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Le Clézio et le regard

Bien qu’il en aie, Jean, Marie, Gustave Le Clézio est un homme d’Occident. Il n’appartient pas à une civilisation manuelle ou musicale mais à la civilisation logique du regard, celle que les Grecs ont magnifié sous les traits d’Apollon. Sa beauté est la lumière, son étonnement le regard d’enfant, sa vertu la force vitale. Dans ‘L’inconnu sur la terre’ (1978), il a des pages admirables sur la puissance du regard. Celle qu’avait déjà notée Flaubert.

« Les visages ne sont pas libres. Autour d’eux, il y a toutes ces barrières, tous ces écrans : fausses sciences, fausses idées, faux désirs. Mais parfois, sans qu’on sache comment c’est possible, la lumière passe, traverse. Elle brille de son éclat très pur, lumière du soleil, l’unique vérité. Beaucoup d’enfants et certains hommes ont ce pouvoir naturel. Quand je les vois, et que je m’approche d’eux, c’est comme si je ressentais ce rayonnement, cette chaleur, et tout en moi vibre étrangement, car tout en moi avait besoin de cette lumière » p.269 Cette lumière est une force qui vient de l’intérieur, un pouvoir de vie qui s’épanouit. « Ce n’est pas une force physique, ni morale ; ce n’est pas une volonté, ni une idée intelligente. C’est tout cela à la fois, sans doute, et beaucoup plus encore. C’est un regard (…) absolu comme le bleu du ciel, qui va droit en moi et voit ce qu’il y a d’élémentaire, d’illimité » p.269.

Le regard est lumière, droiture, vertu, à la foi soif du réel et dignité qui éclaire, beauté de la vie telle qu’en elle-même, élan de grâce. « Leur regard contient la force même de la vie, à la fois spectacle et acte. (…) C’est comme si tout était inachevé et, en même temps, évident, tangible, pareil au destin écrit dans les livres » p.271.

Ce sont des regards sauvages, des regards de gens simples ou d’enfants, des regards bruts et directs, sans les afféteries mensongères de la civilisation ni les calculs du statut social. « Il y a tant de regards ternes, avides, arrêtés, il y a tant de visages brouillés, corrompus, engraissés, qui montrent ce qu’il y a d’inutile et d’imbécile dans l’espèce humaine ! Yeux morts, yeux gelés, yeux vides, visages marqués par la vie nulle. Il y a tant d’hommes, de femmes, partout, que l’on voit comme l’employé derrière son guichet, que l’on oublie aussitôt » p.272. Cette charge contre notre civilisation administrative, bourgeoise et prédatrice tient tant au cœur de l’auteur qu’il a placé dans cette citation le seul point d’exclamation de tout son livre de 317 pages ! Les yeux vides des bureaucrates de la vie nulle rappellent les ‘vaches multicolores’ qui ruminent dans les villes de Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra). Ces gens-là ont un regard de poisson mort, ils ne transmettent rien, ils sont nuls – néantisés par leurs routines, convenances et aliénations.

A l’inverse, « La vertu est dans son regard qui rend tout exact et fort. Quelle est cette acuité qui n’a besoin d’aucune science ? Est-ce la force d’une conscience extérieure, une conscience instinctive, qui va droit au but, sans prendre garde au brouillage du monde ? Est-ce une qualité, un don, à l’égal d’un regard divin ? Je ne peux le comprendre bien, et pourtant c’est ainsi : la vertu est simple, sans détour, sans mélange. Elle ne s’apprend pas, elle est l’expression pure qui découle de la vie, telle quelle… » p.272 Intransigeance, goût de la justice, désintéressement, droiture, haine du mensonge et génie des situations matérielles découlent pour Le Clézio de cette simplicité originelle.

Elle donne le pouvoir d’aller jusqu’à la réalité même. « Je reconnais ceux et celles qui ont cette vertu à la discrétion de leur regard, à leur élégance naturelle. Ils marchent au milieu des autres, si semblables aux autres qu’on ne saurait les distinguer d’abord. Pourtant, ils éclairent autour d’eux, ils donnent la paix. Leur pouvoir n’est pas fait pour combattre. C’est une force qui agit comme la conscience, à distance » p.273.

Phrases critiques en échos au culte de la grève, ancré dans les mœurs françaises, comme si « la politique » se résumait à brailler en chœur plutôt qu’à affiner ses arguments et à se mettre tous ensemble pour négocier des compromis. Le Clézio montre que le refus n’est pas la révolte. « La révolte est un sentiment destructeur, avilissant. Ceux qui s’y installent rejoignent les autres menteurs, car ils se complaisent à faire durer cette colère morte. Agressifs contre tout ce qu’ils voient, contre tout ce qu’ils approchent, ils ont transformé sans s’en rendre compte leur colère ancienne en méchanceté et en aigreur. (…) Je reconnais la beauté de ceux et celles qui refusent ; la continence, le contrôle de soi-même font leur visage pareil à la pierre, et leur regard est plein de cette lumière libérée. Ils refusent la facilité des systèmes, les jugements, la facilité de l’amoralisme, l’argent. Ils refusent, non par orgueil, mais par nécessité, parce que la vie est pure et sans compromis. Solitaires, donc, car ceux qui refusent ne sont pas aimés. Leur visage effraie les autres hommes, leur regard les trouble et les gêne, comme ce regard trop sombre des jeunes enfants. Comment ne peut-on pas aimer l’argent, la gloire, les plaisirs, l’intelligence, le pouvoir ? Comment peut-on être autrement ? Mais eux ne cèdent pas. Ils ne veulent pas. Ils ne le disent pas, ils n’expliquent rien, ne proclament rien. Simplement, leurs visages sont beaux, et ils regardent le monde silencieusement, sans mépris, sans crainte, avec la transparence et la lumière de ce qui est vrai, de ce qui ne se trompe jamais » p.298.

