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Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières

Un roman sur l’amour… entre deux garçons dans la prime adolescence des années 1920 et 1921. Georges de Sarre, fils de marquis, a 14 ans, le teint mat et les cheveux châtains ; Alexandre Motier 12 ans, est un ange blond comme l’Amour de Thespies, copie de Praxitèle. Tous deux sont beaux et l’aîné est excellent élève, de quoi émuler et élever le plus jeune. Dans ce huis-clos des collèges de Jésuites, la sensibilité s’exaspère et la sensualité suit, mais l’amour platonique sublime les relations. Ce qui suscite des jalousies parmi les adultes ayant fait vœux de chasteté, chargés d’éducation.

Pas de sexe entre les deux garçons, malgré les prêtres obsédés par la chose après saint Paul, et qui pourchassent le moindre poème entre deux élèves, largement pour évacuer leurs propres désirs. Alexandre demande à Georges : « sais-tu les choses qu’il ne faut pas savoir ? » p.160 – ce qui en dit long sur le tabou et l’interdit, comme sur l’ingénuité du petit. D’ailleurs, le père de Trennes est un surveillant de dortoir très intrusif qui fait boire des liqueurs aux élèves, dans le négligé de nuit du pyjama largement ouvert sur la gorge, et ce dans sa propre chambre, après les avoir observés dormir à la lampe électrique. L’admiration de Georges et du père Lauzon est plus chaste, en témoigne ce portrait d’Alexandre à 12 ans : « La photographie montrait Alexandre dormant sur une chaise longue, plus gracieux encore qu’il ne dormait dans le train des vacances de Pâques. On détaillait la ligne de ses yeux, ses sourcils presque droits, l’ourlet de sa bouche, ses oreilles de nacre, et les boucles de ses cheveux qui formaient une danse immobile et joyeuse en l’honneur de sa beauté. Ses mains ouvraient leurs paumes rayonnantes, comme si elles attendaient d’autres mains, et ses jambes nues appelaient des caresses invisibles » p.434. L’amour n’exclut pas la sensualité, mais elle est maîtrisée, soumise au respect pour l’âme de la personne aimée, selon les trois étages de l’amour selon Platon, du désir pour le corps à l’affection de cœur et l’émerveillement pour l’âme. Un amour filial. « La mère avait posé une main sur le cou d’Alexandre, épanoui dans l’échancrure de la chemise, et elle jouait avec la chaînette que Georges avait baisée à leur premier rendez-vous » p.294. Sensualité de la chaîne de cou tendu par une médaille d’or, qui fait ressortir le laiteux du teint.

D’où le contraste offert par le roman entre l’amour flétri, induit par la pudibonderie catholique qui traque « le Mal » partout parce qu’on refoule tout désir naturel – et l’amour grec lumineux, « de nature », induit par les œuvres antiques, écrits de Virgile et statues de Praxitèle, étudiés en classe. Les prêtres voudraient glorifier un amour éthéré, celui du Bien-Aimé, le Christ, exempt de tout désir charnel. D’où les célébrations et les lectures édifiantes où le masochisme des très jeunes martyrs qui arrachent leur tunique pour courir nus au devant du fer et du feu est exalté comme exemple. D’où aussi la conception totalisante, âme et corps, de l’éducation catholique, où l’on se couche très tôt pour se lever très tôt, et ainsi éviter les mauvaises tentations, où la journée est réglée par une suite d’activités prévues et surveillées. Même les « vacances » sont soumises au programme, avec des prières et des devoirs à faire. L’auteur se plaît à énumérer les messes, retraites, rogations processions, célébrations ; il fait la comptabilité des indulgences, ces bon-points pour le Ciel, des innombrables saints morts pour la Foi dans la torture du corps, que le clergé se complaît à rappeler chaque jour aux adolescents pour les « édifier ».

Même si la casuistique jésuite peut parfois déconcerter : « Il était bien difficile d’apprécier la valeur d’un acte, autant que celle d’une intention. Les indulgences de Lucien étaient plus commodes : l‘intention était indiquée, on n’avait qu’à s’y conformer, et tout était dit. Mais, à Saint-Claude, quel moyen de s’y retrouver au milieu d’autant d’intérêts adverses ? Les maîtres eux-mêmes rendaient la tâche difficile, avec leur casuistique. Le supérieur n’avait-il pas joué de la direction d’intention, et le père Lauzon de la restriction mentale, ainsi que le père de Trennes jouait de l’équivoque ? De plus, le résultat des actes avait été parfois à l’opposé des intentions : lorsque Georges avait voulu séduire Lucien, il l’avait converti ; Alexandre séduit avait sauvé la pureté de Georges, et Maurice l’y avait aidé par son impureté. Tout était vrai et faux en même temps, tout était oui et non » p.363.

Les collèges religieux vivent en communauté, et la doctrine veut que choisir le particulier est frustrer l’ensemble de l’amour et de l’amitié due à tous. Sauf que les relations sont avant tout personnelles, même Sparte, la communautaire exacerbée, le reconnaissait. A traquer de tels sentiments, en soupçonnant la perversion du sexe dans ce monde encore assez innocent (surtout entre-deux guerres, sans les réseaux sociaux ni Youporn !), on tordait les âmes, on les rendait coupables, façon d’acquérir sur les êtres un pouvoir moral exorbitant.

La geste de Georges et d’Alexandre fait souffler un vent de liberté sur ce carcan, en se jouant des prêtres et des règles, dans l’ingénuité et la chasteté des relations. « Georges fut troublé à l’idée qu’Alexandre put être déjà tel que Lucien. Il s’était dit que son innocence n’était probablement que relative, mais il n’aurait pas voulu le savoir pervers. Il souhaitait que leur amitié restât à égale distance du bien et du mal. Mais quelle était la cause des élans que cet enfant avait pour lui ? » p.147. Ils sont touchants, ces prime adolescents, et Roger Peyrefitte reste tout de pudeur, racontant par le roman les passions qu’il a vécues dans le collège lazariste où il est entré à 9 ans. Alexandre le reconnaît à 15 ans, le collège a formé son caractère et mûri son âme. « Cette année d’internat religieux l’avait enrichi plus que ses nombreuses années d’externat au lycée. Ce n’était pas, comme le supérieur l’aurait dit, à cause de la communion quotidienne. C’était à cause de ce mélange perpétuel du sacré et du profane, qui donnait aux moindres choses un reflet particulier ; c’était à cause de cette lutte entre les élèves et les prêtres, digne de celle du chrétien dans le monde. La ‘vie spirituelle intense’ que l’on menait publiquement là-bas, alimentait une autre vie, d’autant plus intense qu’elle devait se cacher » p.404.

Mais la tragédie est au bout. Le père Lauzon, « directeur de conscience » (quel titre vaniteux et tyrannique !) s’est rendu compte que les deux garçons entretenaient une relation de tendresse, via des regards échangés, de rares chastes baisers et quelques billets. Il en est jaloux, se voulant « protecteur » exclusif d’Alexandre. Alors il commande, il exige, il impose que l’aîné Georges renvoie les billets reçus du petit à son envoyeur, ce qui signifie la fin de toute relation. Mais Alexandre l’innocent ne comprend pas, il se croit rejeté brutalement par celui en qui il avait placé son amitié, exclusive et absolue comme on l’est à 12 ans. Il se tue.

Jean Delannoy en a tiré un film avec le jeune (et déjà cabotin) Didier Haudepin. S’il suit l’histoire d’assez près, il n’a pas la force de l’écrit, qui laisse à l’imagination le soin de compatir dans le silence de la lecture.

La diversité des illustrations en poche, J’ai lu dès 1958 (avec une couverture aguicheuse de G. Benvenuti qui veut reproduire l’amour de Praxitèle), puis le Livre de poche dès 1971, montre que ce livre a été un succès populaire parce qu’il parlait vrai dans un univers bourgeois catholique encore fort coincé – et qu’un Bayrou, par exemple, comme Tartuffe, n’a pas voulu voir. L’assouplissement des règles du culte par Vatican II, mais surtout la révolution des mœurs de mai 68, ont brisé les limites, et de nombreux prêtres se sont crus autorisés à assouvir leurs perversions sur des enfants dont ils avaient la charge. Bien loin de l’amour chrétien, et de la hauteur morale où se situent Georges et d’Alexandre. Quant aux amitiés exclusives, elles existent toujours, entre filles et entre garçons, elles permettent de grandir en se sentant moins seul. Mais l’amitié va rarement jusqu’aux expériences sexuelles car notre époque est plus permissive (plus « normale ») envers les relations avec l’autre sexe.

Une chose cependant me gêne chez Georges : c’est une balance. Certes, il agit pour son intérêt et pas pour se faire bien voir, comme nombre d’internautes aujourd’hui. Mais quand même, quand on se pique de morale antique, c’est une faiblesse. Georges laisse expressément traîner un billet doux qu’André, l’ami de Lucien, son voisin de dortoir, avait écrit. Georges était jaloux de l’amitié des deux garçons et voulait Lucien pour lui tout seul. André est renvoyé du collège – ce qui n’empêche pas les deux amis de se rencontrer lors des vacances et d’entretenir une correspondance suivie. Signe d’une amitié mûrie entre égaux. La seconde fois, c’est pour le bien du dortoir qu’il va réveiller le père supérieur lors d’une nuit où le père de Trennes a entraîné Maurice, le propre frère d’Alexandre, en pyjama dans sa chambre. Trennes est renvoyé du collège. L’auteur balancera lui-même nombre d’homosexuels cachés, dont le pape Pie XII, et publiera sans autorisation sa correspondance sulfureuse avec Montherlant.

Ce premier roman est le meilleur de l’auteur, qui écrit magnifiquement. Il ne sera hélas pas suivi d’autant de talent, Peyrefitte sacrifiant au plaisir de scandaliser ses contemporains. Dans l’amitié, il y a de l’amour, une aspiration à la pureté platonicienne. Georges et Alexandre s’en tiennent là, et c’est ce qui est beau dans cette histoire.

Prix Renaudot 1944 (délivré en 1945)

Prix Capri (1989) pour l’ensemble de son œuvre

Prix de l’Académie Balzac (1991-92) pour l’ensemble de son œuvre

Roger Peyrefitte, Les amitiés particulières, 1943, J’ai lu 1958, 448 pages, occasion ou Livre de poche 1973, occasion €40,00, e-book Kindle €5,99

DVD Les amitiés particulières, Jean Delannoy, 1964, avec Didier Haudepin, Dominique Maurin, Francis Lacombrade, François Leccia, Louis Seigner, Lucien Nat, Michel Bouquet, EuropaCorp 2009, 1h38, €40,01

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Vanité des femmes selon Alain

De quoi se moquer de l’écart des époques, le philosophe, pourtant si sage, sacrifie aux préjugés de son temps. Il écrit en 1912 : « Les femmes ont plus de vanité que les hommes ; voilà une opinion que j’entendais hier et qui plaît sans examen. Quoi de plus évident, si l’on considère les colifichets, les dépenses de luxe, le despotisme de la mode, la crainte et même le respect de l’opinion, enfin le bavardage sans idées, toutes choses que chacun peut observer sans peine dans les coutumes du beau sexe ? » Holà ! Ne montez pas tout de suite sur vos grands chevaux, ce n’est que l’introduction.

Car, selon Alain, « tout est trompeur ici, parce que, dans les jeux de l’amour et du désir, chacun des sexes se règle sur l’autre, et reçoit souvent les vices de l’autre comme un manteau ». Le souci d’apparence est, pour les femmes, une nécessité – surtout au siècle bourgeois où elles étaient sans travail, à la maison, dépendant entièrement de leur mari. Pour être considérées, il fallait qu’elles soient maquillées et parées, analyse Alain. Mais, si elles font attention à ce qu’elles ont l’air d’être, « les femmes bravent aisément l’opinion lorsque l’amour les entraîne ». La vanité n’est donc pas dans leur nature ; ce n’est qu’un artifice social.

Quant aux hommes, ils sont flattés de la vanité des femmes. On les admire à leur bras, on les regarde, et cela flatte leur propre vanité. Elles-mêmes prêteraient peu d’intérêt à l’apparence des hommes. Vraiment ? D’où « c’est la vanité des hommes qui explique la parure des femmes », conclut Alain. Une pirouette pour renvoyer les sexes dos à dos, ce qui, convenons-en, ne facilite pas l’union des corps.

La vanité est ce qui est vain : inutile, sans valeur. C’est un sentiment d’autosatisfaction plutôt que d’orgueil, car fondé sur l’apparence plutôt que sur les passions. Notons qu’une « vanité » est une peinture de nature morte qui évoque l’éphémère humain, souvent avec un crâne au milieu. Donc il s’agit de paraître, de se montrer autre que l’on est. C’est bien du siècle bourgeois, héritier du siècle de la Cour, que de fonder l’être sur son apparence, la valeur sur l’avoir. D’où l’hypocrisie qui va avec, la volonté de se hausser du col, et de snober ceux qui sont inférieurs. « Les femmes », jusqu’alors soumises et simples parures des mâles, devaient surjouer leur rôle pour être quelqu’un.

Ce temps et ces mœurs sont aujourd’hui révolus, et l’on ne s’en plaindra pas. Sauf que l’égalité de valeur entre les sexes pousse désormais à la concurrence. Les mâles doivent paraître aussi, s’ils veulent être séducteurs ou séduits, même si les « recettes » du masculinisme font un flop (comme en témoigne le macho yankee Clavicular, moqué par les Parisiennes comme par les Cannoises qu’il croyait séduire lors de la dernière fête de la musique de par sa seule aura de mâle « parfait » à l’américaine). La vanité n’est plus ce qu’elle était.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog

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Hanoï, musée d’ethnographie du Vietnam

Ouvert tous les jours « sauf le lundi et les jours du Têt », comme indiqué sur sa brochure distribuée à l’entrée, le musée a été bâti en 1989 et comporte 15 000 objets et plus de 40 000 photos. Nous n’avons le temps de visiter que les jardins car le musée ferme à 17h30. Mais le parc contient des reconstitutions de maisons des principales ethnies du pays sur les 54 recensées, dont certaines sont magnifiques, tout en bois.

Les tombes Giarai ont 27 sculptures faites à partir de troncs d’arbres qui représentent des personnages fortement sexués en pleine action. Ce ne sont que pénis érigés face aux vagins offerts, ouverts à deux mains. Le monument recouvert de vannerie en bambou est une tombe collective qui pouvait contenir jusqu’à trente morts.

Dans la maison Cham en bambou et en bois, les portes s’ouvrent vers le sud-ouest. Les murs sont faits de briques et d’un mélange de chaux et de coquillages, recouverts de tuiles ou de chaume. Les chambres sont disposées dans un ordre particulier : salon, chambre des parents, enfants et femmes mariées, cuisine, entrepôt, chambre nuptiale pour la plus jeune fille.

Selon la tradition, les aristocrates et les prêtres construisaient la maison Sang lam. Le double-toit comprend un intérieur en torchis de paille et boue qui protège de la chaleur et des incendies. Le couloir est l’endroit où les femmes tissent, la salle commune sert de réception, la réserve est une petite pièce située derrière la chambre à coucher et à laquelle seule la maîtresse de maison a accès. La cuisine est à l’extérieur, pour éviter le feu, au nord-ouest du terrain selon les usages. Elle comprend deux pièces, l’une pour cuisiner, l’autre comme réserve. Le foyer est constitué de trois pierres que les Cham considèrent comme les génies du foyer, symboles de la vie. Les femmes leur rendent hommage tous les trois mois ou quand les enfants ont la fièvre. Elles leur font offrandes de chiques de bétel, du thé, trois assiettes de riz gluant et trois bols de soupe sucrée. Le côté du foyer où l’on introduit le bois de chauffe doit être orienté vers l’entrée de la maison.

La maison Viet a un autel des ancêtres central tandis que les parties latérales sont pour les visiteurs et les membres de la famille.

La maison longue des Ede fait 85 m de long pour 6 m de large. Elle sert de salle communautaire.

La maison des Hmongs est construite en terre et pierre, moulées en coffrages. Le toit est en herbe à paillote, épais de 45 cm avec des gerbes tiges vers le bas. Elle était entourée d’un enclos familial avec une enceinte épaisse en terre. Chaque maison abrite souvent trois générations en ligne patrilinéaire. La grande chambre est celle du maître de maison, les petites chambres celles des fils ou des oncles.

La maison des Tay était en bois et bambous frais laissés dans l’eau boueuse six mois pour les rendre plus résistants aux insectes. Le plancher est sur pilotis à 1,80 m du sol et le toit en palmes. Parois et volets sont en vannerie de bambou et les fenêtres à lamelles de bambous. L’espace entre les pilotis sert aux instruments aratoires et aux animaux. Les enfants y jouent, les femmes peuvent y décortiquer le riz et les vieux se reposer à l’ombre.

La maison communale de Bana sert aux réunions des hommes, de rituels et de préparation à la guerre. Elle un un toit très haut, tout en bois, bambou, rotin et paille.

L’art de la marionnette sur l’eau est présenté dans la maison Thủy Đình.

Ces peuples ont des langues différentes : Austroasiatiques, Taï-kadaï, Austronésiens, Miao-Yao et Sino-Tibétains. Mais ils vivaient à peu près de la même façon en raison du climat et de la géographie. Ils pratiquaient l’agriculture, surtout le riz aquatique et la culture de légumes sur brûlis, avec un élevage familial en complément. Cueillette, chasse, pêche, venaient en sus. L’artisanat était traditionnel, tissage, vannerie, forge, poterie, menuiserie. Le village est la communauté de base et l’animisme la croyance la plus répandue.

La nuit tombe, le musée ferme, les motos et scooters vident le parking, souvent montés en famille, à trois ou quatre, le gamin devant, la femme derrière, la gamine entre elle et le chauffeur. Seuls les adultes portent un casque, il semble ne pas en exister de petits formats pour les enfants.

Nous reprenons le bus pour le restaurant Ann Hoi d’hier, pour un dîner aux sept plats, dont pour la première fois des aubergines frites et du canard. Nous devons être à 19h30 à l’aéroport d’Hanoï pour l’avion de 22h35 vers Danang qui embarque à 22 heures. Tom nous révèle que Danang est la Tourane du temps des Français.

C. a plus de 20 kg dans sa valise et son bagage est refusé. Il doit alléger ce qu’il met en soute pour respecter cette règle, qui était de 23 kg sur Singapore Airlines à l’aller. Quelqu’un lui prend son excédent de bagages pour mettre dans le sien ; ce sont surtout des bouquins. Pourquoi en emporter autant pour deux semaines, est-ce raisonnable ? Ma propre valise ne fait que 14 kg et mon sac de cabine moins de 4 kg. L’avion a encore du retard, ce qui fait que nous n’arrivons à l’hôtel de Hoï Han, le Royal Riverside, que sur les 2h40 du matin. Notre nouveau guide se prénomme Phap, qui veut dire « français » selon lui – un surnom.

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Mes meilleurs copains de Jean-Marie Poiré

A la quarantaine, Richard (Gérard Lanvin) chef d’entreprise, Jean-Michel (Christian Clavier) dentiste, Guido (Jean-Pierre Bacri) directeur marketing chez Contrex, Antoine (Philippe Khorsand) metteur en scène, et Dany (Jean-Pierre Darroussin) employé de Richard, sont des amis de trente ans. Ils sont mûrs, blets, ayant perdu fraîcheur et idéaux de leur jeunesse. Leur groupe de rock des années 1970 s’est dissout lorsque Bernadette, la chanteuse (Louise Portal), toute de sexe libre impudique qui a vagué de mec en mec à la mode amour libre post-68, les a abandonnés pour réussir une carrière au Québec, dont elle a pris l’accent traînant. Seule à avoir du talent dans le groupe, elle est devenue célèbre et revient en France pour un concert. Coiffure blondasse extravagante, cuir, bottes et pantalon zèbre qui moule son cul, elle a tout de la bombe sexuelle requise par son image. A la quarantaine, elle fait encore illusion, surtout à ses anciens copains.

C’est l’occasion pour la bande de se retrouver en groupe « comme avant » dans la maison de campagne de Richard en grande banlieue parisienne. Dans les coulisses du concert, Bernadette les a chaleureusement reconnus mais, emportée par son manager de mari Lou Bill (Didier Pain), a disparu presque aussitôt pour une interview obligatoire. Contraintes du business. La célébrité a du bon – une Cadillac blanche – mais du mauvais : une existence de singe savant. Est-ce l’idéal d’une vie ?

Durant le week-end, chacun déballe son existence depuis 18 ans qu’ils ont laissé le rock. Richard est peut-être celui qui a le mieux « réussi » dans l’équilibre des contraintes : ancien batteur du groupe, il a monté une PME de sanitaire et s’est installé, marié et à présent « fidèle et équilibré » depuis qu’il vit avec Carole, père de deux enfants. Il a été queutard invétéré et s’est fait plusieurs fois fougueusement Bernadette à l’époque, dans le dos de son mec d’alors qui n’a rien vu, leur chef Antoine.

