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Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

Il est difficile aujourd’hui de lire ‘Julie ou la nouvelle Héloïse’. Deux siècles et demi nous séparent, mais surtout les mœurs. Écrit sous l’Ancien régime patriarcal et chrétien, où la femme était serve de son père puis de son mari selon l’ordre voulu par Dieu et par le roi, ce roman épistolaire en 6 parties et 163 lettres est incongru à notre époque d’émancipation de la femme et d’égalité des droits. Comment imaginer que deux amants qui se plaisent résistent six ans avant de baiser une fois (le coup du bosquet ne compte pas), puis obéissent aux injonctions des adultes avant de ne se revoir que six autres années après. Toujours amoureux mais assagis, les sens apaisés par « la vertu », le sentiment sublimé en platonique ? Et – pire – ils établissent un ménage à trois, bientôt à quatre avec la cousine, puis à cinq avec le père repenti ! Qui aurait encore envie d’avaler les 1935 pages en six volumes de l’édition originale à l’ère du livre de poche ? les lettres de trente pages au temps des Short Message Service (SMS) et des 140 signes de Twitter ? de suivre une agonie qui dure 37 pages en édition Pléiade ? et où l’agonisante à l’article de la mort ne répugne pas à écrire encore 4 pleines pages à son ancien amant ?

Il reste que ‘La nouvelle Héloïse’ a été un grand succès de son temps, a révolutionné la littérature en rendant compte de l’évolution des mœurs, et demeure un idéal de vie élevée, retirée et amicale. Difficile à croire, d’autant que Rousseau, dans sa préface, énonce par précaution que ce recueil de lettres (qu’il fait passer pour réelles) « convient à très peu de lecteurs ». C’était sans compter sur l’engouement du siècle pour l’histoire d’Héloïse et d’Abélard, réécrite par Bussy-Rabutin, dont le tombeau est élevé au Père-Lachaise. Abélard est un jeune homme, précepteur d’une jolie demoiselle de 18 ans, dont il tombe amoureux. Mais la ressemblance s’arrête là : Rousseau trouve qu’Abélard est « un misérable » parce que ses sens l’aveuglent et qu’il adore la ville et la société. Tout le contraire de son héros pour qui le mariage est au fond un obstacle à la vie spirituelle, la seule qui vaille, et qui ne s’épanouit qu’à la campagne où l’on peut vivre de la nature, retiré des vanités.

Ce n’est pas par hasard que le jeune homme de Rousseau n’a pas de nom. Julie lui donnera un pseudo vers le tiers du roman, Saint-Preux, mais le lecteur ne connaîtra ni son vrai nom (roturier), ni son prénom ! Il est du monde enchanté dont rêvait Jean-Jacques, inspiré de Pétrarque. Double de lui-même en mieux, timide, romanesque, sensuellement panthéiste, mais jeune et beau, désiré de toutes les femmes et ami de tous les hommes qui le connaissent. Rousseau a fort peu « possédé » mais « joui beaucoup » par l’imagination, avoue-t-il dans ‘Les confessions’. « Mon cœur trop tendre a besoin d’amour, dit Julie-Rousseau, mais mes sens n’ont aucun besoin d’amant » p.51. Il associe le modèle chrétien (saint) au modèle chevaleresque (preux), sur l’exemple italien. Pays de la passion, des sentiments « vrais » et de l’exaltation musicale, l’Italie fait office de paradis pour un Rousseau brimé et rabaissé par la société de cour française, pour lui pays d’hypocrisie et de la vanité. Passion ou vertu ? Rousseau sublime l’une par l’autre, il a des pages acerbes sur la légèreté parisienne, sur les têtes de linottes qui jouent aux philosophes, sur la mode qui trotte et sur les cruautés envers ceux qui ne sont pas dans l’air du temps. Il méprisait les salons littéraires, il aurait détesté Facebook, il vilipendait l’affectation de moralisme qui en rajoute en paroles pour masquer l’indigence des actes concrets.

Rousseau est larmoyant, ses lettres sont souvent trop longues, les sentiments décrits vont à l’excès. Un exemple : « Cette subite apparition, cette chute, la joie, le trouble, saisirent Julie à tel point, que s’étant levée en étendant les bras avec un cri très aigu, elle se laissa retomber et se trouva mal. Claire voulant relever sa fille, voit pâlir son amie, elle hésite, elle ne sait à laquelle courir. Enfin, me voyant relever Henriette, elle s’élance pour secourir Julie défaillante, et tombe sur elle dans le même état… » (je vous passe la suite !) p.599. Comment comprendre ces comportements cyclothymiques qui alternent l’exaltation la plus haute au plus profond désespoir ? Faut-il sans arrêt invoquer les dieux et faire intervenir la tempête pour évoquer ce qu’on sent ? Rousseau, critique de la société de cour, sacrifie pourtant bien au théâtre. Sauf qu’il le chante, comme à l’opéra : qu’il écrit bien la langue française classique ! Seule l’orthographe, guère fixée, qu’il manie à sa sauce et que la Pléiade restitue telle quelle, n’arrange pas l’œil qui bute à chaque fois sur tant « d’erreurs ».

Nous avons donc Saint-Preux qui aime Julie mais qui est roturier. Le père, féru d’honneur nobiliaire, ne peut consentir à une telle union et donne sa fille à son meilleur ami Wolmar, noble de Russie qui lui a sauvé la vie à l’armée. Claire la cousine, véritable « sœur » de Julie, s’entremet pour éloigner Saint-Preux via un milord anglais, Édouard, qui va jouer le rôle de protecteur et occuper le jeune homme à ses affaires et jusque dans un tour du monde. Claire se marie à Monsieur d’Orbe, Julie est mariée à Monsieur de Wolmar. Exit l’amour sensuel, désormais impossible. Place à la vertu, faite de nécessité… Amour pur débarrassé des tentations charnelles, amour platonique, chrétien, absolu – secret du bonheur. De quoi exalter Rousseau et la vertu du temps… dont il fait cependant la critique à propos du moralisme de salon : « Mettre la vertu si haut que le sage même n’y put atteindre » p.249 !

Wolmar invite Saint-Preux guéri par l’éloignement aux plaisirs de l’amitié pure entre son ex-amante et lui-même. Il fait société à la campagne, sur les bords champêtres du lac Léman, car pour lui il y a des correspondances entre la nature sauvage et la nature de l’homme. La forêt exalte, la montagne purifie, la campagne apaise – au contraire de la ville qui entasse et inquiète. Suisse, Français, Anglais, Russe et même une italienne entremêlent leurs passions en bonne régulation dans la communauté : deux couples, un veuf, un amant écarté, trois enfants. Nous sommes hors des nations, hors des normes, guidés seulement par la vertu (de tradition depuis la Bible) et la nature (grand « sentiment » en réaction à la contrainte sociale). Les enfants sont à tous, chacun éduque selon son cœur et ses talents, y compris la petite fille de sept ans sur « son petit mali » [mari] de cinq. Nous serions presque dans la promiscuité de mai 68… la pilule en moins.

Dans sa Seconde préface, Rousseau explique l’utilité de son roman : « ramener tout à la nature ; donner aux hommes l’amour d’une vie égale et simple ; les guérir des fantaisies de l’opinion ; leur rendre le goût des vrais plaisirs ; leur faire aimer la solitude et la paix ; les tenir à quelque distance les uns des autres ; et au lieu de les exciter à s’entasser dans les villes, les porter à s’étendre également sur tout le territoire pour le vivifier de toutes parts » p.21. Égalité, écologie, question sociale, hédonisme : tous les thèmes « révolutionnaires » sont contenus dans le propos.

  • Ne pas encourager la vanité envieuse des moins riches envers les très riches ;
  • préférer l’existence naturelle à la campagne, notamment pour éduquer sainement les enfants, et cultiver son jardin pour être autonome en un sain exercice ;
  • vivre à plusieurs en bonne entente sentimentale ;
  • éviter la promiscuité des villes en occupant le territoire – on dirait aujourd’hui déconcentrer les banlieues pour éviter les ghettos…

Il y a de tout chez Rousseau : depuis « la terre ne ment pas » des pétainistes aux aspirations pour le durable et la mesure écologique, en passant par un certain socialisme républicain et à l’hédonisme soixantuitard. « Que le rang se règle par le mérite, et l’union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social » p.194.

Mais pas question de se laisser aller : « Chère amie, ne savez-vous pas que la vertu est un état de guerre, et que pour y vivre on a toujours quelque combat à rendre contre soi ? » p.682. Une vie bonne se mérite : elle se construit. Maintenir la mesure en tout, tel doit être la vigilance de la raison : « Vous le savez, il n’y a rien de bien qui n’ait un excès blâmable ; même la dévotion qui tourne en délire » p.685. Une parfaite philosophie pour classe moyenne naissante, que le mouvement démocratique allait promouvoir. Nous y sommes encore, ce qui garde à ce roman, ‘La nouvelle Héloïse’, la grâce d’une certaine actualité.