Refuser la facilité des systèmes… en ces temps d’élections où l’extrémisme pousse à brailler par ressentiment, une bonne leçon aux Français !

Le Clézio, L’inconnu sur la terre, 1978, Gallimard L’Imaginaire, 317 pages, 9.5€

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Edith Wharton, Les mœurs françaises

La romancière américaine Edith Wharton habite Paris depuis 1907. Après la guerre de 14-18, elle écrit une série d’articles sur les mœurs françaises pour familiariser ses compatriotes amenés à résider en Europe dans le cadre des négociations de paix. Elle y peint une délicieuse manière d’être faite de goût et d’équilibre, ce fameux bon sens à la française qu’elle oppose aux manières un peu frustes et à la culture kitsch des Américains. Certes, la France a bien changé en un siècle… Mais il reste quelques traces de cet écart.

Par exemple que la femme est influente dans la société, à travers son intimité avec les hommes. Bien loin du cantonnement des bourgeoises bostoniennes ou des vamps fatales. La jument féministe, sûre d’elle-même et égocentrique, reste le modèle de la femme aux États-Unis, fort heureusement bien loin du nôtre.

En revanche, ce qu’elle dit de l’honnêteté intellectuelle française mérite quelque doute. La faute au communisme stalinien et à la fascination des intellos pour la force brute, si prégnante dans les années 1950 avec Sartre et Althusser, avant que les doutes des années 1960 avec Foucault, Glucksman et quelques autres ne viennent tempérer cet aveuglement. Les politicards ont repris le flambeau aujourd’hui, toujours en retard d’une mentalité. Il est admis comme vérité scientifique chez les bobos que la droite ne saurait être qu’illégitime et que la gauche a toujours raison, dans l’histoire, dans la morale et dans les consciences… Aussi, quand je lis que « les Français se sont débarrassés des croquemitaines, ont ‘chassé de leur esprit les chimères’ et affronté la Méduse et le Sphinx d’un œil froid, et avec des questions pénétrantes » (p.22), je me dis que nombre d’écolos et de socialistes ne sont décidément pas « français » à cette aune ! Fukushima n’a-t-il pas « médusé » les antinucléaires ? Empêché de penser « d’un œil froid » ?

Ce n’était guère que la France bourgeoise que peignait Edith Wharton, peut-être pas la France dans ses profondeurs… Ainsi ce principe de liberté, « éclairant le monde » (p.30) qui ferait mouvoir les Français. N’est-ce pas plutôt la rage égalitaire qui l’emporte ? Rage qui contraint la liberté et réduit la fraternité à l’unanimisme fusionnel : qui n’est pas comme nous, à l’unisson, sans penser par lui-même, n’est pas notre « frère ». Sauf si nous allons le « sauver » comme en Libye, apparaissant ainsi tout naturellement comme protecteur et éclairé, donc supérieur. On veut bien être généreux quand on est supérieur. Mais pas de fraternité qui tienne pour les immigrés qui fuient leur dictature !

Reste vrai « le respect des usages » qu’elle note (p.41), la civilité se manifestant par ce qui se fait et par ne pas empêcher les autres de se faire entendre dans une conversation. Mais n’est-ce pas le cas de tous les peuples ? Les usages sont si lourds en Grande-Bretagne ou au Japon… comme dans les pays d’islam en ce qui concerne les femmes ! Dans « les salons », évidemment, « il y a là un rituel presque religieux, organisé dans le seul but de tirer les meilleurs discours des meilleurs causeurs » p.43. Comme la société française s’est démocratisée, cela s’étend désormais aux universités où les colloques sont l’occasion aux ‘chers collègues’ de se faire des ronds de jambe en public, tout en descendant leurs travaux dans le secret de leur cabinet au nom de la liberté de la recherche.

Car « la conception française de la société est hiérarchique et administrative, à l’image de son gouvernement (quelle que soit sa nature) » p.127. Rien de plus vrai, et qui n’a pas changé d’un iota ! L’honneur familial, social ou national compte plus que l’individu et doit s’y soumettre – le contraire de l’Amérique.

Vrai aussi le réflexe de déni. Il demeure plus que jamais ! « Il y a un réflexe de négation, de rejet, à la racine même du caractère français : un recul instinctif devant ce qui est nouveau, qui n’a pas été tâté, qui n’a pas été éprouvé » p.46. Mais, plutôt que de « caractère français », j’évoquerais les périodes de crise. L’après 1918 en était une, tout comme 1940 et aujourd’hui. Ce n’était aucunement le cas des années 1960 à 1990, période où la jeunesse croissait en proportion de la population et où la curiosité pour le monde et pour les idées était au sommet. Depuis une décennie, le repli sur soi tient certes à la crise, mais surtout au vieillissement démographique et aux idées qui vont avec, selon lesquelles les enfants et les excentriques n’ont pas leur mot à dire. Retour du collège fermé avec les Choristes, de l’encadrement religieux avec les scouts, du flicage dans les rues et du surveiller et punir sur l’Internet.

