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Traquer les structures fondamentales des sociétés humaines

Dans le numéro d’avril 2024 de la revue La Recherche trimestrielle, le sociologue Bernard Lahire accorde un entretien à propos de son nouveau livre paru en septembre 2023,Les structures fondamentales des sociétés humaines.

Un peu comme Mélenchon lorsqu’il déclarait, tout colère, « la république c’est moi ! », le sociologue Lahire, dont le nom est entré dans le Petit Larousse en 2023, et et qui a appelé à voter Mélenchon à la présidentielle 2022, semble dire : « la sociologie de notre espèce, c’est moi ».

Il part d’un fort sentiment de nécessité à propos du dérèglement climatique et de la destruction de la biodiversité « qui peuvent conduire à une extinction de notre espèce. » Le relativisme des sciences sociales ne permet qu’une vision morcelée, sans synthèse opératoire. Pour lui, il faut penser Homo sapiens « dans une continuité évolutive. » A l’inverse, les sciences sociales ont voulu établir une frontière nette entre elles et la biologie, au prétexte que tout dans l’humain est culturel, donc historique.

Or c’est faux. « Non seulement les formes de vie sociale sont partout présentes dans le règne animal, mais la culture et sa transmission s’y manifestent aussi ». Et de citer les chants d’oiseaux, de baleines, les outils utilisés par certains oiseaux pour ouvrir des coques ou des mollusques, le lavage des patates douces chez les macaques japonais et ainsi de suite. « La blessure narcissique » de l’humain depuis Darwin, n’a pas encore été surmontée. L’homme se croit toujours, comme Platon et la Bible, essentiellement pur esprit, la chair n’étant qu’une étape à dompter ou nier. Quant au danger supposé de la sociobiologie, assimilée au nazisme, il ne facilite pas la réflexion des sociologues pour la plupart orientés résolument à gauche.

« La sociologie est souvent définie comme étant la science des sociétés. Or, si cela était réellement le cas, elle devrait s’occuper autant des sociétés animales non humaines que des sociétés humaines. » Il faut donc raccorder biologie et sociologie car la biologie évolutive permet de savoir dans quelles conditions les formes de vie sociale apparaissent. Surtout, il semble exister « une coévolution gènes–culture. En construisant culturellement son environnement, Homo sapiens a contribué à modifier les pressions sélectives qui perdent pèsent sur lui. »

Bernard Lahire utilise la méthode comparative.« Il y a deux choses bien distinctes : d’une part des invariants sociaux dans toutes les sociétés humaines, et d’autre part des convergences culturelles entre des sociétés qui se sont développées indépendamment les unes des autres. » Et de noter, contrairement à la doxa féministe et woke, qu’« on ne connaît aucune société humaine, par exemple, qui est été dépourvue de tout rapport de pouvoir ou de domination. » Il ajoute, en enfonçant le clou, « la domination masculine est présente dans l’immense majorité des sociétés documentées ». Bien sûr, certaines sociétés manifestent un certain équilibre des pouvoirs entre hommes et femmes, « mais aucune n’a donné les pouvoirs politiques, religieux, guerriers et économiques aux femmes. » Cela ne justifie pas le présent, mais permet de le comprendre – donc de le faire évoluer, si c’est utile. Une plus grande égalité entre homme et femme peut développer des formes d’échanges et d’entraide meilleures pour la survie de notre espèce.

Son livre formule 17 lois générales de fonctionnement des sociétés humaines qui se combinent avec des faits anthropologiques et des lignes de force historiques. Par exemple, la domination masculine repose sur un grand fait anthropologique : la partition sexuée. « En tant que mammifères, les femmes sont seules à porter les bébés et à pouvoir les allaiter, ce qui, depuis 3 millions d’années que le genre Homo existe, a créé un lien très fort entre la mère et l’enfant, et a eu des conséquences en matière de division sexuelle du travail. » Le type de relation qui s’instaure entre l’enfant et ses parents est un rapport de dépendance et de domination. « Or, les femmes étant associées au pôle de vulnérabilité de l’enfance, elles vont être considérées dans de très nombreux sociétés humaines comme des enfants, des filles, des cadettes, des mineures. » Ce qui lui permet d’avancer l’hypothèse que le rapport de domination parents–enfants « fournit la matrice du rapport homme/femme ». Ce pourquoi à mon avis, pour rééquilibrer les pouvoirs, il est important que les pères s’occupent plus de leurs enfants.

Un exemple de biologie évolutive est fourni dans le même numéro de La Recherche, par un article de Thierry Lodé, biologiste émérite à Rennes. Pour lui, le plaisir sexuel n’est pas l’apanage de l’espèce humaine mais procure un avantage évolutif parce qu’il renforce les comportements d’activités sexuelles et reproductrices. Avoir des rapports plus fréquents permettrait de compenser la diminution de la progéniture en raison de la fécondation dans l’utérus plutôt que par des œufs multiples. Les procédures de récompense des hormones font naître le plaisir. « Puisqu’il faut s’accoupler souvent pour produire, plus, l’orgasme accompagné d’un sentiment de plaisir procure une gratification suffisante pour s’engager dans des actions non reproductives telles que les relations sexuelles anales ou orales, la masturbation ou le comportement homosexuel (…) courants chez un grand nombre d’espèces, notamment les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les amphibiens. » Il s’agit d’une observation qui explique, pas d’une norme qu’imposerait « la nature », ce concept flou. L’humain est fait d’interactions sociales, donc de permis et d’interdit, même s’il appartient au règne animal parmi le vivant.

Les sociétés humaines font partie de l’ensemble des sociétés, y compris animales, démontre Bernard Lahire. « Nous partageons par exemple avec nombre de mammifères les faits de communication entre membres d’un groupe, de leadership, de hiérarchie, de dominance, d’exogamie et d’évitement de l’inceste, de conflits entre groupes, ou encore de réconciliation après conflits. » En revanche, nos capacités symboliques, notamment le langage oral qui permet de parler de choses passées, absentes, à venir ou même inventées, « nous a mis sur la voie du magico–religieux, présent dans toutes les sociétés humaines et absent des sociétés non humaines. » Notre espèce innove parce qu’elle vit longtemps et communique, ce qui permet de longues accumulations des expériences et des savoirs ainsi qu’une transmission culturelle sur des générations.

Notre espèce est même qualifiée « d’hyperculturelle » parce qu’elle produit des techniques qui augmentent nos capacités : aller à grande vitesse, faire porter par des machines des poids très lourds, voir mieux que nos yeux. « En un mot, notre culture nous a fait accéder à une réalité augmentée ». Cet effet culturel et technique a façonné notre environnement et « a eu des effets en retour sur notre biologie en exerçant des pressions sélectives ». Par exemple, le raccourcissement de la mâchoire, de la taille de notre intestin, est dû à la cuisson des aliments ; notre corps a produit l’enzyme lactase pour digérer le lait après l’enfance, à cause de notre pratique de l’élevage ; notre cerveau a augmenté de taille, particulièrement le cortex préfrontal, du fait de l’augmentation de la taille de nos sociétés, de la complexité de nos relations sociales et de l’usage de techniques de plus en plus complexes.

Cette synthèse des connaissances de Lahire est aussi un programme pour les chercheurs. « Il me semble que les étudiants de sciences sociales devraient suivre des cours de biologie évolutive, d’éthologie, de paléoanthropologie, de préhistoire, entre autres. S’ils recevaient une telle formation, ils ne feraient pas le même genre de sciences sociales. » Tout n’est pas culturel en termes d’organisation sociale humaine. « Le postulat du tout culturel ne tient pas ». En fait, « chacune de nos actions ou de nos pratiques se comprend au croisement de tout notre passé incorporé, sous la forme de disposition à agir, sentir, penser, ou de compétences, et des propriétés du contexte dans lequel nous agissons. »

Enfin une sociologie non-marxisante, qui sort du dogme de l’infrastructure qui détermine la superstructure pour examiner les relations d’interactions mutuelles et élargir à TOUTES les sociétés, même non humaines. Un savoir augmenté. En ces temps d’« intelligence » artificielle qui est susceptible de prendre le pouvoir de façon automatique, il était temps !

Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, 2023, La Découverte, 972 pages, €32,00 e-book Kindle €23,99

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Garde à vue de Claude Miller

Les flics à l’ancienne, en province, dans les années Mitterrand. Pas d’ADN ni de téléphonie, ni de caméras de surveillance à l’époque, mais une enquête toute psychologique, un choc entre personnalités. Deux petites filles de 8 ans ont été retrouvées mortes étranglées, violées, jetées dans un fossé ou sur une plage en l’espace d’une semaine. Un notaire, dont la voiture a été retrouvée à proximité de la plage par les gendarmes le soir du second meurtre, est interrogé.

C’est la veille du Nouvel an, la ville de Cherbourg est en effervescence, il fait froid et il pleut. Pas de quoi avoir la trique pour violer, comme le note un inspecteur facétieux. L’inspecteur Antoine Gallien (Lino Ventura), confronte Maître Jérôme Martinaud (Michel Serrault) dans son smoking de sortie, et le met devant ses contradictions. Ce sont de petits détails insignifiants, mais qui dessinent une cohérence policière.

Le notaire a fait son devoir de citoyen et il devient suspect numéro un. Il a prévenu la police pour le premier meurtre : que faisait-il dans ce lieu marécageux plein de ronces ? Comment a-t-il pu reconnaître la fillette de loin dans l’obscurité s’il ne savait pas qui elle était et où il l’avait mise ? A-t-il promené le chien Tango du voisin ce soir-là ? Lui a déclaré que oui, des voisins ont témoigné que non. Est-ce un oubli ou un mensonge ? Le notaire voulait un chien mais sa femme n’en voulait pas, elle préfère les chats, mais lui n’en veut pas, ça fait des saletés. Pas d’enfant non plus, sa femme l’a répudié de son lit. Pourquoi ? Elle aimait la chose avant de se marier mais en est révulsée après. A moins que ce soit lui qui l’ait choquée, mais elle ne l’avoue pas.

Qu’a-t-il fait le soir du second meurtre, si près de la plage où le cadavre a été retrouvé ? Lui déclare qu’il s’est promené dans les dunes vers le phare. A-t-il entendu quelque chose ? Non, rien, sauf le bruit du ressac, rien d’autre. Et la corne de brume, alors ? Il a dissimulé le fait qu’il est allé ce soir-là aux putes après avoir été voir sa sœur. Mais un mensonge rend aussitôt le policier soupçonneux : menteur une fois, menteur toujours !

La nuit s’étire et l’interrogatoire n’avance pas. Martineau s’enferre mais il dit ne pas avoir tué. L’inspecteur-adjoint Belmont (Guy Marchand) tape le procès-verbal (en deux exemplaires avec carbone) et se marre ; il le croit d’évidence coupable et en a marre. A cette époque d’autorité toute-puissante, aucun avocat n’était autorisé durant la garde à vue. L’inspecteur est impulsif et lorsque Gallien doit sortir, appelé pour aller voir l’épouse du notaire qui veut retrouver son mari (ce qui n’est pas permis), Belmont l’impulsif frappe Martineau pour le faire avouer. Le scandale ne sera qu’en interne, rien ne sort publiquement à cette époque des violences policières.

Gallien reçoit Chantal Martineau (Romy Schneider), qui confirme les chambres à part et évoque sa répulsion envers son mari. Un soir de Noël, il a longuement conversé avec sa nièce Camille (la mignonne Elsa Lunghini de 8 ans à l’époque), et est resté avec elle seul dans la pièce aux cadeaux. L’épouse les a surpris très proches l’un de l’autre mais juste en train de parler. Ils se sont tus à son arrivée. Elle déclare que son mari lui disait des choses qui n’étaient pas de son âge, ce qui est très subjectif vu ce qu’elle a pu entendre, et plutôt ignoble, on n’en saura pas plus. Mais elle ajoute une « preuve » : le ticket de caisse du teinturier auquel le notaire a confié l’un de ses deux imperméables le lendemain du second meurtre. Pourquoi ? Etait-il souillé de quelque fluide ?

Cela suffit pour conforter l’orientation de l’enquête. Une intime conviction se forme, même si l’inspecteur Gallien préfère les faits. Or les faits convergent vers le notaire, faute d’autres preuves. Le fil de la réalité est écarté pour la cohérence du scénario. Martineau, lassé, comprend qu’il est pris et enserré dans une toile sociale de on-dits et de ratages familiaux. Sa nièce Camille, qu’il aime comme un père, risque d’être appelée à témoigner à la barre. Sa femme ne l’aime pas, elle ne veut pas divorcer, ils n’ont pas d’enfants ni de chien. Lorsqu’il s’intéresse au chien ou à l’enfant du voisin, c’est pour être aussitôt soupçonné de mauvaises intentions. Sa vie est foutue : pour avoir la paix, il avoue tout ce qu’on voudra. La garde à vue à la française est (était ?) un entonnoir vers l’inculpation directe. Les flics se faisaient un film et y tenaient mordicus, écartant les autres pistes. Tous les témoins, sentant le sens du vent, orientaient leurs déclarations vers l’opinion la plus forte.

Sauf qu’un inévitable coup de théâtre empêchera l’erreur judiciaire. Car le vrai coupable n’a pas d’histoire et ne présente aucune contradiction : il est bête, et transparent.

Aujourd’hui, le suspect serait lynché par les réseaux sociaux avant même de pouvoir s’expliquer. Aimer les enfants fait grimper l’hystérie, même si c’est en tout bien, tout honneur. On ne peut mignoter que les siens, et encore, pas trop en public. On serait dénoncé à moins, la délation étant le sport favori des « bonnes âmes » en France depuis toujours. La raison des faits est trop volontiers ignorée au profit des croyances et des fantasmes – même chez les flics.

En 1981, le public éclairé était plus en faveur des libertés que du soupçon – l’époque a changé, et pas toujours en bien.

Un bon film psychologique, avec une brochette d’acteurs comme on n’en fait plus, posés, cultivés, patients, talentueux. Lino Ventura est très bon en flic à qui on ne la fait pas mais qui ne s’énerve jamais. Romy Schneider joue les trop belles femmes, déçues donc vénéneuses (elle mourra quelques mois plus tard). Michel Serrault le notable voit s’écrouler toute respectabilité en même temps que les apparences de son couple. Il croit que sa femme l’attend au sortir de sa garde à vue, parce qu’elle est garée devant le commissariat et au volant, mais…

DVD Garde à vue, Claude Miller, 1981, avec Lino Ventura, Michel Serrault, Romy Schneider, Guy Marchand, Michel Such, TF1 studio 2017, 1h21, €9,36

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Poltergeist de Tobe Hopper

Un film d’époque, dans les 100 Thrills américains, qui reprend les fantasmes de Steven Spielberg, son scénariste et producteur. Occupé par le tournage d’E .T., il a laissé à Tobe, le massacreur à la tronçonneuse, le soin de la réalisation.

Comme toujours, prenez une famille moyenne américaine, trois enfants, habitant une banlieue pavillonnaire en Californie, un père agent immobilier qui fait bien son travail, réussit et lit une biographie de Reagan le nouveau président républicain, en bref Monsieur et Madame Tout-le-monde avec enfants et chien. Ajoutez quelques épices, des incidents inexpliqués comme cette télévision allumée après la fin des programmes qui scintille et dans laquelle la benjamine de 5 ans entend des voix, ou ces chaises qui bougent toutes seules. Agitez bien en faisant monter la mayonnaise dramatique des événements – puis faites exploser en apothéose, en livrant une explication sinon rationnelle, du moins crédible. Et vous avez un thriller à grand succès à sa sortie (123 millions de dollars), qui fera des petits (Poltergeist 2, Poltergeist 3, novelisation – et même une série). Spielberg sait y faire.

Fatigué, Steven (Craig T Nelson) s’endort devant la sempiternelle télé américaine, dont il regarde les émissions jusqu’à la fin sans vraiment les voir, juste en bruit de fond. Sa fille cadette Carol-Anne (Heather O’Rourke) se réveille et descend l’escalier ; elle s’assoit devant la neige qui a envahi l’écran après l’hymne américain qui clôt les programmes. Elle voit des choses, entend des voix ; c’est une enfant, elle perçoit ce que les adultes ne perçoivent plus.

La nuit suivante, un orage gronde et éclate, les petits ont peur, ils se réfugient dans le grand lit des parents. Une fois de plus, la télé se termine et émet de la neige. Carol-Anne se remet devant l’écran et une apparition surgit, nuée fantomatique qui envahit la chambre ; toute la maison se met à trembler comme sous séisme. Et la petite fille déclare : « ils sont ici » (They’re Here – titre du film en américain). C’est qu’une tornade est passée sur la maison, laissant planer un doute.

Le lendemain, grand soleil, mais au petit-déjeuner, le verre du garçon de 9 ans Robbie (Oliver Robins) se brise plein, inondant sa grande sœur de 16 ans Dana (Dominique Dunne)  ; ce n’est pas de sa faute. De même, ses couverts sont tordus. C’est le chien qui fait le beau devant personne, comme si un être se tenait au-dessus de lui. Puis ce sont des chaises qui se déplacent, la table qui est desservie sans intervention de quiconque, les chaises qui s’empilent alors que la maîtresse de maison Diane (JoBeth Williams) exige qu’elles soient toujours rangées à leur place contre la table ronde.

La nuit est pire, les phobies de chacun se révèlent. Le vieil arbre taillé et tordu du jardin fait peur à Robbie, mignon années 1980 avec ses cheveux en casque et ses dents de lapin, mais son père minimise : il a toujours été là. Au lieu de tirer les rideaux ou de baisser les stores, il laisse la vitre directement sur la nuit américaine, selon la manie de ne jamais fermer les volets du style ‘on a rien à cacher’. L’arbre tend soudain ses branches au travers de la vitre et emporte le gamin terrorisé en pyjama. C’est le père qui va le sauver, grimpant au-dehors par le tronc, les deux chuteront dans la piscine en train d’être creusée et ressortiront couverts de boue (autre fantasme quasi sexuel de Spielberg). Pendant ce temps, Carol-Anne est aspirée dans le placard à jouets de la chambre d’enfant par une force maléfique ; sa mère ne la surveille même pas, croyant « la chambre » un sanctuaire de sécurité (autre fantasme américain, au point de créer désormais la « pièce sécurisée » de la maison dans ladite chambre).

La piscine, justement. On sait les maisons américains bâties de préfabriqué en cloisons comme du papier à cigarette sur une charpente de bois sans aucune fondation. Or la piscine doit être creusée, entamer la terre. Un lieu qu’occupait jadis un ancien cimetière et que le promoteur a eu pour presque rien pour cette raison. Il a dès lors engagé des vendeurs pour ses pavillons, et Steven est le meilleur d’entre eux, responsable de 42 % des ventes. Sa maison est la première construite et lui a été confiée pour habiter. Le sacrilège – mais il ne le savait pas – est de creuser pour déterrer les morts car son patron (James Karen) n’avait pas fait « déplacer le cimetière » mais seulement les pierres tombales.

Morts dérangés qui se vengent via la petite fille blonde craquante (un vrai rêve WASP américain – qui mourra à 12 ans de septicémie par la carence du système de santé américain). Elle représente pour eux la vitalité qu’ils ont perdue, selon une médium engagée pour « assainir » la maison. Car les parents s’empressent d’aller consulter des parapsychologues de l’université de Californie, les docteurs Lesh, Ryan et Marty, après s’être enquis auprès de leurs voisins s’ils avaient eux aussi connu des événements anormaux chez eux. Ils sont les seuls, et les savants apportent une débauche de matériel d’enregistrement pour étudier le phénomène. Spielberg s’en moque un peu, celui qui photographie à la va-vite (Martin Casella) a oublié de retirer le bouchons de l’objectif, celui chargé de surveiller les écrans (Richard Lawson) ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien, lisant un magazine tout en ayant des écouteurs sur les oreilles.

Dana l’ado va chez son petit copain, Robbie le gamin est envoyé chez ses grands-parents. Les parents restent, persuadés que Carol-Anne est encore là ; ils l’entendent parfois lorsqu’elle est appelée, mais elle ne peut revenir. La médium Tangina (Zelda Rubinstein) est alors convoquée, une naine au chignon qui parle d’une voix de petite fille mais s’avère efficace. Elle met en place tout un processus avec balles écrites et corde, pour récupérer Carol-Anne, prisonnière des âmes perdues qui ne « sont pas entrées dans la lumière ». L’entrée vers l’autre dimension est dans le placard de la chambre des enfants où Carol-Ann a disparu, et la sortie au travers du plafond de la salle de séjour… Après bien des cris et des extrêmes émotionnels, Diane revient avec sa fille Carol-Anne, toutes deux engluées de matières organiques comme si elles sortaient d’un ventre maternel. Signe de leur renaissance.

