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Peter May, Les fugueurs de Glasgow

Il y a des morts, mais ce n’est pas vraiment roman policier. Nous sommes entre deux époques, à 50 ans d’intervalle.

En 1965, cinq garçons de Glasgow dans le vent – un de plus que les Beatles – décident à tout juste 17 ans de fuguer à Londres. Ils veulent vivre leur vie et faire de la musique, ce rock nouveau qui enflamme les oreilles et chante l’amour et le mal de vivre.

En 2015, trois se revoient dans leur ville de Glasgow, où ils sont revenus penauds chez leurs parents après des mois de fugue. Ils se réunissent sur la convocation de l’un d’eux, malade. Il veut leur dire un secret et les inciter à régler un compte.

Ils sont tous de familles modestes, unis seulement par l’amour du rock qui devient à la mode au mitan des sixties. Londres était la capitale, la ville inconnue ou le destin allait les rencontrer. Mais la jeunesse rêve et se heurte très vite à la dure réalité du travail, de la drogue et du sexe, s’ils veulent arriver. Ils ont vécu à Londres, mais trois d’entre eux seulement sont revenus. L’un est mort, l’autre est resté faire autre chose.

Un demi-siècle plus tard, devenus presque vieillards, ils veulent renouer avec ce passé à cause d’un meurtre qui a eu lieu récemment. Ils veulent se rendre à Londres selon les mêmes modalités que lorsqu’ils étaient adolescents. Aucun d’eux ne sait ou ne peut conduire, et Rick le petit-fils de Jack, l’un d’entre eux, est forcé à les accompagner.

Timide, malgré son intelligence et sa maîtrise de mathématiques et d’informatique, il s’est trop vite réfugié dans les jeux vidéo au lieu de chercher du boulot. Cette expérience forcée, qui va faire revivre la jeunesse de son grand-père et lui donner en exemple, va le sortir de sa coquille et le lancer dans la vie. Voilà au moins une chose de réussie.

Pour le reste, les comptes vont être soldés, mais impossible d’en dire plus sans déflorer l’intrigue. Toujours est-il que les mauvaises rencontres d’hier connaissent leur dénouement, comme le karma de chacun l’exige.

C’est un roman mélancolique sur les rêves enfuis, sur l’adolescence naïve, sur le grand bouleversement de la musique et des mœurs des années soixante. Ce n’est pas un grand roman, mais c’est un bon roman secondaire anglais.

Peter May, Les fugueurs de Glasgow (Runaway), 2015, Babel noir 2017, 437 pages, €10,20, e-book Kindle €9,49 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Laurent Benarrous, Tintamarre

Quand on est né juif mais laïc, Français mais pas perçu entièrement comme tel, déraciné d’Afrique du nord en banlieue parisienne… à Villejuif, doté d’un père violent et d’une mère ignorante – on recherche qui l’on est. Cette quête de soi est l’objet de ce roman autobiographique, écrit à hauteur d’enfant avec un vocabulaire simple.

Trouver sa place : tel est la quête de soi dans un monde qui ne vous attend pas, dans une banlieue métissée et dans une famille foutraque. Le jeune Laurent aura du mal avec tout : avec son père, avec sa mère, avec son beau-père beauceron, avec sa famille juive, avec ses amis espagnols ou arabes, avec le pédocriminel du HLM, avec les filles « qui ne fréquentent pas un Juif », avec ses profs parce qu’il est désorienté et chahute, avec les employés d’été de son oncle cafetier, avec l’armée qui le met dans une case de juif trublion, avec la fac qui le déprime.

Il faut dire qu’avec son orthographe déplorable, il a perdu des points à l’examen du barreau. A se demander s’il est vraiment français ! La patrie commence en effet par la langue, vecteur de communication, lien de culture, support de la mentalité commune. La route de l’à soi est d’abord le parler en commun. Aujourd’hui encore, au moins deux fautes d’accord subsistent dans le livre, mais on a beau se relire…

Et pourtant, l’humour juif n’est jamais très loin et surgit souvent comme un baume en fin de chapitre : situations cocasses, contradictions des adultes, chance inouïe à l’examen. La vie s’accroche, même si la tentation de disparaître surgit parfois. L’enfant apprend la lutte, le judo, l’adolescent est fou de sport, foot, course et tennis, l’adulte connaît la tchatche et ne lâche pas une affaire.

En désordre et à grand bruit – le tintamarre – le petit môme déraciné de banlieue deviendra avocat, un rêve qu’il avait enfant. Malgré ses handicaps et sa famille, il passera chaque année en classe supérieure, sauf une fois en Première. C’est que l’on dit qu’il est beau, râblé et musclé, qu’il supporte les coups et qu’il s’accroche, qu’il sait se faire des amis. A noter que la photo du frais petit garçon en couverture n’a rien à voir avec le portrait qu’il fait de lui-même ; elle représente plutôt symboliquement le gavroche plein de vitalité ouvert à tous les possibles.

Comprendre le monde par les yeux d’enfant, telle pourrait être la leçon du livre. Car l’enfant est pur et sait voir quand le roi est nu ; il est direct, va droit au but. Un récit romancé qui explore l’âme humaine et vante la résilience, cette capacité en soi de rebondir grâce à une tante ou une cousine, un ami, une circonstance.

La France des sixties a été autant bouleversée que la nôtre, avec les mêmes problèmes d’immigration, d’intégration, d’école et de méritocratie républicaine. Elle a été autant désillusionnée que la nôtre dans les années 80 avec la gauche au pouvoir et ses promesses démago irréalisables, le laisser-aller économique et budgétaire. Malgré cela, Laurent a réussi cahin-caha sa vie : trois femmes, trois rejetons, ses désirs enfantins réalisés. Devenir quelqu’un et se marier avec Yasmine, sa copine arabe de ses 11 ans : il dit en avoir trouvé la copie conforme adulte, pour son ancrage définitif.

Agréable à lire malgré le poids du livre (827 grammes) ; on ne s’ennuie jamais avec Laurent, avocat de la vie.

Laurent Benarrous, Tintamarre, 2024, éditions La route de la soie, 510 pages, €27,00 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Pierre Lemaitre, Le silence et la colère

Dans ce second tome de la trilogie, après Le Grand Monde, l’auteur poursuit son feuilleton dans le style enlevé d’Alexandre Dumas. Nous y retrouvons tous les personnages, suivis dans leur être et leurs déboires avant que, ultime pirouette, leur créateur ne les récupère in extremis pour les sortir par miracle des ennuis dans lesquels ils se sont fourrés.

Occasion de peindre l’épouse venimeuse, Geneviève femme de Jean le fils aîné, enfant gâtée devenue femelle frustrée, se faisant engrosser par le premier venu pour niquer son mari et se faire plaindre par la société indulgente aux mères souffrantes, mère indigne qui voit sa fille de 3 ans grimper sur la fenêtre sans intervenir, au risque de basculer trois étages plus bas – ce qu’elle va réussir dans l’escalier de l’immeuble sur un étage seulement. En bref la vraie salope, faussement vertueuse, qui pousse son mari trop faible à des pulsions meurtrières périodiques.

Peinture aussi de Jean en mari entrepreneur qui gâche toujours tout par ses initiatives de lâche, mais réussit à inventer le magasin premier prix en self-service qui devrait connaître à Paris le succès au sortir de la pénurie. Aucun de ses deux enfants n’est de lui. La première est d’un boxeur blond au Liban, la seconde du vil gérant du magasin, réembauché après l’avoir viré pour trafic de tissu à l’encontre des Juifs durant l’Occupation. Pas très reluisant. Les grands-parents, patrons de la savonnerie à Beyrouth, s’empressent d’aider le père biologique boxeur à gagner des matchs et de prendre sous leur aile la petite Colette pour la sauver des griffes haineuses de sa mère.

Quant au frère, François, journaliste des faits divers, il réussit dans son métier et consolide son couple avec Nine, la sourde qui a menti sur son passé. Le reporter enquête et finit par découvrir la vérité, ce qui conforte son amour… et fait tomber enceinte la fille.

Il introduit sa sœur Hélène, photographe de presse, dans la rédaction. Celle-ci part suivre l’épopée du barrage en province, destiné à produire de l’électricité au prix de la noyade d’un vieux village. Les pour et les contre se divisent naturellement, les avisés qui s’en sortent en vendant à bon prix et ceux qui retardent stupidement en croyant encore et toujours au miracle alors que le barrage se dresse déjà. D’où les portraits au village dans la province profonde à peine sortie de la période noire des années de guerre. Il y a la grande gueule en vrai con, le harcelé communal devenu ingénieur, le boulanger dans le pétrin, le cafetier qui ne pense qu’à ses sous, la mère d’un débile heureux, le curé qui fricote (peut-être) avec ses enfants de chœur. Tous autant de grenouilles jetées dans le bain de la modernité qui, progressivement, monte en température. Une vraie expérience in vivo.

Hélène, qui a couché avec son patron le directeur du journal, se retrouve enceinte et veut avorter, par convenance : ce n’est pas le moment. Occasion de traiter ce sujet sensible à l’époque, qui ne trouvera que vingt ans plus tard sa traduction dans la loi Veil. Il reste pratiqué clandestinement par des avorteuses formées sur le tas ou par des médecins qui craignent pour leur réputation – mais demandent aux patientes pour procéder à l’avortement deux mois de salaire moyen, le prix de leur culpabilité. Hélène trouvera cependant dans les bras placides du correspondant local au nom à particule le pied correspondant à sa chaussure, qu’elle a élastique si l’on se souvient du premier tome.

Excellente occasion pour l’auteur d’évoquer l’hygiène des femmes françaises, peu reluisante ces années-là. « La Française est-elle propre ? » titre Françoise Giroud dans Elle en 1952, article complaisamment repris tel quel en annexe du roman. La réponse à cette enquête est NON, certaines ne changent de culotte qu’une seule fois par semaine. Quant à se laver… La situation a-t-elle vraiment changé ? Pas si sûr si j’en crois mes amies qui fréquentent les salles de sport : ces dames ne prennent pas de douche après les exercices pour ne pas abîmer leur maquillage ! Comme écrit Françoise Giroud, cela finit par se sentir.

Pierre Lemaitre, Le silence et la colère – Les années glorieuses 2, 2023, Livre de poche 2024, 756 pages, €10,40, e-book Kindle €10,99

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Valérie Gans, La question interdite

Un roman puissant, d’actualité, sur la vérité. Écrit au lance-pierre, avec des billes lancées à grande vitesse qui frappent juste et lourdement : sur l’effet de meute, l’anonymat lyncheur des réseaux sociaux, la dérive hystérique d’un certain féminisme. La « question interdite » ne devrait pas l’être : « et si ce n’était pas vrai ? »

Pas vrai qu’un homme de 40 ans ait abusé d’une adolescente de 13 ans (et demi) ? Pas vrai que la fille l’ait ouvertement accusé ? Pas vrai que la mère abusive ait « cru » le « non-dit » ? Pas vrai que l’inspectrice de la police (on dit plutôt lieutenant aujourd’hui, je crois) ait capté la vérité dans les propos décousus et incohérents de l’une et de l’autre ?

Une histoire simple, comme dirait Sautet au nom prédestiné : un vidéaste connu monte un projet sur la féminité. Adam, au nom d’homme premier, est soucieux du droit des femmes et milite depuis toujours contre le machisme, ayant montré dans ses vidéos les horreurs de la soumission dans les pays autour de la Méditerranée et en France. Il s’entiche – professionnellement – en 2017 d’une gourde un peu grosse rencontrée dans un café où elle s’essaie à devenir adulte en ingurgitant le breuvage amer qu’elle n’aime pas. Il voit en elle son potentiel, le développement de ses qualités physiques et mentales. Il lui propose de tourner d’elle des vidéos spontanées, qu’il montera avec des vidéos de femmes plus âgées, afin d’exposer l’épanouissement d’une adolescente à la féminité. En tout bien tout honneur, évidemment, avec autorisation de sa mère et contrat dûment signé. Lui est marié à Pauline, une psy qui enchaîne les gardes pour obtenir un poste.

La mère, Ukrainienne mariée à un Iranien décédé, ne vit plus sa vie de femme depuis le décès de son mari cinq ans auparavant ; elle se projette sur sa fille et fantasme. Elle la pousse dans le studio, sinon dans les bras du bel homme connu. Shirin la gamine se révèle ; elle devient femme, se libère de ses complexes face aux regards des autres, améliore ses notes, devient populaire. Les autres filles l’envient, les garçons de son âge sont un peu jaloux et voudraient en savoir plus sur les trucs qui se passent.

Mais il ne se passe rien.

Jusqu’au jour où Shirin, désormais 14 ans, rentre en larmes et claque la porte de sa chambre. Sa mère, biberonnée à l’environnement féministe, aux soupçons immédiats sur le sexe pédocriminel, à la différence d’âge qui ne s’admet plus, se fait un cinéma : sa fille vient d’être violée et, même si elle n’a rien dit, c’est normal, elle est « sidérée » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Elle la convainc d’aller « porter plainte », comme la mode le veut, pour que le (présumé) coupable soit « puni », autrement dit retiré de la société pour trente ans, comme s’il avait tué. La policière qui reçoit mère et fille entend surtout la mère, la fille est bouleversée, elle borborygme, elle n’avoue rien. Normal, pense la pandore formatée par l’époque, elle est « sous emprise » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien.

Le présumé innocent est convoqué, interrogé, soupçonné. Il nie évidemment qu’il se soit passé quoi que ce soit, mais la fille ne parle pas. Il est donc coupable. Aux yeux de la police, aux yeux de l’opinion, aux yeux de son avocat, un soi-disant « ami » qui ne le croit pas puisque personne n’y croit. Les réseaux sociaux se déchaînent, chacun dans sa bulle confortable : les hommes prêts à juger les autres pour les turpitudes qu’ils auraient bien voulu avoir ; les femmes (qui n’ont que ça à foutre, faute de mecs à leur convenance) dans l’hystérie anti-mâles, revanchardes des siècles de « domination » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Adam est boycotté par ses clients, jeté de sa galerie où il expose ses vidéos, une pétasse qui avait 15 ans et lui 19 vingt ans auparavant l’accuse (gratuitement) de « viol » – mot de la mode qui plaque un concept juridique qui n’explique rien des faits réels. Il entre en mort sociale. Pauline, sa femme, demande le divorce tant la pression des autres et de ses collègues lui font honte de rester avec un tel criminel (pas encore jugé, la justice est très très lente en ces matières). Désespéré, il se suicide.

Fin de l’histoire ?

Non. Shirin, vingt ans plus tard, a du remord. Elle sait ce qui s’est passé, c’est-à-dire rien, et elle voudrait réhabiliter Adam qui l’a révélée à elle-même contre les autres, sa mère possessive qui vivait ses fantasmes par procurations, ses petits copains boutonneux qui ne pensaient qu’à baiser sans aimer, ses copines jalouses et venimeuses qui ne songeaient qu’à se faire valoir aux dépens des autres. Tout le monde en prend pour son grade.

Nous sommes désormais en 2028 et la société a bien changé. Valérie Gans l’imagine sans peine comme un prolongement hystérisé des tendances actuelles, ce qui donne un chapitre savoureux (et inquiétant) d’anticipation. Plus aucune relation entre hommes et femmes sans le regard des autres, la « transparence » réelle des bureaux vitrés, des surveillances de tous contre tous. « Pour peu que Shirin s’offusque d’un compliment, d’un sourire, d’une invitation qu’elle jugerait déplacée, Stan se retrouverait condamné » p.116. « Un regard trop appuyé, s’il est surpris – voire photographié et instagramé – par quelqu’un de l’autre côté de la vitre peut entraîner sa perte » p.117. Admirable société où l’homme est un loup pour la femme et réciproquement. « Dans ce monde régi par la peur de se faire accuser de harcèlement, les hommes déjà pas très courageux avant se sont repliés sur eux-mêmes. Célibataires malgré eux, quand ils n’ont pas tout simplement viré gays, ils sortent entre eux, vivent entre eux… simplement parce qu’ils n’osent plus draguer. Triste » p.116. Mais vrai, déjà aujourd’hui.

Shirin, qui vit avec son amie Lalla sans être lesbienne, faute de mec à accrocher, décide de rétablir la vérité contre sa mère, contre la police qui n’a pas été jusqu’au bout, contre la société qui a hystérisé la cause sans chercher plus loin que « le symbole » – mot de la mode qui plaque un concept qui n’explique rien. Elle poste donc un rectificatif sur l’ex-fesses-book des étudiants d’Harvard, devenu vitrine respectable des rombières de la cinquantaine ménopausées en quête de CAD (causes à défendre) : « Et si ce n’était pas vrai ? »

Mais raconter qu’on ne s’est pas fait violer – ça n’intéresse personne ! Pour son équilibre mental, Shirin veut « donner sa version des faits plutôt que, ce qu’il y a vingt ans, on lui a fait avouer » p.120. Elle déclenche une riposte… « atomique ». Les réseaux sociaux se déchaînent contre l’ex-violée qui refuse son statut symbolique (et socialement confortable) de « victime » – mot de la mode qui n’explique rien. La désormais « bonne » société des vagins éveillés (woke) ne veut pas entendre parler de la vérité car « la vérité » n’est pas le réel mais ce qu’elle croit et désigne comme telle. Comme des Trump en jupons (violeur condamné récemment pour avoir payé une actrice du porno afin qu’elle la ferme), les hystériques considèrent que la vérité est relative et que la leur est la bonne : il t’a regardé, il t’a donc violée. « Victime, on te croit », braille le slogan des bornées.

Shirin ne va pas s’en sortir car recommence – à l’envers – le même processus des réseaux, des accusations, de l’opprobre et de l’agression physique, jusqu’à la mort sociale. Et le suicide de Shirin, qui reproduit celui d’Adam. Sauf qu’elle est sauvée in extremis par elle-même sans le savoir, qui téléphone à sa mère pour qu’elle vienne la sauver – et réparer le mal qu’elle a fait, en toute bonne conscience. Un séjour en hôpital psychiatrique lui permettra de rencontrer une psy qui la fera révéler « la » vérité (la seule valable, l’unique qui rend compte des faits réels) et ainsi se préserver de « la honte » et de la horde. Je ne vous raconte pas ces faits réels, ils sont le sel de cette histoire d’imbéciles attisés par les mauvaises mœurs de l’impunité en réseau. La foule est bête, la foule féministe est vengeresse, la foule en réseaux fait justice elle-même en aveugle.

De quoi se poser des questions, si possibles les bonnes questions, avant qu’il ne soit trop tard et que les accusations gratuites n’aboutissent à des meurtres en série. Car, quitte à prendre trente ans de tôle, autant se venger réellement des accusatrices sans fondement !

Il faut noter pour l’ambiance d’époque – la nôtre – que le manuscrit de cette autrice ayant été refusé par les maisons d’éditions (avec le courage reconnu qu’on leur connaît!), bien qu’elles aient déjà publié d’elle une vingtaine de romans, Valérie Gans a créé sa propre maison pour contrer la Cancel « culture » : Une autre voix. Celle de la liberté de penser, de dire et d’écrire. Valérie Gans n’est pas n’importe qui : maîtrise de finance et d’économie de Paris-Dauphine en 1987, elle a travaillé dix ans dans la publicité et chronique depuis 2004 des livres pour Madame Figaro. Ce qu’elle dit doit nous interpeller. Son roman se lit d’une traite, bien qu’elle abuse des retours à la ligne.

Valérie Gans, La question interdite, 2023, éditions Une autre voix, 208 pages, €31,00, e-book €12,50 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Philippe Zaouati, Naufrages

Avec trois personnages, l’auteur retrace l’épopée tragique des Juifs d’Europe centrale intégrés, brusquement saisis dans la tourmente du nazisme, et qui ont eu une peine infinie à rejoindre la terre d’Israël – ou périr.

