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Temple de Louxor à la nuit

Nous quittons Karnak pour Louxor où nous arrivons à la nuit qui tombe. Le soleil se couche rapidement et donne une belle couleur dorée au dromos, l’allée des sphinx, aux colosses illuminés, à la forêt de colonnes. Le temple a été construit sur la rive est du Nil à l’emplacement de l’ancienne cité de Thèbes en 1400 avant J-C. Il est dédié au dieu Amon mais aussi à Mout et Khonsou. Jadis, lors de la fête religieuse annuelle d’Opet, les statues des trois dieux étaient transportées du temple de Karnak au temple de Louxor par une allée de 700 sphinx, récemment restaurée. Une mosquée incongrue est bâtie au centre du temple et elle déverse sa litanie de prières par haut-parleurs dès le soleil couché. Ramsès II a ajouté les colosses et deux obélisques au temple d’Amon érigé par Amenhotep III, dont l’un a été donné à la France et trône sur la place de la Concorde.

Le temple de Louxor la nuit est beau. L’on n’y remarque moins les hordes touristiques alors que se détachent les colonnes dressées vers le ciel bleu sombre où, là-haut, commencent à briller les étoiles. Je retiens cette jeune Américaine blonde en short de jean vraiment très haut sur les cuisses et sa chemise nouée lâche sur son ventre nu. Elle est élancée et gracieuse dans la semi obscurité et ne pourrait se montrer plus déshabillée. Une baffe par elle-même aux rigoristes de l’islam – heureusement absents de cet endroit païen.

Nous reprenons la barcasse pour traverser et retourner à l’hôtel. Douche et rangement des affaires avant le dernier dîner comme hier : soupe de poulet, légumes tomates curry, salade, dessert de semoule sucrée.

L’hôtel Shéhérazade est recommandé surtout aux Français semble-t-il, car la terre battue de la rue qui y accède, entre des habitations populaires où jouent au foot des gamins pieds nus, peut rebuter les anglo-saxons. Mais le bâtiment est calme avec un jardin intérieur. Il a dû être beau il y a dix ans mais, comme tout en Égypte, il est mal entretenu. La rupture du tourisme dû à la pandémie y est certainement pour quelque chose, mais c’est avant tout un tempérament. Il y a aucun responsable effectif, aucun contrôle, tout se délite et on laisse faire. Nous sommes chambre 201 – qui est au premier étage, mesuré à l’anglaise. Les matelas sont bons. L’escalier est décoré de peintures naïves représentant les contes des Mille et une nuits puisque Shéhérazade en est l’héroïne principale.

Et puis c’est le départ pour Paris.

Le nouveau Grand Egyptian Museum n’est ouvert que depuis le 16 octobre 2024. Nous ne le verrons pas.

FIN

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Temple de Karnak

Nous partons à 14h30 pour traverser en barcasse à moteur le Nil en direction de la rive Est. Le taxi Toyota arrive un peu en retard pour nous mener à Karnak. Le terme veut dire forteresse en arabe car les conquérants musulmans ont pris ces constructions monstres du temple d’Amon à Thèbes pour un fort militaire.

Nous déambulons avec commentaires parmi les alignements de Karnak. Je suis toujours étonné de leur gigantisme, des 34 colonnes massives de la salle hypostyle, des statues de pharaon, des obélisques. Il est dit que voici le centre religieux « le plus ancien du monde » car sa construction a duré des millénaires. Trois temples principaux, des petits temples fermés, des temples extérieurs… Le site est inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1979. N’est ouverte au public que l’enceinte d’Amon, avec son allée de 40 statues d’Amon à tête de bélier sous lesquelles les touristes aiment à se faire photographier comme des moutons.

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Retour à Louxor

Nous retrouvons le minibus qui nous conduit directement à la gare où nous attend le train VIP trop climatisé ; nous avons nos 500 km à parcourir jusqu’à Louxor. Nous déjeunons dans le train de keftas, de poulet mariné, de tahina, d’une salade mixte et de pain en galettes. Les Égyptiens mangent beaucoup de galettes. Le train affiche la climatisation à 2,7°, il doit y avoir une erreur de 20° !

Les femmes voilées intégralement se multiplient dans les villes en Égypte, infiniment plus qu’il y a vingt ans. Certaines sont de véritables sacs noirs, entièrement couvertes sauf les yeux. Prof les appelle des « boîtes aux lettres » car seule une étroite fente montre le regard. Je m’étonne d’ailleurs que ces femmes ne soient pas obligées de porter des lunettes noires, puisqu’elles portent des gants – noirs – jusqu’aux coudes. Un tel mépris du corps à quelque chose d’indécent bien plus que la nudité intégrale. C’est à croire que le mâle musulman ne peut vraiment pas se tenir devant n’importe quel bout de peau féminin ! En serait-il à violer tout ce qui n’est pas couvert ? Ce ridicule venu des bédouins médiévaux passe décidément très mal à nos yeux de plus en plus intolérants à la bêtise et à l’intolérance fanatique des autres.

Les jeunes gens sont eux-mêmes assez collet monté. Dans notre wagon réservé aux élites, seul un adolescent en chemise d’uniforme blanche arbore deux boutons de col ouverts, sans marcel dessous, à la mode occidentale. Les autres portent tous les boutons fermés ou la galabieh traditionnelle barricadée jusqu’au col. Qui aurait envie de les violer ? On se demande si les mœurs se sont si dégradées en une génération que tous aient le désir irrépressible baiser tout ce qui est jeune sans aucune retenue…

Le soleil se couche, la nuit tombe, le train arrive à Louxor. La gare est envahie de gamins vendeurs de tout, de boissons, d’en-cas, de barres chocolatées. Nous sortons de la gare dans le bazar oriental qui plaît tant à Prof. C’est le souk pour trouver un taxi et celui que Mo attrape a sa porte latérale qui ne ferme pas. Il se faufile entre les calèches sans lumière et les motos qui virevoltent, jusqu’à la rive du Nil où une barque commandée par téléphone nous mène sur la rive ouest. Là, une 504 prend nos bagages, tandis que nous montons à pied jusqu’à l’hôtel Shéhérazade, un trois étoiles de 33 chambres, dans une rue en terre battue peu engageante dans l’obscurité. L’hôtel est vieillot mais calme.

Nous dînons à l’hôtel même, l’eau de boisson à notre charge. Elle coûte 25 livres égyptiennes au lieu de 5 en boutique pour 1,5 l. Nous avons des escalopes panées de poulet avec des courgettes à la tomate, du caviar d’aubergine à l’ail. De petites chattes sont très intéressées par les morceaux de poulet et viennent miauler de faim.

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Temple de Philae

Le temple d’Isis est peu encombré de groupes car nous sommes à l’heure du déjeuner. Seul un troupeau de Yankees narcissiques agace, se prenant en photo devant les ruines avec des poses de star comme à Disneyland. Les grandes juments blondes aux shorts très courts, et dont le haut sans soutien-gorge dégage toujours le nombril nu, cravachent les jeunes mâles bodybuildés par le sport universitaire, dont le cerveau semble réduit par compensation à un pois chiche. Le saut en l’air devant les ruines et au milieu du kiosque de Trajan semble le dernier must de la mode sur les réseaux sociaux.

Selon la légende égyptienne, le roi Osiris aurait été tué par son frère Seth, qui aurait dispersé son corps dans tout le pays. Son épouse Isis aurait récupéré les restes pour les rassembler ici, à Philae. Il aurait été érigé par les souverains lagides (dynastie hellénistique, 332-30 avant) sur un sanctuaire antérieur, qui serait l’œuvre d’Ahmôsis II (Amasis, 570-526 avant), pharaon de la XXVIe dynastie. La fermeture du temple est ordonnée vers 530 de notre ère sous Justinien.

Nous visitons les différents bâtiments, observons les gravures en hauts-reliefs souvent colorés, écoutons la énième description du pharaon faisant offrandes aux dieux en reculant devant les prêtres, goûtons le climat doux et léger de l’île sur laquelle le temple a été reconstitué. Je songe que si la mer doit monter en raison de la fonte des glaciers due au réchauffement climatique inévitable, alors le sauvetage des temples sera à refaire en Égypte. La trace noire de la crue du Nil arrive en effet à peine à 4 ou 5 m en dessous du niveau des bases. J’observe un marchand du temple musulman étaler son tapis pour faire sa prière en plein midi, en direction approximative de la Kaaba, mais sous un tamaris.

Nous reprenons la petite barcasse conduite par un grand Noir au visage riant, fan de Bob Marley (« c’est l’Afrique », me dit-il). Il est cette fois accompagné d’un mousse nubien d’une douzaine d’années qui se met à l’avant silencieusement pour faire la traversée. Il se place dos au mât de poupe et les bras écartés, comme offert en croix pour on ne sait quel sacrifice au tourisme. À mon avis, il joue à l’ankh. Il largue les amarres au départ puis les rattache à l’arrivée, ce qu’il lui vaut un petit bakchich, offrande traditionnelle entre Arabes. Il n’a pas dit un mot.

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Grande muraille du Nil

Nous ne retournons sur le bateau que pour prendre nos bagages et nous enfourner dans un nouveau minibus Toyota pour trois heures de route. Nous nous arrêtons au bout d’une heure pour faire une pause, boire un café pour ceux qui le veulent et voir les mirages. Pas ceux vendus par la France à l’Égypte mais les reflets de lac sur le sable, dégagés par la chaleur au loin. Remonte en moi le souvenir d’enfance de L’or noir de Tintin où les Dupont se font avoir par les mirages. Les deux heures qui suivent nous assurent une somnolence dans le confort climatisé du véhicule. Le chauffeur ralentit parfois inexplicablement et, lorsque Mo, assis à côté de lui, lui pose la question, il énonce qu’il y a des radars. Nous ne voyons rien, mais la crainte du gendarme rend raisonnable.

Nous longeons la grande muraille du Nil pour protéger les canaux, construite par l’armée. Il s’agit d’un grillage de 2,50 m de hauteur augmenté de barbelés dont on se demande s’ils sont destinés à éviter que les bêtes du désert ne viennent boire ou à empêcher de passer d’éventuels ennemis venus du sud. Cela a permis d’occuper les soldats pendant un certain temps malgré la chaleur écrasante du désert la journée ; c’est un entraînement comme un autre. Mais les canaux à ciel ouvert évaporent l’eau et participent au gaspillage de la ressource.

Mo nous dit qu’il s’agit du projet Toshka ou nouvelle vallée, une entreprise « pharaonique » (évidemment) de double canal de 27 km de long pour favoriser l’irrigation et la culture de maïs et de blé dans les sables pour nourrir une population de presque 108 millions d’habitants – et fixer une démographie galopante souvent au chômage (dont 49 % des femmes à 24 ans) face à la frontière soudanaise.

La population a augmenté de 46% entre 1994 et 2014 ! Les femmes continuent, à la musulmane, d’être perçues comme inférieures et bonnes à donner des garçons et elles n’ont toujours pas leur mot à dire. Sur les 34 % de la population entre 0 et 14 ans, 18 millions sont des mâles et seulement 16 millions des femelles, c’est dire combien les petites filles font l’objet de moins de soins que les petits garçons. Cela ne se rééquilibre que passé 55 ans ! Seulement 65 % des filles à 15 ans savent lire. Ces chiffres sont tirés du CIA Fact Book 2022 accessible en ligne.

Le militaire rentre à Assouan avec nous, accompagné de sa fidèle maîtresse, la Kalachnikov. Le cuisinier vient aussi, il a de la famille à la ville.

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Temples d’Abou Simbel 2

La façade, creusée dans la falaise, présentes quatre colosses à son effigie : le roi du Nord, le roi du Sud, le roi de l’Est et le roi de l’Ouest. L’un d’eux a été détruit par un tremblement de terre, le pharaon n’est donc plus le roi de l’un des points cardinaux. Les scènes célèbrent la bataille de Qadesh en 1275 avant, en l’an V du règne de Ramsès II, contre le roi hittite Muwatalli. Il a été découvert par hasard le 22 mars 1813 par l’historien suisse Johann Ludwig Burckhardt, car entièrement ensablé. Élevé en 1265 avant notre ère, le temple était à 200 m plus à l’est et 65 m plus bas à l’origine. Il a été haussé pour le sauver des eaux par un démontage en 1042 blocs de 20 tonnes chacun, « massacrés à la scie » disent les Égyptiens, selon Mo. Il a été remonté en 1968, cinq ans plus tard.

La première salle hypostyle, d’une hauteur de 10 mètres et profonde de 18 est soutenue par huit piliers osiriaques représentant le roi en dieu Osiris, bras croisés sur la poitrine et mains tenant les sceptres osiriens : le fouet nekhakha et le sceptre heka.

La seconde salle hypostyle présente les habituelles scènes d’offrandes, de guerre et de victoire.

Le roi Ramsès aimait beaucoup sa femme préférée Néfertari, ce pourquoi il lui a élevé un temple jumeau du sien. Entièrement creusé dans la roche, il comprend six colosses, quatre de Ramsès et deux de Néfertari. Les guides n’ont pas l’autorisation de parler à l’intérieur des temples, ce qui est heureux puisque la foule y est extrêmement dense. Aussi, Mo nous fait-il un exposé sur le parvis avant de nous laisser un long temps libre pour que nous puissions visiter et photographier à notre aise.

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Temple Ramsès II de la Vallée des lions

Le dernier monument dans l’oasis est celui de Wadi El Séboua, ce qui signifie la vallée des Lions, en raison des sphinx rangés de part et d’autre de la cour d’entrée. Érigé entre l’an 35 et l’an 50 du règne, c’est un temple funéraire pour Ramsès II, avec rappel de sa victoire sur les Hittites, les captifs aux barbes asiatiques attachés par le cou ou empoignés par les cheveux. Il a été démonté et rebâti à un niveau supérieur à quatre kilomètres plus à l’ouest sur le site de la nouvelle Seboua. La cour intérieure est bordée d’une série de Sphinx, le vestibule en hauts-reliefs peints représente le pharaon et sa reine, quatre statues monumentales de Ramsès II hautes de six mètres dont une, du côté sud, dans l’attitude traditionnelle « de la marche militaire », dit Mo, jambe gauche en avant. Un dieu lui donne la vie par l’ankh, cette clé à boucle célèbre dans les pendentifs exposés à destination des touristes.

Les Égyptiens antiques célébraient dans chaque dieu l’énergie de la vie, sous la forme qu’il prenait. Même le crocodile était vénéré sous les traits de Sobek. Cet animal est certes dévorant, donc néfaste, mais aussi prolifique, donc fertile et faste. Le soleil était le plus grand dieu, il donne l’énergie à tout, aux plantes, aux animaux, aux hommes, à pharaon. Râ était au principe même de la vie. Akhénaton en fera son seul dieu, au détriment d’Amon, ce qui lui vaudra les foudres du puissant clergé de Thèbes et de voir son nom martelé sur toutes les pierres où il apparaissait une fois son règne terminé.

Au seuil du vestibule, sur la droite, au soleil, un long et très fin serpent ne bouge pas, caché derrière un néon d’éclairage au ras du sol. Il ne semble pas être une vipère au vu de sa tête non triangulaire, mais difficile de dire s’il est venimeux ou pas. Chacun passe cependant soigneusement au large.

Le bateau est venu s’amarrer tout au bord et l’échelle est mise, non pas la passerelle en bois peinte et glissante. Le karkadé frais et onctueux nous attend en bienvenue comme le bol de sang frais revigorant le vampire au matin. Nous reprenons la navigation avant de déjeuner. Certains prennent déjà une douche alors que la journée n’est pas terminée ; ils en reprendront une le soir venu ! L’eau est pourtant rare sur le bateau mais les habitudes comptent plus que la sobriété écologique – c’est dire pour le reste : électricité, carburant, déchets… Et pourtant, la COP 27 a eu lieu en Égypte en novembre 2022 – il est temps de charmer l’scheik. Au déjeuner, purée et pâtes baignées de viande, salade mixte, orange verte mais mûre, à peler.

Avant le remplissage du lac Nasser, quatorze temples ont été démontés grâce à l’UNESCO, dont quatre donnés aux pays qui ont participé, dont un aux États-Unis. Les dix restants ont été remontés plus haut sur les collines, dont les trois de ce matin et ceux que nous verrons ensuite, les plus célèbres : Philae et Abou-Simbel.

Nous allons prendre notre premier bain de lac, autrement dit dans le Nil. Le fleuve en amont du barrage est plus propre qu’en aval car moins de gens résident sur ses rives. L’eau est douce mais limoneuse, assez chaude, pas transparente. Je n’ai vu ni crocodile, ni serpent, ni autres nageurs. Pendant ce temps, Prof monte la dune jaune d’œuf d’El Malqui qui plonge directement dans le lac aux eaux vertes. Il ne veut pas faire comme les autres. Il ne porte pas de chaussures de marche fermée mais des sandales et se brûle les pieds au sable chauffé depuis ce matin par un soleil implacable. Il ne peut aller qu’à la moitié du sommet avant de redescendre.

Nous avons deux heures de navigation avant de nous amarrer sur la rive d’une crique. Le temps de prendre le thé avec un cake fait sur place par le cuisinier ; il a embaumé un bon quart d’heure avant d’être servi. Une fois le bateau éteint, nous effectuons une montée rituelle sur la colline pour « voir le coucher du soleil ». À nos pieds toujours ces pierres volcaniques dentelées, piquetées et trouées. Avec les bombes volcaniques, toutes rondes et fort jolies, nous montons un petit cairn.

Je prends ma douche du soir, froide mais pas fraîche. L’eau a été réchauffée toute la journée dans son réservoir. Ce doit être l’eau du Nil, le bateau n’emporte pas assez d’eau douce purifiée pour tous nos besoins. Peut-être y a-t-il un filtre. La nuit tombée, un fennec, attiré par la curiosité, détale sur la rive. Des libellules biplans avec deux fois deux paires d’ailes comme les avions de 1914, nous ont suivies à la montée et disparaissent avec le jour. Nous avons rencontré les traces de chèvres et d’autres animaux sur la rive sableuse. C’est le coin où elles vont boire.