Tout va bien, la maison est désormais « assainie », les âmes perdues ont trouvé le chemin. Mais la famille veut déménager, le père ne supporte pas les mensonges de son patron sur l’origine du terrain, ce qui l’a obligé lui-même à omettre ces faits aux clients à qui il a vendu les pavillons. Sauf que… le film n’est pas fini.

La dernière soirée avant le départ, le camion des effets personnels et des principaux meubles étant déjà parti, tout recommence. Steven va régler les derniers détails de son départ au bureau, Dana l’ado va dire adieu à son petit copain, Diane, Robbie et Carol-Anne restent seuls dans la maison. Diane couche les enfants, prend un bain, se délasse en sécurité. Croit-elle.

C’est alors l’apothéose. Ce ne sont plus les âmes perdues mais carrément la « Bête » qui entourloupe Diane en la faisant grimper au plafond (métaphore sexuelle) et tente d’enlever Robbie à l’aide du clown qui est sur la chaise en face du lit. Spielberg a toujours eu peur des clowns. Moi-même je ne les aime pas. Leur sourire idiot et leur maquillage forcé au nez rouge m’ont toujours parus tristes, leurs rires grinçants et menaçants, comme s’ils voulaient se venger des autres par leur ressentiment déguisé en blagues. Robbie en a une peur bleue, il voile la face de clown chaque soir avant de s’endormir. Mais celui-ci lui saute dessus, tente de l’étrangler avec ses bras souples de poupée (il a failli en vrai, les fils de marionnette étant mal réglés!). Le gamin, robuste, se défend en pyjama rouge à col ouvert comme une tenue de judo ; il maîtrise le gnome et le jette dans le placard. Lequel tente alors d’aspirer les enfants dans « l’autre » dimension. Diane les sauve en parvenant à prendre la main de son fils tandis que lui tient la main de sa sœur (fantasme de fraternité familiale typiquement américain).

Ils fuient la maison hantée mais Diane chute dans la boue de la piscine, où les cercueils remontent à la surface, crèvent la terre, libèrent leurs cadavres décomposés et grimaçants (de vrais squelettes humains, non crédités). Steven vient tout juste de revenir et tous se précipitent dans la voiture, en happant Dana au passage, que son petit copain motorisé vient de ramener. Plus une minute dans cette maison ! Laquelle d’ailleurs implose et se replie comme un château de cartes, emportée dans la nuit – la seule du lotissement – sous les yeux des voisins suspicieux.

Dans le motel où ils couchent durant le trajet vers leur nouvelle vie, Steven évacue le perpétuel téléviseur de la chambre sur le balcon…

Sous couvert de conte horrifique, le duo Spielberg/Hopper fait une satire de l’american way of life des années contentes d’elles-mêmes : la famille en banlieue, les enfants tous beaux et bien faits, le père qui travaille au mieux, le patron toujours véreux, les maisons en préfab, les frayeurs nocturnes des enfants en-dessous de 12 ans, la télé par laquelle le mal s’insinue dans la famille. Du grand art.

DVD Poltergeist (They’re Here !), Tobe Hopper, 1982, avec JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Beatrice Straight, Dominique Dunne, Oliver Robins, Warner Home Video 2007, doublé français ou sous-titres, 1h54, €14,81, Blu-ray Universal Pictures €14,27

DVD Poltergeist 1, 2 et 3, Warner Bros 2020, anglais sous-titré français, 4h50, €19,95 Blu-ray €25,87

Pour les Poltergeist 2 et 3 doublés en français, voir les liens en début de texte.

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Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle

Simone est née Brumant et Guadeloupéenne en 1938 ; elle a épousé l’écrivain de France Schwarz-Bart et lui a donné deux fils dont un musicien de jazz. Elle adore les Antilles, son pays natal, et n’a de cesse de le chanter en faisant vibrer la vie contenue dans son climat voluptueux, ses plantes exubérantes et ses nègres vivaces. Car elle parle de « nègres » Simone la négresse, elle appelle un chat un chat et un nègre un nègre car c’est le mot latin pour la couleur noire – foin du politiquement correct !

Mais ce qui lui importe, ce sont les femmes. Esclaves des esclaves, elles sont considérées plus bas que terre encore dans ces années soixante-dix où l’autre Simone, le Castor, lance ingénument « qu’on ne naît pas femme, on le devient ». Négresse de Guadeloupe, donc inférieure au mâle et descendante d’esclaves vendus par ses propres frères de la côte africaine, Simone Schwarz-Bart relève la tête. Ne sont-ce pas les femmes qui transmettent la vie et les coutumes en Guadeloupe ? Les hommes ne paraissent bons qu’à boire et à se vanter, changeant de femelle comme de chemise, larguant les gosses venus au hasard. Même leurs révoltes du travail sont dérisoires.

Ce sont les femmes qui plantent et qui récoltent, qui enseignent les histoires et qui soignent. Télumée est l’une d’elles. Confiée par sa mère désorientée à sa grand-mère, « haute négresse » nommée Reine Sans Nom dans un hameau de cases en bois de Fond-Zombi, une ravine dans le trou du cul du monde, la petite fille grandit et se forme à l’exemple de son ancêtre. Elle suit l’école primaire où elle rencontre le négrillon Élie, fils du bar voisin, elle se forme en violon dès 13 ans, ses « deux seins » en avant et ses deux fesses en arrière. Ils se sentent destinés l’un à l’autre.

Et c’est le mariage devant tous, dès 16 ans, Élie embauché par le scieur de long Amboise, de trente ans plus vieux, Télumée domestique auprès d’une famille de Blancs. Elles les quitte pour rejoindre son aimé dès que la case qu’il a promis de construire est prête. « Plus haut, entre les troncs des mahoganys, j’aperçus l’échafaudage des scieurs. Élie était sur la plate-forme et le nègre Amboise se tenait au sol, les jambes écartées, cependant que la lame dentelée montait et descendait dans un nuage de sciure. Je m’assis à distance et contemplai les deux hommes en sueur, Amboise, grand arbre sec et noueux qui avait déjà jeté ses fruits, et mon Élie au torse mince, aux attaches encore indécises de l’enfant que j’avais rencontré, quelques années plus tôt, sur le bord de la rivière ».

Tout se passe bien un temps, aucun enfant ne vient, Élie s’entiche d’une autre variété en la personne de Lætitia, la rivale de Télumée depuis toute petite. Il se met à boire, à déserter sa couche, à la battre. Puis il disparaît avec sa maîtresse. Télumée connaît le sort des négresses, prise et jetée, à jamais esclave des hommes et des mœurs. Sa grand-mère passe au-delà et Télumée déménage sur un lopin loué par un Blanc ; elle y cultive un petit jardin et se loue comme coupeuse de cannes.

Sa solitude la fait retrouver le nègre Amboise, qui se met avec elle. Toujours aucun enfant, mais la sagesse du vieux nègre qui est allé en France et a mesuré l’indifférence des Blancs. « Déjà, dans la bouche de sa grand-mère, Amboise avait appris que le nègre est une réserve de péchés dans le monde, la créature même du diable. » Comme il a connu la France, les travailleurs de la canne lui demandent de les représenter auprès du patron de l’usine de sucre et de rhum ; ils militent pour deux sous de plus. C’est non et un jet de vapeur grille les meneurs, dont Amboise qui en meurt.

Télumée se retrouve donc seule à nouveau, une fillette lui est confiée bébé, toute malade, et elle en fait une belle adolescente jusqu’à ce qu’un demi-demeuré la lui ravisse par pure méchanceté. Vieillie, stérile, Télumée mesure alors son parcours de négresse plus bas que terre, le dernier barreau dans l’échelle des êtres. « Au beau milieu de cette incertitude nous vivons, et certains rient et d’autres chantent. J’ai cru dormir auprès d’un seul homme et il m’a vilipendée, j’ai cru le nègre Amboise immortel, j’ai cru à une enfant qui m’a quittée, et pourtant, sans trop savoir pourquoi, je ne considère rien de tout cela comme du temps perdu. Peut-être bien que toutes les souffrances, et même les piquants de la canne, font partie du faste de l’homme, et peut-être bien qu’en le regardant d’un certain œil, en me penchant d’une certaine manière, il me sera possible, un jour, d’accorder une certaine beauté… »

Une langue riche et des noms locaux qui roulent, imagés et naïfs mais vrais comme la terre; un roman de femme qui parle des femmes pour réhabiliter leur destin méprisé ; une certaine acceptation du destin doux-amer, où l’on ne peut séparer le bon du mauvais. Le meilleur roman de l’autrice, dit-on.

Grand prix 1972 des lectrices de Elle.

Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972, Points Seuil 1995, 256 pages, €7,90, e-book Kindle €6,99 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Duong Thu Huong, Terre des oublis

Ex-communiste vietnamienne qui a dénoncé la lâcheté des intellos de son pays (des collabos comme chez nous…), l’autrice née en 1947 a un regard aigu sur la société où elle vit. Elle a été arrêtée par le PC en 1991 et relâchée quelques mois plus tard sur pression internationale. Dans ce roman, écrit juste avant de quitter le Vietnam pour un exil en Europe, elle décrit le petit peuple post-guerre, son conservatisme, son cerveau lavé par des décennies de propagande, ses jalousies populaires.

Elle prend pour prétexte un événement : le retour de guerre d’un jeune homme oublié du Nord-Vietnam, qu’on croyait mort depuis quatorze ans. Bôn, parti à 17 ans, s’était seulement « égaré » au Laos durant six ans après huit ans d’opérations… Une sorte de désertion par solitude, doublée d’une certaine stupidité native, à peine rachetée par son retour volontaire lors d’une rencontre avec un commando viet infiltré au Laos. Sauf que ce revenant va provoquer une vague de drames.

On ne revient pas impunément quatorze ans plus tard sans trouver quelques changements. Sa femme, épousée dans la hâte à 17 ans dans la fièvre sexuelle de l’adolescence avant de partir combattre les Américains, se retrouve mariée depuis dix ans à un autre homme, l’entreprenant Hoan qui a réussi ses plantations de caféiers et de poivriers avant de relancer la boutique familiale de Hanoï tenue par ses soeurs. Le couple a un petit garçon, Han, 6 ans, dont la tante tante Huyên s’occupe. Ils habitent une grande maison au village et tout le monde est heureux… jusqu’à l’arrivée du revenant.

La coutume veut que la femme retourne à son premier mari, et le Parti, en la personne du Président de la Commune, le laisse clairement entendre : un « héros » de la guerre doit pouvoir retrouver ses biens et son statut. « La jalousie et la rancœur, comme un instinct, imprègne en permanence l’esprit des paysans. La médiocrité et la bassesse recèlent une force supérieure à celle des gens d’honneur car elles ne connaissent ni lois ni règles, ne dédaignent aucun mensonge, aucune fourberie. De tout temps, quiconque vit dans les villages et les communes doit obéir sans discuter à la volonté silencieuse des masses s’il ne veut pas être isolé, attaqué de tous les côtés » p,61. Miên se soumet donc, la mort dans l’âme, et retourne vivre dans la cahute de son ancien mari, qu’il partage avec sa sœur acariâtre et incapable, qui se fait faire des enfants par n’importe qui et les laisse vivre dehors sales et tout nus.

La situation aurait pu s’équilibrer si Bôn avait été apte à quoi que ce soit. Mais il ne parvient pas à cultiver la terre que la Commune lui a alloué, ni à effectuer aucun travail. Il est malade, se laisse vivre, déprime, dépérit. Miên ne l’aime plus, depuis le temps, alors que lui n’a cessé de rêver à son corps juvénile durant ses années de guerre et de jungle. Ce n’est pas du sentiment, mais de la faim sexuelle frustrée. Il n’arrive pas à comprendre que l’eau a coulé dans la rivière et que le temps a passé, que les choses changent et que sa femme n’est pas sa propriété mais une personne qui a elle aussi des droits et des désirs.

Il n’y parviendra jamais. Son obsession est de planter lui aussi un gosse à « son » épouse pour assurer son droit de propriété sur son corps. Mais il reste longtemps impuissant, usant de médicaments traditionnels du vieux Phieu, avant de la violer. Mais le fœtus n’est pas viable, il est handicapé et mort-né. C’en est trop pour Miên qui décide de reprendre sa vraie vie conjugale avec Hoan, ce que le droit lui assure car l’acte de mariage avec Bôn n’existe plus, annulé par sa déclaration de décès administrative. Seul existe l’acte de mariage avec Hoan. Il fallait cependant que la communauté villageoise se rende compte de l’incapacité de Bôn et transforme son culte automatique du « héros » de guerre en vue réaliste sur l’homme qui est revenu. « Nous avions peur qu’on nous traite de gens cupides, ingrats. Quand à Hoan, il a peur qu’on lui reproche d’être un homme qui non seulement est resté paisiblement à l’arrière en temps de guerre, mais a encore volé le bonheur d’un combattant qui s’est sacrifié pour le peuple, pour la patrie. Finalement, tout est arrivé à cause d’un seul mot, la Peur » p.282.

Autour de cette histoire, l’autrice en profite pour dresser le portrait du village, des rancœurs et des jalousies, de la paresse et de la réussite, des diktats idéologiques et des réalités crues. Bôn a été heureux dans sa jeunesse, jusqu’à ce que la guerre la happe. Il s’est retrouvé dans la jungle soumis aux bombardements américains et a perdu son sergent, un jeune gars de la ville qui l’avait pris sous son aile et dont il était tombé dépendant, sinon amoureux, au point de rapporter seul son cadavre dans les lignes durant des jours.

Hoan, fils d’instituteur fringuant à 18 ans, coqueluche de toutes filles par son côté sportif et intelligent, n’a jamais pu aller à l’université car il s’est fait piéger par une mégère, la régente du magasin de sa mère confisqué par le Parti. Elle l’a fait boire un soir et l’a jeté dans les bras de sa fille de 14 ans. Elle n’en était pas à sa première coucherie et n’attendait que le bon parti pour se marier. Hoan en a été humilié, n’a pas fait d’études, a laissé sa « femme » s’installer et se faire entretenir chez son père, mais n’a plus voulu jamais la voir. Une fillette est née, probablement pas de lui, qu’il n’a jamais voulu connaître. Le divorce n’a été prononcé que par un contre-piège, la constatation d’adultère de la fille avide de sexe avec un homme adulte devant plusieurs témoins.

C’est tout ce petit monde grouillant de vie et proche de la terre et des réalités crues que fait surgir l’autrice, évoquant avec gourmandise les paysages des collines et des plaines, la végétation profuse et les pêcheurs musclés, la vie des putes avides de fric et les affaires des intermédiaires obligés du commerce. Un beau roman dépaysant comme les lianes de la jungle.

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Duong Thu Huong, Oeuvres : Au-delà des illusions – Les Paradis aveugles – Roman sans titre – Terre des oublis, Bouquins 2008, 1056 pages, €30,50

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La vie est une danse, dit Nietzsche

Dans ce chapitre-poème, Zarathoustra s’enivre de la vie. « Je viens de regarder dans tes yeux ô vie  : j’ai vu scintiller de l’or dans ton œil nocturne – cette volupté a suspendu les battements de mon cœur ». La vie agite sa crécelle et déjà les pieds de Zarathoustra dansent. Cette métaphore dit bien comment les instincts sont plus forts que l’esprit, combien le corps mène la danse. La vie tressaille en chacun et tout l’être se met en branle. « Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre  : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ! »

La vie est une femme : « lieuse, enveloppeuse, séductrice, chercheuse qui trouve ». Que trouve-t-elle ? Mais sa perpétuation, bien-sûr ! Sa « froideur allume » – sentez combien le désir sexuel est stimulé par le froid vif, d’où ces ados qui se défient torse nu dans la neige ; sa « haine séduit » – d’où la proximité de l’amour et de la haine jusque dans les couples qui se tuent à cause d’aimer ; sa « fuite attache » – qui s’écarte de la vie y revient de suite, par peur de la non-vie qu’est la mort. La vie a des «yeux d’enfant », est « enfant prodige et coquine » comme un petit – innocente et emplie de désir comme l’enfant au naturel, avant le carcan disciplinaire de la civilisation, et plus de la morale puritaine bourgeoise, et pire de la moraline des Commandements de la religion castratrice car jalouse de son pouvoir.

La vie est une fuite en avant, un jeu de gosses, une chasse d’adulte. Elle égare, elle montre ses « petites dents blanches » de fauve cruel, des « yeux méchants » de l’appel à la force, une « petite crinière bouclée » de fauve ou de chatte. Volupté et cruauté, telle est la vie, désirable et impitoyable. Elle est sorcière et serpent – comme dans la Bible – elle égare et se faufile. Les « sentiers de l’amour » sont un rêve de bonheur apaisé et une illusion car la vie ne fait jamais de cadeau et le bonheur est fugace. Mieux vaut la joie, qui n’est pas un état mais un éclat – même si « toute joie veut l’éternité, – veut la profonde éternité ! »

Comme la vie est femelle, le mâle doit se munir d’un fouet. « Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! », s’exclame Zarathoustra qui en a assez d’être la de la suivre sans jamais le rattraper. Dès lors qu’on veut la dompter, la vie se fait aimable, au sens propre de prête à être aimée. « C’est par-delà le bien et le mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie – seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre ! » Ainsi parlait la vie à Zarathoustra. « Et ne sais-tu pas que je t’aime, que je t’aime souvent de trop : la raison en est que je suis jalouse de ta sagesse. »

« Le monde est profond.

Et plus profond que ne pensait le jour.

Profond est son mal.

La joie est plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : passe et périt.

Mais toute joie veut l’éternité,

– veut la profonde éternité ! »

Le poème est la danse de la langue, l’expression en mots de la vie. Le mal-être est profond en l’humain mais la joie doit submerger l’affliction car la joie est la vie, l’exaltation de l’être (« l’homme est le berger de l’être », dira Heidegger), la source et l’explosion de la vie, sa jouissance. Ainsi est-elle éternelle, comme la vie même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Le grand désir de Nietzsche

Le grand désir de Nietzsche est que son âme chante, et elle ne peut chanter que l’avenir.

Dans le chapitre de Zarathoustra consacré à ce désir, c’est une litanie d’invocations à l’âme. « Je t’ai appris à danser », « je t’ai délivrée de tous les recoins », « j’ai lavé de toi (…) la vertu mesquine », « je t’ai rendu la liberté », « je t’ai enseigné (…) le grand mépris aimant », « j’ai enlevé de toi toute obéissance », « j’ai versé sur toi tout le soleil », « je t’ai tout donné ». Zarathoustra résume tous les chapitres précédents de sa voie, qui consiste à libérer l’humain de ses déterminismes arbitraires.

Et maintenant ? « Maintenant tu me dis en souriant, pleine de mélancolie : qui de nous deux doit dire merci ? » Car « n’est-ce pas un besoin de donner ?» ou « pitié de prendre ? »

Ce que veut dire le philosophe est que le désir n’a jamais de fin. La richesse qui déborde a encore des désirs, notamment celui de créer. La plénitude appelle l’accouchement, tout comme la vigne appelle le vigneron. Après avoir fait mûrir, il faut vendanger et engranger.

La vie appelle l’enfant ou, à défaut, le chant de la plénitude, le chant qui appelle à chacun au désir de créer. « En vérité, déjà ton haleine a le parfum des chants de l’avenir. » Nietzsche n’a pas d’enfant, mais il a les chants de sa philosophie. Ses livres sont son message de désir, ses chants de l’avenir.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Les vieilles et les nouvelles tables de Nietzsche

Dans un long chapitre, Zarathoustra résume sa pensée ; il attend son heure entre les anciennes tables de la lois et les nouvelles qu’il prône. Les anciennes tables sont celles de son temps, le très long temps du christianisme, cette religion d’esclaves soumis au jaloux Créateur des tables, Commandeur des croyants et Rachat du « péché » par le Fils issu de vierge – les trois religions proche-orientales du même Livre.

« Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tout savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme. » Or personne ne sait ce qui est bien et mal, sinon le créateur. « Or le créateur est celui qui donne un but aux hommes et qui donne son sens et son avenir à la terre : lui seul crée le bien et le mal de toute chose. » Pour Nietzsche, le créateur, ce n’est pas UN Dieu, mais soi-même. A chacun de définir SON bien et son mal car il n’est point de Dieu mais une multitude de dieux qui dansent de joie vitale et rient de leur exubérance irrationnelle – comme on le dit des adolescents.