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Gallimard Pléiade 1964, 795 pages + 495 pages de notes et variantes sur 2051 pages du volume, €61.75

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Folio t.1, 1992, édition Henri Coulet, 550 pages, €9.45  t.2, 573 pages, €7.69

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Jean-Jacques Rousseau se moque de la « rentrée littéraire »

Entre deux torrents de larmes, pages d’outrances et de sensibleries, dans ‘La nouvelle Héloïse’ Jean-Jacques Rousseau se fait polémiste. Il montre là un talent précieux ; autant j’aime peu les larmoiements hypocondriaques du personnage, autant j’apprécie ses critiques aiguës de la société de son temps, celle de Cour. Très sensible lui-même au regard qu’on porte sur lui, sur son état plutôt que sur ses talents, il sait voir – et raconter. Il déteste l’apparence, l’hypocrisie, le mensonge. Pour lui, il faut être soi, « naturel ». Impossible en société. Particulièrement en France, à Paris, dans les coteries à la mode. Aussi bien la « rentrée littéraire » d’aujourd’hui, phénomène typiquement germanopratin, aurait été la cible de son ire. Il n’aurait pas eu à changer grand-chose à ses propos des années 1750… Qu’on en juge.

« On n’a qu’à s’informer de leurs sociétés, de leurs coteries, de leurs amis, des femmes qu’ils voient, des auteurs qu’ils connaissent : là-dessus on peut d’avance établir leur sentiment futur sur un livre prêt à paraître et qu’ils n’ont point lu, sur une pièce prête à jouer et qu’ils n’ont point vue, sur tel ou tel auteur qu’ils ne connaissent point, sur tel ou tel système dont ils n’ont aucune idée. Et comme le pendule ne se monte ordinairement que pour vingt-quatre heures, tous ces gens-là s’en vont chaque soir apprendre dans leurs sociétés ce qu’ils penseront le lendemain. (…)

« C’est un choc perpétuel de brigues et de cabales, un flux et reflux de préjugés, d’opinions contraires, où les plus échauffés animés par les autres ne savent presque jamais de quoi il est question. Chaque coterie a ses règles, ses jugements, ses principes qui ne sont point admis ailleurs. L’honnête homme d’une maison est un fripon dans la maison voisine. Le bon, le mauvais, le beau, le laid, la vérité, la vertu n’ont qu’une existence locale et circonscrite. (…)

« Il y a plus : c’est que chacun se met sans cesse en contradiction avec lui-même, sans qu’on s’avise de le trouver mauvais. On a des principes pour la conversation et d’autres pour la pratique ; leur opposition ne scandalise personne, et l’on est convenu qu’ils ne se ressembleraient point entre eux. On n’exige pas même d’un auteur, surtout d’un moraliste, qu’il parle comme ses livres, ni qu’il agisse comme il parle. Ses écrits, ses discours, sa conduite, sont trois choses toutes différentes, qu’il n’est point obligé de concilier. »

Que Sartre se dise gauchiste, bien au chaud dans son hôtel du boulevard Saint-Germain ne choque personne ; que Sollers se dise catholique tout en pratiquant le libertinage est presque à la mode. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. Ou plutôt, puisque désormais tout finit par se savoir (voir VSD sur DSK), revendiquez haut et fort votre double qualité de bourgeois et de bohème, de nanti respectable le jour et de libidineux le soir. Tels sont les « bobos », que Rousseau avait déjà épinglés sans le savoir… « Ainsi les hommes à qui l’on parle ne sont point ceux avec qui l’on converse ; leurs sentiments ne partent point de leur cœur ; leurs lumières ne sont point dans leur esprit ; leurs discours ne représentent point leurs pensées ; on n’aperçoit d’eux que leur figure, et l’on est dans une assemblée à peu près comme devant un tableau mouvant, où le spectateur paisible est le seule être mû par lui-même. » 2-14 pp.233-234

Rousseau avait pointé déjà la dérive moraliste de nos médias, le scoop des petites phrases, les vidéos cachées. Toujours sans le savoir : comme quoi la société française, qui se veut tant « révolutionnaire », est restée semblable à elle-même depuis l’Ancien régime. « Sitôt qu’un homme a parlé, s’informe-t-on de sa conduite ? n’a-t-il pas tout fait, n’est-il pas jugé ? l’honnête homme d’ici n’est point celui qui fait les bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses ; et un seul propos inconsidéré, lâché sans réflexion, peut faire à celui qui le tient un tort irréparable que n’effaceront pas quarante ans d’intégrité » 2-17 p.254.

Tout l’art médiatique est de parler pour ne rien dire, de choquer pour faire parler de soi, tout en se gardant bien de contrevenir à la loi (on ne sait jamais…). « On me prouve avec évidence qu’il n’y a que le demi-philosophe qui regarde à la réalité des choses ; que le vrai sage ne les considère que par les apparences ; qu’il doit prendre les préjugés pour principes, les bienséances pour loi, et que la plus sublime sagesse consiste à vivre comme les fous. »

D’où la désespérance de Jean-Jacques Rousseau, haineux des villes où seule compte l’apparence, où seul le présent immédiat de l’esbroufe et du paraître pose un homme ou établit une femme. « Confus, humilié, consterné, de sentir se dégrader en moi la nature de l’homme, et de me voir ravalé si bas de cette grandeur intérieure où nos cœurs enflammés s’élevaient réciproquement, je reviens le soir pénétré d’une secrète tristesse, accablé d’un dégoût mortel, et le cœur vide et gonflé comme un ballon rempli d’air. » 2-17 p.255. Marx a repris cette idée d’aliénation sociale de l’homme, de divorce entre sa nature et sa condition. Il l’attribue à l’économie qui crée les statuts, et pas au conformisme social quels que soient les statuts, comme le fait Rousseau et le feront Tocqueville et Norbert Élias.

Mais ce n’est pas Marx qui a raison, avec le recul. C’est bel et bien Rousseau !

Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse, 1761, Œuvres complètes t.2, Pléiade Gallimard 1964, 794 pages sur 2051, €61.75 ou Livre de poche 2002, 895 pages, €7.69 

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Carmelo Abbate, Sexe au Vatican

Le titre est trompeur : s’il s’agit bien de sexe (rassurez-vous), il n’est pas « au Vatican » mais dans toute l’église catholique. Le sujet est en effet le célibat obligé des prêtres et les dérives qu’il engendre : immaturité, hypocrisie, fièvres sexuelles, avortements, déviances… Le Christ a prêché l’amour du prochain, pas celui de lointain : l’amour ici bas, pas au-delà. Ce sont les Pères de l’Église qui, pour assurer leur pouvoir sur les âmes, ont commandé au sexe. Tenant les fidèles par la queue, ils ont forcé l’abandon du mariage des prêtres au prétexte que les femmes étaient inférieures, impures et tentatrices. En vérité par avarice : l’Église se voulait puissance séculière et les biens ecclésiastiques ne devaient pas être distribués à tous les enfants de clercs.

D’où les « scandales » actuels : la sexualité est un instinct qu’il est difficile de réprimer, même si l’on a juré – surtout si l’on a juré à 18 ou 20 ans sans rien connaître des passions… L’enquête commence donc par une investigation chez les prêtres gays de Rome, article publié à l’été 2010 dans le magazine italien ‘Panorama’ dont l’auteur est rédacteur-en-chef de la rubrique ‘Actualités’. Le lecteur qui voudra se documenter sans se repaître du sordide sexuel ira directement page 57. Dès la Deuxième partie du livre qui compte 415 pages, le vrai sujet est abordé : comment les prêtres catholiques d’aujourd’hui vivent leur sexualité. Seule la pédophilie, déviance punie par la loi, est laissée de côté.

Selon les pays, environ 50% des prêtres entretiennent des relations sexuelles régulières. En majorité avec des femmes, mais près de 30% sont homosexuels, voire pédophiles (peut-être 5 à 6%). Les séminaires de formation sont des creusets de pratiques adolescentes que l’on croyait réservées aux internats autoritaires des siècles derniers. Mais la rupture totale avec le civil, la fermentation des âmes dans un milieu clos, la séduction des enseignants – font succomber la presque totalité des séminaristes dans l’affection très forte au moins, dans l’homosexualité hard au pire. Avec sinon l’assentiment, du moins la tolérance des autorités ecclésiastiques. Les bonnes sœurs en Afrique sont régulièrement violées par les prêtres mâles – coutume locale admise. Car l’Église se veut un monde à part, hors la loi humaine. Vous lui « appartenez » et elle fait de vous ce qu’elle veut. « La ligne adoptée est la suivante : fermer un œil, ou les deux yeux, tant que la double vie des prêtres n’est pas devenue affaire publique. Tout est fait pour éviter le scandale » p.133. Le cœur du problème n’est en effet pas le péché… mais l’esclandre. L’Église catholique méprise les hommes qui la servent ; elle leur préfère sa réputation et ses biens : son pouvoir. Les séniles qui la gouvernent rappellent l’URSS de Brejnev, crispés sur le Dogme et les petits arrangements entre amis.

