Thierry Paul Millemann, Ondes et énergies cérébrales dans la physique quantique

A tous ceux qui se passionnent pour la survie de l’âme et l’immortalité, ce livre tout récent apporte des éléments de réflexion. La physique quantique révolutionne les façons de penser et l’auteur, docteur ès sciences bien qu’ayant œuvré dans l’économie comme consultant – adepte de parascience.net et parfois complotiste -, sait en donner les perspectives dans une langue accessible à tous. C’est bien différent de ce qu’écrivait l’abbé Moreux, prêtre astronome et vulgarisateur scientifique en 1913 dans Que deviendrons-nous après la mort ?

Selon Millemann, notre « vraie vie » serait intrinsèque, matérielle et corporelle, composée de particules élémentaires immatérielles et intemporelles faite d’ondes et d’énergies instables. Nous serions donc en quelque sorte « immortels ». Quant à « Dieu », pas de problème, il existe comme un fait scientifique puisqu’il se confond avec « l’infini ». Il a même une expression mathématique, révélée p.187. Donc il n’a pas d’importance puisqu’il est « tout ». Creusons un peu.

« Les mathématiques démontrent bien l’existence d’un seul infini positif qui peut être aussi la notion de ‘Dieu’ pour l’éternité, que notre univers soit fini ou pas, que son expansion soit infinie ou pas, temporelle ou pas. Et si cet infini est forcément intemporel, l’homme en son sein serait alors également intemporel dans son immatérialité, et donc bien immortel » p.26. Cela ressemble fort à un syllogisme. L’explication ? En bas de la même page : « La mort ne serait en fait que le passage de la vie de son support matériel, le corps et plus particulièrement les neurones, dans un espace fini, à son état immatériel d’énergie ondulatoire, sa vraie ‘vie intrinsèque’ dans un espace infini » – dont l’équation mathématique est donnée p.290. La pensée s’accumulerait « dans une concentration d’ondes non régies par les particules, donc la matière » p.55. Tout est dit – mais ce ne sont qu’hypothèses.

Le terme de « scientifique » ne doit pas nous en faire accroire, « la science » n’est que l’accumulation des savoirs empiriques, validés par des théories qui expliquent les hypothèses via la méthode scientifique qui teste par essais et erreurs. Ce qui est validé l’est provisoirement, jusqu’à ce qu’une nouvelle découverte amène de nouvelles hypothèses, suscitant de nouvelles théories. Celle de M. Millemann n’est qu’une parmi d’autres, même si elle renouvelle le sujet au vu des connaissances actuelles. Mais la physique quantique (selon laquelle la matière est onde et corpuscule à la fois) n’est pas l’alpha et l’oméga de la physique. Elle complète et submerge la physique classique mais elle n’est pas encore la théorie qui inclut les quatre forces fondamentales (gravitation, électromagnétisme, interaction nucléaire forte, interaction nucléaire faible). La théorie des cordes qui a l’ambition d’unifier séduit l’auteur – mais elle n’est elle aussi qu’une théorie, pas encore démontrée.

Reste quand même une interrogation majeure : si toutes les ondes restent connectées ensemble, nous rendant « immortels », qu’est-ce donc que le « je » sinon un agrégat de forces éphémères qui disparaîtra avec la « mort » du sujet ? Mais si le « je » est « immortel », comment est-il advenu un jour et que devient-il après ? La réponse de la page 219 ne consiste qu’à dire que c’est « un paradoxe » – autrement dit il faut y croire, comme le vrai corps du Christ dans l’hostie… Y aurait-il donc un conscient matériel composé de corpuscules vibratoires durant la vie et un inconscient immatériel ondulatoire « par effet de miroir » infini ?

La logique n’est pas la vérité, ni le « scientifique » un Savoir dévoilé. La connaissance scientifique se construit pas à pas, avec des reculs et des impasses et nous sommes loin, nous humains, de penser universel. Même les mathématiques, qui semblent si bien décrire l’univers, ne sont que notre forme humaine de penser un univers humain, selon notre construction du cerveau humain. « L’infini » n’est lui-même qu’une hypothèse, une projection ultime des « toutes choses égales par ailleurs » dont la finance par exemple a fait ses choux gras pour « évaluer » les entreprises qui, elles, sont mortelles, avec les effets de spéculation qu’on sait…

Le livre s’enrichit d’une revue rapide des mythologies et religions, du matérialisme, de l’utopie de l’immortalité biologique – mais en quelques pages du début, tout est au fond dit. Jean d’Ormesson avait apprécié en son temps l’hypothèse et le Professeur François Gros, ancien Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences a apporté son soutien, tout comme Georges Courtès, astrophysicien honoraire de l’Observatoire de Marseille. Mais que chacun pense par soi-même et use de son esprit critique.

Thierry Paul Millemann, Ondes et énergies cérébrales dans la physique quantique – L’immortalité dans un monde parallèle, mais bien réel, 2023, Vérone éditions, 305 pages, €21,50 e-book Kindle €13,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Viterbe 2

Nous y visitons le palais des papes de 1267 avec la salle des enfermés du conclave (con clave – sous clé) contenant le parchemin ordonnant le premier conclave, la cathédrale du XIIe siècle avec une façade de 1570 mais quelques fresques des XIIIe et XIVe siècle à l’intérieur, la sacristie et le petit musée civique.

C’est un ancien couvent dont le cloître du XIIIe sert de musée lapidaire pour les couvercles de sarcophages étrusques, des bustes et une déesse médiévale de l’abondance avec force symboles au-dessus de ses multiples seins (taureau, gémeaux, mamelles ou burnes). La pinacothèque montre des peintures dérivées d’icônes venues de Byzance, un Christ à la colonne et une Pieta de Sebastiano del Piombo.

Dans la via Mazzioni s’élève l’église romane San Giovanni in Zoccoli à la façade ornée d’une rosace du XIIe. Dans la via Casa di san Rosa (maison de sainte Rose) l’église santa Rosa abrite le tombeau de la sainte de la ville. Sainte Rose de Viterbe était contre la peste et la ville ouvre une place de la Mort toute arborée, probable lieu d’exécution de l’époque, endroit ombreux où l’on a aujourd’hui plaisir à déguster du vin couleur de sang frais dans des verres embués. Une Maria carbonara n’est peut-être pas la patronne des spaghettis mais est ici fort connue, « protectrice des jeunes époux », dit une plaque de marbre.

Nous sommes dimanche et des familles se promènent avec bébés ou petits tandis que les gamins jouent au ballon ou déambulent en vélo, les ados frimant en scooter avec les filles. Une se promène ventre nu, son haut de laine vert pistache laissant a découvert la base de ces seins intégralement bronzés lorsqu’elle marche. Elle n’a pas plus de 15 ans. Sur une place dont j’ai oublié le nom, le jasmin fleurit au-dessus d’une fontaine d’eau courante rafraîchissante ; des hommes vont y boire de temps à autre.

En face, une maison à tour, seul moyen de densifier l’habitat dans une ville ceinte de remparts. C’était moins à but défensif (encore que…) que pour avoir de la place. Un jeune homme en uniforme mignote sa copine en ce samedi soir. Il est sans doute cadet des carabiniers.

Nous allons dîner au restaurant La Piccola trattoria de Patrizia au 50 via Della cava. Il est familial et rempli. Nous avons le choix du traditionnel plat de pâtes en entrée (qui me ferait deux repas à lui tout seul au quotidien) – je prends des lombrichelli alla viterbese – des tripes à la mode de Rome avec tomates, ail et oignon, une salade de roquette avec tomates, et du vin rouge de la maison un peu âpre mais fruité. Surtout de grandes bouteilles d’eau.

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Alphonse Boudard, Le banquet des Léopards

Boudard continue de faire du cinéma écrit avec sa vie. Il a le style dru, vivant mais argotique, ce qui vieillit vite. La langue verte des années soixante, issue de l’avant-guerre, paraît presque aussi archaïque que la langue de Montaigne. Si le lecteur d’un certain âge comprend le sens général, de nombreux mots sont perdus et demandent un dictionnaire. Boudard n’est pas Céline, bien qu’il flatte le même style. Le banquet des Léopards n’est pas son meilleur livre mais il s’emballe dès le milieu et accroche sur la fin.

Dans la vie de Boudard, le passage par la case prison lui a permis de connaître Auguste, dit Vulcanos, un géant voyant, grand et ample, musclé velu qui plaît aux femelles. Très souvent en effet certaines femmes se sentent irrésistiblement attirés par les gros durs, mauvais garçons et violents notoires – tels les tueurs en série. Vulcanos est plutôt du genre gentil, brassant du vent, bateleur de première mais intuitif, en outre doté d’un organe sexuel hors norme que les « fumelles » tâtent au travers le pantalon. Lui n’hésite pas à mettre tout sur la table lorsqu’il est entre hommes.

La rencontre de l’auteur avec avec Vulcanos a lieu en prison, en 1950. Il est en cellule avec Karl, un Alsacien « malgré nous » (dit-il) de la Das Reich, 25 ans, « tout muscles, mâchoire et sexe », « l’éducation spartiate nazie… (…) ramper, courir, flinguer, riffauder les enfants, les aïeules, les prêtres, les Israélites… violer les lingères légères, les dames patronnesses, les petites filles modèles ! Ach ! Kolossale rigolade ! Il s’en est payé, je me goure, ce joyeux drille en campagne ! » p.17 Folio. Il a une « faim féroce de tringler », il vise tous les trous qui passent et attend un giton juteux comme troisième homme dans la piaule. Car l’auteur n’a pas voulu, dit-il. Ce troisième ne sera pas un blondinet jeunot bien tendre mais « le lanternier Auguste Brétoul ». Pas le bon genre désirable à troncher. « La tronche qu’il m’offre là… son crâne dégarni… une grosse trogne rouge… la lèvre avachie.. . le pli d’amertume » p.22. Il est en préventive pour avoir fourgué de faux Renoir, Utrillo, Matisse, le toutim. Comme voyant, il prendra le pseudo de Vulcanos le mage et aura de vraies intuitions. Tubard, comme l’auteur, « il ne croyait pas à la médecine, ou très peu… Sa théorie… qu’on ne s’en sortirait qu’en rejetant la maladie. Vivre à tout prix… tringler, boire, becter ! N’attendez surtout pas demain ! Ça lui a, je dois dire, parfait réussi » p.115. Il crèvera quand même passé 75 ans de la boisson et de la bonne chair après la chère, d’avoir trop vécu, quoi.

Sortis de tôle, les aminches se rejoignent dans la picole et la rigole. Vulcanos, Farluche, l’Arsouille, la Licorne, Jo Dalat, Bobby le Stéphanois, toute une bande qui alpague le gros niais Ap’Felturk, lequel veut à tout prix financer l’édition des œuvres complètes de Bibi Fricotin sur papier bible, la présentation littéraire en étant confiée à Boudard au vu de sa récente réputation d’écrivain. Puis c’est la vie auguste d’Auguste qui doit faire l’objet d’une publication, lancée par un grand banquet rabelaisien sponsorisé par l’éditeur mécène Ap’Felturk et soutenue par le club des Léopards, un entre-soi de déguisés médiévaux. Là, c’est le grand jeu, Boudard se lâche, contre les cons et les écrivaillons. Sa conne de voisine qui a mis en avant durant toute sa jeunesse sa carrosserie acceptable tout en laissant en friche son intellect, confond Alphonse Boudard avec Lucien Bodard ou Philippe Bouvard. Comme sa carrosserie s’avachit, elle tente toutes les flatteries pour se faire « égoïner » quand même.

Quant aux minets aigris du milieu littéraire parisien, ils en prennent pour leur grade. « S’ils sont presque tous révoltés de l’adjectif, séditieux du verbe, insoumis du participe, insurgés de la conjonction, émeutiers de la forme pronominale ! Une fois dans le vif du réel, vous les trouvez plutôt larbinos dans l’ensemble… flagorneurs au cours des cocktails… obséquieux avec les puissants, les riches, les excellences, les animateurs de télévision… au sprint dès que l’Élysée leur fait signe ! S’ils se plient en deux… l’échine extra-souple… les miches tendues dès qu’ils aperçoivent monsieur le directeur littéraire » p.219.

Vécu, imagé, réjouissant !

Alphonse Boudard, Le banquet des Léopards, 1980, Livre de poche 1991, 287 pages, occasion €3,00 – autre édition Folio 1982, occasion

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Viterbe 1

Direction Viterbe par les autoroutes, où nous descendons à l’hôtel Tuscia au bord de la vieille ville, un trois-étoiles à l’italienne au 41 via Cairoli.

En trois heures, nous visitons à pied Viterbe, ville médiévale et Renaissance ceinte de remparts. Elle a abrité des papes car Mathilde de Toscane a donné la ville à la papauté en 1077. Les papes viennent s’installer ici en 1257 pour échapper aux désordres à Rome, avant de s’exiler à Avignon. D’où ces Terme dei Papi qui n’ont rien à voir avec les seniors mais avec les papes. La ville garde de grands noms comme les Chigi (le palais à Rome du président du conseil), les Farnese, les Piccolomini.

L’église de Santa Maria della Salute date du début XIIIe sur la volonté du maître Fardo d’Ugolino, de la congrégation des notaires. La façade rectangulaire est de pierre rose et blanche et le portail gothique. Deux ragazzi passent en copains, pieds nus en baskets, bermudas et tee-shirts moulant. Ils sont tout fringants de jeunesse.

La place San Lorenzo occupe le terrain de l’ancienne acropole étrusque. Un érudit qui a retiré ses chaussures lit un gros livre relié en plein air, les lunettes sur le nez. Un couple désassorti fait penser à une jeune Ukrainienne blonde accouplée à un vieux latin chauve. Mais cela empêche-t-il l’amour ?

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Explosion des banlieues, et après ?

La révolte des banlieues… Ce n’est plus le moment d’en parler, tout et son contraire ont été dits et il faut avouer que « la politique » me débecte, prise entre l’infantilisme pseudo-révolutionnaire de la Nupes et l’intransigeance faute de programme et surtout d’idées des LR (elle erre !). Il semble que rien ne soit jamais appris des événements passés et que personne n’envisage une seconde de remettre en cause son petit Moi ambitieux pour travailler de concert – au service du pays. Le président et son gouvernement naviguent à vue, ils n’ont plus les moyens en absence de majorité, ni d’ambitions faute de moyens… financiers.

Il me semble pourtant que le constat est implacable – et simple.

Les banlieues sont de constants foyers de révolte car les gens récemment immigrés ou descendants d’immigrés de longue date sont précaires, pauvres et sans avenir espéré. Ils sont « stigmatisés » au faciès, n’ont guère la possibilité de « bien travailler à l’école » comme le Système l’exige (élaboré pour les fils de bourgeois début XXe avec garçons forcés à rester assis à écouter six heures par jour), sont rejetés par l’entreprise souvent pour cause de comportements ou de religion prosélyte, macèrent dans l’amertume et les réseaux sociaux qui les confortent dans leur victimisation. Tout cela parce que la fameuse « intégration » promise depuis Mitterrand en passant par Chirac, Hollande et j’en passe n’a jamais réussi, faute de volonté politique.

Ajoutez à cela deux redoutables tisons qui mettent le feu aux jeunes fesses promptes à réagir : d’abord le mur des lamentations moralisantes de la gauche coupable, issues d’un christianisme qui adore tendre l’autre joue par souci de l’au-delà, et d’une idéologie marxisante qui désigne « scientifiquement » le Mal dans l’Histoire (avec sa grande H) : le bourgeois, blanc, mâle, de plus de 50 ans ; ensuite les trafiquants de drogues, sexes et armes diverses qui ne réussissent leur business qu’à l’abri du chaos, dans des lieux où n’entre plus jamais la police, et grâce aux liens ethniques et familiaux qui leurs assurent l’omerta des plus vieux et l’admiration des plus jeunes.

Une fois ce constat posé, les difficultés commencent – et les yakas deviennent légion.

1 – L’immigration DOIT être régulée, et tant pis si cela doit piétiner quelques orteils sensibles des moralistes des beaux quartiers ou les diplomates des pays allergiques parce qu’ex-colonies (faudra-t-il plusieurs siècles pour qu’on arrête enfin d’accuser de tout « le colonialisme » alors que le sous-développement de pays tels que l’Algérie ou le Mali est dû à des dictatures où une étroite élite dirigeante accapare les richesses du pays ?). D’autres pays occidentaux régulent leur immigration sans toucher aux « traités » qu’on nous oppose si souvent, tel le Danemark ou le Canada. Donc c’est possible sans renier les Droits de l’Homme. Des études le montrent dépasser le niveau de 10 à 12 % d’allogènes non intégrés dans un pays crée partout des difficultés, quelle que soit la langue, la religion ou la culture. Mais la lâcheté étant le vice du monde le mieux partagé, quels politiciens auront assez de courage ?…

2 – L’État DOIT se réaffirmer, et pas seulement dans la répression ou les menaces de « couper » les subventions, les allocations ou la reconstruction. Il y a un problème avec la police, certes, le droit de tirer est trop laxiste, les caméras à l’épaule à chaque contrôle devraient être imposées à chaque flic de façon OBLIGATOIRE en tout temps, la formation devrait être développée. Cela dit, seul le quadrillage des zones sensibles par une police de proximité bien équipée et soutenue par sa hiérarchie est probablement le seul moyen efficace de sortir de ce malaise « avec la police ». L’éradication sans pitié, avec les moyens nécessaires, des trafiquants enkystés devrait être une priorité nationale.

Mais la réaffirmation de l’État passe par tous les services publics : école, justice, assistance sociale aux parents et aux adolescents, formation, emploi. Cela signifie moins « des milliards » destinés à construire et reconstruire toujours plus que des emplois dédiés et des formations enfin concrètes. Emplois d’éducateurs, d’enseignants, de formateurs ; emplois d’aide à la création d’entreprise (« les banlieues » ont de l’initiative et réussissent parfois fort bien dans les niches qu’ils investissent) ; emplois de police et de justice pour que les relations et le rapport à la loi soient clairs et suivis d’effets concrets et rapides (les mineurs irresponsables que l’ont laisse « sortir » sans rien de plus qu’un froncement de sourcil du juge sont laissés pour compte ; ce n’est ni les aider, ni aider la société que de les relâcher sans aucune mesure de coercition ou d’éducation contrainte).

