mère, les souvenirs du mariage, du voyage de noces. Enfin ! Zelda prend son sac et sa voiture pour filer chez maman.

Quant à trouver une épouse de substitution, Barney a l’idée de payer la pute Polly pour jouer le rôle. Elle est bonne fille et ne crache pas sur les beaux billets, d’autant que baiser avec un Dino n’est pas donné tous les jours à tout le monde. Big Bertha la mère maquerelle accepte (une Barbara Pepper dûment choucroutée en blonde vaporeuse malgré ses formes informes). Barney enlève Polly dans sa dépanneuse pour dépanner Orville. Polly est ravie de jouer la ménagère plutôt que la serveuse, et d’exiger des égards plutôt que des avances. Dino est émoustillé et frustré, ce qui accentue son goût de rester et l’incite à prêter une oreille favorable aux chansons que lui inflige Orville. Après tout, elles ne sont pas si mal et il a besoin de rajeunir son répertoire qui commence sérieusement à battre de l’aile.

Tout va donc pour le mieux dans un climax euphorique pour tous lorsque Zelda revient plus tôt que prévu. Sa mère, une vieille bique acariâtre qui ne cesse de bavasser et de critiquer tout et tout le monde, ne cesse de lui reprocher son mariage, lui vantant tous les ex-prétendants qui, eux, ont réussi à gagner beaucoup d’argent et une position sociale. En bref, tout le discours assommant de la génération qui a vécu la guerre et qui ne comprend pas la propension à l’hédonisme et à l’individualisme des jeunes du baby boom. Nous sommes en 1964 et 1968 pointait déjà, il suffisait de humer l’air du temps.

C’est donc la catastrophe, l’écroulement des scénarios bien peaufinés, l’explosion du rêve de gloire. Zelda est outrée que son mari l’ait remplacée au pied levé par une pute. Elle quitte la maison une fois de plus mais ne peut retourner chez maman ; elle échoue donc au Belly Button, où elle se saoule consciencieusement. Big Bertha la fait porter dans la caravane de Polly, puisqu’elle n’est pas là. Dino, privé de femme parce qu’il a à peine pu sauter Polly qu’Orville revient et le fout dehors, pris de remords d’avoir exposé son épouse, va échouer lui aussi au Belly Button où il demande à un serveur s’il existe une serveuse un peu moins moche que les autres. Évidemment ! C’est Polly. D’ailleurs sa caravane est juste en face. Dino s’y rend et trouve Zelda, pas claire, qui se laisse sauter avec un certain plaisir. Il laisse en partant une grosse somme en billets.

Content, il récupère sa décapotable réparée le lendemain et file vers Los Angeles. Il va proposer les chansons des bouseux pour mettre un peu de sang neuf dans les productions. Orville a été convoqué par Zelda via Barney pour la rejoindre devant le cabinet d’un avocat pour une demande de divorce. Le trio est attiré par une vitrine où les gens sont collé aux écrans de télé qui diffusent Dino chantant. C’est justement l’une de leurs chansons ! Le rêve de gloire est arrivé puisque le crooner les cite nommément comme auteurs en public. Passe alors Polly qui, avec les 500 $ laissés à Zelda et que celle-ci lui a remis pour avoir joué son rôle, a pu s’acheter la voiture qui pourra tirer la caravane – et se tirer de ce trou ! Dérision en ultime pirouette : l’auto est une Fiat 500 minuscule et peu puissante, qui ne vaut d’occasion que 495 $, ainsi que l’indique l’étiquette collée sur le pare-brise.

De l’époux traditionnel au tombeur professionnel, de l’amoureuse ménagère à la pute au grand cœur et chaud vagin, les écarts à la norme donnent la mesure de ce qui était acceptable au milieu des années soixante du siècle dernier. La jalousie ne mène à rien, pas plus que la possession d’un soir. Un couple est une rencontre dans la durée. L’épouse comme la pute désirent et aiment ; elles peuvent interchanger leur rôle sans changer au fond. L’époux comme le tombeur désirent et aiment ; ils peuvent jouer divers rôles mais sans changer eux non plus au fond. L’american way of life de la pruderie puritaine est une stupidité que Billy Wilder conspue avec une insolence réjouissante : il s’agit avant tout d’aimer, et peu importe comment ! Quant aux médias de masse comme la radio, la télé ou le disque, ils apportent la révolution des mœurs jusque dans les campagnes perdues.

DVD Embrasse-moi, idiot (Kiss Me, Stupid), Billy Wilder, avec‎ Dean Martin, Kim Novak, Ray Walston, Felicia Farr, Cliff Osmond, Filmedia 2014, 1h59, €7,76

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John Le Carré, Le chant de la mission

Le personnage principal du roman est une originalité. Bruno Salvador – Salvo – est le « fils naturel d’un bouseux irlandais devenu missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise dont le nom a disparu à jamais dans les ravages du temps et de la guerre » p.11. Son père meurt lorsqu’il a 10 ans et les autres ne le reconnaissent pas, voyant en lui un « enfant secret », à cacher aux autorités ecclésiastiques. Auprès des domestiques, il s’initie aux multiples langues et dialectes du Congo oriental et, auprès les pères blancs tous sodomites, à l’inversion due à sa beauté métisse. Déclaré au consul anglais de Kampala, il est reconnu citoyen britannique et envoyé dans « une pension pour orphelins catholiques mâles d’origines douteuses » p.19. Le frère Michael s’intéresse à lui, fraternellement et charnellement, et se réjouit de son don des langues : « Y a-t-il plus grande bénédiction, mon cher Salvo, que d’être la passerelle, l’indispensable maillon entre les âmes pécheresses de Dieu ? s’écria t-il en trouvant en l’air d’un poing noueux, tandis que l’autre main fourrageait honteusement sous mes vêtements » p.20.

Salvo fait des études, passe des diplômes, devient donc interprète. Il ressemble « davantage à un Irlandais bronzé qu’à un Africain pâlot » p.12 et se fait accepter par la « bonne » société, jusqu’à épouser Pénélope, gosse de riche et journaliste talentueuse de la presse à scandale. La fille prend le nègre plus comme sex-toy que comme amoureux, faisant la nique à sa famille collet monté ; mais elle initie Salvador au sexe hétéro, avec talent. A 29 ans, le Royaume-Uni multiculturel lui est offert, ses talents de polyglotte africain mis au service secret ou discret de Sa Majesté – la différence entre les deux n’est qu’une nuance.

Et le voilà convoqué à une réunion discrète dans une maison cossue mais anonyme de Londres, auprès de gens qui lui sont presque tous inconnus. Sa mission : durant un week-end sur une île du nord, traduire les propos de chefs de milices au Kivu, partie orientale du Congo qui borde le Rwanda entre autres. Il s’agit de provoquer un énième putsch pour s’approprier pour six mois les richesses minières – et ensuite qu’ils se débrouillent. C’est la volonté d’un Syndicat anonyme de capitalistes et de politiciens, dont un conseiller de gauche New Labour, un ancien ministre africain et un lord de droite réputé incorruptible.

Salvo quitte la réception où sa femme drague ouvertement son patron de presse, est embarqué pour deux jours sur l’île et joue les intermédiaires entre les langues parlées. Mais pas seulement : sa mission est aussi d’écouter les propos off des personnages en privé, tous les lieux étant sonorisés par une équipe aguerrie, y compris le jardin. Ce qu’il découvre est la triste réalité d’un Congo en proie aux intérêts privés des tribus et des milices qui se moquent du peuple et du pays du moment qu’ils peuvent piller et violer à volonté. Honoré Amour-Joyeuse, dit Haj, élevé à la Sorbonne à Paris, est le plus affairiste et le plus retord du lot.

L’interprète en est tout chamboulé, la mission idéaliste qui lui a été présentée se révèle bassement intéressée, en concurrence avec d’autres intérêts américains et libanais. Amoureux depuis peu d‘une infirmière congolaise, Hannah, mère d’un fils de 10 ans resté au Congo chez sa tante en attendant d’amasser le pécule nécessaire à son établissement avec sa mère, Salvo va définitivement changer de vie – et même de peau. Il n’est pas anglais et a été utilisé autant par sa femme blanche que par ses patrons affairistes ; il se retrouve congolais.

Il passe du demi-blanc au demi-noir, préférant la justice à l’argent. Le vieux chant des élèves de la mission « qui parle d’une petite fille qui promet à Dieu de protéger sa vertu contre tous, et en retour Dieu l’aide » est une dérision : ce n’est pas Dieu qui va aider les Africains mais les Africains eux-mêmes qui doivent se prendre en mains. Tout le reste est baratin, de l’ONU qui est là pour la façade et « l’aide au développement » qui va dans les poches intéressées, du politicien charismatique le Mwangaza qui roule en Mercedes aux chefs de milice qui se payent sur la bête.

John Le Carré décortique le cynisme aussi africain qu’occidental et pose le lecteur en médiateur, tel son métis interprète.

John Le Carré, Le chant de la mission (The Mission Song), 2006, Points Seuil 2008, 391 pages, €8,10 e-book Kindle €7,99

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San Giusto

Au retour, nous nous arrêtons à l’abbaye cistercienne rénovée de San Giusto. Deux chiens nous accueillent, deux labradors femelles assez épaisses dont la noire s’appelle Pipi ; la brune est plus vieille et l’on ne connaît pas son nom. Nous accueille aussi le chat de l’endroit nommé Aurelio. C’est un chat noir et blanc assez mince mais qui ne s’en laisse pas compter. D’après son propriétaire il chasse même la nuit les renards qui voudraient manger les restes. Il ne tolère que les chattes de l’endroit et est copain avec les chiens. Ce chat me plaît, il suit partout son maître et aime à se faire caresser. Voyant l’intérêt que je lui porte par ma voix et ma main, il monte même sur mes genoux lors d’une pause pour écouter les descriptions d’une salle.

L’abbaye a été restaurée par un ingénieur civil du bâtiment de Bologne qui nous accueille et aime parler. Il est tombé par hasard amoureux de ces ruines alors qu’il cherchait une maison de campagne pas trop loin de Rome ni de la mer. Il a quatre enfants et désormais l’abbaye restaurée est possédée par une SCI formée des six personnes de sa famille. Il a mis trente ans pour restaurer l’endroit dans les règles de l’art en respectant les matériaux d’origine, autant qu’il ait pu les connaître. Il la loue désormais pour des mariages et des manifestations diverses.

Nous commençons par la bibliothèque des novices en sous-sol, puis remontons par l’ancien dortoir, désormais à ciel ouvert car le propriétaire ne sait pas comment la salle était recouverte. Nous passons ensuite à la salle des copistes puis à l’église bénédictine, agrandie par les Cisterciens, où un trou dans le sol permettait de fondre directement la cloche en faisant venir les artisans. L’abbaye était soumise à la règle de saint Bernard, plus stricte et sans images que celle de saint Benoît. La crypte est l’endroit qui plaît le plus à notre ingénieur avec ses remplois de colonnes romaines et de chapiteaux. L’endroit est frais et des mouches en ont fait leur repère. Nous remontons voir le cloître, la salle capitulaire, ainsi que les chiottes installées sur une fosse irriguée plusieurs mètres en dessous. Toute abbaye doit avoir de l’eau, plus pour la cuisine et la boisson que pour l’hygiène à cette époque, tant la pudeur chrétienne niait (et continue de nier) les besoins du corps.

Le papy parle français plutôt bien et aime expliquer sa restauration dans le style d’époque. Il est fier de sa réalisation et aime à ce que chacun le reconnaisse. Il a ainsi fait installer un parquet de châtaignier joint à clous dans le réfectoire après avoir découvert des fragments de ce bois sur le sol antique. Selon lui, l’abbaye abritait une quinzaine de moines plus une quarantaine de novices de 8 à 18 ans qui n’avaient pas encore choisi de se vouer à Dieu mais apprenaient à lire, écrire et compter, ce qui leur ouvrait de belles carrières dans le civil.

Nous dînons au restaurant au pied de la tour de Lavello en plein centre de Tuscana. Elle porte le nom d’un capitaine mercenaire, fils naturel du prince de Tarente. Le Terzziere di Poggo a un chef, Marco, réputé bon cuisinier et félicité dans TripAdvisor, la bible des anglo-saxons. Il manque cependant plus de la moitié de sa carte ce soir, notamment tout ce qui est fruit de mer et poissons. Il ne savait pas qu’il allait avoir des clients. Je prends de grosses pâtes ombricelli sauce amatriciana avec des lambeaux de guanciale (joue de porc salée) et pecorino romano (fromage de brebis) en plus du rajout moderne de la tomate, du poulet au four et ses patates.

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Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur

Elle est bien oubliée, la sage Catherine Rihoit, Caennaise née en 1950, agrégée d’anglais devenue romancière et journaliste. C’est qu’elle parle des femmes dans le style de l’ancien temps, avant le mitou, avant le mi-sexe, avant même la minijupe. Elle parle de comment l’amour vient aux filles, élevées dans la pruderie du christianisme bourgeois. La découverte du mystère bouleverse et rend révolutionnaire, au point de jeter jupons, famille et conventions d’un coup – un coup de tête après un coup de rein.

En 1899, autrement dit une autre époque, la victorienne, la bourgeoise catho tradi qu’un nombre de plus en plus grand aimerait voir revenir au galop, Ophélie au prénom languissant de noyée drapée dans ses grands lys, est ôtée du couvent. Elle a 15 ans et y a passé cinq ans pour en faire une parfaite demoiselle digne de l’élévation sociale ambitionnée par le père. Lui, marchand de vin à Paris, a amassé un magot et se retire en Normandie dans un manoir imposant près de la mer : le Purgatoire. Pour paraître, il le rebaptise la Renaudière, comme s’il était un bien de famille des Renaudet, qui est son nom. Mais chacun dans le village connaît l’histoire de cette demeure baroque, bâtie par un riche bijoutier parisien qui y avait installé sa cocotte avant de tomber du belvédère et de rendre la fille folle.

Ophélie à la campagne s’ennuie. Elle court la grève avec le chien mais elle est seule. Sa mère Blanche est une romantique fanée qui ne sait pas ce qu’elle veut et ne l’aime pas. Son père non plus, qu’elle ne voit guère. Tout leur amour de parent était allé au frère aîné Hippolyte au prénom ambigu, frère de Thésée ou reine des Amazones. Le garçon en a eu marre des vieux trop corsetés et, après une dispute violente avec son père, il est parti à 14 ans pour les Amériques, n’emportant que sa tirelire et les vêtements qu’il avait sur le dos. Nul ne l’a plus revu et Ophélie, qui l’aimait bien, en rêve encore.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se résout enfin à écrire à Violette, son amie de cœur de la pension chez les sœurs, celle-ci lui reproche de ne pas lui avoir laissé son adresse lors de son départ, d’où son silence, et veut bien renouer leur amitié. Justement son frère jumeau Louis se meurt de consomption (le mot pudique pour la tuberculose qui lui ronge le poumon), et le médecin dit que l’air de la mer lui ferait du bien. Ophélie s’empresse de tanner sa mère pour qu’elle accepte de recevoir Louis et Violette, avec leur gouvernante anglaise Sarah, fille de pasteur de mère juive.

