Carnac, Baie de Plouharnel

Une courte semaine à Carnac pour revoir les menhirs et me replonger dans la récente préhistoire. Au premier jour, le petit-déjeuner est à 7h30, à l’ouverture, exceptionnellement pour un départ tôt en raison de la chaleur, bien que la température ait chuté depuis hier soir. La Bretagne a un climat qui change très vite. D’ailleurs le ciel est gris et un orage se lève, il n’est pas question de marcher avec le risque de foudre.

L’orage passé, nous partons à pied de l’hôtel évidemment nommé « Les alignements » vers la baie de Plouharnel et ses ostréiculteurs à touche-touche le long de la mer, dans l’anse du Pô. À force de voir des huîtres, nous avons envie d’en manger. Ce que nous faisons pour ceux qui aiment, vers 11h30 au soleil qui revient et à la marée qui descend. Ce sont six numéros deux pour moi pour 8,50 €. A., que cela répugne, se décide à goûter et elle découvre qu’elle aime. Elle qui a, depuis des années, refusé à Noël les plateaux d’huîtres, se dit qu’elle pourrait désormais y céder ; elle est un peu chochotte. C., en revanche, prend un plateau de rillettes de poisson. Cette pause nous occupe bien trois quarts d’heure.

Nous poursuivons le sentier GR 34 au-dessus des vasières et de l’étang du Moulin en observant les mouettes rieuses à capuchon noir, les gros goélands aux ailes argentées, les sternes fines qui plongent au ras de l’eau. Les mouettes trépignent des pattes sur le bord pour faire sortir les vers. Des moutons noirs aux cornes recourbées broutent l’herbe d’un pré salé minuscule en bord de sentier ; c’est une race rustique réintroduite ici, le mouton des landes.

Au pied d’une propriété secondaire s’élève un « baromètre breton », construction humoristique que le propriétaire n’a pas inventée, à ce qu’il nous avoue en revenant en vélo. C’est tout simple : galet sec = beau temps ; galet mouillé = pluie ; galet mouvant = vent ; galet invisible = brouillard ; galet blanc = neige ; pas de galet = il a été volé.

Nous passons entre les maisons neuves ou retapées, surtout destinées aux vacances. Enfants et adolescents peuvent s’initier au kite surf, au paddle, à la voile, au wing – une planche à voile avec une voile légère sans mât – ou d’autres activités. Une théorie de jeunes adolescents en colonie de vacances passe en vélo, tous casqués et habillés et portant le gilet jaune de rigueur. Nous croisons quelques randonneurs adultes en couple, mais ils ne marchent qu’autour de leur maison, en promenade apéritive. Plus tard, un adulte torse nu défait son sac de ses épaules en nous voyant pour le porter sur sa poitrine. Curieuse pudeur puritaine venue des États-Unis.

Nous pique-niquons sur une table et des bancs en bois aménagés sur le GR, dans un parc communal ombragé de grands chênes. Un ancien lavoir, d’où sourd encore l’eau de la fontaine malgré la pellicule de lentilles d’eau qui recouvre la surface, rafraîchit l’atmosphère. Outre la salade nous avons de la variété : le pâté de cochon du cousin charcutier en Bretagne (et pas du cochon de cousin), le fromage frais de brebis du coin, le fromage blanc mi yaourt de marque Saint-Malo, des cerises et de la confiture de fraises aux poivrons. Je note deux doses de fraise pour une de poivron rouge.

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Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE

La Direction générale de la sécurité extérieure fait l’objet d’un point d’enquête par un journaliste à Libération puis au Point. Il raboute des articles déjà publiés (et cités) par un liant général, qui est de décrire l’état actuel du service. C’est un peu brouillon, les 16 chapitres comme des dossiers sans ordre, mais nous en savons un peu plus à la fin qu’avant d’ouvrir le livre.

L’image des « espions » a changé en France avec la série bien réalisée du Bureau des légendes. Tout un chapitre lui est consacré en introduction. La réalité ne colle pas tout à fait à la fiction mais elle y ressemble beaucoup, ce qui sert à l’image publique du service comme au recrutement par concours. Ces vingt dernières années ont vu l’essor de la cyberguerre et du renseignement en sources ouvertes sur le net, via des algorithmes. Il a fallu embaucher des matheux, des geeks et des non-militaires. Le plus souvent par des contrats à durée déterminée. Le temps des barbouzes est quasiment révolu et si le Service action subsiste, il entre parfois en concurrence avec le Commandement des opérations spéciales militaire.

Sauf que les civils de la DGSE sont plus flexibles et plus discrets que les militaires du COS et peuvent donc mieux réussir des opérations « noires ». Contrairement aux propos légers et guillerets de Hollande aux deux journalistes, les opérations « homo » (faire tuer une cible) sont rares, et sont plus des actes de guerre militaires (éliminer un dirigeant djihadiste ou terroriste) que politiques. Un président ne devrait pas dire ça, mais le naïf aux quarante gaffes l’a dit. Ce n’est pas rendre service à la France.

Trop rares dans ce livre les opérations décrites en situation, tel le sauvetage (raté) de Denis Allex en Somalie ou l’expulsion (réussie) de faux diplomates chinois en quête de recrues via LinkedIn. L’auteur s’étend sur le juridique, le « droit » de faire, qui serait contraire aux « droits de l’Homme » revendiqués par la France. C’est un faux problème, les opérations extérieures sont des opérations de guerre et justifiées comme telles. Les terroristes ne sont « jugés » que parce qu’on leur fait honneur de les traiter en égaux si on les attrape, et non pas en ennemis ; sur un champ de bataille, ils seraient purement et simplement descendus. Les présidents récents n’ont-il pas parlé « d’actes de guerre » pour les actes terroristes ?

C’est un peu l’avis de « la secte » sécuritaire, comme l’appelle Jean Guisnel, un groupe de diplomates qui, au vu du déclin de leur ministère qui coûte cher, ont investi la DGSE pour être au cœur de l’information, sinon du pouvoir. « Ce groupe s’est barricadé dans les postes essentiels. Il exerce une influence déterminante sur la politique étrangère et la pensée stratégique française », regardant le monde sous l’angle des rapports de force entre États. Le pôle régalien par excellence de la politique et de la Défense est du domaine présidentiel sous la Ve République. « Ils ne sont pourtant ni sectaires, ni conspiratifs, encore moins fermés » p.281. Comme le dit un expert, cité p.282, « ce qui les définit le mieux, outre que ce sont des diplomates, c’est leur belle mécanique intellectuelle, individuelle et collective. Ils n’ont pas de problème avec l’usage de la force armée, ou avec l’application de sanctions économiques féroces. » Ils sont en phase avec notre époque – enfin ! Finie la naïveté idéologique et la guerre en dentelle.

Les valeurs qui animent les quelques 7000 agents de la DGSE, selon une étude commandée pour l’occasion, sont le « secret », la « discrétion » et « l’engagement ». La loyauté est essentielle et l’adaptabilité un signe d’intelligence. Tiens ! Justement le mot qui qualifie les services secrets des pays anglo-saxons est intelligence, eux qui n’ont pas attendu les attentats terroristes, les espions chinois ou la guerre russe pour engager dès l’université les meilleurs élèves. Le renseignement n’est pas l’information, c’est l’intelligence de l’information pour en tirer quelque chose d’utile, notamment « entraver » (selon la formule consacrée dans les textes) les opérations ennemies contre la France.

En bref, ne recherchez pas un journalisme d’action qui relate les hauts faits des « services », mais une étude grand public sur l’organisation, les agents et l’usage d’un tel service « secret » dans la République. Les relations avec les « alliés » américains, les adversaires chinois (plus que russes), la guerre ouverte aux terroristes maghrébins et somaliens, la protection informatique, la place de la France en Afrique, tous ces thèmes sont abordés. Cette histoire n’a rien de « secrète » comme son titre pour faire vendre le laisse croire ; mais elle renseigne sur le renseignement.

Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE, 2019, J’ai lu 2022, 381 pages, €8,90 e-book Kindle €10,99

DVD Le bureau des légendes saisons 1 à 5, avec Mathieu Kassovitz, Jean-Pierre Darroussin, Brad Leland, Mathieu Amalric, Jules Sagot, StudioCanal 2020, 43h30, €64,79

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Catherine Belton, Les hommes de Poutine

Dix ans d’enquête 2008-2018 par une journaliste qui a été six ans correspondante du Financial Times à Moscou. Les financiers sont en général les mieux informés et les plus lucides. Ces vingt ans du pouvoir de Poutine sont éclairants : ils ferment la parenthèse des dix années Eltsine durant lesquelles la liberté la plus totale avait été introduite sans préparation en Russie. Après l’ère soviétique qui avait duré 75 ans, c’était à la fois un bol d’air frais pour la démocratie et l’économie – mais aussi la peur glacée des responsabilités et de la prise en main de soi. Qui en a tiré avantage ? Évidemment l’élite formée à la soviétique, donc dans les meilleures écoles du renseignement. Déjà Andropov, chef du KGB, avait préparé l’après soviétisme, conscient que le système sclérosé du « communisme » était dans une impasse.

Catherine Belton, dans ces presque six cents pages fouillées, remplies de noms et de dates, issues de nombreuses interviews d’anciens du KGB, d’oligarques, de banquiers et de fonctionnaires, de journalistes d’investigation russes, débrouille ces vingt ans de Poutine (avant la guerre ouverte en Ukraine) et donne le fil rouge : la prise en main du pays par une nomenklatura étroite d’inféodés au nouveau tsar, lui-même issu de leurs rangs et appuyé par la pègre. La Russie 2023 est un pays mafieux où les citoyens sont muselés et où tout le système juridique et politique est comme un village Potemkine, un décor de carton-pâte. Le vrai pouvoir se situe au sommet et tout se passe sur les ordres d’en haut, sans aucun souci du droit, des traités, ni des promesses. Comme il s’agit d’un système, l’homme Poutine n’est pas irremplaçable ; si le tsar est mort, vive le tsar. C’est une révolution qu’il faudrait. Peu probable étant donné l’inertie des Russes, mise à part une étroite frange urbaine éduquée – qui d’ailleurs déserte.

« Poutine avait souvent justifié le renforcement de sa mainmise sur tous les leviers du pouvoir – dont la fin des élections des gouverneurs et le fait de placer le système judiciaire sous le diktat (rappelons que c’est un mot russe) du Kremlin – en disant que de telles mesures étaient nécessaires pour entrer dans une nouvelle ère de stabilité en mettant fin au chaos et à l’effondrement des années 1990. Mais derrière ce patriotisme la main sur le cœur qui, en surface, semblait déterminer la plupart des décisions, il y avait un autre facteur, beaucoup plus troublant. Poutine et les hommes du KGB, qui dirigeaient l’économie à travers un réseau d’alliés loyaux, monopolisaient dorénavant le pouvoir, et ils avaient installé un nouveau système dans lequel les postes gouvernementaux étaient utilisés comme des moyens d’enrichissement personnel » p.37. Voilà le résumé, décliné en trois parties et quinze chapitres, dont le dernier sur le réseau russe et Donald Trump.

Car le système mafieux a recyclé l’argent noir siphonné aux entreprises sous contrôle ou issu de réseaux de contrebande (l’obschak ou butin partagé des voleurs) et confiés aux gardiens de confiance, dans des réserves offshore placées dans des paradis fiscaux et dans des placements judicieux dans des entreprises occidentales. Cela afin de disposer de quoi corrompre et acheter entrepreneurs, courtiers et politiciens. Poutine, jeune officier du renseignement en Allemagne de l’Est, a joué ce rôle pour le KGB avant de l’étendre à Saint-Pétersbourg lorsqu’il fut adjoint au maire Sobtchak avec l’aide du gang criminel de Tambov qui contrôlait le port maritime, puis à l’empire lorsqu’il est devenu président. Il a ainsi évincé de force, avec l’aide des services du FSB et des magistrats menacés, la Yukos Oil Company que son propriétaire, l’oligarque Mikhail Khodorkovsky de l’ère Eltsine, a perdue en 2004 par saisie pure et simple après avoir été accusé de fraude fiscale et jeté en prison. Ce sont les révélations des Panama Papers (p.470), la mise au jour de la laverie moldave après l’assassinat à Londres du banquier russe Gorbuntsov (p.475), les transactions miroirs de la Deutsche Bank (p.478), les oligarques russes complaisamment accueillis à Londongrad (p.409), la naïveté confondante de Bill Clinton puis de Barack Obama sur la géopolitique.

Dans la pure lignée du système soviétique qui finançait ainsi sur fonds secrets – gérés par le KGB – les partis communistes et les fractions gauchistes, y compris le terroriste Carlos le Chacal, la RAF allemande (Poutine y a participé à Dresde) et les Brigades rouges italiennes – cet argent noir finance aujourd’hui les partis pro-Kremlin en Ukraine jusqu’à la guerre, les partis d’extrême-droite et d’extrême gauche des démocraties occidentales ainsi que leurs trublions : les Le Pen (père, mère, nièce), Mélenchon le castriste, Berlusconi l’arriviste bling-bling, Salvini, Orban, Syriza en Grèce, Boris Johnson, Trump… Ce pourquoi « les sanctions » occidentales ne seront jamais efficaces si elles en sont pas totales. La principale source de revenus de la Russie est le gaz et le pétrole ; couper drastiquement les ponts affaiblirait nettement le pays, incapable de créer des industries autonomes malgré ses ingénieurs et chercheurs de talent. C’est que toute mafia fonctionne au rebours de l’efficacité économique et que l’incertitude du droit, laissé au bon vouloir de l’autocrate, n’incite surtout pas à investir dans des projets futurs. C’est probablement la limite du nouveau système, tout aussi sclérosé que le soviétique qu’il a voulu remplacer.

C’est la raison pour laquelle Poutine et son clan ne cessent de booster l’immunité des citoyens russes par des rappels de violence périodiques : les faux attentats de Moscou en 1999 (290 morts), les marins du Koursk laissés volontairement crever au fond de la mer en 2000 (118 morts), le faux attentat du théâtre Dubrovka en 2004 suivi d’un assaut au gaz mal dosé qui a fait plus de morts civils (123) que de faux terroristes (tous descendus pour ne pas qu’ils parlent), l’assaut meurtrier de l’école de Beslan à la rentrée 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), la guerre larvée du Donbass (13 000 morts avant 2020), l’avion civil de la Malaysia Airlines descendu par un missile russe dans l’est de l’Ukraine (298 morts), les snipers russes contre les manifestants de Maidan à Kiev en 2014 (44 morts)… Le KGB et Poutine font bon marché de la vie des citoyens, en brutasses élevées dans le système stalinien et les gangs de rue.

L’appel au patriotisme, à la religion orthodoxe, aux souvenirs de l’empire (des tsars et de l’ère soviétique), sont des paravents commodes pour relancer la machine. D’un côté la peur (les arrestations, les spoliations, les assassinats, les attentats), de l’autre l’idéologie (religion, famille, patrie) : avec cela vous tenez un peuple. Surtout s’il est peu éduqué (« à la russe »), disséminé sur un territoire immense, et soumis à la seule propagande télévisuelle et médiatique du Kremlin (comme on dit Gremlin). Autocratie, orthodoxie et nationalité – c’était ce qu’affichait Nicolas 1er, « l’un des tsars les plus réactionnaires » p.316. Karl Marx avait bien analysé le mécanisme de l’idéologie : ce qui justifie la caste au pouvoir. Dans la Russie d’aujourd’hui, la gloire de l’empire et le mythe de forteresse assiégée excusent la mainmise du pouvoir sur tout et tous – et accessoirement les enrichissements égoïstes scandaleux : 50 % du PIB russe entre les mains de 8 familles seulement (p.240), un somptueux palais de 1000 m² sur la mer Noire et au moins 10 milliards de dollars en Suisse pour Poutine (p.386). La « caste » des siloviki – des services du maintien de l’ordre – a remplacé la noblesse tsariste et la nomenklatura du Parti communiste, mais l’autocratie subsiste avec un tsar à sa tête. Tout est évidemment effectué dans la plus pure tactique du mensonge à l’œuvre depuis Staline, sur l’exemple nazi (plus c’est gros, plus ça passe ; niez tout, attendez les preuves ; proposez puis faites le contraire en douce) : ainsi sur Yukos pour balader les investisseurs étrangers, en Crimée où les « petits hommes verts » n’étaient pas Russes jusqu’à ce que la péninsule soit assurée (p.347).

Bien sûr, ce livre passionnant n’est pas de lecture facile, outre qu’il est mal traduit (« évidence » pour indice, par exemple, et certaines phrases alambiquées). Il ne comporte aucun index alors que des centaines de noms apparaissent dans les pages. Il ne comporte aucune note, mais l’éditeur (anglais) assure que l’on peut y avoir accès via une boite mél (pourquoi ? pour constituer un fichier?). Le style de l’autrice est plus proche d’un rapport juridique que d’un livre d’histoire immédiate, juxtaposant les faits et les dates et usant du naming répété comme d’une preuve. Mais ce qu’elle expose recoupe beaucoup d’informations que l’on a pu lire ici ou là depuis des années et offre une cohérence au fond bien étayée. De quoi mieux comprendre l’agression brutale de l’Ukraine, préparée depuis vingt ans. Ne boudons pas notre plaisir.

Livre de l’année 2020 de The Economist et du Financial Times

Catherine Belton, Les hommes de Poutine – Comment le KGB s’est emparé de la Russie avant de s’attaquer à l’Ouest (Putin’s People), 2020, Talent éditions 2022, 589 pages, €23,90 e-book Kindle €14,99

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Il faut s’élever au-dessus de la canaille, dit Nietzsche

« La vie est une source de joie », commence Zarathoustra dans le chapitre dédié à la canaille. Et d’ajouter aussitôt : « mais partout où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées ». Le mot canaille vient de chien, animal vil et méprisable, le contraire du loup – dont il descend. Mais il s’est abâtardi, devenu sous-loup, sur l’exemple inverse du sur-homme.

La canaille tord les mots pour en chasser le sens, empoisonne tous les raisonnements par des préjugés idéologiques et par son vice envieux d’égalité forcenée. Les canailles sont les « gens impurs », ceux qui ont des « rêves malpropres ». « Ils ont empoisonné même les mots », dit Nietzsche. Il vise ainsi les prêtres, ces grands menteurs de l’illusion, mais aussi les philosophes enfermés dans leurs dogmes, les bourgeois qui croient aux vertus de la masse en politique (le fameux Peuple sain et innocent), et les marchands qui font commerce de tout et monnayent même les sentiments.

