J.H. Rosny aîné, Le félin géant

Joseph Henri Honoré Boex, dit J.H. Rosny aîné, est l’auteur de La guerre du feu, un roman préhistorique de 1909 qui a donné un film. Le félin géant est la suite, écrite en 1918. De la même tribu des Oulhamr, Aoûn est le fils du Naoh de La guerre du feu. Devenu jeune adulte, il part avec son ami Zoûhr, un Homme-sans-épaules, explorer les contrées de chasse au-delà des territoires de la horde.

La connaissance des hommes préhistoriques était parcellaire au début du XXe siècle et l’on se gausse aujourd’hui, parmi les spécialistes, de la diversité des « races » d’humains décrites par Rosny aîné (Homme-sans-épaules, Hommes-Lémuriens, Chelléens, Nains rouges), tout comme des préjugés de son temps. Le grand mâle blanc et blond Homo Sapiens Sapiens est fait pour régner sur le monde et dominer les autres races, tout en soumettant les femelles de son clan. La lutte du Sapiens contre les Chelléens (du site de Chelles, appelés aujourd’hui Néandertaliens), va se résoudre en faveur du grand blond à la massue énorme. Tous se résignent, comme devant le roi Lion, et même le Machairodus (ou tigre à dents de sabre) est vaincu tandis que le félin géant des cavernes, formidable ancêtre des tigres et des lions est apprivoisé…

Reste quand même une belle aventure d’exploration à la Jules Verne, avec son courage et son ingéniosité, son amitié avec l’homme inférieur physiquement mais rusé et à la mémoire plus longue, ses liens avec les autres êtres humains rencontrés, les animaux, la nature. L’humain est en symbiose, il vit en son sein et ressent ce qu’elle donne : « Il vint une brise fine qui flattait la poitrine nue des hommes. Ils discernaient en eux-mêmes des choses innombrables qu’ils n’auraient pu exprimer. C’était la volupté de la jeunesse et de l’abondance, des mélancolies subites qui évoquaient la Horde lointaine, des scènes de chasse, les départs des Oulhamr vers l’Orient méridional, la montagne et le fleuve souterrain, et les images ardentes de la terre inconnue » p.88. Pour cette harmonie écologique, la lecture des romans préhistoriques de J.H. Rosny aîné reste plaisante, et d’un vocabulaire choisi.

J.H. Rosny aîné, Le félin géant, Independently Published (29 août 2020), 190 pages, €9,09,Livre de poiche jeunesse 1983, 255 pages, occasion (non référencé Amazon), e-book Kindle €0,99

J.H Rosny aîné, Romans préhistoriques : Vamireh / Eyrimah / La guerre du feu / Le félin géant / Helgvor du fleuve bleu / Elem d’Asie / Nomaï /Les Xipéhuz / La grande énigme / Les hommes sangliers, Bouquhttps://amzn.to/4373rcwins Robert Laffont, occasion €1,99

réédition Bouquins 2002, 720 pages, occasion €25,63

DVD La guerre du feu, Jean-Jacques Annaud, avec Everett McGill, Rae Dawn Chong, Ron Perlman, Nameer El-Kadi, Gary Schwartz, Gaumont 2021, 1h36, €12,99 Blu-ray €15,49

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Nietzsche contre l’immaculée connaissance

Zarathoustra voit se lever la lune et se dit qu’elle se prend pour le soleil. Mais elle est trop pâle et timide : elle ment avec sa pseudo-grossesse. Elle se contente d’effleurer la terre plutôt que de l’engrosser comme le soleil le fait. Par cette parabole, Nietzsche se moque des la religiosité de ceux qui croient à « l’immaculée connaissance », en référence à l’immaculée conception de la Vierge Marie. Comment peut-on engendrer la chair à partir de rien ? Seuls les gogos se soumettent à cette fausse vérité qui est – chez les chrétiens – le signe même de la foi. Il s’agit d’abolir sa raison et sa volonté pour adhérer de tout son cœur, d’obéir au Père sans discuter, ni réfléchir, ni vouloir.

Mais l’être humain n’est pas que de foi ni de raison : il est en trois étages intimement mêlés, comme Nietzsche n’a cessé de le répéter depuis toujours, dans la lignée des Antiques : les instincts qui induisent les passions qui meuvent l’esprit. La « volonté vers la puissance » est ce mouvement même du bas vers le haut et qui revient du haut en bas pour faire agir. L’esprit neutre, objectif, la « connaissance immaculée », ne sont que de vastes blagues, des infox d’intellos qui se prennent pour des clercs de religion.

« Vous aussi aimez la terre et tout ce qui est terrestre : je vous ai bien devinés ! – mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise conscience – vous ressemblez à la lune. On a persuadé à votre esprit de mépriser tout ce qui est terrestre, mais on n’a pas persuadé vos entrailles : or ne sont elles pas ce qu’il y a de plus fort en vous ? » L’esprit a honte de dépendre des entrailles qui lui paraissent vulgaires, trop charnelles, matérielles, lui qui se voudrait éthéré et proche de « Dieu ». Mais l’être humain est fait de chair, et donc à trois étages, pas à un seul. C’est un fait : il a été créé ainsi. Avoir « honte » de cela est une ineptie, cela devrait l’être même aux croyants.

Car la morale d’église trompe et égare en corrompant la foi pour une question de pouvoir sur les âmes, donc sur les corps. « Ce serait pour moi la chose la plus haute – ainsi se parle à lui même votre esprit mensonger – de regarder la vie sans convoitise et non pas comme un chien, la langue pendante. Être heureux dans la contemplation, avec la volonté morte, sans rapacité et sans désir égoïste – froid et couleur de cendres sur tout le corps, mais les yeux enivrés de lune. (…) Ainsi s’égare celui qui a été égaré. (…) Et voici ce que j’appelle l’immaculée connaissance de toutes choses : ne rien demander aux choses que de pouvoir s’étendre devant elles, comme un miroir aux yeux innombrables. » L’université laïque réagit comme une église lorsqu’elle prône la connaissance « pure », détachée de tout, neutre en méthode. Tout est préjugé, chacun parle depuis quelque part, avec une langue particulière, selon un point de vue. C’est l’objet de la méthode scientifique que de chercher à minimiser ces préjugés et déterminants du chercheur, ce pourquoi la connaissance avance avec essais et erreurs, comparaisons et validations croisées, « falsification » dit Karl Popper. « Ne rien demander aux choses », ce n’est pas faire de la recherche mais rester coi, béat devant la Création, sans volonté ni désirs. Une larve prête à obéir à tout et à passer sa vie inutile à ne rien faire.

Au contraire, le désir est innocent. Il vient des entrailles et entraîne la volonté – et cela est bénéfique aux vivants : c’est ainsi qu’ils survivent et étendent leur pouvoir sur les choses pour durer. Les immaculés connaissant ne connaissent rien de ce qui est vivant, de ce qui fait la vie même. Ils n’aiment « pas la terre comme des créateurs, comme des générateurs, joyeux de créer ! » Ils préfèrent les objets – chosifiés, indifférents – aux êtres vivants et qui passionnent. D’où les dérives scientistes du calcul qui négligent l’humain et le méprisent, des délires de la finance spéculative aux drones à intelligence artificielle qui cherchent à tuer leurs opérateurs parce qu’il mettent des bâtons dans les roues de la mission définie.

« Où y a-t il de l’innocence ? Là où il y a la volonté d’engendrer. Et celui qui veut créer ce qui le dépasse, celui là possède à mes yeux la volonté la plus pure. Où y a-t-il de la beauté ? Là où il faut que je veuille de toute ma volonté : où je veux aimer et disparaître, pour qu’une image ne reste pas qu’une simple image. Aimer et disparaître : ceci s’accorde depuis des éternités. Vouloir aimer, c’est aussi être prêt à la mort. » Il faut oser croire en soi-même pour créer, que ce soit un enfant, un objet ou une œuvre d’art. Croire en soi n’est pas croire en un « dieu » qui meut, mais en les trois étages qui composent l’humain, chair, cœur et cerveau, tous unis par la volonté d’agir, de faire pour vivre.

« Vous avez mis devant vous le masque d’un dieu, vous, les purs : votre affreux ver rampant s’est caché sous le masque d’un dieu. » Vous prétendez, vous faites croire, vous façonnez une image de vous-mêmes – ô hypocrites ! Vous n’existez pas, vous n’êtes que fumée, illusion, esbroufe. Il en est tant et tant de ces « auteurs », « chercheurs », « philosophes » et missionnaires de toutes causes qui ne sont rien que le masque qu’ils se sont créés pour se faire regarder en miroir – pas pour engendrer des choses nouvelles.

Là, Zarathoustra/Nietzsche se fait sensuel, car la connaissance est désir, pas seul esprit froid :

« Car déjà l’aurore monte, ardente – son amour pour la terre approche ! Tout amour de soleil est innocence et désir de créateur.

Regardez donc comme l’aurore passe, impatiente, sur la mer ! Ne sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour ?

Elle veut aspirer la mer et boire ses profondeurs : et le désir de la mer s’élève avec ses mille mamelles.

Car la mer veut être baisée et aspirée par le soleil altéré ; elle veut devenir air et hauteur et sentier de lumière, et lumière elle même !

En vérité, pareil au soleil, j’aime la vie et toutes les mers profondes.

Et ceci est pour moi la connaissance : tout ce qui est profond doit monter à ma hauteur.

Ainsi parlait Zarathoustra. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Henry Bogdan, Les chevaliers teutoniques

La chevalerie fait rêver depuis que l’athéisme s’est répandu en Occident ; la croisade teutonique fait rêver depuis que les nationalismes sont revenus en force dans une Europe en perte de vitesse dans le monde. Ce petit livre, écrit à la fin du siècle dernier, survole l’histoire de l’Ordre des chevaliers teutoniques depuis ses origines jusqu’à nos jours. Il est évidemment incomplet, donc frustrant pour ceux qui veulent des détails, mais remarquablement construit pour ce qui veulent connaître cet ordre chevaleresque.

L’Ordre de Sainte-Marie des Allemands, appelé des chevaliers teutoniques, est né des croisades. Un moment rattaché à l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, il est devenu un ordre papal à part entière en 1191. Il avait pour mission la protection des chrétiens en Terre Sainte et le soin aux blessés des guerres incessantes contre les musulmans. Les chevaliers sont à la fois militaires et moines, ce qui allie la guerre à la spiritualité, tout comme le kibboutz, le communisme ou le scoutisme. Il ne faut pas négliger cette aspiration totale qui anime les humains à servir dans une communauté. Comme moines, les chevaliers et les frères soignent les blessés tout en accomplissant les rites chrétiens comme des prêtres ; comme guerriers, ils luttent contre les païens et les infidèles.

Beaucoup de livres ont été écrits sur les chicayas des chevaliers des nations occidentales en Terre Sainte, et surtout sur l’intransigeance orgueilleuse et inepte de la papauté en ces lieux qu’elle ne connaissait que de loin. C’est plutôt la diplomatie des Grands-maîtres qui a permis de conserver quelques dizaines d’années supplémentaires Jérusalem et la côte aux mains des chrétiens. Mais la poussée de l’islam était trop forte et toute présence occidentale a été éradiquée de Terre Sainte.

Les chevaliers teutoniques se sont alors repliés sur l’Europe, où il possédait des commanderies dans divers pays. C’est la Pologne qui leur a demandé d’aller évangéliser les confins de la mer Baltique et d’y établir des forteresses pour protéger les chrétiens. Ce sera dès lors une lutte constante entre les Vieux-Prussiens et les Lituaniens tous deux païens, les Russes et les Polonais tous deux chrétiens, aidés parfois par les Allemands. Les Grands-Maîtres teutoniques s’y useront et nombre de chevaliers de l’Ordre périront dans des guerres meurtrières. C’est cependant l’Ordre teutonique qui fondera l’État prussien et bâtira les villes de Königsberg, Dantzig et Marienburg.

« Le système hiérarchique de l’ordre reposait sur l’existence d’une élite, les frères–chevaliers, encadrant militairement les hommes levés dans les campagnes, renforcés par des croisés appelés à l’occasion. Ce système a bien fonctionné jusqu’à la fin du XIVe siècle. » p.174. Ensuite, ce fut le déclin. Le recrutement des frères-chevaliers s’est fait plus rare car l’esprit de croisade avait disparu du fait que les populations étaient désormais chrétiennes. L’activité consistait plus qu’à administrer les provinces et à faire de la politique avec les féodaux alentour qu’à évangéliser. Le recours à des mercenaires payés s’est fait plus nombreux, engendrant des tensions avec les chevaliers, jusqu’à leur humiliation dans la forteresse de Marienburg. Le recours à l’impôt pour lever ces mercenaires a suscité une opposition grandissante des sujets de l’Ordre tandis que les intérêts commerciaux des Polonais a entraîné de constantes querelles sur l’accès à la mer Baltique depuis l’intérieur du continent et a poussé aux guerres.

Le schisme protestant a affaibli le pape tandis que la guerre de Trente ans a affaibli l’empereur germanique au profit des nations qui commençaient à émerger dans les pays allemands. L’ordre s’est sécularisé en Prusse orientale devant l’annexion par la Pologne de la Prusse occidentale et le Grand-Maître s’est rallié à la réforme protestante. Au XVIIIe siècle tous les Grands-Maîtres appartiendront à la maison d’Autriche et l’empereur Napoléon Ier a dissout l’ordre en 1808. Il est né à nouveau en 1834 comme institution religieuse et militaire dans les États autrichiens, avant d’être une fois de plus dissous par les nazis en 1938. Il a été autorisé par les puissances occidentales d’occupation après 1945 comme organisation caritative. Aujourd’hui, l’Ordre effectue des actions sanitaires et hospitalières, et assiste les personnes âgées et handicapées.

L’Ordre des chevaliers teutoniques n’a pas été une institution ésotérique, même si certains Grands-Maîtres frayèrent avec la Franc-maçonnerie à l’époque des lumières. Il n’a pas été non plus la pointe avancée du nationalisme germanique comme certains nazis l’ont pensé pour servir leur idéologie, mais a été appelé par les Polonais contre les païens qui les menaçaient au bord de la Baltique.

Au total, l’Ordre teutonique a été original parmi les ordres nés des croisades siècle, bien que moins important que les Templiers et les Hospitaliers. Quiconque effectue un voyage dans les pays baltes se doit de connaître cette histoire qui a fondé l’Etat prussien contre la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie.

Henry Bogdan, Les chevaliers teutoniques, 1995, Tempus Perrin 2002, 227 pages, €8.50

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C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

C.R.A.Z.Y. comme l’initiale de chacun des cinq prénoms : Christian (Jean-Alexandre Létourneau de 15 à 17 ans, Maxime Tremblay adulte), Raymond (Antoine Côté-Poivin de 13 à 15 ans, Pierre-Luc Brillant adulte), Antoine (Sébastien Blouin de 12 à 14 ans, Alex Gravel adulte), Zachary (Émile Vallée de 6 à 8 an, Marc-André Grondin de 14 à 21 ans), Yvan (Gabriel Lalancette de 8 à 9 ans, Félix Antoine Despathie de 15 à 16 ans).

Crazy comme le morceau de Patsy Cline que le père adorait dans sa jeunesse. Christian est l’intello, qui lit tout, tout le temps ; Raymond est la brute ouvrière, macho et solitaire, violent et vite drogué ; Antoine est le sportif musclé mais péteux ; Zachary est tout l’inverse, le fifils à sa mère, né comme Jésus le jour de Noël, qui a un « don » mais qui se voit en David Bowie ; Yvan est Bouboule, le petit dernier trop nourri.

Nous sommes dans les années 1966-1980, les enfants grandissent dans une société restée traditionnelle mais tourmentée par la modernité venue des States et du Royaume-Uni. Ils ne répondent pas aux désirs de miroir du papa. La maman Laurianne (Danielle Proux) les accepte tels qu’ils sont, dans son rôle traditionnel de mère. Zac, dès 6 ou 7 ans préfère jouer à la maman comme les filles, mais résiste car il admire son père ; il refuse de jouer avec la petite voisine Michelle (Marie-Michelle Duchesne) pour laver la voiture avec papa. Mais il met le peignoir de maman et ses colliers pour mignoter le gros bébé Yvan (Alexandre Marchand à 3 mois), qu’il est le seul à réussir à calmer lorsqu’il a mal ou qu’il pleure. Il a un « don », conforté par la mère Tupperware de la communauté. Mais de la sensibilité aux autres à la superstition magique, il y a un pas. Lui n’y croit pas, sa mère si. Toute la famille téléphone dès que quelqu’un s’est fait mal, il suffit que Zac pense à elle ou lui pour qu’il guérisse. Effet placebo – toujours très efficace.

Mais de la sensibilité à la sensualité, ne va-t-on pas vers la gayté ? L’enfant porte toujours le col largement ouvert, l’adolescent dort quasi nu et entreprend dès 14 ans de se muscler torse nu devant le miroir, avant de se branler dans la voiture paternelle avec un copain, chacun de son côté (« un acte manqué » dit le psy, pour faire accepter au père la différence du fils). Si les autres compensent dans les études, la violence ou le sport, Zac préfère la musique, le rock des années 70 à tendance hippie où les hommes acceptent leur part de féminité. Il a le rythme dans le sang, comme son père, et réussit comme DJ dans les bars, gagnant plus que lui à l’usine.

