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The Servant de Joseph Losey

En anglais, le « servant » est un serviteur, mais moins un domestique que quelqu’un qui se met « au service ». Ainsi appelle-t-on les clercs de Dieu ou les fonctionnaires du Civil Service, ainsi conclut-on les lettres guindées par « your obedient servant ». Quand le vocabulaire est celui des Normands, le mot a un sens noble. C’est pourquoi le personnage principal du film, Hugo Barrett (Dirk Bogarde), est plus qu’un boy ou un valet de chambre, mais apparaît plutôt comme un gouvernant (comme on dit gouvernante).

Le beau jeune blond aristocrate anglais jusqu’au bout des ongles Tony (James Fox), est un brin idéaliste et au fond paresseux. Rentré d’Afrique (du sud), il emménage à Londres le temps de proposer ses services d’architecte à un projet mirifique de bâtir des villes dans la jungle en Amérique du sud. Ainsi Brasília est-elle devenue la nouvelle capitale du Brésil, sortie de rien à l’intérieur des terres en 1960. Le projet, comme tant d’autres de Tony, n’aboutira pas. Pas plus que ses fiançailles interminables avec la jeune blonde haute-bourgeoise anglaise jusqu’au bout des ongles Susan (Wendy Craig). Mais le spectateur ne le sait pas encore.

Tony, pour se libérer des contingences matérielles, engage un domestique qui sera aussi cuisinier et gouverneur de sa maison. Hugo Barrett lui convient mieux que les deux autres qu’il a déjà vu (du moins le déclare-t-il – les a-t-il vus ? rien n’est moins sûr). L’homme est organisé, froid, il a servi dans l’aristocratie après avoir fait l’armée. Il surveille les travaux de rénovation, tient le ménage, concocte des plats savoureux. En bref une perle. Si ce n’est qu’il est omniprésent et que Susan, la fiancée, en prend ombrage, un brin jalouse. Elle veut son homme pour elle toute seule et le domestique le couve trop, comme s’il en était le tuteur ou, pire, l’aspirant amant. Il y a de la fascination homosexuelle (thème très anglais) car le brun Hugo admire la classe tout en prenant de l’emprise sur le blond Tony.

Mieux, il fait inviter sa « sœur » Vera (Sarah Miles) pour servir de bonne. Celle-ci est une fille vulgaire et délurée, qui porte les jupes courtes et dévoile sans vergogne ses jambes sexy. Elle réveille Tony qui dort torse nu dans son lit et s’en émeut ouvertement, Tony qui s’en aperçoit remontera son drap sur sa poitrine. Elle finira par le séduire alors que Barrett joue à ne pas être là, et il la baisera sur le fauteuil. Le spectateur ne verra que ses jambes nues qui s’agitent dans les soubresauts de la passion.

Tony est dès lors doublement accroché : par Hugo qui le materne et tient sa maison, par Vera qui l’excite et assouvit ses besoins sexuels. Susan est reléguée, à son grand dam. Le maître devient servant, tandis que le serviteur domine. Les bruns ont soumis les blonds, comme une revanche des esclaves saxons sur les Normands envahisseurs. Il y a de la lutte des races dans cette lutte des classes, mais aussi une lutte des sexes, le mâle dominant prenant l’ascendant pour manipuler tous les autres. L’escalier est le point central de la maison, un ascenseur social en même temps qu’un lieu de passage où tout se joue, la surveillance, la relégation et même le jeu gamin.

Tony est un faible. Né dans la soie, il n’a pas été confronté à la brutalité de l’existence ; il préfère se laisser faire, en oisif content de le rester. A noter que l’assistance de plus en plus grande des machines en nos vies, y compris « l’intelligence » artificielle, nous conduira peut-être, nous aussi, à une sorte de démission à terme. Il est doux de se laisser dominer, en échange de protection et de réconfort. Ainsi agissaient les féodaux, ainsi agissent les dictateurs, même les mafieux comme Poutine. Les Russes n’ont, comme tous les peuples, que les dirigeants qu’ils méritent ; et les Chinois sont fiers de leur réussite économique, en contrepartie de leur soumission intégrale au Parti. C’est ce que l’ami de Montaigne, La Boétie, appelait si justement la servitude volontaire. Au début des années soixante au Royaume-Uni, c’était ainsi que Losey voyait la décadence. Exilé parce que soupçonné de sympathies communistes, il avait lu Marx et Trotski et pensait que « le capitalisme » produirait la corde pour le pendre (comme si un système de production économique était un être vivant !).

Le cinéaste enrichit son huis-clos par les relations du quatuor : la domination de volonté de Barrett sur Tony, la domination sexuelle de Vera sur Tony, avant celle de Barret au final sur Susan, les tentatives de Susan de faire réagir son fiancé, puis sa soumission à sa déchéance dans une scène finale outrée, qui passe mal aujourd’hui tant elle est caricaturale. Le renversement progressif des rôles de chacun est fascinant, on sent la chute vers l’abîme et l’absence d’énergie pour y remédier.

L’amour conventionnel qu’exige la société, représenté par la froide Susan (une vraie tête à claques), dénie toute chaleur humaine à l’union, présentée comme un contrat d’affaires entre gens de la haute. Le seul instant de fièvre, par terre sur le tapis, est volontairement interrompu par Barret qui vient porter un seau à glace pour les cocktails. Tout l’inverse est la spontanéité de Vera, qui affiche ouvertement son désir de sexe et affiche sa grande bouche de déesse 19 et ses jambes érotiques à faire tourner la tête. Tout est ostentatoire dans la façon de filmer, malgré le noir et blanc frigide. Le légendaire flegme britannique est remis à sa place : celle du caractère des individus. Tony n’a pas la vigueur pour faire autrement que de le jouer ; au fond de lui, il reste un enfant qui n’a pas grandi et cède à ses abandons. Barrett le détruira.

DVD The Servant, Joseph Losey, 1963, avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, Wendy Craig, James Fox, Catherine Lacey, StudioCanal 2015 VO sous-titres français, 1h51, €9,49, Blu-ray €14,25

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Jack le tueur de géants de Nathan Juran

C’est un conte anglais magnifié par le cinéma avec les effets spéciaux des années soixante. Le prince diabolique Pendragon (Torin Thatcher), entouré de sorcières et d’âmes damnées, veut devenir roi de Cornouailles à la place du roi régnant, le roi Marc (Dayton Lummis). Mais aussi sauvegarder les apparences, tant le Démon se dissimule toujours, tel le serpent biblique. Donc épouser la fille du roi, la princesse Elaine (Judi Meredith).

Il s’invite à son anniversaire et lui offre un présent : une boite à musique dans laquelle un gnome marche et danse pour la plus grande joie des spectateurs. Mais Elaine se refuse à Pendragon, qu’elle trouve trop vieux et trop inquiétant. Qu’à cela ne tienne, Pendragon revient de nuit, alors que la princesse dort avec, dans sa chambre, tous les présents apportés, dont la boite à musique. Il use de ses pouvoirs magiques pour tourner la clé et faire sortir le gnome. Une fois dehors, celui-ci s’enfle pour devenir ce qu’il était au fond : un géant.

Son ombre redoutable plane sur le lit d’Elaine qui s’éveille et hurle, hystérique. Ses cris réveillent la cour et font accourir les gardes, mais ceux-ci sont bien impuissants face au géant cornu qui grogne et balaye l’air de ses bras, faisant tomber les hommes comme des quilles. Seuls les javelots le blessent, mais sans gravité. Nul n’a pensé aux flèches, semble-t-il. La cour s’agite en tous sens et caquette comme un poulailler affolé par le renard. Il faut avouer que c’est un brin ridicule.

Le géant emporte la belle dans ses griffes et rejoint un bateau dans lequel l’âme damnée contrefaite de Pendragon enferme la jeune fille, toujours criante et hystérique. Mais le bateau est ancré près d’un moulin où Jack, un beau jeune homme (Kerwin Mathews) vigoureux et courageux – en bref anglais – entend le vacarme et s’empresse de sauver la fille. Le valet gringalet est jeté à l’eau et Elaine suit Jack comme elle peut, tout embarrassée de ses robes et jupons jusqu’à terre. Évidemment elle s’étale par terre, évidemment Jack est obligée de la relever, évidemment elle crie, évidemment elle tombe amoureuse de son sauveur grand et fort – ce sont les conventions ciné en ce qui concerne les femmes dans les années soixante.

Le géant est appelé à la rescousse et vient démolir le moulin dans lequel les tourtereaux se sont enfermés. Jack, qui n’a pas froid aux yeux, lui écrase tout d’abord une main baladeuse avec sa meule, puis jette un nœud coulant autour de son cou pour le relier à la roue qui tourne, entraînée par l’eau de la rivière. Le géant s’en étrangle de rage et Jack lui saute dessus pour l’achever de quelques coups de serpe. Le monstre est à terre, le valet s’enfuit en bateau, et le roi arrive avec sa cour, en retard comme la cavalerie des western.

Il est heureux de retrouver sa fille et un paysan aussi courageux que Jack. Il le fait chevalier, avec le titre de comte, et lui promet sa fille. Mais la suivante dame Constance (Anna Lee), qui a été ensorcelée, les trahit. Elle envoie un message à Pendragon via un corbeau pour lui dire où et quand la princesse quittera le palais pour rejoindre un couvent outremer, en Normandie, déguisée en paysanne avec son Jack. Le sorcier ricane et envoie donc ses sorcières arraisonner le navire avant qu’il ne touche à l’autre bord. Pourquoi ne l’avait-il pas fait après l’enlèvement, au lieu de mandater son âme damnée incapable ?

Le navire est menée par le brave capitaine McFadden (Robert Gist) flanqué de son fils de 12 ans, Peter (Roger Mobley), déjà vigoureux et hardi. Mais que peuvent les hommes contre les sorcières ? Elles arrivent dans les airs et brandissant leurs fourches et balais, phosphorescentes comme les démons de l’enfer. D’un souffle elles rejettent les marins à un bout du bateau, comme un cantonnier le fait aujourd’hui des feuilles mortes (dans un barouf fort et une dépense d’énergie fossile très peu écologique). Elles tuent même le capitaine trop audacieux. Puis une litière venue des airs emporte Elaine au grand dam de Jack, qui tente vainement d’aller jusqu’à elle.

Les marins refusent d’aller plus loin et Jack, dans la bagarre pour les faire changer d’avis, tombe à l’eau. Peter, qui a perdu son père, se jette à sa suite et ils nagent jusqu’à un banc qui flotte, jeté aux sorcières sans résultat. Ils sont recueillis transis et ruisselants par un bateau viking où le vieux marin Sigurd (Barry Kelley) raconte qu’il a fait route avec Erik le Rouge vers l’Islande, jadis. Il est assez courageux, aidé de son tord-boyaux, pour conduire Jack jusqu’à l’île de Pendragon, au sommet de laquelle se dresse le château maléfique. Il lui confie un gnome enfermé dans une bouteille « depuis mille ans » (au Moyen Âge, où peu savaient compter, cela voulait dire « beaucoup d’années ». Ce gnome promet d’aider Jack en échange de sa liberté – mais il n’a que trois pièces à vœux dans son escarcelle, il faut donc en user à bon escient.

Le jeune homme escalade la falaise pour parvenir au pont-levis, mais la herse se referme derrière lui et il doit affronter six guerrier armurés et armés, que Pendragon jette sur son chemin en semant des dents de dragon. Jack n’a qu’une épée et un bouclier et ne sait trop que faire. Le premier vœux au gnome est donc de s’en tirer. Un fouet apparu dans sa main en fait office, à partir d’un bras de squelette qui pend à l’entrée pour dissuader les humains trop audacieux. Les guerriers s’évanouissent au premier coup magique. Jack pénètre alors dans le château, où Pendragon l’attend sur son trône, entouré de ses horreurs déguisées comme pour Halloween, ce qui est assez drôle.

Là, le prince maléfique le défie. S’il fait un pas, il lui poussera des cornes ; un deuxième et il aura des sabots ; un troisième et il sera revêtu d’une toison noire de mouton. Jack fait de nouveau appel à son gnome qui lui dit de placer son épée en avant, poignée vers le haut, figurant ainsi une croix chrétienne. Cela repoussera les maléfices. Ce qui est fait. Jack exige de voir la princesse enlevée. Pendragon promet, impressionné. Elle est attachée au petit temple grec à l’extérieur du château, il suffit que le jeune homme y aille. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Pendragon, invoquant Isis (la déesse égyptienne des morts et grande magicienne), a ensorcelé Elaine, qui est désormais toute à lui, la grimace laide, le teint jaune et les yeux fendus comme les chats – tous les poncifs du diabolique selon les préjugés chrétiens.

Jack la détache, l’emporte vers le bateau, mais le marin et le mousse sont partis faire de l’eau. Elaine demande alors à trinquer avec son fiancé retrouvé, non sans verser une poudre soporifique dans le pot de Jack, qui s’endort très vite. Pendragon lui a demandé de trouver ce qui rend le jeune homme si puissant, et Jack lui a avoué que c’était le gnome dans sa bouteille. Elaine veut alors s’en emparer mais dans le mouvement, la bouteille tombe à l’eau. Échec. Elle retourne au château. Le marin et son mousse retrouvent Jack endormi dans le bateau.

Pendragon fait capturer et mettre en cage Sigurd et Peter, tandis que Jack est attaché pour lui faire dire où se trouve son gnome fétiche. Il ne sait pas. Pendragon change alors le Viking en chien, puis le gamin en singe. Lequel, profitant d’un moment où Pendragon est sorti avec sa suite diabolique pour laisser Elaine tenter de convaincre Jack, s’insinue entre les barreaux de la cage pour venir délivrer Jack. Celui-ci aperçoit Elaine dans le miroir et son image révèle qu’elle est devenue sorcière. Pour briser le maléfice, il faut briser le miroir. Ce qu’il parvient à faire, privant ainsi Pendragon de son alliée.

Le couple, accompagné des animaux, fuit alors vers la plage pour retrouver le bateau. Pendragon envoie un géant à deux têtes les poursuivre. Ils se réfugient dans une grotte qui va leur tomber dessus sous les coups du géant double. Jack fait alors appel au dernier vœu et un monstre marin verdâtre, aux tentacules de carton-pâte, surgit de la mer avec une bouche de grenouille pour s’en prendre au géant. Grosse bagarre incertaine, jusqu’à ce que les tentacules enserrent le cou d’une des têtes et les jambes du double, puis que la mâchoire morde les cous. Le bateau retrouvé, Jack s’empresse de fuir à toutes voiles.

Ce qui déplaît bien sûr à Pendragon qui se dit que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, tant ses diables et sorcières se révèlent incapables d’actions efficaces, sauf à faire peur. Il prend les traits d’une stryge, un dragon volant immonde aux ailes membraneuses (assez réussi), pour s’abattre sur le navire. Jack le défie, le blesse, parvient à sauter sur son dos, puis à lui couper le cou. Pendragon s’abîme dans la mer, avec Jack, qui est recueilli à bord par Sigurd et Peter, qui ont retrouvé leur apparence humaine avec la disparition du magicien, tandis que le château s’écroule tout seul, comme s’il n’était qu’une illusion.

Au fond, la « magie » n’est qu’apparences. Il suffit de « faire croire » : à sa force, à ses farces, à ses suggestions (Un vrai Trump, le Trompeur Pendragon ! ). Quiconque est capable de penser par lui-même, sans se laisser entraîner par la crainte ou la menace, ressort vainqueur. La vertu vainc le vice, le courage les maléfices. Telle est la leçon de ce conte, qui enthousiasme les enfants (et devrait faire réfléchir les adultes). Évidemment Elaine retrouve son père et la cour, et Jack l’épouse avant de prendre la succession du roi Marc.

DVD Jack le tueur de géants (Jack the Giant Killer), Nathan Juran, 1962, avec Kerwin Mathews, Judi Meredith, Torin Thatcher, Arcades vidéo 2006, 1h48, €32,90

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Un autre film de Nathan Juran déjà chroniqué sur ce blog :

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Le messager de Joseph Losey

Un film intimiste dans le huis clos d’un château victorien et ses alentours campagnards en 1900. Léo (Dominic Guard), un gamin d’à peine 13 ans de modeste origine mais bien élevé, invité pour les vacances d’été par son condisciple d’internat Marcus (Richard Gibson), va devenir un objet manipulé par les uns et par les autres au point de détruire sa sensibilité.

Adapté du roman du même titre de Leslie Poles Hartley en 1953 et le scénario écrit par Harold Pinter, le film décrit les manœuvres de Marian la fille aînée (Julie Christie), fiancée officiellement à Lord Hugh Trimingham (Edward Fox), vicomte balafré retour de la guerre des Boers, qui poursuit les galipettes érotiques avec son amant, le fermier du domaine bien bâti Ted Burgess (Alan Bates). Aussi bien Ted que Marian et Hugh se servent du Léo candide comme messager, Hugh allant même jusqu’à le surnommer Mercure, le serviteur de l’Olympe. Les aristos se sentent des dieux, ils considèrent avec un dédain affectueux le presque éphèbe comme leur garçon de course. Ils le feront parler à table  de ses lubies de gamin comme de jeter un sort ; ils le feront virevolter une fois rhabillé en costume vert Lincoln devant la société assemblée ; ils le feront jouer au cricket, comme Ted le métayer, pour affecter de frayer avec les inférieurs ; ils le feront chanter comme lui au banquet qui suivra. Son copain Marcus le lui fera bien sentir, le surnommant serin pour la couleur de son habit ou lui reprochant de n’avoir pas fermé son clapet au banquet.

C’est que Léo est encore niais. Il ne sait pas ce qu’est la hiérarchie sociale, pas plus que l’amour physique, ce que font les hommes aux femmes, ni comment viennent les poulains ou les enfants. Il demande à Ted le fermier, qui élude et le renvoie à son père, mais le garçon est orphelin ; il demande alors à Hugh, qui l’introduit dans le fumoir réservé aux hommes, mais ne lui parle qu’avec circonspection. Ces choses-là, dans la société puritaine anglaise, ne se disent pas. Elles se devinent à leur heure, même si des gravures érotiques ornent les murs du lieu des mâles, ce que fait remarquer le maître de maison Maudsely (Michael Gough), mais Léo ne les aime pas. Il est pudique mais voudrait savoir.

Il ressent de l’émotion pour la belle Marian, qui en est flattée et l’emmène en ville s’habiller pour l’été, car il ne porte qu’un costume toutes saisons du Norfolk, trop chaud pour les températures estivales de cette année (35° centigrades au thermomètre extérieur). Les garçons sont toujours collet monté, col fermé et cravate, portant veste sur leur chemise et parfois un sous-vêtement en dessous. La sensualité n’est admise que pour le sport, où les mâles se font admirer des spectatrices. Ils arborent alors une simple chemise à col ouvert, et même un décolleté sur leur poitrine nue jusqu’au sternum lors des exercices de cricket. S’ils se baignent dans le lac du domaine, c’est en maillot deux pièces. Cela dit, les garçons dorment ensemble et se déshabillent sous les yeux l’un de l’autre pour se mettre en pyjama. Les femmes et filles sont en robes et jupons, portant gants, chapeaux et ombrelles. La chair est masquée autant que faire se peut.

Marcus fait de Léo un jeteur de sorts au collège, et il est vrai que Léo croit aux formules et aux poisons, dont la belladone qui pousse dans l’ancien jardin du château. La bella donna est la belle dame, donc pour lui Marian ; elle est vénéneuse mais il ne le sait pas, en restant aux formules magiques. Vénéneuse pour sa classe sociale, car elle faute avec un inférieur, au point de tomber enceinte et de se trouver « obligée » de se marier vite ; vénéneuse pour la puberté naissante de Léo, impressionnable, qu’elle va stériliser à jamais par le spectacle de son impureté physique et de son laisser-aller moral.

Le jeune garçon, dont c’est l’anniversaire ce même mois, s’initie à la société par les femmes qui le manipulent pour le sexe et par les hommes qui en font autant pour poser la hiérarchie mâle. Il va délivrer les petits mots des uns aux autres, s’en lasse un peu et ose lire un billet de Marian à Ted où il est écrit deux fois « chéri » et lui fixe une heure et un lieu de rendez-vous. Il dit à Ted que c’est la dernière fois mais ce dernier lui promet de lui révéler, s’il continue, ce qu’il veut savoir sur les relations entre mâles et femelles, cheval et jument, homme et femme. Mais il ne tient pas parole. Il dit alors à Marian que c’est la dernière fois mais elle l’enjôle, le caresse et l’étreint pour qu’il continue, entre jeu et séduction érotique. La maîtresse de maison, mère de Marian, les surprend et soupçonne anguille sous roche. Léo ne dénonce personne et feint d’avoir perdu le message qu’il devait porter, mais la prude madame Maudsley (Margaret Leighton) n’est pas née de la dernière pluie… qui justement tombe à torrent pour le jour anniversaire de Léo.

Marian n’arrivant pas à temps pour le goûter et les cadeaux, sa mère envoie une voiture la chercher où elle a dit qu’elle serait, chez une vieille nannie au village. Elle n’y est pas. Madame Maudsley comprend alors que Léo ne lui a rien révélé du message par noblesse d’âme, mais c’en est trop. Elle le prend par le poignet et l’entraîne là où il sait qu’elle se trouve : la grange où Ted l’a troussée et la chevauche avec ardeur sur le foin. Léo comprend alors quelles sont les relations qu’il cherchait à connaître. Il en est blessé et marqué à vie, ne se mariera jamais, ne tombera pas amoureux, se desséchera malgré ses succès en finance.