Léa était juive bulgare et aimait Josef, étudiant militant sioniste en 1941. Ils furent séparés par la guerre, elle n’accepta pas de le suivre dans l’alya en pleine tempête. Josef vient de mourir d’un cancer en 1962, elle va à ses obsèques et parle avec Ava, l’épouse israélienne de Josef, et avec Tomi, ami de Léa et Josef en Bulgarie avant-guerre. Il lui confie un paquet de lettres de Josef, qui voulait qu’elle les eût. Pour qu’elle sache. Il décrit sa résistance, sa tentative de joindre le bateau Struma, affrété pour Israël mais que les Turcs ont refoulé sur la mer Noire sur pression diplomatique des Britanniques qui ne voulaient pas se mettre à dos la population arabe en pleine guerre mondiale. Le navire, datant du milieu du XIXe siècle, vieux et rouillé, peut-être saboté, a fait naufrage au large des côtes turques, tuant les quelques 750 Juifs émigrants dont 130 enfants.

C’est toute cette mémoire qui s’affale sur la jeune femme qui tentait d’oublier, devenue avocate parisienne en pleine guerre d’Algérie. En octobre 1961, la police parisienne exaspérée par les attentats répétés du FLN algérien qui tuent des flics, opère une ratonnade dans une manifestation déclarée « pacifique » à Paris. Il y aurait eu environ 130 morts arabes. Les morts de l’intolérance aux espoirs de liberté des uns, de la vengeance légitime aux exactions aveugles des autres, de la bêtise humaine qui refuse de comprendre, tergiverse, laisse aller les choses pour tous. La même situation que celle des Palestiniens face à Israël aujourd’hui.

Dans ce roman à prétexte historique, plusieurs questions sont abordées que le peuple juif symbolise.

Qu’est-ce qu’appartenir ?

L’ethnie, n’est-ce pas une restriction de la liberté des individus ? Léa, jeune avocate juive à Paris s’interroge. « Avant de partir pour Paris, je n’étais que le membre d’une communauté, une jeune Juive parmi tant d’autres plongée dans le maelström des idéologies haineuses du siècle. Je ne voulais plus de cette identité de groupe, je ne voulais plus être réduite à ce peuple, fut-il persécuté et souffrant, fut-il élu, porteur d’un idéal supérieur, encombré de ce rôle universel qu’il traîne depuis des millénaires comme un fardeau. J’aspirais à l’anonymat et à la solitude, au déracinement et au vide spirituel, aux merveilleux attributs de la liberté » p.17 Donc les Lumières, censées libérer des appartenances obligées. Mais les liens humains sont-ils sécables à merci ? L’identité n’est-elle pas liée aux appartenances ?

Quel avenir veut-on pour l’humanité ?

La gauche, n’est-ce pas le projet individualiste majeur de la société ? « Je me suis souvent demandé pourquoi il y avait eu autant de Juifs dans les rangs communistes après la guerre. Même quand l’antisémitisme du régime soviétique est apparu au grand jour, même après la sinistre affaire des blouses blanches, même après la rupture des relations diplomatiques entre Israël et l’URSS en 1953, les défections de Juifs furent rares. La plupart d’entre eux cherchaient dans le communisme une nouvelle forme d’élection, un messianisme universel qui conduirait tous les peuples de la Terre vers un avenir meilleur » p.31. Mais quand la gauche dérive ? Quand elle prend les façons de la droite la plus extrême, de l’Union soviétique stalinienne à la mentalité de Poutine aujourd’hui, du laisser-faire de la gauche israélienne face aux revendications étroitement sectaires des juifs orthodoxes, de l’émancipation internationaliste du gauchiste post-68 à la radicalité trotskiste qui fricote avec le terrorisme d’un Mélenchon ?

Quel Israël le peuple juif a-t-il créé ?

Le pogrom arabe du 7 octobre 2023 sur la terre légitime d’Israël incite à s’interroger sur les dérives d’extrême-droite fasciste de quelques ministres du gouvernement Netanyahou – et leur écart évident avec les idéaux de fraternité des débuts. Au départ, « si la plupart des membres du groupe se revendiquaient sincèrement juifs, la religion leur servait surtout de racines, de référence culturelle, de socle moral. Ils se méfiaient du pouvoir théocratique. Ils rêvaient d’une société laïque et socialiste, qui cantonnerait les rabbins dans leurs temples et l’armée dans ses casernes » p.76. Aujourd’hui, la société israélienne se crispe en conservatisme frileux. Tout le monde lui en veut. Elle se sent une citadelle assiégée. Avec l’aide niaise des Évangélistes yankees qui croient l’Apocalypse proche et voient le peuple juif en première ligne, empêchant tout compromis et toute pression efficace à la veille d’élections présidentielles aux Etats-Unis.

En bref, un court roman et beaucoup de questions actuelles – et éternelles. Elles se posaient hier, elles se posent aujourd’hui.

Philippe Zaouati a fondé en 2012, Mirova filiale directe de Natixis Investment Managers, entreprise à mission, société de gestion d’actifs internationale dédiée à l’investissement responsable. L’auteur est diplômé de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique et membre de l’Institut des actuaires français. Il enseigne la finance durable à Sciences Po.

Philippe Zaouati, Naufrages, 2024, L’éditeur à part collection Trajectoires, 250 pages, €20,00(mon commentaire les libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Les publications de Philippe Zaouati déjà chroniquées sur ce blog

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Franz-Olivier Giesbert, Mort d’un berger

Le journaliste sarcastique, auteur de célèbres biographies de Mitterrand et Chirac – et plus récemment d’une Histoire intime de la Ve République -, écrit aussi des romans. Dans celui-ci, un brin policier, campagnard, dépouillé, il garde ses critiques acerbes envers les fonctionnaires, les Parisiens, les journalistes, le maire, le vétérinaire, les amis des bêtes, les pro-loups. Il décrit un milieu, celui de Mercantour, et ses derniers bergers en phase avec la nature. Dont le loup est un prédateur redoutable, tuant pas seulement pour se nourrir mais aussi par plaisir, comme un humain psychopathe, enivré de violence et de sang.

Un jeune berger est mort égorgé, le fils du vieux Marcel, plus de 80 ans. Est-ce le chien du voisin, ce Titus horrifique qui montre les crocs à tous, comme son maître Fuchs ex-fonctionnaire dominateur et machiste, procédurier, un brin facho, « toujours en pétard contre le monde entier » ? Est-ce un couteau d’homme qui a tranché la gorge ? Est-ce le loup ? Mais non répondent les écolos en chambre, venus de Paris tout bronzés et affirmant haut et fort que le loup n’attaque jamais les humains. Et d’ailleurs, renchérit le maire qui craint pour le tourisme dans sa commune et pour son entreprise de produits provençaux du terroir, on n’a jamais vu un loup ici ; ils sont réintroduits, certes, mais restent loin des habitations.

Sauf que les faits sont là. Marcel embauche l’aide de son fils, un Arabe de 17 ans qui est muet, sixième enfant du couple prolifique d’une espèce réintroduite aussi récemment. « Visage d’angelot, cheveux bouclés », le garçon fin et vif est appelé Mohammed VI pour son rang dans la fratrie. Il va conduire les moutons au pâturage, garder un œil sur eux, veiller au loup – si loup il y a. Et il y a : des moutons sont égorgés régulièrement, pas pour les manger mais sans raison.

Et puis le voisin irascible, Fuchs, est retrouvé mort de deux balles dans le buffet dans sa maison en cendres, brûlée pendant la nuit. Son chien méchant est introuvable. Qui l’a fait ? Ce ne sont pas les potentiels coupables qui manquent, à commencer par le vieux Marcel, son berger Mohammed VI, les copains racailles du fils égorgé sous la houlette du délinquant Rafic qui ont juré de le venger. Mais Rafic a un alibi, on ne trouve pas de fusil correspondant aux balles chez Marcel, et Mohammed VI ets resté affairé cette nuit-là à besogner avec fièvre la Juliette venue de Paris se mettre au vert après des déboires à la télévision.

Toute l’histoire va consister à débusquer le loup, le Mal réintroduit dans la nature par la culpabilité occidentale écologiste, tandis que les agneaux naissent innocents, que les fleurs chantent leur copulation avec les abeilles et que le vent caresse et érotise toutes les peaux et membranes. FOG fait la fête à la nature, midi l’été mélangeant le Soleil et la Terre pour former la même soupe lumineuse en une fin du monde qui ressemble à l’éternité. « Un plein bon Dieu de bonheur coulait sur le monde, qui se rengorgeait de plaisir. On se trémoussait, on palpitait, on se tortillait, on frémissait. Enfin, on prenait du bon temps sous l’eau du ciel » p.58.

Marcel aura le loup et pourra mourir heureux. Mohammed aura Juliette et pourra copuler heureux. Le maire aura son musée des bergers, les moutons pourront paître en paix et les produits régionaux de son entreprise se vendre aux touristes gogos. Le lecteur saura qui a égorgé le fils, sacrifice à la nature tel Isaac au Dieu vengeur, et qui aura buté et grillé Fuchs, dont le passé violeur et violent conjugal remontera à la surface dans la bouche de sa fille.

Simple, violent, lyrique, sarcastique, heureux. Un bon roman dans le souvenir de Giono.

Franz-Olivier Giesbert, Mort d’un berger, 2002, Folio 2003, 215 pages, €8,30

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Charles Morgan, Fontaine

La mode au début du XXe siècle était à la Pensée, la haute pensée néo-platonicienne, surtout lorsque l’on avait été élevé à lire le philosophe dans sa langue grecque originale. Rien d’étonnant à ce que les officiers, durant la Première guerre mondiale, aient tenu à conserver leurs habitudes de lecture et cherchent l’élévation de leur esprit. Ce « grand » roman d’amour part de la chair pour aboutir à la conscience émerveillée, par-delà la matière et le terrestre. Tout comme Platon prônait la voie philosophique en partant de la beauté immédiate des jeunes corps nus pour parvenir à la Beauté idéale, dans l’Absolu des Idées.

Trois personnages principaux dans cette aventure : Lewis Alison, officier marinier anglais fait prisonnier et assigné à résidence dans un château de Hollande, pays neutre ; Rupert von Narwitz, comte prussien grand blessé à la guerre ; et sa femme Julie, anglaise d’origine et ex-élève d’Alison en sa prime jeunesse. Le décor est froid, convenable, banal – hollandais. Un plat pays pour une platitude de pensée qui permet toutes les audaces des sens, des passions et de l’esprit.

Le roman expose en sept parties les étapes du cheminement de l’âme vers l’au-delà de l’amour, qui réunit le mari, la femme, l’amant, dans un nœud de relations qui les éprouve et les rend plus forts. Tout d’abord le fort, où Alison entreprend d’étudier le XVIIe siècle anglais pour en tirer un livre de réflexions. Ensuite le château de Hollande où il retrouve Julie, placée là par son mari pour la protéger de la guerre (et des Allemands puisqu’elle est d’origine anglaise). C’est ensuite la fuite, la tour, le lien, la fin – puis le commencement – car tout boucle.

Alison étudie, Julie tombe en amour, ils couchent ensemble, le mari gravement blessé revient, amputé du bras droit et le dos ravagé, les poumons atteints. Il mourra comme son pays au moment de l’Armistice inévitable en 1918 et de la fuite du Kaiser tandis que la révolution rouge gronde dans toutes les villes d’Allemagne.

Il y a coïncidence entre les grands événements de l’Histoire et ceux de la passion du trio dans la petite histoire. Le raisonnable anglais l’emporte sur l’idéalisme allemand, Julie étant le fusible par lequel passe les énergies, et qui est prêt de sauter. Mais chacun reste à une hauteur morale qui passera au-dessus de la tête de la plupart de nos contemporains, tout en accomplissant les gestes du plaisir que tous nos contemporains comprennent à loisir. Rien de bas, le drame est tout intérieur en chacun des trois.

Julie s’est mariée très jeune, pour quitter sa mère qu’elle exècre ; elle n’a jamais été amoureuse de Rupert, qui lui l’était d’elle, et le reste jusqu’au bout. Lewis avait de l’affection pour la fillette spontanée à qui il a donné des leçons en Angleterre lorsqu’elle avait 12 ans ; il la retrouve en femme et a le droit de l’aimer en adulte, ce qu’il ne manque pas de faire, mais sans s’empresser. Car Julie et lui se rencontrent et se nouent de façon naturelle, comme si cela avait été écrit de tout temps.

Alison cherche à se libérer de tout asservissement, mais les affaires le tiennent en Angleterre, la guerre le retient en Hollande, et l’amour qu’il éprouve le lie à Julie. « Il aspirait à se créer un sanctuaire que les tourments de l’existence journalière, les vents brûlants du désir, la crainte et l’ambition seraient impuissants à troubler » p.101.

Julie résiste à ce qui cherche à la contraindre : « Aucun scrupule de conscience, nulle crainte, nul désir d’observer la loi du mariage, ne lui avait dicté sa lettre, mais simplement la résistance intuitive à une invasion de son être » p.225. Ainsi récuse-t-elle dans un premier mouvement Lewis avant de succomber sous plus fort qu’elle.

Narwitz est triplement vaincu par le sort, en tant qu’Allemand prussien qui perd tous ses biens dans la guerre et ses traditions dans la révolution, la moitié de son corps par blessures multiples, et sa femme qui ne l’aime pas tout en le respectant. « Je songe à une aristocratie de l’humanité qui aurait la volonté et le courage de diriger, de fonder une tradition, et de la préserver » p.341, dit-il. « Nous nous forgeons des idoles : notre pays, notre foi, notre art ou notre bien-aimée, ce qui vous plaira, et nous déversons sur les genoux de l’idole toutes nos possessions spirituelles. Nous baptisons cela humilité ou amour. Tourguenieff dirait : sacrifice de soi. Nous refusons de nous agenouiller, si ce n’est devant des dieux créés par notre savoir, ou issus de nos rêves. Le vrai saint, le véritable philosophe, conclut Narwitz, sur un ton qui n’avait rien d’affirmatif, mais au contraire était plein d’un désir inassouvi, est celui qui peut s’agenouiller ans image devant lui, simplement parce qu’il se sait au second plan, et que agenouillement lui est moralement nécessaire » p.368. Ce qu’il accomplira en vivant sa Passion christique jusqu’au bout de la souffrance et du renoncement.

Les amants ne couchent plus ensemble dès qu’il revient et Alison trouve en Narwitz un maître spirituel. Ils sont amis. Chacun, au contact de l’autre, se trouve transformé. Ils voient en leurs différences comme au travers, une beauté absolue qui les appelle, un amour sublimé qui les transcende. « Rupert a pris sur moi le plus profond ascendant, dit Julie, et sur Lewis aussi. Ce que nous sommes à présent, nous le sommes par lui, et ce que nous deviendrons sera également son œuvre » p.388.

C’est comme un éveil bouddhiste, un émerveillement. « Ce que nous avons appelé jusqu’ici omniscience, il est préférable de l’envisager comme une infinie puissance d’émerveillement. Le savoir est une qualité statique, une pierre dans un torrent, mais l’émerveillement est ce torrent même » p.425.

Un amour qui rend supérieur, partant des sens pour élever l’âme de chacun des protagonistes, et Rupert qui, sur son lit de mort joint les mains de Julie et de Lewis pour qu’ils vivent meilleurs après lui.

Prix Hawthornden 1932

Charles Langbridge Morgan, Fontaine (Fountain), 1932, Livre de poche 1962, 499 pages, occasion €5,90

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Irène Némirovsky, Chaleur du sang

Un manuscrit retrouvé dans une malle, et les œuvres se multiplient. Irène Némirovsky a été écrivaine, mais toutes ses publications posthumes ne sont pas abouties. En témoigne ce très court roman pas revu, écrit à la diable, où les merles comme les grenouillent « crient » alors qu’il existe un mot précis en français pour chacun de ces animaux.

Reste une histoire à personnages, dans un décor bien planté, avec une intrigue quasi policière qui ne se résout qu’à la fin.

Une histoire de couples avec l’inévitable trio du mari, de la femme, de l’amant, le mari trop vieux mais riche, la femme trop jeune qui a fui sa condition précédente pour accéder à un statut, l’amant jeune et énergique, beau à tomber.

Le décor est paysan, dans cette Auvergne du centre géographique et mental de la France, qui a donné tant de présidents de la République ou du Conseil. Des paysans madrés, égoïstes, cancaniers, avares, qui ne considèrent les gens que par leurs hectares de terres et les filles que comme de bonnes poulinières.

L’intrigue est la mort, par une nuit de lune, de Jean, l’époux de Colette, fille du couple François et Hélène, sur la passerelle de son moulin. Il s’est noyé. Car on ne sait jamais nager, chez les glébeux, on a horreur de l’eau dans cette Auvergne, déjà se laver et se raser le dimanche est tout un foin !

Quelqu’un l’a-t-il poussé ? Oui, déclare un jeune apprenti de 16 ans, tout neuf et échauffé par le vin. Il a vu deux hommes se battre et a reconnu le Jean, mais ne sait pas qui est l’autre. La rumeur court, elle court beaucoup à la campagne, que ce serait le beau Marc, l’amant de Colette mais aussi de Brigitte. Laquelle est une enfant trouvée qui a été adoptée, et mariée à un vieux qui tarde à crever.

François et Hélène apparaissent comme le couple idéal qui s’entend bien depuis plus de vingt ans. Ils ont quatre enfants, Colette l’aînée qui vient de se marier au fils du propriétaire du moulin un peu effacé mais travailleur, et trois garçons de 15, 13 et 9 ans. Les autres couples sont bancals : celui de Brigitte avec le vieux maquignon Declos, celui de Colette avec le jeune mais faible Jean. Sauf que l’apparence cache la réalité. Seuls les couples mal venus aux yeux des autres sont vrais ; le couple idéalisé cache une faille de taille. Impossible d’en dire plus sans dévoiler la fin.

L’histoire est contée par Silvio, surnom de jeune homme fringuant pour Sylvestre, le cousin d’Hélène et les garçons. Car Silvio est resté célibataire mais n’en a pas moins aimé durant sa splendide jeunesse. Il était lui aussi énergique, beau, aventureux, il comprend les passions et les désirs, la « chaleur du sang ». Aujourd’hui sur le déclin, il n’aspire qu’à la paix et, quand la jeunesse vient lui demander conseil, il la renvoie à sa conscience ; il a bien assez à faire avec ses souvenirs.

L’autrice, juive russe immigrée issue d’un couple désuni, noceuse et bosseuse selon sa wikibiographie, a publié un premier roman en français à 22 ans avant de percer avec David Golder en 1929, le portrait des Juifs nouveaux riches. Son couple est trop dépensier et elle doit publier sans cesse, du rapide, du court, du vendeur. Malgré sa conversion au catholicisme, elle est considérée comme Juive et naturalisée de papier. Aussi le couple et leurs deux filles fuient-ils en 1940 à Issy-l’Évêque, aux confins de la Nièvre et de la Saône-et-Loire, décor du roman.

Si elle va au galop, pressée par l’Occupation (dénoncée par un glébeux, elle est morte à Auschwitz à 39 ans, en 1942), elle livre une tempête de pulsions dans une société réputée immobile où la terre est censée ne pas mentir (selon le mot du maréchal cacochyme, chef de l’État à l’époque après un coup d’État légal). Non, ce n’« était pas mieux avant ! Et surtout pas dans ces campagnes que les citadins en chambre célèbrent à l’envi aujourd’hui, eux qui n’ont jamais vu une vache autrement que dans les Salons parisiens où, chaque année, les industriels productivistes à la terre amènent en camion leur meilleur cheptel. En mettant à jour l’âme humaine sous les dehors sociaux, Irène Némirovsky démasque ces paysans du Centre, le cœur de la France.

Irène Némirovsky, Chaleur du sang, 1932, Folio 2008, 197 pages, €7,40, e-book Kindle €6,49

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John Knittel, Amédée

« L’un des plus grands romanciers de notre époque », disait Romain Rolland de l’écrivain suisse né en Inde John Knittel. Je ne trouve pas. Romain Rolland était trop conventionnel, trop inséré dans son époque, pour voir l’avenir. Knittel est passé de mode : tout, dans ses sujets, son style, sa description « naturelle » des mœurs, est renvoyé à son temps.

Amédée est un jeune homme devenu ingénieur par la force de sa volonté. Il est orphelin de père parce que sa mère a tué son mari après avoir été mise enceinte par son beau-fils amant (objet du roman précédent, Thérèse Etienne). Le fils unique doit vivre avec l’opprobre social, sa mère au bagne. Élevé par un oncle pasteur, il devient cependant un mathématicien pratique accompli, beau, bien fait, énergique… Un homme nietzschéen comme l’entre-deux guerres en produisait en Europe.