Federica témoigne : « Je connais et j’ai connu énormément de prêtres. Ils partent avec de grands idéaux, un grand esprit, mais tôt ou tard ils se heurtent à la réalité de la nature, et voient comment Dieu nous a fait. Castrer un homme et le forcer à la chasteté est contre nature » p.126. On peut se vouloir moine et renoncer au monde, donc à toute sexualité. Mais être prêtre implique la relation humaine, et la plus forte est dans l’amour sexuel. Soutien mutuel, amitié, plaisir est l’une des traditions qui explique pourquoi Dieu a créé mâle et femelle. L’amour est cette énergie qui ne peut naître que des contraires – car ils s’attirent.

D’où les passages à l’acte, les crises de foi, l’effondrement des vocations. « En France, 10 000 prêtres auraient renoncé à leur fonction depuis 1965 et le concile Vatican II » p.133. Car « les vraies victimes en sont les femmes, et les enfants plus encore, qui souvent n’apprennent la vérité qu’à l’âge adulte » p.140. Pourtant, avoir une compagne et être père ne donneraient-ils pas une meilleure expérience humaine aux chargés d’âmes ? « Qu’est-ce qui peut pousser une femme à tomber amoureuse d’un prêtre ? (…) – Peut-être leur sensibilité, leur sens de l’écoute, leur douceur » p.118. Ne serait-ce pas le rôle de l’Église dans un monde de brutes ?

Les protestants convertis au catholicisme ou les prêtres anglicans qui ont rallié Rome, ont « le droit » d’officier tout en restant mariés. Où est donc la justification du Dogme ? « Le célibat (…) n’est devenu un engagement qu’avec le concile de Trente, convoqué par le pape Paul III en 1545 » p.188. Durant mille cinq cent ans, les prêtres ont vécu autrement : sont-ils désormais damnés parce qu’un prince de Rome l’a simplement décidé ? D’où la multiplication des églises dissidentes, en Amérique latine comme en Afrique, qui font diminuer le nombre de Catholiques plus vite que l’athéisme.

Sur ce grave problème Carmelo Abbate, lui-même catholique pratiquant, marié et père de famille, livre une enquête vivante et documentée. De multiples témoignages sur le vif et l’analyse des penseurs connus tels que l’abbé Pierre, Pat Buckley, Drewermann, König, Sipe, Stuart…

Carmelo Abbate, Sexe au Vatican – enquête sur la face cachée de l’Église, 2011, J’ai Lu avril 2012, 415 pages, €7.22 

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Ake Edwardson, Le dernier hiver

Nous sommes en plein été, le bon moment pour lire ces romans dépressifs des policiers du nord. Suédois, Edwardson aime la lenteur, le whisky ambré, la répétition obsessionnelle des simples faits. Il passe et repasse aux endroits cruciaux, cherchant à observer un détail ; il interroge et réinterroge les mêmes, dans le but de faire surgir une lumière… Les faits, pourtant, intriguent.

Que peuvent lui dire ces deux jeunes hommes qui se sont réveillés nus dans le lit de leur compagne, alors que celles-ci étaient froides, un oreiller sur le visage ? Mortes évidemment, depuis plusieurs heures, sans qu’eux-mêmes aient senti ou entendu quoi que ce soit. Ils sont les coupables tout désignés, bons bourgeois du quartier huppé de Vasastan donc soupçonnés a priori d’hypocrisie et de déni dans ce pays parfaitement « socialiste ». Mais pourquoi deux crimes identiques ? Pourquoi cette bouteille de vin non entamée sur la table de la cuisine, avec un seul verre ? Pourquoi tout ramène sans cesse à la Costa del Sol en Espagne ?

Lourdement, lentement, obsessionnellement Erik Winter, le détective fétiche d’Edwardson mène l’enquête. Dans ce style germanique, l’action avance par à-coups avec l’étalage pas à pas de la pensée à haute voix. Cela peut lasser, cela peut captiver. Mais le lecteur entre par là même dans la psychologie des enquêteurs, il les suit. Les questions qu’ils se posent, il se les pose. Une jeune flic a observé un tableau redressé, une pile de livres de chevet mise au carré, la bouteille avec le seul verre alors qu’ils sont deux dans le lit – à chaque crime. Mais elle a un peu honte de faire part de ces subtilités insignifiantes à ses chefs. Va-t-elle enfin le faire ? Le temps passe et le tueur peut recommencer, la mise en scène fait soupçonner un tueur en série.

C’est en fait bien plus compliqué que cela en a l’air. Il faut remonter au passé, celui qui, comme souvent, ne passe pas. Pénétrer la psychologie des personnes, engluées du regard social. Décoder les façons d’une bourgeoisie riche et cosmopolite. Un jour de soleil en Espagne, un enfant au bord d’une piscine privée, il n’est pas chez lui mais chez un ami de ses parents, compatriote suédois. Un adulte sort de l’eau, entièrement nu… Le copain du garçon, plus âgé, fait des longueurs de compétition dans la piscine, l’air de rien. Bel éphèbe blond et musclé, il est classé et obtiendra une coupe. Que se passe-t-il ? Ignorance, déni, stigmatisation luthérienne, refus de voir et de se souvenir. Tout serait-il là ? Ou ailleurs ?

Cette complexité rend le roman intéressant. Il n’est pas un thriller où l’enquête avance à grands coups de théâtre successifs, mais une intrigue à l’ancienne, faisant cogiter les petites cellules grises. Est-ce encore d’époque ? Le lecteur moyen a-t-il encore la patience de lire jusqu’au bout ? Pour ceux qui aiment Agatha Christie, je réponds oui ; pour les zappeurs shootés aux jeux vidéo qui dégainent leur commentaire dès la 3ème page, je dis non. Chacun son style, on ne lit aujourd’hui que ce qu’on est – et c’est bien dommage ! Car rien de tel que de se dépayser pour réfléchir sur soi au lieu de rester content de sa petite personne, englué dans sa bauge, au chaud avec ses potes.

Cette 9ème enquête d’Erik Winter parue en 10-18 pourrait donc bien être la dernière, en témoigne la toute dernière phrase du roman. La cinquantaine, usé, lassé, épaissi, le commissaire en a assez ; son auteur probablement aussi. Mais sait-on jamais ?

Ake Edwardson, Le dernier hiver, 2008, traduit du suédois par Marie-Hélène Archambeaud, 10-18 2011, 477 pages, €8.36 

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Joseph Fouché, Mémoires

« Ce fut un politique, et l’un des plus grands », déclare Edwy Plenel de Fouché. Journaliste de gauche, formé aux méthodes d’investigation américaines, il présente cette édition avec délectation. Fouché, comte d’Empire, duc d’Otrante, ministre de la Police après la Révolution, « dit la vérité de la politique moderne ». A savoir, selon Stefan Zweig, qu’elle est un métier de « joueur professionnel ». Mais Fouché avait un principe unique pour guider son action : la préservation de l’État hérité de la Révolution.

Pour cela, « accompagner l’événement plutôt que de l’infléchir », « rester dans le jeu quitte à en changer les règles, se maintenir au pouvoir quoi qu’il en coûte », affirme Edwy Plenel. Du parfait Jacques Chirac, resté longtemps à l’école de François Mitterrand. François II Hollande serait un peu comme ça et Nicolas II aimerait bien rééditer le succès de Nicolas 1er Sarkozy. « Tout changer pour que rien ne change », disait Alain Delon-Tancrède dans Le Guépard’ de Visconti, d’après le roman de Lampedusa

« Nul ne fut sans doute plus haï, détesté et caricaturé, après sa mort », écrit Plenel, « Fouché dérangeait le siècle qu’il vit naître et qu’il avait pourtant, plus que d’autres, anticipé ». Il était athée, opportuniste, vil serviteur, flic… tout ce qu’affecte de détester la gauche et qui, pourtant y sacrifie si volontiers ! Souvenez-vous de Staline et de ses compagnons de route intellos des cafés enfumés de Saint-Germain des Prés. Plus près de nous, de ces maos qui fleurirent en 1968, prosternés devant le Génial Grand Dirigeant, instituteur promu qui avait le don d’enfoncer les portes ouvertes. Y aurait-il un divorce entre la posture morale des gens de gauche et la réalité de leurs actes ?

