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Se libérer des âneries, prône Nietzsche

Après avoir chanté les filles du désert, Zarathoustra se poste à l’entrée de sa caverne. Il entend rire ses compagnons, et cela le réjouit ; il y voit un signe de guérison. Le rire fait reculer « l’esprit de lourdeur » et cela est bien. Toujours. Car le rire est le propre de l’homme. « Chez eux aussi l’ennemi fuit : l’esprit de la pesanteur. Déjà ils apprennent à rire d’eux-mêmes : ai-je bien entendu ? »

Le rire montre que Zarathoustra a « éveillé de nouveaux désirs. Il y a de nouveaux espoirs dans leurs bras et dans leurs jambes, leur cœur s’étire. Ils trouvent des mots nouveaux, bientôt leur esprit respirera la pétulance. » Le dégoût les quitte, ils deviennent reconnaissants (envers la vie).

Mais un silence de mort se fit. Zarathoustra rentre dans la caverne où brûle désormais de l’encens. Et ses compagnons prient. « Et en vérité tous ces hommes supérieurs, les deux rois, le pape en retraite, le sinistre enchanteur, le mendiant volontaire, le voyageur et l’ombre, le vieux devin, le consciencieux de l’esprit, et le plus laid des hommes : ils étaient tous prosternés sur leurs genoux, comme les enfants et les vieilles femmes fidèles, ils étaient prosternés et adoraient l’âne. »

Les chrétiens des premiers siècles ont été souvent accusés d’adorer une tête d’âne et il faut un Dieu aux hommes, ils ne peuvent s’en passer. Du moins aux hommes non encore supérieurs, ceux qui n’ont pas su se libérer encore des angoisses de vivre et de mourir. Dieu – l’âne – « Il porte nos fardeaux, il a pris figure de serviteur, il est patient de cœur et ne dit jamais non ; et celui qui aime son Dieu le châtie bien. – Et l’âne de braire : I-A [comme ya en allemand qui dit oui ou Amen, qu’il en soit ainsi]. Il ne parle pas, si ce n’est pour dire toujours oui au monde qu’il a créé  ; ainsi il chante la louange de son monde. C’est sa ruse qui inspire son mutisme : aussi a il rarement tort. – Et l’âne de braire : I-A. » L’âne-Dieu explique le monde et lui donne sens, et les hommes angoissés ne savent pas s’en passer. Ils ne savent trouver par eux-mêmes un sens à ce qui leur arrive. Dieu l’âne, au contraire, vit comme une bête, sans rien savoir ni rien penser ; il se contente de l’instant présent. « C’est ton innocence de ne point savoir ce que c’est que l’innocence » dit l’un d’eux de l’animal bête.

Zarathoustra se récrie, et crie lui-même « I-A » comme une intelligence artificielle. Il apostrophe les vieux fous qu’il croyait pourtant avoir libérés. Le vieux pape lui déclare alors : « Plutôt adorer Dieu sous cette forme que de ne point l’adorer du tout ! » Le consciencieux de l’esprit va même jusqu’à dire : « Peut-être n’ai je pas le droit de croire en Dieu, mais il est certain que c’est sous cette forme que Dieu me semble le plus digne de foi. » Il y a de l’ironie à le dire ainsi, mais aussi une certaine profondeur. Car « celui qui a trop d’esprit aimerait à s’enticher même de la bêtise et de la folie. Réfléchis sur toi-même, ô Zarathoustra ! Toi-même, en vérité, tu pourrais bien par excès de sagesse devenir un âne. »

Le libéré doit aussi se libérer de son libérateur. Le sage ne peut le devenir que s’il crée lui-même sa propre sagesse et ôte les uniformes ou les oripeaux qu’il a emprunté pour le devenir. « Ce n’est pas par la colère, c’est par le rire que l’on tue – ainsi parais-tu jadis, ô Zarathoustra », lui dit l’homme le plus laid. Les compagnons sont devenus de petits enfants, en troisième métamorphose, mais pas encore pleinement enfants. Car l’enfance est plus grave que l’infantile. Les petits enfants prient avec la foi du charbonnier, naïvement, sans remettre en cause. Il faut encore que les compagnons de Z jouent, donc quittent la prière et le dieu. Il faut qu’ils quittent la caverne. « Maintenant quittez cette chambre d’enfants, sa propre caverne, où aujourd’hui tous les enfantillages ont droit de cité. Rafraîchissez dehors votre chaude impétuosité d’enfants et le battement de votre cœur ! », leur dit Zarathoustra.

Nietzsche joue ici avec la parole du Christ qui déclare qu’il faut redevenir comme de petits enfants pour accéder au royaume des cieux – autrement dit croire sans penser, juste obéir avec la naïveté du gamin qui ne remet jamais en question de ce que Papa lui ordonne. Mais c’est d’un autre enfant, dont parle le philosophe : celui qui est innocence et qui joue en créant son propre univers imaginaire, celui qui a encore en lui toutes les possibilités humaines à développer. L’enfant qui joue s’oppose à l’homme malade, l’innocence au nihilisme. « Il aimait jadis le « Tu dois » comme son bien le plus sacré : maintenant il lui faut trouver l’illusion et l’arbitraire, même dans ce bien le plus sacré, pour qu’il fasse, aux dépens de son amour, la conquête de la liberté », disait Nietzsche dans Les trois métamorphoses, chapitre 1 des Discours de Zarathoustra.

Car « l’enfant est innocence et oubli, un renouveau et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, une sainte affirmation. Oui, pour le jeu divin de la création, ô mes frères, il faut une sainte affirmation : l’esprit veut maintenant sa propre volonté, celui qui a perdu le monde veut gagner son propre monde. » Le oui d’obéissance de l’âne devient affirmation de soi de l’être-enfant. Le devoir est remplacé par la création – la routine par le jeu. Cet enfant-là est le modèle de l’artiste (au plan esthétique) et de l’homme supérieur (au plan éthique). Nietzsche a trouvé cette idée chez un Grec antique, Héraclite : « Le temps est un enfant qui joue en déplaçant des pions. La royauté d’un enfant. » (Fragment 130 (52) traduit par Marcel Conche. L’enfant est l’innocence du devenir qui aime la vie pour elle-même.

Ce pourquoi Zarathoustra voit cette « fête de l’âne » comme une « invention », « une brave petite folie », une joie des convalescents de l’angoisse. « Et faites cela en mémoire de moi », déclare Zarathoustra en singeant avec ironie le Fils de Dieu.

Politiquement, la majorité des électeurs aux dernières Législatives ont agi comme des chameaux, supportant tous les fardeaux ; ils ont cru devenir lions en rugissant insoumis ou rassemblés, mais ils ne sont au fond que des ânes qui braient, qui appellent papa-État. Pas des créateurs ni des enfants qui jouent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée

Emmanuelle Seigner est chanteuse rock et comédienne, petite-fille, nièce et sœur de comédiens, fille de photographe et journaliste. Née en 1966, elle est mannequin de mode dès 14 ans et connaît bien ce milieu où son mari, de 33 ans plus vieux qu’elle, s’est fait épingler en 1977. Ce mari est Roman Polanski, qu’elle épouse en 1989, à 23 ans, et avec qui elle a deux enfants : Morgane et Elvis. Le récit qu’elle livre ici commence en 2009, le 26 septembre. Il s’agit de l’arrestation en Suisse pour extradition vers les États-Unis de Roman Polanski pour une affaire datant de 1977, 32 ans auparavant, pour laquelle il a été condamné et a déjà purgé sa peine. Il s’agit de relations « illicites » du cinéaste, alors photographe de mode, avec une mannequin de 13 ans et demi, Samantha.

Elle a tenu à livrer son témoignage, pierre blanche de notre aujourd’hui que l’on retiendra sans doute dans les livres d’histoire de la société.

Premier choc : celui des époques. Ce que l’on admettait comme la norme dans certains milieux artistes à l’époque est honni aujourd’hui.

L’adolescente pubère et initiée était consentante et désireuse, il ne s’était rien passé que de doux, « un érotisme mutuel » disent les experts psychiatres commis au procès (p.57) mais, lorsqu’elle l’avait raconté avec enthousiasme à sa sœur, la mère avait porté plainte. « Je savais que Samantha allait avoir 14 ans, qu’elle avait déjà un petit ami de 17 ans , qu’elle était très libérée, avait une vie sexuelle et rêvait de devenir une star de cinéma. Je savais que sa mère – une comédienne de 34 ans – l’avait présentée à Roman pour poser dans reportage photo commandé par le magazine Vogue Homme qui voulait comparer les jeunes filles françaises aux américaines. Moi-même, j’ai été mannequin à 14 ans, en 1980. Plein de filles, dans ce milieu de la mode, couchaient avec les photographes. Ainsi jouait l’époque. On célébrait les lolitas au cinéma, dans les livres et les magazines. Je ne dis pas que c’est bien ni souhaitable, sûrement pas. Mais c’était l’air du temps. Et on entendait personne le déplorer publiquement. Personne » p.23.

Second choc : celui de la disparité des lois des États sous une même fédération des États-Unis.

« Nous sommes en mars 1977. La loi californienne réprime les relations avec les filles de moins de 18 ans, un interdit qui varie selon les États. En Géorgie, par exemple, il ne concerne que les moins de 12 ans »p.54. D’un kilomètre à l’autre, la morale judiciaire change, sans que la société soit différente. Ce pour quoi, malgré « la loi », les peines étaient rarement requises, surtout lorsque tout c’était passé dans le bonheur. « La même année, dans ce district, plus de 40 personnes avaient été mises en cause pour ce délit. Aucune n’effectuera un seul jour de prison » p.55.

Troisième choc : celui du mensonge du juge américain, soucieux d’être bien vu pour être réélu.

« Le 16 septembre très soucieux d’être bien vu des médias, Laurence J. Rittenband déclare infliger à Roman la peine de diagnostic évaluation qui ne permet pas à l’accusé de faire appel et l’envoie en prison pour un maximum de 90 jours. (…) Rittenband précise que ce séjour en centre de détention fera office de peine et qu’il n’y aura pas d’incarcération ultérieure ». Polanski effectue sa condamnation à la prison sans rechigner.

Mais, coup de théâtre : « A leur stupeur, les avocats découvrent que Laurence Rittenband a changé d’avis sous la pression du feu médiatique. Aux États-Unis, les juges sont élus. Ils tiennent à polir leur image : ‘ il va falloir que je lui colle une peine d’une durée indéterminée !’ lance-t-il pendant cette réunion houleuse » p.57. Avec ce juge, plus soucieux de son image dans l’opinion que de la justice, le mensonge fait office de stratégie. « Roman n’a jamais cherché à fuir à la justice américaine, ni avant son inculpation, ni lors de son emprisonnement. Il a assumé. Mais cette fois, face à ce magistrat qui n’a pas de parole, il fiche le camp » p.58.

Quatrième choc : personne n’écoute la victime.

« Rien n’oblige Samantha Geimer à soutenir Polanski. Et pourtant, à plusieurs reprises, elle a demandé à la justice californienne de classer le dossier arguant que l’incroyable entêtement du tribunal lui est aussi pénible qu’à Roman. Agirait-elle ainsi avec lui s’il avait fait preuve, 30 ans plus tôt, d’une violence insoutenable ? » p.79. La sacro-sainte « victime », devant laquelle on est en général à genoux, est ici évacuée comme gêneuse de la Morale en marche, que la vertueuse Justice sous la pression des indispensables Réseaux de chiennes de garde est en charge de faire respecter, au mépris des droits, des procédures et du changement des mœurs.

Cinquième choc : l’hystérie de lynchage des réseaux sociaux qui n’ont que faire de la morale et de la justice s’ils connaissent leur petit quart d’heure de gloire personnel en tirant (c’est le plus facile) sur une ambulance.

« Polanski est un nom qui déclenche des fantasmes si intenses, fiévreux, irrationnels » p.103, écrit sa femme, catastrophée par sa vie de famille brisée par l’emprisonnement durant dix mois de son mari retenu en Suisse, cinéaste empêché de travailler et père qui ne peut suivre ses enfants. Morgane a 16 ans et doit passer le bac ; Elvis a 11 ans et commence sa sixième – deux années cruciales dans le système scolaire français.

Mais Polanski est célèbre – et juif : deux défauts qui suscitent l’envie et la haine des cerveaux rétrécis, surtout dans l’anonymat du net. Le Juif est toujours, chez les chrétiens puritains yankees, soupçonné d’être un bouc, donc lubrique, avant d’être un bouc émissaire commode pour se débarrasser sur son bon dos des péchés que l’on a soi-même commis ou rêvé de commettre. Ainsi va la foule, forte en meute contre les faibles, vile devant les forts qui l’enjôlent et la domptent. Polanski est voué au « gaz » mais Trump est loué pour sa force. Mais qui a violé, dans la réalité ?

Évidemment, une pétasse profite du show médiatique autour de l’extradition de Polanski pour se croire « violée » à son tour (Moi aussi ! Moi aussi !). Charlotte Lewis (dénonçons aussi les truies) était une débutante amoureuse de Polanski, évincée par Emmanuelle qui est devenue sa femme ; elle a voulu se venger, comme la Springora avec Matzneff. « Dans le journal britannique [News of the World] elle raconte aussi qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles tarifées avec des hommes plus âgés dès ses 14 ans. ‘Je ne sais plus avec combien d’hommes j’ai couché à l’époque pour de l’argent. J’étais naïve. On me disait d’être gentil avec untel’ (…) Bref, on peut se demander pourquoi elle a jugé bon d’aller accuser Roman 26 ans après. Toute cette malveillance me paraît choquante » p.136. On le serait à moins…

Sixième choc : le « deal » à l’américaine les évadés fiscaux américains de la banque suisse UBS contre l’extradition de Polanski.

Rien n’est plus cynique qu’un État, « le plus monstrueux des monstres froids », dit Nietzsche. Qu’importent les personnes qu’il broie s’il peut faire avancer ses intérêts (p.90 et p.144). Utiliser une affaire vieille de plus de trente ans, et réglée selon la loi américaine, pour forcer la main du paradis fiscal, n’est qu’une anecdote. Seul le résultat compte et, en effet, les États-Unis auront les noms de 4500 fraudeurs, tandis que la Suisse pourra alors rejeter dédaigneusement la demande d’extradition, mal fondée en faits et comprenant un élément de preuve dissimulé, le témoignage du procureur contre le juge.

Ce n’est pas une personne, mais toute une famille, que l’hystérie d’un « maccarthysme néo-féministe » (p.174) condamne à l’enfer sur la terre même. « Pour mes enfants, pour Emmanuelle, c’est épouvantable . C’est pour eux que je parle (…) Ils souffrent énormément. Ils reçoivent des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux » p.175.

C’est aussi certains politiciens ou artistes qui apparaissent veules, bien moins intelligents qu’on le croyait (p.174) : Marlène Schiappa, Roselyne Bachelot, Franck Riester, Adèle Haenel… A l’inverse, d’autres se révèlent : Nicolas Sarkozy qui soutient Polanski au titre du droit, Bernard Tapie et Bernard-Henry Lévy qui envisagent des actions radicales pour le faire évader, Catherine Deneuve, Yasmina Reza, évidemment Samantha Geimer la soi-disant victime, et tant d’autres.

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, 2022, éditions de l’Observatoire, 183 pages, €18.00 e-book Kindle €12,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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2 Riga musée d’art national

Dès notre arrivée, nous prenons le bus pour le musée national des Beaux-arts de Lettonie, un bâtiment du XIXe siècle. Il présente surtout de la peinture locale, principalement du début du XXe siècle. Je vois de belles choses sur la nature, les hommes, les saisons, mais rien de mondial. Il s’agit d’une peinture traditionnelle et régionale, centré sur le pays. Guita, notre guide de la journée, est purement lettone de culture mais lituanienne de nationalité. Elle parle un français chantant un peu archaïque, très clair et plutôt précis. Elle vante la sensibilité à la nature des gens de son pays, capables de manifester contre la coupe des arbres plus que pour l’âge de la retraite. C’est une sensibilité « un peu païenne », dit-elle. Elle est issue de la culture des Vieux Prussiens avant les conquêtes teutoniques et polonaises des XIIe-XIVe siècle.

Un grand escalier s’ouvre pour accéder à l’étage. Ses vitres donnent sur le parc solitaire et glacé où trois ados en survêtement font du skate à grands raclements de planche. Ils ne sont pas très doués. Le hall du premier est orné de cartouches présentant les paysages du pays, dans le style Europe centrale de tradition.

Une belle femme de Johan Nepomuks Hibers en 1845 : elle est sereine en mauve pâle sur fond de vert. La nature, les bouleaux, les lacs gelés, la neige, sont chantés par Janis Roberts Tilbergs.

Les paysages de Mihaels Aleksandrs Mihelsons, peintre du plein 19ème, sont à la fois réalistes et romantisés. Julijs Feders, à la même époque, fait de même. Il présente la nature telle qu’il la voit et la célèbre en sa natureté.

Arturs Baumanis va jusqu’à en faire une Arcadie pour des humains au naturel, demi-nus, vivant en communauté sous l’égide d’un patriarche. Johans Walters fait se baigner des enfants nus en 1904. Janis Rozentals n’hésite pas, en 1901, à peindre des enfants jubilant, au printemps, le torse nu, le garçon de 12 ans comme la fille du même âge. Ils sont amis par la nature. Leur chair chante de joie au soleil renaissant ; ils sont le cosmos qui bouillonne, la sève qui monte, la vie qui s’élance.

Le même peintre expose une mère apaisée, tenant son bébé dans les bras en 1905.

J’aime aussi ce moulin pâteux, coloré, exacerbé, d’Uga Skulme en 1936. Une maison est au fond, un bois sur la gauche ; la forêt et le vent fournissent l’énergie aux hommes. Nikolajs Breikss, en 1936, chante la marqueterie des champs et des prés aux abord d’un village, la nature domptée, adaptée à l’humain par l’humain, havre de paix et de douce prospérité… qui va être bouleversé et ravagé par la guerre qui vient et qui est déjà prévisible en cette fin des années trente.

Le printemps de Vilhelms Purvitis n’en est que plus éclatant, explosant de pétales, la vie en fleurs en 1933 encore, le tragique du végétal exubérant.