Dès lors, c’est la fête. Ophélie qui se mourait à ne rien faire, avait eu une crise après que l’abbé Delessert du domaine lui ait fait approcher « les abîmes du cœur », du nom d’un cahier où il consignait ses observations frustrées et ses fantasmes de chasteté jurée. L’abbé l’avait saisie et Ophélie en avait été saisie au point de perdre sa connaissance. Depuis, elle évitait soigneusement l’abbé libidineux, sans savoir au juste ce qu’il lui voulait, ni sa mère pourtant chargée de son éducation, ni la servante Lisette qui avait connu l’homme, ne voulant lui dévoiler de quoi il s’agissait. L’arrivée des trois jeunesses apporte un bol d’air. Ce sont des conciliabules sans fin entre les amies de pension, les jeux dans le lit du frère et de la sœur, l’amour charnel que Sarah porte à Louis son élève. Ophélie observe avec curiosité ce qu’est physiquement l’amour dans ces différentes facettes (amical, fraternel, physique), tout en ressentant divers sentiments en son cœur. Elle fait mal la relation entre le corps et l’âme, mal éduquée par la religion et par la bourgeoisie.

Elle aimera Louis, mais comme un frère, comme l’aime Violette sa jumelle. Elle ne sera déflorée qu’un soir inédit, alors qu’un aristocrate russe en fin de trentaine est venu au galop depuis Caen revoir la maison où il avait vécu un amour déçu, celui de l’actrice devenue cocotte du bijoutier. Sergueï, qui avait 18 ans, en était éperdument amoureux mais elle était fidèle. Après l’incendie de sa propriété près de Saint-Pétersbourg, où a péri le peu de famille qui lui restait, le jeune homme a décidé d’aller faire la vie en Europe, baisant tout ce qui bouge – dont Ophélie sur son chemin. Celle-ci lui en est reconnaissante, elle sait enfin ce qu’est l’amour physique, tout en ressentant pour son initiateur un élan du cœur qui la réconcilie avec l‘humanité.

Sauf que Sergueï est reparti le lendemain de bon matin. Ophélie ne songe alors qu’à le retrouver, même si Louis, qui vit ses derniers mois sur cette terre, aurait bien voulu la prendre et l’apaiser. Mais Sarah est jalouse et Violette la jumelle se sent délaissée. Le fantasque Louis est romantique comme Blanche la mère, mais actif, et non passif comme elle. Ophélie se laisse attirer par son projet : filer sur la Riviera où Louis sait que Sergueï est allé ; lui vivra une dernière aventure de gentleman cambrioleur (il a déjà volé la rivière de diamants de sa mère), elle retrouvera son grand amour. Ils partent donc une nuit, Ophélie déguisée en jeune garçon, prennent un cheval puis le train, à Paris un autre train. Mais Sergueï a beaucoup gagné au casino de Monte-Carlo et il est parti pour Venise. Qu’à cela ne tienne, Ophélie rhabillée en femme se fait la sœur de Louis, devenu Antoine.

Ils retrouvent Sergueï, qui accueille Ophélie et la baise à nouveau, mais la laisse toute la journée au palais qu’il occupe, pour aller à ses affaires. Ophélie se dit que c’est cela l’amour d’une femme, rester passive à la maison tandis que l’homme s’ébat ailleurs. Sauf qu’elle trouve un après-midi Louis mourant sur le seuil, atteint d’une balle alors qu’il volait un bijou, et le vigoureux Sergueï qu’elle voulait alerter en train de coïter le jeune valet qui est beau garçon. Explications, séparation, départ. Ophélie retourne chez sa mère, Sergueï paye le voyage.

Mais Ophélie est enceinte et c’est inadmissible pour le bourgeois promu, catho tradi. Sarah, enceinte elle aussi de Louis, s’est suicidée dans la mer pour cacher son déshonneur, Violette a été rappelée à la maison. Ophélie est déclarée malade, on ne la laisse voir personne, elle accouche dans la douleur mais à la maison, et l’enfant lui est aussitôt retirée (c’est une fille) pour être confiée anonymement à une nourrice. Celle-ci est la sœur aînée de Lisette, elle s’est déjà occupée du petit garçon que la servante a eue sans être mariée. Ophélie est destinée à épouser, flétrie, un vieux notaire ou équivalent. Elle ne l’entend pas de cette oreille et ne veut pas rester au Purgatoire. Une fois remise et mise au courant par Lisette, elle reprend son enfant et fuit elle aussi pour les Amériques avec lui. On est en 1900, elle a 16 ans.

Inspirée par les héroïnes romantiques anglaises, l’autrice offre juste avant les années Mitterrand une parodie littéraire où l’humour transparaît souvent. Vingt ans après, comme dirait l’autre, les temps ont changé et ce qui paraissait ironique en 1980 fait frissonner en 2020 : la pruderie bourgeoise catho tradi revient et les Ophélie risquent de se multiplier dans un avenir proche.

Prix Anaïs-Ségalas de l’Académie française 1980

Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur, 1980, Folio 1984, 375 pages, €9,00

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Tombes étrusques de Norchia

Il fait trop chaud pour vraiment marcher aujourd’hui et nous allons voir les tombes étrusques de la nécropole de Norchia perdues dans la campagne après un champ de coquelicots superbes. Lorsque nous repassons, deux heures plus tard, ils ont été fauchés par un tracteur.

Le site étrusque date du VIe siècle avant mais les plus belles tombes sont hellénistiques, en forme de temple grec sculpté à même la roche, en bas-relief comme les tombes lyciennes de Turquie. Elles dateraient entre le IVe et le IIe siècle (avant). Il y aurait eu paraît-il quelque influence, les Étrusques faisant commerce dans toute la Méditerranée. C’est toute une rangée de tombes accolées qui sont ainsi sculptées à même la falaise de tuf en cet endroit, situé non loin de la rivière et de la voie Claudia. La classe aristocratique guerrière aimait faire étalage de son pouvoir jusque dans l’au-delà. À la fin du VIIe siècle avant, les agglomérations s’entourent de remparts et deviennent des cités-États, les douze de la « dodécapole étrusque ». Cette alliance est économique et de valeurs, un peu comme l’Union européenne aujourd’hui. Leurs représentants se réunissent tous les ans dans le sanctuaire de Fanum Voltumnae situé à Orvieto. Les plus grandes divinités, hellénisées sous influence culturelle due au commerce, sont parfois vénérées dans le même temple. Zeus ou Jupiter était Tinia, Héra ou Minerve était Uni. Le dieu de la guerre Mars était Laran, Aphrodite Turan, Apollon Aplu, Dionysos Fufluns, Poséidon Nethuns, Pluton était Aita et Perséphone Phersipnai.

Bien que ravagé par le temps, nous pouvons encore distinguer en frise dorique des héros nus combattant sur les frontons de pierre. Au-dessus de la tombe double en forme de temples à colonnes, à laquelle on peut encore accéder par un escalier de pierre usée, le plateau permettait le banquet des vivants. Un Pi de pierre en bas-relief symbolise la porte de la mort, la porte de l’Hadès, que le défunt franchit de manière irréversible guidé par le démon Varun et le passeur Charon. L’aristocratie fermière du temps trouvait là son repos éternel pour l’édification des héritiers.

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Gamins à la mer

L’eau, le soleil et la peau sont la trilogie du gamin en vacances.

Il adore le soleil qui caresse sa nudité enfin offerte à l’air ; il jouit de l’eau qui ruisselle sur sa peau et l’enveloppe partout lorsqu’il y plonge.

Il aime à se mesurer aux autres, aux copains, à exercer sa vigueur dénudée, excitée par le sable et le sel.

Pire encore lorsqu’il devient ado, avec les autres ados.

Les gamins à la mer sont une joie.

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Tuscania 2

L’église suivante, plus bas vers la ville, est Santa Maria Maggiore, élevée au VIIIe mais reconstruite entièrement au XIIIe, déjà gothique. Trois portails et nombreuses fresques à l’intérieur, dont un Jugement dernier avec un démon terrifiant : une face de Neandertal et des crocs acérés pour mieux croquer, le sexe en brasier grillant les damnés. Un concentré des angoisses les plus fortes qui sont d’être dévoré, croqué, brûlé. Pour l’amadouer, une femelle nue se frotte de tout son ventre et ses seins sur l’épaule de Satan. La part du Bien est nettement plus ordonnée, plus habillée et plus sereine – jusqu’à l’ennui éternel malgré les jolis anges unisexe voués au seul désir platonique.

De retour à l’hôtel, le pique-nique a lieu sur la terrasse avec une bouteille de vin blanc Vermantino toscan en guise d’apéritif (8,90 €). Une assiette de toasts à la pâte truffée nous attend, une autre tartinée de brocciu au miel de citron, une troisième plus classique de tomate confite avec mozzarella et basilic, du fromage, du melon et une pêche ainsi que du jambon cru enroulé sur des gressins.

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Le grand alibi d’Alfred Hitchcock

Tout est théâtre, même le meurtre. En flash-back, Jonathan Cooper (Richard Todd) raconte avoir reçu l’actrice Charlotte Inwood (Marlene Dietrich) qu’il admire et qu’il aime, un soir qu’elle survient affolée. Son mari a été tué – bien fait pour lui, ce violent – mais elle ne sait comment s’en sortir. Il lui conseille de faire comme si de rien n’était et d’aller jouer au théâtre dans le West End londonien, mais en changeant de robe, sa blanche étant tachée de sang. Lui ira chez elle en chercher une autre, une bleue. Mais il se fait repérer par la femme de ménage, revenue comme prévu, ce que la Inwood ne lui avait pas dit, et doit fuir la police qui, aussitôt le recherche. Ce pourquoi il se présente au domicile de sa petite amie Eve Gill (Jane Wyman), oie blanche qui rêve d’être actrice. Elle est amoureuse du garçon et, lorsqu’il lui raconte ainsi sa mésaventure, elle voit bien qu’il est amoureux d’une autre qu’elle mais veut quand même l’aider, par fidélité de camarade. Elle le mène en voiture jusqu’à la côte où son père – séparé de sa mère – possède une maison et un bateau.

Sauf que tout est théâtre, illusion, mensonge. Le récit est faux, le garçon menteur et l’amour incertain. Seul le crime est certains. Eve ne sait plus si elle aime Jonathan ; Charlotte Inwood sait qu’elle n’aime personne qu’elle-même mais fait croire à tout le monde qu’ils lui sont indispensables ; Jonathan ne sait pas se maîtriser lorsqu’il est en colère et danse sur la corde raide des apparences tout en rêvant d’aimer.

Sur ce fil conducteur, l’intrigue avance cahin-caha, entre cabaret berlinois et vaudeville à la Rouletabille. Eve se mue en détective amateur pour infiltrer la chanteuse veuve et voir ce qu’elle peut faire pour Jonathan qui ne l’aime pas et se laisse sortir de son mauvais pas comme un petit garçon. En même temps, l’amoureuse lie connaissance avec le détective inspecteur chargé de l’enquête, un Wilfred Smith (Michael Wilding) bien pâle qui se contente d’observer l’activité des insectes qu’il traque. Il regarde avec amusement Eve se démener et se fourvoyer avant de tirer les marrons du feu avec le père de la jeune fille, le commodore Gill (Alastair Sim), fantasque et contrebandier à ses heures mais bien plus subtil que sa progéniture. Il faut dire qu’Eve tient aussi de sa mère, une poivrote de salon pas très futée (Sybil Thorndike), ce qui offre quelques belles tranches d’humour anglais sur ce qu’il est séant de croire ou pas. Quant à la star Inwood, elle est femelle, araigne et manipulatrice, sans jamais un sourire, plus préoccupée de son visage et de son corps que de tout autre chose. Elle fait valser les hommes et les méprise. Elle a voulu se débarrasser de son mari encombrant et y a réussi.

En bref, rien n’est jamais ce qu’il paraît, ni les gens directement ce qu’on croie. Hitchcock met en scène trois couples, l’un ancien, et parmi les jeunes l’un délétère et l’autre qu’on espère plus normal : Jonathan et Charlotte ne sont pas faits l’un pour l’autre, l’une manipule l’un qui accomplit malgré lui les basses besognes de l’autre sans y trouver son compte ; Eve et Wilfred sont plus naïfs, plus vrais, et formeront peut-être un couple au-delà des apparences, chacun formé justement à en juger, lui comme détective, elle comme actrice débutante. Le troisième couple, celui du père et de la mère d’Eve, est d’ancien régime : chacun aime son enfant mais ils ne peuvent plus vivre ensemble, l’une trop bourgeoise cancanière, l’autre trop aventurier.

La vie est un théâtre où l’on doit juger au-delà des apparences.

DVD Le grand alibi (Stage Fright), Alfred Hitchcock, 1950, avec Jane Wyman, Marlene Dietrich, Michael Wilding, Richard Todd, Alastair Sim, Warner Bros Entertainment France 2005, 1h45, €8,65

DVD Alfred Hitchcock – La Collection 6 Films : Le Grand alibi, Le Crime était presque parfait, La Loi du silence, La Mort aux trousses, L’Inconnu du Nord-Express, Le Faux coupable, Warner Bros Entertainment France, 10h27, €29,99

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Ruth Rendell, On ne peut pas tout avoir

Ruth Rendell, née en 1930 et décédée en 2015 après avoir été faite baronne à vie en 1997, est l’une des « reines du crime » de la vieille Angleterre. Elle se délecte à traquer les particularités et les travers de la société anglaise en plongeant les lecteurs, à la manière de Simenon, dans la société même. Ses personnages sont plus vrais que nature, du député à la Chambre et futur ministre à la petite-bourgeoise volontiers pute, ou au chauffeur de maître et garagiste qui se fait des extras.

Une claire définition du type mâle anglais est donnée p.206 : « Le gentleman anglais est courageux jusqu’à la témérité, courtois avec les femmes de sa classe, bon soldat, arrogant, fier, généreux et intrépide. Il a un sens de l’humour démodé. Si extraordinaire que cela paraisse aux yeux de quantité de gens, il conserve cet état d’esprit qui constituait la matière des récits d’aventures de la première moitié du XXe siècle. » Les actions du personnage principal, le député fortuné Ivor, issu du meilleur collège (Eton) et de la meilleure université de droit (Oxford) sont comparées au modèle du gentleman anglais. L’autrice s’empresse de montrer la dégradation nette due à l’époque : la morale a disparu, l’éthique même est entamée. Au profit du « moi je » de rigueur, du narcissisme égoïste de l’individualisme croissant de ce début du XXIe siècle que Ruth Rendell situe dans les années 1980, à l’époque Thatcher (en même temps que Reagan et Mitterrand).