3 – L’État, c’est nous, contrairement à ce que croient Mélenchon ou les duce, conducator, caudillos ou führers favoris de l’extrême-droite. C’est chacun dans sa famille, son métier, sa culture, sa façon de penser par soi-même et de critique. Il ne faut pas laisser à des minorités braillardes le monopole de la parole autorisée.

Il faut réaffirmer l’histoire nationale, incluse dans le monde, ne pas s’excuser sans cesse d’avoir existé et envahi (les Romains ont bien envahi la Gaule et on ne le reproche pas aux Italiens d’aujourd’hui, plus proche de nous les Anglais durant cent ans jusqu’à faire griller Jeanne d’Arc, ou encore les Allemands il y a quatre-vingts ans à peine). Chacun vit ici et maintenant et, s’il doit tenir compte de son histoire comme de celle des autres, il doit tranquillement affirmer son droit sur son sol et ses intérêts à l’international. L’Europe nous y aide – à condition d’exister en Europe ; l’économie nous y aide – à condition d’encourager la production durable et propre et de mieux utiliser la masse d’impôts qui sont en France parmi les plus élevés de toute l’OCDE ; l’histoire nous y aide – à condition de ne pas culpabiliser d’être blanc, bourgeois ayant acquis une certaine aisance, et de n’être pas « restés à la terre » comme tant d’autres pays qui préfèrent « les aides » au développement industriel ou intellectuel.

Ce sont à ces trois conditions – régulation de l’immigration, réaffirmation de l’État régalien, identité française dans le monde – qu’une intégration des populations immigrées, de fraîche date ou plus lointaine, pourra réussir. Ce n’est pas en laissant les banlieues à leur déshérence, à leurs religions complotistes, à leurs trafics trop faciles, que l’on réussira à utiliser NOS impôts correctement.

Dans ce contexte, les partis politiques qui peuvent porter ce projet sont rares.

  • Le RN de Le Pen se contente de surfer sur le mécontentement et le désir d’ordre. Mais il serait bien incapable de régler l’économie pour faire mieux, au contraire, vu l’incompétence notoire des déclarations.
  • Les LR n’ont aucun projet à présenter aux français qu’une pâle copie RN pour moitié ou d’une politique En marche un tout petit peu à droite pour l’autre. Ils jouent tactiquement l’opposition pour simplement… exister, sans voir que, comme le PS, ils se sabordent un peu plus dans l’opinion.
  • Renaissance (ex-En marche LREM)ne fait rien renaître, faute de majorité mais surtout d’objectif fédérateur – il semble que le président ait épuisé ses idées et ses équipes, usés par les gilets jaunes, le Covid, les grèves à répétition pour l’inévitable report de l’âge de la retraite, aujourd’hui les très jeunes (manipulés) des banlieues.
  • La Nupes est liée par ses accords électoraux contraints avec Mélenchon et le « mouvement » inconsistant qui lui sert de pseudo-parti (lui rêverait plutôt d’une milice à ses ordres). Si les communistes parviennent plus ou moins à exister encore (mais ne font bander quasi personne), les socialistes restent d’une lâcheté politique sans nom aux mains d’un Olivier Faure plus préoccupé de garder le pouvoir sur les lambeaux du parti que d’un programme positif à proposer aux Français. Quant aux écolos, ils vont une fois de plus changer de nom, travaillés par de multiples tiraillements entre « l’urgence » perpétuelle climatique (donc la « dé » croissance dont personne ne sait vraiment à quoi elle correspond, sinon retourner à l’existence autarcique du Moyen-Âge), l’adaptation raisonnée de l’économie au changement (mais avec quels fonds et quelle « casse » sociale ?), et les illuminés du woke qui recyclent le gauchisme de leurs géniteurs en nouvelle religion universaliste vaguement hippie où tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il doit être respecté, et tous unis dans la révolution en marche, blabla…

Rien à attendre avant 2027 ?

Une bonne dissolution clarifierait les choses : Le Pen l’emporterait peut-être (encore que ce ne soit pas sûr) et la Nupes serait probablement réduite tout comme LR.

Mais pour réussir, il faudrait TOUT D’ABORD qu’un cap soit donné par le président, avec un programme concret attrayant pour les quatre années à venir.

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Voyage en Italie étrusque

L’Étrurie est le Latium au nord de Rome et l’extrême-sud de la Toscane, une partie de l’Ombrie, la plaine du Pô et le Golfe de Naples jusqu’aux rivages corses à Aléria. La civilisation étrusque se développe à partir du IXe siècle avant notre ère, connaît son apogée entre le VIIe et le Ve siècle, et finit par tomber progressivement sous la domination romaine entre le IVe et le Ier siècle avant. Les Étrusques ont depuis longtemps disparus en tant que culture distincte, absorbés démographiquement, économiquement, politiquement et culturellement par les Romains. Mais ceux-ci ont assimilé nombre de symboles et de techniques étrusques : la chaise curule symbole du pouvoir judiciaire ; le faisceau du licteur symbole du pouvoir des magistrats, ; la toge prétexte utilisée par les magistrats suprêmes et les grands prêtres ; la bulla, le pendentif destiné à contenir des amulettes qui protégeaient les enfants contre les forces malignes. Sans parler des remparts et de l’organisation des villes, de l’hydraulique, de la culture de la vigne et de l’olivier importée de Méditerranée, et de la médecine.

Ils étaient les successeurs des Villanoviens du 9ème siècle avant au moins, leur âge du bronze, peut-être issu d’une population néolithique indigène ou peut-être aussi venus de la mer. Ils étaient en effet une nation commerçante possédant des bateaux et important des produits de luxe et exportant du vin et des minerais sous le nom grec de Tyrrhéniens dans tout le bassin méditerranéen. Leur écriture a été empruntée aux Grecs dès le VIIIe siècle avant mais leur langue n’est pas indo-européenne. Ils ont donné durant un siècle trois rois romains, les deux Tarquin entre Servius Tullius, avant de disparaître après la prise par les Romains de leur ville de Véies en -396 et surtout de Velzna en -264. Comme Rome, leur empire a duré mille ans.

Le chauffeur de taxi pour Roissy est levantin et ne sait pas où est situé Rome, ni son intérêt. Il croit la ville est au bord de la mer et ne connaît pas l’empire romain, pas plus que le pape qui réside au Vatican. « À quoi il sert ? », me demande-t-il. Il conduit une grosse Nissan diesel Infinity, silencieuse, spacieuse et confortable. De couleur noire évidemment, c’est l’uniforme des G7.

L’avion d’Air France vers Rome transporte surtout des mamies, des jeunes, quelques familles seulement. Le vol s’effectue sans histoire, sauf quelques minutes de retard pour changer le pneu du train d’atterrissage avant. C’est curieux pour un premier vol du matin ; la maintenance est-elle vraiment réalisée à l’arrivée des avions ? Le commandant de bord de l’Airbus a 321 donne pour prétexte « du brouillard sur Rome » mais, lorsque nous arriverons près de deux heures plus tard, le brouillard sera depuis longtemps levé. Les hôtesses nous servent un café d’avion et une madeleine sous emballage.

L’atterrissage à l’aéroport de Fiumicino Léonardo da Vinci s’effectue par grand soleil. Nous avons pu observer depuis les hublots le damier de la campagne romaine et la côte jusqu’au port de Rome, Civitavecchia. Les bagages sont à récupérer tout à fait à l’autre bout de l’aéroport et il faut traverser à pied les files d’attente pour les départs qui semblent très chargés. Il y a queue aussi pour les tickets de train vers Roma Termini aux guichets automatiques des Trenitalia.

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La prochaine fois je viserai le cœur de Cédric Anger

Nous sommes en 1978 et la Gendarmerie est un corps militaire qui tient à sa réputation et répugne à travailler tant avec la Police qu’avec la Justice. Lorsque l’un d’eux est mis en cause, le corps fait bloc. Ce pourquoi Alain Lamare, le « tueur fou de l’Oise », est déclaré atteint d’une psychose psychopathique, donc irresponsable. Il ne sera pas jugé, il est seulement enfermé, comme on le faisait jadis par lettres de cachet. Il n’est toujours pas sorti.

En moins d’un an, de mai 1978 à avril 1979, le gendarme de 22 ans Alain Lamare va zigouiller ou blesser grièvement au pistolet cinq jeunes filles avec un Beretta illégal. Le film fait de son histoire inédite une fiction policière. Car le gendarme Franck Neuhart (Guillaume Canet) va mener l’enquête avec sa brigade. Il est considéré par son chef (Jean-Yves Berteloot) comme le meilleur du lot, ce pourquoi, lorsque la PJ commencera à soupçonner le tueur d’appartenir à la gendarmerie, à cause de la façon d’écrire du tueur, il refusera de comparer les écritures. Il est pour lui inconcevable que le maniaque qui tue la jeunesse féminine soit un gendarme. On est viril dans la gendarmerie, pas un « pédé » comme un policier mauvais psy le laisse entendre.

C’est que Franck apparaît perturbé. Fils aîné de parent petits-bourgeois de banlieue, il préfère la nature libre à la ville où règne la contrainte. Il n’aime personne, que son petit frère de 12 ans Bruno (Arthur Dujardin) qu’il entraîne à courir et à ramper dans les bois, au point de l’épuiser à le faire dégueuler. Lui-même se fouette, prend des bains glacés, se fait mal. Il veut expier son anormalité, sans y parvenir. Il trouve le sexe immonde et voit dans la Femme la corruptrice de la chair. Des vers grouillants lui apparaissent lorsqu’il pense à leur vulve. Il tente de baiser Sophie (Ana Girardot) qui en pince pour lui mais reste impuissant. Il n’est pas plus attiré par les pédés qu’il va contrôler.

Il a demandé une mutation à l’étranger, dans un corps où l’on se bat, mais cela lui est refusé. Alors il tue, fasciné par les huit meurtres récents de Marcel Barbeault, le « tueur de Nogent ». Et il écrit des lettres pour s’en vanter. Il échappe de peu à une battue de gendarmes et de policiers, une fois repéré dans une voiture volée. il réussit à se cacher, en commando, au fond de l’eau froide d’un étang, en respirant par un roseau coupé.

Ayant raté sa première victime, il déclare que « la prochaine fois je viserai le cœur ». Sans état d’âme, sans empathie pour la gent femelle. C’est l’analyse graphologique, finalement effectuée, et l’examen des jours de repos comparés aux jours de crime, qui vont resserrer la nasse autour du gendarme Lamare. Qui en a marre, sait qu’il va être arrêté, le désire probablement. Il faut que tout cela s’arrête.

Le film suit pas à pas sa dérive meurtrière, laissant entrevoir les abîmes mentaux du gendarme tueur. C’est un bon thriller, bien français, montrant le « monde d’avant » des années 70, si cher aux nostalgiques de leur jeunesse avec les vieilles voitures, les vieux képis de gendarmes et les vieux préjugés.

DVD La prochaine fois je viserai le cœur, Cédric Anger, 2014, avec Guillaume Canet, Ana Girardot, Jean-Yves Berteloot, Patrick Azam, Arnaud Henriet, TF1 Studio 2015, 1h51, €33.16 Blu-ray €33.90

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Kathy Reichs, Passage mortel

Kathy Reichs exerce la fonction d’anthropologue judiciaire et enseigne à l’université au Canada et aux États-Unis. Ses romans policiers sont directement tirés de ses expériences et la série Bones en a été tiré. Elle décrit avec un réalisme vécu Montréal glacial en hiver et son université Mac Gill aux murs gris, comme la Caroline du nord avec son soleil de printemps, ses îles luxuriantes de la côte où un ami, Sam, élève des singes pour les étudier.

Les cadavres et les squelettes s’accumulent sur les tables d’étude. Une religieuse doit être canonisée et il faut s’assurer de retrouver sa tombe et que les restes soient bien les siens. Temperance fouille mais son étude montre qu’elle ne serait pas tout à fait comme son hagiographie le voudrait. Trop obsessionnelle, Temperance va-t-elle remettre en cause le processus au Vatican ? Brutalement, cinq autres morts dans un incendie suspect d’une ferme isolée : comme le feu a détruit la plupart des chairs, l’anthropologue doit déterminer qui est qui avec les squelettes. Il s’agit d’une vieille – tuée par balle -, d’un jeune couple assassiné au couteau et par morsures de gros chiens après avoir été drogués au Rohypnol, et de deux bébés jumeaux dont le cœur a été arraché vivant.

Qui a pu commettre une telle horreur ? Au nom de quoi ?

Comme d’habitude, Temperance s’investit dans sa mission. Perpétuellement agitée, angoissée, paniquée, elle va en somnambule, ne retrouvant un semblant de raison que devant son microscope et son ordinateur. Sa sœur Harry la fantasque a trouvé une nouvelle lubie en développement personnel : elle veut s’ouvrir à une autre vie. La sœur du couvent où la canonisable a été déterrée a une amie dont la fille, étudiante à Mac Gill, a disparu. Temperance enquête, fait la connaissance d’une inquiétante prof de mythologies et de deux assistantes sous emprise, pas mal perturbées.

Lorsqu’elle va se ressourcer en Caroline pour une semaine de vacances au soleil, une fois le boulot de détermination des restes accompli, elle ne peut que découvrir… deux nouveaux cadavres. Elle ne veut pas s’en occuper, c’est le boulot de l’anthropologue du comté, mais justement celui-ci a été requis pour une mission de l’ONU afin de déterrer les charniers de l’ex-Yougoslavie. Elle est donc requise pour se replonger dans le cadavre. Il s’agit de deux jeunes femmes, blanches, droguées au Rohypnol comme ceux de Montréal. Non loin de là, l’enquête révèle qu’une secte gentillette d’écolos se préservant du monde est ouverte.

Il s’avère que toutes les propriétés, celle qui a brûlé près de Montréal, celle de Caroline et même une autre au Texas où l’on a trouvé un lien, appartiennent un un riche Belge qui paye régulièrement les factures mais est introuvable. Temperance et son ami québécois l’enquêteur Ryan vont courir la montre afin d’éviter une prochaine catastrophe. Tous les morts pointent en effet vers une secte apocalyptique qui veut entreprendre un exorcisme satanique en sacrifiant des vies afin d’en sauver d’autres. Du délire paranoïaque sans aucun doute, mais des êtres de chair vulnérables comme les jeunes filles et les bébés. D’autant que Harry la sœur a disparu et pourrait être embringuée là-dedans !

Temperance est elle-même menacée, à demi étranglée dans une ruelle près de son domicile à Montréal parce qu’elle n’avait pas voulu, bravache, se faire raccompagner ; à demi incendiée dans sa cuisine de Charlotte avec un chat grillé balancé avec un parpaing au travers de sa fenêtre. Le sien ? Elle a confié Birdie à la voisine lorsqu’elle a dû aller en Caroline du nord et celui-ci s’est enfui.

Outre le suspense, un peu moins prenant que d’habitude, le lecteur (-trice et autres sexes) aura des cours détaillés sur insectes nécrophages et l’étude des squelettes, la procédure de fouille judiciaire et d’enquête sur les antécédents, l’inventaire des multiples sectes et autres façons d’alpaguer les gogos pour assurer son pouvoir absolu.

L’agaçant est surtout cette addiction forcenée à la Coke de ladite Temperance, cette boisson fétiche yankee de la firme d’Atlanta au 100 g de sucre par litre et à la pléthore d’additifs excitants tels que E150d, E210, E211, E220, E290, E330, E338, E414, E442 – en bref de la saloperie en bouteille ! Ryan préfère la bière, ce qui est plus sain.

Kathy Reichs, Passage mortel (Death du Jour), 1999, Pocket 2002, 475 pages, occasion €1,57

Un autre roman policier de Kathy Reichs déjà chroniqué sur ce blog

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Nager

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » s’exclamait Baudelaire dans un poème célèbre.

Les gamins en premier, qui adorent l’eau et se baigner, nager. Mais les ados aussi, mâles et femelles.

« Tu te plais à plonger au sein de ton image ; Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur », dit encore le poète qui avait gardé une âme d’enfant.

Rien de tel que plonger nu, ou avec le slip minimum conseillé. La peau goûte de toute sa surface l’onde fraîche, les muscles se raidissent à sa gifle.

La mer est un cocon, un ventre maternel, un liquide amniotique. Nager permet de retrouver la paix initiale, celle des premiers instants de la vie.

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Dr Lætitia Barlerin, Chats – tout ce qu’ils essaient de nous dire

En 60 chapitres et 10 erreurs (à éviter), tout ou presque sur le comportement du chat et ses relations avec ses maîtres.

D’abord, le chat n’est pas un chien et n’a pas des comportements ni une alimentation de chien. S’il aime la compagnie, il a besoin de calme et de routine ; s’il adore jouer, surtout lorsqu’il ne peut pas sortir au jardin, il se lasse vite ; s’il se promène volontiers, il ne supporte pas la laisse et ne parcourt pas de longues distances.

Le chat est un félin, donc dort beaucoup, 16 h sur 24 en moyenne. Il est particulièrement actif à l’aube et au crépuscule, heures où les proies sortent, et cet instinct demeure chez le chat apprivoisé depuis des générations. Ce pourquoi il aime se réveiller tôt et manger aussitôt. Mais il aime picorer en journée, comme le chat sauvage au hasard des proies. D’ailleurs, s’il miaule, même devant sa gamelle, ce n’est pas forcément pour demander des croquettes, mais pour quémander de l’attention : qu’on lui parle, qu’on le caresse, qu’on joue 5 mn avec lui.