Le bien, c’est l’avenir, pas le passé. C’est ce qui est bon aujourd’hui pour le futur, d’où la création permanente des valeurs – de ce qui vaut pour ses enfants. Nietzsche est au fond libertaire, adepte de la plus totale liberté du désir, lequel est le jaillissement même de la vie en lui. Certes, le désir instinctif chez l’être humain accompli – « noble » dit Nietzsche – passe par les passions du cœur maîtrisées par la volonté et tempérées par l’esprit (qui est à la fois souffle et raison). Mais le désir en lui-même est « sage » puisqu’il vient de la vie, du vital en soi : « Et souvent il m’a emporté loin, par-delà les monts, vers les hauteurs, au milieu du rire : je volais en frémissant comme une flèche, dans une extase enivrée de soleil : – loin, dans un avenir que nul rêve n’a vu, en des midis plus chauds que jamais poète n’en rêva : là-bas ou des dieux dansants ont honte de tous les vêtements ». Il faut se fuir et se chercher toujours, dit Nietzsche, se remettre en question « comme une bienheureuse contradiction de soi ». Loin, bien loin de « l’esprit de lourdeur et tout ce qu’il a créé : la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal ».

Loin « des taupes et des lourds nains », Nietzsche/Zarathoustra recherche le sur-homme « et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Homme mis pour être humain sans distinction de sexe, cela va de soi dans la langue française traditionnelle (celle que l’on n’apprend plus, d’où les bêtises émises par les féministes mal éduquées nationalement). L’homo sapiens est un pont et non une fin. L’espèce ne cesse d’évoluer, comme elle l’a fait depuis des millions d’années. « Surmonte toi toi-même, jusque dans ton prochain : tu ne dois pas te laisser donner un droit que tu es capable de prendre. Ce que tu fais, personne ne peut le faire à son tour. Voici, il n’y a pas de récompense. Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. » D’où le refuge de la masse flemmarde dans la religion, la croyance, le parti, le gourou, le complot : se laisser penser comme on se laisse aller, par confort de chiot en sa niche au milieu de sa nichée, sans effort. « Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien ; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, nous réfléchissons toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange ! » Et ceci pour ceux tentés de violer par seul désir, au mépris de la maîtrise de soi : « On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on en donne pas à jouir. (…) Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut les posséder. »

Le désir est jeune car la vitalité est neuve, l’avenir est ouvert parce que le désir est grand. Cela agace les vieux qui se croient sages parce que leurs désirs se sont éteints et qu’ils disent à quoi bon ? Mais est-ce sagesse ? « Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions nous pas de vieux prêtres idolâtres ! » On voit, cum grano salis, que la tentation pour les enfants de chœur à peine pubères ne date pas de Mitou. Les vieux rassis et trop contraints sont obsédés par la liberté en fleur. Hypocritement, ils cèdent en disant le bien et le mal qu’ils ne pratiquent pas. « Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons » – ceux qui se disent bons, qui se croient bons parce qu’ils obéissent en apparence aux Commandements de la Morale ou du Dieu jaloux.

Abandonner le passé, les vieilles valeurs qui ne valent plus car inadaptées. « Abandonner à la grâce, à l’esprit et à la folie de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elle-même ! » Chaque génération tracera sa voie, les valeurs d’hier ne seront pas celles d’aujourd’hui, ni encore moins celles de demain. Ce pourquoi s’arc-bouter sur le passé, les traditions, les valeurs du passé, est un leurre, dit Nietzsche. Et il se fait prophète, avant le siècle des dictateurs : « Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et et par sa disgrâce : jusqu’à en faire pour soi un pont, un signal, un héraut et un cri de coq. » Et Hitler vint, après Mussolini et Staline, le vieux Pétain et le vieux Franco, et avant Mao, Castro, Pol Pot et autres Khadafi.

Ce pourquoi Nietzsche en appelle à « une nouvelle noblesse », de celle qui ne s’achète pas comme des offices, comme les fausses particules de l’Ancien régime, « des créateurs et des éducateurs et des semeurs de l’avenir. » La noblesse d’empire, conquise sur les champs de bataille, paraissait à Nietzsche comme à Stendhal de meilleure facture. Car « ce n’est pas votre origine qui vous fera dorénavant honneur, mais votre but ! Votre volonté et votre pas qui veut vous dépasser vous-même – que ceci soit votre nouvel honneur ! » Où l’on voit que, malgré l’apparence de chevalerie des ordres nazis, l’honneur n’est pas fidélité mais, au contraire, grande liberté requise. « Il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despotisme, et qui écrirait d’une manière nouvelle le mot ‘noble’ sur des tables nouvelles. » Ni populace, ni despotisme – ni Mélenchon, ni Le Pen, vous l’aurez compris…

Et Nietzsche d’enfoncer le clou où crucifier les futurs nazis et leurs épigones jusqu’à aujourd’hui : « Ô mes frères ! Ce n’est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, c’est au-dehors ! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres ! Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse – le pays inexploré dans les mers les plus lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher et de chercher toujours. Vous devez racheter par vos enfants d’être les enfants de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé ! » Pas de traditions, pas de nationalisme, pas de sang et sol – mais l’amour du futur, des enfants à naître et à élever pour les rendre meilleurs que vous n’avez été : seul cela justifie d’être les enfants imparfaits de parents imparfaits – et des immigrés intégrés dans un pays d’accueil…

Même s’il y a de la fange dans le monde, la vie reste une source de joie. Perpétuellement. Ne calomniez pas le monde, faites avec. Apprenez les meilleures choses et mangez bien, aspirez à connaître. « La volonté délivre : car vouloir, c’est créer, c’est là ce que j’enseigne. » Et contre les chômeurs alors qu’il y a de l’emploi, contre les mendiants qui pourraient travailler, contre les assistés qui ont la paresse de se prendre en main, Nietzsche est cruel – mais juste. Il dit : « Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous être de rusés fainéants ou des chats jouisseurs, gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez disparaître ! Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi enseigne Zarathoustra : disparaissez donc ! »

A quoi cela sert-il, en effet « d’aider » sans cesse et tant et plus ceux qui ne veulent pas s’aider aux-mêmes : les pays en développement qui ne cessent de se sous-développer et de dépenser l’argent prêté en armements et en richesses accaparées par la corruption comme en Haïti et dans tant de pays d’Afrique ; les sempiternels « ayant-droits » aux caisses de l’État-providence qui crient maman dès qu’une difficulté survient : quoi, travailler à mi-temps pendant ses études (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! Quoi, vivre chez les parents au lieu de payer un co-loyer (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! quoi, refuser une rémunération et des conditions de travail correctes dans les métiers « en tension » – vous n’y pensez pas (dit le patronat qui en appelle à une immigration massive d’esclaves basanés, jusqu’à 3,5 millions d’ici 2050) ! « Si ces gens-là avaient le pain pour rien, quelle infortune ! après quoi crieraient-ils ? Leur entretien, c’est le seul sujet dont ils s’entretiennent. » Le pain ou le profit, même égoïsme.

Le « plus grand danger » est dans le cœur « des bons et des justes », dit Nietzsche. Car eux save, nt déjà tout ce qu’il faut savoir, croient-ils Bible en main, et n’en démordent pas. Ils ne cherchent plus, ils restent immobiles, ils ruminent comme des vaches à l’étable, contents de soi. « Leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. » Jésus lui-même l’avait dit des Pharisiens, ce mot qui est devenu depuis synonyme d’hypocrite et de Tartuffe. « Il faut que les bons crucifient celui qui avance sa propre vertu ! » démontre Nietzsche, pas fâché d’utiliser ainsi le christianisme dans sa partielle vérité. « C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeur, le briseur – c’est celui qu’ils appellent criminel. Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement de la fin : ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, il se sacrifient l’avenir à eux-mêmes – ils crucifient tout l’avenir des hommes ! » Rien de pire que les conservateurs. Au contraire, prône Nietzsche, nous ne voulons pas conserver mais explorer : « nous voulons faire voile vers là-bas, où est le pays de nos enfants ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

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Colette, Gigi et autres nouvelles

Ce sont cinq nouvelles déjà publiées ici ou là que Colette regroupe en un recueil : Gigi, L’Enfant malade, La Dame du photographe, Flore et Pomone, Noces. Elle y parle comme d’habitude d’elle-même, sous forme de fictions ou de souvenirs.

Gigi, c’est Gilberte, 15 ans vers 1890 et qui va se marier – comme l’auteur – avec un homme mûr et riche de 33 ans – comme l’auteur. Une façon de revisiter une fois encore le saut vers le loup, l’enfance brutalement rompue. Comme un regret et un désir à la fois, le vert paradis provincial quitté pour le sexe et la ville. Mais histoire qui se répète car elle a été celle aussi de Yola, 18 ans, la nièce de Jeanne Henriquet, cantatrice, mariée en 1926 à Henri Letellier, 58 ans, copropriétaire du Journal – ou encore celle d’une amie de Polaire, 17 ans, pour un homme de plus de 40 ans – ou enfin l’histoire du Mariage de Chiffon, 16 ans, roman de Gyp. C’est un nouveau modèle de vie où le mariage devient choix d’amour, même pour un plus âgé. Mariage et amour désormais se confondent dans l’idéal… pour un temps en réalité, Colette en témoigne personnellement.

Dès lors, Gigi séduit sans le vouloir, par enfance, mais en le voulant un peu, en adolescente sûre de son physique : ses genoux nus qui dépassent de la jupe trop courte et qui appellent la main de Gaston, son cou en colonne qui s’évade du col comme celui d’un jeune garçon, signe de vigueur juvénile et d’ambiguïté androgyne, sa chevelure opulente qui témoigne de l’énergie vitale comme celle de Samson. Mamita la grand-mère joue la Sido pour freiner les ardeurs et raisonner les approches, mais que peut-elle contre l’inclination des sens ? Les conseils de la tante Alicia visent surtout à discipliner la jeune chèvre et la rendre présentable en société : ainsi, manger le homard thermidor sans en mettre partout et sans bruits répugnants est toute une éducation, de même que serrer les genoux lorsqu’on se lève en jupe pour éviter d’attirer le regard sur le « ce-que-je-pense » de la pruderie bourgeoise (qui ne pense qu’à ça).

Gaston, propriétaire industriel qui défraie la chronique mondaine par ses maîtresses successives, est pris par cette innocence qu’il n’a pas vu venir, cette enfant devenue femme qu’il n’a pas vue grandir. Il y a presque de l’inceste à désirer une fille de 15 ans qu’on a connue petite, qui réclame encore des bonbons et crie de joie d’aller faire un tour dans le De Dion-Bouton quatre places décapotable. Mais comme Gigi s’abandonne et fait confiance, Gaston s’abandonne et fait confiance. Il promet de chérir et protéger, advienne que pourra.

Si Gigi ouvre le recueil, Noces le referme. Il s’agit de la même histoire, encore et toujours recommencée, des noces de Colette à 16 ans dans sa province. Mais sous la forme de souvenirs vécus, plus de fiction. Le conte a laissé la place au réel ; il s’agit de savoir comment on peut choisir son esclavage, au prétexte de liberté. Gigi a eu beaucoup de succès et fait l’objet de plusieurs films et de pièces de théâtre. Il touchait un nerf sensible du temps, pulvérisé en 1968 et devenu hystérique aujourd’hui, au point d’interdire tout mariage avant 18 ans et toute relation sexuelle avec un plus âgé avant 15 ans. Dans Noces, Sido la mère tempère les enivrements de fille amoureuse et pressent la suite. S’endormant fleurie d’œillets, la jeune épousée se trouve déflorée par sa mère, qui les lui ôte. L’amour ne dure pas toujours et blesse.

L’enfant malade est pour moi le plus belle nouvelle du recueil, car intemporelle et virtuose dans l’imagination. Colette, qui a connu les fièvres, se met dans la carcasse fragile d’un jeune garçon, elle qui n’a eu qu’une fille, pour errer dans les limbes entre le réel et le songe. Le gamin atteint de polio et dont les jambes se paralysent, ruse avec la douleur et s‘évade, esquivant les caresses de sa mère qui ne peut pas grand-chose. Il est seul face à la mort possible et jouit des derniers instants de son esprit avec une fougue toute enfantine. Il vole comme un oiseau, faisant la connaissance d’autres âmes prêtes à l’accueillir. Cette expérience-limite se brise avec un son d’objet cassé qui le fait atterrir dans la réalité. L’envoûtement de la mort se rompt comme le vase se brise, et des fourmis dans les jambes montrent que la guérison s’avance lentement dans le petit corps rompu.

Cette facilité d’aller vers la mort est le thème de La dame du photographe, petite-bourgeoise oisive qui ne voit dans sa vie étriquée volontairement qu’un absurde sans fin, un rocher à rouler pour le voir dévaler chaque fois, comme Sisyphe. Elle a pourtant tous les accessoires du bonheur : un mari aimant qui vit pour son travail et l’emmène en vacances à Yport, un intérieur douillet facile à entretenir, quelques tâches ménagères qui demandent peu d’efforts, une voisine enfileuse de perles qui fait volontiers la conversation. Mais voilà : l’idéalisme en veut toujours plus, toujours autre. Le réel n’est jamais satisfaisant. Le suicide paraît alors la meilleure façon de s’effacer d’une vie effacée, de trouver ce calme définitif qui évite de penser. Suicide raté, grâce à la voisine, suicide comme un souvenir d’événement qui serait enfin arrivé dans la vie terne.

Flore et Pomone est une sorte d’essai décousu, au fil de la plume, sur les fleurs et jardins aimés de l’auteur. On ne voit pas trop ce qu’il vient faire dans ce recueil voué aux personnes, sinon peut-être pour relier l’humain au végétal et dire combien la plante pousse ses gaines, énergique comme un jeune garçon, aime et s’enroule comme une jeune fille, séduit par ses aspects sexuels les mouches (par une odeur de charogne) et les humains (par des formes en téton ou en vulve). La quête d’un cœur pur, mise en échec par les noces trop jeunes, évadée dans l’imaginaire par la maladie, ne réside-t-elle pas dans l’exemple terrien des plantes ? Elles donnent ce qu’elles ont, sans prétendre à plus.

Colette, Gigi (nouvelles), 1945, Livre de poche 2004, 182 pages, €7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Musée Frans Hals de Haarlem

Il est situé dans un hospice de 1608 aux salles dallées de marbre lisse, racheté en 1908 par la municipalité pour y loger les collections d’art néerlandais des XVIe et XVIIe siècles, dont les biens des couvents, congrégations ou institutions religieuses catholiques de la ville, confisqués après 1578.

Frans Hals a fait le portrait des administrateurs, ou régents, un homme pour les vieux et une femme pour les vieilles. Le peintre s’était spécialisé dans ce que voulait sa clientèle : du portrait, le plus souvent collectif.

Les officiers des arquebusiers sont attablés pour leur banquet annuel et le peintre les a rendus vivant grâce aux couleurs de leurs habits, à la diversité de leurs expressions et aux bonnes choses à manger sur la nappe.

Les régents et régentes de l’hospice de vieillards sont au contraire en vêtements noirs et ont l’air austère. Un gamin à la bonne bouille ronde s’esclaffe dans un recoin.

Le guide nous donne quelques clés de lecture des tableaux. Les personnages qui regardent le spectateur sont les notables. Les gens les plus importants sont ceux qui sont assis. La diagonale guide le regard et la perspective est donnée par la table ou par la position des pieds de ceux qui sont représentés. Les mains sont assurées sur les accoudoirs et en bord de table, ou bien accueillantes et ouvertes, dirigées vers le spectateur pour l’inviter à participer, ou encore affectives, placées sur le cœur pour témoigner de sa bonne foi.

Les Douze membres de la Fraternité des pèlerins de Jérusalem, peints par Jan Van Scorel en 1528, alignent leurs têtes. Celles-ci étaient peintes et disposées au dernier moment selon la hiérarchie des Importants : ceux qui vous regardent le sont plus que ceux qui ne vous regardent pas. Chacun est surmonté de son blason pour bien les reconnaître.

Frans Hals, en peignant en 1541 les Régents de l’hôpital St Elisabeth, a fait qu’aucun des personnages ne regarde le spectateur, ni ne se préoccupe du dernier arrivé ; tout se concentre sur le Régent assis en bout de table, toutes les mains vont vers lui et les siennes ont un mouvement d’enfermement sur sa personne. C’est un instant suspendu, comme surpris, un instantané. Le tableau est beaucoup plus vivant que l’alignement de têtes pur et simple.

Ces tableaux étaient exposés soit à l’entrée des hospices pour inspirer confiance, soit à l’entrée des guildes de commerçants pour donner une idée de l’importance et de la prospérité de ceux avec qui l’on venait signer des contrats commerciaux. Chacun connaissait les codes et pouvait ainsi savoir à qui il avait à faire avant même de le rencontrer.

Frans Hals n’a par exemple pas été tendre avec les vieilles régentes de sa fin de vie lorsqu’il a peint, à plus de 80 ans, les Régentes de l’hospice des vieillards en 1664. Il a dû se retirer à l’hospice lorsqu’il fut tombé dans la misère et a peint un tableau commandé par les régentes. Il ne les aime pas et les peint de façon très réaliste, sinon lucide : elles sont plutôt un repoussoir.

Outre les Frans Hals, on y voit aussi le Triptyque de la Naissance, de la Flagellation, de la Crucifixion et de la Résurrection du Christ d’un suiveur d’Hans Memling.

Une Madone au Bambin blond.

Le Mariage de Thétis et Pélée avec profusion de personnages à poil de Cornelis Cornelisz van Haarlem

Le Moine et la Béguine où un moine pince le sein d’une nonne devant le raisin et le vin (tous deux de 1591).

Un Massacre des Innocents montre de jeunes enfants torturés et égorgés, hurlant, tandis que les corps musculeux nus des mâles qui les massacrent arborent des fesses et des torses en pleine euphorie sexuelle. Le contraste est un raffinement de sadisme, mêlant la cruauté au plaisir dans un paganisme tourmenté.

Une Tentation de saint Antoine de Jan Mandijn (1555) est, à la Jérôme Bosch, un grouillement de bestioles infernales issues de l’imagination enfiévrée de l’ermite continent qui peine à se concentrer sur sa Bible.

Jan de Braij peint en 1663 Peter de Braem et sa famille, accueillis par le Christ qui déclarait : « laissez venir à moi les petits enfants. » Il y a en effet profusion de petites filles blondes, outre deux garçons adultes.

La mère et l’enfant de Peter de Grebber (1622) reprend les codes de la Vierge à l’Enfant, mais version protestante, terre-à-terre : il s’agit d’une véritable mère qui donne le sein à son bébé déjà grand, tout en lisant un livre. Le démarquage du catholicisme se fait avec le livre – petit pour une Bible – et la coiffe de la femme – qui évoque l’auréole de Marie.

J’aime bien l’Accueil des enfants à l’hospice de charité pour les orphelins de Jan de Braij en 1663. Il figure trois des sept vertus de charité : nourrir les affamés, abreuver ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus. Un robuste gamin de 12 ans, en premier plan sur la droite, a déjà ôté toutes ses guenilles pour commencer à enfiler une culotte ; son copain vis-à-vis, déjà vêtu, s’enfile avidement de la nourriture dans la bouche.

La Partie à l’intérieur de Dirk Hals en 1628 met en garde le spectateur contre le libertinage, la gaieté et la fièvre du jeu en présentant des personnages rigolards, paillards et soiffards qui braillent, éclusent et se bâfrent dans un tintamarre de plats heurtés et de viole. Pendant ce temps, un couple de petit garçon et petite fille, tous deux vêtus comme les adultes, se prennent la main au-dessus d’un gros chien placide aux yeux fatalistes. C’est truculent et plein de vie.

Pieter Brueghel II, en 1625, peint ses fameux Proverbes hollandais dans un village imaginaire : humains et animaux font ce qu’il ne faut pas faire et mettent le monde sens dessus-dessous. Près de 90 proverbes moralisateurs sont ainsi illustrés et l’on passe plusieurs minutes à les chercher et les deviner. Il y a : jeter l’argent par les fenêtre, tenter de faire de l’ombre au soleil, qui trop embrasse mal étreint, tondre la laine sur le dos, et ainsi de suite.

En face, la Maison de poupée de Sara Rothé van Amstel, du XVIIIe siècle, donne une idée des Intérieurs de maison dans la bourgeoise marchande prospère. Au rez-de-chaussée la cuisine d’un côté de l’entrée, la salle à manger de l’autre, au premier étage le salon et la bibliothèque, au second étage les chambres, au dernier étage les cellules des bonnes et nurses.

Les natures mortes me ravissent par leur minutie et par le traitement de la lumière. Elles ont un sens moralisateur, montrant la brièveté de la vie qu’il faut saisir à pleines dents, l’huître encore vivante offerte à la mort sans coquille, un citron à demi-épluché doux en apparence mais astringent aux gencives, comme la vie. Les fleurs vives se fanent, la nourriture se gâte, la belle argenterie se ternit. La tarte aux mûres de la nature morte peinte par Willem Claeszoon Heda (1660) est crevée et dégouline de fruits cuits parfaitement morts. Les harengs sont fumés et le gibier faisande. Parfois est ajouté un crâne pour insister sur le symbole.