Le roman policier éclaire les facettes de la société avec plus d’acuité que les romans d’amour. Nous sommes dans ce roman dans l’après Thatcher, au moment où les Koweïtiens se font saddamiser à coup de canon par le macho à moustache qui adore caresser le petit otage anglais John de 7 ans avec un sourire inquiétant devant les caméras de télé du monde entier. Mais le propos n’est ni la guerre, ni la politique : il est la société. Ivor Tesham est en pleine ascension au parti Conservateur tout en courant les mini-jupes (les jupons ne se portent plus guère). La belle Hebe, blonde, fine, sèche, le séduit et il veut lui offrir un cadeau d’anniversaire érotique raffiné, une « sex aventure ». Pour cela, rien de plus simple : payer son garagiste pour qu’il loue une grosse voiture aux vitres teintées, qu’il enlève avec un complice encagoulé la belle en pleine rue et lui livre à domicile comme une vulgaire pizza la fille nue sous son manteau et ses bottes de cuir à lacet, menottée, ligotée, bâillonnée et pantelante. Là, ils vivront encore quelques instants torrides avant le verre de champagne – et de rigueur.

Las ! Tout ne se passe jamais comme prévu et, si l’enlèvement a bien lieu en temps et en heure, un camion innocent qui passait au feu vert emplafonne la grosse Mercedes (les Anglais ne produisent plus de voitures sous leurs marques nationales depuis longtemps). Le passager et la belle passent de vie à trépas, le chauffeur est grièvement blessé, dans le coma. Il a grillé le feu rouge. La presse à scandale se déchaîne sur ce cadavre ligoté et Ivor le Secrétaire d’État à la Défense tout juste nommé, ne peut s’empêcher de trembler. Si quelqu’un relie son nom à l’affaire…

Mais il n’arrive rien. Par coïncidence, l’épouse d’un milliardaire très connu qui vient d’acheter un club de foot, passait par là et elle ressemble fort à Hebe. L’époux a reçu des menaces car son rachat du club ne fait pas que des heureux ; c’est sans doute sa femme que l’on a voulu enlever. Surtout qu’un pistolet (non chargé) a été retrouvé dans la voiture or, comme les attentats de l’IRA contre les membres du gouvernement Thatcher continuent, tout cela peut être lié. Ivor est dans les affres lorsqu’il apprend ce détail : si jamais son nom est de quelconque manière relié à l’IRA, il peut dire adieu à sa carrière politique.

Cela ne l’empêche pas de jouer avec le feu, d’aller rôder autour du domicile du chauffeur qui le connaît et qui peut parler, de suivre son ex-maîtresse blonde et élancée elle aussi, et même de coucher avec. C’est que l’assouvissement du désir égoïste est plus fort que tout dans ces hautes sphères de la bonne société et du pouvoir : tout est permis et la morale a depuis longtemps été jetée aux orties avec le slip et le corset – rançon d’une société victorienne trop stricte qui a suscité par réaction son inverse absolu. Sauf qu’entre le corps et l’esprit, rien ne se passe jamais comme prévu. Ivor imagine, échafaude des scénarios, reste hanté par les souvenirs. Il va faire des erreurs, entraîner une cascade de conséquences – jusqu’à la fin, inattendue comme il se doit.

Malgré un premier chapitre brouillon où le lecteur ne sait pas qui parle et pourquoi (en fait un comptable, beauf du député), le diesel poussif réussit à démarrer et, dès le chapitre 3 (heureusement dès la page 41 sur 446), l’intrigue se met en place et se clarifie. Le ton décalé, au-dessus de la mêlée, des différents narrateurs/trices n’aide pas à s’identifier mais le charme de l’intrigue réussit à surgir avec les pages. Le lecteur se captive pour les mœurs des MP (Members of Parliament) surveillés par la presse de caniveau, lue avec délectation par toutes les classes de la société.

Ruth Rendell, On ne peut pas tout avoir (The Birthday Present), 2008, Livre de poche 2011, 446 pages, €7,60 e-book Kindle €7,99

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Tuscania 1

En sortant de Sovana trône un étrange château d’eau en forme d’alien de la Guerre des mondes. Un peu plus loin, des éoliennes aux faces obtuses surveillent la campagne. Leurs pales brassent paresseusement l’air ambiant. Il fait chaud. Nous prenons la route pour Tuscania, cité médiévale ceinte de remparts. Notre nouvel hôtel s’appelle justement l’hôtel Tuscania. Il est moins pittoresque que la forteresse et assez bruyant car ouvert sur une rue passante, mais il offre une vaste salle au petit déjeuner et une grande terrasse avec vue sur les remparts de la ville. La patronne de l’hôtel, Filomena, est l’aînée de trois sœurs dont une prof et une artiste. Cette dernière a donné des peintures inspirées par la Renaissance italienne et des sculptures en plâtre imitées de l’art romain. Certaines sont assez réussies, dont un torse d’éphèbe juvénile dénudé à la palestre qui ne doit pas avoir plus de 13 ou 14 ans.

Nous visitons l’antique acropole de la cité étrusque et les deux basiliques de San Pietro et Santa Maria Maggiore, de style roman. Dans les jardins et au bord des routes, le jasmin est en fleur et embaume. Il y a cependant beaucoup trop de voitures dans les ruelles ; elles se sentent obligées de « passer » avec une seule personne à bord, en général un macho, et se garent n’importe où. Après les ruelles, le cagnard. Nous prenons un café allongé pour 1 € sur la place du théâtre dédié à un chanteur lyrique originaire de la ville, décédé en 2012. Après la « tour des miracles » en face de laquelle se cache un chat noir craintif au poil luisant, la via Claudia est découverte sur une centaine de mètres ; elle reliait Rome à la mer à Ansedonia, via Saturnia et nous pouvons voir les dalles qui la couvraient il y a deux mille ans. Les tympans de marbre et les fresques des églises sont reposants.

À San Pietro, sur l’acropole étrusque, un jeune chat est écrasé – mais seulement de sommeil. Commencée au VIIIe siècle en style roman lombard, probablement sur les restes d’un temple païen, la façade de;l’église est du XIIIe avec une rosace en marbre blanc portant les quatre évangélistes et une loggia délicatement sculptée. Nous pouvons voir un sacrifice d’Isaac dans l’une et des fresques byzantines de l’Annonciation où le Bambin est carrément lancé par l’ange Gabriel à la Vierge. Des hauts-reliefs représentent le royaume de Dieu avec les anges et les Pères de l’Église, face à celui du Mal où un démon à trois faces exhibe un serpent et des harpies dans une profusion végétale qui rappelle l’élan sexuel. A l’intérieur, plein de sarcos étrusques.

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Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge

L’auteur qui travaille du chapeau est cet homme qui porte un chapeau afin de cacher une vilaine cicatrice d’opération de lymphome au cou. Car Hervé Guibert raconte sa vie en ce troisième tome ; il est malade, « sidaïque » comme disait Le Pen club à l’époque, ce qui l’affaiblit au point de lui laisser attraper tout et n’importe quoi. Il mourra immunodéprimé du cytomégalovirus.

Il le refuse, ce qui le fait partir en quête obsessionnelle de peintures, « transition de la chair à la peinture », fantômes de beautés éternisées qu’il veut « posséder » avant la fin. Surtout de l’art russe car la chute du Mur a eu lieu et la fin de l’Ours est pour bientôt. C’est la misère en URSS, la famine pour les petites gens, l’envol des mafias. L’art russe, officiel ou dissident, se vend pour rien. Il ne vaut pas toujours grand-chose mais, sur le volume, certains peintres restés égarés dans la peinture figurative du XIXe sont prisés.

Il existe aussi beaucoup de faux… dont certains apparaissent parfois meilleurs que les vrais. Mais qu’est-ce qu’un « faux » en art ? Une signature imitée ? Un prix indécent pour un faussaire inconnu mais qu’est prêt à payer le gogo esclave de la mode et du nom du Peintre ? Balthus qui récrimine sur tous se vend à prix d’or ; Bacon qui peint des horreurs fascine et se vend fort cher. Yannis, un ami du narrateur/auteur, fabrique des toiles en série lorsqu’il est saisi de fièvre érotique pour son modèle. Guibert transpose sa vie, son amour de la photographie et du photographe Hans Georg Berger, portraituré en Yannis peintre.

Yannis le Grec pédé est copié, Vigo le marchand d’art arménien capable de tout est accusé d’écouler des faux pour des vrais ; poursuivi par la mafia russe qu’il ruinerait en dénonçant les tableaux qu’il juge faux, il disparaît. Mais peut-être pas pour tout le monde. Il survit dans la grotte qu’est la cave qui sert de réserve à sa boutique parisienne, désormais détenue par sa sœur Léna, qui couche avec son assistante Juliette. Car l’art n’est jamais loin de l’érotique. Le narrateur/auteur qui ne peut plus, trop affaibli par la maladie, jouit en contemplant des œuvres et les ébats des autres.

Pour l’auteur, ce sont des garçons, des « enfants ». Mais il s’intéresse peu aux petits et beaucoup plus aux post-éphèbes comme les secrétaires, assistants ou serveurs de restaurant qu’il appelle des « jeunes garçons ». Il a été amoureux fou d’un Vincent « M. » de 17 ans en 1982. Mais il n’y a pas d’amour dans ce texte enchevêtré, aux phrases parfois très longues, notamment au début. Un chapitre sur un voyage africain qui serait « perdu » mais que l’on soupçonne l’auteur de n’avoir pas su écrire.

Une logorrhée qui souvent prend, comme une mayonnaise, distillant l’onctuosité de sa petite musique, mais qui n’apprend pas grand-chose sur le genre humain. Une pierre publiée post-mortem dans le chemin d’Hervé Guibert qui finira trop vite – un an plus tard – et se hâte.

Hervé Guibert, L’homme au chapeau rouge, 1992, Folio 1996, 168 pages, €6.99 e-book Kindle €6.99

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Cité perdue de Vitozza

Nous randonnons en boucle à la journée dans une vallée verte aux nombreuses grottes creusées par les Étrusques, 17 km cette fois avec des dénivelées de 400 m !

Nous ne prenons pas le véhicule mais quittons l’endroit à pied pour un sentier de grande randonnée balisé rouge et blanc symbolisé par deux guerriers étrusques affrontés sur les panneaux. La descente en forêt est assez raide avant un plat dans un chemin creux tout en bas. Nous devons remonter sur le plateau où règne la vigne, l’olivier et les champs d’orge, d’avoine ou de lupin. Une ferme d’agrotourisme chic est fermée et, sur ses bords, un cerisier sans maître nous permet de grappiller quelques fruits déjà mûrs parmi les autres. Dans les champs poussent des coquelicots, quelques bleuets, des marguerites et des potentilles. Au loin, le piton volcanique de Radicofonte marque la ligne de partage des eaux entre l’est et l’ouest de l’Italie. La ville d’Aquapendente, au nom évocateur, est située à son pied.

Nous entrons dans la Citta del Tufo avec de multiples grottes creusées à même le tuf dans le parc archéologique de Vitozza. Nous pouvons voir une forteresse étrusco-médiévale et son plan reconstitué. Le site est en forêt, le long du sentier balisé. Il est agréable à marcher.

Nous pique-niquons dans l’aire réservée sur des tables et des bancs attenants. La tapenade sur tranche de pain précède le jambon, le fromage pecorino truffé à 17 € le kilo (pas cher), et la salade à base de tomates.

La vallée du tuf est une suite de trous aménagés dans la roche pour servir d’habitation, d’étable, de réserves de grains, de chapelle, ou de lieu fortifié. Il s’agit d’une véritable cité des morts récurée du moindre objet depuis les Romains. Le tout sous les chênes, érables et robiniers qui lâchent leurs touffes blanches et légères comme un duvet des anges. Les éphèbes éthérés semblent secouer leurs ailes dans une odeur suave, due aux pétales qui tapissent le sol. Nous descendons à la rivière, que nous passons à gué, puis remontons sur la route qui nous conduit au bourg. Curieusement, nous subissons une averse en plein soleil l’après-midi.

Nous longeons le torrent Lente puis nous passons par la Via Cava de San Rocco, impressionnante. Nous prenons les chemins de traverse pour entrer par la porte des Merles, peut-être les oiseaux qui chantent le matin à pleine gorge. La montée par les rampes débouche sur un café où nous nous arrêtons pour boire.

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Hélène Carrère d’Encausse que j’ai connue

Hélène Zourabichvili, épouse Carrère, dit d’Encausse, était une grande dame. Une immigrée géorgienne dont les parents avaient fui la révolution bolchévique. Apatride jusqu’à 21 ans, elle a donné à la France trois enfants devenus célèbres, Emmanuel l’écrivain, Nathalie l’avocate et Marina médecin médiatique ainsi qu’une œuvre de soviétologue. Elle est entrée à la Sorbonne, à Science Po et à l’Académie.

Elle est décédée paisiblement à 94 ans le 5 août 2023.

J’ai eu l’honneur et le bonheur de l’avoir comme professeur à la Sorbonne deux ans après le livre qui l’a rendue célèbre, L’empire éclaté, et d’effectuer sous sa direction mon mémoire de DEA de Science politique (diplôme d’études approfondies, l’ancêtre du master 2) en relations internationales. Le thème : l’URSS bien-sûr.

Sa thèse d’État portait déjà en 1976 sur Bolchevisme et Nations. On sait que ce sont les secondes qui l’ont emporté sur le premier, malgré l’idéalisme abstrait des intellos occidentaux. Grâce à elle, à son réalisme, à sa raison, à son goût d’aller voir et de lire le russe, j’ai pu prendre conscience que le communisme était une religion qui enfumait les esprits en France et notamment les étudiants shooté à l’opium du peuple. Presque tout le monde se disait marxiste, c’était la mode, le conformisme, tout comme la clope et la baise.

Il faut s’en souvenir, Sartre tonnait contre tous ceux qui ne pensaient pas comme Staline, osant affirmer que « tout anticommuniste est un chien ». Pauvre Sartre, pauvre génération intolérante et sectaire. Hélène le professeur, Hélène la chercheuse, a ouvert les yeux et donné la méthode pour se sortir des illusions : il suffit d’observer et d’analyser avec esprit critique, en recoupant les sources et les témoignages, pour se faire sa propre opinion.

L’empire éclaté analysait les fractures de l’URSS, union factice de républiques qui n’en avaient que le nom, socialistes à la manière de Lénine (on discute mais c’est moi qui décide), faussement soviétiques puisque les soviets n’avaient aucun pouvoir. La thèse était démographique : la population d’origine musulmane faisait plus d’enfants que la population chrétienne ; elle était appelée à devenir majoritaire en Union soviétique alors que la classe dirigeante du Parti, de l’armée et de l’industrie était d’origine russe de culture européenne. La légitimité du pouvoir politique pouvait donc être remise en cause dans le futur.

Si ce n’est pas ce qui a fait chuter l’URSS, minée par ses contradictions et notamment son économie bureaucratique et gaspilleuse, il reste que c’est bien cette crainte du « grand remplacement » qui anime Poutine et ses sbires aujourd’hui (tout comme les petits Blancs de Trump et les zemmouriens en France). Les musulmans et autres minorités sont envoyés en première ligne par l’armée de Poutine pour décimer leur population, tandis que les « blancs » sont mis en réserve. L’idéologie nationaliste poutinienne est clairement xénophobe. Quant à l’État, il est aux mains de mafias que le Kremlin arbitre, le but ultime étant de défendre la chose nôtre (Cosa nostra).

Hélène Carrère d’Encausse fut un grand professeur, même si elle fut une mère peu attentive et à éclipses, alternant de grands moments de fusion avec des plages de délaissements dues à ses nombreuses activités. Personne ne peut être parfait, surtout pas un parent.