Il reste un « art de vivre » qu’Edith Wharton appelle « le goût » et qui tient plus aux habitudes transmises : bien manger, de vrais repas sans grignoter, en famille et entre amis, prendre du loisir, jouer avec ses enfants, aller au spectacle ou à la fête… Nous ne sommes pas dans le ‘divertissement’, organisé façon marketing et soigneusement commercialisé comme aux États-Unis – du moins pas encore – nous sommes encore dans le loisir où aller à la pêche tout seul ou sortir en bande de copains compte plus qu’acheter un ‘tour’ ou louer un ‘resort’. Pour l’instant.

Il est vrai que les États-Unis n’ont jamais été envahis, ce pourquoi les attaques de Pearl Harbor et du World Trade Center ont tant traumatisé le peuple américain. Dans leur univers, tout doit être rose, couleur optimiste où tout est bien qui finit bien – comme dans les westerns. C’est que Dieu leur a confié une Mission… Pas aux Français qui ont connu de multiples invasions et le tragique de la défaite et des révolutions. « Le prix en a été lourd, mais le résultat en valait la peine, car c’est justement parce qu’elle est la plus adulte que la France domine intellectuellement le monde » p.74. Hum ! C’est un peu pompeux, mais le fond de vérité est que nous sommes souvent sans voix devant les naïvetés américaines en politique étrangère : contre Staline, au Vietnam, en Afghanistan, en Irak… La gestion du contre-terrorisme en Algérie n’a-t-elle pas servi de modèle aux militaires américains éclairés, contre les idéologues de George W. Bush qui croyaient que quelques missiles et forces spéciales suffisaient à instaurer ‘la démocratie’ ? « Théoriquement, l’Amérique tient l’art des idées en estime, mais sa population ne les recherche pas, ou ne les désire pas » p.78.

La conclusion de l’auteur, en 1929, est un intéressant parallèle entre les faux amis que sont les mots gloire, amour, volupté et plaisir. La glory anglo-saxonne est une vanité, pas la gloire française qui aurait plutôt quelque chose à voir avec l’élégance, le panache. « Amour contient bien plus de choses que love. Pour les Français, amour signifie une somme indivisible de sensations et d’émotions complexes qu’un homme et une femme s’inspirent l’un à l’autre ; tandis que love, depuis l’époque élisabéthaine, n’a jamais été plus, pour les Anglo-Saxons, que deux moitiés de mot – une moitié toute de pureté et de poésie, l’autre toute de prose et de lubricité » p.117. De même que l’anglais voluptuousness fait penser au sérail, le Français « volupté signifie le charme intangible que l’imagination extrait de choses tangibles, (…) toute une conception de la vie (…) [qui] exige d’abord la liberté pour l’esprit de jouer sur tous les faits de la vie, et ensuite, pour les sens, une finesse qui leur permet de distinguer l’aura qui entoure les beautés tangibles » p.123.

D’où le plaisir français, qui n’est pas le comfort anglo-saxon ni le divertissement superficiel. « Le plaisir consiste à se livrer à une délectation des sens libre, franche et autorisée (…) [sans] aucune insinuation de vice furtif » p.124.

Un joli petit livre, au fond, qui fait penser à cette mystérieuse « identité nationale » de la France, acquise non par les gènes mais par la culture, les institutions, la transmission – un certain art de vivre. Il est utile d’écouter ce que les étrangers ont à dire de nous, même à un siècle de distance.

Edith Wharton, Les mœurs françaises et comment les comprendre, 1919, Petite bibliothèque Payot 2003, 137 pages, €6.08

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Albert Camus, La peste

Souvent les lecteurs d’aujourd’hui préfèrent ‘L’Étranger’ à ‘La peste’ et je m’en étonne, trouvant ce dernier mieux réussi que le premier. Est-ce parce ce que l’étranger tue « un Arabe » et que cet acte fascine à la fois les pro et les anti ? Ou que la peste fait peur, tout comme la grippe à chiens et nains et celle de Sale RaS ? La philosophie humaniste de Camus prend toute son ampleur dans ‘La peste’, évoluant de la révolte individuelle (qui se termine mal) à la révolte commune (fraternelle) des humanistes. Le personnage de Rambert, jeune, amoureux, journaliste, et tiraillé entre la femme de sa vie au loin et ses amis de hasard proches, est emblématique : il choisit l’ici et maintenant de la fraternité au grand amour – mais personnel, futur et lointain.

C’est que ‘La peste’ est une allégorie. Le fléau qui s’abat sur la ville « innocente » a tout d’une tyrannie. Chacun y réagit à sa façon.