Le chat demande à être habitué avant d’être caressé. S’il a eu l’habitude tout jeune des humains, si sa mère ne lui en a pas donné la crainte, l’aborder est plus facile. Mais le rituel existe : d’abord sentir la main, puis se frotter pour fixer sa propre odeur sur l’humain, enfin accepter les caresses, mais pas trop. A un moment, ça suffit. Cela dépend des moments, des chats et de la façon dont on caresse. Si l’on est resté parti quelque temps, il faut refixer les odeurs, ce pourquoi le chat a réticence à venir vers vous tout de suite ; il lui faut retrouver ses habitudes et ses odeurs familières.

Pour le reste, beaucoup de conseils pratiques, parfois un peu neuneu – mais les gens dingues de chat sont neuneu, complètement dans leur petit moi égotiste et pas dans l’observation attentive de l’autre. Si le chat pisse sur votre lit, c’est qu’il est perturbé ; s’il se cache, c’est qu’il ne veut pas être dérangé ; s’il s’enfuit, c’est que vous l’avez battu ou grondé, attitudes inadmissibles envers un chat qui ne comprend pas la punition (encore une fois, un chat n’est pas un chien). Il se dresse, mais par récompenses et habitudes, pas par des ordres ni des frappes.

Les relations avec un chat sont celles que l’on doit avoir avec un enfant : dire qu’on l’aime, le soigner et l’observer, suivre ses demandes d’attention sans exagérer. Chacun sa personnalité.

En bref un petit manuel utile pour ceux et celles qui veulent en savoir plus sur la vie avec un chat. Avec plusieurs chats, d’ailleurs, c’est mieux. Ils s’ennuient moins et se confortent en cas de stress. Deux dans un panier, même serrés, pour voyager ou aller chez le vétérinaire, est un conseil de vétérinaire. L’auteur est docteur vétérinaire d’Alfort, spécialisée en comportement animal.

Dr Lætitia Barlerin, Chats – tout ce qu’ils essaient de nous dire, seconde édition 2022, Albin Michel, 301 pages, €15,00

Les chats dans argoul.com

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R.J. Ellory, Les anonymes

Un roman policier écrit par un Anglais et qui se passe aux Etats-Unis. Il dénonce l’impérialisme américain alimenté par la CIA, elle-même manipulée par quelques rares Maîtres du monde ou qui se croient tels. D’où le financement du contre-terrorisme « communiste » par l’argent de la drogue… facilité par l’Agence pour éviter de passer par le Congrès ! Ce fut vrai sous Reagan, peut-être moins aujourd’hui, encore que : l’argent tout-puissant corrompt puissamment.

Cela est le message de l’ouvrage, roman policier lent qui découvre peu à peu les rouages du Système. Nous sommes à Washington, le siège de la puissance, près du triangle des agences fédérales de force, CIA, FBI, Cour suprême. Une femme est assassinée par étranglement avant (ou après) avoir été sauvagement battue. Son nom de Catherine Sheridan est un faux, elle n’existe pas, son numéro de Sécurité sociale (avec lequel on peut – ou pouvait – obtenir n’importe quel papier d’identité) fait référence à une femme décédée il y a longtemps. Dans le pays « le plus avancé du monde » pour la technique, l’Administration est un brin retardée : on paperasse à gogo mais les fichiers ne sont pas reliés et mal remplis.

Les flics chargés de l’enquête piétinent ; ils aboutissent à chaque piste à des impasses. Car ce n’est pas la première femme à avoir été éliminée de la sorte. Aucun indice, aucune arme, aucune trace. Sauf que l’inspecteur Miller, toujours obsédé, stressé et fatigué, va se voir mettre le nez sur une piste qu’il aura beaucoup de mal à suivre. Il est pourtant réputé « le meilleur » de la brigade selon son capitaine et « des moyens » lui sont attribués car les politiciens s’inquiètent de l’opinion que la presse agite à propos d’un tueur en série. Il signe ses crimes avec un ruban attaché au cou de ses victimes, portant une étiquette de la morgue.

Miller n’est pas intelligent, materné par une Juive dont on ne voit pas trop ce qu’elle vient faire ici. Il est trop perpétuellement fatigué pour avoir des intuitions. C’est ce qui fait la faiblesse du livre. A l’inverse, son criminel qui n’en est peut-être pas un, quoique, apparaît un maître suprême dans l’art de l’analyse comme de la dissimulation. Il a été entraîné pour cela et mène dorénavant la carrière d’un brillant universitaire. Est-il le tueur ? Miller le croit mais le prof sème des cailloux comme le petit Poucet afin de forcer l’inspecteur à aller dans la bonne direction. Celui-ci ne veut pas voir, c’est trop évident ; il ne veut pas comprendre, c’est trop gros ; il ne veut pas admettre, ce serait scandaleux. Et pourtant « cela » est.

Ces meurtres ne sont pas au hasard. Il ne s’agit pas d’un psychopathe qui massacre en série mais d’une action planifiée par un organisme d’État, ou par des dissidents de cet organisme qui ont fondé un Etat dans l’État, ou par des manipulateurs de dissidents qui agissent au nom de leur propre morale d’État. Jusqu’au bout.

En bref c’est embrouillé, lent à démarrer, paranoïaque. Mais l’on s’y attache si l’on s’accroche. Fondé sur des faits vrais des années 1980, l’intrigue poursuit la tendance au prétexte que le nerf de la guerre a supplanté la guerre même. La fin mélo ne dépare pas.

Roger Jon Ellory, Les anonymes (A Simple Act of Violence), 2008, Livre de poche 2012, 731 pages, €8,90

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Les savants sont trop souvent des spectateurs, dit Nietzsche

Dans la suite de « l’immaculée connaissance » du chapitre précédent de Zarathoustra, Nietzsche poursuit les savants. Il s’attaque aux personnes cette fois, plus qu’au concept de connaissance soi-disant neutre et objective. Il fait des savants des « spectateurs », « assis au frais, à l’ombre fraîche », « ils se gardent bien de s’asseoir où le soleil brûle les marches ». En fait, ils ne s’engagent pas.

La figure de l’intellectuel engagé sera celle des années cinquante et soixante, qui revalorisera Nietzsche et tous les penseurs du soupçon. Dans le XIXe siècle de Nietzsche, les savants et intellectuels restaient en marge. « Pareils à ceux qui stationnent dans la rue et qui, bouche bée, regardent les passants ils attendent et regardent, bouche bée, les pensées imaginées par d’autres. » Ils sont petits, bas et mesquins, ces intellos. « Lorsqu’il se croient sages, je suis horripilé de leurs petites sentences et de leurs vérités : leur sagesse a souvent une odeur de marécage. »

Ils cachent le vide de leur pensée sous des oripeaux chatoyants et l’absence d’idée créatrice sous des sophismes de langage. « Ils sont adroits, leurs doigts sont agiles : que vaut ma simplicité auprès de leur complexité ! Leurs doigts s’entendent à tout ce qui consiste à enfiler, à nouer et à tisser ; ils tricotent les bas de l’esprit ! Ce sont de bons mouvement de pendules : pourvu que l’on ait soin de bien les remonter ! Alors elles indiquent l’heure sans se tromper et font entendre en même temps un modeste tic-tac. Ils travaillent, semblables à des moulins et à des pilons : qu’on leur jette seulement du grain ! – ils s’entendent à moudre le blé et à le transformer en une poussière blanche. » Ce sont des rouages professoraux, pas des chercheurs de vérités. Ils actionnent la logique et la dialectique, et tout ce qui fait tic. Ils emmêlent, comparent et embrouillent, ils sont doués pour ça – ce qui leur évite de créer. Mais du grain ils font de la poussière…

Leur principale mission est de se surveiller les uns et les autres, et de critiquer celui qui sort du lot, jaloux. « Ils savent aussi jouer avec des dés pipés ». Ce pourquoi Nietzsche/Zarathoustra, qui a été un des leurs lorsqu’il enseignait la philologie à l’université de Bâle, leur est devenu étranger. « Leurs vertus me déplaisent encore plus que leur fausseté et leurs dés pipés. »

Le philosophe n’est donc plus « un savant » pour « les brebis », ces êtres qui suivent toujours le troupeau. « Je suis encore un savant pour les enfants et aussi pour les chardons et les pavots rouges. Ils sont innocents, même dans leur méchanceté. Mais je ne suis plus un savant pour les brebis. Tel est mon lot – qu’il soit béni ! » Car ruminer dans le troupeau des savants qui ne savent pas qu’ils ne savent au fond rien, ce n’est ni être savant, ni être chercheur, ni être créateur. Pour ce faire, il faut s’élever au-dessus d’eux tous, ce qu’ils « ne veulent pas entendre », par envie, orgueil et esprit de troupeau. Et les brebis, béent, béates, et bêlent leur assentiment.

Avoir des connaissances étendues, c’est être savant – mais que fait-on de ces connaissances ? Une bonne encyclopédie (aujourd’hui en ligne d’un simple clic) en sait plus que tous les savants du monde. Dès lors, à quoi cela sert-il d’être savant si l’on ne fait rien de la connaissance ?

Arrive alors le second sens du mot savant : celui du chien. Il est dressé pour exécuter certains exercices, le chien savant – mais est-il pour cela savant comme on le dit des savants chez les hommes ? Le savoir-faire et l’habileté qu’évoque Nietzsche ne remplace pas la réflexion et ne fait pas une création.

C’est toute la différence entre la science et le technique. La seconde ne fait qu’appliquer avec savoir-faire et habileté les découvertes de la première – mais elle ne « trouve » rien, elle adapte. L’astuce n’est pas le génie – et trop souvent les « savants » ne sont qu’astucieux, pas créateurs ; ils bidouillent des réponses avec ce qu’ils ont, ils ne posent pas les questions qui importent.

« Le savant n’est pas l’homme qui fournit les vraies réponses ; c’est celui qui pose les vraies questions », dit Claude Lévi-Strauss dans Le Cru et le cuit. Il rejoint directement Nietzsche.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Henri Troyat, Le vivier

Un jeune roman d’un jeune romancier dans ces années de haine sociale et de montée vers le fascisme. Cela n’est pas dit mais la province française de « Maillé-les-Bois » (commune inventée) ressent profondément les bouleversements du monde. Elle se replie sur elle-même, loin de « Paris » qui l’effraie et rend malade, loin des autres qui remettent en cause les vieilles habitudes et le train-train confortable de la vie bourgeoise.

C’est peut-être cela le message de ce huis clos psychologique entre Philippe, un jeune homme de 20 ans, encore enfantin et infantile, et quatre femmes : la vieille petite-bourgeoise Mme Chasseglin maîtresse de maison, sa dame de compagnie Mlle Pastif tante du jeune homme, Maria la souillon muette aux gros seins qui fait la bonne, et Nicole la fille de 35 ans de Madame qui lance ses affaires de courtage d’assurance et arrive en coup de vent passer une semaine.

Philippe, petit employé aux Biscuits Houdon, est tombé malade. Sa mère ne peut s’occuper de lui, trop loin, et sa tante demande à sa maîtresse si elle peut le recueillir chez elle pour le soigner. C’est rompre avec le confort du prévisible, mais aussi avec la monotonie des jours. Philippe, une fois remis mais encore faible, commet un impair en osant donner son avis, qu’on ne lui avait pas demandé, sur une patience que la vieille et grosse Mme Chasseglin fait et refait pour lui tenir lieu de réflexion. La patience s’est appelée réussite et aujourd’hui solitaire ; elle se joue avec 52 cartes étalées en 28 cartes sur 7 colonnes, dont une seule carte visible à chaque fois, afin de former in fine 4 piles de même couleur avec le reste en pioche. C’est un jeu qui ne sert à rien, surtout lorsqu’il est pratiqué encore et toujours comme Chasseglin. Pour dire la vanité des jours, l’inutilité foncière de la dame, le vide des moments de province alors que le monde avance.

Mlle Pastif est outrée et exige que son neveu fasse ses humbles excuses sur un carnet attaché à la poignée de la porte de la chambre de Madame, qui n’aime pas être dérangée quand elle y est. Le courroux de la vieille s’apaise ; Philippe a pour lui sa jeunesse et un brin de sensualité saisit la vieille. De plus, il s’intéresse aux patiences, ou du moins fait suffisamment semblant. Mme Chasseglin prend du plaisir à parler de sa marotte et à lui enseigner les coups. Par contraste avec sa vie d’employé mal payé et mal considéré, lui qui est peu intelligent et n’a pas fait d’études, la vie tranquille de la maison Chasseglin est un paradis. Rien à faire qu’à acquiescer, trois repas par jour, une chambre pour lui tout seul, logé blanchi. Et une bonne à tout pour ses plaisirs charnels dans la mansarde. Capturé comme un homard qu’on garde pour la bonne bouche, Philippe est dans le vivier de ces dames.

Madame Chasseglin se prend d’affection pour sa jeunesse tendre et sa veulerie qui quémande protection. La tante Pastif en devient jalouse, elle cherche à le faire partir, invoquant son patron qui va le virer, la fille qui doit venir et occuper la chambre, la jeunesse qui doit s’envoler pour vivre sa vie. Rien n’y fait, elle se met en colère, prononce des mots de trop et part « en congé prolongé ». Elle qui s’est servie de son neveu pour se faire bien voir de sa maîtresse se voit supplantée par le jeunot comme compagnie. Maria la souillon profite de ses bonnes dispositions sexuelles pour en jouir chaque soir, ce que Mlle Pastif a cru utile de révéler à Mme Chasseglin pour la scandaliser et lui faire renvoyer Philippe. Mais la vieille ménopausée en est émoustillée et cela ne la dérange pas ; après tout, Maria a un corps désirable mais n’est pas une fille avec qui on a envie de se marier : les deux vont donc rester auprès d’elle et s’ils fricotent ensemble c’est tant mieux.

Puis arrive la fille, Nicole, 35 ans, trop maigre et trop maquillée, célibataire dure et ingrate. Elle méprise sa mère, la souillon, la Pastif et lorgne le neveu. Il est assez beau pour qu’elle envisage de l’utiliser comme sex-toy, et assez con pour qu’elle puisse le manipuler et le maintenir sous sa griffe. Elle l’emmène faire un tour en auto, qu’elle conduit vite et brutalement, comme est toute sa conduite en société. Égoïste, elle fonce et elle prend. Elle a trouvé les capitaux que sa mère ne voulait pas lui prêter pour ouvrir un cabinet de courtage en assurances et se dit que Philippe pourrait faire un démarcheur acceptable s’il est captif et stimulé. La journée sur les routes et le soir dans son lit, voilà un contrat confortable pour tous les deux. Lui a besoin d’être poussé au cul, elle d’être défoncée au même endroit. Troyat jeune, il a 24 ans, crève l’hypocrisie bourgeoise de son temps pour dire crûment les choses. Pas avec les mots que je viens d’employer (je résume) mais le sens est là.

Rancœur, calculs et lâcheté sont le fond des esprits ; chaque femelle puise dans le vivier pour cuisiner le jeune Philippe à sa sauce. Il est le jouet et le bouc émissaire à la fois. Sa lâcheté et sa flemme foncière en font un objet délicieux à chacune : pour jouer à la mère, pour jouer au mentor, pour jouer à la pute, pour jouer à la dominatrice. Mlle Pastif, Mme Chasseglin, Maria la bonne, Nicole la fille vont se déchaîner sur le garçon. Enfin un mâle à dominer. Lui aime ça et l’accepte, se coulant comme une anguille dans les intrigues pour mieux se faire un nid.

Il préférera à la fin l’existence calme et assurée de la vieille à la compétition et aux promesses de la fille, mais il aura su en jouer. Tous souffrent mais préfèrent le huis-clos au grand large ; la société et le monde tel qu’il va leur font peur. Ils se recroquevillent sur eux-mêmes et leurs petits mois, vivant en hérissons, piquants dehors pour maintenir à distance tout en ne pouvant s’empêcher de vivre ensemble pour éviter la solitude. Une tentation qui semble revenir, si l’on en juge par le virage à droite toute de tous les pays un peu partout dans le monde et en Europe même.

Henri Troyat, Le vivier, 1935, Livre de poche 1964, 246 pages, occasion €5,25

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Le faux coupable d’Alfred Hitchcock

Pour une fois chez Hitchcock un film psychologique réaliste, issu d’une histoire vraie de Life magazine en 1953, romancée par Maxwell Anderson dans The True Story of Christopher Emmanuel Balestrero. Il s’agit d’une tragédie : être pris pour un autre. Innocent en soi mais coupable aux yeux de tous : comment s’en dépêtrer ?

Christopher Emmanuel, dit Manny, Balestero (Henry Fonda) est musicien de contrebasse dans un orchestre de jazz. Au Stork Club de New York (réel et huppé), il est bien considéré et gagne 85 $ par semaine qu’il remet religieusement à sa femme Rose (Vera Miles), mère de famille qui n’a pas pris d’emploi. Le couple a deux petits garçons, Robert, 8 ans (Kippy Campbell) et Gregory (Robert Essen), 5 ans. Ils aiment leur père qui leur apprend à jouer du piano et de l’harmonica.

Mais ce couple de la petite classe moyenne tire le diable par la queue. Dès qu’un peu d’argent est mis de côté, il file pour une dépense imprévue. C’est cette fois le dentiste pour Rose, quatre dents de sagesse à ôter pour 350 $, soit près d’un mois de salaire de Manny. Il faut emprunter, une fois de plus. Rose n’est pas très intelligente et plutôt mauvaise ménagère ; à cette époque, les femmes étaient considérées comme inaptes à beaucoup de choses et peu éduquées. Le mari gérait tout, après le père. Rose ne sait pas compter ni épargner. Manny ne sait pas contrôler ni réfréner. Il est croyant, en témoigne son chapelet toujours dans sa poche ; il aime son épouse et ses enfants. Il croit en une vie honnête et que Dieu pourvoira au reste. C’est une naïveté dans ce pays américain où chacun se doit d’être le pionnier de soi-même et faire son trou dans la vie. Raser les murs, ne pas faire de vagues, rester obéissant ne sont pas des attitudes positives ; Il suffit d’un grain de sable… Et justement il survient !