Est-ce hérédité ou éducation qui vous fait aimer les semblables ? Le père croit que c’est l’éducation et se reproche de n’avoir pas su ; la doxa anglo-saxonne croit plutôt aux gènes et, pour les cathos, à la griffe du diable. Le Zac ado porte d’ailleurs une coiffure et un sourire méphistophéliques, rusé, cruel, jouissant de voir son frère aîné se vautrer dans la came et la brutalité.

Le père perd l’un des cinq, trop drogué malgré ses promesses, et un autre est pédé. Il est désespéré et l’exprime à son fils Zac de 20 ans dans une scène très réussie. « J’sais pas quoi t’dire. Que tu comprennes qu’t’es pas comme tu penses. T’vas rater les plus belles choses qu’t’as dans la vie : d’avoir des enfants. Y’a rien d’pu beau. (…) Si tu penses qu’y a rien à faire, qu’tu peux pas changer, j’pourrais pas accepter ça, j‘serais pas capable. »

Zac a des tentations, mais il les refuse ; il se bat avec un condisciple lycéen qui serait enclin aux pipes ; il expérimente le « shot » bouche à bouche (avec un joint entre les deux) qui n’est pas un baiser entre ados, même s’il en a l’apparence pour qui le voit. A 20 ans, chassé par son père, il effectue un pèlerinage en Israël « sur les pas de Jésus » pour qu’Il lui dise, le révèle. Dans un bar gay, un beau blond (Philippe Muller) le drague et couche avec lui, mais ce n’est pas concluant, Zac n’aime pas vraiment. N’est-ce pas la crainte du père qu’il vire pédé qui l’a conduit à tenter le diable ?

Au retour au Canada, il reprend sa relation avec la voisine Michelle (Natacha Thompson), qu’il a baisée sans amour, avec violence pour s’affirmer macho, mais qu’il souffre de ne pas aimer « comme tout le monde ». Raymond meurt et son père étreint Zac, dans l’émotion.

Le garçon trop tendre va probablement finir dans le rang, hétéro affiché, avec des gosses, malgré sa sensibilité, sa sensualité et ses tentations. Le film ne va pas plus loin et laisse ouvert le destin. Peut-être parce que chacun, au fond, le choisit. L’orientation sexuelle n’est pas binaire mais faite de multiples gradations, variables au cours de la vie, et qui ne sont pas « essentielles ».

Une histoire très humaine où un fils cherche un père pour se construire, lequel cherche un fils dans lequel se reconnaître. Sous les airs de Pink Floyd, Rolling Stones, David Bowie, Patsy Cline, Giorgio Moroder, The Cure et Charles Aznavour. Et des québécismes de langage parfois à sous-titrer, parfois savoureux – comme fif pour pédé, peut-être abrégé de « fifille ».

Mais il a fallu dix-huit ans pour qu’il atteigne les chaînes télé nationales françaises en mai dernier… Cela n’aurait jamais eu lieu si Le Pen était passée, avec son moralisme pétainiste, enamouré devant Orban et poutine.

DVD C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée, 2005, avec Michel Côté, Marc-André Grondin, Danielle Proulx, Émile Vallée, Pierre-Luc Brillant, Koba 2022 version restaurée, 2h09, €10,24, Blu-ray €15.00

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Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide

Devenue célèbre pour son Bonjour tristesse, écrit à 18 ans, Françoise Quoirez, dite Sagan, poursuit dans la veine cruelle et légère qui est la sienne depuis ses débuts. Elle décrit son milieu, sa vie même, toujours futile et souvent tragique. Elle ne fait que varier les facettes d’un même entre-soi de riches bourgeois contents d’eux mais vides.

Le thème de ce roman, dont le titre est tiré, comme Bonjour Tristesse, d’un vers de Paul Eluard, est la dépression : comment un homme encore jeune (35 ans), le beau Gilles viril, journaliste reconnu, en arrive à sombrer sans avoir plus le goût de rien, malgré ses copains, ses nuits alcoolisées, ses débauches et même la double tendresse d’un collègue ami Jean plus âgé et d’une mannequin pour photographe, Eloïse.

La dépression est « la maladie du siècle », issue de l’abus des dopants de toutes sortes et du néant existentiel qui a suivi la guerre et la décolonisation. Les activités superficielles de la ville – commenter l’actualité internationale, discuter lors de beuveries entre copains, aller voir des spectacles déconstruits, baiser le soir venu sans but – ne peuvent qu’aboutir à un dégoût de soi.

Sagan oppose la ville à la campagne, Paris à Limoges, la vie intello toute d’illusions à la vie provinciale toute d’apparences. A Paris, chacun se croit obligé de s’adjoindre un giton, c’est la mode, « un Chéri de 19 ans » très minet pour une femme de 48, un adolescent pour le directeur pressenti de la rubrique diplomatie du journal, qui n’aura pas le poste pour avoir fricoté avec « un petit garçon »… de 17 ans qui l’aime. A Limoges, chacun couche avec qui il veut à condition de ne pas se faire voir et les couples officiels ne tiennent que lors des salons et réceptions régulièrement offerts aux autres.

C’est ainsi que Gilles le dépressif est envoyé auprès de sa sœur du Limousin par Jean son ami, afin qu’il se refasse, au calme et avec une bonne nourriture. C’est moins le retour au cocon familial qui va le guérir que la rencontre de Nathalie, épouse d’un magistrat du lieu. D’un regard, elle sait que c’est LUI ; et lui sait que c’est ELLE. Le coup de foudre mythique (dont Sagan se moque un brin, vue la fin) : ils sont faits l’un pour l’autre et fusionnent en un tourbillon de passion qui va elle la faire divorcer et lui quitter sa tendre Eloïse.

Ils rient pour rien, s’exclament des mêmes choses, baisent à n’en plus pouvoir. Il doit rentrer à Paris où le poste de directeur refusé au collègue plus mûr mais pris la main dans la culotte de l’éphèbe lui est donné ; elle monte à la capitale pour le voir et le revoir encore, déjà séparé de son mari Pierre, emménageant avec lui.

Et puis… C’est la tragédie facile des fins de romans de Sagan, depuis son premier. Tout ce qui semblait s’emboîter parfaitement se déboite, Gilles n’est pas fait pour la routine, la vie de couple, le ronron de la tendresse. Il lui faut la passion et la liberté en même temps – ce qui est incompatible. Lorsque Nathalie s’en aperçoit en surprenant une conversation de Gilles avec Jean, elle ne le supporte pas. Le superficiel l’a emporté.

Un livre qu’on consomme et qu’on jette, ainsi écrit Sagan. Un thème simple, pas plus de deux cents pages, du rêve alcoolisé et transgressif, de la passion inutile, une fin tragique. Mais nous ne sommes plus dans les années soixante, pas sûr que la sauce prenne encore.

Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, 1969, Livre de poche 2011, 256 pages, €7.70 e-book Kindle €5.99

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Olivier Rolin, Méroé

Pour conter l’Amour ruiné et la ruine qu’a été d’ailleurs sa vie adulte depuis qu’il s’est fourvoyé étudiant dans une lutte armée sectaire avec des idéologues maoïstes de la branche militaire, le narrateur, qui est un peu l’auteur, a choisi le trou du cul du monde. Un endroit improbable en cette fin du XXe siècle où le Nil s’enchevêtre en multiples sources d’une chevelure indescriptible : le Soudan. Dans ce « pays des nègres » (traduction arabe du mot soudan) s’affrontent depuis toujours le nord et le sud, les pharaons noirs et les tribus, les islamistes et les chrétiens. Dans les marais de Khartoum au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, habitant un vieux rafiot qui date du siècle avant et qui achève de rouiller dans le dédale des végétaux pourrissant parmi les pythons et les crocodiles, le narrateur attend « la police ou la fin du monde ».

Il a aimé trois femmes, decrescendo ; ou plutôt il se targue de les avoir baisées. Alfa était l’idéale, mais plus jeune que lui elle est partie pour ne plus le revoir. Il a loué alors Dune dans une agence de mannequin, ayant vu sa silhouette de pub sur un abribus ; mais la carrosserie moderne cachait un moteur deux temps poussif qui calait au-delà de mille cinq cents mots, et il l’a jetée. Les circonstances ont fait qu’il a alors rencontré Else, une Allemande archéologue venue d’Europe à la demande du doktor Vollender, Heinrich de son prénom, qui a choisi de fouiller l’improbable : le chrétien en terres d’islam.

Vollender est né sur les ruines nazies et a grandi dans la RDA sous la botte soviétique, deux décadences du siècle, avant de devoir repasser tous ses diplômes dans l’Allemagné réunifiée. Il est donc voué à expier ses erreurs de destin, tout comme l’auteur après 68, tout comme ce Charles Gordon, « pédophile victorien » anglais, resté le dernier officier à défendre Khartoum contre les troupes du Mahdi en 1885, et décapité par les fanatiques deux jours seulement avant que n’arrivent prudemment les canonnières de secours. Trois hommes, trois destins, trois enfoncements dans une vie qui se ruine. Avec ses trois personnages, Rolin tente de rejouer Au cœur des ténèbres de Conrad,sans avoir la plume assez puissante.

Car son style, mal maîtrisé, dérape trop souvent dans un délire de mots qui croient créer par leur profusion de la littérature, alors que se perdent à la fois le sens, le sentiment et la sensation. Un éditeur aurait dû sabrer et demander la réécriture de pans entiers. La diarrhée verbale fait sauter au lecteur lassé des phrases, des paragraphes entiers, pour aller enfin au chapitre suivant, au style redevenu plus serein et plus clair. « Les histoires n’ont pas de commencement, ni d’endroit ou d’envers, on peut les retourner comme les pieuvres que les pêcheurs battaient sur les rochers, les dire autrement », dit l’auteur p.230.

Vollender a découvert à Méroé une cathédrale saint-Georges chrétienne et entreprend de la dégager avec l’aide de son assistante Else et du narrateur volontaire, qui s’ennuie d’enseigner la langue française au centre culturel. Else est venue en remplacement de la fille du doktor, décédée lors d’un accident de fouilles, sans plus de précision. Vollender, qui voulait en faire l’héritière de ses notes jamais publiées et de ses travaux qui n’intéressent personne, s’est résigné à choisir quelqu’un d’autre, mais il la hait de ne pas être sa fille. Il est pressé et hâte les travaux, au point que les ouvriers, un jour qu’une fresque du Jugement dernier est dégagée, refusent de continuer le travail. C’est dangereux, les murs ne sont pas étayés et le doktor devient fou. Shaytan, le Satan arabe, rôde. C’est d’ailleurs un mur qui s’écroule le matin suivant, entraînant la mort d’Else sous les décombres, peut-être un meurtre. Le narrateur attrape un vieux camion à ridelle et fuit courageusement vers Khartoum, laissant en plan le vieil Allemand. Il retrouve son marigot et monologue avec un pélican qu’il nomme Harald en attendant « la police ou la fin du monde ».

Olivier Rolin, Méroé, 1998, Seuil, 238 pages, €17,60

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Georges Duhamel, Le désert de Bièvres

Cinquième livre de la Chronique des Pasquier, il reprend les personnages déjà rencontrés auparavant (Deuxième livre chroniqué ici) mais peut se lire indépendamment car chaque roman est une histoire. Celui-ci voit le héros, Julien, à 26 ans et en fin d’études de médecine, commencer une expérience de phalanstère avec des copains.

Il s’agit de s’abstraire de cette société contraignante, de ces villes empuanties, de ces relations sociales dominatrices. « Nous étions tous pauvres, nous vivions tous plus ou moins de petits métiers, nous pensions assurer notre existence matérielle en donnant quelques heures par jour de travail manuel et, le reste de notre temps, nous entendions le consacrer à la pensée, à l’art, à la philosophie, à tout ce qui peut embellir et même ennoblir la vie » chap.3. C’est en 1907, date à laquelle se situe l’histoire, user du « droit à la paresse » revendiqué par le gendre de Marx Paul Lafargue – évidemment un Français.

Les cinq compères, dont deux en couple, s’installent dans une grande maison de la grande banlieue de Paris qu’ils louent, dans la campagne de Bièvres. Ils y montent un atelier d’imprimerie, désirant vivre entre-soi, loin de tout, du travail artisanal – sans oublier les légumes du potager et les fruits du verger. Une expérience de liberté communautaire (pourtant un oxymore!), d’égalité de tous dans le « désert » (souvenir des ermites).

Comme toujours dans ces projets de coopérative ou de kibboutz, l’individualisme refait très vite surface, les agacements des gens les uns sur les autres deviennent insupportables, le travail « partagé » ne l’est jamais équitablement. Et surtout, il demande un effort… Malgré la jeunesse et l’enthousiasme, c’est l’échec.

Les copains se séparent après plusieurs mois, ayant mangé leurs économies mais tenté une expérience sociale qui les marquera pour la vie. Justin Weill, l’ami de Laurent le narrateur, voulait fonder une nouvelle famille différente du clan juif. Mais sa différence lui colle à la peau. C’est une autre leçon de l’expérience que ce rejet national plus que social. Écrit en 1937, le roman avait connaissance des idées de Hitler au pouvoir et des utopies pour échapper au monde alors qu’il vous rattrape.

Georges Duhamel, Le désert de Bièvres, 1937, Livre de poche 1964, 255 pages, occasion €16,00

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Alphonse Boudard, Cinoche

Alphonse Boudard, né en 1925 à Paris, est un étrange personnage. Il écrit des romans qui sont sa vie, dans un style argotique proche de Céline. Fils de pute au sens propre, il n’a fait des études que jusqu’à 14 ans à l’école communale de la rue du Moulin-des-Prés, un quartier popu du 13ème arrondissement. Il entre en 1941 comme apprenti dans un atelier de fonderie typographique puis, à 18 ans, gagne le maquis et participe en 1944 à la libération de Paris avec les FTP du colonel Fabien. Quittant les communistes, il s’engage dans l’armée Leclerc et est blessé à Colmar. Tuberculeux, délinquant, il fait du sanatorium et de la prison, creuset de ses histoires. Il devient écrivain à 33 ans, Cinoche est son cinquième roman.

Là, il se gausse carrément du cinéma et du cinoche fait autour du cinéma par les petits intellos inaptes aux études. Ils ont trouvé selon lui dans ce fromage « artistique » l’occasion de gloser plus que d’exercer leur absence de talents. La réalisation d’un film, le rêve d’Hollywood, le star-system, se heurtent aux dures réalités de trouver du fric et un bon scénario. Alphonse lui-même s’y est exercé avec des pointures, et il mélange ses expériences et les célèbres qu’il a rencontrés pour en faire des personnages. Il s’est vu confier en 1967 l’adaptation de sa nouvelle Gégène le tatoué, qu’il transpose ici en Milo des lafs (argot pour les fortifs) par Denys de La Patellière qu’il romance en Glapaudière. Il a aussi tenté les dialogues de deux films de Marc Simenon – fils de Georges – : Le Champignon sur la drogue et L’Explosion sur un village de vacances. Il ratatouille le tout dans Cinoche avec le jeune, riche, fils à papa musclé Luc Galano, fils de Ralph le peintre richissime qui vit en Suisse – comme Georges Simenon – et mari de Mylène Demongeot, star sur le retour à la fin des années 60.

Alphonse se lâche. Il se met en scène dans le rôle du scénariste sollicité pour adapter la vie d’un truand octogénaire, Milo, par le jeune fêtard versatile Luc qui n’a jamais travaillé de sa vie et se contente de rouler en Porsche 911 Targa et de laisser élever deux mômes infernaux. La satire de l’éducation permissive « à l’américaine » des jumeaux garçon et fille de 8 ans du couple trop riche est implacable.

Boudard déploie sa verve et son style parlé, populaire et direct, ne fait pas dans la dentelle. C’est un délice. « Gloria [la mère, épouse de Luc] me met au parfum… que j’aille pas tressaillir excessif… n’est-ce pas ils sont élevés, ces chers petits, à l’américaine… l’avant-garde pédagogique. Je ne suis peut-être pas au fait… de nos jours aux États-Unis les lardons grandissent dans la plus totale liberté. Ça favorise leur plein épanouissement… réveille leur potentialité secrète… elle m’affirme. (…) Le principe, c’est que rien doit les culpabiliser nos descendants. Aucun obstacle à leurs caprices, leurs lubies les plus saugrenues, toutes leurs irrégularités d’humeur, leurs escapades, leurs bénignes insultent si on réfléchit. Il faut, et encore avec d’infinies précautions, pour ne pas les choquer dans leur moi profond, leur éclairer, expliquer doucement les choses, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas… D’ailleurs, Gloria, elle trouve ça embarrassant… ce qui se fait, n’est-ce pas ! Elle doute… la moue ! On se pose de plus en plus de questions. (…) Enfin, je ne sais pas ce qu’il leur dit dans le jardin, Luc Galano, à ses chères têtes blondes, mais ça n’a pas l’air de les convaincre, ils lui ripostent, le traitent de pédé, d’ordure, de fumier » p.43. Et ils n’ont que 8 ans. Ce sera probablement un déchaînement de sexe lorsqu’ils auront 13 ans, en 1972… Relire les romans du début des années 70 explique beaucoup de choses, si les moralistes années 2020 voulaient bien se donner la peine de cet effort de sociologie historique…

Quant au cinéma, c’est le défilé des faux-culs. Le producteur n’a pas d’argent, son secrétaire est un jeune inverti qui voudrait se réaliser dans le scénario et voit d’un œil mauvais l’intervention d’un scénariste, Luc n’a guère produit que deux courts métrages et ne connaît rien à la régie d’un film, les acteurs célèbres ne mouftent pas pour un projet aussi flou, réalisé par des inconnus avec un budget pas fixé et un scénario qui varie. En bref, de Bâle à Genève, de Saint-Tropez aux îles espagnoles, c’est le foutoir. Les « enfants terribles » du couple font des leurs, dévastent l’hôtel feutré suisse ; l’épouse s’entiche de divers animaux dont un python, un mainate chieur, une lionne qui se dégriffe sur le dégriffé ; Luc boit… Le scénario est dix fois changé, les scènes modifiées, la vie de truand est transposée, il faut du sexe, mais hétéro pour mettre en valeur les atouts de la vedette évidente, Gloria, et pas trop pour ne pas indisposer son mari. Ce sera une belle dame inaccessible en son château suisse qui découvre un bel éphèbe drogué et le soigne, sous les yeux d’un valet velu qui va les violer avant de les égorger, jaloux des deux. Et puis non, une partouze avec des Suédoises dans un club de vacances au soleil avec d’anciens nazis, degrellistes et pétainistes, en prenant pour prétexte une fumeuse histoire de trafic de drogue entre frontières…

Le narrateur scénarise, se voit sabrer, rajouter, renonce. Il ne reconnaît plus son poulet. Quand le film se fait, c’est un bide. Il n’est rien, ne dit rien, est mal ficelé, mal filmé, mélange tout. Le grand gloubi-boulga du cinoche comme on dira dès la fin 1974 justement, un plat de dinosaure bas du front qui fout tout dans sa marmite pour touiller et voir ce que ça donne. Toutes les années post-68… Car tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il a du talent – il suffit de l’exprimer. Disait-on.

