Eric Bohème, Le Café du Centre

Mehun-sur-Yèvre est un bourg paisible du Berry qui existe vraiment, en plein milieu de la France, quelques 6000 habitants partagés entre ouvriers d’usines, agriculteurs et commerçants ou artisans. L’existence s’y coule, paisible, au début des années 1970. Jusqu’à ce qu’un inconnu surgisse de la ville et commence à dévisager les habitants, à les interroger sur la dernière guerre, à éplucher les vieux journaux du temps de l’Occupation. Que cherche cet homme, trop jeune pour avoir été actif à l’époque ?

Il cherche la vérité, mais personne ne sait laquelle, ni pourquoi, ni pour le compte de qui.

En tout cas, l’existence du bourg en est bouleversée. Un soûlard s’accuse d’un meurtre que personne ne lui connaît et veut sauter du donjon ; comme par hasard, c’est l’Inconnu qui l’en dissuade. Un ouvrier est arrêté et son four à la porcelainerie explose, faisant plusieurs blessés ; mais aurait-il été arrêté si l’Inconnu n’était pas venu ? Un « snack-bar » tout neuf s’ouvre dans un vieux caboulot en désuétude, apportant d’un coup la modernité agressive à l’américaine auprès de la jeunesse et drainant les mauvais garçons des alentours, mais qui a financé cet investissement énorme, justement alors que l’Inconnu est arrivé ? Une grève pour les salaires éclate à l’usine de câbles et le préfet nomme un médiateur, jeune homme tout frais sorti de l’École dont l’anagramme est « âne ». L’ancien régisseur du domaine d’un prince se pend, qu’a-t-il donc à se reprocher, sous l’œil inquisiteur de l’Inconnu ?

Ce sont autant d’événements minuscules suscités par cet individu dont nul ne sait rien, même si les notables cherchent à se renseigner. Des élections approchent et les gaullistes se sentent remis en cause par les giscardiens – n’y aurait-il pas quelques squelettes à sortir des placards ? Henri, propriétaire prospère depuis la Libération du Café du Centre dans lequel toutes les informations, toutes rumeurs, tous les commérages finissent par arriver s’en inquiète auprès de son frère Léon, très bien introduit à Paris. Mais comment Henri, simple barman dans un bouge de Pigalle dans sa jeunesse, a-t-il trouvé assez d’argent pour racheter le fonds à la veuve de l’ancien cafetier, fusillé pour Résistance par la Gestapo ? Et qui a dénoncé le patron ?

Il se passe toujours quelque chose à la campagne – et vous saurez tout sur le… mais oui, sur le zizi ! Car chacun rencontre sa chacune dans la clandestinité, si affriolante dans les villages où tout le monde se connaît et épie tout le monde. Les jeunes filles sages et les veuves joyeuses, tout comme les épouses qui s’ennuient et bovarysent continuent leur train-train avec les hommes, forts en gueule mais qui ont une réputation viriliste à soutenir.

Eric Bohème, écrivain de Bourges après avoir été ivoirien, écrit très agréablement et sa plume est précise pour évoquer ces années soixante-dix où la jeunesse encensait le Scopitone (un juke-box cinéma couleur), Danny Boy et Les Chats noirs tout en enfournant des hamburgers ou des choppers, les uns dans la gueule, les autres sous les cuisses. Les gamins en restaient aux Malabars et autres Carambars en jouant aux osselets et aux calots, à la barre (pour les garçons) ou à la marelle (pour les filles). Les adultes mangeaient encore traditionnel, blanquette de veau et daube, canard au miel et baies rouges, et même des « œufs en couilles d’âne » ; ils buvaient du vin rouge et pas du Coca et roulaient en R10-major, en Ami-8, en 404 commerciale ou carrément en Citroën SM tandis que les vieux réparent encore des tracteurs Vierzon, bien français mais pas toujours bien conçus. C’était notre « belle époque », celle de Pompidou juste avant Giscard, avant l’énième guerre contre Israël et l’usage terroriste de l’arme du pétrole.

La trame policière sur fond de rancœurs dues à la période trouble de l’Occupation est habilement tissée à la vie de tous les jours et compose un roman régional passionnant que j’ai dévoré sans vergogne. Je vous le conseille.

Eric Bohème, Le Café du Centre, 2023, Éditions de Borée, 281 pages, €19,50 e-book Kindle €9,99

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20 000 lieues sous les mers de Richard Fleischer

Paru en 1869, le roman d’aventures de Jules Verne fait la part belle à la mer. C’est, à l’époque, un continent inexploré sous la surface. Les vapeurs ont à peine remplacé les voiles et les sous-marins ne sont qu’à l’état d’ébauches. Quant aux scaphandres autonomes, il faudra attendre les années 1950 pour les voir surgir. C’est dire si l’écrivain est en avance sur son temps. Mais il est au siècle optimiste où la science et l’industrie prennent leur essor tandis que les sociétés se démocratisent (avant de sombrer dans le nationalisme le plus étroit qui conduira à trois guerres européennes, vite mondiales).

20 000 lieues sous les mers condense tout cela en une œuvre magique : elle fait rêver tout en pointant les travers de l’humanité. Un « monstre marin » écume les océans et coule les bateaux, ce qui montre combien la superstition reste ancrée à l’époque scientifique. Un professeur du Muséum d’histoire naturelle français (Paul Lukas) est coincé à San Francisco parce que les marins ont peur et ne veulent plus prendre la mer. C’est donc « l’État » (américain) – sur pression des assurances maritimes… – qui va mandater des navires armés pour sillonner la mer afin de trouver et d’étudier ou d’éradiquer ce monstre. Le professeur Aronnax est convié à participer à l’expédition. Ce qu’il fait en compagnie de son fidèle domestique nommé Conseil (Peter Lorre). Le harponneur québécois Ned Land (Kirk Douglas tout en muscles) est de l’expédition ; il affûte son fer pour harponner le monstre qu’il croit un simple narval géant.

Mais la bête se fait rare, jusqu’à ce que le navire de guerre américain entame son retour. C’est alors qu’il assiste en direct au coulage d’un bateau « d’une certaine nation » (jamais citée pour ne fâcher aucun allié après la Seconde guerre mondiale). Il aperçoit les deux yeux jaunes phosphorescents (très chien des Baskerville) du « monstre » et l’attaque au canon. Il le loupe mais l’animal se retourne sur eux, il fallait s’y attendre, et éperonne le navire, qui est alors désemparé. Ned et Aronnax sont tombés à la mer, Conseil s’y jette. Les deux se soutiennent à un espar cassé de la mâture tandis que le harponneur s’est agrippé à sa chaloupe retournée. Lorsque le brouillard se lève, il abordent tous un curieux engin tout de métal riveté, dans le style tour Eiffel typique de ces années d’acier. Ils montent à bord et découvrent un engin sous-marin. Personne dans les lieux mais, par un hublot, ils assistent à un enterrement en scaphandre, parmi les coraux. Le professeur est abasourdi et émerveillé : tant d’avancées scientifiques en quelques minutes !

Ils font la connaissance du capitaine Nemo (James Mason) – pseudo qui veut dire « personne » en grec, Ulysse l’a utilisé – et celui-ci décide, au vu de la nationalité et du prestige scientifique du professeur de ne garder que lui. Nul n’est invité jamais à bord et il s’agit d’une exception. Aronnax ne peut que se récrier et, par grandeur d’âme, partager le sort de ses compagnons. Qu’il en soit ainsi, ils sont jetés dehors et le sous-marin plonge. Mais il n’a pas fait deux mètres sous l’eau que Nemo renonce : il a vu ce qu’il voulait voir, qu’Aronnax est un homme fiable, fidèle à ses amis. Il songe à lui pour « une mission ».

Commence alors le voyage, qui est le meilleur du livre et que le film passe en accéléré, ajoutant quelques anecdotes pour faire cocasse et éviter de lasser le (trop) jeune spectateur : le dîner de la mer qui écœure le marin Ned, la cueillette des homards et des tortues sous-marines, le trésor de la caravelle, l’attaque des sauvages nus cannibales, la lutte contre le calmar géant. Plus une clé : l’observation d’un bagne sur une île où l’on exploite les minéraux qui servent à faire la poudre à canon. Nemo avoue avoir été enfermé là parce qu’il ne voulait pas livrer ses secrets d’ingénieur à « une certaine nation » ; il n’a rien dit et sa femme et son enfant ont été emprisonnés, torturés sous ses yeux pour le faire avouer, puis tués. Ce qui explique son acrimonie pour cette « certaine nation » et son goût de couler tous ses bateaux lorsqu’il les croise. Il s’est évadé avec une vingtaine de compagnons et ils ont construit le Nautilus dont ils forment l’équipage.

Les nationalismes montent, imbéciles comme toujours : la Grèce s’est soulevée en 1820, les Belges contre les Pays-Bas, les Polonais contre les Russes, l’Allemagne et l’Italie s’agitent, la guerre de 1870 est toute proche. L’ingénieur ne veut pas livrer sa nouvelle technologie sous-marine et ses nouvelles sources d’énergie (qui ne sont pas détaillées dans le film, mais il s’agit de l’électricité) aux despotes et aux bornés. Bien que le savant du Muséum l’en presse, candide face à la science, sans se soucier des conséquences mais tout épris de « l’universalisme » idéaliste des Lumières, véhiculé par la Révolution. Pour Nemo, réaliste, l’humanité n’est pas mûre et en ferait un usage belliqueux – « un jour, peut-être ». Ce sera la même chose après 1945 lorsque les savants atomistes juifs, émigrés aux États-Unis pour ne pas que les hitlériens aient la Bombe (le nabot à mèche n’y croyait d’ailleurs pas), décident pour certains de la livrer aussi à l’URSS pour éviter qu’une seule nation ait une puissance sans contrepartie.

Le capitaine Nemo est sans conteste la personnalité la plus intéressante et la plus complexe du film ; contrairement au livre, le professeur Aronnax fait bon bourgeois falot. Nemo, mis au ban par la société, se veut « libre » comme un libertarien américain, explorateur des mondes inconnus et des technologies nouvelles. Par contraste, Ned le harponneur, géant blagueur (qui joue avec l’otarie apprivoisée du Nautilus), se veut libre comme tout être humain – donc de penser ce qu’il veut, de le dire s’il veut, de s’évader s’il le peut, de préférer le grand large à l’air confiné. Ce qui ne l’empêche pas de sauver Nemo des tentacules du calmar, juste parce que c’est aussi sa conception de la liberté que celle des autres soit assurée. Il a jeté des bouteilles à la mer avec un message qui donne les coordonnées de l’île Vulcania qui sert de base au Nautilus.

Aussi, à la fin, des navires de guerre attendent-ils le bâtiment hors-la-loi et Nemo a juste le temps de plonger sous la falaise pour entrer dans le lagon et y faire sauter ses ateliers et les plans de ses inventions. En revenant dans le sous-marin, il se prend une balle, dont il tombe une grêle sans que personne ne soit jamais touché, sauf lui, à la dernière seconde pour le suspense. Il réussit à piloter le Nautilus jusqu’au large, à faire sauter son île (Disney en fait un champignon atomique alors que l’idée même du radium n’existait pas encore – découvert en 1898 seulement !). Il s’effondre avec son bâtiment, que le spectateur voit « couler » sans penser une seconde qu’il s’agit malgré tout d’un sous-marin… Cela permettra à d’autres aventures de se raccrocher à celle-ci. Le trio du prof, du larbin et du musclé ont réussi à fuir par le canot de fer toujours arrimé sur le pont à la queue du sous-marin et rendront compte au monde.

Le roman de Jules Verne est plus détaillé (606 pages), plus humain, moins clownesque et laisse plus de place à l’imagination (évitez surtout les ineptes versions « abrégées » !) mais le film du studio Disney reste un grand classique bien reconstitué malgré un calmar géant qui fait caoutchouc. La maquette du Nautilus est visitable à échelle réelle à Disneyland Paris (61 m de long), c’est un bon moment pour qui a lu le roman ou vu le film. Évidemment, aucune femme : ce n’était pas la coutume dans la marine – mais faut-il à ce point avoir « peur » aujourd’hui des mœurs du passé ?

DVD 20 000 lieues sous les mers (20 000 Leagues Under the Sea), Richard Fleischer, 1954, avec Kirk Douglas, James Mason, Robert J. Wilke, Paul Lukas, Peter Lorre, Ted de Corsia, Walt Disney home entertainment 2004, 2h02, €10,99

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La mort volontaire selon Nietzsche

« Meurs à temps : voilà ce qu’enseigne Zarathoustra ». La mort n’est importante que mission accomplie, « entouré de ceux qui espèrent et qui promettent » – autrement dit les disciples et les enfants. Las, la mort est rarement telle, tant « il est vrai que celui qui n’a jamais vécu à temps ne saurait mourir à temps. »

Et de vilipender « les superflus » qui « font les importants avec leur mort ». La fin de la vie est un aiguillon pour bien vivre et préparer l’avenir. « Je vous montre la mort qui parfait, la mort qui, pour les vivants, devient un aiguillon et une promesse. » Elle est, premièrement, tel que dit plus haut, la mort qui laisse un héritage d’espérance et de gènes ; et secondement, « mourir au combat et répandre une grande âme. » Autrement dit un exemple d’honneur et de courage, qu’il faut suivre pour mériter.

« Haïssable » au contraire est « votre mort grimaçante qui s’avance en rampant comme un voleur ». C’est la décrépitude de la vieillesse, la démence sénile qui progresse, ou la maladie qui épuise et aigrit. Nietzsche serait donc en faveur du suicide, assisté ou personnel – comme les Romains, comme Montherlant. « Je vous recommande ma mort, la mort volontaire, qui vient à moi parce que je le veux. Et quand voudrais-je ?  – Quiconque a un but et un héritier veut la mort à son heure pour but et pour héritier. » Ce qui signifie : une fois la mission accomplie. On ne vit pas pour soi, on vit pour quelque-chose ou pour quelqu’un. Pour une idée, une tradition, un accomplissement ; pour un enfant, un avenir génétique et culturel. La plupart des gens ont une mort selon Nietzsche : à leur niveau, laissant des enfants, des œuvres ou un souvenir méritant. Pas besoin d’être un surhomme, même si tendre vers le mieux est l’élan de la vie.

La religion chrétienne pèche en cela, selon Nietzsche. « Je n’entends prêcher que la mort lente et la patience à l’égard de tout ce qui est ’terrestre’. » Pour le philosophe au marteau, Jésus est « mort trop tôt » « Il ne connaissait encore que les larmes et la tristesse de l’Hébreu, ainsi que la haine des bons et des justes ». En mûrissant, méditant au désert loin des bons et des justes, « peut-être aurait-il appris à vivre et à aimer la terre – et aussi à rire ! » Il est vrai qu’on ne rigole pas dans les Évangiles… beaucoup moins que dans l’Ancien testament, où la joie se manifeste souvent. Mais tous les croyants prennent la vie au sérieux et le rire leur semble un blasphème à leur dieu – voyez les communistes léninistes en Russie ou les socialistes français avant leur déconfiture, les Joxe, Aubry, Fabius, Valls, Hidalgo et tant d’autres : ce n’étaient que tronches tirées à la télé, propos graves et baratin sévère. Pas de quoi galvaniser les foules ni faire bander les jeunes. C’est plus drôle aux extrêmes.

« L’amour du jeune homme n’est pas mûr et c’est faute de maturité qu’il hait les hommes et la terre. Chez lui l’âme et les ailes de la pensée sont encore liées et pesantes. » Il faut de l’enfant en l’homme et le jeune homme s’en détache, avant de le retrouver une fois apaisé. Nul doute, selon Nietzsche, que Jésus-Christ « aurait lui-même rétracté sa doctrine, s’il avait atteint mon âge ! Il était assez noble pour se rétracter ! » Il aurait aimé la terre et n’aurait pas clamé le ciel unique ; il aurait aimé les humains et n’aurait pas prêché l’abstinence et le retrait, et l’abandon de la famille et des amis pour suivre une chimère.

La mort est un accomplissement, et Jésus a mal accompli sa mission. Nietzsche philosophe l’a-t-il mieux accomplie ? Tout ne dépend pas de sa propre volonté, fût-elle celle de fils de Dieu. « Que dans votre agonie, votre esprit et votre vertu brillent encore, comme la rougeur du couchant enflamme la terre : sinon votre mort vous aura mal réussi. »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Droits ou libertés

La droite au Sénat a récemment émis un vote en faveur de « la liberté » de l’avortement au lieu d’un « droit à » l’avortement prôné par la gauche. Signe que les libertés, qui étaient jadis à gauche, sont passées à droite tandis que les contraintes sont devenues de gauche. En effet, la société n’évolue jamais selon les épures abstraites des philosophes utopistes et les politiciens « progressistes » se disent qu’il faut « forcer » la société à s’adapter par des contraintes. Ce n’est pas faux mais peut devenir excessif – les soixante-dix ans de soviétisme ont bien montré que la dictature « du prolétariat » se réduisait en fait à celle d’une nomenklatura étroite et cooptée de privilégies au pouvoir dont les oligarques inféodés au nouveau tsar Poutine sont les descendants directs. La contrainte chinoise est plus subtile et plus consensuelle, mais tout aussi redoutable : dans ce pays, pas de « libertés » mais seulement des « droits ».

C’est qu’il y a une différence entre les deux mots.

Le droit vient du latin directus qui signifie direct et sans courbure. Directus est lui-même dérivé de deligere, qui vient de régénérer, du mot roi qui a donné régir. Le droit est ce qui est juste, honnête, ce qui ne s’écarte ni de la raison, ni du bon sens. Cela signifie une voie dont la direction est constante, directe. Ainsi parle-t-on pour les objets de jupes droites, de piano droit et pour le caractère d’un esprit droit. Le sens moral de droiture signifie loyal, c’est-à-dire permis et reconnu mais aussi constant et fidèle : on sait à quoi s’en tenir.

« Le » droit qui est application de la loi a le sens général de justice, c’est-à-dire de règles d’équité dans la société. Ce qui est droit est considéré comme moral et juste, et les textes du droit composent l’ensemble des lois et coutumes comme le droit pénal ou le droit public. Il signifie ce qui est permis ou exigible selon la loi (droit de faire et de ne pas faire, mais aussi droit de timbre, droits de pêche, etc.).

Le sens dérivé individualiste et, disons-le, égoïste, transforme le droit en « avoir droit », être « dans son droit ». Mais entre ce qu’il est permis de faire et « avoir droit à » se situe tout un fossé que la gauche (souvent démagogique quand elle n’est pas au pouvoir) franchit sans réfléchir. À droite, il s’agit plutôt de passe-droits opposés aux ayants-droits, de privilèges de quelques-uns dans l’entre-soi opposés à ceux de la masse anonyme.

On voit bien ici qu’entre ce qui est permis et ce qui est exigé, il y a toute la différence entre la droite et la gauche : la première permet alors que la seconde exige (ainsi le « droit au logement » – mais qui construit et finance les logements ?). Les droits théoriques ne sont pas les droits réels, la différence réside dans la possibilité matérielle de les exercer. « Avoir droit » ne signifie pas être en mesure de l’exercer, la contrainte économique jouant plus pour les pauvres que pour les riches. Ainsi les « ayants-droits » peuvent se soigner presque gratuitement dans les hôpitaux publics (encore que nombre d’actes et de médications ne soient pas pris en charge…), tandis que ceux qui ont « les moyens » auront accès à des cliniques privées ou à des dépassements d’honoraires pour des soins.

Les libertés viennent du mot libre qui signifie ne dépendre que de soi, soumis à aucune autorité et n’appartenant à aucun maître, fut-il abstrait (ni Dieu, ni maître, chantaient les anarchistes). Dès le XVIe siècle, le français étend son usage au sans-gêne, notamment dans les locutions comme « libre de… » La liberté est le pouvoir de se déterminer soi-même et, comme disait Nietzsche, de fonder sa morale en soi. Cela signifie n’être soumis ni à des dogmes divins, ni à des pouvoirs ici-bas que l’on récuse (roi, patron, mâle violeur ou femelle cougar), ni à des règles sociales qui ne nous conviennent pas (ainsi la lutte pour l’avortement, après celle pour la pilule).