Le chapitre est lyrique et se perd en paragraphes de pure incantation poétique. Mais il ressort quand même l’idée simple qu’il faut s’élever au-dessus de la canaille pour penser par soi-même, vouloir par soi-même et écouter ses bons instincts. Car la canaille séduit : « souvent je me suis fatigué même de l’esprit, lorsque je trouvais que la canaille était spirituelle, elle aussi ! »

Attention aux dominateurs. Certes, ils ne sont pas en apparence esclave de la Morale et de la Religion, mais plutôt de leurs vices. « Et j’ai tourné le dos aux dominateurs, lorsque je vis ce qu’ils appellent aujourd’hui dominer : trafiquer et marchander la puissance – avec la canaille ! » Nietzsche n’aurait décidément pas été nazi : trop de canaille dans les rangs ! Il aurait peut-être suivi les hobereaux prussiens de bonne race comme Ernst Jünger. Mais peut-on trafiquer et marchander avec les nobles ? Il semble que oui, si l’on prend la phrase au pied de la lettre. Ce n’est pas le fait d’échanger des biens ou de négocier un prix qui est vil, c’est avec qui on le fait. L’acte est contaminé par l’acteur, « la canaille du pouvoir, de la plume et des plaisirs ».

Il faut se ressourcer dans la solitude du paysage, la pureté de l’air et des sources, pour éviter la contamination et penser enfin par soi-même, selon son esprit, son cœur et ses instincts. Ce sont les montagnes d’Engadine que Nietzsche a arpentées en long et en large pour mieux penser les discours de Zarathoustra en marchant, loin des bibliothèques poussiéreuses et des relations sociales mesquines. « Car ceci est notre hauteur et notre patrie : notre demeure est trop haute et trop escarpée pour tous les impurs et pour leur soif. » Élitisme de l’effort, souci de pureté vers l’essentiel, solitude pour être vraiment soi « comme de grands vents ». Mais aussi tentation de la secte, qui a saisi parfois les nietzschéens d’extrême-droite, la tentation de faire contre-société, entre soi, pour préparer l’avenir (mais non politique, si l’on reste « entre soi »).

« Nous voulons vivre au-dessus d’eux, voisins des aigles, voisins du soleil : ainsi vivent les grands vents. » Nietzsche se veut animé du souffle prophétique, en cela il n’a pas quitté l’esprit de la religion ; il veut une nouvelle religion, celle du Surhomme, de l’homme matériel qui doit être surmonté. Mais pas avec les gadgets du transhumanisme, plutôt par la vertu à l’antique et l’éducation qui épanouit l’individu dans la société et lui fait découvrir sans cesse des choses nouvelles.

Un jour viendra où le souffle (de l’esprit) balaiera les miasmes de la canaille et, dès lors « gardez-vous de cracher contre le vent ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Mary Higgins Clark, Le fantôme de Lady Margaret

Cinq nouvelles policières dont la première, qui donne son titre au recueil, est à elle seule un petit roman. C’est à chaque fois un délice, le suspense est bien amené et la « chute » brutale. Difficile de commenter sans dévoiler, aussi n’en dirai-je que peu.

Le fantôme de Lady Margaret se passe pour une fois en Angleterre. Judith est une jeune veuve qui a déjà publié des romans historiques à succès (un double de l’autrice). Adoptée petite par un couple de diplomates américains en poste à Londres après qu’elle ait été retrouvée seule, errante, après un bombardement de V1 en 1944, et que quatre ans d’enquête n’aient pas permis de retrouver ni son nom, ni sa famille, elle revient à la capitale britannique pour se documenter sur la période de Charles 1er et de Charles II, sur laquelle elle écrit. Elle se passionne, s’oublie parfois des heures dans son récit, laissant passer le temps. Son nouvel amant Stephen Hallett, rencontré dans un cocktail, est Member of the Parliament, conservateur, et pressenti pour devenir le prochain Premier ministre lorsque la Dame en poste se résignera à partir, après dix ans de bons et loyaux services (je pense qu’il s’agit d’une Margaret). Judith est très amoureuse mais son prénom la prédestine à revivre ce qui se passait six siècles avant Jésus lorsque la belle juive a pris la tête du gros fendard Holopherne, envoyé par Nabucho. En voulant retrouver ses souvenirs d’enfance bloqués, Judith régresse au point d’être envahie par une personnalité historique, Lady Margaret Carew, ennemie de sir Stephen Hallett, sbire du roi Charles qui a tué son fils Vincent. Et d’étranges attentats en plein Londres surviennent à intervalles réguliers. On pressent que tout cela va mal finir.

Terreur sur le campus est l’histoire d’un enlèvement d’une jeune fille bien sous tous rapports par un loser du lycée, laid et niais, qui en pinçait pour elle mais était maintenu à l’écart, harcelé et moqué. En bref, il fantasme et se venge.

Un jour de chance est machiavélique : une jeune femme, comme toujours chez Clark, est très amoureuse de son mec mais celui-ci ne parvient jamais à garder un poste de vendeur d’obligations dans les grandes firmes de Wall Street, métier qui l’ennuie. Il vient d’être viré d’une boite – Merrill Lynch, pas moins – et n’ose guère l’annoncer à sa femme qui, elle, enchaîne les petits boulots. Elle croise chaque matin un vieux qui aide à la vente de journaux et qui lui annonce qu’aujourd’hui sera son jour de chance. Il joue à la loterie. Il annonce qu’il viendra dîner avec eux, car elle l’invite parfois, pour leur annoncer une nouvelle. Le soir venu, personne : ni mari, ni vieux. Le mari rentre très en retard, mouillé, crevé, et annonce qu’il doit lui dire quelque chose de très important, mais le vieux n’apparaît pas. Il prime : la jeune femme téléphone à la police, aux hôpitaux, part à sa recherche. De fait, le vieux a été agressé et dépouillé, emmené à l’hôpital, il se meurt. Avait-il gagné à la loterie ? Et que devait dire le mari de si important ? Le lecteur croit que… d’ailleurs la jeune femme découvre… mais pas du tout ! C’est pire et plus dérisoire. Du grand art de la nouvelle.

L’une pour l’autre est l’histoire d’une confusion entre jumelles. Le tueur est jaloux d’avoir été évincé d’un rôle de jeune premier à la pièce du lycée – qui a valu à son remplaçant un contrat d’acteur télévisé en or. Après des années de galère, il trouve la metteuse en scène qui l’a viré sur un magazine et la tue. Mais il zigouille l’une en croyant que c’est l’autre, puis s’en aperçoit trop tard et tente de bisser son acte. Sauf que tout ne se passe pas aussi bien que la première fois. Celle qu’il a tuée était-elle finalement la bonne ? Est-ce une ruse de celle qui reste pour gagner du temps ? Désorienté, déstabilisé, le tueur s’égare. Mais il est déterminé.

L’ange perdu est une petite fille de 4 ans. Elle a été enlevée par son père qui est un escroc et sa mère la cherche désespérément. Elle la retrouve brusquement en photo dans un magazine, jeune modèle qui joue un ange pour le numéro de Noël. De fil en aiguille, elle remonte la piste et trouve la ville, l’adresse, la description d’une femme qui l’accompagnait. Elle se rend sur les lieux, invite la police, et entreprend de traquer les kidnappeurs, dont son mari toujours escroc et sa nouvelle, qui s’apprêtaient à fuir aux Bahamas. Mais la petite est intelligente, aimant sa mère et a bonne mémoire. Elle prend des initiatives.

Mary Higgins Clark, Le fantôme de Lady Margaret (The Anastasia Syndrome and other stories), 1989, Livre de poche 1994, 313 pages, €7,30

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Vermeer, La Jeune fille à la perle

Ma peinture préférée reste La jeune fille à la perle qui affiche à l’oreille le microcosme du monde en même temps que sa goutte de rosée pubertaire. C’est une perle de rosée virginale qui sourd au moment où les lèvres s’entrouvrent et où le regard vous croise. La jeune fille à la perle, si pure et virginale d’apparence, ne serait qu’une simple pute. La perle était l’insigne des courtisanes, et la grosseur de celle qu’elle porte est disproportionnée par rapport à celles que l’on trouve habituellement. Elle est comme une enseigne à l’entrée des maisons closes et dit que la fille est prête à baiser. Je suis un peu dubitatif sur cette présentation de guide. La perle semble être en chrétienté un symbole de pureté, à la fois trésor caché et vanité terrestre. Mais ce pourrait être aussi, vu la grosseur, une perle de verre argenté ou d’étain poli, à moins que ce soit un effet spécial du peintre. Tout l’intérêt de l’art est justement de provoquer le spectateur à avoir sa propre vision. De plus, il semble que la fameuse Jeune fille ait été l’une des filles du peintre, âgée de 12 ou 13 ans et non pas une servante de 16 ans comme le romance Tracy Chevalier.

J’observe que les lèvres pulpeuses des filles de Vermeer rappellent les lèvres entrouvertes des garçons du Caravage à la fin du XVIe siècle, comme Le garçon mordu par un lézard ou Les musiciens. La façon dont est tourné le visage de la jeune fille à la perle de Vermeer rappelle également la façon dont est tourné le visage du Joueur de luth du même Caravage, peint en 1595. Il a la même coiffe, la même lumière, le même regard, les mêmes lèvres pulpeuses semi entrouvertes. Le Caravage a influencé les peintres de Delft, l’école caravagesque d’Utrecht rassemble les peintres néerlandais partis à Rome au début du XVIIe siècle pour parfaire leur formation. Réalisme et clair-obscur sont les principaux apports de l’Italie, ainsi que les scènes de genre et les buveurs ou musiciens. L’Entremetteuse de Dirck Van Baburen (1622) est inspirée des Tricheurs du Caravage (1595) ; elle a peut-être inspiré Vermeer, dont on sait qu’il a été influencé par l’utilisation de la couleur par cette école.

La fille au chapeau rouge, dans la même veine, me plaît moins car elle arbore trop de sensualité ouvertement et n’a plus rien de virginale. Il s’agit d’une claire invite sexuelle et non pas d’une envie affective d’admiration ou de protection. L’infrarouge montre que la première esquisse était un homme. L’inverse de la très jeune fille en fleur.

Le tableau de la Jeune fille, peint vers 1665, ne portait pas de titre, on l’a appelé successivement le Portrait turc ou la Jeune fille au turban et c’est le roman paru de 1999 de Tracy Chevalier, La jeune fille à la perle, qui lui a assuré son titre actuel dans le grand public. Le tableau était peut-être destiné à Pieter van Ruijven, un riche percepteur de Delft ami de la famille du peintre. Dans cette société prospère grâce au commerce, l’art est un marqueur social et un placement financier. Elle a refait surface lorsqu’un collectionneur, un Français, l’a achetée pour deux florins, soit moins d’un euro. Une fois nettoyée, il a vu que c’était un Vermeer et en a fait don à sa mort en 1902 au Maurithuis. L’œuvre a été restaurée en 1994 pour lui ôter son vernis qui s’était assombri, permettant de remettre en valeur les petites touches blanches qui ornent la commissure des lèvres.

L’usage du sfumato à la Vinci permet chez Vermeer que l’arête du nez de la jeune fille soit fondue dans sa joue. Le fond était vert sombre et nous paraît noir à cause du vernis ; ce vert représentait initialement un rideau. La torsion du buste crée une tension qui invite le regard du spectateur tandis que le fond sombre uni semble faire émerger le visage du néant. La couleur bleu-gris des yeux répond à la nuance de la perle. La jeune fille est mise en situation, le torse en rotation donne le sentiment qu’elle ne pose pas, qu’elle est surprise. Le tableau est fait pour nous attirer, au sens optique comme sexuel. Il instaure une relation et laisse du mystère, ce qui retient. Cette peinture reste universellement humaine avec ses trois couleurs primaires (rouge des lèvres, bleu et jaune du turban) et l’effet qui fait surgir la lumière de l’obscurité. Elle est aussi un fantasme, la manifestation du désir surpris, interdit. Comme il subsiste un mystère, la (très) jeune fille attire – elle a toujours attiré les hommes faits.

Les produits dérivés et les imitations dérisoires contemporaines gâchent un peu la vraie jeune fille, mais c’est l’époque : tout doit être rabaissé au niveau démocratique de celui qui regarde.

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Mais qui a tué Harry ? d’Alfred Hitchcock

Dans un flamboyant automne de la campagne nord américaine du Vermont, un petit garçon en T-shirt s’avance. Il porte un pistolet à la ceinture et un fusil mitrailleur à la main. Soudain, trois coups de feu rapprochés : le petit garçon se jette à terre, comme au cinéma. C’est peut-être la guerre ? Il se relève et va voir en direction des coups de fusil : ce n’est peut-être qu’un chasseur même si l’adjoint du shérif a interdit de tirer dans ces lieux.

Le gamin nommé Arnie (Jerry Mathers) monte une colline et, au pied des arbres en feu de saison, découvre un cadavre fraîchement mort. Un homme en costume gris, cravaté et chaussures de ville aux pieds. Il porte un trou ensanglanté dans le front et il ne bouge plus. Le petit garçon court au village prévenir sa mère (Shirley MacLaine). Entre temps, le capitaine retraité Wiles (Edmund Gwenn), celui qui a tiré, est bien embêté : il a cru viser un lièvre et voilà un corps gisant. C’était un accident, se dit-il, autant le faire disparaître.

Mais ne voila-t-il pas qu’à chaque fois qu’il saisit le mort par les pieds, surgit un quidam qui passe par là. C’est successivement sa voisine Miss Ivy, une fille fille de 42 ans qui en paraît dix de plus (Mildred Natwick), un vagabond (Barry Macollum) qui s’empare des belles chaussures en laissant voir les chaussettes ridicules du mort à bouts rouge vif, le docteur aux lunettes épaisses qui lit un livre et ne voit rien (Dwight Marfield), la mère et le gamin qui reviennent… « Ah ! C’est Harry mon mari ! Il ne bouge plus, bien fait pour lui. » Et encore le peintre du village Sam (John Forsythe), artiste envolé qui n’a pas encore 30 ans et expose ses toiles chez l’épicière (Mildred Dunnock), sans en vendre aucune car, si elle ont de belles couleurs, elles sont abstraites et on ne reconnaît rien, disent les commères.

Le capitaine est bien embêté, surtout lorsque le peintre commence à dessiner le portrait du mort au pastel. Il lui expose les faits : ses trois balles tirées, l’une dans une boite de bière pour s’entraîner, l’autre dans le panneau interdit de chasser, la troisième dans un lapin qui passait. Mais il n’a pas trouvé de lapin, c’est donc le mort qui en a fait office. Conclusion : se taire et dissimuler. Informer les autorités serait une suite de tracas sans nom et puisque Harry a été reconnu par sa femme et qu’elle semble être contente qu’il soit passé de l’autre côté, pourquoi s’en faire ? Chacun peut goûter l’ironie de cette attitude dans ce monde très puritain du Vermont, où le clocher pur d’une église toute blanche se dresse dans le paysage. Dieu sait ce qui s’est passé et cela suffit.

D’où l’enterrement sous un arbre du coin. Mais le comique de répétition va à nouveau sévir : après le défilé de « tout le canton » devant le cadavre, les interrogations taraudent les uns et les autres. On déterre, on réenterre, et à nouveau… C’est que le gamin a trouvé un lapin mort sous les arbres, le capitaine l’a donc bien abattu, y aurait-il une quatrième balle ? Mais alors, qui a tué Harry ? L’épouse avoue un coup de poêle à frire sur sa tête car il était insistant et voulait la reprendre alors qu’il ne l’aime pas et qu’il ne s’était marié que parce qu’elle était veuve de son frère. La vieille fille confesse qu’avant de « trouver » le capitaine devant le cadavre, elle a rencontré Harry sur le chemin, il titubait, il l’a prise pour sa femme, il a voulu l’agresser ; en se défendant, elle l’a atteint au front d’un coup de talon de chaussure renforcé au fer. Alors, si ce n’est pas le capitaine, pas l’épouse, serait-ce elle qui a tué Harry ?

Le cadavre, déterré, est porté au domicile de la veuve pour que le docteur myope l’examine. Pour cela, il faut le nettoyer, laver ses vêtements, ce qui engendre une scène cocasse où les deux couples en formation vaquent aux tâches ménagères, lavage, séchage, repassage. Le docteur conclut à un arrêt du cœur, tout simplement une crise cardiaque, même si le spectateur peut avoir des doutes sur ses compétences. L’adjoint du shérif (Royal Dano) soupçonne quelque chose mais perd une à une les « pièces à conviction » qu’il laisse sans surveillance. Il n’y a pas d’affaire Harry, pas de « trouble » selon le vocable anglais. Il faut donc le réenterrer. Sauf que… le peintre envolé et la veuve joyeuse ont décidé de se marier. Il faut donc déclarer le cadavre, sinon la loi exige d’attendre sept ans pour rendre officielle la disparition. Pas question d’enterrer Harry, il faut que les autorités le découvrent comme s’il était tout neuf. Comment faire ?

C’est là que le gamin va jouer son rôle.

Un chef d’œuvre d’humour à la Hitchcock dans un paysage de feu, où le cadavre est un objet qu’on trimballe et sert de prétexte à plusieurs histoires du village, dont le millionnaire (Parker Fennelly) qui achète toute l’œuvre du peintre. De l’influence des morts sur les vivants : la vieille fille trouve un vieil homme à sa pointure, la jeune veuve esseulée trouve un jeune mari, le gamin de 5 ans un papa, l’adjoint du shérif enfin une affaire, le peintre un mécène, tous un cadeau… C’est léger, irrespectueux des mines de circonstance devant « la mort » et plein de charme.

DVD Mais qui a tué Harry ? (The Trouble with Harry), Alfred Hitchcock, 1955, avec‎ Edmund Gwenn, John Forsythe, Mildred Natwick, Mildred Dunnock, Jerry Mathers, Universal Pictures 2022, 1h39, €14,99 Blu-ray €16,90 4K €20,97

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R.K. Narayan, Dans la chambre obscure

Un roman décevant, comme tronqué, puisque le lecteur ne sait pas au bout de moins de 200 pages, ce que devient Savriti, l’épouse, et Shanta, la houri du mâle, l’Indien Ramani.