  • Le chrétien y voit la punition des péchés et se résout au fatalisme. Le personnage du père Paneloux s’abandonne, il refusera tout médecin parce que contradictoire avec les desseins de Dieu.
  • Le partisan y voit le moyen d’accoucher de l’Histoire et de réorienter les vices vers la vertu, ou bien de faire avec sa bande ses petites affaires. Le personnage de Tarrou, hanté par les condamnations à mort de la société bourgeoise a rêvé de la société communiste… jusqu’à ce qu’il assiste à un peloton d’exécution en Hongrie, au nom de la société future ; il se replie alors sur la contrebande.
  • L’humaniste à la Camus ne se veut ni héros, ni saint ; il se contente de faire ce qu’il doit, c’est-à-dire « bien son métier », solidaire de ses semblables, consentant à être ce qu’il est – ni Dieu, ni maître, ni esclave. Le personnage du docteur Rieux est le narrateur, objectif et détaché, dévoué et efficace. Celui qui, malgré le tragique de la condition humaine, ne baisse jamais les bras.

« Cela donnera à la vérité ce qui lui revient, à l’addition de deux et deux son total de quatre, et à l’héroïsme la place secondaire qui doit être la sienne, juste après, et jamais avant, l’exigence généreuse du bonheur », déclare le narrateur. Avec un coup de griffe aux médias, empressés de grands mots et de tout monter en épopée, il oppose les bons sentiments aux sentiments bons, « qui ne sont ni ostensiblement mauvais, ni exaltant à la vilaine façon d’un spectacle. »

Les incantations médiatiques à « la solidarité » (orchestrées pour le tsunami asiatique, le tremblement de terre en Haïti, la catastrophe nucléaire de Fukushima…) sont touchantes mais à côté. Démontrant « la terrible impuissance où se trouve tout homme de partager une douleur qu’il ne peut pas voir. » Inutile d’appeler à changer le monde, il faut simplement tout essayer là où l’on est, avec ses moyens humains. « Le salut de l’homme est un trop grand mot pour moi, dit le docteur Rieux au curé Paneloux, Je ne vais pas si loin. C’est sa santé qui m’intéresse, sa santé d’abord. » Car ce qui l’intéresse, c’est d’être un homme, ni un vertueux narcissique, ni un gourou paranoïaque, ni un dieu vivant – en bref aucune des figures de la gauche au temps de Camus… Seuls obtiennent ce qu’ils veulent ceux qui demandent « la seule chose qui dépende d’eux. »

L’épidémie révèle les dessous de la ville (les rats) mais aussi les dessous des âmes. Ceux qui sont de condition comme ceux qui n’en sont pas se retrouvent égaux face au malheur collectif. Grand, qui fait partie des petites gens, se révèle autant qu’Othon, juriste sec flanqué de « chiens savants » qui sont ses enfants. Son petit Philippe mourra, crucifié nu dans un lit par la peste, sans que cela sauve la ville. Le père biologique comme le père d’église s’y résignent, croyant que Dieu a un dessein caché ; ni Tarrou, ni le docteur Rieux ne s’y résignent, combattant jusqu’au bout ce scandale absolu de la souffrance d’enfant – même né « de classe » ! « Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée », dit le narrateur, autrement dit Camus.

Allégorie de la société, la ville devient une prison dans laquelle d’autres prisons de quarantaine sont installées : les camps de prophylaxie. On ne peut que songer aux camps nazis ou aux camps soviétiques. La métaphore est claire : la peste est bien la peste brune que la Résistance a combattue. L’Administration glisse insensiblement de la rationalisation de bureau à la barbarie nazie : ne voilà-t-il pas que, pour d’excellentes raisons abstraites, sanitaires et sociales, on en vient aux convois de trams charriant des monceaux de cadavres nus qui seront enterrés pêle-mêle en fosses communes sous des couches de chaux vive puis, un peu plus tard, entassés en four crématoire ? Les camps staliniens de Kolyma, ou ceux de Pol Pot ou de Mao ne vaudront pas mieux. « Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et il n’y avait plus pour nous que des instants. » L’« ingéniosité des bureaux » est une peste insidieuse présente au cœur de chaque société. « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Le reste, la santé, l’intégrité, la pureté, si vous voulez, c’est un effet de la volonté et d’une volonté qui ne doit jamais s’arrêter. »

« Mais qu’est-ce que ça veut dire, la peste ? C’est la vie, et voilà tout. » Vie qui se termine mal comme chacun sait. Résister, c’est vivre, lutter avec ses seuls moyens contre les forces de mort. Menés par l’amour, « la tendresse humaine », la sympathie avec les êtres, la vie est tragique parce qu’un jour on meurt. Est-ce pour cela qu’il faut choisir le suicide de suite ? Suicide violent ou suicide lent des allégeances qui annihilent : celles au Parti, à la Vertu, à l’Histoire, à Dieu… Celles qui font renoncer tout simplement à être un homme.

Le message, à la parution du livre, est plus vaste que l’allégorie nazie que l’on a complaisamment vue. Camus reste donc, contre toutes les religions, les superstitions et les croyances (y compris politiques, y compris rationnelles-bureaucratiques), plus que jamais actuel.

Albert Camus, La peste, 1947, Gallimard Folio €5.89

Pléiade Oeuvres complètes tome II, 2006

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Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
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Albert Camus, Noces

Dans le recueil ‘Noces’, écrit vers 1937 à 24 ans, le premier texte est une merveille. ‘Noces à Tipasa’ chante le bonheur de vivre, d’être tout simplement au monde, dans le paysage, en accord avec ses dynamiques. La richesse présente est si vaste qu’elle submerge. Il n’y a plus ni riche ni pauvre, ni puissants ni misérables, ni vallée de larmes ni promesse de paradis. Aucun plus tard offert à l’imagination ne peut égaler l’écrasante omniprésence de l’instant.