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Le discours de Vlad la Terreur

A l’Assemblée fédérale de Russie le 29 février 2024, autrement dit hier, Vladimir Poutine veut à la fois préparer sa population à une mobilisation militaire (impopulaire), tout en mobilisant les esprits patriotiques contre l’Occident (impie). Comme pour Hitler, la guerre est le moyen pour lui de rester au pouvoir indéfiniment ; il ne connaît que la force, comme les bagarreurs de rues dont il a été – il ne la lâchera pas comme ça. Ce pourquoi les appels candides à la « négociation » avec la Russie des (trop) belles âmes intéressées à « la paix » et à la « fin des massacres » est une illusion. Pour négocier il faut être deux. Or Vlad l’empaffeur ne veut rien négocier. Il est en position de force et en profite – qui ne le ferait ? Pour éviter la guerre, il faut la préparer. Vlad le rempileur n’a que trop profité en Tchétchénie, en Géorgie, en Crimée, au Donbass, des faiblesses et lâchetés occidentales. Il ne connaît que la force, seule la force peut limiter ses désirs immodérés.

Soyons réalistes et – surtout, écoutons ce qu’il a à dire. Dans son discours il parle de « nos objectifs stratégiques, des questions qui, à mon avis, sont d’une importance fondamentale pour le développement confiant et à long terme de notre pays. » La Russie est confrontée à des changements radicaux en raison des sanctions : repli sur soi, économie de guerre, militarisation du politique. «  Il est important pour nous d’accélérer le rythme de résolution des tâches sociales, démographiques, infrastructurelles et autres, tout en atteignant un niveau qualitativement nouveau d’équipement de l’armée et de la marine. »

Les grandes écoles sont transformées en casernes et en centre de propagande idéologique ; les universités sont mises au pas. « Les militaires et les vétérans ayant fait des études supérieures et possédant une expérience en matière de gestion, quels que soient leur grade et leur position, pourront participer à ce programme. L’essentiel est qu’il s’agisse de personnes ayant fait preuve de leurs meilleures qualités et ayant montré qu’elles étaient capables de diriger leurs camarades. » La militarisation de la société doit être du haut en bas, elle prépare la suite : la guerre perpétuelle. Les anciens vétérans, lorsqu’ils reviendront, seront la base de cette nouvelle élite patriote. « Ils devraient occuper des postes de premier plan dans le système d’éducation et de formation des jeunes, dans les associations publiques, dans les entreprises publiques, dans les affaires, dans l’administration nationale et municipale, à la tête des régions, des entreprises et, en fin de compte, des plus grands projets nationaux. » « Je le répète, la véritable élite, ce sont tous ceux qui servent la Russie, les travailleurs acharnés et les guerriers, les personnes fiables, dignes de confiance, qui ont fait leurs preuves, qui ont prouvé leur loyauté envers la Russie. »

Finies les oppositions, quiconque n’est pas avec le président est contre la Russie et sa civilisation. Exit les traîtres ! Emprisonnés, empoisonnés, suicidés, abattus, traqués dans le monde s’il le faut, la combat n’a aucune limite. Finies les privatisations juteuses : tous les oligarques soupçonnés d’être tièdes verront leurs propriétés confisquées « par l’État » (autrement dit la mafia proche de Poutine).

Comme Staline, Poutine veut renouveler les élites pour en mettre de nouvelles à sa botte. Staline avait fait entrer massivement de jeunes communistes incultes pour qu’ils votent en sa faveur et le considèrent comme un intellectuel ; Poutine a conspué la fête des « presque nus » de la jet-set moscovite. Pour lui, c’est une caste qui se croit des droits et des privilèges particuliers (tiens, pas lui ?) et qui ne rendent aucun service à la société (c’est vrai, Moscou n’est pas une fête). Les Occidentalisés ont déjà quitté le pays (autour de un million de personnes, croit-on) et les autres vont être mis au pas (dans des camps de redressement ?). Pour les anciens combattants en Ukraine (qui ont survécu, ce qui fait peu de monde ..), une nouvelle filière de formation va être mise en place pour leur assurer une place dans la société au retour de guerre. Comme après la 2GM en Occident… la Russie n’invente jamais rien.

L’enjeu ? « la Russie est le bastion des valeurs traditionnelles sur lesquelles s’est bâtie la civilisation humaine ». La Chine, empire millénaire, appréciera ; les chefferies africaines aussi. Mais Poutine n’en est pas à une contradiction près. Le combat doit être porté jusque chez l’adversaire par la subversion, la propagande, le hacking, l’enrôlement d’« idiots utiles ». Le poutinisme est un humanisme, tous les partis pour la tradition doivent se rallier à son kimono blanc. Utiliser la force de l’adversaire pour, habilement, le terrasser : telle est l’essence du judo, que Poutine pratique depuis son adolescence. Il faut quitter l’intégration économique dans les structures occidentales par l’exportation de matières premières et d’énergie (le piège où les Allemands, gros nigauds avides, se sont fait engluer) pour assurer l’autarcie russe – et exporter vers les ennemis de l’Occident : Chine, Iran, Afrique.

Car si la Russie est immense par son territoire, elle est un nain par sa population (145 millions d’habitants) : natalité en berne, mortalité forte, système de soins défaillant, alcoolisme et violences conjugales. Poutine, qui se tourne vers la Chine, a peur d’être absorbé. Pour l’instant, l’empire « du milieu » a d’autres préoccupations, mais dans l’avenir ? Poutine voudrait faire exister la Russie comme « grande puissance » à l’égal de l’URSS ; pour cela, il lui faut l’Europe. Non seulement les provinces irrédentistes peuplées de russophones et plus largement les territoires perdus de l’empire, mais toute l’Europe. Face au continent asiatique dominé par la Chine, au continent américain dominé par les États-Unis, le continent européen doit être dominé par la Russie, seul pays capable – selon Poutine – d’unifier les divisions.

Pour cela, travail-famille-patrie, la trilogie des fascismes. « Et bien sûr, l’objectif principal de la famille est la naissance d’enfants, la continuation de la race humaine, l’éducation des enfants, et donc la continuation de notre Peuple multinational. Nous voyons ce qui se passe dans certains pays, où l’on détruit délibérément les normes morales et les institutions familiales, poussant des peuples entiers vers l’extinction et la dégénérescence ». Aussi, « une famille nombreuse avec beaucoup d’enfants doit devenir la norme ». Hitler avait dit la même chose. Mais il n’a pas eu d’enfants – et Poutine ? Seulement deux…

Guerre ouverte, conquête de territoires, mais surtout menaces, sujétion par la peur, domination des esprits. Voilà le plan. A moins que, forces nucléaires aidant, la Russie soit à demi-vitrifiée – comme l’Europe – et que la Chine alors en profite de s’emparer de toute la Sibérie, quasiment vide de Russes. Poutine aura échoué, mais tout son peuple avec lui. Comme le disait Hitler, que périsse l’Allemagne puisqu’elle n’a pas été capable de vaincre.

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Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, chent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

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Les sept sceaux de Nietzsche

Les sept sceaux concluent la Troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, en référence au livre de l’Apocalypse qui conclut la Bible. On se souvient que Nietzsche était fils de pasteur et qu’il a assidûment lu les textes sacrés. Sa propre prophétie est ici déroulée en entier par son prophète Zarathoustra, avatar du fondateur du Zoroastrisme, né en Iran vers 1500 ans avant notre ère.

« Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! », scande Nietzsche/Zarathoustra à la fin de chaque sceau. Telle est sa signature, l’amour de l’éternité, lui qui est « plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, qui chemine entre le passé et l’avenir (…) prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, chargé d’éclairs affirmateurs ! qui se rit de leur affirmation ! » – tel est le premier sceau qui scelle le destin du prophète : deviner l’avenir.

Le second est colère et moquerie, « balai pour les araignées » et « vent purificateur ». Il est celui qui « aime à être assis sur les églises détruites ». Églises mises pour dogmes réputés intangibles et qui ne demandent qu’à être remis en cause, « falsifiés » selon Karl Popper en ce qui concerne la science.

Le troisième est souffle et rire, « jouer aux dés avec les dieux ». il est celui qui fait trembler la terre « de nouvelles paroles créatrices ». Un appel à s’épanouir soi-même et à créer ses propres valeurs, ce qui vaut pour bien vivre : des enfants, une œuvre, des actes envers les humains et des créations artistiques.

Le quatrième sceau est son art de mêler. « Ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et le pire au meilleur. » Car, selon Nietzsche, « il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume. » Car en ce monde, tout est sans cesse mêlé et sans cesse en mouvement. Le pur n’est qu’une vue de l’esprit, une abstraction ; tout est lié, bon comme mauvais, bien abstrait comme mal abstrait, contrairement au dogme biblique trop binaire – et l’humain doit faire avec s’il veut devenir plus qu’humain.

Le cinquième est une « joie de navigateur », un goût profond d’explorer l’inconnu et de connaître l’inouï. « J’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et plus encore quand, irritée, elle me contredit. » Il s’agit d’une joie inquiète, sans cesse le mélange entre le bon et le mauvais, l’exaltation qui pousse et la prudence qui ne laisse pas en repos. Les côtes ont disparu, mais en route !

Le sixième sceau est la « vertu du danseur » qui ne reste jamais en repos, une « méchanceté riante » qui décape les fausses illusions, les stratégies de pouvoir et les mensonges. « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude. » Ceci « est mon alpha et mon oméga », dit Nietzsche, « que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau ». Bien loin des pesantes digestions des petit-bourgeois allemands de son temps qui ruminent leur petit foin dans leur petit coin en regardant passer les trains ; loin des lourdeurs de la philosophie allemande qui jargonne avec les mots-valise, si aisés à créer en allemand ; loin des ventres à bière et goûts de la fange de ses compatriotes.

Quant au septième sceau, il est la synthèse de tout cela. « Ainsi parle la sagesse de l’oiseau : voici, il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi de côté et d’autre, en avant, en arrière, toi qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Ô comment ne serais-je pas avide de l’éternité, impatient du nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour ? » Rien n’est jamais établi mais sans cesse en mouvement ; rien n’est jamais donné qu’on ne doive conquérir ; nulles paroles ne sont à prendre pour argent comptant mais soupesées et critiquées car elles sont avant tout mensonges – vrai partiel, enjolivé ou flétri, déformé par celui qui parle et la vision qu’il a de ses propres paroles – les mots ne sont que des abstractions des choses et les phrases des échafaudages de mots, pas du réel. Pour Zarathoustra, l’éternité est un éternel recommencement, l’anneau Draupnir du dieu Odin (qui était un bracelet viking et non pas une bague), qui faisait ruisseler la richesse.

Car Nietzsche l’Allemand reste proche de la mythologie nordique dans son subconscient. Comme elle, il exalte une aristocratie qui met en avant le caractère et l’énergie, l’art poétique et ses variations plus que le traité philosophique ne varietur. Comme elle, Nietzsche voit l’histoire du monde comme une suite de cycles de naissances et de décadences qui se terminent par une catastrophe cosmique avant la renaissance d’un monde nouveau doté de valeurs nouvelles.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Albert Morice, Saigon

La collection Heureux qui comme… (référence au poème de Joachim du Bellay) accueille des récits de voyageurs du passé, comme la Sicile de Guy de Maupassant, Pompéi de Théophile Gautier, Florence d’Alexandre Dumas, Sparte de Maurice Barrès ou Angkor de Pierre Loti. Saigon (écrit sans tréma selon Albert Morice) s’appelle Hô Chi Minh-Ville depuis 1975 et la victoire nationale communiste du nord sur le sud. Utopie marxiste selon laquelle l’Histoire commence à Karl, renommant les villes en pré-Woke pour faire table rase de tout le passé. Ainsi Karl-Marx Stadt, Leningrad, Stalingrad, Hô-Chi-Minh-Ville. Comme si Paris s’était renommée François-Mitterrand-Ville…

Ce n’était pas « mieux avant » mais Albert Morice a connu le Saigon de 1872, ancien village de pêcheurs khmers proche du delta du Mékong devenue petite ville de cases sur pilotis des marchands viets et chinois venus par le grand fleuve. Les troupes coloniales françaises se sont emparées de Saigon en 1859, après la création d’un Ministère des Colonies l’année précédente. Albert Morice a alors 10 ans. Il deviendra médecin après deux ans d’études médicales (depuis, les études s’allongent à l’infini sans guère mieux soigner, hors techniques…) et demandera à partir en Cochinchine comme médecin de Marine en 1872. Il restera deux ans dans la péninsule indochinoise avant de revenir pour six mois en métropole où il publie sa suite d’articles sur Saigon dans la célèbre revue Le Tour du monde. Lorsqu’il repart en 1876, ce n’est que pour quelques mois, il est rapatrié sanitaire pour tuberculose et meurt à Toulon à 29 ans.

Il n’a pas eu le temps de faire d’enfant et s’intéresse à tout, en dilettante ou en naturaliste. Il aime les plantes, les insectes, les serpents, les animaux ; quant aux divers types humains, il les considère comme à l’époque de la suprématie blanche : des peuples-enfants à peine dérivés du singe. C’est du moins sa première impression, largement partagée par ses lecteurs à l’époque. Il changera d’avis au fil des mois et des pages, car cette supériorité culturelle n’engendre chez lui aucune haine, seulement de la répulsion initiale pour les mœurs et surtout la saleté. Le XIXe siècle est hygiéniste et Morice est médecin. Toutes les maladies comme la malaria, le trypanosome, le choléra, la dysenterie, la lèpre, le ténia, la variole, la bourbouille, se concentrent sous les tropiques, dans la proximité de l’eau et la promiscuité grouillante des êtres.

Ce qui ne l’empêche nullement d’avoir de l’empathie pour les petits mendiants qui donnent du feu aux cigarettes, « la grêle charpente des femmes annamites », et, « au milieu de ces vices des races privées de liberté, (…) des qualités qui permettent d’espérer beaucoup : une gaieté touchant trop souvent au persiflage, une aptitude puissante à apprendre et à comprendre et, chose singulière, un certain orgueil de race, du moins chez quelques-uns » p.27. Autrement dit, tout n’est pas perdu, l’éducation et l’hygiène vont civiliser ces mœurs encore sauvages. L’observation naturaliste se veut neutre d’idéologie, et le sentiment de fierté blanche se met en retrait face aux réalités des gens. Ce pourquoi Albert Morice, malgré les sursauts d’expressions qui nous semblent aujourd’hui inacceptables, reste un voyageur qui sait voir.

Ainsi « le gamin de Saigon », décrit comme le gamin de Paris de Delacroix dans son tableau sur la Liberté guidant le peuple (seins nus), ou le Gavroche de Victor Hugo que son auteur a fait mourir en 1832. Comme son modèle parisien d’enfant-moineau, « le gamin de Saigon est un être hybride : c’est un enfant de Paris enté sur un lazzarone, et transporté sous le soleil de l’Orient » p.31. A moitié nu ou en loques, il sert de porteur dans les villes, de guide et de ramasseur de gibier lors des chasses, de protecteur contre les buffles agressifs qu’il connaît bien, de tuteur aux Blancs inhabiles à marcher sur les minces talus des rizières alors que lui-même plonge « avec insouciance ses jambes dans l’horrible boue chaude » p.32.

Morice passe en revue les troupes annamites, les femmes congaï, leurs costumes, leurs caractères, le machouillage du bétel, la fumerie d’opium, l’enterrement, la fête du Têt, les spectacles (interminables) de marionnettes. Il préfère s’intéresser aux geckos, aux margouillats, aux crocodiles (qui se mangent), aux tigres (qui préfèrent dévorer l’indigène nu plutôt que le Blanc trop habillé), l’éléphant blanc, le cobra (dont il a pris la mère et une portée !), les fourmis noires (qui dévorent tout), les scorpions (aucun mortel), les araignées, les singes (de diverses sortes), les mini-cerfs, le varan, le pangolin, l’herpéton tentaculé (ou serpent à barbe qui vit dans l’eau)…

Quant à la ville, la rive « de droite était couverte de fort petites cases en torchis et en paillote, qui pour la plupart trempaient à moitié dans le Donaï ; sur la gauche s’étalait Saigon (et non pas Saïgon comme on s’obstine encore à l’appeler en France)» p.16. La ville blanche aux maisons de pierres grignote peu à peu l’arroyo chinois aux maisons de bois sur la rivière. Le médecin reste trois mois dans la capitale du sud avant d’aller en mission à Choquan et Cholon puis à travers toute l’Indochine.

Il recueillera nombre d’animaux, surtout des serpents, qu’il fera livrer au Jardin des Plantes à Paris, et des sculptures Cham (du IIe à la fin du XVIIe siècle) qu’il enverra au musée Guimet de Lyon. La moitié des caisses couleront avec le vapeur naufragé Meï-Kong des Messageries maritimes. Elles seront récupérées dans les fonds marins en 1995 et ramenées en Europe.

Un récit d’exotisme et de curiosité pour le monde et les êtres vivants qui montre combien le choc initial de civilisation laisse peu à peu place au décentrement de soi pour aborder la réalité des choses.

Albert Morice, Saigon, 1875, Magellan collection Heureux qui comme… 2018, 125 pages, €7,01, e-book Kindle €4,99 ou emprunt abonnés (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Philippe Curval, L’homme à rebours

Un homme entièrement nu déambule sur le sable d’un désert, jusqu’à une plage vide. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il fait ici. Il est sans racines et sans mémoire – le parfait objet fonctionnel de l’intelligence analytique artificielle. Sauf qu’un être humain n’est pas un robot et des bulles de souvenirs surgissent, en fonction du contexte. Ainsi cette plage, où un ballon vient taper le mollet. C’est son fils qui joue en slip avec sa petite sœur, et sa femme qui bronze nue sur le sable un peu plus loin. Un souvenir de vacances sur une plage de Sicile.

Sur Terre I, le narrateur a eu une vie normale, architecte, marié, deux enfants, des congés payés et l’ennui, sauf la faim de sexe qui le colle à sa femme, laquelle s’en lasse un peu. Mais il n’aime pas les enfants, immatures et stupides. Sur Terre I car une bulle fait resurgir un autre souvenir, celui d’un ingénieur qui lui propose un « voyage analogique » dans les univers parallèles. C’est sa femme qui lui présente Norge et il deviendra son amant pendant son absence. C’est que Felice Giarre s’empresse d’accepter ; il ne ressent embarras dans sa vie, tout est trop parfait, formaté, les ordinateurs s’occupant de produire, les robots de servir. Même les enfants sont éduqués par des machines et formatés pour être conformes aux normes sociales requises.

L’univers parallèle où s’est retrouvé nu est donc Terre II, issue de son imagination. Presque rien, des humains préhistoriques qui survivent de la chasse aux lézards et autres mammifères du désert et qui ,le chassent pour sa viande. Mais il reste insatisfait et prononce le mot magique pour revenir sur Terre I car il a expérimenté le premier ce voyage analogique et doit en rendre compte.

