Cinéma

Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer

Décédé en 2017 à 92 ans, Jean-François Coatmeur, enseignant en lettres breton, est surtout l’auteur de romans policiers. Des croix sur la mer est son seul roman classique, où les croix font bien dans le titre, mais ne sont absolument pas représentatives du contenu. Inspiré d’un événement biographique brièvement relaté en préface, l’histoire laisse la religion accessoire. Il faut dire que l’auteur a subi les curés lors de ses études secondaires.

Sébastien Palu, le personnage principal, est infirmier « auxiliaire » après avoir entrepris des études de médecine, interrompues par la tuberculose. Puis la guerre est venue, la Seconde, l’effondrement de l’armée française « la plus puissante du monde », mais archaïque à cause des badernes qui la gouvernent ; toute la France est occupée, y compris un petit village breton qu’aucun Astérix ne défend, sauf quelques trop jeunes, exaltés de la dernière heure, au moment où les Allemands se replient.

Ils prennent des otages pour couvrir leur fuite. Ils sont sans cesse harcelés par les partisans, attaqués au coin de chaque bois. Ils raflent les villageois qui ont le malheur, ou plutôt la bêtise, de passer dans la rue, comme si de rien n’était. Or tout « est », justement, et les plus imbéciles se font pincer, au lieu de rester chez eux en attendant que la tempête vert de gris passe. Les soldats en fuite sont les plus dangereux, tout le monde le sait, ou devrait le deviner – mais non, il y a toujours des plus malins qui « croient » que…

En ce mois d’août 1944, la chaleur règne sur la Bretagne et les Américains repoussent l’armée allemande qui se replie en véhicules et tient les otages, dix-sept raflés parce qu’ils passaient par là. Dont Sébastien Palu, infirmier à ausweis, mais dont la soldatesque se fout comme de l’an 40. Heureusement, l’officier commandant est blessé à la cuisse et réclame un docteur. Palu en fait office, pansant sa plaie, pas bien grave car ni l’os ni les tendons ne sont atteints ; il suffit que la chair ne s’infecte pas. L’officier, un brin philosophe, garderait bien l’infirmier pour son repli, il peut toujours servir, mais le niais écoute l’appel d’un benêt qui est venu le chercher pour « soigner » sa mère soûlarde, une fois de plus beurrée à mort. C’est pour cela qu’il s’est fait pincer, en allant la secourir. Et le benêt en rajoute une couche en l’appelant à nouveau, pour lui cette fois, car il n’a pas su rester tranquille, il s’est fait salement tabasser. Une fois pansé, il croche la main de l’infirmier, ne veut pas qu’il le quitte. Et le niais cède – une fois de plus. Palu, au nom de maladie, n’est pas une personnalité forte, ni même sympathique.

Par d’incessants retours en arrière, l’auteur nous apprend qu’il a non seulement engrossé trop jeune la fille de hobereaux qui ont dû consentir au mariage, et l’ont méprisé, lui et sa famille, mais qu’il a échoué en médecine, pour cause de maladie, échoué à entrer dans la Résistance comme le cousin de sa femme, pour cause de faible santé, échoué à élever son fils Olivier, qu’il voit très peu, échoué à dire non au benêt inopportun, échoué à revenir auprès de l’officier allemand… En bref un « perdant » congénital.

De plus, cet être sans volonté, qui se laisse ballotter par le destin, a envisagé de dénoncer le jeune cousin fringuant, qui tringle sa femme en aparté. Il les a surpris en plein ébats lorsqu’il est revenu en vélo d’une tournée. Il s’est bien gardé d’apparaître et de jeter dehors le défonceur de chatte, faute de virilité. Avec ses 31 ans, il ne se sent pas de force contre un jeune homme en pleine vigueur de ses 18 ans. Il a donc écrit par vengeance de ressentiment une lettre de dénonciation à la Kommandantur, sur beau papier, toute en pleins et déliés tracés sur des lignes tirées à la règle. Comme si la maniaquerie du style compensait la lâcheté du procédé. Cette lettre, il a eu la faiblesse de ne pas l’envoyer, oh, pas pour de nobles motifs, mais par couardise d’avoir à en supporter les conséquences. Il a même eu la faiblesse ultime de ne pas la brûler, comme il en avait vaguement l’intention au moment où le benêt, au prénom inadéquat de Valentin, est venu gémir à sa porte pour le tanner de le suivre.

Lorsqu’il sait qu’il va être fusillé, comme les autres otages, les otages comme les partisans blessés pris sur le fait, cette lettre l’obsède. Il l’a enfermée à clé dans un tiroir, mais elle est intacte, et lui mort, elle survivra. Palu le cocu, connu de tout le village, sera vengé, mais dans le déshonneur d’avoir trahi un compatriote alors que l’ennemi est vaincu. Pas bien beau, comme souvenir pour le fils Olivier… Comme Marie, la putain des boches, passe pour donner de l’eau, il voit une sorte de double rachat en lui demandant, à voix basse, d’aller détruire cette lettre qu’elle trouvera dans le tiroir du bureau, dont la clé est dans le pot à tabac sur le meuble. Marie, qui a cédé trop facilement à l’argent allemand pour soigner son vieux père irascible, fera une bonne action, et lui Palu sera soulagé de gommer sa succession d’erreurs et de faiblesses.

Tout cela est pitoyable, pas tragique, même si la mort est au bout. L’auteur n’est pas un bon romancier car il privilégie trop, comme dans les romans policiers, le fil du récit à la profondeur des personnages, et il ne brosse les décors qu’avec un excès d’adjectifs. Malgré le « prix », donné pour motifs régionalistes, le livre reste de série B. Il se lit – et s’oublie.

Le roman a fait l’objet en 2001 d’un téléfilm de Luc Béraud, édité en DVD pour 9,99 euros. Il est probablement meilleur que le livre – une fois n’est pas coutume.

Prix Bretagne 1992

Jean-François Coatmeur, Des croix sur la mer, 1991, Presses Pocket 1993, 215 pages, occasion €3,64, e-book Kindle €5,49

DVD Des croix sur la mer, Luc Béraud, 2001, avec Laurent Malet, Isabelle Renauld, Marie Guillard, Jérôme Pouly, Stéphane Brel, LCJ Editions & Productions 2014, 1h35, €9,90

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Retour à Howards End de James Ivory

Une histoire de maison, comme si elle était faite pour quelqu’un, dans une ambiance de pulsions sexuelles et de morgue aristocratique. Nous sommes en pleine pudibonderie victorienne, avec l’orgueil des mâles de l’empire. Les femmes ne sont que des jouets assimilées à des enfants mineurs, des objets propriétaires que l’on prend pour pondre, ne devant pas être « souillées » avant le mariage ni montrer le moindre bout de peau des bras et des jambes. On ne les considère que comme quantité négligeable. Sauf qu’elles commencent, en ces années pré-1914, à n’en faire qu’à leur tête. Le roman d’Edward Morgan Forster dont est tiré le film a été publié en 1910.

D’où le choc des mœurs et des cultures entre une famille british tradi, les Wilcox, et deux jeunes femmes émancipées par la fortune et l’intellect, partiellement originaires d’Allemagne. Ces deux sœurs Schlegel, Margareth (Emma Thompson) et Helen (Helena Bonham Carter) ainsi que leur frère encore adolescent Theobald dit Tibby (Adrian Ross Magenty) habitent avec leur tante Juley (Prunella Scales) dans un immeuble de Londres. Leur bail s’achève et le propriétaire veut faire démolir pour bâtir un immeuble plus cossu. Henry (Anthony Hopkins) et Ruth Wilcox (Vanessa Redgrave) sont un couple de riches industriels qui exploite le caoutchouc du Nigeria. Leur fils cadet Paul (Joseph Bennett) flirte un soir avec la jeune Helen dans leur maison de campagne d’Howard’s End*, où les Schlegel sont invités. Helen est toujours excessive et un peu folle. Baiser est-il la seule façon de communiquer en société de caste ? Un Wilcox ne saurait envisager un quelconque mariage sans choisir une femme de sa classe, comme l’aîné Charles (James Wilby), qui épouse Dolly (Susie Lindeman), une oie stupide, mais de son rang.

[* L’orthographe correcte exige l’apostrophe, mais le web ne supporte pas les signes codants tels qu’apostrophe, accents, deux points, point d’interrogation et autres. D’où la suppression de l’apostrophe – comme des accents – pour indexer les titres et les noms pour les moteurs de recherche]

Justement, le jeune couple loue par hasard pour quelques semaines à Londres un appartement en face de chez les Schlegel, ce qui les amène à se rencontrer à nouveau, malgré le scandale. Car tout fait scandale dans la société puritaine sous Victoria : de véritables mœurs islamiques, où le chapeau est aussi indispensable que le voile chez les femmes, et où parler avec une fille non mariée quant vous êtes un garçon équivaut à un viol. Les filles sont des biens que l’on négocie, pas des personnes.

Mais les femmes agissent de leur côté. Ruth Wilcox et Margareth Schlegel se sont rencontrées lors d’un voyage en Allemagne et se revoient à Londres puisque leur logis est juste en face. Ruth est devenue fragile, malade et neurasthénique. Elle voit en Margareth un double romantique, douce, délicate et posée, à qui se confier. Son mari est froid et ses enfants ne pensent qu’à eux et à leur position. Ruth a la nostalgie du cottage où elle est née, Howard’s End. Elle y a passé son enfance parmi les fleurs, le pré de jacinthes au printemps, et les arbres, les marronniers en fleurs. A l’article de la mort, elle écrit sur un papier qu’elle veut léguer ce bien propre à Margareth. Mais le mari et les enfants ne voient pas cette spoliation d’un bon œil. Le père hésite, le fils aîné est contre, et la fille cadette Evie (Jemma Redgrave) jette carrément la lettre dans la cheminée. Ce legs est réputé n’avoir jamais existé.

Mais le destin, ou la nature, sont obstinés. Howard’s End reviendra à Margareth, comme prévu. Car la maison est faite pour elle, à ses mesures : la preuve, ses meubles qu’elle entrepose avec l’autorisation d’Henry après l’expiration du bail de Londres, y entrent parfaitement, le tapis s’ajuste au salon et l’épée du grand-père a sa place toute trouvée au-dessus de la cheminée. « End » signifie d’ailleurs la finalité, le but. Celui d’Howard qui l’a fait construire, son chef d’œuvre, mais aussi l’accomplissement d’une destinée.

C’est par l’intermédiaire des pulsions sexuelles que la maison va revenir aux sœurs, conformément au désir de la mère. Helen Schlegel rencontre Leonard Bast (Samuel West), commis dans une société d’assurance, lors d’une conférence un peu snob sur Beethoven pour bourgeois ignares. Elle vole le parapluie du jeune homme assis à côté d’elle sans (vraiment ?) le vouloir, car elle est fantasque (mais le jeune homme blond est bien fait de sa personne…). Bast, accoquiné avec la vulgaire Jacky (Nicola Duffett), est pauvre et habite un taudis au ras des trains qui passent toute la nuit dans un vacarme d’enfer. En suivant Helen sous la pluie, mais sans pouvoir la rattraper, il voit où elle habite et sonne à la porte pour récupérer son bien. La famille Schlegel l’invite à prendre le thé et à se sécher. Il est ébloui par leur raffinement et se trouve en affinité avec les lectures romantiques des filles, adeptes du groupe de Bloomsbury, comme l’auteur (Margareth, sa sœur et son frère sont inspirés de Virginia Woolf). Helen, exaltée, veut à tout prix l’aider, et ce sera sa perte. Mais que peut-on contre les pulsions, quand elles sont trop contraintes en société prude ?

Comme les Wilcox habitent près des Schlegel, le hasard fait qu’Henry rencontre Bast en même temps que les sœurs. Une fois parti, Helen le recommande pour un poste dans l’entreprise des Wilcox, mais celui-ci ne saurait condescendre à ce passe-droit sans intérêt. Mais lorsqu’il apprend où Bast travaille, il leur dit que sa compagnie d’assurance est fragile, insuffisamment réassurée, et qu’elle va faire faillite avant les fêtes. Helen incite donc Bast à quitter son emploi pour en trouver un autre rapidement. Ce qu’il fait avec succès, car il est toujours préférable d’avoir déjà un emploi pour postuler à un autre : cela inspire confiance, alors que les chômeurs sont considérés comme des losers. Les choses n’ont pas changé depuis. Mais ce nouvel emploi, dans une banque, s’avère précaire et une compression de personnel due à la conjoncture fait licencier Bast, qui se retrouve sans un à 21 ans.

Helen se sent coupable et, toujours excessive, décide d’amener le couple Bast au buffet de fiançailles d’Henry et de Margareth, pour les nourrir. Cela ne se fait pas et Jacky, qui ne sait pas se tenir, se fait remarquer car elle mange avidement et boit beaucoup trop. Pire, elle reconnaît en Henry un ancien client quelle a subi à Chypre lorsqu’elle avait 16 ans et cherchait à vendre son corps pour payer son retour en Angleterre, ses parents étant morts. Henry, imbu de sa position sociale, fulmine d’avoir été piégé par les sœurs. Bien que Margareth lui pardonne cet « écart » d’il y a dix ans (des années avant qu’ils se connaissent), Henry ne veut plus voir les Bast. Helen, outrée, les suit. Elle offre 5000 £ à Leonard Bast, qui les refuse par orgueil, mais condescend à l’embrasser, et plus après une promenade en barque. Voilà Helen enceinte de lui, « faute » sociale impardonnable pour une fille non mariée. Les hommes de l’époque ont le droit social à rechercher le plaisir, mais pas les femmes, qui doivent se garder « pures » et « vierges ».

Helen part voyager en Bavière et envoie des cartes postales fantasques qui font craindre à Margareth et Tibby pour sa santé mentale. Pour son bien, Henry envisage de la faire interner à son retour annoncé et, pour cela, invite sa sœur à la faire venir à Howard’s End où sont ses livres qu’elle veut récupérer. Mais elle n’est pas folle, seulement déboussolée par sa grossesse, et Margareth s’interpose. Helen veut à toute force passer une nuit dans le cottage, ce que les Wilcox refusent absolument. Henry envoie son fils Charles, à qui le cottage est destiné en héritage, chasser la fille. C’est alors que surgit Leonard Bast, venu en train de Londres jusqu’à Eaton, puis à pied par la route. Charles le frappe du plat de l’épée sous la cheminée et Bast, en voulant lui échapper, fait tomber une bibliothèque sur lui, ce qui le tue. Le médecin bourgeois conclurait bien à « une crise cardiaque » (en France on aurait dit un « arrêt du cœur »), mais l’imbécile de Charles évoque l’épée et les coups qu’il a portés. Il est donc inculpé et emmené par la police.

Henry ne veut plus remettre les pieds à Howard’s End, pas plus que Charles et aucun des Wilcox, aussi lègue-t-il par testament le cottage à sa seconde épouse Margareth, réalisant ainsi le vœu de sa première épouse Ruth. Mais il a fallu le rappel des pulsions sexuelles déniées pour que la morgue sociale cède enfin devant le destin. Le domaine reviendra au petit garçon qui va naître d’Helen et de feu Leonard, et qu’on voit déjà marcher dans les herbes des prés.

Prix du 45e anniversaire du Festival International du Film 1992

DVD Retour à Howard’s End, James Ivory, 1992, avec Vanessa Redgrave, Helena Bonham Carter, Joseph Bennett, Emma Thompson, Prunella Scales, MK2 2008, anglais vo doublé français, 2h22, €15,61, Blu-ray €14,99

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Sudden impact, le retour de l’inspecteur Harry de Clint Eastwood

Du viol, de la vengeance, d’un inspecteur hors limites. L’avant Reagan voyait une Amérique à la dérive, où tout était permis, en toute impunité. Laxisme, bureaucratie, corruption, la police était impuissante ou laissait faire. Un courant a réagi à cette lâcheté publique ; il fera voter Reagan dès 1981, le cow-boy conservateur contre le démocrate Jimmy Carter. Ce qui n’est pas sans rappeler l’aujourd’hui avec Trump contre Harris. Tel était le contexte lors de la sortie du film.

Harry Callahan est un battant, comme Ronald Reagan ; il veut des résultats, et tant pis si cela piétine les plate-bandes des comtés ou des services, ou les statistiques des gouverneurs. Dans ce quatrième épisode de la saga L’Inspecteur Harry, Clint Eastwood (Harry) fait des étincelles. Là où Callahan passe, la pègre ne repousse jamais. Il sème les cadavres, au fil des attaques. Il ne peut voir un casse sans intervenir, et ses méthodes – expéditives – sont rarement en faveur des malfrats. Ceux qui veulent se le faire sont refaits, d’une balle bien ajustée ou d’un dérapage en voiture dans le bassin du port. Il n’hésite pas à aller voir un parrain de la pègre lors du mariage de sa petite-fille pour lui rappeler devant tout le monde le cadavre d’une pute à lui, trouvée les seins lacérés, les pieds calcinés et le visage écrasé. Ce n’est pas de sa faute si le pégreux clamse d’une crise cardiaque devant tant d’audace – et le soi-disant témoignage de la pute, faite de papiers blancs, que Callahan sort de sa poche. Après tout, Dieu a sa justice.

Mais sa hiérarchie s’exaspère de ses méthodes, bien peu orthodoxes. Il saisit des preuves sans procédure, ce qui les rend invalides devant un tribunal, il applique la peine de mort au bout de son Smith & Wesson police, sans aucun jugement. S’il n’est pas suspendu, c’est que chacun reconnaît qu’il obtient des résultats. Mais plus question de le garder à San Francisco. On lui confie une enquête qui va l’éloigner à San Paulo (ville fictive de Californie, État dont Reagan fut gouverneur), le temps de se faire oublier des pontes.

Le fil de l’enquête est une série de meurtres avec le même mode opératoire : uniquement des hommes dans la trentaine, tués d’une balle dans les couilles, puis d’une autre dans la tête. Avec la même arme, un pistolet .38 Special. Tous originaires de San Paulo, tous en photo avec le fils du chef Jannings lorsqu’il était jeune, dans son bureau. Callahan commence à se douter qu’il s’agit d’une vengeance, même si Jannings (Pat Hingle) ne veut pas qu’un flic « de la ville » vienne contester ses méthodes.

En effet, dans cette station balnéaire, une fête foraine désormais à l’abandon, a été le théâtre d’un viol collectif douze ans auparavant. La « gouine » Ray Parkins (Audrie Neenan) invitait des filles à faire la fête, et les faisait violer par son frère abruti Mick (Paul Drake) et la bande de jeunes cons à sa botte. C’est ainsi que Jennifer Spencer (Sondra Locke) a été pénétrée successivement par quatre jeunes hommes, de même que sa sœur encore au lycée Elizabeth. Celle-ci ne s’en est jamais remise et végète depuis, catatonique, dans un hôpital du nord de l’État. Jennifer, devenue peintre tourmentée qui expose, a décidé de se venger elle-même, puisque la police locale et la « justice » s’en foutent.

Trois hommes vont ainsi payer de leur bite et de leur vie leur prédation en bande, et une femme, la gouine Ray qui rigolait vulgairement devant les viols successifs. Le dernier, le fils du chef Jannings, a eu tant de remords qu’il a tenté de se jeter contre un mur avec sa voiture ; il en est resté paralysé et débile, un légume. Jennifer l’épargne, pour qu’il expie selon la justice que Dieu a choisi pour lui.

Callahan a fait la connaissance de Spencer lorsqu’il promenait son chien bouledogue, offert par son ami Horace pour « ses vacances » ; la fille tombe de vélo devant le monstre à patte Patate. Il la retrouvera au bar et aura une conversation avec elle sur la justice, devant une bière. Elle l’a vu arrêter un braqueur en pleine rue, sautant d’un camion de retraités réquisitionné pour suivre le bandit qui avait tiré sur un jeune policier. Elle lui dit que la justice officielle prend peu en compte les véritables crimes et qu’il faut parfois se faire justice soi-même, si on le peut. Callahan est d’accord.