Manny décide d’aller se renseigner à sa compagnie d’assurance-vie où il a souscrit quatre polices pour le couple et les enfants. Il est toujours prudent, Manny, aimant, obéissant au système qui le pousse (dans les publicités de presse) à assurer sa famille, à acheter une voiture, à louer un séjour… Il a déjà emprunté sur sa propre assurance, il va demander combien il pourrait obtenir sur celle de sa femme. Manny est toujours correctement habillé selon les mœurs du temps, tee-shirt de corps, chemise, costume et cravate, pardessus et le sempiternel chapeau ; il est toujours impassible, neutre, offrant un visage lisse sans émotion pour ne pas donner prise. Sauf qu’ainsi, il a l’air d’un croque-mort et peut faire peur.

C’est ce qui arrive aux employées de l’agence d’assurances, toutes des femmes, toutes émotionnelles, toutes à se monter la tête en échangeant des impressions. Ce Monsieur austère, au regard fixe, au geste appuyé lorsqu’il met la main dans sa poche de poitrine, inquiète. Ne serait-il pas celui qui a effectué un hold-up l’an dernier ici même ? Sitôt pensé, sitôt cru : bon sang, mais c’est bien sûr ! Ce ne peut être que lui.

D’où la remontée hiérarchique à Mademoiselle la cheftaine de service, qui en réfère à Monsieur le directeur de l’agence, qui en avise la police. Laquelle va attendre Manny Balestero devant chez lui, après s’être assuré par téléphone à son domicile à quelle heure il doit rentrer. C’est le fils aîné Robert, qui répond sans demander à qui. Et Manny est cueilli comme une fleur, encore la clé à la main, sans avoir pu entrer ni prévenir qu’il doit répondre aux policiers. De quoi inquiéter sa femme qui s’inquiète de tout écart aux habitudes, lui qui rentre toujours ponctuellement.

Les inspecteurs sont aimables, pas vraiment roman noir ; ils expliquent pourquoi Manny doit les suivre, pourquoi il est soupçonné, pourquoi il doit se soumettre à des tapissages. Ils l’emmènent dans des boutiques où le braqueur a fait des siennes et il doit seulement entrer, sans rien dire, marcher aller et retour, puis ressortir. Avec son air de fossoyeur et son regard fixe trop clair, il donne la chair de poule aux commerçantes et alarme les commerçants – c’est forcément lui puisqu’il a la tête de l’emploi. Un dernier test, les inspecteurs font leur métier en bons professionnels : écrire en majuscules un texte que le voleur a soumis aux employées pour qu’elles s’exécutent sans bruit. L’écriture est très proche mais, plus grave, la même faute d’orthographe est commise par Manny !

Il est donc écroué. Effondrement de la famille. Rose désespérée ne sait évidemment que faire, elle qui n’a jamais rien fait. Elle appelle sa mère, qui appelle le beau-frère, lequel conseille un avocat. Maître Frank O’Connor (Anthony Quayle) voit le problème. La solution ? Un, réunir la caution de 7500 $ pour que Manny soit libéré en attente du procès puisqu’il n’est pas fiché et n’a jamais eu affaire à la justice ; deux, trouver des témoignages pour les jours des hold-up qui disculpent Manny. La caution est prêtée par une amie de la famille. Puis le couple se souvient, difficilement, avoir séjourné dans un hôtel l’un des jours en question et s’y rend. Les patrons ne se rappellent pas vraiment mais le registre fait foi. Les partenaires aux cartes pourraient apporter leurs témoignages mais, sur les trois, deux sont morts entre temps. Reste le troisième, un boxeur, mais il est introuvable.

Rose se sent coupable d’avoir eu besoin de ces 350 $ qui ont tout déclenchés. Si Manny n’était pas allé à l’agence d’assurance, il n’aurait pas été faussement reconnu. Pourquoi n’y est-elle pas allée elle-même ? De toutes façons, c’était sa police, elle devait signer. Mais la nunuche a l’habitude de se laisser faire, elle s’en veut. Elle s’accuse aussi de n’avoir pas su gérer habilement les revenus du ménage et de laisser filer l’argent. Manny l’aime mais elle se laisse aimer. Très vite, elle déprime, devient folle, croyant au complot – atteinte d’un délire de persécution, comme toutes les névrosées qui n’ont jamais travaillé. Elle est internée en maison spécialisée : encore des dépenses imprévues.

Lors du procès, l’avocat de la défense n’a rien à se mettre sous la dent, que des témoignages secondaires. Le procureur a en revanche tous les témoins qui jurent qu’ils et surtout elles ont bel et bien reconnu le braqueur. Il ne peut que jouer la procédure : en interrogeant l’une des témoins de façon très pointilleuse, il finit par agacer un juré qui se lève et demande à quoi tout cela sert. L’avocat peut alors invoquer le vice de forme car ce n’est pas aux jurés de contester la façon dont se déroulent les débats. Le procès est ajourné, ce qui permet de gagner du temps.

Et justement, le temps joue en la faveur de l’accusé. Manny a prié Jésus de le sortir de là et le Dieu catholique semble l’exaucer car le braqueur a recommencé. Affublé d’un pardessus et coiffé d’un chapeau, le même visage impassible et le regard fixe, le sosie tente de braquer une épicerie mais la tenancière ne se laisse pas faire et le mari ceinture le bonhomme (qui ne résiste pas vraiment, nous ne sommes pas dans les années violentes). La police recommence les tapissage – et tous les témoins (en particulier les témouines !) « reconnaissent » formellement ce second accusé. Comme quoi les « impressions » sont aussi loin que possible de la raison – donc de la vérité.

Manny est donc sauvé, relâché. Mais, avant de partir couler des jours heureux avec son épouse et ses garçons en Floride – ce paradis rêvé des Yankees (alors qu’il est infesté de crocodiles et d’ultra-conservateurs dangereux), il doit laisser passer le temps que Rose se remette de son séjour psychiatrique – pas moins de deux ans ! Il est bien méritant, le père Manny, de se dépêtrer dans ce monde immoral.

Car l’accusé fait fonction de catharsis dans la société, le rôle d’accusé permet de projeter sa propre noirceur sur un autre. En revanche, l’homme accusé ne peut rien s’il est innocent, il se trouve harcelé et vilipendé sans pouvoir riposter tant les témoignages humains sont fragiles (les réseaux sociaux ont amplifié le phénomène à un point inégalé) et la justice procédurière. La vérité judiciaire n’est en effet pas toujours la vérité vécue, mais celle probable, reconstituée à partir de faits avérés partiels. Henry Fonda n’est pas sympathique au spectateur, d’où son ambiguïté foncière : à la fois bon travailleur, bon père, bon époux et bon citoyen, mais un air trop sévère et contraint qui en fait un coupable a priori.

DVD Le faux coupable (The Wrong Man), Alfred Hitchcock, 1956, avec Henry Fonda, Vera Miles, Anthony Quayle, Harold J. Stone, Warner Bros Entertainment France 2005, 1h41, €24,20

DVD Alfred Hitchcock – La Collection 6 Films : Le Grand alibi, Le Crime était presque parfait, La Loi du silence, La Mort aux trousses, L’Inconnu du Nord-Express, Le Faux coupable, Warner Bros. Entertainment France 2012, 10h27, €29,99

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Elisabeth Jane Howard, Confusion

Voici le tome III de la saga des Cazalet, cette famille anglaise typique, saisie de 1937 dans le premier tome, à la fin de la guerre en 1945 dans le troisième. En gros un gros volume pour deux années. J’ai déjà chroniqué le tome I Etés anglais en 2022, et le tome II A rude épreuve en 2023 – voici le tome III. Il vaut mieux les lire dans l’ordre sous peine de perdre le fil, malgré un résumé d’introduction dès le second tome, et un arbre généalogique de la (pléthorique) famille en en-tête.

Nous sommes en 1942, au plus fort de la guerre. Hitler a envahi l’URSS et l’Afrique du nord, occupé toute la France. Stalingrad et Monty n’ont pas encore inversé la tendance et l’époque est au gris pessimiste. Le Royaume-Uni résiste, encore et toujours, et les familles font ce qu’elles peuvent. Ceux qui ont l’âge de servir se sont engagés, les autres attendent leur tour – ou le mariage pour les filles, ce qui est un autre moyen de servir l’Angleterre sans penser à leur plaisir.

Les deux patriarches sont hors-jeu, le Brig aveugle et la Duche épuisée. Leurs enfants abordent la cinquantaine et ont les tourments de leur âge : la lutte pour les affaires ou le démon de midi. Rupert, le dernier-né de 40 ans, est toujours porté disparu en France. La fin du tome apportera de ses nouvelles après cinq ans d’absence. Sa fille Clary l’espère toujours vivant et tient un journal des événements familiaux pour son retour, mais elle désespère et se demande si c’est encore la peine. Son fils Neville est harcelé à 14 ans dans sa pension et il faut qu’un ami de son père, Archie, prenne les choses en main pour le rassurer et négocier le changement d’école où – enfin, il semble trouver sa voie en s’essayant à un peu de tout. Rupert n’a jamais vu encore sa dernière fille, Juliet, née en 1940 alors qu’il était pris dans la tourmente de Dunkerque.

C’est à la fois la liberté et le drame de ces grandes famille encore victoriennes de laisser les enfants se dépatouiller tout seul dans le grand bain de l’existence. On leur donne une morale stricte, on fait dresser les garçons en pensions chères, mais on s’abstient de les aimer ouvertement et même de leur parler vraiment. C’est pire encore lorsque le père est absent parce qu’à la guerre : les oncles se défaussent de leurs devoirs et laissent à qui le veut bien le soin de recueillir les confidences et de changer l’orientation. Les filles sont à peine mieux loties, les mères, tantes et nounous sont là, et plus proches de leurs problèmes de cœur ou d’amour, mais le sexe est un mot tabou. L’apparence, donc l’hypocrisie, règne en maître.

Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, a suivi son école de théâtre et reste amourachée de son acteur de trente ans, elle qui en a dix de moins. Il finit par la convaincre de l’épouser, bien que les feux soient moins vifs. Il en profite pour lui enfourner derechef un petit Sebastian, à charge pour elle d’accoucher seule et de l’élever, lui étant sans cesse occupé dans la marine. Sa mère Zee adore son petit-fils, comme d’ailleurs tous les garçons, mais elle hait les femmes, à commencer par l’épouse de son fils chéri. Elle aurait désiré qu’il reste avec son grand ami Hugh, à la grecque, et qu’ils adoptent un petit ensemble – ou comment les mères abusives poussent leurs garçons à devenir pédés. Il y a de l’humour chez Miss Howard, sous un ton de ne pas y toucher, on ne le dira jamais assez.

Polly et Clary, nées la même année 1925 de Hugh le fils aîné et de Rupert le fils dernier des Cazalet, habitent ensemble à Londres pour suivre des cours de sténodactylo. Elles veulent ainsi trouver un emploi intéressant dans les Wren (femmes engagées dans l’armée) mais il y a pléthore et cela ne se fera pas. Chacune trouvera un emploi particulier, chez un écrivain, chez un médecin. Elles qui se disaient tout sont en rivalité pour les amours ; elles se parlent moins. Elles cherchent un modèle adulte que leurs tantes sont bien incapables de leur donner : Rachel la lesbienne s’épuise à « soigner » les vieux de la famille au détriment de son amour femelle, Zoë s’éprend de Jack, un photographe américain juif anéanti par la découverte du sort de ses coreligionnaires en Europe occupée, mais ne peut l’épouser car elle n’est ni veuve ni vraiment encore mariée, Rupert étant dans un néant administratif.

En bref, la vie continue, ambigüe et obstinée, chacun suivant sa voie sans vraiment savoir où il va. Mais tant que dure la guerre, chacun, la famille, la nation tout entière ont un semblant de but.

Elisabeth Jane Howard, Confusion – La saga des Cazalet III, 1993, Folio 2023, 608 pages, €10.20

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Alexandre Jardin, Fanfan

Alexandre, un gars de 20 ans étudiant à Science-Po, se dit descendant du fameux Robinson Crusoé. Ses parents, comme ceux de l’auteur dans la vraie vie, sont libertins et le garçon aperçoit à 13 ans un homme nu chevauchant sa mère dans le lit conjugal, tandis que son père a ses maîtresses. Il décide tout de go d’avoir une vie inverse, autrement dit d’être fidèle.

Ce grand écart entre libertinage et fidélité schématise ce que vit la société des années post-68… jusqu’à aujourd’hui. La « modernité » veut la liberté de l’individualisme, jusqu’à l’égoïsme sauvage, tandis que la « réaction » à ces changements veut en revenir au moralisme coincé du couple stable uni par Dieu pour l’éternité. Les parents sont ados et l’ado devient vieux con.

C’est sans compter sur la vie même. Elle va son petit train et offre ses surprises. Alexandre est très bien avec Laure, issue d’une famille à particule traditionnelle de province. Elle est plutôt bien roulée, gentille, plan-plan et sans aucune surprise. Le déroulé d’un week-end dans sa famille est réglé comme du papier à musique… sauf que Monsieur père est inféodé à la maison à Madame mère ; il lui cède tout pour avoir la paix, elle régente tout par frustration. Cette perspective d’une existence grise et soumise révulse le jeune Alexandre. « La passion expire quand l’espérance est morte » p.122. Il ne se voit pas dans le couple tradi.

En Normandie, dans un hôtel pas cher où il a emmené ses conquêtes d’un soir lorsqu’il était en vacances, avant de rencontrer Laure, et où il revient régulièrement pour raisonner et apprendre du vieux Ti (un nom de Résistance), Alexandre découvre un week-end Fanfan. C’est une fille du même âge que lui mais tout son inverse. Elle explose de vie, agit en originale, suit sa volonté. Elle veut être réalisatrice de cinéma et a déjà tourné deux longs métrages… en super-8, faute de moyens. Elle est allée jusqu’en Irak pour filmer la vraie guerre et les relations des vrais combattants – ce qui est un peu osé de la part de l’auteur mais fait partie de sa fantaisie.

Fanfan appartient à cette famille de Ker Emma, fondée par un ancêtre au XIXe, et qui a essaimé aux quatre coins du monde mais se retrouve soudée une fois l’an en Normandie. Cette solidité de racines et de clan fonde probablement l’originalité de Fanfan, tout comme les petits enfants n’explorent le monde et les autres que s’ils ont des parents attentifs et protecteurs. On n’a de curiosité pour l’ailleurs et le différent que si l’on se sent assuré de soi. La crainte phobique de l’immigration n’a pas d’autre racine – même si je suis bien d’accord qu’une arrivée trop massive d’un coup pose des problèmes d’assimilation et d’habitudes. Il semble que 10 % d’allogènes soit la dose acceptée par une population. Mais tel n’est pas le propos du roman, bien plus badin.

Il s’agit de la passion contre le couple, du romantisme du « grand » amour contre l’usure des jours. Flaubert s’était déjà moqué de cet Hâmour exalté à la Victor Hugo, mais les midinettes ne cessent de rêver au prince charmant jusque dans les séries télé yankees et sur les réseaux sociaux d’aujourd’hui. Il s’agit toujours de séduire pour accrocher le plus viril, le plus mauvais garçon, le plus impitoyable. Pas de vivre à deux mais de vivre l’orgasme. Il va de soi qu’une fois la fièvre pubertaire retombée, le sexe ne sert pas de lien et que l’accouplement n’est pas le couple. D’où les séparations, les divorces, les crimes de maricide ou de féminicide.

Ce pourquoi le jeune Alexandre Crusoé/Jardin décide de ne jamais assouvir son désir pour celle qu’il va aimer. S’il baise pour un soir ou quelques mois celles qu’il n’aime pas vraiment, il veut rester fidèle et « se marier » (ce grand fantasme d’accrocher l’autre) avec celle qu’il aimera. Ce n’est pas simple, mais Alexandre ne cède pas à ses pulsions comme le tout venant ensauvagé ; il se domine, se maîtrise, joue du désir pour l’affiner. Fanfan le perçoit, le sait, elle flambe. Rien de tel qu’un désir retenu pour que son assouvissement soit convoité. S’il se maintient malgré tout, alors il s’agit de l’être de votre vie.

Le jeune homme préfère les préliminaires à la copulation et il va jouer comme au cinéma divers rôles pour maintenir et contenir son désir. Laure finira par s’effacer, dont les parents ont d’ailleurs fini par divorcer malgré leur milieu et leurs traditions. Fanfan posera un ultimatum après leur première baise – torride – de nuit sur une plage de sable normand, après une danse érotique où Fanfan a décidé de se donner à tous les garçons qui la désirent si Alexandre ne la prend pas. Il la prend, elle revient dans cinq jours, il la bague ou il ne la revoit jamais. Ils se marient, furent heureux et eurent beaucoup d’enfants.

Alexandre est devenu adulte et a retrouvé la raison, remis la société à l’endroit. Son mentor Ti lui a expliqué que « l’amour véritable, [est] celui qui donne, pas celui des puceaux » p.240. Comme toutes les histoires, les histoires d’amour adultes sont faites pour se développer, avec leurs lots de surprises et d’habitudes. En rester aux préludes est un évitement ; grandir exige de passer aux actes durables.

Jardin a des facilités d’écriture, il a commencé tôt et ce troisième roman a donné un film, scénarisé par lui et réalisé par lui avec Vincent Perez et Sophie Marceau en 1993 ; une bluette. Le livre est plus intéressant mais, si cette fantaisie se lit avec légèreté, elle pousse à réfléchir sur l’adolescentisme, ce mal du siècle qui conduit les adultes à diverses perversions, dont l’illusion, le déni et l’irresponsabilité ne sont pas les moindres.