Antoine est celui qui se croit intello, metteur en scène de théâtre, au départ contestataire en happening devant les usines (et la tronche obtuse des ouvriers spécialisés). Il a connu les autres par Bernadette, dont il est devenu le compagnon, donc l’entraîneur à l’origine du groupe de rock – un spectacle plus à même de faire passer les idées anti-système. Il met en scène aujourd’hui sa nouvelle compagne dans un Roméo et Juliette qu’il veut (effet de la quarantaine) sexuellement torride. Il soupçonne la Juliette de sa pièce de se faire le beau Roméo, qu’il encourage à embrasser sa belle avec fougue et désir. Mais l’imaginaire rejoint le réel et il est tiraillé. Les femmes le trompent parce qu’il est égoïste et imbu de lui-même, donc vite lassant, ce qui le ronge de jalousie maladive. Heureusement qu’il y a les copains.

Richard a accueilli Dany comme conducteur de ses camions, et son fils Sébastien (Cyril Gabrial) ; c’est l’ancien guitariste au talent prometteur « à condition qu’il travaille », avait dit le manager. Or Dany est resté le baba cool des années 70, partisan du moindre effort, le « système » ne méritant en rien qu’on se crève, ancien pilier d’ashram indien et revendiquant à son retour en France le « droit à la paresse » du gendre de Marx, Paul Lafargue, fort à la mode en ces années gauchistes. Toute contrainte lui fait fermer ses chakras et il s’y refuse, laxiste y compris avec son fils ado, préférant se laisser aller au courant. Il vient de se faire voler une camionnette et son chargement par « deux Blacks » pris en stop, mais il ne s’en fait pas : « Y’a pas mort d’homme ! » est sa réplique devenue culte. Darroussin est excellent dans ce rôle de « crétin des Alpes » qui parle lentement et se refuse à faire chauffer son cerveau.

Guido était le (mauvais) chanteur du groupe. Il a connu deux de ses amis au lycée Carnot où, jeunes pubères en chemise blanche, ils regardaient du toit la prof d’anglais se faire sauter par le prof de sciences nat. Il les a retrouvés après un séjour italien d’où il a ramené le bel éphèbe Fetuccino (Jérôme Berthoud) et une femme avec qui il forme un ménage à trois. Il est devenu directeur du marketing de l’eau minérale Contrex et avoué avoir « fait vœu d’abstinence » depuis 1983 pour éviter d’attraper le sida. Pour compenser sa frustration sexuelle et combattre ses désirs invertis, il fait du vélo à outrance.

Reste Jean-Michel, ancien bassiste du groupe et fils de chirurgien dentiste qui invitait ses copains ados à venir flirter et baiser dans l’appartement quand son père était à un congrès. Il est le narrateur. Malgré sa vie de fêtard, il est devenu dentiste lui-même lorsque papa est mort, désolé de s’être fâché avec lui. Il a toujours été velléitaire, fou désireux plutôt qu’« amoureux » de Bernadette la choriste, il n’a jamais pu coucher avec elle et cela le hante comme une étape psychologique mal franchie. Sa compagne (Marie-Anne Chazel) – qui est psy et avec laquelle il a été en analyse durant un temps – l’encourage à « la sauter » pour solder ce manque qui inhibe sa vie sentimentale depuis 18 ans. Il va conclure enfin ce week-end de retrouvailles. En sera-t-il pour cela plus heureux ?

L’adolescence n’a qu’un temps et le rêve de changer le monde se heurte à la réalité du monde. Se donner en spectacle et se shooter laisse les ouvriers producteurs froids et méprisants, dénoncer la vie rangée de la norme sociale n’aboutit à rien de concret, et baiser à couilles rabattues dans tous les coins, avec n’importe qui, n’a rien de libérateur, n’étant en réalité qu’une envie de jouissance personnelle. Une « emprise » des hormones. En rock ou au théâtre, ceux qui se croient « artistes » n’ont aucun talent (il se travaille) ; en fait de liberté en amour, ils sont jalousement possessifs et ne savent pas garder des relations stables ; et comment rester « contre » le système en se gavant d’argent public au théâtre subventionné ? Toutes les contradictions éclatent et la grande récré prend fin au bilan impitoyable de la quarantaine. Bernadette la bombe fait exploser les illusions. Une vraie catharsis pour la bande, qui reconnaît alors ses vraies valeurs : la chaleur de l’amitié, dans la différence.

Film quasiment autobiographique devenu culte depuis que l’amitié a remplacé l’amour chez les jeunes, trop inquiets des relations qui pourraient être interprétées comme « non consenties » selon le seul bon vouloir des filles. Ce n’était pas encore l’état des mœurs à la sortie à la fin des années 80, d’où son peu de succès en salle. Mais au fond, que veut dire « réussir » sa vie ? Est-ce rentrer dans les normes après la révolte biologiquement programmée de l’adolescence ? Faire fructifier jusqu’au bout son propre talent, comme le dit l’Évangile ? Se laisser aller au courant sans s’en faire pour éviter l’ulcère ? Baiser pour ne pas être seul ? Ou simplement accepter les choses telles qu’elles se présentent, y faire face avec son propre courage et ses capacités ? L’important sont les copains, pôle d’équilibre, car ils montrent qu’il n’y a pas qu’une seule voie dans la vie.

DVD Mes meilleurs copains, Jean-Marie Poiré, 1989, avec Christian Clavier, Gérard Lanvin, Jean-Pierre Bacri, Louise Portal, Philippe Khorsand, StudioCanal 2019, français, 1h51, €7,99, Blu-ray €15,00

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Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière

La clé dans le ciel est un après-midi en Géorgie. Le surveillant de musée Shota dessine. Des corps d’homme, son obsession. Nus de préférence. Pas des corps de prolos, comme dans la propagande productiviste soviétique sous l’autorité viriliste poutinienne ; des corps d’imagination, de désirs. Il rêve d’hommes aussi libres que les chevaux, batifolant à poil dans la campagne.

Quittant le musée où il s’ennuie, il se dirige vers la rivière pour y songer un peu, auprès de ses amis Nana et Sandro. Des travaux sont en cours à l’aide des mauvais garçons du lieu et un jeune, dans les 22 ans, a ôté son tee-shirt. « Des yeux noirs profonds, des sourcils en accolade, un front bas, un torse noueux et sec comme un sarment. » Il est beau, dans le genre barbare.

De retour chez lui, Shota voit que l’on est venu, que l’on a fouillé. Mais rien n’a été volé. Toute la nuit, il s’efforce à coup d’esquisses de retrouver la forme du corps qu’il avait admiré. En vain.

Le garçon sur fond bleu est la rencontre d’un écrivain et d’un plasticien, touristes en Géorgie. Le premier est séduit. « Il était beau garçon, de sept à huit ans plus jeune que moi, la chevelure dense …), grand lecteur, curieux de mille choses, collectionneur averti. » Ils vont trouver le peintre Levan, établi dans un village de montagne, qui sculpte le papier mâché et dessine des corps d’homme – nus. Ce dessinateur est le même personnage que dans la première nouvelle, mais vu par un autre auteur, et dans une histoire prolongée.

Les jeunes de 17 à 22 ans travaillent toujours au bungalow, et le plus âgé est toujours torse nu. « S’il fallait caractériser Giorgi en quelques mots : taille moyenne, teint hâlé, cheveux coupés très courts, muscles dessinés à la perfection, corps idéal, bouche fraîche, sourire ravageur. » Bref, le désir. Le narrateur rédige en anglais et en catimini un petit billet d’invite pour le soir-même.

Surprise ! Le garçon vient à l’heure dite, se précipite tout nu dans la chambre commune et baise toute la nuit avec les deux amis. Telle est l’aventure, au coin du bois ou au bord d’une rivière.

Joli au masculin, léger comme le désir, exotique comme les confins sauvages. Deux nouvelles impressionnistes.

Les auteurs vivent en Belgique. Guy Bordin a déjà été chroniqué sur ce blog.

Renaud De Putter & Guy Bordin, Promenades à la rivière (2 nouvelles), 2026, éditions Le livre en papier, 73 pages,

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On ne vit que deux fois de Lewis Gilbert

Cinquième film de James Bond avec Sean Connery, produit par l’ineffable Broccoli et écrit par le scénariste Roald Dahl (inventeur des Gremlins, de Charlie et la chocolaterie) avec le musique de John Barry. Cette fois, si le Spectre agit toujours, le spectateur découvre qui est le Numéro 1, un vieux défiguré qui hait le monde. Cette fois aussi, exit les Bahamas pour la mer du Japon.

Un vaisseau spatial américain en orbite Jupiter 16 est « avalé » par un vaisseau spatial plus gros qui ouvre sa gueule comme un requin, et ramené sur Terre. Les Yankees, toujours persuadés que c’est leur ennemi héréditaire, l’URSS, qui est à la manœuvre, menacent de représailles. Les Soviétiques démentent avec la dernière énergie. Quant au MI6 britannique, toujours raisonnable et moins persuadé d’avoir raison que les Yankees, il suggère que le Japon a peut-être quelque chose à voir dans l’affaire, puisque les derniers renseignements font état d’un atterrissage du vaisseau dans la mer du Japon.

Bond 007 (Sean Connery) est donc envoyé en mission en Asie pour en savoir plus. Bond ne tarde pas à « prendre contact » (autrement dit baiser à bouche goulue) avec une espionne, qui se lève après le sexe, rabat son lit où il gît tout nu, et laisse une équipe de tueurs mitrailler l’ensemble avec enthousiasme. Exit Bond, il est mort. Cérémonie militaire dans le port de Hong Kong, alors colonie de la Couronne, à la vue de tous. Mais, comme le chat, Bond a plusieurs vies. Il a été touché, mais de peu, et est récupéré sous la mer par une équipe de plongeurs qui l’enfournent en sous-marin de la Navy. M (Bernard Lee) et son éternelle secrétaire Moneypenny (Lois Maxwell) y ont établi le QG et briefent le Commander ressuscité.

Il doit prendre contact à Tokyo avec l’agent de liaison tatamisé Diko Henderson (Charles Gray). Le pays est allié de l’Oncle Sam depuis sa défaite en 1945, et ce n’est donc pas « le pays » qui est hostile, mais plutôt une organisation. Aki (Akiko Wakabayashi), une jeune et belle fille (comme d’habitude) vient le chercher à la descente de l’avion en voiture de sport, le nouveau coupé Toyota 2000 GT révolutionnaire avec ses quatre freins à disques, une première pour l’époque. Le Japon connaît son essor industriel. Bond se méfie de tous depuis Hong Kong et sa « faiblesse » envers les femmes, mais Henderson est bien Henderson, avec le bon mot de passe (c’est un « bon mot » qui dit « je vous adore »). Il confirme que l’URSS n’y est pour rien mais que ce sont des Japonais. Il est aussitôt poignardé par un sbire au travers de sa paroi de papier. Bond réagit aussitôt, crève l’écran et rejoint le tueur, qu’il zigouille. Apercevant la voiture qui l’attend, il lui prend son imper et son chapeau, et se fait prendre par le taxi de la pègre en mimant une blessure.

Il est conduit au siège de la grande entreprise Osato Chemicals, qui fabrique notamment du carburant pour fusée. Il s’introduit dans le bureau du patron et dérobe des documents, mais est surpris par l’alarme et les vigiles, dont un grand et fort dont il a peine à se débarrasser. Aki conduit Bond au domicile du très secret Tanaka (Tetsurō Tanba), qui se fait appeler Tigre. Là, ils passent en revue les documents obtenus.

Parmi eux, la photo d’un cargo, le Ning-Po immatriculé à Shanghai. James Bond décide de se faire passer pour un acheteur de produits chimiques et rencontre le PDG, Mr. Osato (Teru Shimada) alias Numéro 2 du Spectre, et sa secrétaire allemande, Helga Brandt (Karin Dor), alias Numéro 11. Un bureau ultramoderne scanne Bond et découvre son pistolet Walter PPK. Aimable mais hypocrite, Osato demande à Helga de le tuer. Aki cueille Bond au moment où démarre une voiture noire bourrée de sbires qui commencent à mitrailler. Poursuite jusque sur l’autoroute, où Aki demande du renfort. Un hélico ne tarde pas à arriver et enlève la bagnole des méchants à l’aide d’un aimant avant d’aller la jeter dans la baie (fun).

L’itinéraire Kobé-Shanghai du navire Ning-Po passe par des dizaines d’îles, où sévissent encore des pêcheuses traditionnelles. Bond et Aki se rendent à Kobé, rôdent sur les docks, se font prendre à partie par les marins du Nang-Po, patibulaires et débraillés. Sous le nombre, Bond finit par être capturé et livré dans la cabine d’Helga, chargée de le faire disparaître après l’avoir fait parler. Elle le gifle, le menace d’un scalpel, mais l’embrasse. Encore une qui a succombé aux charmes de James. Il lui dit qu’il est un espion industriel et qu’il partagera avec elle si elle l’aide à fuir. Elle fait semblent d’accepter pour mieux le baiser et, après une nuit sexuelle, l’emmène dans un monoplan quadriplace Meyers 200, avant de le laisser en plan, mains bloquées et avion en vrille, tandis qu’elle saute en parachute. Bond retourne la situation et se crashe, laissant croire une fois de plus qu’il est mort.

Tigre, dans son château samouraï où il entraîne ses commandos ninja (le vrai château de Himeji), a surveillé le Ning-Po et Bond s’aperçoit que le niveau de flottaison a changé entre deux photos. Le cargo a dû décharger sa cargaison chimique au large de l’île de Matsu, dans la mer du Japon. Bond commande alors « la Petite Nellie et son père », autrement dit l’autogire en kit inventée et apportée par Q. Il survole l’île, le village de pêcheurs/pêcheuses, les volcans. Il ne voit rien, qu’un lac en fond de cratère. Mais il est pris à partie par quatre hélicoptères, signe que l’endroit est protégé, donc louche. Il se débarrasse des intrus un à un grâce aux munitions dont l’autogire a été dotée par Q, jamais en peine d’imagination.

Tanaka veut infiltrer ses commandos dans l’île (fictive) de Matsu (la véritable île de Kyūshū), avec Bond japonisé (on se demande pourquoi ce grimage ridicule qui ne trompe personne). Il a été entraîné aux ninjas, et marié (on se demande là aussi pourquoi) à Kissy (Mie Hama), une pêcheuse Ama du village – qui est l’une de ses agentes. Toujours en bikini (dans la vraie vie totalement nue), le corps gracieux (le film a été interdit à l’époque aux moins de 12 ans), la plongeuse en apnée cueille poulpes, coquillages, ormeaux, oursins, algues. Elle est parfaitement entraînée à la nage. Aki est tuée par un ninja du Spectre, empoisonnée par un fil depuis le toit ; Bond était visé mais il s’est retourné à temps durant son sommeil sur le tatami. Pendant ce temps, une capsule spatiale soviétique est avalée elle aussi. Dans cette course à l’espace des années soixante, la compétition fait rage entre les deux systèmes pour savoir qui sera le premier sur la lune. On le sait, ce seront les États-Unis en 1969, première phase du déclin soviétique, trop sclérosé pour la croissance après les succès de la reconstruction. Les Yankees préparent une autre capsule et, si elle est capturée, ce sera la guerre.

C’est ce que veulent certains dirigeants japonais revanchards, enivrés de leur succès industriel. Une fois l’Amérique et la Russie vitrifiés sous les bombes, le Japon apparaîtra comme la nouvelle puissance mondiale, croient-ils. Ou plutôt le Spectre (Service pour l’espionnage, le contre-espionnage, le terrorisme, la rétorsion et l’extorsion), car c’est bien lui en coulisses. Ou plutôt sous le cratère du volcan (le vrai cratère du mont Aso). Une pêcheuse ayant été asphyxiée par des gaz dans une grotte sous-marine, Bond et Kissy se doutent que le volcan au-dessus doit receler la base secrète. Ils voient d’ailleurs un hélico plonger dans le cratère et ne pas ressortir. Bond s’introduit dans la base avant que le faux lac se referme, tandis que Kissy part informer Tigre. Bond délivre les astronautes emprisonnés et prend la place d’un cosmonaute qui doit intégrer la capsule de capture, mais il a oublié de laisser un équipement au moment d’être installé à bord et Numéro 1, qui le repère sur son écran, le fait convoquer. Il le démasque et se présente à lui comme Ernst Stavro Blofeld (Donald Pleasence), son éternel chat blanc sur les genoux.

Grosse bagarre, gadget de Q, cigarette explosive de la technologie japonaise, arrivée des ninjas en masse, feux roulant d’armes automatiques, explosions, nombreux morts, panique du chat, fuite de Blofeld. Bond réussit à récupérer la clé de contrôle de la capsule en se bagarrant avec un géant qu’il réussit à faire basculer dans un bassin de piranhas, aussi efficaces que les requins pour ronger la chair jusqu’à l’os. Helga avait eu droit au même sort lorsque Numéro 1 s’était aperçu que Bond était toujours vivant. Bond parvient in extremis à faire sauter la capsule tueuse au moment où elle s’apprêtait, gueule ouverte, à avaler la capsule américaine. Le monde est sauvé, la base détruite, Numéro 1 envolé pour de nouveaux méfaits. Bond se retrouve en canot de survie, comme d’habitude, avec une belle fille en bikini. Mais il n’a pas le temps d’en profiter, le sous-marin anglais l’a déjà intercepté et il est appelé au rapport.

Un bon film d’aventures, qui renouvelle le genre tout en gardant les clins d’œil nécessaires à la série (les James Bond girls, les repos du guerrier au lit, James qui tire tout ce qui bouge, les gadgets, les poursuites, les bagarres, le canot final). Le Japon est caricaturé comme on le voyait dans les années soixante : pays patriarcal, tous petits, experts en arts martiaux, férus de technique, fiers de leur décollage économique, amoureux de leurs traditions et paysages, et de leur saké servi à bonne température : 36,6°.

DVD On ne vit que deux fois (You Only Live Twice), Lewis Gilbert, 1967, avec Sean Connery, Tetsuro Tamba, Mie Hama, Akiko Wakabayashi, Donald Pleasence, Amazon MGM Studios 2020, doublé anglais, français, 1h52,€9,99, Blu-ray UltraHD 2025 €14,99

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Barbara Chase-Riboud, La Virginienne

Les woke de la mairie de New York ont déboulonné en 2021 la statue de Thomas Jefferson de la salle du conseil municipal. Sans savoir que le rédacteur de la Déclaration d’indépendance, devenu le second vice-président du pays, puis le troisième président pour deux mandats de 1801 à 1809, a fait des enfants aussi bien à sa femme blanche Martha Wayles qu’à son esclave noire Sally Hemings, six pour la première et sept pour la seconde. Certes, c’était juridiquement « une esclave », mais aimée et mieux traitée que la plupart des ouvriers blancs. Thomas Jefferson a interdit la traite des Noirs en 1778 dans son État de Virginie dont il était gouverneur, avant d’interdire l’importation des esclaves sur tout le territoire des États-Unis en 1807 lorsqu’il était président. Il proposera en 1801 une abolition progressive de l’esclavage, qui fut rejetée par le Sénat. Thomas Jefferson était donc un homme de son temps, adepte des Lumières et de la raison, athée et moraliste, mais soumis aux contraintes de son époque. Le wokisme balaie ces nuances pour une position radicale aussi inepte que bornée.

L’autrice, d’origine afro-américaine et épouse du photographe français Marc Riboud, a voulu rétablir le souvenir de « l’une des plus grandes histoires d’amour de l’Amérique » : celle entre un maître puis président blanc et une femme esclave « noire ». Sally n’était d’ailleurs qu’une quarteronne, un quart de « sang noir » seulement, fille d’une mulâtresse, Elisabeth, accouplée avec le blanc John Waynes. Sa mère (donc la grand-mère de Sally) était une pure Africaine, accouplée avec le capitaine Hemings, un Blanc de pure souche. Sally paraissait blanche, le teint à peine caramel, ses cheveux n’étaient pas crépus. Tous les enfants qu’elle a eu dès l’âge de 15 ans avec Thomas Jefferson, veuf de son épouse blanche depuis 1782, sont des octavons, difficiles à distinguer de leurs cousins tout blanc. Certains ressemblaient même beaucoup à leur père, ce qui mettait mal à l’aise les visiteurs de la plantation. Les généticiens disent que leurs enfants après eux, autrement dit des 1/16e de « nègre » selon les critères du temps, sont considérés comme Blancs. Rien ne les distingue.

