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Thorgal 27, Le barbare

Thorgal 27 1 couverture

Le barbare, c’est lui, Thorgal, vendu comme esclave avec toute sa famille et le couple de jouvenceaux venus des étoiles, puis avec eux dans le désert.

Cet album reprend un peu laborieusement la saga intéressante du Viking errant, après l’ornière de l’album précédent, le pire de la série.

Cet album-ci ne manque pas de clichés ou de redites, mais l’histoire avance et accroche.

Thorgal 27 2 femme sein nu

Parmi les scies vues et revues, la réduction à l’état d’esclave et le chantage à la famille pour dompter Thorgal, le fouet pour ceux qui n’obéissent pas, la sempiternelle case pédago sur « on a toujours une chance », le fils de gouverneur cruel et mal élevé, les puissants parfois sages, les « pouvoirs » de Jolan à désintégrer les objets (sous le coup d’une émotion) et de Louve à parler aux animaux (surtout animés de mauvaises intentions), la faiblesse de Jolan qui ne peut faire sur commande ce qu’il devrait, le énième concours de tir à l’arc, la liberté pour enjeu, les basses vengeances…

Thorgal 27 on a toujours une chance

Mais quelques originalités quand même, qui rendent l’histoire attachante. Thorgal sait mener sa barque (normal pour un Viking…), il rassemble sa famille autour de lui malgré leur état d’esclaves. Il guide la jeunesse, celle de Tiago, 17 ans fluet mais courageux, venu des étoiles ; celle des enfants nobles à peine pubères à qui il apprend l’art du tir à l’arc. Il rejoue Guillaume Tell délivrant de ses liens à coups de flèches l’adolescent attaché presque nu, dans une pose piquée dans un ancien album d’Alix. Il se méfie des cadeaux empoisonnés du fils de gouverneur, à qui il a pourtant laissé la vie – sauf du dernier.

Thorgal 27 tiago torse nu en alix enchaine

Nous sommes dans la noblesse, la fierté, la juste riposte aux ennemis. L’amour pour les siens et pour les amis, mais le tragique de l’existence. Tiago et sa sœur Ileniya sont aimables, mais de trop pour la suite : ils seront éliminés sans pitié. C’est leur destin. Thorgal, d’ailleurs, termine très mal en point, si l’on en croit les dernières pages – mais je ne vais pas déflorer l’aventure.

Thorgal 27 famille reunie

L’Afrique du nord post-romaine est une contrée où les vices comme les vertus se vivent en vase clos. Il faut s’en extraire pour briller et c’est ce que tout le monde veut faire. Mais rien n’est simple, la vie est une lutte et exige qu’on se décarcasse. Pas une mauvaise leçon aux gamins du nouveau millénaire.

Rosinski & Van Hamme, Thorgal 27 – Le barbare, 2002, éditions Le Lombard, 48 pages, €11.40

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Montaigne : « Que philosopher, c’est apprendre à mourir »

Dans ce chapitre 20 du livre 1er des Essais, Michel Eyquem de Montaigne est tout entier. Fils périgourdin d’une époque troublée en guerre de religions, il vécut de 1533 à 1592. L’œuvre de sa vie, sans préjuger du reste, fut de laisser témoignage. Ses réflexions constantes depuis 1571 sont ces Essais de l’âge mûr qui nous ravissent encore et nous font réfléchir. Il s’y est peint lui-même avec ses contradictions de nature, son impuissance à trouver jamais la vérité comme à rendre bonne justice.

L’homme n’est point dieu et l’existence sera imparfaite, toujours – autant l’accepter comme les Stoïciens y invitent. Les voyages confirment à Montaigne la relativité des choses, des mœurs, des jugements. Il n’est pas pessimiste, il se veut « sage ». Ce qui, en son esprit, signifie réfléchi, donc prudent : tranquille et réglé. La raison, le bon sens, l’expérience, commandent de vivre et de bien vivre – enfin d’en tirer leçon. Ce pour quoi il écrit « que philosopher, c’est apprendre à mourir. » La mort n’est pas le but ; elle est l’achèvement d’une vie bonne. Faire comme si, au dernier moment, on n’avait rien à regretter. La sagesse est d’avoir bien vécu, la philosophie est ce savoir qui permet de le faire.

La Renaissance avait fait revivre l’antiquité, dans les âmes comme dans les œuvres. Les livres étaient si peu répandus encore qu’on en possédait peu. Les érudits du temps les lisaient, les relisaient, les méditaient, en apprenaient par cœur des sentences, sans zapper sans cesse comme papillon de nuit. Ce chapitre commence donc par une citation de Cicéron. Nombre d’autres fleurs de rhétorique le parsèmeront encore.

montaigne paris (2)

Que dit donc Montaigne dans cet opus célèbre ?