La nature morte aux fruits, noix et fromages de Floris van Dijck, peinte en 1613, offre du dessus un empilement de fromages flanqués de fruits et de pain, une épluchure pendante au premier plan. Le tout soigneusement coloré, de façon à sentir la texture de chaque bonne chose. Le guide nous fait remarquer que souvent les plats sont en déséquilibre, on dirait qu’ils vont tomber. C’est une façon de happer le spectateur qui a le réflexe immédiat de tendre la main pour le rattraper.

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Michel Bataille, L’arbre de Noël

Il est curieux de lire un demi-siècle plus tard ce roman d’un neveu de Georges Bataille qui a manqué de peu le prix Goncourt, ex-æquo aux deux premiers tours et battu au troisième tour. Ce qui montre que ce prix est de circonstance. Car ce roman traite de deux sujets qui préoccupaient diablement la fin des années soixante : la bombe et les relations père-fils.

Laurent est veuf, sa femme est morte de maladie et il élève seul son fils Pascal, désormais 10 ans. Lors de vacances avec lui en Corse, où ils dorment dans la belle voiture anglaise aux sièges rabattant (probablement une Jaguar), ils naviguent en slip sur un petit zodiac dans une crique belle comme en Polynésie. Cette référence n’est pas là par hasard… Un avion explose en vol très au-dessus d’eux, mais un parachute en sort et amerrit à une dizaine de mètres de leur bateau. Il porte un cylindre métallique qui se révélera être une bombe nucléaire – comme celles des essais français de Mururoa en Polynésie.

De retour à Paris, Laurent envoie son fils dans un camp de louveteaux au bord d’un lac d’Auvergne, non loin de l’endroit où il a acheté un château médiéval aux quatre tours ronde, les Tours d’Hérode. L’enfant s’amuse mais a vite froid ; il est rapatrié par un prêtre qui rentre à Paris, à cette époque où les religieux catholiques ne sont pas encore soupçonnés d’abuser des petits garçons. Examens médicaux faits, il s’avère que Pascal a été contaminé, mais pas son père. L’enfant de 10 ans est atteint d’une « leucose » dit l’auteur, terme qui s’applique aux animaux. Il s’agit plutôt d’une leucémie, mais Michel Bataille aime à croire aux liens profonds entre le garçon et les loups.

En effet, Pascal n’a plus que trois mois à vivre et il le sait, ayant l’oreille qui traîne, comme tous les enfants. A Noël, il ne sera plus. Il est indifférent à la mort, comme les loups qui ne vivent qu’au présent. Comme eux, il est un prédateur de la vie, en symbiose avec la nature. Ce pourquoi il adore le château en pleine forêt, à mille mètres d’altitude, avec Verdun en régisseur, ex-compagnon de résistance de son père, et Marinette qui vient faire la cuisine et le ménage. Des taiseux, des Auvergnats, des éternels.

Laurent, le père, est bouleversé d’apprendre la nouvelle. Il se met alors en retrait de son agence de publicité – le comble de la société de consommation pour les années soixante – pour passer entièrement les mois restants avec son fils. Ils s’exilent loin de tout au château. Là, les désirs de l’enfant sont des ordres. Il veut conduire un tracteur bleu ? On achète le tracteur. Il veut chercher le trésor du château ? On va chercher pelles et pioches. On découvre un souterrain qui mène au chenil ? Il faut des loups. Qu’à cela ne tienne, Verdun et Laurent vont voler le couple de loups du zoo de Vincennes. Qui sont vite apprivoisés et sauvent même le gamin d’un cheval fou. Tout est fait pour le bonheur des derniers instants.

Un sapin de Noël est coupé dans la forêt par Verdun et décoré avec Pascal. Des cadeaux sont achetés, comme d’habitude. Et puis Laurent est pris du désir violent d’aller téléphoner à Victoire, sa petite amie avec qui il a eu une relation durant le camp de louveteaux de Pascal. Il part en ville. Lorsqu’il revient, il entend un hurlement de loup. Il se précipite, Pascal est mort – brutalement, comme prévu. Mais heureux.

Jolie histoire mais qui contient tellement d’invraisemblances qu’elle est plutôt un conte de Noël. Contre la bombe et la guerre ; contre la mise en danger des innocents ; pour la relation intime entre père et fils. Pas « trop » intime, ce pourquoi Victoire est introduite dans l’histoire, même si Pascal couche un soir « quasi nu » avec son père – parce qu’il a pissé au lit (symptôme de sa leucémie).

L’auteur s’inspire de l’accident nucléaire de Palomares, survenue l’année précédente au-dessus de la mer Méditerranée, au large des côtes espagnoles. Deux avions de guerre américains, un bombardier et son ravitailleur, sont entrés en collision et ont explosé en vol, lâchant quatre bombes H dans la nature. Aucune n’a « explosé » comme à Hiroshima mais leurs détonants conventionnels, destinés à les déclencher, ont dispersé le plutonium sur 250 hectares. Une bombe est tombée en mer, via son parachute, mais elle n’a rien contaminé, restant fermée. D’ailleurs, comment l’enfant serait-il empoisonné, fût-il presque nu sur le bateau, alors que son père dans le même bateau ne l’est pas ? (Ce pourquoi le film le met en plongée à ce moment-là).

La capture des loups comme si de rien n’était, à l’aide d’un gros sac comme dans les contes, n’est pas vraisemblable, pas plus que leur apprivoisement quasi instantané. Le « réalisme » exigé des romans aspirant au prix Goncourt n’est pas respecté, c’est peut-être ce qui a entraîné la décision finale de l’attribuer à La Marge d’André Pieyre de Mandiargues, malgré le poids émotionnel de l’histoire.

Car il s’agit d’une belle histoire : une histoire d’amour filial profond, bien dans l’air du temps en cette après-guerre persistante qui se mettait à aimer les enfants (d’où le baby boom) et à souhaiter des relations humaines moins conflictuelles que la méfiance et la haine réciproque des années d’Occupation et de Résistance. Une histoire d’utopie aussi, un rêve de paix universelle et de réconciliation avec la nature, thèmes dans l’air du temps qui allaient exploser en mai 68.

Même s’il ne reste pas comme une œuvre littéraire classique (il n’est pas réédité), le roman est cependant bien écrit, il obtient la Plume d’or du Figaro littéraire. Il est fait pour l’âge du rêve, celui des adolescents.

Un film de Terence Young avec William Holden dans le rôle du père, Brook Fuller (11 ans) dans le rôle de l’enfant et Bourvil dans le rôle de Verdun l’a adapté au cinéma en 1969. Pas un grand film mais un conte familial confit dans l’émotion, qui a ses amateurs.

Michel Bataille, L’arbre de Noël, 1967, Pocket 1988, 249 pages, occasion €1,47

DVD L’arbre de Noël, Terence Young, 1969, avec William Holden, Bourvil, Brook Fuller, LCJ Editions & Productions, 1h30, €10,47

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La crise de Coline Serreau

Le film a trente ans mais la société française qu’il décrit n’a guère changé. Il s’agit toujours de rester égoïste, d’avoir peur de la mort, de consommer à outrance des médicaments comme des doudous, de mal bouffer sans y penser, de baiser en adultère, ne supportant pas les contraintes et les compromis, de recomposer les familles au détriment des enfants, de se dire antiraciste tout en étant raciste, de se poser comme « socialiste » tout en habitant Neuilly et en se foutant comme de son premier slip des électeurs…

La satire comédie commence avec Victor (Vincent Lindon), conseiller juridique de trente ans, qui se réveille un matin sans sa femme : elle est partie – et les enfants n’ont plus de lait ! Une fois au boulot, il veut s’ouvrir de ses malheurs à son assistante, mais celle-ci lui annonce qu’il est licencié, malgré sa récente performance sur un dossier qui a rapporté des millions. Lorsqu’il veut embaucher ladite assistante, avec qui il a l’habitude de travailler, elle lui annonce qu’elle le quitte, elle a trouvé un nouveau boulot. Jusqu’à sa propre mère (Maria Pacôme) qui annonce son divorce, à 50 ans, pour partir avec un quarantenaire marié et baiser enfin comme elle veut ! Un reste des années post-68…

C’en est trop. Tout à la fois. Tout d’un coup. Comme ce violon qui part en morceaux entre les mains de la virtuose qui a un concert dans deux jours, et que Vincent va voir, en désespoir de cause, pour que quelqu’un l’écoute. Mais personne n’écoute plus personne dans les années Mitterrand, chacun se renferme sur son égo et dans ses petits problèmes. L’épouse du médecin homéopathe ne comprend pas son mari qui perd du temps avec ses malades au lieu de gagner de l’argent pour payer le loyer, les mensualités de la maison et les traites de la résidence secondaire – alors que lui ne veut pas prescrire des pilules et plutôt préserver la santé de ses patients. Les médecins traditionnels chinois font de la prévention de santé plutôt que les « soigner » une fois qu’ils sont malades.

Certains font avec les égoïsmes, comme cette famille décomposée aux sept ou huit enfants de pères et de mères appariés différemment selon les années, et qui partent tous ensemble aux vacances de ski. Il y avait encore de la neige sous Mitterrand, c’était le paradis socialiste. L’invitation chez un député PS de Neuilly (Didier Flamand), par la sœur de Vincent (Zabou Breitman) qui dirige une agence de marketing, est un morceau d’anthologie. Les enfants adolescents du couple de bobos (Max Mc Carthy et Pénélope Schellenberg) sont résolument végan écolos et foutent à la poubelle tout le dîner des parents qu’ils récusent : foie gras, côte de bœuf, gâteau et alcools. Michou, laissé à la grille, va tout récupérer à la poubelle et s’en régale jusqu’à être malade. Ce sont de sales mômes intolérants mais que personne n’écoute, et qui se radicalisent – comme aujourd’hui une fois devenus adultes. Autre reste post-68…

Vincent ne sait plus sur quel sein de dévouer, entre sa femme qu’il aime encore, surtout son épaule lisse, sa sœur avec qui il dort dans le même lit, torse nu, « comme avant » (à 13 ans) – reste des mœurs post-68… Mais aussi les épouses de ses amis qui ne songent qu’à divorcer, en warriors féministes volontiers « hystériques » – faute d’être écoutées. Vincent racole alors son inverse absolu, Michou (Patrick Timsit), un sans-domicile de Saint-Denis qui le colle pour attraper une bière. Élevé par son frère, il est sans boulot faute de domicile à donner et a dû quitter le deux-pièces parce que l’épouse est atteinte d’un cancer en phase terminale. Mais Vincent ne veut pas entendre, il accuse Michou de se victimiser par misérabilisme – tous ces mots introduits par le socialisme pour engluer la politique de lourde démagogie.

Ce qui entraîne une autre scène mémorable où Michou, face au député socialiste, se dit ouvertement raciste : « Ben oui, les Arabes, ils prennent tout, nous on n’a rien… » Facile de n’être pas raciste quand on habite une belle maison bourgeoise protégée à Neuilly, beaucoup moins quand on côtoie tous les jours les immigrés et leurs mœurs dans les petits appartements des barres de Saint-Denis. Voter Front national (pas de Rassemblement, à l’époque) ? « Moi, j’vote pas, mais si je votais, oui. » Tout est dit de l’écart entre les élites et le populo ; tout est prédit du virage Mélenchon qui délaisse le populo bien de chez nous pour aller draguer les immigrés à droit de vote dans les banlieues ex-rouges. Rien n’a changé, toujours les « damnés de la terre » et le « Tiers monde » post-68…

Vincent, à force de se prendre des tôles par les uns et les autres, et d’avoir enfin le temps d’y penser parce qu’il n’est plus vraiment pris par son boulot, va finir par comprendre. Qu’il est individualiste obnubilé par son ego, un ado attardé qui ne pense qu’à lui, un macho sans y penser qui attend tout des bonnes femmes, mal habitué par sa mère.

Il va s’ouvrir à la musique lors du concert de la violoniste à l’instrument réparé, il va comprendre pourquoi ce désastre l’obsédait. Il va s’ouvrir aux malheurs de Michou et l’accepter comme assistant, malgré ses bourdes de lourdaud. Il va aller voir son frère et l’épouse cancéreuse, laquelle va lui livrer à l’oreille un secret pour que les femmes soient toujours amoureuses de lui (qu’on ne saura pas). Il va voir qu’il s’agit d’une Arabe – « mais non, Djamila n’est pas arabe, c’est Djamila… », tout comme les copains du quartier, l’escalier B et C de l’immeuble – en fait tous ceux qu’on connaît qui ne sont pas des « Arabes » mais des connaissances ou des amis. Il va faire amende honorable auprès de sa belle-mère, prendre (enfin) des nouvelles de ses enfants en vacances chez elle, en donnant des nouvelles des sandwiches laissés sur la table de cuisine lors du départ en retard – comme toujours. Il va retrouver sa femme, au fond partie pas loin et pas avec quelqu’un, mais pour « réfléchir ».

Il va revivre, dessillé, enfin adulte. Enfin, on l’espère, parce que trente ans ont passé et la société n’a guère changé. Les trentenaires ont la soixantaine, les enfants recomposés ont la trentaine et les liens les plus forts pour s’intéresser aux autres passent aujourd’hui majoritairement par les réseaux sociaux : bien à distance, assis confortablement à son bureau, avec toute l’abstraction de la Morale pour les autres.

Une bonne comédie de mœurs qui a du mal à démarrer, dans un tourbillon de bons mots qui saoule un peu, avant de prendre son rythme de croisière avec des morceaux qui restent d’anthologie.

César 1993 du meilleur scénario original ou adaptation. DVD heureusement réédité en nouvelle restauration pour ses 30 ans.

DVD La crise, Coline Serreau, 1992, avec Vincent Lindon, Patrick Timsit, Zabou, Maria Pacôme, Yves Robert, Tamasa diffusion 2023, 1h32, €21,01 nouvelle restauration 4K, Blu-ray €22,77, ancienne édition 2015 €27,90

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Mary Higgins Clark, Douce nuit

C’est un conte de Noël. Un conte policier avec un enlèvement d’enfant, et un conte catholique où la prière et saint Christophe sauvent le gamin, comme le saint a porté le Christ. Tout pour faire une belle histoire, avec du sentiment et un peu de suspense, même si la lectrice (majoritaire chez MHC) « sait » que ce sera une happy end. Malgré cela, la mayonnaise prend et le savoir-faire de la narration envoûte ; la nuit est douce à consommer le livre.

« C’était la veille de Noël à New York » est la première phrase. Catherine, une mère gourde, toujours à « oublier », à craindre et en général à penser à autre chose qu’à l’instant présent, emmène ses deux fils, Michael et Brian, 10 et 7 ans, voir les vitrines de la Cinquième avenue et le sapin illuminé. Un violoniste de rue chante Douce nuit et la gourde saisit son portefeuille trop garni – car elle a « oublié » de laisser la liasse de dollars à la maison – pour donner un billet à chacun des enfants afin de donner au musicien. Michael y va, Brian tarde. Il s’aperçoit que sa gourde de mère a laissé tomber le portefeuille à côté de son sac, toujours ailleurs, jamais à ce qu’elle fait.

Et une femme le ramasse, hésite et part avec. C’est une pauvre, elle en a besoin, mais a un peu honte quand même pour la morale. Brian la suit car il veut surtout récupérer la médaille de saint Christophe, grosse comme une pièce de 1 $ et suspendue au bout d’une chaîne, qui a sauvé son grand-père d’une balle allemande durant la Seconde guerre mondiale. Granny l’a donnée à maman pour quelle la porte à son mari qui est son fils, hospitalisé pour une grave opération. Elle « croit » qu’elle peut le sauver, elle a la foi et Brian veut partager la même.

Le petit garçon de 7 ans disparaît donc en suivant Cally qui revient chez elle. Un minuscule appartement miteux où elle vit avec sa fille de 4 ans, venant tout juste de sortir de prison pour avoir aidé son vaurien de frère Jimmy à fuir la police. Or le vaurien s’est évadé le jour même, blessant à mort un gardien. Il compte une fois de plus sur sa sœur pour lui donner des vêtements civils et quelque argent. Brian est là au mauvais moment.

Alors qu’il écoute à la porte, Jimmy l’entend, l’attrape et le menace. Il apprend par le gamin que Cally a un portefeuille bien garni qui ne lui appartient pas et s’en empare. En tombant, la bourse laisse échapper la médaille que Brian accapare pour se la passer au cou sous son pull, directement sur sa poitrine. Jimmy l’emmène avec lui comme otage pour museler sa sœur, l’avertissant que, si elle prévient la police qu’il est passé, il tuera le gamin d’une balle dans la tête.

Et la cavale commence pour Jimmy et Brian, et le calvaire commence pour la maman et Michael. Après avoir claironné qu’il voulait joindre le Mexique, Jimmy part naturellement vers le Canada, plus proche. Il vole une voiture à des bobos insouciants. Brian a peur mais se dit que s’il parvient à se jeter par la portière… Sauf qu’il y a de la neige et que les voitures mal conduites font des tête à queue. Jimmy conduit bien, il a bricolé des voitures dès l’âge de 12 ans, et sa manœuvre empêche Brian de mettre son dessein à exécution.

Il faudra des heures avant que Cally ne se décide enfin à appeler l’inspecteur de police qu’elle connaît pour lui révéler où va Jimmy et qu’il a pris avec lui le gamin disparu, recherché partout à la télé. Elle cède à l’émotion de la gourde, pardon, de la mère, qui n’a rien surveillé, rien vu, rien pensé. Elle ne fait que culpabiliser et pleurer. C’en est écœurant. A croire que seul le père hospitalisé est l’élément stable de la famille et que sa femme est une incapable de naissance. Michael, 11 ans, est comme son père, il guide sa mère devant les médias de façon raisonnable pour un garçon de son âge.

Après moult péripéties de savoir qui a vu qui et quand, du shérif local astucieux et des supérieurs pas idiots, tout se terminera par un doux carambolage et Brian sera sauvé. Non sans avoir provoqué lui-même l’accident en balançant la fameuse médaille de saint Christophe dans l’œil du ravisseur, s’aidant afin que le Ciel l’aide. C’est mignon, édifiant, catholique. On applaudit le gamin de 7 ans qu’on serait fier d’avoir comme fils.

Un roman qui se lit bien, malgré la niaiserie de la mère. Dans le froid glacial de l’hiver new-yorkais, l’espoir demeure dans l’église illuminée et pleine de monde en prières. Un polar de la foi, un policier de Noël.

Mary Higgins Clark, Douce nuit (Silent Night), 1995, Livre de poche 2004, 187 pages, €7,70, e-book Kindle6,49

Les romans policiers américains de Mary Higgins Clark chroniqués sur ce blog

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Les enfants, béatitude involontaire de Nietzsche

Zarathoustra se retrouve « seul avec le ciel pur et la mer libre », autrement dit sans obstacle matériel ni rien qui puisse retenir le regard. C’était l’après-midi, « l’heure où toute lumière devient plus tranquille », autrement dit le moment de paix du jour. Cette absence de tout obstacle et de toute contrainte est « le bonheur » – un « morceau de bonheur » car il est éphémère.

Le bonheur n’est qu’un répit pour le créateur. Ce qui compte sont son œuvre et ses enfants – ses disciples qu’il éduque et façonne comme des enfants biologiques. « Car il n’est que son enfant et son œuvre que l’on aime du fond du cœur, et un grand amour de soi est signe de fécondité  : voilà ce que j’ai observé. » Et le bonheur, c’est cela : l’œuvre, les enfants, les disciples. Ils sont comme des arbres plantés. « Et en vérité ! où de tels arbres sont assemblés, là il y a des îles bienheureuses ! »

Mais les plantations sont destinées à essaimer. Zarathoustra n’est que le pépiniériste qui fait naître et croître l’enfant ou le disciple, avant de le transplanter en solitaire. « Je les placerai chacun pour soi  : afin que chacun apprenne la solitude, la ténacité et la prudence. » Les petits doivent prendre leur essor seuls pour vivre leur vie, Zarathoustra enseigne puis essaime. Il veut que chacun d’eux soit « noueux et tordu, avec une dureté flexible (…) phare vivant de la vie invincible. » Autrement dit vigoureux et souple, comme l’intelligence, apte à s’adapter à tout terrain et à se dresser seul, comme une volonté qui rayonne.