Alexandre Jardin, Fanfan, 1990, Folio 1992, 249 pages, €9,20

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Frédéric Mitterrand, La mauvaise vie

« Un homme se penche sur son passé », écrit Mitterrand le neveu, reprenant ainsi le titre du prix Goncourt 1928 de Maurice Constantin-Weyer, très lu à l’époque. Pour un être aussi cultivé en serre de la bourgeoisie politico-industrielle, ce n’est pas un hasard. Dans cette autobiographie romancée qu’il qualifie de « mauvaise vie » – ainsi qu’on le dit de certaines femmes dans son milieu – il se justifie de n’être pas dans la norme. Il se sent en effet des désirs érotiques qui dévient de ce qui est requis. Il renverse le roman de la génération de ses parents écrit par Constantin-Weyer pour suggérer qu’un monde se meurt – son monde bourgeois corseté érotiquement correct – tandis que s’installent des immigrants de jeunesse post-68 (il avait 21 ans cette année-là) qui colonisent les mœurs et cultivent l’ouverture et les expériences. L’Asie et ses garçons libres, après le Maghreb, devient un nouvel espace de défi et de liberté.

C’est que le troisième fils de Robert Mitterrand, frère du président de gauche, est un être sensible qui a mal supporté la brouille de ses parents et leur divorce quand il avait 12 ans. Lui le petit dernier, au frère aîné de sept ans plus vieux que lui, s’est senti abandonné. Trop mignon pour n’être pas considéré par les grands comme une fille, trop affectif pour ne pas tomber amoureux dès le plus jeune âge de compagnons d’école, de héros pour la jeunesse (Alix l’intrépide, Le prince Eric, Bob Morane), d’acteurs de cinéma (George Hamilton, Yul Brynner en pharaon, Robert Hossein), des amis de ses frères qu’il voit torse nu au bord de la piscine. Nul n’est maître de ses désirs, qui folâtrent en liberté comme Éros, mais seulement de ce qu’on en fait.

Tenu par son éducation plutôt stricte (« la méchante » gouvernante qui l’a dressé à la trique jusqu’à ses 10 ans) et par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, le mauvais exemple de ses frères libérés et fêtards n’a pas empêché de leur part une certaine protection. Il s’est donc senti en marge mais toléré, l’ami Quentin par exemple le traitait de « petit con » avec une certaine affection tandis que petit frère de Quentin, Minou, avait compris son désir pour lui et en jouait. Son milieu Neuilly-et-grand lycée parisien lui a permis de côtoyer des vedettes, telles Michèle Morgan et Bourvil, avec qui il a tourné dans Fortunat d’Alex Joffé lorsqu’il avait 13 ans. De là date sa passion du cinéma, art de l’illusion où l’on peut paraître autre que l’on est et se faire aimer. Il a ainsi rendu hommage à deux actrices françaises dont il ne donne pas le nom (« jamais de nom ») mais dans laquelle il est aisé au lecteur cinéphile de reconnaître Catherine Deneuve – sa sœur et sa fille – ainsi que Françoise Sagan.

Ce qui a fait scandale est bien sûr la charge Le Pen contre « la pédophilie ». Comme d’habitude, la politicienne avait repris une note de son staff politique sans aucune distance ni sans avoir lu le livre. Elle a accusé F. Mitterrand de tourisme sexuel en Thaïlande et en Indonésie alors qu’il suffit de lire pour constater qu’il s’agit de jeunes hommes tout à fait majeurs, autour de 20 ans. Dans ces pays, les gens considèrent qu’« il est bon de s’amuser avec des garçons » dans leur jeunesse, ce qui n’empêche pas lesdits garçons d’avoir une copine puis de se marier et d’avoir des enfants. On peut réprouver ces mœurs en soi, ou préférer qu’elles n’aient pas lieu dans nos contrées, ou mettre un couvercle de déni dessus, cela n’empêche qu’elles existent et que la génération post-68 les a expérimentées. Mitterrand le ministre ne fait que rapporter ses souvenirs – plutôt glauques et qui n’incitent pas vraiment à l’imiter.

L’auteur évoque en revanche avec pudeur les deux enfants tunisiens qu’il a adoptés, chacun vers l’âge de 10 ans, comme s’il voulait reprendre avec eux son développement personnel interrompu par le divorce de ses propres parents. Comme s’il voulait aussi se faire pardonner par son milieu et par la société d’être ce qu’il est, un fruit sec, et continuer la lignée des trois enfants sur l’exemple familial. Il aurait en effet un fils naturel en plus de deux adoptés. Mais il ne parle guère de leur éducation ni de l’amour qu’il peut leur porter ; ne sont-ils à ses yeux que de beaux « objets » à regarder ?

Je n’aurais pas acheté ce livre, ni ne l’ai lu à sa sortie, mais je l’ai trouvé dans l’une de ces bibliothèques des champs et des rues où les gens se débarrassent des livres en les donnant au tout venant. Tout est bon à découvrir pour qui a l’esprit curieux et ouvert. Frédéric Mitterrand écrit bien, avec des phrases un peu longues et traînantes comme sa diction, parfois. Ce qu’il raconte est au fond le cri d’une solitude, constitutive de ses désirs déviants de mal aimé. Malgré les revendications des divers « genres » et des « pratiques », l’homosexualité est et restera mal acceptée parce qu’elle dérange, surtout parmi les hommes qu’elle touche dans leur virilité, l’image qu’ils veulent se donner.

Rien d’étonnant à ce qu’une Le Pen en profite pour se faire le chantre de « la famille » bien tradi et hétéro, bien qu’elle chante le contraire en disant ne pas avoir de problème avec l’homosexualité. C’est pure démagogie : après tout, le fantasme des immigrées qui pondraient des petits comme des lapins a la vie dure. L’INSEE vient de le battre en brèche dans une note où il étudie la descendance des femmes immigrées en France sur le temps long : seule l’éducation réduit la natalité pour la faire ressembler à celle des autres, ce pourquoi les femmes venue d’Afrique font plus d’enfants que les autres aujourd’hui. Mieux vaudrait encourager l’éducation des femmes pour éviter le « grand » remplacement – et encourager les Français à faire des enfants en leur donnant les moyens de les élever correctement.

Frédéric Mitterrand, La mauvaise vie, 2005, Pocket 2006, 376 pages, occasion €1,20, e-book Kindle €9,99

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J.H. Rosny aîné, Le félin géant

Joseph Henri Honoré Boex, dit J.H. Rosny aîné, est l’auteur de La guerre du feu, un roman préhistorique de 1909 qui a donné un film. Le félin géant est la suite, écrite en 1918. De la même tribu des Oulhamr, Aoûn est le fils du Naoh de La guerre du feu. Devenu jeune adulte, il part avec son ami Zoûhr, un Homme-sans-épaules, explorer les contrées de chasse au-delà des territoires de la horde.

La connaissance des hommes préhistoriques était parcellaire au début du XXe siècle et l’on se gausse aujourd’hui, parmi les spécialistes, de la diversité des « races » d’humains décrites par Rosny aîné (Homme-sans-épaules, Hommes-Lémuriens, Chelléens, Nains rouges), tout comme des préjugés de son temps. Le grand mâle blanc et blond Homo Sapiens Sapiens est fait pour régner sur le monde et dominer les autres races, tout en soumettant les femelles de son clan. La lutte du Sapiens contre les Chelléens (du site de Chelles, appelés aujourd’hui Néandertaliens), va se résoudre en faveur du grand blond à la massue énorme. Tous se résignent, comme devant le roi Lion, et même le Machairodus (ou tigre à dents de sabre) est vaincu tandis que le félin géant des cavernes, formidable ancêtre des tigres et des lions est apprivoisé…

Reste quand même une belle aventure d’exploration à la Jules Verne, avec son courage et son ingéniosité, son amitié avec l’homme inférieur physiquement mais rusé et à la mémoire plus longue, ses liens avec les autres êtres humains rencontrés, les animaux, la nature. L’humain est en symbiose, il vit en son sein et ressent ce qu’elle donne : « Il vint une brise fine qui flattait la poitrine nue des hommes. Ils discernaient en eux-mêmes des choses innombrables qu’ils n’auraient pu exprimer. C’était la volupté de la jeunesse et de l’abondance, des mélancolies subites qui évoquaient la Horde lointaine, des scènes de chasse, les départs des Oulhamr vers l’Orient méridional, la montagne et le fleuve souterrain, et les images ardentes de la terre inconnue » p.88. Pour cette harmonie écologique, la lecture des romans préhistoriques de J.H. Rosny aîné reste plaisante, et d’un vocabulaire choisi.

J.H. Rosny aîné, Le félin géant, Independently Published (29 août 2020), 190 pages, €9,09,Livre de poiche jeunesse 1983, 255 pages, occasion (non référencé Amazon), e-book Kindle €0,99

J.H Rosny aîné, Romans préhistoriques : Vamireh / Eyrimah / La guerre du feu / Le félin géant / Helgvor du fleuve bleu / Elem d’Asie / Nomaï /Les Xipéhuz / La grande énigme / Les hommes sangliers, Bouquhttps://amzn.to/4373rcwins Robert Laffont, occasion €1,99

réédition Bouquins 2002, 720 pages, occasion €25,63

DVD La guerre du feu, Jean-Jacques Annaud, avec Everett McGill, Rae Dawn Chong, Ron Perlman, Nameer El-Kadi, Gary Schwartz, Gaumont 2021, 1h36, €12,99 Blu-ray €15,49

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Nietzsche contre l’immaculée connaissance

Zarathoustra voit se lever la lune et se dit qu’elle se prend pour le soleil. Mais elle est trop pâle et timide : elle ment avec sa pseudo-grossesse. Elle se contente d’effleurer la terre plutôt que de l’engrosser comme le soleil le fait. Par cette parabole, Nietzsche se moque des la religiosité de ceux qui croient à « l’immaculée connaissance », en référence à l’immaculée conception de la Vierge Marie. Comment peut-on engendrer la chair à partir de rien ? Seuls les gogos se soumettent à cette fausse vérité qui est – chez les chrétiens – le signe même de la foi. Il s’agit d’abolir sa raison et sa volonté pour adhérer de tout son cœur, d’obéir au Père sans discuter, ni réfléchir, ni vouloir.

Mais l’être humain n’est pas que de foi ni de raison : il est en trois étages intimement mêlés, comme Nietzsche n’a cessé de le répéter depuis toujours, dans la lignée des Antiques : les instincts qui induisent les passions qui meuvent l’esprit. La « volonté vers la puissance » est ce mouvement même du bas vers le haut et qui revient du haut en bas pour faire agir. L’esprit neutre, objectif, la « connaissance immaculée », ne sont que de vastes blagues, des infox d’intellos qui se prennent pour des clercs de religion.

« Vous aussi aimez la terre et tout ce qui est terrestre : je vous ai bien devinés ! – mais il y a dans votre amour de la honte et de la mauvaise conscience – vous ressemblez à la lune. On a persuadé à votre esprit de mépriser tout ce qui est terrestre, mais on n’a pas persuadé vos entrailles : or ne sont elles pas ce qu’il y a de plus fort en vous ? » L’esprit a honte de dépendre des entrailles qui lui paraissent vulgaires, trop charnelles, matérielles, lui qui se voudrait éthéré et proche de « Dieu ». Mais l’être humain est fait de chair, et donc à trois étages, pas à un seul. C’est un fait : il a été créé ainsi. Avoir « honte » de cela est une ineptie, cela devrait l’être même aux croyants.

Car la morale d’église trompe et égare en corrompant la foi pour une question de pouvoir sur les âmes, donc sur les corps. « Ce serait pour moi la chose la plus haute – ainsi se parle à lui même votre esprit mensonger – de regarder la vie sans convoitise et non pas comme un chien, la langue pendante. Être heureux dans la contemplation, avec la volonté morte, sans rapacité et sans désir égoïste – froid et couleur de cendres sur tout le corps, mais les yeux enivrés de lune. (…) Ainsi s’égare celui qui a été égaré. (…) Et voici ce que j’appelle l’immaculée connaissance de toutes choses : ne rien demander aux choses que de pouvoir s’étendre devant elles, comme un miroir aux yeux innombrables. » L’université laïque réagit comme une église lorsqu’elle prône la connaissance « pure », détachée de tout, neutre en méthode. Tout est préjugé, chacun parle depuis quelque part, avec une langue particulière, selon un point de vue. C’est l’objet de la méthode scientifique que de chercher à minimiser ces préjugés et déterminants du chercheur, ce pourquoi la connaissance avance avec essais et erreurs, comparaisons et validations croisées, « falsification » dit Karl Popper. « Ne rien demander aux choses », ce n’est pas faire de la recherche mais rester coi, béat devant la Création, sans volonté ni désirs. Une larve prête à obéir à tout et à passer sa vie inutile à ne rien faire.

Au contraire, le désir est innocent. Il vient des entrailles et entraîne la volonté – et cela est bénéfique aux vivants : c’est ainsi qu’ils survivent et étendent leur pouvoir sur les choses pour durer. Les immaculés connaissant ne connaissent rien de ce qui est vivant, de ce qui fait la vie même. Ils n’aiment « pas la terre comme des créateurs, comme des générateurs, joyeux de créer ! » Ils préfèrent les objets – chosifiés, indifférents – aux êtres vivants et qui passionnent. D’où les dérives scientistes du calcul qui négligent l’humain et le méprisent, des délires de la finance spéculative aux drones à intelligence artificielle qui cherchent à tuer leurs opérateurs parce qu’il mettent des bâtons dans les roues de la mission définie.

« Où y a-t il de l’innocence ? Là où il y a la volonté d’engendrer. Et celui qui veut créer ce qui le dépasse, celui là possède à mes yeux la volonté la plus pure. Où y a-t-il de la beauté ? Là où il faut que je veuille de toute ma volonté : où je veux aimer et disparaître, pour qu’une image ne reste pas qu’une simple image. Aimer et disparaître : ceci s’accorde depuis des éternités. Vouloir aimer, c’est aussi être prêt à la mort. » Il faut oser croire en soi-même pour créer, que ce soit un enfant, un objet ou une œuvre d’art. Croire en soi n’est pas croire en un « dieu » qui meut, mais en les trois étages qui composent l’humain, chair, cœur et cerveau, tous unis par la volonté d’agir, de faire pour vivre.

« Vous avez mis devant vous le masque d’un dieu, vous, les purs : votre affreux ver rampant s’est caché sous le masque d’un dieu. » Vous prétendez, vous faites croire, vous façonnez une image de vous-mêmes – ô hypocrites ! Vous n’existez pas, vous n’êtes que fumée, illusion, esbroufe. Il en est tant et tant de ces « auteurs », « chercheurs », « philosophes » et missionnaires de toutes causes qui ne sont rien que le masque qu’ils se sont créés pour se faire regarder en miroir – pas pour engendrer des choses nouvelles.

Là, Zarathoustra/Nietzsche se fait sensuel, car la connaissance est désir, pas seul esprit froid :

« Car déjà l’aurore monte, ardente – son amour pour la terre approche ! Tout amour de soleil est innocence et désir de créateur.

Regardez donc comme l’aurore passe, impatiente, sur la mer ! Ne sentez-vous pas la soif et la chaude haleine de son amour ?

Elle veut aspirer la mer et boire ses profondeurs : et le désir de la mer s’élève avec ses mille mamelles.

Car la mer veut être baisée et aspirée par le soleil altéré ; elle veut devenir air et hauteur et sentier de lumière, et lumière elle même !

En vérité, pareil au soleil, j’aime la vie et toutes les mers profondes.

Et ceci est pour moi la connaissance : tout ce qui est profond doit monter à ma hauteur.

Ainsi parlait Zarathoustra. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Henry Bogdan, Les chevaliers teutoniques

La chevalerie fait rêver depuis que l’athéisme s’est répandu en Occident ; la croisade teutonique fait rêver depuis que les nationalismes sont revenus en force dans une Europe en perte de vitesse dans le monde. Ce petit livre, écrit à la fin du siècle dernier, survole l’histoire de l’Ordre des chevaliers teutoniques depuis ses origines jusqu’à nos jours. Il est évidemment incomplet, donc frustrant pour ceux qui veulent des détails, mais remarquablement construit pour ce qui veulent connaître cet ordre chevaleresque.

L’Ordre de Sainte-Marie des Allemands, appelé des chevaliers teutoniques, est né des croisades. Un moment rattaché à l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean, il est devenu un ordre papal à part entière en 1191. Il avait pour mission la protection des chrétiens en Terre Sainte et le soin aux blessés des guerres incessantes contre les musulmans. Les chevaliers sont à la fois militaires et moines, ce qui allie la guerre à la spiritualité, tout comme le kibboutz, le communisme ou le scoutisme. Il ne faut pas négliger cette aspiration totale qui anime les humains à servir dans une communauté. Comme moines, les chevaliers et les frères soignent les blessés tout en accomplissant les rites chrétiens comme des prêtres ; comme guerriers, ils luttent contre les païens et les infidèles.

Beaucoup de livres ont été écrits sur les chicayas des chevaliers des nations occidentales en Terre Sainte, et surtout sur l’intransigeance orgueilleuse et inepte de la papauté en ces lieux qu’elle ne connaissait que de loin. C’est plutôt la diplomatie des Grands-maîtres qui a permis de conserver quelques dizaines d’années supplémentaires Jérusalem et la côte aux mains des chrétiens. Mais la poussée de l’islam était trop forte et toute présence occidentale a été éradiquée de Terre Sainte.

Les chevaliers teutoniques se sont alors repliés sur l’Europe, où il possédait des commanderies dans divers pays. C’est la Pologne qui leur a demandé d’aller évangéliser les confins de la mer Baltique et d’y établir des forteresses pour protéger les chrétiens. Ce sera dès lors une lutte constante entre les Vieux-Prussiens et les Lituaniens tous deux païens, les Russes et les Polonais tous deux chrétiens, aidés parfois par les Allemands. Les Grands-Maîtres teutoniques s’y useront et nombre de chevaliers de l’Ordre périront dans des guerres meurtrières. C’est cependant l’Ordre teutonique qui fondera l’État prussien et bâtira les villes de Königsberg, Dantzig et Marienburg.