Justement, nous apprend Joseph Fouché, aucune morale n’existe en politique, seulement le succès. La cynique réalité l’emporte sur les bons sentiments, si l’on veut survivre. La gauche (française, d’aujourd’hui) reste pour cela handicapée, drapée dans sa Morale de principe au lieu d’écouter le pragmatisme du peuple, agissant plus par ressentiment que par raison, incapable de négocier avec nos partenaires européens alors que ce cadre est le seul qui permette encore d’exister au niveau mondial. Les gens de gauche devraient lire Fouché, les gens de droite le pratiquent sans le savoir, connaissant déjà Machiavel.

« Le lecteur pourra y lire ce que d’ordinaire un politique professionnel n’avoue pas, à savoir que le seul critère de réussite est la durée au pouvoir et non la fermeté des convictions, que l’indifférence aux autres et la fidélité à soi sont les garanties du succès, que mener deux politiques de front et choisir celle qui triomphe est le b a ba du métier… » Si c’est Edwy Plenel qui le dit… Il décalque seulement Fouché : « Telle doit être, en effet, la maxime de l’homme d’État ; le passé ne devrait jamais être à ses yeux que de l’Histoire : tout est renfermé dans le présent » p.225.

« J’étais d’ailleurs moralement ce qu’était le siècle », déclare Fouché dès les premières pages, « avec l’avantage de n’avoir été tel ni par imitation, ni par engouement, mais par méditation et par caractère » p.10. Destiné dans sa jeunesse à la navigation, Joseph Fouché n’est surtout pas fanatique à la Robespierre ! Il lui tire le portrait en pied : « être envieux, haineux, vindicatif, ne pouvant se désaltérer du sang de ses collègues et qui, par son aptitude, sa tenue, la suite de ses idées et l’opiniâtreté de son caractère, s’élevait souvent au niveau des circonstances les plus terribles » p.14. Staline imitera Robespierre, tout comme Mao, précipitant leurs pays dans des décennies de marasme et de terreur. Mélenchon suivrait bien Robespierre… Fouché, lui, est plus réaliste : « Quand on a le pouvoir, toute l’habileté consiste à maintenir le régime conservateur. Toute autre théorie, à l’issue d’une révolution, n’est que niaiserie ou hypocrisie impudente » p.23. Le rôle des gouvernants ? « Réglez l’activité brûlante de vos concitoyens afin qu’elle soit féconde… Qu’ils sachent bien que l’énergie n’est pas le délire et qu’être libre ce n’est pas être indépendant pour faire le mal » p.31.

Si le contrôle policier est indispensable à tout gouvernement, ce n’est « ni avec des écritures, ni avec des rapports qu’on faisait de la haute police ; qu’il y avait des moyens plus efficaces ; par exemple, que le ministre lui-même devait se mettre en contact avec les hommes marquants et influents de toutes les opinions, de toutes les doctrines, de toutes les classes supérieures de la société. Ce système m’a toujours réussi… » p.43. Fouché fut chargé de mission sous la Révolution, ministre de la police sous le Directoire puis l’Empire, chef du gouvernement provisoire après Waterloo, encore ministre sous Louis XVIII avant de s’exiler en Autriche en 1816. « J’avais jugé Bonaparte seul capable d’effectuer les réformes politiques impérieusement commandées par nos mœurs, nos vices, nos écarts, nos excès, nos revers et nos funestes divisions », dit-il p.60. Quel pourrait être ce président analogue dont la France aujourd’hui a besoin, selon les mêmes réformes impérieuses ?

Avec cette tempérance : « la raison et la tolérance que j’ai toujours cru très compatibles avec la politique d’un gouvernement assez fort pour être juste » p.80. Car Bonaparte devint vite Napoléon, avec ce despotisme des camps militaires qui croit décisive sa seule volonté. « Je le fatiguai moi-même en ne cessant de lui dire que, lorsque les gouvernements ne sont pas justes, leur prospérité n’est que passagère » p.116. Ce que personne n’ose dire à Sarkozy, peut-être – ni peut-être non plus aux revanchards de gauche ?

Les peuples européens ne sont toujours pas mûrs, mais c’est pourtant l’Europe que voulait faire Napoléon 1er. Il le déclare lui-même à Joseph Fouché qui le rapporte fidèlement : « Il nous faut un code européen, une cour de Cassation européenne, une même monnaie, les mêmes poids et mesures, les mêmes lois ; il faut que je fasse de tous les peuples de l’Europe le même peuple et de Paris la capitale du monde » p.266. C’était en 1812 et les États tremblent encore d’une Europe ainsi carrée « à la française » ! Que comprend la gauche actuelle à cette crainte-là ? Elle qui veut « imposer » la renégociation des traités juste par bon plaisir, sans tenir compte du rapport de forces des États et de l’intérêt général des peuples de l’Union ? « Conscription, impôts, vexations, privations, sacrifices, voilà (…) ce que nous connaissons du gouvernement de la France ». C’était il y a deux siècles et cela reste d’actualité… La France est un pays guerrier qui veut entraîner les autres en Afghanistan et en Lybie ; la France adore taxer tant et plus ; la France ne sélectionne ses élites que pour en faire des fonctionnaires d’un État obèse qui produit surtout du règlement et du prestige ; tout le reste est rabaissé, méprisé, spolié – à commencer par le travail et l’entreprise.

Il est curieux de constater combien les mentalités changent peu, même avec les siècles… Tous les cinq ans, rituellement, la France réfléchit sur elle-même à l’occasion de l’érection présidentielle. Plus qu’une élection, c’est bien d’une érection dont il s’agit ! Assaut de rodomontades pour refaire le monde et surenchères étatistes qui font rire les autres pays plus démocratiques qu’autocratiques. Ne serait-il pas temps que la France ouvre les yeux sur ce qu’elle est ?

Joseph Fouché, Mémoires, 1824, éditions Arléa 2006, 402 pages, en solde €5.00

 

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Bayrou et les Français

Pour la troisième fois revenant, obstiné, tous derrière et lui devant, François Bayrou est à nouveau candidat à l’élection présidentielle. Seul : il a évacué tout parti pour se situer – contraint et forcé – hors de tous les partis. Lui se dit « au-dessus », mais il faudra bien gouverner. Alors avec qui ? Malgré sa nostalgie, nous ne sommes pas sous Pétain où le vieux Guide venait en Sauveur de la France. Il existe des partis et il faut faire avec. Comme Bayrou n’en a plus, que va-t-il faire ?

Mystère. Et c’est ce mystère qui séduit pour l’instant. La droite feint de croire qu’il est de la famille, la gauche n’en veut pas mais Hollande n’exclut rien, le centre est un vaste marais que Bayrou a trahi. Ni droite, ni gauche ? Cela est bien tentant, puisque les « affaires » sont bien partagées entre PS et UMP ; puisque la mauvaise foi politicarde fait dire aux raisonnables qu’il n’y a rien à faire avec les animaux politiques des extrêmes de couleur, aussi bêtes qu’animaux ; puisque la suite de crises fort diverses exigerait de dépasser les clivages partisans qui sentent encore leur XIXe siècle. Mais voilà : il existe des partis et il faut faire avec. Le président ne gouverne pas seul mais avec une majorité – et les législatives sanctionneront la bascule si Bayrou l’effectue. Tombera-t-il à droite ? Il faudra qu’il le dise ; tombera-t-il à gauche ? il faudra que les caciques du PS mettent beaucoup d’eau dans leur rosé.

Le succès Bayrou n’apparaît donc aujourd’hui guère crédible. En attendant, il monte sa sauce, qui a beaucoup à voir avec la béarnaise. Celle-ci contient des œufs pour lier mais aussi un verre de vinaigre. Bayrou distille son acidité à petite dose pour lier son discours, tout comme le cuisinier laisse mijoter longtemps le vinaigre avec les fines herbes et l’échalote. Sa réduction sera-t-elle suffisante ?  S’il fait faire vinaigre, saura-t-il, le moment venu, faire l’œuf ? Car, une fois la quinte essence du verjus exprimé, il faut ajouter avec précaution les jaunes d’œuf au bain-marie en priant sainte Marie, en tournant et retournant à la cuiller en bois de tradition. Puis ajouter une bonne demi-livre de beurre pour que la potion passe mieux chez ceux qui avalent la couleuvre, mais en tout petits morceaux : la sauce doit épaissir progressivement ! Surtout ne pas laisser bouillir, ce serait le ratage ; surtout ne pas en rester aux scrupules à peser encore au dernier moment le pour et le contre… comme en 2007. Car l’époque aime les procureurs – du moins jusqu’au moment de mettre son bulletin dans l’urne : procureur la verte Joly, procureur le rouge Mélenchon, procureur la bleu Marine. Il n’y guère que l’UMPS qui ne fassent pas leur Vichinsky, ce pourquoi ils séduisent moins dans ce grand défoulement.