La fin est épique. Chez le chef Jannings, Jennifer est devant le fils légume, écoutant le père lui avouer qu’il a bloqué l’enquête à l’époque pour protéger son fils unique, qui n’a suivi les autres que pour éviter de se faire traiter de pédé. C’est alors que Mick et sa bande arrivent, abattent Jannings avec l’arme de Spencer, et l’emmènent avec eux pour la revioler à loisir dans la même baraque de la fête foraine – comme au bon vieux temps. Ils ont auparavant tabassé Callahan et tenté de le tuer, mais il a survécu en tombant à la mer et récupéré une autre arme, son .44 Magnum très efficace. Dans sa chambre d‘hôtel il découvre son ami Horace venu le retrouver pour dire que cela se tassait à San Francisco assassiné – et Callahan décide de se venger des racailles de la gouine.

Chez elle, il découvre son cadavre ; non loin, les cris excités de la bande de violeurs qui recommencent. Jennifer réussit à s’échapper vers le manège, qu’elle met en route, mais elle est reprise. Callahan réussit à descendre les deux frères poissonniers de la bande à Mick, puis Mick lui-même, à moitié dément d’hubris sexuelle. Il va tomber des hauteurs où il était monté juste sur la corne de licorne d’un cheval du manège en contrebas – violeur devenant violé, symboliquement.

Quant à Jennifer Spencer, l’inspecteur Callahan sait tout de ses crimes, mais la police locale retrouve l’arme qui a servi à les perpétrer dans la main de Mick. C’est donc lui le coupable présumé, et Callahan laisse faire. La procédure peut servir à la justice immanente, si elle épargne la victime délaissée par la justice bureaucratique.

Outre la jouissance de voir les violeurs punis, les malfrats cassés, les braqueurs descendus ou arrêtés, le film prône des méthodes moins tatillonnes et une administration moins pesante pour l’efficacité des enquêtes. La loi est une chose, sa gestion une autre. Outre la beauté de Sondra Locke (compagne de Clint Eastwood à l’époque), ce qui retient l’attention, ce sont les phrases choc prononcées par l’ineffable Callahan, telles que : « Malfrat : Qui c’est « nous » ?… Connard. – Callahan : Smith… Wesson… et moi ! ». Ou encore une formule que Reagan retiendra deux ans plus tard devant le Congrès qui menace d’augmenter les impôts : « Go ahead, make my day, Vas-y, allez ! Fais-moi plaisir !» Gros succès au box office.

DVD Sudden impact, le retour de l’inspecteur Harry, Clint Eastwood, 1983, avec Clint Eastwood, Sondra Locke, Pat Hingle, Bradford Dillman, Paul Drake, Warner Bros. Entertainment France 2001, anglais vo, doublé français, italien, 1h53, €7,95

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Bobby d’Emilio Estevez

Évocation de l’espérance Kennedy, en la personne du frère Robert dit Bobby (Dave Fraunces), sénateur démocrate en campagne aux primaires pour la présidentielle de 1968. Le 5 juin, il est assassiné lui aussi, à l’hôtel Ambassador de Los Angeles où il prononçait un discours.

Le film vaut pour les stars qu’il accumule, on appelle ça un « film choral », grand mot du jargon pour dire mosaïque, autrement dit éclaté façon puzzle… Le spectacle est trop long, afin de donner à chacune des pas moins de 22 vedettes ses dix petites minutes de gloire dans la première partie. Le réalisateur aurait pu amputer une demi-heure de bavasseries futiles des débuts pour renforcer son message. C’est dommage, car le thème de l’espérance messianique qu’incarne les Kennedy fut réelle, et elle est bien rendue dans le restant du film. Elle me rappelle l’engouement pour John Kennedy bien sûr, mais aussi celle pour Barack Obama et celle – inversée – pour Donald Trump 2. Ce genre de messianisme charismatique des politiciens fait beaucoup de déçus dans la durée, mais il transporte sur le moment.

Aucun rôle principal pour incarner l’espérance, si ce n’est Bobby lui-même, déjà fantôme sur pellicule enregistrée, d’autant qu’on connaît sa fin. Aucun des personnages du film n’est d’ailleurs vrai, tous ont été inventés, sauf le cuisinier latino qui tient la tête de Bobby abattu. Mais l’époque est bien rendue car, si tous étaient différents, tous étaient frappés de la même espérance. John Casey (Anthony Hopkins), le portier d’hôtel à la retraite qui passe ses journées dans le hall à jouer aux échecs avec son ami pré-alzheimer Nelson (Harry Belafonte) et qui n’a jamais vu ça ; Diane (Lindsay Lohan), qui épouse son ami William (Elijah Wood) dans l’espoir que le mariage lui permettra d’être envoyé sur une base militaire en Allemagne plutôt qu’au Vietnam ; Virginia Fallon (Demi Moore), une chanteuse vieillissante devenue lentement alcoolique parce que sa carrière décline ; Miriam Ebbers (Sharon Stone), une esthéticienne qui travaille dans le salon de l’hôtel, et son mari Paul (William H. Macy), le directeur de l’hôtel, qui a une liaison avec la standardiste Angela (Heather Graham) ; l’acheteur d’hôtel pour les aliments et boissons Daryl Timmons (Christian Slater), licencié pour ne pas avoir autorisé noirs et latinos à quitter leurs portes pour voter aux primaires ; le sous-chef afro-américain Edward Robinson (Laurence Fishburne) et les serveurs américano-mexicain José (Freddy Rodriguez) et Miguel (Jacob Vargas) ; Susan (Mary Elizabeth Winstead) la serveuse du café de l’hôtel ; Jimmy (Brian Geraghty) et Cooper (Shia LaBeouf) volontaires Kennedy qui sèchent la campagne, avides d’essayer un trip d’acide pour être « stone » avec le dealer hippie Fisher (Ashton Kutcher) – et peut-être coucher ensemble, inhibitions levées, puisqu’on les voit un moment tout nu ; les mondains mariés et donateurs de la campagne Samantha (Helen Hunt) et Jack (Martin Sheen) ; le directeur de campagne Wade (Joshua Jackson) et son collaborateur pressenti secrétaire d’État aux transports Dwayne (Nick Cannon), lequel est amoureux de la collègue d’Angela, Patricia (Joy Bryant) ; enfin la journaliste tchécoslovaque Lenka Janáčková (Svetlana Metkina), qui se dit « socialiste, pas communiste », et veut obtenir une interview avec Bobby Kennedy.

Elle ne l’aura pas : Sirhan Sirhan, un Palestinien, lui tire plusieurs balles alors qu’il sort après son discours par les cuisines ; trois l’atteignent et il décèdera vingt-six heures plus tard au Good Samaritan Hospital. Samantha, Daryl, Cooper, Jimmy et William sont blessés par balles avant que le tireur ne soit maîtrisé. Le tueur sera condamné à mort, peine commuée en prison à vie – il est toujours derrière les barreaux, ses demandes de libération étant toutes rejetées, la dernière en 2023.

Des scènes d’actualité de l’époque, notamment des discours de Bobby Kennedy, sont intercalées avec bonheur pour souligner les propos des comédiens. Dommage là encore que la voix off moraliste use les nerfs du spectateur par son lamento interminable de fin.

Shiran Shiran accusait les Kennedy d’avoir livré des avions de chasse à Israël, mais était-ce la vraie raison ? Les résistances conservatrices aux changements de la société américaine étaient fortes en 1968, aussi fortes qu’aujourd’hui, un demi-siècle et deux générations plus tard, avec la radicalisation de droite trumpiste. La guerre du Vietnam était de plus en plus impopulaire, sans buts stratégiques clairs pour les Américains, et inégalitaire car les riches et les étudiants pouvaient y échapper. La déségrégation portée par la Cour suprême avait ouvert les écoles publiques aux non-Blancs par l’arrêt l’arrêt Brown v. Board of Education. Le mouvement des droits civiques était exalté par Malcolm X, assassiné en février 1965, le Ku Klux Klan multipliait les attentats racistes. Malgré cela, le Civil Rights Act et le Voting Rights Act furent adoptés et promulgués en juillet 1964 et août 1965, Lyndon Johnson poursuivait la politique de John Kennedy, voule par la majorité sociale, tout en annonçant qu’il ne se représentait pas à la présidentielle – il avait trop peur pour sa peau. Il n’est pas exclu que Shiran ait été poussé par des ultra-droitiers, dans la lignée de l’assassinat de John Kennedy. Le film n’en dit rien, se contentant de chanter le paradis perdu. Malgré le troisième candidat Wallace, et en l’absence de Bob Kennedy assassiné, ce sera le républicain Richard Nixon qui sera élu. On sait comment il finira lamentablement, lors de son second mandat, par espionnage interne et mensonges dans l’affaire du Watergate.

Malgré les chansons de Stevie Wonder, Marvin Gaye, The Miracles ou Simon et Garfunkel, le propos de l’espérance politique est noyé dans les scénettes de vedettes au début et la moraline sirupeuse de la fin. Une belle idée, gâchée par trop vouloir en faire.

DVD Bobby Kennedy, Emilio Estevez, 2006, avec Harry Belafonte, Joy Bryant, Nick Cannon, Emilio Estevez, Laurence Fishburne, Brian Geraghty, ‎TF1 Studio 2007, vo anglais doublé français + st, 1h52, €4,00

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Han Suyin, Ton ombre est la mienne

Étrange roman que celui-ci, publié en 1962 par une sino-belge qui deviendra médecin et égérie de Mao à cause du racisme blanc contre les métis eurasiens, avant de connaître le grand succès mondial avec son autobiographie, Multiple splendeur (dont Hollywood fera évidemment un film en 1955, La colline de l’adieu). Kuanghu Matilda Rosalie Elizabeth Chou, est née en 1917, s’est mariée trois fois, a adopté deux filles et est décédée à 95 ans en 2012 – une vie bien remplie.

Elle s’est intéressée à tout, aimant le chaos fertile où la réflexion peut naître, loin des conformismes. Mais elle s’est laissée happer par la propagande maoïste, méprisant le Tibet et les opposants concentrés dans les camps du Laogai. Sa célébrité l’a persuadée qu’elle avait toujours raison – ce qui est assez courant chez les gens de gauche qui n’ont pas la tradition pour les soutenir.

Ce roman est un écart dans son œuvre ; il est fondé sur l’histoire vraie de la petite hollandaise Maria Huberdina Hertogh, laissée seule en Indonésie après que ses parents eurent été emprisonnés après l’invasion japonaise, et recueillie par une femme du pays qui l’a élevée comme sa fille et l’a mariée à 13 ans avec un jeune musulman. Un jugement de Singapour l’a rendue à sa famille européenne, mais elle a voulu rester avec sa famille d’adoption – qui a fini, vu son jeune âge et la loi anglaise de Singapour, à la récupérer pour l’emmener en Hollande. Han Suyin, métisse qui en a souffert, prend cœur à romancer cette histoire en la transplantant au Cambodge, critiquant les certitudes des Blancs et et se plaisant à opposer la culture bouddhiste à la culture occidentale.

Au Cambodge, pays paisible, les Japonais ont fait irruption durant la Seconde guerre mondiale pour en chasser les Français favorables à Vichy et prendre possession des plantations d’hévéas. Comme toujours, le massacre des Blancs, le viol des femmes et des jeunes garçons, est un sport guerrier. « C’est arrivé à tant de gens  ! Cela arrive tous les jours. Ce que ces soldats vous ont fait, à vous et votre mère avant qu’elle ne meure, n’était que la représentation parodique de l’exercice de la puissance. C’est le lieu commun de toutes les guerres, repris par tous les soldats depuis des millénaires » p.29. L’astrologue du village khmer parle ainsi à Philippe, rescapé du massacre à 12 ans car laissé pour mort, frère de la petite Sylvie qui a été enlevée par un Japonais. Lequel a vu sa moto tomber en panne et a été tué par les ouvriers cambodgiens de la plantation, tandis que la fillette était adoptée par une villageoise qui passait par là avec son fils Rahit, de deux ans plus âgé. La petite blonde est devenue sa fille, malgré l’écart de race et de culture ; Rahit est devenu un beau jeune homme au corps harmonieux élevé dans la nature.

Dès lors, Philippe et Rahit sont décrits comme deux caractères qui s’opposent. Tous deux aiment Sylvie, devenue Devi, l’un comme un frère quasi incestueux, l’autre comme un fiancé promis dès son adoption. La « nature » penche pour Rahit, bien qu’il soit cambodgien, la « loi » penche pour Philippe, car il a des « droits » de famille sur sa sœur. Philippe s’est marié à Anne, malgré son viol, décrit complaisamment par l’astrologue qui a tout vu mais lui impose la vérité des faits : « Sur la véranda, maintenu par deux soldats dans une position favorable, vous étiez chevauché par l’officier comme un animal » p.31. Crudité du réel, que nie Philippe, tout comme son désir illégal pour sa sœur. Il a choisi Anne pour sa ressemblance avec elle mais ne l’a jamais aimée, ce pourquoi elle cherche des amants, dont le docteur Jacques, lui aussi tombé amoureux (mais dans les « normes ») de Sylvie, qui a désormais 15 ans. Sauf qu’il l’a tuée lui-même, la prenant lors d’une chasse de Blancs pour un faon.

La critique du monde blanc prend alors toute son ampleur : les Occidentaux se grisent de mots ; tout ce qui n’est pas nommé n’existe pas et seul existe la vérité qui est dite. C’est le règne de « la belle histoire », le film que chacun se fait pour se justifier et se conforter moralement. Philippe affirme qu’il a résisté aux Japonais pour défendre sa petite sœur, que c’est Anne qui n’a pas aimé leur couple, que Jacques ne pouvait par devoir désirer Sylvie, que sa sœur se souvenait de son frère et des bons moments passés avant son enlèvement. Mais la vie réelle n’est pas ainsi faite qu’elle obéisse aux fantasmes des uns et des autres. La reconnaissance de soi implique l’exorcisme du double, le personnage enflé que l’on s’est créé, le paraître dont on s’est maquillé. Sylvie ne peut – ne veut – se souvenir du traumatisme d’avoir assisté au massacre de sa mère, d’avoir été enlevée par un soldat sur une moto pétaradante, d’avoir été abandonnée en pleine forêt ; elle ne veut se souvenir que des bons moments après, passés avec sa nouvelle mère Maté et son grand frère Rahit, à qui elle se donne, juste adolescente. Il l’aime, elle l’aime. C’est ainsi.

Philippe vient la récupérer au village, le droit avec lui ; Rahit va la rechercher à la ville, son amour avec lui. Elle suit l’un comme l’autre, sans comprendre l’amour des uns et des autres. Elle « aime être aimée », au fond (p.101). L’auteur les détaille et les contraste, ces façons d’aimer : l’amour d’occident est possessif, celui d’orient harmonique ; les deux garçons sont proches de l’inceste, mais Philippe plus que Rahit puisqu’il a fait de sa petite sœur, avec qui il jouait enfant, une image de pureté et d’angélisme hors du monde, tandis que Rahit vivait au jour le jour avec une sensualité partagée sous le même amour d’une mère commune ; Jacques représente l’amour normalisé européen bourgeois, rassurant mais tiède ; tandis que l’amour d’une mère, même adoptive, est inconditionnel. Que se passe-t-il dans l’amour, lorsqu’une guerre vient tout bouleverser ?

L’écart des façons de penser entre Orient et Occident est le principal du livre, au-delà du fait divers et de la réflexion sur l’amour – qui ne se confond pas avec le sexe, la scène du viol le montre. Tout change, et seul le silence peut pénétrer les âmes de chacun, dit l’astrologue. Impossible de s’abandonner ainsi, dit l’Européenne. « N’y a t-il rien de réel, alors ? Demanda Anne. N’y a-t-il rien de plus solide que les mots ? N’y a-t-il rien de sûr  ? Notre esprit se meut-il sur des sables mouvants ? Je refuse de vivre dans ces conditions. Je veux avoir quelque chose à quoi me raccrocher » p.95. Nous ne sommes que dans la Presque Vérité, enseigne le bouddhisme, aucun individu n’est seul et libre mais fait partie du Tout, avec les autres, et en interaction avec eux. Les Possibilités sont orientées dans le Devenir, et aucune volonté ne peut vraiment choisir. Les choses se font naturellement.

Han Suyin, Ton ombre est la mienne (Cast But One Shadow), 1962, Stock 1963, 185 pages, occasion €9,43

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Le chien des Baskerville de Terence Fisher

La légende veut qu’au 18ème siècle, sir Hugo Baskerville (David Oxley), triste sire mâle, blanc et dominateur, ait chassé, violé et tué une jeune fille d’auberge dans la lande de Dartmoor, dans les ruines d’une abbaye. Romantique, is’nt it ? La fille, épaules découvertes jusqu’aux seins mais affublée de jupes, jupons et falbalas qui l’empêchent de courir s’est sauvée dans la lande, tombant ici ou là comme les femmes savent le faire dans tous les films avant aujourd’hui, poursuivie par la meute de chiens courants des Baskerville et par le sire à cheval. Jusqu’à ce que… Aaooouuuhhh ! Un hurlement de bête sortie des enfers ne stoppe la meute qui reflue, la queue entre les jambes. Sages bêtes ! Ce n’est pas le cas du diabolique sir Hugo qui persévère dans l’erreur, sinon dans le péché de serial violeur. Il garde sa queue droite et la brandit, sous la forme d’un poignard courbe (signe traître du Croissant) sur le corps tombé à terre de la belle pâmée. Il la viole en la poignardant au sein, c’est pareil. A cet instant, Aaooouuuhhh ! Le monstre infernal lui fond dessus et croq ! croq ! L’égorge en un seul branle de mâchoires. Dès lors, une malédiction pèse sur les Baskerville : tous finissent morts dans la lande la nuit. Pas tous croqués, mais tous terrorisés.

Le dernier est sir Charles Baskerville, dont le docteur du coin Mortimer (Francis De Wolff) qui sert de notaire, de confesseur et de médecin, vient soumettre le cas à Sherlock Holmes (Peter Cushing) dans son appartement de Londres. Il est mort sans blessures, mais d’une frayeur inouïe – et de faiblesse cardiaque. Car, dans l’esprit de Holmes, il ne saurait y avoir une quelconque once de romantisme. Les faits, rien que les faits. Toute la rigueur scientifique pour observer, disséquer, comprendre. Les émois du docteur ne sont pas recevables, mais la destinée du dernier des Baskerville, le neveu de sir Charles qui revient de Johannesburg, lui importe. Il va donc le visiter à son hôtel de Londres, avant qu’il ne parte pour la lande de Dartmoor prendre posession du manoir ancestral sur la lande.

Sir Henry Baskerville (Christopher Lee) a perdu une chaussure, mise à cirer dans le couloir de son hôtel. De la seule qui lui reste sort une araignée monstrueuse et velue, une tarentule (devenue célèbre avec le film Un Indien dans la ville). Elle n’est pas en soi mortelle, mais peut saisir de frayeur un cardiaque ; or sir Henry, comme tous les Baskerville mâles, l’est. Sherlock tue la bestiole d’un coup de canne bien ajusté mais s’interroge : ce n’est pas un démon qui veut éliminer le dernier des Baskerville, que ce soit sous la forme d’un chien-garou ou d’un arthropode inédit à Londres. Ne serait-ce pas l’héritage, qui s’élève à des millions de livres sterling, qui susciterait la convoitise ? Pas question que sir Henry se rende seul dans son manoir du Devon ; Sherlock a encore des affaires en cours à régler à Londres, mais le docteur Watson (André Morell) va l’accompagner.