Et d’écouter les flatteurs : « Dans ce domaine, on peut toujours aller trop loin. La vanité ça bande toujours… on la branle jamais assez, elle peut jouir à jet continu… surtout celle des saltimbanques » p.171. Du pur Boudard, mort en 2000 – à relire d’urgence.

Alphonse Boudard, Cinoche, 1974, Folio 1975, 283 pages, occasion €15,00

Alphonse Boudard, Chroniques de mauvaise compagnie – La métamorphose des cloportes, La Cerise, L’Hôpital, Cinoche, Omnibus Presses de la Cité 1991, 768 pages, €15,51

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Les trois plus grands hommes de Montaigne

Après avoir disserté au chapitre précédent « de trois bonnes femmes » (au sens de la meilleure sagesse), le chapitre XXXVI du Livre II des Essais choisit cette fois « des plus excellents hommes ». Il s’agit pour Montaigne d’Homère, Alexandre et Epaminondas. Trois Grecs, bien qu’il prisât fort les Romains. Virgile, César et Scipion Émilien, côté romain, sont mis en balance mais rejetés comme moins « excellents ».

Homère est un maître en tout, une Bible des temps préchrétiens, dit Montaigne. « Étant aveugle, indigent ; étant avant que les sciences fussent rédigées en règle et observations certaines, il les a tant connues que tous ceux qui se sont mêlés depuis d’établir des polices, de conduire guerres, et d’écrire ou de la religion ou de la philosophie, en quelque secte, que ce soit, ou des arts, se sont servis de lui comme d’un maître très parfait en la connaissance de toutes choses, et de ses livres comme d’une pépinière de toute espèce de suffisance ». Alexandre le Grand disait « que c’était le meilleur et plus fidèle conseiller qu’il eut en ses affaires militaires. » Plutarque disait « que c’est le seul auteur du monde qui n’a jamais saoulé, ni dégoûté les hommes, se montrant au lecteur toujours tout autre, et fleurissant toujours en nouvelle grâce. »

Alexandre le Grand ensuite. « Car qui considérera l’âge qu’il commença ses entreprises ; le peu de moyens avec lequel il fit un si glorieux dessein ; l’autorité qu’il gagna en cette sienne enfance parmi les plus grands et expérimentés capitaines du monde, desquels il était suivi ; la faveur extraordinaire de quoi fortune embrassa et favorisa tant de siens exploits hasardeux, et à peu que je ne dise téméraire. » Avec cela tant de vertus : « justice, tempérance, libéralité, foi en ses paroles, amour envers les siens, humanité envers les vaincus. » Il était certes impétueux, un peu vantard, un peu impatient, mais il était beau « jusqu’au miracle ; ce port et ce vénérable maintient sous un visage si jeune, vermeil et flamboyant, l’excellence de son savoir et capacité ; la durée est grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de taches et d’envie. »

Epaminondas enfin, que nous ne connaissons plus guère, fut général de Thèbes vainqueur des Spartiates et des Athéniens ; il est mort à la bataille de Mantinée le 4 juillet 362 avant notre ère. Bien que Plutarque en ait parlé, son écrit ne fut pas retrouvé après les déprédations fanatiques chrétiennes. Montaigne se fonde probablement sur les écrits de Cornélius Nepos et sa Vie des grands capitaines. Il le qualifie de « le plus excellent » parmi les trois qu’il a choisis. « De gloire, il n’en a pas beaucoup près que tant d’autres (…) ; de résolution et de vaillance, non pas de celle qui est aiguisée par l’ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuvent planter en une âme bien réglée, il en avait tout ce qui s’en peut imaginer. De preuve de cette sienne vertu, il en a fait autant à mon avis qu’Alexandre même et que César. » Mais le meilleur sont ses mœurs et sa conscience. « Il a de bien loin surpassé tous ceux qui se sont jamais mêlés de manier affaires. Car en cette partie, qui seule doit être principalement considérée, qui seule marque véritablement quels nous sommes, et laquelle je contrepèse seule à toutes les autres ensemble, il ne cède à aucun philosophe, non pas à Socrate même. »

Où l’on mesure que pour Montaigne la vertu est tout, les actes ne font qu’en découler. Qui est sage agira bien. Ses « mœurs et conscience » doivent « être principalement considérés » pour juger d’un homme. Tout est là et là est le tout. En Epaminondas « seul, c’est une vertu et suffisance pleine partout et pareille ; qui, en tous les offices de la vie humaine, ne laisse rien à désirer de soi, soit en occupation publique ou privée, ou paisible ou guerrière, soit à vivre, soit à mourir grandement et glorieusement. Je ne connais nulle ni forme ni fortune d’homme que je regarde avec tant d’honneur et d’amour. »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Russie, éternel colosse aux pieds d’argile

Poutine le génial dirigeant mongol a été défié par Prigogine son cantinier, chef de sa milice d’assaut comme le fut Röhm pour Hitler – avant la Nuit des longs couteaux. Chacun se réjouit de ce théâtre qui montre combien le tigre est de papier et le colosse aux pieds d’argile. Prigogine a renoncé, grande gueule et petits bras, comme trop souvent les extrémistes, qu’on songe à Saddam Hussein, à Donald Trump ou a Eric Zemmour.

Seule la droite conservatrice française, par biais d’ancrage dans ses certitudes « tradi » voit encore la Russie comme une « grande » puissance. Luc Ferry, sur Radio Classique, avoue même tous les lundis sa peur bleue de l’armée russe, aussi « formidable » qu’elle serait selon lui. Elle n’est surtout que nucléaire, pour le reste… Or le nucléaire n’est PAS du domaine des militaires mais de celui des diplomates. Ce sont les politiques qui décident de l’emploi, stratégique ou tactique, et où et quand – pas la défense sur le terrain. Pour le reste, bidasses brimés, méprisés, mal formés, mal équipés, corruption à tous les niveaux des officiers, centralisation absurde dans un pays si étendu, irresponsabilité bureaucratique, chacun attend les ordres de toujours plus haut, logistique déficiente, équipement de base insuffisant. Comment une grande armée aussi formidable a-t-elle pu se débander devant la petite armée du peuple « frère » ukrainien, pourtant accusé du pire crime de la tradition russo-soviétique : le nazisme ?

Le mensonge est consubstantiel au régime, comme il l’a été de tous temps, depuis Ivan dit le Terrible jusqu’à l’« opération spéciale » qu’est l’agression guerrière en Ukraine, en passant par les villages Potemkine, la « démocratie » bolchevique, la « nouvelle politique économique » de Lénine, le « patriotisme » (resté communiste) de Staline, l’avenir radieux de Khrouchtchev via la mise en valeur des terres vierges (en asséchant la mer d’Aral), le faux « libéralisme » d’Eltsine, et les promesses de Poutine. En Russie, ex-URSS, tout le monde ment. Tout le temps. Même « les gens » qui approuvent en apparence, sont en retrait et regardent ailleurs, en attendant de voir. Que les barines se battent entre eux, les moujiks récupéreront les carcasses laissées sur le terrain.

Rien de nouveau sous le soleil. La thèse sur le sujet à la fin des années 1980 reste d’actualité, il suffit de changer les noms.

Poutine est apparu fin 1999 comme Gorbatchev avant lui : en Héros de la décentralisation et de la détente, « Héraclès contre l’Hydre technocratique », un nouveau David qui va combattre le système anarchique. Mais le Dragon reste le dragon : « un crocodile n’apprendra jamais à voler » disait Zinoviev. Les « dinosaures » de l’appareil mafieux, les « proches de Poutine » qui le tiennent et le soutiennent, sont des reptiles désormais archaïques que Prigogine, vaillant Saint-Michel a tenté de combattre avec un certain succès, d’où sa popularité parmi une partie de l’armée – et la prise de Rostov. Il a, dans le mythe, la santé du Bon sauvage qui peut aider la Russie corrompue et avachie par vingt cinq ans de pouvoir poutinien, telle le Phénix, à renaître de ses cendres. Il est sanguin, bon vivant, une « force de la nature », incarnation d’une énergie proprement « russe ».

Poutine a joué trop longtemps l’Apprenti Sorcier, le Savant fou qui manipule les masses à son profit et à celui de son clan mafieux, sans savoir demain qu’elles en seront les conséquences. Il a manqué de faire sauter la cornue et d’incendier le bâtiment lors des événements de ces derniers jours. Le mythe du Savant Fou ouvre la voie à une certaine autonomie possible des particularismes de la société civile par rapport au dirigeant, et des nationalités par rapport à Moscou, comment sinon les « colonnes » Prigojine seraient-elles parvenues à moins de 300 km de Moscou ? Une partie – nationaliste – de la population tout comme une partie – va-t-en guerre – de l’armée et des services de sécurité voient dans Prigojine un héros russe. Cette division risque de transformer la Russie en Colosse aux pieds d’argile, en une nouvelle Babel où, chacun parlant une langue différente, on ne pourra plus construire la Cité idéale – ni affirmer la russité tout court. C’est le rêve des « progressistes » du monde occidental et le souhait de la propagande américaine, en même temps qu’une obscure angoisse des dirigeants monte devant la montée des nationalismes et de la désagrégation des empires…

Il faut se méfier des choses colossales, établies « pour mille ans ». Les lois universelles de la nature se chargent de châtier la démesure. Le colosse de Rhodes, œuvre de Charès de Lindos, n’a pas résisté au tremblement de terre. Pourtant en bronze, il dressait ses 32 mètres sur le port, face à la mer. Un demi-siècle après son achèvement, il était par terre : son socle d’argile n’avait pu résister aux mouvements telluriques. Aujourd’hui, le colosse russe montre ses pieds d’argile : derrière ses fusées et ses bombes, ses colossales réserves en matières premières, il faut voir ses éternelles pénuries ; derrière ses prétentions à la libération de l’homme russe de l’idéologie occidentale (et pas de la femme), ses actions totalitaires ; derrière sa colossale façade idéologique de la Russie tradi, ses divisions particulières et ethniques.

Le géant a faim, il est maladroit, brutal, sa main droite n’obéit pas à sa main gauche, sa tête est vieillie, ses réflexes émoussés, il ne faut pas le prendre pour plus puissant qu’il n’est. Son territoire est immense mais il n’est peuplé que de 145 millions d’habitants, concentrés principalement dans la péninsule européenne en-deça de l’Oural. Ses richesses sont immenses mais mal exploitées faute d’investissements, et ses investissements rendus instables par les oukases du pouvoir. Ses oligarques sont riches mais n’investissent pas dans le pays ni ses infrastructures, se contentant de jouir en Suisse ou sur la Riviera. La propriété n’est pas garantie, les mafias et le pouvoir central disposant de tout.

Prigogine a canné devant Poutine. On dit qu’il ne sera pas poursuivi, ni ses hommes.

S’agit-il d’une entente entre le chef et son milicien pour forcer les trop proches à sentir le vent du boulet après un quart de siècle de règne ? Les ministres et chefs d’état-major incapables sont secoués par le héros de terrain et c’est, vu de Poutine, une bonne chose. Garder deux fers au feu est l’éternelle stratégie des tyrans, habiles à manipuler l’opinion par l’opposition affichée des uns et les autres.

S’agit-il de canaliser la contrainte de la guerre qui exacerbe les forces qu’elle opprime ? Il y a une force terrifiante dans la digue, dans le barrage. L’eau endiguée acquiert une force qu’elle ne possède pas en liberté. Amassée, elle fait tourner les turbines, canalisée en conduites forcées, elle se précipite pour produire l’énergie. Prigogine a été cette force-là, porte-voix des nationalistes. Poutine peut se montrer alors en arbitre à l’intérieur comme à l’international, en modéré qui ne veut pas la mobilisation générale (très impopulaire) tout en poussant la Défense à se remuer l’arrière-train. Il peut reprendre la main pour éviter « la guerre » (qu’il a pourtant déclenchée).

Il sait qu’on ne peut aller indéfiniment contre la volonté des peuples – si tant est que « le peuple » russe ait une quelconque volonté autre que celle d’inertie. Pour le moment, il regarde passer les trains. L’être humain n’est pourtant pas pas un robot pensant ; un jour, dit le mythe, la nature sera plus forte, la tyrannie volera en éclat, le colosse vacillera sous la pression des libertés brimées. Et l’empire, comme tout empire, périra. Devant les aléas de la guerre qui dure et tue malgré les promesses, Prigogine, de mèche ou pas avec Poutine, a donné au régime encore un peu de temps.

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Fire Fire – Vengeance par le feu de David Barrett

Jeremy Coleman (Josh Duhamel) est un jeune pompier orphelin, élevé en institution, qui a trouvé une famille dans la fraternité du feu. Un soir qu’il sort de la voiture avec ses copains pour aller acheter des chips dans une supérette de station-service, il assiste en direct au meurtre froid et sans état d’âme d’un gros Noir qui tient la caisse et de son fils, mince adolescent qui rêvait d’être basketteur. Il les connaît, cela lui fait mal, il est plaqué à terre et le chef de gang David Hagan (Vincent D’Onofrio), laisse son adjoint décider du sort du témoin. Il va évidemment l’éliminer.

D’où course-poursuite, Jeremy blessé au bras mais qui parvient à fuir, l’autre croyant l’avoir descendu. Ses copains qui sont allés faire le plein le récupèrent, l’emmènent aux urgences et appellent la police. Le lieutenant Mike Cella (Bruce Willis) lui fait reconnaître Hagan, déjà fiché pour de nombreux meurtres, dont celui de deux de ses coéquipiers, mais que son avocat retord (Richard Schiff) finit toujours par faire libérer.

David Hagan est un fan d’Adolf Hitler. Il est suprémaciste blanc et n’a aucun scrupule à buter des Noirs, à empiéter sur le territoire de leurs gangs, et à s’imposer dans la guerre de tous contre tous qu’exige son idéologie pronazie. Il voulait le bail de la supérette, idéalement placée pour tous les trafics illicites, car au carrefour de l’autoroute et d’autres routes. Il a tatoué sur sa gorge une croix gammée rouge sang et, sur sa poitrine, un aigle étendant ses ailes. Il se croit invincible parce qu’invaincu, la « justice » démocratique étant incapable de l’enfermer pour de bon ou de lui régler son compte. Car si la peine de mort existe dans certains Etats américains, ce n’est plus le cas en Californie et les prisons sont des passoires pour qui a le pouvoir et l’argent.

Jeremy reconnaît sans peine Hagan lors d’un tapissage dans les locaux de la police, mais celui-ci joue la provocation en montrant combien il s’est renseigné sur lui, citant son nom, son adresse et son numéro de sécurité sociale. Il a ainsi « dissuadé » de nombreux témoins d’apporter leur déclaration au tribunal par des menaces directes sur leur vie et celle de leurs proches. Mais Jeremy n’a pas de famille, ni même de petite amie attitrée. Il est déterminé à témoigner pour que passe la justice.

Il est alors soumis au programme fédéral de protection des témoins, dont s’occupent les marshals à compétences fédérales. Il est pourvu d’un nouveau nom, d’une nouvelle adresse sécurisée. Sauf que la corruption par la menace de mort, propres à tous les fascistes, est bien plus efficace que celle par l’argent. Un officier fédéral du programme de protection des témoins est enlevé, torturé, menacé assez fort sur sa famille pour révéler ce qu’il faut. Jeremy, qui est tombé amoureux de la marshal métisse Talia (Rosario Dawson) – pied de nez au suprémacisme blanc – est retrouvé, visé, traqué.

Sa partenaire est blessée, il la sauve et descend l’un des tireurs, mais il doit à nouveau fuir. Les fédéraux jurent que « cette fois » ses références seront effacées des fichiers courants, soumises à autorisation très restreinte, mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Incurie génétique de toute bureaucratie, on se fie aux « procédures », concoctées par des bureaucrates loin du terrain, en général inefficaces.