Mais il est seul, inapte à l’amour, ou du moins la vie sociale de couple. Pauline, sa voisine d’enfance à la campagne, en tombe amoureux, mais il rompt brutalement : il ne peut pas. Des années se passent, Pauline s’est mariée à 19 ans, par dépit, avec Gusti, le prototype du Suisse content de lui, amateur de charcutailles et de bonne bouffe, maniaque, fonctionnaire et conventionnel en diable, qui n’aime que faire des économies.

Pauline n’en peut plus lorsqu’elle revoit par hasard le bel Amédée. Il a obtenu l’ingénierie en chef d’un projet de barrage d’une haute vallée suisse, le Rossmer, destiné à fournir de l’énergie à tout le pays. Car l’énergie, tout est là : pas de prospérité sans énergie, pas d’économie ni de confort sans énergie. L’eau est la meilleure des énergies car naturelle et coulant tout en force, si elle est bien canalisée dans des turbines issues de la technique ingénieuse des hommes. Amédée sait que le pétrole s’épuise déjà. Il est à fond productiviste – mais aussi idéaliste.

Il reprend à son compte l’utopie d’un Herman Soergel, né allemand en 1885 et mort à 62 ans percuté à vélo dans une ligne droite par une voiture qui n’a jamais été retrouvée… Il faisait de l’ombre aux puissances. Car son projet était d’assécher en partie la Méditerranée par un barrage géant à Gibraltar pour récupérer des terres cultivable et alimenter en énergie hydroélectrique l’Europe et l’Afrique devenu continent reconstitué : Atlantropa. L’équivalent du continent américain et du continent asiatique en kilomètres carrés. Cette énergie abondante devrait apporter la paix, chaque ex-empire ayant intérêt à la prospérité. Je me demande ce qu’en a pensé Staline, ou Hitler… D’autant que l’utopiste a oublié carrément l’évolution de la démographie : en son temps, l’Europe était pleine et l’Afrique vide ; ce n’est plus le cas du tout, au contraire ! Atlantropa ou le métissage généralisé ?

Cet idéalisme du grand projet est l’un des thèmes du roman, qui veut promouvoir une idée. On comprend mieux la remarque de Romain Rolland, prix Nobel de littérature 1915, lui aussi humaniste poussé à faire communier les hommes par la technique et l’économie, via des héros pacifistes. Il a malheureusement terminé comme « idiot utile » de l’URSS à la fin de sa vie… Il croyait à l’avenir radieux – que l’on attend encore sous Poutine.

Amédée croit cependant en l’Europe à construire, à unifier par l’énergie et les grandes voies de communication, ce qui était prémonitoire, mais ne se fera qu’après une sale guerre nazie. Il a fallu vaincre le nationalisme pour cela. Et cela recommence : la Russie de Poutine ne veut pas être assimilée à l’Europe, par orgueil de mafieux arrivé. Pas question d’unifier par l’énergie et les grandes voies de communication le continent de l’Atlantique à l’Oural.

Pauline quitte donc brusquement son mari Gusti pour aller loger sur le chantier d’altitude où travaille Amédée et l’équipe qu’il a su fédérer autour de lui. Son charisme et son attention aux autres suscite l’enthousiasme des jeunes hommes, qu’il incite à se muscler physiquement et mentalement, et Pauline aimerait bien qu’il lui porte autant d’attention. Mais Amédée ne vit que pour le projet qui le consume. Le barrage terminé, il est vidé, malade. Pauline le soigne et il lui garde toute son amitié, mais pas au-delà. D’ailleurs elle n’est pas divorcée, son Gusti ne veut pas pour la punir par des chaînes. Ce n’était pas la femme qui décidait, en Suisse, avant-guerre.

Le roman se termine abruptement, comme si son auteur s’apercevait qu’il avait écrit déjà trop de pages. Tels des cow-boys solitaires, Amédée et Pauline s’éloignent l’un derrière l’autre, sur le glacier des hautes cimes. Pour quel avenir ? Mystère. L’histoire entre ces deux caractères pâtit du moralisme pacifiste du Projet d’Atlantropa ; il n’est jamais bon de mêler un prêche à un roman. Mais cette description de la mentalité optimiste d’avant-guerre nous parle de nos jours car nous sommes peut-être aussi en avant guerre. Poutine n’’st pas Hitler, mais il pense et il agit comme lui : par la force, la séduction et le mensonge.

John Knittel, Amédée (Power for sale – Amadeus), 1939, Livre de poche 1967, 500 pages, occasion €6,99

Attention sur Amazon aux langues des éditions, parfois la couverture est celle du Livre de poche en français mais le livre envoyé est en anglais ou en allemand. Mes liens tiennent compte de ce problème.

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Tahar Ben Jelloun, L’enfant de sable

L’ex-professeur de philo marocain élevé en français au Maroc avant l’arabisation de l’enseignement en 1971, docteur français en psychopathologie sociale en 1975, est un écrivain. L’enfant de sable le rend célèbre. Bien que proche du régime marocain et de son roi, il s’est exilé en France et remet en cause l’emprise de la religion et des coutumes patriarcales de la société traditionnelle. L’enfant de sable en est une illustration.

En effet, Hadj Ahmed n’a eu que des filles en quinze ans, pas moins de sept à la file. Comme il fait l’amour selon la tradition et, selon toutes apparences, avec les mêmes habitudes, il ne pourra jamais avoir de garçon. Ce qui le désole. En société musulmane, en effet, seul le garçon vaut, la fille n’est qu’un réceptacle à foutre pour engendrer des guerriers. L’auteur cite le verset coranique consacré à l’héritage : « Voici ce qu’Allah vous fait commandement au sujet de vos enfants : au mâle, portion semblable à celle de deux filles (4IV, 11-12) » p.53. Mais ce n’était pas mieux avant… Chez les Bédouins, nib ! Ce serait un progrès, hélas figé dans le temps, au VIIe siècle de notre ère.

« Le père n’avait pas de chance ; il était persuadé qu’une malédiction lointaine et lourde pesait sur sa vie  : sur sept naissances, il eut sept filles. La maison était occupé par dix femmes, les sept filles, la mère, la tante Aïcha et Malika, la vieille domestique. La malédiction prit l’ampleur d’un malheur étalé dans le temps. Le père pensait qu’une fille aurait pu suffire. Sept c’était trop, c’était même tragique. Que de fois il se remémora l’histoire des Arabes d’avant l’Islam qui enterraient leurs filles vivantes ! Comme il ne pouvait s’en débarrasser, il cultivait à leur égard non pas de la haine, mais de l’indifférence. Il vivait à la maison comme s’il n’avait pas de progéniture » p.17. C’est violent, et réaliste. Ses deux frères le raillent de ne procréer que des femelles, la société le regarde de travers comme s’il avait une tare. La religion même est impitoyable : « Pour l’homme sans héritier, elle le dépossède ou presque en faveur des frères. Quant aux filles, elles reçoivent seulement le tiers de l’héritage » p.18.

Ahmed est donc décidé à avoir un garçon. Le prochain bébé sera obligatoirement un mâle, par décret paternel. Même si c’est une fille. Et c’est une fille – donc un garçon prénommé Ahmed comme papa. Seules la mère et la vieille accoucheuse sont au courant. Le bébé est présenté comme l’héritier mâle, élevé, habillé et coiffé en garçon. Tout va à peu près bien jusqu’à ce que les seins lui poussent, mais pas trop, contraints par des bandages ; et que le sang menstruel coule entre ses jambes. Mais surtout que ses métamorphoses hormonales le poussent à l’indécision. Fille élevée en garçon, elle a des manières autoritaires de garçon, la voix plus grave qu’une fille, et même un peu de poil sur les joues. La fonction créerait-elle l’organe ? Élever une fille en gars ferait-elle d’elle un gars ?

Pas vraiment… Si les femmes peuvent s’émanciper de leur soumission ancestrale au père, au mari, aux oncles, aux fils, au roi, à la religion (et ça fait beaucoup), elles ne deviennent pourtant pas mâles pour autant. Le pauvre Ahmed le vit dans sa chair, elle/lui qui ne peut se montrer nu qu’à son miroir, qui ne peut recevoir de caresses que de sa main, qui ne peut faire l’amour à quiconque sans être découvert, dénoncé et lynché, maudit.

Ahmed, à la mort de son père, aurait pu rompre les ponts, s’exiler, vivre sa vie de femme dans une autre ville ou un autre pays. Il a choisi de rester. Il doit donc continuer à jouer le jeu du mâle, à se faire passer pour autre qu’il n’est. Il va même jusqu’à planifier un mariage avec une cousine handicapée. Épileptique, elle ne fera pas l’amour et les apparences seront sauves.

Lorsqu’elle meurt à son tour (on meurt beaucoup au Maroc), Ahmed délaisse les affaires, la maison, part sur les routes. Il travaille dans un cirque où il assure un spectacle d’homme transformé en femme, et inversement, ce qui fait rire le bas peuple quand il ne voit au théâtre, mais le fait rugir de violence s’il le voit dans la réalité. Le patron du cirque finit par la violer comme un garçon, par derrière ; Ahmed s’enfuit. L’homosexualité est taboue et « interdite » au Maroc mais, comme dans tous les pays musulmans, elle est de pratique courante tant les femelles sont dévalorisées, gardées en main, voilées, surveillées et cachées, alors que les garçons étalent devant tous à l’adolescence leur beauté en fleur.

L’auteur nous conte cette histoire comme une légende répandue sur les places publiques, agrémentée de passages du Journal qu’aurait tenu la jeune fille en garçon. Ahmed devient un mythe, corrigé et amplifié par différents conteurs. Chacun veut offrir sa vérité, et sa conclusion, laissant le lecteur sur sa faim.

L’androgyne ne fait pas partie de la culture musulmane, à la religion tranchée et binaire, toute de commandement militaire. Les désirs des uns comme des autres ne sauraient être tolérés, seule la norme coranique s’impose et tous doivent se soumettre. Pas question d’avorter après trop de filles ; pas question de choisir le sexe de son bébé ; pas question d’émanciper les femmes ; pas question de vivre en travesti ; pas question… C’est tout le poids de la soumission que l’auteur questionne au milieu des années 1980 depuis la France. Sans la remettre en cause d’ailleurs, s’évadant dans des pages lyriques un peu hors de propos.

Un roman qui se lit encore, mais qui semble bien moins osé après Mitou et l’éruption de l’islamisme radical qui révèle selon la lecture littérale du Coran les femelles comme des êtres à peine au-dessus de l’animal.

La suite de cette histoire dans La nuit sacrée, prix Goncourt 1987.

Tahar Ben Jelloun, L’enfant de sable, 1985, Points Seuil réédition 2020, 192 pages, €6,90, e-book Kindle €6,90 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Henri Troyat, La gloire des vaincus

Chaque tome peut se lire indépendamment, même si les cinq volumes forment un cycle romanesque.

Dans celui-ci, nous suivons Nicolas, 31 ans, qui tente un coup d’État avec ses amis nobles de Saint-Pétersbourg, lors de la transition du trône après la mort d’Alexandre 1er en décembre 1824. Ces révoltés seront dès lors nommés les Décembristes. Les jeunes nobles sont pour Constantin, mais celui-ci a décliné la couronne impériale. C’est Nicolas qui va l’endosser et devenir Nicolas 1er. Les conjurés, idéalistes, mal préparés et toujours respectueux du tsar, lieutenant de Dieu sur la terre, hésitent, bafouillent, brouillonnent, ne peuvent se décider.

Ils sont bientôt encerclés sur la place du Sénat, face au palais, sans avoir rien fait. Les régiments restés fidèles au serment les encerclent et ils sont sommés de se rendre. Par bravade stupide, ils n’en font rien. Les canons tirent, les chevaux les enfoncent, ils sont sabrés. Peu en réchappent. Les meneurs sont condamnés à être pendus, les autres répartis en plusieurs groupes selon l’importance de leur faute. Nicolas est condamné au bagne, 12 ans, puis à la relégation, après déchéance de tous ses titres et confiscation de tous ses biens.

Il est amer, mais se tient. Il a voulu la liberté, cherché à imposer la monarchie constitutionnelle plutôt que l’autocratie absolue. Sa femme, Sophie, est française. Il l’a rencontrée à Paris à 20 ans, lorsque les Russes ont envahi Paris le 19 mars 1814 – il y a 210 ans – et qu’il était l’un de leurs officiers. Sophie lui a appris les Lumières et la valeur des libertés. Il ne conçoit désormais plus qu’un peuple puisse s’en passer. Et pourtant… Le peuple russe est habitué au servage depuis les Mongols et même avant ; il ne veut rien, ne rien décider, toujours obéir – c’est plus sécurisant de n’avoir jamais à prendre aucune décision mais d’attendre les ordres. Ceux venus de Dieu, ceux venus du tsar, ceux venus du barine.

Henri Troyat écrit sur la Russie d’il y a deux siècles, mais on croirait qu’il évoque celle d’aujourd’hui : « Chez nous, [le Russe] accepte l’épreuve comme un signe de la colère de Dieu. Plus le coup est inattendu et douloureux, plus il lui semble venir de haut. L’autocratie finit par trouver sa justification dans l’iniquité même de ces actes. Des siècles de soumission forcée nous ont préparé à cela. Ne sommes-nous pas fils d’une nation qui a connu la domination des Varègues, des Tartares, le joug d’Ivan le Terrible, la poigne de Pierre l le Grand ? Que nous le voulions ou non, nous avons tous un respect atavique du pouvoir » p.139.

La version noire est celle du tsar, « petit père des peuples » implacable et vengeur, ou du père de Nicolas, autocrate égoïste et borné. La version rose est celle de Nikita, le fidèle serf de Nicolas, qui se mettra au service de Sophie lorsqu’elle rejoindra son mari dans l’Extrême-orient sibérien. Beau, grand blond, musclé, candide, il tombe amoureux d’elle, elle le sent. Mais si elle est sensible à la sensualité du corps du jeune homme, elle n’aime que son mari prisonnier. Nikita, par une intrigue du beau-père puis du général donnant les autorisations de voyager, sera privé de passeport ; il enfreindra l’interdiction pour se lancer à la poursuite de la barynia afin de la protéger, d’être auprès d’elle. Il se fera prendre, sabrera un policier, et périra sous le knout qui lacère les chairs, avant le centième coup.

L’autocratie, la mise à mort des opposants, le goulag pour les réfractaires, le peuple ignorant et servile, c’était la Russie des tsars, ce fut celle de Staline, c’est encore celle de Poutine. La liberté ? C’est l’esclavage – Orwell n’aurait pas dit mieux : « Une révolution ne peut réussir sans l’appui du peuple et de l’armée. Or, ni l’un ni l’autre, en Russie, n’était préparé à comprendre le sens de la liberté et à lutter pour elle. Il aurait fallu éduquer les masses, les éveiller, les former, avant de passer à l’attaque » p.182.

Après des mois de forteresse en attente de son jugement, Nicolas est déporté au goulag des tsars, dans la lointaine Sibérie, à Tchita, à l’est du lac Baïkal, à 6200 km de Moscou. Il ne sera jamais autorisé à revenir.

Henri Troyat, La gloire des vaincus – La lumière des justes III, 1959, Folio 1999, 375 pages, occasion €2,32

Henri Troyat, La lumière des justes (5 tomes : Les compagnons du coquelicot, La barynia, La gloire des vaincus, Les dames de Sibérie, Sophie ou la fin des combats), Omnibus 2011, 1184 pages, €21,61

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Alexandre Arditti, L’assassinat de Mark Zuckerberg

Témoin d’époque, l’auteur frappe un grand coup. Le confinement Covid l’a fait réfléchir sur la société comme elle va dans un premier roman, La conversation, sur les réseaux sociaux qui prennent de plus en plus de place, sur la technique qui étend son emprise sur l’humain. Les responsables ? Les patrons des GAFAM (Google, Apple, Amazon et Microsoft) et autres BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), ces multinationales technologiques et de réseau.

Dès la page 13, Mark Elliot Zuckerberg, l’un des fondateurs de Facebook et désormais propriétaire aussi d’Instagram, de WhatsApp, Messenger et Threads, est exécuté d’une balle dans la tête. Facebook, nommé au départ Facemash, autrement dit « fesses-book » qui permettait de noter les appréciations sur les étudiants et étudiantes les plus sexy à la fac, est devenu un réseau social mondial et rentable renommé Meta Platforms. Zuckerberg n’en possède que 13 % des parts mais en contrôle 60 %, le reste étant coté en bourse et partiellement aux mains d’investisseurs institutionnels.

Il envisage de développer la blockchain pour la monnaie, l’épargne et les paiements, les lunettes connectées qui filment à votre insu, le Metavers qui est un univers parallèle, et l’IA pour capter et faire fructifier les données des utilisateurs. Autrement dit, Mark Elliot Zuckerberg est « le » prédateur du futur, le Big Brother d’Orwell dans 1984. Le fait qu’il soit juif, capitaliste et américain n’est pas mentionné par l’auteur, bien que cela participe du « Complot » mondial dont les défiants sont habituellement férus.

A la page 18, d’autres crimes sont évoqués sur les patrons d’Amazon, d’Apple, de Microsoft, et même de l’ex-président Trump, de même que sur Merkel, Sandrine Rousseau (après tortures, l’auteur se venge-t-il symboliquement ?), et divers attentats contre d’anciens dirigeants comme Sarkozy ou Hollande. Au total, près d’une centaine.

Le meurtrier de Zuckerberg est arrêté assez vite à Paris, dans le palace où il se prélasse, son forfait accompli. Le commissaire Gerbier, usé et fatigué après des décennies de crimes et d’enquêtes dans une société qui pourrit par la tête, est chargé comme meilleur professionnel du 36, de l’interroger. Il a en face de lui un homme de son âge, qui avoue appartenir à un réseau terroriste pour éradiquer l’emprise technologique sur les humains : Table rase.

Il y a peu d’action mais beaucoup de conversation. La soirée puis la nuit passent à deviser afin de savoir pourquoi on a tué, et qui est impliqué. Le pourquoi devient limpide : c’est une critique en règle de l’ultra-modernité : les réseaux qui abêtissent, la moraline du woke qui censure et inhibe, l’IA qui formate peu à peu et réduit l’intelligence humaine. La société hyperconnectée est nocive : il est bon d‘être réactionnaire envers elle !

Premier argument du terroriste : le complot serait général, pour mieux dominer les populations, intellos compris (souvent très moutonniers) : « Vous savez, la meilleure façon de contrôler la pensée d’une population est simplement qu’elle n’en ait pas. Noyer sa réflexion et son attention dans un flot continu d’informations stupides – ou commerciales , ce qui revient à peu près au même – est un excellent moyen d’y parvenir. Limiter l’esprit humain est aujourd’hui devenu un véritable programme politique. Plus le peuple sera ignorant et occupé à des futilités, plus il sera facilement contrôlable » p.53. Sauf que l’on pourrait objecter que les États-Unis ou la France ne sont ni la Russie, ni la Chine, ni l’Iran et que le « contrôle social total » reste un fantasme de défiant complotiste. Nul n’est obligé de suivre les errements des réseaux, des chaînes d’info et de la violence radicale.

Second argument : c’est le capitalisme qui est en cause : « Une société dont l’économie ne survit qu’en générant des besoins artificiels, avec pour objectif d’écouler des produits dont la plupart sont inutiles voire nocifs pour la population comme pour la planète, ne me paraît pas digne de survie à long terme » p.57. Mais quel est le « long terme » ? Pour Michel Onfray comme pour quelques autres, le « capitalisme » est né dès le néolithique ou même dès la première société humaine qui produit et stocke pour échanger… D’autre par, le « capitalisme » est un outil économique, une technique d’efficacité diablement efficace : même la Chine « communiste » s’y est convertie avec la réussite qu’on lui connaît, au contraire de l’archaïque mentalité russe, dont l’économie et la prospérité stagnent.