Au soir de sa vie vers 1950, la vieille Marian le convoquera pour un dernier message. Léo âgé (Michael Redgrave) a vu son petit-fils, et combien il ressemble à Ted et non pas à Hugh ; elle veut faire dire à Ted que finalement seul compte l’amour et pas la classe sociale. Mais Léo l’a appris à ses dépens, « le passé est un pays étranger ». Ce retour du présent dans le futur est un montage réussi du film ; au début énigmatique pour le spectateur, il prend tout son sens à la fin.

Le garçon à cet âge charnière des 13 ans était étranger à la classe aristocratique, étranger au monde adulte, étranger à la nature campagnarde. Il y a été plongé malgré lui et en est ressorti estropié comme un oisillon trop tôt tombé du nid. La nature est la Chute dans le péché et le château le huis-clos cloisonné qui rend prisonnier des convenances. Cette fatalité est ponctuée par la musique triste et angoissante de Michel Legrand. Un grand film, qui a disputé la palme avec Mort à Venise au festival de Cannes 1971 – et l’a emporté, bien qu’à mon avis les deux le méritaient tout autant.

Palme d’or au Festival de Cannes 1971.

DVD Le messager (The Go-Between), Joseph Losey, 1971, avec Julie Christie, Alan Bates, Margaret Leighton, Michael Redgrave, Dominic Guard, ESC Editions 2022, 1h51, €9,74, Blu-ray €14,90

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Julian Barnes, Lettres de Londres

Un écrivain mandaté par un journal pour écrire des chroniques sur son propre pays comme s’il était étranger : voilà un beau programme proposé en 1989 à Julian Barnes par le New Yorker. Surtout que le métier de journaliste n’est pas celui d’écrivain. Le correspondant de presse se doit d’être précis, concis, et « ne pas considérer même la plus évidente des assertions comme allant de soi » p.11 édition intégrale. A l’époque (hélas ! révolue), la « police du style » corrigeait impitoyablement les auteurs sur leur vocabulaire et leur grammaire. Et le « service de vérification de l’information » était actif. Pas question de fautes ni d’approximations ! C’eût été un déshonneur. De nos jours, le déshonneur on s’en flatte, ça fait popu, démago, en bref à l’aise, comme tout le monde.

L’écrivain Julian Barnes s’est tiré avec élégance durant cinq ans de cette mission délicate de parler du Royaume-Uni, sa patrie, comme s’il était un étranger. Cela donne 14 chroniques politiques et sociologiques, sur Margaret Thatcher, John Major et Tony Blair, sur la mode des labyrinthes dans les jardins de manoirs, sur Buckingham Palace et ses embouteillages, sur la presse tabloïd vulgaire, raciste, chauvine et incroyablement stupide pour couper les cheveux en quatre à propos d’une facture de 17,47 £ du chancelier de l’Échiquier concernant trois bouteilles de (mauvais) Bordeaux, sur le nouveau tour de poitrine de Britannia devant orner les timbres-poste, sur l’arnaque spéculative des Lloyds, ces réassureurs illimités qui peuvent ruiner le patrimoine de leur Names, sur le championnat d’échecs où l’Anglais Scot fut mis en échec par le russe ex-soviétique Kasparov, sur l’inauguration du tunnel sous la Manche par Tchatcher et Mitterrand (et le TGV roulant à 180 miles à l’heure côté France et à 60 seulement côté Kent), sur la fatwa des mollards iraniens condamnant à mort Salman Rushdie, et sur la pusillanimité de la réaction anglaise (à l’inverse de la réaction française, nordique et allemande).

Certes, tout cela est bien daté et la plupart des lecteurs d’aujourd’hui n’étaient peut-être même pas nés il y a trente ans. Ce pourquoi l’édition réduite en poche bilingue peut avoir une vertu : faire lire quand même Julian Barnes. Car c’est un festival d’humour anglais et d’expression incisives.

L’auteur exerce sa verve particulièrement sur Margaret Thatcher, première femme Premier ministre de Grande-Bretagne, à la longévité la plus longue (12 ans) depuis Robert Jenkinson, 2ème comte de Liverpool en 1812, faite baronne à vie (mais point héréditaire et encore moins comtesse). « Mrs. Thatcher, pendant presque tout son règne, ne montra pas en public qu’elle connaissait l’existence de l’humour. Une plaisanterie pour elle eût été un signe de faiblesse, une tentative de consensus politique, une initiative gratuite et peut-être subversive, comme une bouteille d’eau minérale de marque étrangère sur la table lors d’un banquet au 10, Downing Street » p.80. Mais l’humour n’est pas l’ironie ; le premier cherche à comprendre l’autre et à équilibrer le jugement, tandis que la seconde ne vise qu’à la pique. « L’affreuse vérité, qu’on mit des années à comprendre, c’est que Mrs. Thatcher représentait et réussissait à attirer une forme puissante et politiquement ignorée d’identité anglaise. Pour le libéral, le snob, le citadin, le cosmopolite, elle faisait montre d’esprit de clocher et d’une mentalité de petit boutiquier, puritaine et poujadiste, égocentrique et xénophobe, moitié nostalgie d’une souveraineté insulaire et moitié gestion tatillonne. Mais pour ceux qui la soutenaient, c’était une femme au parler franc, à la pensée nette et visionnaire qui incarnait le bon sens et la volonté de se débrouiller par soi-même, une patriote qui se rendait compte que nous avions vécu bien trop longtemps sur du temps et de l’argent emprunté » 233.

La pique existe aussi dans l’humour anglais, mais elle est bienveillante, sans méchanceté, comme un constat désolé. Par exemple : « Le Dr Wrede, candidat des libéraux-démocrates, est un séduisant gynécologue. Il est grand et capable de faire porter sa voix jusqu’au fond d’une salle sans l’aide d’un micro. Il était tout à fait envisageable de lui confier son utérus, mais lui confier sa voix était une toute autre affaire» p.108. Il est vrai que l’on ne peut induire de la compétence professionnelle de quelqu’un sa compétence politique. Pas plus que les « artistes » n’ont de compétences particulières sur le climat ou les frasques de la Russie. C’est trop leur demander.

Quant à observer les travers de sa propre patrie, les Anglais y excellent bien plus que nous. Comme au restaurant. «A quelques pas du Savoy, le Simpson’s-in-the-Strand (…). Il s’agit de l’un de ses vénérables restaurants anglais ou le rosbif arrive en véhicule blindé plaqué argent, et où une guinée donnée au garçon qui coupe la viande vous évite le morceau tendineux » 260. Je ne sais si la gargote existe encore, mais le conseil est bon.

Affaires comparées, comment les pays se voient peut être une expression de leur géographie. « La Grande-Bretagne n’a que la France pour voisin manifeste, tandis que celle-ci peut se distraire avec trois autres cultures majeures – L’Espagne, l’Italie et l’Allemagne. Au large des côtes sud de la France s’étend le continent africain ; au large des côtes nord de l’Angleterre, les îles Féroé, et des phoques en quantité. La France est à nos yeux la première incarnation de l’étranger ; c’est notre principale destination exotique. Il n’est donc pas surprenant que nous pensions plus aux Français qu’ils ne pensent à nous. (…) Les Anglais sont obsédés par les Français, alors que les Français ne sont qu’intrigués par les Anglais. Quand nous leur exprimons notre amour, ils l’acceptent comme un dû ; quand nous leur exprimons notre haine, ils sont perplexes, agacés, mais la considèrent avec raison comme notre problème, et pas le leur » 332. J’aime particulièrement l’allusion discrète aux phoques, animaux placides et grégaires dont les mœurs sexuelles restent sujettes à caution. Façon d’exprimer combien les Anglais ont peu d’exemples stimulants au large de leurs côtes.

Julian Barnes, Lettres de Londres (Lettres from London 1990-1995) – choix, Folio bilingue 2005, 224 pages, €9,62

Julian Barnes, Lettres de Londres – édition intégrale en français, 1996, Denoël collection Empreinte, 364 pages, occasion €3,00

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William Golding, Sa majesté des Mouches

A 43 ans, et après avoir exercé neuf ans comme prof, le prix Nobel de littérature 1983 et chevalier William Golding écrit sur les enfants. Lui-même en aura deux, une fille et un garçon, mais il écrit ici sur les garçons. La discipline et les bonnes manières inculquées au collège ne semblent qu’un vernis que la mise en situation fait vite craquer.

La guerre de Corée vient à peine de se terminer dans le Pacifique sud et c’est peut-être cette situation que décrit l’auteur plutôt qu’une « troisième guerre mondiale ». L’un des enfants fait allusion à des « communistes ». Une bande de garçons de 6 à 12 ans, tous blancs et britanniques, se retrouvent isolés sur une île déserte tropicale, riche en fruits et en cochons sauvages, après le crash de leur avion. Aucun adulte n’a survécu, et probablement d’autres enfants non plus. Mais l’auteur va au plus simple : pas d’épave, aucun blessé, un nombre inconnu d’enfants.

Très vite, deux groupes se forment : les grands et les petits. Les premiers se mettent en bande, les seconds jouent égoïstement dans le sable. Les grands ne les protègent pas et se soucient peu d’eux ; ils ne savent même pas combien ils sont. Un petit, reconnaissable à la tache de vin qu’il a sur la figure, disparaît – personne ne sait où ni quand ; il n’est plus là, c’est tout. Ils reproduisent ce qui se passe dans leur famille où les garçons sont mis en pension dès 9 ou 10 ans alors que les autres restent à la maison.

La première chose que fait un garçon livré à lui-même est de se mettre nu. Ralph, 12 ans de belle carrure, enlève tout d’abord ses chaussures, marcher pieds nus est toujours délicieux. Il quitte ensuite sa chemise, qu’il ne remettra qu’épisodiquement pour protéger sa peau du soleil ou de la fraîcheur de la nuit ; mais elle sera vite une gêne, salie, raidie, déchirée – il finira par s’en débarrasser, comme tous les autres. Pour la culotte, c’est plus incertain : outre le tabou relatif de se balader sexe à l’air, l’organe est sensible aux épines et aux rochers, or le garçon se déchire le derme sur les lianes et les pierres lorsqu’il joue ou chasse. Les grands garderont leur culotte jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux, tandis que les petits s’en débarrassent très vite pour vivre entièrement nus.

Ralph ne trouve que Piggy (ou Porcinet), un gros à lunettes de son âge qui a de l’asthme. Avec lui l’intello, il se baigne nu dans le lagon avant de se sécher sur le sable. Piggy trouve une conque marine et sait qu’on peut en jouer. Ralph en tire des sons qui attirent les autres enfants autour de lui. Désormais, la conque sera le symbole du pouvoir, de la voix anonyme qui surmonte celle de tous. La tenir à la main donne la parole, telle est la règle.

Inspiré par Robinson Crusoé et par le Robinson suisse, les garçons ont la volonté de construire des cabanes pour se protéger de la pluie et des bêtes, et de faire un grand feu avec beaucoup de fumée pour qu’on les repère du large. Ce qui est entrepris au début avec enthousiasme. Mais l’auteur s’inspire bien plus de Jules Verne et de ses Deux ans de vacances, même s’il ne l’évoque pas. Ralph le blond, qui a une prestance politique qui attire les petits et sait tirer de l’intello impotent Piggy des idées utilisables est, comme le Briant de Verne, pour la démocratie et les règles. Il ne tarde pas à se voir défier par Jack le roux, assez laid et maigre mais musclé, qui est un démagogue né, enthousiaste dès qu’il s’agit d’entraîner la troupe au jeu ou à la chasse. Comme le Doniphan de Verne, chasser et guerroyer est sa grande passion.

S’il garde au début le tabou de tuer, il le transgresse très vite. Le prétexte est de nourrir la bande, mais il y prend goût et n’hésite pas à se barbouiller du sang de ses victimes. Il est le seul à posséder un poignard scout dans une gaine à la ceinture, tandis que Ralph ne possède que les lunettes de Piggy dont les verres permettent d’allumer le feu. Les deux garçons seraient complémentaires, comme dans Jules Verne, s’il n’y avait pas la sauvagerie native de tout être humain. La puissance vitale veut le pouvoir et l’imposer par la force. Ce n’est pas pour rien que Jack se présente au début en chef avec sa troupe de chœur d’enfants alignée, marchant au pas, chacun arborant casquette et cape noire – mais rien dessous. Jack est le démagogue qui va virer fasciste, agitant les symboles, dirigeant les transes et manipulant les superstitions pour assurer son emprise. Il est roux comme Judas, perfide comme le serpent, celui qui sème la zizanie par ses tentations. Il instaure l’offrande au « monstre » de la montagne en fichant une tête de cochon tué sur un bâton épointé aux deux bouts : Sa Majesté des Mouches, autre nom de Belzébuth.

Simon l’intelligent, mais un peu pris de la tête, observera cette sauvagerie et se retrouvera face à face avec Sa Majesté. Une voix intérieure lui dira que le monstre n’est pas dans la montagne mais en lui, en chacun. C’est la sauvagerie de la horde primitive de Freud, celle qui refuse la raison pour socialiser en groupe tribal, hostile à tout étranger. Roger, le second de Jack, prendra sur son exemple un tel goût à tuer qu’il ira tout nu, barbouillé de boue et de sang, l’épieu pointu à la main et l’air terrible. Le masque lui permettra toutes les transgressions. Il se fera même cochon pour miner la chasse dans une danse orgiaque qui fera monter la transe des chasseurs. Il se fera frapper et fouailler, y prenant une sorte de plaisir masochiste, avant de s’effacer dans le cercle et, dans un paroxysme de foule sadique, de lyncher à mort le garçon Simon qui, comme le Christ apportant la « bonne nouvelle », venait apprendre au groupe la vérité : que « le monstre » que tout le monde craignait au point que Jack et Ralph avaient fui devant lui, n’était qu’un parachute tombé sur l’île avec son pilote mort.

Après l’abandon d’un petit, l’assassinat en groupe d’un grand : la civilisation recule. Freud fait des non encore pubères des « pervers » polymorphes, ayant la prédisposition, propre à la plasticité de leur âge, de transgresser par pulsions les tabous sociaux encore mal assimilés pour assouvir un plaisir érogène hors génitalité par le voyeurisme, l’exhibitionnisme, le sadisme. C’est ce qui arrive à Jack, à Roger, aux jumeaux Eric-et-Sam, contraints par la force et les coups à rejoindre la bande de Jack. Si Ralph prend plus de plaisir à se baigner nu et à organiser le maintien d’un feu constant pour attirer les navires, Jack préfère flairer la piste d’un cochon au ras du sol, le traquer en silence et l’éventrer d’un coup d’épieu. Tout cela est jouissance. Les deux garçons participent à la communauté, l’un en prévoyant les secours possibles et en allumant le feu, l’autre en assurant la viande par la chasse.

Mais Jack préfère le jeu au présent plutôt qu’un futur contraignant. Chasser donne plus de plaisir que chercher encore et toujours du bois pour le foyer. De plus, la chasse permet de donner aux autres de la nourriture, tandis que le feu allumé pour les étoiles ne donne rien que d’hypothétique. Très vite, les grands se rallient à Jack par plaisir, instinct grégaire ou contraints. Jack commande un raid sur les cabanes en pleine nuit pour ravir le feu, sous la forme des lunettes de Piggy. Lequel, devenu quasiment aveugle, geint et oblige Ralph à aller parlementer avec les mutins réfugiés dans leur fort de roches. Mais Roger, excité par la cruauté et le goût qu’il a pris de tuer, déloge un gros rocher qui va écraser Piggy. C’est le deuxième assassinat mais, cette fois-ci, perpétué par un individu conscient de ce qu’il fait.

Dès lors, la barbarie submerge l’île. Ralph, désormais tout seul et tout nu, le flanc blessé par l’épieu de Jack, la peau déchirée par les épines, va être traqué sur toute l’île comme un animal – ou comme le Ku Klux Klan chasse encore le nègre dans les années cinquante. Abel le chasseur-tueur veut tuer Caïn, le frugivore détenteur du feu civilisé. Pour débusquer le gibier humain, la bande met le feu à la forêt. Ce qui incite heureusement un cuirassé à venir voir dans l’île – et ses marins sauver Ralph in extremis alors que la bande avait déjà préparé un épieu épointé aux deux bouts pour l’empaler comme un cochon.

On peut se demander ce qui serait advenu si les mois avaient passés sans qu’un navire ne survienne. Ralph empalé et mort sous les tortures, Jack se serait-il approprié son scalp blond pour le porter à la ceinture en guise de cache-sexe et de symbole de puissance, sa culotte ayant rendu l’âme de ses derniers lambeaux ? Cela lui aurait agréablement chatouillé les parties intimes et, la puberté survenant, l’aurait porté à abuser de son pouvoir sur les petits. Il aurait peut-être été supplanté par Roger, plus radical dans la cruauté, donc plus fascinant, qui aurait instauré un régime de terreur.

Cette fable sur la civilisation, qui n’est qu’un vernis sur la sauvagerie primitive, était une leçon de la guerre, du nazisme au stalinisme. Être civilisé, ce n’est pas imposer l’ordre social par la force, mais faire participer chacun au projet commun. C’est dominer ses pulsions, maîtriser ses passions, agiter ses petites cellules grises. L’être humain complet n’est pas que jouisseur, ni que guerrier, ni qu’intello – il est tout à la fois.

William Golding, Sa majesté des Mouches (Lord of The Flies), 1954, Folio junior 1984 – illustrations de Claude Lapointe, 287 pages, €13,00

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Une autre chronique sur William Golding :

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Accident de Joseph Losey

Tout commence par un accident de voiture, de nuit, près de la propriété d’un professeur de philosophie à Oxford. Deux étudiants venaient le voir pour parler de quelque-chose. L’auto s’est renversée, le garçon est mort, la fille survit ; c’est elle (qui n’avait pas son permis) qui semble-t-il conduisait. William, en jeune homme trop sain, tenait mal l’alcool. Cette « crise » au sens médical va révéler les dessous des apparences sociales.

Anna Von Gratz und Loeben (Jacqueline Cassard) est une princesse brune comparée à une chèvre par William (Michael York), jeune aristocrate anglais féru de sport qui sortirait bien avec elle. Mais William, le blond solaire, est en admiration envers son professeur de philosophie d’Oxford Stephen (Dirk Bogarde), qui lui demande pourquoi il étudie la philo puisqu’il est un guerrier et rêve de devenir éleveur. Le prof est sensible au charme vénéneux de la vide et mutique Anna, venue d’Autriche et qui laisse toujours sa porte ouverte, comme si elle accueillait tous les mâles qui passent. Elle ne les décourage pas, ce qui présente peut-être un défi pour William, peu porté sur la gent féminine de par son éducation typiquement anglaise, de collèges de garçons en sports violents.

A ce trio s’ajoute Charley (Stanley Baker), autre quadragénaire, recteur de l’université ami de Stephen, qui couche impunément avec la belle autrichienne et parle à la télé de tout et de rien. Il est l’inverse de Stephen. Marié lui aussi, trois gosses comme Stephen (dont l’épouse attend le troisième), il a réussi là où Stephen n’a pas osé. Stephen est troublé par Anna quand il découvre qu’elle est la maîtresse de Charley tout en flirtant avec lui et déclarant bientôt se marier avec William. Lui mène une vie paisible, ennuyeuse même, auprès de sa femme Rosalind (Vivien Merchant) et de ses deux enfants, un garçon de 6 ans déjà petit mâle et une fillette de 3 ans. Son fils est celui qu’il n’a pas osé être, tapant le ballon, courant sur la pelouse, grimpant comme Tarzan aux arbres, jardinant torse nu avec papa dans l’été anglais, lisant une histoire d’éléphant. William étudiant a quelque chose de ce gamin, ce pourquoi Stephen s’intéresse à lui, son avenir, ses amours. Il en est presque paternel tandis que le jeune homme, dans une sorte de culte homoérotique, observe qu’il est bien conservé pour son âge qui avance, digne même dans les pires situations, mais qu’il devrait cultiver ses muscles.

Stephen, pris par la quarantaine, vit les amours et le désir par procuration. Il invite son favori William et la nouvelle étudiante Anna dans sa maison de campagne avec sa famille, tandis que Charley s’incruste. Stephen contient sa libido par convenance et confort moral, admirant en retour la jeunesse, Anna en femme désirable et William en idéal physique et social qu’il n’a jamais pu atteindre. Mais Charley est le grain de sable, le démon qui va enflammer la situation. Il est un double maléfique par sa réussite comme recteur et expert télévisé, et sa réussite amoureuse puisqu’il vit pleinement sa sexualité avec Anna – là où Stephen ne peut que fantasmer. Stephen se promène avec Anna mais n’ose pas tenter de l’embrasser ; il se rend à Londres pour proposer ses services à la télévision mais le producteur est malade et son adjoint le rembarre. C’est un ancien élève qui lui rappelle Francesca, la fille du recteur, avec laquelle Stephen sortait jadis. Le prof se dit qu’après tout, il peut se rabattre sur Francesca comme maîtresse ; il lui téléphone, dîne et couche avec elle, mais l’enthousiasme n’y est plus de part et d’autre. A quoi bon ce jeu s’il n’y a pas de sentiments ?

L’accident nocturne montre les ténèbres où se révèlent les désirs réprimés et la mort au bout du chemin, tandis que la dernière scène reprend le thème en plein jour en les masquant sous le réel familial de la vie. Mais au fond, Anna n’est pas si innocente qu’elle le paraît. Elle parle peu, agit sans dire, mais son regard ne cesse de séduire. Peut-être pour se rassurer, peut-être pour répondre aux canons sociaux de l’époque qui faisaient d’une femme un objet de la convoitise et de la rivalité des mâles. La haute société anglaise avant 1968 est corsetée et enfermée dans des codes sociaux où l’agressivité ne trouve à s’exprimer qu’entre hommes dans des sports d’autant plus dérisoires qu’ils sont violents, et où la parole est vide. L’alcool apparaît comme un remède à l’impasse existentielle et une fuite en avant désespérée. Stephen ressent un mal-être derrière son apparence sociale de prof d’Oxford et d’une maison de famille vaste et paisible. Il pousse Charley à parler de l’envers du décor, ce qui désespère William, lequel croit que Stephen a des vues sur Anna. Ce pourquoi il boit, ce pourquoi il ne peut conduire, ce pourquoi il meurt.