Les domestiques Barrymore ne sont pas clairs, un criminel s’est évadé de la prison à dix miles de là, le voisin fermier Stapleton (Ewen Solon) et sa curieuse fille renfrognée et provocatrice Cecile (Marla Landi) – en haut bleu décolleté et jupe rouge vif – sont étranges. Tout comme le pasteur Frankland (Miles Malleson), bavard lunaire passionné d’entomologie et qui élève… des tarentules – dont une « s’est échappée ». D’étranges lumières errent sur la lande et semblent faire des signes au manoir la nuit ; des gens sortent et arpentent les marais, traîtres aux ignorants des bons sentiers ; les ruines de la chapelle luisent de façon inquiétante sous la lune. Et Aaooouuuhhh ! Le cri de la bête retentit toutes les nuits.

Sherlock Holmes, arrivé incognito dans le Dartmoor, active sa loupe et ses cellules grises tandis que sa fonction medium lui sert à prédire le possible. L’intrigue diffère de celle du livre, et c’est heureux. Elle dépouille l’irrationnel de ce qu’il peut avoir de fascinant, ce qui est normal après une guerre mondiale due à ces mêmes forces d’irrationnel, arrière-garde de romantisme dévoyé. D’où la légère déception du spectateur d’aujourd’hui. Mais les paysages brumeux à la clarté lunaire et les formes des rochers qui prennent des allures fantastiques restent. Ils sont inspirés de près par les illustrations de Sidney Paget publiées dans The Strand Magazine, bien connu des lecteurs de Sherlock Holmes. Si la raison tente de se frayer un chemin parmi ces décors d’un autre âge, c’est autant de plaisir. La Hammer a donné le premier film en couleurs du célèbre détective, dans son histoire la plus connue.

DVD Le chien des Baskerville (The Hound of the Baskervilles), Terence Fisher, 1959, avec Peter Cushing, André Morell, Christopher Lee, Maria Landi, David Oxley, BQHL Éditions 2024, anglais ou français, 1h23, €24,00, Blu-ray €22,54

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Tueurs de dames d’Alexander Mackendrick

Humour anglais, absolument délicieux. Le film croque les déboires de grands gamins qui tentent un casse d’adulte, mais qui font tout foirer, soit par trop de sophistication intello, soit par trop d’épaisse bêtise. La morale sociale est donnée par une petite vieille sortie tout droit d’un cottage d’Agatha Christie, avec thé à cinq heures et napperons de dentelle, qui habite dans la ville une bicoque au-dessus des voies de chemin de fer. Tchou ! Tchou ! La fumée des locomotives à vapeur jouera un rôle dans l’histoire, comme les limbes entre la vie et la mort éternelle.

Madame Wilberforce (Katie Johnson, 76 ans) est veuve et a hérité d’un officier mort durant la guerre – mais de la marine marchande, tué par un banal typhon. Humour typiquement anglais sur le décalage entre les apparences et la réalité. L’une de ses amies de thé a cru avoir vu atterrir de petits hommes verts d’une soucoupe volante, et Madame Wilberforce a été le dire à la police – les soucoupes étaient monnaie courante à l’époque de la guerre froide, où USA et URSS testaient de nouveaux engins d’espionnage. Humour typiquement anglais sur le décalage entre l’insignifiance des divagations et la vertu d’en informer la police. Au début de l’histoire, Madame Wilberforce revient justement au poste de police pour dire que son amie a reconnu s’être trompée, et que c’est de son devoir d’en informer dûment les autorités.

C’est alors qu’une ombre menaçante à chapeau plane sur la rue, et qu’une silhouette patibulaire commence à suivre la vieille dame. Laquelle s’enfile dans une boutique où elle évoque son intention de louer deux chambres de sa maison pour conforter sa maigre pension ; mais non, personne n’a encore répondu à l’annonce en vitrine. Revenue chez elle, elle commence à nourrir le Général, l’un des trois perroquets laissés par son défunt mari, et à faire le thé, en devant taper au maillet sur la tuyauterie qui ne laisserait pas couler l’eau autrement. Humour typiquement anglais sur le décalage entre la banale opération du thé, qui a lieu plusieurs fois par jour, et la procédure complexe due à la bureaucratie plombière.

A ce moment, coup de sonnette. L’ombre au chapeau est derrière la porte. Madame Wilberforce n’est pas impressionnée (elle devrait) et ouvre. C’est le « professeur » Marcus (Alec Guinness) qui vient louer la chambre pour, dit-il, air faux et mâchoire veule, répéter à loisir avec ses amis d’un quintette à cordes. Ils préparent en fait le vol d’un transfert de fonds à la gare voisine. Tout en discutant du plan entre eux, ils passent un disque à l’électrophone pour donner le change. Lorsque Madame Wilberforce, importune à force d’amabilité sociale, monte frapper à leur porte pour leur proposer l’éternel thé anglais, ils se précipitent pour saisir leurs instruments, arrêtent et cachent le disque. Bis repetita placent, comme on apprend dans les collèges anglais, ce ne sera pas la dernière fois qu’ils seront dérangés, et forcés à l’amabilité sociale. La plus drôle sera avec le perroquet vert, à qui la vieille veut donner une potion qu’il n’aime pas ; il ne se laissera pas attraper, mordra le doigt d’un des malfrats, en fera tomber un autre, obligera un troisième monter sur le toit… avant de se laisser cueillir dans la rue par le « professeur » qui revient et lui tend la main. Mais comment se fâcher avec une Madame Wilberforce ? Elle représente la dame anglaise dans toute sa splendeur : petite-bourgeoisie pauvre mais digne, garante de la morale et des mœurs, une mamie qui réprimande tout écart à la norme.

Le casse se passe comme prévu, la fameuse logeuse Wilberforce jouant à son insu le rôle d’entremetteuse entre le butin et la maison. Les caisses de fric sont mises dans une malle, déposée à la consigne de la gare, et Madame Wilberforce est chargée par son locataire « professeur » d’aller la réceptionner pour lui ; elle est censée parvenir de Cambridge. Les convoyeurs ont été assommés, des témoins ont vu une voiture s’enfuir, poursuivie par les policemen à pied pour faire diversion. Pendant ce temps, un cab d’époque a chargé la malle et l’a déposée à la gare, ni vu ni connu. La police soupçonne que les bandits vont tenter de fuir par le train et demande une liste de tous les bagages entrés et sortis de la gare. Mais Madame Wilberforce, avec son ingénuité d’honnête veuve, récupère la malle et la fait porter en taxi jusqu’à sa demeure.

Évidemment, le retour ne se passe pas sans anicroche. Avisant un commerçant ambulant en primeurs (Frankie Howerd) qui se fâche contre un cheval qui le suit pour lui bouffer ses pommes, elle fait arrêter le taxi et s’insurge contre le mauvais traitement à animal, autre cause classique des vieilles gens britanniques. Tout dégénère et, humour anglais, l’écart entre l’incident mineur et les proportions qu’il prend engendre le rire. Madame Wilberforce en sort blanche comme neige, ayant pourtant déclenché la catastrophe, primeurs répandus dans la rue, taxi bousillé, commerçant et chauffeur en prison.

Les bandits ont eu des sueurs froides, mais le butin est chez eux ; ils montent la malle dans leur chambre et partagent les billets, qu’ils planquent dans les étuis des instruments de musique. Le lendemain, ils prennent congé. Tout s’est bien déroulé, bien que trop complexe pour éviter tous les pièges, mais ils ont eu de la chance. Jusqu’à ce que la bêtise du plus épais (Danny Green) ne gâche tout. En effet, en disant au revoir, et encore adieu, et toujours à bientôt, le plus gros qui porte un étui de violoncelle, coince une bride dans la porte. Au lieu de sonner pour la faire ouvrir et libérer l’attache, l’âne tire comme un forcené et, lorsque la digne Madame Wilberforce vient ouvrir, son étui s’ouvre en deux et répand les billets devant elle.

Shocking ! Cela ne se fait pas : de mentir en disant qu’on est musicien alors qu’on est malfrat, de berner une vieille dame qui ne leur a rien fait, d’avoir volé un argent qui ne leur appartient pas, de vouloir partir avec pour en profiter. Toutes les sonnettes de la morale se mettent à tinter et Madame Wilberforce est outrée. Tellement que le « professeur », finalement aussi benêt que les autres, revient pour lui expliquer, au lieu de fuir dans la voiture toute prête. Il a besoin de replacer son méfait dans une certaine norme, ce qui est inacceptable, mais il n’en peut mais. Toute une théorie de petites vieilles vêtues de couleurs pastel et portant des chapeaux ridicules déferlent chez Madame Wilberforce, qui les a invitées pour le thé. Elle aurait voulu que le quintette joue un morceau pour elles, mais ce n’est manifestement plus possible.

En tout cas, la vieille dame confisque les étuis de violon et violoncelle pour les rendre à la police. Les bandits se laissent faire. Ils complotent de tuer l’ancienne, mais personne ne s’y résout, et le plus bête est carrément contre ; elle lui rappelle sa grand-mère. Les cinq commencent à se chamailler et, comme dans les Dix petits nègres, les malfrats se zigouillent l’un après l’autre, presque par inadvertance. Chacun disparaît dans la fumée des locos, jetés par les pieds dans les wagons vides qui résonnent. Le dernier est assommé et jeté lui aussi, mais par un signal ferroviaire. Humour typiquement anglais qui fait intervenir le destin là où la succession des actes humains ne peut plus continuer.

Et Madame Wilberforce, comme le chat de la chanson allemande, est toujours vivante. Son moral et sa morale sont intacts. Les malfrats envolés, elle se rend au poste de police pour dire qu’elle a le fric, que les bandits se sont évanouis, qu’elle a été complice involontaire – mais on lui dit de fermer son clapet et d’oublier tout ça. Désormais riche, elle distribue les billets aux mendiants…

D’une histoire féroce, le réalisateur fait une bouffonnerie morale, où les choses les plus tarabiscotées tiennent droites par la rectitude d’une petite vieille, quintessence de la morale victorienne. Déjà la maison branlante, au bord du fossé du chemin de fer, ne tient que par miracle ; « depuis un bombardement », les murs ne sont plus droits ; elle a tout du manoir lugubre des films d’horreur mais la sérénité aveugle de la mamie anglaise, certaine de sa vertu, la fait tenir debout – comme l’empire, qui se déglingue en ces années cinquante. Un humour so british, que le remake américain inévitable des années 2000 ne parviendra pas à égaler avec ses grosses bottes hollywoodiennes.

DVD Tueurs de dames (The Ladykillers), Alexander Mackendrick, 1955, avec Alec Guiness, Cecil Parker, Herbert Lom, Peter Sellers, Danny Green, StudioCanal 2004, vo anglais doublé français ou st, 1h26, occasion €21,90, Blu-ray €19,51

DVD Alec Guinness 100ème Anniversaire : Tueurs de Dames, Noblesse oblige, L’homme au Complet Blanc, De l’or en Barres, StudioCanal 2014, vo anglais doublé français, 6h29, €57,38

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La grande course autour du monde de Blake Edwards

Dans le même style que Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines, sorti la même année, il s’agit cette fois-ci d’une course automobile. C’est un film un poil plus long, dans lequel s’enchaînent les anecdotes et où l’on ne s’ennuie jamais. Toujours le même thème : l’hubris de l’Amérique, le culte des records, la meilleure industrie du monde, en bref, le prouver. Un héros américain, technicien gentleman, est affronté par un « professeur » d’origine germanique, qui sait tout mieux que tout le monde et qui veut le descendre. Une fille, ici féministe, veut couvrir la course comme journaliste et vient semer la zizanie comme un chien dans un jeu de quilles. Tout cela se terminant bien-sûr par la victoire… de l’amour.

La course est inspirée par le New York-Paris 1908, dit The Great Race, une sorte de Tour du monde en 80 jours reformaté à l’américaine. Le Grand Leslie (Tony Curtis) – ainsi l’a surnommé la presse people, jamais en mal de superlatifs – s’élance dans sa Super Leslie, auto peaufinée avec le moteur Weber, pur produit de l’industrie des États-Unis – une authentique Thomas Flyer 35, voiture américaine qui remporta la vraie course New York-Paris en 1907. Il est défié par nombre de concurrents, dont le professeur Fate (Jack Lemmon) – dont le nom signifie Destin, autrement dit le diable contre le bon Dieu. Fate et son âme damnée Max (Peter Falk) sont inspirés de Laurel et Hardy, d’où les gags, et ont probablement inspiré la série de dessins animés américains des années 69-70 Satanas et Diabolo. Ils sont les trublions dans la voie du Progrès, le Mal en embuscade sur le chemin du Bien.

Cette vision biblique n’est pas sans fondement. En effet, c’est une femme qui va tenter le héros et le faire chuter. Maggie Dubois (Natalie Wood), au nom bien français pour dire combien elle ne saurait être yankee, se dit féministe et revendique haut et fort non seulement le droit de vote, mais aussi « l’égalité avec les hommes ». Elle veut donc être reporter dans la course. Comme le directeur du Sentinel (Arthur O’Connell),dont le nom Goodbody (Grosbonnet en français) dit tout le pouvoir du mâle, dit non. Elle se présente chez Leslie qui l’éconduit après champagne, et chez Fate qui la boute dehors à coups de pied dans le faux-cul de sa robe. Elle décide alors de participer en tant que concurrente. Évidemment, si elle a la volonté, elle est munie comme il se doit (selon les normes des années 60) d’une cervelle d’oiseau et choisit une guimbarde faite plus pour le week-end à la campagne que pour un raid de 20 000 km. Ce pourquoi elle échoue, moteur cassé, dans une pampa américaine. Leslie qui passait par là la recueille, prêt à la mener à la ville. Mais la femme est traîtresse, on le sait depuis Eve, et elle dit oui tout en n’en pensant pas moins. Elle va éliminer l’assistant de Leslie Hezekiah (Keenan Wynn) – au nom de prophète d’Ancien testament – pour prendre sa place.

Pendant ce temps le professeur Fate, jaloux aigri des succès sans cesse renouvelés du jeune américain sport, construit sa propre automobile, la Hannibal VIII – en souvenir du Carthaginois qui a fait trembler Rome. Max a saboté sur son ordre les voitures des cinq premiers concurrents, qui perdent successivement leur direction, leur boite de vitesse, leurs roues, leur moteur. Mais comme il est discipliné, donc bête (critique usuelle de la rectitude bornée prêtée aux Allemands), un ordre est un ordre, il a aussi saboté sa propre voiture, la numéro 5. Car le mal est dans le Mal, ainsi va le monde voulu par Dieu.

La course se poursuit avec les deux autos en tête, la Super Leslie et la Hannibal VIII dotée de gadgets techniques à la Mercedes comme s’élever sur ses roues, cracher un écran de fumée, tirer au canon par l’avant. Fate, arrivé en premier dans une ville du Texas au nom de Borracho (qui signifie bourré, aviné, schlass, en espagnol), veut rafler l’essence, mais le maire ne l’entend pas de cette oreille. Il y aura fête et essence seulement le lendemain. C’est alors le prétexte à french cancan avec girls levant les gambettes, goualante d’une fille de pionnier féministe avant l’heure (Dorothy Provine), féroce jalousie de son super macho de mari Texas Jack (Larry Storch) – et grosse bagarre comme dans les films. Une fois le saloon détruit, Fate en profite pour faire main basse sur le carburant et brûler ce qu’il ne peut emporter, laissant Leslie le gentleman qui avait bien gentiment accepté la fête, faire la course jusqu’à la ville voisine tiré par des chevaux.

La fille Maggie, toujours traîtresse, s’est cachée dans la voiture de Fate, abandonnant Leslie qui l’a pourtant recueillie sur la route. Mais Fate, contrairement à l’autre, ne se laisse pas faire, et il laisse la féministe se débrouiller comme un homme en la lâchant au bord de la route. Elle usera évidemment de sa séduction, si féminine mais fort peu féministe, pour se faire enlever à nouveau par Leslie jusqu’à la ville où est le train – et commander à l’avance grâce à ses pigeons voyageurs qui lui servent de téléphone pour ses articles, de l’essence pour la Super Leslie. C’est là qu’elle menottera Hezekiah dans le train pour New York et qu’elle prendra sa place auprès de son beau patron.

Suit une séquence en Alaska où les deux voitures se côtoient, les quatre passagers sous la même couverture en buvant du champagne, tandis qu’un ours blanc erre dans la Hannibal, le tout finissant sur un iceberg qui se détache de la côte et fond inéluctablement. Passage en Russie (alors URSS) dont on ne sait ni ne voit rien – d’où peut-être le prix d’argent au Festival international du film de Moscou 1965. Ils arrivent en Carpanie, une principauté des Carpates mythique, du genre Syldavie ou Bordurie à la Hergé. Là, il a bal et chœur d’enfants, un programme plus culturel qu’au Texas mais tout aussi conventionnel social.

Là, le prince est bête et bourré toute la journée, avec un rire benêt. Il doit être couronné le lendemain, mais le général commandant l’armée et le baron ministre fomentent un coup d’État pour prendre sa place. Ils tombent sur le professeur Fate et lui trouvent une ressemblance étonnante avec le prince. Il l’arrêtent donc pour qu’il prenne sa place au couronnement et abdique dans la foulée,comme dans Le prisonnier de Zenda, confiant le pouvoir au ministre nommé chancelier. Fate n’a pas le choix, c’est oui ou pan ! Il accepte de jouer le jeu et fait emprisonner Leslie, tandis que le baron enferme le Prince et Hezekiah. Mais Max, déguisé en moine, réussit à délivrer Leslie et à faire diversion avec sa voiture à fumée, laissant courir les soldats dans le brouillard. Leslie s’immerge dans les douves, franchit les remparts au grappin, et affronte torse nu le baron au sabre. Mais il est plus habile que lui et l’autre rompt, se jetant dans les douves en défonçant la barque qui l’attendait. Fate est juste couronné dans l’église quand Max, qui a réussi à se faufiler sous sa traîne, le pousse à fuir. Leur course atterit dans les cuisines du palais où se préparent toute une série de pâtisseries. Grosse bagarre de tartes à la crème où chacun en prend pour son grade (2357 tartes furent nécessaires), jusqu’à Leslie qui y avait échappé mais qui, en évitant une tarte lancée, s’étale dans la tarte que tenait Maggie, traître par omission.

La course reprend pour Paris, où la ligne d’arrivée les attend sous la tour Eiffel. Maggie est montée avec Leslie et Hezekiah. Fate est persuadé de gagner la course à cause de la femme qui va empêcher Leslie d’arriver. En effet, celle-ci multiplie les piques d’un féminisme de caricature, se poussant du col avec excès du genre qu’affectionnera Goebbels et que Staline reprendra : « tout ce qui est à moi est à moi et tout ce qui est à vous est négociable ». Elle veut faire tout comme les hommes, mais pas se baigner nue comme eux, ni embrasser qui lui plaît comme eux, ni s’habiller en costume et pantalon comme eux, ni se priver de maquillage et de parfum comme eux, ni… En bref, Leslie se prend une baffe. A cinquante centimètres du ruban d’arrivée, arrivé premier, il arrête sa voiture pour convaincre la fille qu’il en est amoureux et qu’il préfère perdre la course qu’elle.

Fate gagne donc, mais ce n’est pas une vraie victoire. Il en est humilié, ulcéré, il éructe. Et lance un nouveau défi, une course retour Paris-New York qui commence dès maintenant. Sauf qu’il ordonne à Max de « pousser le bouton » pour démarrer, mais ce n’est pas le bon. Le gadget canon sort et tire un obus… qui fait s’écrouler la tour Eiffel. Ce monument phallique symbole de la France a toujours irrité les Yankees dominateurs et sûrs d’eux-mêmes. Le film opère une vengeance populiste de fin, appelée à concourir au succès du spectacle.

Un bon divertissement, surtout pour les enfants. Les gags sont hilarants et les aventures qui suivent palpitantes. Quant à Nancy Wood, ses tenues sexy et affriolantes restent dans les convenances.

