Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes

Le jeune Arthur, 32 ans, marié à Louisa, exerce à Londres la profession de médecin dans le quartier de Bloomsbury. Il écrit assidûment : des romans historiques, des nouvelles. Celles sur Sherlock, publiées dans les magazines, ont un tel succès qu’elles sont publiées en volume. Et, après huit ans de pratique de la médecine, il décide, à la suite d’une grippe, de se livrer entièrement à l’écriture.

Le succès de ces douze nouvelles tient à ce qu’on peut les lire indépendamment. Elles ne se suivent pas, même si Watson le narrateur rappelle parfois certaines aventures passées. Les gens qui, déjà avant les réseaux sociaux, avaient du mal à fixer leur attention trop longtemps, sont ravis. La recette n’a pas changé : pour le succès, faites court !

Sherlock Holmes voit son personnage s’étoffer. Il apparaît moins ignorant qu’il ne s’était affirmé au départ ; il est moins méprisant envers les facultés d’observation médiocre de son compère Watson, encourageant même ses progrès ; il apprécie la contradiction et la candeur de son vis-à-vis, ce qui l’aide, dit-il à réfléchir.

Les enquêtes sont dans la banalité du quotidien : retrouver un bijou perdu, innocenter un présumé coupable, sauver une jeune femme des griffes d’un parent violent, un homme d’une arnaque, la société d’habiles malfrats… Les histoires sont dans la ville et la campagne, dans leur temps sous l’empire et le commerce mondial. Londres est la ville-monde de l’époque, là où tout se passe au final, le 221b Baker Street est le lieu de l’analyse sociale, et le cerveau de Holmes la raison qui explique au final le monde comme il va – avec logique.

Rien n’est plus agréable que de se retrouver avec Sherlock Holmes et John Watson dans le salon douillet de leur logeuse, un bon feu allumé dans la cheminée alors que le vent et la pluie frappent les vitres lors d’une tempête d’automne, ou que la neige recouvre les trottoirs, ou encore que le brouillard jaune des foyers au charbon s’insinue dans les rues et ne permet plus de voir à trois mètres. L’intérieur est un cocon protecteur des vrais dangers extérieurs, un nid propice à la réflexion dégagée de toutes contingences et stimulée par le whisky et le tabac, un havre hors des émotions pour qui vient consulter. Sherlock Holmes est le médecin des malades sociaux, ceux qui craignent le scandale, ceux qui se sont fait avoir, ceux qui se demandent s’ils doivent accepter une place trop bonne pour être honnête.

La suite des aventures est plaisante à lire, sans descriptions inutiles, avec la raison pour reine. Chaque lecteur se sent apte à user du même instrument offert à l’humain par la nature : ses sens pour observer et sentir, son cerveau pour analyser et résoudre. Les dessins de Sydney Paget à l’époque ont fixé une fois pour toutes l’image-type du détective : casquette de chasseur de daim qui couvre le précieux encéphale et les oreilles, pipe pour stimuler l’esprit, loupe pour voir au plus près. Tout fait sens.

Sir Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes (intégrale des 12 nouvelles), éditions Mystérium 2021, 154 pages, €7,99

Sir Arthur Conan Doyle, Les aventures de Sherlock Holmes – 1ère nouvelle : Un scandale en Bohême, 1892, Livre de poche 1996, 187 pages, €4,90

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

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Raguse 1

En prenant la direction sud-est, nous parvenons dans le Val de Noto, dans les monts Hybléens.

Raguse est une ville spectaculaire, bâtie de part et d’autres d’une gorge. Rebâtie plutôt, après un tremblement de terre, celui de 1693. Le quartier Saint-Georges est en bas, le quartier Saint-Jean est en haut, à l’emplacement de la ville déjà détruite. Querelle des anciens et des modernes.

Nous visitons le quartier Saint-Georges. Un orage s’amasse et gronde mais il ne pleut que quelques gouttes. Heureusement, car tout le monde a oublié son parapluie. Dans l’église Sant’Agata des Capucins, une peinture d’un élève du Caravage de style réaliste ; un ange adolescent plonge vers le sol en laissant entrevoir sa poitrine par son décolleté. Un autre tableau montre saint Pierre « recollant » les seins coupés d’Agathe.

En l’église san Giacomo, un autel tarabiscoté et chantourné orné de mosaïques et de dorures, pour encadrer un Christ supplicié nu.

A San Giuseppe, la façade baroque est en pierre drapée et l’intérieur est une bonbonnière 18ème. Bien trop décoré, kitsch et étouffant. Le baroque est caractérisé par le goût de la mise en scène, l’utilisation de la volute en architecture, les façades incurvées, la complexité des formes, les jeux d’ombres et de lumière, le goût du trompe-l’œil, la fusion des arts et des genres – en bref un métissage à l’opposé du clair et sobre classique, trop rationnel.

Le Duomo de Saint Georges est vaste mais plus sobre ; il comprend des chapiteaux très sculptés mais les visages des anges sont ratés. N’y avait-il pas assez de beaux modèles vivants ? Est-ce l’inaptitude de l’artiste a représenter la figure humaine ? Un Christ en bois réaliste, dans le style doloriste, griffé d’épines, les genoux écorchés, le torse émacié et les larmes humaines présentées telles quelles au public de dévotes. Devant le Duomo, le palazzo du film Divorce à l’italienne avec Mastroianni, film de Pietro Germi sorti en 1961.

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Elisabeth Kay, Sept mensonges

Le mensonge fascine l’époque. L’heure est à « la transparence », l’égalité de tous devant « la vérité », le tout savoir « démocratique ». Ce pourquoi le mensonge est la forme de Satan – celui qui séduit en disant le faux, celui qui tente par la « belle histoire ». Vieux remugles bibliques de la culture occidentale. Ce roman policier très récent est focalisé sur le mensonge – pas moins de sept. Dont la succession est une sorte d’engrenage fatal qui va aboutir au pire.

Jane et Marnie sont deux filles anglaises qui se se sont connues en sixième, à 11 ans, et ne se sont jamais séparées depuis. Elles font tout ensemble, pis que des jumelles. Elles co-louent, elles dorment dans le même lit, elles rient des mêmes choses, même si l’une est extravertie et solaire (Marnie) et l’autre repliée sur elle et maussade (Jane). Mais elles ne sont pas lesbiennes, elles ont chacune leurs peitts amis – qui changent. L’accord des tempéraments et les sentiments forme une sorte de sororité prête à la romance, sans rien de sexuel.

C’est Jane qui raconte. A qui ? A la fille Marnie lorsqu’elle est encore bébé et ne comprend pas encore. Mais devant le baby-phone qui répercute le son et l’image – donc renvoie la vérité. Jane avoue avoir menti une toute première fois à Marnie en ne raisonnant pas son ardeur pour Charles, qui va devenir son mari. Charles est associé d’un fonds d’investissement, riche, beau parleur, beau mec, bien musclé, bien habillé, content de lui. Et égoïste à faire peur – ce qui semble aller avec. Marnie ne voit rien, aveuglée par l’amour. Quand le vagin vous tient…

Oh, Jane sait ce qu’il en est : elle aussi a connu l’amour, sous la forme d’un Jonathan grand, sportif, musclé, seulement cameraman, mais gentil et attentif. Le contraire de Charles. Sauf qu’en sortant du métro, après un marathon, il a été écrabouillé par un chauffeur de taxi bourré en plein Londres – sous les yeux de sa femme. Dès lors, Jane va se réfugier dans les bras de son amie. Charles est vite lassé de ce ménage à trois et le fait savoir. Mais pas question pour Jane de voir s’éloigner Marnie. Elle n’aime pas Charles, elle ne va pas l’aider. Et il va disparaître.

Jane raconte sa vérité, tissée de sept mensonges, chiffre symbolique, dont le premier est le plus bénin. Qui aurait à cœur de doucher l’enthousiasme de son amie pour son nouvel amour ? Sauf que, si elle l’avait fait, Charles serait peut-être encore en vie… La suite des mensonges ne fait qu’enfoncer l’amitié dans les secrets toxiques qui la détruisent de l’intérieur. Jane, délaissée par sa mère qui lui a toujours préféré sa petite sœur fragile Emma, s’est reconstituée une sœur avec Marnie. Lorsque celle-ci s’éloigne, pour cause de couple avec Charles, elle ne le supporte pas et fera tout pour que cela change.

Plus : lorsque Marnie accouchera d’une petite fille, faisant famille par elle-même et excluant de fait sa meilleure amie en la faisant passer au second plan, Jane ne sait pas de quoi elle peut être capable. Surtout qu’une journaliste ambitieuse traque les témoignages de qui a fait quoi lors de la mort de Charles. Et celle de Jonathan. Et celle d’Emma. Et celle de la mère. Jane est toujours là, toute proche.

Mais s’il y a morts, il n’y a ni enquête, ni fausses pistes. Jane raconte linéairement à l’enfant de l’avenir les étapes de son amitié fusionnelle remise en cause, de sa résistance, de ses méfaits sans le vouloir, poussée par une force qui la possède.

Ce roman policier tente une approche originale, où la psychologie est une analyse en profondeur de la psyché. Une amitié trop fusionnelle, par réparation d’une enfance frustrée, ne peut donner que de l’envie obsessionnelle – et faire déraper les relations équilibrées. Quand les vérités ne sont pas égales, le mensonge les compense. Pour le pire.

L’auteur, éditrice anglaise, écrit là son premier roman, et il est réussi. J’ai beaucoup aimé ce décorticage honnête des ressorts psychologiques d‘une meurtrière malgré elle, qui ne sera jamais reconnue comme telle.

Elisabeth Kay, Sept mensonges (Seven Lies), 2020, Pocket 2024, 439 pages, €9,00, e-book Kindle €9,99

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Villa Casale à Piazza Armerina 2

Dans la salle à manger, les douze travaux d’Hercule, dans les appartements privés des scènes avec des oiseaux, de l’érotisme. Le propriétaire était préfet du prétoire, poste d’honneur consistant à gouverner des provinces, dont ils n’existait que trois ou quatre représentants dans toute l’Italie romaine. Une salle présente des sportives en bikini. Toutes des femmes, toutes s’exerçant à des jeux sportifs.

Dans la chambre, sont représentés en mosaïque Ariane et Dionysos. Dans une autre, Polyphème aux trois yeux est montré au moment où Ulysse lui tend du vin pur dans une outre. L’intelligence contre la brutalité : les Grecs ne buvaient jamais de vin pur, ce qu’un barbare acceptait sans vergogne. Arion joue de la lyre sur le dos d’un dauphin et enchante les habitants de la mer. Orphée apaise les animaux sauvages.

Dans une pièce, un agoniste entre Éros et Dionysos, chacun accompagné de ses dieux : les dieux ouraniens Apollon, Aphrodite, Athéna pour Éros, et les dieux chthoniens pour Dionysos : Hadès, Perséphone, Déméter et Hécate. « Agoniste » est encore un terme de spécialiste utilisé par le guide, il signifie « qui combat dans les jeux ».

Nous déjeunons à Piazza Armérina à six kilomètres de la villa, sous le cèdre et le laurier-rose à fleurs blanches. Nous sommes au-dehors, dans un parc face au petit restaurant, et la table est dressée avec une assiette d’antipasti et un plat de pâtes, bonnes mais en trop pour notre appétit réduit par la chaleur. Les penne sont accompagnées d’une sauce au jambon cru, aux pistaches écrasées et au fromage local râpé. Un cannolo de ricotta et un café complètent l’ensemble. Les cannolli sont des cylindres de pâte frite bourrée de ricotta parfumée au sucre et au Marsala, éventuellement de fruits confits.

Sur les murs des appartements de la ville, pas mal de pancartes annonçant la vente, «Vendesi ». A propos, sur ma question directe, Mérule ne met pas au propre ses carnets mais elle les conserve tout simplement.

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Observons les feuilles de lierre, dit Alain

Le lierre est une plante grimpante, vite envahissante si l’on n’y met un terme. Le philosophe Alain, par un beau jour de janvier 1909, s’est pris à méditer dessus. Regardez les feuilles de lierre, dit-il ; elles ne sont pas identiques en bas de la plante, au milieu et au sommet. Elles sont largement échancrées en bas comme de petites mains, mais très allongées en haut comme des feuilles de lilas, avec toutes les formes intermédiaires entre deux. C’est qu’en bas, elles ont peu d’air et de lumière et qu’en haut elles en ont pléthore. « Chaque feuille se construit suivant le lieu qu’elle occupe. » Ainsi s’adapte-elle à son milieu. « Plus simplement, elle vit comme elle peut vivre ; elle pense moins aux ancêtres, et aux traditions du lierre, qu’aux conditions du milieu où elle vit. Elle est plutôt géographe qu’historienne. ».

Le préjugé veut qu’une plante se développe comme un œuf, conditionnée par son programme génétique. Et l’être humain aussi. Mais si c’était moins simple qu’il ne paraît, réfléchit Alain ? « Je me demande si nous ne supposons pas trop facilement un souvenir directeur et une tradition agissante, alors que le milieu, composé d’un organisme déjà existant et de mille choses autour, est peut-être le seul architecte. » Éternelle question de l’œuf et de la poule : est-ce l’œuf qui produit la poule – ou la poule qui a trouvé dans l’œuf le moyen de se reproduire ? Ou bien l’inné et l’acquis, le gène et son milieu.

De fait, inutile de poser une « contradiction » entre la génétique et l’environnement, entre l’inné et l’acquis : il y a alternance de l’un à l’autre, essai et erreurs, adaptation du génétique à l’environnement. « L’historien dit : nous avons des toits pointus parce que nos ancêtres en avaient ; mais le géographe dit : nous avons des toits pointus parce qu’il pleut beaucoup en Normandie. » Qui a raison ? Les deux mon philosophe ! Il pleut beaucoup, donc les toits sont en pente – et la tradition reprend cet usage, parce qu’il est utile ici et maintenant.

Au final, observer la nature nous permet de mieux comprendre le monde, comment il est agencé et comment il se développe. « Fermons notre livre d’histoire, et allons voir des feuilles de lierre », conclut Alain. On apprend plus par l’observation que par la théorie, malgré notre travers français de préférer les grands mots et l’abstraction à l’humble regard attentif sur ce qui marche.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Villa Casale à Piazza Armerina 1

Nous arrivons à la villa romaine de Casale, une bergerie du quatrième siècle devenue vers 320 villa administrative du gouverneur car placée au centre stratégique de la route du blé et de la poste de Catane à Agrigente, portant les denrées et les impôts à Rome. Après la perte de l’Égypte due à la scission de l’empire romain, la Sicile était devenue le grenier à blé de Rome. Dévastée par les Vandales mais occupée par les Byzantins et les Arabes, elle fut recouverte de boue par une inondation au XIIe siècle. Elle n’a été redécouverte que dans les années 1920 et fouillée par l’archéologue Pietro Orsi.

Contrairement aux Grecs, les Romains ne se faisaient pas représenter nus, sauf les dieux et les empereurs. La nudité était considérée comme peu virile, selon le guide, les Grecs étant réputés efféminés. Ils sont dûment habillés, les ragazzi de 15 et 16 ans italiens et américains, accompagnés de trois profs. Ils sont bruyants, au point que le guide doit leur demander par deux fois de baisser le ton. On ne s’entend plus dans les écouteurs.

La villa a été bâtie et décorée comme expression de la puissance de son propriétaire : un aqueduc, des thermes, des latrines, un grand atrium décoré de mosaïques. Elle articule le public et le privé, l’ostentatoire et l’intime. La vaste cour d’accès pour les invités avait ses murs peints de personnages grandeur nature. La porte monumentale ornée d’une fontaine permet d’accéder à une seconde cour à portique, avant le vestibule où la mosaïque de sol met en scène la cérémonie d’accueil.