Norge l’accueille amicalement et ils parlent de son expérience. Mais Felice, comme agi par une force qui le dépasse, va le tuer. Pas question de multiplier les sauts dans les univers parallèles, au risque de voir se télescoper les individus qui y sont déjà. Heureusement, il semble n’exister qu’un seul Felice Giarre dans l’ensemble des univers, ce qui est curieux, mais…

C’est sur Terre III, lors de son prochain voyage, que le jeune homme physiquement parfait en début de trentaine, à la musculature entre l’adolescent et l’âge mûr, va découvrir qui il est. Terre III est l’univers où l’ordinateur a pris le pouvoir sans le vouloir, abandonné par « les mystiques » qui en ont fait leur dieu. Certains humains peuvent choisir l’immortalité mais pas les mystiques, écolos avant la lettre, qui trouvent que la nature fait bien les choses et que le Créateur ne doit pas être contré. Comme l’ordinateur centralise toute la mémoire humaine, il est à même de prendre de bien meilleures décisions – pour le bien commun et sans les émotions parasites – que l’ensemble des votants qui s’en moquent pour la plupart.

Où la démocratie, par son confort, incite à la démission du collectif et à donner le pouvoir à l’IA. Car c’est bien ainsi que cela va se passer pour les humains dans l’avenir, trop heureux de déléguer tout effort. Déjà les enfants sont rationnés, et l’on n’en fait d’ailleurs plus que via les machines, le sexe perdant son but reproductif. Les couples n’existent presque plus, chacun restant libre de son corps et de ses envies.

Felice va découvrir qui est son père et – ce qui le hante – qui est sa mère. En fait, il accomplit à son extrême l’objectif des Lumières de libérer l’humain de toutes déterminations. Felice est l’être sans terre ni racines, sans famille si préjugés ; même son corps lui est de trop et il va s’en affranchir comme d’une enveloppe. Il a dépassé le stade humain et devient créateur. Dès lors, il est libre de créer ses propres planètes, résolvant le problème démographique terrien.

Un beau texte, souvent poétique, dans la veine des mœurs du début des années 70 où la nudité et le sexe devenaient naturels. Il est interdit d’interdire et l’imaginaire peut prendre son essor. L’inventeur de la science-fiction française avec Gérard Klein et Jacques Sternberg, entre autres ; il a reçu pour ce roman le Grand prix de l’Imaginaire en 1975.

Philippe Curval, L’homme à rebours, 1974, J’ai lu 2001, 256 pages, €5,43 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Colette, L’étoile Vesper

Mémoires ? Pas vraiment, Colette clouée dans son appartement du Palais-Royal par une arthrite de la hanche, compense son inactivité physique par l’écriture et ses observations du vif par les souvenirs. Tout fait ventre, le moindre incident est propice à l’évocation de ce qui fut. La nostalgie reste toujours ce qu’elle était et la moindre photographie fait remonter des paysages, des maisons, des gens, des atmosphères.

Notamment la Bretagne, la demeure Rozven du Blé en herbe avec Bertrand en adolescent magnifique de 16 ans, « Une folle chevelure blonde et salée, l’œil aux nues, charmant, irresponsable et affecté » p.856 Pléiade. L’aîné d’une triade de Jouvenel issus de mères différentes, dont la dernière est la fille de Colette, 7 ans. Tous « demi-nus, écorchés par le roc poreux et le sel », des enfants devenus adultes.

Hélène Picard, la poétesse ariégeoise devenue secrétaire et amie de Colette, en était de cette bande de colons bretons aux vacances. Elle rêvait de l’amour avec le mauvais garçon poète Francis Carco, qui habitait à deux pas de Colette, sans jamais le consommer. Inversion des rôles, ce n’est plus l’homme qui chante sa muse mais la femme qui chante son homme, plus jeune et désirable, comme féminisé en muse. « Comme tu sens la fille et la nuit et la haie, / Et peut-être, parfois, le bel enfant de chœur », écrit-elle sans hésiter pour déviriliser le jeune homme (cité par Colette p.826). Elle serait sans notre grantécrivain du Palais-Royal bien oubliée aujourd’hui, comme l’est la poésie écrite, d’ailleurs.

Onze chapitres sautant du coq à l’âne, par association d’idées ou par caprice d’une retrouvaille, font le miel de ce livre de fin de vie. Une médium « voit » la chatte Dernière, une chartreuse morte depuis longtemps passer encore entre les jambes. Un jeune journaliste de 22 ou 23 ans voudrait connaître « la méthode » de l’écrivain, mais écrire exige-t-il une méthode ? On se met devant la page blanche et la plume court d’elle-même. Ensuite on relit, on déchire ou on corrige, on réécrit puis on valide. Chéri a-t-il vraiment existé ? demande le béjaune un peu jaloux peut-être. Oui et non, peut-être, cela ressort de l’intime, de l’émoi, du sentiment musical. L’œuvre répond et comprenne qui pourra. Mais Colette songe alors que ce roman est peut-être le meilleur de son œuvre. « Quoi de plus normal que de trembler devant ce qui est jeune ? » s’interroge Colette à ce moment (p.838).

Vesper est le nom de Vénus, l’étoile du soir qui est aussi celle du matin, commence et termine les jours. C’est la planète de l’amour sexué, la déesse de la séduction à laquelle Colette a beaucoup sacrifié, mère d’Hermaphrodite et de Cupidon, que Colette a beaucoup mis en scène dans ses romans-récits. Toujours sensuelle Colette. « Cette nuit, je rêvais que je montais à cheval avec des étrivières un peu trop longues. L’amoureux va-et-vient, la félicité du galop sur une selle bien usagée … » (p.849), Colette décrit le plaisir physique de chevaucher, de se frotter en rythme le sexe à la selle. Depardieu en Corée n’a rien inventé, mais Colette y fait allusion sans grossièreté.

Vesper désigne aussi les vêpres, la prière chrétienne du soir, et Colette déroule la sienne. Elle est née, elle a vécu et aimé, elle est handicapée par l’âge et s’éteint. Le livre est une sorte d’inventaire. Le Palais-Royal est un jardin fermé de monuments, « une petite province » où le vent entre librement et où les gens résistent encore et toujours aux envahisseurs – pour Colette un fond la campagne à Paris, le cœur de la France anti-boche.

Certains textes ont paru avant la publication en volume dans des revues ou des journaux, de 1923 à 1945, mais l’œuvre est retravaillée, reconstruite, entrechoquée pour donner cette mosaïque qui est l’esprit même de Colette, le chemin de l’œil et des sens à la plume et au livre. Une belle lecture à savourer encore.

Colette, L’étoile Vesper, 1946, Livre de poche 2004, 180 pages, 7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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Musée Van Loon à Amsterdam

Dans un hôtel particulier du XVIIe siècle à la façade de grès classique, dans le canal de l’empereur – KeisersGracht – la famille Van Loon a installé un musée d’ambiance. Elle occupe toujours la maison, mais à partir du second étage, laissant le rez-de-chaussée et le premier étage aux visiteurs. Il s’agit d’un intérieur bourgeois riche ou, dès l’entrée, sur la droite, un salon tendu de tissu offre ses fauteuils Louis XV et ses bergères garnies de toile de Jouy, ainsi que des portraits d’ancêtres et des photos de famille récentes encadrées.

Sur la gauche, la salle à manger avec une grande table dressée pour le dîner aux multiples couverts et verres, les plats à salade, à légumes et à viande. La table fait face aux deux hautes fenêtres sans rideaux qui donnent sur le canal. Ni rideau, ni volet, les Hollandais n’ont rien à cacher, chacun peut regarder chez eux sans que cela les gêne. Derrière, près de la porte, un dressoir où repose la vaisselle précieuse, les services à thé, à café et à gâteaux.

Après ces deux pièces, dans le couloir d’entrée, s’ouvre l’escalier principal, monumental, dont les hautes marches permettent depuis le palier du premier étage de toiser les arrivants en imposant sa présence. Sous l’escalier, sur la droite une pièce de service et, sur la gauche, une cuisine au robinet à pompe et aux casseroles de cuivre bien astiquées.

En montant au premier étage, s’ouvrent les chambres des enfants car la famille était nombreuse, ce pourquoi les descendants actuels ont été capables de conserver le patrimoine. Dans la chambre de gauche côté jardin, ont été installés des panneaux de bois peints de décors romantiques et exotiques donnés par la reine à sa suivante Van Loon. Sur la droite, une chambre au grand lit, probablement pour des amis, ou de grands enfants.

Côté canal, une grande chambre avec lit à baldaquin à la polonaise, les rideaux étant rassemblés en une sorte de chignon au-dessus du lit. On dit que le baldaquin servait à retenir les bestioles qui pouvaient tomber des poutres rongées par les vers. Les gens auraient eu la terreur d’avaler un insecte en dormant la bouche ouverte. C’était aussi, probablement, pour garder la chaleur dans une pièce où le feu s’éteignait durant la nuit. Dans la chambre de droite, deux lits jumeaux d’enfants très mignons avec des portraits de jeunes garçons et de petites filles.

Au second étage, la chambre des parents.

En redescendant, nous accédons au jardin à la française, tout de buis taillés, après une terrasse ou prendre le soleil avec une table et des bancs à dossier, entouré de putti nus flanqué d’arbustes. Au-delà du jardin, l’orangerie. Elle servait aussi d’écurie pour les chevaux. Selon une photo en noir et blanc, les plus petits des enfants attelaient un bouc à leur carriole.

Après cet intermède musée, dans l’Amsterdam fortuné de la bourgeoisie commerçante, nous allons par les rues et en traversant les canaux sud jusqu’au quartier des musées. Sur Led Zeppelin, ou plutôt Leidseplein, s’ouvre toute une série de cafés et de restaurants où nous avons toute liberté de déjeuner durant une heure et demie. Nous sommes sept à nous installer au café De Waard pour déguster une salade ou un plat de pâtes, ou de sandwiches avec une petite bière Bavaria à huit euros. Le café espresso est très ristretto et coûte quatre euros. J’ai pris pour ma part une salade du chef avec beaucoup de verdure et diverses choses dedans, dont un jaune d’œuf mollet (mais pas le blanc), tout cela pour 31 €.

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Colette, Paris de ma fenêtre

Une femme s’adresse aux femmes dans un Paris occupé. Ce recueil d’articles donnés au Petit parisien du 16 octobre 1940 au 11 décembre 1941, parmi les collabos littéraires comme Claude Farrère, Jean de La Varende, J-H Rosny jeune, Sacha Guitry, Pierre Benoît, Abel Bonnard (pour ne citer que ceux dont les noms sont restés) – jusqu’à l’arrestation de son énième mari, Maurice Goudeket, juif. Elle témoigne de la vie quotidienne dans le centre de la capitale. Le recueil est publié en 1942 sous le titre De ma fenêtre et republié corrigé en 1944 avec une préface bavarde de Francis Carco.

De sa fenêtre du Palais royal, au premier étage au-dessus du restaurant Le Grand Véfour, elle observe les passants des galeries, les putains qui font le tapin, les enfants qui jouent au sable, les chiens qui pissent sur les bosquets. Elle est voisine de la Comédie française qui reprend ses représentations, et de Jean Cocteau qui habite le quartier.

Mais Colette est avant tout présente de façon hebdomadaire pour conseiller « les chères femmes » (dont l’expression disparaît des articles une fois publiés en volume). Les événements du jour lui permettent d’évoquer ses souvenirs personnels de vieille dame et de poser une sagesse immémoriale tirée de la terre et de la campagne – thèmes chers au pétainisme. Il fait froid car l’hiver est rigoureux ? Que n’a-t-on pas posé des double-fenêtres, des portes sans jour au-dessous, des chauffages au bois ! Il faut se vêtir et ne pas sortir à la mode, en escarpins et jupes courtes avec des bas trop fins. Si les enfants n’ont pas froid quand ils bougent, dès le retour à l’appartement, il faut les vêtir plus, les abreuver de boissons chaudes.

Suivent des recettes de grand-mère pour accommoder les restes et les ersatz, comme cette « flognarde » faite de deux œufs seulement et de farine, avec à peine de sucre, qui tient bien au corps et réchauffe l’âme en souvenir du bon vieux temps à la ferme. Ou encore ces tartes à tout, aux fenouils, à l’ail des ours, aux champignons du Bois. Les châtaignes sont un bienfait, une farine des arbres qui ne coûte pas cher et même rien quand on va la récolter dans les forêts près de Paris, où elle abonde. Quant au rutabaga, tout le monde en a marre – et jusqu’à aujourd’hui.

Enfin des trucs pour bricoler les vêtements, rapetasser, faire du neuf avec du vieux. Comme récolter les vieux bouts de ficelles qui ne servent à rien pour les démêler et en faire de la bourre pour coussin, ou ficeler des journaux autour des jambes le soir, ou encore tendre du papier d’emballage entre les couvertures pour avoir plus chaud – en accueillant le chat, qui est une bouillotte à lui tout seul. En fait, « le Français » est bricoleur, la Française aussi ; le pays n’a pas d’honneur mais l’art de la débrouille. Même les scouts s’y mettent en donnant des conseils à leurs mères.

Mais Colette n’aime pas les enfants. Comme les bêtes, ils doivent se dresser. Avec l’âge, elle supporte de moins en moins le bruit des jeux, dans ce Palais Royal où tout résonne sur les murs en carré. Pourquoi les parents donnent-ils à leurs fils des sifflets de flics, des trompettes de fanfares et des pistolets à amorce de soldats ? Tant de bruit pour rien alors que les pères ont déchu en 40. Les mères démissionnent de toute éducation et laissent faire. Cris et hurlements pour jouer sont autre chose que pleurs pour quelque chose. Surtout quand l’enfant, souvent une fillette, est martyr : les journaux rendent compte du sadisme de quelques parents, dont un couple sera condamné à mort pour avoir battu comme plâtre leur gamine et l’avoir jetée dans la Seine.

Les souvenirs sont de cheminée (rien de tel quand il fait froid), de veillée en commun (rien de tel quand on se sent abandonné), de poupées de chiffons (rien de tel quand Noël n’apporte guère de jouets). Et puis le théâtre, puisqu’il reprend à sa porte, les répétitions, le music-hall.

Évidemment les bêtes, les corneilles qui tombent des clochers sur le jardin, les chats qui chassent le rat pour manger par « haine raciale ». Nécessité n’est pas gourmandise, les chères lectrices rationnées auront compris, mais le terme repris de la propagande contre les Juifs sonne un peu bizarrement. Colette se sent-elle chatte pour chasser par nécessité du temps l’ennemi héréditaire, le rat-juif ? Ou n’use-t-elle de cette expression que parce qu’elle est dans l’air du temps, comme sans y penser ? Ne pas y penser, justement, montre combien les gens les plus intelligents, comme Colette, peuvent se « laisser aller » à suivre le mouvement de l’opinion par inadvertance, moutonnant avec les moutons jusqu’à dire des horreurs qui seront ainsi peu à peu acceptées par tous.

La gauche française, qui s’est dite longtemps « morale » pour faire la leçon à tout le monde, est aujourd’hui empêtrée dans ses contradictions, soutenant à toutes forces le Hamas terroriste à vision génocidaire, tortillant du cul pour ne « pas dire » le mot « terrorisme » et l’euphémiser en « résistance ». Non qu’Israël, son Premier ministre populiste et son gouvernement réactionnaire n’aient rien à se reprocher, loin de là ! Mais ne pas dire que massacrer des civils en franchissant la frontière, violer des femmes et en faire des vidéos machos à leur gloire de barbares, prendre en otage des enfants – ne pas dire que c’est du terrorisme à condamner, voilà le premier pas vers la conversion au fascisme. Qu’il soit rouge stalinien ou noir islamiste, qu’est-ce que cela change ? Le premier pas de cette acceptation est le mot employé : « race » pour Colette hier et « résistant » pour la gauche aujourd’hui.

L’arrestation de son mari juif en décembre 1941 va remettre la vieille écrivaine sur les rails du bon sens.

Colette, Paris de ma fenêtre, Fayard 2004, 252 pages, occasion 16,00, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Musée Mauritshuis à La Haye 1

Nous visitons le musée de peintures de la Mauritshuis, ancienne résidence du comte. C’est ici qu’est présentée habituellement La Jeune fille à la perle de Vermeer, prêtée pour l’exposition à Amsterdam. J’en ai parlé antérieurement. Le Siècle d’or hollandais présente sa peinture, de Rembrandt le géant aux petits maîtres peu connus. Une horde de petits enfants écoute une conférencière accordée à leur âge, assis par terre ou blottis entre les bras d’une maman. Les Hollandais semblent aimer les enfants.

Le Portrait d’une femme d’Allemagne du sud, vers 1520, d’Hans Holbein II est strict mais coloré. La femme, en coiffe de nonne jaune, arbore une paire de seins moulés au-dessus de son corset serré que laisse voir amplement le manteau sombre ouvert. Elle est chez elle, elle se montre. Les mains croisées, elle est sage, compassée.

Le Portrait d’un homme à barbe rousse de Lucas Cranach II, en 1548, est plus sévère, le manteau noir prenant presque toute la place, comme pour éteindre la chevelure et la longue barbe qui flamboient. Les sourcils sont un peu froncés, dans un effort de faire sérieux, tandis que le regard erre au loin, vers les hauteurs, et que la bouche se serre. Pas question d’être assimilé à Judas, l’apôtre traître.

Anthony van Dyck peint en 1627 le portrait de Peeter Stevens, calvitie naissante, moustache et bouc, la main gauche fortement gantée, habit noir et fraise blanche. Tout le conventionnel du temps.

Hans Holbein II peint encore vers 1540 Jeanne Seymour, troisième épouse d’Henri VIII d’Angleterre. La femme était laide mais il l’embellit, jusqu’à tromperie sur la marchandise. Elle donne naissance au futur Edouard VI, ce qui suffisait à Henri VIII, dit Barbe bleue, avant de mourir de fièvre puerpérale.

Encore un Saint Jérôme de Paul Bril, en 1592. Le saint est tout petit sur un coin et tourne le dos à la nature grandiose ; il lui préfère ses fantasmes, qu’il rêve nu, tourné vers l’obscurité d’une grotte. Il symbolise tout le renoncement au monde en même temps que les affres de l’imagination. A l’inverse, que la nature est belle, avec son couple normal, assis en pleine lumière contre un rocher !

Rubens fait des effets de lumière avec la Vieille femme au garçon avec des chandelles, de 1617. Il est inspiré du Caravage mais en moins tourmenté et plus vivant. C’est une scène paisible qui est là, une vieille qui songe à sa jeunesse tandis que le gamin lui sourit.