DVD La grande course autour du monde (The Great Race), Blake Edwards, 1965, avec Tony Curtis, Jack Lemmon, Natalie Wood, Peter Falk, Vivian Vance, Warner Bros 2008 vo anglais, doublé français, plus sous-titres, 2h26, €9,59 (attention, le Blu-ray associé, proposé par Amazon n’est qu’en espagnol)

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Le village des damnés de John Carpenter

Pas de damnés dans ce film, mais des enfants nés le même jour d’une étrange façon. Dans le village isolé de Midwich, deux mille âmes, des femmes rêvent d’être enceintes. Lors d’une fête communautaire, tout le monde tombe évanoui dans un cercle restreint, durant six heures précisément, comme après le passage d’un nuage empoisonné. Mais tous ceux qui ne se sont pas crashés dans leur bagnole, ou grillés en tombant sur le barbecue, ou noyés dans leur bain, se réveillent comme si de rien n’était.

Sauf que quelque chose est : les femmes en âge se retrouvent enceintes, parfois même la mère et la fille en même temps (au moins 16 ans pour la décence). L’une reste vierge (justifiant Marie), une autre est fidèle et n’a pas baisé avec son mari en déplacement, une troisième ne pouvait pas avoir d’enfant selon la Science. Alors ? Parthénogenèse auto-suggestive ? Expérience secrète de la CIA (elle en a fait d’autres) ? Viol collectif sans consentement après sédation comme à Mazan ? Ce serait trop facile, ou plutôt trop rationnel. Ici la queue de l’homme n’a pas mis le pied, c’est probablement venu du « ciel », ce n’est que suggéré.

Les enfants sont nés, ils étaient dix, comme dans le roman agathachristique et le film qui en a été tiré – sauf qu’une est morte-née, laissant orphelin un petit David (Thomas Dekker), « fils » de l’ami du docteur, explosé dans sa voiture lors du nuage. Il n’en restait que neuf, tous blonds aryens, dont un non-accouplé. Car chacun a sa chacune, comme si c’était programmé (ça l’est). La grande executive arrogante du FBI, le docteur épidémiologiste Suzanne Verner (Kirstie Alley), autopsie le cadavre du bébé fille : elle est clairement extraterrestre, du genre E.T. yeux fendus à l’asiatique, air mongolien – tous les fantasmes du péril japonais en ce début des années 1990 où les États-Unis se sentaient dépossédés de leur industrie et de leurs savoir-faire jusque dans le cinéma par les Nippons en mal de puissance.

Les mères sont incitées à choisir, « mais » à garder leur bébé grâce à une allocation d’État pour que « les services » (secrets) puissent étudier l’évolution de « leurs pouvoirs ». Car ils sont très clairement « anormaux », hors des normes. Très vite en effet, les enfants montrent leur intelligence ; ils montrent aussi qu’ils n’ont aucune empathie, ne ressentent aucune émotion. De parfaits nazis ou kamikazes, seule leur survie compte et qui les menace ou leur fait du mal, même par inadvertance, doit le payer. « La vie est une lutte impitoyable où le plus fort gagne », dit Mara la fillette (Lindsay Haun), leur cheftaine. Leurs yeux s’allument alors, en vert pour prendre le contrôle de l’humain comme se plonger le bras dans l’eau bouillante, ou en rouge pour tuer, comme s’empaler sur un balais en tombant d’un toit où l’on est monté de force, en retournant le fusil contre soi, ou en brûlant avec la torche censée faire un bûcher de sorcières de ces êtres maléfiques. Car le pasteur l’a dit, les humains sont à l’image de Dieu, ils ne sont pas purs esprits (n’y a-t-il pas contradiction ? Dieu, justement, n’est-il pas pur esprit ?). « Donc » être « parfait » ne signifie-t-il pas être « diabolique » ? Loin de leur vraie « nature » divine (encore une contradiction) ?

Les adultes, qui devraient représenter l’ordre et la sécurité, sont dépassés par ces êtres plus intelligents qu’eux. Ils les élèvent à part, dans une école pour eux seuls, où ils se rendent sagement en rang deux par deux, comme des robots écoliers (l’idéal des profs…). Les autres gamins ont été éloignés, on n’en voit plus un seul. De morts en morts adultes, par faux suicides ou folies diverses, les autorités décident d’en finir une fois pour toutes, ce qui est fait dans d’autres pays qui ont connus le même phénomène – et qui n’ont pas les scrupules biblico-humanistes des Yankees imbibés de foi chrétienne. Bien que le pasteur vise au fusil à lunette la belle Mara, il hésite trop longtemps avant d’appuyer sur la détente ; trois enfants sont derrière lui qui captent son attention, le fusillent de leurs yeux rouges et lui font tirer dans sa propre tête. Un essaim de flics toutes sirènes hurlantes et camions de l’armée déboulent pour les éliminer comme des rats, mais les enfants, qui ont établi domicile dans une grange au bord du village en attendant de grandir suffisamment pour « essaimer », mettent leurs yeux en batterie devant la horde bien armée, qui finit par se tirer dessus sans laisser un seul humain belliqueux en vie.

C’est le docteur (Christopher Reeve) qui va trouver la solution. Car, s’ils lisent dans les pensées les plus secrètes, les enfants le respectent car il ne les considère pas comme des monstres. Il a aussi une personnalité plus forte que les autres, mes Américains moyens de la cambrousse. Il peut d’élever un mur mental contre l’intrusion télépathique. Du moins pendant un temps… Le veuf de sa moitié, le gamin David, qui ressent quelques émotions mais reste soudé à la horde de ses semblables comme un bon petit Coréen du nord, sera le seul sauvé. Je ne vous dis pas comment, ce serait dévoiler le suspense insoutenable des secondes qui s’égrènent lentement à la pendule.

John Carpenter reprend le film britannique de Wolf Rilla 1960, lui-même adapté du roman The Midwich Cuckoos (Les coucous de Midwich) de John Wyndham paru en 1957. Un film pas très bon mais qui se laisse regarder, intéressant surtout par le contraste entre l’humanisme chrétien du Yankee moyen opposé à l’implacable logique cybernétique de la perfection incarnée.

DVD Le village des damnés (Village of the Damned), John Carpenter, 1995, avec Christopher Reeve, Kirstie Alley, Linda Kozlowski, Michael Paré, Mark Hamill, Elephant films 2023 anglais ou français, 1h35, €16,90

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L’homme d’Istanbul d’Antonio Isasi-Isasmendi

Un petit avion atterrit sur un plateau désertique turc attendu par un gang de Chrysler, véritables péniches des années soixante de modèle Plymouth. Un échange a lieu entre une valise de dollars et un homme, retenu en otage. La valise contient un million et l’homme est un savant atomiste, enlevé par des malfrats que le gouvernement américain veut récupérer. Las ! Une fois en l’air, l’avion explose ; une bombe avait été déposée dans les bagages de l’homme. Le million a été livré mais le savant s’est envolé.

Sauf que le FBI enquête. La radiographie d’un pied retrouvé dans les débris de l’avion, montre que ce n’est pas le pied du professeur. C’est donc un sosie qui a été négocié et le savant reste prisonnier. A quelles fins ? De puissance, probablement. Le FBI ne peut rien hors du territoire américain, sauf enquêter sur des citoyens américains ; ce sera donc à la diplomatie d’engager ses réseaux et son lent rituel impuissant.

Ce n’est pas du goût de Kenny (Sylva Koscina), rare agente du FBI alors, coiffée à la robot dans le style excentrique des swinging sixties. Elle décide son patron à lui donner un congé et part « en vacances » à Istanbul. Elle a en effet repéré sur les photos du crash une voiture dans laquelle un curieux observe l’événement. Il s’agit de Tony Mecenas (Horst Buchholz), gamin élevé à Chicago, orphelin tôt et qui s’est fait tout seul. L’acteur lui-même, Allemand né en 1933, a dû à 13 ans à Berlin se débrouiller lui aussi tout seul dans les ruines de la guerre. Tony est désormais propriétaire d’une boite de nuit où l’on pratique le jeu illégal et se joue de la police. Il est astucieux, rusé, amoral et énergique de jeunesse, mais n’y est pour rien dans l’enlèvement de l’atomiste. Kenny, qui se fait embaucher dans sa boite pour l’observer, en tombe amoureuse.

Car il finit par l’aider, moins par patriotisme (sa patrie l’a rejeté) mais par amour naissant pour cette femme volontaire au corps parfait. Il connaît Istanbul comme s’il y était né et a pour adjoints des hommes efficaces. Si Kenny réussit à récupérer l’appareil photo-cravate de l’avion détruit, Tony ne tarde pas à découvrir qui se cache derrière le bas masquant le visage de l’un des hommes qui a livré le faux professeur. Il le suit, se fait repérer, connaît une aventure dangereuse en haut d’un minaret de Sainte-Sophie, échappe à une tentative de lui faire quitter la route de la corniche dans sa Jaguar type E, trouve le repaire sous une blanchisserie, échappe aux tirs, se rend compte que les services chinois sont sur le coup, donne rendez-vous à un sbire qui est rejeté de la bande, se mesure à quatre Chrysler remplies de malfrats armés qu’il met en déroute, échappe de peu à une tentative de meurtre au bord de la piscine du Hilton, se bagarre avec le tueur sous l’eau, devant les yeux des clients en slip de bain, échappe à la police… En bref de l’action, du grand guignol mais sans la frime à la Belmondo, ni l’efficacité froide à la James Bond.

Déguisé en femme sous peignoir, il investit la boite de sauna féminin au-dessus de la blanchisserie puis fuit les tueurs (dont Klaus Kinski) quasi nu dans les rues d’Istanbul pour suivre le professeur drogué que l’on convoie sur un brancard à destination d’un yacht à moteur prêt à prendre le large. Kenny le suit. Ils réussissent à prendre le bateau, à exiler les marins sur un canot, à détruire le gang dans la cale, à découvrir qui est vraiment le chef (belle surprise !) et à délivrer le savant atomiste comme le million de dollars. Mais Tony ne fait plus confiance à l’Amérique : il donne bien volontiers le savant, mais garde pour lui le million et la belle Kenny, à qui il fait fiévreusement l’amour dans la cabine du train qui s’approche de la frontière.

C’est gai, enlevé, désinvolte, rempli d’action et délicieusement amoral – ou plutôt flirtant avec les limites conventionnelles de la société rassise de l’avant-68. Une sorte de parodie joyeuse des films de James Bond, produits dès 1961 par l’ineffable Albert R. Broccoli. Le jeune acteur de 30 ans qui incarne Tony est rempli de vitalité et exhibe son torse dès qu’il le peut. De quoi saisir petits et grandes, avec quelques scènes de second degré.

Diffusé sur Arte en septembre 2022, ce bon film de divertissement film n’a pas été édité en DVD à ma connaissance.

L’homme d’Istanbul (Estambul 65), Antonio Isasi-Isasmendi, 1965, avec Horst Buchholz, Sylva Koscina, Mario Adorf, Klaus Kinski, Perrette Pradier

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Zorro ou la métaphore politique française

Jean Dujardin, 52 ans, le mâle à la française, un peu épaissi après ses exploits en surf dans Brice de Nice puis son essai d’incarner en OSS 117 un James Bond de la DGSE, se veut désormais le défenseur des pauvres et des orphelins sous la forme du renard (Zorro en espagnol) dans une Los Angeles qui n’est qu’une bourgade, pas plus grande qu’un village gaulois.

La série sortie en septembre 2024 sur Paramount et qui passe désormais sur France 2 en huit épisodes est réalisée par Émilie Noblet et Jean-Baptiste Saurel d’après un scénario de Benjamin Charbit et Noé Debré.

Dans le premier épisode de la série, après vingt ans à n’être que l’adjoint de son père don Alejandro (André Dussollier) à la tête de la ville, le vieux politicien retord qui assure sa popularité par des « fêtes » qu’il finance par de la dette sans cesse renouvelée, lui confie – avec regret – les clés de la cité. Normal, il meurt juste après avoir douté de son bon choix.

Et voilà don Diego fort marri, lui le fils à papa devenu snob, juriste et technocrate, se piquant de parler politiquement correct en disant « autochtone » et pas « indien », et qui n’a rien vu des problèmes de la ville. C’est « la crise ». Est-il à la hauteur ? Dans les dix premières minutes du premier épisode de la série, il se fait humilier trois fois, comme le Christ.

Une première par des bandits qu’il désarme, avant de leur rendre leurs épées par bêtise et candeur bobo, s’ils « promettent » de bien se tenir. Mais la racaille n’a cure des promesses, elle préfère la loi du plus fort à la loi juridique. Ainsi dans les banlieues, ou Macron face à Poutine dans les débuts de l’invasion de l’Ukraine…

La seconde fois, c’est lorsque son père passe la main et lui confie la clé de la ville puis, alors que Diego commence à discourir avec des phrases longues et des mots compliqués pour déclarer qu’il faut l’eau courante aux habitants, reprend la clé et décide de continuer… avant de calancher en pleine foule. Ainsi notre président Macron, réélu, indispensable à tout croit-il, est-il toujours à la hauteur de sa tâche ?

La troisième est lorsque sa femme Gabriella (Audrey Dana), lasse de ne pas avoir d’enfant faute de baiser suffisamment – même pas une fois par semaine – décide de l’aguicher alors qu’il se débat dans les factures douteuses à son bureau. Elle le branche, mais il ne répond pas, préférant aller voir un incendie qui s’est déclaré dans la ville. C’est don Emmanuel (Éric Elmosnino), affairiste, qui saisit les terres et vide les maisons de leurs habitants pour se rembourser de ce que la ville lui doit, et que l’ancien alcalde, père de Diego, a sans cesse repoussé pour financer ses « fêtes » (on se rappelle les JO, la réouverture de Notre-Dame, en attendant la suite). Selon l’adage, bien connu des escrocs, que plus vous devez de l’argent à quelqu’un, plus vous le tenez car, s’il vous met en faillite, il perd tout. Une vieille astuce dont les ministres d’Ancien régime ont usé et abusé auprès des riches bourgeois et seigneurs – et dont les fonctionnaires de Bercy, les économistes de gauche et les politiciens démagogues usent auprès des marchés financiers, jurant que « l’impôt » remboursera tout ça… à terme.

Don Diego n’a plus 20 ans et n’est plus Zorro depuis longtemps – comme Macron n’est plus aussi fringuant depuis 2017. Mais, face aux malheurs de la ville, il reprend sa panoplie de justicier, loup sur les yeux, grande cape noire, épée flamboyante, et le cheval Tornado, ou plutôt son fils étalon. Appel au président à ressaisir ses pouvoirs ?

Ce « remake » est adapté au présent, avec vocabulaire d’aujourd’hui et valeurs culcul bobo. C’est probablement une satire à prendre au second degré, bien qu’à le voir en famille, ce soit un peu compliqué. Ce que retient l’adulte citoyen est que Zorro redevient justicier. Il jette aux orties les convenances hypocrites qui profitent toujours aux plus puissants pour faire régner le bon ordre au fil de son épée. Il jette au feu la lettre qu’il compose laborieusement au roi d’Espagne (à plus de 12 000 km) et qui mettra seize semaines à arriver par bateau, et autant pour que la réponse revienne, sans parler du temps interminable que la bureaucratie espagnole mettra à la traiter. Il part direct aller délivrer le jeune garçon que les soldats ont emprisonné pour avoir résisté à la saisie. C’est un peu Macron à Mayotte contre Bayrou procédurier.

Zorro signe d’un Z fort réussi son exploit à l’épée sur le torse du vieux sergent Garcia (Grégory Gadebois), devenu adepte du pardon des offenses et de la zen attitude. Rappelons que le Z est le signe des nationalistes va-t-en guerre de Poutine et que le pardon et la procrastination sont les faiblesses bien connues de l’Occident, de son parlementarisme à 27 et des parlotes interminables et futiles entre députés nationaux.

D’où cette métaphore politique, presque trop grosse pour être voulue : foin du droit et des procédures, contre les ennemis une seule solution, l’épée, l’armée, la force. Au service du Bien, pour dissuader les méchants, mais quand même. Plus de chicanes procédurières, de la décision, et les moyens d’y parvenir.

Une sorte d’appel à un pouvoir fort, incarné par un héros, aidé d’une héroïne comme Gabriella l’est à Diego (féminisme d’aujourd’hui oblige). Et qui voyez-vous comme héros politique appelé à signer Z durant notre crise politique française actuelle ?

Je vous le donne en mille.

NB / Pour le reste, une fois visionné toute la série, elle ne restera pas dans les annales. Manifestement ciblée sur les 12-15 ans, la dérision potache permanente et le bavardage narcissique du Zorro principal lassent très vite. Quant à la Zorra… woke ! woke ! woke ! On se roule par terre. Une épouse qui n’a jamais reconnu son mari au lit ?

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Tess de Roman Polanski

Le roman romantique de Thomas Hardy, publié en 1891, est adapté par un autre Roman – Polanski – dans un long film de près de trois heures. Tess d’Urberville est devenu un classique de la littérature, censuré en son temps par la pruderie victorienne. C’est que Tess, 18 ans (la superbe Nastassja Kinski qui n’en a que 17), est une avenante jeune femme, typique de la nature anglaise. Elle est en harmonie, malgré son père flemmard qui boit (John Collin), sa mère qui pond un gosse tous les deux ans (Rosemary Martin) et sa flopée de petits frères et sœurs. Lorsque le film commence, elle est fille de mai, habillée de blanc, dansant sur un pré reverdi par le printemps. Une fille de Botticelli.

Mais cette pureté va être souillée par la société, par l’étroitesse puritaine du christianisme anglais de l’époque Victoria (due d’ailleurs à son mari, le prince « qu’on sort » quand c’est utile). Et par la génétique, dont Darwin vient de montrer, à l’époque, qu’elle explique largement l’Évolution – autre nom du péché originel. En effet, le pasteur local salue en passant John Durbeyfield, le père de Tess d’un « bonjour, sir John ». Le poivrot met du temps à réagir, l’alcool ralentissant ses neurones déjà grevés par sa lourde hérédité. Il demande des explications, obligeamment fournies par le révérend : il a découvert dans les archives que les Durbeyfield descendaient probablement des d’Urberville, une famille de la conquête normande ; le nom aurait été déformé avec le temps, après la perte des terres et de la fortune par les héritiers affaiblis.

John se glorifie, lui qui n’est rien, d’avoir eu des ancêtres qui ont été tout. Cela l’encourage a encore moins travailler, et à encore plus boire pour oublier. Au point qu’il n’a plus de cheval et que sa famille s’appauvrit. Tess est alors encouragée par sa mère, qui se monte la tête avec les nobles origines supposées, à aller voir la vieille Madame d’Urberville en son manoir ; elle aura peut-être de l’ouvrage pour elle et pourra se faire accepter dans la famille. Tess, naïve, obéit à cette invite au proxénétisme. Mais la d’Urberville lui annonce tout de gob qu’elle n’est qu’une Stroke, le nom ayant été achetés par son mari puisque le titre était en déshérence. Néanmoins, elle veut bien confier à la jeune fille la gestion de son poulailler modèle, étant amoureuse des oiseaux et notamment des coqs.

C’est le début de l’engrenage. Alec, le fils d’Urberville (Leigh Lawson), est un coureur, beau jeune homme charmeur et moustachu, petit-bourgeois entiché de noblesse. Il tombe en désir pour sa « cousine » Tess (on ne peut vraiment parler d’amour, mais plutôt d’attirance sexuelle). Laquelle, oie blanche qui ne voit le mal nulle part, se laisse plus ou moins courtiser, résiste en disant non et montrant que oui, finit par repousser brutalement Alec qui se blesse à la tête avant de le soigner avec tendresse… Bref, elle se laisse avoir. Alec l’embrasse, la caresse, la viole. Sans méchanceté dans le film, mais avec l’égoïsme du fils de famille à qui rien ne doit être refusé. Il s’attache à Tess et veut l’attacher à lui. Mais, au bout de quatre mois, quand la jeune fille s’aperçoit qu’elle est enceinte, elle ne lui en parle pas, bien qu’il ait dit qu’il pourvoirait à tout s’il devait survenir un incident. Au contraire, elle quitte son emploi, le domaine et l’amant. Elle ne veut plus le voir. C’est ainsi que la hantise du « péché » victorien rend stupide les jeunes filles.