Tipasa est une cité romaine ruinée à quelque distance d’Alger, au bord de la Méditerranée et au pied du Chenous. « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, le ciel bleu écru, les ruines couvertes de fleurs et la mer à gros bouillons dans les amas de pierres. » Ainsi commence le texte, tout empli d’observation attentive et d’empathie pour l’univers. Camus jeune est un païen qui vibre aux rythmes naturels ; il a en lui cette grande joie de vivre, cette énergie qu’il ressource au soleil et au vent, aux flots et à l’odeur des herbes.

« Nous marchons à la rencontre de l’amour et du désir. Nous ne cherchons pas de leçons, ni l’amère philosophie qu’on demande à la grandeur. Hors du soleil, des baisers et des parfums sauvages, tout nous paraît futile. » Foin des grands mots, des attitudes théâtrales, des postures héroïques tourmentées – la philosophie n’est pas dans la masturbation intello à la Hegel, ni dans les engagements à la Sartre, ni dans les prises de position des vertueux clamant leur vertu à la face des autres. La philosophie est l’art de bien vivre, dans la lignée des Grecs et de Montaigne. Elle est d’être ici et maintenant, et de réaliser au mieux sa condition d’homme.

« Ce n’est pas si facile de devenir ce qu’on est, de retrouver sa nature profonde. » Pour cela, il faut s’accorder à ce qui nous entoure, sans vouloir le contraindre, ni imaginer un ailleurs meilleur. « J’apprenais à respirer, je m’intégrais et je m’accomplissais. Je gravissais l’un après l’autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense… » Fais ce que dois, tu n’es ni dieu ni diable mais homme tout simplement. Roule donc ton rocher comme le titan sur la montagne, puisque telle est ta condition. « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

« Voir, et voir sur cette terre, comment oublier la leçon ? Aux Mystères d’Eleusis, il suffisait de contempler. Ici même, je sais que jamais je ne m’approcherai assez du monde. Il me faut être nu puis plonger dans la mer, encore tout parfumé des essences de la terre, laver celles-ci dans celle-là, et nouer sur ma peau l’étreinte pour laquelle soupirent lèvres à lèvres depuis si longtemps la terre et la mer. » Le bonheur est le simple accord de l’être avec ce qui l’entoure. Bonheur encore plus grand dans le plus simple appareil, sens en éveil, tout entouré de nature.

Car la vérité humaine est la vie éphémère, celle du soleil qui précède celle de la nuit comme la vie précède la mort. Toute cité devient ruines et le bâti retourne à sa mère la nature. Est-ce pour cela qu’il ne faut point bâtir ? L’homme n’est pas un dieu, il ne vit pas dans l’éternité et son destin est tragique : il vit d’autant plus au présent qu’il n’existait pas au passé et qu’il n’existera plus au futur. Il se condamne à mourir par le seul fait de naître. Mais, durant sa courte vie, il construit pour lui et avec les autres. D’où son exigence d’agir ni pour plus tard ni pour ailleurs mais ici et maintenant son vrai destin d’homme.

« J’aime cette vie avec abandon et je veux en parler avec liberté : elle me donne l’orgueil de ma condition d’homme. » C’est la grandeur de la bête intelligente d’être consciente de son destin. Lucide comme la lumière, exigeant la vérité qui tranche comme le rai de soleil. « Je ne revêts aucun masque : il me suffit d’apprendre patiemment la difficile science de vivre qui vaut bien tout leur savoir vivre. » La société, en effet, déforme. Trop contrainte de puritanisme paulinien, de mépris d’Eglise pour l’ici-bas, de convenances bourgeoises. Il faut se découvrir, se construire, se prouver. « Connais-toi toi-même », exhortait le fronton  du temple d’Apollon à Delphes ; « deviens ce que tu es », exigeait Nietzsche ; « fais craquer tes gaines » proposait Gide ; soit « ami par la foulée » criait Montherlant. Ce sont les références d’Albert Camus en ses années de jeunesse, auxquelles il faut ajouter Jean Grenier, qui fut son professeur.

« Tout être beau a l’orgueil naturel de sa beauté et le monde aujourd’hui laisse son orgueil suinter de toutes parts. Devant lui, pourquoi nierai-je la joie de vivre, si je sais ne pas tout renfermer dans la joie de vivre ? Il n’y a pas de honte à être heureux. Mais aujourd’hui l’imbécile est roi, et j’appelle imbécile celui qui a peur de jouir. » Les ‘Noces’ de Camus sont celles de l’être et du monde, celles de l’auteur avec sa terre maternelle. Les autres textes du recueil sont dans le ton : le vent à Djémila, l’été à Alger, le désert dans la peinture italienne. Il s’agit toujours de se plonger dans le monde, de se mettre en accord avec lui, d’accomplir pleinement son destin humain. Ce n’est pas simple hédonisme, mais bel et bien vertu. Le soleil égal donne la même couleur aux gens ; l’amour et l’amitié font jouir et faire ensemble ; le respect de la nature qui exalte et qui permet rend libre, avec le sentiment d’éphémère. Égalité, fraternité, liberté, c’est toute une philosophie de jeunesse qui est donnée là. L’élan, la vigueur, l’entente.