Mais toutes ces préoccupations génétiques importent peu au fond, parce que ce qui caractérise l’esclavage américain est autre. Hors la grande histoire d’amour-passion jusqu’à la mort entre ces deux êtres, séparés par trente ans d’âge, la réflexion sur l’esclavage mérite considération. Le planteur de Virginie, dit l’autrice, est comme Dieu en son jardin d’Éden. Il est le Créateur, le propriétaire et le géniteur de tout ce qui vit. Il est le Maître absolu qui donne la vie, a droit de vie et de mort, qui favorise qui il veut, qui émancipe selon son bon plaisir – plus les garçons que les filles, considérées à cette époque patriarcale comme de sreproductrices. Il vaut mieux ne pas être beaucoup aimé du Maître, si l’on vise l’émancipation. Car l’amour est absolu et exclusif, comme celui de Dieu. Le propriétaire veut conserver près de lui ceux qu’il aime, comme de beaux objets. Jefferson était un collectionneur, de livres, de peintures, de statues, d’enfants. C’est pourquoi il a été réticent à donner leur liberté à ses fils, seulement à 21 ans, et sur une promesse arrachée par leur mère parce qu’il ne pouvait vivre sans elle.

Sa propriété de Monticello, sise dans les montagnes de Virginie, était un paradis. On vivait en autarcie, sauf pour le luxe et la mode, et la tentation du Serpent avait peu d’adeptes. Le fruit de l’Arbre de la Connaissance du Bien et du Mal était la liberté, mais qu’en faire, une fois obtenue ? Il faudrait travailler, être responsable de soi, répondre devant la justice impersonnelle, être sous le feu des regards de la société, généralement hostile. James, le frère de Sally, n’a jamais pu se résoudre à assumer sa liberté, une fois conquise. De désespoir, il s’est supprimé. Ce qu’il aurait voulu, c’est être reconnu comme fils, devant tous, ce qui était impossible au vu des mœurs de l’époque. Être « fils de Dieu » – du Maître – offrait la liberté de l’assistance perpétuelle. L’Ancien testament exige des humains qu’ils soient soumis au Père, comme l’esclavage au propriétaire. Rien de plus, rien de moins. Cette situation figée sera explosée par la guerre de Sécession, mettant en cause deux conceptions de la société : l’ancienne, fondée sur la Bible et la tradition « commandée » (par Dieu) une fois pour toute ; la nouvelle, fondée sur les Lumières et l’industrie, sommée de changer pour s’adapter.

La situation de concubinage de Thomas Jefferson était connue de tous ; elle aurait dû choquer et tomber sous le coup de la loi de ségrégation qui interdisait le métissage en Virginie. Cela choque le Français d’époque : « Que sang bleu et sang noir se mêlent était dans la nature des choses, rien de plus, mais que cela se poursuive à la génération suivante, et à une autre encore, voilà qui lui semblait au-delà de toute décence, même aristocratique ! Il voyait là quelque chose de barbare, de grossier, de brutal. D’un côté ils haïssent et méprisent les Noirs, d’un autre ils en font l’objet de leurs désirs les plus violents, de leurs obsessions les plus intimes. » Il était courant, chez les maîtres des plantations, que l’on envoie une négresse initier au sexe le jeune homme dès 14 ans. Les opposants politiques de Jefferson, comme autant d’hyènes prêtes à tout pour nuire dans la presse, ont répandu la rumeur. Mais Jefferson s’est tu. Il n’a pas nié, ni ne s’est défendu. Il était maître chez lui et faisait ce qu’il voulait. Une fois président, Sally ne vivait évidemment pas près de lui à Washington. Mais elle a vécu à Paris, durant sa mission d’ambassadeur auprès du roi Louis XVI de 1787 à 1789. Elle lui survivra de neuf ans, morte à 62 ans.

Le roman de Barbara Chase-Riboud, elle même en partie Noire comme Sally, présente comme un fait établi la liaison de Thomas Jefferson et de Sally Hemings. Les historiens doutaient, mais l’ADN a parlé : Eston Hemings, le derniers fils de Sally, est bien le fils de son père, Thomas Jefferson. L’autrice cite intégralement ses sources, ce qui tend à accréditer sa thèse, malgré les silences « de convenance » de la société blanche sur les relations avec les « nègres » (désolé, woke, c’était le vocabulaire du temps). Même si l’histoire est contée en version optimiste, la documentation rassemblée permet de brosser un portrait imagé et précis de l’Amérique des premiers temps de l’Indépendance, tout comme le tissu de contradictions hypocrites sur le sexe et les relations filiales des Pionniers maîtres du monde.

Barbara Chase-Riboud, La Virginienne (Sally Hemings), 1979, Archipoche 2018, 567 pages, occasion €3,13

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Michel de Grèce, Le palais des larmes

Une biographie romancée de l’impératrice romaine de Byzance Théodora, épouse de Justinien. Née vers 500 à Chypre, elle est d’abord fille des rues, pute, mime, ermite, nonne, puis couseuse à Byzance, avant d’être remarquée par le neveu de l’empereur, qui en fait sa compagne. Ils règnent de concert de 527 à sa mort, le 29 juin 548, probablement d’un cancer du sein. Sa sépulture, dans l’église des Saints-Apôtres qu’elle avait fait bâtir, a été pillée par les croisés chrétiens en 1204 (vive le christianisme !), puis détruite par les musulmans en 1461 pour y bâtir une mosquée (vive l’islam !). Les religions sot vraiment la pire des choses humaines. Son mari empereur régnera encore dix-sept ans, mais sans volonté. C’était sa femme qui portait la culotte. Théodora veut dire « don de Dieu » et l’empereur en avait bien besoin.

Les sources citées par l’auteur sont rares, et viennent surtout de Procope, historien contesté qui a noirci et amplifié volontairement l’appétit sexuel de Théodora par haine de sa position publique éminente pour une femme. L’émancipation féminine était réprouvée par la morale méditerranéenne, romaine et chrétienne, tandis que la promotion d’une traînée des rues au poste suprême choquait l’aristocratie. Même si Justinien lui-même, l’empereur, était à sa naissance un paysan. Enfin, les catholiques haïssaient, comme seuls des religieux fanatiques (pléonasme !) peuvent haïr, le monophysisme, doctrine répandue dans l’empire romain d’Orient et que protégeait Théodora. Réalistes, ils croyaient que le Christ n’a qu’une seule nature, divine, tandis que les catholiques prêchaient la consubstantialité du Père, du Fils incarné et de l’Esprit. Cela fait beaucoup de reproches à faire à la chèvre émissaire idéale (une femme !). Attaquer sa vertu via son sexe était le plus facile.

Théodora a eu une fille à 15 ans, et Justinien ne lui a pas fait d’enfant, pas plus que les nombreux amants qu’on lui prête. Selon Michel de Grèce, l’impératrice favorise son petit-fils Anastase dès ses 14 ans râblés et bien faits, mais c’est la fille de sa sœur Comito, Sophie, qui deviendra impératrice à son tour en épousant le neveu de Justinien, futur empereur Justin II.

Comme Justinien, Théodora est devenu sainte de l’Église orthodoxe, fêtée le 14 novembre. Elle a inspiré la peinture, la littérature, le théâtre, le cinéma, les séries télé.

L’auteur, prince de Grèce et du Danemark, issu des Romanov et des Orléans, cousin d’un duc d’Édimbourg, est décédé à 85 ans en 2024. Il a fait Science Po Paris avant d’écrire des romans historiques et d’élever deux filles. Il brosse ici un portrait sage et convenu d’une femme impériale, impérieuse et impérissable. Une lecture de vacances.

Michel de Grèce, Le palais des larmes, 1988, Presses Pocket 1990, 344 pages, €9,99

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Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick

Ce film complexe à comprendre explore les fantasmes d’un homme vieillissant. Il est le dernier de Stanley Kubrick, mort à 70 ans d’une crise du cœur quelques semaines après avoir terminé le montage. Il avait déjà tourné Lolita en 1962, fantasmes d’un adulte envers une très jeune fille, et Orange mécanique en 1971, où un ado camé lâche ses instincts sexuellement sadiques sur les bourgeoises. En 1999, la mode américaine est au sexe, à l’exploitation du corps féminin – nu – par des hommes habillés, masqués, occupant de hautes fonctions dans la société. C’est la grande époque Epstein, juif comme Kubrick, et de ses orgies privées. « C’est un mec génial, dit de lui Trump en 2002. On s’amuse beaucoup avec lui. On dit qu’il aime les belles femmes autant que moi, et beaucoup entrent plutôt dans la catégorie jeunes » (Wikipédia).

Mais ce n’est pas par allusion à l’actualité que Kubrick a tourné. Il s’est inspiré de La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler, écrivain autrichien juif très proche de Sigmund Freud, publiée en 1925.

Les yeux grand fermés (traduction du titre du film) raconte l’errance dans New York nocturne du bienséant docteur Harford (Tom Cruise), qui est incité à ouvrir les yeux. Après un dialogue avec sa femme (Nicole Kidman), il est obsédé par le fait qu’elle a failli céder à la tentation d’un autre homme et du fantasme qu’elle baise torridement avec un officier de marine. Lui-même, professionnel froid lorsqu’il palpe le corps nu de ses patientes, a-t-il des fantasmes propres ? A 37 ans, Bill Harford/Tom Cruise est mignon et tout le monde veut le baiser. A commencer par les deux escorts à la fête de Noël où il est invité avec sa femme par son ami Victor Ziegler (Sydney Pollack), puis par Marion (Marie Richardson) la fille d’un patient qui vient de décéder, par une bande de jeunes bruyamment homophobes (ce qui en dit long sur leurs désirs refoulés), par la pute Domino (Vinessa Shaw) dans la rue, puis par sa coloc le lendemain, par la fille ado du loueur de costumes (Leelee Sobieski, actrice de tout juste 16 ans), par le réceptionniste d’hôtel (Alan Cumming) à qui il demande des renseignements… Sa libido ne suit pas les désirs innombrables des autres, c’est le danger d’être trop beau.

Quant à lui, il aime son admirable jeune femme (nous pouvons voir Nicole Kidman sans rien d’autre sur elle que ses lunettes), il aime sa petite fille de 10 ans Helena (Madison Eginton). Il n’a pas de pulsions débridées et a maîtrisé ses affects devant la nudité, pour raisons professionnelles. Il se demande quels fantasmes il pourrait avoir. Baiser avec une autre ? Participer aux orgies privées de ce club chic, que son ami Nick Nightingale (Todd Field) lui fait découvrir, ancien de médecine qui a plaqué ses études pour jouer du piano ?

Attisé par la curiosité, il se laisserait bien faire, pour voir, mais à chaque fois le destin rembarre ses velléités. Il échappe ainsi à l’arc-en-ciel des possibles sexuels offerts par la société : l’adultère, la prostitution, l’homosexualité, la nécrophilie, la pédo tentation, la décharge orgiaque. Avec les deux escorts de Noël, c’est Ziegler qui le fait appeler en tant que médecin pour soigner l’overdose d’une pute qu’il était en train de baiser. Il sauve Mandy (Julienne Davis), ce qui lui vaudra d’être sauvé. Car il cède à la tentation d’aller se faire voir dans le club privé où le mot de passe est Fidélio. Il est vite repéré pour être venu en vulgaire taxi et pas en limousine, et comparait devant l’aréopage de masques où le chef des orgies, en rouge, distribue les femelles nues à qui veut les prendre par tous les trous. Bill est chassé et sommé de ne jamais parler à quiconque de ce qu’il a vu et entendu. De quoi lui faire peur et préserver les jouissances de la haute société (drogue, sexe, prostitution) qui a peur du scandale et tient aux masques sociaux dont elle affuble son pouvoir. Son ami Ziegler, qui en est, avoue que la femme nue qui l’a « racheté » était Mandy, morte depuis d’une overdose dans son hôtel. Elle n’a pas été tuée, s’il veut le savoir.

Connait-on vraiment l’autre ? Celle avec qui l’on partage sa vie depuis des années, celle avec qui l’on a fait un enfant, celle que l’on baise régulièrement. Le proche est l’étranger. Chacun est seul avec ses abîmes, son imagination, ses rêves nocturnes, ses fantasmes. D’où le « consentement » incertain, « l’emprise » imprévue, le « viol » relatif au moment. Toujours est-il qu’à la fin du siècle dernier, en 1999, le mâle dominait les femelles par tradition, avec le consentement de l’Église, de la société et de la loi. Les orgies privées, où les hommes habillés baisaient les femmes nues étaient de la pure domination. Ni quête d’un clone, ni poupée gonflable, la femme est une personne. Il faut la laisser être. Car l’amour, Harford le découvre, est bien autre chose que le sexe mécanique ou la soumission sadique, même si le corps pense et exprime son énergie vitale. C’est un tissu de relations qui n’a pas forcément besoin de se manifester par la pénétration pour exister. L’amour dure, le désir passe. La vie à deux commence par le dialogue, même si la conclusion de Nicole Kidman, à la toute fin du film, est sans appel : « baiser ». Mais la fusion des corps suit alors celle des coeurs et des âmes, comme Platon le dit pour atteindre la Beauté idéale via le désir des chairs érotiques.

C’est bien le réel qui conduit à l’idéal, pas l’inverse. Les costumes, les uniformes, les masques de théâtre donnent l’illusion d’être un autre, donc de pouvoir se lâcher sans retenue, tels des compatriotes à l’étranger. Trop souvent le double se substitue au réel, empêchant par mauvaise foi les relations « vraies » (le garçon de café ou la coquette de Sartre). L’époque post-68 a divinisé l’acte sexuel, y voyant (ce qui n’était pas faux) une « libération » du carcan moral et religieux étouffant. Mais la sensualité, l’émotion, la sensibilité vont bien au-delà de la mécanique du dedans-dehors, théâtralisée par l’orgie rituelle. Les êtres sont complexes et singuliers. Se perdre dans la non-identité de l’orgie sous masque est le contraire de la relation humaine et de l’amour. En revanche, le chaos des désirs du corps font partie de la réalité.

Malgré ses longueurs, notamment dans les dialogues du couple Cruise-Kidman (ils étaient en train de divorcer pour cause d’Église de la Scientologie), le film distille un message d’alerte à la société de son temps, l’américaine et l’espteinienne – que la réaction puritaine et religieuse MAGA a violemment contesté, après MeeToo et les procès sexuels toujours en cours. Il dit aussi les dangers de l’apparence bourgeoise, de la société de l’illusion, des « belles histoires » et des « croyances » dont on se berce – plutôt que des faits trop cruels.

César du meilleur film étranger 2000.

DVD Eyes Wide Shut (j’ai choisi un import belge – peut-être avec doublage français, mais ce n’est pas précisé ; d’autres versions existent, sous-titrées en français), Stanley Kubrick, 1999, avec Tom Cruise, Nicole Kidman, Jennifer Jason Leigh, Marie Richardson, Sydney Pollack, un doublage français a existé chez Warner Home Video France 2001, 2h33, €32,98

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Daphne du Maurier, Mary Anne

Mary Anne Thompson est l’aînée d’une fratrie élevée sous la houlette de son beau-père Bob Farquhar, ivrogne bon vivant qui est correcteur d’imprimerie pour des libelles politiques. Mary Anne apprend à lire dans ces pamphlets, assimilant du vocabulaire sans en comprendre le sens, mais avec un enthousiasme qui la rendront experte. A 13 ans, alors que son beau-père s’est cassé une jambe après une soirée trop arrosée, elle corrige elle-même les copies en se faisant passer pour lui. C’est le début d’une ascension due à ses talents personnels, à sa bonne humeur constante et à sa volonté d’oser.

Lorsqu’elle rencontre le sexe, à 15 ans, avec le bel apprenti marbrier Joseph Clarke, qui se dit fils de riche famille et parent d’un conseiller de la Couronne, elle le confond avec l’amour. Mais si Joseph baise bien et est agréable à regarder, c’est un flemmard de première sans aucun talent ni initiative. Il préfère boire et se rouler dans le lit jusque fort tard dans la journée. Après lui avoir fait quatre enfants en neuf ans, elle finit par quitter ce paresseux incapable, devenu bouffi et geignard. « Ce qu’elle avait appris des hommes, amants et autres, était utile dans un monde fait par des hommes. Il fallait devenir leur égale, jouer leur jeu, y ajouter son intuition » II.3. Pour survivre, mais surtout élever ses enfants, elle se fera aider par l’homme d’affaires Will Ogilvie, et devient courtisane de luxe auprès de lords, avant d’être remarquée en 1803 à 27 ans par Frédéric Auguste, comte d’Ulster, duc d’York et d’Albany qui en a 40 et est déjà marié. Ce deuxième fils du roi George III devenu fou en 1810, est commandant en chef de l’armée, poste vital contre Napoléon qui veut envahir le Royaume-Uni.

Mais Mary Anne continue d’être exploitée par les hommes. Son mentor Taylor, un bottier « fournisseur de la Cour » qui trouve aux aristos chaussures à leur pied, lui a fait connaître le duc. Il exige en contrepartie qu’elle transmettre à son Altesse amante des listes d’officiers à nommer ou à promouvoir, rémunération à partager lorsque leurs noms figurera dans la Gazette. Ce trafic d’influence permet à Mary Anne de mener le grand train qu’exige le duc sans pouvoir le payer, lui qui n’a jamais compté l’argent. De basses jalousies d’officines concurrentes, ainsi que la politique, vont mener à la chute. Le duc d’York devra démissionner de son poste de commandant en chef après un procès retentissant sur la corruption, suscitée par l’Opposition au Parlement avec et Mary Anne comme témoin. Elle a été répudiée car elle demeure mariée à Joseph, ivrogne venu faire scandale jusque chez le duc.

Malgré les promesses d’« amour toujours » et de soutien à ses deux garçons voulant entrer dans l’armée, l’Altesse ne tient pas parole et Mary Anne doit se dépêtrer de sa nouvelle situation en jonglant avec la loi et les créanciers. Avec les lettres qu’elle détient de ses multiples solliciteurs et de son auguste amant, elle réussit à surnager, gagnant un procès intenté par un fournisseur de meubles. Mais elle ne sait pas s’arrêter. Si elle a consenti à ne pas publier ses Mémoires relatant ses relations torrides avec le duc d’York, elle publie un pamphlet ravageur que les parlementaires et le public s’arrachent. Fort de ce succès, elle récidive par un libelle vengeur, en promettant une suite. Cette fois, elle est allée trop loin. Elle est mise en cause, jugée et emprisonnée neuf mois dans des conditions difficiles, éclipsant à jamais sa jeunesse.

Une fois sortie, elle est exilée par ses enfants sur le continent, où elle va de villégiature en villégiature, tirant le diable par la queue malgré sa pension ducale, mais sans cesse rêvant aux beaux jours disparus. Elle demeure pleine de libido, comme elle l’a toujours été. « C’était cela, la vie, cette agitation soudaine, cette joie sans cause qui vous animait les sens, à 8 ans comme à 52. Cela s’emparait d’elle à présent comme toujours, flot ardent, griserie » IV.6 C’est en France que sa fille Ellen rencontre et épouse Louis-Mathurin Busson du Maurier, ancêtre de l’autrice. Mary Anne mourra à 76 ans à Paris, tandis que le duc d’York est décédé 25 ans avant elle à 63 ans, du cœur, en 1827. Il a seulement tenu sa promesse de brevet d’officier pour George, le petit dernier qui jouait avec lui lorsque sa mère était son amante.

Dans ce roman enlevé, Daphne du Maurier relate au fond la vie de son arrière-arrière-grand-mère, Mary Anne Clarke. C’est l’ascension d’une gamine partie du ruisseau de Londres et que son intelligence et sa volonté vont porter au premier rang. Mary Anne tient les hommes pour des privilégiés sans cause, elle se sent leur égale, elle veut son indépendance financière. Devenant une femme de pouvoir, elle se heurte aux positions établies. Chacun veut l’exploiter, elle en joue, mais ne sait se dépêtrer à temps des rets compromettants. Une féministe au temps du roi George. Un livre sans conteste un peu long pour le temps de cerveau réduit disponible aujourd’hui, mais qui ravira les amateurs de romans anglais.

Daphne du Maurier, Mary Anne, 1955, Livre de poche 2020, 648 pages, €9,90, e-book Kindle €9,49

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Jim Fergus, Marie-Blanche

D’une filiation franco-américaine authentique, l’auteur fait un roman. Il l’intitule du prénom de sa mère, Marie-Blanche, de nom complet Marie-Blanche (dite Baby) Gabrielle Mauricette de Brotonne-McCormick. Elle s’est jetée en mars 1966 du haut d’un balcon à Genève après s’être saoulée lorsque Jimmy avait 16 ans. Elle n’avait jamais été aimée mais toujours exploitée, et n’était pas heureuse. « Je suis une garce immature et ingrate, qui n’aurait jamais dû se marier et enfanter », dit-elle p.628.