Mais entre être libre d’être et libre de faire, il y a toute la distance entre l’individu et la société. Ce pourquoi Rousseau disait que la liberté de chacun s’arrête là où commence celle des autres, seul moyen de vivre en société en l’acceptant des compromis nécessaires. Le refuser signifie considérer que l’homme est un loup pour l’homme et que le droit du plus fort s’applique, comme dans la mythique nature. Toute la législation s’élève contre les lois de nature. Ce pourquoi un nouveau Contrat social a été théoriquement conclu dans la société avec les Révolutions. Contre les usages d’Ancien régime qui appliquaient la loi féodale du plus fort, où toute une hiérarchie de puissance s’étageait entre l’empereur et le serf, en passant par le roi, les nobles, les bourgeois, les hommes libres, les femmes et les enfants. Aujourd’hui, chacun est libre d’être soi, ce qui signifie libre de penser, de s’exprimer (y compris par le vote et la manif), d’aller et venir, d’entreprendre. Cela, évidemment, en fonction des règles globales de la société qui permette de vivre ensemble comme le disait Rousseau.

La dérive de cette liberté est la licence, ce qui signifie un excès. Les croyants qualifient de « libres penseurs » ceux qui prennent des libertés avec les dogmes religieux, les religions qualifient de « libertins » ceux qui n’obéissent pas à leurs contraintes de mœurs et de « blasphémateurs » ceux qui parlent de la divinité autrement que selon les usages, de même que la société parle de « prendre des libertés » lorsque l’on n’agit pas selon les usages moyens. Ainsi l’enseignement « libre » signifie-t-il l’enseignement différent de celui de la République tandis que les « radios libres », jadis, émettaient sans autorisation depuis les frontières.

Mais les Lumières ont fait de la liberté leurs torches éclairant l’avenir (la statue de la liberté de Bartholdi offerte par la France à New York), ce pourquoi « les » libertés sont des conquêtes humanistes que tous et chacun devraient pouvoir exercer. D’où le terme de « droits de l’Homme » avec une majuscule à homme pour bien signifier l’humanité tout entière et non pas seulement le mâle blanc, riche, hétérosexuel, etc. comme le croient les ignorants qui se sentent offensés que chacun ne leur ressemble pas et puisse ne pas « être d’accord » en pensant différemment. Or la liberté signifie principalement le libre-arbitre, autrement dit le pouvoir de décider ce que l’on veut – dans les limites imposées par les lois et règles la société dans laquelle on vit (ainsi, pas de voile dans l’espace public, ni se promener tout nu, voire seulement torse nu dans certaines villes prudes, en général de droite radicale). En termes politiques, cela signifie le libéralisme ; en termes économiques, cela signifie le libre-échange et la régulation minimum. Le libertaire applique les libertés dans les mœurs, ce qui a pu conduire à des dérives pédocriminelles après 1968 où il était « interdit d’interdire ». Le libertarien est la version individualiste américaine du pionnier mythique qui affirme son pouvoir de faire absolument ce qu’il veut dans le wild, autrement dit la nature sauvage sans loi.

Il y a donc un écart entre le droit et la liberté, le premier inscrivant dans le marbre ce que l’on peut faire ou ne pas faire tandis que la seconde est plus ouverte, permettant généralement de faire – sauf à ne pas déroger aux lois en vigueur au sens de Rousseau cité plus haut. Ainsi chacun est-il libre de conduire ou de chasser, à condition de passer le permis. Cet examen n’est pas une servitude perpétuelle mais la preuve que l’on a bien appris ce qui est nécessaire pour sa propre sécurité et pour la sécurité des autres en usant de cette liberté.

Le mot « licence » (qui vient de liberté) a-t-il dès le XIVe siècle été un examen qui permettait d’enseigner à l’université. Il sanctionnait un savoir, reconnu par des pairs et donnait le gage aux étudiants de la qualité de l’enseignement fourni. Les mœurs étudiantes et les franchises universitaires ont fait dériver ce terme de licence vers une certaine insolence et insubordination, que l’on constate toujours parmi la jeunesse aujourd’hui, enfin un certain dérèglement des mœurs, propre à l’âge pubertaire où les hormones bouillonnent trop volontiers tandis que l’esprit est encore ignorant et le caractère sans expérience sociale. Le licencieux est considéré comme déréglé et sans retenue.

Alors « liberté » ou « droit » d’avorter ? La liberté est théorique, plus vaste et moins précisément définie, ce qui ouvre à des « droits » nouveaux ultérieurement, alors que le simple droit est trop étroit et contraignant car il balance entre des intérêts contradictoires – tout aussi légitimes (la justice est représentée avec une balance). La liberté permet alors que le droit exige. Ainsi, les médecins qui réprouvent l’avortement (ils en ont le droit), gardent la liberté de ne pas, tandis que s’il existait un droit formel, ce serait un déni de droit. La nuance est subtile, mais de grand sens alors qu’il s’agit de « faire » société.

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Denise Mina, Résolution

Il y a quelque chose d’autobiographique dans ce thriller qui ne « thriller » pas beaucoup, n’ayant de « policier » qu’une accusation de meurtre et la menace de représailles sur personnes fragiles. Maureen est, comme son autrice, une fille paumée qui a quitté ses études avant d’entrer en dépression. Elle fait plusieurs petits boulots, dont le principal est la revente de cigarettes de contrebande sur le Paddy’s, le marché parallèle des bas quartiers de Glasgow. À la fin, comme Denise Mina, Maureen reprendra ses études, ayant accompli sa mission.

Celle-ci est avant tout de se dépatouiller de la domination masculine, puis de sortir les filles venues de Pologne de la prostitution. Vaste programme, comme dirait l’autre. Maureen a été soignée par Angus, un psychiatre « gentil », mais qui lui a suggéré qu’elle avait pu être violée dans son enfance par son père avant que lui-même tue par jalousie l’amant de Maureen, Douglas. Cela dans une crise de LSD – substance fournie par Maureen via son jeune frère Liam qui, souvent torse nu et souvent amoureux comme le dit avec délice l’autrice, a fini par se ranger des voitures et a repris des études.

Les fameuses études semblent l’alpha et l’oméga de ce milieu de jeunes égarés dans un monde trop dur pour eux, tous issus d’une famille dysfonctionnelle. Winnie, la mère de Maureen, Liam, Una et Marie, est une alcoolique notoire qui a divorcé de Michael, le père biologique des enfants, pour se mettre avec George. Maureen lui en veut de ne l’avoir pas protégée durant son enfance, bien que le soupçon de viol ait été probablement suggéré par le psy et non pas réalisé. Mais, au lycée, sa copine Pauline, qui a eu le même psy, a été réellement violée par son père et son frère, le second prenant à loisir des vidéos de la scène sodomite pour les revendre à des amateurs.

Le procès d’Angus le psy doit débuter incessamment, et Maureen redoute qu’il soit acquitté, les preuves de sa pleine conscience au moment du meurtre n’étant pas établies. Mais le sire est d’un pervers narcissique qui veut se distinguer de sa famille bigote et petite-bourgeoise austère et fermée, sans père, et il entreprend de déstabiliser la fragile Maureen en lui faisant envoyer sous enveloppe personnelle des photos mettant en scène de très jeunes filles et de très jeunes garçons nus et attachés, ainsi que la vidéo de Pauline pénétrée par l’anus à maintes reprises. Maureen se saoule mais ne faiblit pas et elle témoignera au procès. Angus sera acquitté, et il voudra se venger.

Mais il y a une fin et Maureen accomplira avec ses deux copines Leslie et Kilty son triple objectif, mettre hors d’état de nuire Michael, devenu malade et sénile, contrer Angus le psy pervers, et dénoncer un réseau de prostitution du fils d’une de ses connaissances du quartier, Ella la Flamme, mystérieusement décédée à l’hôpital d’une « crise cardiaque » après une « chute » chez elle, alors qu’elle venait de faire déposer plainte contre son fils par Maureen pour non-paiement des ménages qu’elle faisait à son bordel.

Ce roman policier est un roman de mœurs sur la jeunesse désemparée des années 2000 dans l’Ecosse provinciale de Glasgow, jadis centre commercial et industriel prospère, reconverti dans le culturel et la rénovation urbaine, ce qui a accentué les inégalités entre les beaux quartiers et les bas quartiers de l’East End que fréquente Maureen et ses copines. La trilogie traditionnelle anglaise des B (bite, bière et baston) se décline ici au féminin, mais il s’agit bien de la même chose. Le livre se lit bien malgré la profusion des personnages qui demande une certaine attention. Il est le troisième tome d’une série qui commence par Garnethill et Exil (sélection Marie-Claire), mais il peut se lire indépendamment.

Denise Mina, Résolution (Resolution), 2001, J’ai lu 2007, 512 pages, €10.50

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Cavanna, Les Ritals

François Cavanna, décédé à 90 ans en 2014, fondateur de Charlie hebdo après Hara-kiri, journaux satiriques nés après 1968 dans l’anarchisme libertaire (de gauche), n’est qu’un demi Rital. Sa mère est en effet Nivernaise et le gamin, bien qu’élevé dans le nid de l’immigration italienne des années 1920 à Nogent, non pas le gros trou mais Nogent-sur-Marne proche de Paris, se trouve plus grand que les autres, moins brun et moins frisé.

Dans ce récit romancé de son enfance, il raconte sa vie et son milieu de l’âge de 4 ou 5 ans, lorsque débutent ses souvenirs, jusqu’à 16 ans en 1939, alors qu’il vient de passer le brevet et que la guerre se déclenche. Il prend volontairement un style rabelaisien, gouailleur, forçant le trait. Il utilise notamment le sabir italianisant de son père pour émailler ses chapitres de phrases baragouinées qui font « vrai ». « Diou te stramaledissa ! » est par exemple l’expression de colère favorite de papa : « que Dieu te supermaudisse ». C’est intéressant, parfois plaisant, parfois pénible à lire, comme ce chapitre entier sur une histoire de curé qu’il faut déchiffrer syllabe après syllabe pour comprendre qu’elle n’a en fait pas de sens.

L’existence immigrée de ces années d’entre-deux-guerres est peinte comme une sorte de paradis joyeux ou les bandes de gosses, innombrables dans les rues, mêlant tous les âges, se baignent à poil dans la Marne, pataugent pieds nus dans le caniveau, sans les jouets que les bourgeois croient indispensables. Ils se connaissent et s’amusent de mille façons car ce sont les relations qui comptent, et l’affection des uns pour les autres, celle des parents, celle de la famille, mais surtout celle des pairs. On se peigne en jouant à l’assaut du fort, on protège les petits, on étrille les filles en les poursuivant en bande dans les rues, on baisse les petites culottes pour toucher et sentir (ce qui ne plaira pas à notre époque plus prude qu’en ces années-là), mais tout reste bon enfant et les blessures ne sont que superficielles.

Le jeune Fransva, comme prononce son père, est un boulimique de lecture. Les mots l’attirent et il les absorbe comme des bonbons, y compris les étiquettes des boîtes de conserve et même le nom et l’adresse de l’imprimeur à la fin des livres. Il emprunte le maximum de ce qu’il peut à la bibliothèque municipale de Nogent, ayant inscrit son père qui ne sait pas lire et sa mère qui n’a pas le temps, en plus de lui-même, pour cumuler le plus de prêts possibles à la semaine. Il lit tout. Même les feuilles de journal pour s’essuyer aux chiottes et les bandes dessinées de l’époque comme Bibi Fricotin ou Pierrot. Il dessine aussi, parce qu’il s’ennuie en cours et qu’il est en avance, ou pour amuser les copains. Il crée ainsi le mouvement avec deux feuilles de papier roulées sur lesquels les dessins se superposent avec chacun un mouvement juste différent ce qui donne, en l’actionnant avec le manche d’un crayon, l’illusion de voir un boxeur boxer ou un jeune homme niquer.

Le sexe est d’ailleurs le sujet de toutes les conversations, les Ritals (on ne dit pas les Ritaux) étant catholiques mais paysans, donc peu portés aux pruderies petite-bourgeoises des curés effarouchés. Même le parmesan a « une odeur femelle » ! Cavanna ira au bordel avant ses 16 ans, probablement vers 14 puisqu’il a déjà une taille adulte, tout comme son ami de 13 ans qui en fait 20 et Pierine de 13 ans qui en fait 11… À l’époque, les filles comme les maquerelles aimaient bien l’extrême jeunesse et s’efforçaient d’initier les garçons pubères au sexe hétéro sans heurts ni dommages.

À 14 ans, ayant passé le certificat d’études depuis deux ans et ayant assez de l’école supérieure qui prépare au brevet mais qu’il ne peut passer avant 16 ans, il fugue avec son copain Jojo. Ils partent en vélo un matin avant l’aube et passent dix jours à pédaler dans la campagne vers le sud, prenant la pluie, dormant sur la paille et épuisant leurs économies. Ils avaient le rêve d’aller à Marseille s’engager comme mousses mais renoncent au bout de quelques jours, ayant déjà la nostalgie de leur famille et de leurs quartiers. Mais ce fut une belle expérience, du genre qu’il faut laisser faire aux adolescents.

Mine de rien, le récit de l’enfance donne des leçons aux lecteurs. C’est le cas par exemple du racisme, fort développé dans les années 1930 en France par la presse d’extrême-droite et dans le délitement de la démocratie parlementaire, tandis que fascisme et nazisme prenait leur essor viril et glorieux. Si le jeune François admirait fort Tarzan, il n’a jamais aimé être embrigadé et les jeunesses italiennes ou allemandes en uniforme ne l’ont jamais tenté. Il décrit le racisme comme une réaction de crainte et d’ignorance des populations fermées sur elles-mêmes. Ainsi le petit-bourgeois français méprise-t-il l’ouvrier immigré italien, tandis que l’ouvrier italien du Nord méprise le manœuvre italien du Sud, lequel méprise le Marocain, qui se sent supérieur aux « négros ». Ainsi va la hiérarchie. Il est à noter que l’Allemand méprise le Français, pour lui bougnoulisé, tandis que l’Américain méprise l’Européen qui lui paraît archaïque, latino et somme toute un peu négro. De fil en aiguille, le baratineur nous emmène où il veut : que le racisme est au fond imbécile et fondé sur rien.

Né en 1923 – en France – François Cavanna a bien vécu son enfance, ce qui l’a préparé sans aucun doute aux turbulences qu’il allait connaître dans sa jeunesse et sa vie d’adulte. Il a eu 10 ans à l’arrivée d’Hitler au pouvoir et 16 ans à la déclaration de guerre. Il n’a pas été mobilisé parce que trop jeune, mais ne coupera pas au STO, ce qui fera l’objet d’un récit romancé ultérieur.

Cette vie de Rital mérite d’être lue pour sa gouaille et son humanité.

François Cavanna, Les Ritals, 1978, Livre de poche 2000, 287 pages, €8.20

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Montaigne condamne les fout-rien

En ce début d’année où le gâteau se rétrécit grâce au prédateur Poutine, les revendications à gagner plus et en faire moins s’emballent. Chacun veut être reconnu pour son emploi plus que pour son travail : le statut, et le salaire y afférent, est plus valorisé que le métier et l’utilité sociale qu’il peut avoir : contrôler les billets vaudrait donc plus que faire l’infirmière. Montaigne, évidemment, n’avait que faire de cette intendance, son époque et son milieu le portaient plus à l’honneur et aux charges publiques. Dans le chapitre XXI du Livre II des Essais Il s’élève « contre la fainéantise » – en commençant par les princes.

Il cite ‘exemple de Vespasien, l’inventeur des chiottes, empereur romain actif jusqu’à son extrémité. « Il faut, disait-il, qu’un empereur meure debout ». Vertu de l’exemple. « Et le devrait-on souvent ramentevoir aux rois, pour leur faire sentir que cette grande charge qu’on leur donne du commandement de tant d’hommes n’est pas une charge oisive ». Nos présidents ne sont pas des rois, en dépit du mythe qu’entretiennent la CGT et les extrêmes gauchistes qui ne songent qu’à être calife à la place du calife. A l’inverse, dit Montaigne, la place des chefs est devant les troupes, pas « apoltroni (…) à des occupations lâches et vaines. » Douceur de cet occitanisme, qui s’applique pleinement à nos écolos verts de rage… pour une baffe en privé alors que grille la planète et que le Démon dostoïevskien darde ses missiles péniens sur son frère qui le boude.

Mais il n’est point que les empereurs et princes qui doivent éviter la flemme. « L’empereur Julien disait encore plus, qu’un philosophe et un galant homme ne devaient pas seulement respirer : c’est-à-dire ne donner aux nécessités corporelles que ce qu’on ne leur peut refuser, tenant toujours l’âme et le corps embesognés à choses belles, grandes et vertueuses. » Cultiver son jardin, disait Voltaire, or le jardin de beaucoup de nos contemporains est une jungle anarchique où se trouve n’importe quoi pourvu que ça pousse. Ne rien foutre semble le nec plus ultra de l’existence, à en croire les sondages : la semaine à 32 heures ! la retraite à 60 ans ! hausse du salaire minimum ! retraites de base à 2000 € (soit plus que le Smic) ! Et quelle vache à lait ou quelle dette va payer toute cette gabegie ?

Seul le travail permet de payer des impôts qui permettent la redistribution, les yakas démagogiques sur la comète sont des mensonges éhontés. Yaka faire payer les riches ou yaka prendre l’argent où « elle » est (selon feu le stalinien français Georges Marchais, employé un temps par Messerschmidt durant le pacte germano-soviétique) sont des impostures. Chancel et Piketty constatent déjà que : « dans l’Hexagone, les 10 % les plus riches détiennent 34 % des revenus, soit moins que la moyenne européenne ». Il y a trop peu de « riches » à faire payer et, les imposerait-on à 95 %, ce ne serait pas grand-chose pour alimenter le tonneau des danaïdes des « et moi ! et moi ! ». A moins que ne soient considérés comme « riches » ceux qui gagnent au-dessus de 3500 € par mois, comme suggérait Hollande. Que de « travail » employé à faire croire des choses ineptes, au lieu de se consacrer à des solutions concrètes… Le partage économique doit faire l’objet de débats démocratiques réguliers sur ce qu’il est possible de faire, sur les contraintes de chaque partie, sur ce que chacun est amené à lâcher pour que l’autre soit plus content. La flemme est de « croire » que tout « doit » tomber tout cuit dans le bec et qu’il suffit de gueuler. On voit jusqu’où Montaigne nous emmène encore aujourd’hui…

Sénèque dit des Romains qu’« ils n’apprenaient rien à leurs enfants qu’ils dussent apprendre assis », cite Montaigne. La théorie ne vaut pas la pratique et savoir quoi faire importe plus que les plans sur la comète. Encore faut-il faire l’effort (fatiguant) de se mettre au travail (loin du farniente). Encore que « l’effet n’en gît pas tant en notre bonne résolution qu’en notre bonne fortune », avoue Montaigne. Mourir en combattant, être utile jusqu’au bout, certes, mais qu’en est-il des blessures, des prisons, des maladies ?

Il faut rester droit, dit Montaigne. Et de citer en exemple le musulman Moulay Abd el Malik, roi de Fez tombé malade, qui vainquit Sébastien, roi du Portugal. « L’extrême degré de traiter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la voir non seulement sans étonnement, mais sans soin, continuant libre le train de sa vie dans elle. »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Paul Lafargue, Le droit à la paresse

La vulgate croit, au vu du seul titre, qu’il s’agit d’une revendication à la flemme par un fout-rien révolutionnaire. Il n’en est rien. Il s’agit certes d’un pamphlet, certes du gendre de Karl Marx, certes pour contester le culte du travail, mais qui rappelle quelques évidences de bon sens. Un bon sens tordu par deux mille ans de christianisme et par deux siècles de bourgeoisie capitaliste.

Ce bon sens est : le travail fatigue, il doit être effectué pour vivre, mais limité pour bien vivre.