« Le système hiérarchique de l’ordre reposait sur l’existence d’une élite, les frères–chevaliers, encadrant militairement les hommes levés dans les campagnes, renforcés par des croisés appelés à l’occasion. Ce système a bien fonctionné jusqu’à la fin du XIVe siècle. » p.174. Ensuite, ce fut le déclin. Le recrutement des frères-chevaliers s’est fait plus rare car l’esprit de croisade avait disparu du fait que les populations étaient désormais chrétiennes. L’activité consistait plus qu’à administrer les provinces et à faire de la politique avec les féodaux alentour qu’à évangéliser. Le recours à des mercenaires payés s’est fait plus nombreux, engendrant des tensions avec les chevaliers, jusqu’à leur humiliation dans la forteresse de Marienburg. Le recours à l’impôt pour lever ces mercenaires a suscité une opposition grandissante des sujets de l’Ordre tandis que les intérêts commerciaux des Polonais a entraîné de constantes querelles sur l’accès à la mer Baltique depuis l’intérieur du continent et a poussé aux guerres.

Le schisme protestant a affaibli le pape tandis que la guerre de Trente ans a affaibli l’empereur germanique au profit des nations qui commençaient à émerger dans les pays allemands. L’ordre s’est sécularisé en Prusse orientale devant l’annexion par la Pologne de la Prusse occidentale et le Grand-Maître s’est rallié à la réforme protestante. Au XVIIIe siècle tous les Grands-Maîtres appartiendront à la maison d’Autriche et l’empereur Napoléon Ier a dissout l’ordre en 1808. Il est né à nouveau en 1834 comme institution religieuse et militaire dans les États autrichiens, avant d’être une fois de plus dissous par les nazis en 1938. Il a été autorisé par les puissances occidentales d’occupation après 1945 comme organisation caritative. Aujourd’hui, l’Ordre effectue des actions sanitaires et hospitalières, et assiste les personnes âgées et handicapées.

L’Ordre des chevaliers teutoniques n’a pas été une institution ésotérique, même si certains Grands-Maîtres frayèrent avec la Franc-maçonnerie à l’époque des lumières. Il n’a pas été non plus la pointe avancée du nationalisme germanique comme certains nazis l’ont pensé pour servir leur idéologie, mais a été appelé par les Polonais contre les païens qui les menaçaient au bord de la Baltique.

Au total, l’Ordre teutonique a été original parmi les ordres nés des croisades siècle, bien que moins important que les Templiers et les Hospitaliers. Quiconque effectue un voyage dans les pays baltes se doit de connaître cette histoire qui a fondé l’Etat prussien contre la Lettonie, la Lituanie et l’Estonie.

Henry Bogdan, Les chevaliers teutoniques, 1995, Tempus Perrin 2002, 227 pages, €8.50

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C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

C.R.A.Z.Y. comme l’initiale de chacun des cinq prénoms : Christian (Jean-Alexandre Létourneau de 15 à 17 ans, Maxime Tremblay adulte), Raymond (Antoine Côté-Poivin de 13 à 15 ans, Pierre-Luc Brillant adulte), Antoine (Sébastien Blouin de 12 à 14 ans, Alex Gravel adulte), Zachary (Émile Vallée de 6 à 8 an, Marc-André Grondin de 14 à 21 ans), Yvan (Gabriel Lalancette de 8 à 9 ans, Félix Antoine Despathie de 15 à 16 ans).

Crazy comme le morceau de Patsy Cline que le père adorait dans sa jeunesse. Christian est l’intello, qui lit tout, tout le temps ; Raymond est la brute ouvrière, macho et solitaire, violent et vite drogué ; Antoine est le sportif musclé mais péteux ; Zachary est tout l’inverse, le fifils à sa mère, né comme Jésus le jour de Noël, qui a un « don » mais qui se voit en David Bowie ; Yvan est Bouboule, le petit dernier trop nourri.

Nous sommes dans les années 1966-1980, les enfants grandissent dans une société restée traditionnelle mais tourmentée par la modernité venue des States et du Royaume-Uni. Ils ne répondent pas aux désirs de miroir du papa. La maman Laurianne (Danielle Proux) les accepte tels qu’ils sont, dans son rôle traditionnel de mère. Zac, dès 6 ou 7 ans préfère jouer à la maman comme les filles, mais résiste car il admire son père ; il refuse de jouer avec la petite voisine Michelle (Marie-Michelle Duchesne) pour laver la voiture avec papa. Mais il met le peignoir de maman et ses colliers pour mignoter le gros bébé Yvan (Alexandre Marchand à 3 mois), qu’il est le seul à réussir à calmer lorsqu’il a mal ou qu’il pleure. Il a un « don », conforté par la mère Tupperware de la communauté. Mais de la sensibilité aux autres à la superstition magique, il y a un pas. Lui n’y croit pas, sa mère si. Toute la famille téléphone dès que quelqu’un s’est fait mal, il suffit que Zac pense à elle ou lui pour qu’il guérisse. Effet placebo – toujours très efficace.

Mais de la sensibilité à la sensualité, ne va-t-on pas vers la gayté ? L’enfant porte toujours le col largement ouvert, l’adolescent dort quasi nu et entreprend dès 14 ans de se muscler torse nu devant le miroir, avant de se branler dans la voiture paternelle avec un copain, chacun de son côté (« un acte manqué » dit le psy, pour faire accepter au père la différence du fils). Si les autres compensent dans les études, la violence ou le sport, Zac préfère la musique, le rock des années 70 à tendance hippie où les hommes acceptent leur part de féminité. Il a le rythme dans le sang, comme son père, et réussit comme DJ dans les bars, gagnant plus que lui à l’usine.

Est-ce hérédité ou éducation qui vous fait aimer les semblables ? Le père croit que c’est l’éducation et se reproche de n’avoir pas su ; la doxa anglo-saxonne croit plutôt aux gènes et, pour les cathos, à la griffe du diable. Le Zac ado porte d’ailleurs une coiffure et un sourire méphistophéliques, rusé, cruel, jouissant de voir son frère aîné se vautrer dans la came et la brutalité.

Le père perd l’un des cinq, trop drogué malgré ses promesses, et un autre est pédé. Il est désespéré et l’exprime à son fils Zac de 20 ans dans une scène très réussie. « J’sais pas quoi t’dire. Que tu comprennes qu’t’es pas comme tu penses. T’vas rater les plus belles choses qu’t’as dans la vie : d’avoir des enfants. Y’a rien d’pu beau. (…) Si tu penses qu’y a rien à faire, qu’tu peux pas changer, j’pourrais pas accepter ça, j‘serais pas capable. »

Zac a des tentations, mais il les refuse ; il se bat avec un condisciple lycéen qui serait enclin aux pipes ; il expérimente le « shot » bouche à bouche (avec un joint entre les deux) qui n’est pas un baiser entre ados, même s’il en a l’apparence pour qui le voit. A 20 ans, chassé par son père, il effectue un pèlerinage en Israël « sur les pas de Jésus » pour qu’Il lui dise, le révèle. Dans un bar gay, un beau blond (Philippe Muller) le drague et couche avec lui, mais ce n’est pas concluant, Zac n’aime pas vraiment. N’est-ce pas la crainte du père qu’il vire pédé qui l’a conduit à tenter le diable ?

Au retour au Canada, il reprend sa relation avec la voisine Michelle (Natacha Thompson), qu’il a baisée sans amour, avec violence pour s’affirmer macho, mais qu’il souffre de ne pas aimer « comme tout le monde ». Raymond meurt et son père étreint Zac, dans l’émotion.

Le garçon trop tendre va probablement finir dans le rang, hétéro affiché, avec des gosses, malgré sa sensibilité, sa sensualité et ses tentations. Le film ne va pas plus loin et laisse ouvert le destin. Peut-être parce que chacun, au fond, le choisit. L’orientation sexuelle n’est pas binaire mais faite de multiples gradations, variables au cours de la vie, et qui ne sont pas « essentielles ».

Une histoire très humaine où un fils cherche un père pour se construire, lequel cherche un fils dans lequel se reconnaître. Sous les airs de Pink Floyd, Rolling Stones, David Bowie, Patsy Cline, Giorgio Moroder, The Cure et Charles Aznavour. Et des québécismes de langage parfois à sous-titrer, parfois savoureux – comme fif pour pédé, peut-être abrégé de « fifille ».

Mais il a fallu dix-huit ans pour qu’il atteigne les chaînes télé nationales françaises en mai dernier… Cela n’aurait jamais eu lieu si Le Pen était passée, avec son moralisme pétainiste, enamouré devant Orban et poutine.

DVD C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée, 2005, avec Michel Côté, Marc-André Grondin, Danielle Proulx, Émile Vallée, Pierre-Luc Brillant, Koba 2022 version restaurée, 2h09, €10,24, Blu-ray €15.00

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Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide

Devenue célèbre pour son Bonjour tristesse, écrit à 18 ans, Françoise Quoirez, dite Sagan, poursuit dans la veine cruelle et légère qui est la sienne depuis ses débuts. Elle décrit son milieu, sa vie même, toujours futile et souvent tragique. Elle ne fait que varier les facettes d’un même entre-soi de riches bourgeois contents d’eux mais vides.

Le thème de ce roman, dont le titre est tiré, comme Bonjour Tristesse, d’un vers de Paul Eluard, est la dépression : comment un homme encore jeune (35 ans), le beau Gilles viril, journaliste reconnu, en arrive à sombrer sans avoir plus le goût de rien, malgré ses copains, ses nuits alcoolisées, ses débauches et même la double tendresse d’un collègue ami Jean plus âgé et d’une mannequin pour photographe, Eloïse.

La dépression est « la maladie du siècle », issue de l’abus des dopants de toutes sortes et du néant existentiel qui a suivi la guerre et la décolonisation. Les activités superficielles de la ville – commenter l’actualité internationale, discuter lors de beuveries entre copains, aller voir des spectacles déconstruits, baiser le soir venu sans but – ne peuvent qu’aboutir à un dégoût de soi.

Sagan oppose la ville à la campagne, Paris à Limoges, la vie intello toute d’illusions à la vie provinciale toute d’apparences. A Paris, chacun se croit obligé de s’adjoindre un giton, c’est la mode, « un Chéri de 19 ans » très minet pour une femme de 48, un adolescent pour le directeur pressenti de la rubrique diplomatie du journal, qui n’aura pas le poste pour avoir fricoté avec « un petit garçon »… de 17 ans qui l’aime. A Limoges, chacun couche avec qui il veut à condition de ne pas se faire voir et les couples officiels ne tiennent que lors des salons et réceptions régulièrement offerts aux autres.

C’est ainsi que Gilles le dépressif est envoyé auprès de sa sœur du Limousin par Jean son ami, afin qu’il se refasse, au calme et avec une bonne nourriture. C’est moins le retour au cocon familial qui va le guérir que la rencontre de Nathalie, épouse d’un magistrat du lieu. D’un regard, elle sait que c’est LUI ; et lui sait que c’est ELLE. Le coup de foudre mythique (dont Sagan se moque un brin, vue la fin) : ils sont faits l’un pour l’autre et fusionnent en un tourbillon de passion qui va elle la faire divorcer et lui quitter sa tendre Eloïse.

Ils rient pour rien, s’exclament des mêmes choses, baisent à n’en plus pouvoir. Il doit rentrer à Paris où le poste de directeur refusé au collègue plus mûr mais pris la main dans la culotte de l’éphèbe lui est donné ; elle monte à la capitale pour le voir et le revoir encore, déjà séparé de son mari Pierre, emménageant avec lui.

Et puis… C’est la tragédie facile des fins de romans de Sagan, depuis son premier. Tout ce qui semblait s’emboîter parfaitement se déboite, Gilles n’est pas fait pour la routine, la vie de couple, le ronron de la tendresse. Il lui faut la passion et la liberté en même temps – ce qui est incompatible. Lorsque Nathalie s’en aperçoit en surprenant une conversation de Gilles avec Jean, elle ne le supporte pas. Le superficiel l’a emporté.

Un livre qu’on consomme et qu’on jette, ainsi écrit Sagan. Un thème simple, pas plus de deux cents pages, du rêve alcoolisé et transgressif, de la passion inutile, une fin tragique. Mais nous ne sommes plus dans les années soixante, pas sûr que la sauce prenne encore.

Françoise Sagan, Un peu de soleil dans l’eau froide, 1969, Livre de poche 2011, 256 pages, €7.70 e-book Kindle €5.99

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Olivier Rolin, Méroé

Pour conter l’Amour ruiné et la ruine qu’a été d’ailleurs sa vie adulte depuis qu’il s’est fourvoyé étudiant dans une lutte armée sectaire avec des idéologues maoïstes de la branche militaire, le narrateur, qui est un peu l’auteur, a choisi le trou du cul du monde. Un endroit improbable en cette fin du XXe siècle où le Nil s’enchevêtre en multiples sources d’une chevelure indescriptible : le Soudan. Dans ce « pays des nègres » (traduction arabe du mot soudan) s’affrontent depuis toujours le nord et le sud, les pharaons noirs et les tribus, les islamistes et les chrétiens. Dans les marais de Khartoum au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, habitant un vieux rafiot qui date du siècle avant et qui achève de rouiller dans le dédale des végétaux pourrissant parmi les pythons et les crocodiles, le narrateur attend « la police ou la fin du monde ».

Il a aimé trois femmes, decrescendo ; ou plutôt il se targue de les avoir baisées. Alfa était l’idéale, mais plus jeune que lui elle est partie pour ne plus le revoir. Il a loué alors Dune dans une agence de mannequin, ayant vu sa silhouette de pub sur un abribus ; mais la carrosserie moderne cachait un moteur deux temps poussif qui calait au-delà de mille cinq cents mots, et il l’a jetée. Les circonstances ont fait qu’il a alors rencontré Else, une Allemande archéologue venue d’Europe à la demande du doktor Vollender, Heinrich de son prénom, qui a choisi de fouiller l’improbable : le chrétien en terres d’islam.

Vollender est né sur les ruines nazies et a grandi dans la RDA sous la botte soviétique, deux décadences du siècle, avant de devoir repasser tous ses diplômes dans l’Allemagné réunifiée. Il est donc voué à expier ses erreurs de destin, tout comme l’auteur après 68, tout comme ce Charles Gordon, « pédophile victorien » anglais, resté le dernier officier à défendre Khartoum contre les troupes du Mahdi en 1885, et décapité par les fanatiques deux jours seulement avant que n’arrivent prudemment les canonnières de secours. Trois hommes, trois destins, trois enfoncements dans une vie qui se ruine. Avec ses trois personnages, Rolin tente de rejouer Au cœur des ténèbres de Conrad,sans avoir la plume assez puissante.

Car son style, mal maîtrisé, dérape trop souvent dans un délire de mots qui croient créer par leur profusion de la littérature, alors que se perdent à la fois le sens, le sentiment et la sensation. Un éditeur aurait dû sabrer et demander la réécriture de pans entiers. La diarrhée verbale fait sauter au lecteur lassé des phrases, des paragraphes entiers, pour aller enfin au chapitre suivant, au style redevenu plus serein et plus clair. « Les histoires n’ont pas de commencement, ni d’endroit ou d’envers, on peut les retourner comme les pieuvres que les pêcheurs battaient sur les rochers, les dire autrement », dit l’auteur p.230.

Vollender a découvert à Méroé une cathédrale saint-Georges chrétienne et entreprend de la dégager avec l’aide de son assistante Else et du narrateur volontaire, qui s’ennuie d’enseigner la langue française au centre culturel. Else est venue en remplacement de la fille du doktor, décédée lors d’un accident de fouilles, sans plus de précision. Vollender, qui voulait en faire l’héritière de ses notes jamais publiées et de ses travaux qui n’intéressent personne, s’est résigné à choisir quelqu’un d’autre, mais il la hait de ne pas être sa fille. Il est pressé et hâte les travaux, au point que les ouvriers, un jour qu’une fresque du Jugement dernier est dégagée, refusent de continuer le travail. C’est dangereux, les murs ne sont pas étayés et le doktor devient fou. Shaytan, le Satan arabe, rôde. C’est d’ailleurs un mur qui s’écroule le matin suivant, entraînant la mort d’Else sous les décombres, peut-être un meurtre. Le narrateur attrape un vieux camion à ridelle et fuit courageusement vers Khartoum, laissant en plan le vieil Allemand. Il retrouve son marigot et monologue avec un pélican qu’il nomme Harald en attendant « la police ou la fin du monde ».

Olivier Rolin, Méroé, 1998, Seuil, 238 pages, €17,60

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Georges Duhamel, Le désert de Bièvres

Cinquième livre de la Chronique des Pasquier, il reprend les personnages déjà rencontrés auparavant (Deuxième livre chroniqué ici) mais peut se lire indépendamment car chaque roman est une histoire. Celui-ci voit le héros, Julien, à 26 ans et en fin d’études de médecine, commencer une expérience de phalanstère avec des copains.

Il s’agit de s’abstraire de cette société contraignante, de ces villes empuanties, de ces relations sociales dominatrices. « Nous étions tous pauvres, nous vivions tous plus ou moins de petits métiers, nous pensions assurer notre existence matérielle en donnant quelques heures par jour de travail manuel et, le reste de notre temps, nous entendions le consacrer à la pensée, à l’art, à la philosophie, à tout ce qui peut embellir et même ennoblir la vie » chap.3. C’est en 1907, date à laquelle se situe l’histoire, user du « droit à la paresse » revendiqué par le gendre de Marx Paul Lafargue – évidemment un Français.

Les cinq compères, dont deux en couple, s’installent dans une grande maison de la grande banlieue de Paris qu’ils louent, dans la campagne de Bièvres. Ils y montent un atelier d’imprimerie, désirant vivre entre-soi, loin de tout, du travail artisanal – sans oublier les légumes du potager et les fruits du verger. Une expérience de liberté communautaire (pourtant un oxymore!), d’égalité de tous dans le « désert » (souvenir des ermites).