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Temples du lac Nasser

Nous visitons le temple Dakka consacré à Thot, le dieu lunaire à tête d’ibis. Habile au calcul, il est le maître des écrits et a donc la fonction de messager entre les dieux. Le temple était exceptionnellement orienté vers le Nord afin que la barque de Thot ramène la Déesse Lointaine dans l’île de Philae, où le grand pylône du temple est tourné vers le sud pour l’accueillir. Il a été érigé par le roi Ergamène, contemporain du pharaon lagide Ptolémée II. Il a régné de -295 à -275 comme roi de Meroë. La déesse Lointaine était la fille du Soleil. Elle personnifie Tefnout mais aussi Sekhmet et abandonne son père sous forme de lionne pour fuir dans le désert oriental en Nubie. C’est une référence à la morsure du soleil au désert. Râ envoie Thot sous forme de babouin pour l’apaiser et la faire revenir. Le dieu verse du vin dans le Nil et la lionne boit ce qu’elle croit du sang ; apaisée par le breuvage, elle se réveille en chatte. Le temple de Dakka a été déplacé dans les années 1960 de 50 km au sud-ouest.

Ce temple est simple et pédagogique, organisé de façon standard. Mo, qui se dit « égyptologue » pour avoir suivi quelques années d’études d’histoire de l’Égypte antique en plus de sa licence de langue française, nous expose le plan-type du temple égyptien. Il s’agit d’une pyramide renversée sur le côté, montrant la hiérarchie progressive du sacré. Au début, la base : les pylônes qui ouvrent sur la cour intérieure à ciel ouvert, le public est admis ; ensuite le pronaos ou salle à colonnes, plus restreinte, ou un public plus étroit peut tenir ; ensuite la salle hypostyle ou vestibule, réservée aux élites, encore plus petite et couverte d’un toit ; l’antichambre, réservée aux prêtres et aux nobles plus bref que la salle précédente, enfin le sanctuaire, strictement réservé aux prêtres et au pharaon, avec au centre le naos, l’endroit le plus secret, où le Dieu lui-même est enfermé pour protéger l’espace sacré. Dans la niche figure la statue du dieu qui est lavé et habillé chaque matin lorsque le soleil pointe à l’horizon, et nourri d’offrandes deux fois par jour. Les offrandes contiennent un message, un don humain qui doit entraîner un contre-don divin. Tout est purifié par l’eau du Nil, l’eau de vie. Chaque temple a sept portes, chiffre symbolique, et le saint des saints est réservé, tout comme le sommet de la pyramide qui touche le ciel, est réservé à pharaon comme lien le plus pointu avec le dieu soleil. Les quatre angles du temple sont fixés d’après la position des étoiles face à la Grande Ourse. Le temple est un espace clos et une réduction du monde, et le pharaon, héritier du démiurge solaire, agit dans ce lieu préservé pour lier les dieux à l’univers. L’offrande est un retour d’énergie des hommes aux dieux, un échange vital qui fonde une économie du monde. Elle renouvelle l’acte créateur.

Les parois du temple montrent le pharaon aux deux couronnes enchâssées l’une dans l’autre, celle de haute et celle de basse Égypte. Le pharaon jeune est représenté mettant le doigt dans sa bouche ou avec une mèche qui lui pend le long du visage comme c’est la mode chez certains pré-ados aujourd’hui. Nous distinguons la déesse lionne Sekhmet incarnant l’œil du soleil qui grille les ennemis du créateur, le dieu faucon Horus jeune homme triomphant comme le soleil et fils d’Isis, le dieu chacal Anubis gardien des nécropoles, le dieu bélier Amon le caché totem de la ville de Thèbes. Le pharaon brûle de l’encens de la main droite et verse du vin de la main gauche, tout en reculant face aux prêtres qui s’avancent en portant la barque des dieux. Cette scène d’offrande se retrouve pratiquement dans tous les temples. Dans le pronaos subsistent quelques traces de peintures chrétiennes, lorsque le lieu fut transformé en église. Une scène intéressante montre l’arbre sacré sous lequel se trouve le babouin de Toth tandis que le dieu du Nil verse de l’eau sur ses feuilles.

Le temple Meharraka est d’époque gréco-romaine, entre -30 et plus 14 de notre ère. Il est inachevé et ses chapiteaux sont originaux, en rondelles accolées dites « papyriformes ». L’un des gardiens profite de notre présence pour balayer une merde d’âne qui gît sur le sol, le temple étant ouvert à tous les vents. Temple Dakka

Temple Meharraka

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Marche au désert

Ce matin, lever à six heures mais je suis réveillé avant car nous nous sommes couchés tôt hier soir. Je goûte le bonheur des petits matins sur le Nil même s’il s’agit ici d’un estomac du Nil que ce lac de barrage. Le petit-déjeuner est de crêpe feuilletée au fromage, accompagnée de mélasse, de confiture, d’un œuf dur, d’une salade de tomates et concombres. Je bois cinq gobelets successivement de café, de thé, d’anis et d’eau plate. Je suis lesté pour la randonnée, car nous allons passer quelques heures dans le désert, au bord du lac, avant la visite des trois temples. Nous commencerons par le dernier pour finir par le plus beau, selon Mo.

Nous naviguons une dizaine de minutes avant de descendre à terre, chaussures aux pieds et sac au dos. D’innombrables traces dans le sable montrent la vie nocturne : le renard, le lézard, les serpents, les chèvres et diverses espèces d’oiseaux – où se mêlent parfois des traces de semelles de randonneurs. Tout au bord du lac fleurit une culture de melon jaune et autres courges, sous protection de plastique, avec arrosage ou goutte-à-goutte, une eau du Nil pompé au diesel. Les plants encore bébés sont protégés par un gobelet de plastique souple, le même que celui du karkadé que l’on nous sert en bienvenue. Si nous bannissons le plastique, il fait florès encore dans tout le tiers-monde fier de sa modernité. Cela pour ne pas que les oiseaux mangent les jeunes pousses. Mo nous dit que le terrain est gratuit, concédé par le gouvernement et sans aucune charge durant cinq ans, jusqu’à ce que la production s’établisse ; ensuite un impôt est prélevé, mais c’est souvent l’occasion pour les agriculteurs de s’en aller faire autre chose ailleurs.

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Assouan

À Assouan, nous prenons encore un taxi pour deux heures de route jusqu’à notre port d’embarquement, au sud des deux barrages. Il s’agit cette fois d’un beau Toyota climatisé et confortable, du même genre que celui qui nous a conduit de l’aéroport à l’hôtel hier soir. Je constate avec plaisir le nombre élevé de Peugeot 504 plus ou moins neuves qui roulent dans les rues – ce fut ma première voiture. Le modèle a été produit au Nigeria jusqu’en 2005. La conduite est lente dans la ville car d’innombrables piétons, des véhicules divers, et des chauffeurs imprévisibles ne cessent d’aller et venir dans tous les sens, sans aucun respect pour la signalisation, ni les bandes continues, ni les feux rouges. Des ralentisseurs en plastique traversent la chaussée, ils sont minces mais très efficaces. Avant de les aborder, tous les chauffeurs mettent en route leurs warnings pour prévenir du ralentissement jusqu’à presque l’arrêt, afin de les passer sans heurt.

Les deux barrages hydroélectriques sont à péage, celui des Anglais en 1902 et celui de Nasser en 1970. Le premier a été établi sur 2.5 km et 54 m de haut sur la sixième cataracte pour arroser les champs de coton devant être exporté au Royaume-Uni. Le second est la gloire de Gamal Abdel Nasser, le raïs socialiste panarabe égyptien, 3.6 km de long et 111 m de haut ; sa construction titanesque a duré dix ans et vise à produire de l’électricité pour la population de plus en plus nombreuse, et à réguler les inondations du Nil qui coule depuis ses deux sources sur 6650 km jusqu’à la mer. Il forme le lac Nasser, long de 500 km et large de 16 km, qui occupe 6216 km² d’eau, dont une partie au Soudan (où il s’appelle lac de Nubie). La police est partout, car ces ouvrages sont considérés comme stratégiques pour le pays. Un policier va d’ailleurs nous accompagner durant tout le séjour ; il porte sa vieille Kalachnikov dont le bout du canon est cassé. Nous ne le verrons quasiment pas, il ne viendra pas randonner avec nous comme, paraît-il, les précédents mais restera flemmarder sur le bateau, en vacances.

Suit une route droite dans le désert, rochers gris et sable jaune d’œuf qui ressemble à celui du Tassili. Avant et après le barrage, le paysage reste une étroite bande verte et cultivée de part et d’autre du Nil. De nombreux camions et pick-ups empruntent la route, des bulldozers sont stationnés pour des travaux incongrus sur nulle part. Le chauffeur parvient à rouler à 120 et même 130 km/h. Il met souvent son clignotant en message énigmatique aux non-initiés de la route égyptienne. Est-ce pour dire qu’il se déporte pour éviter le sable qui a envahi le bord de la route ? Ou simplement pour signaler un véhicule au loin à ceux qui voudraient le doubler ? Il le met parfois sans raison compréhensible. Les véhicules en face lui font des appels de phares, de façon tout aussi énigmatique car aucun flic n’est à l’horizon.

Nous arrivons à Garf Hussein, un hameau de pêche où est amarré un grand bateau blanc moderne, tout au bout de la route qui s’arrête ici. Sa passerelle est minimaliste, pour jeunes et agiles, avec des planches clouées en marches inégales. Heureusement que la pente n’est pas trop forte pour notre équilibre précaire après autant d’heures de transport. Le cuisinier du bateau nous accueille avec un karkadé froid de bienvenue, c’est une infusion de fleurs d’hibiscus de la couleur et de la consistance qu’aiment tant les vampires. La plante ferait baisser la tension et traiterait les intoxications alimentaires, dit-on – tout les maux des touristes en Égypte.

Nous avons chacun une cabine car nous sommes très peu nombreux, ce qui me permet d’étaler mes affaires sur le lit d’en face, tout comme Prof ; le couple a droit à une cabine double avec un grand lit matrimonial. Les lits sont perpendiculaires à l’axe du bateau mais celui-ci ne sera jamais en route lorsque nous dormirons. Le lac Nasser est calme le soleil grand. Pleut-il un jour par an ici ? Il faut croire que non, selon les statistiques, seulement quelque chose comme 3 mm par an… avant le réchauffement climatique !

Malgré un en-cas fourré de foul (purée de fèves), puis un autre de falafels (boulettes de purée de pois chiche aux herbes et épices), acheté en voiture ce matin par Mo, nous avons un déjeuner de poisson du lac frit, de riz, de purée de graines de sésame, de crudités et de melon jaune coupé en morceaux. Nous prenons le thé, le café, des infusions sur le pont supérieur, à l’abri du toit où des panneaux solaires accumulent l’électricité pour la nuit. Le capitaine est tout fier de nous vanter ses panneaux solaires qui font écologique, la grande mode des touristes de notre époque. Ce n’était pas le cas il y a vingt ans. Le paysage que nous côtoyons est désertique, minéral, fait de roches brutes et de langues de sable.

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Retour en Égypte

Il y a vingt ans, j’effectuais une croisière sur le Nil de Louxor à Assouan sur des felouques. Aujourd’hui, je désire effectuer la seconde partie du parcours, d’Assouan à Abou-Simbel, en dahabieh. Tout commence à Roissy, terminal 3, pour Louxor via la compagnie de charter égyptienne Nile Air. Dans la queue, beaucoup de vieux, un couple de papis avec une petite fille de 10 ou 11 ans blonde et bouclée, tout en rose, délurée. Très peu d’Égyptiens qui rentrent au pays mais beaucoup de Français qui partent en vacances pour la fameuse croisière sur le Nil via Fram et TUI, le nouveau nom de Nouvelles frontières. L’Airbus A320–200 est plein comme un œuf. Bien que ce soit un charter, un repas nous est servi à l’égyptienne avec trois olives en entrée, un plat de bœuf au riz très épicé. Tout ce qui est sucré est immonde, le jus de pomme chimique comme la génoise molle aromatisée.

Nous parvenons au Lotus hôtel vers minuit, un quatre étoiles offrant deux piscines, une vue sur le Nil et les collines au-dessus de la vallée des rois. La pollution de la ville me prend à la gorge. La ville a bien changé depuis vingt ans et s’est fort développée ; sa population a augmenté de plus de cent mille personnes. L’hôtel est situé sur la rive est, rue Khaled ibn el Waleed. Il est bien trop luxueux pour les quelques heures de nuit que nous allons y passer. Nous devons nous lever à 5h30 pour un rendez-vous à six heures.

Notre guide s’appelle Mo, il parle bien français, mais avec un accent prononcé ; il a surtout un mal fou à distinguer le P du B, ce qui donne des quiproquos de sens assez curieux. Évidemment marié, il a trois enfants très espacés, en fonction de l’élévation très progressive de son niveau de vie. L’aîné est en études de médecine, la seconde en troisième et la dernière en CE1. Le petit-déjeuner est un buffet de viennoiseries froides et fades sous film, de fruits coupés et, en plat chaud, du porridge anglais, des tomates et saucisses au cumin, de l’omelette faite sur demande. Le café n’est servi qu’en poudre et le thé en sachet ; pour un quatre étoiles, c’est plutôt minable. Le jus d’orange est reconstitué mais la boisson à l’hibiscus, rouge sang, est un accueil matinal très égyptien.

Dès sept heures, nous engouffrons dans un taxi brinquebalant pour la gare. Louxor est une ville peuplée, populeuse, bruyante. C’est la vie orientale telle que nous pouvons la fantasmer. Des écolières passent en uniforme, les plus grandes portent un voile sur les cheveux. Les garçons sont en polo ou chemise, le col peu ouvert, sauf un gavroche de 12 ans plutôt noir dont les trois boutons du haut ont sauté – mais il porte un débardeur dessous pour la pudeur. Il est étonnant de voir combien les corps se sont rhabillés depuis deux décennies.

Le train Louxor–Assouan a des premières classes et Mo nous explique qu’il y a au moins trois sortes de classes dans les trains égyptiens, la nôtre étant proche de la plus haute. Les fauteuils sont larges pour les gros culs des poussahs du pays et peuvent s’incliner suffisamment pour dormir. Selon la Banque mondiale, le coefficient de Gini, mesure des inégalités, est de 31,5 en 2017. 32,5 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’agence n’a pas pris de billet ni de réservation à l’avance car les trains ne sont jamais à l’heure ; il est recommandé de prendre le premier qui se présente, quitte à payer l’amende une fois à l’intérieur.

Notre groupe est très restreint, quatre personnes seulement plus Mo. Nous passons trois heures dans le train (pour 300 km) à écouter Prof qui parle beaucoup, du genre mettez une pièce et écoutez la chanson. Il a appris l’arabe égyptien mais n’ose pas le parler, bien qu’il connaisse nombre d’expressions et compulse sans cesse un dictionnaire spécialisé publié par l’École française d’archéologie au Caire. La climatisation dans le train de luxe est féroce, jusqu’à 20,5° centigrades alors qu’il fait plus de 30° dehors. Le grand luxe des nantis du tiers-monde est de gaspiller. Peu de passagers dans le wagon, le billet est cher en fonction du niveau de vie. Mo nous dit que 400 € par mois peut faire vivre une famille avec deux enfants.

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Théophile Gautier, Le roman de la momie

Théophile Gautier, né en 1811, copain de Gérard de Nerval, est l’auteur de récitations et de romans d’aventures, dont Le capitaine Fracasse. Romantique, il participe à la bataille d’Hernani auprès de Victor Hugo. Egyptomane après Volney et Bonaparte, il livre un roman sur la momie d’après la Description de l’Égypte, une encyclopédie de savants issue de la campagne de Bonaparte de 1798 à 1801.

Gautier orne une trame simple d’une multitude d’émaux antiques, profusion de détails archéologiques et artistiques tirés des publications savantes. En le lisant, vous saurez tout sur Pharaon, la vie quotidienne, les décors et le mobilier, la moisson, les soldats et les femmes. Une excellente introduction à tout voyage en Égypte sur les traces de l’antiquité.

Evandale, un jeune lord anglais beau comme l’antique et riche comme un noble héréditaire, finance une expédition de fouilles d’un tombeau inviolé avec l’aide du docteur Rumphius, égyptologue allemand, et de la découverte de la lecture des hiéroglyphe par le français Champollion en 1824. La tombe, qui s’enfonce dans le sol calcaire de la vallée des Rois, sur la rive gauche du Nil en face de Louxor (écrit Louqsor à l’époque), reprend celle de Séthi 1er mais s’avère, dans le roman, celle d’une femme : Tahoser. « La seule femme a avoir été Pharaon », écrit l’auteur. En fait, il en eut cinq, dont Cléopâtre et Hatcheptsout. Taousert, grande épouse royale de Séthi II, a assuré deux ans la régence à partir de -1188. Elle est la première à être enterrée dans la vallée des Rois (KV14) et non des Reines. Son nom signifie « la Puissante ».

Le lord tombe amoureux de cette jeune femme dans sa fleur, d’une beauté sans égale, révélée sous les bandelettes. Il l’emporte dans son domaine anglais telle la Belle au bois dormant et n’épousera nulle autre de son vivant. Destin tragique du romantisme échevelé. Mais l’occasion de « découvrir » un papyrus sous son épaule, qui raconte son histoire.

Une histoire simple, banale au fond, d’un amour non partagé. Mais cela se situe au sommet de l’État, dans cette étroite élite de fille de grand prêtre, de Pharaon et d’intendant royal. Tahoser a 16 ans et brûle de désirs comme à cet âge : « seize est le nombre emblématique de la volupté », énonce le vieux Souhem qui en a vu. Elle est éperdument amoureuse de Poëri, intendant royal mais esclave hébreu, tandis que Pharaon, qui revient d’une guerre victorieuse, tombe raide dingue de la jeune fille qu’il aperçoit d’un œil lors du défilé des troupes dans Thèbes, appelée Oph à l’égyptienne dans le roman. Il n’a de cesse de la faire quérir, tandis que Tahoser file hors les murs, déguisée en pauvresse, pour aller se proposer à Poëri comme servante ; elle n’aspire qu’à être à ses côtés et le le voir tout le jour.

Mais, à la nuit, le jeune homme bien sous tous rapports, beau, gentil, lumineux (en bref, un Juif), quitte la maison d’intendance où la récolte est rentrée pour passer en solitaire le Nil et s’enfoncer dans le quartier misérable où les Hébreux sont parqués, forcés de travailler aux briques pour les palais de Pharaon. Tahoser le suit, s’épuisant à passer nue le Nil à la nage, en portant sa robe en boule au-dessus de sa tête. Il va rejoindre la belle Ra’hel dont il est amoureux, couple idéal beau, gentil, lumineux (en bref, romantique). Tahoser est effondrée, elle s’évanouit autant du choc de ses amours brisés que de fatigue d’avoir lutté contre le courant, et de froid d’être nue.