Tout commence par la vie quotidienne du couple Ramani et de leurs trois enfants, le fils aîné Babu, 13 ans, et deux filles, Sumati, probablement 9 ans, et Kamala, 5 ans. Le père râle tout le temps, il n’est jamais content. Il faut lui ouvrir la porte du garage dès qu’il_ klaxonne au bout de la rue pour rentrer sa voiture, il faut lui servir immédiatement à dîner, lui faire couler un bain, lui porter son journal, lui faire la conversation, lui obéir en tout. C’est lui qui décide d’aller au cinéma ou non, de quel film on va voir, lui qui décide si le fils a de la fièvre ou non, lui qui décide de rentrer tard le soir sans prévenir, tout en réclamant à dîner dès qu’il paraît.

C’est un sale bonhomme, un exemplaire typique des années 30 dans l’Inde avant l’indépendance. La loi du mâle régnait en maître. Certaines femmes ne l’acceptent pas, elles font des études ou mènent leur mari à la baguette en les menaçant haut et fort devant tout le monde. Pas l’épouse Savriti, sans doute amoureuse de son mari, mais usée par trois grossesses et sans guère de piquant dans la conversation. Dire toujours oui ne prédispose pas à manifester une personnalité.

C’est pourtant Ramani son mari, directeur d’une succursale d’assurance, qui va mettre le feu au couple. Sa compagnie lui a ordonné, depuis la capitale, d’engager une femme parmi les employés afin de toucher un public assurable plus grand. C’est lui qui voit les candidates et il choisit celle qui lui plaît le plus, Shanta. C’est une belle femme encore jeune qui a fait des études jusqu’à la licence et a quitté volontairement son mari pour se débrouiller seule. Engagée pour trois mois, elle ne fait pas grand-chose, sinon séduire à petites touches le directeur. Celui-ci, en gros niais, ne voit rien et se laisse faire, tandis que ses employés rient sous cape et que la rumeur se répand dans la ville.

Savriti son épouse, outrée qu’il la délaisse pour une catin et qu’il fasse si peu de cas d’elle-même, décide de partir de la maison. Comme tout appartient à son mari, y compris les enfants puisqu’il a payé la sage-femme pour les accouchements et les frais de leur éducation, elle laisse tout et part sous la lune après une forte dispute.

Elle se jette dans la rivière mais un ouvrier qui passait par là la récupère par les cheveux et l’emmène chez lui ou sa femme décide qu’elle peut rester. Savriti ne veut rien devoir à personne et veut travailler pour payer sa nourriture. On lui trouve un emploi d’entretien d’un temple et elle y passera deux jours, mais finit par s’ennuyer de ses enfants. Elle décide alors de rentrer au bercail.

Tout ça pour ça, peut-on dire, car rien ne sera changé, elle poursuivra sa vie d’épouse effacée et la putain restera en place au bureau, à moins que la compagnie ne la mette dehors pour travail insuffisant. Reste un roman qui décrit de façon très vivante la vie quotidienne indienne d’il y a un siècle et complète les romans autobiographiques du même auteur déjà chroniqués sur ce blog.

Rasipuram Krishnaswami Narayanaswami dit R.K. Narayan, Dans la chambre obscure (The Dark Room), 1938, 10-18 1992, 175 pages, occasion €1.91

Les romans de R.K. Narayan déjà chroniqués sur ce blog

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Vermeer à Delft

Parallèlement, le musée Prinsenhof à Delft présente une exposition sur Le Delft de Vermeer, du 10 février au 4 juin 2023 ouverte de 11.00 à 17.00.

Le Prinsenhof – la cour des princes – est le bâtiment où Guillaume de Nassau est venu se réfugier en 1583 avant d’y être assassiné un an plus tard par Balthazar Gérard ; il était à l’origine le couvent Sainte-Agathe. Nous y voyons le couloir où il a été arquebusé, deux trous de balle encore conservés dans le mur. Le prince d’Orange, dit « le Taciturne » car il parlait peu, fut le chef de la révolte des Pays-Bas espagnols contre le roi d’Espagne Philippe II, fils de Charles Quint. Les Espagnols offriront une prime à qui l’assassinera et, après avoir échappé à plusieurs tentatives, la dernière sera la bonne. Poutine n’a rien inventé.

Le bâtiment organise une exposition consacrée au Delft de Vermeer. Elle présente le contexte culturel et historique de l’époque du peintre. Des tableaux de ses contemporains montrent que les sujets qu’il traitait était ce qui plaisait au public, quelques documents prouvent que non seulement il a existé mais qu’il a eu une vie et laissé des peintures en héritage.

Quelques paysages de Delft sont présentés, mais pas aussi vivants que celui de Vermeer. Cornelis de Man a peint un Intérieur avec trois hommes assis autour d’un globe en 1668, qui rappelle l’Astronome, mais Vermeer a resserré la scène sur la personne. Dirk van Baburen a aussi peint une Entremetteuse vers 1592, mais Vermeer l’a traité autrement, de façon plus morale peut-être, avec une jeune fille plus jeune et une entremetteuse dans l’ombre. Pieter de Hooch a peint un Homme lisant une lettre à une femme en 1629, mais plus statique que Vermeer, avec La femme en rouge, probablement une catin aux lèvres pleines, qui se recule en faisant s’agiter ses boucles d’oreille en perle.

Il y a aussi les mêmes filles, les mêmes intérieurs, les mêmes portraits et les mêmes scènes de genre, mais d’un talent moins affirmé. Les tableaux d’autres peintres présentent des scènes de bordel avec les mêmes codes esthétiques : les perles, le petit sourire, la chaufferette pour se faire des sensations sous les jupes, les lèvres pulpeuses, le regard direct, la lettre. Pour moi, la Jeune fille à la perle est peut-être prête à s’offrir, mais elle a à peine 13 ans et reste virginale. Notre guide belge dérape parfois dans des envolées émotionnelles de grande folle, aussi lui laissons-nous son avis sur le fait qu’elle était pute prête à s’offrir.

Parmi les documents présenté dans l’exposition, le registre des enterrements, où Vermeer est mentionné au 16 décembre 1675, inhumé dans la Oude Kerk. L’inventaire des biens de Vermeer figure aussi en vitrine, daté de 1676, montrant la relative pauvreté de Vermeer lui-même ; les objets précieux utilisés dans ses tableaux étaient à sa belle-mère.

Si Vermeer était bien de Delft, sa ville natale de laquelle il n’est pas probablement jamais sorti, il ne s’appelait pas Vermeer. Ver Meer (abréviation de Van der Meer) veut dire « du lac ». On ne sait pas pourquoi il a pris ce pseudonyme. Son vrai nom était Johannes Janszoon. Il est né en 1632 et est mort en 1675 à 43 ans de mauvaise santé, ce qui lui a donné environ 25 ans de métier. Nous n’avons recensé que 35 ou 37 toiles de lui, ce qui paraît très peu. Dès lors, deux hypothèses au moins : la première est que nous n’avons pas retrouvé tous les tableaux signés Vermeer ; la seconde est que Vermeer était quelqu’un qui voulait faire de beaux objets de luxe, payés fort chers et donc extrêmement travaillés – il produisait peu afin de faire monter la rareté et le désir. Ces deux hypothèses ne sont pas exclusives l’une de l’autre, d’autant que la peinture était devenue un placement financier des bourgeois de l’époque.

Nous ne savons pas grand-chose de la vie de Vermeer sinon que ses parents étaient tisserands devenus aubergistes et marchands de tableaux, dans une ville prospère grâce à la faïencerie de Delft en imitation chinoise. Digna Baltens, la mère de Johannes Vermeer, aurait reçu une compensation financière pour les dommages causés à l’auberge où il a passé son enfance et son adolescence, après l’explosion de la poudrière de Delft le 12 octobre 1654. Vermeer n’avait qu’une sœur, Geerthruyt, de douze ans plus âgée que lui. Il a appris le dessin et la peinture dès l’enfance avec ses parents marchands de tableaux dans leur auberge et les amis peintres comme Leonaert Bramer (1596-1674). Mais il a dû attendre l’école à la Guilde de Saint-Luc pour être à même de devenir peintre lui-même.

Le garçon a fait un mariage de raison avec Catharina Bolnes, née en 1631 d’une famille catholique nantie. Le couple a eu 15 enfants dont quatre morts en bas âge ; en restent 11, trois garçons et sept filles, mais tous n’ont pas survécu. Sa belle-mère Maria Thins, née en 1593 et décédée en 1680, chez qui le couple vécu pendant quinze ans, était catholique, le couple a été habiter chez elle dans le quartier catholique de Papenhoek, et le principal possesseur de tableaux de Vermeer dans la ville Peter van Ruijven était lui aussi catholique. Cela ne veut pas dire que Vermeer s’est lui-même converti au catholicisme, ni que le possesseur des tableaux en question ait été son mécène. Il a pu en acquérir sur le marché, car les tableaux étaient vendus comme des légumes ou du poisson sur des étals, ou bien de seconde main lorsqu’ils lui ont plu. Ou encore sur commande expresse, ce qui était plus rare au vu des sujets traités par le peintre.

Vermeer a en effet figuré ce qui se vendaient le mieux, à l’imitation de ses collègues des autres villes alentour. Le plus facile était le portrait, le plus vendable la jeune fille en fleur, le plus moral la tronie (ou trogne, physionomie exemplaire) et le plus agréable des scènes d’intérieur ou de paysage. Il a pris sa femme et ses filles comme modèles, parfois sa belle-mère ; cela lui coûtait moins cher que de payer une personne. Mais il n’en a pas fait des portraits réalistes, il a réalisé des types dont la Jeune fille à la perle qui est le type même de la jeunesse au bord de l’adolescence. Ce côté intemporel a plu, continue de plaire et plaira sans doute encore.

Il faut remettre le peintre dans son contexte, nous dit l’historien d’art. Les Pays-Bas étaient à l’époque une république et la notion d’artiste était très différente de celle des royaumes comme la France ou l’Angleterre. Dans les royaumes, l’artiste passe un concours et devient peintre officiel. Il peut dès lors avoir un atelier, faire école et attendre les commandes car il est pensionné par la cour. Dans une république, l’artiste est seul et exerce un métier libéral, il gagne sa vie avec ses œuvres. Il produit ce qui plaît, n’a pas les moyens d’engager des apprentis, et ne fait donc pas école. Vermeer est probablement allé étudier le dessin à la Guilde de Saint-Luc qui est le patron des dessinateurs parce que l’on croyait que Luc avait dessiné la vierge Marie. Pour accéder à la guilde, il fallait être citoyen de la ville, propriétaire et marié, s’acquitter en outre d’une cotisation annuelle. La guilde assurait la formation de l’artiste, le contrôle de qualité de ses œuvres, assurait sa réputation sur le marché, et servait d’assurance sociale en cas de coup dur. Vermeer en est devenu membre le 29 décembre 1653 puis syndic en 1662 et 1663 puis en 1672.

Vermeer, qui a beaucoup d’enfants à nourrir, est très juste financièrement. Les guerres de 1672 ont tari les revenus fonciers de sa belle-mère et provoqué la chute brutale du marché de l’art. Selon sa veuve, l’accumulation des soucis a affecté la santé de Johannes et l’a conduit à la mort, à 43 ans seulement.

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Pierre Benoit, Monsieur de La Ferté

Un roman délaissé d’un auteur oublié (bien qu’Immortel depuis 1932). Il avait 14 ans en 1900 et est réédité jusqu’à nos jours. Pierre Benoit fut le Pierre Lemaitre de son époque (pas plus d’accent circonflexe sur son nom que sur celui de l’autre). Il cisela des romans exotiques plein d’imagination, assez conformistes mais soignés. Son père étant militaire, le jeune Pierre a vécu jusqu’à ses 21 ans en Tunisie et en Algérie ; il connaît bien la société coloniale et les indigènes. Ses romans les plus connus sont Koenigsmark (1918 – premier livre à être édité dans le Livre de poche) et L’Atlantide (1919). Ils présentent des portraits de femmes plutôt érotiques mais impérieuses et dominatrices qui, toutes, ont un prénom qui commence par la lettre A : Antinéa, Aurore…

Ce roman-ci est consacré aux hommes. La seule femme au début, amoureuse de Monsieur de La Ferté et peut-être la mère de sa dernière fille, se prénomme Germaine – comme si l’auteur recherchait, après la Grande guerre où il a été blessé à la bataille de Charleroi, l’alliance entre la France et l’Allemagne. C’est un peu le propos de ce roman, qui se passe en 1914 dans l’Afrique noire, aux confins du Gabon (français), de la Guinée espagnole (neutre) et du Cameroun (alors colonie allemande). Le héros est un lieutenant chargé de mener une compagnie en appui à la colonne française qui remonte vers Douala pour faire sa jonction avec les alliés anglais venus de Sierra Leone.

Mais ce qui est lumineux sur le papier l’est moins dans la semi-obscurité moite de la forêt tropicale emplie d’insectes suceurs et d’indignes pillards. C’était d’époque, mais l’auteur n’est pas tendre pour les « nègres » lorsqu’il ne sont pas civilisés par des colons. Autant il dresse un portrait affectueux de Bâa, l’ordonnance du lieutenant, et de Ngem le pygmée débrouillard, autant le « roi nègre » Bétégué-Bili est affublé de toutes les tares, de la veulerie à la vantardise, de l’avidité à la cruauté. Mais ce sont procédés de romancier qui accentuent les contraste pour situer le bien et le mal.

Dans une guerre imbécile comme celle de 14-18, les combats dans les colonies sont encore plus absurdes. La clé du roman – écrit juste après l’arrivée de Hitler au pouvoir en Europe – est la prescience que les luttes fratricides en public vont déconsidérer à jamais les Blancs aux yeux des autres. Venus apporter la paix, la foi et la civilisation, ils vont montrer qu’ils ne sont venus en réalité que pour dresser les indigènes, assurer leur pouvoir et exploiter les ressources. Ce sera pire après la Seconde guerre mondiale, cette fois les colonies craqueront de toutes parts et il fallait la myopie des politicards de la IVe République pour éviter de le voir, et tenter une misérable revanche de la défaite de 40 en conservant un empire.

Monsieur de La Ferté va se trouver en accord profond avec son alter ego allemand, son adversaire acharné dans la forêt et sur les pistes, l’oberleutnant Angel von Wernert. Nous sommes loin de la guerre en dentelles mais le sens de l’honneur, comme une nostalgie d’ancien monde, est préservé. Pierre Benoit suivait Barrès plus que Maurras, enclin aux mœurs de l’Ancien régime plus qu’à celles des révolutions américaine et française (il ne soutiendra cependant pas Pétain). Certes, l’Allemand est rabaissé par son goût un peu trop prononcé pour les très jeunes officiers de sa compagnie au teint de fille, mais il reste l’officier aristocrate exemplaire. Sur une lettre écrite par lui, saisie sur un sous-lieutenant allemand tué au combat, Monsieur de La Ferté peut lire : « Cette guerre, voulue par les Anglais, ne détruira pas seulement toutes les valeurs européennes dans ce pays, mais elle excite toute l’infamie de l’âme nègre » p.92. Pierre Benoit précise en note que « cette lettre (…) se trouve citée textuellement dans le livre du général E. Haward-Gorges, La guerre dans l’Ouest africain », édité en 1933. Ce n’est donc pas une prescience de sa part dès 1914 que les Blancs allaient perdre de leur prestige, mais une remarque lue en 1933 qui l’a frappé dans un recueil de mémoires sur la guerre.

Le Français se trouve en accord avec l’Allemand sur la fierté d’être Européen et militaire. Ils vont se combattre, mais sans haine. Wernert tuera en embuscade dans la forêt une grande partie de la compagnie française de tirailleurs et de porteurs commandée par ses six sous-officiers et officiers blancs ; La Ferté tuera les trois-quarts de la colonne allemande lors d’une embuscade osée après une fuite de dégagement habile, et fera prisonnier l’oberleutnant, après lui avoir tué son favori, « un mince et frêle lieutenant blond, d’une beauté singulière et délicate, qui donnait à ce très jeune homme un peu l’air d’une fille habillée en garçon. Von Wernert lui parlait en souriant. Il répondait de même, tournant vers son chef des yeux débordant d’extase respectueuse » p.195. On ne fait plus plus érotiquement explicite – au grand dam des milieux conservateurs catholiques de son temps.

La mission, qui était de soutenir une colonne qui n’existe plus, prend fin faute de combattants. Monsieur de La Ferté regagne les lignes françaises au Gabon tout en permettant, dans l’honneur, à Angel von Wernert de s’évader vers la Guinée espagnole neutre. Tous deux avaient de concert, bien qu’ennemis, décrété une trêve d’une journée pour aller faire peur ensemble, en grand uniforme et avec un détachement bien armé, au vieux chef noir Bétégué-Bili qui encourageait sa tribu à piller les vaincus et achever leurs blessés.

Pierre Benoit, Monsieur de La Ferté, 1934, Livre de poche 1966, 249 pages, occasion €3,40 e-book Kindle €13,99

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Vermeer « exposition du siècle » à Amsterdam

Le Rijksmuseum d’Amsterdam organise l’exposition du 10 février au 4 juin 2023, ouverte tous les jours de 9h à 17h, avec 28 tableaux originaux de Johannes Vermeer de Delft (sur les 37 attribués au peintre) dont la fameuse Jeune fille à la perle, la « mascotte des pays-Bas ».

Dans une suite de salles à part du musée, les 28 tableaux retenus sont exposés par thème. Les salles sont tendues de rideaux bleu sombre mais les tableaux sont petits et la foule ne cesse de s’y agglutiner. Des vieilles restent ainsi trois ou quatre minutes devant chaque tableau sans bouger, à commenter les petits détails dans les coins, sans aucun égard pour ceux qui voudraient bien voir aussi. Une maman explique à ses deux petits garçons pourquoi la dame fait ça ou est comme ci. Je ne comprends pas le batave, mais je trouve cette éducation à l’art national tout à fait sympathique.

Comme d’habitude, les cartels d’explications qui donnent le titre et la date, agrémentés éventuellement de quelques commentaires, sont écrits en petit, alors qu’il est difficile déjà de voir. Il faut prendre son mal en patience, s’immiscer dans la foule pour arriver enfin devant le tableau et pouvoir l’examiner à loisir et prendre quelques vues. Cela demande de la patience, d’autant que si les dames peuvent être surmontées par les deux bras tendus afin de photographier, c’est impossible pour les hommes car les Hollandais sont vraiment très grands. Ce sont évidemment les petits détails qui comptent dans l’œuvre de Vermeer et observer de près les tableaux est indispensable pour bien les repérer et s’imprégner de la couleur véritable. Les photographies, en effet, ne rendent jamais les couleurs originales.