Paul Lafargue est né à Cuba, d’où son expérience enfantine de l’indolence propre aux tropiques où la nature offre en surabondance ses fruits – mais où il a aussi connu l’esclavage des nègres dans les plantations. Issu d’un Bordelais et d’une Juive à ascendance caraïbe, il appartenait donc à « trois races » comme on disait alors, faisant de lui l’exemplaire métèque d’une humanité en soi, sortie des glèbes et des gènes. Étudiant en médecine à Bordeaux, il devient proudhonien et franc-maçon avant d’adhérer à l’Internationale, où il va beaucoup s’investir en faveur des ouvriers et rencontrer Karl Marx. Il tombera amoureux de Laura, sa fille gâtée surnommée Kakadou, et l’épousera.

Il réunit en 1883 en un pamphlet de moins d’une centaine de pages une série d’articles qu’il a fait paraître en 1880 dans la revue hebdomadaire L’Égalité. Il réfute surtout le « droit au travail », de 1848, réclamé par les ouvriers alors qu’il faisait d’eux des esclaves. Il lui oppose un « droit à la paresse » qui n’est pas une fainéantise de chômeur (vue bourgeoise) ou de SDF hippie antisystème (vue gauchiste après 68) mais une saine régulation du labeur (vue démocratique et écologiste d’aujourd’hui). La Constituante de 1848, cette fameuse « révolution » chantée par toute la gauche après celle de 1789, dont par le « charlatanesquement romantique Victor Hugo », avait en effet instaurée la journée de douze heures, enfants de 8 ans et vieillards décrépits compris. Quel progrès depuis les Grecs raille Lafargue ! Ceux-ci considéraient en effet le travail comme une fonction d’esclave ou de machine ; les vrais hommes préféraient le sport et la philosophie, s’entraînant à être plutôt de parfaits citoyens votant aux assemblées et participant à la défense de la cité.

La bourgeoisie du XIXe siècle industriel, au contraire, reprend la vilenie chrétienne de l’homme voué à la souffrance ici-bas, selon le discours de Thiers. « Aux XVe et XVIe siècle [la bourgeoisie] avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours [1880], gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci. » Une idéologie de l’exploitation qui fait croire au salut par le travail tout en organisant la misère : payer juste ce qu’il faut pour la survie, mais sans aucun surplus qui entamerait le profit. Capital et goupillon, même combat ! Assuré par le sabre qui est aux ordres et ne produit rien. Il s’agit d’une religion du capital, dit Lafargue, dont l’excommunication est le chômage, l’exclusion de la communauté des vrais hommes qui, eux, travaillent.

Or exercer un travail est bienfaisant au corps et à l’esprit tout en étant utile à la société, dit encore Lafargue, à condition qu’il soit limité dans le temps. Pour lui, « trois heures par jour » devraient suffire ! « Pour forcer les capitalistes à perfectionner leurs machines de bois et de fer, il faut hausser les salaires et diminuer les heures de travail des machines de chair et d’os. »

Assez prémonitoire sur l’essor de la technique et de la productivité, convenons-en.

La production poussée par le surtravail aboutit à la surproduction cyclique, analyse Lafargue. C’est alors « la crise » – économique avec ses destructions d’emplois et de marchandises afin d’assainir les prix, – sociale avec l’essor de la misère et de la grogne allant jusqu’aux émeutes de banlieues, de casseurs ou de gilets jaunes, – et politique avec la montée de la défiance, le recours aux croyances et au Complot, la démagogie populiste qui favorise l’élection des extrêmes. Le travail excessif provoque donc du gaspillage et du désordre qui, par contrecoup, encourage l’aspiration à la dictature.

Dans le même temps, les bourgeois oisifs qui vivent de la rente se sentent obligés de s’empiffrer, au mépris de leur santé, et d’attifer leurs grognasses jamais contentes de colifichets luxueux et inutiles, qui sont d’autres gaspillages, tout en allant aux putes pour tenir leur rang social et ne pas déranger l’ordonnance de la coiffure de Madame.

Quant aux capitalistes actionnaires, ils attisent les désirs pour conquérir de nouveaux marchés : intérieurs par l’obsolescence programmée (« tous nos produits sont adultérés pour en faciliter l’écoulement et en abréger l’usage »), la publicité et le marketing afin de susciter des besoins inutiles ; extérieurs par l’exportation, voire la colonisation, et l’évangélisation afin que « les culs noirs qui vont tout nu » soient forcés de se vêtir des cotonnades de Manchester. « Ils forcent leur gouvernement à s’annexer des Congo, à s’emparer des Tonkin, à démolir à coups de canon les murailles de la Chine, pour y écouler leurs cotonnades. » En attendant notre moderne soft power où les Américains sont devenus experts, imposant leurs logiciels qui aspirent sans notre consentement nos données, leurs fiestas commerciales de la Fête des mères, d’Halloween et du Black Friday, fourguant leurs « marques » et leurs « produits dérivés » à tout va – encore un gaspillage de ressources et de temps.

Assez prémonitoire sur nos préoccupations écologiques, convenons-en.

Même sous l’Ancien régime, au temps des corporations les artisans avaient des jours fériés et des fêtes religieuses qui coupaient le temps de travail. « Ils avaient des loisirs pour goûter les joies de la terre, pour faire l’amour et rigoler ; pour banqueter joyeusement en l’honneur du réjouissant dieu de la Fainéantise », s’exclame Paul Lafargue. Aujourd’hui, la natalité décline et la « fête » est droguée pour s’évader.

Assez prémonitoire sur notre aspiration aux trente-cinq (puis trente) heures et sur les revendications à ne pas augmenter l’âge légal de la retraite, convenons-en.

Surtout que Paul Lafargue s’est suicidé au cyanure à l’âge exact de 70 ans avant que la vieillesse ne le dépouille de ses forces et des plaisirs de l’existence – d’où sa revendication à une retraite précoce. Il y a entraîné sa femme qui n’avait que 66 ans, mais l’époque imposait à la femme le pouvoir de l’homme.

Au total, ce court pamphlet écrit d’un ton allègre recense nombre d’arguments utiles et toujours d’actualité sur le temps de travail, la souffrance au travail, l’épanouissement au travail. Il mérite d’être (re)lu.

Paul Lafargue, Le droit à la paresse, 1880, Fayard Mille et une nuits 2021, 80 pages, €3,00 e-book Kindle €0,99 ou emprunt abonnement

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La Chute d’Oliver Hirschbiegel

Le film raconte la chute de Hitler et du « Reich de mille ans » dans les derniers jours de Berlin en avril et mai 1945. Le Führer hystérique et paranoïaque, parkinsonien avancé (Bruno Ganz), fête ses 56 ans lorsque éclatent les premiers obus à longue portée de l’armée rouge. Il ne veut pas y croire, il fantasme encore une prise en tenaille des forces soviétiques par le Groupe Steiner et la IXe armée, pourtant décimés et encerclés. Ce récit des derniers jours a été écrit par Joachim Fest, historien du IIIe Reich d’après les mémoires de la jeune Traudl Junge de 22 ans, née Humps (Alexandra Maria Lara). Elle avait été engagée comme secrétaire du Führer en 1942 à la Wolfsschanze, la Tanière du Loup, où le dictateur gouvernait en végétarien antialcoolique et antitabac, accompagné de sa chienne Blondi, une bergère allemande, et d’Eve la première femme du Reich (Juliane Köhler). Cette ravie de la crèche nazie deviendra Madame Hitler par un mariage hâtif in extremis en bunker sous les bombes.

Ce qui est intéressant aujourd’hui est moins l’apparat des uniformes nazis et la discipline stricte qui fait rêver plus d’un, ni les beuveries et fiestas endiablées au bunker (qui sont contestées par un témoin), mais l’engrenage du déni et de la folie délirante. Rien ne va plus, le Reich est foutu et l’Allemagne ravagée, mais Hitler fait comme s’il jouait du haut de l’Olympe avec des pions. Il les déplace à son gré sur une carte en papier comme s’ils étaient réels. Tout revers est pour le paranoïaque « un mensonge » et tout contradicteur réaliste « un traître ». La défaite ne peut être, seule la victoire existe. On croirait Poutine… Hitler est aussi enfermé, aussi délirant, aussi enclin au déni de réalité. Ses partisans fanatisés préfèrent se tuer plutôt que de tuer les ennemis, même les garçons de 12 ans de la Hitlerjugend. Hitler n’a aucune compassion pour la population civile (pas plus que Poutine) et il déclare : « Je ne verserai aucune larme sur le sort du peuple allemand. Il a choisi son destin » en l’élisant Führer. Quant à l’armée, lorsqu’un général lui déclare que « 15 à 20 000 officiers sont déjà tombés pour défendre Berlin », il répond froidement (comme Poutine avec le contingent) : « Mais la jeunesse est là pour ça ! »

Malgré ses plus fidèles qui le mettent en garde et le pressent de quitter Berlin pour résister dans les montagnes de Bavière, le vieux refuse. Il ne croit pas à la défaite, ou alors comme à un crépuscule des dieux, dans l’explosion finale de son monde. Hermann Göring a quitté la capitale et tente de s’accaparer le pouvoir au motif que Berlin est coupée du monde extérieur, Heinrich Himmler (Ulrich Noethen) contacte les Alliés occidentaux pour leur faire une offre de capitulation en arguant d’un Führer malade, même Albert Speer (Heino Ferch), l’architecte en chef du Reich que le dictateur aime bien, lui révèle qu’il désobéit depuis des mois à ses ordres absurdes de terre brûlée qui détruiraient systématiquement toutes les infrastructures allemandes. Seul Joseph Goebbels (Ulrich Matthes), qui a dans le film la gueule d’un mafioso corse des années trente, non seulement reste au bunker mais fait venir sa femme Magda (Corinna Harfouch) et leurs six enfants. Tous vont mourir, les petits avec, la walkyrie fanatique les droguant avant de leur faire mordre durant leur sommeil une capsule de cyanure, avant que son mari en grand uniforme ne la tue au revolver avant de se tuer (en fait, ce fut un médecin qui a injecté le cyanure aux enfants et des SS qui, sur ordre, ont revolvérisé les époux). Le médecin du Reich, le SS Ernst-Robert Grawitz à qui le Führer a refusé l’autorisation de quitter Berlin pour mettre en sécurité sa famille dégoupille deux grenades à main sous la table du dîner, se faisant exploser avec sa femme et ses enfants.

Après ses ordres aberrants et sans aucune « pitié » (mot judéo-chrétien qu’il avait en horreur), Adolf Hitler a fini par disparaître volontairement, sachant que tout est foutu. Dès lors, lourde ironie allemande, tout le monde a recommencé à fumer dans le bunker. Mais ce ne fut qu’une vingtaine d’heures seulement avant que les Russes ne débarquent à la chancellerie. Il a ordonné à son aide de camp Otto Günsche (Götz Otto), de la 1ère division SS Leibstandarte Adolf Hitler, de brûler son corps et celui d’Eva Hitler née Braun à l’essence, à l’orée du tunnel d’entrée. Le colonel médecin SS Ernst-Günther Schenck (Christian Berkel) croise des commandos SS dans la ville en flammes qui n’ont que ça à faire d’abattre des civils pour « atteinte au moral de l’armée » et des Volkssturm mal armés qui n’avaient d’autre choix que de se rendre ou de mourir. Même Peter (Donevan Gunia) le petit fana mili de 12 ans, Hitlerjugend blond bien pris dans son uniforme noir, se rend compte de la stupidité de la fidélité à tout prix. Il a été inspiré par le vrai Alfred Czech né en 1932 et mort en 2011, le plus jeune garçon à avoir été décoré de la Croix de fer devant le bunker par Hitler en personne pour avoir dégommé deux chars soviétiques au Panzerfaust. Les armes de poing ne peuvent guère contre une armée en marche et ses amis et amies se font tuer bêtement – pour rien. Même son père, qui voulait l’empêcher de se battre, a fini pendu au dernier moment par des voisins jaloux ou fanatisés.

La dernière image est une convention d’espérance. Traudl Junge, hier nazie convaincue, décide de passer les lignes soviétiques en civil au lieu de se rendre et, en chemin, le gamin ex-hitlérien qui n’a plus personne (ni père, ni Führer, ni amis), lui prend la main pour l’accompagner. Eux seront la relève de la nouvelle Allemagne démocratique et prospère, loin des lunes hitlériennes que Poutine, cet archaïque, semble reprendre presque entièrement à son compte compte… 77 ans plus tard. Le spectateur peut noter que le gamin en uniforme portait son col fermé, bardé de certitudes, alors qu’en liberté il le porte ouvert, accueillant ce qui vient, du vent coulis aux désirs et aux curiosités du monde. Tout un symbole.

DVD La Chute (Der Untergang), Oliver Hirschbiegel, 2004, avec Bruno Ganz, Ulrich Matthes, Christian Berkel, Juliane Köhler, Oliver Hirschbiegel, Corinna Harfouch, Heino Ferch, Matthias Habich, Alexandra Maria Lara, TF1 studio 2005, 2h30, €14,90 blu-ray €49,25

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Colette et Willy, Claudine à l’école

Nous célébrons en ce 28 janvier les 150 ans de la naissance de Sidonie–Gabrielle Colette, née en 1873. La future écrivaine se marie à 20 ans avec Henri Jean Albert Gauthier–Villars, de 14 ans son aîné. Deux ans plus tard, il lui demandera d’écrire ses souvenirs d’école afin d’alimenter sa production de feuilletons littéraires. Ce sera le premier des Claudine.

Claudine à l’école est impitoyablement loin des convenances, récit sensuel et vivant empli d’une curiosité pour la nature, les personnes et tout ce qui survient. Saisie de 15 à 16 ans, jusqu’au brevet élémentaire, la jeune fille encore vierge connaît ces amitiés particulières qui couvent dans les serres où la pruderie catholique bourgeoise maintenait les adolescents des deux sexes jusque fort tard dans la vie. Surtout les filles. Si les garçons étaient un peu dévalorisés de faire les passifs sous les assauts de leurs aînés, souvenirs qu’ils ne racontaient avec nostalgie que fort tard dans leur vie, les filles émoustillaient les adultes et les lecteurs par leurs expériences d’amitiés passionnelles.

Il s’agit donc d’un flirt entre Claudine, 15 ans, et la maîtresse adjointe Aimée, sous l’œil jaloux de la directrice Mademoiselle Sergent. Collette a pris pour modèle sa propre institutrice lorsqu’elle avait 13 ans. La directrice souffle à son élève l’amante et Claudine se rabat sur Luce, la jeune sœur d’Aimée, qu’elle pince et taloche tout en admirant son teint de lait, ses grâces de chatte et un peu ses caresses.

Mais ces grivoiseries prime-adolescentes ne sont mises ici que pour pimenter le récit fait aux lecteurs et l’allécher de propos équivoques : on reconnaît ici la patte professionnelle de Willy. Les souvenirs champêtres et les cocasseries villageoises de la classe, des fêtes et de l’examen sont de Colette elle-même, écrits avec une verve critique et des détails précis savoureux. Il y a de la spontanéité et de l’allégresse dans cette façon d’écrire sauvage et primesautière. Claudine n’a peur de rien, surtout pas de dire, et sa franchise est rafraîchissante. Elle émoustille le docteur Dutertre, futur député, elle rend jalouse la directrice au nom sévère de Sergent, elle en impose à ses niaises de copines et à la candide Luce qui aimerait bien l’aimer jusqu’au lit. Las ! La directrice désigne la grande Anaïs pour coucher avec elle à l’hôtel du chef-lieu où ont lieu les épreuves du brevet.

Ses portraits sont d’une vérité sans merci. Pour Mademoiselle : « Le désordre de ses rudes cheveux roux crespelés, la pourpre cruelle de ses lèvres – absorbée, palpitante, et l’air quasi dément » p.165 Pléiade. C’est délicieux de vacherie. Pour les adolescents de la classe de garçons : « de grands nigauds de 14 à 15 ans ; ils rapportent les fils de fer, ne savent que faire de leurs longs corps, rouges et stupides, excités de tomber au milieu d’une cinquantaine de fillettes qui, les bras nus, le cou nu, le corsage ouvert, rient méchamment des deux gars » p.181. C’est délicieux de sensualité. Pour ses amies d’école : « Ça me paraît insensé de songer que je ne viendrai plus ici, que je ne verrai plus Mademoiselle, sa petite Aimée aux yeux d’or, plus Marie la toquée, plus Anaïs la rosse, plus Luce, gourmande de coups et de caresses… j’aurais du chagrin de ne plus vivre ici » p.192.

Claudine à l’école n’est pas un grand roman mais il est vivace et vivant. Son titre et l’engouement qu’il a obtenu auprès du public, ont donné le col Claudine pour les robes, avant la manie des séries, dont Martine à l’école, Martine en vacances, et ainsi de suite. Plus trois films et, obsession infantile moderne, une bande dessinée.

Sidonie–Gabrielle Colette a été scandaleuse, elle a sidéré le bon bourgeois des Années folles, elle reste dans les mémoires comme une écrivaine pleine d’énergie disant ce qu’elle avait à dire sans mâcher ses mots. Elle aimait ce qui croque, la verdure, les bois, le parler campagnard, les chattes et danser nue. Cela fait cinq générations qu’elle est apparue et deux qu’elle a disparue. C’était avant ma naissance mais je la lis encore avec plaisir et délassement.

Colette et Willy, Claudine à l’école, 1895, publié en 1900, Livre de poche 1978, 252 pages, €7.70, e-book Kindle €5.99

Colette, Œuvres tome 1, Pléiade Gallimard, 1984, 1686 pages, €71.50

DVD Claudine à l’école, téléfilm d’Édouard Molinaro, 1978, avec Marie-Hélène Breillat

BD Claudine à l’école, Lucie Durbiano, 2018, Gallimard, collection Fétiche €20.00 e-book Kindle €14.99

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Nietzsche parle de l’enfant et du mariage

Le mariage, pour Nietzsche, est sacré. S’il exècre le christianisme, le philosophe reste religieux : il relie l’humain au cosmos et au destin. Le mariage est une union à deux qui a pour but l’unique : l’enfant. Mais l’enfant est lui aussi sacré : « Es-tu un homme qui ait le droit de désirer un enfant ? Es-tu le vainqueur de toi-même, maître de ses sens et de tes vertus ? »

Si oui, alors « je veux que ta victoire et ta liberté aspirent à l’enfant. (…) Tu dois construire plus haut que toi-même. Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme. » Tel est la saine raison de la passion et des sens, si l’on veut être humain. Les films récents sont pleins de pères qui découvrent leur progéniture, délaissées par le sort ou par leur métier éprouvant. Puis, une fois construits, par les aventures, le métier, l’armée, ils reviennent au garçon ou à la fille et portent désormais leurs soins à y être attentifs, à les « élever » enfin conjointement avec la mère qui a eu jusqu’alors tout le travail. Une prise de conscience de notre époque. Seul un esprit sain dans un corps sain saura élever correctement un enfant. A deux, c’est mieux, les faiblesses de l’un étant compensées par les forces de l’autre, les deux étant relatives aux contingences et aux fatigues.

« Tu ne dois pas seulement propager ta race en l’étendant, mais aussi en l’élevant. » Élever, c’est rendre meilleur, plus. Plus vigoureux, plus maîtrisé et civilisé, plus intelligent. On ne naît pas noble, on le devient – ce que Nietzsche appelle le Surhomme. « Tu dois créer un corps supérieur, un premier mouvement, une roue qui roule sur elle-même – tu dois créer un créateur. » Le lecteur a reconnu l’ultime des Trois métamorphoses, celle du lion en enfant, un être innocent empli d’énergie vitale, libéré des carcans moralistes et de l’excès des contraintes sociales.

« Mariage : c’est ainsi que j’appelle la volonté à deux de créer l’unique qui est plus que ceux qui l’ont créé.Respect mutuel, c’est là le mariage ». Nietzsche n’est pas machiste ni viriliste. Bien que contaminé malgré lui par l’ambiance de son temps, ce XIXe bourgeois, dominateur, masculin et impérialiste, il considère que le mariage lie deux êtres égaux avec un objectif commun : l’enfant des deux. Chacun apporte son talent et le capital génétique, social et culturel (comme dirait Bourdieu), fructifie sous la houlette attentive et bienveillante du père et de la mère. Avec une fratrie, c’est mieux ; et des cousins et cousines, encore mieux ; et des amis et amies, toujours meilleur. On ne naît pas tout armé, on le devient.