Comme Hagan s’est procuré le nouveau numéro de téléphone privé de Jeremy et qu’il le menace de s’en prendre à lui, à sa copine et à ses amis pompiers s’il témoigne, ce dernier décide de quitter le programme fédéral et de se débrouiller tout seul. Cette façon de raisonner est très américaine : l’Etat impuissant oblige chacun à retrouver son âme de pionnier et à faire justice lui-même.

C’est en effet lui ou moi. Tant que Hagan reste en vie, il mettra des contrats sur Jeremy et sur Talia. Même s’il est emprisonné, il ne sera pas hors d’état de nuire. Il faut donc carrément le descendre, ce que « la justice » n’autorise pas dans les Etats démocratiques. Même le flic Cella ne le pourrait pas, sauf en état de légitime défense – mais avec témoins et film en preuve directe, et encore ! La critique implicite des avocats est patente : ils pourrissent la justice par leurs excès de pinaillages procéduriers. Ils sont d’ailleurs aussi menacés que les victimes s’ils ne font pas ce que les tueurs veulent.

Le réalisateur Barrett, adepte des sports extrêmes, est un homme décidé et il veut que ses héros le soient. Jeremy, jeune amoureux, va se surpasser. Lui qui n’a jamais tué personne mais plutôt sauvé des vies du feu, va tirer au pistolet comme le lui a appris Talia ; il va obtenir des malfrats comme de l’avocat de savoir où se niche l’épais Hagan. Il va bouter le feu à son repaire, préparant soigneusement sa sortie.

Bien-sûr, rien ne se passe comme prévu. La marshal Talia va compromettre « par amour » la couverture de Jeremy, se faire suivre et capturer par un tueur – nous sommes ainsi dans les clichés Hollywood sur les « faibles » femmes soumises à leurs émotions. Elle sera ligotée dans la salle où part le feu. Mike Cella, le flic désabusé, laisse faire « jusqu’à 18 h seulement » – il lancera un avis de recherche contre Jeremy ensuite. Et puis… chacun est professionnel – autre trait américain – et fait ce qu’il sait faire de mieux. Je ne vous le décris pas, c’est assez prenant. Le Bien triomphera, sinon nous ne serions pas à Hollywood.

Voilà, à défaut d’un grand film, un bon film d’action, malgré l’absence de toute trace d’humour ou même d’ironie. On ne s’ennuie pas, on halète, on frissonne (to thrill). La leçon est un peu cousue de gros fil métis, mais nous sommes cinq ans avant l’ère Trump et l’état d’esprit est en train de virer à droite toute aux Etats-Unis. L’histoire ainsi contée tente de faire la part des choses, le oui-mais de la « justice » ou de ‘l’œil pour œil dent pour dent’ de la fameuse Bible, canal Ancien testament.

DVD Fire Fire – Vengeance par le feu parfois titré Témoin gênant (Fire with Fire), David Barrett, 2012, avec Josh Duhamel, Bruce Willis, Rosario Dawson, Vincent D’Onofrio, 50 Cent, ‎ France Télévisions Distribution 2017, 1h33, €13.00 Blu-ray €12.16

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Colette, Le blé en herbe

Elle a 15 ans « et demi » et lui 16 ans « et demi » comme disent tous les adolescents qui veulent être grands avant l’âge. C’est qu’ils sont à cette période de la vie qui bascule d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, ou presque. Un passage que Colette a observé chez ses beaux-fils à la plage et qu’elle romance avec Phil et Vinca – le nom latin de la pervenche. Car la jeune fille, qui est un peu elle-même, a les yeux très bleus, en harmonie avec le ciel d’été de Bretagne nord. L’harmonie avec la nature est très importante pour Colette, comme d’ailleurs pour les adolescents. Ils veulent se sentir inclus, acceptés, à l’unisson.

Vinca et Phil sont voisins d’été sur une plage entre Cancale et Saint-Malo. Les parents se connaissent, s’invitent, leurs villas louées tous les étés se touchent. Les deux enfants se sont connus tout petits et sont comme frère et sœur – jusqu’à cette année des 16 ans de Phil. Il change, devient petit mâle, aussi bien physiquement que mentalement. C’était dans l’air du temps, l’entre deux-guerres ; ce serait un peu différent aujourd’hui, mais pas tant que cela. Vinca est tourmentée d’amour pour Phil, mais comme un prolongement naturel d’enfance ; Phil opère une rupture, prend conscience de son charme et de sa beauté, devient dominateur et comme propriétaire. « Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu’elle tait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidir contre le précoce, l’impérieux instinct de tout donner, contre la crainte que Philippe, de jour en jour changé, d’heure en heure plus fort, ne rompe la frêle amarre qui le ramène, tous les ans, de juillet en octobre »

Les ados vivent à demi nus, en vacances de tout, de l’école comme de la ville et des convenances. Ne reste qu’un minimum. « Tu t’habilles ? et moi ? je ne peux pas déjeuner en chemise ouverte, alors ? – Mais si, Phil ! Tout ce que tu veux ! D’ailleurs tu es beaucoup mieux, décolleté ! » p.1189 Pléiade. Sensualité des corps et des regards. « Vinca cessa de coudre pour admirer son compagnon harmonieux que l’adolescence ne déformait pas. Brun, blanc, de moyenne taille, il croissait lentement et ressemblait, depuis l’âge de quatorze ans, à un petit homme bien fait, un peu plus grand chaque année » p.1193. Phil remonte de la plage, « il se laissa glisser, épousa délicieusement, de son torse nu, l’ornière de sable frais » p.1196. Et une voix jeune et autoritaire l’éveille : « Hep ! Petit ! ». Une dame en blanc enfonce ses hauts talons dans le sable et veut savoir si son auto peut passer dans le chemin. Phil « ne rougit que quand il fut debout, en sentant sur son torse nu le vent rafraîchi et le regard de la dame en blanc, qui sourit et changea de ton. Pardon, Monsieur… » p.1197.

C’est le début d’une aventure ; la femme couguar qui désire l’éphèbe demi nu et le garçon qui est tenté par la femme mûre. Bertrand, le beau-fils de Colette, la première fois à Rozven en Bretagne en 1920, avait 16 ans et demi – et elle 47 ans. Trois femmes alentour convoitaient le jeune homme, dont elle-même. Dans l’édition de la Pléiade, Bertrand de Jouvenel témoigne, sans en dire trop. « Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. Il faut qu’il ait été bien vif pour avoir laissé un souvenir » p.LVII Pléiade.

Il paraît 12 ans quand il rit, mais jeune homme lorsqu’il est debout torse nu, dit la dame nommée Camille Dalleray, un prénom androgyne comme ses 30 ans avec peu de seins. Elle va l’inviter à boire une orangeade, puis à discuter, puis dans son lit. C’est dit pudiquement et décrit sans détails mais comme une évidence. L’initiation s’effectue sans heurts. L’univers de la dame en blanc est celui de la ville, de la villa obscure contre la chaleur, du lieu clos où se consomme l’amour : un enfermement. L’univers de l’amie d’enfance est tout le contraire : la plage, la mer, le grand large et le ciel, tout l’avenir du monde ouvert dans la nature.

Car le drame est celui de Vinca ; elle observe, elle sait, elle souffre. Et puis elle pardonne car la dame n’est qu’une passade d’été et Phil lui revient car elle se donne à lui volontairement comme une femme. Pour la première fois, pour l’arrimer en elle. « Il entendit la courte plainte révoltée, perçut la ruade involontaire, mais le corps qu’il offensait ne se déroba pas, et refusa toute clémence » p.1267. C’est délicatement dit.

Mais la femme de 30 ans a soumis et affaibli le jeune garçon de 16 ans vigoureux et possessif : il s’évanouit de faiblesse, il est soigné par Vinca. Elle s’affirme à son image, surtout après s’être donnée. Vinca chante au réveil, le dernier jour des vacances, alors que Phil s’enferme dans ses scrupules et sa culpabilité d’avoir plus ou moins trahi son amie et son enfance. Même si « leurs quinze années de jumeaux amoureux et purs » p.1268 ne s’oublient pas d’un coup de queue. « Puisqu’une femme que je ne connais pas m’a donné cette joie si grave, dont je palpite encore, loin d’elle, comme le cœur de l’anguille arraché vivant à l’anguille, que ne fera pas, pour nous, notre amour ? » p.1268. Mais le sexe n’a jamais établi la communication pleine et entière entre l’homme et la femme. Il manque tout le reste : les habitudes des corps, les affects des cœurs, les inclinations des esprits. C’est tout cela qui doit se développer avec le temps dans le couple ; c’est tout cela que Phil a perdu, désorienté par son passage hors de l’enfance.

Le roman a été publié en feuilleton dans Le Matin entre juillet 1922 et mars 1923 et a fait scandale dès le XIVe chapitre ; au XVe, la publication a été arrêtée. Ce pourquoi le chapitre XVI final bouscule le dénouement. Rappelons que le film d’Autant-Lara en 1954, qui a été tourné à partir du roman, a lui aussi fait l’objet de scandale et a été censuré. La société adulte, bourgeoise, catholique et inhibée n’a jamais accepté que l’enfance ne soit plus le paradis de la pureté et que l’adolescence commence. C’est pourtant la nature.

Colette, Le blé en herbe, 1923, J’ai lu 2000, 125 pages, €3,00, e-book Kindle €6,99

DVD Le blé en herbe, Claude Autant-Lara, 1954, avec Edwige Feuillère, Nicole Berger, Pierre-Michel Beck, Gaumont 2010, 1h44, €12,99 Blu-ray €14,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Nietzsche s’effare de « la civilisation »

Zarathoustra revient de son isolement vers « le pays de la civilisation ». Il veut retrouver les hommes « avec un désir favorable ». Mais il déchante vite : « Mon œil n’avait rien vu d’aussi bariolé ! ». La civilisation de Nietzsche – allemande, occidentale, de la fin XIXe – est « le pays de tous les pots de couleur. » L’être humain est devenu un oiseau bariolé ; il n’est plus lui mais fait de mille collages.

En fait (et cela vaut pour notre époque d’aujourd’hui), il ne sait plus où il en est : il relativise, il déconstruit, il accueille. Il n’est plus lui-même, il est tout le monde. Humble envers le différent, il s’efface, se colle d’autres étiquettes, refuse d’exister personnellement. « Le visage et les membres enluminés de cinquante taches : c’est ainsi qu’à ma stupeur je vous ai vu assis, vous, les hommes de ce temps. Et, autour de vous, cinquante miroirs flattaient et imitaient votre jeu de couleurs ! En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes de ce temps. Qui donc pourrait vous reconnaître ? Couverts des signes du passé et barbouillés de nouveaux signes : ainsi vous êtes-vous bien cachés de tous les augures ! » Quand on ne sait plus qui l’on est et où l’on va, on imite, on prend ici ou là, on raboute, on se bricole sa petite conception du monde – à la mode, ça va de soi. C’est ainsi un golem fait de pièces rapportées qui naît plutôt qu’un homme européen.

« Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles. Toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos gestes. » Pour le reste, rien. Nus, vous êtes néant. Pourtant, vous vous croyez autres. « Car c’est ainsi que vous parlez : ‘nous sommes entiers, réels, sans croyance ni superstition’. C’est ainsi que vous vous rengorgez sans même avoir de gorge ! » Vouloir être tout, n’est-ce pas n’être rien en réalité ? Qui trop embrasse mal étreint ; qui se veut universel n’est plus humain mais abstraction sans chair. Pas de gorge. Pas de foi, « vous qui êtes des peintures de tout ce qui a jamais été cru. » « Toutes les époques déblatèrent les unes contre les autres dans vos esprits. (…) Vous rompez les os à toute pensée. »

Des dangers de l’universalisme poussé à son extrême : celui du scientisme et de la rationalité froide. Nietzsche tient compte des trois étages de l’humain, et pas seulement du cerveau. Il sait que les instincts font la volonté et que les passions entraînent la raison : comment la curiosité permettrait-elle l’exploration scientifique, sans cela ? Comment l’appétit engendrerait-il l’entreprise sans cela ? Comment le goût des choses nouvelles favoriserait-il la création sans cela ? Le seul rationalisme qui met tout au même niveau d’abstraction est la mort. « Et c’est là votre réalité : ‘tout mérite de périr’. »

C’est le nihilisme, la grande maladie de son époque, que Nietzsche a combattu jusqu’au bout – et qui ressurgit en notre temps qui ne sait plus ni qui il est ni où il va, avec des nationalismes régressifs qui renaissent, des identités qui se heurtent et ne veulent plus se regarder en face, préférant le cancel au nom du woke, tout un tas de mots globish qui ne signifient au fond rien. Nietzsche inactuel ? – Allons donc !

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Tolkien, Bilbo le hobbit

Bilbo Baggings, appelé Bilbon Saquet dans les films, est un hobbit, un personnage imaginaire de fantaisie inventé pour les contes que l’auteur écrivait pour ses enfants. Le terme hobbit viendrait peut-être de hob qui, en anglais littéraire, signifie le coin du feu, l’endroit du foyer où une bouilloire reste à chauffer dans la cheminée. « Le son de sa bouilloire sur le foyer lui parut toujours par la suite encore plus mélodieux », dit le narrateur de Bilbo à la fin de ses aventures. Le hobbit est un personnage qu’on dirait pot-au-feu, aimant manger et fumer la pipe, heureux dans son trou de Cul-de-Sac (Bag End).

C’est ce personnage peu aventureux qui va vivre des aventures hors du commun, sortant de sa coquille comme de lui-même pour se révéler héroïque. C’est une leçon initiatique comme en délivrent tous les contes destinés aux enfants. Se remuer ne fait jamais envie mais procure de grandes satisfactions par la suite. Voir du pays permet de relativiser ses préjugés et d’apprendre des choses nouvelles. Se frotter aux autres fait admettre que l’égoïsme n’est pas payant et que trop convoiter mène à tout perdre. Quant au courage, ce n’est pas de n’avoir jamais peur mais de surmonter sa peur.

Un jour qu’il est en train de fumer sa pipe confortablement installé au soleil, devant son trou de hobbit si confortable, aux réserves bien garnies, Bilbo reçoit la visite d’un vieux à barbe blanche, Gandalf. Il ne sait pas encore qu’il est magicien et qu’il va lui jouer un tour à sa façon. Il l’invite pour le thé au lendemain, mais c’est une paire de nains qui se présente. Le hobbit n’est pas un homme, il est de la taille d’un enfant, les pieds nus et velus et les oreilles fines, mais les nains sont les nains : bourrus, ventrus, avides. Ils se présentent par vagues de deux à la porte, avec à la fin Gandalf. Ils sont jusqu’à treize avec à leur tête Thorin. Le hobbit est ahuri et les nourrit mais tout s’éclaire.

Il s’agit d’une mission : récupérer l’or ancestral du royaume perdu des nains, caché sous la Montagne solitaire et gardé par un dragon féroce crachant le feu, Smaug. Pour cela il faut y parvenir au travers de territoires hostiles peuplés de trolls, gobelins, wargs, ours, elfes et même des hommes qui habitent une île sur un lac au confluent des deux rivières des Terres sauvages. Il faut ensuite s’introduire par une porte dérobée dans la montagne, faire fuir le dragon et le tuer, enfin récupérer l’or et les objets précieux. Bilbo est réputé « cambrioleur », astucieux et plein d’initiative malgré son existence paisible et casanière.

Les voilà donc partis, ils passent le col des Monts brumeux où une grotte salvatrice aux tempêtes sert de piège aux gobelins qui vivent dans les cavernes. Quatorze sur les quinze se font prendre et se libèrent grâce aux tours du magicien qui a pu s’échapper in extremis. Bilbo perd les nains et rencontre le Gollum, être falot et aigri qui dévore ceux qui s’aventurent dans les tunnels mais a perdu son trésor, l’anneau qui rend invisible. Que Bilbo trouve et empoche sans y penser, jusqu’à ce qu’il découvre grâce aux marmonnements du Gollum qui lui pose des énigmes sa vertu et en use pour s’échapper et rejoindre les nains à la porte de la montagne. Ce sont alors les wargs qui les pourchassent, montés par les gobelins assoiffés de vengeance, des aigles qui les sauvent des arbres où ils se sont perchés mais que le feu bouté par les ennemis est sur le point d’abattre. Ils n’ont plus rien mais rejoignent Beorn, l’homme ours, qui les héberge, les nourrit et les rééquipe pour la traversée de la forêt Mirkwood, domaine des elfes et des forces maléfiques.

Gandalf les quitte à l’orée, ayant une mission dans le sud à remplir. Laissant malencontreusement le sentier qu’on leur a fait jurer de toujours suivre parce qu’ils sont affamés et perçoivent des bruits de festin, ils se retrouvent piégés par des araignées géantes et leurs toiles engluantes. Bilbo use de toute son astuce pour les en délivrer, mais ils sont pris par les elfes qui voient d’un mauvais œil ces envahisseurs qui sèment le trouble. C’est encore une fois le hobbit, grâce à son anneau qui rend invisible, qui sauve les nains en les cachant dans des tonneaux qui sont jetés en train à la rivière jusqu’au port des hommes sur le lac, qui les rempliront de marchandises.