Sauf que, mis devant le fait accompli de devoir gouverner, la critique ne suffit plus. Le Béarnais est-il bon cuisinier ? Il se veut chef, mais seul en cuisine, ce qui n’est guère encourageant. Car l’époque est à l’équipe, ce que la France traduit aussitôt par relations, réseaux et copinage. Une étude internationale sur les catégories supérieures et la réussite CSA-EuroRSCG-ESSEC effectuée en janvier 2011 et parue dans Le nouvel observateur du 21 avril 2011 p.66 montre combien la France est proche des pays autoritaires comme la Russie, le Maroc et la Chine, bien loin du Brésil, des pays anglo-saxons et de l’Inde. Faire progresser les autres ? Vous n’y pensez pas ! Monter soi en responsabilités et progresser personnellement, voilà ce qui importe à 64% (83% en Russie, 75% au Maroc, 71% en Chine… mais 44% au Brésil, 55% au Royaume-Uni, 57% aux États-Unis et 60% en Inde). Les valeurs humanistes, hein, beaucoup en parler et surtout en éviter la pratique ! C’est cela l’hypocrisie française, ce pourquoi les fonctionnaires et les zélus (très souvent fonctionnaires) n’en ont rien à faire des chômeurs et des retraités, les syndicats rien à faire des zusagés (usagers-usagés), les patrons des syndicats et des zélus dans l’opposition (quelle que soit l’opposition), les profs des élèves et les élèves des profs, et ainsi de suite. La France est clairement une société de méfiance, tout comme la Russie, la Chine et peut-être le Maroc. « Servir l’intérêt général » est, dans cette enquête, jugé important par 78% des Américains, 70% des Allemands et 69% des Britanniques… mais par seulement 56% des Français.

Méfiance, égoïsme, copinage : la France politique est clairement autre que l’idéalisme présenté par Bayrou et les zanges éthérés de gauche (il en existe). Car, Monsieur l’ex-prof et ex-ministre de l’Éducation, à la question « quels atouts de départ favorisent le plus la réussite dans la vie professionnelle ? », les Français mettent le poids des réseaux de copinages, copains bien placés et autres micro-mafias : à 55%, au même niveau que la Chine. La question proposait pourtant d’autres options plus « nobles » telles que l’intelligence, le diplôme, la culture générale, la famille, l’origine sociale, etc. Huit pays placent en premier l’intelligence – mais pas la France (35% seulement). Comment le père-la-morale Bayrou compte-t-il – dans le concret – remédier à cette propension ? S’il veut gouverner, avec quels réseaux ?

N’y a-t-il pas contradiction à se vouloir rassembleur au-dessus des partis et des coteries, alors qu’on ne peut accéder au pouvoir que par les partis et coteries ? Va-t-on mordre la main qui vous a nourri ? Est-ce bien crédible ?

Gageons que nous reverrons une quatrième candidature Bayrou en 2017, après un énième échec. Mais celui qui se sent investi d’une mission divine comme Jeanne d’Arc (sauf que c’est déjà pris), n’en est pas à une obstination près. Après tout, le Seigneur ne pourrait-il faire un miracle ? Imaginez dame Le Pen et Bayrou arrivés en tête au premier tour…

Un complément Bayrou sur Jean-Louis Hussonnois, avec commentaires.

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Diderot, Les bijoux indiscrets

Denis Diderot n’a pas édité que l’Encyclopédie. En ses jeunes années, il s’est amusé à singer les romans de cour qui paraissaient clandestinement, tout en faisant les délices des ducs et des marquises à la cour de Louis XV. L’arrière petit-fils de ‘L’État c’est moi’ préférait trousser les cotillons aux pesanteurs du gouvernement. La grande affaire, puisqu’il n’y avait rien à faire, était de s’amuser. Diderot a 35 ans lorsqu’il compose ce conte philosophique pornographique.

Entré à dix ans chez les Jésuites, le bachelier en théologie Denis Diderot vient de faire la connaissance du calviniste Jean-Jacques Rousseau, dépucelé ado par une aristocrate. Conter fleurette le distrait du sérieux encyclopédique dont les articles commencent de paraître officiellement en volumes (avant d’être bientôt interdits par la bienséance et la toute-puissance d’église). Diderot est matérialiste, il ne croit pas que l’âme – ce qui anime – vienne ailleurs que du corps et de l’expérience de la vie. Ce pourquoi il conte que l’âme commence par les pieds chez le tout petit enfant, avant de remonter par degré jusqu’aux cuisses et au cœur chez l’adolescent, pour ne parvenir à la tête qu’à l’âge mûr.

Où est la vérité ? Dans la pratique ou dans la théorie ? En métaphysique ou dans cette bonne vieille physique de notre monde ? Les êtres humains parlent par la bouche et ils croient que cela est sagesse. Mais les lèvres menteuses ne manquent pas, ce qui rend le vrai tout relatif. N’est vrai que ce que l’on croit vrai. « Je voudrais bien que vous me dissiez à quoi sert cette hypocrisie qui vous est commune à toutes, sages ou libertines. Sont-ce les choses qui vous effarouchent ? Non ; car vous les savez. Sont-ce les mots ? En vérité, cela n’en vaut pas la peine. S’il est ridicule de rougir de l’action, ne l’est-il pas infiniment davantage de rougir de l’expression ? » p.57 Ceux qui prennent le mot pour la chose, la loi pour son exécution, ou l’idée du bien pour le bien même, sont ici clairement visés. Le mot chien ne mord pas, rappellera finement William James.

Comment savoir ? Diderot invente de faire parler le bas des femmes, cette autre bouche munie d’une sorte de larynx qui émet lui aussi des bruits dans le mouvement. Il s’agit du « bijou » de la femme, qu’on appelle « de famille » lorsqu’il s’agit des hommes. Cette invention sera copiée de nos jours par les ‘Monologues du vagin’, avec tout l’égoïsme et la vulgarité d’aujourd’hui. Car ce ne sont pas les mauvais livres ou les mauvais spectacles qui font les mœurs d’un peuple ; mais ce sont les mauvaises mœurs d’un peuple qui font écrire les mauvais livres et surgir les mauvais spectacles.

Diderot écrit un conte, dans un français du XVIIIe siècle fort agréable à lire. Ce qui est trop cru est mis en langues étrangères, comme ces étonnants paragraphes en anglais, italien et espagnol, dont la traduction ne déparerait pas l’Apollinaire des ‘Onze mille verges’. Tout ceci se passe dans une cour d’un pays fabuleux, le Monomotapa, qui mélange l’Afrique, le proche et le moyen Orient, prenant des traits du Grand Turc, du grand Moghol et des « bramines » indiens. Ces « musulmans » troussent volontiers les femmes des autres tandis que le Prince vit comme à Versailles, allant souvent « à Montmartre » ou autres lieux familiers. Il y rencontre ces « polémiques » à la française qui font le seul divertissement intellectuel des sociétés de cour : les Anciens contre les Modernes, les dévots contre les beaux esprits, les lullistes contre les ramistes, les vorticoses contre les attractionnaires… Diderot s’amuse à énoncer des paradoxes pour renvoyer tous ces intellos qui se croient à leur étroitesse d’esprit. Le savoir, en société de cour, est un arrivisme, pas une mission : on recherche la gloire plus que la vérité. Le choix du Monomotapa pour ce dépaysement à la Montesquieu n’est qu’un masque de Venise pour dire et faire ce qu’on veut sans paraître offenser quiconque. Admirable hypocrisie des sociétés de cour…

Cela donne un conte bigarré où l’anneau donné par le génie Cucufa sert au prince à faire parler les cons tout en restant invisible. Il en apprend de belles sur les dessous de la vertu. « Trois choses meuvent puissamment [les femmes], l’intérêt, le plaisir et la vanité (…) celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres » p.181. C’est cela, une société de cour : un perpétuel théâtre où chacun simule pour se poser, jouant son rôle choisi pour en faire accroire. La France de nos jours au palais de l’Élysée, comme celle des Congrès socialistes, attisée par les médias avides de scoop pour faire du fric et se monter les uns sur les autres, reste bien aujourd’hui cette société du spectacle que Diderot analysa.

Défiée par sa sultane Mirzoza, le prince Mangogul cherche la fidélité désespérément. Mais il a beau tourner et retourner la bague à son doigt devant les femmes d’apparence les plus sages, ce ne sont que fantasmes et passages à l’acte répétés. Ne croit-il pas avoir trouvé la vertu d’un vagin à qui les hommes déplaisent… qu’il découvre une gouine ! Les hommes cavaleurs trouvent leur équivalent féminin sans problème – puisque la chose ne se peut faire qu’à deux. En ceci Diderot est féministe, égalitaire plutôt, le désir n’a pas de sexe mais se manifeste en tout être. Il ne faut croire ni les curés ni les romans : « Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée. Vous avez vu là des héros respectueux et des princesses vertueuses jusqu’à la sottise, et vous n’avez pas pensé que ces êtres n’ont jamais existé que dans la tête des auteurs » p.213. Toute la critique du futur romantisme, dont s’est gorgé Hugo entre autres, est ici contenue.