  • Que la raison naturelle ne vise naturellement qu’à notre contentement.
  • Que vivre, c’est bien vivre, « en la vertu même, le dernier but de notre visée, c’est la volupté. »
  • Que la mort est inévitable par le seul fait d’être né : « faites place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. »
  • Qu’il est donc vain de la craindre, puisqu’elle est inévitable. « Sortez de ce monde comme vous y êtes entré. Le même passage que vous fîtes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites-le de la vie à la mort. »
  • Autant faire bonne figure et apprécier d’autant l’heure présente. « Que la mort me trouve plantant mes choux, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »
  • Nous ne savons ni le jour ni l’heure, attendons-les partout, car c’est ainsi que naît la liberté. « Qui a appris à mourir, il a désappris à servir. Le savoir mourir nous affranchit de toute sujétion et contrainte. »
  • Faisons ce que nous devons, sans plus attendre, et ne regrettons rien : c’est ainsi qu’une vie sera bien remplie : « tel a vécu longtemps qui a vécu peu ». « Il gît en votre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vécu. » « Où que votre vie finisse, elle y est toute. »
  • Le cours naturel des ans nous accoutumera à quitter l’existence insensiblement : « le saut n’est pas si lourd du mal être au non être (…) d’un être doux et fleurissant à un être pénible et douloureux » – de l’adolescence sensitive à la vieillesse percluse.
  • « Il faut ôter le masque aussi bien des choses que des personnes », ce n’est que l’apparat horrifié et chagrin que nous mettons autour de la mort qui nous effraie. Or la mort est de nature, traitons-la naturellement.

Ce que je retiens de Montaigne ?

    1. Le tragique : ce contre quoi vous ne pouvez rien, inutile de le craindre. C’est vain. Faites avec.
    2. Le bien-vivre : « Si vous avez fait votre profit de la vie, vous en êtes repu, allez-vous en satisfait. (…) Si vous n’en avez su user, si elle vous était inutile, que vous chaut-il de l’avoir perdue, à quoi faire la voulez-vous encore ? »
    3. La liberté fondamentale : qui sait que la fin est au bout, et l’accepte, fera de sa vie ce qui lui semble le meilleur. Sans préjudice d’un quelconque « dieu », d’une quelconque « loi », d’un quelconque « tu-dois ». Et ce « meilleur » sera celui de toute la tradition humaine sans laquelle il n’est rien.

Michel de Montaigne, Les Essais, (texte complet en français moderne), Gallimard Quarto 2009, 1367 pages, €29.45

Michel de Montaigne, Les Essais (abrégé), Pocket 2009, €4.94

Michel de Montaigne, Les Essais, format Kindle (ancien français), €1.99

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Nietzsche et les poètes

Dans la seconde partie de Zarathoustra, le chapitre « Des poètes » intervient après « Des savants » et avant « Des grands événements ». Nietzsche aimait les poètes, leur nom vient du grec ‘poien’, faire. Ils sont, comme les prophètes, des créateurs de monde. Or, que sont les poètes devenus ? Nous sommes au 19ème siècle et les poètes sont « toujours attirés vers le pays des nuages ». Ils se veulent médiateurs, mais « les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux. » Superficiels, sciemment hermétiques, vaniteux et fumeux, les poètes sont des « menteurs ». « Un peu de volupté et un peu d’ennui : c’est ce qu’il y a encore de meilleur dans leurs méditations. »

« Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons de tout notre cœur les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont de jeunes femmes ! » Nietzsche mêle ici astucieusement la référence à la religion (« mixture empoisonnée ») et la galanterie (prédilection poétique pour l’Hâmour comme aurait dit Flaubert). « Heureux les pauvres d’esprit, parce que le Royaume des cieux est à eux », s’écrie l’Évangile, privilégiant ainsi la foi aveugle et obéissante au questionnement de la raison. Nietzsche s’élève contre cette aliénation qui mêle peur de l’au-delà et ressentiment envers l’ici-bas. L’« Esprit » détaché de la matière est une fumeuse illusion – ce n’est pas parce qu’on peut faire un nom d’un mot dans la langue allemande qu’il en devient chose réelle par cela même ! « Depuis que je connais mieux le corps – disait Zarathoustra à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est « impérissable » n’est que symbole. » L’homme n’est pas dieu et ce qu’il pense ne saurait être l’alpha et l’oméga ; la « vérité » n’est toujours que partielle et d’époque… « Dans une certaine mesure ».

Ce que confirme Zarathoustra par cette phrase-clé : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. » Les trois mots de la subordonnée sont fondamentaux dans la philosophie nietzschéenne – surtout dans leur subordination. L’homme commence non par « être » (tel un dieu qui n’a ni commencement ni fin), mais par « vivre » (avec un début, une fin et une histoire entre les deux). Tout ce qu’il pense vient donc de sa « vie » : ce qui signifie son existence ici-bas et maintenant, entouré de sa famille et dans son milieu, intégré dans une société particulière et une histoire contingente. Ses « raisons » ne sauraient donc être ni « absolues » ni « éternelles » ; ses raisons sont plutôt « vécues ». Les causes de sa pensée résident dans l’existence que l’homme a menée. Ses « opinions » (l’état actuel de sa pensée) ne sont donc qu’une conséquence d’exister ici-bas dans le maintenant et d’une personnalité particulière. Les opinions sont dans le temps historique – pas dans l’éternité. Elles changent, ce qui est normal pour un être humain puisque sa condition change. Zarathoustra : « J’ai déjà trop de peine à garder mes opinions ; et beaucoup d’oiseaux s’envolent. »

Ce pourquoi « Zarathoustra lui aussi est un poète » : comme tous les poètes (et prophète), il ment. « Nous savons trop peu de choses et nous apprenons trop mal : il faut donc que nous mentions. » Le mensonge n’est pas la volonté de nuire, mais l’illusion que chacun se donne à lui-même. Le poète est le contraire du savant qui – « dressé pour la connaissance » – remet en cause à tout moment « sa » vérité par la méthode expérimentale. Oh, certes, cette « méthode » n’est qu’humaine, donc faillible et partielle ; elle ne donne pas « la » vérité puisque nous savons bien que la science avance toujours et que les théories les mieux établies ne résistent guère à la succession des tests. Mais la méthode est la seule lanterne qui éclaire la nuit humaine. Par approximations et corrections, l’homme parvient à s’en sortir et à rendre utiles ses connaissances.