Pour la société du temps, ce sont des animaux qui doivent être domptés, à peine des êtres humains. La religion, la société, les pères, sont impitoyables aux filles qui ont commis le « péché » de chair hors des sacrements admis, reconnus et consacrés du mariage. Ce sont des païennes, des chiennes, des impures. Tess met au monde un fils souffreteux qui ne vit qu’une semaine. Son père a refusé de le faire baptiser par souci du Ciel et le pasteur refuse de l’enterrer au cimetière par souci du Qu’en-dira-t-on villageois. Tess baptise son enfant elle-même, selon les rites exacts de l’Église, ce qui est admis pour tout chrétien. Et elle l’enterre elle-même au bord du cimetière puisqu’il n’a pas le « droit » d’y être admis.

Elle retrouve du travail dans une laiterie où les vaches, comme les femmes, produisent du lait pour les enfants de la ville – d’ailleurs coupé d’eau car « trop riche » pour les amollis citadins. Les bidons partent chaque jour en train à vapeur pour Londres. Dans la ferme, un fils de pasteur apprend à devenir fermier ; il veut étudier les procédés avant de se lancer dans la culture. Angel Clare (Peter Firth) ignore les filles de ferme mais tombe sous le charme de Tess, en qui il voit une fille de la nature, paysanne saine et vierge, qu’il se souvient avoir vue au bal de mai. Il en ferait volontiers une épouse, pour l’aider aux travaux des champs et d’élevage qu’il projette. Son « amour » est ainsi biaisé par l’image idéale qu’il s’en fait, et par l’exploitation qu’il envisage de faire d’elle.

Tess sent bien que cet « amour », comme l’autre, est faux. Il est sur une image d’elle, pas sur ce qu’elle est vraiment. Elle tente d’en avertir Angel mais ne peut jamais lui parler, l’autre n’écoute pas – il ne parle que de lui, de son désir, de son romantisme ; elle lui écrit une lettre, mais en la glissant sous la porte, elle passe sous la carpette, donc il ne la voit pas – il ne voit d’ailleurs que ce qu’il veut, pas le réel. Ainsi envisage-t-il d’aller s’installer au Brésil, pays neuf dont il ne connaît rien et dont il reviendra quelques années plus tard, ayant enfin perdu son aveuglement. Le romantisme comme le puritanisme, leurre les sens, le cœur et la raison. Il voile la réalité et la colore selon le désir, créant de « fausses vérités » – comme les politiciens populistes en exploitent aujourd’hui. Ce n’est pas ainsi que l’on est « un homme ». Les femmes paraissent plus proches de la nature, donc du réel, qu’eux qui sont menés par leur désir immédiat plus que par la gestation à long terme.

Lorsque Tess finit par raconter à Angel son histoire, après le mariage, et parce qu’il lui a confessé avoir eu une liaison avec une autre avant de la rencontrer, elle croit que le pardon qu’elle lui, accorde va être réciproque. Sauf que l’égalité entre les femmes et les hommes n’est pas de mise dans la société chrétienne, bourgeoise et victorienne de l’Angleterre 1880. Les mâles sont libres comme des poulains au pré, leurs frasques sexuelles n’ont pas de conséquence sur la famille et l’héritage. Les femelles, en revanche, sont bridées car elles peuvent tomber enceintes, ce qui a d’inévitables conséquences sur la famille et l’héritage. Avant pilule et avortement (acquis du milieu du XXe siècle seulement), toutes les religions et les sociétés entravaient les désirs féminins pour ce motif. Tess se rend compte, à la tête que fait son mari, que ce qu’elle vient d’avouer entache leur union. Angel, malgré son prénom, n’a rien d’un ange. Il a épousé une image de jeune fille pure et se retrouve avec une femme souillée par un autre, qui a menti à Dieu, au prêtre et à son mari.

Il la quitte – sans divorcer – il a besoin de « réfléchir ». Comme il est fils de pasteur, frère de deux révérends, et peu éduqué car préférant les travaux pratiques de la ferme aux livres, il pense lentement. Trop lentement pour l’existence. Tess doit vivre durant ce temps. Elle retourne dans sa famille, mais son père est mort et sa mère est chassée de la maison car le bail était « à vie » pour le mari, mais pour lui seulement. Elle se retrouve à camper près de l’église avec sa marmaille.

C’est encore une fois Alec qui retrouve Tess, employée à déterrer des betteraves en hiver et à battre le blé avec la machine en été. Il lui propose de l’aider ainsi que sa famille. Elle commence par refuser, obstinée par réflexe, avant de consentir, faute de mieux. Tel son destin : obéir à sa condition et aux désirs des autres. Alec établit sa famille, envoie ses frères à l’école, et fait de Tess sa maîtresse car elle ne peut l’épouser étant déjà mariée.

Angel Clare revient de ses illusions brésiliennes et de son échec patent. Son orgueil est rabattu par le réel de la nature, sa raison a dompté son imagination. Il a « réfléchi » et veut bien reprendre Tess car, après tout (c’est l’évidence !) seul l’avenir compte, pas le passé sur lequel on ne peut rien. Il cherche Tess, qui a déménagé, retrouve sa mère, qui ne sait pas où elle est sauf le nom d’une ville en bord de mer. Lorsqu’il parvient à elle, elle lui déclare que « c’est trop tard », qu’il n’a jamais daigné écouter ses supplications, ni répondu à ses lettres, ni surtout accorder (chrétiennement !) son pardon. Car la foi n’est que singeries si elle n’est pas vécue, et la religion un prétexte hypocrite si elle sert la société avant les êtres humains.

Dans la chambre où Alec s’éveille, elle pleure et il la méprise pour cet abandon. Elle ne le supporte plus, son attention initiale pour elle ayant disparue avec la réalisation de son désir ; elle ne supporte plus sa condition de femme, soumise par sa condition et son hérédité – une « fin de race ». Elle le poignarde et quitte la maison en hâte pour la gare où, in extremis, elle parvient à sauter dans le train qui emporte Angel.

Dès lors, c’est la fuite du couple retrouvé. Mais Caïn a tué Abel et la Bible veut qu’il soit châtié mais non tué. Ici, c’est Tess qui a tué Alec et, en tant que femme, elle sera pendue. Angel ne peut jouer son rôle de protecteur jusqu’au bout, laissant son épouse étendue sur un autel païen de Stonehenge, ayant failli dès l’origine à pardonner. « Je vous croyais une enfant de la nature, mais vous êtes le rejeton tardif d’une aristocratie dégénérée. » Elle vient justement se régénérer dans le cercle de pierres de Stonehenge, au soleil qui se lève – dans l’axe du monument. Eve-Tess est coupable et Adam-Angel est chassé du paradis. Il gardera la trace du péché en lui à vie – lui qui aurait pu comprendre et pardonner. Tess a vécu son destin tragique en quelques années, depuis le moment où le pasteur a révélé à son père une origine noble douteuse jusqu’au moment où, deux fois flétrie, elle s’est condamnée à mourir par son crime.

Un film un peu long, un peu lourd, dédié « à Sharon », épouse de Roman assassinée enceinte par le sectaire Charles Manson et qui lui avait offert Tess d’Urberville pour qu’il fasse son cinéma. Un film qui déconstruit le romantisme, critique impitoyablement l’hypocrisie religieuse puritaine, qui expose l’exploitation des femmes dans l’Angleterre du XIXe. Beaux paysages, bonne musique accompagnante, bons acteurs malgré Nastassja Kinski qui reste retenue, comme sans désirs ni passion. Un bon film des années 70.

Césars 1980 du meilleur film, du meilleur réalisateur, de la meilleure photographie.

Oscars 1981 de la meilleure photographie, de la meilleure direction artistique, des meilleurs costumes.

Golden Globes 1981 du meilleur film étranger.

DVD Tess, Roman Polanski, 1979, avec Nastassja Kinski, Peter Firth, Leigh Lawson, John Collin, Rosemary Martin, Pathé 2014 version remastérisée 2012 doublée anglais-français ou vo, 2h44, €9,41, Blu-Ray €14,10

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Planète hurlante de Christian Dugay

Nous sommes téléportés en 2078, sur une petite colonie minière de la planète Sirius 6B. La Terre exploite le bérynium, qui résout les problèmes d’énergie. Mais des radiations ont été détectées dans les mines et les mineurs, contaminés, ont refusé de continuer, soutenus par les scientifiques. Le Nouveau Bloc Économique (NBE) a donc fait la guerre à l’Alliance des mineurs, autrement dit le patronat contre le syndicat. Le NBE n’a pas hésité, depuis dix ans, à larguer carrément des bombes A sur la population pour faire plier les travailleurs.

Mauvaise pioche : les humains ont quasiment disparus de la planète et l’exploitation n’a plus lieu ; seuls les soldats se combattent. En contrepartie, les scientifiques de l’Alliance ont créé des épées-robot, les « hurleurs » (Screamers), qui donnent le titre globish du film. Ce sont des scies circulaires qui régénèrent leur courant électrique en absorbant les éléments organiques et attaquent tout ce qui porte cœur battant, en hurlant pour terroriser comme les Stukas nazis. D’où ces bracelets portés au poignet qui annulent les bruits de battement et préservent les humains « amis ».

Un poste avancé de l’Alliance est resté dans un bunker comme devant le désert des Tartares ; ses soldats se préservent de la radioactivité en fumant des cigarettes rouges. D’ailleurs, en ces années 90, le cinéma offre force de héros clopeurs à admirer, ce qui n’est pas vraiment pédagogique – mais la profession s’en fout (tout comme, un peu plus tard, d’user du téléphone mobile en conduisant).

Un soldat isolé du NBE surgit devant le bunker de l’Alliance et brandit un message, mais il est tronçonné et englouti par les hurleurs avant d’arriver à ses fins. Le colonel Joe (Peter Weller) commandant le poste sort armé pour aller chercher le message, contenu dans un tube métallique. C’est une offre de trêve de la part du commandant en chef des troupes du NBE, qui constate l’inanité de poursuivre les combats faute de combattants. Rapport communiqué à la Terre, il leur est répondu par « le ministre » en personne, sous hologramme (Bruce Boa), de ne pas s’en faire car ils négocient eux-même la paix avec le NBE. Un bérynium non radioactif a été découvert sur une autre planète.

Mais c’est une ruse des robots… Car Ace (Andrew Lauer), le seul rescapé d’un vaisseau de l’Alliance qui s’écrase on ne sait pourquoi près de leur bunker, leur apprend que le ministre dont ils ont vu l’image virtuelle n’est plus en poste depuis deux ans. Il semble donc que les « hurleurs » aient pris leur autonomie, qu’ils s’auto-répliquent, usent d’hologrammes-pièges, et qu’ils combattent eux-mêmes les humains.

Difficile après cette généralité de raconter plus avant l’histoire, car tout son sel consiste justement dans la découverte progressive de ce nouvel état de fait – imprévu, malsain, tragique. Les robots vont jusqu’à prendre forme humaine, jusqu’à pousser le réalisme d’inspirer la pitié sous la forme de gamins perdus ou de soldats blessés, voire d’une belle femme (Jennifer Rubin).

Puisqu’il se sent manipulé, le colonel Joe Hendricksson décide d’en savoir plus en se rendant avec le jeune tireur d’élite Ace Jefferson, rescapé du vaisseau, vers le quartier général du NBE sur la planète. Cette quête connaîtra ses incidents, prouvera qu’il n’y a plus personne, que tous ont été massacrés par les « hurleurs » de modèles de plus en plus sophistiqués, que les chefs les ont abandonnés à leur sort, et qu’il ne reste plus qu’une solution : fuir cette planète ingérable et retourner sur la Terre. L’ubiquité des « hurleurs » plonge le colonel et son tireur dans la paranoïa, entretenant le suspense, malgré le côté caricature de chacun des autres personnages. Chacun se méfie des autres qu’il rencontre : même citant Shakespeare, étant capables de rire et buvant du vrai whisky – voire plus… -, et s’ils étaient eux-mêmes des « hurleurs » de modèle 3 ou 4 ?

Le film est tiré d’une nouvelle de Philip K. Dick, Nouveau Modèle (Second Variety), publiée en mai 1953. La question philosophique qu’il pose est : qui est humain ? Suffit-il d’en avoir l’apparence et les mœurs ? Faut-il de la compassion ou de « l’amour » ? Un soldat professionnel n’est-il pas plus proche d’un robot sans âme que d’un humain qui croit en avoir une ? La ruse de guerre peut-elle prendre toutes les formes ? Si on le sait, faut-il céder à ses émotions ? Ou se condamner à se faire avoir ?…

Pour préparer la suite, il semble qu’un « hurleur » s’est peut-être introduit dans le vaisseau, à cause justement de cette « l’émotion » trop humaine. Dans la dernière, scène il remue une patte.

DVD Planète hurlante (Screamers), Christian Dugay, 1995, avec ‎ Peter Weller, Roy Dupuis, Jennifer Rubin, Andrew Lauer, Charles Edwin Powell, ESC éditions 2021 français ou anglais, 1h43, €5,34, Blu-ray €14,10

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Joseph Connolly, Vacances anglaises

L’humour anglais n’est pas à la portée de tous les esprits, mais si l’on entre dedans, quels délices ! La différence de l’humour avec l’ironie est que cela n’est jamais méchant. Plutôt un étonnement ravi devant les excentricités des gens. Ils sont ce qu’ils sont et persévèrent dans leur être, comme les chats, source de pitreries et folies sans nombre. Joseph Connolly, que je viens de découvrir jeté dans une boite à livres, est redoutable d’efficacité dans la satire cruelle et amusée de ses contemporains. Nous finissons par aimer chacun des personnages, même les plus incorrects.

Nous sommes dans la Grande Bretagne des années 90, subissant « la crise » comme tout le monde, c’est-à-dire à la fois la mondialisation économique qui bouleverse les économies et le retard politique qui ne comprend encore rien à rien. Les conséquences arrivent comme une vague sur les gens.

Deux couples de voisins en lotissement se décident d’aller passer une semaine de vacances au bord de la mer, sans aller pour une fois à l’étranger, de façon à « faire un break ». Mais qu’a-t-elle besoin de break, Elizabeth, épouse oisive du riche Howard, patron d’une agence immobilière florissante ? Elle dépense sans compter, tandis que lui finance pour avoir la paix. Un équilibre d’habitudes qui leur convient à tous les deux. D’ailleurs, lui décide de rester à Londres pour Zouzou, qu’il désire. Quant à leur fille, Katie, à peine 17 ans, elle leur apparaît encore comme une oie blanche alors qu’elle a déjà vu le loup, en étant à son deuxième avortement clandestin. Dès les premières pages, elle s’active d’ailleurs avec ferveur sous le bureau de Norman, l’employé de son père, avant de s’envoler pour Chicago avec lui, sous prétexte d’accompagner sa copine Ellie.

Dotty et Brian sont à peine sortis de la classe ouvrière, avec tout ce que cela emporte de jalousie de classe de la part de l’épouse qui « n’a rien à se mettre » devant son armoire pleine – mais démodée. Brian tombe de Charybde en Scylla par la faillite, l’endettement et la course au pognon pour rembourser, donc économiser à outrance. Dotty, qui ne travaille plus après la mort de leur petite fille Maria, voudrait prendre les mêmes vacances exactement qu’Elisabeth pour tenir son rang social. Mais son mari lui impose une autre façon, au même endroit. Colin, leur fils de tout juste 15 ans, se languit d’une fille – n’importe laquelle – avec qui enfin « le faire ». C’est de son âge. Il lorgne les seins de Katie, mais aussi ceux d’Elisabeth ; il va rencontrer une Carol de son âge, mais tergiverser alors qu’elle le veut bien (pas comme aujourd’hui), avant d’en finir d’un coup, une fois déniaisé par une autre.

Ceux qui partent emmènent aussi Melody, ancienne maîtresse d’Howard, jeune mère célibataire d’un bébé fille, Dawn, qui pleure tout le temps parce qu’elle n’a jamais le temps de s’en occuper. Dotty se prendra d’amour pour ce bout de chou, la gardera volontiers, l’apaisant immédiatement, et songera même à l’adopter si la mère n’en veut plus… A l’hôtel cinq étoiles, Elisabeth, Dotty et Melody font des connaissances. Elisabeth rencontre Lulu dont le mari est fou – de jalousie, mais probablement aussi tout court. Et le séducteur sûr de lui Miles McInerney, vendeur hors pair, marié, deux enfants, qui a gagné une semaine à l’hôtel pour ses performances. Melody l’adore, songeant à faire sa vie avec lui… Or il n’a qu’un but : coucher.

D’ailleurs, tropisme très anglais, chacun ne pense qu’à baiser. Le puritanisme victorien a accouché d’une explosion de n’importe quoi, à la fois sordide et réjouissante. Les mâles ne pensent qu’à ça, les femelles qu’à se donner. Mais pas avec n’importe qui. Il faut être jeune et bien membré, baratiner assez pour qu’on les croie. Encore que Katie se contente du membre puisque Norman est vraiment nul pour le reste, et qu’Elisabeth goûte à l’extrême jeunesse, le seul luxe qu’elle n’ait pour l’instant pas encore eu. Quant à Dotty, elle préfère les bébés, même la bouche maculée « de ragoût de chien aux pruneaux » ou « comme si une bouse lui avait explosé au visage ».

« Mais pourquoi avons-nous besoin des hommes, s’enquit Lulu ? Parce que je veux dire, finalement, ils ne nous apportent que des ennuis, n’est-ce pas ? – Ce doit être affreux d’être un homme, affirma Dotty. Jamais je n’aurais voulu naître homme. Et toi, Elisabeth ? – Je n’arrive pas à imaginer ça… non, je crois que je demanderais à changer – parce que j’adore être une femme, j’adore tout ce qui est féminin. Ce doit être d’un ennui mortel, d’être un homme. Et puis il faut travailler et tout ça. – La seule fois où je ressens jamais le désir du pénis, déclara Lulu en souriant – ce qui mobilisa aussitôt, on s’en doute, l’attention des deux autres – c’est quand je fais la queue pour aller aux toilettes des dames… » p.309. Irrésistible, n’est-il pas ?

Ce roman a été adapté au cinéma en 2002 par Michel Blanc et transposé au Touquet, sous le titre Embrassez qui vous voudrez, avec lui-même, Carole Bouquet, Karin Viard, Charlotte Rampling, Jacques Dutronc, Gaspard Ulliel. Mais la comédie estivale à la française ne vaut pas le féroce humour britannique.

Joseph Connolly, Vacances anglaises (Summer Things), 1998, Points Seuil 2001, 462 pages, €17,99

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The Servant de Joseph Losey

En anglais, le « servant » est un serviteur, mais moins un domestique que quelqu’un qui se met « au service ». Ainsi appelle-t-on les clercs de Dieu ou les fonctionnaires du Civil Service, ainsi conclut-on les lettres guindées par « your obedient servant ». Quand le vocabulaire est celui des Normands, le mot a un sens noble. C’est pourquoi le personnage principal du film, Hugo Barrett (Dirk Bogarde), est plus qu’un boy ou un valet de chambre, mais apparaît plutôt comme un gouvernant (comme on dit gouvernante).