Comme toujours dans ces projets de coopérative ou de kibboutz, l’individualisme refait très vite surface, les agacements des gens les uns sur les autres deviennent insupportables, le travail « partagé » ne l’est jamais équitablement. Et surtout, il demande un effort… Malgré la jeunesse et l’enthousiasme, c’est l’échec.

Les copains se séparent après plusieurs mois, ayant mangé leurs économies mais tenté une expérience sociale qui les marquera pour la vie. Justin Weill, l’ami de Laurent le narrateur, voulait fonder une nouvelle famille différente du clan juif. Mais sa différence lui colle à la peau. C’est une autre leçon de l’expérience que ce rejet national plus que social. Écrit en 1937, le roman avait connaissance des idées de Hitler au pouvoir et des utopies pour échapper au monde alors qu’il vous rattrape.

Georges Duhamel, Le désert de Bièvres, 1937, Livre de poche 1964, 255 pages, occasion €16,00

Les livres de Georges Duhamel déjà chroniqués sur ce blog

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Alphonse Boudard, Cinoche

Alphonse Boudard, né en 1925 à Paris, est un étrange personnage. Il écrit des romans qui sont sa vie, dans un style argotique proche de Céline. Fils de pute au sens propre, il n’a fait des études que jusqu’à 14 ans à l’école communale de la rue du Moulin-des-Prés, un quartier popu du 13ème arrondissement. Il entre en 1941 comme apprenti dans un atelier de fonderie typographique puis, à 18 ans, gagne le maquis et participe en 1944 à la libération de Paris avec les FTP du colonel Fabien. Quittant les communistes, il s’engage dans l’armée Leclerc et est blessé à Colmar. Tuberculeux, délinquant, il fait du sanatorium et de la prison, creuset de ses histoires. Il devient écrivain à 33 ans, Cinoche est son cinquième roman.

Là, il se gausse carrément du cinéma et du cinoche fait autour du cinéma par les petits intellos inaptes aux études. Ils ont trouvé selon lui dans ce fromage « artistique » l’occasion de gloser plus que d’exercer leur absence de talents. La réalisation d’un film, le rêve d’Hollywood, le star-system, se heurtent aux dures réalités de trouver du fric et un bon scénario. Alphonse lui-même s’y est exercé avec des pointures, et il mélange ses expériences et les célèbres qu’il a rencontrés pour en faire des personnages. Il s’est vu confier en 1967 l’adaptation de sa nouvelle Gégène le tatoué, qu’il transpose ici en Milo des lafs (argot pour les fortifs) par Denys de La Patellière qu’il romance en Glapaudière. Il a aussi tenté les dialogues de deux films de Marc Simenon – fils de Georges – : Le Champignon sur la drogue et L’Explosion sur un village de vacances. Il ratatouille le tout dans Cinoche avec le jeune, riche, fils à papa musclé Luc Galano, fils de Ralph le peintre richissime qui vit en Suisse – comme Georges Simenon – et mari de Mylène Demongeot, star sur le retour à la fin des années 60.

Alphonse se lâche. Il se met en scène dans le rôle du scénariste sollicité pour adapter la vie d’un truand octogénaire, Milo, par le jeune fêtard versatile Luc qui n’a jamais travaillé de sa vie et se contente de rouler en Porsche 911 Targa et de laisser élever deux mômes infernaux. La satire de l’éducation permissive « à l’américaine » des jumeaux garçon et fille de 8 ans du couple trop riche est implacable.

Boudard déploie sa verve et son style parlé, populaire et direct, ne fait pas dans la dentelle. C’est un délice. « Gloria [la mère, épouse de Luc] me met au parfum… que j’aille pas tressaillir excessif… n’est-ce pas ils sont élevés, ces chers petits, à l’américaine… l’avant-garde pédagogique. Je ne suis peut-être pas au fait… de nos jours aux États-Unis les lardons grandissent dans la plus totale liberté. Ça favorise leur plein épanouissement… réveille leur potentialité secrète… elle m’affirme. (…) Le principe, c’est que rien doit les culpabiliser nos descendants. Aucun obstacle à leurs caprices, leurs lubies les plus saugrenues, toutes leurs irrégularités d’humeur, leurs escapades, leurs bénignes insultent si on réfléchit. Il faut, et encore avec d’infinies précautions, pour ne pas les choquer dans leur moi profond, leur éclairer, expliquer doucement les choses, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas… D’ailleurs, Gloria, elle trouve ça embarrassant… ce qui se fait, n’est-ce pas ! Elle doute… la moue ! On se pose de plus en plus de questions. (…) Enfin, je ne sais pas ce qu’il leur dit dans le jardin, Luc Galano, à ses chères têtes blondes, mais ça n’a pas l’air de les convaincre, ils lui ripostent, le traitent de pédé, d’ordure, de fumier » p.43. Et ils n’ont que 8 ans. Ce sera probablement un déchaînement de sexe lorsqu’ils auront 13 ans, en 1972… Relire les romans du début des années 70 explique beaucoup de choses, si les moralistes années 2020 voulaient bien se donner la peine de cet effort de sociologie historique…

Quant au cinéma, c’est le défilé des faux-culs. Le producteur n’a pas d’argent, son secrétaire est un jeune inverti qui voudrait se réaliser dans le scénario et voit d’un œil mauvais l’intervention d’un scénariste, Luc n’a guère produit que deux courts métrages et ne connaît rien à la régie d’un film, les acteurs célèbres ne mouftent pas pour un projet aussi flou, réalisé par des inconnus avec un budget pas fixé et un scénario qui varie. En bref, de Bâle à Genève, de Saint-Tropez aux îles espagnoles, c’est le foutoir. Les « enfants terribles » du couple font des leurs, dévastent l’hôtel feutré suisse ; l’épouse s’entiche de divers animaux dont un python, un mainate chieur, une lionne qui se dégriffe sur le dégriffé ; Luc boit… Le scénario est dix fois changé, les scènes modifiées, la vie de truand est transposée, il faut du sexe, mais hétéro pour mettre en valeur les atouts de la vedette évidente, Gloria, et pas trop pour ne pas indisposer son mari. Ce sera une belle dame inaccessible en son château suisse qui découvre un bel éphèbe drogué et le soigne, sous les yeux d’un valet velu qui va les violer avant de les égorger, jaloux des deux. Et puis non, une partouze avec des Suédoises dans un club de vacances au soleil avec d’anciens nazis, degrellistes et pétainistes, en prenant pour prétexte une fumeuse histoire de trafic de drogue entre frontières…

Le narrateur scénarise, se voit sabrer, rajouter, renonce. Il ne reconnaît plus son poulet. Quand le film se fait, c’est un bide. Il n’est rien, ne dit rien, est mal ficelé, mal filmé, mélange tout. Le grand gloubi-boulga du cinoche comme on dira dès la fin 1974 justement, un plat de dinosaure bas du front qui fout tout dans sa marmite pour touiller et voir ce que ça donne. Toutes les années post-68… Car tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il a du talent – il suffit de l’exprimer. Disait-on.

Et d’écouter les flatteurs : « Dans ce domaine, on peut toujours aller trop loin. La vanité ça bande toujours… on la branle jamais assez, elle peut jouir à jet continu… surtout celle des saltimbanques » p.171. Du pur Boudard, mort en 2000 – à relire d’urgence.

Alphonse Boudard, Cinoche, 1974, Folio 1975, 283 pages, occasion €15,00

Alphonse Boudard, Chroniques de mauvaise compagnie – La métamorphose des cloportes, La Cerise, L’Hôpital, Cinoche, Omnibus Presses de la Cité 1991, 768 pages, €15,51

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Les trois plus grands hommes de Montaigne

Après avoir disserté au chapitre précédent « de trois bonnes femmes » (au sens de la meilleure sagesse), le chapitre XXXVI du Livre II des Essais choisit cette fois « des plus excellents hommes ». Il s’agit pour Montaigne d’Homère, Alexandre et Epaminondas. Trois Grecs, bien qu’il prisât fort les Romains. Virgile, César et Scipion Émilien, côté romain, sont mis en balance mais rejetés comme moins « excellents ».

Homère est un maître en tout, une Bible des temps préchrétiens, dit Montaigne. « Étant aveugle, indigent ; étant avant que les sciences fussent rédigées en règle et observations certaines, il les a tant connues que tous ceux qui se sont mêlés depuis d’établir des polices, de conduire guerres, et d’écrire ou de la religion ou de la philosophie, en quelque secte, que ce soit, ou des arts, se sont servis de lui comme d’un maître très parfait en la connaissance de toutes choses, et de ses livres comme d’une pépinière de toute espèce de suffisance ». Alexandre le Grand disait « que c’était le meilleur et plus fidèle conseiller qu’il eut en ses affaires militaires. » Plutarque disait « que c’est le seul auteur du monde qui n’a jamais saoulé, ni dégoûté les hommes, se montrant au lecteur toujours tout autre, et fleurissant toujours en nouvelle grâce. »

Alexandre le Grand ensuite. « Car qui considérera l’âge qu’il commença ses entreprises ; le peu de moyens avec lequel il fit un si glorieux dessein ; l’autorité qu’il gagna en cette sienne enfance parmi les plus grands et expérimentés capitaines du monde, desquels il était suivi ; la faveur extraordinaire de quoi fortune embrassa et favorisa tant de siens exploits hasardeux, et à peu que je ne dise téméraire. » Avec cela tant de vertus : « justice, tempérance, libéralité, foi en ses paroles, amour envers les siens, humanité envers les vaincus. » Il était certes impétueux, un peu vantard, un peu impatient, mais il était beau « jusqu’au miracle ; ce port et ce vénérable maintient sous un visage si jeune, vermeil et flamboyant, l’excellence de son savoir et capacité ; la durée est grandeur de sa gloire, pure, nette, exempte de taches et d’envie. »

Epaminondas enfin, que nous ne connaissons plus guère, fut général de Thèbes vainqueur des Spartiates et des Athéniens ; il est mort à la bataille de Mantinée le 4 juillet 362 avant notre ère. Bien que Plutarque en ait parlé, son écrit ne fut pas retrouvé après les déprédations fanatiques chrétiennes. Montaigne se fonde probablement sur les écrits de Cornélius Nepos et sa Vie des grands capitaines. Il le qualifie de « le plus excellent » parmi les trois qu’il a choisis. « De gloire, il n’en a pas beaucoup près que tant d’autres (…) ; de résolution et de vaillance, non pas de celle qui est aiguisée par l’ambition, mais de celle que la sapience et la raison peuvent planter en une âme bien réglée, il en avait tout ce qui s’en peut imaginer. De preuve de cette sienne vertu, il en a fait autant à mon avis qu’Alexandre même et que César. » Mais le meilleur sont ses mœurs et sa conscience. « Il a de bien loin surpassé tous ceux qui se sont jamais mêlés de manier affaires. Car en cette partie, qui seule doit être principalement considérée, qui seule marque véritablement quels nous sommes, et laquelle je contrepèse seule à toutes les autres ensemble, il ne cède à aucun philosophe, non pas à Socrate même. »

Où l’on mesure que pour Montaigne la vertu est tout, les actes ne font qu’en découler. Qui est sage agira bien. Ses « mœurs et conscience » doivent « être principalement considérés » pour juger d’un homme. Tout est là et là est le tout. En Epaminondas « seul, c’est une vertu et suffisance pleine partout et pareille ; qui, en tous les offices de la vie humaine, ne laisse rien à désirer de soi, soit en occupation publique ou privée, ou paisible ou guerrière, soit à vivre, soit à mourir grandement et glorieusement. Je ne connais nulle ni forme ni fortune d’homme que je regarde avec tant d’honneur et d’amour. »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Russie, éternel colosse aux pieds d’argile

Poutine le génial dirigeant mongol a été défié par Prigogine son cantinier, chef de sa milice d’assaut comme le fut Röhm pour Hitler – avant la Nuit des longs couteaux. Chacun se réjouit de ce théâtre qui montre combien le tigre est de papier et le colosse aux pieds d’argile. Prigogine a renoncé, grande gueule et petits bras, comme trop souvent les extrémistes, qu’on songe à Saddam Hussein, à Donald Trump ou a Eric Zemmour.

Seule la droite conservatrice française, par biais d’ancrage dans ses certitudes « tradi » voit encore la Russie comme une « grande » puissance. Luc Ferry, sur Radio Classique, avoue même tous les lundis sa peur bleue de l’armée russe, aussi « formidable » qu’elle serait selon lui. Elle n’est surtout que nucléaire, pour le reste… Or le nucléaire n’est PAS du domaine des militaires mais de celui des diplomates. Ce sont les politiques qui décident de l’emploi, stratégique ou tactique, et où et quand – pas la défense sur le terrain. Pour le reste, bidasses brimés, méprisés, mal formés, mal équipés, corruption à tous les niveaux des officiers, centralisation absurde dans un pays si étendu, irresponsabilité bureaucratique, chacun attend les ordres de toujours plus haut, logistique déficiente, équipement de base insuffisant. Comment une grande armée aussi formidable a-t-elle pu se débander devant la petite armée du peuple « frère » ukrainien, pourtant accusé du pire crime de la tradition russo-soviétique : le nazisme ?

Le mensonge est consubstantiel au régime, comme il l’a été de tous temps, depuis Ivan dit le Terrible jusqu’à l’« opération spéciale » qu’est l’agression guerrière en Ukraine, en passant par les villages Potemkine, la « démocratie » bolchevique, la « nouvelle politique économique » de Lénine, le « patriotisme » (resté communiste) de Staline, l’avenir radieux de Khrouchtchev via la mise en valeur des terres vierges (en asséchant la mer d’Aral), le faux « libéralisme » d’Eltsine, et les promesses de Poutine. En Russie, ex-URSS, tout le monde ment. Tout le temps. Même « les gens » qui approuvent en apparence, sont en retrait et regardent ailleurs, en attendant de voir. Que les barines se battent entre eux, les moujiks récupéreront les carcasses laissées sur le terrain.

Rien de nouveau sous le soleil. La thèse sur le sujet à la fin des années 1980 reste d’actualité, il suffit de changer les noms.

Poutine est apparu fin 1999 comme Gorbatchev avant lui : en Héros de la décentralisation et de la détente, « Héraclès contre l’Hydre technocratique », un nouveau David qui va combattre le système anarchique. Mais le Dragon reste le dragon : « un crocodile n’apprendra jamais à voler » disait Zinoviev. Les « dinosaures » de l’appareil mafieux, les « proches de Poutine » qui le tiennent et le soutiennent, sont des reptiles désormais archaïques que Prigogine, vaillant Saint-Michel a tenté de combattre avec un certain succès, d’où sa popularité parmi une partie de l’armée – et la prise de Rostov. Il a, dans le mythe, la santé du Bon sauvage qui peut aider la Russie corrompue et avachie par vingt cinq ans de pouvoir poutinien, telle le Phénix, à renaître de ses cendres. Il est sanguin, bon vivant, une « force de la nature », incarnation d’une énergie proprement « russe ».

Poutine a joué trop longtemps l’Apprenti Sorcier, le Savant fou qui manipule les masses à son profit et à celui de son clan mafieux, sans savoir demain qu’elles en seront les conséquences. Il a manqué de faire sauter la cornue et d’incendier le bâtiment lors des événements de ces derniers jours. Le mythe du Savant Fou ouvre la voie à une certaine autonomie possible des particularismes de la société civile par rapport au dirigeant, et des nationalités par rapport à Moscou, comment sinon les « colonnes » Prigojine seraient-elles parvenues à moins de 300 km de Moscou ? Une partie – nationaliste – de la population tout comme une partie – va-t-en guerre – de l’armée et des services de sécurité voient dans Prigojine un héros russe. Cette division risque de transformer la Russie en Colosse aux pieds d’argile, en une nouvelle Babel où, chacun parlant une langue différente, on ne pourra plus construire la Cité idéale – ni affirmer la russité tout court. C’est le rêve des « progressistes » du monde occidental et le souhait de la propagande américaine, en même temps qu’une obscure angoisse des dirigeants monte devant la montée des nationalismes et de la désagrégation des empires…

Il faut se méfier des choses colossales, établies « pour mille ans ». Les lois universelles de la nature se chargent de châtier la démesure. Le colosse de Rhodes, œuvre de Charès de Lindos, n’a pas résisté au tremblement de terre. Pourtant en bronze, il dressait ses 32 mètres sur le port, face à la mer. Un demi-siècle après son achèvement, il était par terre : son socle d’argile n’avait pu résister aux mouvements telluriques. Aujourd’hui, le colosse russe montre ses pieds d’argile : derrière ses fusées et ses bombes, ses colossales réserves en matières premières, il faut voir ses éternelles pénuries ; derrière ses prétentions à la libération de l’homme russe de l’idéologie occidentale (et pas de la femme), ses actions totalitaires ; derrière sa colossale façade idéologique de la Russie tradi, ses divisions particulières et ethniques.

Le géant a faim, il est maladroit, brutal, sa main droite n’obéit pas à sa main gauche, sa tête est vieillie, ses réflexes émoussés, il ne faut pas le prendre pour plus puissant qu’il n’est. Son territoire est immense mais il n’est peuplé que de 145 millions d’habitants, concentrés principalement dans la péninsule européenne en-deça de l’Oural. Ses richesses sont immenses mais mal exploitées faute d’investissements, et ses investissements rendus instables par les oukases du pouvoir. Ses oligarques sont riches mais n’investissent pas dans le pays ni ses infrastructures, se contentant de jouir en Suisse ou sur la Riviera. La propriété n’est pas garantie, les mafias et le pouvoir central disposant de tout.

Prigogine a canné devant Poutine. On dit qu’il ne sera pas poursuivi, ni ses hommes.

S’agit-il d’une entente entre le chef et son milicien pour forcer les trop proches à sentir le vent du boulet après un quart de siècle de règne ? Les ministres et chefs d’état-major incapables sont secoués par le héros de terrain et c’est, vu de Poutine, une bonne chose. Garder deux fers au feu est l’éternelle stratégie des tyrans, habiles à manipuler l’opinion par l’opposition affichée des uns et les autres.