Ra’hel la recueille, la soigne, elle avoue son amour le soir suivant à Poëri, qui l’accepte, Ra’hel consentant elle-même généreusement à ce qu’il ait une seconde épouse. Mais la servante Thamar, vieille aigrie qui déteste les jeunes amoureuses et surtout les non-juives, la dénonce au palais et Pharaon vient lui-même la chercher dans la cahute. Il l’enlève et la mène dans son antre somptueuse, où elle est désormais physiquement sa prisonnière. Le faste, le luxe, le prestige, vont détourner son amour de Poëri vers Pharaon. Thamar peut prendre tout l’or qu’elle peut porter, et ses griffes rapaces (en bref, juives, selon les préjugés du temps) s’empressent d’en remplir un plein sac, qu’elle a beaucoup de mal à porter.

C’est à ce moment de l’histoire que Moïse intervient, vieux juif de 80 ans à la coiffure en cornes, flanqué de son frère Aaron magicien. Il veut que Pharaon autorise le peuple juif à aller au désert honorer le seul Dieu, YHWH. Pharaon, par orgueil du pouvoir, refuse ; ce sont alors les dix plaies d’Égypte citées dans la Bible, dont Gautier oublie la vermine. Lorsque son premier-né meurt, Pharaon lassé laisse les Hébreux fuir. Puis, pris d’un sursaut d’orgueil, les poursuit avec ses chars. La « mer des Algues » dit Gautier, s’ouvre sous le souffle de Dieu pour laisser passer son peuple élu, puis se referme sur les mécréants, noyant Pharaon et ses engins. Tahoser devient alors Pharaonne, mais pour quelques mois seulement, avant de mourir à à peine plus de 16 ans.

Théophile Gautier mélange l’histoire et la légende pour en faire un roman romantique. Nul n’est sûr qu’un personnage nommé Moïse ait vraiment existé, il pourrait être une image reconstruite à partir de plusieurs, dont un majordome de Séthi II (1200-1194) nommé Beya devenu chancelier d’Égypte, qui a intrigué avec Taousert. Quant à la tombe de la reine, si elle est bien dans la vallée des Rois, elle a été vidée avant le XIXe siècle, la momie ayant été reléguée ailleurs. Reste un éblouissement de bijoux, de fleurs et de corps féminins à peine voilés de gaze, un pays de cocagne à la civilisation avancée il y a plus de trois mille ans – en bref un mythe romantique agréable à lire malgré l’ampleur et la minutie des descriptions. Mais vous enrichirez votre vocabulaire : vous saurez ce qu’est un hypogée, une psychostasie, un calasiris, un thuriféraire, un dromos, un amshir, un basilico-grammate, la dourah, l’harpé, le népenthès, l’hypostyle, le psylle…

Théophile Gautier, Le roman de la momie, 1858, Livre de poche 2007, 192 pages, €5,90, e-book Kindle €1,99

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Olivier Rolin, Méroé

Pour conter l’Amour ruiné et la ruine qu’a été d’ailleurs sa vie adulte depuis qu’il s’est fourvoyé étudiant dans une lutte armée sectaire avec des idéologues maoïstes de la branche militaire, le narrateur, qui est un peu l’auteur, a choisi le trou du cul du monde. Un endroit improbable en cette fin du XXe siècle où le Nil s’enchevêtre en multiples sources d’une chevelure indescriptible : le Soudan. Dans ce « pays des nègres » (traduction arabe du mot soudan) s’affrontent depuis toujours le nord et le sud, les pharaons noirs et les tribus, les islamistes et les chrétiens. Dans les marais de Khartoum au confluent du Nil blanc et du Nil bleu, habitant un vieux rafiot qui date du siècle avant et qui achève de rouiller dans le dédale des végétaux pourrissant parmi les pythons et les crocodiles, le narrateur attend « la police ou la fin du monde ».

Il a aimé trois femmes, decrescendo ; ou plutôt il se targue de les avoir baisées. Alfa était l’idéale, mais plus jeune que lui elle est partie pour ne plus le revoir. Il a loué alors Dune dans une agence de mannequin, ayant vu sa silhouette de pub sur un abribus ; mais la carrosserie moderne cachait un moteur deux temps poussif qui calait au-delà de mille cinq cents mots, et il l’a jetée. Les circonstances ont fait qu’il a alors rencontré Else, une Allemande archéologue venue d’Europe à la demande du doktor Vollender, Heinrich de son prénom, qui a choisi de fouiller l’improbable : le chrétien en terres d’islam.

Vollender est né sur les ruines nazies et a grandi dans la RDA sous la botte soviétique, deux décadences du siècle, avant de devoir repasser tous ses diplômes dans l’Allemagné réunifiée. Il est donc voué à expier ses erreurs de destin, tout comme l’auteur après 68, tout comme ce Charles Gordon, « pédophile victorien » anglais, resté le dernier officier à défendre Khartoum contre les troupes du Mahdi en 1885, et décapité par les fanatiques deux jours seulement avant que n’arrivent prudemment les canonnières de secours. Trois hommes, trois destins, trois enfoncements dans une vie qui se ruine. Avec ses trois personnages, Rolin tente de rejouer Au cœur des ténèbres de Conrad,sans avoir la plume assez puissante.

Car son style, mal maîtrisé, dérape trop souvent dans un délire de mots qui croient créer par leur profusion de la littérature, alors que se perdent à la fois le sens, le sentiment et la sensation. Un éditeur aurait dû sabrer et demander la réécriture de pans entiers. La diarrhée verbale fait sauter au lecteur lassé des phrases, des paragraphes entiers, pour aller enfin au chapitre suivant, au style redevenu plus serein et plus clair. « Les histoires n’ont pas de commencement, ni d’endroit ou d’envers, on peut les retourner comme les pieuvres que les pêcheurs battaient sur les rochers, les dire autrement », dit l’auteur p.230.

Vollender a découvert à Méroé une cathédrale saint-Georges chrétienne et entreprend de la dégager avec l’aide de son assistante Else et du narrateur volontaire, qui s’ennuie d’enseigner la langue française au centre culturel. Else est venue en remplacement de la fille du doktor, décédée lors d’un accident de fouilles, sans plus de précision. Vollender, qui voulait en faire l’héritière de ses notes jamais publiées et de ses travaux qui n’intéressent personne, s’est résigné à choisir quelqu’un d’autre, mais il la hait de ne pas être sa fille. Il est pressé et hâte les travaux, au point que les ouvriers, un jour qu’une fresque du Jugement dernier est dégagée, refusent de continuer le travail. C’est dangereux, les murs ne sont pas étayés et le doktor devient fou. Shaytan, le Satan arabe, rôde. C’est d’ailleurs un mur qui s’écroule le matin suivant, entraînant la mort d’Else sous les décombres, peut-être un meurtre. Le narrateur attrape un vieux camion à ridelle et fuit courageusement vers Khartoum, laissant en plan le vieil Allemand. Il retrouve son marigot et monologue avec un pélican qu’il nomme Harald en attendant « la police ou la fin du monde ».

Olivier Rolin, Méroé, 1998, Seuil, 238 pages, €17,60

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Gilbert Sinoué, L’Egyptienne

Une passion torride au prétexte du rêve oriental de Bonaparte en 1798, voilà qui fait aimer l’histoire aux lectrices férues d’un peu de culture. Gilbert Sinoué, Égyptien né grec catholique melkite comme son héroïne Schéhérazade, date de l’irruption française sur le Nil le développement industriel et mental de son pays. Bonaparte ne fera que passer, bloqué par les Anglais, et Mohammed-Ali poursuivra son œuvre d’Etat, se détachant de la Porte et combattant le wahhabisme saoudien.

Tout commence en 1790 lorsque Schéhérazade a 13 ans, troublée par la « peau chaude et âpre » de Karim, son amoureux de 17 ans qui roule sur elle en jouant. Le fils de Soleiman le jardinier fut son amour d’enfance ; il deviendra grand amiral de la flotte égyptienne jusqu’à sa fin à la bataille de Navarin. Il l’appellera sa « princesse » et ils feront une fois l’amour, mais ne s’uniront jamais pour former couple. C’est un autre catholique grec melkite, Michel, qui deviendra son mari et lui donnera un fils, Joseph, après un premier bébé en fausse couche parce qu’elle s’était affolée pour Karim lors des troubles du Caire. Ce mariage social restera de raison, un amour tiède de convenances et d’habitude, qui se terminera avec la mort de Michel lorsque des émeutiers musulmans raseront et brûleront sa maison, épargnant miraculeusement Schéhérazade parce qu’elle tient en ses bras son bébé. L’amour véritable, fusionnel, des corps et des âmes, elle le trouvera avec le Vénitien Ricardo, de fort caractère comme elle et qui n’hésite jamais. Ces trois amours parcourent le panel des passions que peut vivre une femme.

Cela au bord du Nil, ce fleuve de vie dont la crue est comme une rosée vaginale pour les plantes nourricières de ses abords, le blé, les légumes, le coton. Schéhérazade a été ainsi prénommée parce que, petite dernière d’une fratrie de trois, son accouchement a duré et que le père a conté durant tout ce temps des histoires à sa mère pour lui faire oublier. Sa grande sœur Samira se mettra en couple avec un officier français marié qui l’emmènera en France et la larguera avec un môme, la forçant à faire la pute pour survivre. Son grand frère Nabil se prendra de passion patriotique et fondera un mouvement de résistance aux envahisseurs français pour finir décapité après avoir tué d’un coup de lance un général en pleine rue. Seule Schéhérazade survivra, obstinée, se desséchant et se régénérant à chaque fois comme le Nil.

L’auteur s’est documenté sur l’expédition de Bonaparte en Egypte et cite ses sources en annexe au roman. La cruauté était à la mesure de l’hostilité et des opérations de guérilla mais la fondation d’instituts scientifiques apportait autre chose que la guerre et la destruction. Ce savoir, et l’esprit qui l’animait, a permis à l’Egypte de s’émanciper de la tutelle prédatrice de l’empire Ottoman et des exactions des tout-puissants mamelouks. Joseph, le fils de Schéhérazade, deviendra ingénieur et pas guerrier. Mohammed-Ali, que l’on écrit habituellement Méhémet Ali pour le distinguer du boxeur noir américain contemporain, était un mercenaire albanais né en Macédoine. Il a profité du retrait français et de la faiblesse des gouverneurs turcs pour s’emparer du pouvoir en 1805 avec l’aide des ulémas nationalistes du Caire. Protecteur du peuple et éradiquant les mamelouks dans le sang, négociant avec le sultan ottoman, Méhémet Ali que l’auteur appelle toujours Mohammed-Ali, fonde une Egypte indépendante et modernisée en faisant creuser des canaux, encourageant l’irrigation et le remembrement des terres, créant une industrie textile.

L’auteur place dans la bouche de Mohammed-Ali ces propos : « C’est un problème de mentalité. Si les Arabes infestent les routes et harcèlent les garnisons égyptiennes placées dans les villes, c’est qu’ils ne parviennent pas à se débarrasser de cet esprit maraudeur et indépendant qui de tous temps les a habités. Le drame du monde arabe c’est qu’il a toujours été dominé par des individualités despotiques et incompétentes ; incapables de concevoir un plan dont les parties seraient bien ordonnées et solidement établies ; ne s’accommodant d’aucune règle d’aucune discipline et ne s’animant de son plus bel élan que fanatisé par une foi religieuse. Est-ce sensé ? » (chapitre 36). En 1839, l’Egypte sera à nouveau sous tutelle, cette fois des Anglais dont l’intérêt cynique visait la route des Indes.

La passion et la guerre, l’amour fécondant de la femme et du pays, forment une fresque à l’ancienne qui se lit bien, et le début d’une saga.

Gilbert Sinoué, L’Egyptienne, 1991, Folio 1993, 681 pages, €10.90

Gilbert Sinoué déjà chroniqué sur ce blog

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Mort sur le Nil de John Guillermin

Ce célèbre film sorti en 1978 tiré du célèbre roman policier d’Agatha Christie paru en 1937, met en scène une enquête difficile menée par le gros détective belge Hercule Poirot à la moustache en crocs. Même si l’on se souvient vaguement de la fin, l’intrigue est suffisamment tordue pour que l’on en ait oublié une grande partie, ce qui ne gâche pas le plaisir de revoir (ou de relire). Il est d’ailleurs dit dans le film que ce qui compte est le voyage, pas le but. Ce pourquoi je ne comprends pas cette déception de gamin de deux ans frustré de sa sucrerie envers les « spoilers » comme on dit en étranger. C’est un concept qui n’est pas français : on peut très bien connaître la fin sans déprécier le chemin. Il n’y a que les Yankees pour se moquer des moyens et pour courir avidement à la gagne.

Pour ma part, j’ai bien vu Mort sur le Nil cinq ou six fois et lu au moins trois fois le roman depuis mes 11 ans ; cela n’a jamais été avec ennui. Surtout que le décor du Nil reconstitué fin des années trente à la fin des années soixante-dix, et la brochette d’acteurs et d’actrices au mieux de leur forme professionnelle, sont un enchantement. Avec ces scènes d’humour telles l’accueil du capitaine égyptien qui croit deviner qui est qui, ces gamins qui montrent leur cul nu à la vieille anglaise collet monté et gantée en train de prendre le thé sur le pont, et cette succession de cadavres que l’on descend en brancard en arrière-plan de Poirot et du colonel qui philosophent sur la vie.

Peter Ustinov est moins bon que David Suchet en Poirot imbu de lui-même, snob jusqu’au bout des ongles et à l’intellect acéré, mais David Niven est parfait en colonel resté Intelligence Service et devenu avocat (ce qui est la même chose dans les affaires). Quant aux veuves emperlousées, Dame Christie n’a jamais été aussi féroce avec ses congénères oisives britanniques. Angela Lansbury en écri(vaine) hantée par le sexe a l’attitude ondulante et le maquillage outré d’un serpent obsédé de sa proie, voyant dans le temple de Karnak des béliers « priapiques, lascifs et lubriques », tandis que Bette Davis en vieille riche portée sur les perles fait un duo de charme avec une Maggie Smith desséchée sur pied en infirmière gouvernante. La fille Ridgeway (Lois Chiles, 30 ans quand même au tournage) en est la version moderne avec Jane Birkin en soubrette folle dingue d’un mec marié tandis que Mia Farrow joue la folle couronnée de cheveux roux.

L’enjeu des jeunes dames est le magnifique mâle anglais Simon (Simon MacCorkindale, 26 ans au tournage) lisse, blond, sportif, intelligent – mais qui n’a pas le sou. Il aimait Jakie de Bellefort (Mia Farrow) mais a épousé pour son fric la fille Ridgeway lorsqu’il l’a rencontrée dans son château anglais où Jakie voulait le faire nommer intendant. D’où jalousie et poursuite de harpie harcelant partout où il va le nouveau couple, jusqu’au sommet d’une pyramide.

Mais la trop riche et trop gâtée fille Ridgeway, qui n’est qu’une héritière « parasite social » comme le dit l’étudiant marxiste du bord (Jon Finch), a l’art de se faire des ennemis de tout le monde. Elle est trop arrogante, provocante, trop sûre du pouvoir de son argent, trop pressée pour se préoccuper des autres, sauf peut-être de Simon – en bref trop américaine. On sent là le ressentiment des vieux Anglais après la guerre fratricide de 14 pour les nouveaux riches d’Outre-Atlantique, vulgaires et parlant haut. Ridgeway a piqué son mec à sa meilleure amie et désormais la déteste ; elle a insulté le docteur de clinique allemand Bessner parce qu’une vague connaissance à elle a été prise de pelade sous son traitement ; elle s’est découverte insultée par l’obsédée sexuelle auteur de romans « passionnés » qui l’a décrite sans guère de gants ; elle a refusé la dot promise à sa soubrette lorsqu’elle se marierait… Elle va crever c’est fatal et le lecteur comme le spectateur s’y attendent : haine accumulée et juste retour des choses sont les ressorts du roman policier.

Tous les protagonistes se retrouvent à l’hôtel Old Cataract d’Assouan chère à Christie, puis embarquent sur le bateau à roue Karnak (en réalité le Memnon), réservé aux touristes de première classe avec ses cabines spacieuses et son bar-salle à manger en bois vernis. Il est l’unité de lieu propice aux coups de théâtre avec cour et jardin, bâbord et tribord. L’unité de temps est la remontée du Nil, durée déjà grosse des drames accumulés qui vont électrifier l’atmosphère jusqu’à l’éclatement de l’orage. L’unité d’action commence une fois le méfait accompli, la mort tragique de celle qui n’était qu’en sursis à cause de ses malveillances : l’enquête, les subtilités de l’intrigue, la maestria des déductions. Et tout se résout au salon, en dernier acte, devant les survivants réunis comme souvent chez Christie. Who done it ? – Qui l’a fait ?

Avec cette fin morale tirée de Molière assénée par Poirot au colonel : « La grande ambition des femmes est d’inspirer l’amour ». Jusqu’à la haine.

Une nouvelle version cinéma de Mort sur le Nil réalisée et jouée par Kenneth Branagh en Poirot est prévue pour 2021.

DVD Mort sur le Nil (Death on the Nile), John Guillermin, 1978, avec Peter Ustinov, David Niven, Lois Chiles, Mia Farrow, Jane Birkin, Maggie Smith, StudioCanal 2008, 2h20, €8.99 blu-ray €10.95  

Coffret 3 DVD Hercule Poirot : Le Crime de l’Orient Express + Mort sur Le Nil + Meurtre au Soleil réalisés par Sidney Lumet, John Guillermin, Guy Hamilton, StudioCanal 2011, 6h21, €70.00

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Andrée Chedid, Nefertiti

L’auteur est égyptienne d’origine libanaise de nationalité française, ce qui lui donne un regard à la fois cultivé et sensuel sur la vallée du Nil plus d’un millénaire avant notre ère. Sa reine de prédilection est Nefertiti, première femme traitée d’égal à égal par son pharaon Akhenaton (dont elle supprime le e dans le nom).