Troisième argument, anthropologique, vers le Soushomme, l’abêtissement général dans le futile, le tendance et l’autocensure pour ne pas offenser : « Passer d’un mode de vie résolument ancré dans le réel à des relations essentiellement virtuelles et souvent, ne nous voilons pas la face, purement mercantiles, est forcément contre-nature. Les réseaux sociaux incarnent ainsi la caricature la plus vide de sens de notre époque. (…) La mise en scène de toutes choses relève aujourd’hui d’un phénomène de cirque, servi par la consommation instantanée et ininterrompue d’informations sans aucun intérêt. A ce stade, ce n’est plus un appauvrissement, c’est une désertification intellectuelle et une raréfaction glaçante des relations sociales… » p.77. Nietzsche appelait à la volonté pour aller vers une sur-humanité ; la technologie, comme Heidegger le disait, ramène plutôt l’humain vers la sous-humanité de bête à l’étable qui regarde passer les trains.

Quatrième argument, l’effritement des relations sociales sous les coups de la victimisation, du buzz et du woke et la remise en cause de la démocratie sous les coups de force des gueulants : « Désormais, pour exister, au moins médiatiquement parlant, il faut absolument revendiquer quelque chose, protester. S’en prendre à quelqu’un, faire valoir ses traumatismes, bref être une victime, peu importe de qui ou de quoi. Dis-moi ce que tu revendiques, je te dirai qui tu es ! (…) Mon propos est de dénoncer une atmosphère délétère qui déteint sur tous les pans de la société, et entrave sérieusement la liberté d’expression en suscitant des phénomènes d’autocensure particulièrement inquiétants. Un travers en grande partie dû à l’amplification médiatique du moindre fait divers et de la moindre déclaration sortie de son contexte par les chaînes d’information continue, et bien sûr par les réseaux sociaux. (…) Les fondamentaux démocratiques de la société sont désormais pris en otage par quelques tristes sires qui les dévoient de manière éhontée pour leur usage personnel, et surtout pour se faire de la publicité à moindre frais » 103. On pense à la Springora et à la Kathya de Brinon – entre autres. Mais doit-on les croire sans esprit critique ? Leur force médiatique tient surtout à la lâcheté de ceux qui sont complaisants avec leurs fantasmes et leurs approximations.

Habilement, sous forme d’un interrogatoire policier, l’auteur reprend les critiques les plus usuelles sur les méfaits de la technique et le mauvais usage des outils, comme sur l’abandon de ceux qui sont chargés de transmettre : les parents, les profs, l’administration, les intellos, les journalistes, la justice, les politiques. Ils ne sauvegardent pas l’humanité en laissant advenir par inertie « un transhumanisme sauvage » p.142.

En cause l’éducation et la famille, dont l’auteur ne parle guère. Je pense pour ma part que l’habitude viendra d’user mieux de ces choses, qui sont aujourd’hui beaucoup des gadgets à la mode dont on peut se passer (ainsi Facebook ou Instagram), ou qui font peur aux ignorants qui ne savent pas s’en servir. Je l’ai vécu avec le téléphone mobile : l’anarchie et l’impolitesse des débuts a laissé place à des usages plus soucieux des autres. Quant aux réseaux, les cons resteront toujours les cons, quels que soient les outils de communication, et il faut soit les dézinguer à boulets rouges s’ils vous attaquent, soit les ignorer superbement. Le chien aboie, la caravane passe.

Ce roman policier un peu bavard, aux dialogues, parfois réduits à un échange de courtes interjections comme au ping-pong, pose la question cruciale de notre temps : que voulons-nous devenir ? Il se lit bien et n’échappe pas à un double coup de théâtre final fort satisfaisant. Clin d’œil, l’auteur est lui-même sur Facebook.

Alexandre Arditti, L’assassinat de Mark Zuckerberg, 2024, éditions La route de la soie, 146 pages, €17,00

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Paul Guimard, L’ironie du sort

Paul Guimard, qui fut pendant la guerre journaliste de des faits divers à L’Ouest-Éclair est mort il y a 20 ans, en mai 2004, à 83 ans. François Mitterrand l’approchera vers 1965 et ils deviendront proches. Tous deux aimaient à songer au destin, à la mort, à l’au-delà possible.

Chacun croit maîtriser son destin et donc être libre, alors que le sort est ironique et, à dix secondes près, peut changer votre sort à tout jamais. C’est ce qui est arrivé au jeune Antoine Desvrières, 22 ans, un résistant de Nantes chargé de tuer un enquêteur de la Wehrmacht qui a accumulé un dossier sur leur réseau clandestin. Le lieutenant Werner de Rompsay est issu de Huguenots français émigrés en Allemagne après le diktat du Roi-Soleil révoquant l’édit de Nantes qui tolérait la religion réformée. Désormais Allemand, portant un prénom allemand, le lieutenant aristocrate combat pour sa patrie et traque les terroristes. Antoine est tout aussi légitime que lui à résister à l’occupation et à tuer l’ennemi. Là n’est pas la question.

La question est : va-t-il réussir ?

Tout est minutieusement préparé, l’arme, l’heure, le lieu, l’itinéraire de fuite, l’alibi. A onze heure du soir précise, dissimulé dans l’ombre d’un porche après le couvre-feu, Antoine est prêt à tirer avec un pistolet Wembley de 9 mm. Il attend le lieutenant qui rentre tous les soirs à pied de la Kommandantur jusqu’au logis de sa maîtresse, la jeune Micheline de 19 ans qui se laisse sauter sans vergogne. Antoine vient de quitter Marie-Anne de Hauteclaire, sa fiancée, fille d’un bâtonnier pétainiste mais en révolte contre ses conceptions archaïques du monde et de la société. Ils ont déjà fait l’amour, elle attend un enfant. Antoine ne le sait pas encore.

Dès lors, le destin va s’en mêler. Le chauffeur de la patrouille, Helmut Eidemann, a du mal à démarrer sa traction-avant Citroën, souvent en panne. À quelques secondes d’intervalle, il fera basculer le destin. Aurait-il réussi auparavant, tout se serait passé comme prévu. Hélas, il a eu une douzaine de secondes de retard, et a surgi dans la rue plein phares juste au moment où Antoine venait de tirer et de tuer le lieutenant. Il a saisi son pistolet et l’a déchargé sur la silhouette, le blessant aux jambes. Antoine est pris, il sera interrogé et condamné à mort. Marianne, sa fiancée, se consolera dans les bras de Jean, l’ami le plus cher d’Antoine et tous les deux élèveront le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’ils prénommeront Antoine.

Ou alors, seconde hypothèse, le chauffeur a démarré à l’heure et a pu rattraper au lieutenant, lui proposant de lui faire faire un bout de chemin en voiture, juste avant qu’Antoine ne puisse tirer. L’opération a donc échoué et le dossier accumulé par Werner et donné à la Gestapo va démanteler tout le réseau. Antoine ne sera pas inquiété, mais Jean, qui travaille à l’Ouest–Eclair, sera raflé, interrogé et condamné à mort. Antoine se mariera avec Marie–Anne et ils élèveront ensemble le petit garçon qui naîtra quelques mois plus tard qu’il prénommeront Jean, le nom du meilleur ami disparu.

Telle est l’ironie du sort. Une sorte de grain de sable qui enraye les mécaniques les mieux huilées. Les conséquences de ces deux scénarios se feront ressentir en ondes concentriques bien des années après encore. Dans le premier cas, Antoine sera un héros et son beau-père pétainiste sera blanchi des accusations de collaboration, tandis que que dans le second, il sera radié du barreau et déchu de sa Légion d’honneur. Dans le premier cas, le père d’Antoine deviendra maire du petit village natal près de Nantes, dans le second il restera professeur dans la ville jusqu’à sa retraite.

Et Antoine, s’il vit, divorcera quelques années plus tard lorsque son fils aura dans les 13 ans. Marie Anne qui avait épousé un héros de guerre a vécu avec un fonctionnaire international à l’Unesco devenu plan-plan. Elle ne pourra le supporter. Antoine rencontrera Ursula sur le seuil de son bureau, une Suissesse à la famille dont les bifurcations du destin ont été nombreuses. Il en prendra conscience dans l’album de photos déposé exprès sur sa table de nuit.

Au fond, quoi que l’on fasse, notre liberté ne s’exerce que dans les limites du hasard. Toute une série de causes surviennent au même moment qui empêchent parfois de réaliser ce que l’on a prévu. Nous n’avons pas plus de prise sur notre existence que le capitaine sur son frêle esquif dans une mer démontée. À nous de surnager et de nous adapter ou, quand il s’agit de vie ou de mort, de subir le sort qui nous est imparti.

Un film d’Édouard Molinaro a été tiré de ce roman en 1974 mais il ne fait pas l’objet d’édition en DVD.Il reste que ce court texte alimente la réflexion sur le hasard et la nécessité, la liberté et le destin.

Paul Guimard, L’ironie du sort, 1961, Folio 1974, 160 pages, €7,80

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Louis Gardel, Couteau de chaleur

L’auteur est connu pour son bon roman d’aventures exotiques Fort Saganne, en hommage au Fort Gardel inauguré en 1918 par son grand-père, lieutenant méhariste qui a repoussé des Senoussistes au Sahara. Ce livre recevra le Grand prix de l’Académie française. Mais Couteau de chaleur est bien faible… Si son auteur n’avait pas été directeur de collection au Seuil, peut-être n’aurait-il jamais été édité.

En mai 1958, le personnage principal, avatar de l’auteur qui a alors 19 ans, se marie avec Claire, rencontrée dans une soirée en Algérie où elle venait de débarquer. Il la baise nue sur la plage tandis que quatre Arabes qu’ils n’ont pas vus les regardent et les poursuivent. C’est le déclenchement de fantasmes cavaliers qui font du jeune macho, petit-fils de colon élevé par les domestiques indigènes, un être mal dans sa peau, se sentant coupable d’hérédité et de fantasmer l’esclavage. Dès l’âge de 5 ans, en effet, il a rêvé d’égorgements, de fouet, de tortures – hantises bizarres pour un petit garçon.

Adulte, il se rend compte qu’il n’aime pas Claire qu’il a épousée, mais celle-ci est enceinte. Elle l’a probablement voulu pour l’ancrer en elle. Il se venge de façon imaginaire en domptant sa jument au mors, la chevauchant pour lui faire franchir les obstacles d’un steeple-chase, tandis qu’il fantasme une fois de plus sa mise à nu, éviscération et égorgement par quatre Arabes – ceux-là même qui ont égorgé son grand-père.

Le couteau de chaleur est l’instrument qui permet de racler un cheval en nage. Le personnage use de cette métaphore pour dresser sa femme selon ses vœux, sachant au fond de lui qu’il n’y parviendra pas. Il est trop pied-noir, trop méditerranéen, trop fils de sa terre violente pour composer avec une petite Française de métropole.

Il aura un fils qu’il regardera comme un objet étrange, sa femme le quittera bien évidemment pour un autre, mieux adapté. Tout son monde s’écroule : sa famille aigrie au grand-père tué, son pays à qui l’indépendance est accordée, son travail disparu avec l’Algérie, son couple dont il ne reste qu’un demi-fils, le reste du temps chez les beaux-parents. La fin consiste à vomir dans un café.

Pas très engageant… Les tourments bien passés de mode d’un ex-colon en proie aux affres de la culpabilité et à l’incapacité de concevoir un avenir. Ce roman n’est semble-t-il jamais passé en poche, signe de son peu de succès littéraire.

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Louis Gardel, Couteau de chaleur, 1976, Seuil 1976, 160 pages, e-book Kindle €6,49

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Paul Guth, Le Naïf amoureux

Paul Guth est né en 1910 et est « donc » oublié aujourd’hui où l’immédiat compte avant le reste. C’est dommage car la satire de la société française emballée par la modernité après-guerre vaut son pesant de rire. Elle est aussi drôle que l’emballement pour le téléphone mobile afin de bavasser dans le bus, dans le métro, dans le train, au bureau, à table, tout le temps ; les réseaux « zoziaux » pour pépier quand on ne bavasse pas ; et la toute dernière la « chatte, j’ai pété ! » dont le vent passe à la vitesse supérieure, faisant exploser tous les petits mois qui « s’expriment » en un global gloubi-boulga probabiliste (puisque vous avez écrit « ça », vous devez donc écrire « ça et ça »).

Agrégé de Lettres classiques à 23 ans, Paul Guth est un vrai produit de la méritocratie républicaine, issue de la basse lointaine province. La ville de O. qu’il évoque dans son roman est Ossun, la ville de son enfance. Le Naïf, c’est lui revisité, le Candide moderne qui observe avec ingénuité la vie des bêtes qui l’entourent, notamment ceux qu’il a connus enfant. Le Naïf est simple et tendre, il dit ce qu’il voit, et ce qu’il voit est souvent ridicule – mais toujours humain. Ces gens qui se prennent toujours pour quelqu’un d’autre, qui jouent sans cesse un rôle social, n’en sont pas à quelques contradictions près…

Donc le Naïf, alias Monsieur le professeur agrégé au Lycée Janson-de-Sailly à Paris Robignac, retourne dans la petite ville d’O. où il a souvent passé ses vacances auprès de son oncle, qui tient une épicerie. Il déclare gagner 937 392 (anciens) francs – soit 22 059,12 € en pouvoir d’achat d’aujourd’hui (ce qui fait 1838 € par mois pour un agrégé mais retraite payée en plus par l’État – les profs se plaignent toujours). Il n’était pas venu depuis des années et l’après-guerre a transformé la ville et les provinciaux. Il découvre un Nouveau monde : celui véhiculé par la télé et le ciné, par le marketing, le libre-service et le formica, le néon et les conserves, où les autos sont reines et la « petite reine » déclassée.

Il est devenu un « Parisien », lui qui regardait les rares touristes d’avant-guerre « comme des animaux rares ». « Leur visage me semblait plus animé que celui des gens d’ici. Des plis de rire leur couraient autour des yeux. Leur peau était plus blanche, plus fine. On ne voit jamais le soleil, à Paris, entre ces hautes maisons. Leur accent sortait d’un gosier plus serré que le nôtre. Il était triste, comme si leur langue avait léché le plâtre gris des murs. Mais, en même temps, il raclait au fond de leur gorge de la poudre d’impertinence » p.13. Paris, selon les préjugés de la province, est plein de « mauvaises femmes ». « Comment sont-elles ses mauvaises femmes ?… demandai-je, d’une petite voix, en chipant une gaufrette. – Elles ont des yeux fardés qui leur font le tour de la tête. Des lèvres rouges comme des cerises. Une taille qui passerait dans un anneau de rideau. Une poitrine qui s’avance. Une croupe qui ondule. – Et qu’est-ce qu’elles font, ces vilaines femmes ?… – De vilaines choses. – Qu’est-ce que c’est, ces vilaines choses ? – Elles se promènent tout le temps sur les trottoirs, avec leurs talons hauts, en disant des gros mots » p.15.

Et lorsque lui, le fils du mécanicien, retrouve Brigitte, la fille du pharmacien, elle est déguisée en Parisienne : des yeux fardés, des lèvres rouges, des talons hauts, etc…. Le choc est irrésistible, il tombe amoureux. Ils jouaient enfants à se jeter de la poussière et à se lancer de l’eau sur la place, la fillette en robe immaculée miraculeusement préservée par les garnements. Mais la voilà qui se pique d’être comédienne et de faire du théâtre, comme les baladins méprisés jadis par les bourgeois. Le monde change… Sauf que Brigitte est amoureuse d’un autre, un échalas de Patrice qui ânonne ses textes et joue lamentablement, mais qui est de grande taille – bien plus que le mètre cinquante-huit du Naïf.

Lequel est jaloux et va tout faire pour casser l’image de son rival. Il assiste aux répétitions et y met son grain de sel, fort judicieux d’ailleurs aux dires du metteur en scène, un vieux beau qui se la joue. Il va espionner le couple parti en voiture pour aller répéter dans une grange loin du trublion. Il va dégonfler les pneus de l’auto en panne d’essence à cause de l’incurie de Patrice. Il va le faire suer au point qu’il ôte sa chemise et apparaisse tout blanc et rose lorsqu’il démonte les pneus pour savoir s’ils sont crevés. Mais rien n’y fait : Brigitte a les yeux de l’amoureuse et elle ne voit rien de la réalité veule de son mec. Le Naïf se fait même inviter chez le pharmacien et sa bourgeoise pour rencontrer leur fille, mais Brigitte a aussi invité Patrice.

C’est alors une cabale collective que va monter le Naïf pour se venger du rival. Il va aller voir tous les fournisseurs de la pièce, la « Badine » de Musset – On ne badine pas avec l’amour appelée en version branchée. Le metteur en scène n’a payé personne, comptant sur l’argent des recettes. Le Naïf persuade les fournisseurs qu’ils peuvent toujours courir et suggère quelques potacheries comme scier les pieds du banc sur scène au menuisier des décors ou découdre la braguette du traître à la couturière. Tout se passe comme prévu : la pièce fait un four avec à peine le quart des places vendues, un film avec Brigitte Bardot sortant exprès le même jour grâce à un ancien copain qui dirige les deux cinémas, les compte-rendus sont mauvais. Pire, Patrice, qui comptait sur quelque argent, se voit obligé de rembourser une forte somme pour l’achat d’une voiture d’occasion qu’il n’a pas payée et pique dans la caisse de la pharmacie – ce qui le mène droit en prison. Mais la Brigitte reste obstinément amoureuse de lui…

Ecoeuré, notre Naïf s’en retourne à Paris pour de nouvelles aventures. En effet, après avoir écrit ses Mémoires, le Naïf s’est retrouvé sous les drapeaux (1954), a eu quarante enfants (1955), a été locataire (1956 – Grand prix du roman de l’Académie française). Après avoir été amoureux (1958), il connaîtra le mariage (1965), et deviendra enfin enfin Saint (1970).

Paul Guth, Le Naïf amoureux, 1958, Livre de poche 1968, 256 pages, occasion €2,50, e-book Kindle €12,99

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Duong Thu Huong, Terre des oublis

Ex-communiste vietnamienne qui a dénoncé la lâcheté des intellos de son pays (des collabos comme chez nous…), l’autrice née en 1947 a un regard aigu sur la société où elle vit. Elle a été arrêtée par le PC en 1991 et relâchée quelques mois plus tard sur pression internationale. Dans ce roman, écrit juste avant de quitter le Vietnam pour un exil en Europe, elle décrit le petit peuple post-guerre, son conservatisme, son cerveau lavé par des décennies de propagande, ses jalousies populaires.

Elle prend pour prétexte un événement : le retour de guerre d’un jeune homme oublié du Nord-Vietnam, qu’on croyait mort depuis quatorze ans. Bôn, parti à 17 ans, s’était seulement « égaré » au Laos durant six ans après huit ans d’opérations… Une sorte de désertion par solitude, doublée d’une certaine stupidité native, à peine rachetée par son retour volontaire lors d’une rencontre avec un commando viet infiltré au Laos. Sauf que ce revenant va provoquer une vague de drames.

On ne revient pas impunément quatorze ans plus tard sans trouver quelques changements. Sa femme, épousée dans la hâte à 17 ans dans la fièvre sexuelle de l’adolescence avant de partir combattre les Américains, se retrouve mariée depuis dix ans à un autre homme, l’entreprenant Hoan qui a réussi ses plantations de caféiers et de poivriers avant de relancer la boutique familiale de Hanoï tenue par ses soeurs. Le couple a un petit garçon, Han, 6 ans, dont la tante tante Huyên s’occupe. Ils habitent une grande maison au village et tout le monde est heureux… jusqu’à l’arrivée du revenant.

La coutume veut que la femme retourne à son premier mari, et le Parti, en la personne du Président de la Commune, le laisse clairement entendre : un « héros » de la guerre doit pouvoir retrouver ses biens et son statut. « La jalousie et la rancœur, comme un instinct, imprègne en permanence l’esprit des paysans. La médiocrité et la bassesse recèlent une force supérieure à celle des gens d’honneur car elles ne connaissent ni lois ni règles, ne dédaignent aucun mensonge, aucune fourberie. De tout temps, quiconque vit dans les villages et les communes doit obéir sans discuter à la volonté silencieuse des masses s’il ne veut pas être isolé, attaqué de tous les côtés » p,61. Miên se soumet donc, la mort dans l’âme, et retourne vivre dans la cahute de son ancien mari, qu’il partage avec sa sœur acariâtre et incapable, qui se fait faire des enfants par n’importe qui et les laisse vivre dehors sales et tout nus.