Les mêmes objets récurrents reviennent dans les tableaux, souvent empruntés à la maison de la belle-mère, des pichets, des vases, des chaufferettes, des instruments de couture ou de cuisine, des robes ou des châles. Chaque tableau transmet une morale, donne une leçon. Certains étaient destinés à des catholiques, comme Sainte Praxède ou le Christ entre Marc et Marie, ou encore l’Allégorie de la foi. Mais, dans ses débuts, Vermeer avait du mal avec les perspectives, en témoignent les seins mal placés de Diane. Le liant de sa peinture est de l’huile de noix, ce pourquoi les analyses scientifiques contemporaines ont déclassé certaines attributions dont le liant était au blanc d’œuf. Mais pourquoi Vermeer n’aurait-il pas aussi utilisé le blanc d’œuf comme liant si, par exemple, l’huile de noix était devenue rare ou trop chère ? Le blanc de plomb en fond de tableau donne un glacis à la couleur pour la lumière tandis que les petites touches de pinceau en pixel de certains tableaux dénotent l’usage de la camera obscura venue d’Italie, ce procédé optique qui grossit à l’aide d’une lentille.

Les objets symboliques au XVIIe siècle sont par exemple les instruments de musique. Le virginal (sorte de petit clavecin destiné aux jeunes filles, d’où son nom) est considéré comme pur tandis que tous les instruments à cordes comme le violon, la viole, le violoncelle, ou encore les instruments à vent comme la flûte, était considérés comme impurs. Pour la flûte (phallique), on devine pourquoi, mais pour les cordes, c’est moins évident. Le luth figure un vagin mais le sexe pouvait tout simplement être évoqué par un oiseau. Ce pourquoi La fille en bleu qui joue du virginal devant un violoncelle est dans l’entre-deux sexuel : va-t-elle céder ? Cette énigme suspendue plaisait beaucoup aux mécènes. Quant aux chaussures, et aux cruches, ce sont également des codes du sexe que tous les contemporains de Vermeer connaissaient.

La chaufferette est souvent représentée dans les tableaux du temps, pas seulement chez Vermeer. Elle n’était pas seulement destinée à chauffer la pièce, mais, placée sous les jupes, établissait un courant d’air chaud qui titillait agréablement le sexe de la servante en train de s’activer, ou de la jeune fille en train de coudre, sans culotte à l’époque. La seule présentation d’une chaufferette à proximité d’une jupe donnait à imaginer immédiatement les sensations de la fille. Pour le tableau intitulé La laitière, le symbole est accentué par le fait que cela se passe dans l’arrière-cuisine, où les amours ancillaires étaient courants, et avec le lait qui coule, figurant les flots de sperme.

La lettre est un autre objet symbolique du siècle ; Vermer en use et en abuse, manière de présenter des femmes plus ou moins « compromises ». Car de nombreuses femmes de bonne bourgeoisie, le mari ou les fils partis sur la mer durant des mois, voire des années par la Compagnie des Indes orientales, devaient vendre leur corps pour subsister en attendant leur retour, faute de ressources. C’était admis par la société, et reconnu comme honorable. Dans l’un des tableaux, le rideau théâtralise la scène et le regard du spectateur se fait indiscret. Il pénètre dans l’intimité d’une femme qui lit une lettre à sa servante, laquelle a un petit sourire en coin de connivence. La femme n’est pas vertueuse car elle porte une viole. Un balai et des chaussures sont placés en premier plan, ce qui n’est pas par hasard. Il s’agit tout simplement de la scène d’un bordel, présenté depuis l’entrée.

La jeune fille au chapeau rouge est clairement en train de draguer, les lèvres humides entrouvertes et le regard dirigé droit vers le spectateur. Elle l’invite à venir la voir de plus près et même à s’accoupler.

La joue sur la main est une attitude qui signifie la pensée ou le songe, pas la mélancolie. Elle n’a pas ce sens négatif du spleen que donnera le romantisme.

La Femme à la balance ne pèse rien. Le tableau en arrière-plan est le Jugement dernier, les perles devant elle figurent les richesses matérielles. La jeune fille hésite, résiste à la tentation. Elle balance, vêtue de bleu comme la Vierge. Tout comme la fille, de dos à la fenêtre, debout devant son virginal mais avec un Cupidon tout nu en peinture au-dessus d’elle. Vertu ou désir ?

Le « petit pan de mur jaune » qu’a évoqué Proust dans la Vue de Delft très détaillée, est l’auvent d’un toit mais Proust avait vu le tableau avec son vernis ancien qui l’avait foncé. La restauration l’a rendu plus clair. Le paysage présente le Schie Canal encadré par les portes de Schiedam (à gauche) et de Rotterdam (à droite), ainsi que la Nouvelle Église (Nieuwe Kerk) éclairée par le soleil. Les détails, vus de près, montrent le pointillé du peintre, peut-être dû à la caméra obscura. Selon Jan Blanc, auteur de Vermeer : La fabrique de la gloire chez Citadelle & Mazenod, cette Vue de Delft serait une représentation symbolique de la Jérusalem céleste. Le ciel immense, les clochers plus hauts qu’au naturel, la Niewe Kerk éblouie par le soleil levant, le canal plus large que dans la réalité, seraient une déclaration d’amour à sa ville natale. La minutie des détails serait comme une prière car, dans la conception calviniste, Dieu est partout.

Pour Jan Blanc, trois enjeux capitaux ont dominé Vermeer : le respect des traditions artisanales de la peinture néerlandaise ; la valeur de ses œuvres, à laquelle le peintre accorde de l’importance en développant des stratégies sociales, commerciales et symboliques habiles ; enfin le prestige personnel qui le conduit à se présenter comme un artiste universel, voulant égaler des plus grands de son époque. Le jeux de lumière, les instants volés et l’ébauche d’une histoire rendent les scènes peintes par Vermeer universelles et éternelles : elles sont humaines.

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Il y a plusieurs sortes de vertu, dit Montaigne

Le chapitre XXIX du Livre II des Essais a pour titre « De la vertu ». Il s’efforce de montrer, à la Montaigne, par maints exemples tirés des livres antiques, de l’histoire récente et des expériences, que « la vertu » généralement reconnue est plus une passion soudaine due à la foi en quelque croyance qu’une constance du tempérament – constance qui est pourtant préférable pour qualifier la vertu. « Je trouve par expérience qu’il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l’âme, ou une résolue et constante habitude », commence-t-il.

Comment « pouvoir joindre à l’imbécilité de l’homme une résolution et assurance de Dieu » ? Les héros ont des « secousses » qui les égalent aux dieux, mais seulement des secousses, des « traits miraculeux » qui ne sont en rien ordinaires, ni naturels. « Il nous échoit à nous-mêmes, qui ne sommes qu’avortons d’hommes, d’élancer parfois notre âme, éveillée par les discours ou exemples d’autrui, bien loin au-delà de son ordinaire ; mais c’est une espèce de passion qui la pousse et agite, et qui la ravit aucunement [quelque peu]hors de soi : car, ce tourbillon franchi, nous voyons que, sans y penser, elle se débande et relâche d’elle-même… »

Il faut donc juger de chacun non en ces exceptions, mais en son ordinaire. La vertu est dès lors non plus la conduite exceptionnelle, hors de soi, mais le tous les jours, autrement dit « l’ordre, la modération et la constance. » Et de citer Pyrrhon, philosophe, qui voyait l’homme sans cesse balancé et inconstant, se piquait d’être le contraire en restant égal quelles que soient les circonstances. Là était sa vertu.

Elle n’est pas, en revanche, dans ces actes exemplaires mais exceptionnels que sont se châtrer pour répondre aux criailleries de jalousie de sa bonne femme (« il y a sept ou huit ans, à deux lieues d’ici », précise Montaigne), ou pour répondre de sa défaillance devant la belle enfin conquise (« un jeune gentilhomme des nôtres, amoureux et gaillard »).

La constance dans l’exécution est de vraie vertu, pas l’exaltation temporaire. Ainsi les « femmes indiennes » qui se font brûler sur le bûcher pour suivre leur mari défunt : non seulement elles le veulent et rivalisent pour y atteindre, mais elles préparent la cérémonie, l’accomplissent devant tous et meurent sans cri. Tout comme les « gymnosophistes » (philosophes indiens qui allaient tout nu) dès qu’ils étaient atteints de maladie incurable ou de vieillesse handicapante. Il s’agit d’une « constante préméditation de toute la vie », dit Montaigne. Donc une vertu puisque accolée à la volonté raisonnable et modérée d’un ordre social.

Mais est-ce une vertu que de croire au destin déjà écrit et de faire comme si rien n’avait d’importance ? Non, dit Montaigne. Car « voir que quelque chose advienne (…) ce n’est pas le forcer d’advenir. » Il ne faut pas renverser les causes, ni les croire équivalentes : « L’événement fait la science, non la science l’événement. » Ce que nous voyons advenir advient mais il pouvait en être autrement car « Dieu, au registre des causes des événements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui dépendent de la liberté qu’il a donnée à notre arbitrage, et sait que nous faudrons parce que nous aurons voulu faillir. » Grande différence avec les musulmans, les chrétiens ne croient pas à la prédestination : Dieu laisse partiellement libre de choisir le Bien ou le Mal.

Ce pourquoi les chrétiens ont peut-être moins de vertu miraculeuse, et peut-être plus de vertu raisonnable. Si les Bédouins combattant saint Louis en Terre sainte allaient presque nus « sauf un glaive à la turquesque », c’est « qu’ils croyaient si fermement en leur religion » qui décrétait que les jours de chacun étaient fixés d’avance. Le même fanatisme a animé l’assassin du prince d’Orange, et les Assassins bourrés au haschisch des montagnes de Phénicie, dit Montaigne. Il ne faut pas confondre la passion et la raison sous le même nom de vertu.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Hervé Bazin, Lève-toi et marche

Trop connu comme auteur de Vipère au poing, récit romancé de sa mère toxique, Hervé Bazin mérite d’être relu pour d’autres romans sociaux, dont certains sont déjà chroniqués sur ce blog. « Lève-toi et marche » est une formule tirée de l’Évangile de Jean (5 1-13). Elle est prononcée par Jésus au paralytique professionnel qui hante la piscine à cinq portiques de Béthesda sans jamais s’y plonger. L’homme est enfermé dans son mal comme dans la tradition depuis 38 ans. Nombre symbolique qui rappelle (exprès) les années que le peuple juif a passé à la frontière de Canaan par manque de foi et de volonté d’oser. « Veux-tu être guéri ? » demande Jésus au paralytique installé dans son infirmité.

Constance, atteinte d’une paralysie des jambes et qui a perdu presque toute sa famille dans un bombardement (anglais) de la guerre, a perdu aussi la foi. Mais elle est pleine d’énergie vitale et de volonté. Elle « veut », elle « en veut ». Aussi, dès le premier chapitre, le lecteur la trouve roulant dans son fauteuil à manivelle jusqu’au bord de la Marne pour s’y plonger et tenter de nager – allusion transparente à l’Évangile de Jean… Au grand dam de son copain Luc, amoureux transi depuis son adolescence normale, qui la couve et la ramène à la maison, nue et frissonnante sous sa robe légère.

Mademoiselle Orglaise n’est pas tendre avec ceux qui se laissent aller. Dont Luc le premier, enfermé dans sa routine d’amoureux éternel, d’artiste méconnu, de vivoteur à la petite semaine. Profitant d’une circulaire du lycée invitant à réunir la promotion du bac dix ans après, Constance, qui n’est pas allée au lycée de garçons, organise la réunion de sa propre initiative. Elle prend prétexte de son frère qui en faisait partie, décédé d’une tuberculose pendant la guerre, pour se donner une légitimité.

La réunion ne donne pas grand-chose, chacun ressassant les souvenirs scolaires et se regardant en chien de faïence. Certains ont réussi, profitant des trafics générés par l’Occupation, d’autre pas. Elle va dès lors les asticoter à coup de circulaires qu’elle tape et ronéote elle-même à la maison, auprès de sa tante Mathilde qui gagne sa vie par ce travail pour les commerçants en mal de publicité. Elle songe à une société d’entraide entre anciens sans trop savoir où elle va.

Mais, de visites en coups de téléphone, elle parvient à faire se rencontrer les uns et les autres, à trouver un poste à Luc, un investissement à Serge, un tournage à Catherine (en même temps qu’un amant – le septième), une mission en Afrique au pasteur Pascal, des activités au père Roquault et un bébé à Berthe, la mère indigente d’un petit garçon handicapé de 5 ans, Claude. Enfant que l’assistante sociale a confié à Constance la journée pour que la mère puisse travailler, et qu’elle a fini par aime, enfant qu’elle laissera à tante Mathilde qui, sans lui, n’aurait plus personne après la mort de Constance, enfant que sa propre mère abandonne car elle se marie avec un mâle qui ne veut pas de « l’avorton ».

Car Constance se meurt, bout par bout, atteinte de syringomyélie, ou cavités dans la moelle épinière Les extrémités deviennent insensibles, les articulations s’enflamment, les doigts se nécrosent, la paralysie gagne peu à peu tout le corps – jusqu’à l’asphyxie mortelle. Mais Constance aura vécu, elle ne se sera pas laissée faire par la maladie, le destin ou par ce Dieu qui n’existe semble-t-il que pour les forts et les bien-portants. Elle n’a pas besoin des prêches du pasteur pour aller vers les autres et insister à les faire sortir d’eux-mêmes, de leur routine, de leur frilosité. Même lui, homme de Dieu, en est remué, confit jusque-là dans le fonctionnariat de la religion, lisant des prêches tout faits, prononçant sans cœur les formules de circonstance, officiant selon les rites mais sans ferveur.

Comme quoi l’orgueil personnel d’être peut se conjuguer à la générosité pour les autres tant, sur cette terre, tout est mêlé de « bien » et de « mal ». Car seul l’esprit biblique sépare les deux comme s’ils étaient des essences platoniciennes. Le miracle est un mythe pour bonnes femmes ; la volonté est à la portée de chacun. « Aide-toi, le Ciel t’aidera » est une autre maxime de la religion qui récupère tout ce qui peut servir.

Hervé Bazin, Lève-toi et marche, 1952, Livre de poche 1990, 319 pages, occasion €3,00 ou broché €1ç?90 e-book Kindle €4,99

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La Soif du mal d’Orson Welles

Il s’agit du dernier film hollywoodien du grand et gros Orson Welles à son retour d’Europe après le maccarthysme – la période fasciste de l’Amérique entre 1950 et 1955 (la tentation crispée, déjà).

Nous sommes dans une zone interlope, aux États-Unis mais à la frontière mexicaine où des derricks monstrueux pompent encore languissamment les derniers restes de pétrole qui ont fait le boom de la région. Un couple américano-mexicain en voyage de noces déambule dans la ville le soir. Miguel « Mike » Vargas (Charlton Heston), haut-fonctionnaire des stups, et son épouse Susan (Janet Leigh), suivent sans le savoir une voiture de type péniche qui se dandine sur ses suspensions et dans laquelle le spectateur a pu voir un homme placer une bombe à retardement. Ce plan-séquence d’ouverture est célèbre dans l’histoire du cinéma et Welles a obtenu de faire remplacer la musique commerciale du producteur par les simples bruits de la rue : c’est plus réaliste et fait monter le suspense. On se demande quand la voiture va sauter et si le gentil couple aura le temps de se sauter avant le grand saut.

Et puis boum ! Mais on ne le voit pas, seulement les conséquences, les gens qui crient, les sirènes des secours, et le mâle Vargas qui prie sa trop fragile femelle Susan de rentrer à l’hôtel, et elle qui ne veut pas, s’attarde, manque de se faire écraser par un camion, se fait rattraper et aborder par un jeune latino en blouson de cuir noir (Valentin De Vargas). Elle le prend de haut, la péronnelle, appelant le jeune « Pancho », en femelle alpha du peuple alpha de la planète, puis elle renverse la vapeur parce qu’un inconnu lui parle en sa langue et pas en espagnol : elle doit suivre le jeune homme, elle le suit. Bêtement, car elle est gourde, comme la plupart des pétasses d’Hollywood à cette époque macho. C’est cela aujourd’hui qui met mal à l’aise. Sans être féministe outre mesure, cette façon de considérer les bonnes femmes comme des poupées sans cervelle à qui il faut souvent couper le son par un long baiser langoureux, montrant combien elles en veulent (et ne veulent que ça), les seins en obus, la croupe en violon – c’est désagréable.

Mais il ne se passe rien, la fille est emmenée sans la forcer dans une pièce où oncle Joe Grandi (Akim Tamiroff), le frère de celui qui a été arrêté pour trafic de drogue et que celui qui a sauté dans la voiture devait déférer à la Cour, lui délivre un message : dites à votre mari mexicain de laisser tomber les charges. Et c’est tout, vous êtes libre. Seul le neveu, le jeune en cuir, est un brin séduit par la belle carrosserie et irait bien voir sous le capot, quitte à vitrioler le mari pour le dégager. Ce qui rate, il est bête, mené par sa queue comme la fille par ses seins.

Le commissaire américain Hank Quinlan (Orson Welles) prend l’affaire en main, ou plutôt dans ses grosses pognes. Car il cogne, il n’a pas de temps à perdre, il a ses « intuitions ». Et pour habitude de fabriquer des preuves pour les prouver, de toutes façons les gens sont coupables, à eux de dire de quoi. Ce pourquoi il arrête Sanchez (Victor Millan), qui a le tort d’avoir un nom mexicain et qui était l’amant de la fille du sauté de la voiture ; il aurait eu intérêt à voir disparaître le vieux qui ne l’aimait pas pour que la fille ait le fric et lui avec. Mais Vargas, convié à suivre l’enquête en observateur, a fait tomber une boite à chaussures vide en se lavant les mains, la même boite où le commissaire Quinlan affirme qu’ont été retrouvés deux bâtons de dynamite, ceux qui restaient du vol attesté sur le chantier. Vargas comprend alors que Quinlan n’est pas un flic intègre mais plus qu’un ripoux, un tyran. Il n’aura de cesse que de chercher dans les archives de la police les pièces à conviction « trouvées » par Quinlan, puis à le piéger sur ce qu’il a fait par un micro caché. Comme tous les fascistes, le gros, parce qu’il est laid, veut avoir raison et imposer sa volonté. Il manipule alors les gens et les preuves en faveur du pouvoir, le sien et ceux qu’il sert : les partisans de l’Ordre, moral, civique et militaire.