David Teniers II, en 1644, peint l’Intérieur d’une cuisine dans laquelle officient Anna Brueghel sa femme et David son jeune fils. La tourte au cygne et le cygne farcis, mis en évidence, sont symboles d’amour, sinon de sexe. Le gibier, le jambon, les poissons, les pommes, sont autant de fruits qui rappellent le paradis, mais il est ici terrestre : bien manger et bien baiser avant tout. La femme comme l’enfant n’ont d’yeux que pour le cygne en majesté sur la table.

Il peint aussi l’Alchimiste, qui montre une autre sorte de cuisine, distillant la matière pour découvrir la pierre philosophale.

L’Adoration des bergers de Jacob Jordaens, 1617, vous fait entrer dans le tableau comme si vous étiez l’un des bergers, ainsi que Caravage le faisait. Le visage de la Mère, heureuse, et celui de l’Enfant, repus, sont un trésor pour les bergers alentours, du plus jeune qui se tord les mains d’émotion au plus âgé empli de componction. Le vieillard au-dessus est probablement Joseph.

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Rikjsmuseum d’Amsterdam 2

Thomas de Keyser a peint en 1628 Le portrait de Jan, Simon et Hendrick Verstegen, manifestement catholiques dans la république. Le petit au centre, est le bébé Simon tout nu comme le Christ enfant. Potelé, il porte la croix d’or ; il mourra peu après la réalisation de la peinture. Les deux grands l’entourent, 10 et 12 ans peut-être, l’aîné protecteur avec le bras derrière le petit frère.

Heindrick Avercamp peint Un paysage d’hiver avec des patineurs qui fait rêver, aujourd’hui que le climat qui se réchauffe raréfie drastiquement la neige. Vers 1600, les hivers étaient rudes en Europe du nord et les lacs comme les rivières gelaient. Chacun pouvait patiner, emmitouflé et chapeauté ; chaque déplacement était un jeu à condition qu’on fut encore jeune.

Barend Cornelis Keokkoek, au nom croassant comme un corbeau, a peint lui aussi un Paysage d’hiver entre 1835 et 1838 situé vers l’embouchure du Rhin. Tout est calme, les gens travaillent, la maison assoupie sous la neige fait face au Rhin entre les arbres.

Anthony van Dyck a fait en 1641 le Portrait de Guillaume II prince d’Orange, 14 ans, et de sa fiancée Marie Stuart, 9 ans. La très jeune fille porte le cadeau de l’adolescent au-dessus de son cœur, une broche en diamants. Les visages sont beaux, reposés, les lèvres ourlées, avec toute la fraîcheur de la puberté.

Des peintures italiennes du XVIIIe siècle donnent une chaleur au musée. Telle cette Grotte du Pausilippe à Naples d’Antonie Sminck Pitloo, peinte en 1826. Il y a une lumière au fond du tunnel et les humains bistres le long de la falaise ocre n’iront pas en enfer.

Cornelis Kruseman, en 1823, peint la famille italienne sous la forme d’une Piété. Toute la hiérarchie humaine est respectée, le fils aîné, énergique et décolleté est le plus grand, le vieux père en second, la mama au centre, la petite fille virginale aux boucles d’or en dernier. Si les mâles dominants sont peints à la façon réaliste hollandaise, les femelles jeunes sont idéalisées à l’italienne. Toute la diagonale conduit vers le trésor qu’est la petite fille, tandis qu’un regard contraire va de la grande sœur au grand frère – la génération d’après.

Les Cascades de Tivoli avec l’orage qui approche, d’Abraham Teerlink, peint en 1824, montre que le loisir s’oppose aux éléments, que le tourisme ne se fait pas au paradis mais sur une terre changeante à la nature profuse et menaçante. L’atmosphère est électrique, exaltante.

Maria Mathilda Bingham et deux de ses enfants, de l’Anglais Thomas Lawrence vers 1810-1818, est une scène d’intimité familiale. Les enfants ne sont pas complètement habillés, la petite fille a la bretelle droite qui lâche sur son épaule nue tandis que le petit garçon n’a pas attaché sa chemise pour se frotter à la fourrure du gros chien. Le père est absent, la famille divorce ; peut-être est-il sur la gauche, hors du tableau, là où les regards de l’ex-épouse et du fils convergent.

Lawrence Alma-Tadema peint en 1872 la Mort du premier né de Pharaon selon la Bible, livre de l’Exode. Moïse et Aaron contemplent le deuil du roi dû aux Sept plaies d’Égypte envoyées par Dieu, le jaloux et nationaliste Jéhovah, le Yahvé des Juifs. Le père est triste et grave, la mère désespérée, l’enfant gît quasi nu, un bijou sur sa gorge tendre, il est innocent mais frappé cruellement.

Un tableau de chat est mignon et très réaliste. Henriette Ronner-Knip peint un Chat jouant vers 1878. Un noir et blanc joue avec des dominos sur une table où un cendrier plein et un cigare incandescent risquent de tomber à tout moment. Instant suspendu, catastrophe possible, scène de contraste.

Une salle est consacrée aux marines, puis aux maquettes de navires à voile et à vapeur avec la coupe de la motorisation. Le Naufrage sur la côte rocheuse de Wijnand Nuijen, en 1830, est de style romantique, présentant la faiblesse de l’homme face aux puissances de la nature. La mer est déchaînée sous le soleil qui pointe parmi les nuages. Les naufragés à demi-nus gisent sur le sable, comme des épaves, tandis que la coque navire, écrasée sur les rochers, ballotte encore sur les flots. A propos du commerce oriental, une boite avec de l’opium présenté en différente doses, rappellent le monopole sur l’opium instauré par l’Etat à la fin XIXe.

Cornelis Claesz van Wieringen montre en 1621 l’Explosion du navire amiral espagnol à la bataille de Gibraltar, le 25 avril 1607. Ce fut la première victoire navale hollandaise. Le tableau montre le navire éventré par le feu, des débris projetés en l’air, un navire de conserve éperonné et des barques emplies de soldats qui fuient.

L’époque est dure. Les corps des frères De Witt, attribué à Jan de Baen entre 1672 et 75 pendent la tête en bas, nus, éventrés le 20 août 1672 à La Hague par leurs opposants politiques de la république batave. Ils ont été les boucs émissaires de « l’année du désastre » 1672.

De nombreuses maquettes de bateaux, voiliers aux mâts délicats de divers modèles.

Des armes navales et de poing sont en vitrines, dont deux curieux pistolets à crosse d’ivoire dont l’extrémité représente une tête humaine. Il y a aussi un kriss malais ondulé comme un serpent, et une couple de longues épées à deux mains, immenses et peu pratiques ; elles devaient demander une grande force pour être maniées et être peu efficaces en défense de près. Je vois des gamins fascinés.

Suit une salle de porcelaines et de biscuits de Meissen. Les personnages ont la nudité délicate et nacrée, les joues roses et les tétons placés haut.

Des carreaux de faïence de Delft écrivent par leur succession une véritable histoire dessinée, montrant la construction d’un bateau ou un naufrage, les trois étages de la fabrique de porcelaine ou des putti musiciens.

Des bijoux précieux en or et pierres précieuses.

La partie d’art asiatique contient de belles statues de bodhisattvas et de dieux ou gardiens, des torses de déesses.

Ajita le luohan sage suiveur de Bouddha. Shotoku Taishi à 2 ans qui a répandu le bouddhisme une fois adulte, des estampes,

Maitreya le Bienveillant, le Bouddha du futur.

Des porcelaines décorées en bleu de Delft dont, sur un vase, des femmes jouant au foot !

Devant les deux gardiens musculeux statufiés, un vivant gamin à lunettes et doudoune fait des effets de muscles pour que sa mère le photographie.

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Les trois maux sont des biens pour Nietzsche

Zarathoustra/Nietzsche met des mots sur les maux dans ce chapitre important qui s’intitule « Des trois maux ». Il commence par se situer au-dessus du monde, sur un promontoire face à la mer avec un arbre à ses côtés – les deux faces de la planète, l’eau primordiale d’où tout naît et la terre qui enracine. A cet endroit, à ce moment de l’aube, il « pèse » le monde. « Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon : quel patience et quel loisir il a eu aujourd’hui peser le monde ! » C’est « une chose humainement bonne », bien loin des fumées d’infini des religions qui droguent les crédules.

« Quelles sont les trois choses qui ont été le plus maudites sur terre ? C’est elles que je veux mettre sur la balance. La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à présent – et je veux les peser humainement ».

La mesure de la balance sont ces questions vitales : « Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle force contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce qui est bas ? Et qu’est-ce qui ordonne à la chose la plus haute de grandir encore davantage ? » Ces trois « lourdes questions » sont celles de la vie humaine, tout simplement. Où va-t-on ? Avec quelle énergie en soi ? Avec quels autres ? Poussé par quoi ?

LA VOLUPTÉ « c’est pour tous les pénitents contempteurs du corps l’aiguillon et le pilori, c’est le ‘monde’ maudit chez tous les visionnaires de l’au-delà : car elle nargue et égare tous les trouble-doctrines ». C’est aussi « le feu lent qui consume la canaille » – le sexe pour lui-même. C’est « un poison doucereux » pour « les flétris » – ceux qui en font une drogue à accoutumance. Mais, pour les forts, « ceux qui ont la volonté du lion », « c’est le plus grand cordial », « la plus grande félicité, le symbole du bonheur et de l’espoir suprême. Car à bien des choses l’union est promise, et plus que l’union », plus que la simple copulation de l’homme et de la femme. Ce pourquoi nombre d’hommes politiques sont actifs en la matière. Mais, ni « cochons », ni « exaltés », Nietzsche en appelle aux « lions » pour célébrer la volupté. Elle est l’alliance du ciel et de la terre, la reproduction de la vie en son essence, l’avenir biologique de l’espèce humaine. La volupté peut donc être la pire ou la meilleure des choses selon que vous êtes fort ou faible, que vous la domptez pour la faire servir l’avenir ou que vous vous y abandonnez comme un cochon se vautre.

LE DÉSIR DE DOMINER « c’est le jouet cuisant des cœurs les plus durs, l’épouvantable martyre réservé aux plus cruels, la sombre flamme des bûchers vivants. » C’est aussi « le frein méchant qui est mis aux peuples les plus vains, la honte de toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés. » C’est encore « le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est vermoulu et creux, c’est le briseur irrité et grondant des sépulcres blanchis, c’est le point d’interrogation qui jaillit à côté des réponses prématurées. » C’est ce qui fait que l’humain rampe lorsqu’il est faible, « qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent et du cochon ». Le désir de dominer «  c’est le maître effrayant qui enseigne le grand mépris » – avec cette ambivalence de montrer aux hommes combien ils sont lâches et paresseux pour les faire réagir, mais aussi de tenter les purs et les solitaires vers la dictature, « brûlant comme un amour qui trace sur le ciel la pourpre de séduisantes félicités », les incitant à dominer. Une fois encore, ce qui est « bon » pour l’homme peut aussi être mauvais pour ceux qui n’ont pas la force de le supporter (à commencer par les tyrans qui s’y réfugient au lieu d’en faire un outil), car le monde ici-bas (le seul pour Nietzsche) est ainsi fait qu’il est toujours mêlé et que la « pureté » n’y existe jamais.

L’ÉGOÏSME est le troisième soi-disant mal. « Que la hauteur solitaire ne s’isole pas éternellement et ne se contente pas de soi, que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les plaines  : Oh ! qui donc baptiserait de son vrai nom un pareil désir ! ‘Vertu qui donne’ – c’est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable. » Il la nomme désormais ‘égoïsme’, « le bon et le sain égoïsme qui jaillit d’une âme puissante ». Or, qu’est-ce qu’une âme puissante ? C’est l’idéal antique de l’humain accompli, celui qui s’égale aux dieux : « L’âme puissante qui possède un corps élevé, un beau corps, victorieux et harmonieux, autour duquel toute chose devienne miroir : le corps souple et séduisant, le danseur dont le symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La joie égoïste de tels corps et de telles âmes s’appelle elle-même : ‘vertu’. » Cette vertu pèse le bien et le mal, ou plutôt le bon et le mauvais – car ni bien, ni mal, n’existent en soi mais en fonction de ce qu’ils font à la société humaine.

Nietzsche précise de cette vertu : « Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit : Mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable lui semble l’homme soucieux qui soupire et se plaint sans cesse et qui ramasse même les plus petits avantages. Elle méprise aussi toute sagesse lamentable (…) Une sagesse nocturne qui soupire toujours : tout est vain ! » Donc les petits-bourgeois avaricieux qui « profitent » et adorent se « faire aider » pour tout, éduquer les enfants, finir la fin du mois, se loger moins cher, se divertir à peu de frais… Donc les petits intellos qui se croient « sages » parce qu’ils relativisent tout et restent soigneusement « neutres » en étant « toujours d’accord » avec celui (ou celle!) qui parle avec assez de force, même si ce qu’il dit est hors du bon sens.

Pire encore ! La vertu de l’âme puissante « hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout  ; car ce sont là coutumes de valets. » Autrement dit d’esclaves ou d’exploités. Si je le traduis pour aujourd’hui, esclaves sont les « démocrates » qui croient que tout admettre est un signe de santé, que « dire » ou « paraître », c’est offenser, que diffuser sa culture et ses traditions ne doit plus être imposé aux allogènes qui occupent le même sol, que tout est désormais à la carte pour les monades des banlieue qui prennent les allocations et les avantages sans souscrire au contrat social. Esclaves sont aussi les pusillanimes qui prônent la « paix » avant tout, alors qu’une bonne paix n’existe que lorsque l’on a préparé la guerre, que l’ont est assez fort pour dissuader l’ennemi. Poutine est un tyran mongol qui ne reculera jamais à vouloir réunifier l’empire du tsar Nicolas, tout comme Hitler jadis voulait réunir à la Grande Allemagne les provinces irrédentistes où l’on parlait allemand. «Mauvais – c’est ainsi qu’il appelle tout ce qui est ployé et servile, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits et cette manière hypocrite et flétrissante d’embrasser lâchement à pleine bouche. »

Nietzsche/Zarathoustra en appelle au « jour, le tournant, l’épée du jugement, le grand midi ». La sagesse appelle le grand midi de lumière et de vitalité enfin reconnue. La lumière – les Lumières – qui font sortir de l’obscurité du non-dit – de l’obscurantisme des religions ; la vitalité de la volupté du corps, exercé par le sport, harmonieux par la santé, qui engendre des enfants pour le plaisir de les voir vivre et grandir, de les éduquer et de les ‘élever’ vers l’humain plus, le meilleur.

Des trois « maux » des prêtres et des doctrines d’autorité qui veulent imposer leur morale, Nietzsche fait trois « biens » pour l’humaine condition.

Non, il n’est pas « mal » de jouir de son corps avec ceux des autres qui y consentent et en éprouvent de la joie.

Non, il n’est pas « mal » de désirer dominer, à commencer par se dominer soi-même, car cela incite ceux qui ne le peuvent pas ou ne croient pas le pouvoir à se reprendre et à le désirer eux aussi (cela s’appelle l’émulation) – et seuls ceux qui ne sont pas assez forts resteront ‘dominés’ (par leur manque d’entraînement du corps, par leur paresse à apprendre, par leur manque d’exercice de l’esprit) ; leur absence de mérites les laissera en proie aux croyances, aux illusions, et en feront des proies faciles pour les religions).

Non, il n’est pas « mal » d’être égoïste, car cela veut dire avoir développé son ego contre les dominations imposées (les gènes, la famille, le milieu, l’éducation, la société, les mœurs, le politiquement correct, les croyances, l’opinion…). De cette façon, le « libéré » partiel peut aider les autres, descendre des hauteurs pour désenchaîner des exploitations, sortir des illusions complaisantes, affirmer sa culture face à ceux qui voudraient la saper au nom d’une croyance venue d’ailleurs. La santé s’appelle vertu, et elle est baptisée faussement du nom d’égoïsme – il faut remettre les choses dans l’ordre. Cet égoïsme qui vient de l’ego sain est « bon » : il affirme, il règne, il attire. Il est un bon exemple à suivre.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Vient de paraître en Pléiade

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Socotra, des dragonniers et des hommes

Socotra est un archipel du golfe d’Aden, au large de la Somalie et du Yémen. « En raison de sa biodiversité et de la présence de quelque 700 espèces uniques au monde, elle est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco au sein de l’archipel de Socotra et a été déclarée réserve de biosphère en 2003 par l’Unesco », écrivent les Wikipèdes. Alexandre (le Grand) y serait passé avant la marine soviétique, et ses habitants, outre force serpents, gros lézards et tortues, seraient composés de métis de Grecs, d’Arabes et d’Indiens.

L’île est un joyau de la biodiversité végétale et animale, voire humaine. Plus de 700 espèces endémiques dont 37 % de plantes qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur la planète. Dont les fameux dragonniers – qui sont des arbres – élagués par les cyclones violents dus aux perturbations du climat, asséchés par le réchauffement, abattus pour servir de chauffage à ses quelques 43 000 habitants en raison de l’envol du prix du gaz dû à la guerre sale de Poutine, et dévorés par les dents voraces des chèvres. Son houppier en forme de parasol dense recouvre une sève rouge comme le sang d’un dragon, d’où son nom.

Certains des quelques 28 000 arbres de la dernière forêt de dragonniers sur les plateaux montagneux de Dixam ont près de mille ans. Draceana cinnabari est classé comme « vulnérable » sur la Liste rouge des espèces menacées,

Benoît met en images ces arbres majestueux dans un somptueux noir et blanc dramatique – brumes sur les arbres et dents éclatantes des enfants -, tandis que Cécile évoque les liens de l’homme et des arbres dans de très courts poèmes délicats. Car il faut « vivre poétiquement le monde », rappelle Hölderlin selon l’un des préfaciers Vincent Munier.

Un livre à offrir pour la planète, à la fête de la Naissance millénaire, reprise en Noël chez les chrétiens.

Les droits d’auteur du livre seront reversés à l’association Socotra dragon blood tree, mobilisée pour la protection du dragonnier.

Socotra, des dragonniers et des hommes, photos Benoît Palunsinski, textes Cécile Palunsinski, introduction de Mohammed Jumeh, ambassadeur du Yémen auprès de l’Unesco, édition en français, anglais et arabe Melrakki 2023 – avec le soutien de la Région Bourgogne-Franche Comté, 150 pages, €42,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Nicolas Mathieu, Connemara

Nicolas Mathieu excelle dans la description minutieuse des adolescents de province dans les années 1990. Ils se cherchent, entre copains et petites amies, tourmentés d’identité et de sexe, soucieux de quitter leur monde étroit de l’usine ou du pavillonnaire. Mais combien y réussiront ? Car il faut travailler à l’école, s’accrocher aux cours rebutants, trouver la bonne stratégie des matières qui distinguent – les maths, l’allemand, le grec – convaincre aussi les parents qui ont peu et voient d’un mauvais œil ceux qui veulent « péter au-dessus de leur cul ».