La situation aurait pu s’équilibrer si Bôn avait été apte à quoi que ce soit. Mais il ne parvient pas à cultiver la terre que la Commune lui a alloué, ni à effectuer aucun travail. Il est malade, se laisse vivre, déprime, dépérit. Miên ne l’aime plus, depuis le temps, alors que lui n’a cessé de rêver à son corps juvénile durant ses années de guerre et de jungle. Ce n’est pas du sentiment, mais de la faim sexuelle frustrée. Il n’arrive pas à comprendre que l’eau a coulé dans la rivière et que le temps a passé, que les choses changent et que sa femme n’est pas sa propriété mais une personne qui a elle aussi des droits et des désirs.

Il n’y parviendra jamais. Son obsession est de planter lui aussi un gosse à « son » épouse pour assurer son droit de propriété sur son corps. Mais il reste longtemps impuissant, usant de médicaments traditionnels du vieux Phieu, avant de la violer. Mais le fœtus n’est pas viable, il est handicapé et mort-né. C’en est trop pour Miên qui décide de reprendre sa vraie vie conjugale avec Hoan, ce que le droit lui assure car l’acte de mariage avec Bôn n’existe plus, annulé par sa déclaration de décès administrative. Seul existe l’acte de mariage avec Hoan. Il fallait cependant que la communauté villageoise se rende compte de l’incapacité de Bôn et transforme son culte automatique du « héros » de guerre en vue réaliste sur l’homme qui est revenu. « Nous avions peur qu’on nous traite de gens cupides, ingrats. Quand à Hoan, il a peur qu’on lui reproche d’être un homme qui non seulement est resté paisiblement à l’arrière en temps de guerre, mais a encore volé le bonheur d’un combattant qui s’est sacrifié pour le peuple, pour la patrie. Finalement, tout est arrivé à cause d’un seul mot, la Peur » p.282.

Autour de cette histoire, l’autrice en profite pour dresser le portrait du village, des rancœurs et des jalousies, de la paresse et de la réussite, des diktats idéologiques et des réalités crues. Bôn a été heureux dans sa jeunesse, jusqu’à ce que la guerre la happe. Il s’est retrouvé dans la jungle soumis aux bombardements américains et a perdu son sergent, un jeune gars de la ville qui l’avait pris sous son aile et dont il était tombé dépendant, sinon amoureux, au point de rapporter seul son cadavre dans les lignes durant des jours.

Hoan, fils d’instituteur fringuant à 18 ans, coqueluche de toutes filles par son côté sportif et intelligent, n’a jamais pu aller à l’université car il s’est fait piéger par une mégère, la régente du magasin de sa mère confisqué par le Parti. Elle l’a fait boire un soir et l’a jeté dans les bras de sa fille de 14 ans. Elle n’en était pas à sa première coucherie et n’attendait que le bon parti pour se marier. Hoan en a été humilié, n’a pas fait d’études, a laissé sa « femme » s’installer et se faire entretenir chez son père, mais n’a plus voulu jamais la voir. Une fillette est née, probablement pas de lui, qu’il n’a jamais voulu connaître. Le divorce n’a été prononcé que par un contre-piège, la constatation d’adultère de la fille avide de sexe avec un homme adulte devant plusieurs témoins.

C’est tout ce petit monde grouillant de vie et proche de la terre et des réalités crues que fait surgir l’autrice, évoquant avec gourmandise les paysages des collines et des plaines, la végétation profuse et les pêcheurs musclés, la vie des putes avides de fric et les affaires des intermédiaires obligés du commerce. Un beau roman dépaysant comme les lianes de la jungle.

Grand prix des lectrices de Elle 2007

Duong Thu Huong, Terre des oublis, 2005, Livre de poche 2007, 701 pages, €10,40, e-book Kindle €21,99

Duong Thu Huong, Oeuvres : Au-delà des illusions – Les Paradis aveugles – Roman sans titre – Terre des oublis, Bouquins 2008, 1056 pages, €30,50

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A.J. Cronin, L’arbre de Judas

L’arbre de Judas est le nom anglo-saxon de notre arbre « de Judée » ou gainier silicastre – mais la mention de l’apôtre qui a trahi Jésus donne le sens moral du roman. Les feuilles de l’arbre ressemblent à des monnaies, les 30 deniers du traître. Avec Cronin, médecin athée né en Écosse, on ne cesse d’arpenter les méandres de l’esprit humain. L’aventure est toujours au coin des relations avec l’autre sexe. Le mode est conventionnel et un peu vieillot, mais l’auteur réussit des variations originales sur les contraintes de son époque d’avant et d’après-guerre, dans son milieu interclasses.

David Moray est un jeune homme assidu qui poursuit des études de médecine au point de les rattraper avec brio. En panne de moto dans la lande, il rencontre une jeune serveuse de guichet de gare et en tombe amoureux. Mary devait se marier avec un gars du coin, fils de famille pontifiant qui lui assurerait la sécurité dans le mariage – thème convenu. Mais David la séduit, tout comme il séduit le petit frère Willie d’une douzaine d’années qui adore parler avec lui de l’Afrique et des explorateurs. Ils décident de se fiancer : n’a-t-il pas trouvé un poste de médecin bien payé dans un hôpital de campagne où un pavillon séparé leur sera réservé ?

Sauf que le destin s’en mêle. David attrape un refroidissement lors d’un pique-nique en moto où il se met brusquement à pleuvoir – phénomène pourtant très courent en Écosse – et alors qu’ils n’ont prévu aucun Macintosh pour se protéger. Le médecin ressent un point au côté, c’est une pleurésie. Son docteur ex-professeur lui conseille, pour se rétablir, d’aller plusieurs mois dans un climat sec et ensoleillé. David en a gros sur le cœur, mais doit se décider. Un poste de médecin de bord lui est proposé sur un bateau qui va aux Indes et il embarque. Mary et lui s’échangent des lettres, qui le suivent d’escale en escale.

Là, autre coup du destin, le jeune homme est repéré par une famille d’industriels anglais qui va rejoindre le fils aîné aux Indes afin de visiter la filiale pharmaceutique établie là-bas. La fille du couple, enfant gâtée qui ne supporte pas la frustration et se révélera borderline, lui met aussitôt le grappin dessus. Bien que David résiste toute la traversée à ses avances explicites, cela ne fait qu’exacerber le désir sexuel de Doris. Ses parents se font complices, elle aurait tout intérêt à trouver un mari qui la calme et la stabilise. Le père va jusqu’à proposer à David, jeune médecin, d’entrer dans son affaire comme spécialiste et caution scientifique pour ouvrir une nouvelle filiale de fabrication de médicaments, vitamines et cosmétiques aux États-Unis. Il gagnerait trois fois ce qui lui est proposé à l’hôpital écossais et serait intéressé à l’affaire à terme en tant qu’associé. Il lui faut pour cela simplement épouser Doris, qui ne demande que ça. David, loin de Mary, finit par donner son consentement, par lâcheté autant que par souci de confort. Mary, sa chère Mary, l’oubliera, elle est jeune et refera sa vie.

Trente ans passent et David, à la mort du beau-père suivie de la mort de sa femme Doris internée plusieurs années, décide de prendre sa retraite en Suisse, fortune faite. Il s’installe dans une villa proche d’un lac et se fait un cercle d’amis, s’entourant de belles choses, de meubles et de tableaux. Il a tout son confort et une amie très proche en la personne d’une baronne veuve, mais sa vie lui paraît terne. Il décide de faire un pèlerinage en Écosse pour revoir les lieux de sa jeunesse.

Il y rencontre par hasard Kathy, qui se révèle la fille de Mary, mariée à un pasteur après sa déception. Mary est morte et Willie est devenu missionnaire aux confins du Congo. La jeune fille, d’une vingtaine d’années, ressemble si fort à son ancien amour que David l’adopte aussitôt en pensées et s’occupe de la séduire. Il a en vue d’être pour elle un substitut de père mais découvre qu’il veut plutôt en faire sa femme. D’ailleurs, la jeune fille s’ouvre à ses avances et, tout comme sa mère jadis, consent. Le lecteur aurait pu penser que Kathy était sa fille puis qu’il a défloré Mary, mais il n’en est rien. C’est nécessaire à la suite de l’histoire.

Car elle va se répéter, David retombant à chaque fois dans son ornière, incapable de volonté. Cet être en apparence fort et sérieux n’est au fond ni l’un, ni l’autre, à la grande déception du lecteur captivé par ses aventures. Kathy sait ce qu’elle veut : elle a promis à sa mère Mary décédée comme à son révérend frère Willie de rejoindre la mission en Afrique pour aider les plus démunis. Dans ces contrées sauvages, l’animisme et le machisme noir sont rois, tout comme les maladies les plus horribles : lèpre, peste, variole, malaria, diphtérie, vers filaires, etc. Malgré le luxe et la vie confortable que David lui promet en Suisse, elle n’en démord pas. Elle l’incite au contraire à l’accompagner pour œuvrer comme médecin dans un hôpital qu’ils veulent créer. Willie lève des fonds de charité pour cela et, invité par David quelques jours, réussit à le convaincre. David veut tout quitter pour se marier avec Kathy et la suivre, malgré la différence d’âge et l’écart abyssal de confort entre sa vie présente et l’existence projetée. Elle a su trouver les mots pour remuer son âme au fond généreuse : « Il y a le contentement, la tranquillité de l’esprit, une sensation d’achèvement, qu’on ne connaîtra jamais en ne pensant qu’à soi-même, en courant sans cesse après les plaisirs sans vouloir prendre conscience de l’agonie des autres. Et ce sont autant de choses qui ne peuvent s’acheter… » p.318. Morale contre matérialisme, l’âme contre les instincts, vieux dilemme chrétien.

Dommage que Kathy s’éloigne pour suivre quelques jours en Angleterre son frère afin de régler des affaires, elle aurait gardé David auprès d’elle pour toujours. Mais, comme après avoir pris la fleur de Mary, David s’est laissé circonvenir par une autre femme : il a pris la fleur de Kathy et se laisse aller à ses états d’âme auprès de la baronne Frida von Altishofer, qui le materne. Elle le convainc que tout cela est folie et qu’il devrait se ressaisir auprès d’une femme de son âge et de sa classe. Un tour de rein en descendant des livres, puis les journaux qui annoncent des massacres au Congo et au Kenya après le retrait des Belges, en plus d’une lettre sans aucun sentiment de la part de Kathy, préoccupée avant tout de petits problèmes pratiques et de la santé de son frère, achèvent de persuader David que sa promesse est une erreur.

Il s’en délie sans rien dire ; il ne partira pas ; il trahira de nouveau. Kathy ne s’en remettra pas, lui non plus. Seule la baronne, en goule tournée vers le pouvoir, aura gagné au matériel. Égoïste malgré sa charité quand cela ne lui coûte rien, centré sur lui-même malgré sa séduction des femmes qui l’attirent, tourné vers le profit pour lui-même de tout ce qu’il entreprend – David est un imposteur. La fin sera inattendue, immorale, elle justifiera le titre du roman.

Archibald Joseph Cronin, L’arbre de Judas (The Judas Tree), 1962, Livre de poche 1969, 445 pages, occasion rare €15,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Philippe Hériat, Les enfants gâtés

Il est étonnant que ce roman ne soit pas réédité car il est captivant et très bien écrit. Agnès, une fille de 24 ans, revient à Paris auprès de sa grande famille de haute bourgeoisie, les Boussardel. Établie dès le Premier empire, enrichie au Second, elle a essaimé par des mariages successifs dans le cercle étroit des relations de la banque, du notariat et des agents de change jusqu’à acquérir un patrimoine immobilier et financier important. Mais ce qui importe avant tout, c’est « le sens de l’argent. »

C’est pourquoi lorsque la jeune Agnès revient des États-Unis où elle a passé deux ans, fille rebelle au matriarcat de l’hôtel particulier du parc Monceau, la Famille régentée par Bonne-Maman, dépêche son frère aîné Simon pour s’enquérir d’un éventuel mariage… hors du cercle. Ce serait entamer le patrimoine familial. Il n’en est rien, bien qu’Agnès ait eu une aventure avec un jeune Américain, Norman.

La première scène la montre en train de petit-déjeuner dans les étages élevés de son hôtel de New York avant de prendre le bateau pour la France. Elle regarde deux étudiants torse nu qui balayent la terrasse ouvert en plein vent, et leur jeunesse tout comme leurs corps bien faits, lui rappellent Norman. Cet étudiant de son âge, qui faisait des études d’architecte dans la même université de Berkeley, l’a invitée un soir à rouler en voiture pour « admirer le clair de lune à Monterey » – autrement dit flirter, voire plus si affinités. Les girls se laissent en général faire, pas fâchées d’être dépucelées, mais pas Agnès, d’une réserve toute européenne. Norman n’insiste pas, il est prévenant et l’admire. Ce ne sera que plus tard, lorsqu’il l’invitera à le suivre dans les montagnes où, diplôme obtenu, il doit construire des chalets de tourisme, que l’amour sera consommé.

Au bout de quelques mois, Agnès voit que Norman ne sera pas l’homme de sa vie et, à l’américaine, lui dit franchement. Il comprend et la laisse. De retour au pays, Agnès l’oublie jusqu’à ce qu’un jour il lui téléphone au parc Monceau pour lui dire qu’il passe à Paris, en route vers le Tyrol où il doit étudier les chalets là-bas. Ils renouent, font l’amour. Agnès se retrouve enceinte mais ne songe même pas lui dire ni à le suivre. Tout a été dit entre eux.

Que faire ? Vu sa famille redoutable et le qu’en-dira-t-on impitoyable de ce milieu, elle est mal partie. Jusqu’à ce qu’elle songe à Xavier, une jeune cousin de 21 ans qui vient de rentrer de Suisse où il a passé en exil plusieurs années à cause de la tuberculose. Il est guéri mais reste fragile. Xavier, comme Agnès, n’est pas contaminé par le poison d’argent de ces grands-bourgeois parisiens. Il reste frais, solitaire, nature. Agnès s’ouvre à lui de son problème et Xavier, tout uniment, lui propose de l’épouser. Ils s’apprécient, s‘aiment suffisamment et le futur bébé sera le sien. Curieusement, la famille paraît soulagée : le patrimoine est préservé ! La fortune reste dans la famille. Agnès ne va pas introduire un étranger dans le cercle patrimonial et Xavier, le pauvre Xavier, sera bien heureux de se marier.

Sauf que… la tante Emma, cette vipère égoïste restée vieille fille et qui a pris pour « filleul » Xavier quand ses parents sont morts, va tout bouleverser. L’annonce qu’Agnès est enceinte va lui faire apprendre au jeune marié un secret sur lui qui va le dévaster. Et sonne le glas de toute espérance. Difficile d’en dire plus sans déflorer le mystère. Toujours est-il que la jeune fille se retrouve deux ans plus tard sur Hyères, dans la maison de Xavier, avec son enfant tout nu sur la plage. Un voisin qui s’intéresse à elle va la faire raconter son histoire.

Prix Goncourt 1939.

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Philippe Hériat, Les enfants gâtés – Les Boussardel II, 1939, Folio 1971, 320 pages, occasion €11,60

La famille Boussardel en 4 tomes – Famille Boussardel / Les enfants gâtés / Les grilles d’or / Le temps d’aimer, Livre de poche 1963, occasion €27,15 les quatre

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Dana Ziyasheva, Choc

Le choc, c’est celui du 11ème Choc, le régiment des opérations spéciales françaises ; c’est aussi celui des parents qui ne voyaient pas leur fils dans les commandos ; c’est enfin celui (relatif) du public face à des photographies particulières… Tout commence en effet par des tirages d’appareil photo jetable confiés par un jeune homme à une boutique de la station Les Halles à Paris. Le laborantin effaré aperçoit des cadavres éviscérés, des morceaux de chair humaine dans les mains de soldats asiatiques, et un jeune Blanc qui rit derrière eux. Il prévient la police ; le client est arrêté, interrogé. Il minimise : il était avec des soldats Karen en Birmanie, c’est la coutume là-bas de manger le foie et le cœur de ses ennemis. Mais le Journal du Dimanche en fait un article sur le Blanc cannibale…

Ce « roman » est tiré d’un fait divers cité par le JDD en 1996, dit-on car il n’a pas laissé de traces sur le net : un certain François Robin devenu mercenaire en Birmanie. L’autrice, Française originaire du Kazakhstan, ex-reporter télé dans son pays puis ex-diplomate Unesco, aujourd’hui scénariste à Hollywood, raconte « après sept ans d’enquête », en plus de cinq cents pages touffues et un peu longues, au vocabulaire parfois étrange, les errances d’un fils de la petite-bourgeoisie de Troyes, patrie des andouilles, un certain François Lefebvre, devenu mercenaire au plus offrant.

Élevé dans une famille catholique sans histoire avec une mère effacée, un petit frère dans les jupes de maman et un père sportif et sans alcool, le jeune François choisit l’armée dans ce qu’elle offre de plus ardu, les commandos des services spéciaux. Après le bac, malgré l’ire paternelle, il entre dans la formation à la dure du 11ème régiment parachutiste de choc destiné à former les commandos du groupe action du SDECE, devenu DGSE. Ce régiment a été dissout en 1993 par les socialistes après la première guerre du Golfe. Le gamin de 18 ans qui intègre la formation est tout fou, fana mili comme on disait alors, malgré son bac littéraire-langue A2. Il rêve plus d’en découdre que de patrie, plus de fraternité et de famille que de massacre. Il n’est pas psychopathe mais plutôt sans limites.

Il ne sait pas se tenir. Pour aller contre son père qui ne boit pas d’alcool, il se saoule et, en permission après l’entraînement où il est bien placé dans la sélection, il pille un tronc d’église par désœuvrement et rosse les gendarmes venus l’arrêter. Il est donc viré du centre d’entraînement du 11ème Choc à Margival, qui ne tolère pas de soldats qui n’ont pas de conduite. Son ami et compagnon d’armes Olivier a lui aussi été viré, mais pour avoir dans sa famille un oncle gauchiste. La soldatesque ne tolère aucune déviance à la ligne.

François est donc sur le carreau, orné de ses pectoraux impressionnants et de sa carrure d’athlète, possédant à la perfection l’art du combat à mains nues et expert en tir de précision. La violence de son entraînement a lessivé toute personnalité en lui : il n’est qu’un outil aux mains de ses commanditaires. Il est embauché par une entreprise de sécurité – d’extrême-droite comme il se doit. Il fait aussi des piges auprès du DPS de Jean-Marie Le Pen. Au Département protection sécurité, beaucoup sont d’anciens militaires ou policiers. François est jeune et il s’en fout. Il est pour les Blancs et contre les racailles, c’est tout.

Lorsqu’il a l’opportunité d’aller exercer ses talents en Bosnie, il n’hésite pas ; il se retrouve côté musulman contre les Serbes orthodoxes, Blanc contre Blanc. C’est cela la géopolitique, les luttes claniques, les egos des chefs. Puis il est appelé par ses copains en Birmanie où la guérilla Karen ne cesse de tailler des croupières à l’armée birmane dans le nord-est du pays. C’est là que les deux adolescents soldats de 15 et 16 ans sont tués à l’arme blanche puis dépecés par les Karen qu’il accompagne. Naïf et stupide, il prend des photos. Il ira ensuite aux Comores en septembre 1995, participer à un énième coup d’État sous les ordres de Bob Denard qui croyait au soutien des Services avec un « feu orange », mais qui s’est trompé car la Françafrique sous Mitterrand ressort plus du niais Papamadit que du décati Jacques Foccart. En bon mercenaire sans foi ni loi, Bob Denard ne tenait pas plus que ça à « la patrie » : catholique de souche, il s’est converti au judaïsme au Maroc, à l’islam aux Comores. François, lui, est plus simple : il ne croit à rien. « La guerre établissait son identité : François était un mec qui faisait un travail dur. Il était donc un dur. Les rares individus au courant de son activité le respectaient. Malgré l’échec de Margival, il avait réussi à se caser dans une niche, se stabiliser dans une strate, sans compromettre ses rêves » p.221. Son ami Olivier a au moins une vision romantique de la vie qu’il faut croquer à pleines dents sans songer au lendemain. Pas François – il n’est rien, qu’une coque vide qu’on remplit, un bel outil prêt à servir qui le veut.