Après le grand jardin enjolivé de bassins et un portique de colonnes corinthiennes en granit aux chapiteaux de marbre blanc, survient le sol représentant 84 protomés d’animaux, un corridor dit faussement « de la grande chasse ». Ce grand couloir composé de mosaïques présente des scènes – non de chasse comme on l’a cru et répété aveuglément – mais de capture d’animaux exotiques pour le cirque de Rome. Après quelques degrés, les visiteurs accèdent à la basilique, lieu des cérémonies publiques ; elle est pavée de marbre et ornée d’une statue d’Hercule.

Il faudrait tout montrer, tout est beau, réaliste, vivant. Avec les fameuses « baigneuses » en bikini, qui sont des athlètes femmes. Comme quoi les Romains n’étaient pas si misogynes que l’on croit.

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Destination finale 4 de David Richard Ellis

Un schéma classique, mais toujours efficace : un étudiant bien sous tous rapports, avec la vie devant lui, a une vision, celle d’une catastrophe. Il en fait part à ses amis, qui ne le croient pas vraiment, mais les entraîne hors du danger, suscitant l’ire des spectateurs dérangés. La catastrophe survient, exactement comme il l’avait prédit. Il connaît alors le sort de Cassandre : il porte malheur. C’est le cas de Nick (Bobby Campo), jeune homme gentil et musclé, qui assiste à une course automobile avec sa petite amie Lori (Shantel VanSanten) et ses copains Hunt (Nick Zano) et Janet (Haley Webb). Nick a la prémonition d’un accident de voiture qui envoie des débris dans les gradins, provoquant l’effondrement du stade.

Évidemment, tout se passe comme prédit, mais la bande des quatre est sauvée, avec ceux qu’elle a entraîné à sa suite. Dont Carter (Justin Welborn), un chauffeur de dépanneuse raciste dont la fiancée a péri parce que, selon lui, le garde de sécurité noir George (Mykelti Williamson) l’a empêché de replonger dans les débris pour la sauver. Il n’aurait rien pu faire mais serait mort lui aussi. Mais que peut-on contre l’obstination paranoïaque du plouc empli de ressentiment ?

Évidemment, ceux qui sont sauvés ne sont que des morts en sursis, et Carter le mauvais y passe en premier. En voulant se venger du Noir, une suite d’enchaînements mécaniques le jette à terre, enchaîné derrière sa dépanneuse dont les freins sont desserrés, et cramés par le bidon d’essence qu’il avait apporté pour jouer au Ku Klux Klan. Il périt, lui le Blanc raciste, comme les Noirs lynchés par ses semblables texans. Nick et ses amis se demandent quel est l’ordre de la liste à périr. C’est ensuite le tour du garagiste.

Évidemment, Hunt n’y croit pas. Jeune, bien bâti, sexuellement au top, il sent la vie devant lui et balaye ces superstitions malgré les récits sur Internet. Il périra en second, par où il a « péché ». Bien que Nick cherche à le joindre sur son mobile pour le prévenir d’éviter à tout prix l’eau, ainsi qu’il l’a vu dans un cauchemar, Nick sort en slip de la cabine où il a baisé longuement une fille jeune. Il marche, avantageux, lorsqu’un gamin obèse et balourd lui flanque une giclée dans sa paire de pectoraux soigneusement cultivés, que le môme rêverait sans doute d’avoir, en mimétisme homo-érotique. Le jet symboliquement spermatique fusille le téléphone et Hunt est furieux. Il crève… le matelas du gros gamin, lui pique son flingue à flotte et le balance dans les profondeurs sans regarder s’il sait nager. En jetant le pistolet à eau en plastique derrière une cloison, il actionne sans le savoir le levier de vidange de la piscine, dont le trou aspire violemment tout ce qui passe à portée. Jouant toujours avec sa pièce « porte-bonheur », il fera son malheur. Ladite monnaie tombe à l’eau et le jeune fat plonge pour la retrouver. Il se fait aspirer par le fondement, sans pouvoir s’en dépêtrer, au point de se vider par le cul. Gros plan sur le foie, les viscères – et la pièce – que régurgite le système bête et méchant, programmé pour bien faire son boulot.

Lori et Janet veulent absolument voir le film d’horreur catastrophe dont « tout le monde parle ». Nick prévoit qu’il va y avoir un accident et tente de les sauver mais Janet refuse, en conne américaine persuadée de son bon droit féministe de n’écouter qu’elle-même. Quant à Lori, il l’entraîne avec lui, mais l’explosion du cinéma (tout saute toujours à Hollywood) fait s’éventrer l’escalator et la fille est entraînée dans les engrenages à cause d’un lacet de basket mal attaché (toujours la flemme ado typiquement yankee). En réalité, lorsque les filles vont au ciné, Nick se précipite au centre commercial et parvient à éviter la catastrophe ; il les sauve.

L’homme au chapeau de cow-boy qui a dû changer de place sur les gradins est blessé à l’hôpital : c’est le prochain sur la liste. Il se prend une baignoire pleine du plafond, laissée se remplir par un infirmier insouciant. Puis George, fataliste depuis l’accident de sa femme et de sa fille, se fait faucher par une ambulance. La mère de deux kids turbulents (qu’on laisse faire), a été remarquée par Nick parce qu’elle sortait de son sac des tampons hygiéniques féminins pour mettre dans les oreilles de ses fils, assourdis par le vacarme de la course. Il avait trouvé ça marrant ; la femme l’avait suivi lorsqu’il avait dit qu’il fallait sortir. Elle est aussi sur la liste – on ne sait pas ce qu’il est advenu des kids, qui devraient y être aussi. Elle périt en sortant de chez le coiffeur, où un ventilateur tombé du plafond a failli la décapiter, et après une chute de siège jamais réparé. C’est en fait le palet jeté par l’un des gamins sur la pelouse en face, pour viser un panneau, qui est éjecté par la tondeuse du beauf clopeur qui remplit sa machine sans faire attention, qui finit par l’éborgner à mort ; elle venait de dire à ses gamins qu’elle allait garder l’œil sur eux…

Deux semaines plus tard, c’est leur tour. Ils se rejoignent au café pour fêter leur avenir après avoir leurré la Mort. Nick s’aperçoit qu’un échafaudage est mal étayé et prévient, mais l’ouvrier (noir), fataliste, dit qu’on doit le réparer. De fait, il s’écroule, et un gros Truck massif est forcé à faire un écart pour l’éviter, éventrant la vitrine du café dans lequel les trois qui se croyaient sauvés sont écrabouillés. Les filles parlaient chiffons et achats, comme des têtes de linotte, tandis que Nick pensait que tout avait peut-être été prévu pour cet instant précis.

Humour noir, contraste entre la jeunesse éclatante et la perspective mortelle, fatalité biblique – ce film en particulier dans la série point les défaillances humaines. La bêtise, le laisser-aller, le ressentiment, l’insouciance, la frivolité, tuent plus sûrement que les bêtes machines. Celles-ci n’échappent aux humains que parce qu’ils les laissent faire. Ils oublient de serrer le frein, laissent un bidon d’huile ou d’essence ouvert en équilibre, font se côtoyer des explosifs avec un tas de sciure, négligent de ranger une paire de lunettes-loupes au soleil, ne font pas attention aux instructions du lavage automatique, ne réparent pas le banc du circuit, ni l’échafaudage, ni le siège du coiffeur…

On ne peut rien contre la Mort, qui surviendra, inéluctable pour tous les vivants ; on ne peut rien contre le destin, suite de hasards et de nécessité ; mais on peut agir en adulte responsable et faire attention. Ce n’est pas le cas des personnages qui périront écrabouillés, transpercés, cramés, happés, cloués, aspirés. Le moins bon mais le plus rentable des films de la série.

DVD Destination finale 4 (The Final Destination), David Richard Ellis, 2009, avec Bobby Campo, Shantel VanSanten, Mykelti Williamson, Nick Zano, Haley Webb, Metropolitan Film & Video 2010, 1h18, doublé anglais, français, €26,80, Blu-ray €13,00

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Les films Destination finale précédents déjà chroniqués sur ce blog :

https://argoul.com/2024/12/01/destination-finale-de-james-wong/
https://argoul.com/2024/12/04/destination-finale-2-de-david-richard-ellis/
https://argoul.com/2025/02/23/destination-finale-3-de-james-wong/

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Écrivains de Sicile

Dans le bus, le guide en profite pour nous bourrer d’informations. Selon lui, Agrigente est la province la plus littéraire de Sicile, une île qui a quand même connu déjà deux prix Nobel de littérature, Pirandello en 1934 et Quasimodo en 1959. Pirandello est l’homme de l’angoisse existentielle ; il cherche son identité. Il est né dans une propriété nommée Chaos, « je suis le fils du chaos », a-t-il écrit. Salvatore Quasimodo est un représentant de l’hermétisme contemporain.

Nous traversons des terres arides, le paysage intérieur de la Sicile sec et rocheux. Nous passons devant le château de Frédéric II à Enna, cité nombril de l’île. Au pied des monts, Pergusa est le seul lac d’eau douce naturel de la Sicile.

Giovanni Verga, mort en 1922, était le représentant du vérisme. Il a conceptualisé « l’ideale dell’ostrica » (« l’idéal de l’huître »), l’attachement au lieu de naissance, aux anciennes coutumes, la résignation à la dureté d’une vie parfois inhumaine, la conscience, enracinée en chacun, que cette société fermée, archaïque, souvent bornée, est la seule défense contre les nouveautés venues de l’extérieur et que l’on n’est pas préparé à accepter – mais l’obstination à résister aux obstacles malgré tout. Une vraie régression populiste comme aujourd’hui, un « retour à », au « c’était mieux avant » style rassemblement et national.

Un autre écrivain, Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, duc de Palma, baron de Montechiaro et de la Torretta, Grand d’Espagne de première classe, est sicilien. Il est né à Palerme et resté fermé sur son enfance ; solitaire, il était plus à l’aise avec les choses qu’avec les gens. Son roman Le Guépard, adapté au cinéma par Lucino Visconti an 1963 avec Alain Delon, Burt Lancaster et Claudia Cardinale, a été publié à titre posthume en 1958. Il donne à voir la transition de l’ancien monde féodal au nouveau monde démocratique, personnifiés par Don Fabrizio et Tancrède, qui avoue « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ». C’est le principe de la révolution au sens littéral : le tour à 360°. Ainsi les anciennes élites laissent la place à de nouvelles élites, mieux adaptées mais toujours élites. Le pouvoir de quelques-uns ne change pas, le tout est de s’immiscer dans la nouvelle donne.

L’auteur le plus connu aujourd’hui est Andrea Camilleri, né à Port Empédocle en Sicile (dont il a fait Vigata dans ses romans policiers) et mort à Rome en 2019. Il est l’auteur du commissaire Montalbano, qu’une série télévisée italienne a rendu célèbre dans la péninsule.

Selon le guide, il faut lire aussi Goliarda Sapienza, L’art de la joie, publié en 1998. Il s’agit de son enfance sicilienne brute et réaliste, dépucelage précoce, inceste, avilissement et trahisons. Un art de l’énergie et de la résilience, pauvreté dans l’enfance, emprise de l’Église à l’adolescence, bisexualité assumée dans sa jeunesse, découverte du communisme et de la maternité adulte. Modesta l’héroïne évolue avec le monde tout en restant fidèle à sa nature.

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Arthur Conan Doyle, Le signe des Quatre

Holmes et Watson s’affinent sous la plume de l’auteur ; ils en deviennent plus humains, plus étoffés. Sherlock commence, dans ce livre, par s’injecter de la cocaïne dans le bras, comme un vulgaire junkie. De quoi faire « interdire » le roman par les trompistes aux USA régressifs. Mais ce n’était pas une drogue interdite à l’époque, et il était de bon ton, parmi les milieux intellos, de tenter des « expériences » de décentrement de tous les sens (voir Charles Baudelaire, Thomas de Quincey, Théophile Gautier). Selon Holmes, la drogue aiguise son esprit, et surtout le désennuie. Il a besoin d’activité, et rester oisif n’est pas dans sa nature – il déprime.

Ce pourquoi, lorsqu’une jeune Mary se présente au 221b Baker Street et lui demande son aide, il saute sur l’occasion, sa raison en est avide ; Watson, quant à lui, saute sur la jeune fille, son cœur s’en éprend. Son père a disparu ! Bon, c’était il y a onze ans, mais une lettre mystérieuse vient de lui parvenir, avec en cadeau une perle de grand prix. La sixième perle depuis quelques années. Cette fois, est jointe une invitation pressante à venir à un rendez-vous, accompagnée si elle veut, mais surtout pas par la police. De quoi allécher Holmes et Watson, qui s’y rendent derechef avec elle.

Commence alors une invraisemblable histoire de corruption et d’exotisme, de trésor et de trahison. Même schéma que dans Étude en rouge, un meurtre au présent à Londres fait remonter tout un passé dans l’empire. Un homme est tué dans sa chambre, porte et fenêtre fermées de l’intérieur, sans blessure apparente. Il est le jumeau de celui qui a convoqué Mary, fils d’un major des Indes revenu avec un trésor volé. Les Quatre veulent se venger. Ce sont eux qui ont pris le trésor d’Agra, lors de la révolte des Cipayes, et ont juré de se le partager une fois libres. Mais ils ont été arrêtés pour meurtre (en temps de guerre…) et envoyés au bagne dans les îles Andaman, dont les indigènes sont des pygmées. Ils ont soudoyé deux officiers pour obtenir de quoi s’évader, mais l’un d’eux a trahi et a volé tout le butin, au mépris de sa parole : celui qui vient de mourir.

Holmes est aux anges, une bonne énigme à résoudre, avec peu d’indices ; Watson est aux anges, une bonne fille à aimer, malgré l’obstacle de sa subite richesse. Laquelle va s’évaporer en conclusion, le coffre étant vide et les pierres précieuses semées dans la Tamise. Mais c’est moral. L’atmosphère grise et brumeuse de Londres, le labyrinthe de ses ruelles mal famées, la respiration des bateaux sur le grand fleuve, le drame gothique de l’avarice, la vengeance et l’amour, rendent ce roman policier captivant.

Sherlock, véritable « machine arithmétique » comme le dit son compère, va-t-il perdre Watson, en passe de convoler en justes noces ? Le solitaire n’aime pas être isolé, sa raison a besoin de stimulants humains. La candeur de Watson, la bêtise des policiers, les yeux aigus et fureteurs des gamins des rues pieds nus et en loques qui lui servent d’espions pour quelques shillings, sa logeuse aux petits soins – tout cela lui est indispensable. Il n’est pas un robot, même s‘il a hypertrophié le cérébral. Au détriment du physique, mais qu’il a développé adolescent, en témoigne un ancien champion de boxe qui le reconnaît pour avoir combattu contre lui, et il se défendait vaillamment. L’idéal (issu des Grecs et des Romains) du « gentleman » harmonieusement cultivé par un esprit sain dans un corps sain est réaffirmé, pendant à la sportivité populaire. Même si Watson apparaît plus équilibré, malgré sa blessure de guerre qui le diminue, les deux se complètent.