Nefertiti naît en 1388 avant, l’année qui précède la naissance d’Akhnaton, fils d’Aménophis III et de la puissante reine Tyi. Le garçon est malingre, les hanches plus larges que les épaules, le crâne allongé vers l’arrière. Il n’est pas le prototype du mâle guerrier qui tient en respect ses adversaires toujours prêts à fondre sur la riche vallée du Nil, mais plutôt porté à la paix, à la conciliation, aux éléments féminins du caractère.

Contre le pouvoir des prêtres qui règnent par la crainte des dieux et de l’au-delà, tout en accumulant grandes richesses et forte influence, le futur Aménophis IV choisit le dieu soleil Aton, au détriment d’Amon et de sa cohorte de dieux à têtes d’animaux. Cela le condamnera. Il mourra en 1354 avant, sur la barque qui remonte le Nil depuis sa nouvelle cité Horizon (Tell el Amarna) jusqu’à Thèbes, l’ancienne capitale. On ne sait pas de quoi il périt, peut-être de maladie, peut-être d’un empoisonnement commandité par les prêtres. Il avait 33 ans (tiens, comme le Christ !).

L’auteur évoque d’ailleurs Moïse, dont nul ne sait s’il a vraiment existé, comme fuyant l’Egypte (avec les Juifs) à la mort d’Akhnaton. Ce dernier, par le culte du seul dieu solaire, le même pour tous et égalitaire, aurait inspiré le Jéhovah unique au détriment du Veau d’or et autres divinités juives de l’époque. « Le mystère du soleil qui n’en finit pas de renaître, du sang qui nous maintient debout, de l’arbre qui s’élance… Voici le divin, voilà la vie ! » fait dire la reine Nefertiti à son mari pharaon Akhnaton : « Il en voit partout la marque : dans le bruissement des feuilles, dans un jeune veau qui gambade, le poussin qui heurte l’intérieur de sa coquille, la brise qui gonfle la voile (…) Si Dieu existe, il est mouvement, vigueur et turbulence de l’amour. Il est ce qui passe, il est ce qui demeure. Il est dans l’instant et dans l’ailleurs. Il se fait jour en nous » p.141. Ce n’est pas si mal dit, et autrement plus séduisant que le dieu tonnant du haut de sa montagne, secret, jaloux et autoritaire qu’aurait construit Moïse.

Sur le Nil, on vit nu jusqu’à 7 ans et vêtu d’un simple pagne au-delà. Le Pharaon s’affiche avec sa compagne presque nu en public, leurs quatre petites filles entièrement. Ils sont sensuels et affectueux, en phase avec le peuple qui les acclame. Ils se tiennent la main en plein soleil qui irradie, se caressent les reins et le torse, mignotent les corps nus gracieux et élastiques des fillettes qui grimpent sur eux. C’en est trop pour la morale cléricale qui préfère le sombre et le contraint, la discipline qui plie les âmes et le mystère qui donne le pouvoir par la crainte.

Lors de la publication du livre, en 1988, l’Occident était en pleine période de rébellion contre la Morale et la répression patriarcale-bourgeoise du sexe encouragée par les églises. L’insistance d’Andrée Chedid sur le corps et les sens, véritable re-ligion entre le terrestre charnel et le transcendant spirituel, ne serait plus de mise aujourd’hui où « la vertu » consiste à se voiler le corps, à se masquer la face, à maintenir les autres à distance et à n’autoriser « l’amitié » que virtuelle sur des réseaux loin de chez soi, à porter des gants prophylactiques et à se nettoyer névrotiquement les mains avec du gel pour alcoolique. Ces vingt ans de règne anticonformistes du printemps égyptien sont comme un rêve prémonitoire de 1968 et de ses suites – jusqu’au SIDA et à la réaction laborieuse et moraliste des années 90. Relire ce roman d’il y a plus de trente ans est une bouffée de chaleur solaire dans un monde où vient la nuit.

Nefertiti survivra dix ans à son roi, exilée dans un palais excentré de la cité d’Horizon. La ville sera rasée sur ordre du général Horemheb qui a pris le pouvoir après Nebkhéré, mort à 22 ans après sept ans de règne, appelé alors Toutankhaton (devenu Toutankhamon pour faire plaisir au clergé tradi).

L’auteur use de poésie pour un dialogue de Nefertiti avec son scribe inventé, le nain Boubastos, et les chapitres alternent entre les dits de la reine et la prose du scribe. Ce livre court se lit comme un enchantement, une imagination sur le réel. Le lecteur pourra sans dommage sauter la préface à prétention intello d’un doctorant littéraire qui accumule le naming pour accoucher d’une creuse paraphrase ampoulée : tel était le snobisme « de gauche » des années 80 lorsqu’on pondait une thèse sur la littérature et le social.

Andrée Chedid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton – Les mémoires d’un scribe, 1988, GF Garnier-Flammarion poche  1993, 224 pages, €1.68 e-book Kindle €5.49

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Steven Saylor Le Jugement de César

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Steven Saylor est un Américain qui rend ridicule les caricatures. Un Texan qui plus est. Mais il n’a rien à voir avec la famille Bush, ni par le sang ni par l’esprit : il n’ignore pas le reste du monde, il ne s’intéresse pas aux affaires, la tradition occidentale plus que la Bible lui tient lieu de guide. Diplômé d’histoire, ex-journaliste, il est devenu écrivain. Son dada est le roman policier historique avec pour cadre la Rome de César. C’est documenté, réaliste, stoïcien.

Gordianus est un vieil avocat, citoyen romain, qui a eu l’occasion de côtoyer durant ses huit précédentes enquêtes les grands de ce monde-là : César, Pompée et tant d’autres. Il est pris malgré lui dans les intrigues du pouvoir, les filets des passions et les cruautés du temps. A l’aube de ce roman, le destin détourne son navire du phare d’Alexandrie pour le rejeter à l’est du delta du Nil. Son épouse Bethseda, égyptienne d’origine, a une étrange maladie dont elle est sûre de guérir en allant se retremper dans les eaux primordiales du Nil. Le couple voyage avec Rupa, jeune hercule muet et libre, adopté sur promesse à sa sœur décédée, et deux jeunes esclaves, Mopsus et Androcles, de 10 à 12 ans.

Sur cette côte déserte d’Egypte, le bateau est capturé par… les Romains. Tout serait pour le mieux si la guerre ne faisait rage entre César et Pompée. Ce dernier vient d’être battu à Pharsale et cherche dans la province du Nil de quoi se refaire. Le problème est que Gordianus et Pompée se sont déjà rencontrés et qu’ils ne s’apprécient guère. C’est même de haine dont il s’agit. Et ce n’est pas sans trembler que Gordianus est fortement convié à rejoindre la galère du Magnus…

L’action est ainsi enlevée, dans un décor sobrement brossé qui fait le lecteur y croire. La douceur du Nil, la splendeur des palais d’Alexandrie, la foule vivace et émotive des quartiers, tout est croqué à traits vifs, presque cinématographiques. Les éclats, les sons, les odeurs, sont disséminés pour habiller les heures et colorer les sentiments. Les personnages ne sont pas des pantins, ils vivent : du soudard couturé qui étrangle de ses propres mains un espion tremblant sur ordre de son maître, à la belle prêtresse d’Isis toute dévouée à sa maîtresse. Nous assistons en direct à la mort de Pompée, nous avons une interview avec le frêle roi Ptolémée qui n’a pas 15 ans, nous voyons surgir dans un coup de théâtre sa sœur intrigante Cléopâtre, nous sommes conviés par César et nous ne l’admirerons pas autant que le fit l’histoire. Nous visitons le tombeau d’Alexandre, contemplons le grand phare d’Alexandrie dont le feu se voit de très loin, nous baignons dans le Nil fertile et doux, explorons avec les gamins les passages secrets du palais hellénistique.

Il y a du poison, du poignard et des lances, des navires de guerre et des armées, des trônes et des alcôves. L’époque et le lieu furent propices aux intrigues shakespeariennes et Gordianus-dit-le-Limier se doit d’être à la hauteur de sa réputation. D’où cette étonnante rencontre avec Vénus, une Aphrodite de marbre aux yeux de lapis, descendante d’Isis et « tout entière à sa proie attachée »…

Mais il y a une intrigue. Qui a voulu tuer César ? Pompée, certes, mais par-delà la mort ? Qui d’autre ? Ptolémée, éphèbe émotionné de puberté, jaloux des sentiments du grand César pour sa sœur ? Cléopâtre, qui veut attirer par politique le général sur sa couche ? Un chambellan de l’un ou une suivante de l’autre, jaloux de ses attentions pour leurs dieux vivants ? Un très intime de César qui mesure – enfin – l’hubris du maître ? C’est de tout cela dont il s’agit, petit polar au milieu de la grande politique. Car l’Egypte n’est plus gouvernée ; la guerre civile entre le frère et la sœur – pourtant officiellement « époux » selon la tradition – oblige Rome à intervenir. Qui César va-t-il privilégier ? S’il se veut neutre au départ, les circonstances vont évoluer et le forcer à choisir. Cornélien dilemme.

Autant dire qu’outre l’exotisme de l’époque et du décorum, qu’outre l’action qui ne manque pas et l’affection que nous éprouvons très vite pour les facéties des garçons et du chat Alexandre, la psychologie humaine garde ses droits. Les humains sont complexes et fort bien analysés par l’auteur américain. Nous ne sommes pas vraiment dans Corneille, pas non plus dans Racine, encore que… plutôt quelque part du côté de Shakespeare. Et c’est passionnant.

Steven Saylor, Le jugement de César, 2004, collection Grands Détectives 10/18, 2007, 413 pages, €11.65

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Gustave Flaubert, Voyage en Orient

flaubert voyage en orient
L’Orient (moyen) était le rêve romantique, le voyage d’une vie. Maxime Du Camp était parti en Orient en 1844, l’année où il est devenu l’ami de Flaubert. Gustave s’est mis à en rêver, surtout après avoir voyagé en Italie en 1845. En 1847, il randonne à pied et en voiture trois mois en Anjou, Bretagne et Normandie avec Maxime Du Camp. L’amitié se consolide, le rêve se développe, un long voyage est désormais envisageable. Maxime veut repartir en Orient pour photographier, ce qui est neuf en ce temps ; Gustave, à 28 ans, veut en être. Non pour publier (il gardera ses carnets pour lui) mais pour « la sensation ». Voir et sentir valent mieux que tous les livres et l’on sent bien plus fort quand on est jeune. L’Orient lui inspirera les romans et contes qui révéleront son talent : Salammbô, la Tentation de saint Antoine version 2, Hérodias

Il lui faudra un an pour convaincre sa mère, six mois de préparation, nécessitera six cents kilos de bagages, un domestique appelé Sassetti, deux ordres de mission des ministères de l’Instruction publique et de l’Agriculture pour favoriser les autorisations locales de visites – et durera pour Flaubert 19 mois. Les compères visiteront Egypte, Liban-Palestine (Syrie), Rhodes, Asie mineure (Turquie), Grèce, Italie. Mais pas la Perse, pourtant prévue au départ, mais dangereuse d’accès ; Flaubert y renoncera sur les instances de maman… Il est vrai qu’il est sujet à des « crises nerveuses », en fait une épilepsie due à une ancienne syphilis. Ce qui ne l’empêchera pas de coïter avec enthousiasme les almées, courtisanes et autres putains d’Egypte et d’ailleurs. Il tombera même amoureux de Kuchiuk-Hanem, célèbre fille de joie dans la trentaine qu’il baisera plusieurs fois la même nuit (« coup » puis « recoup », écrit-il sobrement). De quoi choquer les lecteurs de la première édition (posthume) en 1910, aussi prudes et coincés que les islamistes rigoristes aujourd’hui. L’éditeur Conard – c’est son vrai nom – a expurgé soigneusement ces baisades et autres allusions au sexe.

L’Orient représente à l’époque cet espace de liberté sexuelle que l’Europe a réduit et Gustave comme Maxime en profitent, avides d’expériences avec, pour Flaubert, le goût des gens. Contrairement à ce que croient certains, Flaubert n’a eu qu’une ou deux expériences homosexuelles « pour voir » avec un jeune garçon de bain en Égypte ; il ne l’évoque pas dans ces carnets « sérieux » mais en passant dans sa Correspondance à ses amis masculins. Il relate en revanche pour la couleur locale les anecdotes piquantes qu’il a recueillies : « Il y a quelque temps un enfant sur la route de Choubra [5 km au nord du Caire] se faisait enculer par un singe » (p.624 Pléiade). Ou encore à Damas, raconté par le supérieur des Lazaristes : « M. Guyot a surpris, ces jours derniers, deux de ses élèves, âgés de douze ans environ, qui s’entreculaient à la porte du couvent ; l’un d’eux avait appris la chose d’un chrétien qui l’avait dépucelé moyennant la somme de vingt paras. Selon le supérieur, la pédérastie est ici excessive » p.793. Il semble que les psys aient aujourd’hui remplacés les curés en faisant du traumatisme l’équivalent scientifique du péché originel, mais l’interdit social à l’expérimentation sexuelle des adolescents reste sans changement. Gustave préfère les femmes, il aura même le coup de foudre pour une inconnue en Italie (p.1012). Ce ne sont que descriptions du visage, de l’allure, des seins à demi découverts pour l’allaitement de celles qu’il rencontre. Êtres vivants ou statues, Flaubert ne voit que les femmes – en Égypte, en Grèce, en Italie, les hommes, les vieillards et les éphèbes ne lui sautent pas aux yeux.

Il a beaucoup lu avant de partir mais cite peu ses références durant le voyage (contrairement à Maxime qui les confirme, les infirme ou les complète en érudit). Flaubert préfère le vivant, le matériau brut, la sensation. Ce pourquoi il décrit longuement visages ou paysages, statues ou monuments, comme si la photo n’avait pas été inventée. « J’ai vu une petite fille de douze ans environ, nue, charmante, avec son petit caleçon de cuir battant sur ses cuisses et ses petites mèches tressées tombant sur ses épaules – ses yeux d’émail souriaient – ses reins cambrés – elle avait un petit collier rouge et des bracelets à grains bleus. Elle portait un panier dans une pauvre maison et elle en est ressortie » p.671. C’est parfois fastidieux à lire, mais c’était surtout pour lui un aide-mémoire, pour affiner sa plume, un exercice de précision, de concision et d’exactitude. D’où le ton parfois détaché qu’il prend pour décrire les turpitudes, la misère des mômes, la bêtise brutale des muletiers envers un chien ou la crasse des femmes dans les montagnes d’Asie mineure. D’où l’aspect parfois « peinture », chaque mot étant un trait de pinceau pour composer un ensemble en couleurs.

1849 sphinx egypte maxime du camp

Il a aimé en Égypte les chameaux (« la première chose [que j’ai vue] sur la terre d’Égypte » p.613 ; ils apparaissent hiératiques comme des vaisseaux de haut bord chaloupant au-dessus du khamsin, ce vent qui soulève le sable au ras du sol, leur face a parfois des ressemblances risibles avec des personnages connus. Il a ressenti une intense émotion en découvrant le Sphinx : « il nous regarde d’une façon terrifiante » p.626. Il a vécu une jouissance indicible devant Thèbes, qu’il tente pourtant d’exprimer en mots dérisoires : « C’est alors que jouissant de ces choses, au moment où je regardais trois plis de vagues qui se courbaient derrière nous sous le vent, j’ai senti monter du fond de moi un sentiment de bonheur solennel qui allait à la rencontre de ce spectacle ; et j’ai remercié Dieu dans mon cœur de m’avoir fait apte à jouir de cette manière. Je me sentais fortuné par la pensée, quoiqu’il me semblât pourtant ne penser à rien – c’était une volupté intime de tout mon être » p.658. Il a aimé les couchers de soleil fulgurants sur le Nil, avec les nuances du rouge vif au bleu pâle du ciel ; le dégradé d’ombre des montagnes au Liban. Bon vivant, blagueur et bien accepté, il n’hésite pas à « régaler de Vénus nos trois bourriquiers moyennant la somme de soixante paras » (p.643) – autrement dit à leur payer des putes.

Il est aussi capable d’impatience, de spleen, de mélancolie de l’exil ou de la destinée, d’ennui qui le saisit et l’empêche de faire quoi que ce soit. Jérusalem, après un émerveillement devant ses murailles, le déçoit. Cette ville arabe est d’une crasse indicible : « Jérusalem me fait l’effet d’un charnier fortifié – là pourrissent silencieusement les vieilles religions – on marche sur des merdes et on ne voit que des ruines – c’est énorme de tristesse » p.754. De même au Saint-Sépulcre : « Ce qui frappe le plus (…) est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes – c’est distinct, retranché avec soin – on hait le voisin avant toute chose – c’est la réunion des malédictions réciproques, et j’ai été rempli de tant de froideur et d’ironie que m’en suis allé sans songer à rien plus ». D’ailleurs « les clés sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes se déchireraient » p.758. En revanche, Bethléem l’enchante, malgré l’excès baroque des bondieuseries : « Rien n’est suavité plus mystique et d’une splendeur plus douce que l’entrée de la crèche par le côté gauche : l’œil se perd dans l’illuminement des lampes qui brillent au milieu des ténèbres, on en voit devant soi une longue enfilade – à droite et à gauche et au fond » p.761.

1849 le caire egypte maxime du camp

Les Européens sont mal vus en Orient, surtout dans l’empire turc après l’indépendance de la Grèce. Un racisme latent éclate parfois en mimiques ou en coups de fusil, auquel se mêle une xénophobie religieuse envers les chrétiens mécréants. En Asie mineure au village de Bordall (ou Bodzal) : « Rencontré deux Grecs, le gamin est à cheval et le jeune homme à pied. L’enfant de douze ans qui est l’aide de notre moucre (muletier), resté en arrière avec Sassetti, lui propose de couper le cou aux Grecs, et comme il ne comprend pas il lui fait signe avec son couteau » p.845. La haine ethnique n’est pas un vain mot en Turquie musulmane. La corruption et la dépravation non plus, comme en témoigne un jeune derviche : « autour de lui il ne voit que putains : ‘Qu’est-ce que fait un Turc ? Il prend une femme, la baise trois jours ; puis il voit un jeune garçon, lui soulève son bonnet, le prend chez lui et quitte la femme, qui se fait enfiler par le jeune garçon !’ » p.860.