Le mariage habituel est une misère, constate Nietzsche. Bien loin « d’élever » des enfants, il les rabaisse. Car les mariés sont faibles et s’apparient mal. Parfois ils « achètent » une femme par leur dot ou en faisant miroiter leur richesse, leur situation, leurs espérances d’héritage. « Oui, je voudrais que la terre fût secouée de convulsions lorsque je vois un saint s’accoupler à une oie. » Humour de Nietzsche… Les mariages entre inégaux sont des béquilles de vieillesse après des égarements de jeunesse : rien de bon. L’un « ne captura qu’un petit mensonge paré » – une pétasse qui ne pense qu’à son corps et à ses afféteries ; l’autre « d’un seul coup a gâté à tout jamais sa compagnie », d’un coup de tête, d’un coup de cœur, d’un coup de queue ; un troisième « cherchait une servante qui eût les vertus d’un ange » – et voilà le machisme dominateur bourgeois, et Nietzsche l’abomine : « mais soudain il devint la servante d’une femme, et maintenant il serait nécessaire qu’il devint ange lui-même ». L’égalité dans le couple, n’est en effet pas respectée. Or, pas de liberté sans égalité, semble suggérer Nietzsche.

Où est l’égalité quand on cède à « de brèves folies » pour se marier « – c’est là ce que vous appelez amour ». Un « amour » qui n’est que sensualité bestiale, « le plus souvent c’est une bête qui flaire l’autre. » Ou une passion aveugle, « une parabole exaltée et une ardeur douloureuse ». Rien de sain, rien d’équilibré mais à chaque fois un pur égoïsme. « Un jour vous devrez aimer par-delà vous-mêmes ! Apprenez donc d’abord à aimer ! » Il faut être soi-même pour se marier, donc pas trop jeune et immature, et encore moins dans nos sociétés contemporaines infantilisantes où il est « interdit » de baiser avant l’âge de 15 ans et de travailler avant 16 ans – mais jusqu’à 65 révolus.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Mary Higgings Clark, Quand reviendras-tu ?

Un thriller classique de l’autrice avec jeune femme divorcée éprouvée par la vie, son entreprise de décoration d’intérieur, un petit garçon enlevé, un ex-mari volage, de vieux amis fidèles, un révérend bêta. Tout se passe à New York dans la bonne société. Dommage que le suspense soit inexistant, l’auteur composant son roman de façon à indiquer immédiatement ce qui s’est passé. Plus aucun mystère ou presque, seul le nom du kidnappeur reste inconnu, mais vite soupçonné.

Deux ans auparavant, Alexandra dite Zan a obtenu de son patron irascible de la boite de déco célèbre dans laquelle elle travaillait un congé pour aller voir ses parents à Rome. Mais ceux-ci ont eu un accident de voiture en allant la chercher, ils sont morts. Anéantie, elle se laisse protéger par Ted, un ami dans la communication, qui ne tarde pas à l’épouser. Mais au bout de six mois, Zan veut reprendre sa liberté. Le lecteur ne sait pas pourquoi, c’est ainsi. Les bonnes femmes font ce qu’elles veulent, c’est entendu.

Sauf que Zan est enceinte, sans le savoir (ça non plus, ce n’est pas courant de nos jours). Elle décide de garder le bébé, le prénomme Matthew, en informe son ex mais ne lui accorde rien, pas même de verser une pension alimentaire ou un droit de garde. « Je fais ce que je veux de mon corps », air connu. Oui, mais le petit garçon, à ses 3 ans, se fait enlever dans Central Park (toujours aussi mal famé). La nounou de 15 ans s’est endormie et une femme est venue prendre l’enfant dans sa poussette. Aucun indice, aucun témoin.

Sauf que deux ans plus tard, un Anglais (donc naïf) a pris des photos de son mariage dans le Park et, en agrandissant l’une d’elle, distingue celle qui a enlevé Matthew : c’est Zan elle-même ! Ou du moins c’est ce que l’on voit. Tout le monde le croit lorsque la police fait expertiser les clichés et prouvent qu’ils n’ont pas été trafiqués. Et un révérend d’une paroisse de New York a vu une femme qui ressemblait à Zan venir se confesser qu’elle se sentait coupable d’un crime qui allait être commis. Les vidéos surveillance sont formelles, on reconnaît sans peine Zan. Dès lors, quoi ? Zan a-t-elle une personnalité multiple ? Traumatisée par la mort de ses parents a-t-elle disjoncté comme cela se fait couramment dans la société américaine ? Son ancien patron, pervers narcissique, lui en veut-elle au point de commanditer un enlèvement juste pour la déstabiliser et lui faire du tort ? Ce coupable tout désigné est trop beau pour être le bon, évidemment.

Les amis confortent mais n’en pensent pas moins, les flics font leur boulot ingrat qui prend du temps, Ted fulmine contre Zan qui a laissé une nounou incompétente surveiller leur enfant et laisse entendre que Zan a peut-être tout manigancé parce que le gamin la gênait dans sa carrière ambitieuse.

Bon, il s’agit d’un fait banal, une substitution d’identité, ce que tout le monde s’accorde à penser s’il fait confiance à la jeune femme. Encore faut-il être introduit dans son intimité pour connaître son habillement du jour, le numéro de son compte bancaire et ses projets professionnels. Je ne révèle pas comment, mais là encore, rien que de plus banal au XXIe siècle et à New York quand on a de l’argent.

Tout finira bien, comme d’habitude, les méchants seront punis, les bons récompensés, Matthew retrouvera sa maman et Zan trouvera le bon mari pour la vie en assurant sa carrière.

Écrit plat comme un scénario mondain déroulé au fil de la conversation… Un mauvais roman de la Clark (décédée en 2020) qui nous avait habitué à plus de mystère et d’excitation de chapitre en chapitre. Il est vrai qu’à 84 ans on est plus dans la routine et moins dans le suspense. Se lit, mais sans l’attrait des précédents romans.

Mary Higgings Clark, Quand reviendras-tu (I’ll Walk Alone), 2011, Livre de poche 2013, 430 pages, €7,90

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John Fante, Rêves de Bunker Hill

C’est le dernier roman – autobiographique mais romancé – de l’auteur, mort l’année après d’un diabète avancé. Bien que considéré comme « important » dans les lettres américaines, précurseur de la Beat Generation, ces artistes bohèmes des années cinquante et soixante, j’avoue ne pas accrocher. Ginsberg, Kerouac, Burroughs, méritent mieux de la littérature que Fante, à mon avis ; ils sont plus explorateurs et plus vivants.

Sous le nom d’Arturo Bandini, l’auteur est un affabulateur qui préfère toujours enjoliver la réalité pour en faire une fiction conforme à ses goûts. Bandini est d’ailleurs un mot intéressant, entre bandit et bander en français – exactement ce que ne cesse de faire le personnage tout au long de sa vie. Le monde le contrarie et il ne cesse de tenter de le contrer – vain effort à la Sisyphe. Les femmes le font grimper aux rideaux, notamment leur arrière-train, depuis qu’il a vu de dos à 5 ans sa cousine de 8 ans se coiffer devant la glace, toute nue sauf les chaussures à haut talons de sa mère.

« Saute-ruisseau » à Los Angeles, la cité où les gens ne sont pas des anges mais des requins de la scène et de la frime, Bandini cherche à « écrire ». Il n’écrit que lui, sur lui, en lui. Une nouvelle est publiée, il a 23 ans et le roi n’est pas son cousin. Il s’empresse alors de se proclamer « écrivain » et cherche des emplois en rapport avec son talent. Rewriter pour un agent désespéré de la médiocrité de ce qu’il reçoit, il sabre la première nouvelle qui lui est confiée, se fait pardonner par son autrice riche puis se fait jeter parce qu’il tente de la baiser au vu de ses fesses à la plage. Un copain dans la dèche le confie à son propre agent, qui l’envoie à un producteur d’Hollywood qui lui trouve un boulot de scénariste qui consiste à ne rien faire jusqu’à ce qu’on l’appelle. Lorsque c’est le cas, il tombe sur une pétasse qui connaît, selon ses dires, tout Hollywood depuis deux générations au moins, coquetèlant, dînant ou couchant avec tel ou telle, tous célèbres et évidemment ses « amis » – à l’américaine. Rien à écrire, rien à travailler, rien à foutre. Seulement écouter et cautionner. Bandini réécrit un scénario de film sur une idée de producteur mais la pétasse réécrit elle-même tout à sa sauce – et ils sont censés travailler ensemble ! Bandini se retire : de la fille et du métier.

Il erre dès lors sur ses économies à tenter d’écrire, l’argent facile gagné à ne rien faire ne prédisposant pas à l’écriture alors que la pauvreté si. Sur une impulsion, il va retrouver sa famille à Boulder dans le Colorado, où il règne un froid polaire sous la neige – le contraire de Los Angeles – puis repart après s’être fait mousser devant eux. Il n’est plus de là-bas et pas non plus d’ici. Il est dans les limbes de la méconnaissance, velléitaire perpétuel, incohérent, incapable d’aller jusqu’au bout, même avec les femmes. La tôlière de cinquante balais avec qui il a baisé faute de mieux l’a jeté elle aussi après qu’il l’eut appelé « maman ». Plus autodestructeur que lui, il faut trouver !

Reflet d’une époque où Fante était déjà has been sans jamais avoir vraiment été, cet ultime roman où chaque chapitre conte une anecdote réinventée et enjolivée, d’un style paillard et parfois cru, en tout cas direct, est son chant du cygne. Il l’a dicté à sa femme avec qui il a eu malgré tout quatre enfants.

John Fante, Rêves de Bunker Hill (Dreams From Bunker Hill), 1982, 10-18 2002, 192 pages, €6,60

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Jean-Christophe Rufin, Check-point

Un pack d’humanitaires d’une association de Lyon part en convoi de deux camions de 15 tonnes livrer en 1995 des vivres, des médicaments et des vêtements dans la Bosnie en guerre.

Ils sont cinq, quatre garçons et une fille. Maud, 21 ans, la taille arrêtée à l’âge de 13 ans, porte des vêtements informes et de grosses lunettes inutiles pour ne pas qu’on la désire. Lionel, le chef de mission, est rigoureux et bureaucrate, il a horreur de sortir des clous et des règles ; il n’est pas fait pour l’action mais est venu pour impressionner Maud, qu’il désire et croit aimer. Alex et Marc sont deux anciens militaires de trente ans, devenus amis parce que blessés par la vie. Alex est métis, Marc est orphelin d’un légionnaire français d’origine hongroise et d’une Palestinienne du Liban ; confié aux enfants de troupe dès l’âge de 5 ans, il a manqué d’affection et a développé une force de résistance aux brimades comme une musculature de riposte. Enfin Vauthier. Hargneux, haineux, égoïste, anarchique, il est indic pour les services de sécurité ; on ne sait pas pourquoi il fait partie d’une mission humanitaire mais on ne tardera pas à le savoir.

Les camions et les bivouacs sont un huis-clos où se déploient les interactions sociales. Lionel aime Maud qui aime Marc, lequel est ami avec Alex ; seul Vauthier déteste et méprise tout le monde – qui le lui rendra bien. Maud et Marc vont baiser comme des lapins, pour le plus grand dépit de Lionel, sous le regard amusé d’Alex, un brin jaloux que son ami lui échappe, et sous l’œil mauvais de Vauthier qui se réjouit du mal fait aux autres. Mais le plus fin est le dilemme constant des jeunes engagés dans la mission : s’agit-il de sauver les corps en les nourrissant, les soignant et les vêtant, ou de porter assistance humaine à des populations confrontées à la guerre ? Auquel cas l’engagement ne peut rester niaisement « humanitaire ». Quand la violence surgit, l’humanisme déguerpit. Il y a ami et ennemi, il faut choisir.

Marc a choisi, Alex aussi, mais s’ils cachent aux autres leur mission personnelle, elle n’est pas la même. Maud découvre et Lionel tente de gérer, vite dépassé. Seul Vauthier, animé par une haine irrépressible pour quiconque est meilleur que lui (ce qui n’est pas difficile à trouver), sait que cela doit mal finir.

Les check-points sont l’expression du chaos, la surveillance de bandes armées autonomes qui limitent leur territoire. Les guerres civiles, partout sur la planète, morcellent les États et déboussolent les civils. Le check-point est le point de passage d’un univers connu à un autre, sauvage, où règne la loi du plus fort. « La guerre civile, c’est le triomphe des salauds. » On l’a bien vu sous l’Occupation. L’humanitaire à la française est devenu naïveté dans le monde actuel. Les French doctors touchés par la misère des enfants affamés du Biafra cèdent peu à peu la place à un engagement carrément militaire – en Libye, au Mali, en Syrie. Les certitudes humanistes sont ébranlées par les réalités de la guerre. Les frontières mentales sont aussi franchies aux check-points. « De quoi les ‘victimes’ ont-elle besoin ? De survivre ou de vaincre ? Que faut-il secourir en elles : la part animale qui demande la nourriture et le gîte, ou la part proprement humaine qui réclame les moyens de se battre, fût-ce au risque du sacrifice ? »

Une belle réflexion en forme de thriller psychologique par un pionnier du mouvement humanitaire français qui a beaucoup réfléchi à l’efficacité de l’action.A l’heure de l’agression sauvage des Russes sur les Ukrainiens, et puisque l’on se demande jusqu’où peut aller notre ‘aide’, ce roman aide à réfléchir.

Jean-Christophe Rufin, Check-point, 2015, Folio 2016, 416 pages, €8,40 e-book Kindle €5,99 ou emprunt abonnement

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Nous ne goûtons jamais rien de pur, dit Montaigne

Montaigne découvre au chapitre XX de son Livre II des Essais que rien en ce bas-monde n’est pur ni parfait. « Des plaisirs et des biens que nous avons, il n’en est aucun exempt de quelque mélange de mal et d’incommodité ». C’est que nous vivons point en paradis ! Le monde des Idées comme l’au-delà des félicités divines ne sont qu’(humains) fantasmes d’absolu. « De la source même des plaisirs jaillit quelque chose d’amer », écrit Lucrèce cité par Montaigne.

C’est que notre conception du monde est binaire, contrairement à celle des Chinois par exemple, qui voient toujours un petit peu de yin dans le yang, et réciproquement. Pour nous, c’est bien ou mal, vrai ou faux, zéro ou un. La Bible a façonné cette façon de penser, le « Livre » à majuscule étant l’alpha et l’oméga de la pensée. Ce que l’islam a poussé à l’absolu en faisant du Coran, susurré à Mahomet (un intermédiaire) par un archange messager (donc pas directement par Allah) puis récité de mémoire (donc faillible) par le prophète (qui ne savait ni lire ni écrire), et enfin transmise oralement durant des générations avant que le Texte fut mis par écrit par divers lettrés (donc partiellement déformé, voire interprété). Comme pour Platon, le Coran dit que tout est dit une fois pour toute et qu’il ne s’agit aux hommes que de dévoiler la Parole pour connaître Dieu et les lois de l’univers qu’il nous a bâti. Dès lors, toute découverte n’est qu’une révélation ; les lois de la nature préexistent de tout temps et restent immuables ; elles ne peuvent qu’être vraies ou fausses, jamais changeantes ni relatives.

Or, constate Montaigne avec les Antiques (pré-bibliques), « les lois mêmes de la justice ne peuvent subsister sans quelque mélange d’injustice » et « notre extrême volupté a quelque air de gémissement et de plainte » (baiser fait mal en même temps que du bien et rend mélancolique en même temps qu’amoureux). « L’homme, en tout et par tout, n’est que rapiècement et bigarrure. » C’est ce que dit par exemple un Bruno Latour, récemment disparu, qui conteste le fait que nous soyons « modernes », autrement dit cartésiens de caricature, voués à la seule raison rationnelle et raisonnante qui coupe l’humain du reste de la création. La Science n’est qu’une série d’expériences réussies et publiées qui doivent être acceptées socialement ; elle ne sort pas toute armée du cerveau de génies. Les Lumières, dit Bruno Latour, se voulaient universelles et, ce faisant, apporter à chaque peuple le dévoilement du Vrai et du Bien. L’Occident ne les contraignait et colonisait (au départ) qu’avec de bonnes intentions : les convertir à la « vraie » foi pour leur faire quitter l’obscurantisme, leur inculquer les « bonnes » pratiques d’hygiène et de médecine, leur faire construire les instruments « utiles » de la modernité industrielle. Si l’universel reste le but, dit Latour, les voies d’y parvenir sont plus dans les liens entre les êtres, ce qu’il appelle « la diplomatie », que par la réalisation d’un Plan de dévoilement rationnel d’une quelconque vérité absolue. Les « êtres » selon Bruno Latour n’étant pas qu’humains, mais aussi plantes, animaux, objets, ressources, virus, prions, etc. Avec tous il faut « négocier » pour que chacun trouve sa place, avec le moins de mal possible.

Pour cela, tout l’être humain est sollicité, et pas seulement sa raison. Montaigne constate d’ailleurs « que, pour l’usage de la vie et service du commerce public, il y peut avoir de l’excès en la pureté et perspicacité de nos esprits ». A trop couper les cheveux en quatre on ne comprend plus guère ; à envisager toutes les possibilités, on n’agit plus guère, le choix étant trop grand et trop cornélien. « Les opinions de la philosophie élevées et exquises se trouvent ineptes à l’exercice. » C’est tout le drame hier des intellos gauchistes qui voulaient réaliser l’absolu en politique et le meilleur des régimes à imposer à tous selon l’épure en chambre qu’un philosophe avait prédit ; c’est tout le drame aujourd’hui de l’écologie politique qui veut tout, tout de suite, la fin de toute énergie fossile et la décroissance selon la courbe de température de Gaïa, sans prendre en compte ni les autres, ni ce qu’ils pensent. Leurs vérités se posent comme absolues, elles ne sont donc pas contestables, tout adversaire est le mal incarné, le diable en personne. C’est ainsi que le nucléaire est honni sans même y penser – ni débattre ! – alors qu’il est probablement le meilleur compromis actuel comme énergie de transition. On ne change pas une société par décret, on ne révolutionne pas un monde par caprice.

« Il faut manier les entreprises humaines plus grossièrement et plus superficiellement, et en laisser bonne et grande part pour les droits de la fortune », dit Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Amadeus de Miloš Forman

Adapté d’une pièce de théâtre de Peter Shaffer, elle-même inspirée assez librement d’une pièce de Pouchkine, écrite en 1830, le film n’est pas une biographie mais une vision romancée de Wolfgang Amadeus Mozart. Amadeus, « aimé de Dieu » (Tom Hulce), est le fil conducteur qui l’oppose dans cette fiction à Antonio Salieri (F. Murray Abraham) qui joue le démon (il a d’ailleurs un gros nez). En vrai, Salieri s’est dit responsable de la mort de Mozart mais sur le plan figuré, comme n’ayant pas accueilli dignement le génie et avoir tardé à reconnaître la nouveauté de sa musique. Ici, il raconte sur la fin de sa vie à un prêtre venu l’assister à l’hôpital (Herman Meckler) son duel avec Mozart, sa jalousie et son reniement de Dieu pour l’avoir laissé choir, lui le laborieux, au profit de cet épouvantail à la facilité déconcertante.

Reste un film long et harmonieux qui baigne dans les notes, tourné (à Prague plutôt qu’à Vienne) dans des décors d’époque et avec des personnages plus vrais que nature. L’archevêque prince de Salzbourg Hieronymus von Colloredo (Nicholas Kepros) a la suffisance d’église de son temps ; l’empereur Joseph II du Saint-empire romain germanique de Vienne (Jeffrey Jones) est moins sot que l’on pourrait penser ; le clan des « Italiens » de la cour est aussi bête et machiavélique que l’engeance des courtisans partout et en tous temps – c’est l’un d’eux qui pense que L’enlèvement au sérail a « trop de notes » ! ; le public des grandes cocottes applaudit parce que tout le monde le fait tandis que le populo du théâtre bouffon est bon public pour les farces et apparitions de La flûte enchantée. Que lui commanda en vrai Emmanuel Schikaneder (Simon Callow), grand ami franc-maçon de Mozart.