Elle avait de qui tenir. Renée, sa mère, était fille de pute, adoptée sous la forme d’un faux accouchement par la « comtesse » Marie Henriette Trumet de Fontarce. Ne pouvant, ou ne voulant pas avoir d’enfant ni l’ennui d’accoucher dans la douleur, elle a accepté comme fille la bâtarde de son mari avec une ballerine. Renée, pas aimée, a écouté depuis l’âge de 6 ans dans le coffre égyptien du salon dans lequel elle se cachait, sa « mère » et son oncle Gabriel baiser follement dans toutes les positions. A 11 ans, elle a tâté du membre viril du jeune palefrenier à peine plus âgé qu’elle ; à 12 ans, elle a senti celui de l’oncle contre son torse. Mais il ne l’a déflorée qu’à 14 ans, après avoir pris conseil de la médecine, vu la taille et le diamètre de son membre. Vivant en Égypte, propriétaire de plantations de coton et de canne à sucre, il avait adopté les mœurs du pays concernant le sexe avec les filles – dès l’âge de 10 ans.

Trop préoccupée d’elle-même parce que désirée, Renée aura alors des relations multiples, avec un prince égyptien de 20 ans, un jeune anglais puis son frère cadet, un artiste révolutionnaire fauché, un jeune aviateur de la Première guerre mondiale, avant de convoler en noces arrangées par l’oncle avec le niais mais riche Guy de Brotonne pour s’assurer un viatique. L’argent prime l’amour, c’est la base. Elle le quittera pour l’aviateur Pierre de Fleurieu, retrouvé vivant mais un bras en moins, puis Leander McCormick, industriel américain de la moissonneuse-batteuse et pédé de première. Ce mariage de convenance convenait à tous deux : elle pour ne plus enfanter, lui pour ne pas se dévoiler.

Marie-Blanche est la fille de Guy de Brotonne, faite par devoir, tandis que Thierry, dit Toto, est le fruit inattendu d’une liaison avec le prince égyptien dans le dos du mari, souvent bourré. Marie-Blanche, chargée de cette hérédité, aura des amants mais un seul mari, Bill, avec qui elle aura trois enfants, dont l’aîné, Billy, mourra écrasé à 6 ans par un tracteur qu’il avait mis en marche faute d’être surveillé par ses parents. Les deux suivant, Leandra et Jimmy, seront rejetés, sans cesse comparé à l’incomparable premier fils.

C’est dire si cette histoire de sexe multiple à l’américaine, soigneusement décalée dans l’espace (en France et en Égypte) et dans le temps (le début du siècle dernier), flatte les fantasmes yankees tout en préservant la morale puritaine. Car le péché y apparaît puni. Baiser hors mariage, c’est se vouer à ne pas aimer ni n’être pas aimée ; refuser la maternité et le couple, c’est se vouer à l’ennui, donc à l’alcool, donc à la déchéance. Être baisée trop jeune, c’est devenir un objet sexuel, d’un égoïsme sacré, pas une femme épanouie. Et on pourrait multiplier les exemples.

L’auteur n’est pas bigot, mais reconnaît à l’Église une solennité à faire peur. « L’Église en soi est déjà un endroit assez effrayant pour un enfant. Avec son faible éclairage, ses images violentes de souffrance, le crucifix, cette musique sinistre, ces rituels pesants, solennels, et ces chants incompréhensibles. Tout cela est calculé, ai-je fini par penser, pour créer une impression durable chez les plus petits, de sorte que, devenus adultes, ils n’osent pas douter de Dieu ou de ses représentants terrestres » p.100. Et le père Jean, flanqué comme précepteur à la gamine de 7 ans, n’aimait rien tant que de la renverser sur ses genoux et de la fesser cul nu pour que cela cuise. Il prenait son plaisir à infliger la souffrance qu’il avait de son propre désir.

Le roman alterne les chapitres Renée et les chapitres Marie-Blanche, liant les deux destins comme s’ils devaient se répliquer. L’auteur, formé au journalisme, est doué d’un indéniable don de conteur et le roman se dévore, avec cette épice supplémentaire qu’il est en partie « vrai ». Le lecteur français savourera le prénom de Gabriel donné à l’oncle pédophile, en écho à un autre Gabriel, archange aux pieds fourchus qu’une certaine Springora, raide dingue de son membre à 14 ans si l’on en croit ses lettres, a « dénoncé » à la vindicte publique – quarante ans après pour faire bonne mesure. Contrairement à elle, Renée ne s’est pas donnée l’excuse de se dire « sous emprise ».

Pas un classique qu’on est amené à relire, mais une « romance » décalée dans le passé très agréable à lire – pour fantasmer – même si l’auteur est un peu rapide sur l’arriération de la Bretagne, et ces grottes préhistoriques dans lesquelles on se promène comme si de rien n’était. La France, vue de Yankeeland, se hausse parfois à la caricature ridicule.

Jim Fergus, Marie-Blanche, 2011, Pocket 2023, 734 pages, €11,20, e-book Kindle €14,99

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L’étranger de François Ozon

Tiré du roman d’Albert Camus, l’histoire est sur l’absurdité de la vie. Le jeune Blanc vit dans un pays qui n’est pas le sien et vit l’hostilité entre blancs et arabes. Ses premiers mots dans le film ne sont pas pour sa mère, comme dans le roman, mais sur l’arabe qu’il a tué.

Nous sommes à Alger en 1938. Meursault (Benjamin Voisin), jeune homme en début de trentaine, est un petit employé sans envergure, sans ambitions, sans émotions, qui vit au jour le jour. Il enterre sa mère sans même pleurer et entame une liaison avec sa collègue de bureau Marie Cardona (Rebecca Marder) sans la désirer. Seul le corps fonctionne, en fonctionnaire fidèle, sans état d’âme. S’il entend le voisin battre sa maîtresse (arabe) et un autre battre son compagnon (chien), il ne dit rien, ne pense rien, laisse faire. Chacun a ses raisons, ce qui l’indiffère.

Sa vie est terne, sans relief, tissée d’habitudes sans projet ni avenir. Il n’a plus son père mais une mère en institution qui va mourir peu après. Alors, pourquoi donner du sens ? Nager dans la mer donne du sens au corps sage et pâle, aimer sa petite copine donne du sens aux relations sociales ; mais encore ? L’amitié virile conduit aux bagarres et aux beuveries. Son voisin Raymond Sintès (Pierre Lottin) l’entraîne dans ses histoires louches qui mettent de l’animation dans sa vie. Il se laisse faire. jusqu’au drame sur la plage. La faute au soleil, implacable ; la faute au reflet sur la lame du couteau arabe, qui suscite le réflexe. Meursault tue, parce qu’il est blanc et que l’autre est arabe ; parce qu’il est un jeune homme et que c’est lui ou moi ; parce que tout est indifférent, au fond, sa vie comme la mienne.

Il ne comprend pas ce qui lui arrive et se laisse aller par le destin, Il ne se défend pas, au grand dam de son avocat (Jean-Charles Clichet) et de Marie. Il sera condamné et aura la tête tranchée. Il ne souscrit pas aux apparences qu’adore la société, ni à sa religion de soumission – il ne joue pas le jeu et se trouve définitivement « étranger » à ce monde social frelaté. Il sert donc de bouc émissaire à « la justice », pour clamer l’égalité devant la loi, blanc et arabe même chose, pour la joie de la sœur du tué, Djemila, qui a servi de pute à Sintès. Comme si c’était la réalité…

De la conscience de Meursault ne s’élève pas le « pourquoi » salvateur. S’il est « innocent », il ne réfléchit pas à son existence, ne prend pas conscience de sa condition d’homme. Au contraire, il renonce. Au mariage, à l’amitié, aux relations sociales. Il tue un arabe pour exister, mais cela même le tue.

Le personnage central est attiré par le vortex du nihilisme ; aucune révolte en lui – aucun élan vital. Même le sexe ne conduit pas à l’amour, et se réduit à l’institution civique et religieuse du mariage. Tourné en noir et blanc pour rendre l’austérité du personnage, le vide de sa vie, le gris de sa conscience – mais aussi situer l’histoire hors du temps – le film est fort et pose la question brute : que fait-on ici et maintenant, dans la pure indifférence du monde ?

Le dialogue final avec le curé est pour moi trop long, trop prêcheur. On sent bien la colère de Camus (et d’Ozon) contre l’Église, ses clercs qui ânonnent la langue de bois de la croyance, l’incompréhension manifeste envers qui ose penser différemment, le carcan social et moral du christianisme d’Église, l’idéalisme porté à sa quintessence. Dieu ne signifie rien puisque le monde va sans intention, poussé par ce qui est et devient. Les humains comparent trop volontiers ce qui est eu présent à ce qui devrait être. Ils imaginent un monde idéal, un Paradis, la cité de Dieu, les idées éternelles, l’impératif moral, la marche inexorable de l’Histoire, l’État réalisant l’Être… Tout ce fatras est irréel, enfiévré ; il incite à quitter le monde pour le rêve, à situer le vrai ailleurs qu’ici et maintenant. C’est tout cela que conteste confusément Meursault, sans y penser vraiment, sans l’assumer.

Il se laisse faire, il se laisse vivre, il se laisse aller. Pas étonnant à ce que le néant ne l’absorbe peu à peu tout entier.

César 2026 du meilleur acteur pour Benjamin Voisin et du meilleur second rôle pour Pierre Lottin

DVD L’étranger, François Ozon, 2025, avec Benjamin Voisin, Denis Lavant, Pierre Lottin, Rebecca Marder, Swann Arlaud, Gaumont, français, 1h58, €19,99

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Charlotte Brontë, Le professeur

Troisième fille de révérend et sœur aînée d’Anne et d’Emily, Charlotte est surtout connue pour son roman Jane Eyre. Elle est décédée, comme les autres, de tuberculose, à 38 ans. Comme son héroïne Mlle Henri dans Le Professeur, Charlotte a été institutrice, est allée à Bruxelles pour parfaire son éducation, est tombée amoureuse de son « maître » Heger, directeur de l’établissement et marié, avant de créer son pensionnat pour jeunes filles. Elle connaîtra l’amour avec un autre révérend, toujours très moraliste anglicane, mais décèdera peu après. Dans Le Professeur, les références autobiographiques sont évidentes, mais s’arrêtent là.

En effet, le personnage principal n’est pas une femme, Frances Henri, simple compagne, mais un homme, le narrateur, William Crimsworth. Se mettre dans la peau d’un homme est une gageure pour Charlotte, qui n’a eu qu’un seul frère, Branwell, vite devenu alcoolique et opiomane. Ce pourquoi son personnage a des côtés féminins : son obstination, sa façon de faire sans le dire, son absence d’orgueil mâle, sa religion du travail bien fait, pas à pas comme on coud une broderie. William est un être sensible, mal à l’aise dans l’Angleterre victorienne dominée par la domination et mue par la violence. Son nom même, Crimsworth, évoque un patrimoine de crimes, comme une hérédité nationale chargée.

Car la peinture de la société anglaise, en première partie, est terrible. Tout n’est que domination : de l’homme sur la nature avec l’industrie du textile, du fer et du charbon ; de nation sur les pays voisins, considérés comme inférieurs, avec pléthore de préjugés ; de classe avec le mépris affiché des castes envers leurs inférieurs ; des affaires où tout est permis ; de famille avec la haine « morale » envers les déclassés, mal mariés ou perdus de pauvreté, de débauche ou de jeu ; de couple avec la soumission forcée des femmes, vases à engendrer un héritier mâle et potiches à présenter aux bals.

William, tôt orphelin, est flanqué d’un frère aîné qui le jalouse et consent à le domestiquer dans ses affaires au rang de simple gratte-papier traducteur d’allemand, et d’une famille maternelle qui voudrait le voir épouser une cousine (toutes laides et prétentieuses) et devenir pasteur. Le jeune homme, à peine sorti d’Eton et sans aucune expérience, refuse tout en bloc. Il aspire… il ne sait trop à quoi, peut-être à la liberté de choisir. Il quitte donc l’entreprise de son frère (qui fera tôt faillite) pour s’exiler sur le continent, à Bruxelles (la France n’est alors pas une option, sitôt après l’Ogre corse qui a tant effrayé Albion). Il trouve un poste de professeur d’anglais dans un collège de garçons puis, par relations du directeur, un poste complémentaire dans le pensionnat de jeunes filles attenant.

Là, seconde partie de sa vie, il glose sur l’éducation, lui qui n’y connaît rien, tombe vaguement amoureux de la directrice du pensionnat de jeunes filles qui le drague ouvertement, surprend une conversation entre elle et son directeur du collège de garçons dans laquelle un mariage de raison est envisagé entre les deux établissements et leurs directeurs respectifs. Il démissionne, vexé, court les postes en vain durant un mois, puis finit par en trouver un mieux rémunéré qu’avant, par relations. Entre temps, il a été fasciné par une élève que lui a imposée la directrice, une professeur de broderie en dentelles qui voulait suivre ses cours d’anglais. Mlle Henri est sage, obstinée, travailleuse. Mi-suisse, mi-anglaise, elle a pour idéal d’aller en Angleterre, pour elle le paradis de la modernité d’époque. Ils finissent par se marier.

Commence alors une troisième partie de sa vie. Le couple ne tarde pas à fonder leur propre école à Bruxelles, sur leur bonne réputation, puis à se retirer en la vendant, dix ans après. Un enfant est né, un fils, Victor, trois ans après leur mariage (deux ans de décence puritaine avant de jouir utile). Ils se retirent dans la province anglaise pour vivre de leurs rentes et élever le gamin qui, juste avant qu’il parte à Eton à 10 ans, est portraituré comme ayant des passions qu’il faudra dresser. Une reproduction de la domination victorienne…

Le récit est long, mal bâti bien que cohérent au final en tant que roman d’initiation. Le personnage d’anarchiste sceptique Hunsden, plus français voltairien qu’anglais, assure la liaison entre les trois parts de la vie de William, l’asticotant sans cesse, raillant ses ambitions, surveillant sa moralité. Il est le démon qui pousse à sans cesse faire mieux, à se poser la question en conscience de ses actes. Il n’est pas Tentateur, mais Gardien, une sorte d’ange moral démoniaque dans l’expression. Le féminin William, trop porté à l’introspection, en est à chaque fois stimulé. Son autre stimuli est sa compagne, égale à lui-même ou presque, dans un élan féministe avant l’heure. Un couple, pour Charlotte Brontë, repose sur l’égalité des sexes ; c’est un partenariat pour construire un foyer, pas un contrat de patrimoines. Mais pour émouvoir, il faut être soi-même ému, ce qui n’est pas toujours le cas dans certain paragraphes lourdement moralisateurs, façon Bible, avec des mots à majuscule qui frisent l’enflure à la Hugo sans déboucher sur rien de concret.

Crimsworth présente son histoire dans une lettre à un ancien condisciple d’Eton qu’il n’a jamais revu et avec qui il n’a jamais été ami. Un procédé maladroit, stylistique dit-on, pour forcer le lecteur à faire taire sa sympathie spontanée envers William et Frances Henri et à se poser des questions à leur sujet. Le jeune homme présente ses doutes, omet des informations, se croit autre qu’il n’est, et c’est au lecteur de démêler le vrai du faux pour mieux le connaître. Son regard révèle la société, mais aussi lui-même. En s’exilant, il a voulu un regard étranger sur son propre pays, sorte d’itinéraire individuel du Salut chrétien, où l’homme n’est que de passage sur cette terre.

Pas le meilleur livre des sœurs Brontë, mais intéressant.

Charlotte Brontë, Le professeur, 1847 (publié en 1857 seulement), Hugo poche 2021, 379 pages, €6,60, e-book Kindle €0,99

Wuthering Heights et autres romans – Wuthering Heights d’Emily Brontë, Agnes Grey d’Anne Brontë, Le Professeur de Charlotte Brontë, Gallimard Pléiade 2002, 1440 pages, €71,50

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Julian Barnes, Avant moi

La jalousie… Thème récurrent des romans, mais aussi poison indélébile qui met l’imagination sous emprise. Graham (prononcez ‘gouailleum’) a 40 ans. Il vient de divorcer de son épouse depuis 15 ans, Barbara, et laisser leur fille de 12 ans à la garde de sa mère dans leur maison. Il est parti en n’emportant seulement qu’une valise. Il en avait assez de la monotonie des jours, des travers de sa femme et de l’insignifiance de sa fille.

Il s’est mis avec Ann, ancienne starlette de films de série B à peine plus jeune que lui. Elle est plus stable, moins coincée. Tout va bien entre eux. Graham voit sa film religieusement toute les deux semaines, selon le jugement de divorce. Il n’a pas besoin de plus ; il ne l’aime pas plus que cela. Il la « sort » parce qu’o,n doit le faire, sans plus.

Quatre ans plus tard, dans un ciel sans nuage avec Ann, Barbara imagine une vengeance machiavélique, sans en prévoir les conséquences. Elle dit à Graham que sa fille veut voir un film qui passe au cinéma, parce que ses copines l’ont vu et qu’elle doit en parler à l’école. Graham de va jamais au cinéma, il n’aime pas les images. Né après-guerre, il a été élevé dans les livres et seuls les mots sont son domaine. Il enseigne l’histoire à de jeunes étudiants à l’université, et cela passe par les livres et les mots.

Dans ce film, sa nouvelle femme Ann joue une pute vulgaire outrageusement fardée. Barbara a voulu que Graham voit sa conquête comme elle était avant de le connaître ; elle a voulu que sa fille voit avec « qui » son père est parti de sa famille. C’est sa vengeance mesquine. Graham en rit tout d’abord. Puis son imagination travaille. Anne a-t-elle fricoté avec l’acteur macho qui joue son mec dans le film ?

De fil en aiguille, en l’interrogeant, puis lisant des critiques dans la presse à la bibliothèque, cherchant à voir tous ses films, questionnant Jack, ex-petit ami d’Ann qui les avait présentés l’un à l’autre, Graham va se faire « tout un cinéma » sur le nombre d’amants qui ont ramoné sa femme, combien l’ont défoncée à la faire jouir, combien sont entrés en elle juste par souci de performance. Il s’en rend malade. Il en est obsédé, triste, déprimé. Ann voit qu’il l’aime et cherche à le détourner de ces pensées morbides, toutes tournées vers le passé, mais rien n’y fait. Le lieu des prochaines vacances est en lui-même aggravant : Ann est allé à Paris avec Untel, en Italie avec Benny, et ainsi de suite. Ne restent que les pays nordiques où elle n’a jamais eu envie d’aller (et pas plus aujourd’hui), ou l’Inde, trop lointaine. A la rigueur le sud de la France, sauf la côte d’Azur.

Cette fixation névrotique trouvera son paroxysme lorsque Graham découvrira, par certains indices laissés dans les romans qu’il écrit, que Jack a continué à baiser régulièrement Ann même après son mariage. Il ne trouvera alors qu’une seule solution pour se sortir du trou noir dans lequel il s’est enfoncé.

Malgré quelques passages à vide, ce roman est resserré sur cette passion négative qu’est la jalousie, où comment se bloquer sur le passé ressassé par l’imagination. En cela il est intéressant, car il va assez loin. Est-ce dû à notre cerveau reptilien ? Une force de possession atavique comme un péché originel ? Même la passion ne va pas aussi loin ; quant à la raison, elle est impuissante : Graham se croyait un homme raisonnable.

Julian Barnes, Avant moi (Before She Met Me), 1982, Folio 1993, 285 pages, €10,00

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Monaldi et Sorti, Imprimatur

Dix ans de recherches dans les archives pour ce couple de journalistes-écrivains, afin d’accoucher de ce gros livre historico-policier. Pour qui aime les pavés à histoire labyrinthique, il sera enchanté. Mais rassurez-vous (?), sur les plus de 1100 pages, près de 300 sont consacrées aux notes historiques puisées dans les bibliothèques. Ce roman, qui passe pour un manuscrit trouvé, selon le procédé bien connu de c’est pas moi c’est l’autre, est une mise en récit de l’histoire compliquée du XVIIe siècle, entre un Roi Soleil français encerclé par un empire espagnol s’étendant jusqu’aux Pays-Bas, une papauté hostile avec Innocent XI, et un royaume anglais protestant.

Le lecteur croisera Nicolas Fouquet, surintendant déchu, emprisonné, qu’on a dit mort mais qui, peut-être… Il fera connaissance de l’espion castrat Atto Melani, abbé de papier et favori de Louis XIV, d’un rondeau attribué à François Couperin mais qui n’est pas de lui, et qui aurait servi de code pour livrer « le secret de Fouquet », un remède contre la peste. Car nous sommes aussi à la veille de la guerre biologique des Turcs assiégeant Vienne, et menaçant de massacres et de conversion forcée à l’islam, s’ils gagnent la guerre, tout le cœur de l’Europe chrétienne jusqu’aux États pontificaux.

Nous sommes en 1683, à Rome, dans une auberge qui a vraiment existé, Le Damoiseau. Une société choisie y réside depuis tout récemment, jusqu’à ce que l’aubergiste, Pellegrino, tombe dans l’escalier et tombe malade dans la foulée. Le médecin présent, Cristofano, déclare qu’il ne s’agit pas de la peste, maladie qui hante les esprits du temps. Mais un autre personnage, nommé Mourai, décède brusquement après un bain de pieds. Là, on soupçonne en premier la peste, même si la suite dira qu’il s’agit de poison. Aussitôt, les sbires de la papauté ordonnent la quarantaine. L’auberge est scellée et leurs occupants interdits de sortie.