Lorsqu’il se retrouve lors d’un match près du père de Francesca, Stephen en profite pour lui dire qu’il l’a rencontrée et qu’elle l’embrasse. L’ancien recteur, imperturbable, réplique : « Embrassez-la donc pour moi, quand vous la reverrez ! ». Ce cynisme de père qui se fout que sa fille mariée couche avec n’importe qui fait exploser d’un coup devant le spectateur les faux-semblants sociaux et l’hypocrisie de classe.

L’accident, au fond, n’était pas un accident – mais la résultante des non-dits de tous les personnages : la frustration de Stephen, l’engouement trouble de William, le comportement poupée séductrice d’Anna, le cynisme hédoniste de Charley. Un film subtil, bien lent pour notre époque, mais qui mérite d’être dégusté comme un vieux whisky.

DVD Accident, Joseph Losey, 1967, avec Dirk Bogarde, Stanley Baker, Jacqueline Sassard, Michael York, Vivien Merchant, StudioCanal 2009, 1h45, occasion €13,27, version simple anglais seulement €11,14, version restaurée anglais/français Blu-ray €34,99

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A.J. Cronin La dame aux œillets

Histoire d’amour en trio, avec le mariage bien conventionnel en ligne de mire. Un thème suranné, mais dont l’exposé fait tout le sel. Du presque tabloïd, genre : ma tante m’a volé mon futur mari, ou mon fiancé me quitte pour ma belle-mère. Le lecteur ne s’ennuie pas, sous le charme du déroulé de l’aventure.

Catherine Lorimer est une célibataire anglaise dans la trentaine qui a eu une vie difficile. Obligée de travailler jeune, elle a appris la sténo-dactylo avant de devenir la secrétaire, puis l’assistante d’un vieil antiquaire juif et d’apprendre le métier. Elle l’a repris à sa mort pour se lancer dans les affaires – avec succès. Elle est néanmoins aux abois en raison de la crise économique et doit très vite se renflouer pour payer ses dettes, sous peine de faillite. C’est pourquoi elle surenchérit en salle des ventes sur le médaillon (inventé) de Holbein : « la dame aux œillets ». C’est une femme noble au regard triste, dont le fiancé a été tué en duel avant qu’elle puisse consommer.

Catherine a adopté sa nièce devenue orpheline lorsqu’elle avait 14 ans ; elle l’aime d’un amour inconditionnel et, tout en parfaisant son éducation, lui passe tous ses caprices. Nancy est férue de théâtre, dans lequel son narcissisme excelle. Elle a rencontré à Nice un bel Américain, de dix ans plus âgé qu’elle, dont elle veut faire son époux. Mais elle garde pour passion première le théâtre.

Chris Madden est présenté à Catherine et ne lui fait pas bonne impression. Ressort classique de tous les romans qui se terminent en idylle, le premier rejet instinctif va s’inverser pour se transformer en émotion brûlante, allant jusqu’à l’inévitable dénouement raisonnable. Catherine tombe amoureuse du beau et discret Chris, que Nancy fait marner en l’obligeant à la servir et à l’attendre selon ses caprices.

Catherine a obtenu le médaillon de Holbein mais s’est pour cela endettée. Elle compte le vendre le double du prix payé, mais à New York, à un homme d’affaires qu’elle connaît et qui sera séduit. Elle embarque donc sur un paquebot en direction de l’Amérique. Nancy et Chris sont du voyage, la nièce ayant intrigué auprès de sa tante pour qu’elle persuade un auteur de théâtre très connu de l’introduire dans sa troupe pour monter une nouvelle pièce. Chris veut en profiter pour présenter sa famille, des fermiers du Vermont.

L’Amérique éblouit Nancy, la pièce où elle tient un rôle qui lui va comme un gant connaît un franc succès – grâce à elle. Car elle joue une jeune manipulatrice auprès d’un mari lassé de sa femme, qui finit par se suicider sur scène lorsqu’il découvre la machination. Nancy est elle-même un brin manipulatrice…

Est-ce cela qui dessille les yeux de Chris ? Ou l’ennui de sa fiancée dans les réunions de famille conviviales et trop simples du Vermont ? Toujours est-il qu’il a des doutes sur le mariage. Nancy est-elle faite pour lui ? Elle a juré de toujours privilégier sa carrière et n’a rien de l’épouse à la maison qui élève les enfants du foyer. Chris, la trentaine et qui s’est fait tout seul, voit plutôt en Catherine une consœur à sa mesure. Il trouve que le médaillon de Holbein lui ressemble et le fait acheter en sous-main, après que Catherine ait frôlé la catastrophe financière en apprenant que son acheteur pressenti s’était tué dans un accident d’avion.

Chris se déclare, Catherine avoue. Mais son « devoir » exige d’elle qu’elle laisse la place à sa nièce quelle aime tant. Par un concours de circonstances théâtral, Nancy entend une conversation d’adieu entre les deux et comprend leur amour. Elle qui se préfère elle-même, s’efface froidement au profit de sa carrière. Non qu’elle n’aime pas Chris, mais peut-être pas autant qu’elle le croyait. Elle laisse le couple mieux assorti de Chris et de Catherine se former. Ils seront heureux mais auront-ils beaucoup d’enfants ? L’histoire ne le dit pas et c’est un peu tard. En tout cas, cela se lit avec plaisir.

Archibald Joseph Cronin, La dame aux œillets (Lady with Carnations), 1941, Livre de poche 1969, 190 pages, €3,00

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Les romans de Cronin déjà chroniqués sur ce blog

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Peter May, Les fugueurs de Glasgow

Il y a des morts, mais ce n’est pas vraiment roman policier. Nous sommes entre deux époques, à 50 ans d’intervalle.

En 1965, cinq garçons de Glasgow dans le vent – un de plus que les Beatles – décident à tout juste 17 ans de fuguer à Londres. Ils veulent vivre leur vie et faire de la musique, ce rock nouveau qui enflamme les oreilles et chante l’amour et le mal de vivre.

En 2015, trois se revoient dans leur ville de Glasgow, où ils sont revenus penauds chez leurs parents après des mois de fugue. Ils se réunissent sur la convocation de l’un d’eux, malade. Il veut leur dire un secret et les inciter à régler un compte.

Ils sont tous de familles modestes, unis seulement par l’amour du rock qui devient à la mode au mitan des sixties. Londres était la capitale, la ville inconnue ou le destin allait les rencontrer. Mais la jeunesse rêve et se heurte très vite à la dure réalité du travail, de la drogue et du sexe, s’ils veulent arriver. Ils ont vécu à Londres, mais trois d’entre eux seulement sont revenus. L’un est mort, l’autre est resté faire autre chose.

Un demi-siècle plus tard, devenus presque vieillards, ils veulent renouer avec ce passé à cause d’un meurtre qui a eu lieu récemment. Ils veulent se rendre à Londres selon les mêmes modalités que lorsqu’ils étaient adolescents. Aucun d’eux ne sait ou ne peut conduire, et Rick le petit-fils de Jack, l’un d’entre eux, est forcé à les accompagner.

Timide, malgré son intelligence et sa maîtrise de mathématiques et d’informatique, il s’est trop vite réfugié dans les jeux vidéo au lieu de chercher du boulot. Cette expérience forcée, qui va faire revivre la jeunesse de son grand-père et lui donner en exemple, va le sortir de sa coquille et le lancer dans la vie. Voilà au moins une chose de réussie.

Pour le reste, les comptes vont être soldés, mais impossible d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. Toujours est-il que les mauvaises rencontres d’hier connaissent leur dénouement, comme le karma de chacun l’exige.

C’est un roman mélancolique sur les rêves enfuis, sur l’adolescence naïve, sur le grand bouleversement de la musique et des mœurs des années soixante. Ce n’est pas un grand roman, mais c’est un bon roman secondaire anglais.

Peter May, Les fugueurs de Glasgow (Runaway), 2015, Babel noir 2017, 437 pages, €10,20, e-book Kindle €9,49 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Deborah Crombie, Meurtres en copropriété

Comme Elisabeth George, Deborah Crombie est américaine mais situe ses histoires policière en Angleterre. Ici le Yorkshire où elle met en scène son personnage fétiche, le superintendant (commissaire) Duncan Kinkaid et son sergent Gemma James. Il en vacances dans une multipropriété dont son cousin lui a cédé sa semaine faute de pouvoir s’y rendre. Tourisme des vieilles églises en style perpendiculaire, randonnées vers les cascades parmi les feux de l’automne, tennis, enfin le calme pour décompresser des affaires criminelles et de la grande ville ! Las, dès son arrivée, un crime est commis.

Maquillé en suicide, mais bel et bien un crime : un grille-pain branché a été jeté dans la piscine où s’ébattait après son travail le directeur-adjoint de la multipropriété, Sebastian. Ce sont les deux seuls enfants présents, 7 et 5 ans, qui l’ont trouvé. Duncan, qui s’était levé tôt, trouve les deux petits prostrés, effrayés. Heureusement, ils n’ont pas touché à l’eau ! Après avoir débranché la prise, Duncan sort le cadavre. Il est chaud mais mort. La police locale est prévenue et l’inspecteur Nash, aigri et brutal, conclut à un suicide. Ce n’est pas l’avis de Kincaid, ni d’ailleurs du sergent local, et le commissaire en vacances va intriguer pour se faire habiliter à intervenir dans l’enquête.

Nous sommes dans un huis-clos classique du roman policier anglais. Deborah Crombie, pour son premier opus de sa série Kincaid, joue l’Imitation d’Agatha Christie comme hier les clercs jouaient l’Imitation de Jésus-Christ. La psychologie joue un rôle majeur dans l’intrigue, la question est de trouver qui l’a fait dans la brochette de personnages en vacances. Il y a Cassie, a directrice ambitieuse, toujours impeccablement mise, qui se tape les meilleurs mâles parmi les clients ; le couple Hunsinger, rétro-hippies reconvertis dans les produits bios, parent des deux enfants en pleine santé qui ont trouvé le corps ; les Frazer père et fille, lui en instance de divorce, elle ado de 15 ans dépressive maquillée en vampire ; les sœurs MacKenzie, vieilles filles amoureuses des oiseaux dont le père pasteur vient de décéder ; Hannah Alcock, biogénéticienne dans un labo clinique à Oxford spécialisé dans la maladie à prions de Creutzfeld-Jacob ; le député Patrick et sa femme alcoolique ; les Lyle, lui ancien militaire tatillon et « parfait crétin ».

Sebastian portait un regard amusé sur la faune de sa résidence et tenait des notes sur chacun. Fils unique resté célibataire, on ne lui connaissait aucune petite amie ni aucun petit-ami, même si le militaire le croyait pédé. Il était surtout sensible et portait attention à ceux qui le méritent : Angela l’ado paumée, les enfants rétro-hippies, Penny, la vieille demoiselle qui perdait la boule, Kincaid lui-même pour ses dons d’observation.

L’enquête piétine jusqu’à ce qu’un deuxième meurtre survienne, celui de Penny sur un banc du jardin, le crâne défoncé par une raquette de tennis. Pas vu, pas pris. Qui avait intérêt ? Aucune idée. Duncan Kincaid demande à sa sergente Gemma à Londres de faire des recherches sur les personnages du drame, ce que l’inspecteur Nash, trop bête et imbu de lui-même n’a pas eu l’idée de faire. Il va découvrir in extremis le mobile… mais non sans quelques frayeurs supplémentaires ; Hannah a été violemment poussée dans l’escalier, où elle aurait pu y rester si elle ne s’était protégée des mains. Qui en veut à qui et pourquoi ?

Le roman est assez bien mené, avec quelques maladresses et caricatures dues à l’inexpérience. Mais l’intrigue se dévore littéralement.

Deborah Crombie, Meurtres en copropriété (A Share in Death), 1993, Livre de poche 2005, 318 pages, occasion €1,24, e-book Kindle €5,99

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Charles Morgan, Fontaine

La mode au début du XXe siècle était à la Pensée, la haute pensée néo-platonicienne, surtout lorsque l’on avait été élevé à lire le philosophe dans sa langue grecque originale. Rien d’étonnant à ce que les officiers, durant la Première guerre mondiale, aient tenu à conserver leurs habitudes de lecture et cherchent l’élévation de leur esprit. Ce « grand » roman d’amour part de la chair pour aboutir à la conscience émerveillée, par-delà la matière et le terrestre. Tout comme Platon prônait la voie philosophique en partant de la beauté immédiate des jeunes corps nus pour parvenir à la Beauté idéale, dans l’Absolu des Idées.

Trois personnages principaux dans cette aventure : Lewis Alison, officier marinier anglais fait prisonnier et assigné à résidence dans un château de Hollande, pays neutre ; Rupert von Narwitz, comte prussien grand blessé à la guerre ; et sa femme Julie, anglaise d’origine et ex-élève d’Alison en sa prime jeunesse. Le décor est froid, convenable, banal – hollandais. Un plat pays pour une platitude de pensée qui permet toutes les audaces des sens, des passions et de l’esprit.

Le roman expose en sept parties les étapes du cheminement de l’âme vers l’au-delà de l’amour, qui réunit le mari, la femme, l’amant, dans un nœud de relations qui les éprouve et les rend plus forts. Tout d’abord le fort, où Alison entreprend d’étudier le XVIIe siècle anglais pour en tirer un livre de réflexions. Ensuite le château de Hollande où il retrouve Julie, placée là par son mari pour la protéger de la guerre (et des Allemands puisqu’elle est d’origine anglaise). C’est ensuite la fuite, la tour, le lien, la fin – puis le commencement – car tout boucle.

Alison étudie, Julie tombe en amour, ils couchent ensemble, le mari gravement blessé revient, amputé du bras droit et le dos ravagé, les poumons atteints. Il mourra comme son pays au moment de l’Armistice inévitable en 1918 et de la fuite du Kaiser tandis que la révolution rouge gronde dans toutes les villes d’Allemagne.

Il y a coïncidence entre les grands événements de l’Histoire et ceux de la passion du trio dans la petite histoire. Le raisonnable anglais l’emporte sur l’idéalisme allemand, Julie étant le fusible par lequel passe les énergies, et qui est prêt de sauter. Mais chacun reste à une hauteur morale qui passera au-dessus de la tête de la plupart de nos contemporains, tout en accomplissant les gestes du plaisir que tous nos contemporains comprennent à loisir. Rien de bas, le drame est tout intérieur en chacun des trois.

Julie s’est mariée très jeune, pour quitter sa mère qu’elle exècre ; elle n’a jamais été amoureuse de Rupert, qui lui l’était d’elle, et le reste jusqu’au bout. Lewis avait de l’affection pour la fillette spontanée à qui il a donné des leçons en Angleterre lorsqu’elle avait 12 ans ; il la retrouve en femme et a le droit de l’aimer en adulte, ce qu’il ne manque pas de faire, mais sans s’empresser. Car Julie et lui se rencontrent et se nouent de façon naturelle, comme si cela avait été écrit de tout temps.

Alison cherche à se libérer de tout asservissement, mais les affaires le tiennent en Angleterre, la guerre le retient en Hollande, et l’amour qu’il éprouve le lie à Julie. « Il aspirait à se créer un sanctuaire que les tourments de l’existence journalière, les vents brûlants du désir, la crainte et l’ambition seraient impuissants à troubler » p.101.

Julie résiste à ce qui cherche à la contraindre : « Aucun scrupule de conscience, nulle crainte, nul désir d’observer la loi du mariage, ne lui avait dicté sa lettre, mais simplement la résistance intuitive à une invasion de son être » p.225. Ainsi récuse-t-elle dans un premier mouvement Lewis avant de succomber sous plus fort qu’elle.

Narwitz est triplement vaincu par le sort, en tant qu’Allemand prussien qui perd tous ses biens dans la guerre et ses traditions dans la révolution, la moitié de son corps par blessures multiples, et sa femme qui ne l’aime pas tout en le respectant. « Je songe à une aristocratie de l’humanité qui aurait la volonté et le courage de diriger, de fonder une tradition, et de la préserver » p.341, dit-il. « Nous nous forgeons des idoles : notre pays, notre foi, notre art ou notre bien-aimée, ce qui vous plaira, et nous déversons sur les genoux de l’idole toutes nos possessions spirituelles. Nous baptisons cela humilité ou amour. Tourguenieff dirait : sacrifice de soi. Nous refusons de nous agenouiller, si ce n’est devant des dieux créés par notre savoir, ou issus de nos rêves. Le vrai saint, le véritable philosophe, conclut Narwitz, sur un ton qui n’avait rien d’affirmatif, mais au contraire était plein d’un désir inassouvi, est celui qui peut s’agenouiller ans image devant lui, simplement parce qu’il se sait au second plan, et que agenouillement lui est moralement nécessaire » p.368. Ce qu’il accomplira en vivant sa Passion christique jusqu’au bout de la souffrance et du renoncement.

Les amants ne couchent plus ensemble dès qu’il revient et Alison trouve en Narwitz un maître spirituel. Ils sont amis. Chacun, au contact de l’autre, se trouve transformé. Ils voient en leurs différences comme au travers, une beauté absolue qui les appelle, un amour sublimé qui les transcende. « Rupert a pris sur moi le plus profond ascendant, dit Julie, et sur Lewis aussi. Ce que nous sommes à présent, nous le sommes par lui, et ce que nous deviendrons sera également son œuvre » p.388.

C’est comme un éveil bouddhiste, un émerveillement. « Ce que nous avons appelé jusqu’ici omniscience, il est préférable de l’envisager comme une infinie puissance d’émerveillement. Le savoir est une qualité statique, une pierre dans un torrent, mais l’émerveillement est ce torrent même » p.425.

Un amour qui rend supérieur, partant des sens pour élever l’âme de chacun des protagonistes, et Rupert qui, sur son lit de mort joint les mains de Julie et de Lewis pour qu’ils vivent meilleurs après lui.

Prix Hawthornden 1932

Charles Langbridge Morgan, Fontaine (Fountain), 1932, Livre de poche 1962, 499 pages, occasion €5,90

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La Maison des damnés de John Hough

Une toile horrifique tirée de La maison des damnés, roman d’horreur de Richard Matheson, traduit en français et édité en poche ; Matheson a été le scénariste du film. Comme nous sommes au début des années soixante-dix, le film reflète l’humeur de son époque : une remise en cause de la science, tout en se méfiant des émotions fantasmatiques.

Un milliardaire convoque un physicien, une médium et le dernier survivant du massacre mystérieux, vingt ans auparavant, dans la maison de l’Enfer (titre anglais). Elle appartenait au très riche, excentrique et pervers Emeric Belasco et il veut savoir si l’au-delà existe vraiment, si les morts sont toujours présents, et ainsi de suite. Vastes questions qui agitent toujours les consciences mais ne trouvent jamais aucune réponse plausible.

Voici donc le docteur Lionel Barett (Clive Revill), scientifique spécialiste en parapsychologie mais cartésien. Il veut des preuves et apporte des machines d’enregistrement et de diffusion d’ondes électromagnétiques. Car il est convaincu que le corps humain est capable d’en émettre et d’en recevoir, tout comme un poste de radio. Tout dépend du psychisme et de sa puissance. Son épouse Ann (Gayle Hunnicutt) décide de l’accompagner malgré lui, car elle veut partager toutes les expériences avec lui.

La demoiselle Florence Tanner (Pamela Franklin) est une jeune médium très sensible mais aussi très décidée. Elle paye de sa personne pour s’ouvrir mentalement (et physiquement) et entrer en communication avec les ondes psychiques. Elle croit aux morts toujours présents par l’esprit et se laisse envahir par eux jusqu’à somatiser ce qu’ils veulent (en général, baiser). Ce qui correspond à ses fantasmes refoulés, étant restée demoiselle.

Enfin l’unique survivant, Benjamin Franklin Fischer (Roddy McDowall), médium lui aussi mais « physique », qui se tient en retrait : il connaît trop bien la maison et ses dangers. Il est surtout celui qui ne s’engage jamais et reste spectateur de la vie.

Nous voici avec quatre personnages en un même lieu maléfique, un manoir sombre envahi de brouillard, pour une semaine seulement, temps imparti pour toucher 100 000 £ chacun du milliardaire. L’électricité a été rétablie mais il faut actionner le générateur de secours pour qu’elle illumine un peu les pièces. Des flambées dans les cheminées sont permanentes, alimentées par on ne sait qui. Car personne n’a l’air d’effectuer une quelconque tâche ménagère, qu’il s’agisse de cuisine ou de mettre des bûches dans le foyer. Tout est réservé à l’intellect et aux sensations.

La science se confronte aux croyances en l’au-delà. Ce sont les habituels phénomènes d’objets en mouvement, mais ici amplifiés par une intention agressive. Des plats volent en direction du sceptique scientifique, des lustres de fer tombent sur les protagonistes qui en réchappent de justesse. Mais surtout, dans la chapelle, lieu incongru de ce manoir hanté, une grande croix où le Christ est comme emballé de toiles d’araignées qui l’enserrent dans un filet diabolique. Elle s’effondrera pour tuer.