Cependant, attention à l’amour pour ses enfants : il enchaîne. Il offre des moments de bonheur, mais le bonheur n’est pas le but. Le but est « quelqu’un qui inscrira ma volonté sur mes tables, pour l’accomplissement parfait de toutes choses ». Le but est de former des êtres d’intelligence et de volonté qui sauront s’en sortir tout seuls.

Il faut donc partir, quitter les enfants et les disciples pour éviter « le désir de l’amour, pour que je devinsse la proie de mes enfants et que je me perdisse pour eux. Désirer – pour moi, c’est déjà : me perdre. Je vous ai, mes enfants ! Dans cette possession, tout doit être certitude et rien ne doit être désir. »

L’enfant n’est pas un objet de plaisir pour le parent mais un être en soi à éduquer et élever pour qu’il s’épanouisse en volonté propre. La certitude est la transmission, le désir (l’amour) n’est qu’éphémère – le lien qui donne du bonheur, mais que la biologie a choisi pour assurer la transmission du parent à l’enfant.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Peter Handke, Histoire d’enfant

J’avoue ne pas avoir été pris par le style de ce poète, romancier et théâtreux allemand d’avant-garde, prix Nobel de littérature 2019. Le thème de la paternité et de la place de l’enfant pourtant, sont universels et invitent à l’empathie. La naissance d’un rejeton modifie la vie ; il rend adulte, responsable, protecteur (du moins en général).

Mais l’histoire racontée ici est inexistante, les pays mêmes ne sont pas désignés, Paris n’est par exemple que « la grande ville » et le français « la langue étrangère ». Même le père n’est que « l’homme » et le gamin « l’enfant » ; ce n’est que par hasard que l’on finit par apprendre qu’il a un sexe – féminin. Comme si le fait d’avoir une fille ou un garçon était la même chose pour un père. Surtout séparé de la mère, on ne sait pourquoi dans l’histoire.

Le style est minimaliste, genre Nouveau roman mal digéré. Nous sommes dans l’absurde, l’expérimental, avec une haine toute particulière pour tout ce qui est réaliste. Même le langage est mis à distance, ce qui ne favorise pas la communication…

Certes, être né allemand en 1942 et bâtard d’un soldat avant que sa mère n’en épouse un autre, alcoolique, ne prédispose pas à une conception du monde cohérente ni à une vie stable. L’auteur a déménagé maintes fois en divers lieux d’Allemagne, de France et des États-Unis. C’est un déraciné de lui-même et de la vie. Par tempérament, ces êtres me sont indifférents, je n’accroche pas. Je me demande ce que la récompense Nobel a voulu prouver.

Peter Handke, Histoire d’enfant, 1981, Gallimard l’Imaginaire 2019, €8,00 e-book Kindle €6,49

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L’heure la plus silencieuse de Nietzsche

A la fin de sa Seconde partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche fait faire retraite à son prophète. Car il ne s’est pas encore surmonté, il fait le lion avec ses paroles, mais pas encore l’enfant qu’il doit devenir, vierge et premier mouvement Cela fait référence auxTrois métamorphoses du début du livre quand l’esprit devient chameau esclave avant de devenir lion rebelle puis d’être – enfin – innocent et premier mouvement créateur : enfant.

Le « cela sans voix » qui parle à Z le psychanalyse avant que Freud ait encore balbutié ses études : « Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne le dis pas ! Et je répondis enfin, avec un air de défi : Oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire ! Alors cela reprit sans voix : Tu ne veux pas, Zarathoustra ? Est-ce vrai ? Ne te cache pas derrière cet air de défi ! Et moi je pleurai et tremblai comme un enfant et je dis : Hélas ! Je voudrais bien, mais comment le puis-je ? Fais-moi grâce de cela ! C’est au-dessus de mes forces ! » Le sans voix est l’inconscient qui doit se révéler alors que le conscient dénie et réprime. La vérité, qui est la santé de l’esprit, ne souffre que la lucidité sur soi, ni le déni, ni l’illusion mensongère.

Z est allé chez les hommes mais croit qu’il ne les a pas encore atteints par sa parole. Or rien n’est plus faux, affirme cela qui est sans voix. « La rosée tombe sur l’herbe à l’heure la plus silencieuse de la nuit. » Autrement dit le germe suffit à faire fleurir, il est primordial de le planter, même si personne ne s’en aperçoit encore. Ainsi disait Gramsci : il faut d’abord conquérir les esprits avant les urnes, persuader par idéologie avant d’acquérir le pouvoir.

L’hégémonie culturelle prépare l’hégémonie politique, ce que la gauche française a su faire avant de laisser se déliter les idées – en laissant à la droite la plus extrême le monopole des concepts et du vocabulaire : depuis fort longtemps, 1969, avec la Nouvelle droite d’Alain de Benoist dont Marion Maréchal Le Pen est l’héritière née. Ainsi l’idée du « grand remplacement » est-elle entrée dans les esprits contre l’universalisme, de l’autorité qu’il faut réaffirmer jusqu’à l’excès contre les libertés, des alliances qu’il faut revoir pour se replier sur son « identité » (contre l’Europe ordolibérale, les États-Unis ultralibéraux et métissés – au profit de la Russie réactionnaire). L’identité est un autre concept flou mais agissant de l’idéologie contre-révolutionnaire (Xavier de Maistre, Charles Maurras, Eric Zemmour), contre l’individualisme libéral des Lumières (Montesquieu, Voltaire, Tocqueville, Aron).

L’écolo-gauchisme du Woke cherche de même à remplacer l’hégémonie culturelle « bourgeoise » (mâle, blanche, occidentale) par une nouvelle culture métissée, sans-genre, racisée, « respectueuse » de toutes les races, des plantes et petites bêtes jusqu’aux humains. On ne pourrait ainsi jouer un Noir si l’on est Blanc, ou un gay si l’on est hétéro – et pourquoi pas un politicien si l’on n’est est pas un ? Quant à jouer au con, le débat n’est pas (encore ) tranché chez les Woke, paraît-il… Le réveil est toujours difficile quand on ne sait pas où l’on va.

« Ne sais-tu pas quel est celui dont tous ont le plus besoin ? Celui qui ordonne de grandes choses. » Autrement dit celui qui a un projet, un dessein. De Gaulle en avait un, Mitterrand aussi plus ou moins, Giscard de même, comme Pompidou. Depuis Chirac, sauf peut-être sous Sarkozy, les grands desseins sont bien brumeux. Qui peut dire quel était celui de Hollande ? Comprenait-il d’ailleurs de quoi il pouvait s’agir, ce gestionnaire technocrate fort sympathique mais qui ne pouvait s’empêcher de dire et qu’il ne devait pas dire ? Quant à notre Emmanuel, son dessein initial qui était de réformer la France s’est heurté aux réalités sociales et aux corps intermédiaires braqués, qu’il n’a pas su prendre. Son second quinquennat se trouve empêché, faute d’avoir su convaincre que le Parlement était utile et que ses députés étaient capables : il n’a plus de majorité. Comment « ordonner de grandes choses » sans l’adhésion de ceux qui débattent et légifèrent ? Les gadgets comme les conventions et autres débats sans décisions ne font pas le poids face aux procédures constitutionnelles que sont le 49-3, la dissolution ou le référendum. Pourquoi ne pas les utiliser ? « Et voici ta faute la plus impardonnable : tu as le pouvoir et tu ne veux pas régner. »

Pourtant les idées de libertés (au pluriel) continuent leur chemin ; le travailler plus pour gagner plus n’a jamais quitté les esprits ; la méritocratie scolaire reste une ambition légitime. « Ce sont les paroles les plus silencieuses qui apportent la tempête. Ce sont les pensées qui viennent comme portées sur les ailes de colombes qui mènent le monde. » Qui voudrait être gouverné par un Poutine ? C’est pourtant le type de régime que préparent un Zemmour ou une Maréchal. Qui préfère les vociférations haineuses des histrions à la Père Duchesne à un gouvernement qui agit dans le calme et la pondération ? C’est pourtant le type de gouvernement que préparent les Mélenchon ou Rousseau. « Ô Zarathoustra, tu dois aller comme un fantôme de ce qui viendra un jour ; ainsi tu commanderas et, en commandant, tu iras de l’avant. »

Mais le Z n’est pas prêt, il doit retourner à la solitude. Pour les politiques, on l’appelle souvent « traversée du désert » : cela ne leur fait en général pas de mal.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Seul le rire d’enfant balaie le nihilisme, dit Nietzsche

Dans le chapitre de Zarathoustra intitulé « le Devin », Nietzsche combat de front le nihilisme, ce dégoût fin de siècle de la vie et de tout ce qui est. « Une doctrine fut répandue, et elle était accompagnée d’une croyance : ‘tout est vide tout est égal tout est révolu !’ » Rien ne vaut, ni la curiosité, ni la liberté, ni le travail, et la vie même n’est pas digne d’être vécue.

« En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, maintenant nous continuons à vivre éveillés, dans des caveaux funéraires ! Ainsi Zarathoustra entendit-il parler un devin. » La fin XIXe siècle en arrivait à nier toute croyance, notamment en Russie où le mouvement nihiliste – radical – avait pour but de détruire toutes les structures sociales.

Aujourd’hui, Mélenchon et le gauchisme trotskiste qu’il incarne en est revenu à ce niveau de radicalité brute, de même que le courant écologiste à la Rousseau fait de provocations et de violences, qui manifeste l’excès pour se faire entendre. Dommage ! Tout excès engendre sa réaction, et le discours radical ne peut jamais être entendu des gens dans leur majorité, car ils ont du bon sens, autrement dit de la raison. Plus la radicalité croît, plus c’est son inverse, le déni buté de l’écologisme, la réaffirmation autoritaire des valeurs traditionnelles, qui monte de plus en plus fort… Le Pen gagne contre Mélenchon et Rousseau.

Mais Zarathoustra fit un rêve : il avait renoncé lui aussi et était devenu le gardien des tombes, dans le silence « perfide ». Pourquoi ce terme ? Car ce genre de silence n’est pas vide mais déloyal, traître ; il est temps suspendu en attente d’une fin tragique, pas le blanc qui permet une action. « Trois coups frappèrent à la porte, semblables au tonnerre », mais Zarathoustra ne parvient pas à l’ouvrir avec sa grosse clé rouillée. « Alors l’ouragan écarta avec violence les battants de la porte : sifflant, hululant et tranchant, il me jeta un cercueil noir. Et en sifflant et en hurlant et en piaillant, le cercueil se brisa et cracha mille éclats de rire. Mille grimaces d’enfants, d’ange, de hiboux, de fous et de papillons grands comme des enfants ricanaient à ma face et me persiflaient. » Le cri qu’il a poussé alors l’éveilla, mais quel était la signification du songe ?

Le disciple qu’il aimait le plus, peut-être parce qu’il était plus proche de lui, son fils spirituel comme Jean pour Jésus, lui dit : « Ta vie elle-même nous explique ton rêve, ô Zarathoustra ! » Le prophète nietzschéen est « le cercueil plein des méchancetés multicolores et plein des grimaces angéliques de la vie », car il dit la vérité, lucidement, sans jamais céder aux illusions consolatrices. Ce qu’il dit est « méchant » car il dissipe les voiles qui dénient et aveuglent. Ce qu’il dit est aussi « angélique » car la vie est bonne et heureuse si l’on peut la voir telle qu’elle est, en totalité. Contrairement aux nihilistes, Zarathoustra ne montre pas le néant mais le plein à deux faces, en bon et en mauvais.

« En vérité pareil à mille éclats de rire d’enfants, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs de nuit et de tous ces gardiens de tombes, et de tous ceux qui font cliqueter des clés sinistres. Tu les effraieras et tu les renverseras par ton rire ; la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux » La syncope est ici prise au sens de la note de musique, émise sur un temps faible et prolongée par un temps fort ; elle est un arrêt qui choque et qui fait passer.

Les deux mots-clés de cet apologue sont les remèdes au nihilisme : le rire et l’enfant, deux thèmes nietzschéens par excellence. Le rire libère, il se moque de la menace, des sophismes, des sottises, il est la grande santé rabelaisienne, « le propre de l’homme ». Ce pourquoi Zarathoustra va ripailler avec ses disciples après ce mauvais rêve, en souvenir probable de Rabelais. Comme lui, Nietzsche croit que la santé mentale est dans le corps même qui ne réfléchit pas, mais qui vit, tout simplement. Pareil à l’enfant qui, en toute innocence, accomplit sa destinée d’enfant en vivant, naturellement.

Ne vous laissez pas enfumer par les intellos, clame Nietzsche ; ne vous laissez pas abuser par les casuistes qui veulent vous prouver que rien ne vaut plus, qu’il n’y a pas de futur, que la civilisation va dans le mur, et autres balivernes. Soit ils sont intéressés comme les prêtres de toutes les religions (y compris l’écologiste) qui prêchent l’Apocalypse et font peur pour imposer leur doctrine et s’assurer du pouvoir, soit ils sont stupides et croient n’importe quoi, comme des moutons qu’on mène à l’abattoir. L’être humain libre sent au fond de lui que tout cela est du vent, du blabla, de l’enfumage idéologique – et qu’il suffit de vivre, c’est-à-dire de rire et de prendre exemple sur le naturel enfantin, pour balayer ces frayeurs et ces nuages.

Non que tout soit bon dans le meilleur des mondes possibles, car la vie même est tragique – elle est parfois douleur, elle prend fin – mais que la puissance est dans la santé même, dans la volonté, la curiosité, l’intelligence des choses, pas dans les cerveaux malades et embrumés de chimères.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Colette, Aventures quotidiennes

Ce sont 22 chroniques parues en première page le dimanche l’année 1924 dans Le Figaro. Passage éclair, d’avril à octobre, aussitôt publié tel quel. Colette s’inspire de l’actualité pour dire son avis sur les grands problèmes que sont la canicule, la pédagogie, les nourrices, le permis de conduire, l’atmosphère de la foule, certains faits divers. L’écrivain observe et pense à haute voix. Elle n’impose pas son avis ni ne donne son opinion, mais regarde et décrit.

C’est moins un journal de sa vie que des carnets de choses vues, des petits cailloux blancs sur le chemin du souvenir. L’époque en images, en sentiments, en petits faits vrais. Elle écrit avec ses sens plus qu’avec sa raison, cette dernière n’intervenant que dans la mise en forme. Une sorte d’instinct de l’information qui me plaît, un regard aigu et neutre qui est proche du mien, le filtre d’une sensibilité sur les faits bruts.

Car l’âme humaine ou animale n’est pas livrée telle quelle, elle est obscure, inavouée. Dans Bêtes, les passants sont cruels d’ordinaire, comme si de rien n’était, en voyant maltraiter des chevaux ou des chiens. Comment se révéleraient-ils dans une guerre ? Vieillesse d’hier, jeunesse de demain montre combien l’enfant est inconnu de l’adulte de ce temps. Mésanges décrit comment ces petits oiseaux s’adaptent à notre présence tout en n’en faisant qu’à leur tête. Cinéma montre l’emprise des images sur les enfants et ouvre des perspectives pour l’enseignement. Sortilèges dit l’inanité des superstitions et des maisons hantées, hantées surtout par des coléoptères toc-toc, des chauve-souris furtives et des rats qui grattent derrière les boiseries.

Nous lisons aujourd’hui avec une certaine ironie la description de « la canicule » de 1924 sous le titre de Chaleur. Une seule journée à 32° à Paris le samedi 12 juillet, les autres jours entre 20 et 29° – pas de quoi s’évanouir ! Or quelques athlètes de cross ont eu un malaise, mal préparés à boire et à s’éventer peut-être. La revue du 14 juillet fut annulée par le ministre de la Guerre – démago – du Cartel des Gauches pour… 25,1° ! (températures citées dans les notes de la Pléiade p.1323). Nous, désormais, savons nous adapter à cette hausse toute relative. Mais Colette touche juste lorsqu’elle incrimine la construction urbaine : « La chaleur est sur Paris comme un cauchemar. Des milliers et des milliers d’êtres humains, par les fenêtres, ne contemplent que des prisons de pierre, des blocs quadrangulaires, des rectangles de zinc chauffés, des cubes de fer ou de ciment. Il y a, lorsque le thermomètre marque ‘désespoir à l’ombre’ quelque chose d’inexorable dans toute limite cubique des regards » p.117 Pléiade.

Colette a de la curiosité pour les choses et les êtres ; elle accumule ses observations comme pour un cabinet de curiosités. Nous ne regardons jamais assez, disait-elle, jamais assez passionnément, sans juger, juste pour observer tel quel. C’est la vie qui va et s’étend, et il n’y a pas de petits sujets pour quelqu’un qui aime écrire.

Colette, Aventures quotidiennes (chroniques), 1924, Flammarion, occasion €14,90

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Nager

« Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » s’exclamait Baudelaire dans un poème célèbre.

Les gamins en premier, qui adorent l’eau et se baigner, nager. Mais les ados aussi, mâles et femelles.

« Tu te plais à plonger au sein de ton image ; Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur », dit encore le poète qui avait gardé une âme d’enfant.

Rien de tel que plonger nu, ou avec le slip minimum conseillé. La peau goûte de toute sa surface l’onde fraîche, les muscles se raidissent à sa gifle.

La mer est un cocon, un ventre maternel, un liquide amniotique. Nager permet de retrouver la paix initiale, celle des premiers instants de la vie.

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Dr Lætitia Barlerin, Chats – tout ce qu’ils essaient de nous dire

En 60 chapitres et 10 erreurs (à éviter), tout ou presque sur le comportement du chat et ses relations avec ses maîtres.

D’abord, le chat n’est pas un chien et n’a pas des comportements ni une alimentation de chien. S’il aime la compagnie, il a besoin de calme et de routine ; s’il adore jouer, surtout lorsqu’il ne peut pas sortir au jardin, il se lasse vite ; s’il se promène volontiers, il ne supporte pas la laisse et ne parcourt pas de longues distances.

Le chat est un félin, donc dort beaucoup, 16 h sur 24 en moyenne. Il est particulièrement actif à l’aube et au crépuscule, heures où les proies sortent, et cet instinct demeure chez le chat apprivoisé depuis des générations. Ce pourquoi il aime se réveiller tôt et manger aussitôt. Mais il aime picorer en journée, comme le chat sauvage au hasard des proies. D’ailleurs, s’il miaule, même devant sa gamelle, ce n’est pas forcément pour demander des croquettes, mais pour quémander de l’attention : qu’on lui parle, qu’on le caresse, qu’on joue 5 mn avec lui.

Le chat demande à être habitué avant d’être caressé. S’il a eu l’habitude tout jeune des humains, si sa mère ne lui en a pas donné la crainte, l’aborder est plus facile. Mais le rituel existe : d’abord sentir la main, puis se frotter pour fixer sa propre odeur sur l’humain, enfin accepter les caresses, mais pas trop. A un moment, ça suffit. Cela dépend des moments, des chats et de la façon dont on caresse. Si l’on est resté parti quelque temps, il faut refixer les odeurs, ce pourquoi le chat a réticence à venir vers vous tout de suite ; il lui faut retrouver ses habitudes et ses odeurs familières.

Pour le reste, beaucoup de conseils pratiques, parfois un peu neuneu – mais les gens dingues de chat sont neuneu, complètement dans leur petit moi égotiste et pas dans l’observation attentive de l’autre. Si le chat pisse sur votre lit, c’est qu’il est perturbé ; s’il se cache, c’est qu’il ne veut pas être dérangé ; s’il s’enfuit, c’est que vous l’avez battu ou grondé, attitudes inadmissibles envers un chat qui ne comprend pas la punition (encore une fois, un chat n’est pas un chien). Il se dresse, mais par récompenses et habitudes, pas par des ordres ni des frappes.

Les relations avec un chat sont celles que l’on doit avoir avec un enfant : dire qu’on l’aime, le soigner et l’observer, suivre ses demandes d’attention sans exagérer. Chacun sa personnalité.

En bref un petit manuel utile pour ceux et celles qui veulent en savoir plus sur la vie avec un chat. Avec plusieurs chats, d’ailleurs, c’est mieux. Ils s’ennuient moins et se confortent en cas de stress. Deux dans un panier, même serrés, pour voyager ou aller chez le vétérinaire, est un conseil de vétérinaire. L’auteur est docteur vétérinaire d’Alfort, spécialisée en comportement animal.