Cette « belle histoire » inventée oppose la nuit Salieri au soleil Mozart, la vieillerie à la jeunesse (ils n’avaient pourtant que 6 ans d’écart en vrai, que le film a forcé à 14), le besogneux au génie – l’aimé de Dieu au médiocre. Pourtant, c’est Salieri qui a réussi socialement et a de la fortune, pas Mozart qui jette l’argent par les fenêtres et ne pense qu’à baiser, picoler, rigoler – et composer – avec son rire idiot qui gâche un peu le film. Marié en 1782 à Constance dite Stanze (Elizabeth Berridge) malgré son père Léopold (Roy Dotrice), le couple a eu six enfants en neuf ans dont le dernier en juillet 1791. Seuls deux garçons ont survécu. On a dit du rire de Mozart, selon les témoignages par lettres, qu’il était comme « du métal rayant du verre », mais il fait tache dans l’ensemble. C’est plutôt le hennissement d’une jument en chaleur que l’expression d’une joie spontanée de cet homme-enfant. Plutôt petit, 1,62 m si l’on en croit les biographes qui ont dû le mesurer pour que cela soit aussi précis, Wolfgang était une bête de cirque, formaté depuis la prime enfance par un père aimant mais autoritaire et fusionnel à faire le singe savant devant les cours d’Europe. Rien d’étonnant à ce qu’il ait été libertaire et amoureux du Figaro de Beaumarchais – interdit dans l’empire austro-hongrois -, exécrant les courtisans et les simagrées, sûr de sa perfection musicale et peu diplomate envers les Grands comme envers ses collègues. Il imposera ses Noces de Figaromalgré l’empereur et malgré la cour.

Salieri, qui s’est voué tout enfant à la musique devant Dieu à cause d’un père trop normal, terre à terre, bâfreur et ignorant, est présenté comme jaloux du jeune Mozart qui réussit tout ce que lui n’a pas pu ni su : folâtrer dans les salons avec une jeunette qui arbore les pommes de ses seins jusqu’à la naissance des tétons, arriver en retard devant l’empereur, émettre des objections à ce qu’il dit, retenir un morceau de musique en ne l’ayant entendu qu’une seule fois, écrire ses partitions comme on écrirait une lettre – en bref oser. Tout ce que la Révolution française accomplissait à la même époque, les Lumières bouleversant la société européenne aussi fort que le mouvement de mai 68. Mozart est un génie parce qu’il est vrai. Cela ne veut pas dire qu’il « s’exprime » spontanément sans jamais avoir appris : au contraire ! Depuis tout petit, il a pratiqué assidûment le piano, le violon et la musique et ce n’est qu’une fois aguerri par tous ces exercices que jouer et composer sont devenus pour lui une seconde nature, tout comme Victor Hugo parlait en alexandrins ou Chateaubriand en prose romantique.

Salieri n’a pas assisté à la mort de Mozart, pas plus qu’il n’a tenu la plume pour sa Messe de requiem, mais la dynamique de la fiction exigeait un deus ex machina – le spectre du Commandeur de Don Giovanni,l’image du père comme du Père qui rappelle la règle, et emporte dans la mort après les trois coups du Destin.

Ce film amoureux de Mozart a obtenu de nombreuses récompenses au milieu des années 1980 – et c’est mérité. Je l’ai revu avec bonheur.

DVD Amadeus, Miloš Forman, 1984 (la version director’s cut rallongée de vingt minutes en 2002 ne semble pas disponible en DVD doublage français), avec Tom Hulce, F. Murray Abraham, Milos Forman, Elizabeth Berridge, Simon Callow, Roy Dotrice – et sir Neville Marriner dirige la musique, Warner Bros entertainment 2000, 2h33, €9,89

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David Lodge, La chute du British Museum

L’auteur a obtenu un Master of Arts en 1959 avec un mémoire sur les romanciers catholiques britanniques. Son troisième livre romance ses aventures comme étudiant sans poste et comme papa de déjà deux enfants dans un univers catholique où il est interdit de limiter la procréation. Il use de la veine comique pour faire passer ses thèses et dote son personnage de trois enfants en quatre ans, un quatrième en route. C’est que les méthodes « naturelles » pour éviter les grossesses sont empiriques, fondées sur la température pour prévoir l’ovulation, et ne fonctionnent pas de façon standard. La famille ABCDE va bientôt se doter d’un F. Car tous les prénoms sont déclinés dans l’ordre alphabétique : Adam Appleby doctorant en littérature anglaise, Barbara son épouse mère au foyer, et leurs trois gosses, Clare, Dominic, Edouard.

« Le Vatican a cent ans de retard », dit l’auteur vers la fin du livre. Critique social de son pays, le jeune auteur catholique anglais de 25 ans ne supporte plus, au début des années soixante, l’obsession névrotique sur le sexe qu’a l’Église de Rome. Vatican II n’est pas encore passé par là, et le pape Paul VI reviendra d’ailleurs sur certaines avancées trop modernes selon l’aréopage de vieux eunuques qui composent la curie. Notons d’ailleurs qu’en 2022, le Vatican garde toujours cent ans de retard, découvrant l’ampleur de la frustration sexuelle dans ses rangs et les pratiques compensatoires traumatisantes sur des générations de jeunes pubères. Mais pas question d’évoluer : la Tradition semble gravée dans le marbre, comme donnée par Dieu murmurant aux oreilles des papes, tel Allah à Mahomet.

D’où les situations ubuesques des jeunes qui tardent à se marier faute de poste, se marient et veulent consommer leur mariage dans les formes mais ne sont pas autorisés à user des moyens de limiter la procréation. « La contraception n’est rien de moins que le meurtre de la vie donnée par Dieu ! », éructe le père Finbar. Même mariés et fidèles, les jeunes catholiques se tourmentent donc sans cesse entre désirs et responsabilités. « Avant de rencontrer Barbara, les expériences sexuelles d’Adam s’étaient limitées à tenir la main moite de couventines au cinéma et peut-être à obtenir d’elles un unique baiser, lèvres pincées, à force de cajoleries. Du point de vue physique, ses longues fiançailles avec Barbara avaient été une affaire intense, torturante de discussions sans fin et d’action restreinte, exercice prolongé et éprouvant, pour les nerfs, de stratégie au bord de l’abîme érotique, jalonné d’escarmouches de temps à autre qu’on ne laissait jamais, en fin de compte, se changer en incendies majeurs. Quand ils finirent par se marier, ils étaient des amants maladroits, inexpérimentés, et le temps qu’ils s’y mettent et commencent à y prendre plaisir, Barbara était enceinte de six mois. Depuis lors, la grossesse, réelle ou redoutée, avait l’habitude d’accompagner leurs relations sexuelles » chapitre 8.Faire de la terre une vallée de larme, telle semble être la mission de l’Église.

Les années soixante verront la rébellion contre cette mainmise sur le sexe par des clercs non concernés qui méprisent la chair et d’ailleurs tout ce bas-monde. Ce qu’anticipe Adam dans un délire érotique. Les jeunes vivront « la pratique d’une sexualité débridée, les coïts non prémédités, au hasard des rencontres, libres de liens affectifs et de conséquences pratiques – le genre de chose qui arrivait, s’il avait bien compris, entre inconnus dans de folles soirées d’étudiants ou à de jeunes électriciens que l’on faisait venir dans des pavillons de banlieue par les chauds après-midi de printemps » id. La capote et la pilule permettront de s’abstenir de procréer, tandis que l’avortement rattrapera les accidents de coït tout en restant un meurtre pour les croyants. Mais le pape condamne tout, ignorant d’ailleurs la pratique puisqu’il met le préservatif au mauvais doigt, à l’index. Comment croire encore en de tels ineptes soi-disant inspirés par Dieu ? D’ailleurs, anecdote burlesque, Adam va découvrir le journal intime des relations adultères qu’a eues un écrivain catholique plus guère lu avec une paroissienne zélée qui avait l’âge d’être sa fille. Et c’est la fille de 17 ans de cette même paroissienne qui lui offre, en s’offrant à lui en même temps – mais il résiste et le manuscrit brûle avec son scooter diabolique !

L’auteur conte picaresque autour de la littérature, de son monument de savoir qu’est le British Museum, et des tourments sexuels de sa vie quotidienne. Le brouillard de Londres, en ces années de pollution, est là pour mettre l’ambiance. Les gosses pleurent, le scooter ne démarre pas, la thèse avance à très petits pas, la bourse universitaire ne suffit plus, les mandarins qui ont la maîtrise des postes choisissent des titulaires en fonction des services qu’ils pourraient leur rendre, et le sexe est interdit à cause d’une nouvelle grossesse possible ! La jeunesse pleine d’énergie est bridée par les conditions matérielles et tenue par la domination des vieux, à l’université comme au Vatican. Tout cela conté sur le mode cocasse avec des changements de style et des contrastes de personnages. Adam, au prénom de premier homme, se coule à chaque fois dans le modèle littéraire qu’il étudie, thème et style : à nouveau chapitre, auteur différent, annoncé par une citation. « Dans la littérature, on fait surtout l’amour et on fait peu d’enfants, tandis que dans la vie, c’est l’inverse. »

Dans une préface de 1981, David Lodge montre qu’il a usé de l’intertextualité, certains passages de son roman étant écrits comme des pastiches de grands auteurs anglais. Ce n’est pas toujours réussi, par exemple le monologue que tient au final une Barbara insomniaque, à la manière de Molly Bloom dans Ulysse de James Joyce, est d’un chiant !…

Probablement plus lisible en anglais par un Anglais qu’en français avec la référence d’auteurs pas toujours connus en France, relatant les affres d’une sexualité pré-Vatican II et surtout pré-1968, ce livre est daté : il a soixante ans de retard. Il se lit encore et désopile mais n’en attendez pas trop de plaisir.

David Lodge, La chute du British Museum (The British Museum is Falling Down), 1965, Rivages 2014, 272 pages, €8,50

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Hervé Le Tellier, L’anomalie

Un roman original qui a eu le prix Goncourt il y a deux ans. Je lis rarement les prix Goncourt l’année même de leur sortie, j’attends plutôt quelques années, le temps de voir s’ils resteront dans la littérature ou s’ils rejoindront, comme beaucoup de Goncourt, l’oubli. L’anomalie, à mon avis, reste. Le roman est original, bien composé, écrit avec habileté en différents styles selon les personnages, et avec une certaine ironie.

Il se décompose en trois parties un peu scolaires mais indispensables : une première de présentation des personnages, une seconde sur l’anomalie qui se produit dans le monde, enfin une troisième sur les conséquences sur chacun. L’auteur ne manque pas, dans un ultime chapitre, de se moquer lui-même de ce qu’il écrit lui-même et d’analyser son livre. Il note ainsi commencer par une resucée de Mickey Spillane, le célèbre auteur de romans policiers mettant en scène un tueur nommé Hammer, le marteau. C’est le cas de son Blake, le seul personnage à s’en sortir sans dommage, car anonyme.

Il y a presque autant de femmes que d’hommes, mais l’auteur n’est pas tendre avec la partie femelle. Il les montre dans leur réalité égoïste, prêtes à baiser mais pas à s’engager, voulant un enfant pour elles toute seules, refusant la tendresse pour vivre leur vie comme elles disent. Ce qui étouffe Louis qui, à 10 ans, aimerait bien un peu d’air et un « papa » qui l’ouvre au reste du monde, pour briser enfin la coquille de l’œuf fusionnel dans lequel l’enferme sa mère Lucie (bien peu lumineuse). Ce qui navre l’architecte de la cinquantaine André, tout comme un certain Raphaël, tous deux amoureux de cette Lucie qui prend tout (notamment son pied) sans rien donner. Ce qui désole l’écrivain Miesel, auteur d’un roman posthume (enfin presque) intitulé L’anomalie, car son Anne le fuit manifestement. Il n’y a guère que le jeune nigérian Slimboy qui soit heureux – parce que justement il n’aime pas les femmes.

L’anomalie est quelque chose de physique qui se produit dans ce monde comme s’il était un gigantesque jeu vidéo dont les ficelles sont tirées par des intelligences extérieures. Un vol Paris-New York d’Air France atterrit en mars après un gigantesque orage, puis le même atterrit de nouveau en juin de la même année, après un même gigantesque orage, avec le même commandant de bord et les mêmes passagers. Affolement des officiels américains qui soupçonnent tout d’abord les Chinois, ensuite les extraterrestres, enfin une anomalie de la physique.

Nul ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé, d’autant que la CIA apprend que la Chine a eu elle-même son propre vol dupliqué – dont toute les traces d’ailleurs été effacées – ainsi que l’équipage et tous ses passagers. On ne badine pas avec la normalité dans la Chine de Xi Jin Ping : on éradique ce qui dérange. Ce n’est pas le cas aux États-Unis où l’avion est dérouté sur un aérodrome militaire, tous ses passagers et son équipage confinés dans un hangar où des agents du FBI et des psys cherchent à en savoir plus. Car chaque individu présent dans l’avion de juin est le double exact de ceux dans celui posé en mars. Il faut savoir si ce sont des simulateurs, des clones, ou de parfaits jumeaux mystérieusement apparus.

Les observations, les interrogatoires et les enquêtes prouvent que chacun est bien celui qu’il dit être, ce qui fait qu’il existe désormais deux personnes identiques de par le monde. Ce sont des hommes, des femmes, des enfants. Les physiciens évoquent la possibilité d’un repli du temps percé d’un trou de ver qui permettrait de passer d’un monde à l’autre ; ou une gigantesque simulation intergalactique qui ferait de notre monde humain une expérience in vivo de quelque intelligence incomparablement plus vaste que la nôtre (tout comme nos savants simulent leurs expériences à leurs petits niveaux).

Les conséquences ne se font pas attendre, elles sont personnelles à chacun des doubles et sociales avec ce poison de Dieu qui agite tous les ignorants et les fait croire en Satan. Le petit Louis a désormais deux mamans et, très intelligemment, il refuse de choisir et les tire au sort pour chaque jour de la semaine. Joanna l’avocate s’est trouvé un petit ami durant ces trois mois entre mars et juin et est tombée enceinte, tandis que sa duplication de juin ne l’est pas ; celle-ci va donc prendre une autre identité et disparaître. L’écrivain Miesel, qui s’est suicidé entre-temps après avoir écrit L’anomalie, renaît et découvre le monde après sa mort, quel était son « meilleur ami » qu’il connaissait à peine, et sa « fiancée éplorée » avec qui il avait rompu neuf mois auparavant ; il jouit désormais de sa réputation et de ses droits d’auteur mérités, et continue à écrire, soutenu par son éditrice Clémence, l’une des femmes sympathiques du roman. André décide, au vu de son expérience vécue par l’autre André durant trois mois, de tenter de renouer avec Lucie – l’une des deux Lucie seulement – en ne faisant pas les mêmes erreurs. Blake a résolu le problème de son double à sa manière, « chinoise ».

Il n’y a que Daniel, le pilote de l’avion, qui succombe une seconde fois au même cancer, malgré les trois mois de répit et l’expérience des traitements. Slimboy est heureux de se découvrir un jumeau, malgré la superstition africaine qui veut que ce soit un démon – sauf chez les yorubas ; ils vont pouvoir chanter ensemble. Quant à la jeune Adriana, qui voulait faire du théâtre, elle rencontre son double dans un show télévisé décrit avec une froide ironie par l’auteur en verve, et cela se termine mal à cause des chrétiens apocalyptiques qui voient en ces doubles soi-disant « non créés par Dieu » l’œuvre du diable. L’ignorance suscite toujours la peur, et la peur la violence fanatique.

Mieux vaut croire que penser, c’est plus rapide et plus facile, on se sent moins seul dans l’opinion commune et conforté dans tous ses actes par « Dieu ». L’auteur n’hésite pas à écrire : « Et au cœur de cet incendie sans fin qui de tout temps a dévoré l’Amérique, dans cette guerre que l’obscure mène à l’intelligence, ou la raison recule pas à pas devant l’ignorance et l’irrationnel, Jacob Evans [le baptiste ignare fanatisé par sa croyance] revêt la cuirasse d’ombre de son espérance primitive et absolue. La religion est un poisson carnivore des abysses. Elle émet une infime lumière, et pour attirer sa proie, il lui faut beaucoup de nuit » p.356.

Hervé Le Tellier n’est pas tendre avec les États-Unis, montrant leur bureaucratie en action, leurs décisions brutales, leur président en « mérou avec une perruque jaune » (un portrait irrésistible du précédent élu), et la décérébration de l’Internet : « la liberté de pensée sur Internet est d’autant plus totale qu’on s’est bien assuré que les gens ont cessé de penser » p.363.

En bref, ce n’est certes pas un roman à se prendre la tête, ni écrit avec grand style, ni frappé de formules à retenir, mais c’est un roman un peu policier, un peu science-fiction, lisible et divertissant. Il fait réfléchir sur soi et sur le monde, il rabaisse notre orgueil d’Homo sapiens maître et possesseur de la nature, et sa fin est un coup de théâtre en forme de coup de pied de l’âne. Un peu court, mais pas si mal.

Hervé Le Tellier, L’anomalie, 2020, Folio 2022, 404 pages, €8.90, e-book Kindle €8.49

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Lucie Malbos, Le monde viking

Le viking est devenu un mythe. L’archéologie contemporaine s’efforce de remettre de la vérité dans les images mentales diffusées depuis le XIXe siècle romantique et nationaliste qui n’en avait que faire. Images reprises, adaptées à notre époque, par la bande dessinée Thorgal (remarquable) et la série Vikings.

Les sources pour ce faire sont multiples. Ce sont les textes, issus des écrits monastiques (donc partiaux), ou écrits après le XIIe siècle (donc après) ; mais aussi les vestiges découverts en fouilles : le bateau d’Oseberg, la pierre runique de Jelling, la forteresse de Trelleborg, la tombe de Birka, les trous de poteaux de la halle de Borg, les restes du site de Brattahlid au Groenland ou celui de l’anse aux Meadows sur Terre-Neuve.

Tout d’abord, le terme « viking » n’est pas ethnique, ce pourquoi il s’écrit sans majuscule : tous les hommes du Nord ne sont pas vikings – et tous les vikings ne sont pas Scandinaves ; le viking est celui qui va, qui explore, marchande ou pille, un raider. On ne naît pas viking, on le devient. De même, tous les bateaux de bois vikings ne sont pas des « drakkars », mot inventé au XIXe en raison des dragons qui ornaient parfois la proue ; ce sont des knerrir (singulier knörr) de transport ou des langskip pour la guerre ou le raid. Les casques vikings ne comportaient pas de cornes, gênantes au combat ou dans la forêt et les guerriers ne buvaient pas « dans les crânes » de leurs ennemis vaincus mais dans « l’os de la tête » qui signifie la corne à boire chez les poètes nordiques.

Les vikings ne font pas partie des invasions barbares ethniques, venus de l’est en chariots avec femmes, enfants et bétail ; ils sont peu nombreux et s’assimilent très vite à la population lorsqu’ils acquièrent des terres, perdant leur langue et leur religion païenne – comme en Normandie ou dans l’est de l’Angleterre. S’ils aiment la guerre, ils préfèrent la terre. Lorsqu’ils occupent le pays, comme en Islande, dans les îles Orcades, Shetland et Féroé, ou au Groenland ou à Terre-Neuve, ils sont des colons sur des terres vierges. Ils vivent en communautés d’hommes libres ; chacun est maître sur ses terres, bondi, et se regroupe pour voter au thing (parlement) ou fait allégeance à un puissant, un jarl. Les femmes ne sont pas égales aux hommes en ce sens qu’elles ne commandent pas à la guerre ou en politique, mais elles ont un rôle très important dans la maisonnée comme maîtresse des clés, dans l’élevage des enfants et la transmission des normes de comportement, et de gestion des biens durant la minorité de leurs fils en cas de veuvage. Elles ne sont probablement pas guerrières mais souvent marchandes. La tombe de Birka, qui comportait des armes et des poids de balance a été, lors de sa découverte au XIXe, attribuée à « un guerrier », mais les analyses ADN en 2017 ont montré qu’il s’agissait d’une femme… sans aucun traumatisme des os, donc n’ayant jamais combattu. Le dépôt d’armes montrait probablement son rang social et l’appartenance à son clan familial plus que sa fonction. Pareil pour une tombe de jeune garçon de 9 ans et celle d’une fillette de 5 ans.