Les poètes, eux, se contentent de « baudruches multicolores » et ils les appellent « Dieux et Surhommes ». Où l’on voit que Nietzsche se moque de lui-même en plaçant le surhomme à l’égal des dieux de fiction. Le surhomme n’est qu’un symbole du désir d’aller plus loin, de poursuivre l’évolution humaine dans l’avenir. « Je suis d’aujourd’hui et de jadis ; mais il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »

Or quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. « L’esprit du poète veut des spectateurs » ; il ne vise pas à susciter le désir de se dépasser ou à entraîner, mais se complait dans l’histrionisme (notre ‘société du spectacle’). « En vérité, leur esprit lui-même est le plus paon d’entre tous les paons et une mer de vanité ! »

  1. Donc ne pas être croyant : « la foi ne sauve pas. »
  2. Pas d’intellectualisme scientiste : « l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ».
  3. Être à l’écoute de ce qu’il y a de seul ‘éternel’ en chaque homme, son désir vital qui le pousse à vivre, à grandir et à se reproduire pour aller toujours plus loin : « il y a quelque chose en moi qui est de demain, et d’après-demain, et de l’avenir. »
  4. Ne pas se croire supérieur, la vie terrestre, animale, est la même pour tous : « Le buffle (…) son âme est tout près du sable, plus près encore du fourré, mais le plus près du marécage. Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon ! Tel est le symbole que je dédie aux poètes. »
  5. Vivre, puisque tel est notre destinée, mais pleinement – ici-bas, tendu vers l’avenir, plein de curiosité pour explorer le présent : « Il y a longtemps que j’ai vécu les raisons de mes opinions. »

Frédéric Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, Folio 1985, traduction Maurice de Gandillac, 504 pages, €9.12

Les citations de Nietzsche sont ici reprises de la traduction d’Henri Albert en collection Bouquins.

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Hellénisme et christianisme selon Camus

Dans son diplôme d’études approfondies de philosophie, écrit en 1936 sous le titre ‘Métaphysique chrétienne et néoplatonisme’, Albert Camus tente de comprendre le christianisme au regard des Grecs et d’opérer comme une synthèse de la ‘mentalité’ méditerranéenne.

« C’est ainsi qu’on peut mettre à jour chez les Grecs et les Chrétiens des attitudes devant le monde irréconciliables. Tel qu’il se formule vers les premiers siècles de notre ère, l’hellénisme implique que l’homme peut se suffire et qu’il porte en lui de quoi expliquer l’univers et le destin. Ses temples sont construits à sa mesure. En un certain sens, les Grecs acceptaient une justification sportive et esthétique de l’existence. Le dessin de leurs collines ou la course d’un jeune homme sur une plage leur délivrait tout le secret du monde. Leur évangile disait : notre Royaume est de ce monde. C’est le « Tout ce qui t’accommode, Cosmos, m’accommode », de Marc Aurèle.

Cette conception purement rationnelle de la vie, – le monde peut être tout entier compris – conduit à l’Intellectualisme moral : la vertu est chose qui s’apprend. Sans toujours l’avouer, la philosophie grecque fait du sage un égal de Dieu. Et Dieu n’étant qu’une plus haute science, le surnaturel n’existe pas : tout l’univers se contre autour de l’homme et de son effort. Si donc le mal moral est une ignorance ou une erreur, comment insérer dans cette attitude les notions de Rédemption et de Péché ?

Au reste et dans l’ordre physique, les Grecs croyaient encore à un monde cyclique, éternel et nécessaire, qui ne pouvait s’accommoder d’une création ‘ex nihilo’ et partant d’une fin du monde. »

Pour ma part, ayant été endoctriné chrétien petit, avant de l’être marxiste adolescent, j’ai rejeté toutes ces illusions morales. Je ne crois ni en l’Ailleurs, ni en la Vérité comme absolu inscrit dans le ciel des Idées. Je crois au contraire que ces illusions sont dangereuses pour l’homme d’ici et de maintenant. On massacre toujours pour « obéir à Dieu » ou « créer l’Homme nouveau » et l’on promet toujours de raser gratis… demain. Ce qui m’importera toujours est l’aujourd’hui et mon prochain.

J’ai donc jeté par-dessus bord ces illusions dangereuses.

D’abord parce qu’elles ne permettent pas de vivre au présent mais seulement de récriminer sur ‘ce qui devrait être’ d’un avenir fumeux.