Dr Lætitia Barlerin, Chats – tout ce qu’ils essaient de nous dire, seconde édition 2022, Albin Michel, 301 pages, €15,00

Les chats dans argoul.com

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Frédéric Mitterrand, La mauvaise vie

« Un homme se penche sur son passé », écrit Mitterrand le neveu, reprenant ainsi le titre du prix Goncourt 1928 de Maurice Constantin-Weyer, très lu à l’époque. Pour un être aussi cultivé en serre de la bourgeoisie politico-industrielle, ce n’est pas un hasard. Dans cette autobiographie romancée qu’il qualifie de « mauvaise vie » – ainsi qu’on le dit de certaines femmes dans son milieu – il se justifie de n’être pas dans la norme. Il se sent en effet des désirs érotiques qui dévient de ce qui est requis. Il renverse le roman de la génération de ses parents écrit par Constantin-Weyer pour suggérer qu’un monde se meurt – son monde bourgeois corseté érotiquement correct – tandis que s’installent des immigrants de jeunesse post-68 (il avait 21 ans cette année-là) qui colonisent les mœurs et cultivent l’ouverture et les expériences. L’Asie et ses garçons libres, après le Maghreb, devient un nouvel espace de défi et de liberté.

C’est que le troisième fils de Robert Mitterrand, frère du président de gauche, est un être sensible qui a mal supporté la brouille de ses parents et leur divorce quand il avait 12 ans. Lui le petit dernier, au frère aîné de sept ans plus vieux que lui, s’est senti abandonné. Trop mignon pour n’être pas considéré par les grands comme une fille, trop affectif pour ne pas tomber amoureux dès le plus jeune âge de compagnons d’école, de héros pour la jeunesse (Alix l’intrépide, Le prince Eric, Bob Morane), d’acteurs de cinéma (George Hamilton, Yul Brynner en pharaon, Robert Hossein), des amis de ses frères qu’il voit torse nu au bord de la piscine. Nul n’est maître de ses désirs, qui folâtrent en liberté comme Éros, mais seulement de ce qu’on en fait.

Tenu par son éducation plutôt stricte (« la méchante » gouvernante qui l’a dressé à la trique jusqu’à ses 10 ans) et par l’amour de sa mère et de sa grand-mère, le mauvais exemple de ses frères libérés et fêtards n’a pas empêché de leur part une certaine protection. Il s’est donc senti en marge mais toléré, l’ami Quentin par exemple le traitait de « petit con » avec une certaine affection tandis que petit frère de Quentin, Minou, avait compris son désir pour lui et en jouait. Son milieu Neuilly-et-grand lycée parisien lui a permis de côtoyer des vedettes, telles Michèle Morgan et Bourvil, avec qui il a tourné dans Fortunat d’Alex Joffé lorsqu’il avait 13 ans. De là date sa passion du cinéma, art de l’illusion où l’on peut paraître autre que l’on est et se faire aimer. Il a ainsi rendu hommage à deux actrices françaises dont il ne donne pas le nom (« jamais de nom ») mais dans laquelle il est aisé au lecteur cinéphile de reconnaître Catherine Deneuve – sa sœur et sa fille – ainsi que Françoise Sagan.

Ce qui a fait scandale est bien sûr la charge Le Pen contre « la pédophilie ». Comme d’habitude, la politicienne avait repris une note de son staff politique sans aucune distance ni sans avoir lu le livre. Elle a accusé F. Mitterrand de tourisme sexuel en Thaïlande et en Indonésie alors qu’il suffit de lire pour constater qu’il s’agit de jeunes hommes tout à fait majeurs, autour de 20 ans. Dans ces pays, les gens considèrent qu’« il est bon de s’amuser avec des garçons » dans leur jeunesse, ce qui n’empêche pas lesdits garçons d’avoir une copine puis de se marier et d’avoir des enfants. On peut réprouver ces mœurs en soi, ou préférer qu’elles n’aient pas lieu dans nos contrées, ou mettre un couvercle de déni dessus, cela n’empêche qu’elles existent et que la génération post-68 les a expérimentées. Mitterrand le ministre ne fait que rapporter ses souvenirs – plutôt glauques et qui n’incitent pas vraiment à l’imiter.

L’auteur évoque en revanche avec pudeur les deux enfants tunisiens qu’il a adoptés, chacun vers l’âge de 10 ans, comme s’il voulait reprendre avec eux son développement personnel interrompu par le divorce de ses propres parents. Comme s’il voulait aussi se faire pardonner par son milieu et par la société d’être ce qu’il est, un fruit sec, et continuer la lignée des trois enfants sur l’exemple familial. Il aurait en effet un fils naturel en plus de deux adoptés. Mais il ne parle guère de leur éducation ni de l’amour qu’il peut leur porter ; ne sont-ils à ses yeux que de beaux « objets » à regarder ?

Je n’aurais pas acheté ce livre, ni ne l’ai lu à sa sortie, mais je l’ai trouvé dans l’une de ces bibliothèques des champs et des rues où les gens se débarrassent des livres en les donnant au tout venant. Tout est bon à découvrir pour qui a l’esprit curieux et ouvert. Frédéric Mitterrand écrit bien, avec des phrases un peu longues et traînantes comme sa diction, parfois. Ce qu’il raconte est au fond le cri d’une solitude, constitutive de ses désirs déviants de mal aimé. Malgré les revendications des divers « genres » et des « pratiques », l’homosexualité est et restera mal acceptée parce qu’elle dérange, surtout parmi les hommes qu’elle touche dans leur virilité, l’image qu’ils veulent se donner.

Rien d’étonnant à ce qu’une Le Pen en profite pour se faire le chantre de « la famille » bien tradi et hétéro, bien qu’elle chante le contraire en disant ne pas avoir de problème avec l’homosexualité. C’est pure démagogie : après tout, le fantasme des immigrées qui pondraient des petits comme des lapins a la vie dure. L’INSEE vient de le battre en brèche dans une note où il étudie la descendance des femmes immigrées en France sur le temps long : seule l’éducation réduit la natalité pour la faire ressembler à celle des autres, ce pourquoi les femmes venue d’Afrique font plus d’enfants que les autres aujourd’hui. Mieux vaudrait encourager l’éducation des femmes pour éviter le « grand » remplacement – et encourager les Français à faire des enfants en leur donnant les moyens de les élever correctement.

Frédéric Mitterrand, La mauvaise vie, 2005, Pocket 2006, 376 pages, occasion €1,20, e-book Kindle €9,99

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C.R.A.Z.Y. de Jean-Marc Vallée

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

La famille, c’est fou – crazy comme on dit au Québec qui résiste à l’anglais. Famille catholique, ouvrière, macho : pas moins de cinq garçons, virils comme leur père Gervais Beaulieu (Michel Côté). Mais, euh… tous différents – comme il est d’usage.

C.R.A.Z.Y. comme l’initiale de chacun des cinq prénoms : Christian (Jean-Alexandre Létourneau de 15 à 17 ans, Maxime Tremblay adulte), Raymond (Antoine Côté-Poivin de 13 à 15 ans, Pierre-Luc Brillant adulte), Antoine (Sébastien Blouin de 12 à 14 ans, Alex Gravel adulte), Zachary (Émile Vallée de 6 à 8 an, Marc-André Grondin de 14 à 21 ans), Yvan (Gabriel Lalancette de 8 à 9 ans, Félix Antoine Despathie de 15 à 16 ans).

Crazy comme le morceau de Patsy Cline que le père adorait dans sa jeunesse. Christian est l’intello, qui lit tout, tout le temps ; Raymond est la brute ouvrière, macho et solitaire, violent et vite drogué ; Antoine est le sportif musclé mais péteux ; Zachary est tout l’inverse, le fifils à sa mère, né comme Jésus le jour de Noël, qui a un « don » mais qui se voit en David Bowie ; Yvan est Bouboule, le petit dernier trop nourri.

Nous sommes dans les années 1966-1980, les enfants grandissent dans une société restée traditionnelle mais tourmentée par la modernité venue des States et du Royaume-Uni. Ils ne répondent pas aux désirs de miroir du papa. La maman Laurianne (Danielle Proux) les accepte tels qu’ils sont, dans son rôle traditionnel de mère. Zac, dès 6 ou 7 ans préfère jouer à la maman comme les filles, mais résiste car il admire son père ; il refuse de jouer avec la petite voisine Michelle (Marie-Michelle Duchesne) pour laver la voiture avec papa. Mais il met le peignoir de maman et ses colliers pour mignoter le gros bébé Yvan (Alexandre Marchand à 3 mois), qu’il est le seul à réussir à calmer lorsqu’il a mal ou qu’il pleure. Il a un « don », conforté par la mère Tupperware de la communauté. Mais de la sensibilité aux autres à la superstition magique, il y a un pas. Lui n’y croit pas, sa mère si. Toute la famille téléphone dès que quelqu’un s’est fait mal, il suffit que Zac pense à elle ou lui pour qu’il guérisse. Effet placebo – toujours très efficace.

Mais de la sensibilité à la sensualité, ne va-t-on pas vers la gayté ? L’enfant porte toujours le col largement ouvert, l’adolescent dort quasi nu et entreprend dès 14 ans de se muscler torse nu devant le miroir, avant de se branler dans la voiture paternelle avec un copain, chacun de son côté (« un acte manqué » dit le psy, pour faire accepter au père la différence du fils). Si les autres compensent dans les études, la violence ou le sport, Zac préfère la musique, le rock des années 70 à tendance hippie où les hommes acceptent leur part de féminité. Il a le rythme dans le sang, comme son père, et réussit comme DJ dans les bars, gagnant plus que lui à l’usine.

Est-ce hérédité ou éducation qui vous fait aimer les semblables ? Le père croit que c’est l’éducation et se reproche de n’avoir pas su ; la doxa anglo-saxonne croit plutôt aux gènes et, pour les cathos, à la griffe du diable. Le Zac ado porte d’ailleurs une coiffure et un sourire méphistophéliques, rusé, cruel, jouissant de voir son frère aîné se vautrer dans la came et la brutalité.

Le père perd l’un des cinq, trop drogué malgré ses promesses, et un autre est pédé. Il est désespéré et l’exprime à son fils Zac de 20 ans dans une scène très réussie. « J’sais pas quoi t’dire. Que tu comprennes qu’t’es pas comme tu penses. T’vas rater les plus belles choses qu’t’as dans la vie : d’avoir des enfants. Y’a rien d’pu beau. (…) Si tu penses qu’y a rien à faire, qu’tu peux pas changer, j’pourrais pas accepter ça, j‘serais pas capable. »

Zac a des tentations, mais il les refuse ; il se bat avec un condisciple lycéen qui serait enclin aux pipes ; il expérimente le « shot » bouche à bouche (avec un joint entre les deux) qui n’est pas un baiser entre ados, même s’il en a l’apparence pour qui le voit. A 20 ans, chassé par son père, il effectue un pèlerinage en Israël « sur les pas de Jésus » pour qu’Il lui dise, le révèle. Dans un bar gay, un beau blond (Philippe Muller) le drague et couche avec lui, mais ce n’est pas concluant, Zac n’aime pas vraiment. N’est-ce pas la crainte du père qu’il vire pédé qui l’a conduit à tenter le diable ?

Au retour au Canada, il reprend sa relation avec la voisine Michelle (Natacha Thompson), qu’il a baisée sans amour, avec violence pour s’affirmer macho, mais qu’il souffre de ne pas aimer « comme tout le monde ». Raymond meurt et son père étreint Zac, dans l’émotion.

Le garçon trop tendre va probablement finir dans le rang, hétéro affiché, avec des gosses, malgré sa sensibilité, sa sensualité et ses tentations. Le film ne va pas plus loin et laisse ouvert le destin. Peut-être parce que chacun, au fond, le choisit. L’orientation sexuelle n’est pas binaire mais faite de multiples gradations, variables au cours de la vie, et qui ne sont pas « essentielles ».

Une histoire très humaine où un fils cherche un père pour se construire, lequel cherche un fils dans lequel se reconnaître. Sous les airs de Pink Floyd, Rolling Stones, David Bowie, Patsy Cline, Giorgio Moroder, The Cure et Charles Aznavour. Et des québécismes de langage parfois à sous-titrer, parfois savoureux – comme fif pour pédé, peut-être abrégé de « fifille ».

Mais il a fallu dix-huit ans pour qu’il atteigne les chaînes télé nationales françaises en mai dernier… Cela n’aurait jamais eu lieu si Le Pen était passée, avec son moralisme pétainiste, enamouré devant Orban et poutine.

DVD C.R.A.Z.Y., Jean-Marc Vallée, 2005, avec Michel Côté, Marc-André Grondin, Danielle Proulx, Émile Vallée, Pierre-Luc Brillant, Koba 2022 version restaurée, 2h09, €10,24, Blu-ray €15.00

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Tolkien, Bilbo le hobbit

Bilbo Baggings, appelé Bilbon Saquet dans les films, est un hobbit, un personnage imaginaire de fantaisie inventé pour les contes que l’auteur écrivait pour ses enfants. Le terme hobbit viendrait peut-être de hob qui, en anglais littéraire, signifie le coin du feu, l’endroit du foyer où une bouilloire reste à chauffer dans la cheminée. « Le son de sa bouilloire sur le foyer lui parut toujours par la suite encore plus mélodieux », dit le narrateur de Bilbo à la fin de ses aventures. Le hobbit est un personnage qu’on dirait pot-au-feu, aimant manger et fumer la pipe, heureux dans son trou de Cul-de-Sac (Bag End).

C’est ce personnage peu aventureux qui va vivre des aventures hors du commun, sortant de sa coquille comme de lui-même pour se révéler héroïque. C’est une leçon initiatique comme en délivrent tous les contes destinés aux enfants. Se remuer ne fait jamais envie mais procure de grandes satisfactions par la suite. Voir du pays permet de relativiser ses préjugés et d’apprendre des choses nouvelles. Se frotter aux autres fait admettre que l’égoïsme n’est pas payant et que trop convoiter mène à tout perdre. Quant au courage, ce n’est pas de n’avoir jamais peur mais de surmonter sa peur.

Un jour qu’il est en train de fumer sa pipe confortablement installé au soleil, devant son trou de hobbit si confortable, aux réserves bien garnies, Bilbo reçoit la visite d’un vieux à barbe blanche, Gandalf. Il ne sait pas encore qu’il est magicien et qu’il va lui jouer un tour à sa façon. Il l’invite pour le thé au lendemain, mais c’est une paire de nains qui se présente. Le hobbit n’est pas un homme, il est de la taille d’un enfant, les pieds nus et velus et les oreilles fines, mais les nains sont les nains : bourrus, ventrus, avides. Ils se présentent par vagues de deux à la porte, avec à la fin Gandalf. Ils sont jusqu’à treize avec à leur tête Thorin. Le hobbit est ahuri et les nourrit mais tout s’éclaire.

Il s’agit d’une mission : récupérer l’or ancestral du royaume perdu des nains, caché sous la Montagne solitaire et gardé par un dragon féroce crachant le feu, Smaug. Pour cela il faut y parvenir au travers de territoires hostiles peuplés de trolls, gobelins, wargs, ours, elfes et même des hommes qui habitent une île sur un lac au confluent des deux rivières des Terres sauvages. Il faut ensuite s’introduire par une porte dérobée dans la montagne, faire fuir le dragon et le tuer, enfin récupérer l’or et les objets précieux. Bilbo est réputé « cambrioleur », astucieux et plein d’initiative malgré son existence paisible et casanière.

Les voilà donc partis, ils passent le col des Monts brumeux où une grotte salvatrice aux tempêtes sert de piège aux gobelins qui vivent dans les cavernes. Quatorze sur les quinze se font prendre et se libèrent grâce aux tours du magicien qui a pu s’échapper in extremis. Bilbo perd les nains et rencontre le Gollum, être falot et aigri qui dévore ceux qui s’aventurent dans les tunnels mais a perdu son trésor, l’anneau qui rend invisible. Que Bilbo trouve et empoche sans y penser, jusqu’à ce qu’il découvre grâce aux marmonnements du Gollum qui lui pose des énigmes sa vertu et en use pour s’échapper et rejoindre les nains à la porte de la montagne. Ce sont alors les wargs qui les pourchassent, montés par les gobelins assoiffés de vengeance, des aigles qui les sauvent des arbres où ils se sont perchés mais que le feu bouté par les ennemis est sur le point d’abattre. Ils n’ont plus rien mais rejoignent Beorn, l’homme ours, qui les héberge, les nourrit et les rééquipe pour la traversée de la forêt Mirkwood, domaine des elfes et des forces maléfiques.

Gandalf les quitte à l’orée, ayant une mission dans le sud à remplir. Laissant malencontreusement le sentier qu’on leur a fait jurer de toujours suivre parce qu’ils sont affamés et perçoivent des bruits de festin, ils se retrouvent piégés par des araignées géantes et leurs toiles engluantes. Bilbo use de toute son astuce pour les en délivrer, mais ils sont pris par les elfes qui voient d’un mauvais œil ces envahisseurs qui sèment le trouble. C’est encore une fois le hobbit, grâce à son anneau qui rend invisible, qui sauve les nains en les cachant dans des tonneaux qui sont jetés en train à la rivière jusqu’au port des hommes sur le lac, qui les rempliront de marchandises.

La Désolation de Smaug n’est pas loin au nord, dévastée par le feu du dragon, et les treize nains plus le hobbit s’y aventurent pour trouver l’entrée cachée de la montagne. Une carte qui a été léguée au chef des nains, aux runes gravées en filigrane seulement visibles les jours de pleine lune, montre le plan de l’entrée et une clé, récupérée par Gandalf, sert à ouvrir la caverne. Bilbo s’y aventure seul, sans aucun bruit, et trouve le dragon assoupi sur son tas d’or, le ventre à l’air dont une partie de chair vulnérable sous le sein gauche. Il en prend note. Cela servira à l’archer Brandon, chez les hommes, pour ajuster sa dernière flèche et mettre à mort le dragon venu dévaster la ville. Car Smaug renifle l’odeur des nains et celle, inconnue pour lui, du hobbit. Il découvre en volant alentour les poneys de bât prêtés par les hommes et s’en repaît avant de s’envoler vers l’île des hommes qui ont aidé les nains, pour se venger.

Tout finira bien, c’est un conte accessible dès 8 ou 9 ans mais que les adultes ont plaisir à lire. Le livre plus que le film sollicite l’imagination et les rebondissements incessants conservent l’attention. Les personnages sont typés et certains sympathiques, le hobbit, le magicien, l’archer, parfois les elfes et les nains mais pas toujours.

Écrit dès les années 1920 et publié en 1937, le conte prend son inspiration dans les peuples d’Europe qui se déchirent : les hobbits seraient plutôt irlandais paisibles et neutres, les gobelins les Allemands nazis féroces et prédateurs, l’île des hommes l’Angleterre commerçante, les nains les Juifs industrieux et avares mais bons garçons quand on les connaît, les elfes les Américains souvent généreux et évolués en technique ; quant au dragon, ce peut-être le communisme rouge de l’URSS qui dévore et foudroie. Qui le sait ? Les métaphores font sens.

La suite sera le cycle du Seigneur des anneaux.

John Ronald Reuel Tolkien, Bilbo le hobbit, 1937, Livre de poche 2014, traduction Francis Ledoux, 480 pages, €6,90

DVD Le Hobbit – la trilogie : Un voyage inattendu (2012), de La Désolation de Smaug (2013) et de La Bataille des Cinq Armées (2014), version longue, Warner Bros Entertainment France 2015, 8h31, €29,84

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Colette, La maison de Claudine

Vers la cinquantaine – c’est l’âge habituel – l’auteur se penche sur son passé. C’est que la guerre de quatre ans et des millions de morts par boucherie est passée par là, ramenant chacun à l’essentiel de son existence. Que sa fille Bel-Gazou grandit et lui rappelle sa propre enfance. Que son mari Henry de Jouvenel est accaparé par ses affaires diplomatiques. Que son beau-fils aîné Bertrand, 16 ans et demi, au bord de la mer en Bretagne, à Rozven, fait parler la belledoche : « Pourquoi ne racontes-tu pas ton enfance, puisque tu l’as aimée ? »

De fil en aiguille naissent ces contes de l’enfance de Claudine/Colette. Le frère aîné qui, à 13 ans, composait des cercueils et leurs épitaphes deviendra étudiant en médecine… La belle-sœur aînée aux longs cheveux qui lisait tant et plus des romans deviendra mère de famille et fâchée avec Sido. Les chiens et les chattes sont de la famille.

La mère, Sidonie, prend peu à peu de l’importance, révélée par les souvenirs qui affluent. Elle s’est mariée avec « le Sauvage », le capitaine Colette. Elle bouffe du curé mais va de ce pas sonner à sa porte… pour se faire offrir une bouture de pélargonium qu’elle convoitait. Elle ne manque aucune messe, mais avec son chien. Quand le curé lui fait remontrance, elle rétorque « qu’est-ce que vous craignez donc qu’il apprenne ? ». Le chien se lève et s’asseoit comme les fidèles – sauf qu’il grogne à l’élévation. « Mais certainement ! (…) Un chien que j’ai dressé pour la garde et qui doit aboyer dès qu’il entend une sonnette ! » Sido est une femme qui pleure à la mort de son mari le Capitaine cul de jatte, mais qui ne peut s’empêcher de rire le soir même devant le jeune minet qui fait des cabrioles, fou comme un chat au printemps.

