Dans un Propos d’octobre 1911, notre philosophe constate qu’« il faut toujours céder un peu aux méchants ». 1911 en France, c’est la révolte des vignerons de l’Aube en avril, l’intervention militaire au Maroc qui engendrera la crise d’Agadir en juillet avec les menaces du cuirassé allemand Panther, le vol de la Joconde en août dans un Louvre (déjà) mal sécurisé, la canicule en juillet et en septembre qui tue 40 000 personnes, en majorité des nourrissons, l’explosionde la Liberté, un cuirassé à Toulon à cause de l’inflammation spontanée de la poudre B en septembre, éternelle incurie des badernes… L’actualité a de quoi rendre pessimiste et insister sur le pouvoir des « méchants ».

« Il n’y a peut-être point de bonne humeur ni de sagesse qui tienne contre les signes de la fureur ou de la haine. Imiter le monstre, ou l’apaiser, il n’y a point d’autre parti. » Qu’on songe à Trompe, ce furieux de tempérament qui veut plier à son désir pulsionnel quiconque. La Chine de Xi lui résiste, tranquillement, en déclarant tout net qu’elle interdit à ses entreprises de céder aux injonctions des lois extraterritoriales américaines – illégales selon le droit international. Le Danemark et « l’Europe » (timidement) disent non sur le Groenland, tout en « négociant » quand même (on ne sait jamais), juste pour gagner du temps. Quant aux droits de douane, le Parlement européen va-t-il les accepter sans contrepartie ? Est-on capable « d’imiter le monstre » pour le stopper dans sa tanière ? C’est probablement ce qu’il faudrait faire (et que De Gaulle a fait en son temps), mais la lâcheté politicienne est sans limites.
Pour Alain, pas aux affaires, « l’homme de jugement se trouvera mieux d’observer ces colères comme il ferait d’un phénomène de la nature, et enfin de mettre le cap au vent, sous petite voile ; et même il y trouvera du plaisir. » C’est propos d’observateur, d’analyste, pas d’acteur ni de politicien. Il est plus facile de juger que d’agir. Le jugement se révise, l’action engage – et les conséquences ne sont pas les mêmes.
Mais qu’est-ce donc qu’un « méchant » ? « J’entends les violents, dit Alain, tous ceux qui s’abandonnent à leurs passions, tous ceux qui jugent ingénument d’après leurs désirs, et qui sans cesse forcent les autres, sans s’en douter, et même en criant de bonne foi que personne n’a d’égards pour eux. La force des méchants, c’est qu’ils se croient bons, et victimes des caprices d’autrui. Aussi parlent-ils toujours de leurs droits, et invoquent-il perpétuellement la justice ; toujours visant le bien à les entendre ; toujours pensant aux autres, comme ils disent ; toujours étalant leurs vertus ; toujours faisant la leçon, et de bonne foi. » Un vrai portrait du président à prénom de canard et nom d’appendice nasal !
Mais cette outrance porte, elle séduit, surtout les faibles, ceux qui sont heureux que quelqu’un dise tout haut ce qu’ils pensent tout bas. « Ces accents, dit Alain, ces discours passionnés, ces plaidoyers pleins de mouvement et de feu, accablent les natures pacifiques et justes. Les braves gens n’ont jamais une conscience si assurée ; ils n’ont point ce feu intérieur qui éclaire les mauvaises preuves ; ils savent douter et examiner ; et, quand ils décident à leur propre avantage, cela les inquiète toujours un peu. » Ceux qui osent sont ceux qui bravent, et ceux qui n’osent pas en sont reconnaissants. La raison restera toujours en second sur le premier mouvement de la passion, c’est ainsi que les cerveaux sont faits, Système 1 et Système 2 analyse Kahneman.
Ce qui explique pourquoi tant de Yankees ont agi comme des écervelés et votés pour le président le plus foutraque de toute leur histoire. Sciemment. Après l’avoir déjà testé quatre ans durant, et accepté à demi-mots qu’il tente un coup d’État lorsque les résultats n’ont pas été en sa faveur en 2021 (5 morts). C’est que « les braves gens » (autrement dit la classe moyenne, les populaires, les hillbillies de Vance) « sont indulgents, ils comprennent les violents, ils les plaignent, ils leur pardonnent ; et enfin ils portent en eux un principe de faiblesse et d’esclavage ; ils sont heureux. Ils se consolent, ils se résignent. » Telle est la servitude volontaire, une lâcheté qui est un abandon pour ne pas se prendre la tête ni faire d’histoires.