Le persiflage intello français aime à répéter ce bon mot qu’Albert Camus serait un philosophe pour classes Terminales ; il apparaît plutôt comme un philosophe de la jeunesse. En mon adolescence j’aimais bien Sartre pour son exigence de liberté ; je me suis très vite senti plus attiré vers Camus, à mon œil moins histrion. Chacun choisit selon son tempérament.

Albert Camus, Noces suivi de l’Eté, 1938, Folio €5.41

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Louis-Ferdinand Céline, Rigodon

Article repris par Medium4You.

Rigodon’ clôt la trilogie allemande commencée avec ‘D’un château l’autre’ et poursuivie par ‘Nord’. Il évoque surtout les trains, en Allemagne bombardée, qui vont cahin-caha transporter Céline, sa femme Lili et le greffe Bébert jusqu’au Danemark où ils vivront la fin de la guerre. Le rigodon est une danse, mais aussi un coup au but. Tout à fait la situation nazie début 1945 : un air à deux temps, sur place, sans avancer ni reculer, ni aller de côté, par les deux armées alliée et soviétique – en même temps pilonné sans relâche du haut du ciel.

‘Rigodon’ est un roman, pas le récit du réel arrivé à Céline. Il est, comme les romans précédents, la transposition fantastique et dramatique, opérée par la mémoire et par la construction d’écrivain. Il n’y a pas eu, dans la réalité, enchaînement des trains d’un bout à l’autre de l’Allemagne, ni une gare de triage détruite pour éliminer les indésirables, ni même probablement de « mômes » baveux, crétins, attardés qui permettent au couple et au chat de passer la frontière dans un train Croix-Rouge. Mais ces riens ne font rien. La magie agit. Lecteur voyeur. Céline s’y dévoile plus qu’ailleurs parce qu’il a déjà raconté, ressassé la guerre, les bombes, le chaos. Et qu’il sent la fin de sa vie : il mourra le manuscrit rendu. Ses hantises et fantasmes remontent à cru.

Il y a les compagnons boulets comme Le Vigan, ou de qui se méfier comme Restif, et les rencontres de hasard comme Felipe l’Italien obsédé par son usine à briques. Il y a les fonctionnaires teutons, jugulaire jugulaire, mais accessibles à la logique, voire au billet de 100 marks plié dans la main. Et toujours « les mômes », du nourrisson épargné par un bombardement aux attardés mentaux abandonnés par leur nurse tubarde. L’obsession est de garder les possessions, le sac à Bébert au double fond pour les papiers et un peu d’or, le sac à bouffe. La menace est le feu du ciel, ces bombardements de Forteresses qui tombent aveuglément sur les gares, les rails, le canal de Kiel. Le comique est le grotesque, le pompier unique de toute une ville, le cône de glaise qui a englouti une épicerie à Hambourg, les mômes qui dansent sur le pont de fer tandis que le ciel fait la bombe…

Pour apprécier ‘Rigodon’ il faut avoir lu les deux précédents tant les allusions y fourmillent. Mais qui lit cette suite ne s’ennuiera pas. Hors les 23 premières pages de hors d’œuvres datés, râleurs et sans intérêt, on retrouvera la verve de Céline, son talent à captiver par le choix des mots familiers ou des expressions crues, son art de la mise en scène. « Elle poulope et je boquillonne », n’est-ce pas imagé à souhait ? La scène surgit aux yeux aussitôt, mieux que par le plat « elle se dépêche et je la suis avec mes cannes », non ?

Même dans les remugles d’actuel, que Céline entrelace à son récit avant de s’écrier « je m’égare ! je vous avais laissé à… », sa verve est réjouissante. Exemple le Tartre qu’il appelle désormais le ténia : il lui reproche sa posture confortable de gôch morale dans le vent, de résistant dernière heure par la plume. Sartre avait déclaré ne jamais s’être senti plus libre que sous l’Occupation. « Mais le ténia, à propos, que n’avait-il provoqué les boches, il aurait été en prison puisqu’il souffre d’être là à se promener bien libre… il avait tous les nazis, de pleines salles, au Sarah-Bernhardt !… il serait monté sur la scène  il leur aurait dit : vous tous teutons je vous hais, pillards, tortionnaires, bientôt vous serez tous chassés ! bravo !… et puis hachés très menus ! et puis roustis… ça sera ma vengeance de Sartre ! foi de ténia ! vive la France libre ! Je crois qu’il aurait eu ce qu’il demande prison, patati… encore je suis pas bien sûr qu’ils l’aient jamais pris au sérieux… » p.854. Il évoque encore Dur-de-la-feuille (Claudel) et Buste-à-pattes (Montherlant) comme les seuls vivants en Pléiade, comme lui à l’époque. En fait, le premier Pléiade de ses romans ne paraîtra qu’après sa mort mais il était en route.

Je ne suis pas inconditionnel de Céline, mais après l’avoir lu dans ma jeunesse, le relire à l’âge mûr est intéressant. Son côté héneaurme (comme disait Flaubert) le rend rabelaisien, bien qu’avec un côté cynique puritain populaire qui passe moins bien après l’évolution des mœurs en 1968. Il a bien secoué sa société archaïque, machiste et autoritaire, furieusement bourgeoise, fondée sur l’envie et l’avidité – et cela est réjouissant ! Contre nos histrions de Cour qui paradent à la télé et graphomanient les journaux pour défendre l’indéfendable de leur caste, leur héros accusé de viol d’une domestique, il nous faudrait un autre Céline.