« Minet-Chéri », ainsi l’appelait sa mère, est une enfant garçon à la sensualité de bête. Elle aime les plantes, les animaux, les gens. Elle les regarde avec tendresse et ironie. Telle cette « petite Bouilloux », trop belle pour tous, promise par les commères à un destin de dévergondée qui fait tourner les têtes mâles et oriente les queues vers le ballon – et qui pourtant deviendra ouvrière, dansera mais ne se donnera pas, restera vieille fille, aigrie parce que nul ne lui convient tant on lui a monté la tête. Ou ce clerc de notaire dont elle a « oublié le nom », célibataire mal habillé, mal nourri, à figure triste, dont se moquent les petites adolescentes abêties par les hormones le midi – les copines de Colette au village. Un jour, le clerc est en retard, le saute-ruisseau de l’office notarial est déjà assis sur le banc de pierre à bouffer son pain. Lorsqu’il surgit, affairé, il porte un journal et confie au gamin : « Ybañez est mort. Ils l’ont assassiné. » C’était un coup du cardinal de Richelieu dans le feuilleton du jour…

La scandaleuse Colette passe un nouveau pacte avec ses lecteurs ; elle met en avant sa jeunesse pure et familiale, les valeurs conservatrices prisées de ceux qui lisent. Des textes propices à donner en « rédaction » aux élèves du primaire (je n’y ai pas échappé). Même si l’enfant est une enfant, donc « marquée par la malice originelle », comme le note un critique en référence à la Bible.

Colette, La maison de Claudine, 1922, Livre de poche 1978, 158 pages, €7,70, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

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L’homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock

Le bon docteur Ben McKenna (James Stewart), de l’hôpital d’Indianapolis, la quarantaine, est venu en Europe pour un congrès médical à Paris. Il profite de son séjour pour prendre des vacances et passe par Rome, Lisbonne, Casablanca avant de se retrouver dans un car pour Marrakech. Il est accompagné de son épouse Dot (Dorothée, Jo dans la version américaine – Doris Day) et de leur fils Alain d’une dizaine d’années (Henry abrégé en Hank aux US – Christopher Olsen).

Le gamin, vigoureux et assez déluré, s’avance dans le car pour aller voir à l’avant les chameaux dans le paysage lorsque l’engin freine brusquement. Alain se rattrape comme il peut et arrache sans le vouloir le voile d’une femme musulmane, au grand dam de son mari qui l’invective furieusement en arabe et le menace. Le docteur se lève pour défendre son fils mais un Français s’interpose ; il parle arabe et calme l’homme puis explique longuement les coutumes locales aux Américains. Le Maroc est alors un protectorat français et les mœurs religieuses sont vivaces, surtout dans le sud. J’ai vu encore des femmes voilées à la fin des années 1970 à Marrakech alors qu’elles ne l’étaient plus à Casa ni à Fès ; cette liberté n’a durée que deux décennies, le voile est revenu avec le rigorisme dès la fin des années 1990.

Le gamin, vigoureux et assez déluré, s’avance dans le car pour aller voir à l’avant les chameaux dans le paysage lorsque l’engin freine brusquement. Alain se rattrape comme il peut et arrache sans le vouloir le voile d’une femme musulmane, au grand dam de son mari qui l’invective furieusement en arabe et le menace. Le docteur se lève pour défendre son fils mais un Français s’interpose ; il parle arabe et calme l’homme puis explique longuement les coutumes locales aux Américains. Le Maroc est alors un protectorat français et les mœurs religieuses sont vivaces, surtout dans le sud. J’ai vu encore des femmes voilées à la fin des années 1970 à Marrakech alors qu’elles ne l’étaient plus à Casa ni à Fès ; cette liberté n’a durée que deux décennies, le voile est revenu avec le rigorisme dès la fin des années 1990.

Le Français dit s’appeler Louis Bernard (Daniel Gélin) et faire des affaires entre la France et le Maroc. Mais il pose surtout beaucoup de questions auxquelles le docteur répond, en Yankee transparent qui n’a rien à cacher (telle est la démocratie). Mais son épouse se méfie de ce questionneur trop précis et reproche à son mari d’étaler ainsi leur vie au grand jour ; un peu de pudeur s’impose. On verra qu’elle n’a pas tort. Même chose avec un couple anglais qui les croise, des regards trop insistants pour être sans arrière-pensées, d’autant qu’ils le retrouvent juste à la table derrière eux au restaurant. Ils se présentent comme les Drayton un fonctionnaire du programme alimentaire mondial (Bernard Miles) et son épouse qui louche un peu (Brenda de Banzie). Elle a reconnu Dot qui était célèbre pour avoir chanté à Londres, New York et Paris. Ils proposent de sympathiser et expliquent les coutumes alimentaires musulmanes : faire ses ablutions manuelles avant tout, manger avec les trois premiers doigts de la main droite seulement, ne jamais user de la main gauche (celle qui se torche le cul dans les pays bédouins). En bref, de l’exotisme. Qu’ils proposent de prolonger le lendemain par la visite commune de la place Jemaa el-Fna et du marché. Louis Bernard devait le faire mais il s’est décommandé.

Le gamin a été laissé à l’hôtel de la Mamounia, le plus réputé de Marrakech, dûment vêtu d’un pyjama, d’une robe de chambre et de pantoufles malgré la chaleur du pays. Avant de partir, sa mère danse avec son garçon et lui chante son air préféré, Que sera sera, ce qui est important pour la suite de l’histoire.

Au lendemain, promenade exotique dans le Marrakech touristique (qui a bien changé depuis), les acrobates de la place et leurs badauds, le marché pittoresque où se presse la foule. Alain est très excité et traîne par la main Madame Drayton qu’il a adoptée, comme souvent les gamins. Soudain, un remous de foule, un Arabe est poursuivi par un autre et par tout un groupe de policiers. Il s’agit de Louis Bernard déguisé en burnous et bruni par maquillage qui, un couteau planté dans le dos, va s’écrouler devant le docteur McKenna. Durant son agonie, il murmure à l’oreille du docteur des mots incohérents que celui-ci s’empresse de noter. Malgré les instances de sa femme qui veut tout savoir, selon le cliché de la gent féminine d’Hollywood, il ne lui raconte rien. Interrogés par la police française alors qu’Alain est confié Madame Drayton pour retourner à l’hôtel, ils ne disent que le minimum pour éviter de passer trop de temps sur une affaire qui ne les concerne pas ; après tout, ils ne connaissaient Louis Bernard que depuis la veille dans l’autocar et celui-ci leur avait fait faux bond pour le dîner promis.

Sauf que Louis Bernard est un homme du Deuxième bureau, autrement dit les services de renseignements français ; il a été chargé d’une mission secrète sous couverture d’affaires. Il doit déjouer un attentat qui se prépare à Londres sur un personnage étranger important. C’est ce que leur apprend l’inspecteur de la police française à Marrakech (Yves Brainville). Durant l’établissement du procès-verbal, McKenna est appelé au téléphone et une voix lui suggère de ne rien dire parce que son fils Alain pourrait en pâtir. Le message susurré au docteur est de contacter Ambrose Chapell à Londres – et McKenna le cache à la police. Le mieux est de quitter la ville dès le lendemain. Sauf qu’Alain est introuvable ; il n’est jamais rentré à l’hôtel et Monsieur Drayton vient de régler sa note. Crise et pâmoison hystérique de la mère à qui le mâle, docteur et mari fait prendre des cachets pour la calmer avant de le lui apprendre, encore une convention d’Hollywood sur les faibles femmes émotives.

Rien de mieux à faire que de retourner à Londres pour aller explorer la piste Ambrose Chapell. A l’aéroport d’Heathrow, une foule est venue acclamer Dot la chanteuse célèbre, et la police est là, prévenue de l’enlèvement probablement par les services français. Il faut dire que les McKenna ne sont en rien discrets, parlant fort, téléphonant depuis l’hôtel, exposant tout – en bons Yankees sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit. Les amis de Londres font irruption dans la suite d’hôtel alors que Ben est en train de téléphoner à l’Ambrose Chapell qu’il a trouvé dans l’annuaire. Il quitte les invités médusés pour se rendre aussitôt à l’adresse et trouve… un taxidermiste dont le père et le fils s’appellent tous deux Ambrose Chapell mais ne savent rien de ce qu’il énonce. Éjecté par les employés, Ben revient penaud à l’hôtel où sa femme, sur un propos anodin d’un invité, se dit qu’il peut s’agir une vraie chapelle nommée Ambrose. Et en effet, il en existe une dans l’annuaire. Elle quitte ses invités pour s’y précipiter et, lorsque Ben revient, ils lui apprennent où elle est allée. Il quitte aussitôt les visiteurs, en comique de répétition irrésistible, pour aller la rejoindre.

Il s’agit d’une chapelle où les Drayton officient comme pasteurs – et où ils détiennent Alain. Qui est d’ailleurs bien traité, toujours en chemise blanche à col ouvert. Il joue aux dames avec la laide organiste, autre convention d’Hollywood où tous les méchants doivent être laids. C’est d’ailleurs le cas du tueur (Reggie Nalder), chargé d’assassiner au pistolet le Premier ministre étranger en plein concert du Royal Albert Hall, au moment même où retentira le coup de cymbales d’une symphonie interprétée par Bernard Herrmann en personne. Alors que Dot part appeler la police, Ben reste après la sortie des fidèles et crie ; Alain lui répond mais, quand il veut s’élancer, il est assommé et laissé à l’intérieur, toutes portes verrouillées afin de gagner du temps. Les Drayton se réfugient en effet à l’ambassade du pays (non nommé) dont le Premier ministre doit être tué. Son ambassadeur est au courant car c’est lui-même qui a commandité les Drayton pour trouver le tueur.

Mais rien ne se passe comme prévu, Dot va crier au moment opportun en plein concert et tout va aller de mal en pis pour les espions. Il ne fallait pas enlever le gamin, on ne touche pas aux enfants car les parents feront tout et même l’impossible pour les récupérer. Alain doit être étranglé pour quitter l’ambassade sans jamais parler mais Madame Drayton ne le veut pas, encore un cliché d’Hollywood, mais positif cette fois, « les femmes » sont plus touchées par les enfants que les hommes. A la réception de l’ambassade, où elle s’est fait inviter après avoir sauvé le Premier ministre au concert, elle interprète ses chansons les plus connues, dont Que sera sera qui plaît tant à Alain. Sa voix porte dans les étages, le garçon la reconnaît, Madame Drayton lui demande de siffler en réponse le plus fort qu’il peut, comme il sait le faire. Son père, qui l’entend, s’aventure de palier en palier et le trouve en enfonçant une porte. Mais Monsieur Drayton survient avec un pistolet et les fait descendre sans scandale pour aller dans la rue. Sauf qu’au dernier moment le docteur le précipite au bas des dernières marches et quitte tranquillement l’ambassade avec son gamin.

La famille au complet retrouve dans la suite de l’hôtel ceux qui se sont invités et c’est la fête.

Le confort sûr de soi et dominateur de la première puissance mondiale après la guerre peut se retrouver brutalement bouleversé par un incident à l’étranger. Être pris pour un autre par un espion peut vous valoir quelques désagrément vitaux. Si le docteur réagit en mâle américain gauche et brut, plus porté à l’action qu’à la réflexion, son épouse qui n’est plus rien après avoir interrompu sa carrière quelques années auparavant, retrouve son rôle de chanteuse pour accomplir celui de mère intuitive, attachée viscéralement à son enfant. D’émotive et presque vulgaire au début, elle prend une stature décidée et pleine d’initiative à la fin. Sa transformation est comme une métamorphose : de « femme de », elle redevient une personne. Ce n’est pas si mal comme leçon pour un film d’espionnage.

DVD L’homme qui en savait trop (The Man who Knew Too Much), Alfred Hitchcock, 1956, avec James Stewart, Doris Day, Brenda De Banzie, Bernard Miles, Ralph Truman, Universal Pictures France 2011, 1h54, €11,21 Blu-ray €16,49

Alfred Hitchcock chroniqué sur ce blog

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Hitchcock, Histoires angoissantes

Vieilles histoires mais histoires éternelles de ruse pour obtenir plus de pouvoir, plus d’argent, plus d’amour. Histoires originales, où la ruse est reine, où l’inventivité prime, où parvenir à ses fins exige un plan… parfois déjoué par le destin ou par l’autre qui ne reste pas inerte.

Ce sont donc vingt nouvelles, tirées du Hitchcock Magazine, qui sont publiées sous le thème de l’angoisse.

C’est un couple de riches qui se jalousent et désirent tirer avantage de la mort de l’autre ; sauf que c’est réciproque et que leurs actes s’annulent jusqu’à s’inverser même. C’est un amnésique à l’hôpital qui se meurt de ne plus se souvenir de rien ; et un petit garçon blessé par une chute de son cheval survient et il découvre qu’il sait consoler. C’est un autre petit garçon qui appelle un soir la police, sa mère et son beau-père sont morts par balle au rez-de-chaussée ; lui voulait aller vivre avec son père mais on ne lui avait pas demandé son avis ; en pyjama, les pieds nus, son père appelé revient pour qu’il vive désormais avec lui ; le garçon n’emmène qu’une boite qui contient ses secrets. C’est une vieille dame abandonnée de tous, que ses enfants veulent mettre en maison de retraite, mais qui se prend de passion pour les violettes tropicales d’Afrique. C’est un jeune couple qui se fait agresser, la jeune épouse est violée, tuée, le jeune mari est menacé mais ne tente rien ; il reproche aux voisins dans ce lieu isolé qui n’ont ni arme, ni téléphone, mais une famille nombreuse, de ne pas les avoir aidés – mais à qui faut-il s’en prendre, sinon à lui-même ?

Ce sont deux chasseurs qui aiment la même serveuse dans les montagnes américaines ; un évadé dangereux rôde aux alentours et chacun se dit que, peut-être, son rival pourrait disparaître à cette occasion. C’est un mari qui prend par habitude des étudiants en stop ; justement en voilà un qui arbore le même logo que l’école dans laquelle il a fait ses études ; son couple va mal, et le crime est parfait. C’est un détenu pour faits mineurs qui croit s’évader en endossant les habits d’un autre, un témoin contre un mafieux ; sauf qu’il n’a pas songé aux conséquences, ni que la Mafia avait de l’imagination. C’est une vieille tante que son neveu voudrait voir disparaître pour claquer l’héritage ; il imagine un piège diabolique qui a pour centre la salle de bain, mais c’est sans compter l’amitié de la vieille avec les enfants du coin et leur savoir scout en matière de morse. C’est une petite fille qui veut se tuer parce qu’elle n’aime pas son beau-père et que sa mère en est emprise ; elle fugue incognito et lorsqu’elle revient, le beau-père est déjà arrêté sur la foi de la lettre laissée par la gamine disant qu’il avait l’intention de la tuer ; la mère en profite. C’est une épouse qui veut divorcer aux torts de son mari qui a une maîtresse ; mais le mari est plus subtil qu’elle et inverse les rôles, se débarrassant à la fois d’elle et d’une maîtresse chanteuse.

C’est un soldat durant la guerre de Corée qui reconnaît un autre homme qui avait agressé, des années auparavant, un vieillard dans un parc et l’avait tué ; il l’avait à peine vu mais l’a reconnu mais, imbécile comme un naïf, il croit qu’il suffit de révéler la vérité pour que tout rentre dans l’ordre moral. C’est un tueur qui vient déclarer ses revenus pour établir ses impôts ; le fonctionnaire lui dit qu’il est illégal d’être « tueur » et qu’il devrait le dénoncer ; commence alors une série de passes d’armes juridiques pour finir par un bel et bon chantage. C’est un malade à l’hôpital qui entend dans le sommeil de son voisin peu avenant une réminiscence d’un meurtre ; il a le tort d’en parler et doit être opéré… justement par le nom qui fut cité dans le rêve de l’autre. C’est encore un jeune flambeur qui voit de l’argent tomber du ciel, un portefeuille très garni du haut d’un immeuble ; il s’en empare mais une fille le retrouve et lui révèle qu’il appartient à un type dangereux, lequel va tenter de le tuer en effet, mais tout se termine bien – même mieux que prévu : aide-toi, le ciel t’aidera. C’est un ouvrier qui travaille de nuit et dont la bonne femme ne fout rien, il doit l’aider pour tout, les courses, les déjeuners, les enfants ; il s’épuise et décide d’en finir avec cette existence d’esclave pour – enfin – pouvoir dormir. C’est un avocat qui a durant deux ans été procureur dans un État sans peine de mort et a fait condamner un meurtrier qui le suit dans les montagnes et le retrouve ; il tire et le blesse au ventre, jouissant de le voir crever à petit feu ; mais l’avocat veut le voir puni et le dénoncer là où il faut, dans un État où la peine de mort existe ; il arrive par un effort surhumain à enfourcher un radeau construit par des scouts et à se laisser dériver jusqu’à la frontière requise où il dénoncera le crime. C’est un auteur qui se repose aux Caraïbes et qui rencontre un vieil indigène adepte de l’alectryomancie – la prévision d’avenir par les graines représentant des lettres que picore un coq attaché ; il ne croit pas à ces fariboles mais le coq, interrogé trois fois (comme Pierre devant le Christ arrêté), désigne par trois fois le mot « mort », cela ne peut que mal finir.

Hitchcock, Histoires angoissantes, 1961, Livre de poche 1988, 319 pages, occasion €1,20

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Colette, Les heures longues 1914-1917

Colette, en ces longues années de guerre, livre aux journaux des articles de circonstance. Mais avec sa vision de femme émancipée, d’observatrice des petits faits vrais. Il s’agit en fait d’un album de guerre comme on dit un album d’aquarelles, ne retenant que quelques vues frappantes de la période douloureuses du conflit.

A l’heure où se sont achevées les « commémorations » de la Grande guerre industrielle du XXe siècle, la boucherie des tranchées, la vanité des galonnés – et la « brutalisation » qui s’est ensuivie dans toutes les sociétés européennes, lire ces courts textes vivants, écrits sur le motif dans leur présent immédiat, a quelque chose de salubre.

Ce n’est pas une chronique mais plutôt une mosaïque, composée de choses vues, de souvenirs personnels, du décentrement d’un voyage professionnel en Italie (qui vient d’entrer dans la guerre, contre les Autrichiens). De la toute bête vie quotidienne en temps de guerre.

Ce sont 46 articles recueillis pour l’édition, d’août 1914 à novembre 1917. Comment la déclaration de guerre est annoncée en Bretagne où séjourne Colette et son mari Henry, dans la campagne, à Saint-Malo, le tocsin, le tambour, le crieur de rue, les larmes des femmes, le pâlissement des adolescents, les bruits de disette à venir, la poissonnière qui n’accepte plus que les pièces et surtout pas les billets. A Paris au septième jour de la mobilisation générale, ce « réservoir » (réserviste) incongru qui n’attendait que ça depuis des années, engagé dès 18 ans puis rengagé, enfin sur le point de se marier pour penser à autre chose, jusqu’à la divine surprise qui le rend tout excité comme un « diable » à 39 ans : « Y a un bon Dieu, monsieur, madame », s’exclame le con fini. Et c’est tout de suite, en octobre, les blessés qui affluent sur Paris, où l’on ouvre les lycées pour y poser les lits ; Colette y est bénévole. Elle dit les amputés, les gueules cassées, la douleur. Et puis le vieux non mobilisable qui fait de la laine chinée au kilomètre pour, à 65 ans, se sentir utile, « trouver un foyer » auprès des dames qui lui apprennent le crochet…

Il y a aussi les lettres que le soldat reçoit, il récrimine contre sa femme qui lui parle de la guerre, de ce qu’elle a entendu dire : lui s’en fiche, de la guerre, il la vit ! Ce qu’il veut c’est avoir des nouvelles banales de la vie civile, comment vont les gosses, si elle a remplacé le papier peint. Quant aux clients, il font « la chasse aux produits allemands » – et les petits malins ne tardent pas à faire des contrefaçons de ce qui est demandé, mais bien françaises. A Verdun, où Colette se rend clandestinement car c’est interdit, pour se rapprocher de son mari Henry mobilisé, le tapissier vend de la margarine, le vendeur de pianos des sardines en boite, il faut bien se débrouiller quand le commerce est anéanti. A Paris, les bourgeoises et les pétasses s’étonnent que leur docteur ne puisse les recevoir : il est mobilisé au front – ah bon ? je croyais qu’il était malade. D’autres réquisitionnent le drap d’uniforme pour se déguiser en petites sous-lieutenantes d’opérette avec képi assorti. La futilité ne quittera jamais les crânes de piaf. Une écervelée a couché avec un Allemand avant le conflit et porte « l’enfant de l’ennemi » dans son ventre qui lui fait honte – mais l’enfant est innocent et Colette se récrie sur les vigilantes de vertu, ancêtres des « chiennes de garde » qui voudraient qu’elle fit « quelque chose » (mais quoi ? L’avortement est alors un crime passible de la peine de mort).