Mais la politique laisse les deux amis indifférents, ils ne s’intéressent en rien à la question d’Orient. Et Flaubert n’est pas raciste, il ne se sent pas supérieur parce qu’il est Blanc venu d’un pays développé, il juge seulement de la beauté des visages et de la vertu des âmes. « Le regard n’est ni sémitique ni nègre, il est doux et malicieux », dit-il par exemple des hommes du Sennahar en Haute-Egypte (p.678). Il décrit le rameur du Nil Mohammed : « J’ai avec moi un petit raïs de quatorze ans environ, Mohammed ; il est de couleur jaune, une boucle d’oreille d’argent à l’oreille gauche ; il ramait avec une vigueur plaine de grâce, il criait, chantait en passant les courants, menant tout le monde, – ses bras étaient d’un joli style, avec ses biceps naissants. Il a ôté sa manche gauche, de cette façon il était drapé sur tout le côté droit, avait le côté gauche et une partie du ventre à découvert. Taille mince – plis du ventre qui remuaient et descendaient quand il se baissait sur son aviron. Sa voix était vibrante en chantant ‘el naby, el naby’. C’est là un produit de l’eau, du soleil des tropiques, et de la vie libre ; – il était plein de politesses enfantines : il m’a donné des dattes et relevait le bout de ma couverture qui trempait dans l’eau » p.679. Les deux amis ont dîné à Constantinople avec le général Aupick, beau-père du poète Baudelaire, dont Flaubert a vanté les vers choquant le bourgeois sans le savoir.

1839 athenes parthenon

Il a repris au propre ses carnets d’Égypte, au retour ; l’Asie mineure n’a pas été oubliée mais il l’a moins aimée. Quant au Liban, à la Palestine et à la Grèce, il a été souvent déçu et a laissé ses notes en l’état. C’était l’hiver, le voyage s’étirait, il a vu Marathon sous la pluie, il a galopé trempé et transi, enfoncé dans la boue parfois jusqu’aux cuisses. Il passera le reste du voyage, d’Athènes à l’Italie à se contenter de décrire les statues des musées et des églises, sans plus. On sent moins l’enthousiasme, le retour au scolaire et à la vie bourgeoise, la préparation des œuvres envisagées. L’ironie ressurgit parfois, mais fugace, comme au passage du Jardanus en Grèce : « En face de nous, dans cette maison : servante bossue avec de gros seins : de quel côté la prendre si son mari aime les tétons durs ? » p.941.

Parti de Paris avec Maxime le 29 octobre 1849, Flaubert y revient fin juin 1851 sans Maxime, qui a prolongé ailleurs, mais avec maman qui l’a rejoint à Venise. Les deux amis ont passé 8 mois en Égypte, dont 4 et demi sur le Nil, 4 mois en Palestine 3 mois et demi en Grèce, 1 mois et demi en Turquie et 5 mois en Italie. L’Égypte et la Turquie sont une mine de renseignements, de descriptions et d’anecdotes intéressantes au voyageur d’aujourd’hui – comme à ceux qui préfèrent voyager par procuration, bien au chaud dans leur lit, l’imagination enfiévrée sous la lampe.

Gustave Flaubert, Voyage en Orient, 1851, Folio classique 2006, 752 pages, €12.90
Gustave Flaubert, Œuvres complètes tome 2 – 1845-1851, Gallimard Pléiade 2013, 1680 pages, €72.00
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Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité

pierre leveque les grenouilles dans l antiquite

L’helléniste archéologue, longtemps fouilleur grec de l’École française d’Athènes, étudie en ce petit livre érudit et joyeux l’animal le plus humble mais présent partout : la grenouille. Pourquoi s’intéresser à ce pullulant bavard ? Parce qu’il est présent partout, pas seulement en Europe, et ceci depuis des millénaires !

La déesse Artémis elle-même est parfois qualifiée de Grenouille la Juste. Plutarque, Aristophane et d’autres évoquent ces démons des eaux abondants et croassants, des monnaies la représentent, tandis que le petit peuple offre en ex-voto des grenouilles aux temples et dans les tombes. La grenouille est attestée en Grèce au Ve siècle avant au moins. Elle est toujours associée aux déesses mères (Léto, Héra) ou aux divinités de la jeunesse féconde (Artémis, Apollon, Dionysos).

Les Égyptiens, dès 4500 ans avant notre ère, célébraient déjà les grenouilles à l’origine de la création du monde et Héquet, la déesse-grenouille des naissances. « Terre bénie des batraciens » en raison des marais du Nil, l’animal est le symbole de ce qui naît du limon et renaît sans cesse, il gouverne l’éternité des morts. « Les frétillantes et pétulantes bêtes cernent de toutes parts l’univers mental : genèse du monde, génération spontanée, crue vivifiante, fécondité des femmes et des femelles, espoirs d’éternité, elles sont partout présentes » p.59.

En Mésopotamie elles sont amulettes, en Chine associées aux rites de l’eau – un fonctionnaire est même chargé de l’expulsion des grenouilles à chaque nouvelle année -, en Inde elles font l’objet d’un hymne du Rig Veda et sont citées dans l’Atharva Veda, elles sont maîtresses de la pluie et donneuses de nourriture chez les Aztèques et associées à la fertilité chez les Amérindiens. Au Japon et en Grèce, la grenouille fait rire les déesses Amaterasu et Déméter, ce qui apaise leur colère. La Bible les cite peu, pour s’en méfier, comme Seconde plaie d’Égypte dans l’Ancien testament et comme sortant de la bouche du dragon de l’Apocalypse. La grenouille réapparaît devant la Vierge Marie et dans la légende orthodoxe de saint Tryphon.

C’est que la grenouille est célébrée depuis le néolithique en Europe, associée à la déesse de la fécondité dès le 7ème millénaire avant, peut-être par identification à l’embryon dans un ventre. Associée à l’eau, à la pluie, à la lune, à la reproduction, au sexe féminin (son apparence est celle d’une vulve), à la joie exubérante et pullulante, elle est indispensable à l’ordre primordial du temps qui passe et à la nature vivante qui se renouvelle. « Ces coasseuses [… sont] des démons familiers, expression la plus pure de la musique de l’univers » p.92. Le monde est construit de petites forces distinctes et de pulsions intimes : c’est ce que les grenouilles représentent dans la mythologie humaine depuis le Néolithique ancien.

Insolite, plaisant, éclairant, cette étude anthropologique de la grenouille mérite l’attention.

Pierre Lévêque, Les grenouilles dans l’Antiquité – cultes et mythes de grenouilles en Grèce et ailleurs, 1999, éditions de Fallois, 139 pages, €17.38

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Temple de Karnak

Nous joignons Thèbes, le temple est immense, 123 hectares, pas encore dégagés du sable dans sa totalité ; seuls 14 hectares sont fouillés jusqu’au sol antique. Nous sommes devant le gigantesque temple d’Amon, « le Caché », construit et remanié plusieurs fois par les pharaons du Nouvel Empire, de 1580 à 1085 BC. Les conceptions différentes, les vengeances et le souci d’effacer les traces des schismatiques ont fait construire et détruire les bâtiments. Il en reste un gigantesque chaos qu’il est difficile de comprendre aujourd’hui.

karnak architraves

Faisons plutôt comme Flaubert, laissons-nous impressionner : « la première impression de Karnak est celle d’un palais de géant. » Sous Ramsès III, 81 322 personnes servaient le temple dans toute l’Égypte, car son clergé possédait 2393 kilomètres carrés de champs le long du Nil. Le dieu Amon forme ici une triade avec Mout, déesse du ciel, son épouse, et Khonsou, dieu lunaire représenté en enfant porteur d’un croissant de lune, leur fils. Toute la famille était réunie, augmentant la puissance du lieu. On a comparé le temple à une centrale nucléaire où quelques techniciens, les prêtres, canalisaient des flux énormes d’énergie. Les multiples enceintes, les cours, les couloirs, les cachettes contenant des statues secrètes, accréditent cette idée de puissance formidable. Les prêtres rendaient des oracles par la barque d’Amon.

karnak horus pharaon

Une rangée de sphinx protège l’entrée, côté Nil. Ils ont des corps de lions gardiens (puissance agressive) et des têtes de bélier à cornes recourbées (image d’Amon). Le grand pylône d’entrée date des Ptolémée (III° siècle BC) et protège le temple des forces impures. Sa forme évoque le hiéroglyphe de l’horizon et signale la fonction cosmique du site. De hauts mâts en bois de plus de trente mètres étaient jadis encastrés dans les rainures verticales du pylône ; ils représentaient les piliers sur lesquels repose la voûte céleste. La surface du pylône elle-même est gravée de reliefs représentant la puissance et montrant la défaite définitive du chaos grâce à l’action du pharaon. Cinq pylônes de plus en plus petits se succèdent ensuite dans l’enceinte.

karnak colonnes

Dans la grande cour, une statue colossale de Ramsès II (1290 BC) se dresse. Ce pharaon a fait terminer la grande salle hypostyle que nous verrons après. Le roi se tient dans une attitude osirienne, les bras croisés sur la poitrine tenant la crosse et le fouet, symboles respectifs du pouvoir et d’Osiris. Sa reine, Nofretari, est représentée à ses pieds, toute petite. L’immense salle hypostyle de 134 colonnes a été construite entre les règnes d’Horemheb et de Ramsès II. Cette colonnade massive enserre, bien qu’aujourd’hui on voie le ciel. C’est du Monumenthâl à la germanique, du massif, du carré Kolossal ! Le temple est la version totalitaire de l’État, la première image du « roi-soleil » si chère aux nostalgies françaises d’où, peut-être, leur fascination actuelle pour ces vestiges ! Dans l’Égypte ancienne, le pouvoir royal était un attribut du créateur du monde, le dieu soleil Rê, dont le pharaon était le fils. D’essence divine, ce pouvoir était absolu, il ne pouvait se partager. Pharaon était acteur unique de l’histoire ; il combattait perpétuellement pour la sauvegarde de l’ordre idéal du monde et de la société, selon les Lois établies par le créateur contre le désordre de la réalité et les faiblesses humaines. Le politique était religieux, servi par la machine administrative des scribes fonctionnaires.

karnak pharaon

C’est peut-être ce symbolisme qui séduisait si fort Mitterrand, probable dernier roi-républicain, soucieux de l’équilibre du monde, de la place de la France et du progressisme scientiste. L’axe du temple figurait la course du soleil du jour à la nuit. Le passage graduel de la lumière à l’obscurité, des cours ouvertes aux salles obscures, conduisait au sanctuaire qui contenait la statue du dieu. Ce point figurait l’extrémité du monde, où terre et ciel se rejoignent dans les ténèbres du crépuscule. Résidence terrestre du dieu, microcosme sacré entouré de murs qui le protégeaient du profane, chaque journée voyait se rejouer le mystère de la création renouvelée. Chaque jour les prêtres réveillaient la statue de la divinité, l’habillaient et la promenaient ; au soir on la recouchait dans ses bandelettes, pour son séjour dans la nuit et dans le royaume des morts. Le Soleil était la vie, le dieu, l’espoir d’un monde après la mort, comme il resurgit de l’horizon à chaque aurore. Sur la statue d’un prêtre de la XXIIème dynastie à Karnak était gravée cette formule : « le fugitif instant où l’on perçoit les rayons du soleil vaut plus qu’une éternité passée à régner sur l’empire des morts. »

karnak bulle personnage

L’allée centrale rassemble une foule si grande que l’on se croirait à Lourdes ou au Vatican. Il n’en est rien. Ici, les touristes vont au temple comme au supermarché en Europe : le site se consomme allée par allée, il « faut tout voir ». Et les groupes ignares boivent les explications de guides incultes, en mitraillant de photos ineptes bobonne et les mioches devant les sphinx ou les colonnes. Remarquent-ils – mais il faut lever les yeux jusqu’à 22,40 mètres au-dessus du sol et se poser la question – que les fûts des colonnes sont comme des tiges énormes, et que le chapiteau est une fleur ouverte de papyrus ? Que les douze colonnes de la nef centrale sont plus hautes que la centaine d’autres qui les bordent (14,74 mètres) dont les chapiteaux ne sont que des fleurs de papyrus en boutons ?

L’ombre portée des colonnes est un havre de fraîcheur dans la touffeur du soleil impitoyable. Les scènes rituelles gravées sur les fûts sont parfois colorées comme des cases de bandes dessinées. J’apprécie quelques instants de solitude relative, loin du guide. Je visite aussi la suite seul. Une seconde cour recèle deux obélisques, pointus comme des broches à rôtir – c’est d’ailleurs ainsi que les ont nommé les grecs : obeliskos. Ils servaient de protection, tels des paratonnerres. Celui qui s’élève Place de la Concorde à Paris vient de Karnak ; il est celui de Ramsès II, offert par le gouvernement égyptien et ramené en 1833.

karnkar frise

Le lac sacré a été reconstitué. Des touristes idiots font sérieusement sept fois le tour du scarabée de granit « porte-bonheur » posé sur un bloc près de l’édifice du roi Taharqa. Quatre tas de chair affalés le long du mur des propylées du sud font rire les voyages scolaires indigènes. Ce sont trois femelles anglo-saxonnes rougeaudes aux épaules dénudées, et leur mâle qui a enlevé son tee-shirt sur sa chair pâle et tremblotante de poisson. Le ridicule non seulement ne tue plus mais n’affleure même plus à la conscience. L’Anglo-saxon, hors de chez lui, se sent tellement le représentant d’une haute civilisation qu’il s’imagine donner le ton au monde entier.

C’est ensuite une grosse allemande qui se fait prendre par son mec derrière une statue sans tête, sous les colonnes de la salle hypostyle. Rien de graveleux, rassurez-vous, mais une photo ringarde avec la grosse prenant le corps de déesse de la statue pour une photo en pied avec sa propre tête qui dépasse du corps de la statue. Un petit Blanc joue aux cailloux et ses parents le regardent, attendris, sans prêter aucunement attention aux bas-reliefs antiques. Une maman pose d’autorité sa petite blonde devant un colosse pour la photo – c’est déjà plus adapté, la petite devient la reine du pharaon ainsi statufié. Viendra-t-il un jour réclamer son dû ?

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Louxor

Nous reprenons le minibus avec des paniers repas. Nous sommes aujourd’hui vendredi, jour férié musulman, et le restaurant ne sert pas. Pendant que l’auto attend à la sortie de la ville le convoi de police qui se formera jusqu’aux limites de la province, nous dévorons les provisions. Poulet grillé, purée de sésame en barquette plastique, yaourt au concombre et ail, une salade de tomates et concombres, des galettes de pain et du riz pour ceux qui ont faim ! Un pot de gelée au lait vient terminer ce repas, avec une bouteille d’eau de marque Baraka, embouteillée en Égypte par Perrier-Vittel.

voiture de flics egypte

Le minibus roule déjà dans la campagne, le long du Nil. Nous voyons depuis la terre les rives vues jusqu’ici depuis le fleuve. Ce ne sont que champs – pas très grands – et villages de terre – aux aouleds pieds nus en galabieh, aux vieux en turbans blanc, et aux ânes. Bien que jour saint, tout ce monde ramasse quand même la canne à sucre ou le trèfle ou emmène au marché des cageots de tomates empilées dans les bétaillères. Nous longeons de temps à autre la voie ferrée. Quelques trains passent, presque vides.

A l’arrêt inter-région, où la voiture de police sensée nous accompagner prend la tête du convoi étiré sur plusieurs kilomètres, des gamins viennent nous proposer des boissons à vendre, ou des foulards. Adj en achète un « pour sa mère », pour 20 livres. Le vendeur, qui a à peu près son âge, embrasse le billet pour porter chance à son commerce. L’une de nous tente d’en acheter un pour le même prix, mais pas question : « ça, c’est le prix pour Égyptiens ; pour les étrangers c’est 25 livres ». Elle n’achète pas.

paysage egypte

Nous sommes de retour en fin de journée à Louxor, pour retrouver ses deux colosses et l’hôtel. Avant de dîner, nous décidons de passer le Nil pour aller voir Louxor. La barcasse qui nous fait passer est maniée par Omar, un autre jeune ami de Dji. Il a 14 ans, même s’il en paraît plus. Il l’avait pris comme aide-felouquier l’an dernier, mais une cliente a fait une remarque de bonne-conscience-repue sur « le travail des enfants » et il n’ose plus. Le grand rêve du gamin est quand même de quitter son petit boulot de passeur pour quelque chose qui lui fasse voir plus de pays et connaître plus de gens. Je reconnais bien là les aspirations constantes de la jeunesse. Ici, ils sont adultes bien plus tôt qu’ailleurs.

garcon égypte

En cherchant du change, nous passons devant l’hôtel Winter Palace. S’il est aujourd’hui noyé dans les constructions encore plus laides du monde moderne, Pierre Loti le dénigrait déjà en 1907 : « Winter Palace, un hâtif produit du modernisme qui a germé au bord du Nil depuis l’année dernière, un colossal hôtel, visiblement construit en toc, plâtre et torchis, sur carcasse de fer. » Je ne sais comment il a été construit, mais il dure encore. Loti affectait parfois un snobisme qui faisait chic dans les salons parisiens.

Quant au musée, nous le cherchons, mais il est bien plus loin que l’on ne le croyait. Dji nous avait dit : « du Winter Palace, vous en avez pour 6 ou 7 minutes » ; en fait il en faut une vingtaine ! Il est bien présenté, très aéré, avec de jolies choses. Les explications sont fournies au moins en deux langues, parfois en quatre. La lionne Sekhmet se dresse, en granit taillé en 1403 avant, babines avides pleine de crocs. C’est elle qui envoie les maladies, mais elle aussi qui procure à ses prêtres (les médecins) la capacité de guérir. Sobek le dieu crocodile, apparaît redoutable, bien qu’en calcite datée de –1403. Amenhotep III serre les poings, on ne sait pourquoi ; il a les yeux en amande et la bouche régulière. Il s’agit en fait d’un autre nom d’Aménophis III, père d’Akhenaton ; il fut un monarque raffiné et voluptueux qui, déjà, s’est méfié du pouvoir trop grand des prêtres. Moubarak, aujourd’hui, pourrait bien s’en inspirer pour se défier des mollahs. Thutmosis III, vers –1490 offre un torse juvénile et un sourire indéfinissable aux visiteurs. Il succède à Hatshepsout, la reine redoutable, et conquiert le Soudan jusqu’à la quatrième cataracte ; c’était un fameux gaillard. Celui qui est indiqué « Amenhotep IV » est en fait Akhenaton. La statue colossale de son visage présente des traits adolescents accentués à dessein : un profil de poisson avec des lèvres et des narines gonflées avançant comme pour un baiser. Une acromégalie typique de la jeunesse où l’hypophyse travaille fort. On dit que la bouche charnue et les narines palpitantes traduisent le goût de la vie. Le mur des talatates est une paroi reconstituée d’un temple d’Aton érigé à Thèbes et détruit par les successeurs d’Akhénaton, acharnés à extirper son hérésie. Extraits du 9ème pylône de Karnak où ils avaient été réemployés comme de vulgaires blocs de construction, ces 283 blocs présentent sur 18 mètres de long et 3 mètres de haut le roi et la reine rendant hommage à Aton, le disque solaire.