C’est dans ce petit milieu clos que vont se développer des intrigues. Le vieux personnage qui meurt et déclenche l’enfermement est le centre d’un complot visant à le tuer pour qu’il ne fournisse pas au Pape le remède contre la maladie répandue par les Turcs pour affaiblir l’empire des Habsbourg, ennemi du Roi très chrétien Louis XIV. L’abbé castrat Melani embauche l’apprenti de l’auberge, un Francesco de 20 ans qui a la taille d’un enfant de 12 ans, pour l’aider dans ses explorations et enquêtes.

Le jeune homme se prend au jeu, ravi d’avoir un nouveau protecteur, lui l’enfant trouvé abandonné pour nanisme, alors que son patron aubergiste est entre la vie et la mort. Il sait lire et penser ; il aime à spéculer et à suivre les raisonnements de Melani. Il ne tardera pas à observer qu’un des hôtes enfermés avec eux, Dulcibeni, parvient à sortir chaque soir de l’auberge en passant par les vastes souterrains romains de Rome, où il se rend dans un laboratoire alchimique souterrain, une imprimerie clandestine, chez un médecin du Pape. Il fera la connaissance des pilleurs de tombe, chercheurs de reliques chrétiennes à vendre à prix d’or aux prélats, et dont le langage se réduit à des borborygmes.

Sur neuf nuits, il connaîtra l’aventure dans la Rome souterraine, et les secrets du siècle. Que la peste peut être soignée par un remède sacré, contenu dans la musique ; que le pape Innocent XI n’est pas si innocent que cela en affaires et fort grippe-sou ; qu’il possédait des esclaves, et a vendu une gamine de 12 ans à peine formée, fille bâtarde de Dulcibeni et d’une esclave maure, à des marchands hollandais qui se la sont faite avant de la revendre à d’autres ; qu’il soutient la résistance des Viennois contre le Turc, mais qu’il a aidé par ses finances Guillaume d’Orange le protestant à conquérir l’Angleterre de Jacques II et à la convertir à la religion (prétendue) réformée – lui, le pape catholique !

Francesco connaîtra les tourments de la raison, ceux du cœur, ceux du sexe. Il aura la révélation de l’astrologie, qui prédit si bien les choses sans les dire. Il découvrira qui est la courtisane Cloridia, du même âge que lui et enfermée avec eux, mais qui habite la tour de l’auberge. Il peignera ses cheveux à sa demande, l’écoutera conter comment elle est venue à Rome, menée par la verge ardente (dont l’ambiguïté du terme est maintenu entre physique et métaphysique). Il finira par l’épouser lorsque tout cela sera fini, car elle a retrouvé son père biologique, sans le lui dire car il ne l’a pas reconnue.

En bref, un bon roman historique, plus dans la veine d’Umberto Eco (Le nom de la rose) que du Dan Brown (Da Vinci Code). Tout y est détaillé, scruté, introduit avec esprit d’escalier, via des périples souterrains et des écoutes sauvages. Vous en saurez plus sur les ruines du Colisée, la médecine du temps, la composition des remèdes, les théories du soin par la musique (qui existe toujours sous le nom branché de musicothérapie), sur la prévarication des cardinaux, l’affairisme des papes, la « belle histoire » des procès en béatification, les intrigues géopolitiques au prétexte de religion, et ainsi de suite.

L’autrice Rita est spécialiste en philologie et en histoire des religions, tandis que son mari Francesco est musicologue. Les révélations du roman sur le pape Innocent XI, étayées par les documents publiés en fin d’ouvrage, font scandale en Italie et transforme le livre en succès international, traduit en 26 langues dans 60 pays. Deux autres tomes suivront, Secretumen 2004 et Veritas en 2006 sur la vie de l’abbé Melani et ses intrigues, qui se poursuivent.

Rita Monaldi et Francesco Sorti, Imprimatur, 2002, édition revue et augmentée 2026, Nouveau monde éditions, collection Sang froid, 1111 pages, €14,90, e-book Kindle €9,99

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Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit

Un roman qu’on disait autrefois « de gare » avant l’invasion des Smartphones sur lesquelles regarder les séries. L’autrice, ex-prof dans l’est de la France, a bien assimilé l’esprit moyen des lecteurs, qui sont en majorité des lectrices. Du féminisme, du sexe, peu d’action mais de l’initiative, et un happy-end de rigueur. Nous sommes plus dans un scénario de téléfilm que dans un roman psychologique. Ce livre, laissé par une lectrice dans un hôtel au bout du monde, est du prêt à consommer. Je le laisse à mon tour dans une boite à livres pour le plaisir éphémère du lecteur suivant. Vite lu, vite oublié.

Nous sommes décentrés au 18ème siècle pour un univers en noir et blanc, où les nobles ont tous les droits et les autres sont dominés. Un siècle qui revient avec Trompe et Epstein, puis les « roués » de l’époque, appelés « libertins », avaient des mœurs dépravées pour leur bon plaisir. Sans Dieu, sans morale, sans pitié. Les femmes, surtout jeunes, étaient du gibier à chasser, molester et violer en série, ainsi que certains jeunes garçons de belle figure. Une fois usés, tous disparaissaient dans les bas-fonds d’Aix-en-Provence, les sous-sols des ruines romaines.

C’est ainsi que Livia, une fille trouvée confiée au couvent, s’enfuit à la prime adolescence de cette atmosphère bigote et confinée pour courir la grande ville. Elle est aussitôt happée par un boulanger, qui la couche sur son lit contre un pain croustillant. Voulant retrouver sa liberté, elle est saisie par un truand de la mafia locale, qui la livre aux grands seigneurs dépravés. Là, elle sera pute, avilie, puis utilisée comme appât après avoir été formée aux belles manières pour se venger d’un chevalier trop moraliste, le baron de Cressol. Séduit par la beauté de la jeune fille, il la mariera sans rien savoir de ses origines. Villèle et Sarrians, qui ont monté le complot, s’en roulent par terre de rire. Ils attendent leur heure pour mettre au jour la supercherie et avilir le moraliste.

Heureux hasard (il n’y a que cela dans ce roman), Livia ne tombe pas enceinte des client du bordel, ni de son mari Cressol, mais de son amant, le faïencier de Moustier Guilhem. Elle donne naissance une fille, que le baron croit de lui (mais c’est sans aucune conséquence dans cette histoire). La gouvernante Bertille soupçonne quelque chose et se prend de haine pour la mère et la fille, prénommée Julie.

Mais « la peste » survient dans la ville, depuis Marseille où un bateau, par appât du gain, n’a pas respecté la quarantaine. Ninon, la meilleure amie de Livia, est malade et celle-ci, qui a quitté son mari baron, court à son chevet. Ninon s’en sort, elle n’avait qu’une fièvre « quarte », mais Livia décède. Julie est orpheline. Élevée par son père et son grand-père, qui lui apprend le maniement de l’épée, elle jure à ses 20 ans de se venger des dépravés qui ont soumis sa mère. Elle a reçu en effet un paquet de lettres de la part de Ninon.

Elle « monte » donc à Aix, loge chez Ninon, et s’habille en garçon pour fréquenter la salle d’armes. Villèle est attiré par ce jeune homme joli et imberbe, sans origines, qu’il ne parvient pas à battre. Infatué de lui-même de par son sang bleu, son rang social, sa richesse et son impunité morale, il ne supporte pas qu’on lui résiste et échafaude un plan pour forcer le jeune bretteur à se battre à mort avec lui. Il en crèvera, comme de juste dans ce genre de roman. Quant à l’autre, son complice espteinien Sarrians, il vieillit trop vite et décide d’en finir en emportant Julie déguisée en Julien avec lui. Mais c’est compter sans l’initiative de la fille, insoumise dans l’âme.

Entre temps, Julie tombera amoureuse d’un clerc de notaire féru de Voltaire, qui imprime des libelles vengeurs contre les nobles, leur dépravation et leur impunité. 1789 pointe déjà un demi-siècle avant.

Bien écrit, on ne s’ennuie pas, mais rien ne reste de cette histoire d’épée plus que de cape. Seulement les poncifs de notre époque : la domination de classe, les préjugés sociaux, la révolte féministe, le moi aussi des femmes qui veulent faire comme les hommes.

Françoise Bourdon, Pour oublier la nuit, 2021, Livre de poche 2022, 332 pages, €9,20, e-book Kindle €8,99

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Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer

Décédé en 1979 à seulement 66 ans d’un cancer, Cesbron a été vite oublié. Il a chanté les pauvres, les enfants, les ouvriers. Il évoque dans ce roman les prêtres ouvriers, cathos sociaux qui se voulaient proches de leurs ouailles déchristianisées, notamment à la mine.

C’est d’ailleurs dans une mine de charbon du Nord où le petit Pierre, enfant de 6 ou 7 ans, découvre l’horreur de la catastrophe. Son père remonte du fond, mais des copains y ont trouvé la mort. Pierre se jure de ne jamais faire ce métier, ce qui fait sourire son grand frère André. Pierre se fera curé. Mais l’Église soutient le maréchal et les grands bourgeois collabos. Ce n’est pas dit, parce que Cesbron a fricoté avec la propagande de Vichy en 1941, mais la révolte des curés les fera ouvriers. Proches des communistes, dont ils disputent les âmes et les corps, ils organisent le soutien aux déshérités, ouvriers comme eux mais flanqués d’une femme souvent enceinte, parfois au chômage ou à la rue.

Cette solidarité est pour l’amour du Christ, à son exemple qui valorisait les pauvres. Les banlieues industrielles autour de Paris deviennent terres de mission. Le cardinal Emmanuel Suhard, décédé en 1949, a créé la Mission de Paris pour former des prêtres destinés à la classe ouvrière parisienne. Gilbert Cesbron le met en scène ici, venu incognito assister en civil à une messe dite par Pierre dans sa chambre, entouré de quelques camarades de son quartier populaire.

C’est qu’il y a du boulot. Après les heures à l’usine, il faut encore accueillir toute la misère du monde dans le local qui sert à tout. Madeleine fait bénévolement la cuisine, s’approvisionnant au petit bonheur. Les chiens perdus adultes, qui ne connaissent personne et ne savent où dormir le soir, viennent parler un peu et se chauffer à la solidarité de classe. Dans l’impasse du quartier, des masures sans hygiène louées par l’hôtelier bistro accueillent dans la même pièce cuisine et lits, parfois quatre ou cinq personnes dans neuf mètres carrés. Rien d’étonnant à ce que Marcel, bourré une fois de plus, cogne son gosse, Étienne, lorsqu’il est réveillé par un cauchemar, même si c’est indigne d’un homme et surtout d’un père. Un bébé s’est fait dévorer la figure par un rat, la petite Chantal a failli ne pas naître, et Étienne est envoyé à l’hôpital pour avoir été cogné trop fort, jusqu’au crâne fracturé. Le père Pierre, en lui parlant et le touchant, réalisera un miracle.

Et le prêtre dans tout ça ? Il erre comme une âme en peine, voulant sauver les uns et les autres, sans choisir car tous sont dignes. Mais il n’est pas le Christ et ne sait jamais finir une tâche jusqu’au bout. Ainsi, s’il convainc la mère de Chantal de ne pas avorter, il ne parle pas assez avec Jean, qui se tranche les veines, ni ne protège, comme il l’a pourtant promis, le petit Étienne des coups paternels. Dans son épuisement et par sa volonté brouillonne, il démontre les affres de la conscience coupable qui inhibent tant de catholiques convaincus. Ce n’est jamais assez d’amour pour les autres, jamais assez de repentance, jamais assez d’humiliation. Et pourquoi ? Pour papillonner de ci delà sans réussir à mener à bien une mission. Par exemple encourager les baptêmes, ou emmener à l’église, ou simplement lire l’Évangile. Sauver les corps, c’est bien sauver les âmes, c’est mieux.

Pire, « entre sauver une âme et lire son bréviaire, lorsque le temps manque pour faire l’un et l’autre, comment hésiter ?… » Le père Bernard, prédécesseur de Pierre, a baissé les bras. Il s’est réfugié dans un couvent pour « prier », ce qui lui évite de se disperser tout en lui donnant l’illusion qu’il est utile aux autres. Il s’isole surtout de cette « vallée de larmes », des drames et de la souffrance de banlieue. Celle de Suzanne la pute repentie, Ahmed le Nord-Af qui baise les filles toutes portes ouvertes pour que les enfants regardent, et sert d’indic aux flics. C’est à peine mieux dans l’Église officielle, où les curés sont des bureaucrates qui disent à messe aux heures dues, visitent les gens biens, soutiennent les « œuvres » paroissiales pour quelques-uns, mais laissent aux premières communion les filles se saouler et les garçons être poussés dans les bras de leur première proie – à 12 ans.

Cesbron note sans le vouloir la connivence d’action entre prêtres et militants, jusqu’à la grève parfois, ce qui provoquera vite l’ire du pape jusqu’à Vatican II. Pierre est affilié à l’Église hiérarchique et doit obéir aux ordres de son archevêque cardinal, Henri est encarté au Parti communiste et doit obéir aux ordres de la nomenklatura qui décide. Tous deux laisseront tomber, Henri pour aller militer autrement, Pierre en se faisant mineur, comme son père et son frère. Un serpent qui se mord la queue et une fin décevante, enkystant le père Pierre dans sa névrose d’enfance, destinée à se reproduire indéfiniment.

Plein d’émotions, une peinture réaliste de la banlieue ouvrière autour de Paris dans la ville fictive de Sagny, reliée par le métro, l’exploitation des patrons juste après-guerre, les rudes hivers de l’époque. Mais un côté naïf et idéaliste qui fait de l’« Amour » inconditionnel et non sexuel l’alpha et l’oméga de la vie chrétienne, bien loin de la réalité du monde et des gens. On ne lit plus guère Gilbert Cesbron le misérabiliste, pour son impuissance à proposer des solutions ; son roman a pourtant été à sa sortie un gros succès de librairie. Les militants gauchistes en usine après 68 seront plus efficaces, et laisseront plus de traces dans les associations d’entraide sociale et dans l’humanitaire.

Gilbert Cesbron, Les saints vont en enfer, 1952, Livre de poche 1974, occasion €1,58, e-book Kindle €5,99

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La mariée était en noir de François Truffaut

Julie a eu un seul amour dans sa vie : celui pour David, ami de son enfance. Elle s’est donc mariée naturellement avec lui, comme ils le jouaient à 10 ans. Mais, au sortir de la cérémonie, sur les marches de l’église, une balle partie d’une fenêtre quasi en face tue net son mari. Pourquoi ?

Pour rien. Par bêtise. La maladresse d’un gros con, un beauf chasseur, lutineur de filles. Ils sont cinq dans l’appartement du drame, cinq célibataires qui rigolent et se poivrent, en racontant leurs aventures salaces. Plusieurs fusils au mur, pour le gros gibier. L’un d’eux s’amuse à viser le coq du clocher en face, dans sa lunette ; un autre charge le fusil d’une cartouche de gros et le défie de le descendre. Mais non, quand même… C’est alors que le gros con, le plus lourdaud de la bande, s’empare de l’arme et joue avec, vise le coq, puis les gens qui sortent de l’église, s’attardant sur les petits d’honneur. Va-t-il tirer ? Mais non, quand même… Sauf qu’un des copains, effaré de le voir faire semblant, on ne sait jamais, cherche à lui reprendre le fusil. Le coup part, évidemment, le marié est tué net.

C’est alors la débandade de l’irresponsabilité ; c’est pas moi, c’est l’autre. Les cinq s’enfuient et se fuient, chacun à un bout de l’hexagone (ça tombe bien, il a cinq coins). Julie la mariée, devenue veuve au sortir de l’église, est au désespoir. Elle s’habille en noir ; elle cherche à sauter par la fenêtre. Sa mère, plus sage, l’en empêche. Elle n’aura alors qu’un seul but : se venger.

L’histoire est donc une tragédie – on en connaît la fin, puisqu’elle est inévitable. Les mâles vont tous y passer, un par un, tous aussi peu reluisants, bien dans leur époque pré-68 (l’ultime fin de l’Ancien monde catho-bourgeois). Ils sont hommes à femmes, armés pour la conquête de 20 à 50 ans. Après ? Paf ! Une balle, dit Corey, (Jean-Claude Brialy), annexe au club des 5. Car la vie, c’est la chasse, au gibier, à la femme. Rien d’autre ne compte pour ces chasseurs à l’esprit paléolithique.

Julie Kohler est en colère : (Jeanne Moreau) va donc descendre successivement les cinq coupables jamais jugés puisque pas pris, au nom de cette Justice immanente plus forte que la loi temporelle, une passion d’Antigone. Elle est pourtant croyante, mais Dieu laisse faire – aussi bien le mal que le bien. L’Amour remplace Dieu et commande. C’était déjà la révolution dans les têtes, l’intransigeance de l’Idéal qui allait sévir dès mai 68 et durer longtemps, jusqu’à l’amère désillusion du réel avec la Gauche au pouvoir en 1981, qui avait tant de choses promises et abouti au chôm’du.

Elle tue Bliss (Claude Rich) à ses fiançailles, en le poussant du balcon sur la Côte d’Azur ; elle tue Robert Coral (Michel Bouquet) en empoisonnant son arak après l’avoir invité à un concert pour s’introduire chez lui ; elle tue Clément Morane par asphyxie, après avoir éloigné sa femme, fait à dîner en se faisant passer pour la maîtresse de maternelle, couché son fils « Cookie » (Christophe Bruno), et enfermé l’industriel qui se verrait bien en politique dans le réduit sous l’escalier ; elle veut tuer Delvaux le ferrailleur (Daniel Boulanger), mais il est arrêté par la police juste à temps pour magouille (mais il ne perd rien pour attendre, elle l’aura en dernier) ; elle tue Fergus (Charles Denner), le peintre volage, qui consomme des modèles à foison, d’une flèche de Diane puisqu’il a voulu la déguiser en chasseresse. Réponse de la bergère au berger : le chasseur est empalé par la chasseresse ; réponse de la femme à l’homme.

A noter que les cinq sont plutôt stupides : Bliss aurait pu récupérer l’écharpe pendue au velum simplement en le ramenant vers le mur avec le levier prévu ; Morane aurait pu défoncer la porte du cagibi sous l’escalier, tenue uniquement par une targette vissée dans le bois, en ruant de ses deux jambes, un levier bien plus fort que ses petits bras de bourgeois. Mais non, trop cons ! Vêtue alternativement de noir et de blanc, et même des deux pour le peintre, Julie joue à l’ange ou au démon, c’est selon : dame blanche annonciatrice de mort prochaine ou veuve noire au venin mortel. L’érotisme est une séduction létale ; l’amour seul est éternel. Se faire caméléon pour s’adapter à la femme rêvée de chacun est du grand art.

Inspiré, sans le copier, du roman de William Irish (pseudo littéraire de Cornell Woolrich), paru en 1940, le film est dans la manière d’Hitchcock, orienté suspense. Des flash-back reconstituent très vite le pourquoi des meurtres, mais la fin est jusqu’au bout laissée ouverte. Julie va-t-elle passer à autre chose, mission accomplie ? Va-t-elle se marier pour l’éternité à David, dans sa robe noire de veuve terrestre ? Va-t-elle en finir une fois de plus (la peine de mort n’a été abolie en France qu’en 1981) ?

Revoir ce film, soixante ans après son tournage, permet de mesurer l’écart qui s’est creusé entre hier et aujourd’hui. Une France petite-bourgeoise, bien assise sur le catholicisme d’ambiance et la pruderie bourgeoise (Claude Rich couche à Cannes en pyjama !). Des mœurs machistes, où l’homme est tout et la femme gibier ; mémère chargée de la cuisine et des gosses, tandis que les maris sont chargés de ramener les proies à la maison, salaire ou produits de la chasse. Open bar pour le sexe, aux filles de « faire attention ». Un parc automobile presque exclusivement français, Simca en tête (Simca 1000 au style carré « boite à savon », Simca 1100, 1300, 1500), suivi par Citroën (la belle DS assoupie à l’allure de squale, la 2CV), Renault et sa R4 utilitaire, R8 pour les jeunes (au style carré « boite à savon »), R16 familiale, Peugeot et sa 203 toujours, 403 (au style « boite à savon »), 404 déjà. Un autre monde, où les trains sont encore pour la plupart diesel (comme le Mistral Paris-Marseille), où le téléphone est à fil et à cadran, où on lit le journal papier, sans guère de télévision, où le café est le lieu de sociabilité masculin.