C’est le mérite de ce livre, produit du confinement Covid par une maîtresse de conférences en histoire médiévale à l’université de Poitiers, de nous montrer concrètement, au travers du portrait de quatorze personnes durant les trois âges des années 800 à 1066, comment vivaient les vikings.

Du côté des hommes : Godfred, roi des Danois, a tenu tête à Charlemagne ; le rapace Hàsteinn a été chargé par les écrits des clercs d’église comme « le pire des païens » ; Ottar a commercé à travers toutes les mers nordiques ; Harald l’Ebouriffé est devenu « à la Belle chevelure » ; Rolf, chef viking qui attaquait Paris, est devenu Robert, prince chrétien et comte de Normandie ; Harald à la Dent bleue a converti son peuple au christianisme ; Eric le Rouge (parce que roux) a colonisé l’Islande, puis le Groenland, et ses fils ont exploré l’Amérique du nord de Terre-Neuve à l’embouchure du Saint-Laurent et jusqu’à Boston (le Vinland, terre de la vigne) ; Olof III annonce la fin des temps vikings et fonde le royaume chrétien de Suède face aux Danois ; Toki le forgeron qui fit ériger nombre de pierres runiques en souvenir des hommes glorieux à ses yeux était un esclave fortuné.

Du côté des femmes : les défuntes du bateau d’Oseberg étaient peut-être reines, prêtresses ou prophétesses avant l’an mil ; Frideburg et Catla de chrétiennes riches et pieuses en terres païennes à Birka ; la fillette de 5 ans de famille riche enterrée à Birka venait d’ailleurs ; la marchande guerrière de la tombe Bj 581 de Birka était entre « grande femme et fluidité des genres » ; Estrid la matriarche sept fois mère au moins, voyageuse et bâtisseuse, veuve riche et indépendante était gardienne de la mémoire chrétienne de la famille après l’an mil.

26 pages de notes, 10 pages de bibliographie, 5 pages de lexique, 8 pages d’index : il s’agit d’un livre scientifique, mais écrit d’une plume alerte qui raconte bien et laisse poindre parfois l’émotion face aux tombes d’enfants ou au sort des jeunes lors des raids ou des colonisations. « Seigneurs de la guerre, seigneurs de la terre, seigneurs de la mer, seigneurs du feu, les anciens Scandinaves pouvaient être tout cela ; pas forcément à la fois, pas nécessairement de façon exclusive ni toute une vie durant. La diversité des profils, jamais figés, était infinie… » p.283. Le viking en tant qu’archétype est l’homme libre vivant en communauté, l’explorateur qui féconde des terres nouvelles, le guerrier qui n’hésite pas à affirmer son existence. L’auteur note « leur incroyable curiosité et leur formidable esprit d’aventure, les incitant sans cesse à repousser les frontières du monde connu ; sans oublier leur capacité d’adaptation hors pair » p.285. Dans un monde édifié par l’Église sur les ruines de l’empire romain tombé sous les coups des invasions venues de l’est, et qui se refermait en petits royaumes étroits, frileux et menacés, les vikings ont apporté un grand souffle d’air frais. Ils ont fait un temps de la Baltique et de la mer du Nord le centre du monde commercial devant la Méditerranée, depuis le pillage du monastère de Lidinsfarne dans le nord de l’Angleterre en 793 à la mort au combat du roi norvégien Harald le Sévère en 1066 à la bataille de Stamford Bridge en Angleterre et à la conquête par Guillaume le Conquérant venu de Normandie la même année.

Un bel ouvrage au cahier central de photos couleurs, auquel on peut adjoindre le numéro spécial 98 des Collections de L’Histoire, Les vikings, une histoire mondiale, hors série janvier-mars 2023, en kiosques (€9,90).

Lucie Malbos, Le monde viking – portraits de femmes et d’hommes de l’ancienne Scandinavie, 2022, Tallandier, 350 pages, €21,90 e-book Kindle €14,99

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Ne rendez pas le bien pour le mal à vos ennemis, dit Nietzsche

Dans un nouveau chapitre un brin énigmatique, Nietzsche prend la parabole de la vipère qui pique sans raison Zarathoustra endormi et qui, lorsqu’il se réveille, veut rependre son venin. Dans cette histoire à la manière des Évangiles, la morale est pour les disciples et elle n’est pas très claire. « Les bons et les justes m’appellent le destructeur de la morale : mon histoire est immorale », dit Zarathoustra. En effet, ceux qui se disent bons et justes parce qu’ils croient en eux-mêmes définissent ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Nietzsche/Zarathoustra pourfend cette morale qui n’est pas la sienne, il est donc « immoral ». Mais pas amoral : sa morale à lui, il la définit lui-même, elle ne lui est pas imposée par d’autres, ni par des dogmes surgis il y a trois mille ans.

Zarathoustra est donc l’ennemi des chrétiens et des bourgeois moralistes, conformistes même s’ils sont laïcs. Mais, en bon « lion » des Trois métamorphoses, celui qui se révolte, il a besoin d’un ennemi pour se construire. « Si vous avez un ennemi, ne lui rendez pas le bien pour le mal ; car cela l’humilierait. Démontrez-lui plutôt qu’il vous fait du bien. » La colère est le moyen de progresser plus que le cynisme car elle affirme et caricature ses propres arguments face aux autres. « Mettez-vous en colère plutôt que d’humilier. » C’est ainsi que Nietzsche veut philosopher « au marteau ».

Restez humain, avec vos trois étages de pulsions, de passions et de raison, et ne laissez pas la seule raison agir. « Il est plus humain de se venger un peu que de s’abstenir de la vengeance ». L’homme qui aspire à être surmonté est riche d’énergie et généreux, il considère qu’« il est plus noble de se donner tort que de garder raison, surtout lorsqu’on a raison. Mais il faut être assez riche pour cela ». La justice est froide alors qu’elle devrait être « l’amour aux yeux clairvoyants ». « Inventez-moi donc la justice qui acquitte chacun, hors celui qui juge ! » Car chacun a ses raisons, celui qui juge n’a que la règle ; il n’est pas légitime à comprendre et se pose en dictateur pour l’imposer.

« Mais comment saurais-je être absolument juste ? Comment pourrais-je donner à chacun le sien ! Que ceci me suffise : Je donne à chacun le mien. » C’est par l’exemple que vient la règle de conduite, pas par une force de contrainte. Tous les parents le savent ou devraient le savoir : leurs enfants les imitent, de leur meilleur jusque dans leurs turpitudes. Il n’y a donc pas de Justice immanente, seulement celle que l’on crée en étant soi. Et « gardez-vous d’offenser le solitaire », dit encore Zarathoustra. Il est sa propre raison et sa propre justice. « Mais si vous l’avez offensé, eh bien, tuez-le aussi ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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Diane Vanier, Montaine l’enfant des neiges

Le récit vécu et gentillet d’une expérience de pionnier au Canada par Nicolas Vanier, sa jeune épouse de 23 ans qui prend des notes et leur petite fille d’un an et demi.

Dix mois passés en autonomie avec les chiens de traîneau dans la forêt canadienne emplie d’ours grizzli, d’élans et de loups. Cinq mois en cabane (de rondins) en un huis-clos éprouvant pour le couple en raison de l’âge difficile de la fillette : autour de 2 ans survient « la première adolescence » – ou l’art d’énerver les parents. Où l’on comprend alors pourquoi il vaut mieux être plusieurs à élever les enfants…

Mais où l’on comprend aussi que les petits sont très résilients à tout ce qui survient : les dangers, le feu, le froid, les chiens, la forêt. Il suffit qu’ils soient avec leurs parents ou un adulte protecteur. Ils s’adaptent à tout – facilement. A condition de leur parler, de faire attention à eux et de s’en occuper. « Naturellement », oserais-je dire, car le naturel semble avoir déserté bien souvent la conscience de nos contemporains. Ils sont plus préoccupés du regard des autres que de leurs propres actes ; ils fuient la responsabilité, donc récusent la liberté naturelle pour s’empêtrer dans les rets de la moraline ambiante, artificielle et versatile. Diane récuse les accusations ineptes qui lui ont été faites, celles inadaptées des anti-fourrures (alors qu’il ne s’agit pas d’un défilé de mode de filles anorexiques à poil dessous, mais de la meilleure protection contre les grands froids), comme celles des « bonnes âmes » qui l’accusent de maltraitance et d’égoïsme pour ne serait-ce que songer à emmener une si jeune enfant parmi les dangers de la nature alors qu’on est si bien au chaud en ville, à proximité des médecins et des supermarchés.

Montaine, au prénom canadien venu de l’ermite saint Montan et qui signifie montagne, a vécu la vie libre et de nature. Elle a commencé à marcher, joué avec les chiens plus gros qu’elle, a découvert la neige, la glace, la forêt et les animaux sauvages, dont les oiseaux qu’elle ne se lasse jamais de regarder voler. Bien sûr elle a peur des grizzlis immenses et grondants qui s’approchent de la cabane, attirés par la viande d’élan pour les chiens, mais il est normal d’avoir peur, c’est un réflexe de survie. Et papa est là avec ses bras protecteurs et sa carabine armée au cas où. Un monde bien plus sûr que les banlieues et leurs prédateurs psychopathes ou leurs dealers avides de fric.

C’était il y a vingt-sept ans et Montaine est désormais adulte. Elle fait du marketing et a cofondé Tuchassou, une plateforme de mise en relations pour la chasse. L’année après la parution du livre, une éclosion de prénom Montaine a eu lieu dans le Loiret principalement, où vivaient ses parents. Depuis, il subsiste à très bas bruit. Ce récit au jour le jour de son expérience de prime enfance doit la ravir aujourd’hui. Il se lit agréablement, bien que l’auteur mère abuse des mots bébétifiants, ce qui finit par être aussi agaçant que la bambine sans cesse dans les pattes. On ne parle pas bébé aux bébé, on leur parle adulte. Donc un livre destiné à un public attendri d’avance.

Diane Vanier, Montaine l’enfant des neiges – édition illustrée, 1995, J’ai lu 1997, 188 pages, €1,58 occasion

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Jeremy Rifkin, L’âge de la résilience

Le prospectiviste juif américain de La Troisième révolution industrielle revient en caméléon ; il s’adapte aux idées à la mode pour les théoriser pour le plus grand bonheur des technocrates. Il est anti bœuf depuis 1992 déjà, pointant le méthane dégagé par ces grosses bêtes. Il milite pour l’hydrogène depuis 1994 et enseigne à l’université de Pennsylvanie tout en conseillant la Commission européenne et le Parlement européen. Du genre : moi, j’ai reçu la révélation de l’avenir et je vous porte la bonne parole, du haut de mes États-Unis leaders du monde moderne.

Hier, il écrivait que l’ère industrielle du travail de masse et de rapports hiérarchiques s’achevait, au profit d’une nouvelle ère d’information partagée et de rapports « latéraux », dans l’euphorie du tout technologique. Cette troisième révolution industrielle théorisait le sablier social : des emplois spécialisés et rémunérés en haut, une masse d’emplois sans qualification et mal payés en bas avec, au milieu, le col du sablier (la classe moyenne) qui se réduit à presque rien. Il faudrait développer la semaine de 30 h et l’économie sociale et solidaire dans les associations tout en faisant du « care » (qu’il appelle « empathie ») l’essentiel du lien social. Cette vision somme toute simpliste, qui baigne encore à peu près tout ce qui se pense comme avenir aujourd’hui, est renouvelée par ce nouvel ouvrage.

Il s’agit cette fois non pas d’une révolution mais d’un nouvel âge. A 77 ans, Jeremy Rifkin affirme donc que la révolution a eu lieu et que nous sommes après. Quelques facteurs clés selon lui forment désormais le nouveau système : le déploiement simultané des trois Internet (information, électricité, mobilité) côtoient cette fois la politique de « glocalisation » (les bio-régions, la « pairocratie » – le pouvoir des pairs -, la démocratie participative), dans une ambiance carrément anthropologique (développement d’une « conscience biophile »). L’objectif va « de la productivité à la régénérativité, de la croissance à l’épanouissement, de la propriété à l’accès ». Pour cela, la méthode va « des caractéristiques des parties aux propriétés systémiques, des objets aux relations, des systèmes fermés aux systèmes ouverts, de la mesure à la détection et à l’évaluation de la complexité, de l’observation à l’intervention ». En bref, pas mal de jargon pour faire savant et donner des éléments de langage aux technocrates, mais concrètement ?

Cela m’apparaît un peu simpliste – une fois encore. Le lien entre la technique et l’anthropologie, en passant par la politique, est mal défini. S’agit-il de la vieille théorie marxiste que l’infrastructure commande la superstructure, autrement dit que les conditions matérielles façonnent l’idéologie et que nous nous adaptons tout simplement aux conditions climatiques et technologiques ? S’agit-il d’un apaisement de l’industrialisation qui entrerait dans une phase de développement plus apaisée, fondée surtout sur l’information ? S’agit-il de l’interconnexion obligée des systèmes entre eux (la fameuse cybernétique des années 50), qui forcerait à la coopération les territoires, les humains et les éléments naturels ? Comment relier cette nouvelle réflexion sur la résilience à la précédente, récente (dix ans seulement…), sur la révolution industrielle ? Et qu’en est-il des rapports de pouvoir ? Des rapports de classe ? De la montée du conservatisme et du nationalisme crispé de la classe moyenne en réaction à tout ce qui change ? Qu’en est-il de Trump le trompeur et de son populisme de crétin foutraque pour qui « la résilience » consiste au droit du plus fort de faire ce qui lui plaît dans le plus parfait égoïsme ?

J’y vois beaucoup de marketing pour raconter une belle histoire ; beaucoup plus qu’une réflexion prospective car tout ce qui est ainsi révélé forme déjà l’essentiel des conversations. Comme toujours avec ce genre de livre américain, il est écrit pour gens pressés, à lire dans l’avion, offrant une synthèse utile pour tenir sa place dans les colloques et autres réunions politiques ou internationales. Une sorte de digest des idées dominantes… jusqu’au prochain livre, évidemment best-seller. Si vous voulez penser vite et briller dans les salons (et après tout, pourquoi pas?), ce livre est fait pour vous. Pour ma part, je n’en garderai que cette note.

Jeremy Rifkin, L’Âge de la résilience – la terre se réensauvage, il faut nous réinventer, 2022, Les Liens qui

libèrent, 400 pages, €24,90 e-book Kindle €18,99

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Mon nom est personne de Tonino Valerii

Sur « une idée de » Sergio Leone, son beau-frère en a écrit le scénario et son assistant a tourné le film. Ce western spaghetti italo-franco-allemand du début des années 1970 est culte. Plusieurs scènes d’anthologie y figurent, drôles, parodiant les westerns yankees qui se prennent trop au sérieux. Dès la première, trois gangsters bâillonnent et ligotent un barbier et son fils, petit blond des années soixante-dix, avant que l’un prenne la place pour raser celui qui vient. Il ne s’agit pas moins de Jack Beauregard (Henri Fonda), célèbre justicier de l’Ouest, qu’un de ses anciens complices veut faire descendre par peur qu’il se venge de la mort de son frère Nevada Kid. Suspense, coupe-chou dont la lame se prépare, s’approche de la gorge offerte, mais le revolver sur les couilles : il ne se passe rien. Puis une balle tirée par la vitre d’un complice dehors, qui a fait taire l’ado du barbier, dormeur dans le foin. Deux coups de feu rapides, deux morts, le dernier s’enfuit.

Jack reprend la route et croise celle d’un jeune admirateur dont le nom est, comme celui d’Ulysse donné à Polyphème, « Personne » (Terence Hill). L’homme a rêvé enfant aux exploits de Beauregard et s’en est fait une image de héros magnifique. Il rêve de le rencontrer, de le suivre, de l’égaler. Mais le justicier qui se fait vieux n’a qu’une idée en tête, quitter l’Ouest sauvage pour retourner finir ses jours au calme, en Europe. Loin du rêve américain, trop risqué l’âge venant et, avec lui, la myopie et la perte de réflexes. Personne s’amuse avec les gangsters car il tire plus vite que tous, selon le célèbre adage qui court l’Ouest, « plus vite que son ombre ». Une série de gags désopilants s’ensuivent, Personne mandaté pour porter un petit panier à Jack assis au bar (c’est une bombe) et le rejetant par la fenêtre en disant : « il n’en veut pas ». Le trio de gangsters qui lève les mains et soutient ainsi le toit de la paillote qui s’effondrait, soulageant le Mexicain qui en portait tout le poids. Personne au cimetière indien où sont enterrés les desperados, dont Nevada Kid mais aussi Sam Peckinpah (réalisateur de La Horde sauvage) – dont justement la horde surgit au galop dans la poussière et passe au bas du village, pistolets à la ceinture et fontes remplies de dynamite. Horde qui commande à Sullivan (Jean Martin), qui a racheté une mine stérile à bas prix pour y blanchir l’or volé en en faisant de la poudre soi-disant tirée du minerais. Duel de chapeaux entre Jack et Personne, chacun reprend sa route. Duel de verres cassés au tri dans un saloon, puis duel à qui tirera le plus vite entre Personne et un méchant tout en noir qui ne se pred pas pour rien mais se fait baffer à chaque fois.

Mais Personne ne lâche pas son héros. Il veut le voir finir en beauté pour assurer sa légende. Pour cela, rien de tel que d’affronter tout seul la horde sauvage. Il fera tout pour que cela survienne. Mais Jack Beauregard en a assez, il négocie avec Sullivan de ne pas le tuer pour venger son frère, « un beau salaud », mais de prendre sa part d’or. Il veut prendre le bateau pour l’Europe et rejoindre un train pour la côte. Mais Personne vole le train qui transporte des barres de dix kilos d’or, à la barbe des soldats disciplinés qui « gardent » mais ne regardent pas. Autre scène d’anthologie dans la pissotière où le chauffeur du train se fait souffler son train par un Personne aux yeux très bleus qui le regardent, le troublent et l’égarent. Lorsque Jack veut prendre le train, celui-ci, conduit par Personne, s’arrête. Il doit d’abord accomplir son exploit et affronter tout seul la Horde sauvage qui accourt au grand galop pour dérober l’or sur la musique rythmée des Walkyries d’Ennio Morricone. Jack prend la position du tireur couché, chausse ses besicles, règle la mire, et tire avec ses deux carabines sur les fontes des chevaux remplies de bâtons de dynamite. Les gangsters sautent et il en tue un bon nombre, pas les cent cinquante, mais assez pour satisfaire la légende. Personne actionne le train et tous deux partent tandis que la Horde ne parvient plus à les suivre.

L’exploit ultime accompli, comment sortir de l’histoire ? Par la mort tout simplement. Personne va tuer Jack devant les photographes et la presse, lors d’un duel de rapidité. Ce qui est fait. Sur la tombe que ce qui reste de la Horde vient contempler : « Jack Beauregard, 1848-1899. Personne était plus rapide que lui ». Jack est devenu Personne et Personne peut désormais se faire un nom. Car Jack n’est pas mort, le duel était truqué ; il s’embarque pour l’Europe et écrit une longue lettre à son jeune successeur. Ce siècle qui vient (le XXe) n’est plus le sien, il le lui laisse. Le temps mythique des justiciers est mort, un nouveau temps commence, celui des entrepreneurs et de l’ordre républicain. Mais il faut toujours se méfier : la scène du barbier recommence.

DVD Mon nom est personne (Il mio nome è Nessuno), Tonino Valerii, 1973, avec Terence Hill, Henry Fonda, StudioCanal 2007, 1h57, €9,99 blu-ray €14,99

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Isée St. John Knowles, Coco Chanel

« Le dandysme est le dernier éclat d’héroïsme dans les décadences », disait Charles Baudelaire. En sa qualité d’historien de la Société Baudelaire, sise 26 rue Monsieur-le-Prince à Paris, l’auteur, oxfordien anglais et dramaturge né à Saint-Germain-des-Prés d’un grand-père juif, enquête. Il veut réhabiliter Gabrielle Bonheur Chasnel, dite Coco, née en 1883 hors mariage à Saumur. Placée à 12 ans avec ses jeunes sœurs auprès de cousines germaines de sa mère par un père aigri, elle apprend la couture et devient mythomane, s’inventant le passé et la famille dont elle rêvait. L’auteur reprend le mythe de « l’orphelinat » bien qu’il ne soit aucunement attesté.