La Désolation de Smaug n’est pas loin au nord, dévastée par le feu du dragon, et les treize nains plus le hobbit s’y aventurent pour trouver l’entrée cachée de la montagne. Une carte qui a été léguée au chef des nains, aux runes gravées en filigrane seulement visibles les jours de pleine lune, montre le plan de l’entrée et une clé, récupérée par Gandalf, sert à ouvrir la caverne. Bilbo s’y aventure seul, sans aucun bruit, et trouve le dragon assoupi sur son tas d’or, le ventre à l’air dont une partie de chair vulnérable sous le sein gauche. Il en prend note. Cela servira à l’archer Brandon, chez les hommes, pour ajuster sa dernière flèche et mettre à mort le dragon venu dévaster la ville. Car Smaug renifle l’odeur des nains et celle, inconnue pour lui, du hobbit. Il découvre en volant alentour les poneys de bât prêtés par les hommes et s’en repaît avant de s’envoler vers l’île des hommes qui ont aidé les nains, pour se venger.

Tout finira bien, c’est un conte accessible dès 8 ou 9 ans mais que les adultes ont plaisir à lire. Le livre plus que le film sollicite l’imagination et les rebondissements incessants conservent l’attention. Les personnages sont typés et certains sympathiques, le hobbit, le magicien, l’archer, parfois les elfes et les nains mais pas toujours.

Écrit dès les années 1920 et publié en 1937, le conte prend son inspiration dans les peuples d’Europe qui se déchirent : les hobbits seraient plutôt irlandais paisibles et neutres, les gobelins les Allemands nazis féroces et prédateurs, l’île des hommes l’Angleterre commerçante, les nains les Juifs industrieux et avares mais bons garçons quand on les connaît, les elfes les Américains souvent généreux et évolués en technique ; quant au dragon, ce peut-être le communisme rouge de l’URSS qui dévore et foudroie. Qui le sait ? Les métaphores font sens.

La suite sera le cycle du Seigneur des anneaux.

John Ronald Reuel Tolkien, Bilbo le hobbit, 1937, Livre de poche 2014, traduction Francis Ledoux, 480 pages, €6,90

DVD Le Hobbit – la trilogie : Un voyage inattendu (2012), de La Désolation de Smaug (2013) et de La Bataille des Cinq Armées (2014), version longue, Warner Bros Entertainment France 2015, 8h31, €29,84

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Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h

Éloïse de Kérambrun est bourgeoise au foyer, épouse d’un polytechnicien de petite noblesse bretonne très catholique, directeur d’usine et souvent absent, et mère de deux ados, Margaux de 16 ans et Théodore de 14 ans. La famille très BCBG habite Versailles et part en vacances au manoir ancestral en Bretagne, le Kerbroc’h, où les grands-parents paternels tiennent à maintenir la tradition et la bienséance.

Le sel du roman est de faire craquer ces gaines, devenues insupportables aujourd’hui. La femme à la maison, réduite au rôle de servante de Monsieur et des ados, sans opinion autre que celle de son mari sur la tenue de la maison, l’éducation des enfants, la politique – c’est bien fini. Lui déclare « aimer » sa femme comme il se doit mais va batifoler ailleurs, avec Jupencuir sa secrétaire vêtue ras la moule, alors qu’elle-même n’aurait pas le droit de prendre un amant. C’est la révolte.

Madame veut son indépendance, découvrir un métier, passer le concours de professeur des écoles – autrement dit institutrice ; elle enchaîne les stages en CE1 à Versailles (gamins bien élevés, adorables) puis en Section d’enseignement général et professionnel adapté ou Segpa (ados perturbés et sexuellement avides, retardés mentaux et sociaux, en rébellion). Devant cette sortie du moule catho tradi, la fille aînée avoue vouloir baiser avec son copain Martin, son amoureux depuis la cinquième – et le fils de 14 ans coucher avec son ami Corentin, tout en refusant le dessein paternel de lui faire intégrer Polytechnique au profit d’un CAP de pâtissier !

Le mari prénommé Foucault, comme son père le grand-père, ne voit pas d’un bon œil cette révolution contre son autorité tenue de Dieu et de la coutume, sinon de la loi lors du contrat de mariage. Si les coutumes et la loi changent, pourquoi lui changerait-il ? Comme tous les mis en cause, il « réagit » – en réactionnaire : par la crispation sur ses « Zacquis » et par la violence. C’en est trop, le divorce est inéluctable même si lui comme elle ont chacun encore des sentiments l’un envers l’autre.

Quant aux enfants, c’est la baffe : le sexe, le sexe, le sexe ! Passe encore pour Margaux, elle a l’âge d’être active, même si le hors mariage n’est pas admis par l’Église ni par la précaution bourgeoise. Mais pour Théo, un fils pédé est une tache indélébile sur la lignée, la réputation et l’avenir. Tout fout le camp et un abbé est requis pour redresser l’homo illico. Sauf que la loi française interdit l’homothérapie, que le bon sens trouve aberrant de confier la tâche de redressement à un célibataire frustré trop souvent tenté par les enfants de chœur, et que la mère s’insurge carrément contre. Elle a milité contre le mariage gay avec ses relations versaillaises de la « bonne » société mais son fils la met devant la nature. Elle est d’ailleurs aidée par sa belle-mère qui trouve cette contrainte inepte. Le gay contrarié risque d’être aussi névrosé que le gaucher contrarié.

Chacun doit s’épanouir comme il est, non tel que le pater familias le veut. Ce choc des époques, ces dernières cinquante années, se révèle tout cru en ce roman jubilatoire autant que jaculatoire. Car chacun baise à couilles rabattues, Foucault en Jupencuir, Éloïse avec Sandro le prof de gym puis Richard le directeur puis Stéphane le réalisateur de films, Margaux avec Martin avant un autre, Théo avec Corentin dans le même lit. Cet élan vital et vigoureux ressoude la famille – sans le père. Pour le moment, car il arrivera peut-être à résipiscence avec le temps, lorsqu’il aura « rebondi » et se sera trouvé un nouvel équilibre – plus réaliste et mieux en phase avec l’époque.

La grand-mère Lucille divorce aussi de son mari prof de prépa qui collectionne les maîtresses et tient des fiches soigneuses sur les mensurations et performances de chacune d’elles, cachées dans la cave condamnée pour « risque d’éboulement » sous le manoir. Elle retrouve son amoureux d’adolescence Rémy et sa vocation de comédienne. Mère, grand-mère et petits-enfants forment alors une sorte de gynécée contre le pouvoir du mâle (Théo étant du côté féminin), un phalanstère égalitaire face au pouvoir hiérarchique patriarcal. L’argent n’est pas un problème car chacun va travailler : Éloïse comme instit, Margaux comme garde d’enfants, Théo comme blogueur vendant ses pâtisseries et donnant des formations payantes, Lucille avec la location de gîtes et comme metteuse en scène. Elles ont le projet de monter un spectacle au manoir racheté par la grand-mère, afin de pouvoir l’entretenir et le sauvegarder pour la lignée.

Un roman contemporain dans le vent, adoubant un « matriarcat » qui n’a jamais été qu’un mythe mais que la vertu démocratique égalisatrice peut permettre en temps de paix, avec pour objectif que chacun puisse être enfin lui-même, hors du moule religieux et social.

Léo Koesten, Le manoir de Kerbroc’h, 2023, Éditions Baudelaire, 243 pages €19,00 e-book Kindle €12,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette, Le voyage égoïste

Encore un autre recueil d’articles : quand un auteur n’a rien à dire, il publie ses articles en volume. Le thème, s’il en faut un, est celui de la vie quotidienne – facile quand on écrit dans les journaux, Le Matin, Vogue, Demain : c’est ce que les lecteurs/lectrices demandent. Mais ces textes sont riches et se lisent très bien encore aujourd’hui. Colette s’étonne, découvre du neuf, éprouve la joie des cinq sens. Même les mots qui décrivent sont remplis de saveur. L’éphémère du jour voisine avec le tangible du passé. Le souvenir fait voyager autant que l’aujourd’hui. Non sans plaisir mais aussi ironie.

Car Colette se moque.

D’elle-même avec ses souvenirs égoïstes : « Oh ! petit garçon je te montre un vase enchanté, dont la panse gronde de rêves captifs, la grotte mystérieuse où je m’enferme avec mes fantômes favoris, et tu restes froid, déçu… » p.1095 Pléiade. De sa fièvre dans « J’ai chaud ! » – que dirait-elle ne nos,canicules ! De l’absence de l’Autre, mari ou jeune amant : « C’est qu’il n’y a plus, sur la plage lissée par la vague, la moindre trace de tes jeux, de tes bonds, de ta jeune violence, il n’y a plus tes cris dans le vent, et ton élan de nageur ne brise plus la volute harmonieuse de la lame qui se dresse, s’incline, s’enroule comme une verte feuille transparente, et fond à mes pieds… » p.1101. De sa fille qui, à douze ans, évolue et récuse ses yeux de l’an dernier, son imaginaire enchanté et les jeux de déguisement avec les coupons de tissu. « Elle cherche de l’œil un miroir et non plus une couronne de lambeaux radieux » p.1129.

Des autres, de la mode, du temps : comme ces « parents qui soupirent, déconcertés, devant une progéniture qui à dix ans réclame une fourrure, à douze ans une auto, à quinze ans un fil de petites perles » p.1107. Ou ces visites obligées aux uns et aux autres, même si l’on n’en a pas envie, jusqu’à ce « mien cousin laissa chez moi une carte de visite qui portait, gravés, ces mots : Raphaël Landoy, Vice-Président de la Ligue contre l’usage de la carte de visite. » p.1111. Des mannequins « américains », grandes juments garçonnières sans fesses ni seins, sveltes mais anorexiques, qui contraignent les robes et disciplinent les corps peu faits pour ça en latinité. Seuls les hommes apprécient les robes, à condition qu’elles soient sur les mannequins : ils ont le regard objectif, sensuel, et achèteraient bien le tout plutôt que l’oripeau.

La mode allonge en été et raccourcit en hiver, habille en sept ans d’âge les femmes mûres, art de transgression qui vise l’épate plutôt que le confort et surtout le bon sens. Mode garçonnière : « Chez les couturiers, le faste de Byzance se promène sur des collégiens tondus. Lelong drape de ravissants petits empereurs de la décadence, des types accomplis de la grâce sans sexe, si jeunes et si ambigus que je ne pus me tenir de suggérer au jeune couturier (…) : « Que n’employez-vous – oh ! en toute innocence ! – quelques adolescents ? L’épaule fringante, le cou bien attaché, la jambe longue, le sein et la hanche absents, il n’en manque pas qui donneraient le change sur… – J’entends bien, interrompit le jeune maître de la couture. Mais les jeunes garçons qu’on accoutume à la robe prennent, très vite, une allure, une grâce exagérément féminine au voisinage desquelles mes jeunes mannequins femmes, je vous l’assure, ressembleraient toutes à des travestis » p.1181. On notera qu’ainsi Colette se moque des féministes qui voudraient être garces et réduire l’homme à l’androgyne, en même temps quelle dit son goût pour l’extrême jeunesse, étant passée entre vingt et cinquante ans de gouine à cougar.

Sa copine Valentine est de ces écervelées riches et oisives qui suivent la mode et les engouements « à la Facebook » comme on dirait aujourd’hui : s’habiller court en hiver mais avec un long manteau, se payer une couturière à façon plutôt qu’une robe de prix, ou faire l’inverse six mois plus tard avec les mêmes arguments évanescents, « voyager » à toute allure en 11 CV en tenant une « moyenne de 80 », des vendanges en septembre mais habillée comme il sied, « en toile violet-pourpre, imprimée de raisins jaunes » p.1130.

Colette s’étonne que les vendeuses d’habillement étouffent dans les « odeurs de femmes » qui transpirent et ne portent plus de linge. Ou qu’en arrière-saison le « lamé démontre la grossièreté des sens féminins, particulièrement de l’odorat. Car le fumet d’une robe de lamé, humectée au cours d’une soirée chaude, oxydée pendant la danse, passe en âpreté le fier arôme du déménageur en plein rendement. Elle fleure l’argenterie mal tenue, le vieux billon, le torchon pour les cuivres » p.1163.

Elle ironise sur « les joyaux menacés », cet impôt sur les « biens oisifs » mobiliers que le Cartel des gauches voulait établir à 14 % en 1925 ! Les femmes, « jamais elles ne se sont senties si directement offensées » p.1134. Sur les fards dont les parfumeurs imposent le goût douteux aux hommes qui embrassent leur femme, au point que l’un d’eux vient en acheter lui-même pour en tester la saveur avant de l’offrir à son épouse. Sur les chapeaux qui cachent les visages, et l’habitude de les porter avec telles boucles d’oreille, ce qui fait confondre les amoureux qui attendent leur belle à la sortie du métro. Sur « les seins », « leur nom banni, leur turgescence, aimable ou indiscrète, morte et dégonflée ». On refait le sein, « qu’un profond soupir heureux émeuve vos tétons carrés de boxeur, ou votre troublante gorge d’élève de rhétorique, et maintenant vous pouvez choisir » p.1152 : renforts en coupelle de caoutchouc, poches de tulle pour les rentrer et les mouler, l’été le maillot de bain style fillette ou le tablier à carreau sans manches

Colette s’enthousiasme aussi.

De la neige avec le ski qu’elle découvre, des vacances des petits Parisiens qui ont déjà trop chaud en juin et qui vont aller nus tout l’été, des « chasses » en plein Paris d’un léopard échappé ou une perdrix égarée de ses champs. Des mots inventés par les couturiers de mode : « le los de la crepellaine, du bigarella, du poplaclan, du djirsirisa et de la gousellaine – j’en oublie ! – une griserie phonétique me saisit, et je me mets à penser en pur dialecte poplacote » p.1160. Plaisir des mots comme des fruits qu’on croque ou des gemmes qu’on admire. Les « soieries » sont son bonheur : « au sein d’un velours riche en moires, touché du reflet aquatique qui court sur une surface buveuse de lumière, le pavot est devenu méduse » p.1175.

Colette, Colette, Le voyage égoïste, 1911-1925, 1928, Fayard 1996, 128 pages, €14,00, e-book Kindle4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Grandes sont les bonnes femmes, dit Montaigne

Le chapitre XXXV du Livre II des Essais traite « de trois bonnes femmes ». Il faut prendre cette expression non au sens un brin péjoratif de notre temps (le pendant dégradé de brave homme), mais au sens premier de femmes bonnes. Il s’agit en effet d’épouses qui ont aimé leur mari au point de désirer périr avec eux.

Le philosophe de la vie bonne qu’est Montaigne se nourrit de ses expériences mais aussi de ses lectures, surtout lorsqu’il avance en âge et qu’il agit moins. Plutôt citer les livres, dit-il qu’inventer des anecdotes. « Voilà mes trois contes très véritables, que je trouve aussi plaisants et tragiques que ceux que nous forgeons à notre poste pour donner plaisir au commun ; et m’étonne que ceux qui s’adonnent à cela ne s’avisent de choisir plutôt dix mille très belles histoires qui se rencontrent dans les livres, où ils auraient moins de peine et apporteraient plus de plaisir et profit. »

Le propos concerne les femmes, « et notamment aux devoirs de mariage ». Ce lien matrimonial est sacré par l’Église, il fait jurer devant Dieu fidélité pour le meilleur et pour le pire. Or des femmes bonnes, constate notre Périgourdin, « il n’en est pas à douzaine ». L’époque, la sienne, est dure aux maris car ils périssent trop souvent en guerre civile et autres brigandages à prétexte religieux. Les épouses jouent les éplorées d’autant plus qu’elles ont moins aimé leur moitié. « Elles prouvent par là qu’elles ne les aiment que morts », raille Montaigne. Et d’enquêter auprès des femmes de chambre ou d’un secrétaire pour savoir le vrai : « Comment étaient-ils ? Comment ont-ils vécu ensemble ? » Car Montaigne aime avant tout la vérité ; être lucide sur les gens et leurs sentiments, par-delà les apparences, est une vertu.

Trois exemples pris dans la littérature antique : l’épouse d’un voisin de Pline le Jeune, Arria femme de consul fait prisonnier par l’empereur Claude, et Pompéia Paulina la dernière femme de Sénèque prié de se suicider par le vil empereur Néron. Toutes trois ont suivi leur époux cher et tendre dans la mort. Elles ont fait preuve de vertu, analyse Montaigne, car les maris n’étaient pas toujours enclins à quitter la vie malgré leurs tourments et ce que leur honneur commandait.

Mais – et ce mais est constant chez Montaigne, partisan de considérer toujours les deux aspects des choses – mais donc, garder la vie par amour de l’autre est aussi une vertu. Il cite Sénèque, qui a su si bien mourir, dans une lettre à Lucilius où il prône de « rappeler la vie, voire avec tourment » lorsque l’affection d’un proche en pâtirait : « Celui qui n’estime pas tant sa femme ou un sien ami que d’en allonger sa vie, et qui s’opiniâtre à mourir, il est trop délicat et trop mou ; il faut que l’âme se commande cela, quand l’utilité des nôtres le requiert ; il faut parfois nous prêter à nos amis et, quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre notre dessein pour eux. C’est témoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la considération d’autrui, comme plusieurs excellents personnages ont fait ».

Les bonnes femmes appellent les bons hommes, et réciproquement. C’est joliment et tendrement exposé dans ce texte d’un Montaigne intime.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Le crime était presque parfait d’Alfred Hitchcock

Tuer sa femme parce qu’elle a un amant et refuse de clarifier sa position est une tentation classique des années où le « mariage » était éternel et la « fidélité » jurée. Hitchcock en fait un moment de spéculation intellectuelle intense, fondé sur un imbroglio de clés.