La vérité n’est-elle pas celle des corps dans ce monde plutôt que celle des abstractions inventées au-delà ? Libertin n’est pas libertaire, mais les deux concepts contiennent la liberté : celle des corps mène à celle des esprits et c’est cela qui effraie « les corps constitués », qui n’ont de chair que les règlements qu’ils imposent unilatéralement à tous au nom du Bien. Si Diderot secoue la raison avec l’Encyclopédie, il remue les bas-ventres avec les contes, dans une même démarche visant à mettre bas le joug totalitaire du roi et le dogme d’église. Dans la lignée de Montaigne, il est sceptique, contre ce qu’on appellera l’Ancien régime évidemment, mais aussi contre ce progrès sûr de lui-même et dominateur qui devient dès cette époque une idéologie.

Cet opus ludique est unique dans l’œuvre, Diderot reviendra bientôt aux sujets plus graves que sont ‘La religieuse’ et ‘Jacques le fataliste’. Malgré ses longueurs parfois, pour les lecteurs d’aujourd’hui qui aiment aller droit au but, ‘Les bijoux indiscrets’ gardent cette exubérance qui a fait la réputation du bonhomme. Ils se lisent avec plaisir. Le lecteur en sort avec ce paradoxe, qu’il met longtemps à ruminer, que la vérité sort moins du haut que du bas, moins de la raison que des instincts – peut-être moins des écrits intellos que de la sagesse populaire. « Nos vertus ne sont pas plus désintéressées que nos vices » p.213. La pulsion du vagin est plus vraie que les illusions de la bouche. Ce que verra un siècle plus tard Nietzsche et, encore un demi-siècle après, Freud.

De là à penser que toute vérité est une connerie…

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, 1748, Gallimard Pléiade 2004, Contes et romans, édition Michel Delon, 1300 pages, €52.25

Denis Diderot, Les bijoux indiscrets, Folio, 1982, 320 pages, €6.93

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Que fait la France dans la guerre ?

Qui d’entre vous a compris pourquoi l’armée française se trouve à la fois en Afghanistan, au Kosovo, au Liban, en Côte d’Ivoire, au Tchad, en Somalie, et jusqu’à la semaine dernière en Libye – alors que le déficit budgétaire est si grand ? Quels buts sont poursuivis au-delà des slogans faciles ? Quel débat démocratique a eu lieu pour engendrer la confiance des citoyens sur ce que fait l’armée à l’extérieur ?

Protéger nos intérêts ? Bon prétexte, mais quels sont-ils ?

On les perçoit mal en Afghanistan où nos forces sont trop petites et étroitement dépendantes de la stratégie américaine – s’il en existe une… Lutter contre le terrorisme ? Oui mais avec quels buts précis ? Construire des écoles qui seront détruites par le premier groupe de talibans venu ? Éduquer des filles qui seront cloîtrées et revoilées dès que le pouvoir islamique reviendra ? Lutter contre le terrorisme ne serait-il pas plus efficace en commençant soi-même à ne pas pratiquer l’impérialisme, l’occupation militaire, l’imposition de nos valeurs occidentales à des gens qui n’ont rien demandé ?

Nos intérêts sont peut-être plus compréhensibles en Afrique, notamment en Côte d’Ivoire où réside une forte communauté française, où le commerce bilatéral est développé et où des liens militaires ont été signés. De même en Somalie où il s’agit de lutter, avec d’autres, contre la piraterie et les enlèvements.

Mais où sont-ils au Kosovo ? au Liban ? au Tchad ? N’est-ce pas du « prestige » plutôt que des intérêts qui s’y jouent ? Où est la menace contre la France qui nécessite l’intervention de l’armée en ces pays ? La première menace n’est-elle pas plutôt la crise de la gouvernance européenne, les attaques sur l’euro, le déficit budgétaire et l’incapacité congénitale de l’État à se réformer, à réduire ses ambitions pour les adapter à ce qu’il lui est possible de prélever sans affecter la croissance ? Au lieu d’aller faire la leçon armée à l’extérieur, pourquoi ne pas commencer par ne plus dépendre de l’extérieur ? Les marchés ont bon dos, qui « n’attaquent » l’euro que parce que les politiciens sont incapables de faire leur métier qui est de gérer leur pays avec les moyens qu’ils prélèvent. Qui s’endette s’aliène, on ne vous l’a jamais dit ? Qui vit au-dessus de ses moyens est soumis à pression, est-ce une découverte ?

Les bonnes âmes vont évoquer en Libye l’obligation d’assistance, l’ingérence humanitaire, et touts ces grands mots. Hélas, ils ont été usés et flétris par des centaines d’interventions pour « la bonne cause » qui ont dégénéré en propagande démocratique ou en soutient avéré à une fraction politique : on se souvient du Rwanda et de l’impuissance contre la Serbie. C’est le cas en Afghanistan où le triste sire Karzaï n’a rien d’un modèle humaniste, laïc et démocratique… ; c’est le cas au Liban où les fractions islamistes tiennent le haut du pavé ; c’est le cas en Libye où le nouveau pouvoir « démocratique » va appliquer la charia – par un vote démocratique – tout comme en Tunisie et en Égypte. Fait curieux, les morts civils de Syrie ne suscitent pas ce prurit d’intervention « humanitaire urgente »… comme s’il y avait les bons et les méchants dans les causes humanitaires.

L’armée française n’est pas allée en Tunisie et c’est tant mieux. Mais elle est allée en Libye au nom d’un mensonge d’État analogue à celui de Bush sur les armes de destruction massives soi-disant « évidentes » en Irak. On a justifié l’intervention libyenne au nom d’un massacre qui « aurait pu » avoir lieu si l’aviation franco-britannique n’avait pas préventivement bombardé l’armée de Kadhafi. Grave manipulation humanitaire… Car non seulement aucun massacre n’a eu lieu – même dans les endroits non alors bombardés par l’OTAN, mais l’ensemble de la guerre ainsi attisée par le ciel et par les convois d’armes a fait au moins 30 000 morts. En Syrie, où personne ne veut intervenir, il n’y en a que dans les 3000 : dix fois moins.

Tout mort est regrettable mais, en ce cas, le but de guerre devrait être la clique dirigeante à mettre hors d’état de nuire. Cela aurait pu se faire très vite, en évitant tous ces morts inutiles, si le QG de Kadhafi avait été bombardé après soigneux repérage technique et humain. Le dictateur tué, le régime s’effondre, sans qu’il soit besoin d’attiser la guerre civile. Contorsions et tabous « humanitaires »… On veut bien « aider », même par les armes – donc en tuant – mais anonymement, pas « le » dictateur nuisible. N’est-ce pas pure hypocrisie ?

Serait-il plus facile d’éliminer les attaques de Kadhafi que les attaques contre l’euro ? Est-ce que nous ne nous trompons pas de guerre ? La Libye seule a coûté 300 millions d’euros à l’armée française… Dans une situation de grave endettement d’État, cette légèreté est-elle encore acceptable sans débat ? Et pour quoi faire ? Susciter un nouveau pouvoir islamique et tribal qui négociera durement ses intérêts pétroliers ?

La stratégie d’un pays ne se réduit pas à la gestion de crises. Nos intérêts ne sont ni dans l’humanitaire botté, ni dans la leçon de morale et de vertu démocratique faite aux autres, souvent d’ex-colonisés. La vertu commence par l’exemple :

  • Qu’a-t-il de démocratique, notre régime présidentiel binaire sans contrepouvoirs ?
  • Qu’a-t-elle d’exemplaire, notre économie empêtrée dans les dettes d’État et l’excès de règlementations tatillonnes ?
  • Qu’a-t-il d’enviable, notre régime croulant sous le poids des prélèvements obligatoires (45% du PIB, parmi les plus élevés des pays OCDE) et de l’interventionnisme d’État dans toute l’économie (avec une dépense publique de 55% du PIB) ?
  • Notre société est-elle un modèle lorsque 20% d’une classe d’âge sort sans aucun diplôme à 16 ans – après dix longues années d’une éducation nationale obligatoire – et lorsque de 7 à 13% vivent sous le seuil de pauvreté ?
  • La construction européenne est-elle l’exemple à suivre pour les pays émergents, alors qu’elle ne sait ni qui elle est, ni où elle va, au nom d’un vague universalisme de métissage généralisé fondé sur le droit minimum ?