Sir Arthur Conan Doyle, Le signe des Quatre, 1890, Livre de poche 2015, 150 pages, €4,90, e-book Kindle €0,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

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Agrigente, la vallée des temples 2

Le temple d’Héraclès, après la Porta Aurea, dont Verrès a tenté de voler la statue de bronze, a été lui aussi anastylosé par sir Alexander Hardcastle au début du XXe siècle. Ce capitaine de l’armée anglaise a acheté en 1921 une parcelle de terrain et a bâti sa maison près du temple d’Héraclès. Il y vivra jusqu’à sa mort en 1933. Il a financé de nombreuses fouilles archéologiques et a fait redresser huit colonnes du temple d’Héraclès. Nous visitons d’ailleurs la courte exposition qui s’y tient, laquelle nous présente que deux ou trois peintures intéressantes du baroque italien.

Un enclos de chèvres de race locale Girgentana, montre des bêtes aux cornes entortillées en forme de lyre. Les Grecs ou les Arabes auraient importé ces chèvres d’Afghanistan. Son lait est très renommé pour sa teneur en protéines et la race, vouée à disparaître, est désormais sauvées par une association.

La lune s’élève, pleine, à l’opposé du soleil qui se couche. Une statue de bronze d’Icare aux ailes brisées de l’artiste contemporain Igor Mitoraj, un Polonais, trône devant le temple F, dit de la Concorde, depuis 2011. Lequel temple, érigé en 440 avant pour les Dioscures, est le mieux conservé parce que transformé un temps en église par les chrétiens. L’évêque Grégoire l’a consacré, au VIe siècle après, aux saints Pierre et Paul. Il élève ses six colonnes de face pour treize de côté vers le ciel bleu nuit. Les projecteurs leur donnent une belle couleur orangée, intermédiaire entre celle de l’astre finissant est celle de l’astre montant. Une nombreuse jeunesse s’est assise devant le temple pour jouir de l’instant. L’endroit était peut-être consacré aux Dioscures, les fils jumeaux de Léda, Castor et Pollux. Le mari de Léda était Tyndare, le roi de Sparte, mais le père biologique des gamins unis comme des frères était Zeus. Des niaises aux gros seins moulés dans des hauts blancs profitent des derniers rayons de l’astre pour se faire prendre les bras levés. Je parle de photo. Comme si elles tenaient le temple à bout de bras, à la mode du narcissisme de dérision des réseaux sociaux anglo-saxons. Un jeune homme bien bâti, bien planté sur terre par des pieds en canard, est flanqué d’un copain qui garde ses lunettes noires même en pleine obscurité. Ce doivent être des lunettes de vue qu’il ne peut enlever sous peine de buter sur les pierres.

Journée fatigante mais passionnante et très variée. Nous ne revenons à l’hôtel pas à pied, trop long et de nuit, mais en bus, en passant par la route qui longe les temples illuminés. Nous les verrons de loin de la terrasse des jardins de notre hôtel, mais ils sont trop petits pour être photographiés avec netteté. C’est une dernière lumière de Grèce, même si les paléochrétiens ont creusé les fondations du temple pour en faire leurs sépultures.

Nous dînons aussitôt à l’hôtel, à peine avons-nous le temps de nous laver les mains car il est tard. Le menu est à peine meilleure qu’hier, composé de risotto au citron avec des brins de courgettes grillées, une tranche de bœuf sauce champignon poivron assez fade, et d’une glace aux amandes. Le vin rouge que nous choisissons cette fois, un Syrah, plus vert qu’hier, de la récolte 2022, est moins goûteux au palais. C’est un vin de soif, pas trop cher., Pour les deux soirs, l’eau et le vin nous reviennent à 12 euros par personne.

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Michel Santi, Une jeunesse levantine

Michel Santi est un original, et cette autobiographie en « réécriture subjective », comme l’analyse Gilles Kepel dans sa préface, donne les clés de son intelligence « décalée ». Il publie en effet le 3 mars de cette année dans La Tribune, le journal français de la bourse, l’engrenage d’un scénario apocalyptique déclenché par Trump – qui, heureusement, ne s’est pas produit. Ou du moins pas entièrement.

Michel est en effet né à Beyrouth en 1963 de Paul Santi, diplomate français issu d’une famille de Français d’Égypte, Compagnon de la Libération, et de Nadia Rizk, issue d’une des grandes familles chrétiennes orthodoxes du Liban. Français de naissance, élevé au collège jésuite français Notre-Dame de Jamhour, il quitte le Liban avec son père mais sans sa mère, à 12 ans en 1975, lors du déclenchement de la guerre civile.

Il part à Djeddah, en Arabie saoudite, où son père est nommé et, à 12 ans et demi, est invité par un prince saoudien de 50 ans à l’accompagner en pèlerinage à La Mecque. Son père ne pouvait pas, devant demander l’autorisation au ministère. Ce prince, prénommé Abdallah, sera roi d’Arabie saoudite en 2005. Ce passage à la puberté est une véritable initiation, comme les Grecs antiques l’organisaient pour leurs garçons, les confiant à un mentor plus âgé. Michel dira qu’il est parti du Liban « innocent et pur », ce qui signifie qu’il y reviendra différent. Gilles Kepel le suggère en passant lorsqu’il évoque le jeune compagnon du prince en « éphèbe chrétien ». Le pèlerinage exige la pureté du corps, mais l’avant et l’après sont libres. L’initiation à l’antique est autant spirituelle que de caractère, l’affectivité et la sensualité restant loin en second. Khomeiny, lorsqu’il le rencontrera, sera impressionné par cet aspect de l’éducation de Michel.

Rejoignant sa mère à 13 ans via Chypre, dans un Liban en guerre civile, il rencontre Sandy (Iskandar Safa), qui a alors 21 ans et milite dans la milice chrétienne nationaliste des Gardiens du Cèdre. Il deviendra homme d’affaires et de réseau, propriétaire des chantiers Constructions mécaniques de Normandie et de Privinvest, un géant international de l’armement et de la construction navale, ainsi que de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Il négociera en 1988 la libération des otages français du Liban. Il est l’amant de sa mère et l’adolescent Michel lie amitié, le suit, portant l’uniforme de la milice et chargé du dispensaire. Il rencontre le commandant afghan Massoud à Beyrouth, le futur terroriste chef de la branche militaire du Hezbollah Imad Moughanieh de son âge, puis Ali Hassan Salamé, dit Abou Hassan, cerveau des opérations terroristes de l’OLP (dont les fameux attentats de Munich contre les athlètes israéliens), qui est le mari de sa cousine Georgina et islamo-progressiste, ancêtre des islamo-gauchistes d’aujourd’hui.

« Les Palestiniens n’existent pas » (c’est ce qu’affirme par exemple Khomeiny p.170) ; ils sont arabes, dans l’histoire soit égyptiens, soit turcs, et ont une origine génétique commune avec les juifs. Expulsés de leurs terres par l’expansion d’Israël, ils sont exploités et manipulés par les puissances de la Ligue arabe pour mener leur jeu politique. Zuheir Mohsen, dirigeant de Saïqa, une faction palestinienne pro-syrienne et représentant à l’OLP affirmait en 1977 : « Nous parlons aujourd’hui de l’existence d’un peuple palestinien seulement pour des raisons tactiques et politiques, car les intérêts nationaux arabes demandent que nous posions le principe de l’existence d’un peuple palestinien distinct pour l’opposer au Sionisme. » Cancer du Proche-Orient, aucun pays « frère » ne veut d’eux sur son territoire, car ils créent bientôt une armée, menacent les institutions, gangrènent le pays de l’intérieur : la Jordanie les a chassés en septembre 1970 (p.141), le Liban les a chassé en 1982, l’Égypte les refuse en 2025.

Michel quitte la milice en fin d’année, las des massacres inter-ethniques et inter-religieux. « La terreur pour le plaisir, le sang pour le fun, la course aux martyrs, des deux côtés – de tous les côtés – vu qu’il y a autant de groupuscules que de causes, que de religions, que de sectes, que de villages, que de familles, que d’ennemis à abattre… » p.129.

Il rejoint son père nommé en Turquie, reprend ses études et passe brillamment le bac scientifique français. Il y rencontre un ami de son père, le résistant et espion Robert Maloubier, « Bob ». A 15 ans, il dîne chez sa cousine à Paris avec Sandy, Yasser Arafat (qu’il n’aime pas) et Shimon Peres (qu’il trouve froid). Sandy, qui veut désormais se faire appeler Iskandar, l’emmène à Neauphle-le-Château rencontrer l’ayatollah Khomeiny en exil, qui prépare son retour en Iran et la révolution islamique.

Il parle toute une après-midi avec lui, en tête à tête. « La cause palestinienne – qui est séculière – est devenue l’opium du peuple musulman, qui juge tout à travers son miroir déformant (…) Sous le prétexte de combattre Israël, ils asservissent leurs propres peuples et consolident leur tyrannie » (p.171), explique l’ayatollah au jeune garçon. Et de lui avouer qu’il va exploiter les Palestiniens lui-même pour diviser les pays arabes sunnites, afin d’imposer le chiisme, seule vraie foi en prolongement du message de Jésus. Et de lui exposer sa doctrine : « L’Islam, c’est la religion des opprimés. (…) Comme tous les chiites, je suis par définition contre la monarchie, contre toutes les monarchies, qui ne sont pour moi que des relents du polythéisme. (…) Tout est politique en islam ! » p.178. Son idée suprême est que la politique doit être subordonnée à la foi, inscrite dans le Coran et point barre. Puis il prend, selon le Michel Santi de 16 ans réécrit par l’adulte mûr de 60 ans, des accents Mélenchon :« Un pouvoir autoritaire est tout ce dont nous avons besoin. Ces créoles, ces Noirs, ces Arabes, ces pauvres, ces indigents de la démocratie, ils ne peuvent plus se satisfaire de simplement exister. (…) L’émotion est constructive, la raison fait des ravages. Voilà pourquoi je revendique la déraison. (…) J’appelle au désordre car l’ordre est ennuyeux. (…) Le relativisme – qui est une notion purement chiite par ses questionnements permanents – enrichit et libère » p.216. Il prône comme Trotski, la révolution permanente. Cette réhabilitation de l’émotion séduit le jeune Michel, qui a lu à 14 ans (p.152) le psychologue Pierre Janet.

Début 1979, Michel rend visite à sa cousine qui vient de perdre son mari assassiné par les services israéliens. Khomeiny veut le voir et lui demande de l’accompagner en Iran. Il a presque 16 ans et, une fois encore, est pris comme mascotte par un dignitaire musulman. Fils de diplomate français, jeune et chrétien, ami d’un prince saoudien, Michel est un « otage » parfait au cas où le retour se passerait mal. Car si Khomeiny est doux et poète lorsqu’on est d’accord avec sa façon de penser, il devient inflexible et sans pitié dès que l’on remet en question sa loi, donc Allah qu’il connaît par coeur (chapitre 44).

A 18 ans, Michel quitte la Turquie pour s’installer à Paris et commencer des études de médecine. Il réussit le concours à la fin de la première année mais, amoureux de Gilles, frère d’un condisciple de médecine d’un an plus jeune, est persuadé de rendre visite au Liban, que l’armée israélienne vient d’envahir. Gilles a un lointain cousin de 18 ans, blond et bien dessiné, dans l’armée d’occupation. L’assassinat du président élu du Liban Béchir Gemayel en septembre, suivi des massacres de Chabra et Chatila, incite Gilles à repartir en France tandis que Michel le quitte pour s’installer avec le cousin, qui déserte, écoeuré par les massacres israéliens. Shimon Peres le fait rapatrier à Paris comme indésirable en Israël, et le petit ami, sur le point d’être arrêté par l’armée, se tue.

Michel Santi ne reprendra pas ses études de médecine interrompues. Il se tourne vers HEC Paris, en sort diplômé, cofonde en 1993 sa première société de gestion de fortune indépendante à Genève, est naturalisé suisse en 1997 et développe ses activités jusqu’en 2005, où il devient consultant de banques centrales et professeur à HEC. Il a appris durant sa jeunesse à parler français, arabe, anglais, turc, et connu de multiples expériences. D’où son originalité à penser la finance. « L’incertitude est devenue ma meilleure alliée, et j’ai appris à la respecter. Surmonter l’inimaginable, se méfier du formalisme, survivre et même prospérer par temps de grandes volatilités » p.261. Penser autrement est la seule façon de profiter des engouements et des paniques – en investissant à l’envers du troupeau. Malgré une vie très différente, une âme sœur.

Michel Santi, Une jeunesse levantine – préface de Gilles Kepel, 2025, éditions Favre, Lausanne, 273 pages, €20,00, e-book Kindle €12,99

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La fiche Wikipédia de Michel Santi

Le blog de Michel Santi

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Agrigente, la vallée des temples 1

L’après-midi dans la vallée des temples est une visite très courue, au patrimoine de l’Unesco. Il y a du monde, même des lycéens et collégiens italiens. Il fait très chaud au début mais nous nous arrêtons souvent, à l’ombre, et le guide nous saoule moins. Il digresse peu et explique plutôt ce que l’on voit. La marche est lente parmi les sept temples de la colline méridionale, et les arrêts fréquents, ce qui nous laisse le temps de nous reposer.

Tout cela afin d’arriver au coucher du soleil seulement au temple dit « de la Concorde » et pour les illuminations de nuit au dernier temple. Celui-ci est fort imposant avec sa symétrie classique. Après la porte cinq, est remonté en partie le temple faussement appelé de Castor et Pollux, mais qui s’avère celui de Déméter, une déesse chthonienne. Sa reconstitution est un pastiche du XIXe siècle avec des pièces raboutées et récupérées sur le site, resculptées pour l’occasion. Mais faut-il railler cette tentative de redonner vie à un mythe ? Au vu des ruines éparses des temples suivants, peu attrayantes, reconstituer pour donner à voir, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé – selon le célèbre proverbe italien si non est vero, e bien trovato !. Maupassant parlait de « colonnes éboulées (…) tombées (…) comme des soldats morts. »

Sous le temple, ont été retrouvés des statuettes de Déméter, ce qui peut laisser supposer un temple destiné aux Thesmophories, réservé aux femmes en âge de procréer, mariées et abstinentes depuis un mois avant la cérémonie, et cooptées entre elles. Il s’agit d’un rite de fertilité pour l’agriculture. Ces quatre colonnes sont devenues le symbole touristique de la ville.

Le temple de Zeus olympien in situ est immense. Il comprenait sept colonnes sur le devant et quatorze sur les côtés, 110 m de long. Les télamons, alternativement barbus et imberbes, étaient peut-être orientés vers l’intérieur et non pas vers l’extérieur comme on l’a longtemps supposé et tel que la reconstitution du musée le présente. Il n’y avait pas de toit, le sanctuaire était à l’air libre. Le temple n’était pas fini lorsqu’il fut détruit en 406 par les Carthaginois.

Toute une bande de ragazzi des deux sexes est en promenade sur le site, bavardant plus qu’écoutant leur professeur pérorer – il est vrai qu’il s’agit surtout d’un tas de pierres. Une petite espagnole de cinq ans s’amuse à monter et descendre les tambours brisés de colonnes et les morceaux morceaux épars des murs. Elle se fait morigéner par sa mère qui veut quitter le site, fatiguée. Je croise une jeune fille aux seins nus sous son corsage translucide noué négligemment. Le tissu lâche laisse voir l’intégralité du ventre et du nombril et, au-dessus, les deux renflements dégagés de la poitrine.

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Cette perle de facteur, dit Alain

L’invention de la Poste est preuve de société. « Le facteur est bienvenu partout ». Il apporte des lettres et emporte des lettres, « c’est comme s’il tendait d’un lieu à l’autre mille liens d’intérêt et d’amitié ».