Orson Welles règle ses comptes avec la période McCarthy et dénonce ce fascisme latent de l’État américain. La bombe à retardement est la métaphore d’un univers en vase clos, qui pourrit lentement sous la corruption de l’entre-soi et qui ne peut qu’exploser à la fin. Le roman d’où est tiré le film est Badge of Evil de Whit Masterson (en français La soif du mal) n’a aucun message politique, se contentant d’opposer flic pourri et flic vertueux. Orson Welles élève Hank Quinlan au rang symbolique de César, célèbre pour avoir vaincu les Gaulois truands et pacifié la frontière – et Miguel Vargas à la noblesse de son opposant shakespearien Brutus : l’abus de pouvoir ou la république. Référence au Jules César de Shakespeare, que Welles connaît bien. Vargas ne déclare-t-il pas fermement : « Notre travail est censé être dur. Le travail de la police n’est facile que dans un État policier » ? Tout est facile quand on décide de tout et manipule le monde au nom de ses préjugés ou du Complot (comme le fit McCarthy – et Staline, ou Poutine) ; beaucoup moins si l’on doit chercher et enquêter.

Les deux hommes sont doublés en creux par deux femmes qui les accompagnent dans leur vie : Susan (Janet Leigh) qui est le rêve hollywoodien lisse pour un Mexicain aspirant au progrès ; Tanya (Marlene Dietrich) qui est la tenancière immigrée d’un bar et qui lit dans les cartes, la déchéance des bas-fonds et des superstitions qui attirent le flic tyran désabusé. Le spectateur préfère sans conteste Vargas à Quinlan, mais Tanya à Susan – inversion des couples qui fait tension.

La célébrité du film tient moins à son intrigue, mince et peu cohérente, ou à ses personnages – un Charlton Heston sans relief à la moustache ridicule, un Orson Welles en gros soûlard écrasant – qu’à sa forme. Le plan d’ouverture est original et attise le suspense, les jeux d’ombres, les travellings, l’usage de la profondeur de champ depuis les fenêtres du motel, sur les couloirs kafkaïens des archives de la police, les contrastes exacerbés entre les blancs et les noirs, les décors plantureux, les maquillages exagérés dont Welles lui-même rendu énorme, le visage épaissi, exsudant, les yeux gonflés – un expressionnisme baroque outré.

Le réalisateur Orson Welles poursuit une quête impossible entre Vérités et mensonges (F for fake), le titre d’un documentaire qu’il réalisera en 1973 sur le cinéma comme art de l’illusion. La frontière américano-mexicaine en est le décor parfait où rien n’est blanc ou noir mais tout en gradations, dans une confusion de trafics, de niveau de vie, de mœurs, de races, de métissage généralisé.

DVD La Soif du mal (Touch of Evil), Orson Welles, 1958, avec Charlton Heston, Janet Leigh, Orson Welles, Joseph Calleia, Akim Tamiroff, Universal Pictures 2005, 1h46, €9,99

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Bernard Méaulle, Un si brûlant secret

Une histoire « hors des clous » comme dit la quatrième de couverture. Qu’on en juge : de 8 à 70 ans France-Maria s’enfile 1001 amants en autant de nuits et plus encore. Un par an après la mort de son mari.

C’est qu’à 8 ans elle a été « touchée » par Esteban, un ami de son père tortionnaire franquiste de la police, qu’à 14 ans elle a « embrassé » Juan de son âge, qu’à 15 ans elle a fui la maison et son père qui l’étranglait en la traitant de « pute, comme ta mère » et a vécu avec un cuisinier qui l’a fait embaucher comme serveuse à Barcelone. Qu’elle a quitté avec le beau Lorenzo pour aller à Palma aux Baléares fonder un petit caboulot vite devenu célèbre quand le roi Juan Carlos y est venu accompagné de deux belles plantes. Dont elle est partie pour avoir trouvé son amant tout nu avec un garçon très beau mais féminin.

Et la voilà à Paris dans le restaurant de Jean-Claude Brialy où elle sert le vestiaire. Elle y est remarquée par un Antoine à particule qui aime les femmes, a quitté la sienne et lui propose le mariage – qu’elle accepte au bout de dix-huit mois. Mais Antoine a une maîtresse, sa secrétaire de l’agence immobilière, avec qui il a déjà fait un petit blond de 7 ans. Aussi, lorsque l’Américain Joshua débarque, vendeur d’armes richissime, elle le suit et en est amoureuse jusqu’à sa mort.

Ensuite, elle consomme du mâle une fois par an, pas plus, pour le jour anniversaire. A qui elle offre à chaque fois un pyjama de soie verte bridé à ses initiales. Elle a quitté l’Espagne, aime la France mais s’est habituée à l’Amérique – à New York, qui est une Amérique très particulière. Un client de son mari lui a fait découvrir les Noubas de Kau, célébrés par Leni Riefenstahl. La beauté mâle dans sa splendeur, le culte de la virilité, la danse des femmes qui choisissent leur partenaire en lui mettant la jambe sur l’épaule pour qu’il sente leur odeur.

En bref, France-Maria est une libertine fière de son charme, de son corps comme de ses yeux verts magnétiques. Elle ne use, n’en abuse jamais. Son mari américain était fan de Lanza del Vasto, un bouddhiste chrétien dont on ne voit pas ce qu’il vient faire dans cette galère, sinon célébrer le pacifisme et l’écologie selon Gandhi. Tout le contraire du marchand d’armes…

En 26 chapitres de vie découpée et lancés au hasard, le lecteur composera la mosaïque d’une fille trop belle qui a appris la vie et consommé le désir jusqu’à la fin – comme un homme. Décalé, un brin érotique, original. L’abus des italiques fatigue les yeux mais c’est bien écrit, avec des parts de vrai dans les anecdotes.

Bernard Méaulle, Un si brûlant secret, 2023, éditions La route de la soie, 254 pages, €18,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Emmanuel-Juste Duits, Doper son esprit critique

Un petit livre utile de pédagogie pour adulte (si l’on ose cet oxymore), on dirait de développement personnel dans le politiquement correct. Mais c’est que l’adulte n’a pas été éduqué, il n’a pas épanoui son esprit critique. En cause ? La société tout entière qui fait de la démocratie une perpétuelle revendication de nivellement au nom de l’égalité, en oubliant les autres valeurs de la maxime, la liberté et la fraternité. Société qui, en Occident, est formatée par le soft-power culturel yankee qui vise (comme les Français) l’universel – mais pour faire un maximum de fric, pas pour le bien des esprits. Car des esprits trop critiques grignoteraient les bénéfices du tous pareils, tous ensemble, seuls à même d’opérer les économies d’échelle pour produire massivement à bas coût et vendre toujours plus.

L’auteur ne pense pas aussi politiquement incorrect que je le fais, il présente une version plus irénique des choses. En deux parties : se remettre en cause, puis agir. Je traduis, il ne met pas de titre.

Il s’agit d’abord de savoir nager dans le chaos de l’information (le tout et son contraire du net, les affirmations idéologiques assénées par les croyances politiques, religieuses ou « sociétales »), de ne pas céder aux sirènes enjôleuses du divertissement (ne pas se « prendre la tête » comme disent les flemmards), de refuser l’idée que les valeurs ne se discutent pas (chacun sa vérité est une imposture).

La mondialisation – qui ne régresse pas mais se transforme en s’agrégeant en blocs progressivement – offre un grand bouillon de culture dans lequel il est confortable de nager en surtout n’affirmant rien, étant toujours d’accord, prêt à tout accepter. Ou au contraire refusant tout métissage, toute contradiction, toute remise en cause au nom d’une Tradition sanctuarisée. Nous avons donc les progressistes béats et niais, contre les réactionnaires crispés et haineux. Pas de ça chez nous ! disent les démocrates, ceux qui sont la lignée des Lumières. Pour eux, comme pour les Antiques ou Montaigne, le monde change et ne cesse de changer ; l’accepter est une lucidité. Mais pas au point de se laisser ballotter comme plume au dernier vent qui passe, ou convaincre par le dernier braillard qui a parlé plus fort que les autres. Non, il faut rester soi-même et examiner le monde qui va et ce se passe avec curiosité.

Pour cela, déceler les lacunes de l’information en faisant ce que font les journalistes (les vrais) et les chercheurs (qui cherchent plutôt qu’affirmer) : creuser, recouper, confronter. Ne pas se laisser engluer dans le Métavers mais susciter son « Plurivers ». Ensuite saisir la dynamique des choix, de quoi dépendent nos opinions, les biais mentaux que nous pouvons avoir inconsciemment, les sources de l’engagement des autres et du sien. Prôner le dialogue, pas pour être d’accord ni converti, mais pour examiner les arguments rationnels avant de juger du tout, en laissant son jugement en délibéré comme les scientifiques le font constamment (le « falsifiable » des résultats obtenus, ce qui veut dire que chacun peut les expérimenter et les contredire éventuellement).

Tous nous pouvons être enrôlés dans une idéologie, sans le savoir, question de famille, de milieu, d’amis, de pression sociale et d’exemple des séries anglo-saxonnes. Plusieurs pages sont consacrées à décortiquer « comment fonctionne une idéologie », sachant que « la tare des idéologies réside précisément dans leur incapacité à avoir tort » p.68. Une même vision du monde peut s’enkyster en dogme clos, le marxisme par exemple, ou la psychanalyse. Nos socialistes et nos écologistes en sont le résumé – ils ont toujours raison. Si la droite est moins idéologue, ce n’est pas par vertu supérieure mais parce qu’elle est plus proche des intérêts concrets, sonnants et trébuchants, donc plus souple à adapter ses idées à la réalité marchande. Conserver coûte moins cher que s’aventurer, que ce soit dans la production, les mœurs ou la politique. Si penser comme son groupe est confortable, si l’idéologie donne réponse à tout, vivre dans l’incertitude est pourtant le lot commun. Même les vérités scientifiques sont provisoires, et révisées périodiquement. Mais elles se cumulent et parviennent, en tâtonnant, à avancer dans la connaissance. C’est qu’elles construisent une pensée complexe, ce que le citoyen adulte doit apprendre à faire.

La seconde partie est concrète, elle consiste à imaginer des lieux de débat. La société moderne donne plus de pouvoirs aux citoyens (sauf justement dans les pays totalitaires : Russie, Chine, Iran, etc.). L’action personnelle peut conduire au changement collectif par des révolutions minuscules, on le voit par exemple à la maison avec le tri du recyclable ou la chasse au gaspillage. Aller plus loin demande de « créer les forums du changement » pour « expérimenter le décloisonnement », « penser collectivement » par les « Wikidébats » (Dieu existe-t-il ? La liberté d’expression doit-elle être limitée ? Faut-il légaliser le cannabis ?…), « ouvrir l’école » (vaste programme…), « discuter pour évoluer ensemble » (« esprit réseau ») – pour enfin « former et évaluer le sens critique du citoyen du XXIe siècle ».

L’auteur est fils de surréaliste, il a créé en 1987 avec Paul Faure l’association Le réseau des possibles pour expérimenter l’ouverture d’esprit, avant d’étudier la philosophie à Paris VIII et de lancer en 2005 Hyperdébat. Beaucoup de généralités mais des choses justes ; de nombreuses analyses concrètes et des conseils pratiques pour s’en sortir et évoluer dans le (bon) sens de l’épanouissement de nos facultés d’analyse critique, cela afin d’agir et d’interagir.

Un petit livre intéressant, utile, pédagogique. Il nous aidera à dépasser la paresse du communautarisme pour penser par nous-mêmes et agir en citoyens libres, égaux et fraternels.

Bon, au boulot !

Emmanuel-Juste Duits, Doper son esprit critique – Penser et agir dans un monde complexe, 2022, Éditions Chronique sociale, 168 pages, €14,90

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Patrice Montagu-Williams, Brésil – les colères d’un géant

Le Brésil est la moitié de l’Amérique latine, tout y est grand – c’est « un géant », le cinquième pays de la planète en termes de superficie. Une seule langue, une seule religion, un très large métissage et qui aime l’être : tout cela fait une nation, réunie autour du futbol et des telenovelas de TV Globo. C’est un pays tourné surtout vers le présent et qui se fracture politiquement par imitation des populismes, dont le nord-américain.

« L’exaltation de l’harmonie raciale a toujours coexisté au Brésil avec une hiérarchie sociale profondément enracinée et une violence croissante dans la société », explique Silvia Capanema, Brésilienne maître de conférences en langue portugaise et en civilisations brésilienne et latino-américaine à l’Université Paris XIII. Mais ne nous trompons pas : les riches sont blancs et les pauvres sont noirs – statistiquement.

Paul Claudel, Blaise Cendrars, Roger Bastide, Claude Levi-Strauss, l’auteur a pris la suite des ces écrivains français dès l’été 1968. Il présente son Brésil, l’Amazonie, ses fleuves de parfois 40 km de large avec un mascaret de 4 m de haut sur plusieurs dizaines de km à 60 km/h, charriant le poisson-boeuf, qui mesure près de 3 m et pèse jusqu’à 450 kg !

Et ses villes. Sao Paolo – Sampa comme on dit ici – c’est une agglomération tentaculaire de plus de 20 millions d’habitants, la 3ème du monde. C’est là que se concentrent les musées d’art et les artistes, ouverts sur le monde. Rio, c’est au contraire « la violence qui fait plus de victimes chaque jour, l’échec de la pacification des favelas, le règne des gangs, la corruption généralisée, les fonctionnaires payés avec des mois de retard, les hôpitaux ne pouvant plus recevoir de malades… » et 20 % de la population dans les taudis – même si les JO de 2016 ont permis de réaménager un peu la ville. Salvador de Bahia, c’est « le dépaysement assuré » avec son ascenseur qui relie ville basse et ville haute. Brasilia est la capitale administrative, construite géométriquement, au centre du pays : « Lúcio Costa et Oscar Niemeyer feront (…) le modèle futuriste et utopique de la ville de demain. »

Dans ce pays sévissent les maux endémiques : la déforestation amazonienne 3 B de l’agrobusiness (boeuf-balles-bible), les évangélistes prosélytes, le trafic de drogue, la corruption, les séries télé. Mais aussi la musique et la danse (samba, bossa-nova, lambada), la littérature (Gilberto Freyre, Machado de Assis, Jorge Amado).

Suit un entretien sur les races et le Brésil avec la doctoresse en sciences politiques Isabel Lustosa, historienne et écrivaine réputée au Brésil et un autre entretien sur l’économie politique avec Claudio Frischtak, ex-professeur adjoint à l’Université de Georgetown aux États-Unis, économiste au ministère de la Santé au Brésil, consultant auprès de la Banque mondiale et président de la société Inter B. Consultoria.

Ce dernier conclut : « Nos politiques n’ont aucun sens de l’intérêt général. Et il faudra sans doute plus qu’une génération pour que cela change. En attendant, ils n’agiront que s’ils craignent pour leurs intérêts ou qu’ils se sentent menacés. Il faut donc que l’opinion maintienne sa pression ».

En moins de 100 pages, voilà brossée « l’âme du peuple » brésilien d’aujourd’hui.

Patrice Montagu-Williams, Brésil – les colères d’un géant, Éditions Nevicata Bruxelles, collection L’âme des peuples, réédition 2023, 96 pages, €9,00 e-book Kindle €6,99

Les œuvres de Patrice Montagu-Williams déjà chroniquées sur ce blog

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Jean-Luc Déjean, Le premier chien

Le chien, issu du loup, aurait été domestiqué vers 25 000 ans, au Paléolithique. L’histoire que conte Jean-Luc Déjean est un peu ancienne, il le fait descendre du chacal, ce qui était l’idée de Darwin avant que l’ADN ne permette une analyse plus précise des origines génétiques du chien. L’auteur, prof de français devenu journaliste puis écrivain des Cévennes, écrit pour les enfants dès 8 ans, mais ce livre se lit comme un roman aussi par les adultes.

Il s’agit de l’aventure d’Asak, garçon de 12 ans précipité par ses rivaux Aban et Abak, fils d’Abal, du haut d’une falaise dans les eaux tourbillonnantes d’un grand fleuve, probablement dans le Caucase ou l’Altaï. Le climat y est continental, chaud l’été et très froid l’hiver, le paysage est varié entre montagne et steppe. Asak vient de subir l’initiation du passage à l’âge adulte, il a troqué son nom d’enfant de Sak en A-Sak, et est prêt à se débrouiller tout seul comme un grand. Il en aura besoin car la terre au-delà du fleuve est déserte d’hommes et remplie d’animaux pas toujours amicaux.

Le jeune garçon émerge tout nu de l’onde, le flot ayant emporté le vague pagne qu’il portait en été. Il a, dès lors, pour unique préoccupation de s’assurer des quatre éléments vitaux de sa survie : un abri, du feu, de l’eau et de la nourriture. Il commence par dormir sous un rocher en surplomb qui le protège de la pluie – mais pas des fourmis venimeuses, avant de se trouver une cabane plus tard, avec son père Akari retrouvé, ayant échappé comme lui aux flèches du rival Abal qui voulait devenir chef à la place du chef. Il fera du feu à l’aide de deux bâton frottés, l’un dur et l’autre mou bien sec, avant d’utiliser les pierres à feu, le silex sur la pyrite de fer. Il utilisera des galets qu’il frappera pour obtenir des pointes comme arme, avant de tailler des poignards, grattoirs et pointes en éclats de silex lorsqu’il aura trouvé le gisement, des arcs et flèches en bois et même un harpon en bois de cerf. Il se nourrira d’escargots, de baies, de poissons pêchés à la main sous les pierres, avant de chasser aux pièges à liane ou à pierre, puis à l’arc. L’hiver venant, il se confectionnera des vêtements et une couverture à l’aide des peaux de ses proies, lapin, renard, plus tard loup.