Les événements se précipitent, comme si un psychisme puissant les actionnait, repoussant ceux qui viennent exorciser la maison. Le suspense est lié à la Bible et au sexe, blasphèmes et perversions, ces obsessions de la société anglaise chrétienne des années d’après-guerre. Ce sont en fait les faiblesses de chacun que la maison met en lumière : Florence est trop candidement croyante aux forces spiritualistes, Barett trop incrédule et méprisant pour accepter que la méthode scientifique ne soit qu’une méthode et qu’elle ne puisse pas tout, Ann sa femme pleine de désirs refoulés, Fischer d’une prudence qui confine à l’inaction.

Florence la médium est soumise à l’attaque d’un chat noir qui se jette sur elle pour la mordre et la griffer, Emeric Belasco, le père, croit-elle, disparu avec les autres il y a 20 ans mais sans cadavre. Cela se passe sans témoin car on n’a jamais vu un chat se jeter sur un humain sans raison apparente. On doit la croire, même si ce sont probablement ses fantasmes freudiens qui agissent. Elle a aussi des cauchemars sexués, jusqu’à se marquer de griffures sur le dos, sauvagement baisée par l’incube, ce démon mâle qui viole les femmes endormies (qui adorent ça, comme la psychologie l’a montré). Elle sent un jeune homme « un très jeune homme, même », qui la désire et se sent seul, c’est « Daniel » Belasco – un être dont nul n’a jamais fait mention. Mais un jeune cadavre enchaîné est découvert dans une pièce. L’enterrer avec les rites chrétiens, comme le fait la bande des quatre, ne suffit pas à lui ôter tout pouvoir de nuisance, semble-t-il. Comme quoi la religion est impuissante, plus que la science elle-même.

Car Barett se fait livrer une machine à ondes électromagnétiques et parvient à « exorciser » le manoir, les ondes scientifiques chassant les ondes psychiques au-delà. Et ça marche… sauf dans la chapelle, où la puissance mauvaise est toujours là. Évidemment, dans une chambre secrète, les murs sont en plomb, et un cadavre momifié attend, malfaisant.

Tout se termine mal, évidemment. Seuls l’épouse de Barett et le survivant Fischer en sortent vivants. Le scientifique et la médium, un homme et une femme, le rationnel sec et affaibli par la polio étant enfant et l’émotionnelle saisie d’exacerbations érotiques, sont éradiqués. Ils sont morts de leurs défauts.

Un partout entre la science et la croyance. En bref, on ne sait pas…

DVD La Maison des damnés (The Legend of Hell House), John Hough, 1973, avec Pamela Franklin, Roddy McDowall, Clive Revill, Gayle Hunnicutt, Roland Culver, BQHL éditions 2019 (audio anglais ou français), 1h33, Blu-ray €6,98

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Au cœur de la nuit

Cinq récits fantastiques du film noir anglais d’après-guerre, sur des nouvelles d’H.G. Wells, E.F. Benson, John V. Baines et Angus McPhail. Ils se raccrochent à un sixième récit central qui boucle sur lui-même, l’aventure d’un architecte (Mervyn Johns) convoqué par un ami d’ami (Roland Culver) pour conseiller des travaux d’agrandissement dans un cottage à la campagne.

L’architecte de rend dans sa petite voiture sport au lieu-dit, rencontre l’ami d’ami et ses amis dans un salon où une flambée donne de la chaleur, tout autant que les clopes que chacun se passe à peu près toutes les dix minutes, avant un verre de whisky renouvelé dès qu’il est vide. On n’avait aucun soin de sa santé dans les années quarante… Mais ce n’est pas le propos. L’architecte est « sidéré », terme à la mode désormais de qui n’a jamais rien vu et se trouve stupéfait, engourdi d’intelligence (s’il en avait) et de sensibilité. Il convient ici car tout est comme dans son rêve récurrent, un cauchemar où il reconnaît chaque détail de la maison, chaque personne, chaque événement qui survient. Il prédit la venue d’une femme brune qui n’a jamais le sou, les lunettes cassées du psy de service, l’horreur qui va survenir s’il reste. On le convainc de rester…

Mais son récit engendre aussitôt des Mee too ! de rigueur ! Nul ne veut être en reste et le psy (Frederick Valk) a fort à faire pour tenter d’expliquer rationnellement l’improbable. Et quand il ne sait pas vraiment, il jargonne, comme tout bon psy doté d’un côté charlatan. La psychanalyse est-elle une science ? Ou un art analogue à la médecine ou à la prêtrise ? Au milieu du XXe siècle, après la guerre industrielle et la Bombe, le doute sur la science se fait jour, il est pire aujourd’hui où les « fausses vérités » deviennent « alternatives » pour les gogos prêts à croire n’importe quel braillard du moment qu’il a une grande gueule.

Le pilote de course réchappé d’un accident (Anthony Baird) raconte comment il a vu, une nuit, un chauffeur de corbillard (Miles Malleson) depuis la fenêtre de l’hôpital lui faire signe en lui disant : « il reste une place, Monsieur » ; et lorsqu’il est sorti et a voulu prendre le bus, le contrôleur qui avait la même tête lui a dit la même chose, le faisant reculer. Heureusement, car ledit bus à étage s’est abîmé dans la Tamise par accident peu après. C’est le premier récit.

Il y en aura d’autres : Un conte de Noël, Le miroir hanté, L’histoire du golf, Le ventriloque.

Le conte de Noël est une fête d’enfants dans une maison hanté par un meurtre, celui d’une grande (demi pour la morale)-sœur sur son petit frère Francis. La jeune fille qui le raconte (Sally Ann Howes, 14 ans au tournage) est la première a s’exclamer Mee too ! dans le salon du cottage, après le récit du pilote. Le meneur est un adolescent déguisé en Puck (Michael Allan) qui entraîne tout le monde à jouer à cache-cache. Il a pour objectif de voler un baiser à la jeune fille sous couvert de la recherche. Mais celle-ci, partie dans les combles, en joue, elle l’étourdit et disparaît derrière une porte qu’elle trouve derrière elle. Là, un petit garçon habillé à l’ancienne pleure ; il dit s’appeler Francis et avoir peur que sa demi-sœur ne le tue. Elle le console, le couche et redescend pour se faire découvrir. Mais nul n’a jamais entendu parler d’un gamin dans une chambre. Elle a sauté les siècles pour se retrouver dans l’histoire qui hante la maison !

Le miroir Chippendale du XVIIIe est acheté par une femme (Googie Withers) à son fiancé chez un antiquaire, qui lui apprendra ensuite son histoire dramatique. Il était dans la chambre où son propriétaire, maladivement jaloux, a étranglé sa femme en croyant qu’elle le trompait. Le fiancé d’aujourd’hui (Ralph Michael), qui noue sa cravate devant le miroir, aperçoit derrière lui la chambre initiale, pas la sienne. Il en devient fou – en fait de sexualité refoulée – et manque de réaliser ce que l’autre a fait, jusqu’à ce que la fiancée, résolue et sagace, abatte le miroir d’un coup de chandelier, mettant fin à l’ensorcellement.

Le golf met en scène deux amis de sport (Basil Radford et Naunton Wayne) qui se disputent la même fille et la jouent en une partie. Le gagnant a triché mais l’autre accepte sa défaite et marche vers la rivière jusqu’à se noyer. Il va dès lors hanter le survivant de façon comique et le suivre à six pieds derrière lui (référence au six pieds sous terre de rigueur pour les morts anglo-saxons) jusque dans la chambre à coucher. Il en est possédé jusqu’à en perdre ses moyens – jusqu’à sa disparition finale dans une pirouette inattendue.

Quant au ventriloque (Michael Redgrave), il est dépassé par sa créature de pantin. Son double prend peu à peu sa place dans son esprit et il est seul, apeuré, sans la poupée fétiche. Celle-ci insulte sans vergogne celles et ceux qui ne lui plaisent pas, attire en revanche celui qui le séduit, un autre ventriloque avec qui il voudrait s’associer. C’est tout le subconscient qui se fait jour, l’homosexualité refoulée. Le maître en est devenu esclave, jusqu’à la tentative de meurtre par jalousie, un acte que le conscient n’aurait jamais permis.

Film à sketches avec ses hauts et ses bas, un fil conducteur jusqu’au pied de nez final, ce récit d’épouvante assez rare de névroses obsessionnelles nous laisse aujourd’hui dubitatif et excité. L’Angleterre sortait de la guerre et de ses nuits hantées de la peur des bombardements. Cette catharsis était bienvenue ; elle se regarde encore aujourd’hui, avec plus de distance mais non sans intérêt pour les profondeurs de la psyché.

DVD Au cœur de la nuit (Dead of Night), Cavalcanti, Charles Crochton, Basil Dearden, Robert Hamer, 1945, avec Michael Redgrave, Googie Withers, Mervyn Johns, Basil Radford, Naunton Wayne, Universal Music 2002 VO anglais doublé français, 1h44, €67,04, Blu-ray StudioCanal 2014 en anglais uniquement €14,45 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Andy McNab, Opération Firewall

Un thriller efficace et orienté sur tous les détails précis de la mission, ce qui change des thrillers yankees. Car Andy McNab (pseudonyme) est anglais, enfant trouvé, mauvais élève, entré dans l’armée à 16 ans et à 25 ans dans le Special Air Service (SAS), les services spéciaux. Lorsqu’il écrit des romans, il sait donc de quoi il parle. Il n’est ni scénariste, ni journaliste reconverti dans l’écriture populaire, mais un vrai spécialiste qui compose ses scénarios à partir de la réalité qu’il a vécue.

Nick Stone le narrateur est un baroudeur qui a foiré une mission aux États-Unis à cause d’une pétasse qui l’a embobiné. Suspendu par les services secrets de Sa Majesté, il a cependant de pressants besoins d’argent. Il a adopté la fille d’un coéquipier massacré avec toute sa famille – sauf la fillette, Kelly, traumatisée à 7 ans. Elle est dans une clinique psychiatrique privée qui coûte les yeux de la tête mais qui représente sa seule chance de guérison. Comme le service ne lui paie qu’un salaire minimum en disponibilité, il se voit dans l’obligation de se proposer à des clients privés.

La mafiocratie russe grenouille en plusieurs bandes concurrentes qui se battent en guerre ouverte pour accéder aux secrets informatiques derniers cris de l’Occident. C’est ainsi que le commando se retrouve à Helsinki, chargé avec une équipe de bras cassés plus ou moins russes, d’enlever un mafieux tchétchène rusé enrichi dans le trafic d’armes et de putes nommé Valentin Lebed. Tout est minutieusement préparé, à la militaire, les lieux repérés, les points de fuite, le nombre de gardes du corps, les armes, le minutage. Nick se repasse en boucle le film prévisionnel du déroulement des opérations et tout à l’air de coller.

Sauf que, dans le réel, rien ne va jamais comme prévu. L’un des sbires, Carpenter, est un psychopathe shooté qui a perdu du temps à flinguer des gens déjà devenus cadavres au lieu de dézinguer les gardes surpris, encore au dehors. Nick, en bon professionnel, est obligé de se débrouiller tout seul. Il enlève Val et le mène à la planque, où un certain Sergueï, ex-Spetnaz, les commandos spéciaux du KGB, doit jouer les médiateurs pour le commanditaire et faire passer en fraude le colis en Russie, où l’une des mafias concurrentes en prendra livraison. Sauf que Sergueï est mort dans l’assaut et que Nick ne sait pas quoi faire de son prisonnier. Lequel lui propose une affaire s’il le relâche. Faute de mieux, et n’étant lié par aucun patriotisme ni aucune idéologie en ce qui concerne les bagarres entre mafias de l’est, Nick accepte.

Il s’agit d’aller télécharger, sans se faire repérer et en ne laissant aucune trace, des fichiers informatiques gardés dans une maison isolée en Finlande. Pour cela, Nick doit recruter un hacker déjà connu de lui, Tom Mancini. Nick assurera le repérage, l’entrée en douceur et l’évacuation tandis que Tom piratera les codes et aspirera sur support adéquat les disques durs. Mais Val ne veut pas apparaître, il est trop surveillé. C’est une belle compagne blonde aux longues jambes, Liv, qui est chargée de l’interface.

Là encore, tout se passe comme prévu sauf – à l’ultime moment – le grain de sable sous la forme d’un commando spécial américain qui surgit de nulle part. Bagarre, fait prisonnier, la maison cible vidée et nettoyée, les ordinateurs embarqués dans de gros 4×4 noirs très US, Nick se retrouve une fois de plus seul et en mauvaise posture. Pas grave, il a de la ressource. Il parvient à se libérer des liens et de la cagoule, assomme le chef de mission chargé de le liquider, puis vient rendre compte. Liv lui dit qu’elle sait déjà mais que Val ne lui en veut pas, l’intervention des Américains n’était pas prévisible à ce moment.

Par l’intermédiaire de la fille, le mafieux lui propose une autre mission, en doublant ses émoluments. Retrouver Tom, enlevé par une mafia russe au moment de la dernière intervention, détruire entièrement la ferme à espionnage située près de Narva, à la frontière russe de l’Estonie. Il est tout seul, il se débrouille. Faute de plastic pour faire exploser les murs, il malaxe des intérieurs de vieilles mines antichars soviétiques qu’un mafieux « de 17 ou 18 ans » lui livre, sur les ordres d’Ignaty, un copain de Val. La vieille Lada rouge rouillée du maltchik ne démarre qu’à coup de marteau mais elle fait l’affaire pour transporter le matériel, minutieusement décrit.

Tout se passe bien et la ferme explose, détruisant tout le système informatique. Nick parvient même à récupérer Tom, sonné et grognon, mais vivant. Sauf que la Lada n’est plus là où il l’a laissée, volée par des paysans en tracteur qui n’ont eu qu’à la faire glisser sur le sol gelé pour l’embarquer. Il faut aller à pied par un froid intense. Tom, peu aguerri à ces exercices, y laisse la vie d’hypothermie, comme deux compagnons du véritable Andy en Irak. Lui rejoint Tallinn par le train, puis la Finlande par ferry et l’Angleterre avec des immigrés somaliens clandestins. Il n’a plus de passeport.

Mais quand il retrouve Liv, selon la procédure de « boite aux lettres » morte convenue, ce n’est pas Liv mais une déguisée. En revanche, Val est bien là et lui révèle dans quoi il a mis les pieds. Bon prince, pour lui avoir sauvé la vie, il le paie comme convenu, mais « en appartements à Saint-Pétersbourg » – ce qui ne fait pas l’affaire de Nick qui a besoin de cash pour payer la clinique de Kelly.

Il se retrouve donc accepter une nouvelle mission pour le Service, où il retrouve… Je vous laisse le suspense.

L’histoire est tordue et à épisodes, mais tout le plaisir réside dans la description quasi maniaque des préparations de missions. Un bon professionnel vaut mieux qu’un mauvais romancier et la précision des détails des vrais spécialistes exerce un effet de fascination plus grand que les ellipses invraisemblables des héros de papier. Où l’on rencontre la guerre des mafias russes entre elles, la guerre des services contre elles, le réseau Échelon de surveillance planétaire des écoutes de la part des quatre anglo-saxons (USA, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) – et le froid polaire des pays du nord. Même après la chute de l’Ours, l’Occident reste en guerre froide contre les Méchants…

Andy McNab, Opération Firewall (Firewall), 2000, Livre de poche 2003, 474 pages, occasion €1,54 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Val McDermid, Le chant des sirènes

Où l’inspectrice principale Carol Jordan et le profileur perturbé Tony Hill se rencontrent, pour leur première enquête – il y en aura d’autres. Le Ministère de l’Intérieur a mandaté Tony, expert-psychiatre fonctionnaire, pour établir le prototype d’une collaboration avec la police de Bradford au sujet des tueurs en séries qui commencent à sévir (ou à être reconnus par les policiers les plus tradi-obtus).

Carol, célibataire vivant en colocation avec son chat Nelson et son frère Michael, ingénieur en programmation de jeux vidéo, est chargée de lui faire bon accueil. D’abord parce quelle est une femme, donc moins importante aux yeux du macho chef de la police à l’ancienne, ensuite parce qu’elle croit au profilage style FBI et qu’elle aime ça. Le vieux Tom Cross, colosse chef l’aura moins dans les pattes. Lui ne croit qu’à la force, à l’intuition flicarde, et éventuellement aux preuves fabriquées pour faire craquer les suspects.

C’est que plusieurs meurtres espacés de huit semaines ont lieu à Bradfield, jusque-là ville assez tranquille. Ils touchent tous des hommes jeunes qui ont été torturés et laissé entièrement nus dans le quartier homosexuel. Qui traque donc les pédés, se demande Cross ? Tout en se disant que ce n’est pas une grosse perte et qu’on ne va pas se remuer trop pour ça. Ce n’est évidemment pas le sentiment de Carol l’inspectrice, ni de Tony le psy, ni même de John Brandon, le chef adjoint de la Criminelle, qui s’intéresse au projet de profilage et enjoint à Tom Cross de collaborer sans réticence.

Les tortures ne sont pas courantes mais datent de l’Inquisition médiévale. Le musée de la torture de San Gimignano a semble-t-il largement inspiré le tueur, qui jouit de faire souffrir. Ce sont un écartèlement sur chevalet, des brûlures au fer rouge, une crucifixion à la saint André, l’estrapade qui disloque les articulations, un trône de Judas où la victime s’empale elle-même par son poids sur un cône de fer garni de barbelés… Comme si le tueur était pédé refoulé et se vengeait de ces hétéros tentés par le même sexe. Auraient-ils refusé d’aimer celui qui les séduit une dernière fois avant de les tuer ?

Tony Hill est lui-même handicapé mentalement par son enfance malheureuse, entre un père absent et une mère sans amour. S’il s’en est sorti, il comprend ce que peut ressentir quelqu’un dans son genre. Tony ne peut pas bander : à chaque fois qu’il désire une femme, une inhibition venue de sa petite enfance sous l’œil de sa mère le fait retomber. Seule une Angelica par téléphone rose lui offre des fantasmes suffisants pour l’émouvoir. Il a effectué une étude sur le téléphone rose et ceux qui s’y connectent, et son numéro a été archivé. Lorsque ladite Angelica l’a appelé, il a raccroché furieux la première fois. Puis, curiosité scientifique (mais pas seulement) aidant, il s’est pris au jeu et c’est devenu pour lui comme une thérapie.

Carol, qui tombe peu à peu amoureuse de Tony, surprend un message vocal explicite d’Angelica et croit qu’il a quelqu’un dans sa vie ; elle lui bat froid jusqu’à ce qu’il lui avoue la vérité. A force de travailler côte à côte, d’évaluer des hypothèses pour tracer le profil du tueur en série, cela les rapproche.

Plusieurs fausses pistes sont explorées, prometteuses puis abandonnées malgré le chef Cross qui croit dur comme fer qu’il suffit de faire avouer. La presse s’en mêle et un flic qui couche avec une journaliste joue les taupes, jusqu’à ce qu’elle le piège pour obtenir un scoop – qui fera flop – grillant sa source. Mais le tueur est furieux de ce qu’il lit dans les journaux. Décidément, personne l’aime, personne ne le comprend ni ne cherche à le faire. Il veut se venger. Des beaux mâles qui se sont refusés, mais désormais du profileur incapable…

Un bon thriller d’une Écossaise ci-devant journaliste. Un tueur original, surprenant sur la fin ; des tortures sophistiquées qui mettent mal à l’aise (les lecteurs, bien au chaud dans leur fauteuil, adorent être mis mal à l’aise, cela les remue). Pas de quoi émouvoir les sens (sauf pour les tordus), mais qui fait peur (le sens même du mot thriller).

Val McDermid, Le chant des sirènes (The Mermaids Singing), 1995, J’ai lu thriller 2011, 512 pages, €8,10 e-book Kindle €7,99 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger

Ann Lake (Carol Lynley), une jeune femme un peu nunuche, vient d’arriver d’Amérique à Londres par bateau. Elle est accueillie par Stevie (Keir Dullea), bel homme journaliste, qui joue au protecteur depuis leur enfance. Il s’agit de tout faire vite : la dépose à la nouvelle école de la petite Bunny de 4 ans (Suki Appleby), l’emménagement dans un nouvel appartement, le harcèlement du propriétaire curieux et graveleux, les courses nécessaires… Lorsque Ann va rechercher à midi sa fille à l’école, elle a disparu.

Les 4 ans descendent de l’étage et elle n’est pas avec eux. Dans les classes vides, personne. Les institutrices ne l’ont pas remarquée et celle qui devait la prendre en charge n’était pas là à l’arrivée, et est partie en urgence à midi chez le dentiste. Seule la cuisinière (Lucie Mannheim), une Allemande à l’accent yiddish, se souvient de lui avoir conseillé de la laisser dans la pièce d’accueil où est déjà un bébé, mais elle a rendu son tablier et fait sa valise pour rentrer en Allemagne par avion l’après-midi.

En fait, tout apparaît faux aux Anglais – décalé – dans le comportement du couple. Ann est agressive, elle ne comprend pas, son comportement « américain » est anormal pour les mœurs anglaises. D’ailleurs, elle n’est pas mariée et Steve, qui l’accompagne, est son frère. Le papa n’existe pas, Ann est fille-mère, ce qui reste indécent dans la société européenne du début des années soixante.

Le frère s’en mêle, il parle haut, logique et ferme. Cette école est un foutoir, on y entre comme dans un moulin, les institutrices ne savent même pas qui est là ; il menace de faire son métier de journaliste et de révéler ces carences publiques. La police est alertée et le superintendant (commissaire dans la version française) Newhouse (Laurence Olivier) mène l’enquête – avec pléthore de moyens et diffusion d’un appel à la télé. Mais il faut se rendre à l’évidence : pas de Bunny Lake. Ses affaires à l’appartement ont disparu – il ne subsiste aucune trace d’elle. Personne ne l’a vue – à croire qu’elle n’existe pas.