2001 02 Egypte ticket Louxor

Des flèches de Toutankhamon sont présentées en vitrine ; elles sont en bois, en roseau, en plume, en bronze et en os. Le pharaon est présenté tout jeune sous les traits du dieu Amon. Dans la salle du sous-sol, Horemheb est statufié devant Amon. Le dieu est pour lui comme un père, les deux mains touchant ses épaules, les yeux au loin. Un Aménophis III de granit rose montre un visage aux traits ronds, un torse plat, carré, rigide comme une sculpture du Troisième Reich. Parfois, la grandeur dégénère en caricature. En revanche, est présentée une délicieuse Mout aux seins pommés qui tient par l’épaule Amon. Elle a un doux profil nubien et une petite bouche mignonne. De Ramsès II reste un torse en albâtre presque transparent qui accentue son air de jeunesse éternelle ; les muscles sont à peine dessinés, comme s’il sortait de l’enfance – ou renaissait aux regards.

Nous cherchons ensuite le restaurant Jamboree, près de la mosquée, recommandé à la fois par Dji et par le guide du Routard. De par sa proximité religieuse, l’établissement ne sert aucun alcool, et nous devrons attendre pour assouvir notre éventuelle soif de bière. Tenu par des Anglais, il sert plus de plats internationaux (poulet frites, spaghettis bolognaises, pizzas, glaces) que de cuisine « orientale ». Je réussis quand même à trouver de la purée de sésame tahina en entrée, suivie d’une aubergine farcie aux poivrons et au fromage (malheureusement du… chedar !). Il aurait fallu aller là où vont les Égyptiens du cru.

Nous reprenons le petit bateau pour traverser le Nil et rejoindre la rive ouest. Les jeunes se battent pour attraper des clients, à 1 livre chacun la traversée. Ils font vivre en partie leur famille avec ces gains. Pour cinq autres livres, une bétaillère trouvée à l’embarcadère nous ramène à l’hôtel, où nous avons encore la force – ou la volonté ? – de boire une bière. Elle est la première depuis des jours ! Et, comme nous sommes bien ensembles, nous cherchons à retrouver l’atmosphère intime de la felouque en nous installant sur la terrasse de toit de l’hôtel.

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Philae

Le soleil est déjà là, ce matin, quand l’un de nous soulève un pan de la bâche. Nous rangeons tous les sacs et passons sur le bateau-restaurant. Adj paraît tout fringant au petit-déjeuner, la nuit a du être bonne. Royal de jeunesse, il est l’Enak de Dji, en référence à ce jeune compagnon de toutes les aventures d’Alix, héros romain de bande dessinée. Dji ne semble pas connaître Alix.

Une fois le fromage pris, avec de la confiture de figue et de la galette sans levain, nous découvrons qu’une corde s’est enroulée dans l’hélice. Nous sommes enfin obligés de partir à la voile sur une felouque ! Adieu, bruit honni du moteur. Les coussins de la barque sont assez larges pour nous contenir tous. Le felouquier qui a plongé pour tenter de dégager l’hélice grelotte de froid et Adj se met à la barre, grosse comme un tronc. L’atterrissage est à la braque, tout cogne et frotte ; heureusement que la coque est en métal !

philae temples

Nous débarquons à Assouan où un minibus nous conduira à l’embarcadère pour Philae. C’est à Assouan que François Mitterrand fit son dernier voyage, du 24 au 29 décembre 1995, avec Anne et Mazarine Pingeot plus quelques amis. « Comme chaque année, ou presque, il passe les fêtes de Noël en Égypte », selon son biographe, Jean Lacouture. Il s’est installé dans le vieil hôtel Old Cataract, ainsi qu’à son habitude. Jean Lacouture de préciser : « mais en ce séjour ultime à Assouan, il ne faut point trop chercher le déchiffrement du Livre des Morts. La recherche d’une beauté, oui, d’une lumière chaude, d’une envoûtante fête de ce monde qu’il va falloir laisser. » Qui sait ? Le biographe ne fait que reconstituer, il n’était pas dans son âme ces cinq jours-là.

philae souk

Pierre Loti, en 1907, trouvait la ville agréable, non sans humour ni understatement ! « Le soir, après la nuit tombée, les voyageurs de véritable « respectability » ne quittent pas les brillants « dining saloons » des hôtels, et le quai se retrouve plus solitaire sous les étoiles. C’est à ce moment que l’on peut apprécier combien sont devenus hospitaliers certains indigènes : si, dans un moment de mélancolie, on se promène seul au bord du Nil en fumant sa cigarette, on est toujours accosté par quelques-uns d’entre eux qui, se méprenant sur la cause de ce vague à l’âme, s’empressent à vous offrir avec une touchante ingénuité, de vous présenter aux jeunes personnes les plus gaies du pays. »

philae temple

Philae. Elle est l’île de la frontière, entre Égypte et Nubie. Là commence l’Afrique noire. Le temple d’Isis se dresse au-dessus de l’eau. Mis en chantier par les derniers pharaons de la XXXème dynastie, il a été terminé par les Romains !

philae colonnes du temple

Il a été déplacé avec l’aide de l’UNESCO en raison du second barrage, entre 1972 et 1980. Le premier barrage, construit du temps des Anglais en 1913 l’avait à demi noyé sous les eaux six mois par ans et on le visitait alors en barque. Le passé, à cette époque, ne valait que grec et romain. Et l’on ne considérait que « l’art » – prononcer l’Hhââârr, comme Flaubert se moquant du snobisme bourgeois. L’art, c’est-à-dire exclusivement les statues. Les monuments eux-mêmes pouvaient bien servir de carrière. Mais le temple a retrouvé, sinon sa place originelle, du moins sa situation antique au-dessus des eaux. Pour les Égyptiens, toute vie est sortie de l’eau.

philae architraves

Chaque matin les prêtres étaient chargés de réveiller Isis dans son sanctuaire ; à midi ils faisaient banquet ; et le soir, ils réenroulaient Isis dans ses bandelettes. Elle mourait pour renaître le lendemain. Le guide que nous avons est cette fois intéressant et, dans la foule qui se presse plus ici qu’ailleurs, il est bon de l’écouter de temps à autre. Toutes les langues se parlent autour de nous. Les gens sont fascinés par la mort et la résurrection en ce temple enseveli sous les eaux et resurgi pour être remonté. Ici, tout meurt et tout revient, comme Osiris, grâce à la puissance de l’amour et des larmes. Pierre blonde, ciel, bleu, grand soleil – le site m’apparaît plus mystique que les temples grecs. Le mythe de la résurrection suscite plus d’émotion que de raison. Il est mieux adapté aux foules sentimentales d’aujourd’hui. Vu du lac, avec ce beau temps, le temple est un joyau.

philae colonnes

Nous revenons en ville pour aller au souk. Ce marché local est pittoresque mais sans grand intérêt commercial pour ceux qui veulent investir dans un tee-shirt ou un cadeau à rapporter. Le choix est bien plus grand sur les sites touristiques, devant l’embarcadère du temple ce matin, par exemple. Seuls les grands châles, peut-être. Mais on trouve des galabiehs brodées « Egypt » en globish, des robes en lamé aussi transparentes que des cottes de maille, aux rondelles dorées brinquebalantes.

assouan souk

Les jeunes vendeurs vous abordent, vous sollicitent, vous interpellent, mais ils sont moins collants qu’ailleurs. Des femmes tout en noir font leurs courses, foulard sur la tête (je vous dis qu’il est pour se protéger de la poussière !). Elles rapportent de pleins sacs plastiques emplis de tomates bien rouges, de pommes de terre ou de courgettes.

assouan souk legumes

Un petit gavroche à casquette de jean me prend le poignet pour me traîner amicalement vers sa boutique de narguilés, mais je résiste en riant. Ces enfants sont gentils et l’on s’en sort par l’humour. Nous sommes dans le sud et la chaleur monte malgré le vent qui, aujourd’hui, s’est levé. Trois jeunes garçons montés dans une charrette à vélo manquent de heurter Dji et commentent le forfait avec un grand sourire. Ils sont si beaux avec leurs dents blanches dans leurs frais visages basanés qu’il leur pardonne immédiatement.

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Des attentats de Louxor en 1997

Le soleil n’est pas levé et il n’a manifestement pas l’intention de le faire avant un moment, encore tout encombré de draps et autres voiles nuageux. Les bateaux qui passent en trains successifs ont balancé notre coque toute la soirée d’hier. L’une du groupe a même vu une vague mouiller son duvet par-dessus le bordage.

felouques sur le nil

La question, toujours dans un arrière-plan de la conscience, devait à un moment être abordée. Elle le fut ce matin sur l’initiative de Dji : les attentats islamistes. S’ils devaient se multiplier, le tourisme en Égypte serait mort, entraînant une chute de 10% du PIB et 12% de la population au chômage. Déstabiliser le pays, engendrer le chaos, c’est ce qu’ils veulent – pour apparaître comme la seule force d’ordre en vertu de la religion.

freres musulman logo

Il nous parle de l’attentat du 17 novembre 1997 au temple d’Hatchepsout à Louxor, où 58 touristes et 4 Égyptiens ont été tués par balle, et environ 25 blessés, par cinq jeunes. Ceux-ci ont été « manipulés », selon lui, même si l’attentat a été revendiqué par la Gamaât Islamiya. L’Égypte n’est pas l’Algérie et les groupes incontrôlés n’existent pas. Les islamistes sont structurés et bien connus.

Certains ont pensé qu’étant donné le rôle de l’armée dans le pays, investir à long terme dans les académies militaires permettrait de pousser le régime de l’intérieur. Le jour de l’attentat de 1997, le général commandant la région était justement en congé. Il avait ordonné qu’aucune balle ne soit placée dans les armes des militaires et des gendarmes qui gardaient le site. Ils n’ont donc pu intervenir rapidement. Les jeunes « de 18 à 23 ans » selon Dji, ont été abattus – et non pris – « pour ne pas qu’ils parlent ». Le Président Moubarak est venu lui-même – sans chauffeur – interroger les témoins, se méfiant de la Sécurité Militaire. L’armée a été épurée dans les mois qui ont suivis et le général, opportunément absent, n’a jamais été revu. Il doit pourrir dans quelque geôle ou quelques pieds sous terre. Pour Dji « c’est probablement le dernier attentat en Égypte ». La stratégie islamiste n’a pas payé, l’armée surveille désormais l’armée et la réédition d’une telle infiltration paraît désormais impossible… Sauf pour Israël : un attentat en 2004 a visé clairement des juifs.

felouquier musulman

Un long bateau s’est amarré derrière nous sur la rive, dans la nuit. C’est le bateau de croisière luxueusement aménagé El Karim de 19 mètres de long et 7 m 50 de large pour six passagers et huit hommes d’équipage. Il est loué aux happy few des croisières à la carte, entre Louxor et Assouan. Le bateau est un sandal, un bateau traditionnel du Nil à deux mâts aménagé en une cabine principale de 25 m² avec deux banquettes, plus une cabine de 20 m² pour deux personnes avec salle d’eau et douche. Le capitaine en est aujourd’hui ce garçon que Dji a connu enfant et dont il s’est occupé parce que sa mère avait divorcé. Le jeune homme le révère comme un père, cela se voit lorsqu’il le rencontre, il le salue avec respect. Ce qui frappe sont ces yeux, ils sont grands et clairs, ce qui donne à son visage un charme certain. D’ailleurs, il plaît aux femmes et se complaît avec elles.

desert bord du nil

Une heure de plus dans les felouques – tirées au moteur – et nous voici prêts pour le désert. Au long des rives brumeuses, nous rencontrons de temps à autre une barge qui se charge de pierres de construction, chargées à dos d’hommes comme depuis des millénaires. Nous débarquons. La traversée d’une route qui longe le Nil à cet endroit, sur la rive ouest, une petite grimpée sur une éminence, et voici un beau panorama sur le Nil et sur les felouques qui quittent la rive, traînées par le bateau à moteur – le temps d’une photo expressive tandis que les autres s’éloignent vers les confins. Seul Adj, qui prend au sérieux sa fonction de chien de garde, attend que j’aie terminé, réservé et restant à une dizaine de mètres sans m’adresser un seul mot. Il apprend pourtant l’anglais à l’école et aurait pu se mettre au français avec Dji depuis le temps qu’il le connaît. Mais, là encore, nonchalance mâle, fierté mal placée ou manque d’idée arabe, il laisse s’écouler le temps sans rien entreprendre.

bord du désert egyptien

Nous cheminons sur le sable ocre et fin, entre des rochers effilés de grès et d’amas basaltiques. Migrations métalliques dues aux écarts de température ? La surface des pierres est patinée. Sur le sol, d’étrangement belles découpes se dressent comme autant de rasoirs. L’écorce du grès est coupante comme une lame, délitée par le vent et par l’abrasion des grains de sable. Elle est parfois devenue une dentelle de pierre. Par terre, nous trouvons des tessons de poteries d’un peu toutes les époques, selon la grosseur des éléments vus en coupe, notamment le dégraissant. Il fait chaud. De cette chaleur de désert due en grande partie à la réverbération du sol. Nous marchons un moment dans ce paysage minéral qui épure la pensée et simplifie les idées.

village egypte

Et nous revenons vers le Nil par un wadi. En cet endroit du wadi Koubbaniya, ont été découverts des grains d’orge cultivé, des mortiers et des meules, associés à un site Paléolithique daté d’environ 18 000 ans, montrant l’ancienneté d’occupation des bords du Nil. Aux approches du village de Koubbaniya, du nom des coupoles élevées sur les maisons, sur la pente qui descend vers le fleuve, affleurent des fragments de momies humaines desséchées. Il y a des morceaux de troncs enduits de toile, des fémurs blanchis. Ces ossements auraient 6000 ans. On enterrait les morts directement dans le sable quand on n’était pas riche. L’important n’était pas la cérémonie, mais la croyance en la résurrection. Durant des siècles après la disparition de la civilisation des pyramides, les momies ont été utilisées comme médecine. On les prenait en poudre contre les douleurs gastriques, on l’appliquait en poudre contre les blessures. François 1er lui-même ne se déplaçait jamais sans son morceau de « mummie » – ancien français qui a donné le mot anglais actuel.

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Villages le long du Nil

Nous débarquons sur une rive pour prendre une bétaillère et aller voir un village de l’intérieur, Daraw. Il s’y tient habituellement un marché aux chameaux. Nous y trouvons peu de bêtes et aucun acheteur, mais une couche de crottes sèches, épaisse comme un tapis moelleux. Les quelques bêtes qui reposent pour la vente sont entravées, la patte avant étant liée repliée. Un adolescent monté sur un grand mâle blanc caracole et prend des poses. Il se plaît à proposer la photo pour « un stylo » ou pour le simple plaisir de se faire admirer. Il arrange artistement son chèche pour paraître à son avantage devant les filles, et peut-être pas seulement devant elles.

gamin sur chameau Egypte

Ensuite, le marché. Deux garçons ont sauté sur le marchepied arrière de la voiture et nous accompagnent par curiosité. Le plus grand a un physique princier avec son museau finement allongé et ses narines fièrement dessinées frémissantes d’émotion. Les boutons de sa chemise ont sauté depuis longtemps et sa mère les a sagement remplacées par du fil à coudre pour qu’il ne montre pas trop la nudité de sa poitrine. Il doit enfiler le vêtement par le haut, comme une tunique.Un autre a le tee-shirt punk, comme coupé au rasoir sur l’épaule.

adolescent egyptien

Nous ne passons guère plus d’un quart d’heure dans les rues marchandes. C’est un marché banal : des étals de fruits et de légumes, des chaussures, de la viande – mais les touristes-femmes aiment les marchés… Une boucherie chamelière offre aux regards un arrière-train d’où pend encore la queue de l’animal dépecé. Le gros gamin qui tient le stand brandit une patte à la large sole en rigolant, à mon attention. Il me montre aussi les yeux, gros comme des œufs et brillants comme des billes. Il croit ainsi me révulser. Mais j’examine tout cela comme s’il s’agissait de choses inertes (ce qu’elles sont) et je vois dans ses yeux qu’il commence à me prendre au sérieux. Il accepte que je prenne la photo de l’étal et du boucher en prime. Entre « mâles » on se comprend.

boucherie de village egypte

Quelques minutes de bétaillères nous reconduisent aux bateaux où nous embarquons pour déjeuner dans le grondement du moteur. Le bruit rend inutile toute conversation à plus de deux et abrutit en prime. N’étions-nous pas sensé aller à la voile ? C’est flemmardise de la part des bateliers car il y a un peu de vent et nous rencontrons des bateaux qui ont les voiles gonflées ! La vue de la viande morte ne m’a pas impressionné, ni coupé mon appétit. Les cuisiniers nous ont concocté une nouveauté, le foul, ce plat de fèves traditionnel. Ils ont frit aussi des beignets d’épinard, taillés comme des crottes de chameau. Les filles : « ah, tais-toi, ne dit pas ça, c’est immonde ! » Leur imagination travaille trop. Il ne faut pas avoir la magie des mots et croire qu’ils sont des choses réelles : le mot chien ne mord pas, que je sache ! L’aspect doré, l’odeur alléchante, le croustillant sous les dents, sont des réalités bien plus tangibles que les mots : cela ne fait rien, il restera plus de beignets pour ceux qui savent les aimer.

maison de fellah bord du nil

Le Nil, à cet endroit, n’est pas séduisant avec ses baraques de fioul et ses hauts pylônes électriques. L’après-midi, de même, est plutôt décevante. L’air est lourd, le soleil partiellement voilé. Nous allons marcher parmi les palmes. Le village de terre de Cherfadn, longé par un canal, n’a guère d’intérêt. Peu de gens vont et viennent, quelques gosses, des femmes allant chercher de l’eau. Sur le mur d’une maison est peinte à fresque la gloire d’un pèlerinage mecquois : l’avion d’Egyptair, le cube noir de la Kaaba, des inscriptions en arabes vantant la gloire de Dieu. Adj va nous acheter une boisson pétillante locale ; elle a un goût de pomme mais elle est surtout entièrement chimique avec une saveur acidulée typiquement anglaise. C’est gentil, lui aime ça, mais beurk !

porte musulmane bord du nil

Nous regagnons les rives du Nil et croisons des jeunes filles revenant du canal, la jarre d’eau sur la tête. « Salam aleikum ! » Elles ont des yeux de feu sombre et un teint d’abricot mûr. Nous reprenons le bateau… à moteur. Des felouques à voiles nous font la nique ; elles descendent lentement le Nil dans le silence des oiseaux. Pas nous. Nous suivons plutôt le train trépidant et quasi continu des bateaux usines qui descendent de Louxor. Nous croisons un bateau à aube, l’un des deux seuls qui subsistent sur le Nil. L’El Kharim a été construit en 1917. Il est plus racé que les modernes HLM flottants. Nos felouques n’ont de voiles que le décor : il est tellement facile de se faire traîner au moteur ! On invoque toujours le prétexte du vent qui n’est pas là, ou pas suffisant, ou pas dans le bon sens…

bateau usine sur le nil

De loin en loin, les rives sont bâties des « floating pump stations », stations construites en coopération avec le Japon pour pomper l’eau du Nil vers les canaux d’irrigation. La plage où nous nous installons ce soir a une rive de deux ou trois mètres, pas plus. Les abords sont très sales ; les tentes de toilette ont été montées dans une pente, ce qui est éminemment pratique pour se laver, en acrobatie sur un pied ! Les bateaux lourds qui fendent le Nil nous envoient leurs vagues d’étrave qui éclaboussent la rive et font tanguer les felouques. L’étape n’est pas intéressante. Les felouquiers se baignent avec Adj, heureux d’être tout nu dans l’eau fraîche. Un jeune homme du groupe les imite, au grand dam de sa femme qui craint les petits vers traîtres de la bilharziose. Elle en cache sa serviette : « il séchera, il ne s’essuiera pas avec ! » Lorsqu’il sort, ruisselant, il la trouve et s’essuie avec. Adj n’a pas de serviette, ou ne veut pas la mouiller. S’il renfile à cru son pantalon, il reste un long moment torse nu à offrir sa musculature, dont il est fier comme tout jeune homme.