L’obligation d’assistance armée est aussi manipulatrice d’imprécis, souvent appliqué sans débat après une campagne médiatique exclusivement fondée sur l’émotion et le conditionnel. Il est grave de parler de « guerre préventive » contre d’éventuels massacres : n’est-ce pas ce que Bush fils a fait pour lancer sa guerre contre l’Irak en 2003 ? Le prétexte était d’importer la démocratie, mais l’attaque a été suivie de dix années d’occupation du pays sans résultat. La leçon libyenne est là : 30 000 morts pour en arriver à tuer Kadhafi et ouvrir le pays à la charia.

Pourquoi n’arrive-t-on jamais à croire que l’enfer est pavé de bonnes intentions ?

Hommage à la liberté d’expression et honte aux intégristes musulmans qui salissent leur religion. Charia hebdo avait bien vu ! Il n’y a pas qu’en islam qu’il y a des cons intolérants : les cathos maniaques qui gueulent contre une pièce de théâtre sont aussi terroristes.

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Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo

Dédié à son fils Philippe, l’auteur entreprend la saga d’une famille de Malouins partie de rien pour s’anoblir par le commerce au loin. L’histoire s’étend sur cinq tomes, l’avant-dernier étant rédigé avec son fils, le dernier par lui tout seul après la mort du père.

Nous sommes à l’orée du capitalisme français, parti un siècle après l’anglais et le hollandais et deux siècles après le génois et le vénitien. Il faut dire que tout gravite autour de la cour et que Louis XIV, fonctionnaire absolu, méprise le commerce. Tout est politique au Grand siècle et il faut la guerre contre les pays protestants pour que le monarque consente à laisser faire ses sujets à la marge. C’est ainsi que s’ouvre la saga malouine, le 15 septembre 1664, par la création de la Compagnie des Indes. Il s’agit d’aller prospecter l’orient pour en ramener les épices, les porcelaines et les toiles peintes, monopole jusqu’ici des compagnies hollandaises et anglaises. Bien sûr, tout ce qui est d’État en France est géré selon prestige et clientélisme, sans aucun souci de rentabilité commerciale. La Compagnie est donc un gouffre à gogos, percluse de dettes, ses actions ne valent bientôt plus rien. Le roman, publié en 1983, ne pouvait pas manquer la référence à l’actualité mitterrandienne première manière, le faste vaniteux du G7 à Versailles en juin 1982, la dépense sans compter, les trois dévaluations du franc en 18 mois, l’incompétence des fonctionnaires d’affaires…

Mais ce qui importe est le premier pas politique : puisque le roi s’y intéresse, le commerce devient la mode. La vanité des courtisans pousse la noblesse à prendre des parts sans déroger à l’honneur. L’enrichissement des marchands pousse aussi le roi à reconnaître cette fortune qui lui permet la guerre et d’agir comme un grand de ce monde dans la géopolitique du temps. Voici donc les commerçants enrichis faits écuyers ou conviés à acheter des charges de nobles transmissibles aux héritiers. Une marchande de poissons sortis de l’eau (« maquereaux frais qui viennent d’arriver ! ») deviendra ainsi comtesse de Morzic, la comtesse en sabot, alias Clacla comme fait le son des petits pieds claquant sur le pavé.

L’histoire familiale commence avec Mathieu Carbec, ex-regrattier enrichi sous à sous dans le commerce de détail puis l’avitaillement des navires. Mais on ne fait pas fortune sans prendre de risques, l’épargne d’une vie ne suffit jamais à se pousser dans la société. Il y faut les opportunités, savoir les saisir au bon moment et les relations qui permettent la reconnaissance. Le capitalisme est l’aventure, pas le fonctionnariat comptable. Mathieu Carbec vient de perdre sa femme et ses deux aînés de la mort noire. Il ne lui reste qu’un fils, en nourrice à la campagne, Jean-Marie. C’est pour lui qu’il va tenter la fortune, base d’une dynastie. Jean-Marie franchit les étapes obligatoires de la roture à la noblesse, tant par sa hardiesse à saisir ce qui se présente que par ses soutiens familiaux et amicaux. L’auteur note combien les femmes sont avisées et de bon conseil dans la stratégie qui mène à la fortune.

Le gamin qui courait les flaques pieds nus pour ramasser les coquillages est dégrossi par les prêtres avant d’être envoyé comme mousse sur les bancs de Terre-Neuve. Il y apprend la mer, le bateau et les relations humaines, jusqu’à « ces violences dont on ne parle pas », dit pudiquement l’auteur. Il ajoutera bien plus loin : « à Terre-Neuve les marins manquent de femmes ». A son retour, il a 14 ans. L’adolescent est dépucelé par Clacla, sa cousine de dix ans plus âgée, qui l’a trouvée avec son copain Romain devant un bordel (elle dépucelle les deux tant qu’elle y est, pour leur éviter la vérole – avant d’épouser le père de l’un pour devenir bourgeoise, puis le père de l’autre pour accéder à la noblesse…). Les deux garçons sont envoyés deux ans au collège de marine avant de reprendre la mer. Romain, fils du chevalier Couesnon, deviendra officier rouge (sur les frégates du roi), tandis que Jean-Marie sera officier bleu (sur les navires marchands). L’un aura la morgue d’État mais l’autre la richesse capitaliste ; l’un finira dans l’honneur mais sans dynastie, l’autre assurera sa famille.

Le père de Jean-Marie prend des parts dans l’armement pour la morue, puis dans la guerre de course contre les navires marchands anglais et hollandais. Les piastres s’entassent dans sa cave. Il ne manque pas d’éviter de mettre toutes ses morues dans le même baril et participe toujours à l’avitaillement des navires en partance, qui est de bénéfice immédiat. Car le commerce comporte des risques : tempêtes, épidémies, arraisonnement par l’ennemi, révoltes aux îles… L’auteur montre bien la guerre psychologique en chaque être, comment combattent la prudence bourgeoise issue de la petite épargne péniblement acquise par un effort constant, et la décision capitaliste qui n’hésite pas à risquer pour emporter la fortune. Une découverte pour ces Français de la mer, restés très paysans au fond, attaché à la terre qui nourrit et anoblit.

Très bien écrit, d’une plume fluide qui se lit merveilleusement, ce premier roman de la saga a le dynamisme d’une épopée. Le lecteur s’attache au vigoureux Jean-Marie, au fantasque oncle Frédéric flanqué de son mainate Cacadou, à la vieille nourrice Rose dont on plaisante les tétasses mais qui sait vous mouler une crêpe à l’œuf comme personne, à Marie-Léone la petite filleule devenue femme, à Clacla cette maîtresse fille qui sait faire son chemin avec bon sens et générosité, au capitaine Le Coz sans qui la fortune n’aurait jamais osé, au chevalier de Couesnon bien revenu de la glèbe où l’hypocrisie de cour entretient les nobliaux… Voici un bon livre, à lire bien remparé dans sa demeure alors que les vents du dehors se déchaînent. Pour méditer sur le vrai capitalisme : celui qui ose.

Bernard Simiot, Ces messieurs de Saint-Malo, 1983, Albin Michel 2011, 570 pages, €21.75

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Ce qui se révèle de l’ex-candidat Strauss-Kahn

La chute du candidat potentiel libère la parole – et pas seulement des femmes. On apprend ainsi ce que l’on n’aurait jamais su des pratiques du parti qui se dit le plus vertueux de France : la manipulation. Le Congrès de Reims et le recomptage léniniste des votes en faveur de Martine Aubry n’était pas qu’un écart… Les déjeuners secrets avec la presse sont-ils l’autre scandale de l’affaire DSK ? Strauss-Kahn avait convoqué en rendez-vous secrets certains journalistes d’organes de gauche pour qu’ils fassent allégeance et soutiennent activement sa campagne. Marianne, le Nouvel Observateur et Libération ont été arrosés en trois déjeuners ‘off’ dans de grands restaurants parisiens. Denis Jeambar, dans Marianne, vend la mèche… mais bien tard, une fois le loup renvoyé en tanière.

Le métier de journaliste n’en sort pas grandi, pas plus que les mœurs politiques, restées très féodales dans ce pays qui se veut constamment « révolutionnaire ».

Le métier de politicien socialiste non plus. Ce sont ses étudiants de Science Po qui ont assisté médusés à un cours sur le travail et le salaire minimum, et à des propos télé le même soir à l’inverse. C’est qu’il n’est pas politiquement correct au parti socialiste de déclarer que le SMIC est trop haut en France, qu’il pèse sur les salaires juste au-dessus et sur la compétitivité du pays. Entre théorie économique et discours politique, Dominique Strauss-Kahn avait parfaitement assimilé l’hypocrisie nécessaire. Il avait le cynisme du parfait socialiste prêt à tout dire pour arriver au pouvoir, tout en n’en pensant pas moins. La « pensée de gauche » – si tant est qu’il y en ait une en France – n’en sort pas grandie.