Ce pourquoi, comme on était en décembre, le facteur apportait aussi ses souhaits et un calendrier. Chacun donne ce qu’il veut. « Je lui ai donné cent sous (5 francs 1908, l’équivalent de 20 F 2001 et de 23 € aujourd’hui) et une poignée de main », dit le philosophe.

Parce que le gouvernement qui le paye a beaucoup d’autres choses à penser avant de penser à lui. « Présentement ils discutent sur les canons, les obus et les bateaux » – 1908 est une année où l’orage monte, l’Allemagne et la France s’écharpent sur le Maroc depuis 1905. Le facteur a fait son métier, fidèlement. Il demande donc une « contribution annuelle » à ses assujettis, « fixée par vous-même d’après vos ressources et d’après les services qui vous sont rendus ». Rappelons que l’impôt sur le revenu n’existe pas encore, il ne sera institué que durant la guerre de 14. Une grève des Postes aura lieu trois mois plus tard, en 1909, avec 600 révocations.

Alain estime que l’institution du facteur est un progrès de société. « Si je devais payer un messager pour chaque lettre, mes ressources n’y suffiraient pas ». Faire société permet de mettre en commun le messager, de mutualiser la dépense. Plus, connaître « son » facteur est un lien supplémentaire de confiance. « Ton amitié me fait crédit ; nos promesses mutuelles valent mieux qu’une loi. » C’est un contrat de confiance, un lien personnel. « Cela va plus vite qu’une discussion au Parlement ».

En effet, élire des représentants pour débattre et décider des règles et des actions, ne suffit pas. Aucun citoyen ne peut se dédouaner de son sort, ni de celui de sa société. Les lois générales doivent être complétées par les liens d’homme à homme. Elles ne les remplacent pas mais viennent en sus, pour l’application pratique et l’huile dans les rouages. Un fonctionnaire des Postes n’en est pas moins humain. Trop confier à la bureaucratie déshumanise les relations. Pire encore quand la bureaucratie délègue à son tour comme aujourd’hui les relations à des machines, distributeurs robots et sites internet, IA ou touches de téléphone à cliquer. L’exemple du facteur est, pour Alain, ce lien qui doit subsister entre l’Etat et le citoyen. Un lien humain, en plus des règlements.

Matérialisé par ce cadeau fait en échange du calendrier et, mieux, de la poignée de main qui l’accompagne. C’est une sorte de lien personnel qui scelle un contrat entre égaux, comme il scellait hier l’hommage d’un féal à son suzerain.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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If… de Lindsay Anderson

La Bretagne qui se veut Grande a toujours considéré la discipline comme sa meilleure force. « Si vous savez obéir, vous savez donner des ordres », dit un professeur aux élèves de la Public School. Cette formation payante, réservée aux enfants de l’élite, doit former les cadres bien formatés de la société de demain. Elle se confit dans la Tradition, et les « chères vieilles choses » en deviennent sacrées, sanctionnées par la religion, en cette fin des années soixante. Le clergé justifie les professeurs qui encouragent l’armée – ces trois professions étant au service de la Reproduction sociale.

Le film, dont le titre est tiré du célèbre poème de Kipling, se veut un brûlot qui passe du documentaire à la fiction. Le collège est un univers clos où l’on vit entre soi. Les nouveaux, en la personne d’un Jute de 12 ans (Sean Bury), sont vite mis au pas. Les anciens les appellent « Scum », écume ou déchets. Tout leur enseigne la crainte sous le nom de respect. Les châtiments corporels sont la sanction ultime, assurés par d’anciens élèves surnommés Whips, ‘les Fouets’. Ils frappent à coups de trique les fesses des prévenus. Cela dérive vite vers un certain sadisme, effet du sexe constamment réprimé par la religion, la bourgeoisie, l’armée. La puberté fait bouillir les adolescents, badiner les grands au sujet de ceux qui deviennent « mignons », et dicte les gestes équivoques de certains professeurs, notamment ecclésiastiques.

Le sport, non seulement autorisé mais aussi encouragé, vise à défouler les pulsions, mais les douches sont le lieu où la nudité s’exhibe entre-soi. L’un des grands se baigne nu devant un domestique de 13 ans en uniforme cravaté, trop mignon pour n’être pas un peu « fille ». Bobby Philips (Rupert Webster) s’émerveillera de voir un grand faire évoluer son corps aérien au trapèze, puis finira dans le lit de Wallace, l’un des rebelles. Comme dans les collèges catholiques du continent, les amitiés particulières sont réprimées, mais inhérentes à la logique des établissements fermés où les garçons tourmentés de puberté restent entre eux.

Seuls trois rebelles résistent au système. Ce sont des Terminales, déjà mâles avec poils et moustache (non autorisée dans l’enceinte de l’école, pour préserver la vénusté idéale des élèves), et ils sont aptes à penser par eux-mêmes. Mick (Malcolm McDowell), Johnny (David Wood) et Wallace (Richard Warwick) décident d’organiser « la résistance » comme dans le film français de Vigo, Zéro de Conduite, sorti en 1933 face à la montée des extrémismes droitiers. Les trois jeunes considèrent que leurs études, destinées à former la future élite anglaise, suivent une méthode archaïque, autoritaire, dépassée et trop conservatrice. Au point de faire régresser la personnalité au lieu de l’épanouir. L’équilibre entre discipline et liberté s’est rompu, alors que la société évolue. Au lieu de s’adapter, le recteur est fier de vanter la sauvegarde, l’âme de l’Angleterre et de ses valeurs. L’esprit de soumission domine à l’école, formatée par la religion, la culture classique et l’entraînement militaire. Cela prépare une société soumise où tout sens de l’entraide et de la coopération est remplacé par la compétition de tous contre tous. Les chapitres du film sont toujours introduits par le rassemblement des élèves et des encadrants dans la chapelle de l’école pour communier via les chants religieux, célébrer la gloire de Dieu, de la patrie et de la Public School.

Le salut est dans la fuite à l’extérieur des murs. Deux des trois rebelles s’évadent et piquent une moto dans un stand d’exposition. Ils roulent dans la liberté de la campagne anglaise au printemps, ivres de vitesse et de lumière, jusqu’à un café isolé où Mick drague la serveuse, une jeune fille (Christine Noonan) qui ne se laisse pas faire. C’est « une tigresse », comme elle le dit, et il se fantasme à la baiser nu. Le combat de fauves à la Hobbes entre sexes reste dans le prolongement des valeurs inculquées par l’école, comme quoi la liberté reste à conquérir.

Pour leur attitude « insolente », leurs cheveux trop longs et leur contestation permanente, les Whips les puniront tous les trois à coups de trique. Seul Rowntree (Robert Swann) les applique, accent snob et conformisme social outré masquant ses pulsions malsaines envers les corps. Il ironise en effet sur les jeunes adolescents qu’il traite de pédés et s’évertue à les « pervertir ». Il se défoule à la trique sur les fesses des grands qui lui doivent soumission. Cela dans la neutralité lâche de la direction qui laisse faire les jeunes entre eux sous prétexte que cela les forme aux relations sociales.

Après l’exercice absurde d’entraînement militaire, où les petits chefs se prennent pour des guerriers en hurlant leur haine de l’ennemi, Mick décide de passer à l’action. Il tire à balles réelles (sans tuer personne) sur le vicaire en colonel et les élèves assemblés. Ils seront cette fois punis par le recteur lui-même, pédagogue aux méthodes plus libérales. Cela conduira les trois rebelles, aidés de leurs petits amis, la fille pour Mick et l’éphèbe Bobby pour Wallace, à découvrir une cache d’armes et de munitions dans les sous-sols de l’école qu’ils doivent ranger. Ainsi, un crocodile empaillé, un rapace, de vieux livres et meubles sont passés au feu, tandis qu’une armoire cadenassée révèle des bocaux de fœtus dans le formol, signe que les corps sont bien un objet d’étude pour l’école, et non pas ceux d’humains à respecter.

Cette cache servira au massacre final de grand guignol, lors de la cérémonie où assistent les parents, l’évêque et un général ancien de l’école – autrement dit l’alliance des nantis, du sabre et du goupillon. Il ne fera guère de victimes, l’idée étant de descendre surtout l’institution plutôt que les gens. Le film se termine d’ailleurs sur les tirs, sans que l’on sache comment les rebelles s’en sont sortis. Seule la fillei tire au revolver une balle entre les deux yeux du recteur. Ce qui était fantasme chez Mick devient réalité lorsque les femmes s’en mêlent – comme s’il fallait être étranger à l’école pour oser sortir de ses cadres. Le rebelle en chef, qui donnera le mauvais garçon d’Orange mécanique en 1971, écoute en boucle le « Sanctus » de la Missa Luba, jouée lors de chaque rentrée de l’école, signe qu’il est contaminé malgré lui.

Un film culte, sélectionné parmi les meilleurs films anglais, qui n’a pas pris une ride. Il a été longtemps censuré, malgré la palme de Cannes, et est très rarement passé à la télévision. Le passage épisodique du noir et blanc à la couleur, incongru aujourd’hui, était essentiellement liée à la pellicule disponible et aux problèmes de lumière pour le tournage.

Palme d’or Cannes 1969

DVD If…, Lindsay Anderson, 1968, avec Malcolm Macdowell, Iris Delaney, Ernest Leicester, Judd Green, Clea Duvall, Paramount Home Entertainment 2007, anglais seulement (il semble qu’il n’existe pas de dvd en français), 1h47, €8,15

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Agrigente, Santa Maria dei Greci

Après deux heures au musée, direction Agrigente-centre voir l’église Santa Maria dei Greci, Sainte-Marie des Grecs. C’est une église banale dont le seul intérêt est d’être établie au XIIIe siècle de notre ère sur un ancien temple à Déméter. Après de multiples volées de marches dans les ruelles, on peut apercevoir encore la base des murs antiques. Une crypte creusée au XVIIe siècle pour y momifier les capucins est visible. Aujourd’hui, plus de capucins mais un plancher de verre qui permet de voir les stalles vides. Une fresque du XVe siècle représente la Vierge offrant son sein au Bambin, lequel est représenté avec une tête d’adulte. Avant la Renaissance, on ne portait guère d’intérêt aux enfants. Quant au sein, il est détaché du corps, masqué par une tunique, et le lait coule dans la main.

Nous redescendons les multiples escaliers avec Eloi pour retrouver Mirande, l’ex-infirmière qui n’a pas voulu monter à cause d’une méchante tendinite au talon gauche. C’est une usure de l’âge, me dit-elle. Elle a arrêté a 70 ans, l’année du Covid. Dans ses dernières années, elle a été formatrice d’infirmières en libéral. Elle passe aujourd’hui ses journées à peindre et est présidente d’une association de peintres amateurs dans sa région. Eloi, quant à lui, pratique beaucoup la piscine municipale. Il est d’ailleurs vêtu comme un jeune garçon, sandales aux pieds et bermuda, le corps fluet, la tête sans âge malgré des cheveux blancs blonds, et des lunettes d’étudiant.

Nous déjeunons d’une salade et d’eau dans un bar près de la place ombragée, peut-être Nico Galli. Un collégien passe en T-shirt bleu marine, son copain en débardeur de la même couleur d’uniforme. Ddu plus habillé au plus nu, nous verrons successivement un sweat, un polo, un T-shirt un débardeur : qu’importe le vêtement s’il est uniforme – de la couleur imposée. Ils ont 14 ans et la fraîcheur de la jeunesse qui nous a fuie. Jim et Marina nous rejoignent par hasard pour choisir un gros plat de charcuterie qui met beaucoup de temps à se préparer mais se révèle plantureux. Au point qu’ils ne peuvent tout finir et qu’ils nous invitent à picorer quelques tranches ou morceaux.

Les autres sont partis voir la cathédrale, encore plus haut sur l’acropole, avec encore plus de marches à monter. Mérule ne prend pas de photo mais des pages et des pages de notes dans un carnet à spirale. Je ne sais pas ce qu’elle en fait ensuite. Elle est agrégée en anglais et spécialiste, selon Internet, de la période élisabéthaine. Cheveux courts, mâchoire proéminente, pas de seins, toujours en pantalon et chaussures plates, elle s’est façonnée une silhouette standard d’anglaise post-victorienne.

Nous sommes de retour à 14h30 à l’hôtel pour une sieste ou simplement nous reposer car il fait trop chaud et nous ne repartirons qu’à 16h30 pour visiter la vallée des temples et voir les couleurs au coucher du soleil.

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Musée archéologique d’Agrigente 2

Provenant du temple d’Héraklès, une statue de « warrior » nu à genoux (selon le terme de l’étiquette) en marbre de 480 avant environ. Il est de style « sévère » et équilibre la masse des muscles pour donner une impression de puissance tout en donnant l’illusion du mouvement par la tension du corps.

Est exposée une reconstitution du grand temple grec de Zeus à 7 colonnes frontales et 14 latérales, ce qui inclut un second péristyle unique à pierre levée, signe symbolique de domination des Grecs sur les Puniques. Avec de gigantesque télamons soutenant l’architrave. Ce temple a été évidemment détruit par punition dès que les Puniques ont été vainqueurs. Un télamon à tambour s’est réfugié dans le musée. Ce gigantesque mâle soutenant l’architrave est le seul qui subsiste en entier.

La statue d’éphèbe en marbre poli des Cyclades est d’une pose statique et rigide, mais on note le début du réalisme des muscles et de la chevelure. Le garçon est encore non-initié mais il porte déjà une stature adolescente ; il pourrait avoir 14 ou 15 ans. Un torse féminin incomplet est délicatement dessiné. Une tête d’Athéna originelle peinte du Ve en terre cuite. Un torse de banqueteur juvénile aux longs cheveux sur les épaules, la tête couronnée, à la fois fragile, sensuel et délicieux, seconde moitié du Ve. Une terre cuite comique du IVe siècle représentant un nain ou un pygmée nu, portant hache à double tranchant, le pénis démesuré avec une cloche pendante qui sonne lorsqu’il se raidit en gloire. Deux têtes de nègres en terre cuite de la fin du VIe siècle avant. De même la triachria, ces trois jambes qui tournent autour d’une tête de Méduse, qui symbolisent des trois caps de la Sicile. Laquelle a été envahie – nous rappelle pédagogiquement le guide pour la énième fois – par les Grecs descendant d’Énée, les Phéniciens devenus Puniques, les Carthaginois, les Sicules, les Romains, les Arabes, les Normands, les Germaniques, les Angevins, les Aragon, les Espagnols, les Italiens, les Allemands au XXe siècle puis les Américains un moment.

Le jeune guerrier grec en marbre nu de 480, découvert en 1897 dans le temple de Déméter du Rupe Atenea, marque une transition entre le style archaïque et le style sévère. Il est appelé le Kouros d’Agrigente. Un jeune satyre du IIIe ou IIe siècle est d’influence hellénistique et de forme plus douce ; n’est conservé malheureusement que le torse au bras droit levé.

Des sarcophages romains en marbre avec des scènes de vie. L’un représente les jeux d’un enfant, sa mort et la mélancolie de sa mère. C’est une scène rare dans l’art romain du IIe siècle après, selon le guide.

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Arthur Conan Doyle, Étude en rouge

Arthur Doyle, qui ajoute le nom de son grand-père maternel Conan pour se différencier de son propre père, et devient « sir » par anoblissement du roi Édouard VII en 1902, après ses loyaux services sanitaires et historiques durant la guerre des Boers, accouche à 27 ans de son fils spirituel : Sherlock Holmes. Il apparaît pour la première fois dans cette « étude en rouge », où le sang autour de la victime égare l’enquête, alors que la vengeance du sang en est le mobile profond.