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Kom Ombo

Le réveil a lieu vers sept heures, dans la transparence du matin. Le soleil fait se lever un voile sur la campagne et sur les eaux. Les couleurs sont plus douces, comme au lavis. Je n’ai pas le talent pour décrire la poésie de ces matins du Nil, bien plus beaux que les soirs à mon avis. C’est l’heure où le ciel se lève sur les eaux ; bientôt s’égosilleront les oiseaux ; le tout préparant la venue de l’astre du jour, frais comme un gamin sorti du lit.

petit dejeuner en felouque

Nous prenons le petit-déjeuner sur le bateau alors qu’il se met en marche pour remonter une heure durant le Nil. Le moteur tue la conversation ; il est trop bruyant. Et la longueur de la table ne permet pas d’avoir une conversation à plus de trois ou quatre. Chaque felouque a un équipage de deux felouquiers. La nôtre porte le chef de tous, un « vieux d’au moins 40 ans » (sic) à la belle prestance, et un « mousse » de 16 ans maigre et souple, fasciné par les fragments de chair nue des femmes qu’il peut apercevoir de temps à autre. Dérivent les rives vertes d’où émergent, ébouriffées, les palmes. L’eau, sombre et transparente comme un cul de bouteille, est – pourquoi pas ? – vert Nil. Le soleil y transforme les calmes en papier d’argent. Il fait bon au matin.

temple Kom Ombo

Nous sommes à 160 km de Louxor, dans une courbe du fleuve. L’eau a rongé la rive, dressant une falaise au-dessus du lit. Les felouques nous déposent dans une décharge près de la ville où sont ancrés les bateaux-usines. Nous marchons quelques centaines de mètres jusqu’au temple de Kom Ombo. Nous n’y pouvons pénétrer car il nous faut un guide : un étranger n’a pas le droit de guider, pour ne pas enlever les dollars de la poche des Égyptiens. Notre guide locale, une femme, s’est dégonflée, ou c’est son pneu, je ne sais plus, et nous l’attendons en buvant un thé dans de charmants jardins au bas de la terrasse du temple.

kom ombo personnages

De hauts-reliefs ornent les murs ; des bas-reliefs sont sculptés sur les colonnes. La ligne de coupe des blocs passe sur le nez pour la part Horus du temple ; elle passe sur l’œil dans la part Sobek. Ce temple d’époque ptolémaïque (332 BC) est en effet double. Il comprend deux sanctuaires dédiés au faucon et au crocodile, la puissance du ciel et la puissance des eaux. Horus est l’œil qui crée et fait ; il contrôle ainsi Sobek qui est museau dévorant, agressivité et fureur.

kom ombe bande dessinee

Ce temple était lieu de soins pour le corps et l’esprit. Une vaste cour aux colonnes portant encore des couleurs vives, puis deux salles successives aux colonnes ornées de bas-reliefs saisissants de vie.

kom ombo steles

Si l’architecture est massive et présente esthétiquement peu d’intérêt, les stèles sont de vraies bandes dessinées. Sur le mur d’enceinte sont figurés des instruments de chirurgie, dont « des pinces pour tirer les vers du nez ». Isis est assise sur un siège d’accouchement. Un pavillon à l’entrée contient la momie de deux crocodiles du Nil embaumés et desséchés. Ils attendent sous verre les visiteurs dans la chapelle d’Hathor.

kom ombo vautour

Les détails des mains entrelacées et du pied aux doigts tous sur le même plan sont délicieux ! Ils disent toutes les règles obligatoires de l’art égyptien : ne rien oublier des corps dans l’éternité.

kom ombo mains et pied

Plusieurs classes d’écolières visitent le site et nous regardent avec curiosité. Elles ont douze ou quatorze ans et portent le foulard. Leur goût est peu éduqué mais on sent dans leur vêture une recherche de parure. Les garçonnets en visite, de deux classes plus jeunes, paraissent plus bruts. Certains portent deux pulls malgré les 30° de cette fin de matinée. Un gavroche se distingue par sa chemise ouverte sur la peau et exhibe des pectoraux effrontés. Il n’a pas dix ans et il joue déjà au petit mâle.

kom ombo bas reliefs

Les abords du temple font tiers-monde. Alors que nous regagnons les felouques, ce ne sont que gravats, sacs plastiques au vent, béton inachevé ou constructions extravagantes, tel ce « Café Horus » multicolore et tarabiscoté.

colonnes temple kom ombo

Une heure de felouque nous permet de consulter les guides de voyage pour en savoir un peu plus sur le temple que l’on vient de voir et pour rédiger quelques pages de carnet. Il fait chaud. Adj et l’un des felouquiers se sont mis nus entre hommes et s’arrosent ; ils rient comme des gosses.

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Vie locale du Nil

« Les fumées noires sont toujours des usines de canne à sucre. » C’est ainsi que Dji répond à nos interrogations sur la pollution du ciel à certains endroits.

Nous descendons marcher un moment dans la palmeraie des rives. Passent des fellahs montés sur des bourricots, au sommet de grosses bottes de trèfle d’Alexandrie. Des champs, des plantations, des huttes de roseaux ponctuent le chemin poussiéreux. Pas d’enfants, ils doivent être à l’école, mais des chameaux. Nous revenons en bord de Nil pour rejoindre le bateau et y déjeuner.

chameaux egypte

Nous nous arrêtons devant les balcons du Nil, ces dunes qui montrent le niveau des plus hautes crues. Deux heures de marche entre Nil et canal secondaire nous attendent, sur la rive est cette fois. Des champs et des fellahs, des villages de terre entourés de grands murs, établis en hauteur, loin des plus hautes crues : rien ne change dans le paysage. Quatre ou cinq gamins enlèvent leurs habits – sauf le short – et traversent le canal secondaire, un sac à la main. Il contient, outre les vêtements qu’ils viennent d’ôter, une serpette pour cueillir les « mauvaises herbes ». Dji grommelle vaguement qu’ils vont couper le haschich, mais peut-être ai-je mal compris. Les jeunes garçons sont minces et musclés, beaux à voir ; leur corps est bien dessiné.

facade maison village nilotique

Sur les questions incessantes des femmes du groupe, Dji se lance alors dans une grande série de réponses entrecoupées d’anecdotes. Tout y passe, la condition des femmes, la vie sexuelle, l’existence au village. La conclusion de tout cela est curieusement « politiquement correcte » : les femmes-fellahs sont de maîtresses femmes qui mènent leur barque et souvent leur mari. Les Occidentales sont contentes, c’est ce qu’elles voulaient entendre. En cas de répudiation ou de divorce, c’est à la femme que sont confiés les enfants, les filles jusqu’à 12 ans, les garçons jusqu’à 14 ans. Les problèmes des mariages mixtes avec des étrangères ? C’est là où il y a souvent contresens : l’Égypte est un pays musulman. Lorsque le père est musulman, les enfants sont réputés l’être également. La mère, étrangère, n’est pas musulmane, sauf si elle se convertit (ce qui arrive rarement…). Les enfants ne peuvent être confiés à une non-musulmane et c’est le père qui les garde ! Dji commente, un brin goguenard : « Avis à vous, Mesdames, il faut toujours examiner le droit et l’histoire avant de conclure naïvement une histoire d’amour par un mariage avec une autre culture. »

villageois bord du nil

Mais ce qu’il ne dit pas, Rachid Mimouni le dit crûment : « une femme pour un islamiste, c’est comme un Juif pour un Nazi », une espèce différente, inférieure, soumise. Si les femmes traditionnelles, peu scolarisée et rurales, sont peu concernées par l’intégrisme musulman, les femmes modernes des villes, éduquées et travaillant, réagissent différemment. Certaines choisissent l’islamisme et ses symboles. Le voile permet aussi d’éviter la promiscuité dans les transports, de bien séparer l’espace privé et familial (dévoilé) et public (voilé). Mais, dans une société aussi fermée, ont-elles vraiment le choix ? Je ne souscris pas, en tout cas, à son optimisme sur l’islam. La terreur des religieux et des croyants conservateurs ressentie face à toute expression de la sexualité ne rend pas optimiste. En témoigne « l’affaire du baiser » d’adolescents marocains de 14 ans.

felouquier bord du nil

Claude Lévi-Strauss le disait très bien dans Tristes tropiques, en 1955 déjà : « si un corps de garde pouvait être religieux, l’islam paraîtrait sa religion idéale : stricte observance du règlement (prière cinq fois par jour, chacune exigeant cinquante génuflexions) ; revues de détail et soins de propreté (les ablutions rituelles) ; promiscuité masculine dans la vie spirituelle comme dans l’accomplissement des fonctions organiques ; et pas de femmes. » Lui, Dji, s’en accommode fort bien : il préfère vivre avec les garçons. Moi, pas ; j’ai besoin des femmes, de leur conversation, de leur contact. Les anciens Égyptiens avaient un hiéroglyphe imagé pour écrire l’amour : une houe devant un homme qui porte la main à sa bouche. Quand à « faire l’amour », il était dessiné par un phallus et deux pulsations. Rien à voir avec cette ségrégation musulmane d’aujourd’hui !

crepuscule sur le nil

Toujours pas d’avancée à la voile. Nous reprenons le bateau à moteur pour nous échouer un mille plus loin sur une rive déserte, où les felouques de camping attendent déjà pour la nuit. Les felouquiers, qui ont entre 16 et 40 ans, ont allumé un feu de palmes et chantent en s’accompagnant d’un tambourin. Nous allons chanter avec eux, le rythme et la mélodie étant les seules formes de communication entre deux langues trop éloignées pour se comprendre. L’une du groupe déchaîne « Alouette » et d’autres chansons traditionnelles lorsque vient notre tour de chanter. Dans la fraternité des autres, Adj est rayonnant. Ils sont tous plus moustachus que lui, mais il a les épaules plus larges et le teint plus frais. Tous les yeux brillent et les dents blanches sourient jusqu’aux oreilles dans les faces basanées. La joie affleure vite chez nos felouquiers : un feu, du rythme, et c’est parti. Pas besoin d’alcool ni de femme pour se faire plaisir. On se presse les uns contre les autres par camaraderie et on rigole en connivence. Aux lueurs dansantes des flammes qui les éclairent par en-dessous, les hommes révèlent des « gueules » à la Breughel ; ils ont chacun leur caractère et attirent la sympathie.

Au dîner, les dix plats sont apportés simultanément et chacun pioche comme il veut dans la montagne de riz, les poivrons farcis, les crudités « de saison », les beignets d’aubergine, les patates à la tomate, les cuisses de poulet ou le potage aux pois chiches. Une toilette à l’eau chaude, sur un réchaud posé au bord du Nil, nous dépoussière et nous rassérène avant la nuit tombée.

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Carrière et tombes du Nil

Nous allons explorer les carrières en bord de Nil. Arturo Berti, de l’armée de Bonaparte chassant les Mamelouks, est passé par ici. Il y a laissé son nom gravé dans la pierre. Ses compagnons et lui aiguisèrent leurs sabres sur le grès, aujourd’hui marqué d’entailles.

graffitis carrieres bord du nil

C’est sans doute en Égypte que le futur Napoléon a rapporté l’abeille dont il a semé son manteau. Les hiéroglyphes la dessinent de profil, de façon expressive. L’abeille construit une demeure géométrique, elle observe une hiérarchie sociale, elle produit de l’or liquide, le miel : n’est-elle pas le parfait symbole de l’État ? Elle signifie aussi « bonne action », « bon caractère » ou « être de qualité » ; elle symbolisait le pharaon de Basse-Égypte. C’est ce que m’apprend mon petit Champollion illustré écrit par Christian Jacq (Robert Laffont 1994), un abrégé de culture par l’écriture.

abeille egypte antique

Des tombes subsistent, ouvertes sur le Nil. On reconnaît sur les parois une belle Nubienne gravée. Nubienne, car reconnaissable à sa poitrine plus imposante que celle des frêles égyptiennes. Sur une paroi, Dji nous fait remarquer une fresque non terminée : un réseau de carrés de couleur rouge couvre la surface. Il permettait de déterminer certains points remarquables pour tracer les silhouettes. L’art égyptien est en effet fondé sur la géométrie, la proportion des nombres, comme ce fameux nombre d’or venu de l’architecture et repris par la franc-maçonnerie.

grotte bord du nil

Une tombe recelait un fœtus ou un petit enfant, tant le sarcophage était étroit, au dire de Dji. Une scène de couple y est gravée, pleine de tendresse, une main de la femme sur l’épaule de son mari, l’autre sur son bras. Plus loin, une jeune fille respire une fleur de lotus. L’âme est le souffle en Égypte ; si l’on veut que la « présence » du personnage disparaisse de la tombe, il faut détruire le nez par où passe le souffle. Et c’est ce qu’ont fait les vandales venus ici bien avant nous. « En bas-relief sur toutes les parois, une même peuplade obsédante de personnages qui gesticulent, qui se font les uns au autres des signes avec les mains – éternellement ces mêmes signes mystérieux, répétés à l’infini partout. » C’est ainsi que Pierre Loti ressentait ces bas-reliefs multipliés, volonté pathétique de laisser une trace humaine dans les siècles.

graffitis et lotus carrieres bord du nil

Les carrières étaient exploitées selon une division du travail taylorienne. Deux équipes d’ouvriers se relayaient par décade. Ils habitaient le village en face, sur l’autre rive du Nil. Les outils étaient numérotés ; ils n’étaient pas en fer jusqu’à l’époque de Ramsès II, mais en silex ou en bronze. Ce dernier métal étant fragile, il nécessitait une refonte en cuivre sur chaque fil tous les dix jours. Ils étaient donc réparés à chaque changement d’équipe. Le grès, ici, est très fin, idéal pour la construction des temples ; la proximité du Nil était une bénédiction, pas besoin de gros efforts pour transporter les blocs, directement chargés sur les radeaux.

Pour dégager chaque bloc, on piquetait une ligne de pointillés à la hauteur standard ; puis on enfonçait des coins de bois dans le grès et on les arrosait. La dilatation du bois forçait la pierre, qui se brisait selon les lignes de fracture préparées ; il suffisait ensuite de rectifier le bloc pour qu’il soit prêt. On le faisait glisser au Nil sur un lit d’argile humidifié, ou sur des rondins de bois. Les trous encore visibles dans les angles des pierres non détachées servaient à porter les cordes destinées à retenir les gros blocs durant leur descente jusqu’au Nil. La pierre était chargée sur des radeaux de roseaux ; on emplissait chaque radeau jusqu’à ce qu’il s’enfonce. Les Égyptiens utilisaient le principe d’Archimède sans le savoir : bien que maintenu sous l’eau, le radeau de roseau portait la charge de pierres en surface. Aujourd’hui il pousse toujours des roseaux sur les rives. De leurs plumeaux chargés de pollen s’envolent des filaments qui recouvrent les pierres et les végétaux d’une sorte de toile d’araignée très dense.

gravures bords du nil

Sur les tombes sont gravés des hiéroglyphes. Ils se lisent de trois façons : purement figurative (un dessin de canard signifie un canard) ; symbolique (associés, plusieurs dessins signifient autre chose, une métaphore, comme le dessin d’un canard surmonté d’un soleil signifie « fils ») ; phonétique (le dessin « canard » se prononce et les syllabes associées de plusieurs dessins forment d’autres mots). Toute image est une réalité agissante, un pouvoir magique, car seul l’écrit assure l’immortalité en abolissant le temps. L’on sait que Champollion a déchiffré les hiéroglyphes en 1822 à l’aide de la pierre multilingue de Rosette ; ce que l’on sait moins est que l’on était encore capable, en Italie romaine, d’écrire correctement en hiéroglyphes. L’historien Ammien Marcellin traduisait couramment un obélisque. Le hiéroglyphe, comme la culture qui allait avec, a été détruite par la christianisation intolérante, puis par le vandalisme arabe.

canard hieroglyphe

Des hiéroglyphes d’oies figurent sur les parois. Dji nous dit que les oies égyptiennes de l’antiquité pouvaient être gavées. Certains soupçonnent même que la tradition du foie gras s’est introduite dans le sud-ouest de la France par les Juifs d’Espagne, héritiers des traditions égyptiennes !

femmes egypte antique teton pointu

Une tombe est gravée en couleur. Les coloris sont encore frais malgré les millénaires. Les pigments ont tenu malgré les inondations et l’humidité. Ocre, rouge, bleu égyptien sur fond blanc cassé, ces pigments ont dû subir un procédé technique de cuisson pour subsister aussi longtemps sans altération à la lumière du jour. J’aime les femmes gravées ici : leur tunique leur laisse les seins nus et un téton pointe toujours, tout droit, érotique, signe de santé et de vigueur. Jaune et rouge, lune et soleil, ce sont la Haute et la Basse-Égypte qui s’unissent dans cette dualité.

crepuscule bord du nil

Plus loin, nous découvrons la stèle de Ramsès II. Ses côtés racontent une histoire : Ramsès II naît devant les dieux et celui à tête d’ibis le note sur un papyrus. Ramsès II (son nom signifie « Rê est celui qui l’a engendré ») se fera déifier à Abou-Simbel, mais nous n’irons pas voir son temple, ce n’est pas prévu dans notre semaine. Ce temple est bâti de telle façon qu’au 21 février (date de sa naissance) et au 21 octobre (date de son couronnement), le soleil (le père mythique) pénètre les 33 mètres de profondeur du temple pour illuminer la tête de son fils Ramsès II. Durant 13 minutes exactement, mesure-t-on aujourd’hui.