Ensuite parce qu’elles tendent à l’autoritarisme, sinon au totalitarisme, de ceux qui sont persuadés d’avoir raison contre les autres. Ils considèrent les autres hommes, pourtant égaux en dignité, comme des sous-citoyens, des ignorants primaires à l’âme d’enfant, incapables d’être adultes à part entière, aliénés par leur condition où atteints par hérédité de bêtise incurable. C’est malheureusement le lot des curés, des imams et des militants socialistes de vouloir imposer les vérités révélées par Moïse, par Jésus, par Mahomet ou par Marx, au commun des mortels. Dieu nous préserve des ‘missionnaires’ !

Je crois, comme Camus, que « l’homme peut se suffire et qu’il porte en lui de quoi expliquer l’univers et le destin. » Il construit un monde à sa mesure. Cela ne signifie pas qu’il ne puisse chercher à dominer, à jouer à l’apprenti sorcier, ou à se prendre pour Dieu. Il est certes des choses dans le monde, Othello, qui dépassent toute la philosophie. Il est des mystères, dans l’esprit humain même, que les sages tibétains ou les moines zen découvrent comme le firent certains soufistes musulmans ou mystiques chrétiens. Mais restons dans ce monde-ci puisque nous sommes incapables, sauf présomption ou soif luciférienne de pouvoir, d’en concevoir un autre.

« Le surnaturel n’existe pas » car tout est inclus dans la nature – y compris ce qu’on ne comprend pas. Donc « la vertu est chose qui s’apprend » (alors que la morale, toute extérieure, s’impose), Aristote le disait déjà. La discipline zen comme la voie taoïste, l’éveil bouddhiste ou la simple éducation humaniste, sont des pistes bien plus généreuses que l’obéissance passive aux dogmes des religions du Livre, Marx inclus, soi-disant révélées un jour à de rares clercs qui en conservent les arcanes pour imposer leur pouvoir.

Albert Camus, Métaphysique chrétienne et néoplatonisme, 1936, Pléiade OC t.1 p.1000, €67.45

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Herman Melville ou la sagesse

« Vieux moi-même, j’affectionne la vieillesse des choses ; c’est pour cette raison, principalement, que j’apprécie tant le vieux Montaigne, le vieux fromage, le vin vieux, et que j’évite les jeunes gens, les petits pains encore chauds, les nouveaux livres et les pommes de terre nouvelles ; et que j’éprouve une telle tendresse pour mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, pour mon voisin au pied bot, White le diacre, et pour cet autre voisin plus proche encore, mon vieux pampre noueux qui, les soirs d’été, appuie son coude sur le rebord de ma fenêtre, cherchant une amicale compagnie, tandis qu’à l’intérieur je fais de même pour aller à sa rencontre – et surtout, surtout, pour ma vieille cheminée et son immense manteau. »

« Ma femme, au contraire, du fait de son incurable juvénilité, n’a de goût que pour la nouveauté ; et c’est pour cette raison, principalement, qu’elle aime le cidre nouveau en automne et, qu’au printemps, comme si elle était la fille de Nabuchodonosor, elle se jette avidement sur toutes les variétés de salades, d’épinards, et plus particulièrement sur les concombres verts (bien que la nature fasse savoir avec obstination qu’elle réprouve ces juvéniles et inconvenantes envies chez une personne de son âge, en lui rendant la digestion de ces nourritures malaisée), et se passionne pour les belles théories d’invention récente (pourvu qu’on n’y voie nul cimetière à l’arrière plan), les idées de Swedenborg, la philosophie des esprits frappeurs et autres vues nouvelles sur toutes choses aussi bien naturelles que surnaturelles et, animée d’un inaltérable désir, ne cesse de composer de nouveaux parterres de fleurs, même du côté nord de la maison, où le vent glacé des montagnes permet à peine à l’herbe rude qu’on appelle plantain de prendre pied pour de bon, et plante au bord du chemin de simples rejets de jeunes ormes, bien qu’il n’y ait aucun espoir d’en recevoir aucune ombre, sinon sur les tombes en ruines de ses arrière-petites-filles, et refuse de porter un bonnet, mais tresse ses cheveux gris, et lit le ‘Magazine des modes’, et achète toujours son nouvel almanach un mois avant le Nouvel an, et se lève à l’aube, et du plus chaleureux coucher de soleil se détourne froidement, et travaille sans discontinuer jusqu’à des heures indues, son nouveau cours d’histoire, son français, sa musique, et se complaît dans la compagnie des jeunes gens, et s’offre à monter de jeunes poulains, et pique de jeunes surgeons dans le verger, et ne cache pas son animosité contre les gentils coups de coude de mon vieux pampre, contre mon vieux voisin au pied bot et mon vieux fauteuil aux pieds de griffon, et surtout, surtout, poursuit d’une haine mortelle ma vieille cheminée à l’immense manteau. »

Dans cet intéressant paragraphe, formé de deux phrases seulement, Herman Melville oppose mâle et femelle, sage et juvénile, ancien et moderne, vieille Europe et jeune Amérique, réflexion et réflexe, fatigue et vitalité. C’est pourquoi il nous paraît tant d’actualité !

La France vieillit, se lasse, aspire au repos. Alors que le monde très jeune devient un tourbillon de vitalité et d’entreprise, elle désire la retraite, la tour d’ivoire. Non plus l’Europe puissance dans un monde globalisé, mais l’Europe forteresse en grande Suisse protégée du dehors.

Montaigne est un philosophe qui s’intéresse à lui-même et tente de bien vivre – il ne désire ni à refaire le monde, ni changer les hommes.