Pire : dès que le méchant grimace un sourire, ou fait une promesse radieuse, aussitôt les braves gens sont soulagés, ils le croient. « On est point fier de plaire à un brave homme, au lieu que l’on travaille à faire sourire un enfant maussade, » analyse Alain. Ainsi les mouvements de serpillière de nombreux chefs d’État face à Trompe, leur empressement à acheter des avions de chasse américains (dépendants du bon vouloir des mises à jour), leur poltronnerie à accepter les « droits de douane » sans contrepartie, comme coupables a priori. Que le Dealer revienne sur ses propos excessifs, et c’est tout le suite le soulagement. Tel est l’art du deal : faire peur puis sourire, le suppositoire passe sans résistance. Notons que telle est la stratégie du Rassemblement national : le grand méchant Jean-Marie et le souriant Jordan, l’arrière-plan sulfureux qui effraie et attire, et l’apparence lisse et « normale ».
Alain, il y a plus d’un siècle, parle pour notre monde. Lisons-le.
Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50
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Alain (Émile Chartier), déjà chroniqué sur ce blog



























































Le futur n’est plus seulement occidental
Retour de Chine, où je n’étais pas allé depuis 40 ans. Le pays n’est plus ce qu’il était, « en voie de développement », mais bel et bien développé. Plus que les États-Unis parfois, dans les batteries électriques, l’automobile, les robots connectés, les énergies renouvelables, la mécanique quantique. Pire : alors même que les États-Unis sous Trump et sa bande de techno-fascistes font régresser l’Amérique en misant sur le tout pétrole, le charbon, la négation du réchauffement climatique, la primauté de la force militaire, la Chine avance à bas bruit, pays stable et raisonnable, qui poursuit ses visées géostratégiques sans se presser. Le phare n’est plus à Washington pour la démocratie après l’assaut trumpien du Capitole, ni à New York pour la culture avec sa démagogie woke, ni en Californie avec ses libertés dégénérées en libertarianisme. Elle est désormais à Pékin, Shanghai et Shenzen.
Non pas qu’il faille se « convertir » à l’autoritarisme du seul parti, ni à l’autocratie de son chef Xi, mais observer comment « ça marche » – mieux que chez les Yankees arrogants. La République populaire de Chine établit désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme économique mondial, technologique et institutionnel. Le pays a, en une génération, sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté, a accru l’espérance de vie à la naissance en Chine de 33 ans en 1960 à 78 ans en 2023 – la même que celle des États-Unis. Les causes ? Évidemment l’abandon de l’utopie maoïste du communisme direct à la Robespierre ou Mélenchon, qui n’aboutit qu’au chaos (la révolution « culturelle » l’a amplement montré). Mais surtout l’adoption du système capitaliste, sans la politique libérale censée aller avec.
La Chine reste confucianiste, c’est-à-dire morale, obéissante à la hiérarchie, soumise aux règles ; léniniste, c’est-à-dire démocratique selon le fameux « centralisme », on discute entre élites cooptées puis, une fois la décision majoritaire prise, tout le monde l’applique sans plus discuter ; autoritaire technocratique, c’est-à-dire avec une administration puissante, « à la française », mais surveillée et punie par le parti ; une politique industrielle de capitalisme d’État avec les mécanismes de marché.
On peut dès lors s’interroger. Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? En cause : l’efficacité.