L’auteur aime raconter des histoires et sa prose simple se lit agréablement. Le lecteur s’attache aux personnages, compatit à leurs sentiments. Ces histoires sont d’ailleurs sans histoire car le thème est moins l’action que l’ambiance.

Hélène et Christophe sont le jour et la nuit, pourtant tirés de la même boue banlieusarde de province. L’une va s’efforcer de « réussir » socialement (mais en sera-t-elle plus heureuse?) et l’autre va s’engoncer dans le trend 3B des garçons de son milieu, vaguement « keupons » comme énonce l’auteur, sorti du dictionnaire pour le vocabulaire à la mode (au fait, cela se dit-il encore ailleurs qu’en province ?). Les trois B sont, pour les branchés « Burn-out, Bore-out et Brown-out » (épuisement, ennui, perte de sens), mais évidemment pour les jeunes de province la trilogie de leur existence : bite, bière et baston, cette dernière activité étant ici traduite en positif pour Christophe dans le hockey sur glace.

Hélène est une petite fille sage, unique entre deux parents qui la surveillent mais qui l’aiment. Elle idéalise sa grande copine Charlotte, d’un milieu friqué, et échange volontiers le F3 à la Grande Motte des vacances parentales contre la résidence secondaire de l’île de Ré. Là, elle découvre sinon le sexe, du moins le journal intime de sa copine qui, à 15 ans, « l’a » déjà fait plusieurs fois. Elle est raide dingue de Christophe et de « son corps de rêve », bien musclé par le sport et bien membré pour le désir. Hélène voit Christophe de loin, le plus jeune de l’équipe de hockey et qui aura son heure de gloire en marquant plusieurs buts lorsqu’il aura 17 ans. Elle fantasme, mais il n’est pas pour elle ; il ne ressent qu’indifférence à son égard malgré ses tentatives de drague. Il est trop sollicité par toutes les filles. Elle bûche, fait prépa, une école de commerce ; elle entreprend une carrière dans le consulting, se marie au-dessus de sa condition, a deux filles. Lassée de Paris, elle a exigé qu’ils vivent désormais dans une grande maison d’architecte au-dessus de Nancy et son mari, pourtant nanti d’un beau poste, a accepté ; elle va peut-être devenir « associée » malgré le plafond de verre opposé aux femmes. Mais elle ressent un manque ; elle ne sait pas trop quoi.

Christophe est bien dans sa peau, assez bien dans sa famille, très bien dans son équipe. Le sport lui donne un but – malheureusement éphémère : au-delà de la trentaine, le physique ne suit plus. Le défaut des études réapparaît alors et Christophe végète dans de petits boulots, le dernier étant vendeur d’aliments pour chiens. Il n’a jamais quitté son nid, a privilégié les copains et la fête, se laissant porter. Uni un temps à une fille qui lui a fait un petit Gabriel, ils se sont séparés et elle va déménager à Troyes, assez loin. Il ne verra plus son enfant qu’à temps partiel ; il ne l’apercevra pas grandir. Et cela va très vite, la préadolescence commence tôt avec les réseaux sociaux et se termine tard, prolongeant la période rebelle sans cause. Lui aussi ressent un manque.

Ces manques de chacun donnent l’illusion qu’ils peuvent tout recommencer, faire « reset » comme sur l’ordi. Mais la vie n’est pas un programme informatique, malgré les croyants du destin planifié. Hélène cherchera Christophe sur les réseaux après que sa stagiaire, experte en manipulations électroniques comme sa génération, l’eût inscrite sur Tinder, l’appli de rencontres pour cadres pressés qui ne veulent pas s’engager. Déçue par lesdites rencontres, elle en revient aux bons vieux réseaux de vieux : Copains d’avant et Facebook. Elle y trouve son Christophe qui l’avait fait flasher à 15 ans. Ils se voient, renouent, baisent, et y trouvent de plus en plus de plaisir. Christophe voit partir son fils et dérailler son père, désormais en Ehpad ; Hélène voit dérailler son couple d’égocentrés tendance et grandir ses filles à vitesse accélérée. Vont-ils se trouver ?

Las ! Le passé rattrape Christophe et Hélène. Ou plutôt les multiples liens tissés au fil des ans, ce milieu qui s’impose à eux. Dans une petite ville de province, tout se sait, tout le monde se connaît ou presque, les anciennes du lycée comme les vieux potes. On ne peut repartir de rien sans s’exiler, et cela, nul ne le veut. Invitée au mariage, inespéré à bientôt 40 ans, du meilleur pote de Christophe, Hélène est désorientée. Ce milieu populaire, ces jeux bêtes, ces danses de gamins, le spectacle offert par un Christophe bourré et cocaïné qui l’a prestement oubliée, l’écœurent brusquement. Elle ne peut pas refaire sa vie avec un tel has been. La star de 15 ans au corps de rêve n’est plus qu’un beauf en puissance qui se fait des illusions, croit pouvoir rejouer au hockey comme avant, alors qu’il est brisé au bout de 45 secondes, croit pouvoir refaire un couple alors qu’il ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre son Hélène.

Le titre, un peu hors-sol, fait référence à la chanson de Michel Sardou Les lacs du Connemara, la star popu des années 90 en province, reprise en chœur paraît-il à la fin de toutes les fêtes (je n’en ai pas été témoin) . Une sorte d’idéalisme bébête, une illusion du meilleur, alors que le peuple va voter en 2017.

Nicolas Mathieu se veut « de gauche » et évidemment anti-Macron – comme « tout le monde » il ne peut que détester quiconque est au pouvoir. Il pense comme son milieu des marges, dans ces petites villes provinciales à l’industrie perdue, à la lisière entre petit-bourgeois à l’ambition déçue, et ouvrier du c’était-mieux-avant. Sa charge contre l’américanisation des comportements et la réduction des coûts vendue par les gourous du consulting est féroce – et réjouissante. Il s’est documenté. Sa charge aussi contre les petits fonctionnaires régionaux imbus de leurs petits privilèges et qui veulent surtout ne rien changer à leur petit confort l’est aussi.

Ses romans sont une sociologie d’aujourd’hui, des peintures à la Balzac du monde périphérique. Ils complètent in vivo les études de Fourquet et Cassely, déjà chroniquées sur ce blog et prolongent dans le vif du sujet celles de Bourdieu sur La Distinction.

Nicolas Mathieu, Connemara, 2022, Babel poche 2023, 533 pages, €9,90 e-book Kindle €9,49

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Elisabeth Goudge, L’arche dans la tempête

Une île anglo-normande, Guernesey, en 1888. Colin a 8 ans ; il est le seul garçon d’une fratrie de cinq, Péronelle, Michelle, Jacqueline et la petite Colette ; trois autres enfants sont morts en bas âge. Ses parents occupent une ferme de granit au bord de la falaise, le Bon Repos, tenue par sa mère Rachel, une maîtresse femme qui se sent bien dans cette « arche ». Son mari André, fils du docteur de Guernesey, autoritaire et intrusif, est gauche et malhabile dans les travaux de ferme. Son exploitation périclite et seule la dot de son épouse permet de rester à flot. Mais pour combien de temps ?

Un jour de grande tempête, un bateau à voiles s’écrase sur les rochers de la baie. Les pêcheurs vont au matin sauver les naufragés. Un homme en loques sort de la mer, il dit s’appeler Ranulph mais s’avère être Jean, le frère aîné d’André, parti dès qu’il eût l’âge pour fuir le carcan paternel. Il était épris de liberté, de grand large, d‘aventures, tout comme le petit Colin, poisson dans l’eau parmi les pêcheurs de l’île. Nul ne le reconnaît, il a vieilli et a changé. Rachel, par vision avant le naufrage, a reconnu en lui quelqu’un à accueillir, et c’est ce qu’elle a imposé à la famille. Ranulph couche dans le grenier aménagé de la grange près de la maison. Il a le don avec les enfants et la mère de famille sait qu’ils sont en sécurité avec lui.

Il tente de corriger les travers de la famille, de redresser les âmes tordues et de faire le bien que son père n’a pas fait.

Jacqueline, 11 ans, souffre trop à l’école où elle est angoissée, incapable d’apprendre, menteuse et sans aucune amie ; Ranulph conseille à sa mère de la mettre à l’école du couvent où elle sera moins intellectuellement nulle et mieux appréciée. C’est un succès, en quelques mois la fillette s’épanouit.

Colin est trop épris de liberté pour avoir conscience de ce qu’il faut ou ne faut pas faire ; Ranulph essaie de lui inculquer l’idée que tout se mérite et que la liberté réelle exige parfois la contrainte de la discipline : ainsi en bateau. L’idée fait lentement son chemin dans le jeune cerveau.

Michelle, dans les 13 ans, se délecte des poèmes de Keats et entre souvent en rêverie. Elle ne supporte pas alors qu’on la sorte de l’idéal pour la ramener dans la triste réalité et pique de violentes colères ; Ranulph va lui apprendre à concilier l’idéal et le réel en étant un passeur entre les deux.

André écrit des poèmes beaux à mourir, mais en se cachant tant il croit n’avoir aucun talent ; Ranulph en découvre un carnet et s’informe auprès d’un éditeur. Lequel envoie une lettre enthousiaste où il se dit prêt à publier l’œuvre. André sait enfin qu’il n’est pas un incapable dans la vie.

Rachel désire plus que tout rester à la ferme, dont elle a fait son arche familiale. La quitter pour cause de faillite lui fend le cœur. Ranulph, qui a acquis du bien dans les mines d’or d’Australie et qui a du sens pratique rédige un testament en faveur de ses neveux et, en attendant, redresse la gestion de la ferme.

Au fond, Ranulph est le bon génie qui contrecarre l’influence délétère du grand-père – qui n’attend que la faillite pour confirmer sa prédiction que son fils est inapte. Il voudrait alors les accueillir tous chez lui pour les régenter comme il l’a fait de sa femme, morte de chagrin. Mais il décède avant d’avoir ce mauvais plaisir. Quant à Ranulph, il est déchiré entre son amour pour cette famille qu’il a faite sienne et son amour pour Rachel qu’il désire. Cela ne peut que se terminer tragiquement, et ce sera lors d’une autre tempête, avec un autre naufrage.

Elisabeth Goudge, décédée à 83 ans en 1984, a connu beaucoup de succès avec ses romans, des années 1930 aux années 1970. Son côté chrétien romantique a disparu avec la génération 1968. Elle ne s’est jamais mariée mais a porté beaucoup d’attention aux enfants. Elle se lit admirablement.

Elizabeth de Beauchamp Goudge, L’arche dans la tempête (Island Magic), 1934, Libretto 2017, 384 pages, €8,70

Biographie détaillée d’Elisabeth Goudge

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Christian Signol, Une si belle école

Un hommage au « c’était mieux avant… » Quand l’école était rurale, unique, missionnaire, quand la République faisait du prosélytisme pour éduquer les petits à la raison laïque et civique, loin du curé et des traditions ancestrales.

Ornella, d’origine italienne, fille d’un maçon usé et mal payé et d’une mère à la maison, a passé le concours de l’École normale malgré son père pour devenir institutrice. Elle prend son premier poste dans son département, sur les hauts plateaux du Lot, en 1954. Dix ans après la guerre, la France est encore très rurale et seule la radio et de rares autos connectent les gens qui vivent en quasi autarcie. Tout est pour la ferme et l’école est secondaire. Les enfants n’y vont, bien qu’elle soit obligatoire, qu’après les fenaisons, les châtaignes, les champignons, le soin aux bêtes. Autrement dit après la Toussaint. Pour les parents, l’enseignement ne vise pas à péter plus haut que son cul mais à tenir la ferme. Le certificat d’études suffit et tant pis s’ils ne l’ont pas, surtout les filles. A 14 ans, au boulot !

Le maire de la bourgade à classe unique – du CP au certificat d’études – conseille à la jeune fille célibataire de se mêler de ses affaires et de ne pas interférer avec les volontés des parents. Le curé l’ignore et elle se sent tenue de ne pas aller à la messe, même si elle eût été croyante. Un sectarisme fonctionnaire appris à l’École normale, que Fernandel caricaturera en Don Camillo ces années-là.

En voulant outrepasser sa fonction par attachement à certains enfants qu’elle a dans sa classe, Ornella ne fera que six mois dans son premier poste. Un père veuf, ivrogne et violent envers son fils François de 10 ans, portera plainte contre elle pour coups et blessures sur le garçon alors que, comme tout le monde le sait tout en ne faisant rien, c’est lui qui le bat. Éternelle tactique du fasciste qui accuse les autres de ses propres turpitudes : ainsi fit Hitler pour envahir la Pologne ; ainsi fait Poutine pour envahir l’Ukraine. L’inspecteur d’académie n’est pas dupe mais une plainte est une plainte qui doit être instruite et sa mutation est inévitable. Ornella a le temps de s’attacher à ce François de 10 ans qui est quand même envoyé chez son oncle sous-préfet en Bretagne, où il sera élevé normalement – elle a au moins obtenu ça. Elle garde aussi le souvenir de Bastien, très mûr à 13 ans, et qui veut devenir pilote d’avion alors que son père exige qu’il reprenne les hectares de la grosse ferme ; elle apprendra plus tard qu’il a réalisé sa vocation de sortir de la terre en devenant ingénieur aéronautique.

Pour son second poste, elle est en double avec un instituteur. L’inspecteur a choisi exprès un jeune homme qui peut lui convenir, Pierre ; ils vont d’ailleurs se marier six mois après. Il s’agit toujours de classe unique, mais séparée en deux, les petits du CP au CE2 et les grands du CM1 au certif. Je fus personnellement dans de telles classes, non mixtes encore dans les années cinquante, comme si la pruderie bourgeoise restée très catholique craignait que les enfants n’apprennent le sexe entre eux ! Mais quand venait le collège et la pension, toutes les turpitudes homoérotiques et sexuelles étaient apparemment admises par cette même pruderie bourgeoise restée très catholique. Entre même sexe cela ne portait pas à conséquences pour le patrimoine, n’est-ce pas ?

Le métier d’instituteur, en ces temps-là, s’apparentait dans les campagnes à une mission d’évangéliser les sauvages. D’où le couple, organisé par l’Administration pour ses fonctionnaires d’éducation comme par l’Église pour les pasteurs protestants. Avoir son propre enfant ne paraissait alors pas opportun, tous ceux des autres suffisaient au sentiment maternel ou paternel. Ce pourquoi Pierre et Ornella n’auront qu’un seul enfant, Jean-François, qui quittera le nid à 15 ans pour aller en pension au lycée à la ville, puis à l’université à Toulous,e avant de terminer à Paris pour devenir égyptologue.

Ornella se préoccupait de faire obtenir leur certificat aux plus bêtes tandis qu’elle poussait les plus doués à entrer en sixième en passant l’examen d’entrée. Elle s’est trouvée confrontée aussi aux enfants à problème : autistes, handicapés, sourds. Son bonheur était de les voir sourire ou de lui prendre la main lorsqu’elle avait réussi à créer un lien. Ce n’était pas sa fonction, n’était même pas recommandé, l’Administration exigeant toujours plus de neutralité rationnelle – comme si les enfants étaient des machines à ingurgiter du savoir, sans aucune émotion.

La guerre d’Algérie, cette « opération spéciale » du socialiste Guy Mollet qui a rappelé le contingent et l’a envoyé pour trois ans dans le département d’outre-Méditerranée, a massacré Pierre. Il en est revenu blessé au poumon, s’est difficilement rétabli, et en crèvera vingt ans plus tard. Quant à la mode post-68, elle a consisté en le « tiers-temps pédagogique » qui éclatait les savoirs en compétences et introduisait les activités « d’éveil » où chacun pouvait faire quasi n’importe quoi. L’auteur rappelle cependant que la majorité des instituteurs, devenus « professeurs des écoles », ont continué à appliquer les méthodes qu’ils connaissaient, loin des évaluation de A à E, de la non-dictée et des maths « modernes ». D’ailleurs, dès 1973, tout cela a été plus ou moins rapporté, « la crise » refermant les gens sur leur crainte et leur frilosité du monde qui change.

Une belle histoire d’un monde qui a fini avec la télé et l’Internet. Le goût « des livres », qui a suscité bien des vocations d’instituteurs, a vécu. La campagne bucolique et nourricière, idéalisée par les rousseauistes missionnaires, a vécu. « Vois-tu, disait Pierre à sa femme Ornella, nous avons toujours eu une double chance : celle d’exercer le plus beau métier de la terre en éveillant les enfants à la vie, mais aussi en l’exerçant en milieu naturel, dans la beauté du monde » p.268. Désormais, les instits devenus profs sont assistés d’un tas de conseillers pédagogiques, psychologues, médecins scolaires, assistantes d’éducation et ainsi de suite. La classe unique a vécu, renfermant les enfants en classes d’âge hostiles entre elles, le 10 ans regardant de haut le 9 ans qui snobe le 8 ans et ainsi jusqu’en bas de l’échelle. Je me souviens qu’au contraire, les 14 ans du certif apprenaient leurs trucs aux 9 ou 10 ans du CM1 et les protégeaient lors de sorties dans le village ou dans la forêt. Ils mûrissaient mieux à fréquenter des petits qui auraient pu être leurs frères qu’à rester entre eux à macérer leurs obsessions d’ados.

Ce livre est un roman, mais un roman vrai, composé d’après des témoignages vécus. Il est à lire pour se souvenir – et pour constater au fond que « ce n’était pas mieux avant » : l’arriération des campagnes, le machisme des fermiers, la violence du mâle sur la femelle et les petits, la hiérarchie administrative, la honte sociale… Il ne sert à rien de regretter le monde qui a passé : il change sans cesse et l’intelligence est de s’y adapter.

Christian Signol, Une si belle école, 2010, Livre de poche 2012, 311 pages, €7,70 e-book Kindle €8,49

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Martin Suter, Je n’ai rien oublié (Small World)

Martin Suter est un écrivain suisse allemand de Zurich ; il aime écrire sur l’actualité et évoque dans ce roman la maladie d’Alzheimer. D’où le titre en français du film qui en a été tiré, bien plus compréhensible que le titre bizarrement anglais de l’édition en suisse allemand… Quant au style, il a la lourdeur de l’esprit germanique, peu enclin au brillant du thriller et emporté dans quelques longueurs par le souci de précision clinique sur la maladie. Ce n’est pas un roman qu’on relit volontiers.