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, 1961, Romans II, Gallimard Pléiade édition Henri Godard 1974, 1272 pages, €50.35

Louis-Ferdinand Céline, Rigodon, Folio 1973, 307 pages, €7.30

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Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit

Le second roman de Céline, paru en 1936, est un gros machin – un double. Il ne fait pas moins de 600 pages dans l’édition de la Pléiade. Trois parties : 1/ le prologue qui poursuit ‘Voyage’ avec le même personnage et une histoire héroïque de roi Krobold ; 2/ l’enfance à Paris au passage Choiseul (appelé passage des Bérésinas) dans une atmosphère étriquée de petits-commerçants menacés par l’industrie et le grand commerce ; 3/ l’adolescence à 16 ans auprès d’un inventeur charlatan, après un quasi meurtre du père. Les deux dernières parties auraient du donner deux romans mais Céline a mis quatre ans pour rédiger tout ça et il en a eu assez : que ça paraisse !

Nous avons donc un mélange de styles, passant de Rabelais à Flaubert avant d’anticiper San Antonio. Céline se cherche. Certains ont dit que ‘Mort à crédit’ était son meilleur roman, pour moi il est trop inégal, manteau d’arlequin de la littérature où l’écrivain raboute. Ses histoires sont intéressantes, il s’agit de sa vie reprise par l’imagination. Son style est original, rien dans le descriptif et tout dans la parole, le mot familier qui vient tout seul. La raison ne fait pas le poids face à l’émotion, la langue veut télescoper la grammaire pour courir en souterrain et se faire expressionniste. Ca passe ou ça casse, j’avoue ne pas y être toujours sensible. C’est « trop » : partant dans des listes à la Rabelais, des onomatopées où rien ne commence ni ne finit, un vocabulaire d’argot qui date très vite. Heureusement qu’un lexique est publié en fin de Pléiade… L’ensemble fait un peu baroque, « héneaurme » aurait dit Flaubert, dont l’auteur a la causticité tout en partant dans des « délires ». La partie adolescente est un inventaire d’encyclopédiste raté inspiré de Bouvard et Pécuchet.

L’enfance parisienne à la Belle époque (avant 1914) reste marquée par l’autoritarisme. La France, c’est le caporalisme botté, bardé de certitudes et de morale. Tout gamin se voit dresser par les adultes, en butte à ses paresses et à ses manques, jamais « comme il faut ». Il en chie de trouille, toujours pressé, stressé, pressuré. Son seul dérivatif est le sexe. Dès six ans, il « se touche » puis « se branle », se voyant offrir à 7 ans une motte nue par une grande bourgeoise cliente de sa mère (p.555), s’accointant à 10 ans avec un môme un peu plus grand qui se fait sucer (p.604), puis à 14 ans se faisant « dévorer » à son tour par un plus jeune qui aime ça (p.732), avant de se faire violer par la directrice du collège (p.769)… La névrose d’autorité, mal bien français, produit ces aberrations pédophiles, obsédées et cochonnes. Céline décrit le tout à loisir, comme en passant. Était-ce le « normal » des garçons dans ces années-là ?

Deux révolutions ont fait exploser cette société coincée et moralisatrice : 1940 et 1968. Ce pourquoi elle nous paraît la lune. Mais le milieu dans lequel a baigné Céline enfant est celui qui a donné le fascisme, celui des petit-bourgeois déclassés avides de méritocratie et d’ordre. Ils veulent se distinguer des ouvriers qui n’ont que leurs mains, eux qui ont de la tête, du goût et de l’instruction. Ils veulent survivre malgré l’industrie et les grands magasins, eux qui sont proches des artisans, maîtres d’eux-mêmes et de leur commerce. Mais la mode et les prix ne permettent pas ces extravagances. L’insécurité est permanente, engendrant des comportements étriqués, avares, jaloux, volontiers portés au complot. Ce seront les Juifs et les Francs-Maçons avant les Bourgeois, tous ces gens insoucieux de traditions, de devoirs et de sacrifices. En attendant, la France d’avant 14 c’est « le possédant économe, l’épargnant méticuleux, tapi derrière ses persiennes » p.964.

Le gamin, lui, est élevé entre torgnoles et branlettes. Ballotté entre la réalité du monde et l’idéologie des parents, il n’est bon à rien. D’où cette existence qui est une « mort à crédit », où l’on doit payer avant de disparaître. « Tu pourrais, c’était l’opinion à Gustin, raconter des choses agréables… de temps en temps… C’est pas toujours sale dans la vie… » Dans un sens, c’est assez exact. Y a de la manie dans mon cas, de la partialité » p.515. Mais ni les parents, ni les voisins, ni les patrons grigous où il est mis en apprentissage (gratuit) ne l’encouragent ni ne le reconnaissent. « Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au cœur… » p.643. Là transpire la véritable haine de classe de Céline. Il n’a pourtant pas eu l’existence misérable qu’il décrit en son enfance : plutôt aimé de ses parents, travaillant correctement à l’école, passant plus de six mois à chaque fois dans les maisons où il apprenti.