Il passe dix-huit mois de prison en France à la suite du raid aux Comores mais pour cannibalisme en Asie et en profite pour tuer un codétenu avec une dose qui lui a été donnée par un adversaire de foot ; il est reconnu comme un caïd. Lorsqu’il sort, car il est relaxé faute de « parties civiles », son CV ne permet pas de l’engager à nouveau dans la sécurité, le Front national désirant devenir « respectable ». Désespéré par le déménagement de la fille qu’il avait baisée et rebaisée avant de partir en mission, et qu’il avait dans la peau, solitaire, abandonné des siens, il se suicide en janvier 2000 en se tranchant la gorge puis, comme ce n’était pas suffisant, d’une balle de calibre 11.43 dans la tête. Il avait 28 ans.

Ce roman-récit d’un mercenaire blanc ravira ceux qui rêvent de combats et d’exotisme, tout en leur montrant quand même le vide intérieur qu’il faut développer pour devenir ce robot tueur, ce professionnel de la guerre sans aucune conviction autre que celle de ceux qui le payent. François a aimé tuer ; il pensait qu’il y avait trop de monde sur terre, notamment dans les pays du sud. Mais il aimait surtout la technique pour abattre, l’alignement de la mire sur le fusil, la belle mécanique des armes, le tir parfait.

S’il avait attendu quelques mois, la seconde guerre du Golfe après le 11-Septembre l’aurait probablement rappelé, avant l’Afghanistan et l’Irak puis, aujourd’hui l’Ukraine. Il y a toujours du travail pour les bons professionnels de la guerre qui ne croient en rien.

Dana Ziyasheva, Choc, 2023, autoédition Amazon, 502 pages, e-book Kindle €4,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Michel Bataille, L’arbre de Noël

Il est curieux de lire un demi-siècle plus tard ce roman d’un neveu de Georges Bataille qui a manqué de peu le prix Goncourt, ex-æquo aux deux premiers tours et battu au troisième tour. Ce qui montre que ce prix est de circonstance. Car ce roman traite de deux sujets qui préoccupaient diablement la fin des années soixante : la bombe et les relations père-fils.

Laurent est veuf, sa femme est morte de maladie et il élève seul son fils Pascal, désormais 10 ans. Lors de vacances avec lui en Corse, où ils dorment dans la belle voiture anglaise aux sièges rabattant (probablement une Jaguar), ils naviguent en slip sur un petit zodiac dans une crique belle comme en Polynésie. Cette référence n’est pas là par hasard… Un avion explose en vol très au-dessus d’eux, mais un parachute en sort et amerrit à une dizaine de mètres de leur bateau. Il porte un cylindre métallique qui se révélera être une bombe nucléaire – comme celles des essais français de Mururoa en Polynésie.

De retour à Paris, Laurent envoie son fils dans un camp de louveteaux au bord d’un lac d’Auvergne, non loin de l’endroit où il a acheté un château médiéval aux quatre tours ronde, les Tours d’Hérode. L’enfant s’amuse mais a vite froid ; il est rapatrié par un prêtre qui rentre à Paris, à cette époque où les religieux catholiques ne sont pas encore soupçonnés d’abuser des petits garçons. Examens médicaux faits, il s’avère que Pascal a été contaminé, mais pas son père. L’enfant de 10 ans est atteint d’une « leucose » dit l’auteur, terme qui s’applique aux animaux. Il s’agit plutôt d’une leucémie, mais Michel Bataille aime à croire aux liens profonds entre le garçon et les loups.

En effet, Pascal n’a plus que trois mois à vivre et il le sait, ayant l’oreille qui traîne, comme tous les enfants. A Noël, il ne sera plus. Il est indifférent à la mort, comme les loups qui ne vivent qu’au présent. Comme eux, il est un prédateur de la vie, en symbiose avec la nature. Ce pourquoi il adore le château en pleine forêt, à mille mètres d’altitude, avec Verdun en régisseur, ex-compagnon de résistance de son père, et Marinette qui vient faire la cuisine et le ménage. Des taiseux, des Auvergnats, des éternels.

Laurent, le père, est bouleversé d’apprendre la nouvelle. Il se met alors en retrait de son agence de publicité – le comble de la société de consommation pour les années soixante – pour passer entièrement les mois restants avec son fils. Ils s’exilent loin de tout au château. Là, les désirs de l’enfant sont des ordres. Il veut conduire un tracteur bleu ? On achète le tracteur. Il veut chercher le trésor du château ? On va chercher pelles et pioches. On découvre un souterrain qui mène au chenil ? Il faut des loups. Qu’à cela ne tienne, Verdun et Laurent vont voler le couple de loups du zoo de Vincennes. Qui sont vite apprivoisés et sauvent même le gamin d’un cheval fou. Tout est fait pour le bonheur des derniers instants.

Un sapin de Noël est coupé dans la forêt par Verdun et décoré avec Pascal. Des cadeaux sont achetés, comme d’habitude. Et puis Laurent est pris du désir violent d’aller téléphoner à Victoire, sa petite amie avec qui il a eu une relation durant le camp de louveteaux de Pascal. Il part en ville. Lorsqu’il revient, il entend un hurlement de loup. Il se précipite, Pascal est mort – brutalement, comme prévu. Mais heureux.

Jolie histoire mais qui contient tellement d’invraisemblances qu’elle est plutôt un conte de Noël. Contre la bombe et la guerre ; contre la mise en danger des innocents ; pour la relation intime entre père et fils. Pas « trop » intime, ce pourquoi Victoire est introduite dans l’histoire, même si Pascal couche un soir « quasi nu » avec son père – parce qu’il a pissé au lit (symptôme de sa leucémie).

L’auteur s’inspire de l’accident nucléaire de Palomares, survenue l’année précédente au-dessus de la mer Méditerranée, au large des côtes espagnoles. Deux avions de guerre américains, un bombardier et son ravitailleur, sont entrés en collision et ont explosé en vol, lâchant quatre bombes H dans la nature. Aucune n’a « explosé » comme à Hiroshima mais leurs détonants conventionnels, destinés à les déclencher, ont dispersé le plutonium sur 250 hectares. Une bombe est tombée en mer, via son parachute, mais elle n’a rien contaminé, restant fermée. D’ailleurs, comment l’enfant serait-il empoisonné, fût-il presque nu sur le bateau, alors que son père dans le même bateau ne l’est pas ? (Ce pourquoi le film le met en plongée à ce moment-là).

La capture des loups comme si de rien n’était, à l’aide d’un gros sac comme dans les contes, n’est pas vraisemblable, pas plus que leur apprivoisement quasi instantané. Le « réalisme » exigé des romans aspirant au prix Goncourt n’est pas respecté, c’est peut-être ce qui a entraîné la décision finale de l’attribuer à La Marge d’André Pieyre de Mandiargues, malgré le poids émotionnel de l’histoire.

Car il s’agit d’une belle histoire : une histoire d’amour filial profond, bien dans l’air du temps en cette après-guerre persistante qui se mettait à aimer les enfants (d’où le baby boom) et à souhaiter des relations humaines moins conflictuelles que la méfiance et la haine réciproque des années d’Occupation et de Résistance. Une histoire d’utopie aussi, un rêve de paix universelle et de réconciliation avec la nature, thèmes dans l’air du temps qui allaient exploser en mai 68.

Même s’il ne reste pas comme une œuvre littéraire classique (il n’est pas réédité), le roman est cependant bien écrit, il obtient la Plume d’or du Figaro littéraire. Il est fait pour l’âge du rêve, celui des adolescents.

Un film de Terence Young avec William Holden dans le rôle du père, Brook Fuller (11 ans) dans le rôle de l’enfant et Bourvil dans le rôle de Verdun l’a adapté au cinéma en 1969. Pas un grand film mais un conte familial confit dans l’émotion, qui a ses amateurs.

Michel Bataille, L’arbre de Noël, 1967, Pocket 1988, 249 pages, occasion €1,47

DVD L’arbre de Noël, Terence Young, 1969, avec William Holden, Bourvil, Brook Fuller, LCJ Editions & Productions, 1h30, €10,47

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Colette, Julie de Carneilhan

Roman d’amertume, roman de 1941 en pleine Occupation après la défaite, Colette revisite ses rancœurs de divorcée multiple en décidant de faire de la Femme une guerrière. Julie est une aristocrate, une terrienne élevée parmi les animaux (comme l’auteur, élevée dans un village bourguignon) ; elle s’est mariée deux fois, la dernière avec Herbert Espivant, désormais député (comme l’auteur, remariée à Henri de Jouvenel, diplomate, avant de divorcer). Elle a eu une liaison avec son beau-fils Toni, 17 ans (comme l’auteur avec Bertrand, le fils de Jouvenel). Du haut de sa quarantaine, elle garde de tout cela des souvenirs doux et amers.

Désormais indépendante, vivant chichement d’une pension de son premier mari, elle s’ennuie. Elle n’a pour amis que des vulgaires, un Coco Vatard fils de bourgeois qui la courtise et voudrait épouser son chic, et qu’elle prend dans son lit de temps à autre, et deux filles, l’une bête à grands yeux et l’autre qui rit sans penser à rien. Seul son frère aîné Léon (copie du frère de Colette Léo), qui lui ressemble en mâle capable de vivre seul, est pour Julie un ancrage.

Espivant est au plus mal, cardiaque et mal parti à la cinquantaine. Il la fait appeler, elle se rend chez lui, on ne sait pourquoi, peut-être par un reste d’amour. Mais ce n’est pas pour lui assurer une place sur son testament, lui n’a rien, c’est sa nouvelle femme, Marianne, qui a tout. Une fortune industrielle peu mobilisable mais assurée. D’où le piège.

Herbert Espivant va imaginer une façon machiavélique de se débarrasser à la fois de ses deux dernières épouses. Il convoque l’ex en prétextant son mal qui empire pour lui rappeler simplement la reconnaissance de dettes qu’il lui a consentie – sur papier timbré – un jour d’humour noir lors de leur séparation. Si elle l’a conservée, elle peut l’utiliser, Marianne se sentira obligé d’honorer cette dette. Lui récupérera la majorité de la somme, un million, Julie en aura une part, dix pour cent. Puis Herbert divorcera de Marianne, dont il se lasse, ou mourra, mais en ayant bien joué. Quant à Julie, elle sera plus à l’aise.

Les lecteurs ont noté le côté autobiographique de cette « sorte d’espèce de genre de roman », comme l’écrit Colette elle-même dans une lettre à ses amies. Il s’agit bien d’une fiction, même si elle est imaginée sur un canevas personnel. Les différences d’Herbert Espivant avec Henry de Jouvenel sautent aux yeux. La notice de la Pléiade les résume admirablement : « S’il en a le charme et la culture, il lui manque la force de caractère et cette grandeur d’âme que percevaient tous ceux qui côtoyaient l’homme politique » p.1156. Réduire Herbert au séducteur libertin apte au machiavélisme est une façon de se venger d’une séparation difficile d’avec le vrai Henry. L’apparence fragile cache la faiblesse foncière de l’homme, les manières rudes l’égoïsme foncier : Colette poursuit ses récriminations contre l’autre sexe sans en changer une virgule.

Même Toni, l’adolescent qui se sent abandonné, amoureux qui a tenté d’en finir au véronal par désespoir de voir Julie revenir à son père, n’est pas épargné : « Une manière de petit Borgia délicat… C‘est entendu, il est beau. Mais pfff… Tu sais pourtant, à moins que tu ne l’aies oublié, ce que je pense de ces beautés genre statuette italienne… Il doit avoir le bout des tétons lilas, et un petit sexe triste… (…) Je me défends de détourner des garçonnets, que d’ailleurs j’ai en sainte abomination. Je n’aime pas le veau, je n’aime pas l’agneau, ni le chevreau, je n’aime pas l’adolescent » p.277 Pléiade. Hum ! Trop affirmatif pour être vrai… Mais Julie n’est pas Colette, pas plus que Toni n’est Bertrand, qu’on se le dise.

Marianne vient voir Julie pour la dette et lui laisse une enveloppe de la part de Bertrand – celle qui contient les dix pour cent. Cet affrontement entre deux rivales permet de montrer l’ambiguïté des sentiments de part et d’autre. Aimer le même homme, c’est être jalouse de cette faiblesse et admirative en même temps de ce qu’il a trouvé en l’autre, se respecter en tant que femme face aux hommes et devenir presque complices, en tout cas se comprendre.

Pour Julie, la vraie femme est elle-même, indépendante en esprit. « Elle se sentait au meilleur moment d’un état dont la solitude morale l’avait, depuis un long temps, dépossédée, et réintégrait un milieu où se goûte des plaisirs vifs et simples, où la femme, objet de la rivalité des hommes, porte aisément leurs soupçons, entend leurs injures, succombe sous divers assauts et leur tient tête avec outrecuidance » p.275.

Mais, lassée de sa solitude parisienne avec ses « petits copains » sans envergure, ses intrigues des amours mortes, Julie va céder à son penchant pour la nature, magie de son enfance, et ainsi retourner à la terre. Elle suit à l’aube son frère qui a tout vendu, des poneys aux cochons, avant de regagner au trot de sa jument le domaine ancestral de Carneilhan, où le vieux père s’échine à élever encore quelques chevaux que la guerre imminente va sans doute réquisitionner.

Cette façon de considérer les élites corrompues et la ville délétère a beaucoup plu aux lecteurs pétainistes de l’an 41, qui y trouvaient un roman en faveur de leur idéologie. Comme cette façon de concevoir le monde revient, qu’on se le lise !

Colette, Julie de Carneilhan, 1941, Folio 1982 occasion, ou Livre de poche 1970, occasion €3,00, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Maxence Van der Meersch, La maison dans la dune

J’ai déjà chroniqué sur ce blog les romans de l’auteur, décédé en 1951, repris en recueil dans la collection Omnibus en 2010. Je relis La maison dans la dune en édition de poche, son premier roman, découvert par hasard dans une boite à livres. C’est que l’auteur le mérite. Il est né avec le siècle XX dans l’extrême nord de la France ; il a été prix Goncourt à 29 ans en 1936 et obtenu un prix de l’Académie française en 1945. Il est décédé à 43 ans de la tuberculose en raison de ses croyances antimédicaments. Comme quoi, malgré l’éducation, la bêtise peut être une maladie mortelle.

Sylvain est un jeune homme musclé, ancien boxeur, qui s’est marié à 20 ans avec Germaine, une ancienne prostituée qui a exercé depuis ses 16 ans chez Madame Jeanne à Bray-Dunes, à la frontière franco-belge. Dans les années 1920, le marché commun n’était même pas dans les limbes et chaque pays gardait jalousement sa frontière. Évidemment la France, pays de fisc et de flics, était particulièrement bien gardée – c’était le bon temps, regrettent certains. Germaine a les habitudes dépensières de la frustration zéro des putes et Sylvain est obligé de gagner beaucoup d’argent s’il veut la garder. Elle le tient par le sexe, il la tient par le fric.

Germaine l’a forcé à abandonner la boxe, où il était cependant parvenu à un titre de champion régional. Elle ne voulait pas qu’il abîme son visage net. Pour l’entretenir sur le pied qu’elle exige, il se « prostitue » donc lui aussi dans « la fraude », la contrebande lucrative de tabac entre la Belgique et la France. C’est que, pays aux gros impôts, la France taxe nettement plus que la Belgique, pourtant pas plus pauvre. Passer des cargaisons rapporte beaucoup et vite. Sylvain s’accoquine ainsi avec son ami César, ex-boxeur flétri par des années de noces et de beuveries, et son chien Tom, dressé à transporter 18 kg d’herbe à Nicot à la fois sur son dos, en rasant les dunes et en faisant la nique aux « noirs » que sont les douaniers. Sylvain emmène Tom dans une épicerie d’Adinkerque en Belgique, et la bête est relâchée chargée à la nuit, pour retourner chez son maître César qui le traite bien. Ainsi, pas de lien apparent entre le chien et le maître : il est passé à l’aller avec un autre.

Mais cet équilibre est précaire. Sylvain, en flânant après avoir déposé le chien, suit le canal Furnes-Dunkerque et découvre un îlot de verdure qui le séduit. C’est une ancienne auberge, désertée depuis que le pont, détruit par la guerre de 14, a été reconstruit un peu plus loin. Seuls les pêcheurs du dimanche viennent s’y désaltérer entre deux mouches. C’est pourquoi personne ne vient le servir lorsqu’il s’installe en terrasse. Il faut qu’il entre dans la pièce principale pour y trouver Pascaline, adolescente de 15 ans orpheline et recueillie par son oncle et sa tante, tous deux autour de 80 ans. Elle est fraîche et pure, vierge et ingénue. Sylvain en est ému. Lui qui a quitté l’adolescence envoûté par le sexe expert de la môme Germaine, il regrette de n’avoir pas connu une angélique Pascaline. Il va revenir souvent, faire la connaissance des deux vieux, les aider à réparer la maison et entretenir le jardin.

Pendant ce temps, Germaine revient de temps à autre chez son ancienne tenancière, avec une certaine nostalgie pour la vie de bordel. Elle lie connaissance, via Henri le patron, avec Lourges, un ancien fraudeur devenu douanier dans la brigade mobile. Celui-ci, bel homme costaud qui en impose, sûr de lui, sent que Germaine admire son corps puissant d’animal et aimerait en tâter. Comme il apprend du patron de bar trop bavard que le mari Sylvain tâterait de la fraude, il voit un bon moyen de le coincer pour l’éloigner. Il est jaloux de lui, de sa stature de jeune musclé, et a été humilié lorsque Sylvain l’a mis à terre lors d’une séance de lutte amicale, provoquée par le vantard César. Lourges veut sa revanche, il l’aura.

Faisant suivre Sylvain, qui passe la frontière blanc comme neige, il découvre son attraction pour l’auberge du canal et la jeune Pascaline. Il tombe alors Germaine pour la ferrer au sexe, lui balance Pascaline et lui fait avouer quoi et quand, le jour et l’heure. Germaine, pâmée, se met à table ; Sylvain la délaisse un peu trop à son goût et elle se découvre jalouse de la pureté de 15 ans. Mais c’est César qui va prendre livraison du tabac chez son fournisseur Fernand. Celui-ci, corrompu par les flics qui exigent un partage 50-50 à peine de le coffrer, a dénoncé la prochaine livraison. César est pris mais fait prévenir Sylvain que c’est par traîtrise du fournisseur. Sylvain décide alors d’arrêter la fraude et de se mettre au travail comme docker. Il gagne moins mais est plus libre, et amasse un pécule pour se ranger à l’auberge du canal en plaquant Germaine qui l’a vendu.

Laquelle est en colère. Sylvain ne lui donne plus que 300 francs par mois, une belle somme quand même, mais moins qu’avant. Elle ne peut plus acheter ces fanfreluches qu’elle adore pour épater ses anciennes copines prostituées et se poser en femme « honnête », à la limite de la bourgeoisie. Puisqu’elle veut de l’argent il l’incite à frauder elle aussi,. Pas futée, elle se fait prendre par inattention et veut se débarrasser de Sylvain qui ne l’aime plus pour se maquer avec Lourges, qui la désire et dont elle adore les muscles et la vigueur au lit. En pute égoïste, elle balance donc le dernier coup prévu par son mari, carrément une camionnette pour passer une tonne de marchandise en une fois avec sept comparses.

Ce sera la fraude de trop, le coup de gong et le baisser de rideau de la tragédie. Lourges sera tué dans la bagarre entre fraudeurs et douaniers, Sylvain blessé à mort ira crever dans le jardin de son auberge de paradis. Pascaline y restera pure et orpheline, Germaine retournera aux putes – que pourrait-elle faire d’autre, ayant perdu, par sa faute, à la fois son mari et son amant ?

Une belle histoire intemporelle entre l’amour et le sexe, l’adrénaline de la fraude et la rigueur de la loi, à la frontière indécise des mœurs et du plat pays.