C’est le propos que rapporte la « sorcière » du dernier étage, l’ancienne directrice dont l’appartement est au-dessus de l’école et qui ne sort plus guère. Confite dans sa bonbonnière, elle prépare un « livre » sur son expérience des enfants, leurs cauchemars, leurs inventions, leurs fantaisies. Pour elle, tout est possible. Stevie lui aurait dit qu’Ann sa sœur avait, petite, inventé une amie imaginaire qu’elle prénommait Bunny. Ce n’est pas rare chez les enfants ; c’est un signe pathologique chez une adulte. Ann, mère célibataire très attachée à son frère serait-elle fabulatrice ou dérangée ?

Newhouse va éplucher les listes d’arrivée du bateau indiqué : personne. Ni la mère, ni la fille. Les quelques passagers débarqués qu’on a pu retrouver ne se souviennent pas d’une petite fille. Normal, dit la mère, Bunny était enrhumée et je ne voulais pas qu’elle sorte. Mais est-ce la bonne date d’arrivée ? Ann a déclaré avoir passé cinq nuits dans la grande maison prêtée par un ami de Stevie absent, le temps de trouver un appartement. Non, corrige le frère, quatre nuits seulement.

Ce petit détail va tout faire basculer. Outre qu’Ann se souvient d’une poupée donnée à réparer dans une boutique spécialisée de Londres, nommée Hôpital des poupées. Elle s’empresse d’aller la chercher comme preuve le soir venu. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu… Elle se retrouve à l’hôpital et doit fuir de nuit discrètement.

L’opiniâtreté de la mère faussement nunuche et la sagacité du superintendant faussement sceptique vont résoudre l’affaire et mettre au jour la psychose d’un personnage que l’on ne croyait pas si atteint. Le groupe de rock anglais The Zombies, créé en 1961 quelques années avant le tournage, rythme l’histoire sombre par des apparitions à la télévision, montrant combien la société anglaise se remet peu à peu de sa dépression post-guerre mondiale avec le tumulte grandissant des baby-boomers.

Preminger n’est pas Hitchcock mais l’intrigue est bien menée et la chute inattendue. Ce ne sont pas les scènes qui font monter la tension, ce sont les personnages qui sont de moins de moins nombreux à être soupçonnés et apparaissent de plus en plus tendus. Tout est logique dans ce film noir mais le spectateur se laisse embarquer dans des impasses successives.

DVD Bunny Lake a disparu (Bunny Lake Is Missing), Otto Preminger, 1965, avec Laurence Oliver, Carol Lynley, Keir Dulea, Wild Side Video collection les Incontournables du cinéma, 1h43, €19,21

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Le Caveau de la terreur de Roy Ward Baker

L’horreur des années 70 : être enfermé avec des inconnus dans une pièce, où chacun est sommé de raconter le pire de son inconscient. Dans un grand immeuble à multiples étages, cinq hommes montent successivement dans l’ascenseur, au fil des arrêts vers le rez-de-chaussée. Mais la machine n’en fait qu’à sa tête, elle n’obéit pas aux injonctions et ne stoppe qu’au sous-sol. Là, les portes s’ouvrent comme un rideau de théâtre… et dévoilent une pièce ronde avec une table centrale et cinq sièges judicieusement disposés autour. Des boissons alcoolisées attendent les convives, tous mâles bien entendu. Impossible de sortir, il n’y a qu’une seule issue : l’ascenseur qui s’est refermé. Aucun bouton ne permet de l’appeler.

Le club des cinq se résigne alors à s’asseoir, à attendre et à deviser. Sur une idée de l’un d’eux, due à l’atmosphère oppressante du lieu, chacun doit raconter son rêve le plus fort, son cauchemar récurrent. Ce sont donc cinq histoires « de la crypte » qui sont successivement livrées à l’attention du spectateur.

Le Repas de minuit met en scène l’un des cinq qui rêve de rechercher sa sœur (alors qu’il n’a pas de sœur) via un détective très privé, qu’il tue une fois la mission accomplie. Il récupère l’argent et se rend au domicile de la jeune femme, dans un quartier mystérieux où, lorsque la nuit tombe, chacun se calfeutre chez soi. Les monstres vont apparaître, ainsi qu’il est prédit. Le narrateur ne peut dîner au restaurant car celui-ci ferme à la nuit tombée, à 19h30. Il va donc sonner à la porte de sa sœur, une rousse au visage étrange qui lui ouvre, le reconnaît, le fait entrer. Mais pourquoi voulait-il la voir ? Parce que leur père est mort et qu’il l’a désigné elle comme unique héritière (pas de part réservée en droit anglais, chacun fait ce qu’il veut de sa fortune). Tandis qu’elle lit le papier, il la poignarde par trois fois, comme trois reniements de Pierre envers le Christ. Lorsqu’il ressort de la maison, le restaurant est à nouveau ouvert et il s’y rend pour dîner. Mais le maître d’hôtel, qui n’est plus le même, lui sert un cocktail de mauvais goût, une soupe au sang et lui demande comment il se veut rôti. Le meurtrier s’aperçoit alors dans le miroir qu’il est seul dans la salle et que tous les autres sont des fantômes. Ou plutôt des vampires, et que le rôti, c’est lui. Sa sœur, désormais décédée, entre alors et entreprend de le pomper… à la veine jugulaire.

Le métier de faire le nid montre comment le narrateur, fortune faite en son âge mûr, désire une épouse pour s’occuper de lui. Il se marie avec la fille d’un ami, une Eleanor vieillissante qui n’a pas trouvé chaussure à son pied. Mais il est maniaque et veut que tout soit comme avant, les choses à leur place et une place pour chaque chose. La femme est une intruse qui bouleverse sans le savoir, et sans le vouloir, ses chères habitudes. Mais elle veut bien, trop bien faire. Un soir qu’il doit rentrer à 18h – tapantes – elle entreprend de ranger l’infime désordre qu’elle a mis dans la maison durant la journée où elle s’ennuie. Mais chaque acte de ménage engendre sa catastrophe : bidon de nettoyage renversé, tableau qui se décroche, clou impossible à trouver, marteau qui emporte son portant… Le mari rentré en devient fou, et elle folle. Avec le marteau encore en main, elle lui en flanque un bon coup sur la tronche.

Ce truc va vous tuer présente Sebastian en magicien en vacances aux Indes avec sa femme. Il cherche un nouveau truc pour relancer son spectacle et est prêt à tout pour l’avoir. Avisant un gourou qui transperce un panier empli d’un jeune garçon, le sabre remontant ensanglanté, il montre que le panier est ouvert sur le fond et que le garçon s’est planqué avant de ressortir frais comme une rose ; de même le sabre qui traverse la mâchoire est truqué. Mais l’assistante du gourou veut lui donner une leçon. Elle effectue le lendemain, seule, le tour de la corde indienne, une corde qui sort verticalement d’un vase en osier et ondule comme un serpent sous la son de la flûte, avant de s’élever rigide, au point qu’on peut y grimper. Sebastian cherche le truc, ne le découvre pas : voilà ce qu’il voulait. Il convoite alors de l’acheter, mais la grosse somme n’y fait rien, c’est non. Le lendemain, il joue alors l’époux prévenant qui veut distraire sa moitié souffrante dans la chambre de leur hôtel. Il invite la fille à faire une démonstration devant elle, ce qu’elle réussit à merveille. Puis il la tue d’un coup de poignard dans le dos. Il possède enfin les accessoires, le truc de fou, joue de la flûte et, malgré sa maladresse, fait s’ériger la corde. Mais celle-ci ne l’entend pas de la bonne oreille et elle prend vie autonome, fouettant le tueur et va jusqu’à l’étrangler et le pendre.

Unis dans la mort dévoile une belle escroquerie à l’assurance-vie. Maitland veut se faire passer pour mort à l’aide d’un poison qui ralentit le cœur jusqu’à ce qu’il ne soit plus perceptible. Son copain Alex est chargé d’aller déterrer son pseudo-cadavre, une fois le cercueil dans la fosse. Mais l’air manque et Maitland trouve le temps long. Dans son logis, deux étudiants en médecine désirent un cadavre frais pour réviser leur anatomie et se rendent au cimetière, où ils soudoient le fossoyeur pour déterrer le plus récent. Pendant ce temps, Alex passe en voiture, désirant garder le magot pour lui seul et laisser crever Maitland dans sa bonbonnière en sous-sol. Lorsque le cercueil est ouvert, le cadavre espéré se dresse d’un coup en aspirant l’air, ce qui effraie les deux apprentis médecins et les fait fuir hors du cimetière. Ils croisent la voiture qui fonce en sens inverse et qui, voulant les éviter, va percuter un arbre. Exit Alex. Lorsque les deux reviennent voir le cadavre, le fossoyeur l’a arrangé d’un bon coup de pelle afin qu’il ne bouge plus… Exit Maintland.

Dessin fatal raconte le rêve du dernier des cinq. Il est peintre et se voit à Haïti, sous les tropiques, en train de s’essayer aux portraits tandis que son œuvre est mal considérée à Londres où les marchands de tableaux lui disent que ce sont des croûtes et où un critique d’art réputé l’assassine. Un ami de passage lui apprend que l’une de ses peintures s’est quand même très bien vendue récemment aux enchères et le peintre se dit qu’il a été roulé. C’est le jeu des marchands, lui dit-on, mais il veut se venger. Il va pour cela voir un jeune prêtre vaudou, torse nu dans sa case, orné de colliers de coquillages. Le jeune homme lui dit que, s’il veut un sort, il doit tremper sa main dans l’eau bouillante de la marmite, elle en ressortira chargée de magie. Le peintre hésite, sa main est son outil de travail, mais à quoi bon si ses œuvres ne sont pas reconnues à leur juste valeur ? Il la plonge donc dans l’eau qui bout et la ressort un peu grasse de ce qui mijote, mais intacte. Désormais, tout ce qu’il va dessiner ou peindre sera lié à lui : s’il dessine un trait, le trait sera reproduit sur l’objet où l’être vivant, via un événement réel imprévu. Rentré à Londres, il va se confronter à ses escrocs et leur annonce sa vengeance. Il peint un portrait de chacun d’eux et, pour le critique qui n’a pas vu la valeur de son œuvre, lui crève les yeux ; pour l’un des marchands, il lui coupe les mains ; pour le dernier, il va le voir une dernière fois pour dessiner sous ses yeux un point rouge sur le front. Chacun va subir le sort assigné : le critique sera rendu aveugle par sa maîtresse qu’il quitte sans élégance et qui lui balance du vitriol à la figure ; le second aura ses mains coupées par le massicot qu’il manie pour donner l’exemple à son apprenti qu’il humilie ; quant au dernier, il brandit un revolver face au peintre mais la magie l’oblige à se le retourner entre les deux yeux. Le peintre ridiculisé est vengé. Sauf qu’il a peint un portrait de lui avant que ses mains soient chargées et qu’il ne peut le détruire sans se détruire lui-même. Il l’a donc enfermé dans un coffre-fort, mais l’air vient à manquer ; il doit le ressortir et y parvient in extremis. Mais il s’aperçoit qu’il a oublié sa montre dans le bureau du marchand suicidé et s’y précipite. Las ! Un peintre (en bâtiment) qui œuvre au-dessus de son atelier fait tomber accidentellement un bidon de dissolvant sur le portrait laissé à l’air libre et le visage se décompose – tout comme celui du peintre qui est renversé brutalement par un camion.

Chacun a raconté son histoire, celle de leur inconscient profond. La porte de la pièce où ils sont enfermés s’ouvre, mais sur un cimetière. Les hommes sortent un à un et disparaissent. Le dernier, Sebastian, donne la leçon de tout cela : ils se sont tous damnés et doivent revivre pour l’éternité leurs méfaits en racontant sans cesse leur histoire.

C’est d’un fantastique étrange, plutôt sophistiqué, tout à fait dans les explorations esthétiques des années post-68 à Londres. Les histoires vont crescendo dans le bizarre et captivent. Un bon spectacle, servi par un coffret cher, mais réédité en remastérisé et haute définition, qui comprend un livret écrit et un second DVD de suppléments.

DVD Le Caveau de la terreur – les contes de la crypte (The Vault of Horror), Roy Ward Baker, 1973, avec ‎ Dawn Addams, Tom Baker, Michael Craig, Denholm Elliott, Curd Jürgens, 1h26, ESC nouveau master haute définition, Blu-ray €40,98

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Opération Eye in the Sky de Gavin Hood

Dix ans déjà mais la technologie reste neuve. L’usage de drones pour surveiller et punir est ici détaillé avec le dilemme éthique : faut-il tuer des terroristes s’il y a risque de dommage collatéral ?

La partie la plus palpitante est l’action. Le colonel Katherine Powell (Helen Mirren), de l’espionnage britannique, commande depuis les sous-sols de Londres une opération conjointe avec les Kényans (ex-colonie britannique) pour capturer trois dangereux terroristes blancs convertis au fanatisme islamique et alliés aux Shebabs somaliens : une Anglaise et deux Américains. Le drone qui surveille la maison où une réunion est susceptible de se tenir, et dont la révélation a coûté la vie à un informateur kényan, est surveillée par un drone américain, piloté depuis une base du Nevada, tandis que la reconnaissance faciale des images est effectuée dans une base de Hawaï. L’internationale anglo-saxonne du réseau Échelon donne ici toute sa mesure.

Sauf que la politique s’en mêle. Nous sommes « en guerre » contre le terrorisme mais les institutions mettent les politiciens au-dessus des militaires. Si l’opération a été discutée à haut niveau par les Anglais, les Américains et les Kényans, chaque modification doit être approuvée par toute la hiérarchie. C’est une contrainte juridique afin d’être couvert par le droit international. Même si on peut se demander pourquoi tant de légèreté pour une mission grave : les différentes options n’ont-elles pas été discutées et validées a priori ? Les Kényans opèrent sur place avec un oiseau robot qui transmet par caméra les vues de près, puis un scarabée drone qui peut pénétrer à l’intérieur des maisons, opéré par Jama, un Kényan des services (Barkhad Abdi). Comme dans un jeu vidéo. Chacun peut donc être informé en temps réel de la menace et du déroulement de l’opération.

Un commando kényan est près à intervenir mais les terroristes, étrangers et somalis, arrivés en voiture dans la cour de la maison, la quittent trop tôt pour qu’on puisse agir, d’autant que la certification de l’Anglaise recherchée n’a pu se faire ; elle porte voile et marche tête baissée, la maison a des rideaux à toutes les fenêtres. Dans le doute, le drone suit la voiture qui s’engage dans un quartier chaud tenu par les Shebabs, jusqu’à une autre maison où le drone scarabée parvient à identifier formellement les terroristes présents. Il faudrait alors intervenir, mais pas question de commando dans ce quartier, ce serait la guerre civile et de nombreux morts. Donc un missile lancé par le drone, et attendre qu’ils bougent.

Mais le scarabée, qui suit depuis le plafond les terroristes dans la maison, révèle plusieurs gilets explosifs tout préparés, que chacun s’empresse de revêtir avant de faire une vidéo-suicide. Un grave attentat se prépare donc – et il est imminent. L’opération change alors de sens : plus question de capturer pour juger, il faut éliminer. Mais les membres de la cellule de validation, à Londres, tergiversent. Juridiquement, le procureur général de la Couronne dit que l’opération est légale, tous les critères de menace, d’imminence et de proportionnalité étant réunis. Une conseillère est humainement contre : pays étranger, trop de dommages collatéraux dus à l’estimation entre 65 et 85 % de létalité dans un rayon d’une dizaine de mètres autour de l’impact. Le sous-ministre anglais ne veut pas prendre la décision, il veut être couvert. Le ministre des Affaires étrangères anglais est évidemment à Hong-Kong où il inaugure on ne sait quelle opération commerciale, en plus il a la chiasse et est de mauvaise humeur ; contacté finalement, il renvoie aux Américains qui approuvent de suite le changement d’opération de tirer pour tuer.

Cependant la décision n’est pas unanime, une petite fille vient de surgir le long du mur de la maison visée ; elle est envoyée par sa mère vendre du pain fait maison. Le lieutenant américain Steve Watts (Aaron Paul), chargé d’appuyer sur la détente refuse de tirer ; il veut lui laisser une chance de partir avant. La colonelle demande aux Kényans de faire acheter tout le pain pour qu’elle évacue la zone mais Jama est repéré par un Shebab armé et est forcé de fuir. Est-il humainement possible, et juridiquement valable, de tuer cinq terroristes parés à se faire exploser en causant au moins 80 morts, ou de risquer la vie d’une seule fillette innocente ?

Le dilemme est entre l’humanisme, qui dit non, et l’efficacité de la guerre, qui dit oui. Suspense – et nouveau recours aux « autorités » pour se couvrir. Le Premier ministre anglais qui est à Singapour pour jouer au ping-pong avec des étudiants pour on ne sait quelle opération diplomatique, est joint et donne son accord à la modification d’objectif. Mais il veut l’accord de la Maison blanche. Nouveaux appels, c’est oui partout, sauf dans la salle de commandes ; le ministre anglais présent cale, il n’ose pas. La colonelle demande alors à l’évaluateur de recalculer l’estimation de dommages autour du point d’impact en choisissant un point qui assure moins de 50 % de risque létal. Pendant ce temps, les terroristes sont tous équipés et s’apprêtent à quitter la maison. Il faut une décision – immédiate ! Ordre est enfin donné de tirer.

Le lieutenant tireur hésite toujours, c’est son premier tir ; il commence la check-list interminable en prenant son temps. Jama a réussi a semer ses poursuivants et mandate un gamin pour aller acheter tout le pain de  la fillette, ce qui est fait, à 40 secondes de l’impact. Le missile, lancé, met 50 secondes avant de toucher sa cible. Le gamin part en courant mais la fillette, obsessionnelle, tarde, elle replie sa nappe, range son couffin, enfin quitte le mur contre lequel elle est adossée.

Mais l’explosion est trop forte. Bien que déjà à cinq mètres, elle est projetée au sol. La caméra du drone l’observe, elle remue, elle n’est pas tuée. A 22 000 pieds d’altitude (6700 m), le drone fouille les décombres pour identifier les cadavres. La terroriste anglaise bouge encore ; il faut un second missile Harper. Lequel explose la terroriste et ceux qui pouvaient bouger encore mais sans plus aucun dommage collatéral, les murs ayant disparus et le souffle pouvant se disperser sans projeter de débris. Mission accomplie – mais une fillette est sérieusement blessée. Conduite à l’hôpital, elle décède, mais hors caméra du drone. Elle a donné sa vie sans le savoir pour en sauver plusieurs dizaines, dont des enfants comme elle.

Le dilemme est connu, faut-il en tuer un seul pour en sauver plusieurs ? Mais il se double de la lâcheté des politiciens qui veulent à tout pris se couvrir par le « droit » ou « les autorités supérieures », au risque de faire capoter toute l’opération. Après tout, un attentat dans un pays de bougnoules est-ce plus grave pour leur image qu’une image sur YouTube dénonçant le meurtre militaire d’une fillette par des Anglais ?

Poutine, Xi et les autres dictateurs doivent bien se marrer devant cette soupe de scrupules bêlants. La vie est tragique et la guerre n’est pas un exercice de salon. Certes, tirer depuis des milliers de kilomètres comme dans un jeu vidéo n’est pas très « guerrier », mais le terrorisme n’a aucune règle et si on lui fait la guerre, il faut la faire selon les règles de la guerre – et pas celles de la paix.

« Juger » un fanatique n’a aucun intérêt, pas même pédagogique ; ce qui importe est de l’empêcher de nuire. Par la capture et la prison si c’est possible (avec l’espoir un peu vain qu’un fanatique puisse abjurer sa foi…) ; par la mort si aucune autre option n’est offerte (lui la donne avec libéralité et ne craint pas d’aller au « paradis » des fanatiques – c’est-à-dire, si on lit les livres saints, quelque part en enfer).

L’humanisme à bon dos pour excuser ce qu’il faut bien appeler la lâcheté. Le droit, certes, quand les gens jouent les règles ; mais la force quand ils ne les jouent pas. Eux ou nous, il faut choisir.

Antigone l’a prouvé, aucune solution n’est totalement dans le camp du Bien, seulement pour le meilleur bénéfice de l’intérêt général. Devait-elle enterrer son frère contre l’édit du roi et être condamnée à mort pour transgression, ou vivre et laisser le frère aimé sans les rites funéraires qui lui permettraient de trouver le repos ? Elle a choisi le mieux selon ses critères : enterrer son frère – donc mourir. Toute action a ses inconvénients, toute guerre ses dommages collatéraux, c’est cela qu’on appelle le tragique.

L’important est de proportionner les inconvénients avec les avantages. Placé devant l’alternative, auriez-vous tiré ou pas ? Chacun jugera en sa conscience.

L’humanisme n’est pas l’humanitarisme ; il met plutôt en avant le rôle actif des capacités intellectuelles humaines, opposées à l’automatisme mécanique ou réflexe. Donc réfléchir avant d’agir, exercer son esprit critique plutôt que d’obéir comme un robot à un Commandement (divin ou politique). Ce qu’Albert Camus a mis en scène dans Les justes. A noter que, dans ce film anglais, les Américains sont plus directs et plus conscients de ce qui vaut le mieux que les politiciens anglais, qui cherchent tous à se défausser sur les autres.

Un bon film d’action qui met en scène tous les gadgets récents de la technologie appliquée au militaire. Un suspense prenant entre discussions stériles et actions concrètes. Une réflexion sur l’humain et la technique : outil à son service ou jouet efficace dont on ne peut que se servir ?