Montée à Paris avec le fortuné Etienne Balsan, elle s’en lasse et s’éprend de « Boy », un Arthur Capel anglais, homme d’affaires qui la pousse à créer ses collections de chapeaux puis de modiste. Après 1918, le succès vient. Elle s’associe en 1921 avec les frères Wertheimer pour les parfums. Elle multiplie les amants, ce qui lui donne de nouvelles idées de mode. La célèbre « petite robe noire » date de 1926.

Quand la Seconde guerre mondiale éclate, elle ferme sa maison de couture et licencie ses quatre mille ouvrières, trop revendicatrices après le Front populaire affirment les mauvaises langues, mais peut-être surtout parce que les misères de la guerre et les délires nationalistes font mauvais ménage avec les futilités de la mode. Elle se consacre à ses parfums dont le fameux « N°5 » et tente d’user des nouvelles lois antisémites pour récupérer les droits que possèdent la famille juive Wertheimer. Mais ceux-ci, rusés et exilés aux Etats-Unis, ont fait passer la propriété aux mains de l’aryen Félix Amiot, qui leur redonnera après-guerre. Son antisémitisme d’alors est qualifié « de circonstance » par l’auteur parce qu’elle veut contrer l’aryanisation des affaires Wertheimer par un proche de Vichy.

De 1941 à 44, Chanel vit au Ritz, réquisitionné par la Luftwaffe, avec son amant allemand, le baron Hans Günther von Dincklage, qui émarge au renseignement militaire. Coco Chanel serait devenue espionne au service de l’Allemagne, selon des archives déclassifiées de la Préfecture de police de Paris. Elle aurait été chargée d’activer son ancien amant le duc de Westminster pour favoriser une paix séparée entre le Royaume-Uni et l’Allemagne lorsque cela commençait à sentir le roussi, en 1943. Elle aurait peut-être été agent double, servant aussi les Anglais du MI6 – en toute indépendance.

A la Libération, elle est brièvement interrogée par un Comité français d’épuration autoproclamé de FFI et laissée libre ; elle s’exile en Suisse. Elle ne revient à Paris pour rouvrir sa maison de couture que sur l’instance des frères Wertheimer qui veulent relancer leurs affaires de parfums. Elle meurt en 1971 à 87 ans, sèche et acariâtre, disent certains, en tout cas égocentrique, comme toujours. « Elle n’éprouvait aucun attachement pour autrui », cite l’auteur p.18. D’où ses invectives contre tout et tous.

Isée St. John Knowles se fonde sur les notes du peintre « baudelairien » Limouse à propos de Chanel. Il fait du dandysme la marque de fabrique de Coco, la femme libre qui défie les puissants et la moraline d’époque. « Sa volonté de ne dépendre que d’elle-même et de défier l’autorité de tous les protagonistes de l’histoire », dit l’auteur p.17. En bref, une féministe avant la lettre, vilipendée par le puritain yankee Vaughan dans une biographie biaisée par la moraline, la réprouvant de coucher « dans le lit de l’ennemi ».

Le livre, très illustré de documents et photos, se présente comme un collage en cinq parties baroques, la première sur les « années Saint-Germain » de Chanel 1924-37, la seconde sur « le temps de guerre », la troisième un « tableau synoptique 1939-44 », la quatrième une pièce de théâtre écrite par l’auteur sur Chanel « cette femme libre », etc. et la cinquième « un jaillissement de lumière dans les ténèbres » contant des anecdotes personnelles. Une forme d’hommage de la Société Baudelaire pour les cinquante ans de la mort de Coco plus qu’une œuvre circonstanciée d’historien.

Isée St. John Knowles, Coco Chanel – cette femme libre qui défia les tyrans, préface de sa petite-nièce, Cohen & Cohen éditeurs, Collection Saint-Germain-des-Prés inédit, 2022, 148 pages, €49.00

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La liberté de conscience divise et amollit, dit Montaigne

En son époque de guerre civile que nous nommons « de religions », notre philosophe périgourdin, bien au centre, consacre tout le chapitre XIX du Livre II de ses Essais à « la liberté de conscience ». Il pèse soigneusement ses mots : « Il est ordinaire de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans modération, pousser les hommes à des effets très vicieux. » Balancé comme à l’ordinaire, il loue les intentions mais déplore leurs effets ; quant aux « hommes », ils peuvent aussi être des femmes. Ce terme générique du mot « homme » en français hérisse nos contemporaines mais il n’est que la translation du latin neutre « humain ». Accuser la langue évite de penser au-delà des mots.

Lorsqu’il écrit, la France est ravagée par les querelles armées entre catholiques et protestants, dont la religion n’est souvent que le prétexte pour des motifs bien plus inavouables. Montaigne n’hésite pas à les détailler, comme quoi son temps n’est guère différent du nôtre en ce qui concerne la vilenie humaine. « Ceux qui s’en servent de prétexte pour, ou exercer leurs vengeances particulières, ou fournir à leur avarice, ou suivre la faveur des princes ». Quant aux fanatiques de la « vraie » religion (la leur), ils sont sincères mais intolérants et, ce faisant, amputent l’humanité de talents et de livres qui pourraient être précieux. C’est ainsi que l’antiquité a ravagé les bibliothèques, la censure fanatique chrétienne accusant celui ou celle-là de païennerie. « J’estime que ce désordre ait plus porté de nuisance aux lettres que tous les feux des barbares », écrit Montaigne. Les auteurs passés à la postérité ont asséné leur vérité subjective – alternative, dirait Trump – c’est-à-dire leur propagande mensongère. Leurs œillères dogmatiques ont interprété les actes des empereurs selon leur couleur idéologique, sériant les bons et les méchants, sans souci d’examiner leurs actes mêmes.

Ainsi de l’empereur Julien, appelé « l’Apostat » par ces chrétiens bornés alors qu’il fut un grand empereur, malheureusement occis trop jeune, à 30 ans, par une flèche parthe. « C’était, à la vérité, un très grand homme et rare, comme celui qui avait son âme vivement teinte des discours de la philosophie, auxquels il faisait profession de régler toutes ses actions ; et, de vrai, il n’est aucune sorte de vertu de quoi il n’ait laissé de très notables exemples », dit Montaigne. On notera l’emploi par deux fois de l’expression « en vérité » et « de vrai », qui montre une action de contre-propagande. La vérité officielle est fausse, la vérité réelle différente selon divers témoins d’époque, miraculeusement préservés. Le lecteur notera aussi sans peine que la philosophie apparaît supérieure à la religion pour Montaigne, la première étant l’exercice de la vertu selon la discipline de sagesse, la seconde une tradition culturelle, « la police ancienne du pays ». Entre suivre la coutume et croire, il y a un pas que Montaigne ne franchit pas.

Il expose donc les différentes vertus de Julien avant de conclure par un propos politique – qui pourrait être un conseil au roi, son contemporain. « Ayant rencontré en Constantinople le peuple décousu avec les prélats de l’Église chrétienne divisés, les ayant fait venir à lui au palais, les admonesta instamment d’assoupir ces dissensions civiles, et que chacun sans empêchement et sans crainte servît à sa religion. Ce qu’il sollicitait avec grand soin, pour l’espérance que cette licence augmenterait les partis et les brigues de la division, et empêcherait le peuple de se réunir et de se fortifier par conséquent contre lui par leur concorde et unanime intelligence ». Diviser pour mieux régner est un adage classique.

La liberté de conscience a donc deux faces, comme tout ce qui est en ce monde imparfait : semer la division et relâcher la réflexion par l’aisance. Croire ce que l’on veut rend libre d’explorer et de connaître ; d’autre part sa facilité rend paresseux, alors que la difficulté forcerait à l’effort. Les dissidents soviétiques connaissaient bien cette situation, comme tous les dissidents et résistants partout : la contrainte force à penser différemment tandis que la liberté mène à la facilité de penser comme tout le monde. Nos sociétés de libertés multiples en témoignent, tout est trop facilement offert et les gens ont peur de cette liberté qu’ils assimilent au n’importe quoi n’importe où de la licence. Ils préfèrent se réfugier dans le conformisme ou, dans les périodes de crise, dans la réaction conservatrice autoritaire. Tiens, comme Montaigne… « En ce débat par lequel la France est à présent agitées e guerres civiles, le meilleur et le plus sain parti est sans doute celui qui maintient et la religion et la police ancienne du pays. » Prudence est mère de sûreté – cela est sagesse.

« On peut dire, d’un côté, que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est épandre et semer la division ; c’est prêter quasi la main à l’augmenter, n’y ayant aucune barrière ni coercition des lois que bride et empêche sa course », commence Montaigne. C’est bien le reproche que font les sociétés conservatrices ou théocratiques comme la Russie, l’Iran, la Turquie, le Brésil, la Chine, aux sociétés ouvertes démocratiques – « la chienlit », résumait de Gaulle avant 1958. « Mais, d’autre côté, continue Montaigne dans son balancement habituel, on dirait aussi que de lâcher la bride aux partis d’entretenir leur opinion, c’est les amollir et relâcher par la facilité et par l’aisance, et que c’est émousser l’aiguillon qui s’affine par sa rareté, la nouvelleté et la difficulté. » Les affres de « la gauche » et de « la droite » traditionnelle en France, toutes deux dites « de gouvernement » parce qu’ils ont été sans plus désormais être, sont ainsi résumées. La facilité de changer, de voter pour d’autres partis plus adaptés ou plus populaires, a émoussé l’aiguillon des idées et des programmes. Qui est le peuple qu’on veut séduire ? Quelles sont les proposition qu’ils veulent voir présenter ? Ces deux simples questions sont évacuées par les états-majors technocratiques des egos qui ne visent que le pouvoir, pas le service politique de l’intérêt général.

« N’ayant pu ce qu’ils voulaient, ils ont fait semblant de vouloir ce qu’ils pouvaient », termine astucieusement Montaigne. La Nupes en est l’exemple : écolos comme socialistes ont dû s’allier aux mélenchonistes et aux communistes comme la carpe au lapin pour simplement exister. Ne serait-ce pas ce qui guette « la droite » avec « l’extrême-droite » ? La liberté guide le peuple – vraiment ?

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Edith Wharton, Leurs enfants

Un ingénieur de la cinquantaine se repose sur le pont d’un paquebot des Messageries en Méditerranée. Il a fini ses missions au loin et voyage en Europe pour y rencontrer sa fiancée épistolaire américaine, Rose, qu’il compte bien épouser. Le désir est réciproque mais « les convenances » exigent un an de veuvage avant de se remarier (pour les éventuels bébés en route?). Mais Martin Boyne est un homme pressé et décidé, en bon ingénieur américain. Le destin va en décider autrement en la personne de toute une tribu d’enfants de 6 mois à 15 ans qui font faire irruption sur le pont.

Il voit en premier Judith, qu’il croit la mère du gros poupon rose qu’il apprendra être surnommé Chip, mais qui n’a que 15 ans. Il découvre très vite, car il partage sa cabine, Terry, 11 ans et souffreteux, qui aime les livres et voudrait être éduqué, puis sa jumelle blonde Blanca. Et dans la foulée Zinnie, « un robuste petit corps, à peu près nu, surmonté d’une tignasse orange », enfin les « demi, Bun et Beechy », dans la réalité Astorre et Beatrice, jumeaux italiens rapportés. En tout sept, comme les sept nains. Tous sont les enfants issus, rapportés ou adoptés du couple de richards américains que Martin a connu à Harvard : Cliffe Weather et Joyce Mervin. Sauf que ces deux-là ne cessent de se chamailler, de prendre des maîtresses et des amants, d’où la progéniture surnuméraire, de menacer de divorcer et parfois d’y parvenir.

Et les enfants dans tout ça ? Ballottés entre leurs parents et leurs flirts, poussés d’un hôtel à l’autre, toujours dans le grand luxe inutile, ne parlant qu’aux garçons d’ascenseurs, aux portiers et aux femmes de chambres, s’ennuyant ferme à cause des dîners mondains, des bals et autres excentricités de ce petit monde fermé adulte de la jet-set avant la lettre où les avions sont alors des paquebots. Ils sont laissés à eux-mêmes et sous la garde de la fille aînée, Judith, flanquée d’une bonne et d’une gouvernante. Malheureux en famille mais bien entre eux, ils ont créé une tribu turbulente et soudée qui fonde son affection dans les jeux ensembles et la supervision bienveillante de la grande sœur. Ils ont juré sur le livre saint de la gouvernante, celui qui a une réponse pour tout, La médecine générale des familles, de ne jamais se séparer, dussent-ils fuir.

Martin Boyne se prend d’affection pour les enfants, fontaine de joie dans ce milieu bourgeois trop compassé. Il aime ce petit être raisonnable de Terry qui le supplie d’intercéder auprès de son père pour qu’il lui donne un précepteur, puisque sa santé ne lui permet pas le collège – un père qui s’en fout parce qu’il désire un héritier et que Terry n’a pas de santé ; il lui préfère le bébé Chip, florissant et placide. Martin intercédera et obtiendra de la mère, Joyce, qu’un précepteur italien qu’elle connaît vienne donner des leçons au petit garçon. Mais il devient très vite son amant et elle reste avec lui tandis que son mari, tout fier de son nouveau yacht, l’étrenne jusqu’en Grèce avec des pique-assiette de son milieu mondain. Le climat humide de Venise ne convient pas à la santé de Terry et il doit se séparer de son précepteur puisque sa mère veut le garder pour elle par égoïsme femelle – elle s’en fout parce que c’est à son père de s’occuper du garçon.

En bref, les parents sont trop préoccupés d’eux, de leur apparence mondaine et de leurs divertissements sociaux pour s’occuper des gamins. Cela n’a guère changé dans les familles bourgeoises décomposées puis recomposées de bric et de broc d’aujourd’hui. Tout au plus cela s’est-il démocratisé avec moins de grands hôtels et de voyages et plus d’assistantes sociales, d’éducateurs et de psy. Mais la solitude personnelle demeure, c’est pourquoi les enfants Weather ont juré de ne jamais se séparer. C’est donc Martin qui est chargé de les conduire à Cortina, station de montagne, pour la santé de Terry et la vigueur des autres au soleil et à l’air vif. Le lieu est sur son chemin car il doit y rencontrer Rose dans un chalet qu’elle y a loué, pour décider de leur mariage.

Sauf qu’il se trouve attiré par Judith, fille aimante et naïve de 15 ans, « bientôt 16 », dit-elle à sept mois près. Il n’a avec elle que des relations paternelles mais se détache peu à peu de Rose, la quarantaine, qui ne peut rivaliser en fraîcheur même si elle est plus rationnelle et a plus d’expérience. Martin repousse cette attirance « naturelle » mais inconvenante au XXe siècle et cherchera par tous les moyens à assurer que les enfants restent ensemble. Cela va l’occuper tout l’été et il ne parviendra qu’à un compromis bancal. En revanche, ses velléités de mariage seront annulées, Rose lui rendra sa bague de fiançailles et Martin repartira pour l’aventure, faire l’ingénieur à l’autre bout du monde, au Brésil. Lorsqu’il revient trois ans plus tard en Europe, en convalescence d’un paludisme, il choisit Biarritz – et retrouve Blanca qui lui donne des nouvelles des autres. Puis il voit Judith, les 19 ans désormais épanouis, qui danse et flirte avec un garçon mince au costume impeccable. Elle est à sa place ; il n’aurait pas pu la prendre.

Décédée en 1937 d’une crise cardiaque, Edith Wharton aimait beaucoup la France et a vécu à Paris, en Île-de-France et à Hyères. Elle a été décorée de la Légion d’honneur pour son œuvre en faveur des blessés durant la guerre de 14-18 et se trouve enterrée à Versailles. Elle a obtenu le prix Pulitzer pour Le Temps de l’innocence, paru en 1920, et a été admise au National Women’s Hall of Fame en 1996. Une consécration. Femme sensible et connaissant par cœur le beau monde, elle observe le pouvoir de l’environnement social sur l’individu. Son Martin Boyne en est l’exemple-type.

Et sa description du milieu bourgeois est féroce : « Dans ce tourbillon il n’y a pas d’inimitiés qui durent. Tous les sentiments se mêlent, tous s’abolissent dans l’universelle confusion… Une considération d’intérêt une partie de plaisir qu’on ne veut pas manquer, réunit tout le monde et enterre les différends. Mais la plupart du temps, c’est simple oubli. Ces gens-là n’ont pas plus de mémoire que les sauvages et ils n’ont même plus l’esprit de clan qu’ont les sauvages. Il ne leur reste que les instincts primordiaux : la faim, la toilette et la danse. Je crois que nous revenons à une espèce de sauvagerie, moins les goûts sanguinaires. De plus, dans ce monde-là, on ne peut penser que d’une manière collective ; isolés, ils deviennent incapables d’une opinion. Ce serait trop fatiguant, et puis cela serait gênant pour les relations. Toute leur morale, c’est : « pas d’histoires »… » chap.XVII. Quelle description impeccable de nos « réseaux sociaux » ! Tous ces gens qui se croient uniques et évolués, agissent au fond comme tout le monde à toutes les époques. Pas de quoi en être fier.

Edith Wharton, Leurs enfants (Children), 1928, Ombres 2018, 320 pages, €12,50

Edith Wharton déjà chroniquée sur ce blog

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Paul Svetter, Le monde des Ravis

Les Ravis ne sont pas ceux de la crèche mais ceux du politiquement correct international d’un monde futur. Imaginaire, bien-sûr – toute ressemblance, etc…

N’empêche ! Ces Ravis, qui sont disciplinés et hiérarchisés grâce à leur maîtrise mentale issue des philosophies orientales, donnent le Modèle de l’humain tel qu’il doit être. Une pression psychologique, morale et coercitive (via la technologie de pointe) que le reste du monde est enjoint de suivre.

L’évangélisme béat des États-Unis des XXe et XXIe siècle a laissé la place à un yoga avancé qui développe les pouvoirs psychiques jusqu’à la télépathie et la perception « en pleine conscience » du monde. Mais c’est plutôt du côté de la morale véhiculée par l’Union européenne, libérale, humaniste, écologique, qu’il faut chercher les références. Le corps s’est transformé, bannissant la viande au profit de céréales génétiquement modifiées pour apporter tout ce qui se doit, y compris un anesthésique léger pour calmer les pulsions. La morale « de paix » est assurée par des Inspecteurs vigilants armés de vecteurs de champs de force qui immobilisent sans jamais tuer. Le pouvoir n’existe plus mais la Cité est quand même dirigée par un Conseil qui fait bel et bien de la politique.

Est-ce à dire que le meilleur des mondes possible existe enfin et que toute violence est éradiquée grâce à la maîtrise scientifique de l’agressivité ? Pas si sûr. Car une contrée résiste encore et toujours à l’envahisseur… du politiquement correct et de la Morale universelle : le nord hostile. Le climat y est plus rude mais les humains plus résistants. Et ils se rebellent, en douce, passant des DVD de l’Ancien monde clandestinement qui glorifient par atavisme génétique de survie la haine, la torture, le viol, la guerre – tout ce qui fascine car chacun garde cela en soi. Tout ce que fit Anders Brevik, le nordique de Norvège, en « éradiquant » les jeunes socialistes contaminés par les idées post-chrétiennes ; tout ce que fait aujourd’hui la Russie pour contrer la moraline universaliste occidentale.

La « grande Catastrophe », que l’auteur imagine inévitablement, comme tant d’autres saisis par le pessimisme de notre XXIe commençant, a accouché d’une volonté accrue d’être maître et possesseur de la nature comme jamais. Cette fois, c’est l’humain qui est touché en une utopie douce plus contraignante que le soviétisme le plus stalinien. « Pas de guerre. Pas de débordement pulsionnel. (…) la capacité d’épanouir le talent des êtres, le confort matériel, l’empathie envers des populations si différentes de nous ; la volonté de nous adapter à ce que nous découvrons, ouvrir la possibilité à tous et pour tous d’accéder au bonheur dans ce monde d’Après » p.101 – tel est « le catéchisme ravi ». Le hasard ne doit plus exister, mais…

Car il reste toujours un mais.