Il ne suffit pas d’élire des représentants, ni de les faire discuter au Parlement en leur donnant les moyens d’enquêter et de réfléchir sans trop tenir compte des lobbies, ni de leur faire accoucher de lois. Encore faut-il que tout ce processus ne prenne pas trop de temps et qu’il soit efficace et contrôlé dans ses résultats. Or c’est loin d’être le cas ! Les « oppositions » se fragmentent, les égoïsmes sacrés des fractions de la société se manifestent bruyamment, les « syndicats » défendent leur bifteck particulier au détriment de l’intérêt général (on pense en France à la FNSEA, aux cheminots). Les lois sont mal pensées, mal rédigées, mal appliquées, jamais contrôlées. Les dysfonctionnements sont la norme (l’affaire Lyhanna, après bien d’autres, montre combien la police et la justice sont gangrenées par le je-m’en-foutisme et l’exception de pouvoir).
La doxa libérale selon laquelle il faut le moins d’État possible et le plus de laisser-faire possible, atteint ses limites. L’essor brutal de la Chine le montre. Aux États-Unis, on rétablit la politique industrielle dès Biden, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie. En France, on a bien rétabli « le Plan », en forme de pâle copie de celui qui œuvrait sous de Gaulle, mais sous l’égide d’un indécideur pathologique en la personne de Bayrou, qui n’a accouché de rien, des « rapports » dont personne n’a jamais entendu parler. Or la menace russe le montre dans la Défense : il faut faire vite et mieux. La reconstruction de la cathédrale Notre-Dame a prouvé qu’un militaire aux commandes réussissait mieux que les multiples bureaucrates des multiples administrations « chargées » de l’édifice, qui n’ont rien foutu, rien vu, rien empêché – tout comme le casse par des racailles de banlieue au musée du Louvre.
Nous assistons à la douloureuse mais salutaire prise de conscience qu’un autre système, même imparfait, réussit mieux que le nôtre. Plus vite, plus haut, plus fort. Il se disait qu’aucune véritable innovation ne pourrait naître sans liberté politique, or les entreprises et les laboratoires chinois ont des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent. L’efficacité est la règle, pas la procédure.
La légitimité politique, dès lors, ne pourra-t-elle découler de la capacité à tenir ses engagements plus que de la « pureté idéologique » ? Il ne s’agit pas de se dire « progressiste » pour faire advenir le progrès ; ni « nationaliste » ou souverainiste pour exercer pleinement la souveraineté. Encore faut-il réussir à assurer la prospérité et la stabilité, à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la contrainte économique sans y céder, à mobiliser des ressources pour la transition énergétique ou le réarmement.
Évidemment, se pose la question des vertus de la gouvernance technocratique. Son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle peuvent-elle être assurées sans céder à la tentation autoritaire ? Il ne s’agit pas de nous convertir au communisme d’État à la chinoise, mais de trouver notre propre voie occidentale, différente selon les pays. En France, les Saint-Simoniens avaient ouvert la voie, la planification gaulliste pris le relai (jusqu’à ce que Villepin l’abolisse en 2006), Emmanuel Macron a prouvé qu’une volonté ouvrait un chemin pour Notre-Dame ou le budget de la Défense.
La bordélisation parlementaire due à un « mouvement » qui dénie toute représentation indirecte et veut faire advenir les nouveaux Français au pouvoir vise à renverser « le système » tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un caudillo à la Castro ou Chavez qui décidera tout seul, comme un Trump latino musulman ? La démagogie populiste due à un parti qui a la nostalgie de Vichy (sa Morale, sa religion, ses ordres professionnels) vise elle aussi à renverser le système tel qu’il est. Pour mettre quoi à la place ? Un Pétain, un Franco, un Salazar qui décidera tout seul, en « morale » et en « souveraineté » (à préférence ethnique) ? Il est intéressant d’observer que l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires. Avis à la tentation !
Nous devons réformer notre système, trop lent, trop procédurier, trop bureaucratique – et jamais contrôlé, sauf après une crise. Le défi n’est pas de s’accrocher à l’ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre. Pour cela, réformer l’école, les programmes, l’enseignement, la sélection des élites, les carrières. Et rétablir un Plan national qui donnera chaque année des objectifs définis avec les partenaires sociaux pour orienter les investissements dans les secteurs prioritaires pour la croissance. Tout en mobilisant l’épargne abondante des Français, qui va aujourd’hui largement dans les projets d’investissement aux États-Unis, devenus notre adversaire, sinon notre ennemi ! Vaste programme qui prendre au moins une génération, comme en Chine. Mais notre survie politique et culturelle d’Européens est à ce prix.