Car, isolé comme sur une île déserte et sans espoir prochain de rejoindre les siens au-delà de l’Eau Folle, il lui faut se débrouiller pour survivre. Son père l’aidera un temps, sorti de l’onde comme lui après avoir échappé aux flèches des traîtres, mais périra bientôt sous la patte d’un ours. Il s’était imprudemment aventuré à l’orée d’une caverne pour voir si elle était habitable – or elle était habitée. Le Sorcier défendait pourtant à tout humain de pénétrer les grottes, endroits tabous car la mort y rôdait. Asak enterre son géniteur et se prend tout seul en main, non sans quelques imprudences lui aussi, comme sortir dans la forêt pour ramasser du bois sans arc ni poignard en silex. Il apprend ainsi les habitudes du chasseur, que l’on apprenait jadis au service militaire sous l’acronyme FOMEC B : faire attention à la forme pour se cacher, aux ombres que l’on porte, aux mouvements que l’on fait et qui se détectent (ce pourquoi les chats sont au ralenti lorsqu’ils veulent ne pas déclencher le réflexe de poursuite), aux éclats (métalliques ou de jumelles – cela ne concernait pas le garçon préhistorique), les couleurs qui ne doivent pas jurer avec l’environnement, enfin le bruit – « sans oublier les odeurs », comme disait Chirac : se placer face au vent pour ne pas que le gibier vous sente. Asak devient plus avisé, se développe physiquement et mentalement.

Comme il est seul, il recherche la compagnie ; comme il est chasseur et cueilleur, il observe et écoute la nature, le climat, les plantes et les animaux. Il s’amuse d’une petite bande de chacals qui ne sont jamais très loin, se nourrissant de ses restes. Pour mieux les voir, il leur offre des truites ou des lapins frais tués. Solitaire et isolé, il s’attache à eux, les observant de loin. Son père dédaignait cette idée mais le laissait faire – après tout n’était-il pas un homme ? Une fois Akari disparu, le jeune garçon subit plus encore la solitude et apprivoise peu à peu les chacals ; il les nourrit, les défend contre les rusés renards, les loge même en consolidant leur nid puis en offrant aux derniers d’entre eux une réserve de sa cabane sous auvent aménagée. Ce ne sera pas sans mal car les bêtes sont méfiantes, mais le plus jeune chacal deviendra amical au point de lui lécher la main, puis la figure, et d’obéir aux ordres brefs qu’il lui lance. Son père le vieux Trois-Pattes reste à distance mais apprécie.

Mieux, les chacals guident le garçon perdu dans la tempête de neige, l’avertissent aussi du danger, lorsque des loups s’approchent par derrière de cette proie tendre, puis lorsque les traîtres tenteront de l’occire d’une flèche. Car Asak l’avisé ne reste ni passif ni déprimé : il s’active et pense par lui-même. L’auteur dit très bien le confort et la facilité de laisser le conseil discuter de tout et décider sans que chacun prenne une quelconque responsabilité individuelle – mais lorsqu’on est tout seul et tout nu, il faut tout penser et tout faire – tout seul. Ce pourquoi Asak parviendra à piloter un tronc déraciné en guise de radeau pour repasser le fleuve avec ses nouveaux chiens, se fera reconnaître avec prudence des siens, puis deviendra chef, ajoutant le i à la fin de son nom pour devenir Asaki, lorsqu’il aura l’âge – vers 16 ou 18 ans – comme il a ajouté le a lorsqu’il a quitté l’enfance.

C’est une belle histoire de survie, d’énergie, d’amitié. Une vie dans la nature, de plain pied avec les éléments et les autres êtres vivants, une évocation plausible de la vie préhistorique avant l’élevage, l’agriculture et les villes. Qui veut pénétrer la préhistoire sur le vif préférera ce roman écrit simplement aux savants traités scientifiques qui ne viennent qu’en justification. Moi, un temps préhistorien et ayant longtemps fouillé et étudié les sites, j’ai apprécié sa lecture. On peut même la faire aux enfants.

Dessins Yves Baujard, Livre de poche édition 1988

Jean-Luc Déjean, Le premier chien, 1984, Livre de poche jeunesse 2008, 256 pages, occasion €1,67 e-book Kindle €4,49

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Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe

Rémi Karnauch a de la verve, il n’a pas peur des mots, ni de les choisir avec soin. Rémi Karnauch a du style, il n’a pas peur de changer de façon de dire, de s’adapter à son personnage. Ses 11 nouvelles (pourquoi pas 12, chiffre symbolique?) le prouvent.

Elles disent les ambiguïtés des gens, souvent un ambigu tragique plus qu’un ambigu comique. Chacun reste sur le fil du rasoir, sans savoir si ce qu’il vit est du lard ou du cochon, emporté par ce qu’il est et ce qui survient.

Rien d’étonnant à ce que le thème principal soit celui du vampirisme, le chacun pour soi qui aspire le meilleur de l’autre, volontairement ou contraint.

Hossanah est un musicien génial qui vampirise son interprète génial – mais chacun son domaine, la partition ou le piano, la création ou l’exécution.

Rien ne passe met en scène une sœur qui bavarde dans sa tête tandis que sa sœur bavarde devant tout le monde – qui vampirise l’autre et les autres ?

Vous dormirez dans mes nuits est la volonté de la vamp passive, celle qui absorbe ses soupirants éperdus, les suce jusqu’à leur dernière moelle.

Sémiologie hâtive d’une petite culotte prend le ton docte et jargonnant du psy lacanien, vampirisé par ses concepts et son langage ; il veut voir du signifiant partout, alors que son slip est tout simplement tombé sur le balcon de sa voisine, poussé par le vent. Une grande ironie.

La souche est plutôt l’anti-vampire, celle qui se rend passive jusqu’à l’extrême pour échapper aux autres, et même à ce qui survient. Ce pourquoi le « gitan » qui passait par là est devenu homme à tout faire de la ferme isolée puis bouillotte dans le lit pour deux, puis amant. Jusqu’à ce qu’un voisin serviable et énergique s’installe dans le coin, quel malheur, il va falloir tout recommencer pour ne pas se laisser vampiriser.

Sur le motif est le peintre qui pénètre son modèle par les instruments et actes de son art, plutôt que d’en se pénétrer ; un grand moment d’humour.

L’amitié est l’esclavage moderne du grand patron qui fait ce qu’il veut de ses employés, élevant celui-ci, rabaissant cet autre. Il les vampirise jusqu’à coucher à trois dans un lit pour une partouze excitante, jusqu’à les jeter comme un kleenex usagé dès qu’ils manifestent quelque réticence individuelle. Tout cela au nom du chantage à « l’amitié », ce faux-semblant anglo-saxon des relations de pouvoir. Les « amis » des patrons sont tout aussi peu amicaux que ceux des réseaux sociaux – de simples relations contingentes.

Derrière la vitre est l’emprise du « musée » sur le corps momifié d’un « sauvage », la vampirisation culturelle et touristique de la momie.

Double jeu est la vampirisation de jumeaux qui ne peuvent jouir qu’ensemble, mais pas entre eux. Manipuler l’un est faire gonfler l’autre et la fille doit se partager sans savoir qui elle « aime », utilisée comme instrument du plaisir.

Le relais évoque de vrais vampires, de ceux qui vivent loin dans des contrées ignorées et sauvages. Ils captent et absorbent ceux qui passent à leur portée et les convertissent à leurs mœurs. Une expédition d’un professeur et de son jeune assistant, partie sur les traces d’un ami disparu, se termine par l’inversion du jeune et la conversion du vieux – une métaphore de mœurs interdites ?

Transfusions est le vampirisme de l’amour qui passe par la piqûre de donneur de sang. Le postier tombe amoureux de l’infirmière, une fille des îles vaguement vaudou. Il est contaminé. Il drague sans y penser et le voilà pris.

Rémi Karnauch, Derrière la vitre rien ne passe (Nouvelles), 2023, PhB éditions, 157 pages, €12,00

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Prieur et Malgras, Sparte attaque !

Nous sommes en 485 avant Jésus-Christ. Sparte est la cité à l’honneur. D’ailleurs chatouilleux, cet honneur. Tous jeunes, les gamins sont incités au courage et à résister à la douleur ; adolescents, à se muscler et à lutter ; adultes à combattre jusqu’à la mort. « Car, comme le dit Léonidas notre roi, « pour vivre en Spartiate, il faut mourir en héros ». »

Pas facile quand on est gringalet, lymphatique et qu’on a les faiblesses bien connues et bien humaines. Les anti-héros sont des zéros, versés dans « la réserve » de l’armée pour incapacités, surtout mentales ; Il ne leur arrive que des trucs pas possibles. Déjà, s’appeler Menthalos ou Jean-Patrocle, faut le faire. Roméos et Gyros, ce n’est pas mieux. Car nos zhéros sont quatre, comme les Trois mousquetaires. Chaque gamin de 9 ans sait ça (faites amener un gamin de 9 ans !)

L’album contient donc une suite d’histoires drôles, arrivées à ces bras-cassés de l’envers du décor spartiate. Il devait bien y avoir des branquignols dans la cité ! Même si l’Histoire ne les a pas retenus, statistiquement, c’est imparable.

Bon, l’Histoire n’est pas toujours respectée, avouons-le, traiter quelqu’un de « naze » deux millénaires et demi avant les nazis n’est pas très professionnel ; ni d’aimer « les tomates », de manger « des poivrons » ou « de la dinde » alors que ces plantes et cet animal ne seront découverts (en Amérique) que deux mille ans plus tard. Mais on ne va pas bouder notre plaisir.

« Nos » Spartiates sont des jeunes louseurs (comme on dit en grec ultra-modernisé) égarés dans une Antiquité fantasmée, où l’on visite l’Enfer avec une carte, où l’on se marie comme ça avec une déesse, où les Perses, ces méchants basanés d’alors, sont toujours vaincus après des batailles homériques, où l’honneur d’un homme se résume (comme Staline, Hitler, Mao, Pol Pot ou Poutine) à son tas de cadavres.

C’est drôle, dessiné avec forces détails, en ligne claire, dans une luxuriance qui fait presque mal aux yeux. Un bon premier tome pour des zhéros adaptés à notre temps. On attend leurs années d’apprentissage, ce devrait être à croquer, et l’introduction des filles (mais si ! il y en avait aussi à Sparte).

BD Prieur et Malgras, Sparte attaque ! – tome 01 A l’ombre des héros, Fluide Glacial 2023, 56 pages, €13.90 e-book Kindle €6.99

Une autre BD de Prieur et Malgras déjà chroniquée sur ce blog

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Oliver Twist de Roman Polanski

Reprendre en film le roman célèbre de Charles Dickens, le Victor Hugo anglais, est une gageure. On peut en effet tomber soit dans le réalisme le plus cynique pour cette époque bourgeoise moralisatrice assez minable (regard du XXIe siècle), soit dans le misérabilisme à la Cosette du romantisme en plein essor (regard tradi, très en vogue encore dans la foule sentimentale qui encombre les réseaux). Polanski a pris de la distance et sonne juste.

Il a certes écarté la profusion de personnages secondaires et des scènes de genre qu’affectionne Dickens, mais pour resserrer l’image autour du garçon, l’Orphelin empli de vertu mais en butte aux Mal. Il faut y voir une métaphore de son propre destin, Roman Polanski étant en effet né juif en France avant que ses parents, par une nostalgie mal placée, retournent en Pologne en 1937, deux ans avant l’invasion conjointe soviétique et nazie. A 10 ans comme Oliver, Roman sera mis par son père sur les routes à la liquidation du ghetto de Cracovie afin d’échapper aux bourreaux. Oliver Twist (Barney Clarke) n’est pas « mignon » mais « mélancolique », comme le dit le réalisateur. Son innocence est brutalement saisie par la misère et son corps malmené par les méchants tandis que son cœur et sa droiture demeurent, comme par hérédité. Il est en effet dans le roman non pas un « fils de pute » comme la société le considère mais issu d’un amour romantique malheureux.

Dickens fait de l’enfant trop sensible une icône passive analogue au Christ, un exemple de pureté idéale à la Platon. Il est le vecteur de sa dénonciation des institutions et des mœurs sociales de son pays et de son temps. Pour l’Angleterre impériale, très vite darwinienne (L’Origine des espèces paraît en 1859), la valeur d’une personne réside en sa « race », au sens à l’étranger de Blanc anglo-saxon, et à l’intérieur de bien né. Les pauvres n’ont que ce qu’ils méritent, ce que Dieu a voulu pour eux. La Loi sur les pauvres de 1834 oblige indigents et orphelins à résider dans un hospice qui les fait travailler. Nous y rencontrons Oliver, mené par le bedeau de la paroisse, un Mister Bumble (Jeremy Swift) à canne et bicorne tout gonflé de son importance.

Dès 10 ans, l’enfant est voué à besogner pour gagner sa vie. Certains le font dans les mines dès 8 ans, tout nu sous terre afin de pousser les wagonnets de charbon, d’autres démêlent de vieux cordages pour en faire de la filasse destinée à refaire d’autres cordages pour la marine de Sa Majesté (récupération qu’on appellerait de nos jours recyclage écologique). Oliver est chargé de cela avec des dizaines d’autres. Ironiquement, on affirme aux enfants qu’on va leur apprendre un métier « utile » qui « sert la Reine et son pays ». Dans les faits, ils sont méprisés, sévèrement encadrés et battus à la moindre incartade. Telle est l’hypocrisie sociale du puritanisme victorien naissant.

Comme dans les camps de concentration (que les Britanniques inaugureront lors de la guerre des Boers à la fin du siècle), sous-alimenter les gens les empêche de se révolter. Ainsi un gamin arpente le dortoir la nuit parce qu’il a trop faim, au point de fantasmer dévorer le garçon couché à côté de lui. La métaphore de la nourriture est souvent sexuelle, tel l’ogre qui avale les petits garçons ou le loup qui croque les petites filles ; Dickens n’est pas avare de ces allusions de gorge dénudée, chemise ouverte et autres envies de chair. Et c’est le scandale lorsque le jeune Oliver, tiré au sort pour le mois afin d’aller demander une part de gruau supplémentaire (« s’il-vous-plaît, Monsieur, j’en veux encore »). Le chef de salle outré fait irruption dans la salle à manger du conseil de paroisse qui bâfre et se goberge devant une table où s’amoncelle la nourriture ; il s‘étrangle presque de rapporter cette audace du gamin affamé. Inadmissible ! On lui fait la charité et il en veut encore : tendez-lui la main et il vous prendra le bras. Dehors !

La viande est réputée favoriser l’agressivité, depuis l’Antiquité où les guerriers en donnaient à leurs cavales de guerre. Lorsqu’Oliver se rebelle contre les propos sur sa mère (« une coureuse ») que lui envoie Noah Claypole (Chris Overton) l’adolescent chez le croque-mort où il a été « vendu » pour 5£, Mr Bumble explique que c’est la viande qui est responsable du mauvais comportement d’Oliver. Il se bat, il est battu, il s’effondre le soir et s’enfuit au matin. Il a failli être vendu à un ramoneur (Andy Linden) mais a réussi à apitoyer le magistrat qui s’apprêtait à signer son contrat comme tuteur public. C’est que le ramoneur décrit avec force détails comment il traite les enfants qui l’assistent : « les enfants sont paresseux », rien de tel, s’ils s’attardent à l’intérieur de la cheminée, que d’activer un petit feu par-dessous afin qu’ils grillent un peu et sortent plus vite ; bien-sûr, la fume les asphyxie et parfois ils meurent, mais ce ne sont que des enfants et des pauvres. Le faible et le mal né sont esclaves dans la société britannique impitoyable du XIXe siècle – un reste de cette mentalité subsiste encore aujourd’hui dans le chacun pour soi libertarien des pays anglo-saxons.

Oliver part donc à pied pour Londres, à 70 miles de là. Il défaille de faim et est rejeté par un fermier qui n’aime pas les pauvres tant il a peur d’en devenir un. Une vieille, en revanche, n’a pas grand-chose mais partage ce qu’elle a, parfaite incarnation de la charité chrétienne, tant vantée par la morale prude anglicane… qui ne la pratique que rarement.

Une fois à Londres, que faire ? Affalé le ventre vide et les pieds en sang sur le parvis d’une église, maison de Dieu qui ne protège pas car sa porte est fermée, il est repéré par Coquin, Dodger en anglais (Harry Eden), adolescent pas encore mué habillé en gentleman – et pickpocket émérite. Il prend sous son aile le « nouveau » et le présente à sa bande, dirigée par le vieux juif Fagin (Ben Kingsley). Malgré sa cupidité, Oliver lui plaît – comme il plaît au fond à tout le monde. « Il a un air de bonté en lui », dira du garçon son futur protecteur Mr Brownlow (Edward Hardwicke). Fagin, pris d’une étrange tendresse pour le tendron, prend son temps pour lui apprendre à voler. Les autres garçons ne sont pas jaloux de son statut de chouchou dans le film, ce qui peut étonner. En cause sa passivité, sa complaisance et sa candeur ? Chacun a envie de le protéger.

Dès qu’il suit Coquin et Charley piquer dans les poches, il les regarde éberlué de leur dextérité. Mais le libraire les a vus et alerte le voisinage. Mr Browlow, un client régulier, s’est fait chiper son mouchoir. C’est alors la course à l’enfant ; les deux compères s’enfuient habilement, en profitant d’un fiacre qui passe pour disparaître. Oliver, surpris, n’en a pas le temps et c’est sus à lui que court la foule, qui grossit à mesure sans savoir qui ni pourquoi. Comportement imbécile, comportement de réseau social où chacun imite tout le monde, l’esprit déconnecté. Oliver est arrêté net par un vieux miséreux qui lui flanque son poing sur la gueule et emmené au poste par un constable assez humain. Le magistrat qui officie est au contraire un sordide chenapan. Il n’a de cesse, envers quiconque, de l’attaquer pour l’accuser de choses les plus folles, retournant toujours les propos en sa faveur, vaniteux de son petit pouvoir (les sous-fifres sont toujours les pires). Oliver n’est pas saisi car aucune plainte n’est déposée contre lui ; le libraire témoigne que c’étaient d’autres garçons, Mr Browlow est touché par son air de bonté (encore lui) et du nom qu’il lâche à demi dans les vapes et qui est son vrai nom, pas celui de Twist que le gros bedeau imbu lui a donné comme à un chien (c’était l’année des T).

Il emmène chez lui le gamin évanoui, fiévreux, et le soigne, le nourrit et l’habille. Mais Fagin a peur qu’il dénonce la bande et son trafic, lui qui accumule dans un coffre de fer dans une cachette sous le plancher son trésor juif « pour ses vieux jours » : monnaie, bijoux, montres… Lui le receleur et son acolyte cambrioleur Sykes (Jamie Foreman) envoient une fille qui travaille pour eux, Nancy (Leanne Rowe), qui aime bien elle aussi Oliver, pour se renseigner au poste de police. Elle dit chercher son jeune frère et le policeman, obligeant, lui donne la carte qu’a laissé Mr Brownlow. Sykes et Nancy font le guet et profitent d’une course que doit faire Oliver à la librairie pour son nouveau protecteur. Ils l’enlèvent et le traînent chez Fagin où les godelureaux le dépouillent de tous ses vêtements de riche et du billet de 5£ qu’il devait remettre au libraire. Le voilà à nouveau vendu pour la même somme que l’hospice réclamait pour s’en débarrasser : une nouvelle ironie.