Ce court roman permet en quelques pages de faire la connaissance du Docteur Watson, le fidèle ami et associé, narrateur des exploits du « détective consultant », comme Holmes se fait appeler. Watson est médecin, retour d’Afghanistan où il a été sévèrement blessé, et en convalescence sans le sous à Londres. Il saute sur l’occasion que lui présente un ancien collègue de partager un appartement avec un excentrique, au 221b Baker Street, un salon et deux chambres à l’étage, cuisine et ménage faits par Mrs Hudson, la logeuse.

Quant à Sherlock, c’est un grand personnage émacié, 1m83, dont la raison est hypertrophiée, étouffant l’émotion. Laquelle affleure parfois, mais rarement, et sous contrôle. La fin XIXe est en effet à la Science et à ses excès rationnels du scientisme. Tout doit être explicable, il suffit de remonter aux causes pour en déduire les effets. Holmes a une méthode originale : faire l’inverse. Ce « raisonnement analytique », comme dit le détective, consiste à partir des faits bien observés, pour remonter leurs causes. C’est ainsi qu’il déduit que le Dr Watson est médecin, à cause du titre de docteur, ancien militaire blessé revenu d’Afghanistan par son maintien un peu raide, son bronzage des mains et du cou, son bras gauche maladroit et son teint émacié. Conan Doyle, lui-même docteur en médecine dès 1885, a gardé le souvenir de son maître de chirurgie à l’université d’Édimbourg le Dr Joseph Bell, qui prônait l’observation aiguë des indices et des symptômes.

Holmes est appelé par les détectives de Scotland Yard Lestrade et Gregson, qui sèchent sur un meurtre mystérieux commis sur un personnage bien mis dans une maison vide d’un sordide quartier de Londres, et pour lequel ils n’ont aucune piste. Le cadavre d’un Américain d’origine allemande, Enoch Drebber, est retrouvé mort sans blessure apparente, mais du sang autour de lui, avec le mot RACHE écrit au sang en capitales sur un mur. Querelle d’amour avec une certaine Rachel pour enjeu ? C’est ce que pense la police, avide de sauter sur la piste la plus simple. Pas du tout, raisonne Holmes, Rache veut dire en allemand « vengeance ». C’est donc un peu plus compliqué que cela.

Bien que peu lettré – il dit ne pas vouloir encombrer son cerveau, forcément limité, de connaissances qui ne lui sont pas utiles – Sherlock Holmes sait ouvrir son esprit à la culture et au monde. C’est ainsi que la seconde partie nous propulse en Amérique, où les Mormons commencent à faire parler d’eux. C’est une secte chrétienne guidée par un gourou machiste qui a un fil direct avec Dieu le Père (ainsi le fait-il croire à ses adeptes). Il prône la polygamie pour croître et multiplier, et ainsi affirmer sa puissance. Les femmes ne sont pour lui que des « génisses », et elles doivent prendre mari dès leur puberté. Une pièce rapportée à la tribu, découvert affamé et assoiffé dans le désert du Lac Salé, n’est pas de cet avis. Bien que réussissant en ses cultures, et respectant le culte, il n’envisage pas de confier sa fille adoptive Lucy, sauvée par lui tout enfant, à n’importe quel godelureau issu du patriarche. D’où rébellion, fuite et châtiment, mariage forcé, mort et vengeance. L’amoureux extérieur, Jefferson Hope que Lucy voulait épouser, mineur vigoureux et obstiné, traquera Drebber et son acolyte Strangerson dans les forêts et les villes de l’Amérique, les suivant jusqu’en Europe et à cet abouti du monde qu’est à cette époque la cité de Londres.

Au final, le criminel est un vengeur, justifié par Dieu lui-même qui fera sa propre justice. Holmes n’a fait que débrouiller l’écheveau. Quant aux Mormons, ils sont la préfiguration du monde futur de 1984 d’Orwell, ou de la Russie et de la Chine d’aujourd’hui, par leurs mœurs de surveillance généralisée et d’obéissance aveugle à la Norme, énoncée par un seul gourou. L’intolérance masque l’appétit de jouissance et de pouvoir. Staline, Xi, Poutine : même ligne. Ce pourquoi ce roman policier va bien au-delà de son intrigue : il met en scène une sociologie des hommes et les prémisses d’une police scientifique.

Sir Arthur Conan Doyle, Étude en rouge (A Study in Scarlet), 1886, Livre de poche 1995, 147 pages, €5,30, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

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Musée archéologique d’Agrigente 1

Nous allons au musée ce matin. Toute l’épopée grecque est racontée via ses poteries et ses vases, jusqu’au casque corinthien entièrement fermé.

L’Akragas des Rhodiens a été fondée en 581 avant pour exporter du blé et importer du marbre et des vases. Agrigente comprend 100 000 habitants à son apogée, peut-être plus. L’homme célèbre est Empédocle, philosophe avant Socrate, ingénieur et politique. Il a ainsi fait drainer les eaux stagnantes de Sélinonte pour enrayer une épidémie. Sa mort est légendaire et fait beaucoup rire l’infirmière et la prof : il a disparu dans la fournaise de l’Etna en ne laissant qu’une sandale. Suicide ou chute involontaire ? Nul ne sait. Empédocle croit l’univers mu par deux forces, l’Amour qui unit et la Haine qui divise. Il vécut probablement entre 490 et 435 avant.

Une coupe en or aux six bovins, aujourd’hui au British Museum et dont nous ne voyons qu’une belle copie, est datée du VIIe siècle avant et d’inspiration mycénienne. Les grandes jarres sont dénommés pithos et servaient de réserves de graines ou d’huile, comme l’amphore, un peu plus petite ; le cratère servait à mélanger l’eau et le vin pour les banquets ; l’hydrie à trois anses transportait l’eau pour mélanger au vin ; l’oenochoé servait aux petits échansons nus à servir le vin dans le canthare, la coupe, tout comme le cyathe, la phiale ou le skyphos ; les vases à parfums sont des aryballes corinthiennes, les alabastres et les lécythes ; la pyxis est une boite à fards. Un vase de Palma di Montechiaro montre sur son cul un triskèle aux pieds vers la droite, expression locale de style rhodien du VIIe siècle avant.

Sur les vases sont peintes des scènes de banquet avec un jeune homme imberbe et un homme barbu. Il s’agit, nous dit le guide, de scènes d’initiation du jeune homme entre la puberté et la première barbe, environ de 13 à 16 ans. Le père demandait à ses amis citoyens de décider parmi eux d’un initiateur à la sexualité. Une façon radicale de régler la polémique entre qui, de l’école ou de « la famille » doit parler de ces choses-la chez nous. Après une conversation philosophique, celui qui sera chargé de la formation est le gagnant du jeu de vases à boire, tous devenus une fois un peu gris. Le vin lancé de la coupe doit atterrir sur le trépied. Celui qui y parvient gagne le garçon. L’adolescent se donne à son mentor qui, en échange, doit lui apporter une formation d’homme, physique, intellectuelle et morale. Le professeur à Paris 1 Bernard Legras, historien du monde hellénistique sur l’Égypte hellénistique et romaine, la papyrologie grecque, le droit grec et hellénistique, l’éducation grecque et les transferts culturels, explique
dans La Marche de l’histoire sur France Inter le 2 septembre 2019 : « le mot, aujourd’hui, n’est plus du tout compris car il s’agissait à l’époque d’un code moral et éducatif parfaitement bien accepté par la société, dans un système traditionnel de don et de contre-don. L’homme ou « éraste » était plus âgé que son élève mais ne devait pas avoir plus de 40 ans. Il devait ainsi apprendre à son éromène des éléments d’éducation, de « Paideia », de savoirs-faire, une relation qui pouvait déboucher sur un amour physique ». Une fois initié, le jeune homme effectue son service militaire à 18 ans jusqu’à 25 ans, âge auquel il doit se marier et faire des enfants, de futurs citoyens. Le père lui choisit une jeune fille à peine nubile, après ses premières règles, dans les 13 à 15 ans. Le mari doit la défoncer violemment pour la déflorer et ainsi imposer sa domination. La société grecque antique était dure.

Un vase présente une scène étrange ou un satyre boit le sperme sous un âne en érection. C’est un symbole de fécondité. Artémis, la déesse, n’a pas de « seins » mais des couilles attachés sur la poitrine, symbole là encore de fécondité. Ainsi le guide nous initie-t-il à la lecture de l’art grec, en spécialiste. Un grand cratère représente le combat contre les Amazones, ces fausses femmes qui ne sont pas féminines mais guerrières – les trans de l’époque.

L’urne cinéraire est peinte en rouge sur fond noir puis, quand la technique évolue, en fond rouge, ce qui permet plus de détails dans le dessin et moins de cuissons successives. L’efficacité du capital n’a pas été inventée par nos jeunes managers d’aujourd’hui.

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Le vrai esprit est celui qui perçoit le vrai monde, dit Alain

Un jour, en novembre 1908, le philosophe Alain relit Shakespeare. Mieux que les séries télé d’aujourd’hui, le théâtre du grand anglais décrit le monde tel qu’il est, les gens tels qu’ils se rêvent. « Nous sommes faits de la même étoffe que les songes » est dans La Tempête. L’esprit Ariel déchaîne les vents et les mers à sa fantaisie, comme un Trompe enfant.

Dans Shakespeare, « on y voit deux amoureux qui sont comme hors du monde et perdus dans leurs rêves ; leur ivresse gagne jusqu’aux spectateurs et les choses se passent dans la pièce justement comme les amoureux les imaginent ; tout doit finir bien ; l’esprit est roi du monde ». Le hideux Caliban se traîne à terre comme Trompe voudrait voir faire le serpent chinois et le coq européen. Sauf que Caliban reprend des forces, car lui n’est pas un rêve, mais une puissance de la terre. Dès lors, « l’enfant est fait », dit Alain. Ariel disparaît comme un songe.

Ainsi passent les dieux, ceux qui disent « je veux » et dont la volonté s’accomplit par le verbe. Ainsi dans la Genèse : « Dieu dit : « Que la lumière soit. » Et la lumière fut. » Ainsi dans le show politique de Trompe : « Donald dit : « que les droits de douane soient ». Et les droits de douane furent » – et le marché obligataire américain a dévissé dans l’heure de 0,5 %, soit dix fois plus qu’en une seule année. Dieu est omnipotent, dans l’imaginaire des hommes ; pas Trompe. Il a dû dire le contraire de ce qu’il venait de dire, tout en s’en glorifiant (nul compliment n’est meilleur que venu de soi-même) : « Finalement, je suspens pour 90 jours ». Et le marché obligataire américain, celui de la dette de l’État, s’est redressé. Provisoirement. En attendant la prochaine frasque du Bouffon qui se prend pour Dieu.

Nos rêves sont faits de la trame du réel, analyse Alain. Ainsi les électeurs « croient » le politicien quand il affirme haut et fort qu’il agira. Mais « je croyais que j’avais rêvé ; en réalité j’avais perçu les choses, mais assez mal (…) J’avais essayé, comme nous faisons toujours, de reconstruire les choses d’après cela. » L’histoire est toujours reconstruite a posteriori. Nous avons l’illusion que la volonté suffit, sans tenir compte des circonstances ni des choses ; si cela ne fonctionne pas comme attendu, c’est toujours de la faute des autres, ainsi du communisme à cause des méchants capitalistes (ou de la CIA) ; ainsi du trompisme – cet art de tromper le monde – à cause des marchés, de la Fed, des méchants exportateurs vers l’Amérique.

Découvrir les vraies causes, « c’est cela même qu’on appelle le réveil », écrit Alain. Quelqu’un marche devant nous et nous « croyons » le connaître ; c’est en fait quelqu’un d’autre. Nous suivons une route (ou la technologie GPS) ; ce n’est pas le bon chemin, nous avons « cru » le reconnaître, ou « cru » le GPS, qui n’a pas été mis à jour – dame Hidalgo vient justement de changer le sens interdit dans la rue à Paris, ce qui arrive constamment. « Nos rêves nous viennent du monde, non des dieux. C’est notre paresse qui les fait. De là les faux esprits. (…) Le vrai esprit est celui qui perçoit le vrai monde. » Encore une fois, penser n’est pas croire, mais analyser avant de juger, et tester son hypothèse pour la confirmer avec les faits.

Le rêve est bon quand nous dormons, ou que nous laissons errer la pensée. Il est mauvais lorsque nous sommes éveillés et actifs.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Sélinonte 3

Depuis l’acropole de Sélinonte, nous avons vue sur le petit bord de mer et notre bar de plage, C’est en marchant que nous mesurons la longueur des remparts qui entourent l’acropole, lorsque nous redescendons vers le petit train navette. Le site est très étendu. Face au sanctuaire de la Malaphoros ou porteuse de fruits (Déméter), est le mur d’enceinte de la ville.

Sélinonte a été fondée au milieu du VIIe siècle par des colons de Mégara Hyblaea. Selon le guide, les Grecs n’étaient pas des « colons » bien que, contrairement aux Phéniciens puniques, ils ne se contentaient pas d’être commerçants. Ils venaient pour les terres, épousaient les femmes du lieu pour s’allier et s’intégrer. C’était donc bien une sorte de colonisation même si elle n’était pas toujours dominatrice et exploiteuse comme la colonisation moderne. Ces Grecs venus d’ailleurs étaient la plupart du temps des bannis de leur cité, inconvénient de la démocratie qui permettait le vote d’ostracisme sur des tessons pour ceux qui avait déplu à leurs concitoyens. Ces exilés étaient parfois des femmes, comme à Locres. Leurs maris étant partis plusieurs années à la guerre, ils avaient trouvé des enfants à leur retour qui n’était pas d’eux. Les épouses ont donc été chassées et sont parties bâtir une colonie ailleurs.

Avant Agrigente, Port Empédocle, nommé désormais de son nom de roman policier Vigata grâce à la célébrité du commissaire Montalbano qui en a fait son décor. A Agrigente, la maison de Pirandello. Comme Scarlatti, il est né en Sicile. Nous passons le fleuve qui sépare le territoire grec du territoire punique. Les orangers remplacent les oliviers car la trilogie grecque est respectée dans les colonies : blé, huile, vin. De petites églises modernes très blanches, virginales en plein quartiers, ont peut-être été financées par les mafieux qui avaient des péchés mortels à racheter. Car les tueurs mafieux étaient croyants et l’Église catholique n’a rien fait pour les dissuader. Seuls 30 % des prêtres avaient conscience de la dimension criminelle de la mafia : étaient-ils stupides ou naïfs ? Même si l’Antéchrist pour l’Église était le communisme, ce qui peut expliquer l’accommodement avec la foi. Paul VI a été bien naïf avec le cardinal Ruffini de Sicile qui niait l’existence de toute mafia durant son pontificat après-guerre jusqu’aux tueries des années quatre-vingt.

Notre hôtel est le Colleverde Park Hotel, via Panoramica dei Templi, un quatre étoiles comme il se doit. Ma chambre seule est au troisième étage mais avec vue sur le parking et la rue. Nous dînons à l’hôtel, quasi seuls clients du soir. Le menu est très banal : des pâtes à la chapelure et au chou (recette sicilienne pas très bonne), puis des tranches de porc aux patates, et un sorbet citron. Le vin rouge du pays, un 2021 de marque CDC comme la Caisse des dépôts, est un mélange de Nerello, de Syrah et de Merlot. A 24 € la bouteille, il est bon mais il était temps de le boire.

Le guide a été élève chez les Jésuites,. Il nous lit dans le bus du Maupassant et du Diodore de Sicile.