Mais Céline auteur amplifie et déforme, il imite son père qui fait une légende aux voisins de sa visite à l’Exposition 1900. Il délire ce réel qui ne lui semble pas assez riche pour exprimer son intérieur. Ce pourquoi il suivra l’inventeur aux cents manuels sur tout appelé Courtial des Pereires (qui n’est même pas son nom). Comme le Krobold inventé enfant, il lui faut tout magnifier, tout porter à l’épopée. Cela donnera les pamphlets antijuifs où le bagout se laisse aller tout seul jusqu’à l’hallucinatoire. Le court récit du premier bain de mer, à Dieppe à 11 ans (p.621) en est un exemple, tout comme le mal de mer lors de la traversée qui suit (p.623).

Céline s’identifie au populaire qui en rajoute pour compenser son sentiment d’infériorité. « Ils étaient pouilleux comme une gale, crasspets, déglingués, ils s’échangeaient les morpions… Avec ça ils exagéraient que c’étaient des vrais délires ! Ils arrêtaient pas d’installer, ils s’époumonaient en bluff, ils se sortaient la rate pour raconter leurs relations… Leurs victoires… leurs réussites… Tous les fantasmes de leurs destins… Y avait pas de limites à l’esbroufe… » p.795. Céline en est, de ces pouilleux vantards. Il ne pourra pas s’empêcher d’agonir les Juifs, poussant très loin le bouchon, sans raison au fond. Ce roman de 1936 fait à peine allusion aux Juifs, pas du tout dans le premier roman de 1932 : comme quoi l’antisémitisme de Céline est fabriqué, « littéraire », dantesque. Ce qui le perdra mais, avec le recul, on voit bien le carton-pâte.

C’est ce côté excessif qu’aiment en général ses lecteurs. Ils s’y défoulent par la logorrhée délirante. Pour ma part, je ne suis pas en connivence avec ces tempéraments. Rabelais m’amuse mais ne m’incite pas à le relire ; San Antonio, qui sera successeur de Céline par la langue, je n’ai jamais pu accrocher. Louis-Ferdinand, ça se laisse lire.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Pléiade Gallimard, 1981, 1578 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Mort à crédit, 1936, Folio 622 pages, €8.93

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François Bourgeon érotique

Lorsque François Bourgeon dessinait ‘Les passagers du vent’ en 1980, ses filles étaient érotiques. Tout le monde les désirait. Les consœurs du couvent, les copains du frère aîné, les matelots de pont, les aspirants… Et les lecteurs mâles, bien sûr ! La France était un pays jeune, en pleine explosion mature des enfants du baby-boom, heureuse d’être elle-même. Elle ne se posait ni la question de son identité, ni celle de son régime politique, elle aspirait à la modernité de toute sa chair, de tout son cœur et de toute son âme.

Mai 68 avait jeté les frocs, les slips et les soutanes aux orties. Les filles étaient nues sous les robes et la vie était belle. Les topless fleurissaient les plages tandis que les marins de vacances hissaient la voile tout nus. C’était avant même que les gilets de sauvages deviennent obligatoires, dont les boudins râpaient les seins et les sangles sciaient les épaules et les cuisses.

Avec la sécurité, il a fallu aller se rhabiller. Avec le SIDA aussi, bien que le Pape, qui ne savait pas comment ça marchait, eût préconisé de mettre la capote à l’index. Avec la crise, c’est aujourd’hui toute la France frileuse qui se met à couvert, soupçonnant tout et tout le monde.

Loin des pudeurs catholiques et bourgeoises imposées aux fanzines de jeunesse qui prohibaient le nu, les seins et surtout les filles jusqu’en 1968, la bande dessinée adulte explosait. Les talents étaient inégaux mais foisonnants. François Bourgeon, jeune alors, était l’un des grands. Il distillait l’amour libre d’une plume fluide et d’une écriture pudique. Sa mise en scène des passions était filmique : a-t-on mieux raccourci les amours de chacun dans ces trois cases où l’on voit Isa et son Hoël s’embrasser, le cuistot et sa chatte se caresser, et le matelot la Garcette bichonner le fil de son arme ? Chacun connaît les amours qu’il peut ou qu’il mérite, vénaux, partagés ou excités.

Seins libres sous les chemises transparentes, les filles ne s’offrent pas à tout le monde mais à qui leur plaît. Nul ne les prend sans qu’elles l’acceptent et la main au sein appelle le genou dans les couilles – aussi sec.

Lorsqu’il y a viol, parce que certains hommes bestiaux profitent de leur force, Bourgeon le suggère par le chat et la souris. Et Mary la violée préfère oublier, donnant une leçon de pardon et d’amour au mousse ado qui a assisté à la scène. Tel est l’amour adulte, qui ne se confond pas avec la baise.

Reste que le désir est cru et qu’il se manifeste. Cela n’est pas immoral mais naturel. Ne pas le maîtriser, ne pas solliciter l’accord du partenaire, voilà qui n’est pas acceptable. Le cœur n’a pas toujours sa place dans l’érotisme, le plaisir parfois suffit, que les vieux pécores traitent d’impudeur.

Mais la culture est là toujours, pour dire que les hommes sont au-dessus des bêtes. Et le nègre face aux chemises qui ne voilent aucune anatomie est plus digne que certains blancs imbus de leur peau et de leurs lourds atours.

François Bourgeon, Les passagers du vent, tomes 1 à 5, 1980-1984, Casterman

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