L’empire éclaté format e-book Kindle, €8,49

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Parc archéologique de Pitigliano

Nous quittons ensuite le village à pied pour aller pique-niquer au bord d’une rivière dans le parc Archéologique de Sovana. Nous pouvons voir ensuite de belles tombes à dado ou demi-dado (cube) de l’art étrusque et notamment celle dite d’Hildebrand ou celle de Leoni. Ce sont deux Anglais qui, dès 1843, font connaître le site : Ainsley et Dennis. Après le pillage des « beaux objets », des fouilles plus sérieuses seront menées par un Italien en 1929, Bandinelli.

La tombe Hildebrand est célèbre non seulement parce qu’elle est belle mais aussi parce que le citoyen de Sovana Hildebrand fut le pape Grégoire VII. Elle est sculptée à même la roche en forme de temple avec deux escaliers latéraux. Des douze colonnes, une seule subsiste en forme de chicot. Les chapiteaux étaient décorés de visages et une frise en relief surmontait le tout avec des griffons, des nymphes et des motifs végétaux.

La tombe des Démons ailés est une découverte récente, en 2004. Sur le fronton écroulé, un grand démon marin avec une paire d’ailes porte une queue en forme de poisson ; il représente peut-être Scylla ou Triton. Le bras droit levé, il brandit une rame ou le gouvernail d’un bateau naufragé. Sur un autre bloc est Vanth, le démon féminin ailé messager de la mort.

Les Étrusques croient dans une vie après la mort. Il s’agit de survivre en tant qu’individu ayant vécu de son vivant et la mémoire doit se perpétuer par la tombe, reproduit l’habitation des vivants et est remplie de meubles et d’objets, y compris les bijoux précieux et des ornements honorifiques. Les traits du visage réel du défunt sont reproduits sur les vases canopes, sur les couvercles d’urnes ou sur les sarcophages. Les tombeaux à chambre à partir du VIe siècle avant sont issus de l’urbanisation et du souhait de créer pour le défunt une maison dans l’au-delà. Les tombes ne sont plus destinées à une seule personne mais à des familles entières, des clans aristocratiques.

Nous poursuivons notre promenade par haut et par bas, plus ou moins 300 m de dénivelé, dans la ville de tuf où sont creusées les tombes étrusques tout autour de Pitigliano. Nous suivons la via Cava, un chemin carrément creusé dans la roche par les millions de pas des hommes et des bêtes depuis des millénaires. Il y fait frais et il est agréable de marcher, tout en descente, malgré quelques passages difficiles aux genoux avec de hautes marches.

Après cette promenade, nous prenons une bière Peroni à Pitigliano, capitale d’un comté des Orsini. Le petit bourg médiéval perché aux rues étroites, aux ruelles plus étroites encore qui les traversent et donnent sur la vallée à flanc de falaise, attire quelques touristes dont une famille au jeune garçon de 7 ans entreprenant. Dans l’église, neuf blasons ornent le chœur. L’endroit est dédié à Saint-Roch, prié contre la peste, en vitrail au-dessus du portail d’entrée.

Nous revenons à notre hôtel, la forteresse Orsini, pour nous reposer et nous changer avant le dîner qui a lieu dehors dans la cour, à l’abri du vent, d’un menu au choix bien présenté. Mes tagliatelles sont présentées en tourbillon, le saltimbocca à plat avec sa pique pour le jambon et la sauge, les aubergines du contorno épluchées et cuites à la vapeur, mêlées ensuite d’huile d’olive et servies froides.

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Mr et Mrs Smith d’Alfred Hitchcock

La seule comédie d’Hitchcock ; elle a eu du succès mais n’est pas vraiment drôle à notre époque. L’épouse, Ann (Carole Lombard) est insupportable. Une infantile, capricieuse, exigeante, tout pour sa pomme. Son mari David Smith (Robert Montgomery) est un brave gars un peu conventionnel et content de lui mais pas vraiment macho pour les normes de l’époque. Ce qu’elle lui reproche peut-être, au fond, multipliant les « règles » maniaques pour le soumettre et tenter qu’il lui résiste. Car elle aime ça, qu’on lui résiste : elle a l’impression d’exister, fille unique à maman qui ne fait rien et se laisse entretenir.

Tout commence au lit dans une chambre d’hôtel à New York, où le couple s’est enfermé depuis trois jours, n’ouvrant la porte que pour les repas. Et encore, la femme de chambre ne peut rien voir, elle qui est si curieuse. C’est qu’il s’agit d’une « règle » instaurée par Ann pour assujettir David : quand ils s’engueulent, ils doivent rester ensembles dans la même chambre jusqu’à ce qu’ils se soient réconciliés.

Ce qui finit par arriver, par lassitude des deux. Lui repart au travail, avocat associé à son ami de collège Jefferson Custer (Gene Raymond). Mais la première visite qu’il reçoit est celle de Harry Deever (Charles Halton), un officiel de l’Idaho qui l’informe que, pour raisons d’imbroglio administratif entre États, son mariage depuis trois ans avec Ann dans une ville frontière n’est pas valide. Le couple doit se « remarier » officiellement dans l’État et obtenir un nouveau certificat ; les 2 $ payés pour le premier lui sont remboursés. Cela l’amuse, David ; il s’est d’ailleurs demandé dans la chambre s’il se remarierait avec Ann, finalement. Lui disant « la vérité » (autre « règle » d’Ann) il serait plus libre. Elle a été vexée de cette vérité exigée, mais cette faute administrative offre à David la possibilité de réfléchir.

Il n’en parle pas à son épouse lorsqu’il rentre du travail. Fatale erreur ! Harry est l’oncle d’une amie d’enfance d’Ann et l’a connue toute petite, ce qu’il dit à David ; en passant ensuite devant la rue que le couple habite, il est venu donner un petit bonjour et il apprend à Ann la nouvelle qu’ils doivent se remarier administrativement. Ann, en perfide qui, elle, ne dit pas la vérité, attend que David lui en parle, ce qu’il ne fait pas. Il l’emmène à leur restaurant de fiançailles pour faire renaître le moment, d’autant qu’Ann a remis sa robe du temps qui la serre un peu trop, ce qui permet un peu de comédie. Mais le resto est devenu un bouge et le quartier s’est dégradé : on ne dîne plus au-dehors sans se faire reluquer par des gamins en guenilles. La soirée est ratée, c’est bien le signe que l’idéalisme de la jeunesse ne dure plus, et qu’il s’est évaporé trois ans plus tard.

David ne dit donc rien pour le moment à Ann, ce qui la met en fureur. Elle lui lance un vase empli d’eau, en gamine hystérique, l’accuse de ne plus vouloir d’elle et le fout carrément à la porte. Il se laisse faire… C’est à son club qu’il trouve une chambre pour une nuit – qui durera plusieurs jours. Son ami et associé Jefferson lui conseille de l’ignorer, elle se calmera d’elle-même. David pense lui couper les vivres mais elle a trouvé un emploi de vendeuse dans un magasin de lingerie féminine chic tenu par un « vieux singe » libidineux qui n’engage que des demoiselles (pour mieux les séduire, ce qui est objet de comédie). David la suit, la fait sortir et coupe son emploi en affirmant devant tous qu’elle est mariée – même si c’est juridiquement contestable. Jefferson tente un peu plus tard une médiation… mais Ann le choisit pour avocat (avec des arguments de jurisprudence, objets de comédie). De quoi rendre jaloux David et le faire réagir.

David tente bien de s’afficher avec des filles, présentées par un copain de sauna au club, mais elles sont vulgaires et guère belles, l’une d’elle bouffe son « faisan » qui n’est que du vieux coq (autre objet de comédie). Il voit Ann en compagnie de Jefferson dont elle cherche à faire son amant – qui reste platonique. Mais David reste au fond casanier, attaché à celle qu’il a choisie pour la vie (vieux refrain conventionnel). Ann tente de se faire épouser par Jefferson, très prévenant et « homme du monde » qui ne lui saute pas dessus dès le premier jour. Elle voudrait bien qu’il la désire, d‘ailleurs, et l’emmène sur la grande roue pour lui donner des sensations mais il pleut et vente et ils rentrent trempés ; elle tente alors de le saouler pour qu’il ose, mais il ne boit jamais et, s’il se laisse faire en toutou bien dressé (ce l’Ann adore), il tient mal l’alcool et il ne l’embrasse même pas. Elle se fait présenter à ses parents mais David est au cabinet et intervient avec ironie pour les mettre en doute sur sa moralité en rappelant son mal de mer chronique et ses caleçons d’époux qu’elle doit aller chercher à la laverie.

Lorsque Jefferson et Ann vont passer un week-end au ski à Lake Placid, un comté de l’État de New York, David les précède et se fait attribuer le chalet voisin. Il simule un malaise dû au froid pour voir la réaction de son ex. Elle se précipite, le soigne, se préoccupe de lui. David sait alors qu’elle tient autant à lui que lui à elle. Le pauvre Jefferson s’avère bien pâle face à ce qu’il devrait être, et qu’Ann a fantasmé. Il est trop « faible » à ses yeux et elle le jette. Encore une critique implicite de l’idéalisme « romantique » de femelle qui gâche l’amour – et son désir qu’on lui résiste en vrai mâle, selon les conventions du temps.

David et Ann se remettent ensemble, ils vont probablement réinitialiser leur mariage officiellement. Quant à leur vie privée, elle n’ira pas sans orages mais, comme les véritables éclairs et tonnerre, ils éclaircissent l’atmosphère et rendent l’air plus supportable. L’idéalisme étouffant masque la réalité des sentiments. Peut-être est-ce le message hitchcockien de cette comédie un peu lassante par moments.

DVD Mr et Mrs Smith, Alfred Hitchcock, 1941, avec Carole Lombard, Robert Montgomery, Gene Raymond, Jack Carson, Philip Merivale, Éditions Montparnasse 2003, 1h35, €24,30

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Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu

Nell est une jeune femme belle et intelligente, comme il se doit pour les lectrices de MHC. Elle est orpheline depuis que ses parents sont morts dans un accident de voiture mais a été élevée par son grand-père, député de New York durant cinquante ans sans interruption. Bien que n’ayant pas besoin de travailler Nell écrit des chroniques dans un grand journal de la côte est. Elle s’est mariée très vite à Adam, un architecte bien fait de sa personne et avec un sourire irrésistible, comme il se doit pour les lectrices de MHC.

Mais voilà… Si tout commence dans le rose, le noir surgit brutalement. Sur les incitations pressantes de son grand-père, Nell va se décider à briguer le poste de député que celui-ci a lâché ; elle sera soutenue par le parti. Mais pas par son mari, Adam a en effet une étrange réticence à laisser aller sa femme aux élections. Les médias vont naturellement enquêter et scruter les moindres détails de la vie de Nell et d’Adam : y aurait-il une quelconque tache à dissimuler ? Ou n’est-ce que le souci bien légitime d’un mari qui ne veut pas que son épouse soit accaparée par la politique au point d’en oublier le foyer, et les éventuels enfants qu’ils voulaient ?

Une fois le décor planté, les personnages campés, la question principale posée, l’histoire peut commencer. Mary Higgings Clark a du métier et compose méthodiquement ses intrigues. Ses chapitres sont découpés comme dans les séries télé, prenant chaque personnage à un moment et faisant avancer l’histoire par ses facettes individuelles. Il y a Nell, Adam, le grand-père Mac, la grand-tante Gert férue de parapsychologie, la médium Bonnie, Jimmy le chef de chantier et son épouse Lisa, Jed Kaplan et sa mère qui a vendu un vieil immeuble sans l’en avertir, Lang le banquier qui finance la promotion du terrain, un petit garçon et son père. On peut se perdre au début dans les personnages, mais c’est la rançon de celles ou ceux qui ne lisent que trois pages à la fois. Les autres suivront le fil sans problème, vite captivés par les différents caractères.

Jed est aigri de voir le vieil immeuble inhabité en plein New York que sa mère possédait vendu par elle pour une bouchée de pain – son héritage – sans son avis ; mais Jed était parti en Australie pour échapper à une accusation de trafic de drogue et il en est revenu parce qu’il a replongé là-bas. Adam possède désormais l’immeuble, attenant à la parcelle de terrain que Lang a acquis pour en faire un centre commercial, résidentiel et de bureaux, avec une grande tour d’architecte. Adam veut donc négocier la vente de son terrain contre l’architecture du projet, ce qui lui permettra de se lancer en grand. Mais il semble que Lang ait d’autres vues…

La réunion convoquée par Adam sur son yacht ancré dans le port de New York, son seul luxe, doit réunir Lang, le constructeur Sam, le chef de chantier Jimmy, Winifred la secrète secrétaire d’Adam bien au fait des pratiques de l’immobilier, et lui-même. Mais Lang prévient au dernier moment qu’il ne pourra pas venir, il a embouti un camion avec sa voiture et doit aller à l’hôpital. Lorsque le bateau quitte le quai, il explose. Aucun survivant, deux corps déchiquetés repêchés, deux disparus : Adam et Winifred. Mais le sac à main de la secrétaire récupéré, à peine roussi. Dedans, une petite clé de coffre bancaire, sans indication.

Nell est effondrée, elle s’était disputée avec son mari juste avant qu’il ne parte, ayant oublié sa mallette et son blazer, que sa secrétaire est venue chercher sur sa demande peu après. Sauf que ce n’est pas le bon blazer, il y en avait deux identiques. L’enquête commence. Les suspects : Jed qui en voulait à Adam, Lang qui voulait ce terrain mais pas l’architecte, Jimmy peut-être, longtemps au chômage et pas très clair depuis. Ou d’autres. D’autant qu’un petit garçon de 8 ans, de retour d’une visite à la statue de la Liberté, a vu le bateau exploser et, comme il est hypermétrope, a distingué nettement « un serpent » qui plongeait en même temps dans les flots. Il fait des cauchemars depuis et sa mère l’emmène voir une psychologue qui le fait dessiner. Et « le serpent » s’affine au fil de la mémoire. Les flics sont très intéressés de savoir ce qu’il est vraiment.

Sa grand-tante Gert persuade Nell d’aller voir la médium, qui a reçu un message confus d’Adam depuis l’au-delà. Mac est sceptique mais Nell réceptive, ayant connu une expérience de ce genre avec sa grand-mère lorsqu’elle est morte (une caresse dans la nuit) et avec ses parents lorsqu’elle était prise dans un contre-courant marin et a manqué de se noyer. En fait, Nell est une fausse sceptique, sa raison doute mais elle veut y croire. Elle se sent coupable de s’être disputée avec Adam avant sa disparition et veut connaître la vérité – pour elle-même et pour sa carrière. En bonne Yankee s’adressant à des Yankees, MHC n’oublie jamais l’égoïsme fonceur de ses personnages fétiches. Et Bonnie la bluffe ; « Adam » depuis l’au-delà conseille à Nell de se méfier de Lang.