DVD La mariée était en noir, François Truffaut, 1968, avec Jeanne Moreau, Charles Denner, Claude Rich, Jean-Claude Brialy, Michel Bouquet, MGM Studios 2008, 1h43, doublé français, allemand, espagnol, €15,64, Blu-ray €18,24

Willim Irish, La mariée était en noir, 1940, Folio policier 2001, 272 pages, €9,20

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Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine

Un nouveau commissaire principal doit être nommé à la tête de la police de l’état de Victoria, le poumon économique de l’Australie. L’efficace et froid Nick Racine est tout désigné – sauf qu’une affaire non résolue depuis 25 ans lui pend toujours aux basques. Il a été soupçonné d’avoir eu quelque chose à voir avec la mort d’une jeune fille d’à peine 18 ans, Isobel Vince.

Suicide ? Jeu sexuel qui a mal tourné ? Meurtre ? La jeune Isobel a été retrouvée nue, une cravate bleu marine nouée autour du cou, et pendue à la poignée intérieure en cuivre de la porte de sa chambre après avoir eu un ou plusieurs rapports sexuels – avec préservatif. A peine sortie du lycée, son prof d’anglais littérature qui sortait déjà avec elle lui avait fait obtenir une bourse pour un échange scolaire avec La Paz, et lui avait demandé de lui rapporter un petit « cadeau » d’un de ses amis là-bas, à son retour.

C’était de la cocaïne, elle avait été dénoncée et arrêtée à l’aéroport, mais laissée en liberté car elle ignorait tout du paquet et ne se droguait pas. Depuis lors, les flics fédéraux ne la lâchaient pas ; ils voulaient qu’elle parle, qu’elle dise qui lui avait demandé de prendre le paquet, pour le compte de qui. Elle n’avait rien lâché, ce qui est une erreur car, comme le dit l’ancien flic mandaté pour reprendre l’enquête, avant que vous parliez vous êtes une menace, une fois que vous avez parlé c’est trop tard ; on ne peut que vouloir se venger, mais ce n’est que la mafia qui le fait.

Son ancien patron, le commissaire Copeland Walsh, qui va quitter son poste pour la retraite, est venu quatre ans après sa démission de la police, demander à son ancien inspecteur principal préféré d’enquêter à nouveau sur l’affaire Isobel Vince afin de blanchir définitivement Racine – ou pas. Il a un mois pour le faire, avec une équipe composée à son gré, un appartement et une voiture de fonction. Retiré au bord d’un lac sur la côte de la Nouvelle-Galles du sud, Darian Richards hésite, mais ne peut faire faux bond à son mentor qui lui a appris le métier, presque un père pour lui.

Il engage Maria Chastain, avec qui il a fait équipe dans le temps, et Isosceles, geek surdoué pénétrant tous les systèmes. Mais l’affaire remonte au temps du vieux téléphone à fil et des dossiers papier, avant même l’analyse ADN. Il faut agir à l’ancienne, reconstituer l’emploi du temps, recouper les témoignages, revérifier les alibis. Les dossiers des stups et de l’enquête de police ont soupçonné Dominic Stone, fils de petit juif élevé à la dure et qui s’est fait tout seul, d’avoir commandité la cocaïne pour se lancer sur le marché après les déboires de la crise financière de la fin des années 1980 – mais aucune preuve tangible, aucune dénonciation ; il n’a pas été inculpé. Ses hommes de main étaient quatre jeunes flics, Racine, Monahan, Stolly et Boris, tous frais sortis de l’école de police, gonflés de testostérone et de vanité juvénile. Avec leur pistolet, leur voiture à gyrophare, ils se sentaient les maîtres de la ville, baisant sec, buvant trop, roulant des muscles. Le titre anglais, le Royaume de la Force, le dit bien.

Il est établi qu’ils se sont « invités » tous les quatre à une fête donnée par Isobel chez elle, sur la recommandation d’une amie, « Ruby Jazz », nom de scène d’une danseuse pute d’un cabaret de la ville. Ruby trouvait Isobel coincée, elle qui ouvrait sa chatte aux mâles dès l’âge de 13 ou 14 ans (c’était l’époque) ; mais elle avait noté le petit ami Tyrone, avec qui Isobel était sortie dès ses 15 ans, et surtout Brian Dunn, le prof d’anglais, qui l’avait baisée dès l’année suivante avant de la favoriser pour la bourse. Tous sont suspects, même si rien n’a jamais été établi contre eux.

Ce chaud cold case mêle l’excitation sexuelle, l’ambition politique, les problèmes de couple dans un Melbourne dur à vivre, où chaque maison ou coin de rue rappelle à Richards un meurtre qu’il a connu, l’enfant de 4 ans découpé en huit morceaux et reconstitué en lego sur la table de la cuisine, une famille massacrée avec trois enfants par un délirant halluciné sous emprise de meth, vieille dame étranglée… Darian et Maria vont successivement interroger tous les protagonistes d’il y a 25 ans, les quatre flics, le promoteur, l’ex-petit ami, le prof, le premier flic arrivé sur les lieux, désormais à la tête du syndicat de police. Eli, le père d’Isobel, vieux bijoutier juif dont c’était la fille unique, sait qu’elle ne s’est certainement pas « suicidée ».

Chacun sera tour à tour mis en cause, pour de bonnes raisons, mais sans rien de concluant. Vérité impossible ? Et si le meurtrier était étranger à toute cette bande ? S’il avait agi pour d’autres raisons ? Un indice tiré par les cheveux – 25 ans après – permettra de résoudre enfin l’énigme et de permettre la nomination d’un nouveau sans soupçon de scandale au poste de commissaire. Mais cela n’a pas été sans mal.

Plutôt mal écrit, sauf à certains moments où l’auteur se met au lyrisme sur les gens ou les méthodes, ce thriller est bien construit et nous égare en nous enfermant dans la liste initiale des possibles coupables. La fin est inattendue, ce qui est bien le moins.

Tony Cavanaugh, L’affaire Isobel Vine (Kingdom of the Strong), 2015, Points policier 2018, 474 pages, €8,10, e-book Kindle10,99

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Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme

Robert Littell est un Juif américain, romancier d’espionnage après avoir été journaliste à Newsweek. Il a aujourd’hui 90 ans et il ne faut pas le confondre avec son fils, Jonathan Littell qui a écrit Les Bienveillantes, un roman sur le nazisme. Robert Littell a plutôt écrit sur la CIA et son chef du contre-espionnage James Jesus Angleton. On retrouve dans ce roman Angleton, paranoïaque de l’infiltration… et ami de Kim Philby.

Harold Adrian Russell Philby, dit Kim, l’un des « Cinq de Cambridge » était en effet un espion. Au départ pour le KGB soviétique, ensuite pour le SIS britannique, et probablement pour la CIA de son ami James Jesus Angleton – en agent triple. Bègue et incapable de supporter la vue du sang, « Kim », surnommé selon le gamin du Grand jeu dans le roman de Kipling, est le fils de Harry Saint John Bridger Philby, surnommé le Hadj, parti vivre en Arabie et devenu concurrent du fameux Lawrence d’Arabie pour faire monter sur le trône un Saoud.

L’auteur imagine la vie devant soi d’un jeune timide, à peine sorti de Cambridge en 1933, après s’être fait mettre par son ami Guy Burgess. Il part à Vienne en Autriche sur sa moto Daimler au « moteur V12 » (dit-il) pour résister avec les ouvriers contre la politique du catho tradi chancelier Dollfuss. Jeune Philby aimerait bien être communiste, si le stalinisme ne le rebutait ; les « socialistes de Cambridge » l’avaient convaincu. Dans ces années 30 de radicalité, chacun était sommé de choisir son camp. Que valait-il mieux : Staline ou Hitler ? Bien pire que Mélenchon ou Le Pen, encore que… Les débuts sont toujours prometteurs, la suite beaucoup moins. Et Kim de « justifier » auprès des militants ouvriers le passage nécessaire, mais transitoire croit-il, de la dictature à la Staline pour assurer son pouvoir, avant le « vrai » régime communiste, épanouissant, libérateur, et bla-bla-bla. On rase toujours gratis… demain, comme il reste affiché sur la porte.

L’espion est raconté en étapes successives à la première personne par les témoins les mieux placés, comme le ferait un journaliste qui compose un biopic. Seule la jeunesse est évoquée, jusqu’aux années 50. Il décrit par touches successives une personnalité complexe qui émerge de l’enchaînement des situations. Il invente une fin surprenante de thriller, tout en respectant les faits connus. Mais qui était vraiment Kim Philby ? Nul ne le sait, peut-être pas lui-même. Il a été agent, puis double, puis triple. Peut-être. Il a fait des dégâts dans le camp occidental, mais n’était-ce pas nécessaire pour assurer sa légitimité de l’autre côté ? Son tempérament indécis d’intello, hésitant entre les sexes et les idées, s’est conjugué avec un naturel d’espion, répété plusieurs fois : « L’art de se perdre dans une foule, même lorsqu’il n’y en a pas ». Les déterminants que sont famille, travail, patrie – amis, amours, politique ont fait le reste.

En Autriche, sa rencontre avec Litzi Friedman, juive hongroise communiste qui le prend pour amant, lui met le pied à l’étrier : il connaît enfin les femmes. Il se marie avec elle pour qu’elle puisse immigrer, puis divorce en 1939 selon les ordres de son officier traitant. Car, de retour à Londres après l’échec de l’insurrection ouvrière de Vienne, il est vite recruté, via Litzi, par le NKVD soviétique et formé au métier d’espion. On lui ordonne de se faire embaucher comme journaliste et il part en free-lance en Espagne pour se faire un nom. La guerre civile y sévit et les Républicains sont à la mode. C’est au contraire Franco qu’il va choisir, par pur opportunisme d’espion, car rares sont les journalistes occidentaux à être de ce côté. Il pourra donc émerger plus vite. En effet, le Times de Londres ne tarde pas à l’embaucher pour la précision de ses informations sur le front espagnol.

Enfin reconnu, Philby est recruté dès 1939 par les services de renseignements anglais (SIS) par Miss Maxse, la septuagénaire évaluatrice des services secrets britanniques. Il s’agit d’un personnage réel qui fournit carrément à Kim Philby cette excuse : « Nous sommes d’avis que ceux qui ne sont pas révolutionnaires à vingt ans n’ont pas de cœur, ceux qui restent révolutionnaires après trente ans n’ont pas de tête.». Philby va fournir aux Soviétiques, sur ordre ou de sa propre initiative, des renseignements cruciaux sur l’ennemi allemand. Il fera engager au SIS son compagnon de Trinity College Guy Burgess, puis ses amis Donald McLean et Anthony Blunt – tous « socialistes de Cambridge », tous espions contre l’Allemagne, tous favorables à l’URSS. Par ennui de la société compassée britannique, par dégoût du puritanisme sexuel, par envie d’aventure et de Grand jeu.

Mais le KGB s’interroge. Philby peut-il être fiable ? Le marxisme conditionne l’existence des gens à leur origine de classe, or Philby est de la haute : comment pourrait-il adhérer au propre suicide de sa classe aristocratique en soutenant le prolétariat qui veut l’éradiquer ? Les agents rezident à Londres sont convaincus que Philby est sincère ; les analystes à Moscou beaucoup moins. Staline lui-même se pose la question dans un chapitre puissant du livre, où le matois dictateur fait dire tout et son contraire aux agents convoqués, avant de les faire arrêter et fusiller. « J’ai été condamnée à mort [dit l’analyste du KGB] parce que nous sommes tous coupables d’être des espions britanniques. Notre système judiciaire soviétique étant infaillible, cela signifie que l’Anglais [Philby] mentait quand il a affirmé que les Britanniques n’avaient aucun agent en Union soviétique » (chap.15). Une contradiction dialectique que le marxisme n’a pas résolu à ce jour. Le roman est ainsi souvent ironique.

Philby a réussi à rouler Staline – à moins qu’il n’ait roulé les services britanniques. L’auteur est plus indulgent. Si Philby a finalement avoué en 1963 à Beyrouth être un espion soviétique, c’était sous la pression des Anglais. Son père étant mort en 1960, il part trouver refuge à Moscou. Mais l’espion n’a jamais pu passer du grade d’agent à celui d’officier du KGB. Les Russes se méfient, selon la paranoïa de Staline. Philby est mort à 76 ans le 11 mai 1988, l’URSS existait toujours… pour trois ans seulement.

Kim Philby, celui qui ne savait pas qui il était vraiment, a joué avec l’Histoire. Le Grand jeu est pour ceux qui n’ont pas peur de perdre, au contraire des professionnels, le KGB soviétique, le SIS britannique, la CIA américaine – qui croient tout surveiller, tout contrôler, tout prévoir.

Un bon roman historique d’espionnage, basé sur des faits avérés, mais qui laisse une part de mystère.

Robert Littell, Philby – Portrait de l’espion en jeune homme (Young Philby), 2011, Points Seuil 2012, 285 pages, €16,85

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Les yeux de Laura Mars d’Irvin Kershner

Giallo, un style rare dans le cinéma yankee, trop souvent porté à l’enflure commerciale ou au puritanisme. Le giallo est un style italien qui mêle policier, horreur, aliénation et érotisme. Le tueur est fou, le témoin devient paranoïaque, tout cela dans une ambiance sexuelle.

Laura Mars (Faye Dunaway) est photographe de mode new-yorkaise. Elle prend les filles à moitié dénudées, se crêpant le chignon en manteau de fourrure devant deux voitures en feu, dans une parodie de violence publique et stylisée. Cet érotisme plaît. Ses photos se retrouvent dans les publicités sur les bus, dans les magazines. Elle en fait même de l’art en galerie et une exposition lui rend hommage. Justement, un album de ses œuvres est paru sous le titre Les yeux de Laura, par Laura Mars.

Les yeux, sur la couverture, sont les siens. Ils sont inquiétants et inquisiteurs ; ils voient et ils révèlent. Car Laura, qui a connu un mariage malheureux avec un mari loser et alcoolique, veut dénoncer ce monde de la mode, cupide et sexiste. Elle en rêve, ou plutôt cauchemarde. Un agresseur entre dans l’appartement d’une femme qui travaille avec elle et la massacre à coups de pic à glace. Une autre fois, c’est le cadavre qui dévale l’escalier. La première fois, Laura apprend que Doris, sa rédactrice photo, a été retrouvée assassinée, les yeux crevés au pic à glace… La seconde fois, elle est proche de l’appartement de la victime en marchant dans la rue et dit au flic qu’elle a été témoin du film, sans avoir pu le voir car elle était au coin de la rue. De quoi intriguer l’inspecteur, puisque qu’elle ne peut émettre aucune explication qui se tienne en raison. Dans le giallo, le témoin laisse souvent sceptique l’autorité, ce qui mine sa confiance en soi et déstabilise sa mémoire. Est-elle délirante ? Paranoïaque ? Laura apprend qu’Elaine (Rose Gregorio), la victime, était l’amante de son ex-mari Michael, écrivain raté parti à San Francisco mais revenu à New York.

En tout cas, le meurtre est une œuvre d’art et est mis en scène avec soin. L’inspecteur en charge de l’enquête, John Neville (Tommy Lee Jones), confronte les photos de l’album de Laura aux photos de police de meurtres non résolus. Hasard ? Vengeance ? Appel ? Neville s’est rendu à l’inauguration de l’expo de photos et a dit à peu près à Laura, sans savoir qui elle était, que ce genre « d’art » était plus pornographique que culturel, livrant les bas-fonds des psychés humaines plus que l’idéal du beau. Puis il s’est tu. Il est tombé amoureux de Laura, en recherche éperdue d’un protecteur contre le Monstre.

Car ses visions se poursuivent, à n’importe quel moment, dans la rue, dans la nuit, derrière l’objectif de son Nikon en pleine séance de shoot. Dommage, les visions ont lieu en même temps que les crimes se commettent, par une sorte de transmission de pensée analogue au moniteur qui reproduit les images vidéo de la séance en simultané. Alors qu’elle développe des photos dans sa chambre noire, Laura a encore une vision : ses modèles Lulu (Darlanne Fluegel) et Michele (Lisa Taylor), trop belles pour coucher avec des mecs, brutalement assassinées à demi nues alors qu’elles se paillardaient sur leur lit. C’est à leur enterrement que Laura, éperdue, veut se réconforter dans les bras de Neville, qui lui promet sa protection rapprochée et lui confie même un petit revolver. Mais qui est donc le psychopathe ?

Les soupçons se portent sur Michael (Raúl Juliá), l’ex de Laura, mais il a un alibi. Tommy (Brad Dourif) le chauffeur de Laura, ex-taulard emprisonné pour vols avec violences, reste le principal suspect. Il a fait un séjour en hôpital psychiatrique et ne veut surtout pas retourner à l’asile. Perquisitionné, son appartement livre des photos des mannequins assassinés ; il était secrètement amoureux de Laura. Dans sa fuite pour échapper aux flics, un sergent le vise et le tue, avec cette désinvolture de tirer d’abord qui est la caractéristique de la police américaine. Plus de tueur ? Laura a toujours des visions : celle de Donald Phelps (Rene Auberjonois), son agent homo qui vient de fêter son anniversaire, assassiné ; celle de Michael que le tueur est en train d’assassiner. Dans son grand appartement assez froid, à la porte blindée et aux multiples verrous (signe de la confiance des Américains entre eux), Laura se persuade que le tueur est à ses trousses. Il tente d’enfoncer la porte, qu’elle multi-verrouille à temps.

Neville est en train de la rejoindre et, à ses cris, défonce la fenêtre du balcon (comme quoi la porte n’est jamais le meilleur moyen d’entrer). Laura se réfugie dans ses bras, complètement désorientée. Neville lui explique alors que Tommy était le tueur et qu’il vient d’être descendu. Il tente d’expliquer pourquoi mais Laura est sceptique ; malgré son séjour en tôle, elle appréciait Tommy et sentait qu’il était amoureux d’elle. Neville persiste dans ses explication et passe soudain du il au je. C’est assez net dans la conversation, le spectateur le perçoit aussitôt. Tout comme Laura, qui comprend brutalement. Comme dans tout giallo, le tueur est fou, ici Dr Jekyll et Mr Hyde, doté de deux personnalités, l’une sensible, l’autre glacée.

Comment cela va-t-il finir ? Je n’en dis pas plus, même si tous les résumés l’exposent en long, en large et en travers. En bref, une enquête où le paranormal tente d’expliquer les angoisses profondes envers les changements de la société post-68, où l’inconscient est censé révéler les peurs, les hantises, les dominations que l’art, notamment la photo de mode éphémère montre au grand jour sans le savoir. Une rareté qui n’a rien perdu de son pouvoir d’attraction, d’autant que l’amour, ici gothique dans les terreurs paranoïaques, offre un contraste tragique.

DVD + Blu-ray + Livret de 22 pages,Les yeux de Laura Mars (Eyes of Laura Mars) Irvin Kershner, 1978, avec Faye Dunaway, Tommy Lee Jones, René Auberjonois, Brad Dourif, Raul Julia, Sidonis Calysta 2020, anglais, français, 1h44, €17,98

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Thomas Hardy, Max Gate

À Dorchester est Max Gate, la maison de Thomas Hardy. Dans le Dorset, à géologie du dévonien, les hivers sont doux et le climat est le plus ensoleillé de Grande-Bretagne. Des genêts fleuris bordent la route. Les côtes sont inscrites au patrimoine de l’Unesco. C’est le calme campagnard à trois heures de la capitale. Les Anglais l’appellent la Jurassik Coast. C’est en cet endroit qu’Enid Blyton, morte d’Alzheimer en 1968 à 71 ans, a situé la plupart de ses romans pour enfants et adolescents, le Clan des sept, le Club des cinq, les Mystères.

Thomas Hardy était un enfant fragile. Marié deux fois, il n’a jamais eu d’enfant. Il était plus sentimental qu’attiré par le sexe. Il a été ami d’hommes notoires comme Lawrence d’Arabie, Yeats, Rudyard Kipling. Très porté sur la privacy, il a planté autour de la maison, qu’il a fait construire sur ses propres plans en briques rouges, deux centaines d’arbres pour cacher la vue. Le corps de logis de Max Gate est flanqué de deux mini tourelles d’angle, avec un cadran solaire sur celle de droite. Il l’a agrandie plusieurs fois, d’où ces ajouts en boursoufflures sur l’arrière, et une véranda. Sur l’avant, outre l’allée qui conduit à la grande entrée, une pelouse où jouer au croquet ou au tennis.

Sa salle à manger était équipée aux fenêtres de volets, du bas jusqu’à mi-hauteur, afin que les personnes qui passaient ne puissent voir celles qui étaient à l’intérieur. Pour se cacher, rester cosy. Murs sombres, mobilier sombre et profusion de bibelots et vaisselle. Du fouillis victorien. Dans le salon, aux meubles rapportés, un chien en peluche rappelle son favori, Wessex. Un cimetière des chiens est d’ailleurs sous les arbres, dans le parc et la plaque tombale dressée du « fameux » Wessex, 1913-1926 est bien nettoyée. À l’étage est son petit bureau ouvert sur le jardin, avec deux vitres sans croisillons au niveau des yeux pour ne pas avoir l’impression d’être dans une prison. Il n’a écrit là que des poèmes, dont une vingtaine sur Emma, sa première femme, décédée. Une vieille bénévole du National Trust nous lit un interminable poème qu’Anne-Cécile finit par interrompre en lui disant que nous n’avons pas beaucoup de temps. Dans la chambre, un lit double en bois sombre et une commode à vanité avec miroir.