Tony (Ray Milland) est un joueur de tennis anglais qui a arrêté sa carrière parce qu’il devenait trop vieux mais aussi parce que sa femme, qui a la fortune et entretient dès lors le joueur retraité, lui reprochait de ne pas s’occuper d’elle. Mais Margot (Grace Kelly) s’est empressée de nouer une liaison avec l’auteur de romans policiers américain Mark (Robert Cummings) et l’a rencontré plusieurs fois dans un studio de Londres où les gens les ont vus en ombres chinoises par les fenêtres jouer au couple. Un an plus tard, The Times annonce l’arrivée prochaine du paquebot Queen Mary avec, parmi les notables à son bord, Mark Halliday. Margot Wendice se réjouit.

Mais Tony le sait. Il sait aussi, par une lettre qu’il a découvert que sa femme est amoureuse de Mark et que c’est réciproque. Il sait donc qu’elle ment et le trompe effrontément ; et que son train de vie va lui être retiré sir elle le quitte. Il décide tout simplement de la tuer.

Il échafaude pour cela un plan machiavélique et soigneusement organisé. Trop – cela le perdra. Il contacte un ancien condisciple de collège, soupçonné jadis d’avoir piqué dans la caisse du club sans se faire prendre, et qui a fait ensuite de la prison comme escroc. Une courte enquête lui permet de voir qu’Alexandre Swan (Anthony Dawson) a agi sous plusieurs noms, dont le dernier est celui de capitaine Lesgate, et qu’il met par exemple en vente la voiture de sa patronne, une vieille riche, à son propre nom. Il le contacte donc pour cela, l’air de rien, et le met en conditions. Il lui fait lire la lettre amoureuse de Mark à Margot et lui propose 1000 £ (une grosse somme en 1954) pour tuer sa femme selon un plan préétabli.

Tout paraît simple. Tony va emmener Mark à un banquet d’anciens joueurs de tennis américains en visite à Londres, où il pourra rencontrer des compatriotes. Comme il s’agit d’un club d’hommes, les épouses et amies ne sont pas conviées. Margot va donc rester à la maison. Elle a envie de sortir, d’aller au cinéma, mais Tony la convainc que c’est dangereux le soir et qu’elle ferait mieux de classer les coupures de presse qu’elle a accumulé et dont elle repousse sans cesse la mise en album. Il lui sort pour cela ses ciseaux pointus de sa trousse à couture pour les mettre sur la table. Il en profite pour lui subtiliser sa clé de l’appartement, une simple clé plate, qu’il va placer discrètement sous le tapis de l’escalier qui fait face à la porte, afin que le tueur puisse entrer sans effraction.

Il a programmé 23 h pour le crime. Il doit alors téléphoner pour que Margot se réveille et aille se placer près du téléphone, dos aux rideaux de la fenêtre sur jardin. Alexandre, planqué là, n’aura plus qu’à l’étrangler. Mais sa montre retarde, il a plusieurs minutes de retard lorsqu’il prévient qu’il doit passer un coup de fil à son patron qui part le lendemain matin pour Bruxelles. Un homme dans la cabine du téléphone le retarde encore. C’est in extremis, à 23h07 seulement, qu’il parvient à appeler. Le tueur est sur le point de repartir, il a déjà ouvert la porte quand la sonnette grêle de ces années-là résonne dans l’appartement éteint. Il n’a que le temps de se filer derrière les rideaux.

Margot décroche, dit allô plusieurs fois mais n’obtient aucune réponse. Suspense, le tueur attend qu’elle libère son oreille pour lui passer les bas noués autour du cou. Mais elle s’obstine, redit allô plusieurs fois, hésite, baisse le combiné puis le replace pour dire encore allô. Enfin, elle raccroche et est aussitôt accrochée. Mais le tueur n’est pas habile, il serre mais pas assez fort ni assez brutalement. Elle se tord, roule sur le bureau. C’est là qu’en tâtonnant, elle saisit la paire de ciseaux et… lui enfonce dans le dos. Le tueur titube, la lâche, et s’écroule dos au sol, s’empalant de lui-même sur la lame. Il est mort.

Le meurtre de Margot a échoué et elle saisit le téléphone, resté décroché. Tony, qui a tout entendu de la lutte, parle enfin : qu’elle ne touche surtout à rien, qu’elle ne prévienne pas la police, il arrive. De retour, il prend la clé dans la poche du mort et la replace dans le sac de sa femme. Il place la lettre de Mark dans la poche du tueur, comprenant ses empreintes puisqu’il lui avait fait toucher. Il brûle le bas dont le tueur s’est servi pour en nouer deux autres appartenant à sa femme et en cacher un troisième sous le sous-main près du téléphone. Il peut ainsi attendre la police en s’assurant froidement que tout est au point.

Mais un inspecteur-chef moustachu et sagace (John Williams) fouine. Mark donne sa version, Tony aussi, son épouse Margot joue les victimes sous le choc. Mais puisqu’il n’y a pas effraction, c’est qu’elle a ouvert au tueur ; il voulait la faire chanter avec la lettre qu’il avait subtilisée dans son sac à main, volé quelques semaines plus tôt à la gare de Charing Cross – et récupéré aux Objets trouvés. Ce sont ses bas qu’elle a placés pour faire croire à l’agression et s’est elle-même infligé les marques sur son cou avec le troisième bas qu’elle a laissé sur le bureau avant de le planquer in extremis sous le sous-main. En bref, elle est condamnée pour meurtre et doit être exécutée.

La veille du jour fatal, l’inspecteur-chef revient. Il a poursuivi son enquête et quelque-chose le turlupine. Mark s’efforce de convaincre Tony de s’accuser de tout un scénario de roman policier pour sauver sa femme. Tony résiste mais ment lorsqu’il dit ne rien savoir d’une mallette bleue dont il aurait sorti des billets pour régler une dette de tailleur. Or la mallette est sur le lit de la chambre où Mark s’est caché lorsque l’inspecteur a sonné. Il soupçonne Tony d’être moins clair qu’il n’en donne l’apparence et révèle sa présence et la mallette pleine de billets. Les relevés bancaires de Tony font état de retraits peu élevés mais réguliers sur le compte, laissant imaginer un projet établi de longue date.

C’est alors que s’enclenche l’engrenage implacable du jeu de clés qui va compromettre Tony et prouver l’innocence de sa femme. Le plan pour la tuer était pensé, la contre-enquête est elle aussi pensée, comme un revers de balle au tennis. Ce qui compte est le calcul intellectuel, pas la passion, peu montrée entre les protagonistes. Il s’agit d’un assassinat plus que d’un meurtre, car il y a préméditation.

Le film a été tourné en relief stéréoscopique devant être projeté en lumière polarisée avec lunettes pour l’effet de relief. La version classique est publiée en DVD noir et blanc mais la version 3D (préférable) en couleurs.

DVD Le crime était presque parfait (Dial M for Murder), Alfred Hitchcock, 1954, avec Ray Milland, Grace Kelly, Leo Britt, Alfred Hitchcock, Robert Cummings, John Williams, Anthony Dawson, Warner Bros 2005, 1h41, noir et blanc €7,26

Blu-ray et 3D en couleurs, Warner Bros 2012, €33,72

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Kathy Reichs, Meurtres en Acadie

Vous ne connaissez peut-être pas Kathy Reichs, anthropologue judiciaire parmi les 98 reconnues aux États-Unis, mais vous connaissez peut-être la série Bones, qui est tirée de ses romans policiers, dont celui chroniqué ici. Kathy Reichs, mère de trois enfants dont un fils, Brendan, avec qui elle écrit des romans pour ados, vit au Canada et partage son travail entre l’Office of the Chief Medical Examiner en Caroline du Nord et le Laboratoire des Sciences Judiciaires et de Médecine Légale de la province de Québec. Elle utilise cette expérience professionnelle pour, comme Patricia Cornwell, introduire le lecteur dans les arcanes spécialisées de la médecine légale. Son personnage de Temperance Brennan analyse les squelettes découverts par la police pour déterminer l’âge, le sexe, les causes de la mort, le milieu dans lequel le corps a séjourné, et ainsi de suite.

Nous sommes en Acadie, cette région de l’est du Canada ouverte sur l’Atlantique, au sud du Saint-Laurent, qui comprend l’île du New Brunswick. Terre française jusqu’à la conquête anglaise, elle a fait l’objet d’une épuration ethnique manu militari de la part des Rosbifs de 1755 à 1763 pour chasser tous les cultivateurs francophones et catholiques qui ne voulaient pas prêter allégeance à la couronne britannique. Familles expulsées, terres confisquées, la brutalité anglaise historique mêlée de ressentiment ethnique, le tout est chanté dans le poème Evangéline de l’Américain Henry Longfellow en 1847. C’est ce poème que se plaisaient à déclamer la narratrice Temperance, devenue anthropologue judiciaire, et sa copine Evangéline, avec qui elle jouait en vacances. Mais Evangéline a brusquement disparu l’année de ses 14 ans et sa jeune sœur Obéline a été placée. Malgré ses lettres et ses coups de téléphone, Temperance, aidée de sa sœur Harry, n’a jamais pu retrouver sa trace. La famille disait que c’était « dangereux ».

Adulte, Temperance s’intéresse aux restes d’un squelette d’adolescente trouvé par un policier dans le coffre de voiture de deux artistes punks qui déclarent l’avoir acheté chez un brocanteur, lequel l’aurait acquis auprès d’un homme des bois qui l’aurait découvert au bord d’un lac en Acadie. Non loin du lieu de vacances des filles jadis. Les os seraient-ils ceux d’Evangéline ?

En plus de ses autres tâches, dont la recherche de jeunes filles disparues, Temperance Brennan va se passionner pour cette quête. D’autant qu’elle semble recouper des enlèvements de fillettes et de prime adolescentes destinées à jouer nues dans des films pornos où elles se font attacher, torturer, violer. Ryan, l’officier de police du Québec chargé des cold cases en ce domaine est le grand amour de Temperance depuis qu’elle s’est séparée de son mari Peter, mais (mode d’époque déboussolée en tout) elle hésite et ne sait pas s’il faut aller plus loin ou non avec lui.

Tous deux et Hippo, un gros flic attaché à sa province où on parle le chiak plus que le joual, feront tout pour retrouver la trace des filles enlevées et réduites à leur image pédosexuelle, allant jusqu’à servir d’objets de fantasmes pervers. Ce ne sera pas simple, plutôt dangereux d’autant que la fantasque sœur Harry s’en mêle, et ne se résoudra pas aussi logiquement qu’on peut le croire. En effet, les disparues ne sont pas toutes mortes, certaines ont consenti plus ou moins à leur sort et s’en sont bien tirées. Evangéline sera retrouvée, après Obéline, et le mystère de sa disparition et de sa situation « dangereuse » à 14 ans sera éclairci. Le Canada avait créé un camp d’isolement pour une maladie rare qui faisait peur, alors que, dès les années 1960, un traitement efficace existait.

Outre l’intrigue, menée au galop avec un art du suspense en fin de chapitre tout à fait réjouissant, le lecteur découvrira ce pan du Canada francophone et ses particularités ultra-provinciales, ainsi que l’univers de la police scientifique. Il découvrira ainsi combien un simple bout d’os peut apprendre sur l’être humain. Un thème original et une histoire efficace.

Kathy Reichs, Meurtres en Acadie (Bones to Ashes), 2007, Pocket thriller 2012, 480 pages, occasion €3,26

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Colette, La maison de Claudine

Vers la cinquantaine – c’est l’âge habituel – l’auteur se penche sur son passé. C’est que la guerre de quatre ans et des millions de morts par boucherie est passée par là, ramenant chacun à l’essentiel de son existence. Que sa fille Bel-Gazou grandit et lui rappelle sa propre enfance. Que son mari Henry de Jouvenel est accaparé par ses affaires diplomatiques. Que son beau-fils aîné Bertrand, 16 ans et demi, au bord de la mer en Bretagne, à Rozven, fait parler la belledoche : « Pourquoi ne racontes-tu pas ton enfance, puisque tu l’as aimée ? »

De fil en aiguille naissent ces contes de l’enfance de Claudine/Colette. Le frère aîné qui, à 13 ans, composait des cercueils et leurs épitaphes deviendra étudiant en médecine… La belle-sœur aînée aux longs cheveux qui lisait tant et plus des romans deviendra mère de famille et fâchée avec Sido. Les chiens et les chattes sont de la famille.

La mère, Sidonie, prend peu à peu de l’importance, révélée par les souvenirs qui affluent. Elle s’est mariée avec « le Sauvage », le capitaine Colette. Elle bouffe du curé mais va de ce pas sonner à sa porte… pour se faire offrir une bouture de pélargonium qu’elle convoitait. Elle ne manque aucune messe, mais avec son chien. Quand le curé lui fait remontrance, elle rétorque « qu’est-ce que vous craignez donc qu’il apprenne ? ». Le chien se lève et s’asseoit comme les fidèles – sauf qu’il grogne à l’élévation. « Mais certainement ! (…) Un chien que j’ai dressé pour la garde et qui doit aboyer dès qu’il entend une sonnette ! » Sido est une femme qui pleure à la mort de son mari le Capitaine cul de jatte, mais qui ne peut s’empêcher de rire le soir même devant le jeune minet qui fait des cabrioles, fou comme un chat au printemps.

« Minet-Chéri », ainsi l’appelait sa mère, est une enfant garçon à la sensualité de bête. Elle aime les plantes, les animaux, les gens. Elle les regarde avec tendresse et ironie. Telle cette « petite Bouilloux », trop belle pour tous, promise par les commères à un destin de dévergondée qui fait tourner les têtes mâles et oriente les queues vers le ballon – et qui pourtant deviendra ouvrière, dansera mais ne se donnera pas, restera vieille fille, aigrie parce que nul ne lui convient tant on lui a monté la tête. Ou ce clerc de notaire dont elle a « oublié le nom », célibataire mal habillé, mal nourri, à figure triste, dont se moquent les petites adolescentes abêties par les hormones le midi – les copines de Colette au village. Un jour, le clerc est en retard, le saute-ruisseau de l’office notarial est déjà assis sur le banc de pierre à bouffer son pain. Lorsqu’il surgit, affairé, il porte un journal et confie au gamin : « Ybañez est mort. Ils l’ont assassiné. » C’était un coup du cardinal de Richelieu dans le feuilleton du jour…

La scandaleuse Colette passe un nouveau pacte avec ses lecteurs ; elle met en avant sa jeunesse pure et familiale, les valeurs conservatrices prisées de ceux qui lisent. Des textes propices à donner en « rédaction » aux élèves du primaire (je n’y ai pas échappé). Même si l’enfant est une enfant, donc « marquée par la malice originelle », comme le note un critique en référence à la Bible.

Colette, La maison de Claudine, 1922, Livre de poche 1978, 158 pages, €7,70, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Eva Björg Aegisdottir, Les filles qui mentent

L’Islande est à la mode, peut-être parce qu’il y fait plus frais en été en notre période de réchauffement climatique et de canicules durables à répétition. Peut-être aussi à cause de la mode viking due à la série du même nom (excellente !) et au tropisme identitaire qui saisit les Européens face à la déferlante migratoire trop bronzée. Arnaldur Indridason reste l’auteur de polars inégalé (chroniqué sur ce blog), mais Eva Björg Aegisdottir (fille d’Aegis – le nom du bouclier d’Athéna) se lance. Elle est femme, ce qui devrait encore plus plaire à la mode d’époque… D’ailleurs ce polar a pour objet les filles – et leur principal défaut semble-t-il : le mensonge permanent. Tout le monde ment, tout le monde se veut autrement qu’il n’est, tout le monde réécrit ce qu’il a fait.

Son inspectrice est Elma, 33 ans, ex-enquêtrice de la brigade criminelle de Reykjavik qui revient dans la petite ville d’Akranes où elle a d’ailleurs passé son enfance (comme l’autrice). Tout est donc véridique dans les lieux et les gens. L’Islande est un pays étroit avec peu d’habitants et tout le monde se connaît dans les villages et les petites villes ; il n’y a guère qu’à la capitale que l’on peut retrouver un certain anonymat. Ce qui n’est pas anodin pour notre histoire.

Tout commence évidemment par un cadavre : celui d’une jeune femme découverte dans une faille de lave sur les pentes du volcan (éteint) Grabok, par deux gamins qui jouaient aux sauvages. Ils ont cru voir un gobelin mais ce n’était qu’un corps décomposé depuis quasi un an. On découvrira très vite qu’il s’agit de Marianna, mère célibataire un peu bizarre qui n’a guère aimé son enfant, une fille nommée Hekla qui a désormais 15 ans et qui préfère sa famille d’accueil à Akranes et ses copines de collège Dina et Tinna.

Qui en voulait donc à Marianna ? Les chapitres d’enquête, avec les inévitables problèmes de famille et de collègues pour faire humain, sont entrelacés avec de mystérieux chapitres qui relatent les relations d’une mère avec sa fille, depuis bébé jusqu’à ses 10 ans. Relations guère affectueuses et même carrément toxiques. Allez vous étonner après ça que… Mais aucun prénom n’est donné jusque fort tard dans le livre et le lecteur se sait pas de qui l’on parle. Il croit deviner, et puis pschitt !

Dans un pays aussi petit où la jeunesse n’a guère de loisirs autres que « faire la fête » en éclusant de l’alcool et en baisant à tout va dès la plus jeune adolescence, la rumeur peut enfler d’un coup et briser une vie. Unetelle est une pute trop facile ou Untel est un violeur. Ou briser plusieurs vies – jusque fort tard dans l’existence car il n’est nul lieu où vraiment se refaire une nouvelle vie.