Vieux vin et vieux fromages ressortent de la tradition séculaire des produits du terroir, élaborés lentement par des artisans peu au fait de la standardisation ni du marketing. Au contraire, les pains chauds, les pommes de terre nouvelles et le cidre nouveau flattent le palais mais ne durent pas en bouche, adaptés au zapping d’une jeunesse avide de toujours neuf. De même les nouveaux livres, à la mode qui trotte mais qui ne passent le plus souvent pas le cap des années.

Les voisins, les plantes qu’on a vu grandir, qu’on voit refleurir et faire des fruits chaque année, la cheminée qui donne chaud les soirs d’hiver, cœur de la maison, foyer familial et ‘home’ pour l’homme déçu de la société – tout cela s’oppose au dehors, au grand large, aux jeunes gens aussi écervelés et esclaves de leurs sens que les oiseaux chanteurs. Faut-il s’agiter pour s’agiter, comme sa femme qui plante au nord et repique des surgeons qui ne donneront pas un arbre avant un siècle ? Faut-il suivre la mode, les idées dont tout le monde parle (à son époque le spiritisme), ne lire que des magazines éphémères (aujourd’hui gazouiller sur Twitter) et suivre toute sa vie des « cours » sur tout et n’importe quoi ?

C’est avec humour et un certain ronchonnement sympathique que Melville nous livre cette simple philosophie, tirée de son expérience propre.

Il était en effet en butte à son épouse qui le poussait à délaisser la plume, qui ne rapportait rien, pour prendre un poste lucratif. Il se sentait de plus en plus étranger à cette société américaine avide de toujours plus (plus loin, plus neuf, plus riche) et qui ne considérait plus aucune chose ni aucune valeur de tradition.

  • La jeunesse est une étape de l’existence – pas un état d’esprit.
  • Le féminisme une revendication parmi d’autres – pas une nouvelle domination.
  • L’évocation des esprits et le tropisme sentimental une faiblesse – pas l’épanouissement de la raison.
  • Le zapping et la tyrannie de la mode une tare qui passe – pas le dernier état de la philosophie.

Le monde change, pas les humains, ce pourquoi ces deux phrases de Melville restent étonnamment actuelles. Les propos sur l’inanité de la Génération Y ou de ses petits frères et sœurs de la Génération Z sont à méditer d’après cette sagesse séculaire…

Herman Melville, Moi et ma cheminée, 1856, Œuvres tome 4, Gallimard Pléiade p.557 

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Montaigne, Flaubert et l’engagement

J’ai abordé Montaigne au collège, mais cela m’ennuyait. Le discours scolaire et les « devoirs » selon la rhétorique n’engagent pas à aimer. Ce n’est que bien plus tard, par la grâce du service public, que Montaigne a pu m’intéresser. C’était en 1992 je crois, l’antenne de France-Culture laissait quatre ou cinq minutes chaque matin au philosophe André Comte-Sponville pour commenter Montaigne. Il parlait enlevé, sans les scories pédantes de la langue du 16ème et débarrassé du laborieux appris. Il montrait Montaigne actuel, en maître de vie, que l’on pouvait lire sans complexe en français moderne.

Je le retrouve chez Flaubert, cité dans sa correspondance : « Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit. Je ne connais pas de livre plus calme et qui vous dispose à plus de sérénité. Comme cela est sain et piété ! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Héraclite. Et médite le dernier paragraphe. Il faut devenir stoïque, quand on vit dans les tristes époques où nous sommes. » (à Louise Colet, 26 avril 1853, Correspondance 2 p.317, Pléiade)

Il s’agit d’un texte court, au chapitre 50 du Livre 1. L’idée est qu’il est sot de s’engager comme si la vérité était claire, alors que nos facultés ne nous permettent jamais qu’une relative ignorance. Mieux vaut réfléchir et débattre, confronter nos points de vue provisoires et avancer ainsi, pas à pas, chacun faisant du mieux qu’il peut. Les engouements de masse sont des pièges à liberté et des inhibiteurs de création parce qu’ils bloquent la connaissance. La sagesse est de les éviter. Le raisonnement se déroule en trois phases :

  1. ceux qui nous promettent de nous faire voir ne le font pas ;
  2. la faculté qui anime l’homme est limitée à soi ;
  3. la sagesse est de ne rien prendre au « sérieux » si l’on veut laisser une chance à l’humanité.

Montaigne, s’appuyant sur l’exemple des Anciens, déclare que « le jugement est un outil à tous sujets. » Si je ne connais rien au sujet, le jugement (la faculté de raison) me permet de sonder, de « tenir à la rive » et de reconnaître « ne pouvoir passer outre ». Si le sujet est vain, le jugement trouvera de quoi l’appuyer. Si le sujet est noble et rebattu, le jugement « fait son jeu à élire la route qui lui semble la meilleure » parmi tous ceux qui l’ont traité. Mais il est sot de croire tout savoir un jour. « Car je ne vois le tout de rien. Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir. » On ne fait qu’effleurer ou sonder mais l’ignorance reste.