Emprisonné au grenier, vêtu seulement d’une chemise pauvre, les pieds nus, le voilà revenu à son point de départ. Mais Sykes a l’idée d’aller cambrioler la maison de Brownlow et profite de la petite taille d’Oliver et de sa connaissance des lieux pour l’emmener avec lui et Toby Crackit (Mark Strong), un dandy de la cambriole muni de tous les accessoires tels que pied de biche, lanterne sourde et autres. Sykes menace Oliver de le descendre au pistolet et le charge soigneusement sous ses yeux. Mais, une fois dans la place, Oliver cherche à s’échapper et Sykes tire, le blessant à l’épaule. Le fric-frac est éventé, les deux bandit s’enfuient, en n’oubliant pas d’emporter le garçon blessé et à nouveau évanoui. Fagin le soigne avec ses vieux remèdes juifs transmis de père en fils depuis des générations. Sykes voudrait achever Oliver, mais hors de la ville pour ne pas alerter, et Nancy, touchée, décide de prévenir Brownlow. Elle lui fixe rendez-vous à minuit sur le pont de Londres et lui donne le nom de Fagin en lui disant qu’il détient Oliver ; mais elle ne veut pas dénoncer Sykes, son amant qui la bat mais à qui elle est attachée. Fagin, qui l’a fait suivre par Coquin, le révèle à Sykes qui aussitôt la bat et l’abat.

Mais Browlow a alerté la police et celle-ci, accompagnée d’une foule toujours aussi imbécile que sur les réseaux sociaux, empressée à sauver le gamin qu’elle avait voulu lyncher (autre ironie du film), encercle la masure où niche Fagin et Sykes. Celui-ci prend le gamin en otage et sort sur les toits glissants. La police tire mais vise mal et Brownlow impose qu’on ait considération du garçon, ce qui n’était pas, semble-t-il dans les mœurs (pas plus que pour les Noirs aux États-Unis). Sykes est puni par là où il a péché, s’emmêlant dans une corde qui l’emmène d’une façade à l’autre il se retrouve pendu alors qu’Oliver est sauf. Fagin est emprisonné, les gamins pickpockets envolés.

Et l’on retrouve Oliver lavé, rhabillé en gentleman, chez Mr Brownlow. Il veut rendre visite à Fagin dans sa prison car le vieux juif a eu des bontés pour lui, une certaine tendresse peut-être. Le vieux délire, il sombre dans la folie ; s’il reconnaît Oliver et l’étreint, c’est pour lui parler aussitôt de son magot et de là où il l’a caché. Le garçon arraché à cette prison, pleure. On le voit coiffé d’un canotier de plaisance plutôt ridicule et le nez chaussé de lunettes en train de lire un livre au jardin, en oisif rentier. Il n’a plus à s’en faire pour son avenir, il a été reconnu par la « bonne » société. Scène qui ne figure pas dans le roman et où l’on devine que Polanski a mis encore une fois de l’ironie. Oliver fait coïncider son essence avec son existence, comme diraient les philosophes marxistes, sa vraie nature avec son apparence ; il semble peut-être trop parfait, trop conforme, pour qu’on ait envie de l’imiter.

DVD Oliver Twist, Roman Polanski, 2005, avec Barney Clark, Ben Kingsley, Jamie Foreman, Harry Eden, Leanne Rowe,Edward Hardwicke, Pathé 2006, 2h06, €7.00, Blu-ray €11,92

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La vanité misérable des vertueux selon Nietzsche

Un jour, Zarathoustra parle des vertueux. Il pourrait tonner, les vouer au gémonies, mais il parle bas, comme la beauté, car sa conviction est profonde : les vertueux sont faux, la preuve, « ils veulent encore être payés ! » Ils veulent être récompensés d’être vertueux, avoir le ciel faute de la terre, comme si la vertu n’était pas une attitude naturelle de la sagesse mais un effort discipliné et pénible qui demande juste rétribution. « Vous aimez votre vertu comme la mère aime son enfant ; mais quand donc entendit-on qu’une mère voulut être payée de son amour ? »

La récompense et le châtiment sont des mensonges, il n’existe pas de juge souverain ni d’au-delà compensateur, ni de justice immanente. Il faut vivre ici-bas et sans père éternel, il faut bâtir sa vie et se forger des principes de justice tout seul, sans endosser le costume prêt-à-porter d’un dogme ou d’un pouvoir. « Que votre vertu soit votre ‘moi’ et non pas quelque chose d’étranger, un épiderme et un manteau ».

Trop de « vertueux » ne sont que des illusionnistes pour les autres, et qui s’illusionnent face à eux-mêmes. Pour certains, « la vertu s’appelle une convulsion sous le coup de fouet », la jouissance de se faire mal, d’appeler le châtiment, pour se sentir humain. « Et il en est d’autres qui appellent vertu la paresse de leurs vices ». Et d’autres « leurs démons les attirent. Mais plus ils enfoncent, plus leur œil brille et plus leur désir se tend vers leur Dieu ». Ils ne s’aiment pas et tout ce qu’ils ne sont pas est pour eux l’idéal, le Dieu même. Et « d’autres qui s’avancent lourdement et en grinçant (…) c’est leur frein qu’ils appellent vertu » – se priver pour mériter, se charger de devoirs comme un chameau et s’en faire un mérite. Ou « d’autres qui sont semblables à des pendules que l’on remonte ; ils font leur tic-tac et veulent que l’on appelle ce tic-tac – vertu. » Les bonnes habitudes, la routine bien admise, les convenances respectées à la lettre, le petit travail vertueux, voilà ce qui serait méritant.

« Et d’autres sont fiers d’une parcelle de justice, et pour l’amour d’elle, ils blasphèment toutes choses : de sorte que le monde est noyé dans leur injustice. » Ce sont nos Mélenchon et nos écologistes et même nos féministes qui ne cessent d’éructer sur ce qui est, au nom d’une toute petite chose bonne qui devrait advenir. Mais leur vacarme fait que l’on ne retient que tout ce qui ne va pas, et non pas tout ce qui pourrait aller mieux. Quelle vertu est-ce là ? « Et quand ils disent : ‘je suis juste’, cela sonne toujours comme : ‘je suis vengé !’ ». La vengeance fait-elle partie de la vertu ? « Ils veulent crever les yeux de leurs ennemis avec leur vertu ; et ils ne s’élèvent que pour abaisser les autres. »

Et la majorité ? Elle croupit dans son marécage et « au milieu des roseaux, dit : ‘vertu’ – c’est se tenir tranquille dans le marécage. » Pas de vague, « nous ne mordons personne et nous évitons celui qui veut mordre ; et sur toutes choses nous partageons l’avis qu’on nous donne. » Surtout ne pas penser ! Ne pas s’exprimer ! Ne pas aller et venir à sa guise ! Ne pas objecter ni voter contre ! Toujours « être d’accord ». Cette lâcheté foncière est-elle une vertu ? « Et il en est d’autres encore qui aiment les gestes et qui pensent : la vertu est une sorte de geste. » Ce sont les politiciens théâtraux, les intellos qui posent, les bateleurs d’estrades et des plateaux de télé, ceux qui croient qu’afficher suffit à être vertueux. Mais ils ne sont qu’une image, pas une incarnation : « leur cœur ne sait rien de cela. » « D’autres qui croient qu’il est vertueux de dire : ‘la vertu est nécessaire’ ; mais au fond ils croient tout au plus que la police est nécessaire. » La vertu est pour les autres, pas pour soi ; il faut l’imposer à la société, pas la vivre. « Les uns veulent être édifiés et redressés et ils appellent cela de la vertu ; et d’autres veulent être renversés – et cela aussi ils l’appellent de la vertu. » Ils ne savent pas être eux-mêmes, ni se corriger par les exemples des sages ; ils sont trop mous, trop faibles, trop minables – ils ont besoin du fouet et du carcan.

« Que savez-vous de la vertu » vous qui n’avez que ce mot à la bouche mais rien dans les mains, rien dans le cœur, rien dans le tête ? « Que votre ‘moi’ soit dans l’action comme la mère est dans l’enfant : que ceci soit votre parole de vertu ! », conseille Zarathoustra. Elle est faite chair, la vertu, elle est cœur agissant et esprit tourné vers le bien, pas singeries ni précautions. La vertu se bâtit par les exemples et se vit en chacun ; elle n’est pas une suite de commandements ni une morale imposée à coup de fouet – comme jadis dans les collèges. La vertu est celle d’un Montaigne qui la vit, pas celle d’un indigné qui se contente de l’afficher.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Odessa, la ville

J’ai visité Odessa en 2006. C’était bien avant l’invasion du criminel de guerre Poutine. Odessa est une ville portuaire, internationale ; une ville du sud où il fait bon vivre au climat maritime ; une belle ville aux bâtiments anciens et au port actif.

C’était avant…

Fragments d’un voyage.

Et Moscou n’est qu’à 1136 km !… Paris à 1955 km.

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Paris perdu de la maire poubelle

Paris 2023 préfigure le Paris 2024 : « Prenez place pour l’exceptionnel ! » : les jeux olympiques de l’ordure, où la maire de Paris, désormais associée aux poubelles, remporte sans conteste la médaille d’or. « Look of the Games » est l’immondice : l’habillage qui incarne Paris 2024. « Coloré et esthétique, riche en symboles, il reflète l’élégance à la française en adaptant le pavé sous toutes ses formes » – à condition de le retrouver sous les sanies gluantes des sacs poubelle.

La scène déborde, les rues sont pleines, le cru 2023 submerge la crue 1910. La santé vaut bien une grève, il n’y a qu’un c d’écart pour la crève. La prochaine pandémie viendra-t-elle de Paris ?

Le bac est une épreuve, il est désormais trop rempli et dégueule ses matières sur le trottoir – où seront bientôt les jeunes en mal de boulot, puisque « la grève » semble être le moyen de plus court pour parvenir à la retraite. Le savoir n’est-il que de la merde ?

Mâme Bécu, devenue Madame du Barry en favorite de Louis XV, a finie guillotinée durant la Terreur jacobine de 1793. Est-ce le sort qui attend Madame de Paris, une fois les Insoumis perpétuels portés au pouvoir par la rue ? Si elle maîtrise les sciences sociales, ainsi que le dit sa biographie, comment se fait-il qu’elle ne maîtrise pas le social dans la rue ? Elle veut transformer les beaux quartiers en boue quartiers.

Elle a dévoyé la politique en merdier, réduit le socialisme à l’ordure et l’écologie aux déchets. Un progressisme pouacreux de gadoue, une vidange des immondices sociaux, un « retour à » l’âge des cavernes. Après les poubelles de la présidentielle, les poubelles de Paris – le coup de pied de l’Anne – en attendant pour elle les poubelles de l’Histoire.

Les Parisiens chantent désormais la complainte :

« La mère du Barry,

La maire de Paris,

La merde Paris,

La mer du parvis,

L’amer du pari. »

Vous l’aurez compris, c’était un billet d’humeur. Je n’attaque pas à la personne, que je ne connais pas, mais je connais la fonction, ses honneurs mais aussi ses servitudes. Politiser ne sert pas, se ranger aux côtés des militants de quelque cause que ce soit n’est pas rendre service. Ce service aux Parisiens, qui ont élu la maire de la ville, me semble faire carrément défaut.

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Toutes choses ont leur saison, dit Montaigne

Dans le chapitre XXVIII du Livre II des Essais, notre philosophe périgourdin prend pour exemple Caton le jeune, belle nature toute en vertu, qu’il admire. Mais ce qu’il admire le plus, c’est la sagesse que le jeune Caton a de vivre sa vie selon son âge, sans se préoccuper de désirer ce qu’il ne peut plus assouvir, ni de se préoccuper de sa mort, qui viendra quand elle viendra.

« Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout » dit Montaigne, et « le sage met des limites même à la vertu », dit Juvénal. Un écolier de cinquante ans est ridicule, en revanche, toujours apprendre ne l’est pas – mais il faut apprendre selon son âge : « la sotte chose qu’un vieillard abécédaire ! ». Ainsi le jeune Caton, sentant sa fin prochaine, étudia-t-il le discours de Platon sur l’éternité de l’âme. « S’il faut étudier, étudions une étude sortable à notre condition », résume Montaigne.

Mais ne pas jouer au jeune, ni en l’étude scolaire, ni en l’exercice des armes. S’éduquer et se forcir, c’est bien – quand on a 20 ans. Mais il faut employer ces acquis une fois l’âge mûr venu : à quoi cela sert-il d’apprendre, sinon pour faire ? « Le jeune doit faire ses apprêts, le vieux en jouir, disent les sages. » Le vice est de désirer comme en sa puberté alors que l’on n’en a plus les moyens : ainsi les barbons qui désirent baiser les jeunettes – rien de sage dans cette envie qui est nostalgie du passé révolu, images enfuies de sa jeunesse. « C’est enfin tout le soulagement que je trouve en ma vieillesse, qu’elle amortit en moi plusieurs désirs et soins de quoi la vie est inquiétée, le soin du cours du monde, le soin des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moi. »

S’il faut vivre avec son temps, il faut vivre aussi avec son âge. Vivons à chaque moment au présent : telle est la sagesse de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Colette, La vagabonde

Après Claudine, Annie, Minne, voici Renée – mais c’est toujours la même histoire, celle de Sidonie-Gabrielle Colette elle-même, devenue auteur de plein exercice sans la tutelle de son ex, Willy. Celle d’une libération des rets du mariage et de l’idéalisme de l’Amour. Ne reste que la solitude, les copains, et ce prurit de sensualité qui s’en va doucement avec l’âge. C’est que Colette aborde bientôt la quarantaine, à tous les sens du mot.

Voici donc Renée Néré au mari aimé devenu infidèle, qu’elle a quitté un jour sans se retourner alors qu’il lui disait d’aller se promener pour pouvoir lutiner en toute tranquillité sa maîtresse. Comme il faut vivre, il faut travailler. Renée écrit trois romans (comme les trois Claudine) puis use de son corps pour danser, mimer. Elle s’exhibe dans les petits théâtres de la périphérie parisienne, nue sous son long voile qui laisse entrevoir parfois un sein, et deviner le reste. Le music-hall est son usine, les comédiens sa famille, le maquillage et la danse son métier. Elle court parfois les cachets des représentations privées chez de riches bourgeois qui payent pour le spectacle à domicile. Renée y revoit alors, un peu honteuse, ses anciennes relations du temps de son mari, le peintre Taillandy très connu mais au talent limité.

Un soir, un riche oisif de province monté à Paris vient la relancer dans sa loge. Il est tombé amoureux d’elle, ou plutôt, pense-t-elle, il désire son corps puisqu’il ne sait rien de sa vie ni de son tempérament. Elle soupire, le siège amoureux l’ennuie, elle sait bien comment cela peut finir. Mais Maxime Dufferein-Chautel insiste (dans la réalité, il s’agissait d’Auguste Hériot, oisif, d’une famille propriétaire des Grands magasin du Louvre). Il est du même âge qu’elle, bel homme, héritier d’une scierie dans les Ardennes avec son frère aîné ; il a de l’argent, il rêve du mariage paisible avec foyer stable et enfants – l’anti-Willy absolu. Il fait son siège sans forcer, tout en douceur, attentif à ce qu’elle peut supporter ou vouloir. Cela la touche, voilà un homme bien différent de son ex-mari qui prenait son plaisir en prédateur et considérait son épouse comme un bien à exhiber ou à reléguer à son gré.

Renée est tentée : après tout, le mariage est la sécurité, matérielle mais surtout affective si le mari est fidèle. Elle se laisse courtiser et l’amour naît des relations qui progressent, sans aller jusqu’à la consommation ultime. Son impresario Salomon lui propose avec ses partenaires masculins une tournée théâtrale en province de quarante jours. Exactement la durée que Jésus fit au désert – est-ce un hasard ? Renée pourra y réfléchir, à ce nouvel amour, décider si sa vie prend une autre voie que celle de la solitude.

La vagabonde est lassée de ses vagabondages et, en même temps, les désire. Il y a tant de choses à voir et à sentir dans la nature, les forêts d’Ardennes mais aussi les joncs bretons et le brouillard de Lyon ou un carré de mer bleue à Marseille. Et puis l’usure de la jeunesse est là, la vieillesse vient avec les rides ; bientôt la beauté ne sera plus qu’apprêts et maquillages, Maxime l’aimera-t-elle encore en sachant que l’homme reste physiquement moins atteint que la femme par les effets de l’âge ?

La perspective d’une tournée en Amérique du sud se profile… Renée prend alors sa décision. Elle ne peut retomber en mariage. Elle doit poursuivre sa vie choisie sans la confier à un autre. Une fois son métier devenu impossible, lui restera la ressource de l’écriture, dont elle a déjà tâtée.

Colette fait dans ce roman un bilan en trois mouvements de ses expériences amoureuses et de son essai matrimonial, un de plus. Mais avec un talent renouvelé, plus apaisé, plus mûr. Sa réflexion personnelle se mêle au métier de théâtre, aux coulisses et aux gagne-petit. Car le premier mouvement est celui des vagabonds des café-concert et des petits théâtres, les comédiens, danseurs et acrobates sont seuls mais solidaires, n’ayant que des camarades. Brague le mime est exigeant avec lui-même et enseigne aux autres ; Bouty se consume de maladie et maigrit ; Jadin la goualeuse est le portrait de la réelle Fréhel ; toute comme Cavaillon est le vrai Maurice Chevalier, un temps amoureux de Colette.

Le second mouvement est celui du miroir, il révèle l’image et « réfléchit » la personne. Renée est vide mais se reflète en danseuse et revit son mari en Max, donc reste toujours en devenir. S’il y a de la désillusion sur l’idéal de l’Amour, tant vanté des salons et de la littérature (le romantisme s’achève à peine) et une nostalgie pour la vie à deux au calme dans la nature, à peine vécue avec Willy, rien n’est figé.