DVD Opération Eye in the Sky (Eye in the Sky), Gavin Hood, 2015, avec Helen Mirren, Aaron Paul, Alan Rickman, Barkhad Abdi, Phoebe Fox, TF1 studios 2016, 1h42, €7,20Blu-ray €14,44

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John Galsworthy, A louer

Suite du précédent volume chroniqué sur ce blog, ce tome-ci suit les enfants des personnages précédents. Soames l’avoué, imbu de propriété et de collections, a eu une fille, Fleur, lui qui voulait un fils. Il en est désormais entiché et passe tout à la jeune personne de 18 ans. Son cousin et ennemi juré Jolyon a, lui, eu un fils prénommé Jon quelques mois auparavant. Et voilà les deux enfants désormais adolescents, à l’âge des amours.

Là se noue le drame, et le romanesque post-victorien. Ils tombent amoureux l’un de l’autre alors que les familles se détestent, Jolyon ayant « volé » Irène, la première femme de Soames qui ne voulait plus de son mari et ayant « réussi » un fils alors que lui n’a eu « qu’une » fille.

Le pire est que Soames avait donné rendez-vous à Londres à Fleur dans une galerie d’art tenue par sa cousine June (ces familles à ramifications sont une plaie pour le lecteur!). Or Irène amène en même temps son fils Jon voir les œuvres modernes. La rencontre a lieu devant le tableau de Paul Post (un peintre imaginaire) intitulé La cité future, « une grande toile uniquement couverte de carrés rouges » p.20. Il suffit d’un coup d’œil, raffermi par un second au salon de thé où Soames a voulu entrer pour éviter Irène – qui a eu la même idée – et voilà les deux enfants raides dingues l’un de l’autre.

Mais, de chaque côté, chacun répugne à le voir, minimise, évoque une haine ancienne – et fait tout ce qu’il ne faut pas faire pour attiser la curiosité et la rébellion des jeunes. Le « secret de famille » est dévoilé par bribes d’abord, par un élément étranger (de surcroît « belge ») qui courtise ouvertement la seconde femme de Soames, lequel s’en fout ; puis par June qui en dit trop peu ; par Irène à sa fille en édulcorant ; enfin par le père de Jon sur le point de mourir d’une crise cardiaque annoncée, sous la forme d’une lettre à son fils chéri et aimant, trop sensible pour ne pas la prendre au tragique.

Tout le roman tourne autour du secret des familles et du drame que ce poids fait peser sur les enfants, tout comme dans la tragédie grecque. Le destin familial et le regard social empêchent tout bonheur en inhibant toute relation naturelle.

Or la guerre de 14, la plus con jamais décidée en Occident, a bouleversé les traditions, les mœurs et la société. En Angleterre aussi, même si l’Allemagne a été la plus touchée et accouchera en réaction du nazisme. Dialogue entre père et fils qui s’aiment : « La propriété personnelle, la beauté, le sentiment, tout s’en va en fumée. Nous n’avons plus droit à rien, de nos jours, plus même à nos émotions, car elles sont gênantes, nos émotions, pour retourner au néant. (…) Le nihilisme est la religion du jour, continuait Jolyon ; nous sommes revenus au même point que les Russes il y a 60 ans. – Non, papa, s’écria Jon. Nous voulons seulement vivre, et nous ne savons comment – à cause du passé ; voilà tout » p.183.

Fleur, qui le veut, va-t-elle épouser Jon qui la désire ? En fille gâtée à son père qui a toujours obtenu tout ce qu’elle a voulu, ce serait probable. Et pourtant… l’honneur moral de Jon est-il apte à céder en tout ? Suspense.

Le roman (qui peut se lire indépendamment du reste de la série) se dévore à souhait et le lecteur s’attache aux jeunes protagonistes, bien plus près de lui que les vieux victoriens. Mais nous sommes juste avant les années 1920, cela fait déjà un siècle, et les mœurs de ce temps s’éloignent peu à peu des nôtres.

John Galsworthy, A louer (In Chancery) – La saga des Forsyte tome 3, 1920, Archipoche 2018, 331 pages, €7,95 e-book Kindle €7,99

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Ruth Rendell, Rottweiler

Ruth Rendell a le chic pour créer des personnages et analyser la société britannique de son époque. Non sans une cruelle ironie. Inez, veuve de son second mari Martin dont elle est inconsolable regarde chaque soir les cassettes vidéo de la série où il jouait pour le voir bouger et l’entendre encore parler. Elle possède un immeuble dans Star Street à Londres dont elle habite le premier étage. Le rez-de-chaussée est sa boutique de Star Antiques, bric-à-brac victorien où des clients viennent chercher un cadeau pour un proche ou de quoi décorer leur intérieur et où travaille comme vendeuse la jeune Zeinab. Les autres étages sont loués à Jeremy, Will et Ludmila, laquelle vit après quatre ou cinq mariages avec Freddy.

L’ironie est que tout ce petit monde est un microcosme des minorités de l’ex-empire, enkystées dans Londres et désormais représentatives du britannique moyen. Dans tout l’immeuble, seules trois personnes sont d’origine : la tenancière, un débile léger prénommé Will, c’est-à-dire Guillaume (ô dérision) et qui ressemble à un David Beckham en plus massif mais avec plusieurs cases en moins, et un tueur en série. Zeinab est pakistanaise, Freddy Noir de la Barbade, Ludmila d’Europe centrale ou plus à l’est. Tout ce petit monde grenouille et s’entend comme larrons en foire. Sauf qu’il y a crimes.

Des jeunes filles sont étranglées régulièrement sans raison le soir dans les rues de Londres. A chaque fois le tueur emporte un petit objet en souvenir : un briquet gravé, un collier, des boucles d’oreille, un porte-clé en onyx. Comme la première victime avait une morsure au cou, la presse de caniveau à appelé le tueur Rottweiler, au grand dam des propriétaires de cette race de chien qui vantent à l’inverse leur sociabilité (trait d’humour tout britannique…). Et comme l’un de ces objets fétiches est retrouvé un peu plus tard dans la boutique d’Inez, les soupçons se portent sur les locataires et les clients réguliers.

Un certain Morton, la soixantaine, vient en effet faire la cour à Zeinab, qui l’éblouit par sa jeunesse et sa beauté ; il est riche, il offre des parures en diamant et en émeraude. Mais Zeinab argue toujours d’un père sévère et rigide sur ses principes pour éviter tout contact trop compromettant ; elle promet le mariage, les fiançailles, mais plus tard. D’autant qu’elle a promis la même chose à un certain Rowley, la trentaine costaud. Quant à Will le blond bien fait, il est atteint du syndrome de l’X fragile, une anomalie génétique du chromosome X qui induit un handicap intellectuel et des troubles du comportement. Il est routinier, asocial et anxieux. Seul sa tante Becky a ses faveurs et il vivrait bien avec elle. Mais elle est vieille fille et voudrait trouver un homme pour partager sa vie. La dépendance de Will, son neveu orphelin qui lui fait pitié, est un handicap : il fait fuir tous les amants.

Les policiers vont donc soupçonner tout le monde, à commencer par Will, trouvé un soir en train de creuser dans un chantier d’une maison avec une pelle. Est-ce pour enterrer une victime ? C’était seulement parce qu’il cherchait un trésor dans la Sixième rue, comme il l’avait vu au cinéma. L’absurdité de ces soupçons montre l’inanité de l’inspecteur et son incapacité à exercer sa profession correctement. Son adjoint Zuluela, issu d’une minorité orientale, est bien plus vif et plus ambitieux. Là encore, les vieux Anglais rassis sont remplacés par des immigrés jeunes et talentueux tandis que les vieux Blancs s’éteignent doucement dans leurs contradictions. Zuluela prendra la place de l’inspecteur Crippen et Becky sombrera dans la routine étriquée de garde-malade. Seule Inez trouvera client à son pied et bazardera sa boutique et son immeuble pour vivre en maison. Quant au tueur en série, le lecteur apprendra des choses étonnantes sur l’origine de ses pulsions et sur la fin qu’il veut se donner.

Mais le crime n’est que le sel de l’aventure  Elle consiste en ce roman à pénétrer les dessous de la petite-bourgeoisie londonienne, ses ambiguïtés, ses ambitions et son progressif remplacement. On soupçonne assez vite qui pourrait être le psychopathe mais ce n’est pas l’essentiel. A lire plus comme un roman de mœurs que comme un roman policier.

Ruth Rendell, Rottweiler (The Rottweiler), 2003, Livre de poche 2007, 479 pages, occasion €1,08 , e-book Kindle €7,99

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Le limier de Joseph Mankiewicz

Un long et curieux film britannique adapté d’une pièce de théâtre d’Anthony Shaffer, créée en 1970 au Music Box Theatre de Broadway sous le nom de Sleuth (le sleuth-hound est un chien limier). Il s’agit d’une double histoire policière avec retournement, suivies d’un final doublement retourné. Difficile d’en dire plus sans violer la fleur vulnérable de l’histoire.

Au départ Andrew (Laurence Olivier), un aristocrate anglais dans son manoir, auteur de roman policiers traditionnels, convoque Milo (Michael Caine), un coiffeur pour dame londonien qui est l’amant de sa femme. Il veut le convaincre de la prendre pour qu’il puisse s’en débarrasser et divorcer mais, pour la garder, il devra assumer. La femme est frivole et dépensière, il lui faut de la fortune. Milo est à l’aise, mais sans plus. Andrew lui propose alors de voler chez lui les bijoux qu’il garde en coffre et d’aller les revendre chez un receleur de ses relations, lui assurant ainsi une somme suffisante, en espèces et net d’impôts. L’impôt est en effet la plaie du Royaume-Uni sous les Travaillistes avant Margaret Thatcher. Lui sera indemnisé par l’assurance et tout le monde sera content.

Sauf que, dans sa tête, il s’agit d’un jeu, figuré par la première scène du labyrinthe. Andrew est en effet l’un de ces nobliaux suffisants, sans activité productive autre que de dicter au magnétophone des énigmes policières snobs, lues par son milieu d’initiés. Il est resté en enfance, n’ayant jamais travaillé, entouré d’automates comme le Jolly Jack, marin qui rigole d’une voix grinçante, et de divers jeux comme le billard, les échecs, le puzzle. Il aurait été enchanté des jeux vidéos si cela avait existé à son époque révolue, une manière radicale pour lui de se couper du monde et d’ignorer les béotiens et les immigrés.

Car Milo, s’il est né au Royaume-Uni, est fils d’immigré italien parvenu dans les années 1930 à quitter le fascisme mussolinien. Milo n’a pas été dans les collèges huppés ni n’a fréquenté la haute société fermée, ni ne manie l’humour subtil aux références culturelles de l’entre-soi, mais a fondé sa propre entreprise, ouvrant un second salon de coiffure à Bristol après Londres. Mieux, c’est un latin lover, un charmeur empathique, loin de la froideur méprisante acquise entre garçons de 9 à 19 ans dans les collèges anglais. Il est plus jeune, plus moderne, plus séduisant que le vieil aristo conservateur confit.

Le « jeu » est donc pipé puisque c’est l’aristo qui fixe les règles. Il n’a pour but que d’humilier et de se venger de la perte de sa femme, laquelle préfère un amant vigoureux et affectif à un mari quasi impuissant et dédaigneux. Ce pourquoi Andrew entraîne Milo à la cave pour le faire se déguiser. Il choisira un costume de clown, après avoir hésité entre une robe de femme et une veste de bouffon. Il le fera grimper à une échelle pour découper un carreau afin de pénétrer dans le bureau où se situe le coffre-fort, lequel est malhabilement camouflé en cible pour fléchettes, le seul jeu de la pièce que Milo trouve immédiatement. L’auteur de detective novels se trouve pris en défaut, son intelligence logique pour tout maîtriser n’embrassera jamais tous les possibles réels.

Il faut simuler une bagarre, casser des vases et renverser des meubles pour faire « vrai » devant la police et l’assurance, mais l’auteur du jeu manipule sa marionnette pour un but bien précis : tuer l’amant de sa femme – mobile classique des romans policiers. Effectivement il tire, Milo à genoux le suppliant de ne pas le faire, suprêmement humilié.

Alors débute la seconde histoire. Un inspecteur se présente à la porte du manoir pour enquêter sur une disparition, celle de Milo. Andrew nie le connaître puis, devant les indices accumulés, avoue qu’il l’a rencontré pour un jeu, puis qu’il a voulu lui faire peur et le soumettre, mais qu’il ne l’a pas tué. Un monticule de terre fraîche au jardin, plus des impacts de vraies balles dans les murs et des traces de sang dans l’escalier sont autant d’indice graves et concordants pour accuser Andrew. Lequel est déstabilisé et veut s’échapper. L’inspecteur le maîtrise, et…

Mais c’est là qu’il faut s’arrêter, contrairement aux gros pieds dans le plat des auteurs et censeurs Wikipédia que je vous conseille de surtout NE PAS lire avant d’avoir vu le film, sous peine de violer le suspense. Or le viol est de plus en plus mal vu dans la société – sauf chez les,intellos pour les matières d’intellos semble-t-il. Contradictions habituelles des gens de bureau sur les gens sur le terrain. Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur scénario, le film n’est joué qu’avec deux comédiens, les autres cités au générique sont fictifs, destinés à dérouter le spectateur avant le film – ce pourquoi il importe de ne pas déflorer l’intrigue.

Sorti en 1972, le film n’avait jamais paru en DVD (seulement en VHS), ce qui est désormais fait en septembre 2023. Une première ! C’était le dernier film de Mankiewicz. Deux heures sans jamais s’ennuyer, les chats sur les genoux adorent.

DVD Le limier (Sleuth), Joseph Mankiewicz, 1972, avec Laurence Olivier, Michael Caine, Alec Cawthorne, John Matthews, Eve Channing, Colored Films 2023, 2h12, €14,99 Blu-ray €19,99

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P. D. James, A visage couvert

Il s’agit du premier roman policier de celle qui va devenir une « reine du crime » en Angleterre. Elle met en scène l’inspecteur Adam Dalgliesh, calme, méthodique et tenace. Qualités que l’on peut prêter à cette mécanique de précision du whodunit (qui l’a fait?) – en bref, à qui profite le crime.

Cet opus est remonté comme une montre et fonctionne par engrenages binaires, à chaque fois deux personnages opposés : Eleanor et Simon, maîtres du domaine, la première soignant par devoir le second qui se meurt ; son décès définitif marquera d’ailleurs la fin de l’intrigue. Stephen et Deborah, frère et sœur, enfants des premiers, Stephen médecin à l’hôpital sans affect ni amour pour quiconque, et Deborah en recherche de l’âme sœur sans jamais la trouver. Stephen a baisé Catherine mais ne l’aime pas ; celle-ci, infirmière, aide aux soins de Simon mais ne sait pas trop ce qu’elle fait encore au manoir. Deborah est courtisée par Hearn, demi-français et commando de la Résistance, mais elle ne l’aime pas. Enfin Martha la fidèle cuisinière servante et son aide qu’elle trouve prétentieuse et lève-tard, imposée par sa maîtresse, la jeune Sally, fille-mère d’un bambin de 3 ans, Jimmy, dont nul ne sait qui est le père. Les autres sont des comparses, nombreux, Proctor l’oncle de Sally, Derek un jeune homme timide et boutonneux qui aide Sally, John un gamin de 12 ans qui surprend Sally en conversation avec un Monsieur, le révérend Hinks, etc.

Le lecteur comprend vite que tout tourne autour de Sally, orpheline de guerre ayant perdu ses parents sous un bombardement de V1, élevée par son oncle mais vite émancipée. Et surtout engrossée et laissée avec un marmot sans père identifié, donc recueillie par le Refuge, institution privée du coin dirigée par une vieille fille, Miss Liddell. Au fond, dans cette Angleterre proche de Londres mais restée campagnarde, personne n’aime personne et la société ne tient que par les conventions. Qu’un fait inouï se produise et la fragilité de l’échafaudage des faux-semblants se révèle.

Or ce fait survient : le meurtre de Sally dans sa propre chambre, verrou tiré. Elle a été étranglée après avoir été droguée aux somnifères. Personne n’a rien entendu, bien entendu. Du moins au début. C’est tout le talent de Dalgliesh de faire accoucher les témoins.

Il va s’y employer, de façon méthodique et en prenant le temps qu’il faut. D’où ce vide un peu fastidieux d’une enquête qui n’a pas l’air de progresser, sinon dans l’esprit de l’inspecteur. Les petits détails s’ajoutent les uns aux autres et finissent quand même par dessiner un canevas. Peu à peu, le lecteur en vient à éliminer les coupables potentiels jusqu’à se restreindre à une courte liste.

Un coup de théâtre survient, qui la remet en cause. On apprend que Sally, autour de laquelle le monde devait tourner, aimait provoquer les gens et les tourner en bourriques. Puisque personne n’aime personne, elle les défiait de se révéler. Lorsqu’elle a annoncé tout à trac à l’heure du dîner qu’elle allait épouser Stephen, le fils de la maison, c’en fut trop. Elle a été tuée dans la nuit. Et pourtant… C’était un leurre, un de plus.

Une enquête à l’ancienne, agencée comme une montre, qui grignote le temps et engrène ses rouages pour aboutir à la conclusion. La perfection du huis-clos et du whodunit.

Phyllis Dorothy James, A visage couvert (Cover her face), 1962, Livre de poche 1992, 250 pages, €7,20

Les romans policiers de P. D. James déjà chroniqués sur ce blog

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John Le Carré, Le chant de la mission

Le personnage principal du roman est une originalité. Bruno Salvador – Salvo – est le « fils naturel d’un bouseux irlandais devenu missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise dont le nom a disparu à jamais dans les ravages du temps et de la guerre » p.11. Son père meurt lorsqu’il a 10 ans et les autres ne le reconnaissent pas, voyant en lui un « enfant secret », à cacher aux autorités ecclésiastiques. Auprès des domestiques, il s’initie aux multiples langues et dialectes du Congo oriental et, auprès les pères blancs tous sodomites, à l’inversion due à sa beauté métisse. Déclaré au consul anglais de Kampala, il est reconnu citoyen britannique et envoyé dans « une pension pour orphelins catholiques mâles d’origines douteuses » p.19. Le frère Michael s’intéresse à lui, fraternellement et charnellement, et se réjouit de son don des langues : « Y a-t-il plus grande bénédiction, mon cher Salvo, que d’être la passerelle, l’indispensable maillon entre les âmes pécheresses de Dieu ? s’écria t-il en trouvant en l’air d’un poing noueux, tandis que l’autre main fourrageait honteusement sous mes vêtements » p.20.

Salvo fait des études, passe des diplômes, devient donc interprète. Il ressemble « davantage à un Irlandais bronzé qu’à un Africain pâlot » p.12 et se fait accepter par la « bonne » société, jusqu’à épouser Pénélope, gosse de riche et journaliste talentueuse de la presse à scandale. La fille prend le nègre plus comme sex-toy que comme amoureux, faisant la nique à sa famille collet monté ; mais elle initie Salvador au sexe hétéro, avec talent. A 29 ans, le Royaume-Uni multiculturel lui est offert, ses talents de polyglotte africain mis au service secret ou discret de Sa Majesté – la différence entre les deux n’est qu’une nuance.

Et le voilà convoqué à une réunion discrète dans une maison cossue mais anonyme de Londres, auprès de gens qui lui sont presque tous inconnus. Sa mission : durant un week-end sur une île du nord, traduire les propos de chefs de milices au Kivu, partie orientale du Congo qui borde le Rwanda entre autres. Il s’agit de provoquer un énième putsch pour s’approprier pour six mois les richesses minières – et ensuite qu’ils se débrouillent. C’est la volonté d’un Syndicat anonyme de capitalistes et de politiciens, dont un conseiller de gauche New Labour, un ancien ministre africain et un lord de droite réputé incorruptible.

Salvo quitte la réception où sa femme drague ouvertement son patron de presse, est embarqué pour deux jours sur l’île et joue les intermédiaires entre les langues parlées. Mais pas seulement : sa mission est aussi d’écouter les propos off des personnages en privé, tous les lieux étant sonorisés par une équipe aguerrie, y compris le jardin. Ce qu’il découvre est la triste réalité d’un Congo en proie aux intérêts privés des tribus et des milices qui se moquent du peuple et du pays du moment qu’ils peuvent piller et violer à volonté. Honoré Amour-Joyeuse, dit Haj, élevé à la Sorbonne à Paris, est le plus affairiste et le plus retord du lot.

L’interprète en est tout chamboulé, la mission idéaliste qui lui a été présentée se révèle bassement intéressée, en concurrence avec d’autres intérêts américains et libanais. Amoureux depuis peu d‘une infirmière congolaise, Hannah, mère d’un fils de 10 ans resté au Congo chez sa tante en attendant d’amasser le pécule nécessaire à son établissement avec sa mère, Salvo va définitivement changer de vie – et même de peau. Il n’est pas anglais et a été utilisé autant par sa femme blanche que par ses patrons affairistes ; il se retrouve congolais.

Il passe du demi-blanc au demi-noir, préférant la justice à l’argent. Le vieux chant des élèves de la mission « qui parle d’une petite fille qui promet à Dieu de protéger sa vertu contre tous, et en retour Dieu l’aide » est une dérision : ce n’est pas Dieu qui va aider les Africains mais les Africains eux-mêmes qui doivent se prendre en mains. Tout le reste est baratin, de l’ONU qui est là pour la façade et « l’aide au développement » qui va dans les poches intéressées, du politicien charismatique le Mwangaza qui roule en Mercedes aux chefs de milice qui se payent sur la bête.

John Le Carré décortique le cynisme aussi africain qu’occidental et pose le lecteur en médiateur, tel son métis interprète.