En effet « l’âme » (ce qui anime l’homme), si elle calcule et ordonne, « se fait aussi voir à dresser des parties oisives et amoureuses. » De chaque matière, elle « n’en traite jamais plus d’une à la fois. » Ce sont les limites humaines. « Et la traite non selon elle, mais selon soi. » Le regard est filtrant, il ne voit que ce qu’il veut voir. Il y faut tout l’appareillage de la méthode expérimentale pour s’extirper, et encore pas toujours, de la subjectivité. Le jugement n’a rien d’objectif, surtout dans les matières humaines. « La santé, la conscience, l’autorité, la science, la richesse, la beauté et leurs contraires se dépouillent à l’entrée, et reçoivent de l’âme nouvelle vêture, et de la teinture qu’il lui plaît… » Il faut se rendre à l’évidence : « notre bien et notre mal ne tient qu’à nous » – car des goûts et des couleurs, chacun est juge. « Chaque parcelle, chaque occupation de l’homme l’accuse et le montre également qu’une autre. »

Démocrite trouvait l’humaine condition ridicule : il en riait. Héraclite en avait pitié : il en pleurait. « J’aime mieux la première humeur », dit Montaigne, « parce qu’elle est plus dédaigneuse. » Flaubert est dans ce même état d’esprit, cherchant dans ses œuvres ce « comique ultime » qui ne fait pas rire tant il révèle. Montaigne : « les choses de quoi on se moque, on les estime sans prix. Je ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous qu’il y a de vanité, ni tant de malice comme de sottise… » Rien, au fond, ne mérite d’être pris au sérieux. Il n’y a que les vaniteux qui le font. Avis aux médiatiques qui se pressent à la soupe du pouvoir nouveau. Tant de sérieux, tant de flagornerie chez les petits intellos à ‘Libération‘ et ailleurs…

Flaubert suit Montaigne à la suite de Démocrite. Tous choisissent de vivre « conformément à la discipline d’Hégésias qui disait le sage ne devoir rien faire que pour soi (…) ; et à celle de Théodore, que c’est injustice que le sage se hasarde pour le bien de son pays, et qu’il mette sa sagesse en péril pour des fous. » C’est ce dernier paragraphe que conseille de méditer Flaubert à sa maîtresse. Pour lui, l’artiste doit se garder des passions et bêtises de son temps s’il veut servir l’art. Aujourd’hui, il serait contre les intellectuels engagés – qui limitent la vérité à une croyance politique. Il serait encore plus contre les histrions qui, parce qu’ils « sont » les médias, se croient investis de la mission de nous guider !

Après ce raisonnement en trois points, est-ce à dire qu’il faut récuser tout engagement ?

Non, car il est des causes qui méritent qu’on s’engage : contre l’esclavage, le nazisme, l’exploitation des enfants… Flaubert lui-même s’est engagé toute sa vie à la suite de Voltaire contre les fanatismes (« écrasez l’infâme ! »). Il s’est engagé pour la république en 1848, étant même volontaire un temps dans la garde nationale. Il s’est engagé pour son frère, sa mère, sa nièce, ses amis. Il a relayé la correspondance de Victor Hugo exilé à Jersey et défendu Baudelaire. Mais il préfère les engagements personnels aux causes générales. L’engagement est l’action de se lier ; chez l’artiste ou l’intellectuel, c’est l’attitude de mettre son art au service d’une cause. Or l’artiste, comme le savant ou l’intellectuel, sont des créateurs. Ils doivent observer une certaine distance pour que fleurisse leur talent. Il leur faut rester réfléchi, ne jamais se prendre au sérieux comme Dieu sur terre. L’engagement de parti ou de masse inhibe l’individu, le rend conforme, programmé. On l’a vu de la plupart des artistes « engagés », même les plus talentueux à l’origine : l’ode à Staline d’Aragon ne fut pas son meilleur poème…

Le « sérieux » de la Doctrine ferme toute découverte, immobilise la raison, moutonne avec les moutons. Il ne réalise pas ce pour quoi l’individu est fait – réfléchir par lui-même pour faire fructifier au mieux la graine de talent qui lui est remise à la naissance. C’est par sa sagesse (sa façon de voir) particulière que l’artiste, le savant ou l’intellectuel peuvent apporter le plus aux autres.

Se préserver, c’est servir – et Diogène était sans doute plus exemplaire couché dans son tonneau que Sartre juché sur le sien.

Gustave Flaubert, Correspondance tome 2, Gallimard Pléiade, €57.95

Michel de Montaigne, Les Essais (français moderne par Jean Plattard), Gallimard Quarto, 1355 pages, €28.98

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Montaigne à table

L’austère Montaigne serait-il épicurien ? Bien sûr ! L’adepte de la vie bonne aime les sens, dont celui du goût. Mais avec modération. Pas la modération des fonctionnaires du social dont la seule justification est de vous régenter la vie mais la vraie, celle du corps apaisé et repu selon sa complexion. « C’est une absolue perfection, et comme divine, de jouir loyalement de son être » dit Montaigne (Essais III, 13, 800). Le corps est le seul guide raisonnable et le sage tiendra l’équilibre entre son appétit et se rendre malade. Pas de modération par principe mais une modération par santé, chacun selon ses capacités, suivant son mouvement.