Conrad Lang est à 63 ans un homme à tout faire d’une famille de riches industriels suisse, les Koch. Ayant le même âge, il a servi de compagnon de jeu et de lièvre dans les études pour le fils Thomas, et d’objet accessoire pour la famille. Il est le fils d’une amie d’Elvira, la mère de Thomas, qui est partie avec un Anglais durant la guerre et n’est jamais revenue. Les deux enfants sont élevés ensembles, Tomi et Koni s’interchangent. Mais Conrad n’est pas un frère pour Thomas, seulement un alter ego qu’on tolère et qui porte le sac.

Adulte, Thomas n’est pas destiné à reprendre les rênes de la fabrique, sa mère continue de surveiller les affaires jalousement. Ce sera Urs, le petit-fils (Philippe dans le film français), qui reprendra le flambeau. Le règne saute une génération, comme dans la famille royale britannique. Quant à Conrad, on lui confie le gardiennage de la villa de Corfou, dans laquelle la famille ne vient presque jamais. Une retraite pas vraiment dorée, solitaire, mais surtout loin de la famille. C’est qu’il peut la mettre en danger…

Il met le feu accidentellement à la grande maison et commence à avoir des absences répétées. Rapatrié dans sa ville d’enfance, il assiste au mariage d’Urs (Philippe) avec Simone mais s’alcoolise trop. Il va progressivement sombrer dans l’ivrognerie et la démence, malgré l’amour que lui porte Rosemarie. Laquelle ne peut plus se charger de tout pour cet homme désormais dépendant et incontinent. Elvira, la mère de Thomas qui a toujours gardé un attachement incompréhensible pour Conrad malgré sa morgue, propose de l’installer avec une garde-malade dans la maison d’ami de la résidence. Il sera soigné et surveillé. Car si Conrad perd de plus en plus sa mémoire récente, des souvenirs très anciens resurgissent avec une précision diabolique. Cela inquiète furieusement Elvira – aurait-elle quelque-chose à cacher ?

Simone, l’épouse d’Urs, va se poser progressivement des questions parce que les souvenirs de Conrad ne coïncident pas avec l’histoire que raconte la famille. Son commentaire d’albums de photos, qu’Elvira a d’abord cachés après en avoir nié l’existence, excite notamment la curiosité. Lorsque Simone les retrouve et les photocopie à l’insu d’Elvira, elle fait parler Conrad. Et une vérité surgit, différente de la belle histoire familiale…

Le thème du roman est plus la maladie d’Alzheimer que l’intrigue de famille, ce qui est dommage pour le rythme du récit. Le lecteur comprend assez vite quel secret est dissimulé, même s’il ne devine pas la fin, assez inattendue. Le cerveau se détruit peu à peu et incite a accepter béatement son sort. Sauf que… Simone insiste ; des traitements expérimentaux existent, pourquoi ne pas les tenter ? La fortune et la réputation de l’entreprise Koch vont tout lui permettre, malgré la vieille Elvira et en dépit du malade. Simone a enfin un but et quelque chose à faire, elle qui se sentait inutile comme une pièce rapportée. Elle révélera le romanesque de cette histoire : le secret de famille, le mensonge et le crime.

Prix du premier roman étranger France 1998

Martin Suter, Je n’ai rien oublié – Small World, 1997, Points Seuil 2000, 361 pages, €7,80

DVD Je n’ai rien oublié, Bruno Chiche, 2011, avec Gérard Depardieu, Alexandra Maria Lara, Françoise Fabian, Niels Arestrup, Nathalie Baye, Orange studios 2011, 1h33, €6,94 Blu-ray €13,14

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Jean-Louis Curtis, La quarantaine

Louis Albert Irénée Laffitte, dit Jean-Louis Curtis, qui sera coopté à l’Académie française en 1986, a 49 ans lorsqu’il publie ce roman sur « la crise » de la quarantaine. Celle où l’homme arrivé (en ce temps-là, il ne s’agissait que de l’homme, pater familias, chef de famille) se sent vieillir. Il a consumé sa jeunesse, s’est marié comme il se doit, a fait des enfants à sa femme, les a plus ou moins élevés non sans drames à l’adolescence, et se retrouve livré à lui-même, le corps usé, les sens encore en éveil, craignant la fin et désirant la nouveauté.

L’auteur met en scène deux couples d’amis dans une petite ville assoupie de province, Sault-en-Labours, autrement dit la cambrousse. Mais les années soixante amènent l’américanisation, la consommation, la libération des mœurs. Les voitures envahissent les rues, les antennes de télévision les toits, le rock les salles des cafés. De vieilles demeures sont rachetées par des promoteurs promus pour en faire de grands immeubles « tout confort », tandis que les fermes antiques tombent en ruines jusqu’à ce qu’un club de vacances industrialisées s’y intéresse pour les transformer en camps de loisir.

Bruno et son épouse Juliette ont deux fils, Pierre qui ressemble à son père et le prend pour modèle, et Nicolas qui est physiquement plus fin et intellectuellement plus intelligent. Mais aussi pédé, l’auteur le laissera soupçonner par petites touches, sans jamais le dire, montrant un Nicolas en pleurs à 14 ans lorsque son père qui l’aime lui parle des « choses de la vie », restant en toute amitié chaste avec sa copine Catherine, puis allant étudier en Allemagne où il rejoint « un ami ». L’auteur lui-même semble ne s’être jamais marié et avoir « une sensibilité ». Bruno, à l’inverse, épouse tôt Suzy et lui enfourne un petit durant son service militaire.

André et son épouse Claire sont plus discrets et ont deux filles, Catherine qui travaille bien et ne pose aucun problème, et Suzy la sotte qui gaffe souvent et met son transistor à fond, au grand dam de son père. Qui en fait une crise cardiaque à la cinquantaine. Il a eu une liaison de quelques mois avec Béatrice, mais décevante et il rompt. Non sans que sa femme le sache puisque tout se sait dans les petites villes dont les gens n’ont que ça à faire que de s’observer, se juger et commérer.

Mais c’est Bruno qui va connaître un drame, lui qui fait tout dans l’excès. Il s’entiche d’une jeunette de 20 ans, lui qui en a plus de 50, plus ou moins attisé par un ancien condisciple qu’il fascinait et qui s’est ainsi vengé de son indifférence. Jean n’est pas du même monde bourgeois et Bruno l’a toujours snobé. Il n’a jamais voulu s’en sortir et végète comme employé de banque jusqu’à ce qu’il rencontre une fille du peuple comme lui, mais ambitieuse pour deux. Elle l’incite à voir grand à à emprunter (mot tabou chez les paysans !) pour monter une agence immobilière. La mode des résidences secondaires vient avec les années soixante et il y a de l’argent à se faire. Ce qui fut fait. Le couple a fait un fils, Michel, qui aussi peu d’affect que son père – probablement un futur requin d’affaires ou un psychopathe.

Ainsi va l’existence, dans le bouleversement du monde et des mœurs, jusque dans les coins reculés des provinces hier isolées et depuis les années soixante reliées par la route, le train et la télé. Les événements y parviennent assourdis, le premier spoutnik, les événements d’Algérie, la crise des missiles de Cuba. Avec la peur de la mort qui vient, de la décadence des corps, du grand remplacement des vieux par les jeunes – ce qui fut de tous temps. Un beau roman qui se lit bien.

Jean-Louis Curtis, La quarantaine, 1966, J’ai lu 1974, 312 pages, occasion 15,00

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Alphonse Boudard, Cinoche

Alphonse Boudard, né en 1925 à Paris, est un étrange personnage. Il écrit des romans qui sont sa vie, dans un style argotique proche de Céline. Fils de pute au sens propre, il n’a fait des études que jusqu’à 14 ans à l’école communale de la rue du Moulin-des-Prés, un quartier popu du 13ème arrondissement. Il entre en 1941 comme apprenti dans un atelier de fonderie typographique puis, à 18 ans, gagne le maquis et participe en 1944 à la libération de Paris avec les FTP du colonel Fabien. Quittant les communistes, il s’engage dans l’armée Leclerc et est blessé à Colmar. Tuberculeux, délinquant, il fait du sanatorium et de la prison, creuset de ses histoires. Il devient écrivain à 33 ans, Cinoche est son cinquième roman.

Là, il se gausse carrément du cinéma et du cinoche fait autour du cinéma par les petits intellos inaptes aux études. Ils ont trouvé selon lui dans ce fromage « artistique » l’occasion de gloser plus que d’exercer leur absence de talents. La réalisation d’un film, le rêve d’Hollywood, le star-system, se heurtent aux dures réalités de trouver du fric et un bon scénario. Alphonse lui-même s’y est exercé avec des pointures, et il mélange ses expériences et les célèbres qu’il a rencontrés pour en faire des personnages. Il s’est vu confier en 1967 l’adaptation de sa nouvelle Gégène le tatoué, qu’il transpose ici en Milo des lafs (argot pour les fortifs) par Denys de La Patellière qu’il romance en Glapaudière. Il a aussi tenté les dialogues de deux films de Marc Simenon – fils de Georges – : Le Champignon sur la drogue et L’Explosion sur un village de vacances. Il ratatouille le tout dans Cinoche avec le jeune, riche, fils à papa musclé Luc Galano, fils de Ralph le peintre richissime qui vit en Suisse – comme Georges Simenon – et mari de Mylène Demongeot, star sur le retour à la fin des années 60.

Alphonse se lâche. Il se met en scène dans le rôle du scénariste sollicité pour adapter la vie d’un truand octogénaire, Milo, par le jeune fêtard versatile Luc qui n’a jamais travaillé de sa vie et se contente de rouler en Porsche 911 Targa et de laisser élever deux mômes infernaux. La satire de l’éducation permissive « à l’américaine » des jumeaux garçon et fille de 8 ans du couple trop riche est implacable.

Boudard déploie sa verve et son style parlé, populaire et direct, ne fait pas dans la dentelle. C’est un délice. « Gloria [la mère, épouse de Luc] me met au parfum… que j’aille pas tressaillir excessif… n’est-ce pas ils sont élevés, ces chers petits, à l’américaine… l’avant-garde pédagogique. Je ne suis peut-être pas au fait… de nos jours aux États-Unis les lardons grandissent dans la plus totale liberté. Ça favorise leur plein épanouissement… réveille leur potentialité secrète… elle m’affirme. (…) Le principe, c’est que rien doit les culpabiliser nos descendants. Aucun obstacle à leurs caprices, leurs lubies les plus saugrenues, toutes leurs irrégularités d’humeur, leurs escapades, leurs bénignes insultent si on réfléchit. Il faut, et encore avec d’infinies précautions, pour ne pas les choquer dans leur moi profond, leur éclairer, expliquer doucement les choses, ce qui se fait, ce qui ne se fait pas… D’ailleurs, Gloria, elle trouve ça embarrassant… ce qui se fait, n’est-ce pas ! Elle doute… la moue ! On se pose de plus en plus de questions. (…) Enfin, je ne sais pas ce qu’il leur dit dans le jardin, Luc Galano, à ses chères têtes blondes, mais ça n’a pas l’air de les convaincre, ils lui ripostent, le traitent de pédé, d’ordure, de fumier » p.43. Et ils n’ont que 8 ans. Ce sera probablement un déchaînement de sexe lorsqu’ils auront 13 ans, en 1972… Relire les romans du début des années 70 explique beaucoup de choses, si les moralistes années 2020 voulaient bien se donner la peine de cet effort de sociologie historique…

Quant au cinéma, c’est le défilé des faux-culs. Le producteur n’a pas d’argent, son secrétaire est un jeune inverti qui voudrait se réaliser dans le scénario et voit d’un œil mauvais l’intervention d’un scénariste, Luc n’a guère produit que deux courts métrages et ne connaît rien à la régie d’un film, les acteurs célèbres ne mouftent pas pour un projet aussi flou, réalisé par des inconnus avec un budget pas fixé et un scénario qui varie. En bref, de Bâle à Genève, de Saint-Tropez aux îles espagnoles, c’est le foutoir. Les « enfants terribles » du couple font des leurs, dévastent l’hôtel feutré suisse ; l’épouse s’entiche de divers animaux dont un python, un mainate chieur, une lionne qui se dégriffe sur le dégriffé ; Luc boit… Le scénario est dix fois changé, les scènes modifiées, la vie de truand est transposée, il faut du sexe, mais hétéro pour mettre en valeur les atouts de la vedette évidente, Gloria, et pas trop pour ne pas indisposer son mari. Ce sera une belle dame inaccessible en son château suisse qui découvre un bel éphèbe drogué et le soigne, sous les yeux d’un valet velu qui va les violer avant de les égorger, jaloux des deux. Et puis non, une partouze avec des Suédoises dans un club de vacances au soleil avec d’anciens nazis, degrellistes et pétainistes, en prenant pour prétexte une fumeuse histoire de trafic de drogue entre frontières…

Le narrateur scénarise, se voit sabrer, rajouter, renonce. Il ne reconnaît plus son poulet. Quand le film se fait, c’est un bide. Il n’est rien, ne dit rien, est mal ficelé, mal filmé, mélange tout. Le grand gloubi-boulga du cinoche comme on dira dès la fin 1974 justement, un plat de dinosaure bas du front qui fout tout dans sa marmite pour touiller et voir ce que ça donne. Toutes les années post-68… Car tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tout le monde il a du talent – il suffit de l’exprimer. Disait-on.

Et d’écouter les flatteurs : « Dans ce domaine, on peut toujours aller trop loin. La vanité ça bande toujours… on la branle jamais assez, elle peut jouir à jet continu… surtout celle des saltimbanques » p.171. Du pur Boudard, mort en 2000 – à relire d’urgence.

Alphonse Boudard, Cinoche, 1974, Folio 1975, 283 pages, occasion €15,00

Alphonse Boudard, Chroniques de mauvaise compagnie – La métamorphose des cloportes, La Cerise, L’Hôpital, Cinoche, Omnibus Presses de la Cité 1991, 768 pages, €15,51

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John Irving, Un mariage poids moyen

Un roman aujourd’hui décalé, bien dans le ton des années 1970 commençantes : tout est sexe.

Séverin le Viennois est devenu prof d’allemand dans une université américaine après son émigration à la mort de sa mère et entraîneur de lutte. S’il peut émigrer c’est qu’Edith, fille d’une riche Américaine qui achète pour le musée d’art moderne de New York, est mandatée pour acquérir une ou deux œuvres des peintres mineurs viennois de l’entre-deux guerres. Elle lie ainsi connaissance avec Séverin dont la chambre est tapissée de dessins érotiques de sa mère posant nue, croquée par un ami. Cet art érotique subjugue Edith à qui il donne envie de baiser. Elle se marie bien vite avec le corps de lutteur Séverin, entraîné par deux dissidents – moins avec le fond sombre qu’il arbore parfois.

Utch est une robuste paysanne des environs de Vienne et de la base Messerschmidt durant le Seconde guerre mondiale, ce pourquoi sa mère l’a cachée à 7 ans dans le ventre d’une vache morte pour échapper aux viols russes. Tutorisée par un capitaine soviétique jusqu’à son rappel à Moscou, elle s’éprend du narrateur venu étudier un tableau de Jérôme Bosch au musée de Vienne, se marie et émigre aux États-Unis.

Voici donc deux couples de même origine viennoise, réunis dans la même université. Chacun aura deux enfants, deux filles pour Séverin et Edith, deux garçons pour le narrateur et Utch. Comme toujours, l’auteur alimente ses romans par son existence même : son savoir sur la lutte, son amour pour Vienne en Autriche, ses affinités avec le monde de l’art, les affres de sa création littéraire et le fait que ses trois premiers romans n’aient pas été très bien accueillis. John Irving a obtenu en 1963 une bourse pour étudier à Vienne et il y a rencontré sa première femme, Shyla Leary, étudiante en histoire de l’art. Ils ont eu deux garçons comme dans le roman, Colin (1965) et Brendam (1969). Le premier, Jack dans le roman, est long et élancé, prudent et méticuleux ; le second, Bart, est petit et trapu, obstiné. Le narrateur, comme l’auteur semble beaucoup aimer ses garçons.

Des deux couples, l’auteur va faire un quartet échangiste. Séverin va baiser Utch en plus d’Edith sa femme, tandis que le narrateur va baiser Edith en plus de son épouse Utch. Simple jeu, comme le dit Utch, baiser n’est pas aimer, mais plutôt jouer. C’est plaisant et consolide un temps les relations, d’autant que les enfants, à peu près du même âge, jouent entre eux. Ils ont semble-t-il entre 4 et 7 ans et ne sont pas encore assez grands pour avoir des relations sexuelles mais l’avenir est ouvert. Séverin impose des règles claires, des heures fixes et un contrôle permanent.

Toute cette première partie jusqu’à la bonne moitié du livre est ainsi aisée et divertissante, écrite comme au scalpel. Mais ce loufoque ne tarde pas à se teinter de mélancolie lorsque les sentiments se mêlent aux corps à corps. Le miraculeux équilibre des exercices physiques, somme toute assez sains, s’écroule. La baise est parfois assimilée à la lutte, Utch ne jouissant que sur le tapis de la salle ; Edith en revanche est rebutée par ce sport de mâle et préfère discuter écriture avec le narrateur. Au fond, les Viennois se retrouvent dans leurs fantasmes nés de la guerre, et les Américains dans leur culture plus littéraire.

Mais l’’envie finit par s’en mêler, la jalousie, le désir d’aller voir ailleurs. Cette fin qui s’effiloche déplaît le plus souvent aux lecteurs (-trices) mais elle est la réalité. La jeunesse passe, l’érotisme torride aussi ; le tous pour un ne survit pas à la durée. L’utopie hédoniste n’a pas de longévité.

Restent les enfants – peut-être les seuls êtres stables des couples.

John Irving, Un mariage poids moyen (The 158-pounds Marriage), 1973, Points Seuil 1995, 295 pages, €7,30

Un autre roman de John Irving chroniqué sur ce blog

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Sophie Hannah, Les monstres de Sally

Je ne sais s’il existe une « école de Manchester » pour les romans policiers, mais les écrivains et écrivaines de la ville livrent en général des œuvres de bonne facture, nettement plus élaborés psychologiquement que celles des Américains. Evidemment il y a moins d’action et le déroulé de l’enquête est passablement plus brouillon.