Le beau jeune blond aristocrate anglais jusqu’au bout des ongles Tony (James Fox), est un brin idéaliste et au fond paresseux. Rentré d’Afrique (du sud), il emménage à Londres le temps de proposer ses services d’architecte à un projet mirifique de bâtir des villes dans la jungle en Amérique du sud. Ainsi Brasília est-elle devenue la nouvelle capitale du Brésil, sortie de rien à l’intérieur des terres en 1960. Le projet, comme tant d’autres de Tony, n’aboutira pas. Pas plus que ses fiançailles interminables avec la jeune blonde haute-bourgeoise anglaise jusqu’au bout des ongles Susan (Wendy Craig). Mais le spectateur ne le sait pas encore.

Tony, pour se libérer des contingences matérielles, engage un domestique qui sera aussi cuisinier et gouverneur de sa maison. Hugo Barrett lui convient mieux que les deux autres qu’il a déjà vu (du moins le déclare-t-il – les a-t-il vus ? rien n’est moins sûr). L’homme est organisé, froid, il a servi dans l’aristocratie après avoir fait l’armée. Il surveille les travaux de rénovation, tient le ménage, concocte des plats savoureux. En bref une perle. Si ce n’est qu’il est omniprésent et que Susan, la fiancée, en prend ombrage, un brin jalouse. Elle veut son homme pour elle toute seule et le domestique le couve trop, comme s’il en était le tuteur ou, pire, l’aspirant amant. Il y a de la fascination homosexuelle (thème très anglais) car le brun Hugo admire la classe tout en prenant de l’emprise sur le blond Tony.

Mieux, il fait inviter sa « sœur » Vera (Sarah Miles) pour servir de bonne. Celle-ci est une fille vulgaire et délurée, qui porte les jupes courtes et dévoile sans vergogne ses jambes sexy. Elle réveille Tony qui dort torse nu dans son lit et s’en émeut ouvertement, Tony qui s’en aperçoit remontera son drap sur sa poitrine. Elle finira par le séduire alors que Barrett joue à ne pas être là, et il la baisera sur le fauteuil. Le spectateur ne verra que ses jambes nues qui s’agitent dans les soubresauts de la passion.

Tony est dès lors doublement accroché : par Hugo qui le materne et tient sa maison, par Vera qui l’excite et assouvit ses besoins sexuels. Susan est reléguée, à son grand dam. Le maître devient servant, tandis que le serviteur domine. Les bruns ont soumis les blonds, comme une revanche des esclaves saxons sur les Normands envahisseurs. Il y a de la lutte des races dans cette lutte des classes, mais aussi une lutte des sexes, le mâle dominant prenant l’ascendant pour manipuler tous les autres. L’escalier est le point central de la maison, un ascenseur social en même temps qu’un lieu de passage où tout se joue, la surveillance, la relégation et même le jeu gamin.

Tony est un faible. Né dans la soie, il n’a pas été confronté à la brutalité de l’existence ; il préfère se laisser faire, en oisif content de le rester. A noter que l’assistance de plus en plus grande des machines en nos vies, y compris « l’intelligence » artificielle, nous conduira peut-être, nous aussi, à une sorte de démission à terme. Il est doux de se laisser dominer, en échange de protection et de réconfort. Ainsi agissaient les féodaux, ainsi agissent les dictateurs, même les mafieux comme Poutine. Les Russes n’ont, comme tous les peuples, que les dirigeants qu’ils méritent ; et les Chinois sont fiers de leur réussite économique, en contrepartie de leur soumission intégrale au Parti. C’est ce que l’ami de Montaigne, La Boétie, appelait si justement la servitude volontaire. Au début des années soixante au Royaume-Uni, c’était ainsi que Losey voyait la décadence. Exilé parce que soupçonné de sympathies communistes, il avait lu Marx et Trotski et pensait que « le capitalisme » produirait la corde pour le pendre (comme si un système de production économique était un être vivant !).

Le cinéaste enrichit son huis-clos par les relations du quatuor : la domination de volonté de Barrett sur Tony, la domination sexuelle de Vera sur Tony, avant celle de Barret au final sur Susan, les tentatives de Susan de faire réagir son fiancé, puis sa soumission à sa déchéance dans une scène finale outrée, qui passe mal aujourd’hui tant elle est caricaturale. Le renversement progressif des rôles de chacun est fascinant, on sent la chute vers l’abîme et l’absence d’énergie pour y remédier.

L’amour conventionnel qu’exige la société, représenté par la froide Susan (une vraie tête à claques), dénie toute chaleur humaine à l’union, présentée comme un contrat d’affaires entre gens de la haute. Le seul instant de fièvre, par terre sur le tapis, est volontairement interrompu par Barret qui vient porter un seau à glace pour les cocktails. Tout l’inverse est la spontanéité de Vera, qui affiche ouvertement son désir de sexe et affiche sa grande bouche de déesse 19 et ses jambes érotiques à faire tourner la tête. Tout est ostentatoire dans la façon de filmer, malgré le noir et blanc frigide. Le légendaire flegme britannique est remis à sa place : celle du caractère des individus. Tony n’a pas la vigueur pour faire autrement que de le jouer ; au fond de lui, il reste un enfant qui n’a pas grandi et cède à ses abandons. Barrett le détruira.

DVD The Servant, Joseph Losey, 1963, avec Dirk Bogarde, Sarah Miles, Wendy Craig, James Fox, Catherine Lacey, StudioCanal 2015 VO sous-titres français, 1h51, €9,49, Blu-ray €14,25

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Marianne Vourch, Le journal intime de Leonard Bernstein

Leonard B, né en 1918, est un Juif ukrainien né de parent immigrés aux Etats-Unis vers 1908. Asthmatique, souffrant des disputes du couple, le jeune Leonard est fou de musique. Il est émerveillé par les chants hébreux à la synagogue, écoute la radio en continu, reproduit les chansons quil a entendues au piano offert par sa tante qui ne pouvait le garder. Il commence le piano malgré son père, qui considérait les musiciens comme des baladins, à 10 ans. Bon élève, il entre à 17 ans à Harvard et en est diplômé en 1939 après des études de philosophie, littérature anglaise – et musique. Il suivra ensuite les cours du Curtis Music Institute à Philadelphie.

Tourmenté, enthousiaste, facilement amoureux, il est bi. Plutôt homosexuel en sa jeunesse, marié à 33 ans en 1951 avec une belle Felicia Montealegre qui lui donnera trois enfants, Jamie, Alexander et Nina, il retournera vers les hommes à l’âge mûr. Il est beau, séduisant, bouillonnant. Il jouera du piano, dirigera Mahler et Chostakovicth au Philharmonique de New York, à l’Orchestre philharmonique d’Israël, à l’Orchestre philharmonique de Vienne, à l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam, à l’Orchestre symphonique de la radio bavaroise, à l’Orchestre national de France. Il composera de la musique de film, des comédies musicales (Peter Pan 1950, West Side Story 1957, 1600 Pennsylvania Avenue 1976, entre autres), deux opéras (Trouble in Tahiti 1952, Candide 1956). Il crée en 1961 les concerts de Young Performers, où des jeunes solistes peuvent se produire avec orchestre, sous sa direction. Il remplace au pied levé en 1942 le chef d’orchestre Bruno Walter à New York. En 1948, il dirige l’ochestre des survivants des camps de concentration près de Munich. En 1967, il dirige l’Orchestre philarmonique d’Israël sur le mont Scopus après la guerre des Six jours. En 1963 et 1968, ill dirige l’Orchestre philarmonique de New York à l’occasion des funérailles des Kennedy, John puis Robert. En décembre 1989, il dirige au Konzerthaus de Berlin la Symphonie n° 9 de Beethoven avec des musiciens du monde entier pour fêter la chute du mur.

Eclectique, prolifique, boulimique de sons, Leonard Bernstein vivait pour la musique. « Partout où je vais, je veux montrer au public et aux journalistes une nouvelle image du chef d’orchestre. Je suis jeune, j’aime le jazz, les blagues, le boogie-woogie, l’autodérision et, believe it or not, je ne porte pas de chapeau » p.45. Ni la religion, ni la politique ne l’intéressaient, bien qu’il ait été proche de John Kennedy, jeune comme lui, et qu’il ait milité de façon « radicale chic » contre la guerre du Vietnam, pour le désarmement nucléaire, contre le Sida et pour la promotion d’artistes de couleur dans les orchestres. Car Bernstein aimait la jeunesse, le mouvement, la vie. Il a passé au-delà en 1990 à 72 ans d’un cancer du poumon. Entre Mars et Jupiter, la ceinture centrale d’astéroïdes en comprend un qui porte son nom. Il a inspiré le film de Bradley Cooper, Maestro, sorti en 2023 – pas (encore?) de Dvd.

Ce livre rend hommage à sa vie riche et à son tempérament enthousiaste. Richement illustré et joliment édité, il est couché sur le papier d’après un podcast de France Musique lu par Charles Berling.

Marianne Vourch, Le journal intime de Leonard Bernstein, 2024, éditions Villanelle, 99 pages, €24,00

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Les Journaux intimes de… par Mariane Vourch déjà chroniqués sur ce blog

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Destination finale 2 de David Richard Ellis

Suite de la première Destination finale avec, au lieu d’un crash d’avion, un carambolage d’autoroute. Même ingrédients, mêmes superstitions, mêmes effets de suspense – la série est une affaire qui marche. Le 2 est moins sombre que le 1 et plus axé sur le spectaculaire des effets en chaîne. Il est assez réussi.

Nous sommes, date symbolique, un an après le crash du vol 180. La Mort veut faucher son contingent annuel de jeunesse. Kimberly (A.J. Cook), 18 ans, tout juste le permis, prend le volant du gros 4×4 rouge de son père pour aller passer des vacances en Floride avec ses amis, adeptes de la fumette. Sur l’autoroute plutôt chargée, la conductrice, peu attentive à son volant, écoute les blagues nulles des garçons à l’arrière et regarde les passagers des voitures qui la doublent. Un gamin joue l’accident avec un camion et une voiture jouets, une fille se dresse les seins nus pour épater les mâles à l’arrière, un punk à chaîne sniffe de la coke tout en tenant son volant avec la cuisse, un chauffeur poids lourds s’enfile une bière au volant…

C’est drôle, décalé – puis soudain le flash : un gigantesque carambolage initié par un camion transportant des troncs de bois. Mal attachés, ceux-ci s’écroulent sur les voies, entraînant une suite de réactions en chaîne où le sang gicle, les corps sont écrasés dans des hurlements terribles. Kimberly se réveille alors qu’on klaxonne derrière elle : elle était arrêtée à la bretelle d’autoroute, attendant le feu vert pour passer.

Dès lors, elle se met en travers, complètement hystérique : elle a eu la « prémonition » d’un accident et ne veut plus avancer. Les conducteurs derrière elle s’énervent. Un flic de l’État (Michael Landes), en patrouille, vient voir ce qui se passe et cherche à la raisonner. C’est alors que le camion de bois passe. Les troncs se détachent, et c’est l’accident prévu !

Kimberly l’a évité par sa prescience magique, empêchant ainsi « la Mort » de prélever sa dîme parmi les conducteurs piégés derrière sa voiture. Mais un camion arrivant à toute allure emboutit son 4×4 rouge, tuant net tous ses amis dedans. L’officier de police Thomas Burke la sauve in extremis en la poussant hors de la trajectoire. Elle a déjoué la Mort. Mais ceux qu’elle a vus, le cocaïnomane Rory Peters (Jonathan Cherry), le professeur motard noir Eugène Dix (T.C. Carson), la star snob Kat Jennings (Keegan Connor Tracy), le gagnant au loto Evan Lewis (David Paetkau), la veuve Nora Carpenter (Lynda Boyd) et son fils de 15 ans Tim (James Kirk), et la femme enceinte Isabella Hudson (Justina Machado) sont des morts en sursis. La Camarde va chercher à les récupérer par tous les moyens.

Et ces moyens sont nombreux et inventifs. Evan, par exemple, rentre les bras chargés à son appartement ; va-t-il glisser sur un jouet dans le couloir ? S’exploser au gaz sous la poêle ? Laisser échapper sa bouteille d’huile à griller les saucisses surgelées (la malbouffe dans toute sa splendeur yankee) ? Curieusement, il se met torse nu pour cuisiner tout en faisant autre chose ; son téton piercé fait genre sur son torse glabre de bébé rose (la mode yankee des branchés pré-millénium). Il contemple la belle montre qu’il a achetée avec ses gains au loto, ainsi qu’une bague d’or et diamants en forme de fer à cheval (le mauvais goût dans toute sa splendeur yankee), tout en écoutant sur son répondeur à bande les messages intéressés de tout un tas de copains et copines perdus de vue mais alléchés par le fric. Évidemment la bague lui échappe et va se perdre dans le trou de l’évier ; évidemment sa main reste coincée dedans alors qu’il cherche à la récupérer ; évidemment les saucisses brûlent pendant ce temps-là, et l’huile répandue hors de la poêle s’enflamme aussi ; évidemment la poêle tombe alors qu’il cherche à distance à jeter quelque chose dessus pour étouffer le feu – elle incendie l’appartement (les logements de carton-pâte dans toute leur qualité yankee). Va-t-il périr grillé ? Non pas, il s’échappe de justesse par l’échelle de secours juste avant que la bonbonne de gaz n’explose (tout explose aux USA, les bagnoles, les maisons, les fours, les barbecues- sinon ce ne serait pas Hollywood). Il rejoint in extremis le sol… mais glisse sur les spaghettis qu’il a jetés par la fenêtre pour faire la place aux saucisses dans la poêle. Étalé sur le sol, il est vivant, sauf que l’échelle se détache… et l’empale dans l’œil. Le croque-mort (Tony Todd) – qui est la Mort elle-même – coupe à la pince l’anneau de téton du garçon avant de l’enfourner pour le réduire en cendres. Sa parure corporelle n’a pas empêché sa jeunesse d’être interrompue net.

La nouvelle de cette fin rocambolesque alerte l’officier Burke et Kimberly. Ils font une réunion entre survivants de l’autoroute à la suite de laquelle Kimberley rend visite à Claire Rivers, la dernière du vol 180. Elle s’est volontairement enfermée en centre psychiatrique et refuse toute visite avec objet tranchant. Elle déjoue la Mort depuis un an. Claire refuse d’aider Kimberley (l’individualisme dans toute sa bonne morale yankee), mais se rend compte brusquement que les survivants meurent dans le sens inverse de l’ordre du carambolage. Elle sort de son isolement pour prévenir Kimberly de faire attention aux signes prémonitoires de « la Mort ». Kimberly a la vision d’une attaque de pigeons et c’est Tim, sortant de chez le dentiste, qui en fait les frais. Il s’avance comme un gamin (il a 15 ans) pour chasser les volatiles… et se prend en pleine tronche une vitre détachée de la façade dans laquelle les pigeons désorientés vont se crasher souvent. Exit l’ado (même la jeunesse peut mourir). Sa mère, Nora, sera décapitée par des portes d’ascenseur alors qu’elle cherche à échapper à un porteur d’un bac contenant des bras articulés qui la rendent hystérique à la suite d’une nouvelle « vision » de Kimberley.

La suite est du même effet : Kat est empalée par un tuyau qui l’avait épargné dans l’accident de son véhicule. Le matériel de désincarcération du sauveteur active l’airbag… qui rejette violemment la, tête en arrière, juste sur le pieu tranchant. La cigarette qu’elle venait d’allumer en étant sûre d’être sauvée tombe de sa main dans une fuite d’essence menant à la camionnette des journalistes, qui ont reculé sur une pierre, provoquant l’explosion et l’envol d’une clôture de barbelés qui coupe Rory en trois au niveau des reins et du torse (bel effet spécial). Eugène, le motard de l’autoroute qui n’y croyait pas, explose dans sa chambre d’hôpital, après une suite de mouvement des machines (qui semblent douées d’une vie propre, l’angoisse proprement yankee de la technique comme un destin).

Isabelle donne le jour à son bébé, malgré le docteur que Kimberly a vu en prémonition l’étrangler. Une vie contre une mort, telle est la superstition basique du film, et les survivants se croient sauvés. Mais point ! Jusqu’au gamin de la ferme (Noel Fisher) où a eu lieu le dernier accident avec Kat – rien à voir avec l’autoroute – qui a été sauvé par Rory d’une camionnette folle : il explose en manipulant le barbecue lors de la fête de survie. Son avant-bras grillé à point atterrit sur la table juste devant sa mère.

Un humour noir du second degré bien mis en scène. Pas vraiment intello, ni flippant, juste délassant. Jouer avec la Mort fait toujours recette. Les acteurs sont fades, surtout Kimberly, à l’exception de l’officier de police peut-être.

DVD Destination finale 2 (Final Destination 2), David Richard Ellis, 2003, avec Ali Larter, A.J. Cook, Michael Landes, David Paetkau, James Kirk, TF1 Vidéo 2004, 1h27, €11,94, Blu-Ray €10.00

DVD Destination finale de 1 à 5, New Line 2024, 7h16, €29,99, Blu-ray €32,93

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Destination finale de James Wong

Premier d’une série de six films de série B par des réalisateurs différents qui ont pour thème « la Mort », comme si elle était un personnage : la Mort veut, la Mort a un plan, on peut déjouer la Mort… C’est flippant (un peu), débile (pas mal), ado (surtout). D’où son relatif succès juste après la hantise du Big Bug du millénaire (qui, comme l’ignorent les primaires, n’a commencé en vrai qu’au 1er janvier 2001).

Alex Browning (Devon Sawa) est un lycéen de 17 ans new-yorkais (et un acteur de 22 ans). Sa classe de 40 part en voyage en France en Boeing 747. Alex est fils unique, gros nez et bouche presque toujours ouverte, ce qui lui donne un air niais. Il a un « meilleur ami », Tod Waggner (Chad E. Donella), un rival, Carter Horton (Kerr Smith), mais pas de petite amie. C’est le jeune américain moyen, pas très futé ni fini.

A-t-il jamais pris l’avion ? Il regarde la face du 747 par la baie vitrée de l’aéroport et il ne l’aime pas. L’engin a un air obtus comme un Marine décérébré par l’entraînement. Il craint vaguement quelque chose, il hésite, ses copains doivent le pousser dans le dos pour qu’il avance. Dans le Boeing, deux filles lui demandent s’il veut bien échanger sa place pour qu’elles soient ensembles. Il veut bien, malgré son copain qui voulait en draguer une et qui gesticule pour qu’il dise non. Il s’installe à la place qu’il squatte et là, un cauchemar commence.

Il voit l’avion secoué, prendre feu, exploser. Lorsqu’on le houspille, il se réveille, transpirant, paniqué. Il crie que tout le monde doit sortir, s’attirant la hargne de son rival qui lui flanque un coup de poing. Comme les deux ados se battent, ils sont expulsés de l’avion et le commandant refuse de les reprendre. Ils sont suivis par leurs amis respectifs, Tod pour Alex, Terry Chaney (Amanda Detmer) la petite-amie de Carter, et Billy Hitchcock (Seann William Scott). Les suit une fille qu’il ne connaît pas, ne lui ayant jamais parlé sauf pour lui ramasser un guide de Paris, qui s’ouvre sur une photo prémonitoire : celle du crash de la Mercedes de la princesse Diana. Claire Rivers (Ali Larter), au prénom de cousin du Prophète, va devenir sa future petite-amie. Une prof les accompagne, puisqu’ils sont mineurs, Valérie Lewton (Kristen Cloke), tandis que tous les autres reprennent place dans l’avion.

Personne ne croit Alex, se moquant de son don de voyance – ce qui est classique pour préparer le suspense. Carter le provoque à nouveau et ils s’empoignent dans l’aéroport avant qu’à 21 h 40 ce 13 mai 2000, soit quinze minutes après le décollage, le vol 180 prenne feu et explose, tuant les 287 passagers, dont les lycéens. Carter regarde bizarrement Alex mais se calme d’un coup, tandis qu’Ali le regarde aussi, mais différemment.