Amargan est un haut dignitaire qui dirige la chambre des Conversions à la transformation Ravie. Il perçoit, de par ses pouvoirs sensitifs évolués, une légère onde de choc dans le monde, ainsi que des bribes de voix télépathiques. Cette perturbation le perturbe : il rend compte, il est envoyé enquêter aux confins du monde civilisé. Il découvre la contrebande, la propagande sourde des autres, l’agressivité prête à ressurgir – comme intacte malgré toutes les contraintes génétiques, physiques, alimentaires, morales, politiques. Le monde parfait craque de toutes parts, le hasard refait surface car tout ce qui est humain ne peut rester qu’imparfait.

L’auteur signe ainsi son premier roman d’anticipation. Une réflexion philosophique sur notre avenir possible sous la forme d’une aventure de science-fiction. Il se place en historien qui reconstitue de vieilles chroniques, recoupées par des témoignages, et toute une « littérature de poubelle » complotiste dont il retire ça et là quelques informations utiles – sur l’exemple de l’exégèse d’Eglise sur la Bible et les Évangiles dont la doxa n’a retenu que quatre. Il imagine un monde.

Mais cette histoire ne peut en rester là : pour que ce monde vive, il faut des rebondissements et des tomes nouveaux. A suivre, peut-être.

Paul Svetter, Le monde des Ravis, 2022, PhB éditions, 170 pages, €12,00

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Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ! dit Nietzsche

Le chapitre de Zarathoustra sur les femmes est cocasse et décalé. « Chose étrange, Zarathoustra connaît peu les femmes », écrit Nietzsche, avant d’ajouter « et pourtant, il a raison. Serait-ce que, chez les femmes, rien n’est impossible ? » Le philosophe non plus ne connaissait pas les femmes ; il connaissait surtout sa mère, rigide et pieuse luthérienne, fille de pasteur, et sa sœur, qui épousera un antisémite notoire avant d’aller fonder une colonie aryenne au Paraguay, ainsi que la volage Lou Andreas Salomé, une intello salope qui lui filera la chtouille. Nietzsche avait oublié son fouet…

« Dans la femme tout est énigme : mais il y a un mot à cette énigme : ce mot est grossesse. L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ? » Cela se vérifie de nos jours, de nombreuses femmes libérées, devenues féministes avancées, se font faire un enfant par un géniteur de hasard, largué presque aussitôt. Elles veulent « leur » enfant. C’est parfois le cas de femmes qui vivent maritalement et qui, au bout de quelques années, ayant élevé garçon et fille, jettent le compagnon pour lui pressurer une pension alimentaire et connaître ainsi une existence aisée, libre de liens. J’en ai connu une : le père a dû s’adapter, faire des acrobaties pour voir ses enfants, tirer le diable par la queue car, bien entendu, le politiquement correct de la « justice » a décidé une fois pour toute que c’est la femme qui a raison et que l’homme doit payer. Même en garde alternée, quand les deux travaillent. « Mais pourquoi tu ne mets pas avec une autre femme pour avoir tes PROPRES enfants », a-t-elle osé dire, inconsciente d’égoïsme ? Un homme ne pourrait-il pas lui aussi aimer ses enfants pour eux-mêmes et pas comme objets narcissiques ?

Le siècle de Nietzsche voyait les choses autrement – et il est bien passé. Après trois guerres entre la France et l’Allemagne, le politiquement correct de l’époque est devenu ridicule et malfaisant. Seul Poutine le prend encore au sérieux, avec peut-être les guerriers de bureau que sont Zemmour et ses sbires. « L’homme doit être élevé pour la guerre, écrit Nietzsche, et la femme pour le délassement du guerrier : tout le reste est sottise. » Ben voyons ! C’est tout le reste, au contraire, qui est intéressant. « Dans tout homme véritable se cache un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant en l’homme ! » De nombreuses qui le découvrent en usent pour le manipuler et ils n’ont alors, lorsqu’ils manquent de mots à cause de leur éducation nationale défaillante, que les coups pour s’en sortir. Non, tous les torts ne sont pas que d’un côté, même si la violence n’est jamais la solution. « Forte de votre amour, vous irez au-devant de celui qui vous inspire la peur », dit Nietzsche. Est-ce vraiment ce qu’il faut faire d’allier la peur à l’amour ?

« Que l’homme craigne la femme lorsqu’elle aime : c’est alors qu’elle fait tous les sacrifices, et toute autre chose est sans valeur pour elle ». Voilà qui est vrai, au moins. Mais de même : « Que l’homme redoute la femme lorsqu’elle hait : car au fond de son cœur l’homme n’est que méchant, mais au fond de son cœur la femme est mauvaise. » Pas faux non plus ! Les Mitou le prouvent à l’envi : le « consentement » est remis en cause parfois jusqu’à quarante ans après, hors contexte, et la vengeance (peut-on appeler cela autrement ?) poursuit les hommes qui ont « trop » osé selon les critères d’aujourd’hui. La méchanceté est sur le moment, la mauvaiseté sur la durée.

« Qui la femme hait-elle le plus ? – Ainsi parle le fer à l’aimant : « Je te hais le plus parce que tu attires, mais que tu n’est pas assez fort pour me tirer jusqu’à toi ». » Ainsi disait-on avant des hystériques : il leur faudrait un parachutiste ; les femmes sont trop souvent déçues par leurs partenaires. Encore que « la » femme soit une généralité sans guère d’intérêt autre que polémique. Qui a jamais rencontré « la » femme ? Il y a des femmes diverses, comme des hommes divers, et parfois ils se rencontrent pour leur plus grand bonheur. Réciproque – contrairement à ce que pense Nietzsche, pas libéré des préjugés de son temps bien qu’il s’y efforce sans cesse : « Le bonheur de l’homme est : « Je veux. » Le bonheur de la femme est : « Il veut ». » Mais non, la femme n’est pas réduite à « obéir » et l’homme à commander. Les deux sont désormais égaux, bien que devant « la justice » comme dans les réseaux sociaux, l’une soit plus égale que l’autre comme disait Coluche. « La femme pressent cette force, mais ne la comprend pas. » Elle ramène alors tout à son niveau au lieu de chercher à comprendre, tout comme l’homme ne fait guère d’effort pour se mettre au diapason de sa compagne – c’est là tout le malentendu des couples.

Zarathoustra de conclure par « une petite vérité » que lui dit une vieille qui a vécu. « Et ainsi parla la petite vieille : « Si tu vas chez les femmes, n’oublie pas ton fouet ! ». » La femme est perçue comme une lionne qu’il faut dompter, sous peine d’être dévoré. Est-ce inactuel ?

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Convalescence après traumatisme

Dans le premier numéro de 2023 des Collections de la revue L’Histoire consacré aux vikings, le spécialiste suédois de l’université d’Uppsala Neil Price explique comment les paysans scandinaves sont devenus des marchands et pillards vikings vers la fin du VIIIe siècle.

« Les sociétés scandinaves d’avant l’époque viking ont été gravement endommagées par des catastrophes environnementales dans un monde déjà instable politiquement en raison du long déclin de l’Empire romain entre le Ve siècle et le milieu du VIe siècle. Leur cicatrisation est l’un des facteurs qui a contribué à façonner la culture que nous connaissons sous le nom de ‘viking’. Les nouvelles sociétés qui se sont formées après cette période de crise ont, en effet, développé une culture expansionniste, avec un fort appétit de guerre, une attention accrue à la famille et aux relations de parenté. Des micro-royaumes militaires s’organisent dès lors autour des grandes halles et de puissantes familles. »

Mille cinq cents ans plus tard, bis repetita placent. Je ne peux qu’être frappé du parallèle entre cette lointaine époque et la nôtre, ce pourquoi l’univers viking me fascine, outre qu’il n’est pas contaminé durant longtemps par la culture biblique. Les catastrophes étaient alors le volcanisme qui avait refroidi l’atmosphère et engendré de mauvaises récoltes, des famines et des épidémies en plus d’hivers rudes – près de la moitié de la population avait péri en Scandinavie au VIe siècle à la suite d’une série d’éruptions comme celle de l’Ilopango (Salvador) en 536. Notre société est plus organisée, plus industrielle et plus mondialisée, mais elle vit aujourd’hui une crise du même genre : perturbations du climat, hiver rude (aux États-Unis notamment), pandémie (surtout en Chine qui a desserré les contraintes trop brutalement après n’avoir pas fait ce qu’il fallait depuis trois ans), guerre d’agression russe sur l’Ukraine qui entraîne la raréfaction des céréales et l’explosion du prix des énergies fossiles. Cela dans un contexte de long déclin de l’Empire américain qui s’isole, comme de l’Empire russe, lequel se raidit et développe une culture expansionniste avec un fort appétit de guerre. Partout ailleurs, l’heure est au repli sur la famille, la parenté, la province, la nation, au sentiment de forteresse assiégée (la pénurie de médicaments essentiels, par exemple, ou de métaux rares), au sursaut de défense. La « réaction » conservatrice, traditionaliste, autoritaire, relève la tête, et pas seulement en France ni en Europe. Elle est un processus de « cicatrisation » d’une grave blessure.

« Un modèle, celui d’une société agricole relativement égalitaire, a bel et bien été détruit au milieu du VIe siècle et a laissé place à un autre, aux principes sociopolitiques très différents, dans lequel se sont forgées les origines des raids. Les archéologues décrivent aujourd’hui ces mutations comme une convalescence après un traumatisme, mais aussi comme le résultat de choix délibérés, ceux d’une élite guerrière bien décidée à s’arroger le pouvoir. »

L’élite mâle, blanche, viriliste et raciste, entrepreneuriale ou financière en Occident à défaut d’être encore guerrière à la manière de Xi ou de Poutine, est aujourd’hui bien décidée à s’arroger le pouvoir. En France, elle se prend d’engouement pour un Zemmour (dont la seule arme est la grande gueule), sur l’exemple de Poutine pour contrer Biden. Le modèle démocrate relativement égalitaire est plus ou moins détruit, en témoignent les scores minables aux élections des socialistes et autres sociaux-démocrates ou sociaux-libéraux. Le social devient national et le libéral autoritaire. Quant aux autres, écolo-féministes ou va-nupes, ils font de la provoc pour rester la tête hors de l’eau. Mais ils sont finis, ils n’ont rien à proposer de concret que les électeurs puissent admettre ; ils sont trop radicaux, trop utopiques, trop révolutionnaires.

La société, déjà traumatisée par les « crises » à répétition depuis une génération, du terrorisme à la finance, du climat à la pandémie, de la dette au financement compromis des retraites et à la ruine des bureaucraties de monopole (SNCF, RATP, EDF…), ne veut pas de changement radical. Elle préfère se replier sur des valeurs sûres, celles de la religion et de la tradition, sur lesquelles surfe avec une certaine habileté, par intuition probablement, Marine Le Pen et ses plus récents spin doctors.

La guerre a changé de visage : mal vue dans les années Larzac, elle est encensée depuis les attentats de 2015 commandités depuis la Syrie. L’Allemagne a dû attendre le déclenchement ouvert de la guerre contre l’Ukraine pour se dire qu’il faudrait peut-être songer à faire des plans pour engager peut-être un réarmement sans urgence. On se demande ce qu’on foutait encore au Mali il y a peu alors que la milice Wagner – les SA de Poutine – s’y implante pour surveiller, agiter et piller, en micro-royaume militaire. La Serbie, poussée par Moscou, fait les gros yeux au Kosovo tandis que la Turquie profite que les Grands aient le dos tourné pour avancer ses pions en Méditerranée et contre les Kurdes. La Corée du nord se conforte en testant la Corée du sud par des drones et le Japon par des missiles, tandis que l’Iran prépare sa bombe avec des Pasdaran érigés en micro-royaume militaire…

La suite possible ? Une série de groupes de combat sur le mode viking, entreprenant des raids à la d’Annunzio pour raisons nationalistes ou de prédation ? Le Donbass et la Géorgie hier, demain Taïwan ou la Moldavie ? L’affaiblissement des États ne peut que les y encourager ; c’est ainsi que « l’État islamique » est né en micro-royaume militaire, après une série de raids terroristes à prétexte religieux, avant d’être éradiqué militairement par les vrais États. Mais à l’intérieur des États, la division menace et les groupuscules armés prolifèrent : aux États-Unis un complot pour enlever, juger et condamner à mort (sans défense) une gouverneur, avant de faire sauter un pont et fomenter une révolte armée, en Russie les blogs militaristes qui poussent à la guerre à outrance, en Europe les activistes écologistes qui prennent des méthodes de terroristes, les cyberattaques qui se multiplient contre les hôpitaux, Les grèves des minorités de la SNCF, les contrôleurs réclamant un salaire supérieur à celui des infirmières pour un service à la collectivité nettement moins utile… Ce sont tous des groupes qui profitent de leur force pour tenter d’arracher une part du gâteau, pillards à la vikings.

Les Vikings – une histoire mondiale, Hors série 98 revue L’Histoire, janvier-mars 2023, €9,90 en kiosque

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Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola

L’Italie populaire dans toute sa répugnante splendeur, loin de lidéalisme du peuple prolétaire sain des communistes ou des fascistes, vue par l’œil acéré et moqueur d’Ettore Scola. Une smala des Pouilles – qui évoque le mot pouilleux – s’entasse en bidonville à Rome, sur une huitième colline d’où l’on aperçoit le dôme de Saint-Pierre. Ils sont une vingtaine de tous âges à vivre sous le même toit de tôles et de cartons, mêlés dans la promiscuité des nuits moites, forniquant sur leurs grabats sans souci des gosses ni des autres. Une païennerie de sauvages très années post-soixante-huit, loin de Dieu, avec le rut en point d’orgue et le lento de la morale immémoriale et du pater familias omnipotent méditerranéen.

Giacinto (Nino Manfredi) est un dieu tonnant, borgne comme Polyphème, propriétaire d’un million (de lires) touchés par l’assurance pour avoir perdu un œil au travail. Il ne fait plus rien, se laisse vivre, maugréant cependant contre tous ces « parasites » d’enfants, petits-enfants, beaux-fils, brus et conjointes qui ne cessent de copuler et d’en faire d’autres, des bouches à nourrir et des culs à vêtir. Tous sont mal foutus, même le chien n’a que trois pattes. Un fils a perdu une jambe, un autre est cocu, Fernando est à la fois pédé et travelo (Franco Merli, qui a joué dans les films de Pasolini Salô ou les 120 journées de Sodome) – ce qui ne l’empêche pas de sauter sa belle-sœur par derrière car, lorsqu’elle se lave les cheveux, non seulement elle ne sait pas qui c’est mais elle ressemble à un garçon. Giacinto, qui le voit gobe un œuf – symbole de la fécondation à venir… Une fille couche, une autre fait le tapin, une dernière travaille comme aide-soignante chez les bonnes sœurs, une de 14 ans « fait des ménages » (n’ayant encore « rien à montrer ») – mais elle sera en cloque à la fin. De qui ? Quelle importance – « c’est toujours la famille » ! Quant à la mémé (Giovanni Rovini), elle touche une pension et tous les gars vont avec elle à la Poste pour se la partager ; elle n’a droit qu’à une sucette, comme les gosses les plus grands, et regarder la télé.

Au matin, la fille adolescente de 14 ans sort en bottes jaunes avec une série de seaux à remplir à la fontaine. Les garçons entre 16 et 20 ans sortent leurs scooters et motos et font un rodéo dans le bidonville, soulevant la poussière et envoyant à la gueule de chacun leurs gaz d’échappement. Ils partent « en ville » effectuer des vols à la tire, de petits larcins, tandis que l’unijambiste mendie et planque sous lui les sacs à main volés à l’arrachée aux touristes naïves. Les vieux se placent en rang sur un muret comme des corbeaux de mauvais augure et fument, en silence, regardant leur monde qui fuit. L’adolescente rameute tous les gosses jusqu’à 12 ans pour aller les encager au cadenas dans un enclos où ils ne pourront se perdre ni faire de bêtises. Cela jusqu’au soir où ils seront délivrés, jouant entre temps à des riens, du bébé sachant à peine marcher au préadolescent qui grimpe par-dessus les grillages. Lui, la culotte lourdement effrangée et le tee-shirt troué, n’hésite pas à aller aux chiottes tanner son grand-père pour obtenir mille lires pour le litron de vin qu’il doit aller acheter. Lorsqu’il « fait ses devoirs » devant sa mère qui émince des légumes et sa mémé plantée devant le petit écran à regarder des jeux idiots, c’est pour regarder sans vergogne des revues porno que la voisine, très fière de sa fille bien foutue (dans tous les sens du mot) qui pose nue dans les magazines et se fait payer pour cela. Une pute ? « Non, elle travaille ! »

C’est truculent avec quelques clins d’œil à Fellini pour la pute aux gros seins et à Ferrari pour la grande bouffe. Car le vieux qui ronchonne sans cesse, rabroue chacun en le traitant de fainéant et de cocu (et lui alors ?), couche avec son fusil chargé, tabasse sa grosse et tire sur un fils à le blesser. C’est un boulet. Ne va-t-il pas jusqu’à ramener une grosse pute à la maison (Maria Luisa Pantelant) et à la faire coucher dans le lit matrimonial (taille large) avec lui et sa propre femme Mathilde (Linda Mortifère) ? Les fils adultes en profitent et, lorsqu’il a le dos tourné quelques instants, s’activent sur la pute en cadence. Mais la mama en a marre ; elle veut le faire disparaître et l’expose à la famille dont les enfants ont été emmenés dehors, en coupant du poumon de bœuf sanguinolent. Rien de tel, après le baptême à l’église d’un énième dont Giacinto est le parrain, que la mort aux rats versée à poignée dans un plat succulent des spaghetti à la tomate et aux aubergines grillées, un délice. Giacinto s’empiffre sous le regard attentif des autres, mais il est inoxydable, les pauvres sont impayables et increvables. Et la chimie au rabais pas très efficace contre les rats. Il s’en sort après quelques vertiges et vomissements. Il décide alors de faire cramer toute la volière hostile et arrose d’essence la baraque avant d’y foutre le feu. Mais tous s’en sortent, y compris mémé en chaise roulante. Tous rebâtissent et refont le plein de matelas. La pute reste.

Et le vieux ne trouve rien de mieux pour les faire chier que de vendre son baraquement « avec le terrain y attenant » à une famille immigrée du sud en quête d’un logement pas cher. Sauf que rien ne se passe comme prévu, la matrone refuse et fait disparaître « l’acte de vente sous seing privé » – réputé dès lors n’avoir jamais existé – tandis que Giacinto surgit dans une vieille Cadillac qui peine à monter les côtes, achetée avec le produit de cette vente. Sans savoir conduire ni se conduire, il fonce dans le tas et le gourbi s’écroule presque. Tous le retapent et l’agrandissent ; ils vivront désormais à deux familles, à tu et à toi sous le même toit…

De la réalité cynique du bidonville réel de Monte Ciocci à Rome, avec vue sur le Vatican chrétien qui chante « heureux les pauvres car ils verront Dieu » en se vautrant dans le lucre et (on le découvrira plus tard) le stupre, Ettore Scola en néo-réaliste fait une farce radicale. Le confort petit-bourgeois agité par la société de consommation des années soixante et soixante-dix corrompt les prolétaires qui ne peuvent y accéder. Il les corrompt. Leur obsession du fric les fait voler, tromper, se prostituer. Le moindre argent devient un magot soigneusement planqué en avare pour éviter les convoitises. Le tous contre tous n’est contrebalancé que par le souci de bâfrer et de ronfler (après la baise), au chaud sous le même toit. On se hait à cause du système social mais on ne peut humainement vivre qu’ensemble. Un film d’une bouffonnerie noire très années 70.

DVD Affreux, sales et méchants (Frutti, sporchi e cattivi), Ettore Scola, 1976, avec Francesco Anniballi, Maria Bosco, Giselda Castrini, Alfredo D’Ippolito, Giancarlo Fanelli, Carlotta Films 2014, 1h51, €9,35, blu-ray €9,75

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