Sophie Hannah insiste sur ce que vivent les mères de famille ayant des enfants petits : c’est la galère ! Comme elle dédie ce livre à « Susan et Suzie » (deux suceuses, selon la consonnance de leur nom), on peut se dire qu’elle connait la façon dont les enfants sucent la moelle de leurs parents. Exigeants, butés, colériques, ils et elles ont tout pour se faire détester. Sauf qu’ils sont vulnérables, chair de la chair et de temps à autre adorables. Chacun et chacune réagit selon son tempérament.

Rien de plus opposé que Nick et Sally. Tous deux travaillent, mais autant lui est désordonné, optimiste, prenant tout à la légère et le temps venu, autant elle est maniaque, angoissée, courant toute la journée avec une liste interminable de choses à faire – qu’elle ne réussit pas à caser. Le trait est un peu gros pour la vraisemblance mais permet d’ancrer le crime dans son contexte. Car il y a crime, et même au pluriel, et plus encore en prévision. Les romans policiers ne font plus dans la dentelle (ni dans l’arsenic) depuis longtemps. C’est aujourd’hui du sanglant, du brutal et de la série. Pour motifs psychiatriques, c’est la mode.

Donc Sally Thorning vit l’une de ses journées harassantes habituelles – sans savoir décrocher ni tempérer. Obsessionnelle compulsive, ou presque, elle veut que tout soit en ordre, bien rangé dans des cases, et que chaque chose soit accomplie dans les temps. Hélas ! La nounou des enfants, Zoé 6 ans et Jake 3 ans, lui annonce ne pas pouvoir finalement les garder durant une semaine alors qu’elle l’avait promis, étant grassement payée. Mais elle ne peut, de par la loi (anglaise), garder plus de trois jeunes enfants à la fois et elle a hérité, outre de celui qu’elle garde habituellement, des jumeaux de son amie qui doit aller… se faire refaire les seins. Sally est furieuse de cette futilité et, quand elle quitte en pétard la nounou, s’aperçoit à peine de ce qui se passe dans la rue. Quand soudain, « on » la pousse sous les roues d’un bus, qu’elle ne parvient que par un miracle à éviter, non sans se meurtrir les jambes, la joue, le bras, et déchirer sa robe. Serait-ce la nounou qu’elle a quittée pleine de ressentiment ?

Son mari Nick qui ne s’en fait jamais est à la maison dans le désordre mis par deux enfants petits, tout simplement en train de regarder les infos à la télé. S’affiche le visage d’un homme désespéré qui vient de perdre sa femme et sa fille, toutes deux retrouvées nues dans la baignoire, mortes noyées. Probablement un suicide, mais… On le présente comme Mark Bretherick mais… cet homme ne saurait être Mark : Sally la rencontré fortuitement un Mark Bretherick dans un hôtel où elle se reposait, ayant obtenu une semaine de congés clandestins pour compenser le voyage professionnel impérieux à laquelle elle devait sacrifier. Ils ont fait connaissance au bar, ont échangé de menus propos sur la vie quotidienne, se sont aperçus qu’ils habitaient la même petite ville – et ont couché ensemble. Un séjour fortuit mais agréable, dont Nick ne doit rien savoir, évidemment. Sally n’a pas voulu le « tromper » mais cela s’est fait sans y penser, et elle ne va pas poursuivre la relation. D’ailleurs Mark Bretherick ne la rappelle pas.

Mais si Mark n’est pas Mark, alors qui est-il ?

C’est le début d’une enquête menée par la police sur les cadavres de la mère et la fille, de Sally sur le mystérieux Mark, des amis, relations et comparses des uns et des autres, sans oublier l’ingrédient obligatoire dans le standard des « thrillers » (qui ne thrillent plus autant qu’avant) : les amours compliquées des flics entre eux. Avec une fois, encore la caricature : l’amoureux transi qui a peur de franchir le pas ; l’amoureuse désespérée qui angoisse à l’idée de l’avouer ; le baiseur invétéré de tout ce qui porte jupe et pas de culotte ; le frigide qui s’en moque comme de son premier slip ; le nouveau capitaine au nom imprononçable (pour la « diversité »), le chef impavide mais qui exige (pour « l’autorité » qu’il faut réaffirmer dans la société) que l’enquête soit bouclée avant-hier…

Un début en fanfare qui s’étire, passionnant, sur les relations entre mère et fille, une enquête farfelue où les « intuitions » remplacent souvent les faits et rendent parfois elliptiques les révélations, une progression qui s’embourbe alors que se multiplient les chapitres décentrés, une fin glaçante tout grand ouverte sur les abîmes de la psyché. On ne savait pas le système de mœurs héritées de l’ère victorienne en Angleterre aussi apte à fabriquer des tordus et des tordues !

Sophie Hannah, Les monstres de Sally (The Point of Rescue), 2008, Livre de poche 2012, 503 pages, €4,84

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La colère ébranle le jugement, dit Montaigne

Au chapitre XXXI du Livre II des Essais : Montaigne qui lit Plutarque évoque « la colère ». Les enfants sont abandonnés à l’éducation de leur père et ce n’est pas une bonne chose, analyse-t-il. Seuls Sparte et la Crète ont voulu par la loi une éducation civique ; pour les autres, « on la laisse à la merci des parents tant fous et méchants qu’ils soient. »

Et Montaigne d’évoquer sa propre expérience, comme quoi lire les livres le fait penser par lui-même, ce que nous devrions tous faire au lieu de seulement nous en divertir ou de croire à la lettre. « Combien de fois m’a-t-il pris envie, passant par nos rues, de dresser une farce, pour venger des garçonnets que je voyais écorcher, assommer et meurtrir à quelque père ou mère furieux et forcenés de colère ! » Est-ce là la raison ? Le comportement vertueux ? Non, la colère est une passion et elle emporte tout sans distance. « Il n’est passion qui ébranle tant la sincérité des jugements que la colère. »

La sagesse est d’attendre que s’apaise cette passion toute soudaine avant de châtier s’il y a lieu. « Pendant que le pouls nous bat et que nous sentons de l’émotion, remettons la partie ; les choses nous sembleront à la vérité autres, quand nous serons rassérénés et refroidis ; c’est la passion qui commande lors, c’est la passion qui parle, ce n’est pas nous. » La colère aveugle, tout bon sens est aboli : comment pourrions-nous agir de façon juste durant cet élan passionnel ? Ce pourquoi les foules lynchent le tueur alors qu’il n’est peut-être pas coupable – tandis que la justice prend son temps et analyse avec ses méthodes le pourquoi et le comment avant de rendre son arrêt.

Car, dit Montaigne, « les châtiments qui se font avec poids et discrétion, se reçoivent bien mieux et avec plus de fruit de celui qui les souffre. Autrement, il ne pense pas avoir été justement condamné par un homme agité d’ire et de furie. »

Certes, objecte-t-il en citant des exemples chez les philosophes antiques, la passion est utile pour faire passer un argument, ou pour la guerre. Mais elle doit être sous le sceau de la vertu. « Les éphores à Sparte, voyant un homme dissolu proposer au peuple un avis utile, lui commandèrent de se taire, et prièrent un homme de bien de s’en attribuer l’invention et de le proposer. » Car la passion « se plaît en soi et se flatte ». Elle s’enfle par elle-même, par mimétisme de la colère de l’autre, elle se complaît en elle-même, jouissant de l’attention et du pouvoir qu’elle donne en impressionnant les autres. Il est nettement plus efficace de laisser la colère de côté si l’on veut convaincre. « Ceux qui ont à négocier avec des femmes têtues peuvent avoir essayé à quelle rage on les jette, quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et qu’on dédaigne de nourrir leur courroux. » La rage des femmes était motivée par leur statut inférieur, du temps de Montaigne, ce qui les mettait en colère mais ne faisait pas avancer leurs arguments pour cela. Nos féministes éveillées pourraient s’en inspirer : tout ce qui est excessif est insignifiant.

Maintenant, faut-il contenir sa colère et se ronger ? Non pas, dit Montaigne. J’« aimerais mieux produire mes passions que de les couver à mes dépens ; elles s’alanguissent en s’éventant et en s’exprimant ; il vaut mieux que leur pointe agisse au-dehors plutôt que de la plier contre nous. » Il faut que ça sorte, car tout renter rend aigri et haineux. Mais Montaigne donne des consignes chez lui : ménager sa colère et ne pas la répandre à tout prix ; orienter sa colère seulement contre celui qui le mérite ; faire bref, même en colère, comme un orage qui passe. « La tempête ne s’engendre que de la concurrence des colères qui se produisent volontiers l’une de l’autre, et ne naissent en un point. Donnons à chacune sa course, nous voilà toujours en paix. Utile ordonnance, mais de difficile exécution », avoue cependant Montaigne.

Mais rappelons-nous que la colère, comme toutes les passions, est une arme qui nous remue, « elle nous tient, nous ne le tenons pas. » Le coléreux n’est pas libre, il n’est ni raisonnable, ni juste.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Mary Higgins Clark, La maison du guet

C’est un thriller efficace des années 70 que nous offre, un demi-siècle après encore, Mary Higgins Clark. Elle était toute fraîche autrice et cet opus est un bon.

Il y a bien sûr ses thèmes qui deviendront habituels, la jeune femme un peu niaise que le destin va frapper, des enfants innocents qui trinquent, des hommes ambivalents aux extrêmes, du psychopathe au prince charmant, un milieu aisé et conformiste dans une demeure confortable. Avec ces ingrédients, Clark agite l’action pour en créer du mouvement. Le style est direct, la psychologie sommaire, mais le lecteur progresse sans cesse.

Nancy est une femme de 30 ans qui vit depuis sept ans une seconde existence avec un mari de rêve et de beaux enfants, le garçon et la fille du rêve américain, comme il se doit. Mais un jour… elle laisse ses enfants de 5 et 2 ans jouer dehors à la balançoire, s’absente une dizaine de minutes pour faire le lit et mettre les draps à la machine, et lorsqu’elle veut les faire rentrer par ce qu’il fait froid et que la tempête se lève, elle ne les retrouve pas. Nous sommes à Cape Cod, un endroit chic de la bourgeoisie de Nouvelle-Angleterre et la grande maison proche de la mer est isolée par un bois de la route.

Affolée, Nancy court instinctivement vers le lac, croit apercevoir un objet rouge flottant dans l’eau, s’élance mais n’attrape qu’un reflet et s’écroule sur le sable de la rive. Elle est épuisée. N’a-t-elle pas justement, juste avant de laisser les enfants, parcouru le journal que le facteur vient d’apporter et qui contient un article détaillé sur un crime commis en Californie des années auparavant ? Une grande photo l’illustre, et elle s’y reconnaît.

Car la jeune femme a épousé à 19 ans, malgré les conseils de sa mère, un professeur de son université qui l’entourait de prévenance comme une petite fille. Elle a eu avec lui deux enfants, un garçon et une fille comme il se doit, et a vécu avec lui quelques années jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive, à petites touches, que son mari n’était pas l’homme qu’il paraissait et que ses enfants se plaignaient de jeux et d’attouchements. Un jour, elle est allée faire des courses au supermarché avec eux, les a laissés dans la voiture, et en revenant une dizaine de minutes plus tard, elle ne les retrouve pas. La police alertée en retrouvera les cadavres noyés. Plus tard son mari laissera une lettre disant qu’il veut les rejoindre et se noyer à son tour. Pourtant, il a toujours eu horreur de l’eau…

C’est donc un cauchemar que revit Nancy et, désormais, tout le monde la soupçonne. Elle a voulu se faire oublier et refaire entièrement sa vie, mais le destin la poursuit, à moins que ce ne soit un complot machiavélique de quelqu’un qui veut se venger, ou encore un psychopathe pédocriminel qui récidive. Qui croire ? Mais, comme toujours avec Clark, la femme de 30 ans a su se faire apprécier pour ses qualités propres et plusieurs personnes de son entourage vont l’aider à démêler l’écheveau des apparences et à contrer les inévitables préventions sociales et les rumeurs malveillantes.

Ce roman policier court d’une traite car l’action avance régulièrement de chapitre en chapitre, tout en manipulant les émotions par des malheurs renouvelés et la découverte progressive de l’horreur. S’y révèle aussi l’esprit pionnier américain qui, de la jeune femme au mari, de l’entourage aux petits enfants mêmes, réussit à faire effort de se prendre en main pour se dépêtrer du bourbier.

Mary Higgins Clark, La maison du guet (Where are the Children), 1975, Livre de poche 1987, 221 pages, €7.40 e-book Kindle €7.49

Les romans policiers de Mary Higgins Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Vermeer à Delft

Parallèlement, le musée Prinsenhof à Delft présente une exposition sur Le Delft de Vermeer, du 10 février au 4 juin 2023 ouverte de 11.00 à 17.00.

Le Prinsenhof – la cour des princes – est le bâtiment où Guillaume de Nassau est venu se réfugier en 1583 avant d’y être assassiné un an plus tard par Balthazar Gérard ; il était à l’origine le couvent Sainte-Agathe. Nous y voyons le couloir où il a été arquebusé, deux trous de balle encore conservés dans le mur. Le prince d’Orange, dit « le Taciturne » car il parlait peu, fut le chef de la révolte des Pays-Bas espagnols contre le roi d’Espagne Philippe II, fils de Charles Quint. Les Espagnols offriront une prime à qui l’assassinera et, après avoir échappé à plusieurs tentatives, la dernière sera la bonne. Poutine n’a rien inventé.

Le bâtiment organise une exposition consacrée au Delft de Vermeer. Elle présente le contexte culturel et historique de l’époque du peintre. Des tableaux de ses contemporains montrent que les sujets qu’il traitait était ce qui plaisait au public, quelques documents prouvent que non seulement il a existé mais qu’il a eu une vie et laissé des peintures en héritage.

Quelques paysages de Delft sont présentés, mais pas aussi vivants que celui de Vermeer. Cornelis de Man a peint un Intérieur avec trois hommes assis autour d’un globe en 1668, qui rappelle l’Astronome, mais Vermeer a resserré la scène sur la personne. Dirk van Baburen a aussi peint une Entremetteuse vers 1592, mais Vermeer l’a traité autrement, de façon plus morale peut-être, avec une jeune fille plus jeune et une entremetteuse dans l’ombre. Pieter de Hooch a peint un Homme lisant une lettre à une femme en 1629, mais plus statique que Vermeer, avec La femme en rouge, probablement une catin aux lèvres pleines, qui se recule en faisant s’agiter ses boucles d’oreille en perle.

Il y a aussi les mêmes filles, les mêmes intérieurs, les mêmes portraits et les mêmes scènes de genre, mais d’un talent moins affirmé. Les tableaux d’autres peintres présentent des scènes de bordel avec les mêmes codes esthétiques : les perles, le petit sourire, la chaufferette pour se faire des sensations sous les jupes, les lèvres pulpeuses, le regard direct, la lettre. Pour moi, la Jeune fille à la perle est peut-être prête à s’offrir, mais elle a à peine 13 ans et reste virginale. Notre guide belge dérape parfois dans des envolées émotionnelles de grande folle, aussi lui laissons-nous son avis sur le fait qu’elle était pute prête à s’offrir.

Parmi les documents présenté dans l’exposition, le registre des enterrements, où Vermeer est mentionné au 16 décembre 1675, inhumé dans la Oude Kerk. L’inventaire des biens de Vermeer figure aussi en vitrine, daté de 1676, montrant la relative pauvreté de Vermeer lui-même ; les objets précieux utilisés dans ses tableaux étaient à sa belle-mère.

Si Vermeer était bien de Delft, sa ville natale de laquelle il n’est pas probablement jamais sorti, il ne s’appelait pas Vermeer. Ver Meer (abréviation de Van der Meer) veut dire « du lac ». On ne sait pas pourquoi il a pris ce pseudonyme. Son vrai nom était Johannes Janszoon. Il est né en 1632 et est mort en 1675 à 43 ans de mauvaise santé, ce qui lui a donné environ 25 ans de métier. Nous n’avons recensé que 35 ou 37 toiles de lui, ce qui paraît très peu. Dès lors, deux hypothèses au moins : la première est que nous n’avons pas retrouvé tous les tableaux signés Vermeer ; la seconde est que Vermeer était quelqu’un qui voulait faire de beaux objets de luxe, payés fort chers et donc extrêmement travaillés – il produisait peu afin de faire monter la rareté et le désir. Ces deux hypothèses ne sont pas exclusives l’une de l’autre, d’autant que la peinture était devenue un placement financier des bourgeois de l’époque.

Nous ne savons pas grand-chose de la vie de Vermeer sinon que ses parents étaient tisserands devenus aubergistes et marchands de tableaux, dans une ville prospère grâce à la faïencerie de Delft en imitation chinoise. Digna Baltens, la mère de Johannes Vermeer, aurait reçu une compensation financière pour les dommages causés à l’auberge où il a passé son enfance et son adolescence, après l’explosion de la poudrière de Delft le 12 octobre 1654. Vermeer n’avait qu’une sœur, Geerthruyt, de douze ans plus âgée que lui. Il a appris le dessin et la peinture dès l’enfance avec ses parents marchands de tableaux dans leur auberge et les amis peintres comme Leonaert Bramer (1596-1674). Mais il a dû attendre l’école à la Guilde de Saint-Luc pour être à même de devenir peintre lui-même.

Le garçon a fait un mariage de raison avec Catharina Bolnes, née en 1631 d’une famille catholique nantie. Le couple a eu 15 enfants dont quatre morts en bas âge ; en restent 11, trois garçons et sept filles, mais tous n’ont pas survécu. Sa belle-mère Maria Thins, née en 1593 et décédée en 1680, chez qui le couple vécu pendant quinze ans, était catholique, le couple a été habiter chez elle dans le quartier catholique de Papenhoek, et le principal possesseur de tableaux de Vermeer dans la ville Peter van Ruijven était lui aussi catholique. Cela ne veut pas dire que Vermeer s’est lui-même converti au catholicisme, ni que le possesseur des tableaux en question ait été son mécène. Il a pu en acquérir sur le marché, car les tableaux étaient vendus comme des légumes ou du poisson sur des étals, ou bien de seconde main lorsqu’ils lui ont plu. Ou encore sur commande expresse, ce qui était plus rare au vu des sujets traités par le peintre.

Vermeer a en effet figuré ce qui se vendaient le mieux, à l’imitation de ses collègues des autres villes alentour. Le plus facile était le portrait, le plus vendable la jeune fille en fleur, le plus moral la tronie (ou trogne, physionomie exemplaire) et le plus agréable des scènes d’intérieur ou de paysage. Il a pris sa femme et ses filles comme modèles, parfois sa belle-mère ; cela lui coûtait moins cher que de payer une personne. Mais il n’en a pas fait des portraits réalistes, il a réalisé des types dont la Jeune fille à la perle qui est le type même de la jeunesse au bord de l’adolescence. Ce côté intemporel a plu, continue de plaire et plaira sans doute encore.