De même la référence aux « valeurs républicaines », si souvent affirmées, sont-elles le plus souvent du théâtre. La pratique ne résiste pas aux tentations communautaristes.

On se pose en multiculturel, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, dans la lignée droitdelhommiste d’égale dignité de tous. Voilà qui est très libéral, sens XVIIIème siècle et j’y adhère complètement. Sauf que les femmes sont une espèce soumise, si l’on observe les pratiques de ces messieurs habitués des suites et des ors républicains. Sauf que les indigènes de la république sont renvoyés à leurs différences, tout écart de leur part à la norme dite républicaine étant solidifié en pratique culturelle, particularisme cultuel ou coutume traditionnelle. Ce multiculturalisme bobo, qui n’a rien du regard ethnologue, dépolitise en figeant les différences. Il n’y a rien à faire, tout est ethnique, aucune politique particulière à mener, c’est culturel. L’autre est enfermé dans son origine originale, conservé en indigène irréductible.

C’est la même chose à l’extrême droite avec l’irrédentisme gaulois, celui qui « résiste encore et toujours à l’envahisseur ». Comme s’il existait encore un « peuple gaulois » conservé dans la glace, différent de l’italien du nord, du germain de l’est, de l’anglais du nord et des celtibères de l’est… Le Gaulois est sommé de respecter une « identité française » dont on a peine à savoir ce que c’est.

Les intellos rejettent le multiculturalisme anglo-saxon sous le nom de communautarisme. Ils revendiquent l’intégration à la française. Le cosmopolitisme universaliste est une composante de l’esprit des Lumières, donc appartient à l’esprit français. Mais certains n’ont pas peur de la schizophrénie : ils vilipendent tout ce qui est américain ou anglais, communautarisme, ultralibéralisme comme mondialisation… mais s’empressent de l’adopter candidement s’il sert leurs intérêt immédiat. Tel le lobby juif à l’œuvre dans l’affaire DSK. Nous savons qu’il existe un lobby officiel aux États-Unis ; nous ne savions pas qu’il en existait un occulte en France. Or nous avons tous entendu le chœur des intellos-médiatiques qui se revendiquent juifs défendre le fils de famille sur les télés françaises, comme s’il suffisait d’appartenir à la communauté pour être de facto vertueux. Être juif n’a rien de déshonorant et nombre d’envieux sont antisémites faute d’avoir réussi comme les bons élèves. Mais pourquoi revendiquer l’intégration républicaine, haïr le communautarisme s’il est musulman… mais le pratiquer ouvertement pour soi ?

L’avocat newyorkais de DSK, Benjamin Brafman, revendique son appartenance à la religion juive orthodoxe. Que vient faire la religion dans une affaire de mœurs ? Est-ce que la seule croyance en une religion du Livre expliquerait que les femmes soient dominées et sans leur mot à dire ? Il va plus loin en confiant ses propos sur l’affaire non pas à un journal français comme Le Monde, Le Figaro ou Libération, mais à… Haaretz, quotidien israélien. Que vient faire Israël dans ce procès qui met en cause un citoyen français sur le territoire américain ? Il faut certes y voir une tactique judiciaire qui consiste à détacher DSK des préjugés yankees à l’égard des Froggy bastards, tout en agitant la compassion de la minorité juive américaine, mais imagine-t-on les dégâts dans l’opinion française ? Dominique Strauss-Kahn se trouve extradé de sa culture et de son pays, au profit d’une ethnie mondialiste particulière, qui est montrée pouvoir s’installer ici ou là sans être attachée nulle part…

J’aimais assez l’homme, que j’ai pu rencontrer ici ou là dans des colloques, son intelligence aiguë, son sens de la mesure, sa vision globale. Peut-être aurait-il été un bon président pour la France, donnant les grandes impulsions que ses ministres auraient mises en œuvre. Mais l’expression affichée de ce multiculturalisme-là par son entourage est une forme de racisme qui consiste à dire, qu’on le veuille ou non, « je ne suis des vôtres qu’en partie, je suis avant tout de mon clan ».

Manipulation en sous-main, discours idéologique pour plaire aux militants, refuge communautaire quand sa vertu est attaquée, certitude absolue d’avoir raison et de n’être jamais « coupable » de rien : l’état d’esprit léniniste, ce bunker de la pensée, a décidément beaucoup de mal à lâcher les consciences des hommes de gauche français.

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Donna Leon, Le cantique des innocents

Voici un roman policier sans crime de sang : étonnant, non ? Il n’en est pas moins passionnant pour cela, car crimes il y a, même s’ils ne sont pas punis par la loi. Donna Leon poursuit son analyse sociologique de l’Italie contemporaine. Elle l’Américaine, de culture protestante, regarde avec dégoût l’hypocrisie de la morale catholique qui transparaît jusque dans la façon très italienne d’appliquer (ou non) la loi. Selon que vous serez puissant ou misérable…

Une nuit à deux heures du matin, des hommes lourdement armés et cagoulés défoncent la porte d’un appartement bourgeois de Venise. Les habitants, affolés, se défendent comme ils peuvent. Nus, ils ne font pas le poids et un coup de crosse répond au dérisoire coup de poing du mari. Ce dernier, un pédiatre à l’hôpital, est emmené aux urgences. La police de Venise est prévenue. Il y a clairement agression et l’opération des cow-boys de la gendarmerie italienne n’a pas été notifiée. Ou pas vraiment, à l’italienne, un fax réellement envoyé mais pas là où il faut, exprès, pour respecter la loi dans sa lettre tout en biaisant pour faire ce qu’on veut.

Ce ne serait que bureaucratie et combinazione politicarde s’il n’y avait pas, au centre de l’affaire, un enfant. Le bébé du couple a été enlevé par les carabiniers. Pourquoi ? Mais pour la « bonne » cause, bien sûr ! Celle de la toute-puissante Loi qui, comme chacun sait, doit être respectée. Sauf par ceux qui la font. Ils sont bien les derniers à avoir un quelconque respect pour elle ! Et ceux qui l’appliquent préfèrent leur pouvoir sur les citoyens à la simple humanité. « J’veux pas l’savoir » à l’italienne, c’est Mussolini, le retour. C’est écrit ainsi dans ce roman.

Donna Leon s’attaque à cette morale factice déclinée en lois qui n’engagent que l’apparence. Le bébé a été illégalement acheté à sa mère, une Albanaise clandestine qui n’en voulait pas. Il n’en reste pas moins qu’il est resté dix-huit mois avec le couple adoptant qui l’aime, du moins le père. L’arracher brutalement à cette famille pour le mettre en orphelinat, est-ce cela l’humanité ? Est-ce tout le bienfait de « la loi » ? Faut-il pour ce simple délit organiser une opération commando en pleine nuit et assommer à lui fracturer le crâne le père indélicat ?

Il y a dans cette affaire tout le nauséeux de l’hypocrisie catholique romaine : la morale est pour les autres, Dieu pardonne tout à la fin. Péchez et vous serez sauvés. D’où l’infantilisme italien, volontiers macho en public mais qui file doux devant l’épouse. D’où l’irresponsabilité politique où les petits arrangements entre amis du même bord valent toute loi, même votée par la pseudo « démocratie » des pourris, ces politiciens « le groin dans l’auge » comme dit Leon. D’où la vertu outragée des coincés qui vont à l’église tous les dimanches et se croient les gendarmes du Seigneur dans leur pharmacie. Merveille de la bureaucratie sociale italienne : les patients peuvent s’y faire délivrer une consultation auprès de tout médecin enregistré, au gré du pharmacien. C’est dire si ceux-ci en profitent. De mèche avec lesdits médecins, et contre pourcentage conséquent, ils délivrent de fausses demandes de consultation remboursées sans contrôle… De quoi connaître les turpitudes des voisins du quartier et leur « donner une leçon » en suggérant, dénonçant sans le dire, condamnant au nom de la morale catholique « ce qui ne se fait pas ».

Ces inquisiteurs au petit pied sont les criminels les plus courants de cette société en déliquescence. La patrie de l’humanisme a enterré la Renaissance pour retomber dans la barbarie de fin d’empire romain où tout est permis, voilé seulement par les apparences. « Que souffrent les petits enfants » est un titre plus fort en anglais qu’il n’a été traduit (on ne sait pourquoi) en français. Il est l’un des meilleurs romans de Donna Leon, probablement parce que le sang ne coule pas. Mais ce qui coule est pire : les larmes d’un petit.

Donna Leon, Le cantique des innocents (Suffer the Little Children), 2007, Points policier 2011, 341 pages, 6.65€.

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