Mais que veut Lang ? Qui est Bonnie ? Et qui était vraiment Adam ? D’où vient l’argent de la fidèle Winifred, qui lui permet de financer une maison de retraite chère à sa vieille mère acariâtre ? Et pourquoi est-elle allée la voir religieusement tous les jeudis soir ? Nell va enquêter, aidée de Mac, Bonnie va la troubler, la mère de Winifred lui inoculer des doutes. Et puis… le drame évidemment. Mais Nell trouvera l’amour à nouveau en la personne d’un médecin pédiatre, orphelin comme elle, qui recherche sa mère devenue SDF.

Une intrigue convenue, dans les normes exigées des lectrices de MHC, mais qui est bien composée et au suspense soigneusement découpé. Bien qu’évoluant dans les milieux huppés de New York – sa ville, son milieu – ce qui peut agacer par moment, on ne s’ennuie pas. Un bon cru de vacances que j’ai relu avec plaisir.

Mary Higgings Clark, Avant de te dire adieu (Before I say Goodby), 2000, Livre de poche 2001, 439 pages, €9,20, e-book Kindle €7,99

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Cathédrale de Sovana

Nous suivons ensuite la rue principale bordée de boutiques et de fleurs jusqu’à la cathédrale, sise dans un bosquet de pins. Un portail entouré de marbre sculpté montre les influences byzantines. La nef est claire avec des colonnes bicolores en pierre blanche et grise. Les chapiteaux sont parfois sculptés et l’on distingue Adam et Eve après la Faute, qui se tiennent la main devant le sexe par « honte » biblique. Dans la crypte en sous-sol, un reliquaire présente des os attribués à saint Mamiliano, deux fémurs, des côtes, un morceau de hanche…

Devant une école désertée en ce week-end, un panneau en italien : « no pipi, no popo, les enfants de l’école maternelle vous remercient ». C’est vrai qu’ils sont chiants, les touristes. Sur la vitrine de la boulangerie, une pancarte donne la recette de Sfratto, gourmandise juive : c’est un bâton de 28 cm fourré d’une pâte au miel, noix et écorce d’orange. Il a été élaboré au 17ème siècle quand le grand-duc de Toscane a obligé les Juifs à se concentrer dans une zone réservée autour de la synagogue, le ghetto. Le nom de sfratto vient de « l’expulsion », qui a eu lieu en tapant d’un bâton les portes juives. La douceur commémore ce souvenir… cuisant.

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Jean-Louis Curtis, La quarantaine

Louis Albert Irénée Laffitte, dit Jean-Louis Curtis, qui sera coopté à l’Académie française en 1986, a 49 ans lorsqu’il publie ce roman sur « la crise » de la quarantaine. Celle où l’homme arrivé (en ce temps-là, il ne s’agissait que de l’homme, pater familias, chef de famille) se sent vieillir. Il a consumé sa jeunesse, s’est marié comme il se doit, a fait des enfants à sa femme, les a plus ou moins élevés non sans drames à l’adolescence, et se retrouve livré à lui-même, le corps usé, les sens encore en éveil, craignant la fin et désirant la nouveauté.

L’auteur met en scène deux couples d’amis dans une petite ville assoupie de province, Sault-en-Labours, autrement dit la cambrousse. Mais les années soixante amènent l’américanisation, la consommation, la libération des mœurs. Les voitures envahissent les rues, les antennes de télévision les toits, le rock les salles des cafés. De vieilles demeures sont rachetées par des promoteurs promus pour en faire de grands immeubles « tout confort », tandis que les fermes antiques tombent en ruines jusqu’à ce qu’un club de vacances industrialisées s’y intéresse pour les transformer en camps de loisir.

Bruno et son épouse Juliette ont deux fils, Pierre qui ressemble à son père et le prend pour modèle, et Nicolas qui est physiquement plus fin et intellectuellement plus intelligent. Mais aussi pédé, l’auteur le laissera soupçonner par petites touches, sans jamais le dire, montrant un Nicolas en pleurs à 14 ans lorsque son père qui l’aime lui parle des « choses de la vie », restant en toute amitié chaste avec sa copine Catherine, puis allant étudier en Allemagne où il rejoint « un ami ». L’auteur lui-même semble ne s’être jamais marié et avoir « une sensibilité ». Bruno, à l’inverse, épouse tôt Suzy et lui enfourne un petit durant son service militaire.

André et son épouse Claire sont plus discrets et ont deux filles, Catherine qui travaille bien et ne pose aucun problème, et Suzy la sotte qui gaffe souvent et met son transistor à fond, au grand dam de son père. Qui en fait une crise cardiaque à la cinquantaine. Il a eu une liaison de quelques mois avec Béatrice, mais décevante et il rompt. Non sans que sa femme le sache puisque tout se sait dans les petites villes dont les gens n’ont que ça à faire que de s’observer, se juger et commérer.

Mais c’est Bruno qui va connaître un drame, lui qui fait tout dans l’excès. Il s’entiche d’une jeunette de 20 ans, lui qui en a plus de 50, plus ou moins attisé par un ancien condisciple qu’il fascinait et qui s’est ainsi vengé de son indifférence. Jean n’est pas du même monde bourgeois et Bruno l’a toujours snobé. Il n’a jamais voulu s’en sortir et végète comme employé de banque jusqu’à ce qu’il rencontre une fille du peuple comme lui, mais ambitieuse pour deux. Elle l’incite à voir grand à à emprunter (mot tabou chez les paysans !) pour monter une agence immobilière. La mode des résidences secondaires vient avec les années soixante et il y a de l’argent à se faire. Ce qui fut fait. Le couple a fait un fils, Michel, qui aussi peu d’affect que son père – probablement un futur requin d’affaires ou un psychopathe.

Ainsi va l’existence, dans le bouleversement du monde et des mœurs, jusque dans les coins reculés des provinces hier isolées et depuis les années soixante reliées par la route, le train et la télé. Les événements y parviennent assourdis, le premier spoutnik, les événements d’Algérie, la crise des missiles de Cuba. Avec la peur de la mort qui vient, de la décadence des corps, du grand remplacement des vieux par les jeunes – ce qui fut de tous temps. Un beau roman qui se lit bien.

Jean-Louis Curtis, La quarantaine, 1966, J’ai lu 1974, 312 pages, occasion 15,00

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Église San Mamiliano de Sovana

Le village classé de Sovana, entre 200 et 300 mètres d’altitude, était un centre étrusque sur un plateau entre deux gorges. Le village est en effet d’origine étrusque mais apparaît aujourd’hui surtout médiéval. Là est né le pape Grégoire VII Hildebrand vers 1020. Nous commençons par l’église Santa Maria du XIIe, fort illustrée de fresques. Saint-Roch y est à l’honneur. L’ours, symbole des Orsini, y est représenté.

La jouxtant est la petite église de San Mamiliano où a été retrouvé en 2004 un trésor de pièces d’or romaines, provenant principalement de Byzance sous les règnes de l’empereur Leo (457-474 de notre ère) et de son successeur Anthemius (467-472). La légende veut qu’elle ait inspiré Alexandre Dumas pour Le comte de Monte Cristo.

Cette église est ruinée jusqu’aux fondations mais elles ont été fouillées, et le long d’une paroi a été trouvé un pot de terre renfermant une centaine de monnaies mises à l’abri probablement contre le pillage des Longo Barbi, les longues barbes, dont nous avons fait les Lombards. Un petit musée est installé au-dessus des fondations, que nous fait visiter Nicoletta, italienne très en verve pour expliquer l’histoire et les découvertes. Nous passons une heure à écouter de l’italien torrentueux, plus ou moins traduit par le guide, mais néanmoins assez compréhensible au vu des panneaux écrits autour de nous.

Une tombe proche de celle des Hildebrand, fouillée en 1974, a livré un mobilier de banquet avec deux jarres à eau en bronze, deux amphores à vin, une œnochoé et un phanère ainsi qu’une passoire à vin et un candélabre, le tout daté de la seconde moitié du IVe siècle avant. Le vin était épais, non filtré ni vinifié, aromatisé d’épices et devait être passé avant de remplir les coupes et d’être coupé d’eau, deux mesures d’eau pour une de vin. Le rituel du banquet a été emprunté par les Étrusques aux Grecs d’Eubée, installés dès 775 avant à Pithécusses dans l’île d’Ishia face à Naples. Mais ils admettaient les femmes, contrairement aux Grecs – et plus tard aux Romains, qui considéraient cela comme de la « débauche ». Comme quoi la morale sociale n’a rien de naturel mais se construit sur les phobies et les phantasmes de chaque époque.

Outre le trésor de monnaies d’or avec même une pièce du dernier empereur romain de 14 ans, Romulus Augustule qui sera déposé par Odoacre après dix mois de règne, je retiens deux statuettes en plomb qui représentent un éphèbe et une jeune fille, mains ligotées dans le dos et chacun un pied tranché. Elles ont été retrouvées enfouies sous la terre dans une tombe du IIIe siècle avant et mise au jour par un agriculteur en 1908. C’était probablement pour opérer un maléfice volontaire, le plomb étant le métal des enfers. Les statuettes ont été placée dans la tombe trois siècles après le défunt et désignent nommément chacun : Zertus Cecnas le jeune mâle et Velia Saetna son ardente femelle. Ils sont ainsi livrés prisonniers aux dieux des enfers pour y être châtiés. Nicoletta nous raconte la légende de ces deux amants, empêchés par un jaloux de se rejoindre par l’amputation, et de s’embrasser à cause des liens, cela pour l’éternité. Les deux sont nus et désirables avec une joli contraposition du buste, mais ne peuvent assouvir leur désir mutuel. La musculature en devenir du garçon montre combien il est jeune, pas plus de 16 ans. Nicoletta se plaît à penser qu’une fois les statuettes mises au jour et regardées, leur histoire racontée à de multiples gens, la malédiction est levée.

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Sandrine Warêgne, Un crime couleur rubis en Birmanie

Un roman policier voyageur. Trois Suisses partent en Birmanie et échappent de peu à une tentative d’escroquerie internationale sur les rubis. Tout se dénoue dans les affres, et la naïveté – disons même la niaiserie – de la fille, Vanessa, éclate au grand jour. Comment être aussi bête et croire que le monde entier est un paradis à la suisse ? Que tout le monde il est beau et poli et gentil comme un Suisse ?

Mais commençons par les personnages. Vanessa Egger est une grande rousse à lunettes, garçon manqué ; elle doit rendre un mémoire littéraire, l’étude comparée des romans Une histoire birmane d’Orwell et La vallée des rubis de Kessel (chroniqués sur ce blog). Elle veut voyager en Birmanie pour sentir le pays qu’elle doit étudier dans les romans. Avisant une annonce sur les murs de la fac, elle rejoint deux garçons pour voyager ensemble. Matthias Chiu l’asiatique et Alex Baer le grand blond en espadrilles sont tous deux suisses. Ils ont fini de hautes études commerciales et veulent passer l’été sac au dos en Asie. Ils choisissent la Birmanie pour un prétexte candide : parce que c’est une dictature – non qu’ils soient portés aux régimes autoritaires mais parce que cela a préservé le pays du tourisme de masse. Un choix consommateur pour Occidentaux libres, aisés et égoïstes. Avec pour vague excuse de ne pas aller dans les hôtels de la junte au pouvoir et d’ouvrir les Birmans au monde.

Au restaurant de l’hôtel à Rangoon, capitale économique du pays, Vanessa reconnaît Ben Edwards, comptable anglais pour des sociétés offshores, accompagné de sa femme aux cheveux noirs prénommée Fiona. Ben est l’ex de Vanessa, consommé lui aussi lorsqu’elle était étudiante à Londres en Erasmus. Il faut dire que Vanessa, en adolescente écervelée typique du contemporain, a publié aussitôt sur Instagram tout ce qu’elle allait faire, où elle devait aller et ce qu’elle avait déjà accompli. La présence de Ben n’est peut-être pas due au seul hasard.

Samuel et Diane, autre couple français d’Annecy dont lui se dit dentiste, se joignent à eux le lendemain pour visiter le Rocher d’or. Au retour, la chambre de Ben et Fiona a été cambriolée ; ils se disputent et Fiona disparaît. Samuel et Diane sont les coupables : ils ont récupéré les rubis volés à une altesse d’émirat qui les avait acheté à Genève pour sa troisième future épouse. Le lecteur sait tout de suite qui a fait le coup, ce qui est dommage pour le suspense, d’autant que l’ensemble du scénario n’a pas encore été présenté.

Nous faisons en effet la connaissance de l’inspecteur Patrick Camino, de Genève, la quarantaine au petit bedon, divorcé, fan de Francis Cabrel et flanqué d’un père, José, en maison de retraite. Il est chargé de l’enquête sur le vol des rubis « sang de pigeon » – une variété rare et très chère – par le joaillier Van Arp & Co. Le joaillier a payé l’intermédiaire birman mais les rubis ne lui ont pas été livrés et l’altesse menace directement sa vie. Disons-le de suite, la vie personnelle de l’inspecteur n’a rien à voir avec l’intrigue, sauf si le roman n’est que le début d’une série où on le retrouvera.

Le trio des étudiants décide, sur l’initiative appuyée de Vanessa qui garde un faible pour Ben, de l’aider à retrouver Fiona, occasion de visiter les principaux monuments bouddhistes, la maison d’Aung Sang Suu Kyi (dont Luc Besson a fait The Lady) et surtout les restaurants. « Fraîcheur et délices » disait Kessel. Ils décident à quatre (parce que c’est moins cher) de faire le périple prévu par Fiona en montrant sa photo partout où ils passent. C’est Mandalay, « Orwell avait même parlé de ville aux cinq P : parias, pagodes, prêtres, porcs et prostituées » p.97. Puis c’est le fleuve Irrawaddy et la pagode Bagan réputée contenir un os frontal de Bouddha. Tout une série touristique abondamment commentée comme dans un récit de voyage. Curieusement, Diane et Samuel les ont précédés. Samuel, bourré, blague ou pas sur le trafic de rubis, à la grande perplexité des étudiants – et du lecteur.

Alex et Matt vont seuls faire le fameux tour en montgolfière de Bagan car Vanessa a le vertige. En montrant sa photo par réflexe, ils apprennent que Fiona a fait le même deux jours avant. En interrogeant le registre de la compagnie, ils retrouvent son hôtel mais elle n’est pas là. C’est alors que Ben apprend par un tabloïd anglais sur Internet que l’on a retrouvé son cadavre près d’un temple. La police birmane qui s’en fout classe l’affaire en accident. Effondrement : Ben retourne à Londres avec son cadavre incinéré, le trio décide de continuer et terminent au lac Inle, occasion d’un dernier coucher de soleil en technicolor, avant le retour à Genève.

A l’aéroport, ils croisent Samuel et Diane qui font semblant de ne pas les connaître et déclarent d’ailleurs s’appeler Rubinstein, avant de prendre leur vol pour Dubaï. Sauf que Rubinstein veut dire pierre de rubis en allemand. Alertée, la police de Genève qui agit plus vite qu’elle ne pense, s’aperçoit qu’ils ont un faux passeport et sont frère et sœur, recherchés par Interpol… Le collier de pierres rouges que chacun croyait de rubis, s’avère être de spinelles, une variété inférieure. Quant au joaillier genevois, son cadavre a été retrouvé dans le Rhône.