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Very bad trip de Todd Phillips

Un titre en anglais pour la « traduction » française… Miroir de la colonisation mentale des intellos par l’univers yankee. Il est vrai que le titre américain The Hangover (gueule de bois) ne dit pas grand-chose de l’histoire au public. En fait, des amis veulent enterrer la vie de garçon de l’un des leurs par une virée in extremis pour deux jours à Las Vegas, la ville de tous les vices. D’où le « très mauvais voyage » (ou très mauvais « trip ») en français.

Doug (Justin Bartha) le futur marié, se voit confier par son beau-père une Mercedes ancien modèle, rutilante et puissante. Il doit en prendre soin, une sorte d’initiation pour prendre soin de la fille. Les voilà donc partis sur l’autoroute, lui seul au volant, il l’a promis. Ses amis sont Phil Wenneck (Bradley Cooper), professeur en collège, Stu Price (Ed Helms), qui se dit constamment « médecin » alors qu’il n’est que dentiste, et qui veut se marier avec sa compagne autoritaire et inquisitoriale Melissa. Plus le futur beau-frère Alan (Zach Galifianakis), gros et maladroit. Tous choisissent de prendre une suite au Caesars Palace, juste pour une nuit.

Dès le premier soir, transgression : la montée (interdite sauf au personnel) sur le toit. Il s’agit de contempler la ville illuminée, d’avoir le monde à ses pieds. Alan, qui n’en rate jamais une, leur offre une liqueur allemande, la Jägermeister à base de plantes médicinales, afin de ne jamais oublier la nuit qu’ils vont passer. Il a mis subrepticement une drogue dans la liqueur, qu’il croit de l’ecstasy et qui se révélera du rohypnol qui inhibe la mémoire à court terme, aussi appelé la drogue du viol. Il vont donc tout oublier de cette fameuse nuit. Il paraît que c’est une histoire vraie, un producteur au matin qui s’éveille avec une note de bar à putes pharamineuse. Bof ! Pas une idée de génie.

Dans la suite en bordel le lendemain de cuite, tous sont nauséeux, ils ne se souviennent de rien : le trou noir, une nuit blanche – comme on dit d’une zone blanche qui ne capte rien. Le dentiste a perdu une dent, un vrai tigre rugit dans la salle de bain et Doug à disparu. En le cherchant, Alan trouve un bébé dans le placard. A qui est-il ? Ils ne peuvent l’abandonner tout seul mais, au lieu de le confier à l’hôtel, Alan s’en empare et le trimballe, mimant même une branlette avec le bras du bébé. Pas très fin… Phil s’aperçoit qu’il porte un bracelet d’hôpital et ils y vont pour en savoir plus sur leur nuit et la disparition de Doug, mais le voiturier leur amène une voiture de police. Gag à gros sabots.

Le médecin leur dit que Phil avait une « légère commotion cérébrale », qu’ils revenaient d’un mariage express, spécialité de Las Vegas où « tout est possible », dans une chapelle tout en rose – et payante : chez les Yankees, tout se paye. Stu s’y est marié volontiers avec Jade, une jeune pute des hôtels ; il lui a même donné l’alliance de sa grand-mère juive, rescapée de l’Holocauste. Dérision lourdingue. Il paye pour se démarier, mais doit retrouver la fille qui doit consentir. Survient alors un SUV noir d’un gang chinois qui veut les braquer. Fuite dans la voiture de police, direction l’adresse de la récente mariée. Toujours avec le bébé – qui est en fait le sien. Irruption des flics, qui arrêtent les trois amis. Méli-mélo de menottes, gag avec les écoliers qui testent sur eux le teaser, libération par intérêt mutuel. Les flics en gros cons, ça fait toujours rire, surtout s’il y a sur les deux un Blanc niais et une Noire énorme qui joue l’autorité (inversion des rôles).

Leur Mercedes est à la fourrière ; ils la récupèrent mais entendent des coups dans le coffre. C’est Doug ? Non, c’est un Chinois tout nu qui jaillit et les agresse avant de s’enfuir. Dans leur suite les attendent deux gros Noirs dont Mike Tyson, à qui appartient le tigre. Il descend – à la Tyson – d’un coup de poing Alan avant de discuter : les autres doivent rapporter la bête à la vaste propriété, sous peine de pire. Pas simple d’amadouer un tigre. Alan, réveillé, use des petites pilules pour en fourrer une entrecôte que le tigre avale en quelques coups de dents ; une fois endormi (pas très bien), il est transporté dans la Mercedes, mais se réveille avant l’arrivée et donne des coups de patte ; ils doivent pousser la bagnole et sont en retard. Un gag de cirque. Les caméras de surveillance montrent comment ils ont emmené le tigre en laisse, trop bourrés pour en avoir peur – le tigre donc en confiance, car il n’est agressif que devant quelqu’un qui a peur (du moins on le suppose).

Au retour, la belle Mercedes dont ils devaient prendre soin est enfoncée par le gros 4×4 noir du gang chinois, dont le tout nu jailli du coffre. Il leur apprend qu’il est Monsieur Chow et qu’il veut récupérer sa sacoche avec 80 000 $ gagné par lui lors d‘un jeu au casino la nuit précédente avec la bande des quatre. Doug était donc avec eux à ce moment-là. Mais ils n’ont pas le fric ; Chow leur donne 24 h pour leur rendre Doug contre les dollars (deal). Alan retrouve le livre qu’il a apporté et étudié pour gagner au black jack : c’est « simple », il faut compter les cartes. Il gagne les dollars, ils retrouvent Chow dans le désert de Mojave, il leur livre Doug sous cagoule… qui se révèle être un autre Doug, le dealer noir qui a vendu le rohypnol au lieu d’ecstasy. Rebondissement et retour à la case départ. Où est Doug ? Le vrai.

Phil, le moins con des trois qui restent, pense à un jeu d’ado qu’ils ont fait à Doug en colo : l’emmener endormi se réveiller sur la jetée du lac. Peut-être ont-ils agi de même cette nuit-là ? De fait, ils le retrouvent sur le toit de l’hôtel, incapable de descendre car la porte se referme automatiquement si elle n’est pas bloquée. Il a des coups de soleil, ayant dormi comme une brute en plein air, assommé par la drogue et l’alcool durant une partie de la matinée. Juste le temps de rentrer à Los Angeles pour le mariage, qui a lieu trois heures plus tard.

La Mercedes cabossée fonce, la bande commande par téléphone une livraison sur autoroute des costumes de pingouin nécessaires pour la cérémonie, qu’ils enfilent devant tout le monde au bord de la route, et ils arrivent à temps. Mariage de Doug, rupture de Stu avec son cerbère femelle, retrouvaille de son petit garçon par Phil. Alan, toujours lui, a trouvé un appareil photo numérique dans une poche. Il révèle les clichés de la nuit blanche. Une horreur sexuelle et alcoolisée, tous les péchés prohibés par le puritanisme yankee. « On les regarde une fois, et on efface tout » ! Comme une confession catholique (non pratiquée en pays protestant – gag pour intello).

Un film pour mecs, un humour américain de chambrée, lourdingue avec ses équivoques sexuels et ses stéréotypes racistes. Alan est pédé, slip ouvert sur l’arrière, demandant à Doug de ne jamais parler de ce qu’ils ont fait entre eux jeunes ados, interdit d’approcher une école ou un parc de jeux pour enfants à moins de 50 m, s’ébattant avec le mafieux chinois tout nu durant la nuit blanche. Stu est le dentiste juif de caricature, porté toujours à en faire trop, jusqu’à s’arracher soi-même une dent de devant, soumis à la Mère juive, ici sa compagne Melissa depuis trois ans qui le régente et le surveille. Le dealer est évidemment noir, tout comme l’excessivement riche et violent Mike Tyson (qui joue son propre rôle). Le mafieux ne peut être que chinois – cruel et tapette. Doug est le plus beau de la bande, donc le plus bizuté par ses copains depuis l’âge tendre. Il va entrer dans la norme (mariage et belle-famille), et ses copains en profitent une dernière fois. Phil, le prof de collège, est déjà marié et a un fils qu’il aime beaucoup ; il est le plus raisonnable, et le fil conducteur de l’histoire – équilibrant Alan le perturbateur. Des enfants gâtés se vautrant dans « le péché » au « paradis » de Las Vegas. Vraiment pas tentant !

A prendre au premier degré, filles s’abstenir tant elles sont quantités négligeables dans l’histoire, soit pute, soit avide d’être reine de la fête sociale et mondaine du « mariage », soit voulant tout régenter.

Gros succès, donc deux suites. Guère d’intérêt, sauf après une soirée foot alcoolisée entre potes. Mais il paraît que c’est couru…

DVD Very Bad Trip (The Hangover), ou Lendemain de veille, Todd Phillips, 2009, avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham, Mike Tyson, Warner Bros. Entertainment France 2009, 1h36, €2,90

DVD Very Bad Trip – La Trilogie, Warner Bros. Entertainment France 2013, doublé Français, Espagnol, Italien, Anglais, Allemand, €33,40

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Pierre Mac Orlan, Le chant de l’équipage

Pierre Dumarchey, dit Mac Orlan, est mort en 1970 à 88 ans. Il fait partie de ces écrivains français oubliés, au profit des histrions nombrilistes d’aujourd’hui, dans le grand n’importe quoi des modes et de la zappette des réseaux. Jeune, il a adoré le rugby et publié des textes érotiques, avant des romans de bonne facture, avec une histoire et de la psychologie. Plusieurs de ses romans ont été adaptés au cinéma, ce qui en dira peut-être plus à ceux qui se piquent d’être un brin intellos : La Bandera par Julien Duvivier, Le Quai des brumes par Marcel Carné, La Tradition de minuit par Roger Richebé, Marguerite de la nuit par Claude Autant-Lara. Il est devenu membre de l’Académie Goncourt en 1950 et fait Commandeur de la Légion d’honneur par Georges Pompidou sur proposition d’André Malraux.

Le chant de l’équipage est un roman d’aventures qui se situe aux marges de la guerre de 14 et change un peu les esprits de l’obsession de la tuerie. Monsieur Krühl, Hollandais égaré en Bretagne, n’a pas regagné son pays à cause de la guerre ; il reste en pension à l’hôtel Ploedac, près de Pont-Aven, avec son chat Rakham – comme le célèbre pirate. Car il aime les pirates et corsaires, Krühl, il en rêve, il ne cesse d’en discourir avec ses amis le peintre Désiré Pointe et le soûlard Bébé-Salé.

C’est alors que survient un voyageur inattendu, un jeune Parisien dans la trentaine, réformé pour raisons de santé (comme l’auteur), qui a fait des études de médecine sans encore soutenir sa thèse : Samuel Eliasar. Il parle beau, est aimable, et sait circonvenir. Lorsqu’il rencontre une sorcière, il s’enfuit affolé et trébuche pour tomber de la falaise, heureusement à marée haute. Comme il ne sait pas nager, c’est Joseph Krühl qui s’y colle et le ramène sur la berge comme un chien mouillé. Le début d’une entente, sinon d’une « amitié » où attirance et haine font toute la tension. Car le Hollandais est riche et le Parisien pauvre. Le premier est enthousiaste et le second rusé.

Eliasar va donc monter une arnaque et, avec un nom pareil, en début de siècle, cela n’étonnera personne. Il fabrique un faux carnet de bord d’un pirate, sur vrai papier d’époque avec les encres d’époque et le vocabulaire d’époque, vieilli comme s’il était d’époque. Dans une maison d’antiquités de Pont-Aven, chez la mère Gadec, Eliasar feint de découvrir un volume tout poussiéreux dont Krühl s’empare aussitôt. Il est conquis, en fait emplette et se captive de le découvrir. Ce n’est pas moins qu’un trésor, enfoui sur une île des Antilles, qui est proposé dans ces pages, écrites pour s’en souvenir et égarées par les circonstances.

Dès lors, Krühl est emporté. Il achète un brick-goélette à voiles, embarque Eliasar comme ami et Bébé-Salé comme cuisinier, fait engager un équipage par un capitaine espagnol (donc non mobilisable) que connaît Eliasar et qui vit d’un petit cabaret à Rouen. Le capitaine Heresa rappelle un certain Maillard à Boutron, marin du port, mais c’est sans doute une coïncidence. Et les voilà partis… Fin de la première partie.

Bon vent, belle mer, la traversée de l’Atlantique se passe sans problème. Une escale à Madère pour emporter du vin en fret, vendu à Caracas avec un bénéfice, converti en perles faciles à rapporter dans la ceinture. Krühl a toute une fortune dans sa ceinture en peau de daim : des diamants, des pierres précieuses, un peu d’or. En fait, c’est lui le trésor… mais il ne le sait pas. Eliasar a monté une combine avec le capitaine Heresa pour conforter Krühl dans son rêve de pirates, et lui extorquer la forte somme. De trésor, il n’y en a pas, pas plus que d’île sur la carte. Mais il faut mener le jeu assez loin pour faire croire à un accident.

Donc la côte de l’Amérique, il y a un peu plus d’un siècle marquée par « un enfant nu courant derrière un cheval roux » sur la plage. Ce gros port de Caracas peuplé de cabarets et de bordels. Dans l’un d’eux, l’armateur riche Krühl tombe raide d’une danseuse Cubaine muette aux jolis seins. Il la rachète à son mac et en fait sa chose. L’équipage, entièrement mâle, grogne et désire, mais Krühl les amadoue au rhum, ce qui n’est pas une très bonne idée.

Une tempête, le bateau résiste, mais Eliasar et Heresa en ont marre : il faut que l’aventure finisse. La première île sur la route est la bonne. Heresa jure qu’elle correspond à celle de la carte manuscrite, dans le recueil relié en parchemin du (faux) pirate. On débarque. C’est la désolation, aucun être vivant, aucune plante comestible. Un bagne. Cherchant une sorte de champignon, point remarquable de la carte au trésor, ils tombent sur un nègre manchot et unijambiste, et sur un annamite shooté à l’opium. Seul un blanc, commerçant russe capturé au large de l’Alaska, paraît avoir encore un brin de raison. Fuyez ! Dit-il ; cette île est la réserve d’un bourreau chinois spécialisé dans le grand art des Cents morceaux, la découpe du condamné pour faire durer le plaisir de le voir souffrir. L’île est le lieu où il parque ses modèles, afin d’enseigner son art à ses élèves bourreaux. Tous les deux à cinq ans, il vient prélever ici un spécimen, qui sera découpé pour se faire la main. Les autres sont garnis de boites de sardines et de conserves.

Il faut en effet s’en aller, et tant pis pour le trésor, qu’on a peu de chance de trouver tant tout diffère sur cette île de ce qui est inscrit sur la carte. Mais la fille a disparu ; elle est partie « se promener », en fait chercher à se faire titiller par un autre que par Krühl. Elle est retrouvée les seins nus dans les fragments de bras et jambes du nègre, que Krühl est obligé de tuer d’une balle dans la tête pour le faire lâcher prise. Elle est ramenée au bateau, giflée pour avoir fui. Cette fois, c’en est trop : Heresa et Eliasar décident d’en finir et d’appliquer le plan prévu. Eliasar doit partir en avant avec Krühl et le poignarder dans le dos, tandis qu’Heresa restera en arrière pour occuper les deux matelots suédois.