Christian Coulon, professeur émérite à Science Po Bordeaux et auteur de livres sur la cuisine gasconne, explore avec bonheur et érudition ce terrain mal défriché de Montaigne à table. Non sans humour, ni critique féroce envers les régionalistes qui croient découvrir en cette figure périgourdine l’ancêtre de la gastronomie-qui-fait-la-réputation-internationale-de-la-région. Fi ! Ni le maïs (qui sert à gaver les oies), ni la truffe (laissée aux cochons), ni l’aubergine, ni la tomate, ni le poivron (qui font les délices de la cuisine basque), ni la pomme de terre (célèbre en sarladaise), ni le haricot (qui fait le cassoulet) n’étaient encore parvenus en France ! La cuisine « éternelle » des régions a été inventée au XIXe siècle avec l’essor du tourisme bourgeois et le nationalisme d’ambiance.

Michel Eyquem de Montaigne ne savait pas faire la cuisine, il le dit. Il ne connaissait rien aux plantes mangeables, ne sait pas comment lève le pain ni faire le vin et est inapte à trancher les viandes. Aucune de ces petites choses pratiques de la vie quotidienne n’intéresse son esprit. Peu habile de son corps, il se dit de nature rêveuse. Il déteste ces grands banquets politiques où la frime de cour en jette aux provinces. Mais il aime manger. Il se jette avec appétit sur « les viandes », avalant hâtivement le service à la française où les plats restent peu de temps sur la table.

Montaigne mange ce qu’il a et notamment ces mets paysans de son enfance, le pain bis, le lard et l’ail. Comme il est aristocrate, il a accès à la viande, surtout conservée au sel et garnie de sauces grasses aux épices. Contrairement à la mode, il préfère le poisson. Avec la mode, il se gave d’huîtres et de melon, tout récemment venu d’Italie, pays qui donne le ton de cour au XVIe siècle. Il apprécie aussi l’artichaut dont la reine, venue de Rome avec le légume, était folle. Il aime beaucoup le vin, mais le blanc ou le clairet qui est du vin de l’année. Il en boit 75 cl (une bouteille actuelle) à chaque repas mais le coupe d’un tiers d’eau.

Le philosophe est adaptable et curieux. Il aime aller voir ailleurs, voyageant en Allemagne et en Italie, et rien de mieux que la table pour y connaître une culture. C’est que manger n’est pas seulement se nourrir. C’est découvrir les mets de la nature, combler son corps de sensations et ouvrir son esprit à la conversation. En sage à l’antique, Montaigne n’aime rien tant que deviser autour d’un banquet. La table est lieu de sociabilité où le vin délie les langues et les mets ouvrent à l’économie. La maîtrise de l’appétit comme le goût de manger à bonne santé prouvent le gouvernement de soi. Point de « principes » diététiques, de convenance sociale ou de restriction « bio » (dirait-on aujourd’hui) : il faut goûter de tout et s’emplir à satiété, l’équilibre étant celui de soi, de son corps plus ou moins apte, de sa propre complexion. « Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté », déclare Montaigne (Essais III, 5, 611). C’est au bon goût et à l’appétit de régler les voluptés de table, pas à la médecine qui, dès cette époque, prenait l’allure d’une morale autoritaire.

Montaigne est curieux du monde et tout est bon à son philosophique intérêt, surtout ce qui le met hors de l’habitude. Il découvre ainsi la profusion d’écrevisses en Allemagne, dont il apprécie les vins blancs non coupés. Il s’étonne de ces choux hachés salés servis chauds ou en salades (qu’on appelle désormais choucroute), et l’usage de servir la viande aux fruits (pommes, poires, airelles). Le pain aux épices (cumin, maniguette, fenouil) le ravit bien plus que le froment sans sel qu’il a coutume de manger chez lui. Mais il n’aime pas la bière.

L’Italie, tant vantée du temps comme modèle gastronomique imitée à la cour de France, le déçoit par ses vins, troubles et indigestes, mal vinifiés et qui ne se gardent pas. S’il note surtout le protocole du repas, ce théâtre de la table mise en scène avec usage de la serviette et de l’assiette, il préfère les repas des petites auberges où l’on s’intéresse à ce qu’il y a dans l’assiette. Il mange moins de viande (elle se conserve mal en raison de la chaleur) mais apprécie le veau que les Italiens cuisinent de diverses façons. Il se goinfre de poisson, bien plus abondants en Italie qu’en pays gascon. Il découvre les oranges, les citrons, les olives, les salades aux herbes, tout ce qui n’existe pas chez lui. Il mange cru l’artichaut et les fèves, ce qui ne se fait jamais en Périgord, et les truffes blanches émincées simplement à l’huile d’olive et au vinaigre. Il goûte à la moutarde de fruits sucrée, spécialité italienne, et s’empiffre de melon, de coing et de jujube.

Il aime manger, plaisir simple loin de la gastronomie du discours. Son comportement à table est une sagesse mise en pratique. Elle nous fait découvrir un Montaigne tout à soi, ouvert, sensuel, tempéré, aimant la sociabilité et l’exploration des autres coutumes. L’auteur pousse le talent jusqu’à nous proposer en fin de volume douze recettes pour Montaigne, composées par lui aujourd’hui, selon ce qu’il aime. Vous saurez ainsi élaborer une soupe de melon, une salade de fonds d’artichauts aux fèves, une pintade aux aromates, une moutarde de fruits italienne, et même ces sauterelles grillées mexicaines en honneur des cannibales !

Un ouvrage court et plaisant qui donne envie de goûter à Montaigne.