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Speos d’Horemheb

Après un mille de navigation, le bateau à moteur rejoint les felouques, amarrées près de « la surprise » promise par Dji.

paysage du nil

C’est le site éclairé d’un temple creusé dans la roche, un spéos, celui du couronnement d’Horemheb. Autour s’étendent les carrières de grès qu’il était facile de charger directement sur les radeaux du Nil. Nous dînons face au spectacle de lumière, le site étant éclairé de puissants projecteurs orange visibles pour les bateaux de tourisme qui passent au centre du fleuve. Une tourte aux restes de viande d’hier compose le principal, à la pâte-purée étouffe-chrétien (ce que nous sommes, justement).

papyrus speos horemheb

Après le dîner, nous descendons des felouques sur les passerelles branlantes qui sont de simples planches. Nous longeons dans la nuit les falaises éclairées, d’où étaient extraites les pierres. Une ombre, des yeux brillants : un chacal détale sous les lampes. La falaise est parfois creusée en grotte où trois personnages sont assis, figés dans la pierre. Sur le Nil, les bateaux-usines continuent de brasser l’eau à grands bruits d’hélices, illuminés comme des HLM. Les vagues qu’ils provoquent viennent balancer les felouques et entamer un peu plus les rives. Pierre Loti notait déjà, en 1907, la « kyrielle de ces bateaux à trois étages, pour touristes, qui font tant de vacarme en sillonnant le fleuve, et sont bondés en grande partie de laiderons, de snobs ou d’imbéciles. » Comme nous souhaitons n’être rien de tout cela, nous avons volontairement choisi une autre voie d’exploration des bords du Nil. Loti nous en rendrait-il justice ?

felouques bord du nil

La nuit est calme, plus chaude que les précédentes. Les gros navires ont envoyé dès le matin des vagues qui font grincer la felouque. L’intérieur du bateau aux deux couples a même été mouillé ! C’est le soleil qui nous éveille, de son doigt caressant. Sa bienfaisante chaleur est le sourire du matin. Selon les Égyptiens d’il y a 5000 ans, c’est la création tout entière qui se répète à chaque lever de soleil et, ce matin, je suis prêt à les croire. Le dieu créateur rend au monde la fraîcheur juvénile de son commencement. Une toilette sommaire – forcément sommaire aurait dit la vieille alcoolo – dans l’eau du Nil (chlorée pour l’occasion) et le petit-déjeuner nous attend sur le bateau-terrasse en bord de rive. Feta, omelette, galette.

speos horemheb bord du nil

Nous partons visiter le speos d’Horemheb. Comme cet ex-général, qui a pris le pouvoir après la mort de Toutankhamon, n’était pas de sang pharaonique, les murs revisitent la mythologie afin de lui donner une lignée digne de l’Égypte. Isis donne ainsi le sein à Horemheb, dessiné en enfant debout, en présence d’Amon. Imparable. Au-dessus, le vautour protecteur plane. Cet oiseau de proie symbolise paradoxalement la protection parce que la femelle protège très bien ses petits. Horemheb signifie « Horus est en fête ». Les scènes gravées en mouvement sont très vivantes – le réalisme était le style d’Akhenaton.

speos horemheb interieur

Ce réalisme ne durera d’ailleurs pas après Horemheb ; la tradition figée reprendra ses droits pour l’éternité ou presque, tant le conservatisme est la tendance naturelle de tout humain et l’objectif de l’art de la représentation égyptienne. Il s’agissait de conserver pour garder vivant dans l’éternité – une sorte de philosophie écolo avant la lettre. Champollion, de passage ici, a dessiné ces bas-reliefs pour ses archives et c’est heureux pour nous, car certains aujourd’hui sont détruits. La fresque des prisonniers révèle de jolis mouvements des corps. Amon donne la vie à Horemheb en dirigeant vers sa bouche la clé de vie, cette croix ansée qui représente sans doute une vertèbre de bovin. La moelle, croyait-on, produit le sperme, symbole de vie. Une autre interprétation veut que ce signe dessine un miroir de cuivre qui piège la lumière céleste comme la vie retient la lumière divine.

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Dans le wadi gravé au bord du Nil

Nous poursuivons la journée pétroglyphes : des vaches, des lions, des éléphants, des girafes. Nous longeons toujours le Nil, à pied, mais il fait plus chaud. Le soleil se réverbère sur les pierres.

gravure bouquetin bord du nil

Dans le wadi El Chott, Dji nous montre un bas-relief du pharaon Antef V de la XIème dynastie. Il porte la lance, symbole du pouvoir, et est surmonté d’un cartouche avec son nom écrit en hiéroglyphes. Son épouse, plus petite, le suit. Devant lui se tiennent un militaire (pagne court et coiffe d’armée) et un prêtre (pagne long et main sur le cœur). Le bas du relief est scié. Des voleurs ont tenté d’emporter la scène.

 gravure pharaon bord du nil

Dji nous dit l’avoir signalé aux autorités – mais seulement après avoir vérifié que la famille avec laquelle il est lié n’est pas en cause dans ce trafic. Cela choque une jeune fille moderne du groupe : le patrimoine historique est le patrimoine commun non seulement de tous les Égyptiens, mais aussi celui de toute l’humanité. Elle a raison, c’est ainsi que pensent nos contemporains et je pense comme eux. L’archaïsme est de dire que les locaux font ce qu’ils veulent des témoignages historiques à leur portée : ainsi des Bouddhas de Bamyan en Afghanistan. Mais je comprends aussi la position de Dji : il est intégré, fait partie de la famille élargie, il n’a pas à agir autrement que ce l’on attend de lui. C’est cela l’archaïsme, la loi du groupe mené par le patriarche. Dji, individualiste, ne peut s’y opposer s’il veut conserver ses bonnes relations et le confort moral qui est devenu le sien au fil des années.

gravure scene de guerre bord du nil

Le fonds du wadi est couvert de sable blond dans lequel les pieds s’enfoncent. Sur les roches qui le bordent s’étalent des graffitis effectués par les soldats de l’armée victorieuse du pharaon qui rentraient de guerroyer dans les oasis. On distingue des scribes, des personnages debout, des animaux et des hiéroglyphes.

gravure bord du nil

Adj marche devant nous sur le sable, hiératique et royal. Dji parle de lui. Il lui a fait faire un test de personnalité ; il s’agissait de symboles à compléter, dessiner une scène à partir d’un rond, par exemple, ou d’un signe serpentiforme. Ce test a révélé un adolescent bien dans sa peau, se voyant dans la vie hardi comme un footballeur, avec une sexualité jaillissante. Selon lui, « il est malin, plus que les autres, et il s’est débrouillé pour connaître une femme du village avant l’âge de 15 ans. Dans tous les villages il y a des femmes disposées à initier de jeunes garçons, des veuves ou des filles plus indépendantes. » Qu’est-il pour Adj ? « Je l’ai vu naître, je l’ai vu grandir, il m’a toujours connu dans sa famille. Quand il était petit, c’était un sale gosse, toujours à jouer des tours ; je lui ai foutu des claques. Ce que je suis pour lui ? Une sorte d’oncle, je suppose. » Dji m’apparaît comme abou el benat, « le frère des filles », il aime toutes les femmes comme des sœurs et se veut le père de tous les enfants.

bord du désert egypte

Nous montons une superbe dune dont le soleil caresse les flancs, suscitant des ombres multiples. Se dresse un amas rocheux au-dessus du désert. Ce lieu étrange recèle un creux, « la grotte des marins », couvert de dessins de bateaux antiques. Ainsi laissait-on la marque de son passage dans les endroits rendus « sacrés » par leur étrangeté. Signes propitiatoires, conservatoire du souvenir, apprivoisement de la force qui réside là ? Graffiter l’inconnu est bien humain. On distingue la barque d’Horus et celle de Seth, le faucon-soleil et le crocodile-Nil, deux puissances.

navires graves bord du nil

L’astre du jour descend sur le désert. Du haut de l’amas rocheux l’œil voit loin, jusqu’à l’horizon qui est frontière, inaccessible. Un lieu entre monde sensible et imaginaire céleste : le désert est le domaine de la déesse lointaine. Il a attiré depuis longtemps les ascètes, les anachorètes, les cénobites. Macaire, Pacôme, Antoine, furent célèbres aux temps de la christianisation. En hiéroglyphes, le désert s’écrit comme une vallée entourée de deux montagnes et signifie « endroit mauvais » ou « pays étranger ». Loin en contrebas, au-dessus du Nil qui coule comme un ruban d’étain, flotte une brume mauve. L’oasis verdoyant qui l’entoure surgit ainsi du vide désertique comme un long ruban d’espérance. Et l’on comprend que l’opposition du fleuve et du désert ait donné aux hommes d’ici une conscience contrastée du Bien et du Mal : l’eau est la vie, elle permet le végétal et le germinatif, le désert est la mort, il est minéral et stérile. Le Bien est le vivant, le mouvant, le fluide ; il est la naissance et la jeunesse, l’exubérance et le sexe. Le Mal est la solitude, le sec, le rigide ; il est la maladie et la vieillesse, la tristesse et l’égoïsme.

felouque sur le nil au crepuscule

Ce contraste entre la vie et la mort, l’eau qui fait surgir la verdure ou chanter les oiseaux, et la roche ou le sable, desséchants et stériles, donne l’intuition de ce qu’a pu être la religion des nilotiques. L’invisible est quotidien, capricieux, inquiétant. La crue gonfle le Nil chaque année, le soleil disparaît chaque jour, les grains germent sous la terre, la maladie saisit les hommes, ou l’amour, ou l’ivresse… Tout cela suscite une angoisse existentielle qui exige d’en parler. On invente des métaphores pour dire ce que l’on ne peut voir : comment suggérer l’éloignement infini du soleil mieux que par le vol du faucon, qui s’élève si haut qu’il se perd dans le ciel ? Et le lever, puis le coucher, du soleil représentent l’apparente certitude que l’on peut quitter le monde d’ici pour les profondeurs, et en renaître. Comment mieux suggérer qu’il y aurait une nouvelle existence après la mort ? Nommer et dessiner permet d’apprivoiser l’inconnu. La tentation d’agir sur les choses vient des signes objectivés par la main.

La forme humaine des dieux suggère qu’ils sont accessibles ; au contraire, le judaïsme comme l’islam interdiront toute représentation car Dieu leur paraît infini et irréductible. Osiris est plus proche de l’homme : assassiné par son frère Seth, puis reconstitué par l’amour de sa femme Isis, il engendre Horus, son fils qui représente l’éternel retour des choses, le triomphe rassurant de l’ordre cosmique et l’espoir de la survie après la mort. Toute la vie cosmique et sociale repose sur l’équilibre du monde – Maat – le concept du juste, du raisonnable, de l’harmonie en action, l’autre nom du vrai pour les Égyptiens antiques. Il ne suffit pas de s’insérer passivement dans un ordre existant, comme l’islam le préconise, mais de le rétablir, de le recréer constamment comme une musique, une poésie, une mesure du monde.

Nous nous dirigeons vers le village de Nag El Hammam, construit tout en terre. Sur les murs d’une maison de hadj – un pèlerin – est peint le voyage à la Mecque. Sont naïvement reproduits la Kaaba et le mont Arafat, le pèlerin cheminant, les chevaux qu’il a pris. Les villageois ont dit leur foi sur les murs en attendant le retour du pèlerin.

egypte embleme pelerinage a la mecque

Nous rallions les bords du Nil alors que le soleil se cache. Des aouleds jouent au foot sur un terrain nu, dans un nuage de poussière. Ils sont maigres et vifs, très débraillés. Dans la palmeraie, les moustiques commencent à vrombir. Dans le ciel, Horus ferme un œil : la lune et l’étoile du berger sont ses yeux. En hiéroglyphes, la nuit est figurée par un ciel d’où pend, telle une araignée au bout de son fil, une étoile à cinq branches. Et un ciel étoilé s’écrit : un millier est son âme. Au bord de l’eau, à la nuit tombée, assis dans le sable chaud, nous attendons le bateau à moteur qui viendra nous chercher.

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Parmi les champs du Nil

Après le petit-déjeuner de café, de pain et de fromage type feta, une heure de felouque dans le calme du paysage conduit la conversation. Nous débarquons au bord des marais, dans un univers presque breton. Le soleil chaud fait s’exhaler les odeurs des plantes. Des vaches broutent l’herbe et la luzerne.

champs de ble bord du nil

Des fellahs travaillent les champs à la houe. Ces purs Égyptiens n’ont pas vu changer leur type au cours des millénaires. On les retrouve tels sur les antiques bas-reliefs des temples : un profil fier, des lèvres gonflées, des yeux allongés aux paupières lourdes, une taille mince et des épaules en portemanteau. Pour nous, le peuple du Nil ne sera pas une partie du paysage comme il l’est pour ces touristes des bateaux-usines qui l’observent du haut du pont supérieur, en sortant de la piscine.

culture bord du nil

Nous longeons les champs en carré sur une hauteur artificielle qui sépare le Nil du canal secondaire. C’est là où, au cours des siècles, ont été déposées les alluvions grattées aux basses eaux pour conserver au Nil sa navigabilité. A nos pieds s’étend une mosaïque de plantations de choux, d’aubergines, de blé et de bananiers. Passent des gamins en galabieh, montés sur des ânes, sourire éclatant de dents blanches, image séculaire du monde arabe. Adj nous précède dans une longue galabieh bleu marine qu’il a passé par-dessus une blanche plus fine. L’interminable tissu sombre accentue l’aristocratique de sa démarche. Les filles l’avouent, c’est un beau gars. Il n’a que 16 ans. Nous passons notre chemin de poussière parmi les palmiers et les euphorbes, ces « pommiers de Sodome » aux fruits comme des roustons. De nombreux oiseaux suivent nos pas de leurs trilles de joie.

felouque a voile sur le nil

Un bateau de touristes du Nil semble s’être échoué bien à l’intérieur des terres, aux abords d’un village : mais c’est un dispensaire et une école construite par le gouvernement sur trois étages, tout en béton fonctionnel, carré comme un navire-usine. Des écolières en long foulard blanc d’uniforme vont y entrer et nous saluent d’une voix musicale.

chou et ble bord du nil

Au bord du fleuve, que nous rejoignons, joue un gamin noiraud au pull de laine sous la galabieh malgré la chaleur. Il porte dans ses bras un petit chien ébouriffé. Ce peuple du Nil semble d’humeur facile et aisé à connaître, gai dans sa misère et son assujettissement. L’insouciance, la joie tranquille de ce petit, me font oublier la stupidité religieuse. Les enfants sont des Murillos, disaient les voyageurs de l’autre siècle, ce qui voulait dire gracieux, bruns et en loques. Lady Lucy Duff-Gordon, qui a vécu parmi eux en 1862 les a aimés ; elle décrit ainsi l’un de ses mousses dans ses Lettres d’Égypte (Payot 1996) que je suis en train de lire : « une taille de cupidon antique libéralement montrée ». C’est joli. Ce livre est à lire absolument pour qui s’intéresse aux gens autant qu’aux pierres antiques.

nos felouques amarrees sur le nil

Le Nil étend ses tons pastel dans l’air translucide. La lumière est une douceur, comme la faible brise qui se lève parfois. Les roches qui bordent le fleuve sont gravées ou piquetées. On y distingue des animaux, des barques égyptiennes, des guerriers. Il y a là toutes les époques, jusqu’aux signes de carriers qui exploitaient le beau calcaire blond tout au bord du Nil. Mais elles révèlent que l’Égypte était une province de l’art pariétal d’Afrique du nord. Trois mille ans avant le Christ le désert libyque était fertile, riche d’arbres et d’animaux de la grande faune paléoafricaine : éléphants, girafes, autruches, gazelles, bovidés. Les gravures des rochers ressemblent à celles que l’on trouve au Hoggar et dans les Tassili.

Sur le chemin, nous avons rencontré plusieurs fois de vieilles chaussures plantées au bout d’un bâton. La semelle est toujours tournée vers le chemin. Dji nous explique que c’est ainsi que l’on éloigne le mauvais œil dans ce pays. La superstition s’étend à toute image : ce qui est dessiné est « capturé » et cette « possession » peut engendrer des pratiques magiques qui donnent un pouvoir. Telle est l’essence même de l’art égyptien antique, et il a perduré jusqu’à nos jours ! C’est pourquoi les photos sont parfois mal perçues par les victimes, il faut faire attention : « on leur vole leur âme. »

rive du nil

Nous remontons sur le bateau à moteur pour le déjeuner. En guise de café nous est servie une spécialité égyptienne, le karkadé, une infusion de sépales rouges d’hibiscus de couleur rouge vampire. Ce verre de sang est acidulé et sans grand goût. Je le préférerais froid. Certains ajoutent beaucoup de sucre.

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