Sauf qu’Eliasar est un faible. Il n’a jamais tué et ne peut se résoudre à le faire. Krill fulmine contre cette trahison et ameute les autres. Mais où sont passés les autres ? Le bateau ne partira pas sans lui, car il détient la fortune dans sa ceinture. Mais où est donc cette ceinture ? La fille l’en a délestée, Heresa et les matelots sont repartis au navire, lequel prend le large aussitôt. Il laisse le naïf rêveur Krill et le coquin velléitaire Eliasar sur l’île. Avec le russe fou et l’annamite drogué. En attente du bourreau chinois…

Comme quoi l’aventure sans la raison mène tout droit au drame et à la mort. Qu’on se le dise ! Le romantisme est bien fini.

Pierre Mac Orlan, Le chant de l’équipage, 1918, Folio 1979, 256 pages, €8,00, e-book Kindle €7,99

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Sélinonte 2

Il y a pléthore de ruines de temples, sur une grande étendue pénible à arpenter sous la chaleur.

Le temple A, le temple O, le temple D à Athéna, le temple C dédié à Apollon. Il est le plus ancien de l’acropole, bâti vers 550 avant, et douze colonnes ont été relevées.

Le temple B était à Déméter et Korê. Sur le plateau de Mainella, les temples G, F et E, ce dernier probablement dédié à Héra et le F à Athéna, Héraclès ou Dionysos.

Le G est kolossal comme le temple de Zeus olympien à Agrigente ; il n’a jamais été achevé. Il était dédié aux divinités olympiennes, Zeus, Phébus, Apollon. Le pronaos s’ouvre par trois portes sur le naos divisé en trois nefs par deux rangées de colonnes monolithes. Contrairement aux colonnes à tambours, les monolithes étaient formées d’un seul bloc de pierre.

Une grue de levage en bois a été reconstituée pour montrer comment les blocs pouvaient être levés et les fûts de colonne placés. Un panneau montre aussi que les temples, que l’on voit si blancs, étaient peints – et de couleur vive ; on en a retrouvé des traces.

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Loup Durand, Le Caïd

Ils étaient quatre, mais un seul émerge : Louis Manza. Mieux vaut être Corse, clanique, dur, implacable. Savoir lire et écrire n’est pas indispensable, pas plus que savoir conduire, Louis Manza n’a jamais su. Être intelligent est plus utile, en tout cas savoir jauger les hommes et se constituer un réseau pour devenir intouchable.

Outre Louis Manza, opèrent aussi entre les années 20 et 60 Paul Venture Carbone, Jo Renoso et Michel Quasquara. Les Corses ont la faim des immigrés et la dureté des ambitieux formatés par des centaines d’années de vendetta et d’obéissance fidèle au clan. Ils s’implantent dans la ville portuaire de Marseille comme la teigne sur le bétail. Le port offre de multiples possibilités de trafics, avec les colonies d’Asie et d’Afrique du nord, les liaisons avec les Amériques, du nord et du sud, la prostitution appréciée des marins.

La richesse commence par le tapin, puis le bordel, se poursuit par les hôtels, restaurants et cercles de jeux, s’amplifie avec le trafic de cigarettes avec Tanger, d’or et de piastres, avant l’héroïne, raffinée dans la région par un chimiste renommé, base de la French Connection qui va inonder les États-Unis de came dans les années 60. Ce n’est pas une mafia mais un Milieu – le Mitan comme on dit dans le sud, ce qui signifie la même chose (on parle du mitan du jour).

« Louis Manza » a-t-il existé ? La quatrième de couverture dit : « Le Caïd est à la fois un document et un récit. Document par la rigoureuse authenticité des événements relatés, récit par une nécessaire transposition de certains noms, de certaines situations. » Il est probable que le personnage est calqué sur un vrai, mais rendu « type » par l’auteur. Il le saisit à 11 ans en son milieu, la montagne de l’Incudine en Corse, où le gamin illettré mais chasseur et bon connaisseur de la nature, garde les chèvres. L’Oncle vient le voir à Zicavo, et part avec le père dans la montagne couverte de sapins noirs. « Le gosse les attendait là, rigoureusement immobile, sa longue mèche noire tombant sur le front, ses diables d’yeux fixés sans ciller sur le nouveau venu. Assis sur un rocher, il tenait le fusil à plat sur ses genoux » p.13. Un ourson mal léché, mal aimé, qui s’est fait tout seul, en sauvage insensible – à l’égoïsme mortel.

« Monté » à Marseille à ses 20 ans, et flanqué d’une palanquée de frères, dont Dominique dit Doumé son cadet, il va faire rapidement sa place au soleil. Il séduit les filles, les met sur le trottoir, achète des maisons closes, s’entend avec le Milieu. L’Occupation et les compromissions des uns et des autres permettent de juteuses relations entre flic et voyous, entre pègre et politiciens. Les socialistes engagent du monde pour contrer les communistes, le FBI américain s’inquiète du danger soviétique dans la ville. Le Milieu est ravi, les protections affluent, contre quelques menus services de porte-flingues.

Au milieu des années cinquante, les Manza sont florissants. « Aux bars, restaurants, cabarets, hôtels, à l’immense chaîne de la prostitution, aux ‘services rendus’ au FBI, à la CIA, aux polices françaises plus ou moins officielles, et encore aux appuis accordés aux partis et mouvements politiques, venaient en outre s’ajouter d’autres activités, certaines peu légales, d’autres visant au contraire à un embourgeoisement, un accroissement de la respectabilité du clan » p.256. La valse des partis à l’Assemblée sous la IVe République était propice aux petits arrangements entre amis, à la corruption généralisée, aux trafics d’influence. Les débuts de la Ve poursuivront avec la guerre au FLN et ses réseaux, puis à l’OAS. Ce n’est qu’ensuite, avec un pouvoir fort et déterminé, et l’insistant appui des Américains agacés de voir la drogue déferler sur leur sol via la pègre marseillaise, que le Milieu sera mis au pas. Non sans règlements de compte.

Aujourd’hui, une nouvelle pègre maghrébine a remplacé les Corses, et certaines mafias italiennes ont investi sur la Côte. Mais le « récit » s’arrête à la fin des années soixante avec la mort – par balles – de Louis Manza et sa fin de son empire qui, au fond, ne tenait qu’à sa personne.

Un livre captivant, où tout est vrai et tout est masqué, les noms des politiciens soigneusement cachés (Georges Ribot, Henri Tasso, Michel Carlini, Gaston Deferre, tous maires de Marseille entre 1951 et 1958 ne sont jamais cités). Mais l’analyse de la corruption du haut en bas de la société, les femmes étant le gibier qui se monnaye et se refile entre mâles dominants, les flingues étant les juges de paix.

Loup Durand, Le Caïd – récit, 1976, Livre de poche 1977, occasion €13,95

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Sélinonte 1

Nous déjeunons dans un bar en bord de plage. 19 € pour un buffet d’antipasti et d’un tiers de bouteille d’eau chacun avec un café. Nous avions le choix de tomates en salade, oignons rouges confits, courgettes et aubergines grillées à la plancha, tapenade d’olives vertes, ricotta fraîche et filets d’anchois au naturel. salade fraîche sont plus importants.

Le site de Sélinonte est très vaste avec plusieurs temples quasi tous en ruines à cause des guerres, des tremblements de terre et des pillages de pierres de construction. Deux sont anastylosés, terme technique qu’emploie volontiers le guide, et qui signifie « remontés ». Notre guide aime ainsi à parsemer de termes savants son discours, autant par souci de précision technique que pour montrer qu’il maîtrise le savoir et le vocabulaire des initiés. Il se méfie un peu des retraités dont il ne sait pas quel était leurs parcours avant ce voyage et il tient à apparaître comme un spécialiste de son sujet, imbattable sur les termes, les analyses et les dates. C’est tout à son honneur, mais digne d’être remarqué. Il use même de termes précieux, peu usités, comme la « perdurance » pour dire la perpétuation, « anastylosé » pour dire la reconstruction, « apotropaïque » pour dire propice ou anti-mauvais sort, « hippodamien » pour dire en damier. Le mot « culture » roule dans sa bouche comme une bouchée au chocolat.

Les temples relevés sur le plateau de Marinella sont nommé par des lettres, faute de savoir à quel dieu ils étaient voués. Ils montrent un joli grain de pierre sur les colonnes à tambour, cette fois cannelées, donc terminées. le guide nous détaille le péristyle, le pronaos, le naos, l’adyton et l’opisthodome. Puis les trois ordres de style, dorique, ionique et corinthien, et les détails de l’architecture, les colonnes montées sur stylobate, l’architrave et les frises de triglyphes et de métopes en alternance, le tympan avec son larmier au-dessus et sa gargouille au coin, l’acrotère dessus. Je n’ai pas tout retenu, il fait très chaud. Sur le site pousse de l’absinthe ou armoise, de petits chênes-lièges. Le nom de Sélinonte vient du grec selinon qui désigne le céleri sauvage. En 409 avant, Carthage longtemps alliée de Sélinonte a saccagé entièrement la ville parce que Sélinonte avait choisi de retourner sa tunique durant la première guerre punique.

Nous ne croisons dans les ruines que des vieux, quelques jeunes couples italiens, et un étudiant qui révise son droit. Sauf un couple d’Allemands en visite avec ses deux enfants, une fille déjà adolescente et un garçon de 10 ans en short et claquettes, aux pieds déjà grandis par la préadolescence. Il est très affectueux avec son père, allant même jusqu’à lui embrasser le sein d’un geste rapide et possessif en guise de complicité.

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En consommant, vous prenez un droit sur le travail d’autrui, dit Alain

Étonnante réflexion écologique, fin 1908, lorsque le philosophe Alain réfléchit sur un morceau de sucre. Va-t-il en mettre un second dans son café ? Il suspend son geste, frappé d’une évidence : le sucre est devenu peu cher, mais est-ce pour cela qu’il faut en user sans retenue ?

Il songe au père Grandet, cet avare de Balzac, qui mettait le sucre sous clé. A l’époque, il valait cher, mais le prix est-il le juste prix ? « Ne compte pas en argent, compte en douleurs », dit Grandet à Alain dans sa conscience. Et d’énumérer les camberlots Flamands qui viennent arracher les betteraves à l’automne, dans la rosée et sous la pluie, fréquente ces mois-là ; les ouvriers presque nus qui cuisent ensuite dans la raffinerie, « toujours courant et chargés comme des mulets » ; les femmes qui mettent les morceaux de sucre en paquets, ongles dévorés jusqu’à l’os. « Cela veut dire, fais-y bien attention, que tu donnes très peu de ton temps et de ton travail en échange de tous ces travaux de forçat ».

Certes, la mécanisation a changé ces pratiques, mais pense-t-on à tous ces travailleurs, parfois très jeunes, qui œuvrent pour notre tee-shirt pas cher ou notre robe à la dernière mode ? Pas vraiment. Les associations des droits humains dénoncent le travail des enfants, le goulag chinois, l’exploitation des ramasseurs, cueilleurs, mineurs, qui arrachent les dons de la terre pour presque rien. Mais dans le monde tiers que nous ne voyons pas, que nous connaissons peu. Rien que chez nous, à nos ports, les marins-pêcheurs s’échinent à ramener du poisson par tous les temps, et parfois disparaissent, le chalut croché par le fond. Il faut penser à tout cela, de temps en temps, pour revenir à la raison. Consommer, oui ; gaspiller, non. Apprécier le travail humain contenu dans le morceau de viande, le pavé de poisson ou le légume dans l’assiette ; juger à sa juste valeur la chaussette made in France, deux fois plus chère que celle fabriquée en Chine ou au Vietnam par de petites mains mal payées.

Oui, l’écologie sociale est un luxe de riche. Mais non, penser à tout ce travail n’est pas l’apanage du oisif nanti. « Maintenant je fais les comptes des autres et je sais pourquoi je ne rougissais pas d’être avare », dit le père Grandet à la conscience d’Alain. L’avarice est un vice, un excès ; mais l’économie est une vertu, la reconnaissance d’une rareté des ressources et le respect pour le travail d’autrui. « Avec un peu d’or, j’aurais eu cent menuisiers à mes ordres ; mais je n’ai point voulu d’esclaves », dit Grandet. Ce qu’on peut faire par soi-même doit être fait ; ce que l’on achète doit être payé le prix juste.

« Une pièce d’or représente une puissance royale pour toi et la servitude pour les autres », dit encore le Grandet d’Alain. Les nouveaux riches en abusent, comme ils abusent de tout par frustration. Le rêve des ados aujourd’hui n’est même plus d’être fonctionnaire, comme il y a vingt ans ; ils veulent devenir influenceurs/influenceuses et collecter des fonds par des applis, domiciliés à Dubaï pour ne payer presque aucun impôt. De l’égoïsme de riche, qui s’en fout des autres et de leur travail, du moment qu’ils paradent dans le luxe sous les yeux du monde entier. Ils dévorent la planète et le travail des autres, avidement.

Une pauvreté d’âme qui navre. Alain a bien raison de penser à ce qu’il fait.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Ségeste

La première journée nous voit quitter Palerme en bus pour aller à Ségeste, site grec antique. La cité fondée par les Elymes, peuple indigène de Sicile, et conservée par eux jusqu’à l’époque romaine. Elle est posée sur le mont Barbaro en trois plans : l’ancienne cité avec deux acropoles, plus bas un quartier populaire, puis le temple à l’écart.

Le Bouleutérion est l’assemblée des administrateurs de la cité, qu’il ne faut pas confondre avec l’Ecclesia qui était l’assemblée de tous les citoyens mâles. Le sol a brûlé en juillet dernier et les plantes sont roussies, les troncs des arbres noirs. Mais déjà des pousses vertes reviennent, notamment sur les palmiers. Je note des asphodèles, des mandragores, des férules. Cette dernière plante, à cause de sa tige très longue et assez rigide, servait au maître d’école a désigner les choses et à châtier les élèves turbulents.

Le théâtre grec en hémicycle est toujours bâti accueillant le paysage. Contrairement au théâtre romain, la scène n’est pas fermée mais ouverte sur la nature et l’horizon, jusqu’à la mer. Évidemment, ni le soleil ni le vent n’étaient pris en compte. Mais, s’il fait très chaud en cette saison, les spectacles avaient surtout lieu l’hiver, ce qui limitait l’exposition à la chaleur. Les gradins, en sept secteurs et d’un diamètre total de 63 m, ont été creusés directement dans le roc du mont Barbaro, à 305 mètres d’altitude et s’ouvrent sur le golfe de Castellamare. Comme les 3000 spectateurs antiques, nous nous sommes assis sur les gradins face aux vallonnements du panorama, avec la mer bleue azur en coin. Les genoux de ceux situés derrière calaient le dos de ceux situés devant. La partie haute du théâtre a été détruite pour bâtir le fort médiéval, mais l’ensemble est plutôt bien conservé et donne une idée précise du monument antique. Trois personnages seulement dans le théâtre grec : le chœur, le protagoniste, le devin. Tous les acteurs étaient mâles, même pour jouer des rôles féminins ; ils portaient des masques représentant leurs personnages. Seul les Romains ont fermé la scène par un proscenium, une avant-scène.

Le temple dorique aux six colonnes de face et quatorze de côté sur un soubassement de trois marches, en contrebas, n’est pas fini, juste le péristyle qui donne une vue d’ensemble et impressionne de loin. On aperçoit encore les tenons de bardage en U qui servaient à soulever et à transporter les blocs. Il a été bâti en 431 pour les ambassadeurs d’Athènes dont la cité de Ségeste convoitait l’assistance en vue d’une guerre prochaine. Une fois les émissaires repartis, plus besoin de terminer. D’où les colonnes sans stries et le temple sans naos ni décor. Mais ce cadre est imposant, dans ce paysage désertique, posé sur son mamelon. Maupassant, qui a voyagé au XIXe siècle, conte son passage à Ségeste et sa forte impression dans La vie errante. S’il devait y avoir temple, dit-il, il devait être là, et s’il devait être bâti, il devait l’être comme il est. Pas contrariant, Maupassant. Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Pourquoi les Grecs ont-ils colonisé en premier l’ouest de la Sicile ? Parce que les courants poussaient les navires depuis le Pont-Euxin vers les côtes libyennes, la Tunisie et le détroit de Sicile. Les Phéniciens, devenu Puniques (« c’est pareil » nous dit le guide), les Grecs de diverses cités, se sont ainsi installés sur cette côte à quelque 160 km de la Tunisie. Les Élymes se disaient selon Thucydide descendants des Troyens, une partie ayant gagné le site qui devait devenir Rome et l’autre s’étant établie en Sicile.