Deux agents impassibles du FBI surgissent, ils veulent savoir pourquoi Alex savait. Ils le soupçonnent d’avoir quelque chose à voir avec cette explosion mais changent d’avis au bout de quelques jours. L’ado rentre dans sa famille, qui n’a pas l’air plus paniquée que cela. Ses parents ne le questionnent pas sur sa vision.

Mais Alex est obsédé par son cauchemar et par la réalité qui a suivi. Trente-neuf jours plus tard, après une cérémonie du souvenir au lycée, Alex apprend que Tod vient de se « suicider » tout habillé dans sa baignoire. Il n’y croit pas. Tod et lui avaient décidé de se revoir dès que possible pour penser à autre chose. Il joint Ali et ils décident d’aller voir le corps de Tod à la morgue pour être sûrs. Ils s’introduisent par le toit et découvrent les lacérations multiples sur le cou de l’adolescent, qui montrent qu’il a résisté et n’a donc pas péri volontairement. Le croque-mort qui les surprend, William Bludworth (Tony Todd) au teint funèbre comme il se doit, explique qu’ils ont déjoué la Mort et qu’elle prend sa revanche un à un sur ceux qui devaient mourir dans l’avion.

L’intérêt du film réside dans la reconstitution méticuleuse et séquencée des micro événements qui ont conduit Tod et la prof à mourir, avec ses fausses pistes et ses vrais ratages.

L’ado pieds nus sur le carrelage dérape dans du shampoing répandu insidieusement, tombe dans la baignoire où il n’a rien pour se rattraper, tandis que le fil à linge s’enroule autour de son cou et qu’il ne peut atteindre la paire de ciseaux salvatrice, posée non loin de lui. Laq prof, en femelle toute émotion, se fait un mug de thé mais sursaute en constatant que c’est le mug du lycée, un endroit honni qu’elle veut quitter au plus vite. Lorsqu’elle se reprend, c’est pour le remplir de vodka glacée avec supplément glaçons. Ce qui a pour effet de fendre le mug et de faire fuir le liquide. Elle le pose évidemment, en conne américaine-type qui fait n’importe quoi sans penser une seconde, sur l’écran taille large de son ordinateur branché, lequel court-circuite et enflamme l’alcool, ce qui la fait reculer, glisser dans la flaque quelle a créé en jetant le thé, tomber en se rattrapant à une serviette qu’elle a posé sur un pack de couteaux de cuisine, lesquels s’empressent de la transpercer de part en part tandis que la maison prend feu de partout (le genre de maison yankee en contreplaqué inflammable) et finit par exploser (comme s’il y avait de la dynamite dans la cave – mais c’est pour Hollywood).

En suivant un reportage télé, Alex « découvre » le plan de la Mort, qu’elle applique comme un ordinateur sans âme : elle « prend » dans l’ordre tous ceux qui sont sur sa liste, en sautant ceux qui la déjouent, volontairement ou par hasard. Alex « prévoit » donc que le prochain être humain à mourir devrait être la prof. Il se précipite chez elle, mais elle appelle les flics, voyant en lui « le Diable » – une façon bien américaine de dénier le réel en accusant un personnage imaginaire.

La suite est de la même eau. Carter en rogne, c’est congénital chez lui, dérape sa voiture et renverse Billy à vélo, mais ce n’est pas son heure. Il stoppe devant Alex et Ali qui boivent un café en terrasse. Il veut le cogner mais Terry sa copine s’interpose ; elle le quitte puisqu’il ne pense qu’à ça et pas à « ça » qu’elle voudrait bien qu’on lui fit. En reculant, un bus qui passait par là par hasard la happe et s’en est fait de cette autre survivante.

Ceux qui restent se réunissent et Carter apprend qu’il est le prochain sur la liste, ce qu’il refuse. Il veut mourir quand il le choisira, pas avant. Il fonce donc en bagnole (le permis est dès 16 ans dans certains États) mais ne réussit pas à emboutir une autre voiture aux feux et stops qu’il grille, ni un lourd camion qui surgit devant lui et que son copain assis à côté de lui évite en tournant le volant. Par dépit d’ado psycho-rigide, il arrête sa caisse en plein milieu d’une voie ferrée, sur un passage à niveau qui annonce l’arrivée imminente d’un train. Billy, Ali et Alex sortent de la voiture mais Carter y reste. Lorsqu’il voit la Mort arriver, il veut s’en sortir mais sa ceinture se bloque, ce qu’Alex avait « vu » dans un flash. Il se précipite pour l’aider et, in extremis comme il se doit, réussit l’opération. Tandis que l’auto est emportée par la loco, les ados roulent sur le bas-côté. Billy invective Carter debout, le dos tourné au train qui passe à toute allure, et est décapité par un morceau de tôle éjecté par les roues.

Les agents du FBI traquent Alex, toujours là où des morts se produisent, mais il leur échappe tant qu’il le peut. La prochaine sur la liste est Claire qui le cache dans une cabane, et il doit la prévenir. Mais elle se met en mauvaise posture en laissant fuir un bidon d’essence tandis qu’un orage effrayant éclate qui fait hurler le chien. Au lieu de le laisser et de se tenir tranquille, elle va le rejoindre dehors, alors qu’un câble électrique coupé, frappé par l’éclair, se tord comme un serpent dans des jaillissements hollywoodiens d’étincelles (comme dans le film Tremblement de terre). La maison prend feu et elle se réfugie dans la voiture, qu’elle cherche à sortir du garage. Alex surgit pour la prévenir et lui demande de rester où elle est, protégée par les pneus isolants. Sauf que l’essence répandue du bidon attaque la voiture et que la porte est – évidemment – coincée…

Trois mois plus tard, ils sont trois rescapés de l’avion – qui prennent l’avion… pour Paris. Buvant une bière en terrasse (ce que les fanatiques de l’islam détestent), ils se disent qu’ils ont déjoué la Mort. Mais celle-ci n’a pas dit son dernier mot. C’est Alex qui est visé mais Ali le sauve en l’appelant au dernier instant, tandis qu’un bus qu’il n’avait pas vu le frôle en faisant une embardée qui va décrocher une enseigne au néon où figure le chiffre 180 – le numéro du vol maudit -, laquelle s’écrase sur…

Vous saurez tout en visionnant le film. 17 ans est la fin de l’innocence, de la naïveté envers la vie – donc de la mort. Celle-ci est programmée et nul n’est éternel, contrairement à ce que croient les enfants. A chacun d’affronter son destin et les ados mûrissent brusquement lorsqu’ils s’en rendent compte. La moindre chose anodine de la vie de tous les jours peut se transformer en instrument mortel : un fil à linge, une tasse, un banal ordinateur, un déchet de métal, un bus. De quoi flipper – et réfléchir à vivre au mieux le jour présent. Il peut être le dernier…

DVD Destination finale, James Wong, 2000, avec Devon Sawa, Ali Larter, Kerr Smith, Kristen Cloke, Daniel Roebuck, Metropolitan Films video 2001, 1h34, neuf en français et anglais €4,00, ou édition prestige €20,43, ou Blu-ray français et anglais €12,99

DVD coffret 5 films Destination finale 1 à 5, Blu-ray €39,99

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Giovanni Guareschi, Don Camillo à Moscou

Tous les moins de 50 ans connaissent Don Camillo, incarné au cinéma par Fernandel dans une série de films culte entre 1952 et 1970. Don Camillo est un prêtre de paroisse qui s’oppose au maire communiste Peppone, mais à l’italienne – avec sentiments, fraternité et combinazione. Tous deux ont fait la guerre contre les fascistes et restent copains malgré leurs divergences idéologiques. L’auteur est carrément du côté catholique et se moque avec humour du communisme en marche, qui veut devenir religion à la place de la religion.

Don Camillo, en ce dernier opus de la série, connaît son point d’orgue. Un soir, en catimini, Peppone, artisan mécanicien devenu maire communiste, vient le voir au presbytère pour demander conseil. Il a joué au Totocalcio (le loto-foot de l’époque) et a tiré le numéro gagnant de dix millions de lires ! Mais c’est très mal vu pour un prolétaire communiste de jouer à des jeux d’argent capitalistes, et il ne peut décemment devenir riche en restant au Parti. Surtout que la rumeur commence à se répandre que le joueur a laissé un faux nom qui est l’anagramme de Giuseppe Botazzi, alias Peppone. Il demande au curé d’aller retirer le gain à sa place.

Un an plus tard, Peppone est élu sénateur ; il a empoché les millions… mais les mal placés auprès d’un financier véreux et s’est fait gruger : c’est ça le capitalisme, quand on n’y connaît rien. Lorsqu’il revient voir Don Camillo, piteux, le prêtre en profite. Le sénateur doit sélectionner les dix meilleurs communistes d’Italie pour un voyage d’une semaine en URSS, la glorieuse patrie du socialisme en plein essor, qui a déjà envoyé un satellite dans l’espace, puis une chienne, et est en plein grands travaux pour détourner les eaux de la mer d’Aral afin d’irriguer les champs de coton et de planter du maïs. Nous sommes sous Khrouchtchev, qui a déstalinisé le pays et deserré l’autoritarisme du Parti, tout en maintenant ferme la direction idéologique. Mais tout reste centralisé, fonctionnarisé, contrôlé.

Ce pourquoi le camarade Don Camillo, déguisé en typographe prolo méritant Tarocci Camillo, part en URSS avec Peppone et huit autres camarades, et l’autorisation de son évêque. Il n’aura de cesse de mettre en évidence pour le groupe les contradictions flagrantes entre la théorie du Parti et la réalité du pays. Il a déguisé son missel latin en Pensées de Lénine et ne cesse de le consulter. Il a cependant lu tout ce qu’il pouvait sur Marx, Lénine et Staline, ces trois piliers du communisme soviétique, et les cite à bon escient.

Les propagandistes qui leur font le voyage les abreuvent de statistiques, les chiffres étant plus falsifiables que les choses. Ils visitent une usine de tracteurs – dont certaines pièces sont défectueuses, incident signalé mais pas corrigé, car attendant le feu vert d’une commission à Moscou qui ne donnera pas son verdit avant une année. Ils visitent un kolkhoze dans la boue, avec les tracteurs et machines agricoles dont personne ne s’occupe, restant à rouiller dans les champs, tandis que d’autres machines sont conservées flambant neuves et inutilisées dans un hangar. Tout est à l’avenant. Si la viande est bonne, elle est rare, et la sempiternelle soupe aux chou-pomme de terre est lassante. Seule la vodka coule à flot et se boit comme de l’eau, faisant révéler les dessous des pensées communistes – impeccablement rouges à jeun, amèrement petite-bourgeoises saoul.

C’est drôle, édifiant, réaliste. Don Camillo n’est pas méchant, mais féru de vérité. Or le communisme est une illusion. Dieu existe toujours dans les esprits des gens. Des Italiens, restés après avoir été faits prisonniers durant la guerre, veulent retourner en Italie tant l’avenir radieux ne leur convient plus, et Camillo les aide. Au retour, l’évêque en est effaré : « Ce n’est pas possible! Conversion du camarade Tavan, conversion du camarade Gibetti, libération du camarade Rondella, élargissement du Roumain de Naples, messe et communion pour la vieille infirme polonaise, célébration du mariage entre la fille et l’ancien soldat, baptême de leurs six enfants, confession de l’expatrié et sa réhabilitation, messe des morts au cimetière. En outre dix-huit absolutions in articulo mortis. Par surcroît tu es devenu chef de cellule ! Et le tout en six jours seulement, et dans le propre pays de l’Antéchrist ! » Don Camillo s’est reposé le septième jour, comme Dieu après sa Création. Tel est l’humour de Guareschi, qui demeure.

Car le communisme a cédé la place à une nouvelle religion, l’adoration de Gaïa, la lutte contre le démon qui souffle le chaud et le froid sur le climat, et la décroissance néo-prolétaire face aux néo-bourgeois toujours « capitalistes », blancs, mâles, dominateurs, impérialistes, coloniaux, machos (etc…). Les Don Camillo, plus forcément chrétiens, mais aptes à penser par eux-mêmes pour résister aux sirènes de la pensée Panurge, sont toujours nécessaires.

Giovanni Guareschi, Don Camillo à Moscou (Il compagno Don Camillo), 1963, J’ai lu 1972, 307 pages, occasion de €19,44 à €48,80 selon disponibilités

DVD Don Camillo – L’intégrale (5films dont Don Camillo en Russie), avec Fernandel, Gino Cervi, Gastone Moschin, Lionel Stander, Vera Talchi, StudioCanal 2018, 8h37, €19,99

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Arthur C. Clarke, 2010 : Odyssée deux

Dave Bowman, seul survivant de l’expédition Discovery 1, s’est transformé en Enfant des étoiles ; il a quitté son corps de chair pour devenir pure énergie, tout en gardant sa personnalité. Mais il ressent l’influence, si ce n’est la manipulation, d’entités supérieures qui le guident dans l’univers pour lui faire accomplir une mission.

Neuf ans après l’odyssée de 2001, un nouveau vaisseau terrestre est envoyé vers Jupiter, où Discovery 1 est restée en orbite.

Ce n’est pas le Discovery 2 prévu, car sa construction n’est pas achevée, mais un vaisseau soviétique, le Leonov, construit en un temps record car plus petit et plus fruste. En ce début des années 1980 de rédaction du roman, la compétition entre USA et URSS continue de faire rage, même si elle ne débouche pas sur une guerre mondiale ouverte. Comme les Russes sont au courant, autant coopérer. C’est le rôle du docteur Heywood Floyd, le père de la première mission, de proposer qu’une partie de l’équipage du Leonov soit américain, sous les ordres de la capitaine soviétique Tatiana Orlov. Bien qu’il soit remarié et père d’un petit Chris de 2 ans qui nage avec les dauphins avant de savoir marcher, il décide de partir lui aussi. Il veut savoir ce qui est arrivé à Discovery 1, à l’ordinateur HAL 9000 et ce qu’est vraiment le mystérieux monolithe noir d’encre satellisé à un des points de Lagrange entre Io et Jupiter.

Son épouse voudrait le voir rester. L’un des ressorts du roman est qu’elle va le quitter, lasse d’attendre, durant les quelques trois ans que vont durer la mission. Dans le même temps, deux couples se forment dans la station, qui se marieront au retour.

C’était sans compter avec les Chinois. La troisième puissance mondiale émerge à la fin des années 1970 avec la disparition du satrape Mao et la libéralisation économique de Deng Xiaoping. La Chine veut rattraper l’Occident et dépasser l’URSS – ce qui sera bel et bien accompli deux décennies plus tard, Arthur C. Clarke a toujours été visionnaire et nombre de ses prédictions se sont réalisées. La Chine envoie donc le vaisseau Tsien. Il dépasse le Leonov avant de se poser sur le satellite de Jupiter Europe pour refaire du combustible en pompant de l’eau dans la glace. Mais, hélas, une créature vivante monstrueuse émerge des profondeurs et l’engloutit. Mieux vaut éviter Europe… Ce sera d’ailleurs le message de Bowman aux Terriens du vaisseau Leonov, transmis par les Puissances via son intermédiaire.

Le Leonov retrouve Discovery 1 et le Dr Chandra reprend en main l’ordinateur HAL 9000, son bébé. Il semble que l’intelligence artificielle ait été l’objet d’une psychose à cause d’ordres contradictoires inoculés dans sa mémoire. La machine logique les a gérés comme elle a pu, mais la manie gouvernementale américaine du « secret » a bien failli éliminer les humains du vaisseau pour faire réussir la mission. Heureusement que Dave Bowman s’est montré pragmatique et astucieux pour déjouer les pièges de HAL et débrancher ses fonctions supérieures.

La nouvelle mission comprend donc pourquoi HAL a failli et comment il faut programmer les ordinateurs pour qu’ils ne dérapent pas. Quant au monolithe noir, toujours en place, impossible d’en découvrir plus sur lui, il est imperméable aux mesures. Jusqu’à ce qu’il disparaisse. Où est-il allé ? Sur Jupiter, où une grande tache intrigue les astronomes terrestres depuis quelque temps. Lorsque le Leonov s’approche, il découvre qu’elle est composée de milliers de monolithes noirs identiques, qui se répliquent comme des « machines de von Neumann » – une théorie réellement développée au Centre spatial de la NASA, comme l’indique l’auteur en postface.

Le plus étrange est que Dave Bowman se manifeste au Dr Heywood via HAL ; il le prévient d’avoir à quitter l’orbite du point de Lagrange d’ici quinze jours sous peine de mort. En effet, Jupiter va imploser et devenir une naine blanche, formant un nouveau « soleil » dans le ciel terrestre. Par quel effet ? Par l’action des Puissances, qui ont un projet d’encourager la vie sur le satellite Europe. En effet, cette énergie cosmique est devenue une sorte de dieu dont la mission est, comme la nature, de créer les conditions d’émergence de la vie, quelle que soit sa forme, et de sélectionner les plus aptes. Les monolithes sont là pour ça.

Tous ceux qui ont aimé 2001 aimeront 2010.

Comme pour le premier roman, un film a été sorti en 1984, 2010 : L’Année du premier contact, réalisé par Peter Hyams (aussi en Blu-ray).

Arthur Charles Clarke, 2010 : Odyssée deux (2010: Odyssey Two), 1982, J’ai lu 2001, 320 pages, €7,80

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John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable

Un long roman américain sur le modèle de David Copperfield, retraçant la vie d’un orphelin. Sauf que cela se passe dans une ancienne scierie du Maine, lieu isolé nommé Saint Cloud’s par les habitants, où l’orphelinat fondé par le jeune docteur Wilbur Larch fait aussi office de clinique d’avortements clandestins. Les mères célibataires qui ont fauté, ont le choix entre mettre au monde et abandonner, ou interrompre la vie et laisser tomber : c’est l’œuvre de Dieu pour les orphelins, la part du diable pour les avortés. Pour le Dr Larch, la véritable part du diable est celle de la guerre, la boucherie de 14 qu’il a vue de ses yeux. Avoir ou refuser un enfant reste toujours l’œuvre de Dieu.

Une fois nés, les bébés sont affublés d’un prénom et d’un nom inventés, choisis par les infirmières. Ce pourquoi le garçon s’est prénommé Homer et que son nom est Wells. En général, les enfants trouvent une famille d’adoption dans leurs premières années, mais cela ne réussit pas à chaque fois. L’orphelinat les accueille toujours, s’ils sont rejetés ou malheureux. Ce fut le cas d’Homer, adopté quatre fois, et à chaque fois décalé dans sa nouvelle famille. La dernière, qui l’avait adopté lorsqu’il avait déjà 12 ans, était très sportive et le couple l’avait emmené camper dans la forêt. En se baignant entre deux cordes dans la rivière en crue, l’homme et la femme se sont trouvés emportés par un train d’arbres sciés en amont, et Homer a dû revenir sans famille « chez lui » – à l’orphelinat.

Une telle constance l’a fait rester, et le Dr Larch s’est pris pour lui d’une affection quasi paternelle. Lui demandant de « se rendre utile » dès l’âge de 13 ans, il lui a appris les gestes de l’accouchement, des rudiments de médecine, et même comment avorter une femme. Mais l’orphelin a toujours considéré l’interruption d’une grossesse avec une répugnance intime ; il a refusé d’opérer.

Un jour, une Cadillac décapotée blanche apporte un jeune couple encore au lycée, dont la fille a pris le ballon à cause d’une capote percée de façon perverse par celui qui les distribue libéralement. Le Dr Larch l’a avortée, tandis qu’Homer s’est pris d’affection pour la jeune fille aux poils pubiens blonds et légers, et pour son ami et presque fiancé Wally, fils de famille athlétique d’un domaine de pommes et de cidre. A 20 ans, après avoir fait ses classes sexuelles dès 14 ans avec la grosse Melony, l’aînée des filles orpheline, elle aussi inadoptable, Homer se fait recruter comme cueilleur de pommes et accueillir dans la famille de Wally et de Candy à Ocean View dans le Maine, près de la mer qu’il n’a jamais vue.