Thomas Hardy, né en 1840 était un écrivain et poète connu pour ses romans réalistes et ses poèmes influencés par le romantisme. Originaire du Dorset, il critiquait la société victorienne, notamment le déclin des populations rurales. Bien qu’il se soit considéré surtout comme poète, il est devenu célèbre grâce à ses romans avant de se consacrer exclusivement à la poésie après 1896. Ses thèmes récurrents incluent la souffrance, le destin, et les contraintes sociales (Tess d’Uberville, Jude l’Obscur). Ses poèmes expriment souvent des émotions profondes, notamment après la mort de sa première épouse, Emma Gifford. Hardy a également été impliqué dans la préservation des bâtiments anciens et a reçu de nombreuses nominations pour le prix Nobel de littérature – sans jamais l’avoir jamais obtenu. Il est enterré en partie à Stinsford et en partie à l’Abbaye de Westminster. Ses maisons, Hardy’s Cottage et Max Gate, sont aujourd’hui gérées par le National Trust.

Thomas Hardy est mort ici, à Max Gate, en 1928. Il avait prévu un escalier assez large pour passer son cercueil sans devoir le lever ou l’incliner. Les meubles sont presque tous reconstitués car la femme de Thomas Hardy avait tout bazardé après sa mort.

Tes d’Uberville, film de Roman Polanski chroniqué sur ce blog :

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Elisabeth Taylor, Une saison d’été

Elisabeth Taylor (à ne pas confondre avec Elisabeth Taylor, la seule que le Gogol yankee met en avant pour des questions de fric, toujours le fric…), est un écrivain anglais de sexe féminin, décédée en 1975 à 63 ans. Elle décrit la société de son temps, notamment l’après-guerre des années 50, de façon magistrale et caustique. Aucun personnage ne trouve entièrement grâce à ses yeux, ce qui fait le sel de ses histoires.

Le sujet de l’été, c’est « l’amour ». Un mélange de désir sexuel et de besoin d’attention, qui se décline suivant les âges – et les générations. La nouvelle (fin des années 50) est « libérée » comme on le dira bientôt, tandis que l’ancienne en reste aux mœurs compassées du can’t. Trois couples : Kate, veuve dans la quarantaine remariée à Dermot, de dix ans plus jeune ; Tom, son fils de 22 ans, tombé amoureux de la fille d’une amie de ses parents qui revient à Londres, Minty, diminutif d’Araminta ; Lou, sa fille de 16 ans encore en pension au collège, raide dingue du vicaire Blizzard.

Problème du couple mal assorti de Kate et Dermot, mal vu par la famille et la société. La sensualité érotique n’est pas convenable, or Kate adore se faire prendre par son mari en pleine vigueur de sa trentaine, à peine plus âgé que son fils. Même dans le jardin, à la vue de tous. : « Il ramena ses épaules contre lui et glissa les mains à l’intérieur de son chemisier fin. Elle lâcha ce qu’elle cousait sur ses genoux et ferma les yeux, brusquement envahie par une sensation de vertige, par le désir. Une seconde, pressant la tête contre lui, elle eut envie qu’il la prenne ici, en ce moment même – en vue de la maison, avec Ethel qui regardait peut-être par une fenêtre d’en haut, Mrs Meacock qui sortait pour cueillir un peu de menthe, ou le jardinier revenant chercher quelque chose qu’il avait oublié ; mais la sensation extrême, après l’avoir entraînée dans les airs à un rythme vertigineux, l’abandonna de nouveau. Elle se sentait faible, vide comme une noix creuse, et il sentit que son pouls redevenait peu à peu normal. Il retira ses mains de son corsage et lui caressa les cheveux.

Tu me prends trop par surprise, dit-elle.

j’en suis heureux. » Il s’assit près d’elle et elle se remit à coudre.

C’est une journée de surprises » dit Kate. »

Dermot ne travaille pas, fils à maman instable qui ne réussit jamais rien, et que sa mère Edwina pousse sans cesse auprès de ses relations. « Comment osent-elles discuter de moi en mon absence ? pensait il. Pour lui, Kate était autant à blâmer que sa mère. Elle le traitait comme un enfant. Leur projet ridicule, l’humiliaient tant que chacun des mots qu’elles employaient à ce propos, laissait une trace indélébile. Il ne pouvait pas courir ce risque plus longtemps, redoutant d’entendre quelque chose de trop monstrueux, quelque chose dont son fragile amour-propre ne se remettrait jamais, et qui ne séparerait de Kate qu’il aimait si profondément. »

Tom, le fils, travaille, mais auprès du grand-père, dans l’usine où il s’ennuie comme un rat mort. Il a pris pour maîtresse une fille au prénom exotique d’Ignazia de sa « bande de Chelsea », comme dit le vieux, réprobateur, pour évoquer le quartier des artistes à l’ouest de Londres. Et Tom culbute volontiers ses conquêtes sur le siège arrière de la voiture, tradition des années 50.

Lorsque les Thornton reviennent de leur long séjour ailleurs, deuxième partie du roman, c’est la révolution dans le manoir tranquille. La jeune Minty s’est transformée en femme. Elle est jeune, bien roulée, affranchie, et travaille comme mannequin haute couture pour la haute société. Tom l’emmène au pub, au restaurant, au cinéma, se met en quatre pour elle. Il rompt avec Ignazia, trop commune. Sa choucroute de cheveux, haute de quinze centimètres comme c’était la mode à la fin des années cinquante, gêne les spectateurs, mais elle s’en moque ; Minty ne fait que ce qu’elle désire. Elle se laisse d’ailleurs draguer tout autant par Dermot, qui l’emmène faire des tours dans sa nouvelle voiture ; elle aime la vitesse. Quant au père de Minty, Charles, veuf lui aussi, il incline pour Kate, dont il était l’ami de collège de son mari décédé Alan. Ils pique-niquaient ados en « se servant de leurs nombrils comme salière », lui dit-il sensuellement. Il est de sa génération, mieux assorti ; et ce qui doit arriver arrivera.

L’été avance, l’automne se profile dans la touffeur et les orages, avec le départ programmé du père Blizzard qui fait pleurer l’ado Lou, tandis qu’elle prépare son inévitable « malle de collège » pour le train de la rentrée. Les relations de Kate et de Dermot se tendent, le mari étant honteux de ne pas réussir à trouver un emploi à la mesure de ses indigentes capacités ; il évacue son irritation en frimant en voiture avec la jeune et pas farouche Minty. Le désir de Tom s’exacerbe, alors que son grand-père le promeut enfin à l’usine tandis que Dermot sort de plus en plus ouvertement avec Minty. Jusqu’à la cuisinière du domaine, Mrs Meacock, qui commence à faire ses valises pour aller voir ailleurs.

La tante Ethel, éternelle célibataire qui a vu grandir les enfants et passer les couples, reste le seul pôle stable de la famille, percluse en petites habitudes étriquées. Elle fantasme sur les accouplements des uns et des autres dans les lettres qu’elle écrit religieusement à son amie Gertrude, dingue d’oiseaux en Cornouailles et vieille fille comme elle. La vie « comme il faut » qu’elle a, dont rêvent les bourgeois prudes, est-elle la bonne ? Même les fleurs et les oiseaux font l’amour toute la journée.

Et c’est le drame, la chute finale, les trois coups du destin. Désir et colère, aspiration à la tranquillité à une heure de Londres et bouleversement des passions. Le rééquilibrage des balances. Tout n’est que surprises renouvelées. La vie comme elle va, quoi. Du grand Elisabeth Taylor, du grand roman psychologique anglais. Un critère : on a envie de le relire.

Elisabeth Taylor, Une saison d’été (In a Summer Season), 1961, Rivages poche 1995, 277 pages, €8,15

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Philip Roth, Exit le fantôme

Philip Roth se raconte une fois de plus sous la forme de doubles. Il considère une existence comme un incessant changement de personnalité, une construction de soi avec essais et erreurs, en fonction du milieu. Il est en cela proche de l’existentialisme de Sartre. D’où sa mise en scène sous la forme de Zuckerman, personnage déjà apparu dans son œuvre ; sa confrontation avec Richard Kliman, jeune juif obstiné et batailleur qui est un peu lui quand il était jeune ; sa révérence envers George Plimpton, écrivain décédé il y a quarante ans qui fut son maître ; et sa fiction en tant que fantôme désirant qu’il aurait pu être avec Elle.

Nathan Zuckerman s’est exilé depuis onze ans dans un lieu sauvage, à 200 km de New York, et ne revient à la Ville que par obligation. Il a un cancer de la prostate, a été opéré, et doit rester un certain temps pour le suivi de l’opération. Comme il a des incontinences urinaires, il est mal en société, doit souvent aller se changer aux toilettes, et sent l’urine. Il ne peut plus nager dans les piscines car il laisse une traînée jaunâtre. Quant au sexe, c’est l’impuissance. Il n’a pourtant que 71 ans. L’auteur souligne, par ces détails peu ragoûtant, ce que fait la vieillesse aux héros du public, ici de la littérature.

Lorsqu’il réémerge à la civilisation, en 2004, tel Rip Van Winkle, le monde a changé. George Bush junior occupe la présidence, sur une possible fraude de comptage des voix en Floride. Il impose son style réactionnaire, bigot, illettré, tandis que le politiquement correct sévit de plus en plus, le féminisme imposant de boycotter Hemingway (trop macho) et Faulkner (trop conservateur) dans une rétrospective des grands écrivains américains. Les gens ne se parlent plus mais téléphonent ; ils ne se pénètrent pas de l’ambiance de la rue mais restent autistes, indifférents aux autres, collés à leur engin. La jeunesse bouillonnante et brutale du jeune juif Kliman vient bousculer la simple décence envers un écrivain mort. Car la biographie est une imposture.

Philip Roth est en prise lui-même avec ses biographes, en colère contre leurs jugements, leurs pseudo-analyses. Il considère qu’une biographie fige une existence au lieu de suivre ses méandres de construction humaine et son fil conducteur. Il constate que ce sont les petits détails croustillants qui importent au public – et au biographe – plus que le souffle littéraire. Ainsi Lonoff, grand écrivain disparu, est-il vu par le brutal Kliman comme auteur d’un inceste avec sa sœur aînée, commencé à 14 ans (tout comme Henri Roth). Il veut à tout prix que Zuckerman le parraine pour publier son œuvre, ce que le vieil admirateur de l’écrivain refuse. L’œuvre n’est jamais bien comprise, soit au premier degré, soit sur un détail, soit sur une intention. Angoisse de la renommée posthume. D’où la fuite dans les masques, les doubles, où les personnages sont tous un peu lui mais pas vraiment, le caricaturent tout en enveloppant un noyau de vrai, jouent sur les pulsions réalisées ou non dans la vie réelle. De quoi se dérober à jamais, car la manière du romancier est de toujours romancer.

Zuckerman fantasme en fabriquant une version théâtrale de lui même avec Jamie Logan, la femme de 30 ans d’un jeune couple avec qui il veut échanger durant un an sa résidence, dans Elle et Lui. Jamie est une voix, et la vieillesse est plus sensible aux voix qu’au reste, car le corps lâche. Lui-même, Zuckerman a 71 ans et fuit par tous les bouts. Par sa prostate, opérée qui l’oblige à porter des couches urinaires ; par son cerveau qui ne se souvient plus de tout, au point d’être obligé de tenir un cahier d’événements et de noter tout ce qu’il vient d’entendre ; par son impuissance, qui rend son désir libidinal vain. Sa mémoire a des blancs, il ne se souvient pas d’avoir donné le nom du mauvais restaurant à la vieille Amy Belette, opérée dun cancer au cerveau, d’avoir pris le papier sur lequel figure le numéro de téléphone, d’avoir accepté une invitation. Tout le bouscule, à commencer par l’énergie de la vie, qu’il perd. Et le cancer, cette maladie des conservateurs et additifs de la malbouffe américaine, de la pollution ambiante, qui rend les gens malades et cons.

Cette insertion du théâtre dans le roman est assez fastidieuse, avec une suite de répliques de liaison sans intérêt :« – non. – si. – non – vous l’avez pratiquement dit la dernière fois. – mais non… » p.1453. De quoi sauter des lignes entières. On a envie de dire à Philip sous les traits de Nathan : « sale ghost ». Pour le reste, le roman est assez inégal. Il est court, il est morcelé, il mélange les genres. Mais c’est du Roth, un grand écrivain délicieusement incorrect.

Philip Roth, Exit le fantôme (Exit Ghost), 2007, Folio 2011, 384 pages, €9,00, e-book Kindle €8,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Bernard Minier, M le bord de l’abîme

Écrit en 2019, il n’y a pas si longtemps, le thriller commence par une citation d’Elon Musk : « J’ai accès aux IA les plus en pointe, et je pense que les gens devraient être réellement inquiets. » Tout le scénario est contenu dans la phrase. Un certain M pour Ming ressemble fort à l’Ombre jaune l’ennemi juré de Bob Morane. C’est un Chinois du continent installé à Hong Kong où les affaires sont plus faciles, a créé un empire technologique allant du smartphone aux ordinateurs et réseaux, avec des systèmes de surveillance et des capteurs corporels. Tout est conçu pour le totalitaire 2.0. Tout est surveillé, écouté, enregistré en permanence, géolocalisé, et même la montre connectée dit votre état de stress. Quoi de mieux pour assurer son emprise – dans le consentement du confort et du moindre effort ?

Hors de l’intrigue assez convenue, avec une fin plutôt décevante, Bernard Minier a le mérite d’avertir sur les dangers du tout-informatique, les dangers de la technologie, qu’elle soit privée (comme ici) ou publique (il suffit que le Parti communiste chinois se l’accapare). Tout est glauque, à commencer par l’atmosphère tropicale humide, porteuse de typhons redoutables (signes du Ciel), à poursuivre par la ville, populeuse et en grande majorité misérable, où les gens travaillent douze heures par jour pour des salaires de misère et se logent entassés dans des taudis, aux prises avec les triades, à continuer par le crime, le chantage et la drogue en vente libre.

Une Française, Moïra, est un jeune espoir de la tech, ayant travaillé chez Facebook à Paris, embauchée par Ming après des tests d’intelligence, de capacité, de stress, de psychologie, de santé. Elle a réussi haut la main et est chargée de développer le nouveau système d’IA nommé Deus (dieu en latin), afin de le former à répondre au plus près de l’humain. Le centre ultra-secret est bien gardé et les habilitations sont hiérarchiques ; or elle se trouve très vite qualifiée à haut niveau. Pourquoi ? Dans son équipe, tous ont du caractère, et certains sont borderline. Pourquoi ? Le système Deus semble prendre des biais de plus en plus négatifs, donnant des réponses pessimistes aux gens qui l’interrogent, les poussant même parfois à se suicider. Pourquoi ?

Dans la ville, des prostituées chinoises, jeunes et consentantes, sont retrouvées mortes après avoir été sauvagement torturées par des brochettes enfoncées dans les seins, le sexe, le ventre, les oreilles, les yeux. Qui est le criminel ? Un jeune policier ambitieux, Chan, sportif et musclé, qui ne boit ni ne se drogue, est chargé de l’enquête, flanqué de son compère Elijah, désabusé et touchant aux extases artificielles. Chan est solitaire, Moïra aussi ; ils vont se rencontrer, tomber amoureux tragiques, se mêler des mêmes affaires.

Une bonne intrigue bien découpée, qui attire l’attention sur la surveillance technologique généralisée et le pouvoir qu’elle donne à qui s’y abandonne sans y penser. De l’action, du sexe, des perversions. Un coupable téléguidé qu’on trouve tout seul bien avant la fin, et une fin désorientée qui laisse un goût d’inachevé. En bref, assez bon mais pas plus.

Bernard Minier, M le bord de l’abîme, 2019, Pocket thrillers 2023, 635 pages, €10,30, e-book Kindle €8,99

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Un autre roman de Bernard Minier déjà chroniqué sur ce blog :

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Rennie Airth, Un fleuve de ténèbres

Un roman anglais, de plus policier, mais avant tout un roman. Car la campagne anglaise est bien décrite, les personnages bien croqués, la tension psychologique palpable.

Nous sommes en 1921 et la Grande guerre vient de se terminer, après avoir éradiquée tout une génération de jeunes hommes dans les villes et les villages. L’auteur s’est inspirée d’un album de famille d’un oncle tué dans cette guerre pour imaginer le retour, l’après.

Tout commence avec le tout jeune détective Billy Styles par une série de meurtres abominables commis dans un manoir isolé d’un village du Surrey. Son chef, l’inspecteur Madden, a connu la Grande guerre dans l’Artois, où il a été blessé. Revenu dans la police, son premier métier, il en garde un regard de fin du monde et une impassibilité devant les turpitudes humaines. Mais pas celles-là.

Le ou les tueurs ont fracassé les porte-fenêtres de Melling Lodge donnant sur le jardin, on tué net d’un seul coup de baïonnette la gouvernante des enfants, une femme de chambre, le colonel Fletcher, puis traîné son épouse encore jeune et blonde sur son lit avant de l’égorger d’un coup de rasoir, le peignoir découvert de bas en haut. Mais elle n’a pas été violée. Sa petite fille Sophie, 5 ans, a été retrouvée terrée sous le lit par le docteur Blackwell ; depuis, elle est en état de choc et ne parle pas. Son frère de 10 ans était heureusement en vacances chez son oncle en Écosse. Quelques objets en argent ont été emportés.

C’est la rivalité entre les commissaires divisionnaires de Scotland Yard ; Bennett soutient l’inspecteur-chef Sinclair et l’inspecteur Madden, mais Simpson le contredit systématiquement en marquant son scepticisme. Il ne veut rien savoir des méthodes nouvelles, ni des intuitions originales ; il ne jure que par les bonnes antiques méthodes d’investigation réclamant des inventaires, des recoupements, des dépositions. La propension de Madden à se mettre dans la peau des criminels le révulse. Lui tient pour un gang de cambrioleurs, Madden pour un homme seul agissant en militaire, le vol n’étant qu’une fausse piste. D’ailleurs il découvre un trou d’homme, véritable tranchée de 14, creusé sur la colline au-dessus du manoir, abri pour observer et attendre. Le jeune Styles admire Madden et observe. Il se forme aux petits détails qui font tout.

Aucune empreinte, aucun témoin, aucune piste. L’homme laisse le moins de traces possibles. Deux autres séries de meurtres avec le même mode opératoire vont se produire avant que la traque ne se resserre sur le meurtrier. Devinant qu’il s’agit d’un ancien soldat, probablement traumatisé, Madden et Sinclair cherchent dans les dossiers de l’armée un précédent. Et il en existe effectivement un, concernant des civils en Belgique : le fermier et ses deux fils tués d’un seul coup de baïonnette, en vrai professionnel, et la femme déshabillée, égorgée au rasoir, mais non violée. Sauf que le coupable présumé est déclaré mort au combat.

Après la surprise du début et une fois les personnages campés, l’auteur alterne les chapitres de l’enquête avec les actions du tueur. C’est un traumatisme sexuel à la prime adolescence qui l’a fait basculer dans l’obsession de reproduire la scène primitive de la jouissance. Freud est à son apogée en 1921 et le docteur Blackwell (qui s’avère une doctoresse) introduit l’inspecteur Madden auprès d’un professeur autrichien adepte de la psychanalyse. Simpson trouve que c’est digne des magnétiseurs et autres diseurs de bonne aventure, mais la théorie sexuelle freudienne éclaire les motivations du meurtrier, donc les pistes envisageables pour le trouver.

Ce sera long et tortueux, l’enquête ayant failli échapper à Sinclair au profit de Simpson, mais les intuitions psychanalytiques permettent de progresser, les dossiers de l’armée parlent, et une moto en side-car est repérée et traquée. On sait désormais qui chercher, où chercher, et pourquoi il tue.

Évidemment, la fin a plusieurs têtes, comme l’hydre. Les policiers sont au bon endroit au bon moment, mais… ne capturent qu’un contrebandier d’armes de guerre, tandis qu’un autre manoir est attaqué à quelques centaines de mètres, ni vu ni connu. Et une fois le meurtrier mort une fois de plus, il ressurgit encore… Toujours obsédé par les femmes blondes au début de leur maturité, qui ressemblent à sa mère, celle qui l’a initié et perverti à 13 ans, et qu’il a égorgée nue d’un coup de rasoir à 15 ans. Madden a été touché par la petite Sophie, survivante du premier massacre, après avoir perdu sa femme et sa fillette de la grippe (espagnole). La doctoresse Blackwell en est tombée amoureuse et leur couple s’attachera durant la quête.