John Le Carré, Le chant de la mission (The Mission Song), 2006, Points Seuil 2008, 391 pages, €8,10 e-book Kindle €7,99

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Ruth Rendell, On ne peut pas tout avoir

Ruth Rendell, née en 1930 et décédée en 2015 après avoir été faite baronne à vie en 1997, est l’une des « reines du crime » de la vieille Angleterre. Elle se délecte à traquer les particularités et les travers de la société anglaise en plongeant les lecteurs, à la manière de Simenon, dans la société même. Ses personnages sont plus vrais que nature, du député à la Chambre et futur ministre à la petite-bourgeoise volontiers pute, ou au chauffeur de maître et garagiste qui se fait des extras.

Une claire définition du type mâle anglais est donnée p.206 : « Le gentleman anglais est courageux jusqu’à la témérité, courtois avec les femmes de sa classe, bon soldat, arrogant, fier, généreux et intrépide. Il a un sens de l’humour démodé. Si extraordinaire que cela paraisse aux yeux de quantité de gens, il conserve cet état d’esprit qui constituait la matière des récits d’aventures de la première moitié du XXe siècle. » Les actions du personnage principal, le député fortuné Ivor, issu du meilleur collège (Eton) et de la meilleure université de droit (Oxford) sont comparées au modèle du gentleman anglais. L’autrice s’empresse de montrer la dégradation nette due à l’époque : la morale a disparu, l’éthique même est entamée. Au profit du « moi je » de rigueur, du narcissisme égoïste de l’individualisme croissant de ce début du XXIe siècle que Ruth Rendell situe dans les années 1980, à l’époque Thatcher (en même temps que Reagan et Mitterrand).

Le roman policier éclaire les facettes de la société avec plus d’acuité que les romans d’amour. Nous sommes dans ce roman dans l’après Thatcher, au moment où les Koweïtiens se font saddamiser à coup de canon par le macho à moustache qui adore caresser le petit otage anglais John de 7 ans avec un sourire inquiétant devant les caméras de télé du monde entier. Mais le propos n’est ni la guerre, ni la politique : il est la société. Ivor Tesham est en pleine ascension au parti Conservateur tout en courant les mini-jupes (les jupons ne se portent plus guère). La belle Hebe, blonde, fine, sèche, le séduit et il veut lui offrir un cadeau d’anniversaire érotique raffiné, une « sex aventure ». Pour cela, rien de plus simple : payer son garagiste pour qu’il loue une grosse voiture aux vitres teintées, qu’il enlève avec un complice encagoulé la belle en pleine rue et lui livre à domicile comme une vulgaire pizza la fille nue sous son manteau et ses bottes de cuir à lacet, menottée, ligotée, bâillonnée et pantelante. Là, ils vivront encore quelques instants torrides avant le verre de champagne – et de rigueur.

Las ! Tout ne se passe jamais comme prévu et, si l’enlèvement a bien lieu en temps et en heure, un camion innocent qui passait au feu vert emplafonne la grosse Mercedes (les Anglais ne produisent plus de voitures sous leurs marques nationales depuis longtemps). Le passager et la belle passent de vie à trépas, le chauffeur est grièvement blessé, dans le coma. Il a grillé le feu rouge. La presse à scandale se déchaîne sur ce cadavre ligoté et Ivor le Secrétaire d’État à la Défense tout juste nommé, ne peut s’empêcher de trembler. Si quelqu’un relie son nom à l’affaire…

Mais il n’arrive rien. Par coïncidence, l’épouse d’un milliardaire très connu qui vient d’acheter un club de foot, passait par là et elle ressemble fort à Hebe. L’époux a reçu des menaces car son rachat du club ne fait pas que des heureux ; c’est sans doute sa femme que l’on a voulu enlever. Surtout qu’un pistolet (non chargé) a été retrouvé dans la voiture or, comme les attentats de l’IRA contre les membres du gouvernement Thatcher continuent, tout cela peut être lié. Ivor est dans les affres lorsqu’il apprend ce détail : si jamais son nom est de quelconque manière relié à l’IRA, il peut dire adieu à sa carrière politique.

Cela ne l’empêche pas de jouer avec le feu, d’aller rôder autour du domicile du chauffeur qui le connaît et qui peut parler, de suivre son ex-maîtresse blonde et élancée elle aussi, et même de coucher avec. C’est que l’assouvissement du désir égoïste est plus fort que tout dans ces hautes sphères de la bonne société et du pouvoir : tout est permis et la morale a depuis longtemps été jetée aux orties avec le slip et le corset – rançon d’une société victorienne trop stricte qui a suscité par réaction son inverse absolu. Sauf qu’entre le corps et l’esprit, rien ne se passe jamais comme prévu. Ivor imagine, échafaude des scénarios, reste hanté par les souvenirs. Il va faire des erreurs, entraîner une cascade de conséquences – jusqu’à la fin, inattendue comme il se doit.

Malgré un premier chapitre brouillon où le lecteur ne sait pas qui parle et pourquoi (en fait un comptable, beauf du député), le diesel poussif réussit à démarrer et, dès le chapitre 3 (heureusement dès la page 41 sur 446), l’intrigue se met en place et se clarifie. Le ton décalé, au-dessus de la mêlée, des différents narrateurs/trices n’aide pas à s’identifier mais le charme de l’intrigue réussit à surgir avec les pages. Le lecteur se captive pour les mœurs des MP (Members of Parliament) surveillés par la presse de caniveau, lue avec délectation par toutes les classes de la société.

Ruth Rendell, On ne peut pas tout avoir (The Birthday Present), 2008, Livre de poche 2011, 446 pages, €7,60 e-book Kindle €7,99

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Elisabeth Jane Howard, Confusion

Voici le tome III de la saga des Cazalet, cette famille anglaise typique, saisie de 1937 dans le premier tome, à la fin de la guerre en 1945 dans le troisième. En gros un gros volume pour deux années. J’ai déjà chroniqué le tome I Etés anglais en 2022, et le tome II A rude épreuve en 2023 – voici le tome III. Il vaut mieux les lire dans l’ordre sous peine de perdre le fil, malgré un résumé d’introduction dès le second tome, et un arbre généalogique de la (pléthorique) famille en en-tête.

Nous sommes en 1942, au plus fort de la guerre. Hitler a envahi l’URSS et l’Afrique du nord, occupé toute la France. Stalingrad et Monty n’ont pas encore inversé la tendance et l’époque est au gris pessimiste. Le Royaume-Uni résiste, encore et toujours, et les familles font ce qu’elles peuvent. Ceux qui ont l’âge de servir se sont engagés, les autres attendent leur tour – ou le mariage pour les filles, ce qui est un autre moyen de servir l’Angleterre sans penser à leur plaisir.

Les deux patriarches sont hors-jeu, le Brig aveugle et la Duche épuisée. Leurs enfants abordent la cinquantaine et ont les tourments de leur âge : la lutte pour les affaires ou le démon de midi. Rupert, le dernier-né de 40 ans, est toujours porté disparu en France. La fin du tome apportera de ses nouvelles après cinq ans d’absence. Sa fille Clary l’espère toujours vivant et tient un journal des événements familiaux pour son retour, mais elle désespère et se demande si c’est encore la peine. Son fils Neville est harcelé à 14 ans dans sa pension et il faut qu’un ami de son père, Archie, prenne les choses en main pour le rassurer et négocier le changement d’école où – enfin, il semble trouver sa voie en s’essayant à un peu de tout. Rupert n’a jamais vu encore sa dernière fille, Juliet, née en 1940 alors qu’il était pris dans la tourmente de Dunkerque.

C’est à la fois la liberté et le drame de ces grandes famille encore victoriennes de laisser les enfants se dépatouiller tout seul dans le grand bain de l’existence. On leur donne une morale stricte, on fait dresser les garçons en pensions chères, mais on s’abstient de les aimer ouvertement et même de leur parler vraiment. C’est pire encore lorsque le père est absent parce qu’à la guerre : les oncles se défaussent de leurs devoirs et laissent à qui le veut bien le soin de recueillir les confidences et de changer l’orientation. Les filles sont à peine mieux loties, les mères, tantes et nounous sont là, et plus proches de leurs problèmes de cœur ou d’amour, mais le sexe est un mot tabou. L’apparence, donc l’hypocrisie, règne en maître.

Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, a suivi son école de théâtre et reste amourachée de son acteur de trente ans, elle qui en a dix de moins. Il finit par la convaincre de l’épouser, bien que les feux soient moins vifs. Il en profite pour lui enfourner derechef un petit Sebastian, à charge pour elle d’accoucher seule et de l’élever, lui étant sans cesse occupé dans la marine. Sa mère Zee adore son petit-fils, comme d’ailleurs tous les garçons, mais elle hait les femmes, à commencer par l’épouse de son fils chéri. Elle aurait désiré qu’il reste avec son grand ami Hugh, à la grecque, et qu’ils adoptent un petit ensemble – ou comment les mères abusives poussent leurs garçons à devenir pédés. Il y a de l’humour chez Miss Howard, sous un ton de ne pas y toucher, on ne le dira jamais assez.

Polly et Clary, nées la même année 1925 de Hugh le fils aîné et de Rupert le fils dernier des Cazalet, habitent ensemble à Londres pour suivre des cours de sténodactylo. Elles veulent ainsi trouver un emploi intéressant dans les Wren (femmes engagées dans l’armée) mais il y a pléthore et cela ne se fera pas. Chacune trouvera un emploi particulier, chez un écrivain, chez un médecin. Elles qui se disaient tout sont en rivalité pour les amours ; elles se parlent moins. Elles cherchent un modèle adulte que leurs tantes sont bien incapables de leur donner : Rachel la lesbienne s’épuise à « soigner » les vieux de la famille au détriment de son amour femelle, Zoë s’éprend de Jack, un photographe américain juif anéanti par la découverte du sort de ses coreligionnaires en Europe occupée, mais ne peut l’épouser car elle n’est ni veuve ni vraiment encore mariée, Rupert étant dans un néant administratif.

En bref, la vie continue, ambigüe et obstinée, chacun suivant sa voie sans vraiment savoir où il va. Mais tant que dure la guerre, chacun, la famille, la nation tout entière ont un semblant de but.

Elisabeth Jane Howard, Confusion – La saga des Cazalet III, 1993, Folio 2023, 608 pages, €10.20

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Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse

Fille d’un député libéral rédacteur en chef du Daily News, Rosamond, née en 1901, est au Royaume-Uni la femme libérée qui étudie la littérature à Cambridge, se marie deux fois et a deux enfants, puis prend successivement deux amants. Elle écrit des romans depuis ses 26 ans et L’invitation à la valse est son troisième. Elle y décrit de façon romancée le lancement dans le monde d’une jeune fille de 17 ans, Olivia, élevée sous serre dans le manoir anglais de tradition entre un père usé par la guerre de 14, une mère qui fut belle autrefois, une grande sœur qui veut vivre sa propre vie et un jeune frère encore au collège.

L’intérêt aujourd’hui est surtout sociologique. Ces grandes familles de haute bourgeoisie du début du siècle XX passionnent par leur côté forteresse, nid précieux, d’où les garçons vont s’envoler pour l’université ou la marine, et les filles convoler dans le conventionnel mariage. Rien de tel alors que les bals, versions antiques de nos rallyes bourgeois, pour rencontrer la gent masculine et flirter aux yeux autorisés de tout le monde. De quoi se côtoyer, se frotter et même s’embrasser, avant de consommer. Chacun s’évalue et se jauge, la nuance et la couleur des robes est cruciale côté filles, l’habileté à la danse et à la conversation côté garçon.

Olivia, pour son premier bal, est prise dans un tourbillon de sensations et de relations neuves qui la saoule. Elle ne sait plus où elle en est. Elle aimerait bien épouser Rollo, le fils de la maison invitante, le frère aîné de son amie Marigold, mais celui-ci est pris par une jeune blonde intellectuelle – elle ne fait pas le poids. Elle voudrait se remémorer au bon souvenir d’Archie, un garçon avec qui elle a dansé lors d’un bal prépubère mais ce dernier l’ignore et feint de ne plus la connaître – pas son style. Elle est poussée par la maîtresse de maison qui a promis à son amie de faire s’amuser son fils asocial, dans les bras d’un poète marginal qui hait la société – mais ne peut se faire à son caractère hanté et haineux. Elle danse avec un aveugle marié, une balle lui ayant tranché le nerf optique lors de la « grande » guerre ; il élève des poules avec on infirmière devenue sa femme et avec qui il a eu une petite fille – rien à faire avec lui. Alors qui ? Rien pour le moment.

Au fond, Olivia découvre le monde. A la fois le monde social et le monde humain. Tant de diversité ! Tant de petites passions ! Si sa sœur Kate trouve de suite chaussure à son pied, Olivia reste en route. « Mais ça ne fait rien. Moi aussi j’ai à penser à beaucoup de choses », dit-elle à la fin. Elle est jeune, elle a le temps. « Des paroles, des regards, des gestes – c’était tout simplement extraordinaire. La vie. (…) Tout va commencer. » Comme le vent qui déboule, la vie s’engouffre en elle et elle va surnager. Une intéressante psychologie.

Rosamond Lehmann, L’invitation à la valse (Invitation to the Waltz), 1932, 10-18 1988, 255 pages, €10,79 e-book Kindle €12,99

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Sophie Hannah, Les monstres de Sally

Je ne sais s’il existe une « école de Manchester » pour les romans policiers, mais les écrivains et écrivaines de la ville livrent en général des œuvres de bonne facture, nettement plus élaborés psychologiquement que celles des Américains. Evidemment il y a moins d’action et le déroulé de l’enquête est passablement plus brouillon.

Sophie Hannah insiste sur ce que vivent les mères de famille ayant des enfants petits : c’est la galère ! Comme elle dédie ce livre à « Susan et Suzie » (deux suceuses, selon la consonnance de leur nom), on peut se dire qu’elle connait la façon dont les enfants sucent la moelle de leurs parents. Exigeants, butés, colériques, ils et elles ont tout pour se faire détester. Sauf qu’ils sont vulnérables, chair de la chair et de temps à autre adorables. Chacun et chacune réagit selon son tempérament.

Rien de plus opposé que Nick et Sally. Tous deux travaillent, mais autant lui est désordonné, optimiste, prenant tout à la légère et le temps venu, autant elle est maniaque, angoissée, courant toute la journée avec une liste interminable de choses à faire – qu’elle ne réussit pas à caser. Le trait est un peu gros pour la vraisemblance mais permet d’ancrer le crime dans son contexte. Car il y a crime, et même au pluriel, et plus encore en prévision. Les romans policiers ne font plus dans la dentelle (ni dans l’arsenic) depuis longtemps. C’est aujourd’hui du sanglant, du brutal et de la série. Pour motifs psychiatriques, c’est la mode.

Donc Sally Thorning vit l’une de ses journées harassantes habituelles – sans savoir décrocher ni tempérer. Obsessionnelle compulsive, ou presque, elle veut que tout soit en ordre, bien rangé dans des cases, et que chaque chose soit accomplie dans les temps. Hélas ! La nounou des enfants, Zoé 6 ans et Jake 3 ans, lui annonce ne pas pouvoir finalement les garder durant une semaine alors qu’elle l’avait promis, étant grassement payée. Mais elle ne peut, de par la loi (anglaise), garder plus de trois jeunes enfants à la fois et elle a hérité, outre de celui qu’elle garde habituellement, des jumeaux de son amie qui doit aller… se faire refaire les seins. Sally est furieuse de cette futilité et, quand elle quitte en pétard la nounou, s’aperçoit à peine de ce qui se passe dans la rue. Quand soudain, « on » la pousse sous les roues d’un bus, qu’elle ne parvient que par un miracle à éviter, non sans se meurtrir les jambes, la joue, le bras, et déchirer sa robe. Serait-ce la nounou qu’elle a quittée pleine de ressentiment ?

Son mari Nick qui ne s’en fait jamais est à la maison dans le désordre mis par deux enfants petits, tout simplement en train de regarder les infos à la télé. S’affiche le visage d’un homme désespéré qui vient de perdre sa femme et sa fille, toutes deux retrouvées nues dans la baignoire, mortes noyées. Probablement un suicide, mais… On le présente comme Mark Bretherick mais… cet homme ne saurait être Mark : Sally la rencontré fortuitement un Mark Bretherick dans un hôtel où elle se reposait, ayant obtenu une semaine de congés clandestins pour compenser le voyage professionnel impérieux à laquelle elle devait sacrifier. Ils ont fait connaissance au bar, ont échangé de menus propos sur la vie quotidienne, se sont aperçus qu’ils habitaient la même petite ville – et ont couché ensemble. Un séjour fortuit mais agréable, dont Nick ne doit rien savoir, évidemment. Sally n’a pas voulu le « tromper » mais cela s’est fait sans y penser, et elle ne va pas poursuivre la relation. D’ailleurs Mark Bretherick ne la rappelle pas.

Mais si Mark n’est pas Mark, alors qui est-il ?

C’est le début d’une enquête menée par la police sur les cadavres de la mère et la fille, de Sally sur le mystérieux Mark, des amis, relations et comparses des uns et des autres, sans oublier l’ingrédient obligatoire dans le standard des « thrillers » (qui ne thrillent plus autant qu’avant) : les amours compliquées des flics entre eux. Avec une fois, encore la caricature : l’amoureux transi qui a peur de franchir le pas ; l’amoureuse désespérée qui angoisse à l’idée de l’avouer ; le baiseur invétéré de tout ce qui porte jupe et pas de culotte ; le frigide qui s’en moque comme de son premier slip ; le nouveau capitaine au nom imprononçable (pour la « diversité »), le chef impavide mais qui exige (pour « l’autorité » qu’il faut réaffirmer dans la société) que l’enquête soit bouclée avant-hier…

Un début en fanfare qui s’étire, passionnant, sur les relations entre mère et fille, une enquête farfelue où les « intuitions » remplacent souvent les faits et rendent parfois elliptiques les révélations, une progression qui s’embourbe alors que se multiplient les chapitres décentrés, une fin glaçante tout grand ouverte sur les abîmes de la psyché. On ne savait pas le système de mœurs héritées de l’ère victorienne en Angleterre aussi apte à fabriquer des tordus et des tordues !

Sophie Hannah, Les monstres de Sally (The Point of Rescue), 2008, Livre de poche 2012, 503 pages, €4,84

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La vie privée de Sherlock Holmes de Billy Wilder

Le célèbre détective revisité bien après la mort de son fidèle Docteur Watson. Une malle retrouvée « à l’ouvrir que cinquante ans après » livre les secrets d’une affaire délicate qui met en cause les femmes et le gouvernement de Sa Majesté. Je veux parler de VR, Victoria Regina, la petite dame en noir.

Le récit est réjouissant et la réalisation emplie d’un humour tout britannique. Souffrons cependant que le factotum, quand même docteur en médecine, soit présenté comme un niais qui bafouille lorsqu’il croit voir des choses. Pour le reste, histoire tordue, monstre du Loch Ness, belles pépées, sept nains, six moines, Russes plus vrais que nature, Écossais bourrus à souhait, Allemands retors bien que dirigé par le petit-fils de Victoria la reine, le Kaiser Guillaume.

Sherlock (Robert Stephens) s’ennuie, aucune affaire ; il y a bien les sept nains qui ont disparus mais le directeur du cirque n’offre que 5 £ car il n’y en a que six. Sherlock se shoote à la cocaïne pour oublier, au grand dam de son médecin Watson (Colin Blakely) qui aimerait bien une nouvelle affaire pour que le maître agite ses petites cellules grises et que lui puisse suivre puis publier dans The Strand Magazine une nouvelle aventure qui fait les délices du public. Au courrier, une seule chose intrigue Sherlock : qu’on lui offre des billets en loge pour le Lac des cygnes des ballets impériaux russes qui passent à Londres et dont les inscriptions sont closes depuis longtemps.

La célèbre diva Petrova (Tamara Toumanova) effectue sa dernière danse. Sherlock baille ; autant il aime la musique, autant le ballet l’ennuie. Au baisser de rideau, le directeur Nikolaï Roghozin (Clive Revill) s’introduit dans leur loge afin de les convier à le suivre. Il laisse Watson aux mains des ballerines qui s’empressent de le faire danser sans parler un seul autre mot anglais que « yes » et pousse Sherlock dans la loge de la diva. C’est simple, elle lui offre un violon Stradivarius, un vrai du XVIIe siècle (une fortune), pour qu’il la baise une semaine à Venise et lui fasse un enfant. Elle veut en effet, à la russe, le meilleur : sa beauté à elle et son intelligence à lui. Sherlock Holmes n’a rien contre les femmes mais il les tient à distance, en bon Anglais dressé dans les collèges victoriens. Il déclarera avoir été fiancé à la fille de son prof de violon mais la fille a eu le mauvais goût de décéder d’influenza deux jours avant les noces. Depuis, il se méfie : les femmes sont imprévisibles, aptes à la trahison. Ne sachant comment décliner sans vexer, il laisse entendre qu’il est pédé – comme Tchaïkovski. La Petrova est outrée, le directeur aussi, mais Sherlock est sauvé. Il récupère un Watson échevelé qui badine fort avec les jolies ballerines et leurs « popotins ». Sauf que le directeur s’empresse de divulguer la chose aux filles et elles s’éloignent du docteur, laissant la place à leurs jeunes partenaires masculins – l’homosexualité est courante dans les ballets.