Il faut remettre le peintre dans son contexte, nous dit l’historien d’art. Les Pays-Bas étaient à l’époque une république et la notion d’artiste était très différente de celle des royaumes comme la France ou l’Angleterre. Dans les royaumes, l’artiste passe un concours et devient peintre officiel. Il peut dès lors avoir un atelier, faire école et attendre les commandes car il est pensionné par la cour. Dans une république, l’artiste est seul et exerce un métier libéral, il gagne sa vie avec ses œuvres. Il produit ce qui plaît, n’a pas les moyens d’engager des apprentis, et ne fait donc pas école. Vermeer est probablement allé étudier le dessin à la Guilde de Saint-Luc qui est le patron des dessinateurs parce que l’on croyait que Luc avait dessiné la vierge Marie. Pour accéder à la guilde, il fallait être citoyen de la ville, propriétaire et marié, s’acquitter en outre d’une cotisation annuelle. La guilde assurait la formation de l’artiste, le contrôle de qualité de ses œuvres, assurait sa réputation sur le marché, et servait d’assurance sociale en cas de coup dur. Vermeer en est devenu membre le 29 décembre 1653 puis syndic en 1662 et 1663 puis en 1672.

Vermeer, qui a beaucoup d’enfants à nourrir, est très juste financièrement. Les guerres de 1672 ont tari les revenus fonciers de sa belle-mère et provoqué la chute brutale du marché de l’art. Selon sa veuve, l’accumulation des soucis a affecté la santé de Johannes et l’a conduit à la mort, à 43 ans seulement.

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Odessa, enfants

Les enfants d’il y a 17 ans lors de mon voyage en Ukraine sont désormais adultes.

Les garçons sont au front, les filles peut-être mères.

Je pense à eux, après l’invasion russe ordonnée par le dictateur du Kremlin. Le bras de fer commence.

Ces quelques portraits en hommage.

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Colette, Les vrilles de la vigne

Livre bariolé, fait de pièces et de morceaux, il s’agit d’un recueil d’essais et de poèmes en prose publiés dans diverses revues. Colette s’y cherche, sa vie change, Willy s’éloigne. Femme séparée, saltimbanque, lesbienne, Colette est réprouvée par la « bonne » société et fait front.

Elle utilise pour cela le procédé de Marcel Schwob, l’un de ses contemporains, de faire parler des animaux. C’est le dialogue entre Toby-Chien et Kiki-la-Doucette, chatte. Mais aussi une « rêverie de Nouvel An » pour faire le bilan du passé. « Nuit blanche » et « Jour gris » se succèdent devant le « Dernier feu » pour parler des « Amours » et d’« Un rêve ». Il faut faire face, se masquer, d’où « Maquillages » et « Belles-de-jour » pour se demander « De quoi est-ce qu’on a l’air ? » et s’en foutre. Donc la « Guérison », le « Miroir » où Colette se mire en Claudine, la « Dame qui chante » et la « Partie de pêche » en « Baie de Somme » où la célibataire invertie esseulée contemple les familles à marmaille et les enfants patauds comme de petits animaux. Pas son truc à Colette, elle préfère « Music-halls », ce qui termine le recueil.

En vingt textes hétéroclites mais finalement organisés, on s’en aperçoit a posteriori, Colette se précise. En 1908, Sidonie-Gabrielle a 35 ans, l’âge mûr, le début de la fin pour la femme dont l’acmé se situait selon Balzac, auteur chéri de Colette, à 30 ans. L’immoraliste gidienne féministe, fille de capitaine d’Empire, fait le bilan. Le rossignol ligoté par les vrilles de la vigne est cet amour hormonal de la jeune adolescente romantique, emportée par son lyrisme et tombée « amoureuse » sans savoir ce que c’est, qui se retrouve ligotée à un mari par les liens du mariage, « les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes… » La jeune fille, naïve rossignolette, « crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient » p.959 Pléiade.

Pour résister à la tendance naturelle féminine à se laisser faire par les hommes, à se laisser emprisonner par les convenances, à se laisser être conforme au miroir de la société, une seule façon : élever la voix. Écrire, chanter, s’exprimer. « Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix… » p.960.

Colette, Les vrilles de la vigne, 1908, Livre de poche 1995, 125 pages, €2,00 (Amazon indique un prix faux) ; e-book Kindle0,94

Édition pédagogique Bac 2023, Sido suivi de Les vrilles de la vigne, Livre de poche 2022, 384 pages, €6,20

Colette, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1984, 1686 pages, €71,50

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Gilles Cosson, Entre deux mondes

C’est un roman d’époque où un grand journaliste, époux de journaliste, fait le bilan de sa vie plus ou moins ratée à l’occasion d’un accident de voiture. Il a bien réussi dans sa carrière, assez bien dans son couple, y a ajouté une maîtresse peu exigeante, mais il a eu deux enfants. Et c’est là le drame de l’époque : la transmission.

Sa femme Fanny et lui n’ont pas voulu d’enfant tout de suite pour privilégier leurs carrières. Ils ont eu Flore sur le tard sans avoir vraiment le temps de s’en occuper. Sa maîtresse Frédérique a voulu un enfant de lui en toute indépendance et elle a eu Martin, voulant le garder pour elle sans qu’il le reconnaisse, et il ne s’en est jamais senti le père. Évidemment, l’hypocrisie de l’égoïsme a fait qu’ils ont tu chacun aux enfants leur position. Mais vient l’adolescence… Période critique, où l’on se cherche, veut savoir d’où l’on vient et qui vous a fait, se révolte contre ce qui est. Évidemment, les parents de part et d’autre sont en-dessous de tout, murés dans leur égoïsme hédoniste issu de la « grande » libération de 68 où rien ne comptait plus que le moi je personnellement.

C’est donc le drame. Sans le savoir, les ados tombent amoureux l’un de l’autre, le 16 ans avec la 14 ans, Martin avec Flore. Car évidemment les deux parents ont tenu à ce qu’ils se connaissent, parlent de leurs trucs d’ados entre eux. Ils ont l’intention de « leur dire », mais ce n’est jamais le bon moment, ils tardent, ils laissent faire, ils sont englués dans le faux-semblant. Absolus comme le sont souvent les ados, Martin ne va pas l’accepter. Le père aura donc tout perdu : sa femme qui le quitte, sa fille qui lui en veut, sa maîtresse qui ne veut plus le voir, et le seul fils qu’il n’a pas su aimer.

Cette histoire de famille, un peu caricaturale, sert à illustrer un propos politique : rien ne va plus, la morale se perd, la religion ne soude plus la société. En bref, c’est la décadence de l’Occident sans Dieu et de l’individualiste hédoniste. Au fond, Poutine a raison, à cet Occident immoral et « pédophile » il leur faudrait une bonne guerre, et lui la leur sert toute cuite via l’Ukraine. L’auteur en appelle à un sursaut autoritaire, il rêve de la reprise en main de la France par un descendant de l’empereur, faute de Bourbons en état, une « reconquête » (le mot est cité nommément). Un propos à la Zemmour sur l’identité française contre la dilution dans l’immigration incontrôlée et l’islam conquérant qui grignote un poids politique croissant en profitant des faiblesses niaises des chrétiens qui adorent tendre l’autre joue.

Son Reverchov est un politicien plus sexy que Zemmour, plus rationnel et moins guignol, une sorte de libéral botté plus que confit en pétainisme xénophobe, mais le message est clair. Le roman est entrelardé de chapitres glosant sur la politique intérieure, la faiblesse des présidents « après le troisième successeur de De Gaulle », sur la géopolitique avec l’emprise des GAFAM (dont l’auteur oublie le M) et les manigances du KGB/FSB (dont l’auteur inverse les lettres en SFB). Il cite Lévi-Strauss (qu’il écrit Lévy…) et le Tibet (qu’il écrit Thibet, à la façon XIXe siècle). Il marche vers la Sainte-Baume mais n’est guère attiré par le christianisme, sinon par son empreinte culturelle historique. Où veut-il donc en venir ?

Le problème des romans moralisateurs est qu’ils sont non seulement contingents et passent rapidement avec les années, mais que la psychologie des personnages est réduite à la caricature afin de prouver une thèse. Son journaliste éditorialiste à la Philippe Tesson ne pense guère par lui-même, sans cesse à aller interroger l’un ou l’autre pour savoir ce qu’il doit croire ; sa musicienne jalouse de son indépendance n’est pas assez maternelle pour se désirer en mère célibataire. Si Flore est assez réaliste en 14 ans rebelle, elle parle cependant avec des termes de Normale Sup plus que du collège ; quant à Martin, en quête de père, il n’a pas su trouver un modèle masculin comme le font tous les garçons élevés par une mère seule. Afin de filer la métaphore poutinienne, son milieu artiste aurait pu lui faire rencontrer un Mentor qui l’aurait pris sous son aile, non sans quelque désir « pédophile » pour forcer le trait. Cela aurait souligné le propos moraliste.

L’auteur, Polytechnique, docteur ès Science économique, Master MIT, passé dans l’industrie puis au directoire de la banque Paribas, a été un fan des voyages sportifs à vocation spirituelle dans le Hoggar, en Laponie, autour de l’Annapurna, au Tibet central, dans le Pamir russe, le Zanskar, la Patagonie, le Yukon et l’Alaska, l’Islande… Il a suivi le Mouvement Européen avec Jean-François Poncet, Jean-Louis Bourlanges, Anne-Marie Idrac et Pierre Moscovici. Il a écrit dans Valeurs actuelles, le Figaro, le Nouvel économiste, et parlé à Radio Notre-Dame. Il semble chercher encore sa voie, une voie pour la France, et livre son message politique sous la forme d’un essai romancé. il a eu trois enfants que l’on espère épanouis et autonomes malgré le monde qu’il a bien contribué à créer en ses 86 ans d’existence.

Gilles Cosson, Entre deux mondes, 2023, Les éditions de Paris Max Chaliel, 123 pages, €15,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Il y a un an, l’invasion de l’Ukraine par Poutine

Le 24 février 2022, le président russe Vladimir Poutine a ordonné l’invasion de l’Ukraine sous la forme d’une « opération spéciale ». Il n’a pas employé le terme de « guerre », qui faisait trop agressif pour les pays de l’ONU, mais a présenté cette soi-disant promenade de santé de son armée comme une remise en ordre d’un département de la Russie – tout comme les Français l’ont fait pour la « guerre » d’Algérie. Il ne pouvait y avoir de guerre, disait le ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France en 1954 – puisque l’Algérie était alors un département français ! Ce ministre était François Mitterrand, opposé à l’indépendance du territoire algérien.

L’invasion poutinienne s’est faite depuis la Russie, l’Etat fantoche de Biélorussie et des territoires ukrainiens occupés par les Russes depuis la guerre de 2014, Crimée et « républiques populaires » autoproclamées de Donetsk et de Lougansk. Que Poutine s’empressera très vite de « rattacher » à la Fédération de Russie par un vote des godillots de sa Douma pour en faire une patrie russe – susceptible, au cas où, de « justifier » le recours aux armes de destruction massive : qui envahit le territoire national peut se voir opposer les armes nucléaires.

On a dit que cette invasion n’était pas une agression mais une « juste » riposte au soi-disant avancées de l’OTAN. Mais c’est croire sans vérifier la propagande du Kremlin. Un numéro spécial de la revue L’Histoire, de février 2023, fait justement le point, en historien, sur la question. Il déconstruit les fausses vérités de Poutine et de ses sbires qui font, de leurs fantasmes une croyance à prendre ou à laisser – sur l’exemple stalinien que le père Joseph a piqué au nazi Goebbels. Quiconque est citoyen russe et refuse de croire ce mythe, se voit aussitôt, de par la loi, taxé d’antipatriotisme, de menace pour la sécurité de l’État, d’être agent de l’étranger ou carrément « espion de la CIA ». Toutes les vieilles ficelles staliniennes reprises en bloc et sans vergogne – quiconque résiste est un terroriste.

Nicolas Werth, spécialiste de la Russie depuis l’Union soviétique, directeur de recherche honoraire au CNRS, décrit très bien le « nouveau roman national poutinien ». Il s’agit pour Poutine de rejouer la « Grande guerre patriotique » qui a opposé l’URSS à l’Allemagne nazie. Il s’agirait d’une « cause sacrée », pour réaffirmer l’identité russe et l’opposer globalement à tout ce qui est non–russe – traitant ainsi l’Occident tout entier de « nazi ». Comme les Ukrainiens penchent vers le mode de vie européen, ses libertés de pensée, de s’exprimer, d’aller et venir, de travailler et de consommer, ils seraient donc « nazis » – CQFD. Car Poutine « fait de l’anti nazisme une sorte d’ADN du peuple russe ». Le reste de l’Europe se serait fort bien accommodé de l’occupation allemande durant la dernière guerre…

C’était peut-être vrai sous Pétain, encore que le nazisme ait peu de choses à voir avec le conservatisme catholique du vieux maréchal, et que la résistance s’est quand même organisée, et pas seulement à Londres mais dans tous les pays occupés jusqu’en Allemagne même. Mais ces vérités historique ne sont pas du goût de Poutine et il les ignore volontairement. Selon Nicolas Werth, son idéologie n’est guère qu’un « anti-occidentalisme sous-jacent, qui reprend les vieux clichés du slavophilisme le plus rétrograde XIXe siècle sur la « décadence », « l’absence de principe » et la « perversion » de l’Occident ».

L’historien rappelle que, s’il y a eu deux organisations ukrainiennes proches des nazis durant la dernière guerre, c’était une minorité, et qu’elles ont principalement sévi « dans les années 1945–1948, lorsque les partisans de l’OUN (organisation des nationalistes ukrainiens) et de l’UPA (armée insurrectionnelle ukrainienne) ont opposé une farouche résistance à la soviétisation de ces confins occidentaux de l’Ukraine. » Il rappelle aussi que « au cours de cette sale guerre, un demi-million de personnes furent tuées, déportées ou envoyées dans les camps de travail forcé du goulag ». Merci à la Russie, pays frère !

Poutine veut faire croire qu’il est le successeur des tsars et du rassembleur Staline. Nicolas Werth analyse : « le nouveau récit national promu par le régime poutinien propose en effet un étonnant (détonnant !) syncrétisme entre le passé tsariste et l’expérience soviétique, une expérience débarrassée de ses oripeaux communistes, « décommunisée ». La réconciliation entre ces deux périodes antagonistes se fait autour de la glorification d’une « Grande Russie éternelle » et d’un Etat fort capable de défendre le pays contre des puissances étrangères toujours menaçantes. Inscrite dans la longue durée de la lutte de la Russie contre ses ennemis, la Grande guerre patriotique devient, dans sa dimension épique, l’apothéose de toute l’histoire russe, la clé de voûte du nouveau récit national. » Il s’agit bien d’un mythe, agité pour rassembler la Nation en forteresse assiégée autour de son chef, le dictateur et bientôt génial Poutine.

Mais, explique l’historien, « cette victoire héroïque, remportée par le peuple russe, guidé par Staline, justifie et efface la violence de la collectivisation des campagnes, des famines du début des années 1930, des répressions de masse de la grande terreur de 1937–1938 et des camps de travail forcé du goulag. » Foin du passé, regardons l’avenir : la violence est consubstantielle au peuple russe, elle a forgé la nation – donc les exactions des soldats en Ukraine sont justifiées par l’intérêt supérieur du peuple russe (on disait « la race » du temps de Hitler mais cela aboutit bien aux mêmes conséquences). Pour Poutine, la révolution de 1917 et la guerre civile qui a suivi, a divisé et affaibli la nation. La politique des nationalités de Lénine a cassé la nation russe en trois peuples slaves distingués artificiellement, les Russes, les Biélorusses et les Ukrainiens. Il s’agit aujourd’hui, selon le nouveau tyran, de rassembler tous ces peuples dans un seul, tout comme Hitler l’a fait dans les années 1930 avec l’Anschluss autrichien, l’invasion de la Tchécoslovaquie et l’annexion d’une part de la Pologne ainsi que de l’Alsace-Lorraine. Il s’agissait là aussi de rassembler tout le peuple allemand.

Comme, évidemment, cette belle histoire sous forme de légende n’a rien d’historique, le renforcement de la propagande d’État s’est mué en persécution croissante des historiens, à commencer par la société Memorial qui voulait, depuis 1989, perpétuer la mémoire des répressions soviétiques. Ce sont désormais les historiens, les journalistes, les membres d’O.N.G., qui sont visés par les lois successives concernant « les déclarations diffamatoires ou dénigrantes » la comparaison entre « les buts et les actions de l’URSS et de l’Allemagne nazie ». Arrestations, poursuites judiciaires, campagnes publiques de dénigrement, intimidations, assassinats, sont les divers moyens utilisés par le pouvoir poutinien pour réprimer la liberté de chercher et de s’exprimer afin d’imposer la seule vérité officielle qui fait office de religion.

Il s’agit en effet de foi et non pas d’histoire, de croyance et non de science, de mensonges et non de politique. Quiconque croit les bobards du Kremlin n’est pas un historien, ni un penseur libre, ni même un citoyen patriote soucieux de préserver légitimement sa nation – mais un croyant en la religion de Poutine. Aucun argument rationnel n’est susceptible de faire évoluer une croyance. Ce pourquoi les complotistes français ou européens ne croiront pas les historiens, et ce pourquoi nous, qui connaissons les méthodes scientifiques du métier et avons étudié depuis près d’un demi-siècle la Russie et sa variante soviétique, pouvons déconstruire les mensonges du Kremlin.

Il s’agit donc, encore et toujours, de résister à la tyrannie. Comme du temps des nazis, résister signifie ne pas se soumettre au diktat physique (d’où la résistance armée des Ukrainiens), mais aussi de résister aux légendes forgées de toutes pièces et aux belles histoires moins « patriotiques » que nationalistes et xénophobes.

Ce numéro de la revue L’Histoire, plongé dans l’actualité la plus brûlante, contient divers articles sur la grande famine imposée par Staline à l’Ukraine, sur la fondation de Kiev par les vikings, sur la Crimée au carrefour des empires en 1750, sur la notion de crime de guerre, sur l’armée russe en colosse aux pieds d’argile, sur la mer Noire comme visée constante de la Russie depuis le XVIIIe siècle, sur l’exemple de résistance de la Finlande en 1939, sur les nouvelles règles de la guerre, et sur la politique de la violence instaurée par la Russie qui consiste au viol de guerre et à russifier les enfants enlevés.

Au bout de cette année de guerre, vous serez ainsi beaucoup mieux informés.

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