Quel rôle ont joué Samuel et Diane ? Qui sont vraiment Ben et Fiona ? Comment se fait-il que Vanessa se soit retrouvée un soir dans le lit de Ben au lieu de la jeune suisse-allemande Jennifer qui a bu le même cocktail au bar avec lui ? Qu’a donc ordonné l’altesse émiratie pour que les cadavres s’accumulent ? – Et où sont les fameux rubis ?

Dans cette énigme subtile à la forme un peu maladroite mais touchante, aux personnages parfois égarés dans l’histoire, le lecteur voyage dans un pays où il n’ira peut-être jamais au vu de la situation politico-militaire. Comme Ben (et comme moi) il emportera peut-être deux appareils photos, un gros pour les belles vues et un petit pour croquer sur le vif, tout en se récitant les sages maximes de Warren Buffet (l’un de mes maîtres en bourse) sur la façon de vivre bien tout en faisant fortune. Un bon délassement exotique.

Sandrine Warêgne, Un crime couleur rubis en Birmanie, 2023, éditions Spinelle, 205 pages, €18,00

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Hôtel de la forteresse à Sorano

Ce mardi, nous troquons la chambre d’hôtel pour une suite dans un château. C’est en effet à Sorano que nous longeons à l’hôtel della Fortezza, situé Piazza Cairoli. La rocca des Orsini avec sa tour centrale et trois forts détachés domine le bourg.

Un chemin en pente conduit du parking vers les douves, aujourd’hui comblées et plantées d’oliviers, que nous passons sur un pont de pierre. La voûte sombre recèle une redoute en Z percée d’ouvertures en V horizontales pour les arquebuses. Suit une première cour avec un bâtiment aujourd’hui public, puis une seconde passerelle vers l’ancien pont-levis qui donnait sur la forteresse elle-même. L’accueil se trouve dans le passage voûté avant la cour d’honneur.

Les chambres sont dans l’aile donnant sur la vallée, vision vertigineuse des maisons sur la pente et de la forêt jusqu’en bas et sur l’autre versant. En retrait sur la cour d’honneur de la forteresse, j’occuperai en effet une chambre sous les toits du bâtiment qui s’avance sur les falaises. Après de multiples marches s’ouvre une vaste pièce avec canapé et télévision nantie d’une petite salle de bain puis une seconde pièce, la chambre double avec une vaste salle de bain. L’endroit n’est pas donné mais représente une surprise dans ce voyage mi culture mi randonnée, tel que je l’apprécie.

J’ai vue sur les remparts et la plaine dans un angle des murailles depuis ma fenêtre. Ce qui est curieux est qu’il faut remplir une check-list de mets pour le petit-déjeuner la veille au soir, œuf, jambon, fromage, yaourt, café americano, tomates pour moi par exemple. Cette liste, qui comprend aussi du sucré comme du gâteau maison, du gâteau au chocolat, de la confiture d’abricot, un croissant, un « mini nutella », dure tout le séjour. C’est assez bureaucratique mais, nous explique-t-on, établi pour éviter le gaspillage. Pourquoi pas, mais alors pourquoi cette débauche de papier ?

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La loi du silence d’Alfred Hitchcock

Dès la première image, le ton est donné : le château Frontenac symbole de la ville de Québec, capitale provinciale de la ci-devant Nouvelle France, partie catholique du Canada. Et, comme souvent, provincialisme rime avec retard, le catholicisme à Québec est d’ancien régime, les prêtres en soutane noire hantent la ville comme un vol de corbeaux, les églises richement ornées à l’intérieur amassent les richesses temporelles au nom du spirituel, les messes interminables fixent les fidèles pour les ancrer dans la foi et l’obéissance. On notera les shorts ultra-courts des enfants de chœur à la ville, l’équivalent plus tard des minijupes, de quoi tenter les vocations.

Dans ce contexte, Hitchcock prend à bras le corps le problème moral : le secret de la confession doit-il être absolu ? Doit-on le rompre si c’est pour sauver des vies ? La loi d’Église est-elle supérieure à la loi civile ? Faut-il placer sa « conscience » au-dessus de toutes les lois et coutumes humaines, au nom de Dieu et des Grands principes absolus assénés par la Doctrine ? Ce qui s’appliquait dans les années cinquante au catholicisme tradi s’applique aujourd’hui à l’islamisme rigoriste et, peut-être demain, à une autre religion-idéologie totalitaire, persuadée de détenir la seule Vérité de tous les temps. L’humain restant ce qu’il est…

L’histoire met en scène un réfugié allemand, Otto Keller (O.E. Hasse), dont on ne sait s’il a fui le nazisme ou s’il a fui après-guerre parce qu’il était nazi. Hanté par le labeur épuisant de sa femme Alma (Dolly Haas), qui fait le ménage, la cuisine et sert les curés au presbytère, il veut voler de l’argent pour la sortir de ce véritable camp de travail. Il assassine un soir l’avocat véreux Vilette qui le surprend la main dans son coffret à dollars et fuit, déguisé en prêtre, jusqu’à l’église où il s’abîme en prières, hanté par son forfait. Il aborde le père Michael Logan (Montgomery Clift) pour se confesser car il doit le dire à quelqu’un. Celui-ci lui conseille de rendre l’argent et d’aller se dénoncer à la police. Mais Keller a peur. Il craint les conséquences de son acte (la pendaison haut et court) et la déchéance accrue de sa femme, privée de son salaire et de sa protection. Il s’en ouvre à elle, qui lui donne les mêmes conseils que le père, mais il refuse.

Il va dès lors s’enfoncer dans son mensonge, persuadé que le secret de la confession, particularité catholique, va le protéger et l’immuniser contre le sort. De fait, le père Logan ne dit pas un mot. Il va même plus loin en taisant, pour sa réputation, les rencontres qu’il a pu faire avec Ruth Grandfort (Anne Baxter), épouse d’un ami du procureur. L’inspecteur Larrue (Karl Malden), observateur et intelligent, ne tarde pas à déceler chez lui de la dissimulation et le met sur le grill. Pour le flic, la loi civile doit être respectée et c’est son rôle de contraindre les citoyens à le faire. D’autant que tuer n’est pas un acte anodin : qui a tué une fois peut recommencer bien plus aisément.

Or Ruth est amoureuse du père Logan depuis son adolescence. Michael Logan s’est engagé dans l’armée pour combattre les nazis et est resté deux ans absent. Il aurait pu ne pas revenir et il a demandé à Ruth de ne pas l’attendre. Deux ans, ce n’est pas long, mais la fille n’a pas pu résister à la déprime et à l’appel du sexe. Elle s’est mariée avec Pierre Granfort (Roger Dann), son patron qui l’a fait rire et lui a donné du réconfort. Lorsque Michael est revenu, il a eu un dernier rendez-vous avec son ex-promise à la campagne. Une tempête les a surpris et ils ont dû se réfugier, trempés, dans le kiosque d’une propriété vide. Le lendemain, le propriétaire les a surpris : c’était l’avocat Vilette. Logan est entré dans les ordres et Ruth ne l’a pas revu durant des années.

Jusqu’à ce que l’avocat véreux, qui avait besoin urgent d’argent, ne fasse chanter Ruth, menaçant de tout révéler à son mari. La rencontre, post-mariage de Ruth mais avant l’entrée dans les ordres de Michael, n’avait rien de moralement douteux, une franche explication aurait suffit. Mais dans l’atmosphère moraliste du catholicisme traditionnel bourgeois de la Belle province, cela paraissait inconcevable. C’est pourtant ce qui va se dire devant les inspecteurs, le procureur, le juge, les jurés, la presse, la ville entière. Ruth veut en effet sauver Logan qui n’a pas d’alibi pour l’heure du meurtre de Vilette.

Mais ses révélations qu’il était avec elle de 21h à 23h le soir du meurtre ne convainquent pas. L’examen du bol alimentaire de la victime révèle en effet que sa mort est intervenue plus tard, vers 23h30. Les explications de Ruth se retournent donc contre Logan, fournissant le mobile : éviter le chantage. Quant à Logan, sa fonction catholique de « père » lui enjoint de ne pas trahir son engagement spirituel. Comment, dès lors, prouver son innocence ? Que va dire le jury de ses relations avec Ruth puisque les prêtres catholique n’ont ni le droit d’être en couple, ni d’être amoureux, ni d’exprimer une quelconque libido ?

Le faux coupable, thème cher à Hitchcock, qui lui permet de dénoncer le jugement sur les apparences et l’hypocrisie sociale, est confronté au tribunal. Tout l’accuse, mais aucun fait réel – le jury, intelligent, composé uniquement d’hommes, l’acquitte au bénéfice du doute. Le témoignage du meurtrier est un tissu de mensonges qui heurte le père Logan, qui l’a pourtant aidé. S’il accepte de se sacrifier au nom de ses vœux, il rejette le mensonge. Le juge n’est pas d’accord avec le verdict du jury et l’exprime, mais s’incline ; la foule au-dehors est hostile car soupçonne Logan d’avoir cherché refuge dans la religion après sa décecption amoureuse.

Le père Logan est prêt d’être lynché quand la femme de Keller, qui ne peut plus accepter les faux-semblants, se précipite vers Logan entouré d’inspecteurs pour crier qu’il est innocent. Elle n’a pas le temps d’en dire plus, son mari l’abat d’une balle : tueur une fois, tueur d’habitude. Ce ne sera pas le seul meurtre. Dans la courte cavale qui suit, Keller va encore descendre un cuisinier et viser deux flics. Les dégâts du silence obstiné sur la confession ont déjà fait deux morts – qui auraient pu être évitées. Mais l’Église est comme Staline, qu’importe que crèvent les gens si les principes sont préservés et la victoire sur les âmes assurée.

Il reste que Montgomery Clift incarne admirablement un père Logan qui doute mais se tient droit. Il réhabilite le prêtre, qui en a bien besoin après les centaines de milliers de jeunes garçons agressés en cinquante ans (sans parler d’avant). Michael Logan s’élève au-dessus de lui-même et donne la beauté et la pureté à sa fonction, pleinement accomplie.

DVD La loi du silence (I Confess), Alfred Hitchcock, 1953, avec Montgomery Clift, Anne Baxter, Karl Malden, Brian Aherne, Roger Dann, Warner Bros Entertainment France 2005, 1h30, €14,42

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Bernard Lenteric, La guerre des cerveaux

Décédé en 2009 à 75 ans, Bernard Lenteric fut l’un des auteurs de bons thrillers français, au temps où le genre faisait florès. Il a surfé sur les modes. Autant aujourd’hui c’est la Chine qui focalise l’attention, autant dans les années 1980 c’était le Japon. La guerre froide subsistait et l’URSS faisait peur plus par ce qu’on imaginait de mystère que par la triste réalité des choses. Mais les Américains se devaient de considérer l’empire soviétique comme un égal. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, au grand dam du tyran mongol national-xénophobe qui voudrait bien renverser le cours de l’histoire malgré son pays en déclin qui ne fait plus le poids face à des mastodontes démographiques et technologiques comme l’Inde, la Chine, les États-Unis, l’Union européenne ou le Japon…

Un prix Nobel américain pète les plombs après avoir reçu un coup de téléphone ; il massacre toute sa famille avant de s’éradiquer. Un peu plus tard, un neurochirurgien de renom saccage un cerveau blessé avant d’être interné. Encore plus tard, un Français au Muséum détruit ses bureaux et brûle toute sa recherche. Puis un Anglais élitiste va tuer d’un coup de canne-épée un savant qu’il ne connaît pas en lui transperçant le cerveau avant de se tirer une balle dans la tête. Mais cet Ashby n’est pas n’importe qui. Il appartient au club très fermé des intelligences de la planète qui se nomment entre eux les Titulaires. Ils se chargent de détecter les savants prometteurs pour les financer au travers de leur Fondation, avant de les coopter éventuellement pour leur succéder.

Ashby était l’un des quatre, il avait choisi son successeur : un Japonais de la trentaine suprêmement intelligent et descendant de samouraï. Travaillant pour la firme Mitsubishi, il étudiait le cerveau, ou plutôt comment détecter la pensée via l’électronique. L’intelligence artificielle en était à ses débuts et lui avançait par l’imagerie cérébrale tandis que l’Américaine Jessy Flanaghan mettait en conserve les connaissances des cerveaux qu’elle choisissait encore vivants. Les coups de folies répétés des vieux savants étaient une perte pour l’humanité comme pour cette science en devenir.

Peskov, un physicien américain d’origine russe, qui avait travaillé sur la Bombe, se pose des questions. Qu’est-ce qui peut bien relier ces morts successives ? Un sondage auprès d’un savant de ses amis, affilié au KGB à Leningrad, lui apprend que la même chose a eu lieu en URSS, mais évidemment tue par goût du secret. Un savant parti pêcher avec un jeune garçon l’a étranglé après l’avoir sodomisé puis s’est suicidé. Il n’avait jamais montré de tendances à la violence ni d’attirance pour son sexe.

Le point commun ? Si le lecteur observe que les premiers savants fous sont tous juifs, la piste s’arrête là. Il s’agit d’autre chose : tous ont en commun d’avoir séjourné au Japon et de s’être intéressés aux travaux sur le cerveau de la firme Mitsubishi. Difficile d’en dire plus sans déflorer la jeune histoire, mais il s’agit de complot mondial, de manipulation subtile, d’ambitions nationalistes. Qui joue avec qui ? Dans quel but ? S’agit-il d’une « guerre » des cerveaux ou n’est-ce qu’un propos de journaliste ?

Bien mené, ce thriller des années 80 nous conduit là où il faut. Il montre en tout cas que les passions humaines restent éternelles et que la curiosité scientifique peut déraper au service de la puissance.

Bernard Lenteric, La guerre des cerveaux, 1985, Livre de poche 1986, 315 pages, €3,87

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Vitorchiano

Le minibus nous conduit au petit bourg fortifié en bord de vallées encaissées. Un moai pascuan est curieusement sculpté sur le parking. Il s’agit d’un véritable monument de l’île de Pâques offert par ses habitants pour les avoir aidés à restaurer leurs propres statues. Il s’agit de la même pierre volcanique là-bas comme ici. Sur le parking du moai qui domine la ville, un petit vieux en débardeur tourne inlassablement, psychotique. Il nous salue et nous fait un sourire mais n’en continue pas moins ses tours de parking obsédants.

Nous allons prendre une bière à l’entrée du bourg, à l’ombre, une sicilienne salée Messina à 5 % d’alcool. Des ragazzi palabrent en VTT ou se lancent vaguement un ballon au pied devant la porte avant de se disperser. Ils sont presque tous habillés en noir, couleur qui semble être à la pointe de la mode en ce moment en Italie – peut-être un uniforme d’une équipe de foot. J’écoute le joli italien chantant d’une petite fille blonde qui parle à sa maman.

Nous effectuons un tour rapide du bourg médiéval car tout est fermé après 17 heures, même les églises. Il n’y a de remarquable qu’une fontaine « a fuso » du XIIIe siècle avec le symbole de chacun des quatre évangélistes.