S’agit-il de canaliser la contrainte de la guerre qui exacerbe les forces qu’elle opprime ? Il y a une force terrifiante dans la digue, dans le barrage. L’eau endiguée acquiert une force qu’elle ne possède pas en liberté. Amassée, elle fait tourner les turbines, canalisée en conduites forcées, elle se précipite pour produire l’énergie. Prigogine a été cette force-là, porte-voix des nationalistes. Poutine peut se montrer alors en arbitre à l’intérieur comme à l’international, en modéré qui ne veut pas la mobilisation générale (très impopulaire) tout en poussant la Défense à se remuer l’arrière-train. Il peut reprendre la main pour éviter « la guerre » (qu’il a pourtant déclenchée).

Il sait qu’on ne peut aller indéfiniment contre la volonté des peuples – si tant est que « le peuple » russe ait une quelconque volonté autre que celle d’inertie. Pour le moment, il regarde passer les trains. L’être humain n’est pourtant pas pas un robot pensant ; un jour, dit le mythe, la nature sera plus forte, la tyrannie volera en éclat, le colosse vacillera sous la pression des libertés brimées. Et l’empire, comme tout empire, périra. Devant les aléas de la guerre qui dure et tue malgré les promesses, Prigogine, de mèche ou pas avec Poutine, a donné au régime encore un peu de temps.

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Fire Fire – Vengeance par le feu de David Barrett

Jeremy Coleman (Josh Duhamel) est un jeune pompier orphelin, élevé en institution, qui a trouvé une famille dans la fraternité du feu. Un soir qu’il sort de la voiture avec ses copains pour aller acheter des chips dans une supérette de station-service, il assiste en direct au meurtre froid et sans état d’âme d’un gros Noir qui tient la caisse et de son fils, mince adolescent qui rêvait d’être basketteur. Il les connaît, cela lui fait mal, il est plaqué à terre et le chef de gang David Hagan (Vincent D’Onofrio), laisse son adjoint décider du sort du témoin. Il va évidemment l’éliminer.

D’où course-poursuite, Jeremy blessé au bras mais qui parvient à fuir, l’autre croyant l’avoir descendu. Ses copains qui sont allés faire le plein le récupèrent, l’emmènent aux urgences et appellent la police. Le lieutenant Mike Cella (Bruce Willis) lui fait reconnaître Hagan, déjà fiché pour de nombreux meurtres, dont celui de deux de ses coéquipiers, mais que son avocat retord (Richard Schiff) finit toujours par faire libérer.

David Hagan est un fan d’Adolf Hitler. Il est suprémaciste blanc et n’a aucun scrupule à buter des Noirs, à empiéter sur le territoire de leurs gangs, et à s’imposer dans la guerre de tous contre tous qu’exige son idéologie pronazie. Il voulait le bail de la supérette, idéalement placée pour tous les trafics illicites, car au carrefour de l’autoroute et d’autres routes. Il a tatoué sur sa gorge une croix gammée rouge sang et, sur sa poitrine, un aigle étendant ses ailes. Il se croit invincible parce qu’invaincu, la « justice » démocratique étant incapable de l’enfermer pour de bon ou de lui régler son compte. Car si la peine de mort existe dans certains Etats américains, ce n’est plus le cas en Californie et les prisons sont des passoires pour qui a le pouvoir et l’argent.

Jeremy reconnaît sans peine Hagan lors d’un tapissage dans les locaux de la police, mais celui-ci joue la provocation en montrant combien il s’est renseigné sur lui, citant son nom, son adresse et son numéro de sécurité sociale. Il a ainsi « dissuadé » de nombreux témoins d’apporter leur déclaration au tribunal par des menaces directes sur leur vie et celle de leurs proches. Mais Jeremy n’a pas de famille, ni même de petite amie attitrée. Il est déterminé à témoigner pour que passe la justice.

Il est alors soumis au programme fédéral de protection des témoins, dont s’occupent les marshals à compétences fédérales. Il est pourvu d’un nouveau nom, d’une nouvelle adresse sécurisée. Sauf que la corruption par la menace de mort, propres à tous les fascistes, est bien plus efficace que celle par l’argent. Un officier fédéral du programme de protection des témoins est enlevé, torturé, menacé assez fort sur sa famille pour révéler ce qu’il faut. Jeremy, qui est tombé amoureux de la marshal métisse Talia (Rosario Dawson) – pied de nez au suprémacisme blanc – est retrouvé, visé, traqué.

Sa partenaire est blessée, il la sauve et descend l’un des tireurs, mais il doit à nouveau fuir. Les fédéraux jurent que « cette fois » ses références seront effacées des fichiers courants, soumises à autorisation très restreinte, mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait avant ? Incurie génétique de toute bureaucratie, on se fie aux « procédures », concoctées par des bureaucrates loin du terrain, en général inefficaces.

Comme Hagan s’est procuré le nouveau numéro de téléphone privé de Jeremy et qu’il le menace de s’en prendre à lui, à sa copine et à ses amis pompiers s’il témoigne, ce dernier décide de quitter le programme fédéral et de se débrouiller tout seul. Cette façon de raisonner est très américaine : l’Etat impuissant oblige chacun à retrouver son âme de pionnier et à faire justice lui-même.

C’est en effet lui ou moi. Tant que Hagan reste en vie, il mettra des contrats sur Jeremy et sur Talia. Même s’il est emprisonné, il ne sera pas hors d’état de nuire. Il faut donc carrément le descendre, ce que « la justice » n’autorise pas dans les Etats démocratiques. Même le flic Cella ne le pourrait pas, sauf en état de légitime défense – mais avec témoins et film en preuve directe, et encore ! La critique implicite des avocats est patente : ils pourrissent la justice par leurs excès de pinaillages procéduriers. Ils sont d’ailleurs aussi menacés que les victimes s’ils ne font pas ce que les tueurs veulent.

Le réalisateur Barrett, adepte des sports extrêmes, est un homme décidé et il veut que ses héros le soient. Jeremy, jeune amoureux, va se surpasser. Lui qui n’a jamais tué personne mais plutôt sauvé des vies du feu, va tirer au pistolet comme le lui a appris Talia ; il va obtenir des malfrats comme de l’avocat de savoir où se niche l’épais Hagan. Il va bouter le feu à son repaire, préparant soigneusement sa sortie.

Bien-sûr, rien ne se passe comme prévu. La marshal Talia va compromettre « par amour » la couverture de Jeremy, se faire suivre et capturer par un tueur – nous sommes ainsi dans les clichés Hollywood sur les « faibles » femmes soumises à leurs émotions. Elle sera ligotée dans la salle où part le feu. Mike Cella, le flic désabusé, laisse faire « jusqu’à 18 h seulement » – il lancera un avis de recherche contre Jeremy ensuite. Et puis… chacun est professionnel – autre trait américain – et fait ce qu’il sait faire de mieux. Je ne vous le décris pas, c’est assez prenant. Le Bien triomphera, sinon nous ne serions pas à Hollywood.

Voilà, à défaut d’un grand film, un bon film d’action, malgré l’absence de toute trace d’humour ou même d’ironie. On ne s’ennuie pas, on halète, on frissonne (to thrill). La leçon est un peu cousue de gros fil métis, mais nous sommes cinq ans avant l’ère Trump et l’état d’esprit est en train de virer à droite toute aux Etats-Unis. L’histoire ainsi contée tente de faire la part des choses, le oui-mais de la « justice » ou de ‘l’œil pour œil dent pour dent’ de la fameuse Bible, canal Ancien testament.

DVD Fire Fire – Vengeance par le feu parfois titré Témoin gênant (Fire with Fire), David Barrett, 2012, avec Josh Duhamel, Bruce Willis, Rosario Dawson, Vincent D’Onofrio, 50 Cent, ‎ France Télévisions Distribution 2017, 1h33, €13.00 Blu-ray €12.16

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Colette, Le blé en herbe

Elle a 15 ans « et demi » et lui 16 ans « et demi » comme disent tous les adolescents qui veulent être grands avant l’âge. C’est qu’ils sont à cette période de la vie qui bascule d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, ou presque. Un passage que Colette a observé chez ses beaux-fils à la plage et qu’elle romance avec Phil et Vinca – le nom latin de la pervenche. Car la jeune fille, qui est un peu elle-même, a les yeux très bleus, en harmonie avec le ciel d’été de Bretagne nord. L’harmonie avec la nature est très importante pour Colette, comme d’ailleurs pour les adolescents. Ils veulent se sentir inclus, acceptés, à l’unisson.

Vinca et Phil sont voisins d’été sur une plage entre Cancale et Saint-Malo. Les parents se connaissent, s’invitent, leurs villas louées tous les étés se touchent. Les deux enfants se sont connus tout petits et sont comme frère et sœur – jusqu’à cette année des 16 ans de Phil. Il change, devient petit mâle, aussi bien physiquement que mentalement. C’était dans l’air du temps, l’entre deux-guerres ; ce serait un peu différent aujourd’hui, mais pas tant que cela. Vinca est tourmentée d’amour pour Phil, mais comme un prolongement naturel d’enfance ; Phil opère une rupture, prend conscience de son charme et de sa beauté, devient dominateur et comme propriétaire. « Vinca ne sait que se taire, souffrir de ce qu’elle tait, de ce qu’elle voudrait apprendre, et se raidir contre le précoce, l’impérieux instinct de tout donner, contre la crainte que Philippe, de jour en jour changé, d’heure en heure plus fort, ne rompe la frêle amarre qui le ramène, tous les ans, de juillet en octobre »

Les ados vivent à demi nus, en vacances de tout, de l’école comme de la ville et des convenances. Ne reste qu’un minimum. « Tu t’habilles ? et moi ? je ne peux pas déjeuner en chemise ouverte, alors ? – Mais si, Phil ! Tout ce que tu veux ! D’ailleurs tu es beaucoup mieux, décolleté ! » p.1189 Pléiade. Sensualité des corps et des regards. « Vinca cessa de coudre pour admirer son compagnon harmonieux que l’adolescence ne déformait pas. Brun, blanc, de moyenne taille, il croissait lentement et ressemblait, depuis l’âge de quatorze ans, à un petit homme bien fait, un peu plus grand chaque année » p.1193. Phil remonte de la plage, « il se laissa glisser, épousa délicieusement, de son torse nu, l’ornière de sable frais » p.1196. Et une voix jeune et autoritaire l’éveille : « Hep ! Petit ! ». Une dame en blanc enfonce ses hauts talons dans le sable et veut savoir si son auto peut passer dans le chemin. Phil « ne rougit que quand il fut debout, en sentant sur son torse nu le vent rafraîchi et le regard de la dame en blanc, qui sourit et changea de ton. Pardon, Monsieur… » p.1197.

C’est le début d’une aventure ; la femme couguar qui désire l’éphèbe demi nu et le garçon qui est tenté par la femme mûre. Bertrand, le beau-fils de Colette, la première fois à Rozven en Bretagne en 1920, avait 16 ans et demi – et elle 47 ans. Trois femmes alentour convoitaient le jeune homme, dont elle-même. Dans l’édition de la Pléiade, Bertrand de Jouvenel témoigne, sans en dire trop. « Colette me regardait sans doute, car un jour où, devant la maison et vêtu d’un caleçon de bain, elle passa son bras sur mes reins, je me souviens encore d’un tressaillement que j’éprouvai. Il faut qu’il ait été bien vif pour avoir laissé un souvenir » p.LVII Pléiade.

Il paraît 12 ans quand il rit, mais jeune homme lorsqu’il est debout torse nu, dit la dame nommée Camille Dalleray, un prénom androgyne comme ses 30 ans avec peu de seins. Elle va l’inviter à boire une orangeade, puis à discuter, puis dans son lit. C’est dit pudiquement et décrit sans détails mais comme une évidence. L’initiation s’effectue sans heurts. L’univers de la dame en blanc est celui de la ville, de la villa obscure contre la chaleur, du lieu clos où se consomme l’amour : un enfermement. L’univers de l’amie d’enfance est tout le contraire : la plage, la mer, le grand large et le ciel, tout l’avenir du monde ouvert dans la nature.

Car le drame est celui de Vinca ; elle observe, elle sait, elle souffre. Et puis elle pardonne car la dame n’est qu’une passade d’été et Phil lui revient car elle se donne à lui volontairement comme une femme. Pour la première fois, pour l’arrimer en elle. « Il entendit la courte plainte révoltée, perçut la ruade involontaire, mais le corps qu’il offensait ne se déroba pas, et refusa toute clémence » p.1267. C’est délicatement dit.

Mais la femme de 30 ans a soumis et affaibli le jeune garçon de 16 ans vigoureux et possessif : il s’évanouit de faiblesse, il est soigné par Vinca. Elle s’affirme à son image, surtout après s’être donnée. Vinca chante au réveil, le dernier jour des vacances, alors que Phil s’enferme dans ses scrupules et sa culpabilité d’avoir plus ou moins trahi son amie et son enfance. Même si « leurs quinze années de jumeaux amoureux et purs » p.1268 ne s’oublient pas d’un coup de queue. « Puisqu’une femme que je ne connais pas m’a donné cette joie si grave, dont je palpite encore, loin d’elle, comme le cœur de l’anguille arraché vivant à l’anguille, que ne fera pas, pour nous, notre amour ? » p.1268. Mais le sexe n’a jamais établi la communication pleine et entière entre l’homme et la femme. Il manque tout le reste : les habitudes des corps, les affects des cœurs, les inclinations des esprits. C’est tout cela qui doit se développer avec le temps dans le couple ; c’est tout cela que Phil a perdu, désorienté par son passage hors de l’enfance.

Le roman a été publié en feuilleton dans Le Matin entre juillet 1922 et mars 1923 et a fait scandale dès le XIVe chapitre ; au XVe, la publication a été arrêtée. Ce pourquoi le chapitre XVI final bouscule le dénouement. Rappelons que le film d’Autant-Lara en 1954, qui a été tourné à partir du roman, a lui aussi fait l’objet de scandale et a été censuré. La société adulte, bourgeoise, catholique et inhibée n’a jamais accepté que l’enfance ne soit plus le paradis de la pureté et que l’adolescence commence. C’est pourtant la nature.

Colette, Le blé en herbe, 1923, J’ai lu 2000, 125 pages, €3,00, e-book Kindle €6,99

DVD Le blé en herbe, Claude Autant-Lara, 1954, avec Edwige Feuillère, Nicole Berger, Pierre-Michel Beck, Gaumont 2010, 1h44, €12,99 Blu-ray €14,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Nietzsche s’effare de « la civilisation »

Zarathoustra revient de son isolement vers « le pays de la civilisation ». Il veut retrouver les hommes « avec un désir favorable ». Mais il déchante vite : « Mon œil n’avait rien vu d’aussi bariolé ! ». La civilisation de Nietzsche – allemande, occidentale, de la fin XIXe – est « le pays de tous les pots de couleur. » L’être humain est devenu un oiseau bariolé ; il n’est plus lui mais fait de mille collages.

En fait (et cela vaut pour notre époque d’aujourd’hui), il ne sait plus où il en est : il relativise, il déconstruit, il accueille. Il n’est plus lui-même, il est tout le monde. Humble envers le différent, il s’efface, se colle d’autres étiquettes, refuse d’exister personnellement. « Le visage et les membres enluminés de cinquante taches : c’est ainsi qu’à ma stupeur je vous ai vu assis, vous, les hommes de ce temps. Et, autour de vous, cinquante miroirs flattaient et imitaient votre jeu de couleurs ! En vérité, vous ne pouviez porter de meilleur masque que votre propre visage, hommes de ce temps. Qui donc pourrait vous reconnaître ? Couverts des signes du passé et barbouillés de nouveaux signes : ainsi vous êtes-vous bien cachés de tous les augures ! » Quand on ne sait plus qui l’on est et où l’on va, on imite, on prend ici ou là, on raboute, on se bricole sa petite conception du monde – à la mode, ça va de soi. C’est ainsi un golem fait de pièces rapportées qui naît plutôt qu’un homme européen.

« Tous les temps et tous les peuples jettent pêle-mêle un regard à travers vos voiles. Toutes les coutumes et toutes les croyances parlent pêle-mêle à travers vos gestes. » Pour le reste, rien. Nus, vous êtes néant. Pourtant, vous vous croyez autres. « Car c’est ainsi que vous parlez : ‘nous sommes entiers, réels, sans croyance ni superstition’. C’est ainsi que vous vous rengorgez sans même avoir de gorge ! » Vouloir être tout, n’est-ce pas n’être rien en réalité ? Qui trop embrasse mal étreint ; qui se veut universel n’est plus humain mais abstraction sans chair. Pas de gorge. Pas de foi, « vous qui êtes des peintures de tout ce qui a jamais été cru. » « Toutes les époques déblatèrent les unes contre les autres dans vos esprits. (…) Vous rompez les os à toute pensée. »

Des dangers de l’universalisme poussé à son extrême : celui du scientisme et de la rationalité froide. Nietzsche tient compte des trois étages de l’humain, et pas seulement du cerveau. Il sait que les instincts font la volonté et que les passions entraînent la raison : comment la curiosité permettrait-elle l’exploration scientifique, sans cela ? Comment l’appétit engendrerait-il l’entreprise sans cela ? Comment le goût des choses nouvelles favoriserait-il la création sans cela ? Le seul rationalisme qui met tout au même niveau d’abstraction est la mort. « Et c’est là votre réalité : ‘tout mérite de périr’. »

C’est le nihilisme, la grande maladie de son époque, que Nietzsche a combattu jusqu’au bout – et qui ressurgit en notre temps qui ne sait plus ni qui il est ni où il va, avec des nationalismes régressifs qui renaissent, des identités qui se heurtent et ne veulent plus se regarder en face, préférant le cancel au nom du woke, tout un tas de mots globish qui ne signifient au fond rien. Nietzsche inactuel ? – Allons donc !

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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