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Ça va faire un tabac – Thank you for smoking de Jason Teitman

Désopilant film anti-woke (quand on n’en parlait pas encore) et qui perce la mentalité américaine : vivre pour le fric, avoir toujours raison. Le lobbyiste Nick Naylor (Aaron Eckhart) œuvre pour les grandes compagnies de tabac. Puisque que la médecine a lancé des alertes sur la relations entre fumer et avoir un cancer du poumon, l’industrie a créé l’Academy of Tobacco Studies. Des scientifiques (stipendiés) et des avocats (bien payés) travaillent à prouver que la cigarette n’est pas addictive et qu’elle n’est qu’un élément parmi d’autres de la mauvaise santé.

Nick se contente de parler pour semer le doute dans la tête des gens. Il use de la dialectique, de l’évitement, de l’attaque en revers, de l’humour, pour prouver que chacun est libre de choisir, que les vérités sont relatives, que la première cause de mortalité aux États-Unis est le cholestérol et pas la nicotine. De mauvaise foi, mais en mettant les rieurs de son côté, il accuse le sénateur au prénom d’oiseau Ortolan K. Finistirre (l’ineffable William H. Macy) d’être un tueur parce qu’il défend son fromage, le cheddar du Vermont. De même, va-t-on apposer une tête de mort sur les avions Boeing parce qu’ils se crashent de temps à autre ? Ou interdire General Motors à cause des accidents de la route ?

Lui-même a été fumeur, mais ne fume plus. Il n’encourage pas non plus son fils de 12 ans Joey (Cameron Bright) à devenir fumeur : il fera ce qu’il veut, en toute connaissance de cause, dès sa majorité à 18 ans. Mais il est conscient d’être marchand de mort. Il réunit en cercle les deux autres, Bobby Jay Bliss (David Koechner) lobbyiste des armes à feu, et Polly Bailey (Maria Bello), lobbyiste de l’alcool. Ils se sentent entre eux, mal aimés, mais « faisant leur boulot », spécialisés à convaincre.

La scolastique est une manière usuelle de complexifier le discours pour mieux couper le peuple du monde des idées et embrouiller les esprits. Nick l’explique à son fils, qu’il ne voit que le week-end, étant divorcé, mais qui l’admire et le comprend parfaitement. Lui-même, à 12 ans, saura détourner le débat à son avantage devant sa mère, et la convaincre de le laisser accompagner son père en Californie, où il doit persuader Hollywood de réintroduire la cigarette dans des films.

Avec Jack, le producteur (Adam Brody), ils imaginent Brad Pitt nu faisant l’amour en apesanteur (pas facile !) à une belle fille nue elle aussi, dans une capsule spatiale fonçant entre les galaxies – dans le futur. Et allumant une cigarette après l’amour, s’enveloppant de fumée car on aura trouvé comment enlever toute nocivité au fait de fumer. Le rêve comme pansement au présent, le futur comme acceptabilité du fantasme. Nick a réponse à tout ; s’il n’a pas toujours raison, les autres non plus.

On le voit, le thème est traité avec humour. Notamment lorsque le cow-boy Marlboro (Sam Elliott) atteint d’un cancer, se voit offrir par le lobby du tabac une valise pleine de dollars. Moralement, il veut refuser ; pratiquement, il ne peut qu’accepter. Pour le convaincre, sur ordre de son patron le Capitaine (Robert Duvall), Nick lui dit comment il procéderait : convoquer la journaliste accrocheuse Heather Holloway (Katie Holmes) – qu’il connaît bien parce qu’il couche avec elle – dénoncer la corruption, puis saisir dans un geste théâtral la valise, l’ouvrir pour montrer combien elle est pleine de beaux billets de 100 $, puis jeter le tout par terre en jurant de donner le tout à une association de lutte contre le cancer ! Prêcher le faux pour savoir le vrai : le cow-boy ne fera pas ce qui est moral, il gardera pour lui le fric et ne dira rien de sa maladie. Comme tout le monde le ferait : « tout le monde a toujours un prêt à rembourser ». Mimer ce qu’il pourrait faire lui permet d’aller contre…

Il y aura quelques péripéties, comme cette menace de mort envers lui à la télé, suivie d’exécution où il est enlevé, dénudé et patché de partout à nicotine. Il s’en sort… parce qu’il a été fumeur ! Comme le chat de la chanson allemande, il est toujours vivant, et toujours rebondit face caméras et devant son boss, le borné ex-soldat du Vietnam BR (J. K. Simmons), ce qui laisse son fils Joey en admiration devant lui. Comment être papa tout en exerçant le pire métier du monde ? En faisant bien son boulot et en oeuvrant à rembourser son prêt… Telle est l’Amérique.

Inspiré du roman Thank You for Smoking de Christopher Buckley publié en 1994, traduit en français par Salles fumeurs, le film se moque du puritanisme politiquement correct yankee en montrant l’absence totale de scrupules du marketing, de la corruption, et l’hypocrisie amorale du système sous les grands mots et les émissions de télé. Un film meilleur et plus subtil que son thème le laisse présager.

DVD Ça va faire un tabac – Thank you for smoking, Jason Teitman, 2006, avec Joan Lunden, Eric Haberman, Aaron Eckhart, Mary Jo Smith, Todd Louiso, Aventi Distribution 2014,anglais, français, 1h28, €6,30

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Cathédrale de Palerme

Palerme a été fondée par les Phéniciens, un comptoir dans un « bon port » (panormos). La flotte de Carthage, battue à Himère par les Grecs en 480 avant, s’y réfugie. Au cours de la première guerre punique, elle est conquise par les Romains en 253 avant, puis par les Ostrogoths en 535 après, une fois l’empire romain effondré. Reprise par Bélisaire pour Byzance, Palerme est conquise par les arabes en 831 jusqu’à ce que les Normands s’en emparent en 1072. Les Hohenstaufen en sont maîtres en 1194, puis les Angevins en 1266, puis les Aragonais en 1282 et les Espagnols.

Devant la Porta Nuova, puis devant la cathédrale, le guide égrène la litanie des comtes et des rois, des remaniements et des styles. Nous ne visitons pas toute la cathédrale, fondée par Guillaume II vers 1135, prévue le dernier jour, mais nous allons voir notamment les tombeaux royaux.

Deux tours encadrent la façade du XIVe ornée d’un portail gothique et reliée par des arcs à un clocher refait au XIXe. A gauche de la façade, la loggia dell’Incoronata des XIIe et XVIe, où les rois se présentaient au populo après leur couronnement. Fuga au XVIIIe a remanié le Duomo, notamment par une coupole contestable, qui écrase le bâtiment. Nous entrons dans la cathédrale par le côté droit, début XVe.

Dans les chapelles (visite payante), les tombeaux des souverains de Sicile. Celui en porphyre rouge de Frédéric II Hohenstofen la « stupeur du monde » (1250), celui d’Henri VI (1197), celui de Roger II (1154), celui de sa fille Constance (1196).

La chapelle à droite du chœur contient les reliques de sainte Rosalie dans une châsse en argent de 400 kg, datant de 1431. Elle est la patronne de Palerme. Rosalia Sinibaldi est née vers 1125 au sein d’une famille noble normando-sicilienne et morte en 1160. Son père fut sauvé à la chasse par un comte qui demanda sa main. Malgré ses 14 ans, elle vit dans son miroir le visage de Jésus et refusa le mariage. Elle s’est retirée en ermite dans une grotte des monts Sicanes, sur les terres de son père, avant d’émigrer vers une autre grotte du mont Pellegrino, au-dessus de Palerme. Durant la peste de 1624, aucune sainte n’est parvenue à guérir la ville, seule Rosalie apparut à une femme qui but de l’eau de san Pellegrino et fut sauvée. La peste s’est arrêtée l’année suivante et ce « miracle » a fait de Rosalie l’une des trois grandes saintes de Sicile avec Lucie de Syracuse et Agathe de Catane. Après la découverte de son corps le 15 juillet 1624 et pour remercier la Sainte d’avoir sauvé leur ville de la peste, les Palermitains ont pris l’habitude de la célébrer durant un festival de six jours appelé U Festinu, du 10 au 15 juillet de chaque année. Mais elle n’a guère fait de miracle durant la pandémie de Covid 19. Ses festivités ont été annulées.

Des lycéens visitent le monument aussi, tous en T-shirt sauf un débardeur, certains en uniforme. Mais la couleur unique du tee-shirt ou du débardeur fait uniforme. Quelques filles arborent leur ventre nu. Les élèves sont sympathiques avec leur professeur malgré leurs hormones de 16 ans. L’enseignement général n’est que jusqu’à 15 ans et, dès le lycée, les adolescents choisissent leur spécialité : lettres, sciences, économie, langue. Ils ont seulement quatre matières, aucune autre. Ils sortent un peu plus faibles que les élèves français en culture générale mais les matières qu’ils préfèrent sont mieux assimilées avant l’université. Ils parlent par exemple bien mieux les langues que les Français, les pratiquant en intensif. Côté vacances, ils ont trois mois l’été de mi-juin à mi-septembre, mais seulement une semaine à Noël et une semaine à Pâques. Pas plus. Il est mauvais de se déshabituer à travailler.

Le bus passe devant le Palais de justice, imposant, de style mussolinien, net et carré. Mais il s’avère beaucoup trop petit tant il y a de procès. le guide nous dit qu’il y a à Palerme autant d’avocats qu’à Rome. Une annexe a été bâtie derrière.

A l’hôtel Principe di Villafranca, via Giuseppina Turrisi Colonna, une fois les chambres prises (sans ascenseur) et les bagages déposés, un peu rafraîchis, nous allons dîner au Vino Divino, Piazza Sant’Oliva. Le restaurant est original, les murs couverts de casiers à vins de Sicile et d’Italie. Il sort par son menu de la trilogie italienne des pâtes, risotto et pizza. Nous avons une friture en entrée, puis un demi-filet de dorade (trop cuit) sur une purée de potiron, et une salade de fruits en dessert. Les boissons sont à notre charge, nous prenons évidemment de l’eau en bouteille, et un bon vin blanc de Sicile à six euros le verre. Il est bio.

Une averse chaude nous mouille lorsque nous sortons du restaurant à la nuit tombée. Notre hôtel est le Principe de Villa Franca, autrement dit le prince de Villefranche. Il n’est qu’à quelques centaines de mètres.

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Jules Roy, Le navigateur

Jules Roy a été commandant de bord dans le groupe de bombardement Guyenne de la Royal Air Force dès 1942, effectuant 36 missions de nuit, surtout sur la Ruhr où se trouvaient les usines allemandes d’armement. Après La vallée heureuse (chroniquée sur ce blog – lien ci-dessous), il conte dans Le navigateur le dilemme des hommes dans l’équipe.

Le narrateur est lieutenant, navigateur en bombardier, l’équivalent d’un GPS humain. A lui de calculer la route, de donner le cap au pilote compte-tenu de la mission, des vents, de la défense aérienne – et des autres avions. C’est une mission délicate, autant que piloter ou observer. Nul n’est jamais à l’abri d’un danger, dont l’ennemi est le principal, mais pas le seul.

C’est ainsi que le Navigateur Ripault se retrouve, au retour d’une mission de nuit, à sauter en parachute à 1500 pieds (soit 457 mètres). Pris par la Flak ? Descendu par la chasse allemande ? Même pas… Heurté en-dessous par un autre bombardier ami ! Le pilote ne l’a pas vu, ses mitrailleurs ne l’ont pas alerté, son navigateur a mal calculé la trajectoire d’approche. L’avion craque, le pilote dit « sautez », mais lui ne saute pas. Les autres, tétanisés, non plus. Le Navigateur se retrouve seul survivant, la tête dans la terre sur un champ de betteraves.

Mais il est en Angleterre, pas dans la mer ni sur le territoire ennemi. Il s’aperçoit qu’il est près de sa base. Il marche jusqu’à une maison, sonne, une jeune femme vient lui ouvrir, à peine réveillée, en peignoir. Il est invité à entrer et s’écroule sur le divan, une bonne tasse de thé à la main. Il est assommé par ce qui vient de lui arriver, si soudain, si imprévu. Aucun de ses camarades n’a survécu, l’avion brûle dans un tas de ferraille tordue.

Elle téléphone à la base, on vient le chercher. Les camarades, dont un capitaine ami surnommé l’amiral parce qu’il vient de la Marine française, lui tapent dans le dos, le réconfortent. Mais son commandant d’escadrille Lucien, mauvais officier, ambitieux et jaloux, ne lui accorde aucune permission de repos pour se remettre psychologiquement. Il le met d’office sur le tableau des bouche-trous.

Lorsque le Navigateur refuse deux jours plus tard une mission avec Raumer, un mauvais pilote qui n’a que des ennuis, il refuse, prétextant être malade. Le médecin, appelé, confirme qu’il a besoin de se remettre du choc, mais il a refusé la mission avant de le voir et son commandant lui colle une punition de 8 jours. Ripault refuse de signer. Il n’est pas écrit pourquoi il a refusé et ce n’est pas honnête ; ce papier le suivra dans son dossier, autant être vrai.

L’avion de Raumer ne revient pas de la mission. Sur la base, les hommes croient qu’il lui a porté malheur. S’il avait été navigateur dans son bombardier, peut-être n’aurait-il pas été descendu. Peut-être – mais qui sait ? Ripault en est vexé, en plus d’être écœuré par la mesquinerie de son commandant. Ce pourquoi, lorsqu’il entend la rumeur que le pilote Lebon « ne voit pas les lumières de la piste » lorsqu’il rentre de mission, il se propose de l’assister en tant que navigateur-adjoint, pour le guider. Le pilote a peur, ce pourquoi il somatise. Mais cela, la hiérarchie ne l’admet jamais. Les hommes se doivent d’être des soldats robots qui obéissent aux ordres.

Ce n’est pas l’avis de Ripault, qui vit avec eux dans l’équipe de bombardement et qui connaît les héroïsmes et les faiblesses de chacun. Aller à la mort avec deux chances sur trois d’en réchapper seulement, mérite le respect. Ce pourquoi il se dévoue pour aider la mission, même si cela doit être la dernière. De fait, elle le sera.

Cette tragédie, contée sobrement, rappelle Kessel dans L’Équipage, ou Saint-Exupéry dans Pilote de guerre. Elle dit le dévouement des hommes, coupés de leurs racines terrestres et amoureuses, solitaires mais solidaires, voués à mourir mais pas avant d’avoir fait le mieux possible pour la mission qui leur a été assignée. Un roman oublié, mais vrai.

Sorti de l’armée colonel, l’auteur sera journaliste de guerre, puis écrivain. Le président François Mitterrand l’a élevé en 1990 au grade de grand-croix de la Légion d’honneur.

Prix Prince-Pierre-de-Monaco 1954

Jules Roy, Le navigateur, 1953, Livre de poche 1968, 160 pages, €6,99

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