Nous retournons à l’hôtel de Viterbe et nous dînons au même restaurant. Le menu est quasi identique à celui d’hier, un seul plat change parmi les pâtes et parmi les secundi piati. Je prends des tagliatelles aux champignons et crème de truffe, ils sont très bons, fins et goûteux. Vu nos efforts, contrairement à hier le plat de pâtes ce soir est le bienvenu. Suit pour moi une grillade mixte de porc avec travers, tranche de lard et saucisse, de la roquette en accompagnement. Nous buvons de l’eau frizzante et le vin rouge de la maison. Aux mêmes tables se trouvent les mêmes habitués du moment, que des hommes. Ils doivent travailler sur des chantiers alentour. Certains sont Napolitains, d’autres plutôt Albanais. Toute conversation est difficile dans le brouhaha ambiant car nous sommes à l’intérieur. Le sujet porte sur des films, évidemment ; les filles de province adorent.

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Philippe Labro, Des bateaux dans la nuit

C’est le quatrième roman de ce littéraire d’aujourd’hui 86 ans passionné de journalisme et d’Amérique. Il fut de la génération des colonisés par le soft-power yankee, les fantasmes de modernité d’après-guerre et d’épopée western. Il a osé demander – et a obtenu – en 1954 à 17 ans une bourse Zellidja pour étudier aux États-Unis, à l’université en Virginie, et il voyage au pays de ses rêves. Il en tirera plusieurs romans. Des bateaux dans la nuit reprend à 46 ans la manne biographique très riche de l’auteur en sa maturité. Il est revenu des Yankees, du vide abyssal de leur existence matérialiste, et tente de dresser un état mental de l’après-68.

Woijek Drifter est un journaliste qui a l’âge de l’auteur. Il a beaucoup bourlingué, ne s’est jamais fixé. Marié à une immigrée qui lui impose sa nombreuse famille, il est assez lâche pour ne pas divorcer. Il a une maîtresse américaine à Washington, Joyce, mais elle n’est pas « joice » comme on disait dans l’argot des années soixante, autrement dit pas heureuse. Et puis soudain…

Le destin bascule. Alors qu’il est en infiltration dans une dictature d’Amérique du sud (très à la mode dans les années 70) pour contacter un prêtre français emprisonné et torturé, son chef grand patron de presse le rappelle en urgence à Paris. Henri Lescrabes se meurt du crabe, un cancer. Il est obsédé par la fin d’un jeune chanteur célèbre passé par la fenêtre de son appartement. Jason Villaï un soir s’est envolé – et s’est empalé sur les piques de la grille du jardinet. On a parlé de suicide mais Lescrabes n’est pas convaincu. Il y a quelque chose à creuser, quelque chose d’important pour Drifter, qui tient à sa vie personnelle.

Le drifter est en anglais celui qui dérive, qui charrie, en bref le vagabond qui accumule. Labro ne choisit pas ses noms au hasard, ils ont tous un sens caché. Drifter est orphelin d’origine polonaise, probablement juif comme Lescrabes ; il a été élevé par un parrain humaniste, prof de lettres célibataire qui l’a pris sous son aile. Il est devenu journaliste pour sortir de cette atmosphère de livres et il en porte l’uniforme de ces années-là, l’imperméable blanc à ceinture.

A l’enterrement au Père Lachaise de Lescrabes, il renoue avec Andrea, une jeune collègue qui a été dépêchée la première sur les lieux de la mort de Villaï. Il commence donc son enquête avec elle. Puis il creuse en se rendant sur place. Il rencontre le concierge, ancien « factionnaire français » des colonies qui a pris un polaroïd maladroit du cadavre empalé, surpris alors qu’il essayait l’engin, cadeau d’une nièce. La photo est floue mais une tache jaune en arrière-plan intrigue : il y avait quelqu’un. Drifter finira par savoir qui – et cela ne lui plaira pas. Lescrabes avait raison, l’événement le touche en effet dans sa vie personnelle.

Le roman alterne en cinq parties les histoires des personnages : Lescrabes, Drifter, Andréa, Marie-Luc, Joyce. La partie IV est la plus indigeste. Elle comprend moins d’action et plus de verbiage psychologique. La plongée dans les turpitudes égoïstes et sexuelles d’une riche épouse oisive et frigide de magnat américain pouvait peut-être émoustiller les lecteurs sous Mitterrand ; elle écœure et lasse aujourd’hui. Ce monde des vieux qui ont bâti l’actuel est répugnant et l’on comprend pourquoi le sexe, l’argent, l’appétit de pouvoir et le narcissisme férocement égoïste peuvent régner aussi fort quarante ans plus tard. La pute des stars Joyce, qui a « feuqué » (de l’américain to fuck – faut-il traduire ?) avec tous les mâles qu’elle voulait détruire faute elle-même de pouvoir jouir, a quelque chose de diabolique, possédée d’un instinct de mort destructeur. Drifter s’y est brûlé les ailes ; Lescrabes réussit in extremis à lui donner les moyens de s’en sortir. Il revivra avec Marie-Luc, elle-même divorcée d’un mari violent.

Les « bateaux dans la nuit » sont une métaphore : « Voilà, c’est simple : il y a des bateaux qui se croisent dans la nuit, et nous, on est à bord. Si on a de la chance, si c’est la pleine lune et s’il n’y a pas de brouillard,et si les navires se rapprochent et s’abordent enfin, on peut se reconnaître de pont à pont et qui sait, parfois, s’atteindre et s’étreindre. La plupart du temps cela ne se passe pas ainsi » p.328. Mais l’on peut rencontrer alors une personne à aimer. « On en revient toujours à ceci, qui est l’amour et son manque » p.337. Or le journalisme, à force de voir des horreurs et d’en rendre compte, pousse au cynisme et pourrit l’être par mimétisme avec le monde. On ne veut plus voir : comme Drifter avec Joyce. Lescrabes finalement l’a sauvé.

L’auteur cause en style simple, un brin vulgaire, en bref journaliste. Ce pourquoi cela se lit bien, hors les longueurs déjà indiquées. Il ponctue son roman de détails glanés en professionnel, comme le crack qui surgissait, plus puissant que la cocaïne et qui allait faire des ravages en favorisant la psychose paranoïde ; ou encore ce « virus jamaïcain » (découvert en 1983 seulement) qui affectait les gays lurons de New York et de Londres et qui allait entraîner la réaction puritaine la plus vive, alors même que la gauche au pouvoir libérait les mœurs (toujours en décalage, les gens de gauche) ; ou enfin cette remarque que les stars ne regardent jamais leurs fans inconnus dans les yeux pour éviter le phénomène d’adoration due au lien par le regard, déclenchant une fixation maladive qui pourra finir par du harcèlement ou un assassinat (p.142).

Philippe Labro, Des bateaux dans la nuit, 1982, Folio 2019, 407 pages, €7,25 e-book Kindle €9,49

Les romans de Philippe Labro déjà chroniqués sur ce blog

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Rocher des haruspices étrusques

Nous nous rendons ensuite en forêt de noisetiers sous le Monte Cimino vers le rocher des haruspices étrusques, il sasso del Predicario. Il domine la vallée et s’ouvre sur le ciel, ce qui permettait aux augures étrusques d’observer le vol des oiseaux, la direction de la fumée des offrandes, la direction de la foudre et la giration des étoiles. Les haruspices étaient spécialisés dans l’observation des entrailles et surtout du foie des animaux.

Le foie de bronze de Plaisance, découvert en 1877 en Emilie-Romagne, montre comment il pouvait être lu en fonction de chaque divinité particulière. Ce siège de la pensée selon les anciens Sumériens, étaient divisé en quatre points cardinaux. Il s’agissait moins de prédire l’avenir que de savoir si le lieu était propice à l’agriculture et à l’installation des hommes. Il est vrai que l’observation d’un foie permet de connaître la santé de l’animal, donc l’abondance de la nourriture du coin et de la qualité de l’eau. Le foie gorgé de sang était symbole de vie, une sorte de microcosme matériel de l’élan vital du macrocosme.

L’empereur Claude, mort en 54 de notre ère, empoissonné par sa femme Agrippine qui lui préfère le jeune et beau Néron, a repris à Rome cette fonction étrusque et y a soutenu devant le Sénat le maintien du collège des soixante haruspices – qui durera jusqu’en 408. Claude a d’ailleurs écrit une Histoire des Tyrrhéniens (nom grec des Étrusques) aujourd’hui perdue et a été marié durant quinze ans avec Plautia Urgulanilla, d’une puissante famille toscane – qui sont les descendants biologiques des Étrusques selon les analyses génétiques récentes.

Le sentier est peu tracé dans la forêt de Malano car il n’est fréquenté que par des initiés, dont nous sommes. Des paysans enfouis sous les arbres cueillent les noisettes à l’aide d’un engin qui ressemble à un ventilateur et qui absorbe feuilles et fruits en tournant avec le vrombissement d’une tondeuse. Je n’avais jamais vu de machines à cueillir les noisettes.

Nous grimpons le flanc de vallée par une sente très escarpée jusqu’au plateau où nous prendrons notre premier pique-nique. Il s’agit d’une salade de roquette aux petites tomates et aux olives vertes avec carottes râpées, jus de citron et huile d’olive. Nous avons aussi du jambon et du fromage pecorino. Le pain n’est pas salé au nord de Rome – donc meilleur pour la santé ! – à cause de l’impôt sur le sel exigé en son temps par le pape Paul III.

Nous suivons un sentier à plat en bord de falaise dans la forêt où poussent les chênes, les érables de Montpellier et les myrtes. Lorsque les rochers sont à découvert, le soleil tape fort. Il fait plus de 30°. Nous rencontrons parfois une nécropole étrusque creusée dans la roche, un simple trou avec des banquettes tout autour, ainsi que des sarcophages à même le sol dont les couvercles ont été pillés. Ils sont bien alignés, comme dans un cimetière. Un mur « étrusque » est réalisé en gros blocs cyclopéens. Il semble ne rester des Étrusques que les éléments intangibles du décor, grattés jusqu’à la roche mère. Les Romains ont tout pris et ont effacé du paysage le souvenir même de la culture qui a précédé la leur.

Le rire dit « sardonique » vient de l’île de Sardaigne où des stryges (les sorcières de l’époque) empoisonnaient les gens avec une plante à la strychnine (l’œnanthe safranée) qui leur donnait un rictus mortel. Les vieux étaient ainsi sacrifiés à Chronos avant les Romains. Selon le guide, les Italiens se caricaturent ainsi : le Milanais produit, le Romain mange et le Napolitain dort. Tout ce qui est fabriqué et vendu génère des impôts que les fonctionnaires de la capitale s’empressent d’utiliser tandis que les gens du sud attendent la manne. Peut-on le dire en France de respectivement Paris, Lyon et Marseille ?

La marche se poursuit sur des chemins de terre poussiéreux et de petites routes de campagne agricole. Il fait très chaud. Nous devons rejoindre la camionnette garée à l’ombre.

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Michel Peyramaure, La vallée des mammouths

La préhistoire fascine. Michel Peyramaure, né en 1922, est amoureux de sa région natale, le Limousin Périgord ; il la chante au long de ses romans dans le style régionaliste de l’école de Brive. Il est décédé le 11 mars de cette année 2023, à 101 ans. Pas de Limousin Périgord sans préhistoire, le magdalénien surtout des grottes ornées, telle Lascaux. Louis-René Nougier, professeur émérite de préhistoire à l’université de Toulouse préface d’ailleurs ce livre. Il lui rappelle les gestes des artistes de Rouffignac.

Chaab le chasseur est éventré par un bœuf musqué qu’il a vaincu mais qui, dans un dernier sursaut, lui a dénudé le foie. Il est soigné par le vieux sorcier Awah et par ses enfants, son fils Ayud, dans les 15 à 17 ans et Yawna, sa fille de 13 ans désormais nubile. Il entre en rémission mais il finit par mourir. La faute au sorcier débutant Toloo, inapte mais content de lui, sans aucun don, avide du prestige que la fonction lui donne – mais surtout protégé par le chef. Deïwo est un géant fort comme plusieurs hommes mais aimé de personne. Il est brutal, cruel, et seul Toloo le flagorne, trouvant grâce à ses yeux. Sans le chef, d’ailleurs, l’apprenti sorcier ne serait rien : ses simagrées incantatoires sont sans effet car il n’a aucun affect.

Comme tous les fascistes, Toloo renverse la cause : il ment selon l’adage de Goebbels que plus c’est gros, plus ça passe. Il accuse Awah d’avoir tué Chaab, chasseur respecté ; il veut être sorcier à la place du sorcier et posséder ses pierres magiques, les cristaux et la pierre de foudre, fragment de météorite. Les enfants s’insurgent mais ils n’ont pas voix au chapitre, encore qu’on puisse considérer, anthropologiquement, qu’à 17 ans on était un homme fait en ces temps préhistoriques où la durée de vie était réduite. Mais l’auteur est né en 1922, avec les préjugés machos et patriarcaux qui vont avec. Il fait du jeune homme un « adolescent », concept qui n’avait pas cours aux époques anciennes. On devenait un homme dès que l’on était pubère pour engendrer et que l’on savait chasser pour nourrir sa famille. Ayub le garçon n’est d’ailleurs plutôt sympathique qu’au début, lorsque sa jeunesse se débat contre l’injustice. Il cesse de l’être avant la fin lorsque son ancrage dans la haine tribale prend le dessus. Il méritera ce qui lui arrive.

Comme nul ne peut se faire entendre, Awah décide de fuir la tribu et les deux jeunes le suivent. Ils sont poursuivis mais découvrent une grotte aux ours… apprivoisés par Kuecô, un homme solitaire de la tribu voisine qui en a marre de la guerre incessante et rituelle entre tribus. Le trio fait aussi la connaissance d’Orca, qui a apprivoisé le mammouth et erre dans la steppe sur le dos du mâle dominant, caché entre ses jarres. Les mammouths sont des éléphants antiques dont la race s’est éteinte. Le mot vient du russe mamont, qui veut dire « corne de terre ». Les mâles pouvaient mesurer 5 m au garrot et peser jusqu’à 12 tonnes. Ils étaient les animaux rois de l’époque. Aussi, apprivoiser un mammouth était considéré comme « extraordinaire », égalant l’humain aux Puissances de la nature.

Yawna tombe amoureuse de Huecô tandis que son frère Ayub est tiraillé par son amitié pour le jeune homme qui les a sauvés et son inimitié acquise pour l’ennemi héréditaire de sa tribu. Laquelle doit le juger pour avoir trahi et peut-être le mettre à mort. Mais le chef Deïwo ne décide pas de cela tout seul, les Anciens du clan ont leur mot à dire. Après diverses péripéties aventureuses, Ayub et Yawna sont fait prisonniers et le verdict tombe : Ayub sera réintégré à la tribu s’il tue un Homme jaune ennemi, son ami le plus cher, Huecô. Quant à Toloo, il est durement puni pour non seulement ne pas parvenir à soigner, mais aussi pour avoir tué Chaab par le poison en intervertissant la poudre qu’avait préparé Awah. Il avoue devant tous, menacé du verdict de l’Eau qui fait parler… une ruse de sorcier.