Aux portes de Paris, un refuge pour les animaux de compagnie laissés par leurs maîtres mobilisés en attendant de les reprendre… s’ils reviennent. Les chiens attendent, se tournent vers la porte à chaque fois qu’elle s’ouvre : non, ce n’est pas encore cette fois-là. Des chiens sanitaires sont entraînés au bois, de toutes les tailles et toutes les espèces, pas comme les Allemands qui ne préfèrent qu’une « race » : celle des bergers allemands qu’ils réquisitionnent dans tout le nord de la France occupée.

Colette part en Italie où elle voit des gens beaux, de « petits faunes » garçons, des pères qui s’occupent avec tendresse de leurs enfants, des mères qui les aiment, une marmaille nue qui se baigne dans les flots – cartes postales de la paix, quoi. Même si elle assiste à l’attaque d’un Taube sur Venise, qui lâche une bombe. Cet avion surnommé colombe (taube) est un monoplan autrichien à ailes et queue qui ressemblent à celles d’un pigeon. Comme elle parle étranger, on s’interroge : « Tedesci ? » est-elle boche ? Dans la génération de 14-18, on n’aimait pas les Allemands ; cela changera dans la génération d’après inféodée à Mussolini, tout comme chez nombre de Français inféodés à Pétain.

En France, ce sont les foins, mais les bras manquent. Des gamins de 8 ans comme des vieux de 75 ans sont embauchés pour combler les vides. Les collégiens parisiens sont invités à aller en colonies à la campagne pour aider. Pour un déménagement à Paris, Colette change d’appartement, et les déménageurs sont quatre, « un vieillard désapprobateur et ressemblant à Verlaine, un apprenti de 15 ans au nez rose de campagnol, une sorte de mastroquet asthmatique en tablier bleu et… Apollon. (…) nez spirituel (…) yeux châtains aux cils frisés et (…) menton fendu d’une fossette. Cette beauté dressa pour me parler, hors d’une chemise ouverte, son col de marbre » p.568 Pléiade. Comment, il n’est pas mobilisé, l’athlète ? Eh non, il est le père de sept enfants ; il en avait cinq, il devait partir, puis il a eu des jumeaux : à six enfants à charge, on restait civil.

Des chroniques qui fourmillent de détails véridiques, précieux à nos années ignorantes.

Colette, Les heures longues 1914-1917, 1917, disponible seulement en e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 2, édition Claude Pichois, Gallimard Pléiade 1986, 1794 pages, €69,44

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Montaigne défend Sénèque et Plutarque

Le chapitre XXXII du Livre II des Essais est une « défense de Sénèque et Plutarque », deux auteurs romains que Montaigne révère. « La familiarité que j’ai avec ces personnages-ci, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre maçonné purement de leurs dépouilles, m’obligent à épouser leur honneur. »

Sénèque est un Romain né à Cordoue autour de l’an 0 et mort en 65, qui a été le précepteur de Néron ; stoïcien, il s’ouvrit les veines sur ordre de l’empereur pour avoir participé à une conjuration contre lui. Plutarque est un Grec né à Chéronée en 46 et mort en 125 ; plutôt en faveur de Platon, il s’opposa aux stoïciens et aux épicuriens. Montaigne fait allusion surtout aux Vies parallèles où 56 biographies sont analysées, dont 46 par paires qui comparent Grecs et Romains, tels Alexandre et César, Démosthène et Cicéron.

Montaigne défend Sénèque contre les attaques d’un libelle issu du RPR, la religion prétendue réformée, autrement dit les protestants, ces frondeurs et insoumis du catholicisme d’époque. L’auteur s’inspire du grec Dion, historien contradictoire, dit Montaigne. Car « il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens romains que les grecs et étrangers. » Non par souverainisme latin, mais parce que les Romains sont plus proches de leur sujet et plus aptes à parler des Romains que les allogènes.

Puis il passe à Plutarque sous l’égide de Jean Bodin qui, né en 1529 et contemporain de Montaigne, fut juriste et philosophe politique français. « Jean Bodin est un bon auteur de notre temps, déclare Montaigne, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des écrivailleurs de son siècle, et mérite qu’on le juge et considère. » Mais – car il y a un mais – « Je le trouve un peu hardi en ce passage de sa Méthode de l’histoire, où il accuse Plutarque non seulement d’ignorance (sur quoi je l’eusse laissé dire, car cela n’est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet auteur écrit souvent des choses incroyables et entièrement fabuleuses (ce sont ses mots). » Or croire et relater sont deux choses différentes.

Fabuler, c’est créer des fables, des inventions de toutes pièces. Mais « ce que nous n’avons pas vu, nous le prenons des mains d’autrui et à crédit », dit Montaigne. Autrement dit, raconter ce qu’on dit n’est pas forcément le croire. « Le charger d’avoir pris pour argent comptant des choses incroyables et impossibles, c’est accuser de faute de jugement le plus judicieux auteur du monde ». Or qu’est-ce qui est « incroyable » ? N’est-ce que ce que nous-mêmes ne croyons pas ? « Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens », dit Montaigne. « Et est une grande faute, et en laquelle toutefois la plupart des hommes tombent (ce que je ne dis pas pour Bodin), de faire difficulté de croire autrui ce qu’eux ne sauraient faire, ou ne voudraient. »

De quoi s’agissait-il ? De cet enfant spartiate qui a préféré se laisser déchirer le ventre par un renardeau qu’il avait dérobé, plutôt que de laisser découvrir qu’il l’avait volé – ce qui était la honte suprême à Sparte. « Il est bien malaisé de borner les efforts des facultés de l’âme, là où des forces corporelles nous avons plus de loi de les limiter et connaître », analyse Montaigne. Autrement dit, le stoïcisme, la résistance à la douleur, peut aller très loin – plus qu’on ne peut le souffrir ou le croire soi-même. Et de citer ces jeunes garçons fouettés au sang sans un mot par religion devant l’autel de Diane, un paysan espagnol, Epicharis le grec, de simples paysans dans les guerres civiles – de religion – qui dévastent la France : tous ont résisté à la torture et n’ont rien dit. Pourquoi pas un gamin de Sparte élevé à la dure et habitué à souffrir ? En quoi cela serait-il « incroyable » ?

Lorsque Plutarque a des doutes, il ajoute d’ailleurs « comme on dit », en historien soucieux de relater sans pourtant y prêter foi. Tel « Pyrrhus, que, tout blessé qu’il était, il donna un si grand coup d’épée à un sien ennemi armé de toutes pièces, qu’il le fendit du haut de la tête jusqu’en bas, si que le corps se partit en deux parts. » Là, on ne peut guère le croire car l’effort humain serait trop grand et l’épée trop solide. Et justement Plutarque a « ajouté ce mot : « Comme on dit », pour nous avertir et tenir en bride notre croyance. »

Montaigne ironise sur la vanité de ceux qui croient être la mesure de toutes choses et juger souverainement de ce qui existe et de ce qui ne saurait exister. « Il semble à chacun que la maîtresse forme de nature est en lui ; touche et rapporte à celle-la toutes les autres formes. Les allures qui ne se règlent aux siennes, sont feintes et artificielles. Quelle bestiale stupidité ! » Et pourtant, nos conventions sociales, notre « morale » (et même nos valeurs des Droits de l’Homme, disent même certains dans le sud et à l’est), ne sont-elles pas de même vanité ? Croire que ce que nous considérons comme normal et décent est la Vérité même, n’est-ce pas orgueil insensé ou faculté d’esprit bornée ? Comme si personne ne pouvait juger autrement que soi, connaître d’autres mœurs et d’autres tabous, coucher avec sa sœur, manger des vers blancs, aller mendier tout nu, offrir sa fiancée pour coucher à l’ami… ? C’est pourtant ce qui se pratique en d’autres temps et d’autres sociétés que la nôtre, en Égypte antique, en Amazonie, en Inde, en Polynésie ou chez les vikings, pour illustrer ces exemples.

Quand Plutarque compare les hommes illustres, « il ne les égale pas pourtant ». Il fait des paires « et les juge séparément », dit Montaigne. On peut contester la méthode et les appariements, mais « ce n’est rien dérober aux Romains pour les avoir simplement présentés aux Grecs. » A titre de grands exemples d’où tirer des leçons pour soi. « Et encore que je reconnaisse clairement mon impuissance à les suivre de mes pas, je ne laisse pas de les suivre à vue et juger les ressorts qui les haussent ainsi, desquels j’aperçois aucunement en moi les semences ». D’où l’intérêt toujours de lire Sénèque et Plutarque, malgré les critiques.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Crin-blanc d’Albert Lamorisse

Crin-blanc est un bel étalon sauvage que les hommes veulent capturer et dresser. Falco est un beau gamin pêcheur de 10 ans qui vit en Peau-rouge en Camargue, région isolée et désertique en cet après-guerre. Ces deux indomptés vont se rencontrer et l’amitié naître. L’histoire est minimaliste (et ne dure que 40 minutes), le noir et blanc donne du contraste et les deux héros, le cheval et le garçon, sont vigoureux et entiers. De quoi faire une belle histoire qui, 70 ans plus tard, n’a rien perdu de sa force.

alain emery 11 ans sur crin blanc

Lors du tournage en 1951, nous sommes six ans après la fin de la guerre mondiale et Staline va disparaître deux ans plus tard. C’est dire combien les autoritarismes d’État (fascisme, nazisme, communisme, et même capitalisme industriel américain) font l’objet d’un rejet violent dans l’imaginaire de l’époque. La liberté, la vie hors civilisation, les grands espaces et la rude nature donnent un nouvel élan à la génération du baby-boom, née dès 1945. Crin-blanc arrive à ce moment privilégié.

11 ans torse nu alain emery et crin blanc

Falco est pareil à l’Indien, vivant en osmose avec ce milieu mêlé de Camargue où se rencontrent la terre et l’eau, le fleuve et la mer. Le jeune garçon vit à moitié nu, sans chaussures et les vêtements déchirés, la peau cuivrée par le soleil, les cheveux blondis par le sel et le corps sculpté par la course. Il pêche dans la lagune, il rapporte une tortue à son petit frère, il chasse le lapin pour le faire griller aussitôt sur un feu de brindilles, il monte à cru l’étalon sauvage. Les gardians de la manade Cacharel sont à l’inverse fort vêtus de gilets sur leur chemise, enchapeautés et armés de lassos, ils montent lourdement en selle. Ils sont les cow-boys civilisés contre le gamin sauvage. Il refuse le dressage et l’autorité machiste, rétif comme le cheval farouche.

Notez qu’il n’y a que des mâles dans ce film noir et blanc, même le bébé bouclé blond aux cheveux de fille est un petit garçon, le propre fils Pascal du réalisateur ; les deux enfants vivent avec leur grand-père, chenu à longue barbe. L’apogée du récit est le combat entre étalons pour la possession des femelles, sous le regard des gardians. Nous sommes dans un monde dur, où l’âpreté du paysage de confins exige des hommes la lutte continuelle. L’amitié entre l’étalon et le garçon est virile, bien loin de la sentimentalité qui sera celle de Mehdi avec les chevaux dans les années 60, dans Sébastien parmi les hommes.

alain emery 11 ans galopant sur crin blanc

Peu de dialogues d’ailleurs, surtout du mouvement : de longues chevauchées, des fuites, des passages en barques, une chasse au lapin, un rodéo en corral. Le gamin n’est pas épargné, jeté à terre, traîné dans la boue de lagune, désarçonné plusieurs fois. Maladresse d’habilleuse, le spectateur peut le voir, durant le même galop, chemise fermée jusqu’à la gorge puis ouverte jusqu’au ventre, à nouveau refermée le plan suivant, ou encore, après avoir été traîné plusieurs minutes au bout de la longe par l’étalon en pleine force, se relever sans qu’aucun bouton n’ait sauté ni que le tissu en soit plus déchiré…

Malgré la référence à l’Ouest américain, nous sommes bien sur les bords de la Méditerranée où le happy end ne saurait exister. Ce monde est celui de la tragédie grecque, de la corrida espagnole, de l’omerta sicilienne. Le pater familias est le maître absolu, tout doit plier devant sa volonté, animal comme être humain. Ce pourquoi le grand Tout est le seul refuge contre la tyrannie, le seul lieu mythique à l’horizon où le ciel et l’eau se confondent, où cheval comme enfant puissent se rejoindre sans les contraintes impérieuses des mâles blancs occidentaux.

DVD Crin_blanc et le ballon_rouge

C’était un autre monde, celui encore de la France des années 1950, qui sera balayé d’un coup en mai 1968. Alain Emery, 11  ans, élevé dans les quartiers nord de Marseille, a été sélectionné sur près de 200 garçons de 10 à 12 ans par une annonce parue dans Le Provençal, sur l’incitation d’une amie de sa mère. Son visage aux traits droits, son air grave, son teint sombre, donnent à son personnage une incarnation fière et violente qui a contribué sans aucun doute à la durée du film.

Alain Emery n’est pas « acteur », il ne sait pas « jouer » – il ne sait qu’être vrai. Ce pourquoi le tyrannique Albert Lamorisse l’a qualifié « d’enfant qui ne sait pas sourire ». Mais vit-on une tragédie en rigolant ? Il n’y a pas que des pagnolades dans le cinéma du sud. Et c’est probablement toute la présence de ce gamin résolu et hardi qui donne encore son sens au film.

Crin-blanc, film d’Albert Lamorisse, 1953, Grand prix Cannes 1953 et prix Jean Vigo 1953, suivi du film Le ballon rouge, Palme d’or Cannes 1956, réédition Shellac sud 2008, + 2 bonus, €14.95

Alain Emery a incarné aussi à 25 ans Mato dans le feuilleton français de Pierre Viallet en 1965, Les Indiens

Alain Emery dans Le Midi libre, janvier 2012

Les critiques à côté de la plaque des wikipédés

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Alignements de Carnac

Nous quittons l’Hôtel des Alignements pour nous rendre aux alignements réels, à un quart d’heure de marche. Le temps est gris, venteux, frais. À la Maison des Mégalithes, un court film nous explique quand et quoi. Menhirs et dolmens datent du néolithique de -5000 à -2500. Il s’agissait d’une société d’agriculteurs, hiérarchisée comme le prouve la tombe de chef du tumulus Saint-Michel découvert à Carnac sous la chapelle élevée sur la butte artificielle qui a nécessité des milliers d’heures de travaux. Des haches votives en jadéite et des perles de colliers en variscite, matériaux venus des Alpes italiennes et d’Andalousie lui servaient de parures. Ces haches n’étaient pas destinées au travail car trop fragiles et précieusement taillées puis polies ; elles avaient une fonction symbolique de pouvoir, une « magie ».

Avec une jeune conférencière du coin très brune, probablement étudiante, nous visitons les alignements du Ménec, juste en face, de l’autre côté de la route de Kerlescan. Le Ménec est le principal alignement, les autres s’étendant sur environ 4 km jusqu’aux dolmens de Kerlescan, au-delà du cromlech du même nom, que nous ne verrons pas. Se succèdent les alignements de menhirs du Ménec, ceux de Kermario, enfin de Kerlescan. Des passerelles en bois permettent de voir les alignements sur leur pourtour, sans piétiner dedans. La terre en effet se tasse et, comme une gencive les dents, déchausse les menhirs. Seules les visites guidées en groupe sont autorisées. Les guides nous demandent d’ailleurs de marcher sur les ajoncs, plantes invasives qui prennent trop de place.

Les alignements du Ménec, avec leurs 1050 menhirs dressés sur 11 lignes, vont en dégradé des plus hauts menhirs d’environ 4 m de haut aux plus petits de 30 cm, du sud-ouest au nord-est sur 950 m de long et 100 m de large. Ils sont terminés par un cromlech, demi-cercle de 71 menhirs au ras des maisons du hameau du Ménec. Beaucoup ont été détruits, récupérés, retaillés, servant à bâtir l’église et quelques maisons. La roche, la granulite, affleure dans les environs et a été utilisée sur place, dans la meilleure lignée du consommer local qui est le fantasme écolo de notre post-modernité. On l’extrayait en utilisant ses fissures naturelles (diaclases) et en y enfonçant des coins de bois mouillés qui faisaient gonfler la pierre, puis des écarteurs en pierre, jusqu’à l’éclater.

L’intérêt pour ces pierres dressées naît au XIXe siècle dans la lignée du romantisme avec l’Écossais James Miln (né en 1819) et le tout jeune Carnacois de 10 ans, Zacharie Le Rouzic (né en 1864). Il a quitté l’école pour suivre son maître archéologue déjà âgé de 45 ans et sensible à la curiosité du jeune garçon. Zacharie s’est formé tout seul et a pris sa suite, effectuant des fouilles, faisant appel à l’opinion érudite afin de protéger les sites, ce qu’il parviendra à faire en 1928 en les faisant classer Monuments historiques. Il est décédé en 1939. Carnac, sur la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO, n’a toujours pas obtenu le label.

Les menhirs en granit du coin ont été transportés sur des rondins. Une expérience de juillet 1979 sous la direction de Jean-Pierre Mohen a prouvé que 250 hommes pouvaient tirer 32 tonnes. Cet exploit social était un événement collectif qui soudait la communauté et s’effectuait peut-être avec des cérémonies. Pour leur érection, il fallait creuser dans le sol un calage profond d’une trentaine de centimètres à deux mètres selon la taille du menhir, y installer quelques pierres de retenue, tirer la pierre dans un berceaux de bois sur des rondins posés sur des rails de bois pour éviter au maximum les frottements, dresser le menhir à l’aide d’une chèvre, de leviers et de câbles en chanvre depuis son sommet, enfin de caler la base avec des pierres, de la terre, du sable et des cendres. Les cendres au pied des menhirs ont été datées par le carbone 14 de -3500.

L’étudiante nous énumère les différentes hypothèses sur leurs fonctions.

• La légende de Saint Cornély qui aurait figé l’armée de soldats païens à sa poursuite n’est plus crue par personne.

• L’hypothèse du marquis de Robien en 1755 que les menhirs étaient des stèles de sépulture ne tient pas car aucun os n’a été trouvés à leur pied.

• Le culte druidique de La Tour d’Auvergne en 1805 n’a rien qui l’atteste

• Le culte phallique des pierres « dressées » milieu XIXe est plus un fantasme de mâle en rut ou de femmes en mal d’enfant qu’une hypothèse crédible

• Le culte solaire ou du zodiaque du celtomane Jacques Cambry début XIXe est marqué par le nationalisme mais attesté par rien

• L’observatoire sismographique de Pierre Méreau en 1992 suggère que, placés sur les failles, les menhirs alignés seraient des détecteurs de tremblement de terre. Pourquoi pas ?

• L’idée d’un observatoire astronomique des étoiles et des astres pour calculer les équinoxes et les solstices afin de régler les semailles et les fêtes religieuses reste la plus probable, car des calculs permettent de le vérifier.

• L’hypothèse du passage symbolique vers l’autre monde comme les torii japonais, dernière née en raison de la mode ésotérique, n’est pas incompatible avec l’hypothèse astronomique mais ne permet pas d’être prouvée. Elle est celle de Serge Cassen, directeur de recherche au CNRS. Les espaces entre les pierres seraient des passages, des « seuils ». Il insiste sur la notion de limites posées par les humains dans le paysage : limite entre ce qui vient de la mer et ce qui vient de la terre, entre le monde des morts et celui des vivants. Le mot limite est, là encore, à la mode en notre période de migrations et de « frontières » remises en cause, sans que l’on s’interroge sur son bien-fondé à chaque cas.

• L’attraction populaire, antique pour la spiritualité et le culte funéraire comme contemporaine pour le tourisme et le patrimoine, n’est pas négliger…

Dans le groupe d’à côté, j’observe un kid blond de 7 ans en mini-short et T-shirt sans manches. Il a froid avec le vent et l’immobilité, j’ai moi-même endossé mon coupe-vent. Comme tous les enfants, il rentre ses bras sous son léger vêtement pour enserrer sa poitrine nue. Mamie n’avait rien prévu pour les enfants. D’autres parents n’avaient pas non plus prévu de chaussures, une petite fille était en claquettes dans les ajoncs piquants. À quoi pensent donc les adultes ?

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