Un très bon roman psychologique, un très bon roman policier à tension et suspense.

Grand prix de littérature policière 2000

Rennie Airth, Un fleuve de ténèbres (River of Darkness), 1999, Livre de poche 2002, 477 pages, occasion 1,59

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Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

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Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger

L’écrivain islandais Indridason nous livre ici un roman historique, pas un roman policier comme il en a l’habitude. L’occasion d’évoquer son pays, l’Islande, colonie du Danemark au XVIIIe siècle.

Il met pour cela en scène Jon, un humble horloger islandais qui a eu une vie difficile avant d’émigrer à Copenhague pour se faire artisan, et le roi fou écarté du pouvoir Christian VII (1749-1808). Un jour, Jon Sivertsen est convoqué au palais de Christianborg pour réparer une pendule. Il découvre dans une remise un butin de guerre oublié, une autre pendule ancienne, en ruines. Ce chef-d’œuvre avait été fabriqué en 1592 par Isaac Habrecht, un Suisse qui avait créé la grande horloge de la cathédrale de Strasbourg en 1574. La pendule de Copenhague indiquait les heures, les dates, les mois, le défilé des planètes. Les Rois mages en sortaient chaque heure pour aller se prosterner devant la statue de la Vierge et chantaient un psaume… islandais.

Le vieux roi déboule un soir que Jon travaillait à comprendre les mécanismes de l’horloge ; il est en robe de chambre, une bouteille de Madère à la main, il s’ennuie. Il se fait expliquer la présence d’un tel artisan en son palais, l’intérêt de l’horloge, et pourquoi un Islandais est ici au Danemark plutôt que sur son île perdue dans le froid parmi les moutons.

Jon, en bon conteur islandais, commence alors à dérouler son histoire personnelle. Son père a été condamné à mort par le père du roi actuel, Frédéric V, non seulement pour avoir fauté hors mariage, mais surtout pour avoir engrossé la mère du fils de son fils. Sauf que son fils n’était pas son vrai fils, seulement un enfant de sa femme défunte reconnu, ce que le père biologique ne veut pas reconnaître, par rancœur contre ceux qui l’ont évincé de son amour… Vous suivez ? Sigurdur demande donc à un voisin, contre forte rémunération, de se faire passer pour le véritable père de l’enfant. Ce fut là son erreur, car tout finit par se savoir dans une petite société où tout le monde épie tout le monde.

Les relations en Islande au XVIIIe siècle étaient compliquées en raison du faible nombre de la population. Les désirs se portaient souvent sur des cousines ou des belle-mères, voire des demi-sœurs. Sans toujours le savoir, car les gens mentaient, comme partout. D’où ce code nommé le Jugement suprême qui réglementait les relations sexuelles. Une infamie dénoncée en vers chantés par ce Psaume de la Passion de Hallgrimur Pétursson, reproduit en clochettes dans l’horloge. Fornication et usurpation de paternité ont suffit à faire condamner Sigurdur au billot et sa gouvernante Gudrun à la noyade dans l’eau d’une rivière pour la « laver de tous les péchés ».

Pourquoi le roi Christian VII est-il fasciné par l’histoire de Jon, l’un des fils légitimes de Sigurdur ? L’horloger naïf l’apprend, bien que trop tard pour en tenir compte : Louise-Augusta, la dernière fille de Christian VII, est soupçonnée n’être pas de lui mais de son médecin allemand Struensee, surpris en train de forniquer avec la reine Caroline-Mathilde que le roi délaissait. On lui aurait demandé, pour la bienséance, de reconnaître le bébé, en usurpation de paternité. Ce qui est permis à un roi ne l’est pas à un fermier, voilà l’injustice qui tourmente le cœur de Christian VII. D’autant qu’enfant sensible, il a été fouetté régulièrement par son père, l’impitoyable Frédéric V qui a signé la condamnation à mort de Sigurdur et de Gudrun. Christian hait ce père qui ne l’a jamais aimé ; il a perdu sa mère trop tôt et s’est lancé dès l’adolescence dans la quête effrénée du plaisir, satyre des jeunes femmes et, dit-on des jeunes hommes ses compagnons, puis dans l’alcoolisme avant d’être atteint de démence (ou de la simuler).

Effervescence à la cour, où les escapades du roi auprès de l’horloger se savent – tout se sait en milieu fermé : le palais est comme l’île d’Islande. Jon alimenterait-il la folie du roi en colportant les rumeurs les plus sordides ? Chassé du palais, puis rappelé car il apaise le roi par ses récits, Jon finira par raconter toute son histoire, et avec elle celle de l’Islande, tout en remontant pièce à pièce l’horloge compliquée du Suisse. Le roi l’en remerciera, non sans une dernière crise qui remet tout en question.

C’est que le récit de Jon est comme une psychanalyse pour Christian VII ; il découvre ses blocages et leurs origines : le piétisme, la rigueur de son père. Toujours ce délire d’être plus pieux que son voisin, meilleur que les autres, se valoriser soi au détriment des autres. Ainsi le Jugement suprême islandais qui sanctionnait par la mort des situations somme toute banales. Jon démonte l’esprit de Christian sans le vouloir, comme il démonte les rouages de l’horloge. Le fondement est le temps, qui est compté et peut être démonté et remonté pour en saisir les rouages. D’une histoire simple, Indridason réussit au final une réflexion philosophique sur le temps, sur les vertus de la parole d’artisan pour ceux dont l’esprit a ses rouages dérangés, et un rappel historique des conditions de vie en Islande vers 1750. Un exploit qui se lit bien.

Arnaldur Indridason, Le roi et l’horloger, 2021, Points Seuil 2024, 345 pages, €8,95, e-book Kindle €5,99

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Guy de Maupassant, Bel-Ami

Georges Duroy, un jeune homme bien de sa personne, taille fine, moustache blonde, air avenant, se taille une place dans Paris grâce aux femmes et au journalisme. Issu d’un couple de paysans cabaretiers normands, il est « monté » à la capitale par ambition, dans ce siècle où quitter la terre était l’avenir. Un temps militaire en Algérie comme sous-officier de cavalerie légère des hussards, où il a aimé descendre de l’Arabe comme du sanglier, il en a eu assez de la discipline et du climat. Engagé comme employé aux Chemins de fer du Nord, il végète, se privant de tout aux fins de mois.

Il retrouve un soir dans la rue un ancien copain de régiment, Charles Forestier, bourgeois établi et marié, et surtout journaliste à La Vie française, un journal financé par les affaires et le clan politique qui soutient l’affairisme. Duroy lui disant sa gêne, Forestier le fait engager comme assistant journaliste auprès de lui pour le double de son salaire aux chemins de fer. Il le convie à une soirée mondaine à son domicile, où il rencontrera du monde, notamment sa femme et le directeur du journal, Walter. Après s’être payé un costume et une pute, Duroy apprivoise les convives en contant avec verve ses souvenirs en Algérie. Il fait la connaissance de celles et ceux qui vont compter pour son ascension : Madeleine l’épouse de Forestier, Norbert de Varenne poète pessimiste et Jacques Rival chroniqueur parisien, Walter le patron de La Vie française et sa femme Virginie, Clotilde de Marelle et sa fille Laurine encore enfant. Il plaît à la gamine, première marche pour séduire la mère ; elle l’appelle Bel-Ami, surnom gentil qui lui restera et sera adopté progressivement par les autres.

Il doit écrire un article sur l’Algérie mais, autant il parle avec aisance en société, autant il a peine à écrire – vieux défaut de l’éducation française qui fait qu’on écrit autrement qu’on cause. Forestier lui conseille de voir sa femme. Celle-ci l’aide volontiers, comme elle aide son mari. Elle est fine, cultivée, et sait trousser une anecdote, sans oublier de rajouter des histoires inventées pour faire plus vrai. C’est le début d’un attachement, qui passera de l’intérêt à l’amitié puis à l’amour, avant la trahison.

Car Georges Duroy est un arriviste qui n’a pour seule jouissance que son égoïsme de prédateur. Il séduit Clotilde de Marelle et couche avec elle régulièrement dans le dos du mari ; elle loue même un petit meublé en rez-de-chaussée pour faciliter la chose. Il s’entiche de son métier sous l’égide de Saint-Potin, reporter qui lui apprend les ficelles du métier, et recueille des « échos » qui ont du succès. Comme Forestier tombe malade d’une mauvaise toux qui le conduira à la tombe, il prend de l’importance au journal. Madeleine le supplie de venir à Cannes où son mari se meurt dans leur belle résidence secondaire. Georges Duroy est atterré par la mort, l’effroi du moribond, la chair qui déjà sent. Il veut vivre et se lance à corps perdu dans la réussite pour ne pas perdre de temps. L’ambition sociale comme antidote à la mort inéluctable, c’est le roman de l’énergie.

Georges n’hésite pas à demander sa main à Madeleine qui, après quelques mois de deuil décent, y consent. Elle l’aide pour ses articles et Georges Duroy investit la place de Charles Forestier, jusqu’à se faire harceler par ses collègues sous le nom de Forestier parce que ses articles ont le même style (celui de Madeleine). Son épouse invite le grand monde, où elle glane des informations utiles pour le journal. Elle s’aperçoit que Virginie Walter a le béguin pour le bel homme resté jeune qu’est son mari, et le lui dit. Bien que prude et rigide, Georges en fait le siège, par jeu, jusque dans une église ; elle finit par céder, mais ce fut long et éprouvant. Elle sera désormais possédée par lui, aspirant à la baise comme une bacchante, une fois les digues morales crevées. De l’inconvénient d’être un tombeur…

Madeleine, sa femme indépendante et calculatrice, a probablement trompé Forestier avant de le tromper lui. L’héritage de tous ses biens que lui fait le comte de Vaudrec, sans enfants, rend encore plus frustré Duroy. Comme mari, il doit approuver le legs devant notaire ; or il hésite : ne serait-ce pas clamer à la face du beau monde que sa femme avait une liaison avec le comte ? Il convainc Madeleine de faire part à deux, la moitié de l’héritage lui revenant, ainsi le comte sera-t-il considéré comme un ami du couple et pas comme l’amant de Madeleine. Le voilà nanti d’un capital de 500 000 francs, lui qui n’avait rien.

Il veut rompre avec Madame Walter, un brin collante et immature, mais elle lui révèle un secret d’affaires pour le garder. Le nouveau ministre des Affaires étrangères Laroche-Mathieu, qu’il a contribué à amener au gouvernement par ses articles incendiaires sur le précédent, complote la colonisation du Maroc, soutenu par le patron de La Vie française qui a acheté une bonne partie de l’emprunt marocain, encore non garanti, en plus de centaines d’hectares de terres dans le pays. Acheter de la dette marocaine permettra de faire la culbute, une fois la colonisation lancée et l’emprunt garanti par l’État français. Ce délit d’initié, que le ministre a passé sous silence en demandant à Duroy d’écrire un article mitigé, rapporte encore 75 000 francs à Duroy, qui signe désormais ses articles « du Roy » et ajoute, sur les conseils de Madeleine, une particule, « du Cantel » pour Canteleu son village normand. Mais Walter et Laroche-Mathieu sont devenus riche à millions dans l’opération, ce qui frustre une fois de plus l’ambitieux Georges qui y a contribué, sans être récompensé.

Il décide alors de divorcer de sa femme en la faisant prendre en flagrant délit d’adultère avec Laroche-Mathieu, tout nu dans un lit de garni, par le commissaire de police du quartier. Il casse ainsi la carrière du ministre trop vantard, qui ne l’a pas emmené avec lui dans l’affaire du Maroc, et change de femme. Une fois libre, il peut épouser Suzanne, la fille aînée des Walter qui l’aime bien dans sa naïveté nourrie de romanesque, et ainsi profiter de sa dot à millions. Madame Walter refuse catégoriquement mais Monsieur Walter, réaliste froid en affaires, reconnaît le talent de Georges et consent. Après le mariage en grandes pompes à l’église de la Madeleine, il se fait dès lors appeler « baron du Roy de Cantel » – les titres n’étant plus reconnus par la République, et la société acceptant bien volontiers que les riches portent particule (ainsi Balzac, devenu « de » Balzac).

Vulgaire et peu cultivé, Georges Duroy sait s’insinuer et apprendre ; il a l’énergie chevillée au corps, seule vertu qui compte dans le monde d’après 1789, comme Stendhal l’a montré. L’arrivisme est bien considéré si l’on réussit à devenir riche, à baiser et épouser qui il faut – seule l’apparence compte, et la vigueur sexuelle en est une composante. Ce sont les femmes qui, dans la société, font et défont les réputations. Il faut pour cela coucher, sinon aimer, du moins le feindre. Cinq femmes vont initier le jeune Georges Duroy aux secrets de la mondanité et lui assurer la réussite, de Rachel la pute de l’Opéra à Suzanne, la fille du patron millionnaire.

La France est, en cette fin de siècle, en pleine expansion capitaliste et coloniale. La presse, la politique, la finance s’entremêlent, les uns corrompant ou aidant les autres – cela n’a pas changé, sauf que le territoire est désormais le monde. A noter qu’une revue d’affaires nommée La Vie française a paru dès 1945 jusqu’en 1999, avant de devenir La Vie financière puis de disparaître en 2008. Portrait du député Laroche-Mathieu, sous les traits duquel on peut reconnaître nombre de nos députés contemporains, à commencer par François Bayrou :« C’était un de ces hommes politiques à plusieurs faces, sans convictions, sans grands moyens, sans audace et sans connaissances sérieuses, avocat de province, joli homme de chef-lieu, gardant un équilibre de finaud entre tous les partis extrêmes, sorte de jésuite républicain et de champignon libéral de nature douteuse, comme il en pousse par centaines sur le fumier populaire du suffrage universel. Son machiavélisme de village le faisait passer pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés. Il était assez soigné, assez correct, assez familier, assez aimable pour réussir. Il avait des succès dans le monde, dans la société mêlée, trouble et peu fine des hauts fonctionnaires du moment. On disait partout de lui : ‘Laroche sera ministre’, et il pensait aussi plus fermement que tous les autres que Laroche serait ministre. » (2ème Partie, Chapitre 2)

Les combines, l’argent, l’érotisme de l’intérêt et du plaisir, masquent la mort qui rôde et aura le dernier mot. C’est l’angoisse qui fait vivre à fond cette vie-même, semble dire le roman.

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885, Folio 1999, 438 pages, €3,50, e-book Kindle Petits classiques Larousse €2,99

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Jean Lartéguy, Les centurions

Un roman de journaliste sur le terrain qui a été militaire, comme ceux qu’il décrit. Roman de génération, des adolescents qui ont fait de la Résistance, se sont engagés par patriotisme dans l’armée de Leclerc, puis sont partis défendre l’empire contre le communisme en Indochine, avant de se retrouver piégés en Algérie, département français, où ils ont moins fait « la guerre » que participé à une « opération spéciale » que les politiciens n’ont jamais eu la volonté de gagner.

Le roman se divise en trois parties. La première au Vietnam, où les parachutistes sont confrontés au travail de fourmi du communisme, qui robotise les corps après avoir lavé les esprits. Ils subissent l’humiliante défaite de la cuvette de Dien Bien Phu, une position stratégique indéfendable, que les états-majors en chambre n’auraient jamais dû penser à occuper. Mais, comme en 40, les badernes qui gouvernent ne connaissent pas le terrain. Une fois prisonniers dans les camps de Ho Chi Minh, les officiers sont « rééduqués » par la propagande, et se convertissent fictivement au communisme pour obtenir des avantages, sans en penser pas moins.

Ils découvrent surtout la force du Vietminh : être dans la population comme un poisson dans l’eau. C’est moins « le matériel » (les profs diraient les moyens) que la force morale qui compte. Pour gagner une guerre, il faut faire adhérer la population à ce qu’on défend. Par exemple la perspective du développement, des libertés, voire l’indépendance. Impensable pour les politiciens de la IVe République, soumis aux lobbies coloniaux ou à la corruption du trafic de piastres. Les combattants qui croyaient à leur mission sont abandonnés à leur mouscaille, les familles locales qui leur avaient fait confiance laissées à leur sort maudit. De quoi être amer.

Lorsqu’ils rentrent d’Indochine, une fois la paix signée à Genève, ces officiers ne se reconnaissent pas dans la France consumériste, politicienne et affairiste de la fin des années cinquante. Ces mercenaires de retour d’Indochine et qui vont être envoyés pour rien en Algérie, sont des Réprouvés, comme ceux d’Ernst von Salomon après la défaite allemande de 1918, suivie du nihilisme politique. Raspéguy les décrit, ces camarades : « Je les sais maintenant naïfs et pitoyables, voulant être aimés et se complaisant dans le mépris de leur pays, capables d’énergie, de ténacité, de courage, mais aussi disposés à tout abandonner pour le sourire d’une fille ou la promesse d’une belle aventure. Ils se sont montrés à moi sous leur vrai jour : vaniteux et désintéressés, assoiffés de comprendre et répugnant à s’instruire, malades à en crever de ne pouvoir suivre un grand chef injuste et généreux et d’être obligé de chercher, parmi des théories politiques et économiques, une raison de combattre… qui remplaçât ce chef qu’ils n’ont pu trouver » III.5. Dans la France des années cinquante, les filles ne pensent qu’à jouir, les garçons qu’à faire la fête, et les adultes qu’à gagner toujours plus d’argent – au prix de toutes les compromissions.

Comme celles de soutenir le FLN en sous-main, pour garder des « intérêts » en Algérie quoi qu’il s’y passe, ou aider par idéal niaiseux des terroristes « cultivés », qui résistent eux aussi à l’occupation étrangère en massacrant, dans des affres sexuelles, femmes et enfants blancs. Le propos de l’auteur est anti-communiste, anti-colonialiste, anti-politicien, ces faux-culs qui promettent de garder l’Algérie à la France tout en négociant secrètement avec les massacreurs. Les personnages sont inventés, mais s’inspirent de personnages réels, tels Aussaresses ou Bigeard. Hypocrisie des politiciens de la IVe : en Algérie, le préfet Serge Barret signe le 7 janvier 1957, sur ordre du ministre résident Robert Lacoste, une délégation de pouvoir au général Massu, disposant que « sur le territoire du département d’Alger, la responsabilité du maintien de l’ordre passe, à dater de la publication du présent arrêté, à l’autorité militaire qui exercera les pouvoirs de police normalement impartis à l’autorité civile ». C’était reconnaître l’état de guerre, donc suspendre le droit du temps de paix. Mais « la morale » à Paris était contre, les juges contre la torture, d’où le sentiment d’être une fois de plus abandonnés et piégés, d’où l’OAS.

La contre-insurrection, ou « guerre révolutionnaire » en référence à Mao son théoricien, consiste à faire la guerre autrement. Fini « l’honneur » et le matériel, place à l’efficacité et à la psychologie. Il s’agit moins de gagner du terrain que de gagner les cœurs et les esprits. Fini l’esprit bovin de 14-18 où l’on exécutait les ordres, chargé de barda. Le capitaine Raspéguy : « Moi, je veux des types qui espèrent, qui veulent gagner parce qu’ils sont les plus agiles, les mieux entraînés, les plus malins, et qu’ils tiennent à leur peau. Oui, je veux des soldats qui aient peur, qui ne s’en foutent pas de vivre ou de mourir. Les délires collectifs, très peu pour moi, c’était peut être ça, Verdun ? » II.3.

Les actions militaires doivent s’accompagner d’actions civiles pour rallier la population et la séparer de la guérilla, le renseignement est crucial et non accessoire (y compris le syndrome de la « bombe à retardement »), la guerre psychologique use de la propagande pour donner une perspective sociale aux actions, et pour contrer la propagande adverse, le quadrillage du territoire permet de garder le terrain sous contrôle économique et moral. Le colonel Roger Trinquier en fait un manuel en 1961 (réédité en 2008 avec une préface de François Géré) : La Guerre moderne, mais le roman de Lartéguy donne l’essentiel.

Si les Américains, en Irak et en Afghanistan, avaient appliqué ces méthodes, qui les ont longtemps intéressés, ils ne seraient pas partis la queue entre les jambes après avoir dépensé en vain des millions de dollars (la seule chose qui compte à leurs yeux). Si les Français sous Hollande avaient allié la politique des tribus à l’opération Barkhane contre les islamistes, ils n’auraient pas échoué aussi lamentablement…

Prix Eve Delacroix de l’Académie française 1960

Deux suites aux Centurions : Les Mercenaires 1960, Les Prétoriens 1961 (chroniqués sur ce blog).

Le film américain tiré du roman est nul et ne comprend rien ni à l’Histoire, ni au propos moral de l’auteur.

Jean Lartéguy, Les centurions, 1960, Presses de la Cité 2011, 588 pages, €25,00

Jean Lartéguy, Les Mercenaires – Les Centurions – Les Prétoriens – Le Mal jaune – Les Tambours de bronze, Omnibus 1989, 1200 pages, €74,83

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