Elma et son collègue Saevar ont pour patron un dénommé Hördur… Cocasse en français – mais ça se prononce oeurdur car le ö est un oeu. Ce n’est pas le seul exotisme, ce qui donne du sel à ces polars nordiques, plongés dans la nuit six mois par an, le frais et la brume tout le temps, avec les stations-services en guise de « dépanneurs » comme disent les Canadiens, les supermarchés locaux où l’on vend de tout, y compris du carburant, mais aussi de l’agneau séché à mettre dans un pain plat pour en faire un met à la Lord Sandwich. Entre autres.

Eva Björg Aegisdottir, Les filles qui mentent, 2019, Points policier 2023, 427 pages, €8,90 e-book Kindle €8,99

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Nietzsche raille les « hommes sublimes » et les héros fascistes

Le fascisme n’existait pas encore à l’époque de Nietzsche (mort en 1900) mais il était en germe dans les nationalismes qui bouillonnaient depuis les révolutions du XVIIIe siècle. Le pangermanisme de la Grossdeutschland, le patriotisme italien 1830 de Mazzini (qui deviendra fascisme après la Première guerre mondiale avec Mussolini) s’agitaient du temps de Nietzsche. Le calviniste strict Thomas Carlyle, chantre du héros qui « doit se faire le trait d’union entre (les hommes) et le monde invisible et sacré » publie en 1841 On Heroes, Hero-Worship and the Heroic in History (Les Héros, le culte des héros et l’héroïque dans l’Histoire). Nietzsche pourfend toute cette pose « sublime ».

« J’ai vu aujourd’hui un homme sublime, un homme solennel, un pénitent de l’esprit. Oh ! comme mon âme a ri de sa laideur ! » Car, pour Nietzsche, le sublime n’est pas la grandeur, ni le héros un maître qui s’est maîtrisé. « Il n’a encore appris ni le rire ni la beauté, l’air sombre ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance. Il est rentré de la lutte avec des bêtes sauvages : mais sa gravité reflète encore une bête sauvage – une bête insurmontée ! Il demeure là, comme un tigre qui va bondir, mais je n’aime pas les âmes tendues comme la sienne. » L’habit ne fait pas le moine, l’attitude ne fait pas le grand homme. Le théâtre du sublime, pose romantique par excellence tellement mise en scène par un Victor Hugo, n’est qu’une pose, pas le fond de l’être.

L’attitude doit être surmontée pour devenir naturelle. C’est alors que le sublime devient grand. Pas avant. « S’il se fatiguait de sa sublimité, cet homme sublime, c’est alors seulement que commencerait sa beauté – et c’est alors seulement que je voudrais le goûter et lui trouver de la saveur. Ce n’est que lorsqu’il se détournera de lui-même, qu’il franchira son ombre, et, en vérité, ce sera pour sauter dans son soleil. » Il deviendra lui-même lorsqu’il incarnera ce qui n’est alors que son image, son ombre, ce qu’il voudrait être sans pouvoir l’accomplir.

Car l’homme grand est celui qui se surmonte, pas celui qui prend une pose avantageuse à la télé ou dans les meetings. Au contraire, l’histrion politique n’est pas un grand homme mais un acteur de sa propre image. « Sa connaissance n’a pas encore appris à sourire et à être sans jalousie. Son flot de passion ne s’est pas encore apaisé dans la beauté. (…) La grâce fait partie de la générosité des grands esprits. » Mais c’est ce qu’il y a de plus dur, de quitter son image pour devenir soi ; de ne plus être un personnage mais un être réel. « C’est précisément pour le héros que la beauté est de toute chose la plus difficile. La beauté est insaisissable pour toute volonté violente. (…) Rester les muscles inactifs et la volonté dételée : c’est ce qu’il y a de plus difficile pour vous autres, hommes sublimes. »

Laisser être… tel est le secret de la sagesse – et de la volonté. Le désir vers la puissance est le principe de la vie mais il doit s’accomplir naturellement, pas le ventre noué, le cœur en chamade et l’esprit focalisé au point de ne plus rien voir d’autre que le pouvoir. La générosité, la bienveillance, sont un débordement de la force, pas un effort qu’il faut faire. « Quand la puissance se fait clémente et descend dans le visible : j’appelle beauté une telle condescendance. Je n’exige la beauté de personne autant que de toi, de toi qui est puissant, que ta bonté soit ta dernière victoire sur toi-même. » Car ce ne sont pas les débiles qui sont bons, faute de pouvoir être méchants : les bons sont ceux qui peuvent être bons parce qu’il en ont la force surnuméraire.

Comment ne pas penser à Mussolini et à ses poses avantageuses, « la poitrine bombée, dit Nietzsche de l’homme sublime, semblable à ceux qui aspirent de l’air » ? Comment ne pas songer à ces socialistes, sourcils froncés, à ces écolos « en urgence » permanente, qui se croient toujours les messagers de l’avenir ? Ou à ces prophètes de droite extrême qui se croient mandatés par « le peuple » et dont « l’action elle-même est encore une ombre projetée » sur eux. « Je goûte beaucoup chez lui, la nuque de taureau, dit encore Nietzsche de l’homme sublime, mais maintenant j’aimerais voir encore le regard de l’ange. Il faut aussi qu’il désapprenne sa volonté d’héroïsme, je veux qu’il soit un homme élevé et non pas seulement un homme sublime. »

Où l’on mesure combien Nietzsche était loin de ce qui deviendra le fascisme et le nazisme. Il voyait en la recherche de puissance le principe de la vie, mais une vie qui déborde en générosité, pas en contraintes de toutes sortes.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, La chambre éclairée

Encore un recueil d’articles parus entre 1917 et 1918 pour faire du beurre.

Il s’agit, contre la guerre, d’affirmer le droit de vivre : la petite fille de l’auteur Bel-Gazou, les bêtes évidemment, l’étonnante « nuit paisible » à Paris en temps de guerre, les nouveaux riches qui paradent et se revanchent, le « maître » couturier qui s’amuse à essayer tout sur les bonnes femmes – qu’il méprise -, les « petites filles » de 50 ans qui tremblent encore devant le regard de leur mère.

Il y a les ennuis de l’arrière avec le Gaz et la Plomberie qui jouent à c’est pas moi c’est l’autre. Et puis l’ineffable Administration française avec son exigence kafkïenne du « timbre à 60 centimes » à acheter… mais qui n’est vendu qu’aux ecclésiastiques !

Le spectacle n’est pas oublié, sinon Colette ne serait pas Sidonie Gabrielle, ex-danseuse nue de music-hall. Le théâtre, mais aussi le cinéma avec l’ironique description des conventions outrées : le jeune premier, la femme fatale, la femme du monde, le luxe populacier, l’aspirant scénariste. Un pastiche de Mme Vigée-Lebrun et ses portraits à la chaîne.

Un foutoir, mais avec quelques bons morceaux. Rarement réédité car publié initialement pour profiter du succès commercial de Chéri.

Colette, La chambre éclairée, suivi De ma fenêtre, suivi de Le fanal bleu, 1921, occasion sans détail €28,80, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Jostein Gaarder, Le monde de Sophie

Sophie est une jeune fille de 14 ans qui reçoit un jour une étrange missive. En rentrant du collège, dans sa banlieue de Norvège, elle découvre une lettre qui lui est adressée, avec ces simples mots à l’intérieur : « Qui es-tu ? » Ce sera la première d’une longue série qui lui pose des questions philosophiques. Elle finira par rencontrer son auteur, qui se fait appeler Alberto Knox. Non sans que celui-ci lui ait livré divers textes philosophiques, comme un manuel par chapitre qu’elle range dans un classeur.

G. Bruno avait publié en 1877 Le Tour de la France par deux enfants (dont l’aîné a 14 ans) ; Selma Lagerlöf avait publié en 1906 Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède (avec un Nils de 14 ans) ; Jostein Gaarder reprend l’idée et publie en 1991 Le monde de Sophie, gros succès de l’époque. Sous la forme d’un mystère pour adolescent qui comprend une suite d’énigmes, l’auteur déroule l’histoire de la philosophie du jardin d’Éden à nos jours. Il y a les mythes, les philosophes de la nature, Démocrite, Socrate, Platon, Aristote, l’hellénisme, le Moyen Âge, la Renaissance, le baroque, Descartes – et ainsi de suite jusqu’à l’époque contemporaine. Oh, tous les auteurs ne sont pas représentés : Heidegger est évacué en une ligne, Nietzsche en un paragraphe, il manque Montaigne et Pascal – entre autres. Mais le principal y est.

Adolescents et adolescentes dès 14 ans, tout comme ceux qui doivent passer leur bac – ou les adultes qui veulent se cultiver – ont intérêt à lire ce livre. Il présente simplement les philosophes sous forme de dialogue du niveau jeunesse. Du simplifié pour l’époque. Du rapide pour ceux qui ne lisent pas d’habitude. Même si certains ne parviennent pas à le finir, ce qui est un comble, et dénote l’avachissement tellement d’époque. Pour ceux-là existe une récente version en bandes dessinées. Avant une série de courtes vidéo format tiktok, puis des borborygmes  pré-écriture ? Tant va la flemme…

Mais Sophie est elle Sophie ou Hilde, à qui sont adressées dans la même temps des cartes postales par son père, major de l’ONU au Liban ? Alberto Knox existe-il réellement ou n’est-il qu’une image du père de Hilde ? C’est toujours au fond la même histoire philosophique du papillon qui se rêve Louang tseu ou de Louang tseu qui rêve d’être papillon. Où est le réel ? Où est la vérité ? Comment connaître le sens du monde et de sa propre vie ? L’initiation à la philosophie est de tous âges, mais commence vraiment à l’adolescence. N’hésitez pas à vous y mettre. Même si vous avez dépassé l’âge.

Jostein Gaarder, Le monde de Sophie – roman sur l’histoire de la philosophie (Sofies Verden), 1991, Points Seuil 2002, 617 pages, €10,00

Zabus et Nicoby d’après Gaader, Le Monde de Sophie (BD) – La Philo de Socrate à Galilée, Albin Michel 2022, 264 pages, €24,90

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L’homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock

Le bon docteur Ben McKenna (James Stewart), de l’hôpital d’Indianapolis, la quarantaine, est venu en Europe pour un congrès médical à Paris. Il profite de son séjour pour prendre des vacances et passe par Rome, Lisbonne, Casablanca avant de se retrouver dans un car pour Marrakech. Il est accompagné de son épouse Dot (Dorothée, Jo dans la version américaine – Doris Day) et de leur fils Alain d’une dizaine d’années (Henry abrégé en Hank aux US – Christopher Olsen).

Le gamin, vigoureux et assez déluré, s’avance dans le car pour aller voir à l’avant les chameaux dans le paysage lorsque l’engin freine brusquement. Alain se rattrape comme il peut et arrache sans le vouloir le voile d’une femme musulmane, au grand dam de son mari qui l’invective furieusement en arabe et le menace. Le docteur se lève pour défendre son fils mais un Français s’interpose ; il parle arabe et calme l’homme puis explique longuement les coutumes locales aux Américains. Le Maroc est alors un protectorat français et les mœurs religieuses sont vivaces, surtout dans le sud. J’ai vu encore des femmes voilées à la fin des années 1970 à Marrakech alors qu’elles ne l’étaient plus à Casa ni à Fès ; cette liberté n’a durée que deux décennies, le voile est revenu avec le rigorisme dès la fin des années 1990.

Le gamin, vigoureux et assez déluré, s’avance dans le car pour aller voir à l’avant les chameaux dans le paysage lorsque l’engin freine brusquement. Alain se rattrape comme il peut et arrache sans le vouloir le voile d’une femme musulmane, au grand dam de son mari qui l’invective furieusement en arabe et le menace. Le docteur se lève pour défendre son fils mais un Français s’interpose ; il parle arabe et calme l’homme puis explique longuement les coutumes locales aux Américains. Le Maroc est alors un protectorat français et les mœurs religieuses sont vivaces, surtout dans le sud. J’ai vu encore des femmes voilées à la fin des années 1970 à Marrakech alors qu’elles ne l’étaient plus à Casa ni à Fès ; cette liberté n’a durée que deux décennies, le voile est revenu avec le rigorisme dès la fin des années 1990.

Le Français dit s’appeler Louis Bernard (Daniel Gélin) et faire des affaires entre la France et le Maroc. Mais il pose surtout beaucoup de questions auxquelles le docteur répond, en Yankee transparent qui n’a rien à cacher (telle est la démocratie). Mais son épouse se méfie de ce questionneur trop précis et reproche à son mari d’étaler ainsi leur vie au grand jour ; un peu de pudeur s’impose. On verra qu’elle n’a pas tort. Même chose avec un couple anglais qui les croise, des regards trop insistants pour être sans arrière-pensées, d’autant qu’ils le retrouvent juste à la table derrière eux au restaurant. Ils se présentent comme les Drayton un fonctionnaire du programme alimentaire mondial (Bernard Miles) et son épouse qui louche un peu (Brenda de Banzie). Elle a reconnu Dot qui était célèbre pour avoir chanté à Londres, New York et Paris. Ils proposent de sympathiser et expliquent les coutumes alimentaires musulmanes : faire ses ablutions manuelles avant tout, manger avec les trois premiers doigts de la main droite seulement, ne jamais user de la main gauche (celle qui se torche le cul dans les pays bédouins). En bref, de l’exotisme. Qu’ils proposent de prolonger le lendemain par la visite commune de la place Jemaa el-Fna et du marché. Louis Bernard devait le faire mais il s’est décommandé.

Le gamin a été laissé à l’hôtel de la Mamounia, le plus réputé de Marrakech, dûment vêtu d’un pyjama, d’une robe de chambre et de pantoufles malgré la chaleur du pays. Avant de partir, sa mère danse avec son garçon et lui chante son air préféré, Que sera sera, ce qui est important pour la suite de l’histoire.

Au lendemain, promenade exotique dans le Marrakech touristique (qui a bien changé depuis), les acrobates de la place et leurs badauds, le marché pittoresque où se presse la foule. Alain est très excité et traîne par la main Madame Drayton qu’il a adoptée, comme souvent les gamins. Soudain, un remous de foule, un Arabe est poursuivi par un autre et par tout un groupe de policiers. Il s’agit de Louis Bernard déguisé en burnous et bruni par maquillage qui, un couteau planté dans le dos, va s’écrouler devant le docteur McKenna. Durant son agonie, il murmure à l’oreille du docteur des mots incohérents que celui-ci s’empresse de noter. Malgré les instances de sa femme qui veut tout savoir, selon le cliché de la gent féminine d’Hollywood, il ne lui raconte rien. Interrogés par la police française alors qu’Alain est confié Madame Drayton pour retourner à l’hôtel, ils ne disent que le minimum pour éviter de passer trop de temps sur une affaire qui ne les concerne pas ; après tout, ils ne connaissaient Louis Bernard que depuis la veille dans l’autocar et celui-ci leur avait fait faux bond pour le dîner promis.

Sauf que Louis Bernard est un homme du Deuxième bureau, autrement dit les services de renseignements français ; il a été chargé d’une mission secrète sous couverture d’affaires. Il doit déjouer un attentat qui se prépare à Londres sur un personnage étranger important. C’est ce que leur apprend l’inspecteur de la police française à Marrakech (Yves Brainville). Durant l’établissement du procès-verbal, McKenna est appelé au téléphone et une voix lui suggère de ne rien dire parce que son fils Alain pourrait en pâtir. Le message susurré au docteur est de contacter Ambrose Chapell à Londres – et McKenna le cache à la police. Le mieux est de quitter la ville dès le lendemain. Sauf qu’Alain est introuvable ; il n’est jamais rentré à l’hôtel et Monsieur Drayton vient de régler sa note. Crise et pâmoison hystérique de la mère à qui le mâle, docteur et mari fait prendre des cachets pour la calmer avant de le lui apprendre, encore une convention d’Hollywood sur les faibles femmes émotives.

Rien de mieux à faire que de retourner à Londres pour aller explorer la piste Ambrose Chapell. A l’aéroport d’Heathrow, une foule est venue acclamer Dot la chanteuse célèbre, et la police est là, prévenue de l’enlèvement probablement par les services français. Il faut dire que les McKenna ne sont en rien discrets, parlant fort, téléphonant depuis l’hôtel, exposant tout – en bons Yankees sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit. Les amis de Londres font irruption dans la suite d’hôtel alors que Ben est en train de téléphoner à l’Ambrose Chapell qu’il a trouvé dans l’annuaire. Il quitte les invités médusés pour se rendre aussitôt à l’adresse et trouve… un taxidermiste dont le père et le fils s’appellent tous deux Ambrose Chapell mais ne savent rien de ce qu’il énonce. Éjecté par les employés, Ben revient penaud à l’hôtel où sa femme, sur un propos anodin d’un invité, se dit qu’il peut s’agir une vraie chapelle nommée Ambrose. Et en effet, il en existe une dans l’annuaire. Elle quitte ses invités pour s’y précipiter et, lorsque Ben revient, ils lui apprennent où elle est allée. Il quitte aussitôt les visiteurs, en comique de répétition irrésistible, pour aller la rejoindre.