Trois films ont été tirés de cette histoire depuis sa parution – aucun n’est pour l’instant paru en DVD :

La Maison dans la dune, de Pierre Billon en 1934

La Maison dans la dune, de Georges Lampin en 1952

La Maison dans la dune, de Michel Mees en 1988

Maxence Van der Meersch, La maison dans la dune, 1932, Livre de poche 1968, 252 pages, occasion, e-book Kindle €1,99

Gens du nord – La Maison dans la dune, Quand les sirènes se taisent, Invasion 14, L’Empreinte du dieu, La Fille pauvre, Omnibus 2011, 1248 pages, €29,00

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Colette, Le toutounier

Après Duo, le quatuor. Celui des quatre filles Eudes, élevées à l’étroit en serre dans un petit studio parisien doté d’un grand canapé usé, le « toutounier ». Le mot familier vient de toutoune, femelle du toutou, autrement dit nid à chienne de maison. Le toutounier est ce gîte pour filles esseulées qui se retrouvent pour faire sœurs, ce repaire maternel d’où s’envoler vers le monde.

Mais l’enfance commune infantilise si elle se prolonge au-delà. Comment passer de sœur à femme ? De quitter la bande des quatre féminine pour le duo avec un mari ? C’est « l’amour », hétéro, reproductif de la maison, successeur de l’amour fraternel et camarade du nid.

Alice s’est mariée, elle a joué le jeu du couple ; son mari Michel s’est noyé un matin dans la rivière, on le sait depuis la fin de Duo. Elle se retrouve seule, esseulée, craintive. Elle se réfugie chez ses sœurs qui, elles, n’en sont pas au même stade de l’envol. Elle se ressource, recommence. Peut-être va-t-elle à nouveau tomber amoureuse, une fois le deuil fait, et trouver un second mâle pour faire maison ?

Colombe attend un mari, elle est encore entre deux, androgyne, pas tout à fait femme mais plus vraiment adolescente. « Archange en peignoir de bain », elle laisse parfois apercevoir un sein nu ou une épaule lisse comme, adolescente, elle restait parfois nue entre ses sœurs sur le toutounier. Elle sert de secrétaire à un homme de spectacle marié mais dont la femme est très malade, et est soumise aux aléas de la profession, riche un jour, pauvre le lendemain ; à Paris un jour, à Pau le lendemain pour six mois. La mise en couple est plus difficile que l’accouplement et demande plus de sacrifice de soi, de ses amitiés, de ses habitudes. Il faut quitter sa famille…

Hermine veut conquérir un mari, lequel est marié et en passe de divorcer – peut-être. Elle veut « s’assurer un homme » comme on le dit d’un capital – terme fort en cette période de bourgeoisie où la femme n’a guère de droits. Seule l’épouse a un statut social, les non-mariées sont considérées comme inférieures, infantiles, inaptes. Pour cela, Hermine (au prénom de fauve cruel) force le destin en tirant avec un pistolet (déchargé…) sur l’épouse de l’élu. Laquelle comprend que la rupture est irréversible et demande d’elle-même le divorce. Mais le mari va-t-il se remarier avec sa maîtresse amoureuse ? Ne lui fait-elle pas peur désormais ?

Quant à Bizoute, la quatrième, il n’y a rien à en dire. Elle a aimé et il l’a aimée ; il a cessé de l’aimer et elle a souffert. Tout le reste est silence.

Colette met en scène toutes les variations de la passion sexuelle qu’on généralise sous le nom de « l’amour ». Des choses menues, quotidiennes, banales, mais qui atteignent à l’universel, à la vie, à la mort. Toute l’expérience d’une vie, livrée à 65 ans.

Colette, Le toutounier, 1938, Livre de poche, occasion €3,11, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Alberto Moravia, Les indifférents

Fils d’un juif et d’une catholique, le jeune Alberto est atteint de tuberculose à 9 ans, ce qui l’isolera des autres et le fera lire tout en développant sa sensibilité. Il écrit dès 18 ans son premier roman : Les indifférents. Ce fut une référence pour la littérature italienne du XXe siècle. Le jeune auteur a une approche réaliste et même existentialiste – tout en faisant (évidemment) scandale.

Car le narrateur décrit les mœurs idéalistes et malsaines de la bourgeoisie de Rome dans l’entre-deux guerres. Il s’agit constamment de sexe et d’argent entre une Marie-Grâce, mère de famille veuve, ses deux enfants Carla 24 ans et Michel un peu plus jeune, son amant Léo, et son amie Lisa, ex-amante de Léo. Des relations se nouent et se dénouent entre ces cinq-là, la femme vieillissante s’accrochant à l’homme fort, l’ex tout aussi vieillissante visant l’adolescent tandis que l’amant adulte n’a d’yeux que pour la (plus très jeune) fille.

Marie-Grâce est jalouse et possessive ; elle surjoue théâtralement ses émotions pour se faire plaindre et câliner. Mais les autres en sont las, de Léo qui préfère la fraîcheur de Carla à Carla qui en a plus qu’assez de revivre sans cesse les mêmes scènes, de Michel qui en veut à Léo et à sa mère de les ruiner à Lisa qui met le grappin sur lui. Carla et Michel, les enfants nés avec le siècle (comme l’auteur, qui a vu le jour en 1907), sont « indifférents ».

Indifférents au jeu social, au théâtre des émotions, aux remous des passions. Michel répugne à la chair vieille de Lisa, la cinquantaine, mais finit par se laisser aller pour ne pas faire de peine, et comme par devoir. Mais ni son cœur, ni son esprit, ne sont concernés par ce qu’accomplit son sexe. Il n’est qu’une machine sociale qui « joue le jeu » mais que cela ennuie. Tout comme Carla, qui se donne – encore vierge – à Léo parce qu’elle veut « avoir une vie nouvelle» et en finir avec les lamentations et jérémiades de sa mère qui la tient sous sa coupe. Elle sait son âge qui avance et sa réputation sociale qui s’effrite ; elle n’est « officiellement » convoitée que par Pippo, un jeune voisin riche qui vise plus à la déflorer qu’à l’épouser.

Alors, Léo apparaît comme la solution la moins mauvaise – tout plutôt que le statu quo. Il « l’aime » – ou du moins désire son corps encore frais ; il a pris une hypothèque sur la maison de famille que Marie-Grâce et ses enfants ne peuvent rembourser à échéance. Michel ne travaille pas, par indifférence et faute d’une quelconque compétence en quoi que ce soit. Dès lors, pourquoi ne pas « se prostituer » au maître de leur destin ? Michel le fantasme, Carla s’y résout comme naturellement. L’essence de la vie de chacun réside dans ses actes, ainsi parlera l’existentialisme.

Chacun est au fond maître de son destin par ses choix, même si ceux-ci paraissent aiguillés par le milieu et les circonstances. La situation de dépendance économique et affective où Marie-Grâce, la faible et mauvaise mère, a mis ses deux enfants, les contraint à des choix restreints. Elle pourrait vendre la maison aux enchères et obtiendrait une bien meilleure estimation que le prix proposé par Léo, mais elle n’y connaît rien, ne veut pas se remuer et ne joue de cette menace qui le fait réagir que pour mieux tenir son amant.

Lorsque Michel tente une révolte, comme « fils » devant l’amant de sa mère, puis comme « frère » devant l’amant de sa sœur (qui se révèle le même homme), il n’y croit pas lui-même. Il cherche à se motiver, à exalter en lui la passion de vengeance ou au moins d’indignation, mais cela ne le remue pas. « Quand on n’est pas sincère, il faut feindre et à force de feindre on finit pare croire ; c’est le principe de toute foi. » En désespoir de cause, il achète un revolver pour 70 lires – à cette époque, il suffisait d’entrer dans une boutique et les armes n’étaient pas chères. Il veut tuer Léo, la cause de tous leurs maux et la cheville ouvrière de leur ruine. Mais il échoue lamentablement, n’ayant même pas eu l’idée de mettre des balles dans l’arme. Léo, en peignoir dépoitraillé de qui vient de sortir du lit, le désarme sans peine avec ses muscles d’homme fait. Il venait de baiser Carla, qui apparaît, hâtivement rhabillée. La déconfiture de l’adolescent velléitaire Michel est totale. Même le pire, il l’a raté.

La société bourgeoise italienne des années 1920, catholique puritaine et conservatrice jusqu’au fascisme, est en crise. La modernité avance et elle ne sait pas faire avec, se raccrochant aux branches flétries de ses anciennes richesses immobilières. Elle a peur du déclassement social, de l’horreur économique, de la misère matérielle. « La peur de Marie-Grâce prenait des proportions gigantesques. Elle n’avait jamais rien voulu savoir des pauvres, elle n’avait jamais voulu en entendre parler, elle s’était toujours refusé à admettre l’existence de gens astreints à un travail pénible et à une vie misérable. Le peuple ? Elle se contentait de dire : « Ils sont plus heureux que nous. Nous avons plus de sensibilité qu’eux, plus d’intelligence, donc nous souffrons davantage… » Et voici que soudain elle serait forcée de se mêler à eux, de grossir leur foule ? ».

Les affairistes sans scrupules prennent alors le pouvoir, comme Léo, et n’hésitent pas dans leur égoïsme prédateur à manipuler les vieilles, à baiser les jeunes et à rafler le patrimoine. Car eux y croient, en veulent, se passionnent. Michel est lucide, mais impuissant à réagir, pas éduqué pour cela : « Faute de sincérité et de foi, il n’existait pas pour lui de tragédie véritable ; son ennui lui faisait tout apparaître pitoyable, ridicule et faux  ; mais il comprenait les difficultés et les dangers de la situation : il fallait se passionner, agir, souffrir, triompher de cette faiblesse » p.254. Mussolini en jouera, entraînant la société derrière lui, pour le pire. Il s’accoquinera avec Hitler qui l’entraînera dans sa démesure et sa chute – tout comme aujourd’hui l’extrême-droite voudrait secouer l’indifférence bourgeoise des gens et les accoquiner avec Poutine…

Un film a été tiré en 2020 de ce roman, Gli indifferenti, film franco-italien réalisé par Leonardo Guerra Seràgnoli avec Valeria Bruni Tedeschi, Edoardo Pesce et Vincenzo Crea. Il est sorti jusqu’à présent en Italie et en Russie, mais pas en France. Il n’est disponible en DVD qu’en italien. Il ne fait pas rêver, semble-t-il. Moins que ce roman acéré sur la bourgeoisie en ruines.

Alberto Moravia, Les indifférents, 1929, Garnier-Flammarion 1999, 379 pages, €9,90

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Jerzy Kosinski, L’oiseau bariolé

Un petit garçon juif né en 1933 est livré par ses parents à une paysanne pour le cacher sous une fausse identité catholique durant la guerre qui commence en Pologne ; il a 6 ans et ses parents l’abandonnent. Ce n’est pas la première fois où un couple se débarrasse d’un enfant devenu une gêne pour survivre, sous le prétexte « belle âme » de le sauver. On se souvient du Tanguy de Michel del Castillo. Toujours est-il que le petit juif Jozef se transforme en petit catholique Jerzy pour vivre à la campagne chez Marta, une vieille qui ne se lave que deux fois l’an, et encore seulement le visage et les bras.

Elle ne tarde pas à mourir et le gamin est livré à lui-même, devenant Juif errant, enfant orphelin qui ne vit que de rapines ou de petits boulots comme berger ou boy à tout faire dans les fermes. Il récuse constamment l’accusation d’être Juif, ou encore Bohémien, par souci littéraire de faire de ce roman auto-fictionnel une histoire exemplaire de la victime livrée nue et vulnérable aux bourreaux ; mais aussi peut-être parce qu’il ne se sent pas « juif » au sens où ses parents et sa famille l’ont laissé sans culture. Toujours est-il que l’enfant a les cheveux noirs dans un pays où la blondeur domine, et les yeux noirs perçants, insondables, parmi une ethnie aux yeux clairs et limpides. Les paysans polonais sont particulièrement arriérés au milieu du XXe siècle, loin de tout centre culturel et industriel. Ils cultivent leurs lopins en autarcie, élèvent des bêtes, se jalousent et s’entrebaisent comme des bêtes, se mêlant parfois à elles.

Car c’est l’enfer de Goya que décrit ingénument le jeune garçon sur le ton du conte. De chapitre en chapitre, il est pourchassé, à peine protégé par ceux qui l’exploitent, souvent battu, les vêtements arrachés, roué de coups par les jeunes bergers à peine plus grands que lui, enfoncé dans une fosse à merde par les fidèles de l’église parce qu’il a laissé tomber le lutrin de l’Évangile, trop lourd pour ses petits bras, pendu par les mains sous la menace des crocs d’un chien féroce s’il laisse aller les jambes, à demi-violé et enfoncé sous la glace par une bande à peine adolescente, condamné à être fusillé par les Allemands, assommé par les Kalmouks… De ses 6 à ses 12 ans, de 1939 à 1945, ce ne sont que sévices qui lui tombent dessus et le tourmentent. Le lecteur se demande comment le garçon a pu s’en tirer, même s’il est intelligent, observateur et débrouillard.

Quelques personnages prennent soin de lui, Olga la « sorcière » qui connaît les plantes et lui apprend, l’Oiseleur qui capture la gent ailée et s’amuse, quand il est triste, à peindre un oiseau de couleurs diverses avant de le relâcher parmi ses congénères. Ils ne le reconnaissent pas car il n’est pas conforme et le tuent à coups de bec. L’enfant se sent comme ces oiseaux marqués, un étranger parmi les siens.

Oh, comme il aimerait ressembler au jeune officier nazi dans toute la gloire de sa haute stature musclée, de son visage de marbre et de ses cheveux de soleil, bien pris dans son uniforme noir aux éclairs d’argent ! « Il me paraissait le modèle de la perfection incorruptible : des joues satinées et fermes, des cheveux d’or sous la casquette, des yeux de pur métal. Chaque mouvement de son corps semblait harmonieusement produit par quelque force souveraine. (…) Je ressentis tout à coup un élancement de jalousie passionnée que je n’avais jamais connu » p.161.

Cette admiration mimétique aurait pu l’invertir, comme cela est arrivé à Tanguy. Mais le garçonnet, à 10 ans, connaît déjà la femme, une Ewka de 18 ans énamourée qui le frotte, l’érige et plante en elle ce qu’il peut lui donner, mais sollicite surtout des caresses dont elle est avide et qui la font jouir. Tout comme son frère de 19 ans, son père Makar ou même un bouc excité par le frère et livré tout debout à ses emportements (p.206). Les amours paysannes sont dans la fièvre et l’intersexualité. L’auteur fantasme sans doute un brin lorsqu’il décrit ses amours de garçonnet avec la jeune fille. « Elle s’étendait nue à côté de moi et me caressait les jambes, m’embrassait les cheveux et me déshabillait d’une main preste. Nous nous enlacions, Ewka se pressait contre moi, me demandait de l’embrasser partout, ici et puis là. J’obéissais à tous ses désirs, essayant toutes sortes de caresses, même si elles me paraissaient douloureuses ou absurdes. (…) Puis elle me grimpait dessus, puis elle me faisait asseoir sur elle, puis elle me serrait de toutes ses forces entre ses jambes… » p.199.

A la fin de la guerre, le petit Jerzy de 11 ans voit déferler sur le village les Kalmouks, ces Mongols renégats de l’empire soviétique collaborant avec les Allemands, qui les laissent piller et violer tant qu’ils peuvent. Ils refluent devant l’Armée rouge qui est toute proche et se déchaînent. A demi-nus, ils violent les femmes, les filles et les fillettes, debout, couchés, nus à cheval, devant et derrière, à un ou a plusieurs, pris de frénésie et saouls, s’accouplant parfois entre eux, dans une bacchanale de sauvages déchaînés. « Un jeune soldat trouva dans une cabane une fillette de 5 ou 6 ans. Il la souleva à bout de bras, pour la montrer à ses camarades. Puis il déchira sa robe. Il lui envoya un coup de pied dans le ventre, sous les yeux de sa mère, qui rampait dans la poussière, en criant grâce. Tout en maintenant la fillette d’une main, il défit lentement son pantalon et transperça tout à coup l’enfant qui exhala une plainte déchirante » p.243. Ce sont ces images sexuelles fortes qui font de ce livre un roman mythique. Elles s’impriment dans la mémoire et je me souviens encore de celled-ci, plus de quarante ans après. L’auteur s’identifie vraisemblablement à cette fillette qui a l’âge qu’il avait lorsqu’il a été livré aux manants ; il aurait pu être violé ainsi, crucifié parce qu’étranger sur la terre.

Ce roman métaphorique a eu beaucoup de succès à sa parution aux États-Unis et a été traduit en plusieurs langues ; il a été interdit en Pologne soviétique, « le peuple » s’étant indigné de se voir peint sous de tels traits barbares. Mais on sait aujourd’hui par les travaux de Jan Tomasz Gross, Les Voisins, un massacre de Juifs en Pologne, combien « le peuple » polonais haïssait les Juifs et les Tziganes durant la guerre, n’hésitant pas à tuer même leurs propres concitoyens sous ce prétexte racial pour s’approprier leurs biens. Des pratiques qu’ils voudraient bien oublier et dont l’extrême-droite actuelle censure toute évocation. Mais les faits sont les faits ; la guerre débarrasse de toute morale et ce sont les instincts purs, grégaires et sexuels, qui se reprennent le dessus sans aucune bride.

Décédé aux États-Unis en 1991 à 57 ans, après y avoir émigré en 1957, Kosinski a obtenu de nombreux prix littéraires et a été président du Pen Club américain.

Jerzy Kosinski (né Jozef Lewinkopf), L’oiseau bariolé (The Painted Bird), 1965, J’ai lu 2007, 314 pages, €6,20 , e-book Kindle (version retraduite en texte « non censuré ») €2,54

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H-H Kirst, Il n’y a plus de patrie

Kirst est un journaliste allemand né en 1914 et décédé en 1989 à 74 ans, avant la chute du Mur. Fils d’un agent de police et élevé en Prusse-Orientale, il s’engage dans la Reichswehr où il deviendra adjudant-chef. La Seconde guerre mondiale le promeut lieutenant et « officier instructeur national-socialiste. » Il est dénoncé aux Américains par Franz Josef Strauss, motocycliste nazi, chef du parti conservateur de Bavière et futur ministre de la Défense de la RFA. Interné, il passe neuf mois de camp avant d’être relâché sans charges. Il deviendra célèbre avec sa trilogie 08/15 qui raconte la vie de caserne, la guerre et le retour à la vie civile de l’adjudant Ash (ou H comme Hans ou Hellmut, autrement dit lui-même).

Kirst se dit « individualiste par conviction, réaliste par expérience, socialiste sans romantisme » – donc sans plus le « national » du nazisme. Il s’opposera vigoureusement dès 1950 au réarmement de l’Allemagne voulu par les Américains car, pense-t-il, le nazisme n’est pas éradiqué dans le pays, ni par le nombre des anciens toujours en poste, ni dans les façons de penser.

Ce roman, à la fois policier et politique, nous plonge dans l’Allemagne de l’Ouest vingt ans après la guerre. Il est à la fois obsolète et inactuel. Obsolète parce que l’Allemagne n’a plus grand-chose à voir quarante ans après, avec ce qu’elle était à peine relevée de ses ruines ; inactuel parce que les manipulations politiques restent le quotidien de tous les États, y compris de Schröder l’ancien Chancelier pro-russe et de Merkel qui lui a succédé, qui a elle-même laissé son pays devenir dépendant à l’énergie de Poutine.

Industriels et politiciens s’entendent comme larrons en foire dès qu’il s’agit d’utiliser les crédits publics pour assurer leur pouvoir et leurs bénéfices. Le héros, Karl Wander (le wanderer est le nomade sans attaches) a trouvé un emploi à Bonn, alors capitale de la RFA, auprès d’un conseiller politique qui sert un probable futur ministre. Il lui est demander d’enquêter et de servir d’intermédiaire pour servir les ambitions politiques – naturellement camouflées sous le vernis du renouveau démocratique allemand et de l’efficacité de la Bundeswehr.

Wander est un idéaliste, il sera broyé. Les politiciens réalistes et cyniques sauront le manipuler à loisir, usant pour cela de tous les « dossiers » constitués contre lui depuis des années. Heureusement, il était trop jeune sous le nazisme, mais il a connu charnellement Sabine W-W, maîtresse en titre d’un important industriel de l’armement, et accessoirement maîtresse occasionnelle de Krug, le patron de Wander.