Lorsqu’il l’apprend, Watson est outré. Il accuse Holmes de l’avoir déconsidéré auprès de la société, de son régiment de fusiliers, de son club… Lui, homosexuel ? Quelle honte ! Sherlock élude, c’était la seule façon de se sortir de ce piège habilement tendu. C’est alors que surgit une autre affaire, encore une femme. La poule mouillée est déshabillée, quasi muette (Geneviève Page), repêchée dans la Tamise par un cocher qui réclame le prix de sa course ; pourquoi l’a-t-il amenée chez Holmes ? Parce qu’il a trouvé sa carte dans ses poches avec l’adresse, 221b Baker Street. Faut-il la renvoyer ? Watson s’empresse, lui fait donner du thé par sa logeuse, lui verse un somnifère, lui consent son lit – il couchera sur le divan. Quant à Holmes, il cogite. Ses chaussures indiquent une marque de Paris, elle parle donc français ; ses étiquettes de vêtements indiquent Bruxelles, elle est donc belge ; son anneau de mariage montre son prénom Gabrielle et celui de son mari, Émile. Quant à sa paume, elle a gardé la trace d’une étiquette de consigne avec le numéro 310 qu’Holmes aperçoit lorsqu’elle se réveille et sort nue pour se jeter dans ses bras ; il est suggéré qu’elle a couché avec lui dans la nuit. Il part donc chercher la valise au débarqué de la malle maritime de Belgique tandis que Watson dort toujours. Celle-ci révèle une pile de lettre de son mari Émile Valladon, ingénieur et son portrait.

Le mari ne répond plus et sa femme est venue aux nouvelles. L’adresse qu’il a donné est une boutique vide et la société Jonas qu’il indique comme son employeur n’existe pas. Gabrielle engage Sherlock à retrouver son mari. Ce dernier consent car il veut se débarrasser d’elle au plus vite, elle le gêne dans ses activités et les femmes engendrent des émotions embarrassantes qui font mauvais ménage avec la logique. Ils vont donc envoyer une lettre vide à l’adresse, s’y planquer et voir qui vient la chercher. Il y a dans la pièce tout un lot de canaris qu’une vieille en fauteuil roulant vient approvisionner tout en prenant le courrier. Des ouvriers viennent prendre un lot d’oiseaux en cage et la vieille laisse en partant une lettre… destinée à Holmes !

Celui-ci est convoqué au Diogène’s Club, un antique ramassis de vieillards compassés, qui semble servir de couverture au ministère des Affaires étrangères et où officie le frère de Sherlock, le haut-fonctionnaire Mycroft Holmes (Christopher Lee). L’affaire Valladon est un secret d’État et le détective privé est prié de s’effacer. Mais Sherlock a pu comprendre lors de la livraison d’un plis que l’Écosse, et même le Glenn quelque chose qui ouvre sur le Loch Ness, était l’endroit où devaient être livrées « trois boites ». Il embarque donc tout son petit monde par le train d’Inverness tandis que Gabrielle ouvre et ferme curieusement son ombrelle à la fenêtre comme si elle fonctionnait mal. Sherlock et Gabrielle sont Monsieur et Madame Ashdown tandis que Watson est leur valet. Ce qui donne des situations cocasses dans le train où le valet voyage en troisième classe et dort assis au milieu des moines trappistes qui lisent le livre de Jonas (tiens?) tandis que le couple dort en wagon-lit ; puis au château hôtel où ils ont une suite tandis que le valet est au grenier et les chiottes au sous-sol…

En visitant le pays, les trois vont d’abord au lieu mentionné par inadvertance par Mycroft. C’est un cimetière où, en effet « trois boites » sont livrées, trois cercueils dont deux petits : « un père et ses deux fils », disent le fossoyeurs ; ils se sont noyés dans le loch lorsque leur barque s’est renversée à cause de la houle – ou bien parce qu’ils ont vu le Monstre ! Juste après, plusieurs petits personnages viennent se recueillir sur les tombes : ce sont des nains et pas des enfants – probablement ceux du cirque – mais qui est l’adulte ? Dans la nuit, pour en avoir le cœur net, Sherlock ouvre le cercueil : il s’agit de Valladon, bel et bien mort avec trois canaris devenus blancs et son anneau de mariage devenu vert. Il n’y a qu’une seule explication : le chlore. La visite touristique se poursuit en vélo pour trouver le château. Un seul est « interdit au public » et le guide officiel n’y connaît rien en histoire tandis que les touristes évincés voient livrer deux cages de canaris et deux bidons d’acide sulfurique. En interagissant avec l’eau, cela donne… du chlore ! C’est donc le bon endroit.

Ils y reviennent de nuit en barque à rames et voient survenir le Monstre au ras de l’eau qui se dirige droit vers le château. Watson est terrifié mais Holmes écoute au stéthoscope le bruit d’un moteur sous la surface. Il s’agit donc d’un bateau sous-marin dont le col de dragon est érigé pour effrayer les superstitieux (surtout dans le brouillard et après un whisky bien tassé). Mycroft, qui est plus malin qu’on ne croie, invite donc son frère qui persiste à visiter la base secrète et à rencontrer la reine Victoria qui vient inaugurer le nouveau fleuron de la Marine britannique. Sauf que la petite reine est outrée qu’on puisse tirer sournoisement et sans sommation sous la surface, en n’arborant pas fièrement les couleurs britanniques. Elle refuse l’engin, même si les Prussiens construisent un prototype et espionnent pour ça. Holmes suggère alors à Mycroft, qui lui apprend qui est « Gabrielle » – une belle espionne allemande qui a trucidé la vraie Gabrielle en Belgique pour prendre sa place – de laisser les moines espions allemands s’emparer du prototype mais de laisser une vanne ouverte afin qu’ils coulent en plein loch.

Puis il arrête la fausse Gabrielle, qui regrette son Sherlock qui lui a résisté plus que les autres, et qui sera échangée contre un espion britannique, avant d’être exécutée par les services japonais alors qu’elle était aller espionner là-bas – mais sous le nom de Madame Ashdown, un signe de plus qu’elle tenait à Sherlock. Lui aussi, amoureux sans le dire, part s’enfermer dans sa chambre avec la cocaïne.

Une belle histoire qui prolonge et renouvelle le genre, avec moins de brillantes déductions et plus d’action, baignant dans l’humour très british.

DVD La vie privée de Sherlock Holmes (The Private Life of Sherlock Holmes), Billy Wilder, 1970, avec Robert Stephens, Colin Blakely, Geneviève Page, Christopher Lee, Tamara Toumanova, L’Atelier d’images 2018, 2h07, €13,96 Blu-ray €19,67

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David Lodge, La chute du British Museum

L’auteur a obtenu un Master of Arts en 1959 avec un mémoire sur les romanciers catholiques britanniques. Son troisième livre romance ses aventures comme étudiant sans poste et comme papa de déjà deux enfants dans un univers catholique où il est interdit de limiter la procréation. Il use de la veine comique pour faire passer ses thèses et dote son personnage de trois enfants en quatre ans, un quatrième en route. C’est que les méthodes « naturelles » pour éviter les grossesses sont empiriques, fondées sur la température pour prévoir l’ovulation, et ne fonctionnent pas de façon standard. La famille ABCDE va bientôt se doter d’un F. Car tous les prénoms sont déclinés dans l’ordre alphabétique : Adam Appleby doctorant en littérature anglaise, Barbara son épouse mère au foyer, et leurs trois gosses, Clare, Dominic, Edouard.

« Le Vatican a cent ans de retard », dit l’auteur vers la fin du livre. Critique social de son pays, le jeune auteur catholique anglais de 25 ans ne supporte plus, au début des années soixante, l’obsession névrotique sur le sexe qu’a l’Église de Rome. Vatican II n’est pas encore passé par là, et le pape Paul VI reviendra d’ailleurs sur certaines avancées trop modernes selon l’aréopage de vieux eunuques qui composent la curie. Notons d’ailleurs qu’en 2022, le Vatican garde toujours cent ans de retard, découvrant l’ampleur de la frustration sexuelle dans ses rangs et les pratiques compensatoires traumatisantes sur des générations de jeunes pubères. Mais pas question d’évoluer : la Tradition semble gravée dans le marbre, comme donnée par Dieu murmurant aux oreilles des papes, tel Allah à Mahomet.

D’où les situations ubuesques des jeunes qui tardent à se marier faute de poste, se marient et veulent consommer leur mariage dans les formes mais ne sont pas autorisés à user des moyens de limiter la procréation. « La contraception n’est rien de moins que le meurtre de la vie donnée par Dieu ! », éructe le père Finbar. Même mariés et fidèles, les jeunes catholiques se tourmentent donc sans cesse entre désirs et responsabilités. « Avant de rencontrer Barbara, les expériences sexuelles d’Adam s’étaient limitées à tenir la main moite de couventines au cinéma et peut-être à obtenir d’elles un unique baiser, lèvres pincées, à force de cajoleries. Du point de vue physique, ses longues fiançailles avec Barbara avaient été une affaire intense, torturante de discussions sans fin et d’action restreinte, exercice prolongé et éprouvant, pour les nerfs, de stratégie au bord de l’abîme érotique, jalonné d’escarmouches de temps à autre qu’on ne laissait jamais, en fin de compte, se changer en incendies majeurs. Quand ils finirent par se marier, ils étaient des amants maladroits, inexpérimentés, et le temps qu’ils s’y mettent et commencent à y prendre plaisir, Barbara était enceinte de six mois. Depuis lors, la grossesse, réelle ou redoutée, avait l’habitude d’accompagner leurs relations sexuelles » chapitre 8.Faire de la terre une vallée de larme, telle semble être la mission de l’Église.

Les années soixante verront la rébellion contre cette mainmise sur le sexe par des clercs non concernés qui méprisent la chair et d’ailleurs tout ce bas-monde. Ce qu’anticipe Adam dans un délire érotique. Les jeunes vivront « la pratique d’une sexualité débridée, les coïts non prémédités, au hasard des rencontres, libres de liens affectifs et de conséquences pratiques – le genre de chose qui arrivait, s’il avait bien compris, entre inconnus dans de folles soirées d’étudiants ou à de jeunes électriciens que l’on faisait venir dans des pavillons de banlieue par les chauds après-midi de printemps » id. La capote et la pilule permettront de s’abstenir de procréer, tandis que l’avortement rattrapera les accidents de coït tout en restant un meurtre pour les croyants. Mais le pape condamne tout, ignorant d’ailleurs la pratique puisqu’il met le préservatif au mauvais doigt, à l’index. Comment croire encore en de tels ineptes soi-disant inspirés par Dieu ? D’ailleurs, anecdote burlesque, Adam va découvrir le journal intime des relations adultères qu’a eues un écrivain catholique plus guère lu avec une paroissienne zélée qui avait l’âge d’être sa fille. Et c’est la fille de 17 ans de cette même paroissienne qui lui offre, en s’offrant à lui en même temps – mais il résiste et le manuscrit brûle avec son scooter diabolique !

L’auteur conte picaresque autour de la littérature, de son monument de savoir qu’est le British Museum, et des tourments sexuels de sa vie quotidienne. Le brouillard de Londres, en ces années de pollution, est là pour mettre l’ambiance. Les gosses pleurent, le scooter ne démarre pas, la thèse avance à très petits pas, la bourse universitaire ne suffit plus, les mandarins qui ont la maîtrise des postes choisissent des titulaires en fonction des services qu’ils pourraient leur rendre, et le sexe est interdit à cause d’une nouvelle grossesse possible ! La jeunesse pleine d’énergie est bridée par les conditions matérielles et tenue par la domination des vieux, à l’université comme au Vatican. Tout cela conté sur le mode cocasse avec des changements de style et des contrastes de personnages. Adam, au prénom de premier homme, se coule à chaque fois dans le modèle littéraire qu’il étudie, thème et style : à nouveau chapitre, auteur différent, annoncé par une citation. « Dans la littérature, on fait surtout l’amour et on fait peu d’enfants, tandis que dans la vie, c’est l’inverse. »

Dans une préface de 1981, David Lodge montre qu’il a usé de l’intertextualité, certains passages de son roman étant écrits comme des pastiches de grands auteurs anglais. Ce n’est pas toujours réussi, par exemple le monologue que tient au final une Barbara insomniaque, à la manière de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce, est d’un chiant !…

Probablement plus lisible en anglais par un Anglais qu’en français avec la référence d’auteurs pas toujours connus en France, relatant les affres d’une sexualité pré-Vatican II et surtout pré-1968, ce livre est daté : il a soixante ans de retard. Il se lit encore et désopile mais n’en attendez pas trop de plaisir.

David Lodge, La chute du British Museum (The British Museum is Falling Down), 1965, Rivages 2014, 272 pages, €8,50

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Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve

Cet épais roman fait suite à Eté anglais, paru en 2021 et chroniqué sur ce blog. Il est toujours aussi passionnant, contant l’histoire de cette grande famille post-victorienne de septembre 1939 à l’hiver 1941. Cette fois c’est la guerre, qui menaçait dans le premier tome. A la campagne, dans ce Sussex à une cinquantaine de kilomètres de Londres (cela fait moins en miles), la guerre n’arrive qu’atténuée, via la radio, les journaux et les nouvelles de ceux qui vont à Londres par obligation professionnelle. Les maisons de Londres sont fermées car les quartiers sont bombardés, comme l’usine de bois familiale sur les docks.

Ce n’est pas le cas des enfants, du moins de la plupart, les petits restents à la maison et les adolescents sont en pension à l’extérieur de la ville. Seule Louise, l’aînée des petits-enfants Cazalet, du haut de ses 16 puis 17 ans, obtient d’aller dans une école de théâtre où sa vanité et son égoïsme s’épanouissent dans le dur métier d’actrice amenée à jouer tous les rôles, tout en se méfiant des hommes et des garçons. Garçons qui sont mobilisés dès leurs 18 ans, s’ils ne s’engagent pas un an avant volontairement. Louise tombe amoureuse d’un peintre de la trentaine, mobilisé sur une vedette, qui passe ses permissions à la courtiser, puis à la baiser.

Les grands-parents Cazalet, le Brig et la Duche, frisent les 80 ans, leurs cinq enfants la quarantaine et leurs quatorze petits-enfants s’échelonnent entre quelques mois (Juliet) et 19 ans (Angela). Tout le sel de ce roman fleuve est de conter l’existence de chacun en ces temps troublés, le mal-être de la société venant se superposer au mal-être personnel. Chacun a différentes raisons d’être mal dans sa peau, soit qu’il ou elle se sente incompris, soit que papa ou maman ne s’occupe pas d’eux, soit qu’il ou elle soit complexé.

Neville, 10 ans accumule « les bêtises » pour attirer l’attention car son père Rupert privilégie sa fille aînée de 14 ans, Clary. Il se met ainsi à danser avec une canne de golf sur la table de billard, tout nu, pour choquer ses vieilles tantes. Rupert disparaît de son contre-torpilleur dans la fuite de Dunkerque. Il n’est pas formellement mort, il a « disparu ». Sa fille Clary échafaude tout un tas de scénarios rocambolesques pour expliquer comment il aurait pu survivre, se cacher, attendre un embarquement. Il passera un message écrit au crayon de papier via un camarade qui a réussi à regagner le Royaume-Uni un an après, mais ne citera que sa fille…

Sybil, l’épouse de Hugh, le fils aîné des Cazalet, se meurt doucement d’un cancer et sa fille Polly, du même âge que Clary, se désespère car on ne lui dit pas la vérité « pour la protéger ». Elle trouver, avec raison, les adultes hypocrites et condescendants. Son frère d’un an plus jeune, Simon, est à cet âge intermédiaire où l’on a besoin de son père sans plus recevoir l’amour trop marqué des tantes et la mort de sa mère comme la pudeur mal placée de son père le laissent seul et malheureux. Tout leur cacher au prétexte que ce sont des affaires d’adultes n’est pas une bonne façon d’élever des enfants. A chaque âge sa compréhension, mais la vérité est toujours bonne à dire.

Christopher, le fils de Jessica, la seule fille des Cazalet, se veut « pacifiste », ce qui est compliqué en cas de guerre ouverte. Que faire si l’on a à se défendre ? Il a 16 ans et son père, qui le méprise et le rudoie, le fait engager à l’aménagement d’un aérodrome secondaire où il est en butte aux moqueries des autres et à leur incitation à aller aux putes. Lorsqu’il refuse, par pudeur victorienne et non par dégoût des femmes, il se fait traiter de pédé et sa logeuse le chasse. Il s’enfuit et entre en dépression jusqu’à ce que le Brig trouve un chien errant dans Londres bombardée, le ramène à Home Place où Christopher vit sa convalescence. Les deux abîmés de la vie, traumatisés par la guerre, lient amitié et Christopher reprend du poil de la bête ; il va travailler dans une ferme, ce qui était son intention première malgré son père.

Ce roman est comme une valise pleine de lettres qui auraient été retardées et qu’on lit d’un coup, prenant des nouvelles de toute la famille. L’autrice ne manque pas d’un humour où la lucidité cynique des enfants côtoie leur tendresse pour le ridicule. Ainsi de la couleur qui irait à la préceptrice Milliment, vieille fille pauvre et d’âge mûr : « le problème, c’était que chaque teinte suggérée semblait pire que la précédente : le lie-de-vin n’irait pas avec sa peau citron ; à côté du vert bouteille, ses cheveux ressemblerait à des algues ; le gris était trop terne ; en rouge la prendrait pour un bus londonien, et ainsi de suite » p.502. Et tout est à l’avenant.

C’est très attachant ! Cinq tomes de saga sont prévus et, au rythme de déambulateur choisi par l’éditeur, nous en avons pour encore des années.

Elizabeth Jane Howard, A rude épreuve – La saga des Cazalet II (Marking Time), 1991, Folio 2022, 711 pages, €9.90 e-book Kindle €16.99

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Churchill de Jonathan Teplitzky

Le Premier ministre britannique, le massif et léonin Brian Cox, est saisi à son acmé, dix jours avant l’opération Overlord, le Débarquement en Normandie contre l’armée allemande. Il a lutté deux ans tout seul avant que les Américains ne daignent, pour leur intérêt,  combattre les nazis. Ce sont désormais eux qui ont pris la main sur la bataille. Eisenhower (John Slattery) est un bon général, mais il décide en pleine souveraineté, Commandant suprême des forces alliées en Europe, et le Premier ministre britannique en est réduit à la politique, à « faire le clown » comme il dit.

Le vieux lion rugit encore mais ses dents sont limées. Après quatre ans de pouvoir absolu, il ne peut s’habituer à être contredit, à devoir discuter. Il n’écoute pas, il sait mieux que tous car il se souvient de l’autre guerre, celle de 14, et du débarquement à Gallipolli qu’il a dirigé en 1915 : un désastre. Plusieurs dizaines de milliers de jeunes morts – pour rien. Par l’impéritie du haut-commandement qui avait rogné sur les explosifs et sur le matériel. Après tous, ce n’étaient que des Turcs en face… Cette défaite le hante, il ne veut pas que cela recommence. Il a un autre plan que le débarquement frontal sur les côtes normandes, un plan qui sépare les forces, donc les risques, mais au risque justement que ce soit à chaque fois trop peu, trop tard.

Le commandement suprême allié passe outre à la volonté de Churchill en faisant agir le roi George VI (James Purefoy), falot et toujours bégayant mais souverain. Il convainc de sa voix douce son Premier de laisser faire les spécialistes. Et de ne surtout pas embarquer sur un navire avec les troupes, pour se faire bombarder ! Une autre lubie de Churchill qui veut à tout prix agir, en agité et mêle-tout. Plus que ses doutes (légitimes), la décrépitude physique et mentale (pleurnicharde) des derniers jours de guerre du Premier ministre, est soulignée et amplifiée. Le lion a fait son temps ; on ne peut être et avoir été. Churchill est « de l’autre siècle », comme lui balance Ike un jour qu’il l’agace. Place aux jeunes, aux spécialistes, à l’Amérique. Le Royaume-Uni et Winston Churchill avec son chapeau et son cigare sont has been.

Il sombre parfois dans des moments de dépression qui le laissent inerte, sourd à tout, vaincu. Il devient défaitiste et c’est sa nouvelle secrétaire (Ella Purnell) qui doit lui crier en face « ça suffit ! ». Elle a un fiancé sur un navire de Sa Majesté en route pour les côtes et ne supporte pas que ce soit pour rien. Ce qui le calme et le fait enfin écouter – vertu des femmes en guerre. Un Premier ministre qui a lutté tout seul en galvanisant la nation en juin 40 ne peut renoncer. Même les gamins qui le voient lui font le V de la victoire. Il y croit, il doit y croire, il doit le faire croire. Peu importent les risques et le nombre inévitable de morts, les gens ont besoin d’imaginer que les jeunes partis au front vont vaincre, les soldats ont besoin de se persuader qu’ils courent à la victoire. C’est le rôle politique du Premier d’être là et de le dire – pas d’être avec eux sur le front comme un vieux chevalier – mais d’incarner l’action de la nation, tandis que le roi reste son symbole. Outre la secrétaire, sa propre épouse Clementine (Miranda Richardson) qui le morigène, va jusqu’à lui asséner qu’il a assez bu car la carafe de whisky est constamment à portée de main, même sur sa table de nuit. Croit-elle qu’elle « va lui donner des ordres » ? Certes non, mais elle rappelle le raisonnable – et cela fait son chemin.

Un film psychologique qui est loin d’une « biographie » mais saisit un moment clé, celui de la fin. D’où le sentiment doux amer du spectateur, surtout britannique. « It isn’t the decent one », disent du personnage de Teplitzky l’Anglais moyen. Le vieux lion est encore là mais vacille, les crocs usés ; il va laisser la place. Comme de Gaulle à la même époque. Les héros n’ont qu’un temps.

DVD Churchill, Jonathan Teplitzky, 2016, avec avec Brian Cox, Miranda Richardson, John Slattery, Ella Purnell, Julian Wadham, Orange studio 2017, 1h34, €10,00 blu-ray €7,61

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