Il s’agit d’une chapelle où les Drayton officient comme pasteurs – et où ils détiennent Alain. Qui est d’ailleurs bien traité, toujours en chemise blanche à col ouvert. Il joue aux dames avec la laide organiste, autre convention d’Hollywood où tous les méchants doivent être laids. C’est d’ailleurs le cas du tueur (Reggie Nalder), chargé d’assassiner au pistolet le Premier ministre étranger en plein concert du Royal Albert Hall, au moment même où retentira le coup de cymbales d’une symphonie interprétée par Bernard Herrmann en personne. Alors que Dot part appeler la police, Ben reste après la sortie des fidèles et crie ; Alain lui répond mais, quand il veut s’élancer, il est assommé et laissé à l’intérieur, toutes portes verrouillées afin de gagner du temps. Les Drayton se réfugient en effet à l’ambassade du pays (non nommé) dont le Premier ministre doit être tué. Son ambassadeur est au courant car c’est lui-même qui a commandité les Drayton pour trouver le tueur.

Mais rien ne se passe comme prévu, Dot va crier au moment opportun en plein concert et tout va aller de mal en pis pour les espions. Il ne fallait pas enlever le gamin, on ne touche pas aux enfants car les parents feront tout et même l’impossible pour les récupérer. Alain doit être étranglé pour quitter l’ambassade sans jamais parler mais Madame Drayton ne le veut pas, encore un cliché d’Hollywood, mais positif cette fois, « les femmes » sont plus touchées par les enfants que les hommes. A la réception de l’ambassade, où elle s’est fait inviter après avoir sauvé le Premier ministre au concert, elle interprète ses chansons les plus connues, dont Que sera sera qui plaît tant à Alain. Sa voix porte dans les étages, le garçon la reconnaît, Madame Drayton lui demande de siffler en réponse le plus fort qu’il peut, comme il sait le faire. Son père, qui l’entend, s’aventure de palier en palier et le trouve en enfonçant une porte. Mais Monsieur Drayton survient avec un pistolet et les fait descendre sans scandale pour aller dans la rue. Sauf qu’au dernier moment le docteur le précipite au bas des dernières marches et quitte tranquillement l’ambassade avec son gamin.

La famille au complet retrouve dans la suite de l’hôtel ceux qui se sont invités et c’est la fête.

Le confort sûr de soi et dominateur de la première puissance mondiale après la guerre peut se retrouver brutalement bouleversé par un incident à l’étranger. Être pris pour un autre par un espion peut vous valoir quelques désagrément vitaux. Si le docteur réagit en mâle américain gauche et brut, plus porté à l’action qu’à la réflexion, son épouse qui n’est plus rien après avoir interrompu sa carrière quelques années auparavant, retrouve son rôle de chanteuse pour accomplir celui de mère intuitive, attachée viscéralement à son enfant. D’émotive et presque vulgaire au début, elle prend une stature décidée et pleine d’initiative à la fin. Sa transformation est comme une métamorphose : de « femme de », elle redevient une personne. Ce n’est pas si mal comme leçon pour un film d’espionnage.

DVD L’homme qui en savait trop (The Man who Knew Too Much), Alfred Hitchcock, 1956, avec James Stewart, Doris Day, Brenda De Banzie, Bernard Miles, Ralph Truman, Universal Pictures France 2011, 1h54, €11,21 Blu-ray €16,49

Alfred Hitchcock chroniqué sur ce blog

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R.K. Narayan, L’ingénieux M. Sampath

Le jeune Srinivas a déjà 36 ans, une femme et un garçon de 11 ans. Mais il ne travaille pas, faute de savoir quoi faire, vivant aux crochets de son frère aîné avocat qui a pris la suite de son père. Un jour, il décide d’aller dans la ville voisine pour créer un journal L’Etendard, où il pourfend les travers de l’administration. Mais il doit pour cela trouver un imprimeur. Tous refusent, sauf un. Il est en effet difficile de se trouver pénalement responsable de ce qui est imprimé sans avoir la main sur les textes. Seul Monsieur Sampath l’accepte.

Acteur devenu imprimeur et médiateur en même temps, Monsieur Sampath est une figure. Généreux, grande gueule, père de cinq fille et d’un bébé garçon fort laid, il mène le monde à la baguette. Quoi de mieux que de dire oui avant de changer les choses à son idée, par petites touches ? C’est ainsi que Srinivas se retrouve avec un magazine hebdomadaire sur une seule colonne au lieu des deux qu’il voulait, imprimé sur un mauvais papier transparent au lieu de celui qu’il voulait. Il est aussi forcé est de livrer sa copie régulièrement, page à page, pour la composition. Car Monsieur Sampat est un mille-pattes qui joue le patron très occupé mais qui n’a au fond qu’un seul employé, un jeune garçon qui finira d’ailleurs par refuser de travailler faute d’être payé.

Sampath se lance alors dans le cinéma. Il devient producteur pour chercher les finances, il embauche son rédacteur pour les scénarios, cherche des acteurs par annonces pour jouer Shiva et Parvati. Mais, comme tout ce qu’il entreprend, ce sera du vent. Les deux compères, qui ont en fin de compte peu en commun, se seront bien amusés mais rien n’aboutira. Srinivas reprendra l’idée de son journal et trouvera un vrai imprimeur. Quant à Sampath, il ira rêver ailleurs.

Ce roman désopilant sur la société indienne d’après-guerre, devenue indépendante mais restée engoncée dans les coutumes et traditions, est bien dans la veine de l’auteur. Il raconte sa propre histoire en même temps que celle de son temps. Il en conclut par un article qu’écrit Srinivas dans L’Etendard, Le non-sens : une occupation d’adulte. « L’état d’adulte n’était qu’un masque porté par les gens, le masque se composant de bajoues, d’un double menton et de diamants d’oreille, voire d’une saharienne verte. Mais en son fort intérieur, l’homme entretenait jalousement le non-sens de son enfance. Non-sens désormais aggravé car dénué d’innocence et de joie pure. Seules les valeurs commerciales conféraient à cet état un vernis d’importance et d’autorité » p. 262. Les gens qui se prennent au sérieux sont pire que des enfants qui jouent.

Rasipuran Krishnaswami Narayan, L’ingénieux M. Sampath (Mr Sampath, The Printer of Malgudi), 1949, 10-18 1998, 287 pages, occasion €4,50

Les autres romans de R.K. Narayan chroniqués sur ce blog

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Colette, Chéri

Léa, une femme de 49 ans, a connu Fred depuis tout petit ; elle a fait son initiation vers ses 16 ans et l’a surnommé Chéri. Elle est l’amante-maman, la mère biologique étant une vieille peau dévoyée de demi-mondaine. Mais il faut bien que la société retrouve ses droits : Chéri doit se marier. La jeune Edmée, de son âge, est intelligente et discrète, mais… elle ne sera jamais l’équivalente de l’Initiatrice. Drame théâtral.

De cette pochade mondaine, tout à fait dans l’air du temps d’après-guerre porté à la bagatelle après massacre, Colette fait une histoire émouvante et grave : la sienne. Elle aussi a vieilli, mariée plusieurs fois et toujours à un moment déçue. Elle aussi a connu des émois pour de jeunes adolescents, celui ébauché en Marcel dans Claudine à Paris, l’Apache de L’ingénue libertine, les chasseurs d’hôtel de La retraite sentimentale. Elle aussi a « initié » son beau-fils, Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari Henry, lorsqu’il avait « un peu plus de 16 ans » – et l’a gardé auprès d’elle jusqu’à ses 25 ans et son mariage.

Rien de très neuf : Rousseau a eu sa Madame de Warens qu’il appelait « maman »… ; Stendhal a fait de Julien le très jeune amant de Madame de Rénal et de Fabrice l’amant-jouet de la Sanseverina ; même Flaubert dans Madame Bovary fait de l’apprenti du pharmacien un amoureux de 15 ans ; Radiguet fera du Diable au corps l’incarnation de ce regain de vitalité sexuelle de la guerre. Plus récemment, Gabrielle Russier succombera à l’un de ses lycéens – tout comme notre actuelle Première Dame – et les téléfilms américains sont remplis de très jeunes athlètes attirés par des rombières. Mais c’est bien la guerre de 14 qui est la rupture. Le vieux monde bourgeois, prude et vaniteux, est mort dans les tranchées. Il faut désormais vivre et s’éclater soi plutôt que d’éclater sous les obus de l’industrie. Chéri est un hymne à la chair, qui est esprit, à l’animal qui fait le fond humain. L’amour est l’incandescence du désir, de l’affection et de l’image mentale, ces trois étages qui, lorsqu’ils sont unis vers un même but égalent les êtres humains aux dieux.

Fred Peloux dit Chéri, à 18 ans, fait de la boxe avec Patron dans la propriété à Honfleur de Léa. « Léa souriait et goûtait le plaisir d’avoir chaud, de demeurer immobile et d’assister aux jeux des deux hommes nus, jeunes, qu’elle comparait en silence : « Est-il beau, ce Patron ! Il est beau comme un immeuble. Le petit se fait joliment. Des genoux comme les siens, ça ne court pas les rues, et je m’y connais. Les reins aussi sont… non, seront merveilleux… Où diable la mère Peloux a-t-elle péché… Et l’attache du cou ! une vraie statue. Ce qu’il est mauvais ! Il rit, on jurerait un lévrier qui va mordre… » Elle se sentait heureuse et maternelle, et baignée d’une tranquille vertu. « Je le changerais bien pour un autre », se disait-elle devant Chéri nu l’après-midi sous les tilleuls, ou Chéri nu le matin sur la couverture d’hermine, ou Chéri nu le soir au bord du bassin d’eau tiède. « Oui, tout beau qu’il est, je le changerais bien s’il n’y avait pas une question de conscience » p.741 Pléiade.

Car Colette approfondit. Chéri n’est pas un gigolo, il a de l’argent et sait compter ; Chéri n’est pas un minet, il est viril et délicatement musclé. L’auteur double la différence d’âge entre les amants, bannit tout idéalisme pour la réalité de la chair et l’attrait réciproque de la beauté, fait durer la relation sept ans. La Bible est pleine de ce chiffre sept, de Dieu qui acheva le monde en sept jours (Genèse 2.2) à l’esclave hébreux qui sort libre au bout de sept ans (Exode 21.2) et du roi Salomon qui construira une maison pour l’Éternel lui aussi en sept ans. C’est le temps de l’apprentissage, de l’initiation, de la maturité. Le vieillissement de la femme et le mûrissement du jeune homme aboutiront à la crise de l’amour. Il demeurera, mais ne sera plus charnel. Que sera-t-il ? Colette, après l’avoir bercé de sensualité et de délicats sentiments, laisse le lecteur dans une délicieuse incertitude.

Colette, Chéri, 1920, Livre de poche 2004, 185 pages, €7,20, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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Nul ne fit mieux la guerre que César, montre Montaigne

Dans le chapitre XXXIV du Livre II des Essais, notre Périgourdin poursuit son étude de Jules César. Il l’aime fort pour ses vertus, sauf le défaut de vanité, et son art de faire la guerre. « Ce devrait être le bréviaire de tout homme de guerre comme étant le vrai et souverain patron de l’art militaire », dit-il, des écrits de Jules César. Outre qu’il use d’une langue précise et agréable, il montre de l’intelligence stratégique et du bon sens pratique. Allier les deux est assez rare pour qu’on le remarque.

Il cite quelques traits marquants de son génie militaire.

Il augmente le réel des forces de l’ennemi devant ses soldats afin « de trouver les ennemis plus faibles qu’on avait espéré. »

« Il accoutumait surtout ses soldats à obéir simplement sans se mêler de contrôler ou parler des desseins de leur capitaine, lesquels il ne leur communiquait que sur le point de l’exécution ; et prenait plaisir, s’ils en avaient découvert quelque chose, de changer sur-le-champ d’avis pour les tromper. » La surprise est un art de la guerre.

Il usait de diplomatie pour gagner du temps et préparer ses forces. « Car il redit maintes fois que c’est la plus souveraine qualité d’un capitaine que la science doit prendre au point les occasions, et la diligence, qui est en ses exploits à la vérité inouïe et incroyable. »

« Il ne requérait en ses soldats autre vertu que la vaillance, ni ne punissait guère autres vices que la mutination et la désobéissance. Souvent, après ces victoires, il leur lâchait la bride à toute licence, les dispensant pour quelque temps des règles de la discipline militaire. » Mais il avait grande sévérité à les réprimer en cas de mutinerie.

Il aimait la technique et faisait bâtir des ponts sur les rivières ou des camps retranchés.

Il faisait grand cas de ses exhortations aux soldats avant le combat.

Il était prompt à se lancer ici ou là, lorsque nécessaire. La rapidité est la qualité première d’une armée qui manœuvre ; ce qui aide la stratégie, comme Napoléon l’a plus tard compris. Il avait comme lui de l’audace.

« Il dit que c’était sa coutume de se tenir nuit et jour près des ouvriers qu’il avait en besogne. En toute entreprise de conséquence, il faisait toujours la découverte lui-même, et ne passa jamais son armée en lieu qu’il n’eût premièrement reconnu. » Un chef est à la tête de ses troupes et se fait reconnaître pour les encourager.

Jules César est un homme mûr lorsqu’il entreprend ses guerres. Ce pourquoi il est moins impétueux et plus réfléchi qu’Alexandre le Grand, observe Montaigne. Mais pas moins volontaire. « Je le trouve un peu plus retenu et considéré en ces entreprises qu’Alexandre, car celui-ci semble rechercher et courir à force les dangers, comme un impétueux torrent qui choque et attaque sans discrétion et sans choix tout ce qu’il rencontre. (…) Outre ce qu’Alexandre était d’une température plus sanguine, colère et ardente, et si émouvait encore cette humeur par le vin, duquel César était très abstinent ; mais où les occasions de la nécessité se présentaient et où la chose le requérait, il ne fut jamais homme faisant meilleur marché de sa personne. »

Montaigne tacle Vercingétorix pour avoir mal usé des armées pléthoriques gauloises en sa stratégie contre César. « L’autre point, qui semble être contraire et à l’usage et à la raison de la guerre, c’est que Vercingétorix, qui était nommé chef et général de toutes les parties des Gaules révoltées, prit parti de s’aller enfermer dans Alésia. Car celui qui commande à tout un pays ne se doit jamais engager qu’au cas de cette extrémité qu’il y alla de sa dernière place et qu’il n’eût rien plus à espérer qu’en la défense de celle-ci ; autrement il se doit tenir libre, pour avoir moyen de pourvoir en général à toutes les parties de son gouvernement. »

« La passion nous commande bien plus vivement que la raison », dit Montaigne – encore plus en cas de guerre où la vie même est en jeu. Quant à César, il écrit : « Jamais chef de guerre n’eut tant de créance sur ses soldats. (…) Il y a infinis exemples de leur fidélité. » Tout l’art de la guerre est de se faire aimer pour motiver.

En ces temps de guerre d’agression en Ukraine, et de résistance obstinée à la tyrannie impériale russe, ces propos de Montaigne sur César en chef de guerre sont de pleine actualité.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Philpin et Sierra, Plumes de sang

Les auteurs sont psychologue auprès des tribunaux et écrivaine pour adolescents après avoir été enquêtrice. Il y a un peu de tout cela dans ce roman policier. Une détective ordinaire de la brigade criminelle dans le Connecticut traque un tueur en série. Diabolique, il aurait plus de quarante meurtres à son actif. Il se fait appeler John Wolf, mais ce n’est pas son vrai nom. Il en a plusieurs, une bonne vingtaine.

Mais s’il a plusieurs identités, il n’a qu’une idée fixe, tuer. Il a eu évidemment une enfance malheureuse, maltraité par son beau-père qui l’enfermait dans la soute à charbon. Il a désiré sa demi-sœur jusqu’à l’adolescence. Il a attaqué au couteau son bourreau lorsqu’il avait 14 ans et a été placé en institution. Très intelligent, il a passé son bac, et est entré à l’université avec une bourse. Il a commencé la médecine.

C’est là qu’il a commencé à tuer des filles seules et malheureuses qu’il a d’abord séduites. Comme tout psychopathe, massacré affectivement durant l’enfance, il n’a plus aucune empathie. Il tuait des daims tout nu au couteau et s’enduisait de leur sang, en sauvage. Adulte, il désire se venger de la société qui l’a rejetée. Sa demi-sœur Sarah est son modèle et il va chercher partout son double pour le détruire. Elle, il ne la jamais touchée, même s’il s’est masturbé en la regardant dormir et a fait fuir son amant de 16 ans en faisant exploser une bouteille de bière. En bref, les auteurs l’ont habillé pour l’hiver. Le psy et l’ex enquêtrice ne l’ont pas raté : c’est le pire produit de tueur en série jamais sorti de l’imagination. Comme le diable, il est beau, musclé, intelligent et il prend toutes les formes. Comment ne pas le trouver séduisant ? Sauf qu’il est redoutable.

Sa dernière victime est Sarah, séparée de son mari policier après la perte de leur bébé. Lane est une femme flic en tandem avec Robert le mari qui a une addiction à l’alcool – par solitude. Lane a aussi un père psychiatre qui a aidé le FBI dans la traque des tueurs en série. Elle fait appel à lui car le tueur la cherche ; il veut se la faire. Mais se mettre dans la tête d’un tueur n’est jamais anodin. Cela perturbe profondément la psyché et le dénouement sera terrible aux normes de la justice.

C’est un bon thriller, un peu plus intelligent que les autres pour un roman américain. Il a été écrit avant la mode de l’internet et des portables, ce qui est un signe sûr : il se lit toujours très bien, même si on ne le trouve que d’occasion.

John Philpin et Patricia Sierra, Plumes de sang (The Preattiest Feathers), 1997, Livre de poche 2001, 383 pages, €4,25

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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