Une jeune fille, Eva, est retrouvée tabassée à la porte de l’appartement alloué à Wander ; il la sauve, la met sur son lit, appelle un docteur des Urgences – mais le médecin traitant des stars de la politique et de l’industrie survient pour l’emmener, déclarant qu’elle est sa patiente. Eva est en effet la fille adoptive de l’industriel de l’armement Morgenrot (Matin rouge) qui fournit les renseignements à Wander sur ses concurrents et leurs échecs industriels – pour mieux bénéficier de la future manne gouvernementale.

Son demi-frère Martin, qui avait voulu la sauter enfant et reste jaloux de ses amants, tabasse Wander et voudra même le tuer à l’aide d’une de ces grosses « Mercedes coffre-fort » en projetant sa voiture d’un pont. Wander, à chaque fois, se laisse faire, comme si tout lui était égal depuis que son idéal ancien a disparu et que le nouveau n’est pas près de naître.

Karl Wander se fait aider par un médecin honnête, le Dr Bergner des Urgences, par un policier honnête à figure paternelle, Kohl, par un journaliste juif américain, Sandman. Lequel mandatera un agent des services secrets, Jérôme, pour démêler la pelote. Il agit comme un chœur antique lors de chapitres intercalaires d’analyses, un peu verbeuses mais qui donnent de l’air.

Ce thriller politique est un roman sans guère de saveur, non-engagé sauf en mots, pessimiste sur la démocratie, la politique et les Allemands. « Les Allemands n’ont pas la vie facile. Mais ils aiment bien se la rendre plus difficile encore. Ils n’auraient eu qu’à ouvrir les yeux et à réfléchir un peu : tirer un trait final, vraiment déterminant, eût été, sans aucun doute, possible. Mais c’est apparemment à cela que ce peuple ne pouvait se résoudre. C’est ainsi que les Allemands continuèrent à traîner avec eux, non seulement les officiers de Hitler, mais aussi leur soi-disant ‘esprit’, avec leurs ‘expériences’ et leurs ‘principes’ (ce qu’ils ont reconnu), donc toute l’étroitesse d’esprit de ces gens, leur obéissance de cadavres, leur incurable entêtement » p.268.

Juste un jalon de l’histoire écrit assez lourdement avec le formalisme des relations et les explications décortiquées. Un roman publié en collection de poche populaire, aujourd’hui oublié et qui gagne à le rester, sauf pour les spécialistes de la mentalité allemande.

Hans-Hellmut Kirst, Il n’y a plus de patrie, 1968, J’ai lu 1971, 373 pages, €7,40

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Nicolas Mathieu, Connemara

Nicolas Mathieu excelle dans la description minutieuse des adolescents de province dans les années 1990. Ils se cherchent, entre copains et petites amies, tourmentés d’identité et de sexe, soucieux de quitter leur monde étroit de l’usine ou du pavillonnaire. Mais combien y réussiront ? Car il faut travailler à l’école, s’accrocher aux cours rebutants, trouver la bonne stratégie des matières qui distinguent – les maths, l’allemand, le grec – convaincre aussi les parents qui ont peu et voient d’un mauvais œil ceux qui veulent « péter au-dessus de leur cul ».

L’auteur aime raconter des histoires et sa prose simple se lit agréablement. Le lecteur s’attache aux personnages, compatit à leurs sentiments. Ces histoires sont d’ailleurs sans histoire car le thème est moins l’action que l’ambiance.

Hélène et Christophe sont le jour et la nuit, pourtant tirés de la même boue banlieusarde de province. L’une va s’efforcer de « réussir » socialement (mais en sera-t-elle plus heureuse?) et l’autre va s’engoncer dans le trend 3B des garçons de son milieu, vaguement « keupons » comme énonce l’auteur, sorti du dictionnaire pour le vocabulaire à la mode (au fait, cela se dit-il encore ailleurs qu’en province ?). Les trois B sont, pour les branchés « Burn-out, Bore-out et Brown-out » (épuisement, ennui, perte de sens), mais évidemment pour les jeunes de province la trilogie de leur existence : bite, bière et baston, cette dernière activité étant ici traduite en positif pour Christophe dans le hockey sur glace.

Hélène est une petite fille sage, unique entre deux parents qui la surveillent mais qui l’aiment. Elle idéalise sa grande copine Charlotte, d’un milieu friqué, et échange volontiers le F3 à la Grande Motte des vacances parentales contre la résidence secondaire de l’île de Ré. Là, elle découvre sinon le sexe, du moins le journal intime de sa copine qui, à 15 ans, « l’a » déjà fait plusieurs fois. Elle est raide dingue de Christophe et de « son corps de rêve », bien musclé par le sport et bien membré pour le désir. Hélène voit Christophe de loin, le plus jeune de l’équipe de hockey et qui aura son heure de gloire en marquant plusieurs buts lorsqu’il aura 17 ans. Elle fantasme, mais il n’est pas pour elle ; il ne ressent qu’indifférence à son égard malgré ses tentatives de drague. Il est trop sollicité par toutes les filles. Elle bûche, fait prépa, une école de commerce ; elle entreprend une carrière dans le consulting, se marie au-dessus de sa condition, a deux filles. Lassée de Paris, elle a exigé qu’ils vivent désormais dans une grande maison d’architecte au-dessus de Nancy et son mari, pourtant nanti d’un beau poste, a accepté ; elle va peut-être devenir « associée » malgré le plafond de verre opposé aux femmes. Mais elle ressent un manque ; elle ne sait pas trop quoi.

Christophe est bien dans sa peau, assez bien dans sa famille, très bien dans son équipe. Le sport lui donne un but – malheureusement éphémère : au-delà de la trentaine, le physique ne suit plus. Le défaut des études réapparaît alors et Christophe végète dans de petits boulots, le dernier étant vendeur d’aliments pour chiens. Il n’a jamais quitté son nid, a privilégié les copains et la fête, se laissant porter. Uni un temps à une fille qui lui a fait un petit Gabriel, ils se sont séparés et elle va déménager à Troyes, assez loin. Il ne verra plus son enfant qu’à temps partiel ; il ne l’apercevra pas grandir. Et cela va très vite, la préadolescence commence tôt avec les réseaux sociaux et se termine tard, prolongeant la période rebelle sans cause. Lui aussi ressent un manque.

Ces manques de chacun donnent l’illusion qu’ils peuvent tout recommencer, faire « reset » comme sur l’ordi. Mais la vie n’est pas un programme informatique, malgré les croyants du destin planifié. Hélène cherchera Christophe sur les réseaux après que sa stagiaire, experte en manipulations électroniques comme sa génération, l’eût inscrite sur Tinder, l’appli de rencontres pour cadres pressés qui ne veulent pas s’engager. Déçue par lesdites rencontres, elle en revient aux bons vieux réseaux de vieux : Copains d’avant et Facebook. Elle y trouve son Christophe qui l’avait fait flasher à 15 ans. Ils se voient, renouent, baisent, et y trouvent de plus en plus de plaisir. Christophe voit partir son fils et dérailler son père, désormais en Ehpad ; Hélène voit dérailler son couple d’égocentrés tendance et grandir ses filles à vitesse accélérée. Vont-ils se trouver ?

Las ! Le passé rattrape Christophe et Hélène. Ou plutôt les multiples liens tissés au fil des ans, ce milieu qui s’impose à eux. Dans une petite ville de province, tout se sait, tout le monde se connaît ou presque, les anciennes du lycée comme les vieux potes. On ne peut repartir de rien sans s’exiler, et cela, nul ne le veut. Invitée au mariage, inespéré à bientôt 40 ans, du meilleur pote de Christophe, Hélène est désorientée. Ce milieu populaire, ces jeux bêtes, ces danses de gamins, le spectacle offert par un Christophe bourré et cocaïné qui l’a prestement oubliée, l’écœurent brusquement. Elle ne peut pas refaire sa vie avec un tel has been. La star de 15 ans au corps de rêve n’est plus qu’un beauf en puissance qui se fait des illusions, croit pouvoir rejouer au hockey comme avant, alors qu’il est brisé au bout de 45 secondes, croit pouvoir refaire un couple alors qu’il ne comprend pas et ne cherche pas à comprendre son Hélène.

Le titre, un peu hors-sol, fait référence à la chanson de Michel Sardou Les lacs du Connemara, la star popu des années 90 en province, reprise en chœur paraît-il à la fin de toutes les fêtes (je n’en ai pas été témoin) . Une sorte d’idéalisme bébête, une illusion du meilleur, alors que le peuple va voter en 2017.

Nicolas Mathieu se veut « de gauche » et évidemment anti-Macron – comme « tout le monde » il ne peut que détester quiconque est au pouvoir. Il pense comme son milieu des marges, dans ces petites villes provinciales à l’industrie perdue, à la lisière entre petit-bourgeois à l’ambition déçue, et ouvrier du c’était-mieux-avant. Sa charge contre l’américanisation des comportements et la réduction des coûts vendue par les gourous du consulting est féroce – et réjouissante. Il s’est documenté. Sa charge aussi contre les petits fonctionnaires régionaux imbus de leurs petits privilèges et qui veulent surtout ne rien changer à leur petit confort l’est aussi.

Ses romans sont une sociologie d’aujourd’hui, des peintures à la Balzac du monde périphérique. Ils complètent in vivo les études de Fourquet et Cassely, déjà chroniquées sur ce blog et prolongent dans le vif du sujet celles de Bourdieu sur La Distinction.

Nicolas Mathieu, Connemara, 2022, Babel poche 2023, 533 pages, €9,90 e-book Kindle €9,49

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Colette, Duo

A Cransac en Aveyron, ville ouvrière de charbon après l’avoir été de cures thermales – mais ville imaginaire de Colette, située en réalité dans le bas-Limousin – Alice et Michel se ressourcent des ennuis financiers du spectacle dans la maison d’enfance de Michel. Il fait gris, il pleut, le couple qui se connaît bien depuis dix ans est en huis-clos avec Maria la cuisinière, ex-nourrice de Michel. Tous s’observent. Maria note que Monsieur est soucieux de ce qu’il a laissé avant de venir, qu’Alice est bien gentille mais en retrait. Et puis…

Michel surprend Alice en train de dissimuler dans un buvard violet de correspondance une lettre sur papier avion. Il s’en empare et lit qu’il s’agit de celle d’un amant de l’an dernier, le sieur Ambrogio, associé de Michel dans la location de salles de spectacle. Il l’a souvent au téléphone mais ne s’est jamais aperçu de rien. Oh, la fièvre n’a pas duré, explique Alice, juste un égarement en fin de maladie, alors que Michel l’avait laissée seule, suivi de quatre lettres enflammées – auxquelles elle n’a pas répondu – et que Michel arrachera de sa main. Pourquoi n’a-t-elle pas détruit ces lettres inutiles ? On ne sait, par oubli sentimental peut-être, ce qui blesse Michel, plus en son affection qu’en sa virilité.

Car ils s’aiment, ce qu’Alice ne cesse de rappeler ; elle est toujours avec lui, le connaît, le soutient. Pourquoi rumine-t-il exprès cet ancien faux-pas qu’il vaudrait mieux pardonner ? Toute vérité, comme le croit Alice qui préfère porter le fer dans la plaie, est-elle bonne à connaître ?

Le jaloux ne peut passer à autre chose, il est pris dans sa névrose obsessionnelle. Le bonheur ne lui est plus possible. Vulnérable, il se braque. Que va-t-il faire ? Chasser Alice ? La faire le quitter ? Aller casser la gueule à Ambrogio ? Ruiner ses affaires ? Il est dans les rets de sa pusillanimité, de sa foncière impuissance.

Égoïsme, orgueil, jalousie rendent tout dialogue impossible dans le couple, selon Colette. Tout amour est une impasse. Pour oublier, Michel sort le matin vers la rivière. La beauté de la nature lui sera-t-elle consolatrice ? Ou finira-t-il comme Chéri ?

Impossible pureté ou transparence des rapports humains. Chacun porte en permanence un masque et joue truqué. Seuls les forts, les plus égoïstes, survivent et la femme, selon Colette, est plus forte en ce sens que l’homme.

Un film de Claude Santelli en a été tiré en 1990.

Colette, Duo, 1934, Livre de poche 1995, 124 pages, occasion €2,09, e-book Kindle €4,99

DVD Duo, Claude Santelli, 1990, avec Pierre Arditi, Evelyne Bouix, Denise Gence, Matthias Habich, Jean-Jacques Moreau, Panoceanic films 2016, 1h39, €11,80

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

Colette déjà chroniquée sur ce blog

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Colette, La chatte

Alain et Camille sont deux amis d’enfance habitant Neuilly, villégiature déjà chic entre-deux guerres. Lui vient d’une vieille famille enrichie dans la soie mais en déclin, elle de fabricants de machines à laver en plein essor. Tradition et modernité veulent se marier. C’est une affaire arrangée, mais l’amour ?

Camille va toute nue dans la chambre des noces et cela choque un peu Alain, pas moins nu mais encore sous les draps. Camille veut habiter l’appartement de l’ami Bertrand, parti six mois en vacances, un neuvième étage « quart-de-brie » dans Paris, plutôt que la maison de famille d’Alain où des travaux d’aménagement sont entrepris. Camille veut conduire le roadster plutôt qu’Alain achète et conduise une berline. Camille veut… Mais aime-t-elle ?

Aimer, n’est-ce pas accepter l’autre tel qu’il est et faire des compromis alternés ? Camille étourdit Alain, le sort de sa routine familiale, mais le domine. Il aime sa beauté jeune, moins son esprit piquant, volontiers provocateur. « Elle rayonnait d’une immoralité exclusivement féminine à laquelle Alain ne s’habituait pas. » Mais il y a pire : Alain aime sa chatte chartreuse Saha, habituée du jardin familial et qui dort avec lui la nuit comme le font souvent les chats. Camille déteste cette « rivale », pourtant animale.

Commence alors le dévoilement progressif du caractère de chacun. Saha est un catalyseur de l’inconciliable entre Alain et Camille. Les épouses normales adopteraient la chatte comme on adopte un enfant d’un premier mariage ; pas Camille. Elle révèle sa cruauté de marâtre en cherchant à évincer la bête ; fusionnelle, elle veut accaparer le mâle pour elle toute seule, telle la Trierweiler baisant à pleine bouche son président d’amant Hollande devant la foule. Exclusive, elle veut garder pour elle toute seule l’attention du mari. Mais Alain aime sa chatte et celle-ci dépérit sans lui. Il la prend avec eux dans l’appartement, où elle s’adapte tant bien que mal, mais Camille en veut plus, toujours plus : elle veut la fin de la chatte, sa mort précoce. Elle la pousse du balcon dans le vide.

Heureusement, les chats savent se retourner en tombant et un store au sixième étage amortit la chute. Saha n’est que légèrement blessée. Alain ne comprend pas tout d’abord car Camille ne lui avoue rien, mais lorsqu’il pousse la main de sa femme à caresser la bête, celle-ci feule et se fend d’un vif coup de griffes. Elle a peur d’elle et se défend contre sa tueuse. Alain comprend et s’en va. Il ne reviendra pas.

Rien de commun entre Camille et lui. Elle est plus cruelle qu’une bête, n’utilise rien de la raison humaine ni de sa soi-disant « supériorité » d’être évolué. Elle est un « monstre ». Camille a trahi une fois, elle trahira encore – le divorce, dans un délai décent, ne fait aucun doute. La mufle égoïste, garçonne de la modernité, ne fait pas une bonne compagne pour la vie. La chatte animale, en revanche, est pure nature. Comment ne pas la préférer ?

Alain a, comme tout jeune homme de son temps, peur de « la femme » ; elle lui est mystérieuse. Tout petit déjà, Camille refusait par caprice de le saluer lorsque les parents se rencontraient. Elle est brune et lui blond ; elle le pompe, exige des baisers, l’aspire, le baise. « Elle engraisse de moi », dit-il. Il devrait quitter son royaume de fils unique dans une maison tranquille ; il n’y est pas prêt. Alain a quelque chose de Chéri, d’inachevé, mais n’a pas trouvé sa Léa, seulement une Camille garçon manqué qui vit à ses dépens. Il recule et la chatte est le prétexte, même si elle est l’amour vrai, inconditionnel, qu’une Camille fille unique choyée et égocentrique est incapable de concevoir.

J’aime ce roman félin, révélateur des profondeurs féminines.

Colette, La chatte, 1933, Livre de poche 2004, 158 pages, €7,90 e-book Kindle €6,99

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

Colette déjà chroniquée sur ce blog

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John Galsworthy, A louer

Suite du précédent volume chroniqué sur ce blog, ce tome-ci suit les enfants des personnages précédents. Soames l’avoué, imbu de propriété et de collections, a eu une fille, Fleur, lui qui voulait un fils. Il en est désormais entiché et passe tout à la jeune personne de 18 ans. Son cousin et ennemi juré Jolyon a, lui, eu un fils prénommé Jon quelques mois auparavant. Et voilà les deux enfants désormais adolescents, à l’âge des amours.

Là se noue le drame, et le romanesque post-victorien. Ils tombent amoureux l’un de l’autre alors que les familles se détestent, Jolyon ayant « volé » Irène, la première femme de Soames qui ne voulait plus de son mari et ayant « réussi » un fils alors que lui n’a eu « qu’une » fille.

Le pire est que Soames avait donné rendez-vous à Londres à Fleur dans une galerie d’art tenue par sa cousine June (ces familles à ramifications sont une plaie pour le lecteur!). Or Irène amène en même temps son fils Jon voir les œuvres modernes. La rencontre a lieu devant le tableau de Paul Post (un peintre imaginaire) intitulé La cité future, « une grande toile uniquement couverte de carrés rouges » p.20. Il suffit d’un coup d’œil, raffermi par un second au salon de thé où Soames a voulu entrer pour éviter Irène – qui a eu la même idée – et voilà les deux enfants raides dingues l’un de l’autre.

Mais, de chaque côté, chacun répugne à le voir, minimise, évoque une haine ancienne – et fait tout ce qu’il ne faut pas faire pour attiser la curiosité et la rébellion des jeunes. Le « secret de famille » est dévoilé par bribes d’abord, par un élément étranger (de surcroît « belge ») qui courtise ouvertement la seconde femme de Soames, lequel s’en fout ; puis par June qui en dit trop peu ; par Irène à sa fille en édulcorant ; enfin par le père de Jon sur le point de mourir d’une crise cardiaque annoncée, sous la forme d’une lettre à son fils chéri et aimant, trop sensible pour ne pas la prendre au tragique.

Tout le roman tourne autour du secret des familles et du drame que ce poids fait peser sur les enfants, tout comme dans la tragédie grecque. Le destin familial et le regard social empêchent tout bonheur en inhibant toute relation naturelle.

Or la guerre de 14, la plus con jamais décidée en Occident, a bouleversé les traditions, les mœurs et la société. En Angleterre aussi, même si l’Allemagne a été la plus touchée et accouchera en réaction du nazisme. Dialogue entre père et fils qui s’aiment : « La propriété personnelle, la beauté, le sentiment, tout s’en va en fumée. Nous n’avons plus droit à rien, de nos jours, plus même à nos émotions, car elles sont gênantes, nos émotions, pour retourner au néant. (…) Le nihilisme est la religion du jour, continuait Jolyon ; nous sommes revenus au même point que les Russes il y a 60 ans. – Non, papa, s’écria Jon. Nous voulons seulement vivre, et nous ne savons comment – à cause du passé ; voilà tout » p.183.

Fleur, qui le veut, va-t-elle épouser Jon qui la désire ? En fille gâtée à son père qui a toujours obtenu tout ce qu’elle a voulu, ce serait probable. Et pourtant… l’honneur moral de Jon est-il apte à céder en tout ? Suspense.

Le roman (qui peut se lire indépendamment du reste de la série) se dévore à souhait et le lecteur s’attache aux jeunes protagonistes, bien plus près de lui que les vieux victoriens. Mais nous sommes juste avant les années 1920, cela fait déjà un siècle, et les mœurs de ce temps s’éloignent peu à peu des nôtres.

John Galsworthy, A louer (In Chancery) – La saga des Forsyte tome 3, 1920, Archipoche 2018, 331 pages, €7,95 e-book Kindle €7,99

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