Ayub se dirige donc, la mort dans l’âme, dans la grotte aux ours où réside Huecô tandis que sa jeune sœur se morfond pour son frère et pour son amoureux. Seul l’un d’eux survivra. Quant au chef Deïwo, il n’est pas intelligent et croit subtil d’emmener les guerriers de la tribu massacrer ceux d’en face. Il n’y survivra pas, cette fois ce sera le svelte et souple Orca descendu de son mammouth qui le terrassera.

Un roman d’aventure dès 9 ans mais qui plaît aussi aux adultes hantés par la préhistoire. La région est belle, le relief subsiste, même si le climat est désormais moins froid et que les grands animaux antiques ne sont plus. A lire en visitant Lascaux et tous les autres abris anciens.

Michel Peyramaure, La vallée des mammouths, 1966, Pocket 2005, 254 pages, €2,96

également en Folio junior 1980 occasion

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Parc des monstres

Nous sortons de Viterbe vers Orte pour joindre le Parc des monstres ou Sacro bosco – le bois sacré – à Bomarzo. Il a été créé en 1552 par Vicino Orsini dont on voit la forteresse dominer le site, dans une grande propriété. Son architecte napolitain Pirro Ligorio a dessiné un labyrinthe de symboles où dames et paladins pouvaient flâner et suivre leurs rêves de troubadours.

Ce jardin empli d’arbres de divers essences est peuplé de sculptures directement sur la roche native : une sphinge, un Protée, des cerbères, une tortue, Pégase le cheval ailé, un temple, un obélisque, des nymphes, une Vénus endormie, seins nus et sexe à peine couvert, des dragons, et une statue d’Hercule gigantesque terrassant Cacus. Ses muscles de roc sont impressionnants.

Sous l’éléphant d’Hannibal, un père fait poser sa jeune fille : elle enveloppe de la main gauche les burnes rebondies du pachyderme mâle comme pour apprécier sa virilité et opérer ainsi une invocation à la fertilité de son futur époux. Quand on voit qu’elle n’a guère que 14 ou 15 ans, on ne peut s’empêcher de constater que le papa la prostitue déjà aux conventions machos.

Le lieu appelle l’érotisme d’ailleurs, outre l’Hercule musculeux, une tritonne les jambes écartées sur un sexe enfoui dans les replis de sa queue bifide serpentiforme s’offre au spectateur.

Un bain romain, une grande bouche de la vérité dans laquelle chacun peut entrer sans avoir peur de se faire croquer (sauf tous les menteurs, trumpistes, poutiniens et autres zemmouriens), un temple funéraire, un portique à colonnes et une tour penchée comme à Pise agrémentent le décor.

Entrer dans la tour donne une impression étrange, comme dans la maison des fantômes à Disneyland : l’illusion d’optique fait que le cerveau prend le mal de mer à force de tenter de corriger la désorientation des surfaces et des murs. C’est une expérience à tenter ! Nous sommes au-delà du miroir, ce qui a fasciné les Surréalistes. Il s’agit d’un exemple de l’art du maniérisme qui a été restauré après des siècles d’abandon par le propriétaire actuel, la famille Bettini.

Ce parc curieux a inspiré Claude Lorrain, Wolfgang Goethe, Salvador Dali et d’autres artistes. Nous y passons près de deux heures.

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La mort aux trousses d’Alfred Hitchcock

Roger Thornhill (Cary Grant) est un publiciste connu et pressé, deux fois divorcé. Il est élégamment vêtu d’un costume gris bien coupé avec une cravate dans le même ton. Drôle, direct, chic, il dicte à sa secrétaire les tâches qu’elle a à faire et à lui rappeler dans le taxi qui l’emmène au Plaza Hotel, grand palace de New York où il a un rendez-vous d’affaires. La dernière consigne, la plus urgente, est de rappeler sa mère pour un rendez-vous le soir même au théâtre. Mais le taxi est déjà reparti lorsque Thornhill se rend compte que sa mère va être injoignable, jouant au bridge à cette heure-ci.

Sitôt entré dans l’hôtel et assis devant ses hôtes, il mande un chasseur pour faire porter un message mais celui-ci lui indique la personne adéquate un peu plus loin derrière le comptoir. Thornhill se lève et se dirige vers l’endroit. A ce moment est diffusée une annonce qu’on demande un certain Monsieur Georges Kaplan au téléphone. Ceux qui guettaient Kaplan croient donc en toute bonne foi que Thornhill est leur homme et ils l’enlèvent carrément en plein hall en le menaçant sous la veste d’un pistolet.

Embarqué dans une puissante voiture péniche de ces années-là, le trio et le chauffeur se dirigent vers une imposante demeure sur la côte nord de Long Island, appartenant à un certain Mr Townsend. Kaplan est tenu de révéler comment il a connu l’organisation de ceux qui l’ont enlevé – sauf que Thornhill n’est pas Kaplan et ne voit pas de quoi ils veulent parler. Il résiste, maniant l’humour avant les poings, mais est terrassé. Puisqu’il ne veut pas avouer, il doit au moins disparaître. On lui fait avaler de force le contenu d’une bouteille de whisky avant de le coller, bourré, dans une décapotable et de le lancer sur la route en bord de falaise. Il va se crasher au prochain virage et la police croira à un accident.

Sauf que le conducteur est un grand gaillard qui résiste aux effets de l’alcool tant qu’il peut. Cary Grant effectue une performance d’acteur en roulant des yeux et en maniant le volant comme s’il était schlass. Heureusement, le capot des Mercedes ont un utile viseur en plein centre, ce qui permet de garder la route dans le collimateur. Thornhill évite donc le virage, tangue sur le ruban asphalté mais ne quitte pas la route. Les autres le poursuivent et il doit foncer. Jusqu’à ce qu’une voiture de police le prenne en chasse et l’arrête en état d’ivresse avancée. Il est sauvé, provisoirement.

Il appelle « maman » (Jessie Royce Landis) et son avocat qui va le tirer de là après « une nuit » de dégrisement. Le juge charge la police d’enquêter sur le soi-disant enlèvement dont Thornhill aurait été victime. A la demeure Townsend, personne, le maître des lieux prononce un important discours aux Nations-Unies et sa femme (Josephine Hutchinson) prétend que Roger s’est bien murgé et qu’il a pris par erreur la voiture d’une amie alors qu’il n’aurait même pas dû conduire. Tout le monde est alors persuadé qu’il affabule. Mais Roger Thornhill ne l’entend pas de cette oreille, il veut en avoir le cœur net. Il retourne à l’hôtel Plaza pour rencontrer le mystérieux George Kaplan mais constate que personne ne l’a jamais vu. Il laisse des messages, se fait livrer ses bagages, nettoyer ses costumes. Thornhill peut aisément demander sa clé en se faisant passer pour lui et fouille sa chambre mais ne trouve pas grand-chose, sauf que les costumes sont trop petits pour lui et qu’une photo représentant ceux qui l’ont enlevé traîne sur le bureau.

Il se rend donc aux Nations-Unies, après avoir échappé de justesse à ceux qui le traquent une fois de plus. Il rencontre là le « vrai » Mr Lester Townsend (Philip Ober), le diplomate, qui n’est pas celui qui s’est présenté sous son nom à la villa. Car elle est censée être vide, sous la garde du seul jardinier – et Mr Townsend est d’ailleurs veuf depuis des années ! A ce moment, comprenant qu’ils vont être en danger, l’un des sbires qui ont suivi Thornhill lance un poignard dans le dos du diplomate qui s’effondre. Thornhill a le stupide réflexe de le soutenir et d’empoigner le manche pour l’ôter : un photographe le prend à ce moment-là, l’air hagard, le couteau à la main. Cette photo fera le tour des journaux en première page et Thornhill sera accusé et activement recherché.

Il fuit donc la police jusqu’à la gare où il veut prendre un train pour la prochaine destination programmée de Kaplan, comme le lui ont appris ses ravisseurs, confirmé par le portier d’hôtel : Chicago. La blonde Eve Kendall (Eva Marie Saint), l’aide à échapper aux policiers en le cachant dans son compartiment couchette. Ils se retrouvent au wagon-restaurant, où elle a soudoyé le maître d’hôtel pour qu’il soit dirige vers sa table. En fait, elle craque pour lui et lui-même n’est pas insensible à cette femme maîtresse d’elle-même, pleine de ressources et qui sait ce qu’elle veut. Une femme bien différente des personnages féminins habituels d’Hollywood, hystériques, émotives et sans cesse en faiblesse. Surtout qu’elle joue triple jeu, le spectateur l’apprend en quelques minutes : si elle a aidé le faux Kaplan, c’est pour mieux l’attirer dans les filets des ravisseurs ; sauf qu’elle est infiltrée par les services secrets des États-Unis pour confondre les espions au service de l’Est ; et qu’elle joue au fond son propre jeu en cherchant à sauver la personne qui l’a si bien baisée dans le compartiment (le film ne montre que des embrassades, mais la suite donne une version plus ambiguë…).

Déguisé en porteur des bagages Kendall, Thornhill passe sans encombre la surveillance de la police et va se changer dans les toilettes tandis qu’Eve téléphone pour obtenir un rendez-vous avec Kaplan. Elle donne par écrit les instructions qu’elle a notées à Thornhill qui peut donc prendre le car pour descendre à un croisement de routes désertes en pleine cambrousse de l’Indiana et attendre. Suspense : il ne se passe rien et les rares véhicules qui traversent ne s’arrêtent pas. Soudain un homme descend d’un pick-up et attend, en face de Thornhill – mais ce n’est qu’un péquenaud qui va prendre le car en sens inverse. Dans la discussion, il s’étonne de voir un petit avion épandre ses pesticides au-dessus d’un champ qui n’est pas planté. D’ailleurs, une fois le champ libre, l’avion biplan fonce sur Thornhill avec l’intention de le tuer. C’est un grand moment de spectacle qui reste dans les anthologies. Thornhill se réfugie dans un champ de maïs pour ne pas être vu mais l’avion le déloge en épendant un nuage chimique. L’homme se précipite alors sur la route à la rencontre d’un camion d’essence qui freine in extremis, alors qu’il passe juste sous le capot. L’avion, qui cherchait à dézinguer Thornhill ne peut éviter la citerne et se crashe.

Le publiciste peut donc voler une voiture de badauds arrêtés devant le spectacle et rejoindre Chicago et l’hôtel de Kaplan. Mais le réceptionniste lui apprend qu’il a quitté les lieux le matin même à 7 h. C’est curieux, deux heures avant le soi-disant coup de téléphone à Kaplan par Eve… Laquelle réside dans le même hôtel. Thornhill monte à sa chambre et elle a l’air surprise bien qu’heureuse de le voir en vie, même si elle avait passé son amant chic par pertes et profits. Elle reçoit un appel qui lui confirme un rendez-vous, qu’elle note sur le calepin mais ôte la page. Elle convie Thornhill à prendre une douche – froide – et à faire nettoyer son costume plein de poussière et de pesticide par le groom. Cela lui fait gagner du temps. Mais Thornhill retrouve aisément l’adresse en noircissant la feuille pour faire apparaître ce qui est écrit en relief. Il s’agit d’une salle des ventes, dans laquelle la bande sous la direction du faux Townsend nommé Vandamm (James Mason) enchérit pour une statuette. Les issues sont surveillées par les sbires armés et Thornhill, décidément inventif et plein d’humour, n’a d’autre choix que de susciter un esclandre afin d’être exfiltré par la police. A qui il révèle son identité réelle, et il est libéré.

Sur les instances du Professeur (Leo G. Carroll), chef d’une agence de renseignements du gouvernement, lequel confie à Thornhill que Kaplan n’existe pas et qu’Eve est un agent ami infiltré dans l’organisation au péril de sa vie. Thornhill, qui avait pour elle des sentiments et s’est trouvé bafoué, comprend et pardonne. Malgré les ennuis que cela va encore lui valoir, il veut la sauver. Le Professeur prend avec lui un vol de la Northwest Airlines (d’où le titre américain du film) pour Rapid City au Dakota du Sud. C’est la prochaine destination programmé du fictif Kaplan, où Vandamm possède une demeure et d’où il envisage de fuir en avion vers le Canada.

Thornhill a donné rendez-vous à Vandamm et Kendall dans une cafétéria en contrebas du monument du mont Rushmore. Pour lever les soupçons sur elle et parfaire sa couverture, Eva abat Roger de deux coups de feu… à blanc. Dans la séquence, le spectateur peut apercevoir un gamin en chemise bleu roi en arrière-plan qui se bouche les oreilles AVANT le coup de feu, signe que la scène a été répétée plusieurs fois. Eve fuit et Thornhill, laissé pour mort, est emmené en ambulance par le Professeur. Ils se rencontrent dans un bois où chacun avoue à l’autre qu’il tient à lui. Mais Eve doit retourner auprès de Vandamm, qui a le béguin pour elle, et s’envoler avec lui pour en savoir encore plus sur l’organisation. Roger refuse car elle risque sa vie, et le chauffeur, sur ordre du Professeur, le met KO ; ils vont l’enfermer plusieurs jours dans l’hôpital, pour la vraisemblance.

Mais Roger s’enfuit et rejoint la villa de Vandamm où il surprend une conversation entre lui et Leonard (Martin Landau), son sbire numéro deux. Ce dernier a découvert que le pistolet d’Eve ne portait que des balles à blanc et les espions décident de l’éliminer en le jetant du haut de l’avion dans les flots lorsqu’il seront partis. Thornhill fait alors des pieds et des mains, au sens littéral acrobatique, pour grimper à la chambre, écrire un petit mot sur la pochette d’allumettes à ses propres initiales, et avertir Eve qu’elle ne doit surtout pas monter dans l’avion. Celle-ci, in extremis, s’empare de la statuette qui contient en fait les microfilms des documents récoltés par les espions, et fuit en direction de Roger. Il a dû s’extirper d’une matrone intendante de la villa qui braquait un pistolet sur lui… qu’il a reconnu être celui d’Eve chargé à blanc.

Le couple fuit donc avec les documents, poursuivi par les espions, jusqu’au sommet des fameuses têtes de présidents sculptées dans la roche du mont Rushmore. Valerian le sbire numéro un (Adam Williams) dérape de lui-même et s’écrase en bas tandis que Leonard saute sur Thornhill et récupère la statuette. Mais Eve est en difficulté et Roger lui tend la main, qu’elle attrape in extremis, le reste de son corps pendant dans le vide. C’est alors que la godasse du sbire vient écraser la main du sauveur pour les précipiter tous deux dans l’abîme. Une balle providentielle, commanditée par le Professeur sur la rive d’en face, met fin au suspense et le couple est sauvé, ainsi que les microfilms. Ils furent heureux et eurent (peut-être) de beaux enfants.

DVD La mort aux trousses (North by Northwest), Alfred Hitchcock, 1959, avec Cary Grant, Eva Marie Saint, Jessie Royce Landis, Leo G. Carroll, James Mason, Warner Bros Entertainment France 2011, 2h11

DVD Alfred Hitchcock : La Collection 6 Films, Le Grand alibi, Le Crime était presque parfait, La Loi du silence, La Mort aux trousses, L’Inconnu du Nord-Express, Le Faux coupable, Warner Bros Entertainment France 2012, 10h27

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