Le troisième mouvement est de faire front. C’est une victoire sur soi-même, le désir dompté par la raison, l’instinct impérieux et sauvage qui la lie à la terre, les convenances jetées par-dessus les moulins pour vivre sa vie propre – libre – de femme émancipée. Il y faut du courage.

Colette, La vagabonde, 1910, Livre de poche 1975, 251 pages, €7,40, e-book Kindle €5,99

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Odessa, enfants

Les enfants d’il y a 17 ans lors de mon voyage en Ukraine sont désormais adultes.

Les garçons sont au front, les filles peut-être mères.

Je pense à eux, après l’invasion russe ordonnée par le dictateur du Kremlin. Le bras de fer commence.

Ces quelques portraits en hommage.

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Barry Lindon de Stanley Kubrick

Sorti en 1975, c’est un film que j’ai vu dès l’origine et, depuis, plusieurs fois. Ce n’est pas que le héros en soit un, Barry (Ryan O’Neal) est plutôt une canaille, viril Irlandais qui en veut aux femmes depuis que sa cousine, la laide Nora (Gay Hamilton), a refusé de se marier avec lui et l’a traité comme « son teckel » devant un capitaine anglais riche qui va payer les dettes de sa famille. Mais Barry a de l’énergie, il est le Julien Sorel de la prose anglaise, méprisé par la « bonne » société qui se croit légitime, où il veut par tous moyens se faire une place.

Redmond Barry est inspiré d’un personnage réel, l’aventurier irlandais Andrew Robinson Stoney dont Thackeray a fait un roman satirique empli d’aventures, les Mémoires de Barry Lyndon (The Luck of Barry Lyndon). Le film de Kubrick ne reprend que les vingt-cinq années depuis le départ de Barry, de son Irlande natale en 1759 à sa chute sociale deux ans après la mort de son fils en 1786. Nous sommes juste avant les bouleversements européens de la Révolution française et l’aristocratie anglaise sous George III est décadente, vile, corrompue. Barry va révéler sa faiblesse, son snobisme, sa moralité toute de façade. Les aristocrates des deux sexes (les hommes par le jeu, les femmes par le mariage) sont prêts à se donner au premier usurpateur brutal pour rajeunir à sa force. Ce sera Napoléon en France. Brutalité, grossièreté, arrogance, ignorance, oisiveté, ivrognerie sont l’apanage des nobles du temps – dont les Russes d’aujourd’hui semblent avoir hérité.

Stanley Kubrick traite en documentaire cette histoire vécue du XVIIIe siècle, reconstituant les paysages et les costumes comme à l’époque. Ce pourquoi les images sont somptueuses, en lumière naturelle à l’intérieur avec les bougies comme à l’extérieur, inspirées des peintres du temps tels Gainsborough, Reynolds, Constable, Hogarth, Wright of Derby. L’histoire est contée par un narrateur en voix off, en deux parties : l’ascension de Redmond Barry, puis la chute de Barry Lindon, nom qu’il est autorisé par la cour à prendre après son mariage avec la comtesse Lindon.

Barry est orphelin depuis que son père s’est fait tuer en duel pour le prix d’un cheval. Élevé par sa mère et recueilli par son oncle, il voudrait bien épouser sa cousine mais il est godiche, il n’ose pas aventurer sa main entre les seins de la fille, qui a pourtant mis exprès son ruban dans son décolleté généreux. Elle le domine, il se révolte ; elle joue avec lui en flirtant ouvertement avec un Anglais, militaire et capitaine, doté d’une fortune que Barry n’a pas. Ses frères encouragent le mariage avec l’Anglais pour assurer leurs biens et régler les dettes. Barry, outré et outragé, défie le capitaine en duel, comme son père. Mais cette fois il l’atteint et le croit mort. Il doit fuir urgemment vers Dublin où il pourra se cacher des gendarmes pour avoir tué un homme, un Anglais occupant de l’Irlande de surcroît. C’était en fait une farce, comme quoi « l’honneur » aristocratique n’est qu’apparence. Le capitaine Grogan (Godfrey Quigley) qui aime bien Barry, l’informe qu’il n’a pas tué Quin mais que les pistolets étaient bourrés à étoupe et non à balle.

Barry fuit mais, dans une forêt, se fait rançonner par le Robin des bois irlandais, le fameux « capitaine » Feeney (Arthur O’Sullivan) et son fils, qui lui prennent son argent, ses bagages et son cheval. Barry en est réduit à s’engager dans l’armée anglaise, qui a besoin d’hommes pour la guerre de Sept ans sur le continent, et qui recrute comme un vulgaire Poutine. Peut-on arriver au mérite par la carrière militaire ? L’ambition de Barry est en effet de pénétrer cette aristocratie qui le fascine et qu’il envie. Mais il s’aperçoit vite que la gloire et l’honneur ne sont que colifichets réservés aux rois et aux officiers ; les soldats ne sont que des mercenaires recrutés de force dès 15 ans ou volontaires pour échapper aux famines d’Irlande et d’ailleurs, condamnés aux seuls plaisirs qui restent à leur portée : se saouler, piller et baiser. Barry profite que deux officiers homos se baignent nus à l’écart pour voler un uniforme et des papiers de mission l’accréditant à traverser les lignes pour rejoindre la Hollande.

En chemin, après avoir baisé plusieurs mois une jeune paysanne en mal d’homme parce que le sien a été pris pour la guerre, il pense rejoindre la côte et embarquer pour retourner chez lui, lorsqu’il rencontre une patrouille prussienne. Son commandant, le capitaine Potzdorf (Hardy Krüger) l’invite à chevaucher avec eux car la direction qu’il a prise n’est pas la bonne ; il le fait dîner à l’auberge, le fait boire, le fait parler. Il discerne très vite qu’il n’est pas celui qu’il dit être et lui met le marché en main : où il le rend comme déserteur à l’armée anglaise, ou il travaille pour son oncle, ministre de la Police. Barry choisit le moindre.

Il est chargé de surveiller un joueur professionnel qui se fait appeler le chevalier de Balibari (Patrick Magee), officiellement autrichien mais probablement irlandais, peut-être un espion. En présence du chevalier, Barry se trouve devant un compatriote et, en larmes, avec le mal du pays, avoue sa patrie et sa mission. Le chevalier compatit et décide de l’associer. Barry rendra compte au ministre de faits précis et réels mais sans grande importance et il assistera Balibari lors des parties de cartes où celui-ci triche impunément. Un système de codes permet à Barry, qui joue les valets ignorant le la langue et qui vaque à servir les alcools, d’indiquer les couleurs des cartes ou, au baccara, de passer sous la table la bonne carte à sortir du sabot. Les duels pour « l’honneur » quand on accuse le joueur de tricher ou que l’on répugne à payer, sont gagnés aisément par Barry, jeune homme vigoureux expert en armes (comme quoi l’aristocratie, dont c’est pourtant le métier, ne sait même plus se battre). Expulsé pour avoir endetté un prince, le chevalier exfiltre Barry habilement.

Désormais, ils vont de table de jeu en table de jeu mais Barry l’errant n’a pas renoncé à son envie d’élévation sociale. Pour cela, il doit séduire une veuve riche. Il jette son dévolu sur la comtesse Lindon (Marisa Berenson), flanquée d’un mari vieux et handicapé. Il la regarde, la drague, elle succombe à sa faconde d’Irlandais qui sait ce qu’il veut. Le mari succombe lui aussi, opportunément, d’une crise d’asthme après une altercation avec Barry. Ils peuvent se marier et c’est la face de hareng maigre du révérend Samuel Runt (Murray Melvin) qui les marie, puritain précepteur du fils de 10 ans de sir Charles, qui porte déjà le titre de lord Bullingdon sans avoir rien fait (Dominic Savage). Le garçon n’aime pas son beau-père qu’il croit plus opportuniste qu’amoureux et qui trompe sa femme avec les servantes. Il l’insulte et se fait châtier à coup de canne sur les fesses.

Il le détestera encore plus à l’adolescence lorsque Barry préférera sans conteste son propre garçon, Bryan (David Morley à 8 ans) et qu’il dilapide la fortune familiale pour tenter d’obtenir un titre en arrosant les aristos anglais. Mais il est trop Irlandais et trop rustre pour espérer l’obtenir ; il dépend donc entièrement de sa femme et, lorsqu’elle mourra, lui n’aura plus rien. C’est ce que lui dit sa vieille mère, la tête près du bonnet, venue vivre au château.

La justice est absente de ce monde, les voyous restent riches alors que les braves restent pauvres. Comme si c’étaient seulement les bons qui ont château, fortune et roulent en carrosse et les méchants qui restent à trimer à la terre, à la guerre et finissent à l’hospice. Seul l’esbroufe réussit, ou la race, pas le mérite.

Lord Bullingdon devenu jeune homme (un Leon Vitali à grosses lèvres) fait un scandale public le jour anniversaire de sa mère, lady Lyndon. Il prend par la main son jeune demi-frère Bryan, beau petit blond, et lui fait claquer des chaussures en plein concert pour se faire remarquer. Puis il éructe sa haine envers son beau-père l’usurpateur et celui-ci le rosse copieusement devant les invités des hautes classes. Bullingdon quitte sur le champ la demeure familiale et l’incident public donne à Barry mauvaise réputation. Ses anciens « amis » (à l’anglo-saxonne, à la Facebook) ne sont plus, du jour au lendemain ses amis et il perd tous ses appuis précieux dans l’aristocratie anglaise qu’il avait mis des années et une fortune à acquérir.

Pire, le garçonnet Bryan, enfant gâté jamais corrigé de ses mauvais penchants pris sur l’exemple de son père, est désarçonné du cheval qu’il lui avait promis pour le jour de ses 9 ans. Il a désobéi, ayant « promis » (promesse à l’anglo-saxonne, qui se transgresse dès que ses propres intérêts sont en jeu) d’attendre le jour anniversaire et son père pour monter le cheval. Mais il ne peut s’empêcher de vouloir tout, tout de suite, sort en catimini de sa chambre, passant devant le révérend benêt, enfourche sans toque le cheval qui se cabre, tombe sur la tête et meurt un peu plus tard. Fou de chagrin, et se sentant responsable, Barry sombre dans l’alcool, tandis que lady Lyndon se réfugie avec excès dans la religion sous la conduite intéressée du révérend que la mère de Barry veut virer pour faire des économies et empêcher sa mauvaise influence. Après une tentative de suicide de sa mère, Bullingdon provoque Barry en duel mais il est terrorisé, il ne connaît rien aux armes. Son coup part tout seul sans qu’il le veuille. Pris de pitié ? de remord ? de compassion ? Barry Lindon tire son coup par terre et non dans son beau-fils. Le coup suivant de l’adolescent lui casse la jambe et le chirurgien, pas très doué, déclare qu’il faut la couper.

Voilà Barry réduit et ingambe, comme l’ex-mari de la comtesse, mais sans le titre, ni l’argent, ni la considération. Sa mère s’occupe de lui et lord Bullingdon consent à lui verser à vie une pension de 500£ par an – à la condition expresse qu’il sorte d’Angleterre et n’y remette jamais les pieds. Il ira jouer sur le continent.

Le film dresse le portrait d’un ambitieux sans scrupules ni humanité, mais aussi en creux celui d’une élite dégénérée qui n’a plus aucune légitimité à son aristocratie. C’est le pouvoir des mauvais, l’emprise des riches, le mépris de classe quasi raciste. Barry a sans le vouloir l’esprit ravageur, il ridiculise les travers, les tics mentaux, les prétentions de ceux qui se croient supérieurs à lui. La citation en fin de film rappelle qu’une fois mort, tous sont désormais égaux. Le tragique de ce destin est accompagné par de Trio pour piano et cordes no 2, op. 100 de Schubert, comme une ode funèbre qui reste dans la tête une fois les images enfuies.

DVD Barry Lindon, Stanley Kubrick, 1975, avec Ryan O’Neal, Marisa Berenson, Patrick Magee, Hardy Krüger, Steven Berkoff, Warner Bros Entertainment 2001, 2h58, €7,48 Blu-ray €7,99

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Je n’aime pas les prêtres, dit Nietzsche

Père pasteur, mère dévote, sœur pronazie, Friedrich Nietzsche avait tout pour haïr le christianisme, une religion d’esclaves, disait-il. Pourtant, Zarathoustra laisse aller les prêtres. Bien que ce soient ses ennemis, « parmi eux aussi il y a des héros ; beaucoup d’entre eux ont trop souffert – c’est pourquoi ils veulent faire souffrir les autres. » L’air est connu du criminel à l’enfance malheureuse, ce qui l’absoudrait sous les circonstances atténuantes. Mais les prêtres, tout comme les criminels, sont des ennemis : il ne faut pas l’oublier et Zarathoustra ne l’oublie pas.

« Rien n’est plus vindicatif que leur humilité », dit-il « et quiconque les attaque a vite fait de se souiller. » Ce sont des prisonniers de leur foi, des réprouvés que leur Sauveur a marqués au fer. « Au fer des valeurs fausses et des paroles illusoires ! » Qui va les sauver de leur Sauveur ?

Ces valeurs et ces paroles sont enfermées dans des églises sombres à faire peur, et ne s’énoncent pas au grand soleil rayonnant. Peut-on s’élever dans des cavernes ? Par un chemin de pénitence à genoux ? « N’était-ce pas ceux qui voulaient se cacher et qui avaient honte face au ciel pur ? » demande Nietzsche. Il est loin le temps antique où les dieux étaient glorieux, à l’image des hommes les meilleurs : ils élevaient les âmes des mortels à leur hauteur et les plus valeureux humains devenaient des demi-dieux. Pas dans le christianisme : « ils ont appelé Dieu ce qui leur était contraire et qui leur faisait mal » ; « ils n’ont pas su aimer leur Dieu autrement qu’en crucifiant l’homme » ; « ils ont pensé vivre en cadavres ». Comme ce monde-ci est une vallée de larmes, que tout être humain est dès sa naissance entaché du péché originel, que seul l’Au-delà permettra la justice, l’amour et des félicités, vivre n’a aucun intérêt. Seule la mort en a et la meilleure est de se mortifier auparavant pour l’appeler au plus vite. Est-ce cela la vie ?

« Je voudrais les voir nus », dit Nietzsche, « car seule la beauté devrait prêcher le repentir. Mais qui donc pourrait se laisser convaincre par cette affliction travestie ! » Nietzsche parle des prêtres, tous vêtus de longues robes noires qui cachent leurs formes le plus souvent étiques et maladives faute de vivre sainement dans un corps sain, aimant d’un cœur sain et avec l’esprit sain vivifié par le grand air. Le Christ en croix, curieusement, a souvent un corps sculpté d’athlète romain, comme s’il était impensable, au final, d’adorer un avorton. Combien de vocations religieuses catholiques se sont déclarées face à ce corps nu et torturé, délicieusement sexuel ? Les séminaires comme les écrivains catholiques sont remplis de ces fantasmes homoérotiques, qui deviennent trop souvent pédocriminels. Le sociologue homme de radio Frédéric Martel a étudié ce thème particulier dans son livre Sodoma : enquête au cœur du Vatican. Son enquête par témoignage auprès de pas moins de 41 cardinaux, 52 évêques, 45 nonces apostoliques et ambassadeurs montre que la plupart non seulement sont homosexuels, mais de plus ont été attiré dans l’Église par cette atmosphère particulière qui favorise la tendance.

Les sauveurs n’étaient pas de grands savants, ni des maîtres en leur discipline, mais des illusionnistes, dit Nietzsche. « L’esprit de ces sauveurs était fait de lacunes ; mais dans chaque lacune ils avaient placé leur folie, leur bouche-trou qu’ils ont appelé Dieu. » Ils avaient des esprits étroits et des âmes vastes, voulaient trop étreindre et ont mal étreint. Comme des couards selon Montaigne, « sur le chemin qu’ils suivaient, ils ont inscrit les signes du sang, et leur folie leur a enseigné que par le sang on établit la vérité. » Or ce n’est pas le nombre de morts qui fait la valeur d’une doctrine, sinon Mao, ses 80 millions de morts et son Petit livre rouge serait au sommet de la sagesse, mais sa part de vérité utile à la vie. « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure et la transforme en folie et en haine des cœurs. » Tout dictateur le sait, et Hitler avec Horst Vessel devenu lied des marches nazies, c’est par les martyrs que l’on gagne à sa cause. Peu importe la vérité de leur combat, le seul fait qu’ils aient donné leur vie exige qu’ils soient vengés. C’est ce que Poutine cherche à faire en Ukraine, en envoyant en rangs serrés des hordes de soldats se faire massacrer par les obus et les mitrailleuses ukrainiennes – tout comme Staline l’a fait face aux armées allemandes devant Stalingrad.

C’est de la manipulation. « Le cœur chaud et la tête froide : lorsque ces deux choses se rencontrent, naît le tourbillon nommé ‘Sauveur’. » Le froid Poutine agite le nationalisme le plus obtus et envoie à la mort par dizaines de milliers de jeunes Russes pour faire monter l’émotion et appeler à l’élan du châtiment. Il veut apparaître comme le Sauveur de la civilisation orthodoxe russe face à un Occident gangrené par l’esprit décadent américain. Mais que ne se pose-t-il en exemple attractif, plutôt que d’attaquer celui qui ne veut pas le suivre ? Le soft-power culturel américain, tout comme l’exemple économique de l’Union européenne sont bien plus attractifs que ses vieilles lunes rancies de slavophile – c’est cela qu’il n’accepte pas. Si la Russie tradi est un paradis, pourquoi tant de gens rêvent-ils d’ailleurs ? « En vérité, il y a eu des hommes plus grands », rappelle Nietzsche, des Churchill, des De Gaulle, pouvons-nous ajouter ; ils étaient patriotes mais pas tyrans, ils ont élevé leurs citoyens au lieu de les réprimer.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Odessa, les adultes

Les gens d’Odessa méritent qu’on se souvienne d’eux.

Avec l’invasion russe à prétexte xénophobe, d’un clair racisme anti-occidental, l’Ukraine résiste.

Ce sont des gens ordinaires, des vieux qui ont encore l’habitus soviétique mais qui sont heureux d’en avoir fini avec les contraintes du « communisme », des hommes mûrs qui sont au front pour défendre leur travail, leur famille et leur patrie (mais oui, Pétain-Poutine !) ; des jeunes qui aspirent à l’avenir en Europe et à vivre selon leurs goûts.

Tous ceux que j’ai vus il y a 17 ans sont peut-être au front, peut-être déjà tués… Souvenir.

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