Christian Coulon, La table de Montaigne, 2009, Arléa, 187 pages, €15.20

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Arbre des états d’âme

Mon petit prince m’a dit : « dessine-moi un arbre ». Et j’ai dessiné l’arbre des états d’âme. Oh, ce n’est pas un bien bel arbre, mais il est l’habitation des hommes. Tu vois, petit prince, ces bonshommes dessinés dans leurs occupations favorites ? Ils ne sont pas nombreux, d’accord, et les branches m’en ont peut-être caché d’autres, mais ces quatre silhouettes représentent assez bien les états d’âmes principaux de l’humanité.

Pourquoi ris-tu, petit prince ? Oui, tu as raison, l’histoire que j’ai dessinée ne va pas durer bien longtemps. L’un va se pendre, l’autre se retrouver brusquement précipité dans le vide alors qu’il ne s’y attend pas. Le troisième va choir aussi car il ne regarde pas sa branche. Reste le dernier.

Ah, mon petit prince, celui-là est mon préféré !

Ne remarques-tu pas qu’il est le dieu de l’arbre ? Il est le seul qui restera vivant car il est le seul à agir pour transformer son monde.

Regarde-bien, petit prince.

Le Pessimiste noir ne voit que ce qui ne va pas, rien d’autre que son désespoir. Il est aveugle au monde et à la beauté ; il ne voit que lui-même et se complait dans son malheur. Son seul acte positif sera de se pendre pour retourner dans le néant. Il ne sait que se lamenter et partir. Vois-tu, petit prince, il faut s’ouvrir au monde et aux autres pour survivre. Alors les fleurs embaument, les regards caressent, il y a de la joie. On s’ouvre par l’action, tu sais, l’action qui entretient les muscles, crée les amis et affûte l’esprit. C’est par l’action que l’on oublie qu’un jour il nous faudra mourir. Elle est une illusion, mais elle permet l’espoir et la découverte. Je l’aime parce qu’elle permet d’aimer.

Justement, petit prince, le Pessimiste actif, lui, ne se pendra jamais – tant qu’il pourra agir. Ne le vois-tu pas ? Il est joyeux, comme toi lorsque tu fais une bonne farce. Et c’est une drôle de farce qu’il va faire !

L’Optimiste béat, confortablement installé dans son univers élevé d’idéal ne voit rien du  réel. Il reste dans son monde, appelant un au-delà qui ne répond jamais. Comme le sage – connais-tu cette histoire ? – le sage qui marchait les yeux perdus dans les étoiles au ciel… et qui est tombé dans un puits qu’il n’a pas remarqué à ses pieds. Oui, tu souris, enfant prince, et tu as raison de sourire. Quelle surprise aura-t-il, ce béat de l’ailleurs, lorsque sa branche qu’il croyait éternelle s’écroulera sous lui et le précipitera dans le grand vide ?

Peut-être entrainera-t-il dans sa chute l’Optimiste utopiste ? Je crois plutôt que celui-ci tombera tout seul. Tu as vu, petit prince, sa branche se fend déjà sous ses trépignements outragés. Il est dans l’éternel ‘non’ et il ne s’aperçoit pas qu’il ne fait rien pour le monde, que brailler. Il n’a d’yeux que pour le Pessimiste actif mais il reste impuissant à l’empêcher d’agir car il ne sait que trépigner sur place. Lui ne bée pas vers les étoiles mais reste terre à terre. Il ne sait pas créer parce qu’il a une morale qui le rend censeur des hommes. Il est dans l’éternel ressentiment de l’envie qui mime l’autre à l’envers et empêche à tout jamais de s’affirmer soi. Pour lui, exister c’est être contre. Sans opposant, il n’est rien. Il n’est pas jaloux de l’Optimiste béat qui plane de toute façon hors du monde réel, ni du Pessimiste noir non plus car il ne vivra pas longtemps. Non, petit prince, l’Optimiste utopiste est celui qui milite pour une seule idée fixe et qui tyrannisera tous les actifs pour la tenter. Dès qu’elle prend forme, en général c’est la catastrophe car l’utopiste ne voit pas plus loin que le bout de son nez et il ne sait pas rire. Pour lui, tout est tellement sérieux… Dès que le réel va autrement qu’il le veut, il devient tyran et oppresseur, il ne supporte pas que son utopie n’advienne pas, aussi parfaite que dans l’abstrait. Le peuple ne suit pas ? Qu’on abolisse le peuple !

Tu fais la grimace, enfant ? Mais regarde bien, petit prince, sa branche se casse toute seule et ce n’est pas l’Idée qui la raccommodera. Les idées pures se cassent toujours sur la réalité du monde, qui n’est pas comme on croit. Et lorsqu’on n’a pas le sens de l’humour pour l’admettre et assouplir son idée en observant ce qui est, on tombe de haut avec la branche. Car l’homme n’est pas dieu, omnipotent à qui il suffit de dire « je veux » ; l’homme n’est que ce qu’il devient, animal debout, imparfait, qui aménage son terrain par tâtonnements.

Il te plaît mon dessin, petit prince ? Te rappelles-tu qui est mon préféré ? Oui, celui-là, bien sûr. Allez, enfant, retourne jouer à présent. Va essayer ta scie toute neuve, mon fils.

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