Il apprend à nager, à conduire, à cultiver les pommes, à réparer la mécanique ; il connaît enfin l’océan, le cinéma, la grande roue. Nous sommes dans les années 40, Wally part à la guerre accomplir son rêve de pilote ; il est descendu au-dessus de la Birmanie par les Japonais qui occupent le pays ; durant dix mois, il sera considéré comme « disparu » avant de réapparaître amaigri, handicapé et devenu stérile. En désespoir de cause Candy, qui aime autant l’un des garçons que l’autre, fait l’amour avec Homer et avec grand plaisir. Elle attend un enfant et Homer ne veut absolument pas qu’elle avorte, cette fois-ci. Ils partent à Saint Cloud’s pour accoucher et le bébé est prénommé Ange, masculin d’Angela, l’une des nurses qu’Homer a connu enfant. Sauf que Wally revient et que Candy ne peut que se marier avec lui ; elle l’avait promis. L’enfant Ange est alors élevé par ce couple à trois, « adopté » selon la version officielle pour obéir aux convenances. Mais Homer et Candy feront l’amour 270 fois en quinze ans, malgré le mariage officiel avec l’autre. C’est que les règles, c’est bien ; la réalité les fait transgresser souvent, pour motifs supérieurs. Ainsi le bonheur d’Ange et de Wally.

Le titre américain est plus explicite que le titre français. « Les règles de la maison de cidre » font référence au règlement administratif à destination des cueilleurs de pommes saisonniers. Il pose ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, que ce soit pour des raisons de sécurité, de morale ou de relations sociales. Or les Noirs qui viennent chaque été sous la houlette de Monsieur Rose, expert à vous lacérer blouson et chemise d’un coup, sans toucher la peau, si vous le serrez de trop près, ont leurs propres règles – différentes de celles de Blancs. Homer comprend alors ce qu’un orphelin ne peut connaître : que tout est règle dans la société, qu’il s’agisse du travail, du flirt, du mariage, de la paternité. Monsieur Rose transgressera ses propres règles en versant du côté noir de l’inceste, ce qui obligera Homer à avorter sa fille Rose Rose pour ne pas qu’elle ne le tente elle-même et mette sa vie en danger.

Car « La convention n’est pas la morale », dit Charlotte Brontë citée en exergue. La morale est humaine, la convention est sociale. Entre les deux, la liberté de chacun. Par morale, Homer refuse d’avorter les femmes, de forcer sa compagne ou d’abandonner son enfant. Alors que les règles sociales, explicites ou implicites, pourraient le lui imposer selon la loi ou « par convenances ». Or la réalité des situations va les lui faire transgresser une à une, malgré lui : le décès à plus de 90 ans du Dr Larch l’obligera à offrir la liberté que ne permet toujours pas loi aux femmes de choisir si elles veulent prendre la responsabilité d’un enfant ou non ; il ne quittera le domicile « familial » avec Candy (et Wally) que lorsque Ange aura passé 15 ans, devenu aussi grand que son père et musclé comme Wally en sa jeunesse ; il lui fera passer le permis de conduire à 16 ans pour qu’il puisse choisir d’aller le voir à Saint Cloud’s quand il le veut. Car il lui a constamment marqué son amour, ce qui lui a manqué en tant qu’orphelin. Il y a des scènes banales mais touchantes entre père et fils adolescent dans le roman. Ange découvrira le pouvoir de raconter des histoires et deviendra – comme l’auteur – écrivain.

Irving est lui-même né hors mariage et son père adoptif était professeur d’obstétrique à Harvard, ce pourquoi il en connaît long sur le vagin, l’utérus et tous les organes de la reproduction. Mais il emporte le lecteur dans une obsession de la famille et ses personnages secondaires fourmillent, chacun agissant de façon excentrique. Toutes ces vies qui s’entrecroisent sont décrites avec bonne humeur et humour (qui est aussi une « humeur » particulière). C’est victorien et rabelaisien à la fois, avec ce côté entraînant d’homme d’action qui est le propre du romancier américain.

Un film réalisé par Lase Hallström a été tiré de ce roman-fleuve avec Tobey Maguire et Michael Caine, et a obtenu six Oscars du cinéma.

John Irving, L’œuvre de Dieu, la part du diable (The Cider House Rules), 1985, Points Seuil 2014, 832 pages, €13,95

DVD L’œuvre de Dieu, la part du diable, Lasse Hallström, 1999, avec‎ Tobey Maguire, Charlize Theron, Delroy Lindo, Paul Rudd, Michael Caine, Buena Vista Home Entertainement 2003 (anglais VO et français doublé), 2h11, €32,49

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Les romans de John Irving déjà chroniqués sur ce blog

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Dans ses yeux de Juan José Campanella

En 1974, une jeune institutrice de 22 ans se fait violer, tabasser et assassiner. On la retrouve entièrement nue en travers de son lit couvert de sang. Elle s’appelle Liliana Colotto de Morales (Carla Quevedo) et est mariée à un employé de banque, Roberto Morales (Pablo Rago). Les enquêteurs auprès du procureur Benjamín Espósito (Ricardo Darín) et son adjoint Pablo Sandoval (Guillermo Francella) instruisent avec la police. Mais aucun indice, le coupable n’est pas trouvé, le juge prononce un non-lieu. La supérieure des deux hommes, Irene Menéndez Hastings (Soledad Villamil), ne peut rien, c’est le système.

Mais Esposito et Sandoval sont émus par l’amour intense que Roberto garde pour sa jeune femme disparue. Ils ne veulent pas en rester là. Ils poursuivent l’enquête seuls, en examinant la jeunesse de la victime. Leur obstination paye puisqu’une photo de fête leur montre un jeune homme dont le regard est fixé sur Liliana à 17 ans, un regard concupiscent de désir transi. « Les yeux ne mentent pas. » Ils convainquent Irene d’annuler le non-lieu puis recherchent donc cet Isidoro Nestor Gómez (Javier Godino) auprès de sa mère, puis dans les diverses résidences qu’il a occupées. D’ailleurs, fait parlant, il a quitté la dernière deux jours après le crime. Le mari amputé de son épouse en est informé. Pour aider l’enquête, il se rend chaque soir une heure dans une gare différente de la capitale pour observer les travailleurs qui rentrent dans la banlieue. Il cherche Isidoro dont il a le portrait gravé dans la tête, mais ne trouve personne qui corresponde.

A cette époque, ni ADN, ni téléphonie mobile, ni Internet, ni caméras de surveillance – tous ces gadgets multipliés de la surveillance de masse n’existent. Pas plus que les informations croisées par informatique ; la police et les administrations brassent des tonnes de paperasses classées plus ou moins bien en archives. Sandoval a une idée, pêchée dans le bistrot où il va se saouler chaque soir, en alcoolique invétéré. Tout peut changer chez chacun, sauf une chose : la passion. L’adresse, le boulot, les copains peuvent être quittés, pas l’attrait irrésistible du jeune homme pour le foot. C’est donc dans le stade de Buenos Ayres que les policiers doivent chercher. Ils ont la photo d’Isidoro, il suffit de le traquer.

Pas simple, au milieu des plus de 80 000 spectateurs, mais la chance leur sourit. Ils repèrent le jeune homme, le poursuivent et, aidés des policiers, l’attrapent. En garde à vue, en attendant le juge, Esposito et Irene interrogent le suspect. Il nie, il les déclare fous, leur scénario divague. Mais Esposito a rappelé à Irene, qui a fait Harvard, la tactique du bon flic/mauvais flic qui réussit souvent. Irene, jeune femme de bonne famille qui va se marier avec un riche Argentin d’une dynastie connue, se prend au jeu. Elle insulte carrément Isidoro dans sa virilité, déclarant que le tueur était grand, musclé, avec un vit énorme, ce qui ne semble pas le cas du « gamin » aux bras en spaghetti en face d’elle. Le garçon, piqué au vif dans sa masculinité de macho latino, se lève et ouvre son pantalon pour montrer son engin, ce qui est un moment intense du film – avec la découverte des lettres d’Isidoro chez la mémé, la traque au stade, le départ d’Esposito de Buenos Ayres alors qu’Irene pleure. En colère, il tente de gifler Irene et, à moitié dépoitraillé par l’agent qui le maîtrise, éructe qu’il a bien défoncé Liliana qui ne voulait pas de lui, qu’il l’a domptée, réduite à se soumettre, en bref tuée.

Il a avoué, il est jugé, condamné à perpétuité. Roberto le mari félicite Esposito, et se dit soulagé. Il est contre la peine de mort et l’emprisonnement à vie est pour lui la peine la plus lourde à qui a pris la vie d’un autre.

Et puis… un jour à la télévision, alors que la Présidente inaugure quelque chose, le visage d’Isidoro Gomez apparaît derrière elle. Il a été libéré ! Le juge qui l’a fait, ennemi d’Esposito, a considéré qu’il était un bon informateur pour la police en prison, et l’a chargé de missions d’infiltration des milieux « gauchistes » pour le gouvernement. Isidoro s’est rasé, porte désormais costume et un pistolet, qu’il exhibe et charge incontinent devant Irene et Esposito dans l’ascenseur du tribunal. Roberto est effondré, mais décide d’oublier. On ne peut rien faire contre les magouilles politiques. C’est le système.

Vingt-cinq ans plus tard, Esposito à la retraite décide d’écrire un livre sur cette enquête qui a marqué sa vie professionnelle. Il renoue avec Irene, mariée deux enfants, lui qui a quitté la capitale, s’est marié lui aussi mais a divorcé parce qu’il est resté secrètement amoureux d’elle durant leurs années de collaboration. Son roman retrace les étapes de l’enquête, les doutes, la traque, la libération du détraqué sexuel pour devenir homme de main de la dictature argentine entre 1976 et 1983. Il dit aussi l’assassinat de Sandoval, pris pour lui Esposito, alors qu’il l’avait recueilli bourré en son appartement, avant d’aller quérir sa femme pour qu’elle le ramène. Des tueurs du régime, mandatés par Isidoro, sont venu lui filer une rafale de mitraillette. Depuis, Isidoro n’a plus fait parler de lui, il a disparu de la circulation.

Pour son roman, Esposito recherche Roberto le veuf, pour lui exposer son projet bien avancé. Il est toujours dans la banque mais habite une maison isolée dans la campagne. Il a tout oublié, dit-il, vingt-cinq ans ont passés, cela ne sert à rien de ressasser. Mais Esposito remarque que la photo de la jeune Liliana trône toujours à la place d’honneur dans la bibliothèque, au milieu d’encyclopédies médicales. Il ne s’est pas remarié, c’est comme si la mort de sa femme l’avait laissé prisonnier pour toujours. Au moment de partir, Esposito expose à Roberto pourquoi il écrit ce livre, pour l’amour infini qu’il n’a vu chez nul autre que lui. Le mari lui avoue alors qu’il ne faut plus rechercher Isidoro, qu’il l’a tué de quatre balles dans le torse alors que passait à grand fracas un train, après l’avoir assommé et enlevé. En effet, le tueur, sûr de son impunité comme nervi du régime, s’était mis à le rechercher jusqu’à aller se renseigner dans sa banque. Esposito croit voir le point final de sa quête, il repart dans sa Renault.

Sur la route, il est pris d’un doute. Il revient à pied par les bois pour observer la maison. Car il se demande : « Comment fait-on pour vivre une vie pleine de rien ? » A la nuit, Roberto sort…

Ce film, tiré d’un roman d’Eduardo Sacheri, La pregunta de sus ojos (traduit en français en 10-18), connaît quelques longueurs mais aussi quelques moments de tension rares, qui alternent avec des scènes d’humour, souvent dues à l’alcoolique Sandoval, pas très futé en général. L’amour fusionnel de Roberto pour Liliana est revécu sotto voce par Esposito pour Irene, sans sa fin tragique. Car de temo (j’ai peur) qu’Esposito écrit la nuit sur un bloc au retour d’un rêve, il fait te amo (je t’aime) en rajoutant un petit rien, le A. La justice des hommes est impure, souillée d’arrière-pensées politiques, mais la justice immanente finit par triompher. Surtout grâce au caractère des hommes et des femmes pour qui la loi doit être respectée et non bafouée. Même si l’amour est impossible, en raison du système et des statuts sociaux, il ne se résout pas forcément en viol et meurtre.

Prix Goya Meilleur film étranger en langue espagnole 2010

Meilleur film en langue étrangère aux Oscars du cinéma 2010

DVD Dans ses yeux (El secreto de sus ojos), Juan José Campanella (Argentine), 2009, avec Soledad Villamil, Ricardo Darín, Carla Quevedo, Pablo Rago, Javier Godino, M6 vidéo 2010, 2h02, €7,50, Blu-ray €15,10

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Le Prestige de Christopher Nolan

Tout commence par un procès à Londres, au début du XXe siècle, où le coupable est condamné à être pendu. Alfred Borden (Christian Bale) est magicien et jugé pour l’assassinat de son rival Robert Angier (Hugh Jackman). Tous deux ont été assistants de Milton le Magicien (Ricky Jay), et l’autre assistante, Julia (Piper Perabo), s’est un jour noyée sur scène dans la cuve hermétique d’où elle devait se détacher. Borden, pris dans la salle « au hasard » mais pas « par hasard », avait fait un nœud particulier inconsciemment, peut-être par jalousie, car Julia était la maîtresse de Robert.

Milton le Magicien ne peut plus exercer après cet accident et Borden se sépare de lui pour devenir magicien sous le nom du Professeur, tandis qu’Angier poursuit sous le nom du Grand Danton en compagnie de l’ingénieur de Milton, Harry Cutter (Michael Caine). Ce sera désormais la concurrence entre eux pour accaparer les meilleurs théâtres de Londres. Chacun cherche à percer le secret des tours de l’autre, mais Borden a un talent qu’Angier n’a pas : celui de l’illusion, tandis qu’Angier a un talent que Borden n’a pas : celui du spectacle. Cutter le déclare, la magie opère en trois actes – comme cinéma lui-même, cet art du faux plus vrai que vrai : la promesse (du bon tour qu’on va faire avec un objet banal), la réalisation (souvent une disparition extraordinaire de l’objet ordinaire), enfin le prestige (la restitution imprévue de l’objet, animal ou personne disparu). D’où le titre – énigmatique – du film.

Le tué va réapparaître tandis que le tueur ne va pas disparaître… Étrange illusion ? Ou tours particulièrement réussis par deux hommes au sommet de leur talent ? Borden est maître en faire croire – et le spectateur saura pourquoi à la fin, tandis qu’Angier s’intéresse à la science, qui fait des progrès rapides à la fin du XIXe siècle, notamment avec l’électricité et la rivalité Tesla-Edison. Dans son tour sur l’Homme transporté (gros succès) Borden joue sur des trappes. Angier veut le dépasser avec le Nouvel homme transporté.

Borden, aigri de cette concurrence déloyale, et poursuivi par la haine d’Angier à son égard pour avoir fait mourir son amour, déplace le matelas qui permettait à Angier de se recevoir sous la scène. Blessé à la jambe, Angier ne peut remonter de l’autre côté et c’est au contraire Borden qui apparaît, le ridiculisant devant son public. Angier fait alors capturer Fallon, l’ingénieur de Borden, et exige pour rançon le secret du tour. Comme il l’enterre vivant, Borden ne peut que s’exécuter : l’assistante d’Angier, Olivia (Scarlett Johansson), qui s’est fait embaucher par Borden sur ordre d’Angier, lui a volé son cahier d’études sur suggestion de Borden, mais il est crypté. La clé est « Tesla », que livre au cimetière Borden à Angier. Angier, perplexe, s’engage sur cette fausse piste de Borden et va voir au fin fond du Colorado le physicien Nikola Tesla (David Bowie) et imagine un tour à partir de ses expériences sur l’électricité, qu’il finance. On le voit, les magiciens entre eux se jouent des tours, où l’illusion est toujours reine.

Sauf qu’Angier voit son chapeau se démultiplier sous les électrons spectaculaires de la machine Tesla, puis un chat noir, la mascotte de l’assistant. Il comprend qu’il peut lui aussi être double. S’agit-il toujours d’illusion ? Quant à Borden, s’il a épousé Sarah (Rebecca Hall)et en a eu une petite fille, il est tombé amoureux d’Olivia et se partage entre les deux, au grand dam de sa femme qui ne sait plus s’il se croit toujours au théâtre et joue avec elle, ou s’il est parfois lui-même.

Revenu du Nouveau monde, Angier utilise la machine infernale, dont Tesla lui a signalé le danger physique et moral – et recommandé de ne pas l’utiliser. Mais l’orgueil faustien commande : à chaque clone produit, Angier le tue, restant ainsi unique. Ce pourquoi, avec son nouveau tour intitulé le Véritable Homme Transporté, version trois du tour initialisé par Borden, il réussit à disparaître par la porte sur la scène tout en réapparaissant immédiatement sur les hauteurs du théâtre, derrière les spectateurs. Compte-tenu du danger psychologique pour lui-même, il limite son spectacle à seulement cent représentations, juste le temps d’accumuler une fortune. Car, il le sent au-dedans de lui, le clone va se venger… Il semble qu’Angier dédouble sa personnalité et, inconsciemment, son double veut tuer le vrai (qui est le même, si vous suivez, mais qui se sent coupable de se supprimer). Angier se retrouve donc non pas sur un matelas en tombant par une trappe de la scène, mais dans une cuve remplie d’eau hermétiquement fermée – placée là en prévision par le futur clone ? Borden, qui s’est introduit dans les coulisses pour comprendre le tour, voit son rival se noyer. Même en frappant la vitre avec une hache, il ne parvient pas à le délivrer à temps. Pris sur la fait, il est donc accusé de meurtre et sera pendu.

Dans sa prison, où il joue un tour de chaîne à son jeune gardien vantard mais illettré, un certain Lord Caldlow vient le voir. Par son avocat, il a donné à Borden le journal d’Angier, et il a fait racheter toutes ses machines pour « sa collection ». Il veut bien adopter la fille de Borden au lieu de la laisser à l’État pour qu’il s’en occupe dans un orphelinat, s’il livre le secret de son tour. Celui-ci s’exécute avant d’être pendu haut et court. Mais il a reconnu Angier dans Caldlow, et réapparaît dans son château pour se venger : il le tue. Sauf que c’était son double cloné par l’électricité et que Borden est lui aussi un double, mais de par la nature.

Sur cette remarque sibylline, n’en disons pas plus. Mais c’est bien pourquoi, malgré le drame qui frappe Angier, ce magicien apparaît moins sympathique que l’inventif Borden. Le talent humain est supérieur aux aides fournies par la technique – peut-être est-ce la leçon principale du film. Autre leçon : la vengeance est toujours vaine, l’orgueil faustien est toujours puni. Quant à la passion du prestidigitateur, elle est pour Angier dans le pouvoir d’illusion qu’il a sur eux, tandis qu’elle est plutôt pour Borden dans le plaisir qu’il a à voir la foule admirative. Notons que, dans les communs d’Angier/Caldlow qui brûlent tandis que Borden s’éloigne pour retrouver sa fille, le spectateur peut apercevoir in extremis et fugitivement, un autre clone d’Angier…

Christopher Nolan a remporté pour ce film l’Empire Award du meilleur réalisateur 2007.

DVD Le Prestige (The Prestige), Christopher Nolan, 2006, avec Hugh Jackman, Christian Bale, Michael Caine, Scarlett Johansson, Rebecca Hall, Warner Bros. Entertainment France 2007, 2h05, €6,90, Blu-ray €10,95

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Jack le tueur de géants de Nathan Juran

C’est un conte anglais magnifié par le cinéma avec les effets spéciaux des années soixante. Le prince diabolique Pendragon (Torin Thatcher), entouré de sorcières et d’âmes damnées, veut devenir roi de Cornouailles à la place du roi régnant, le roi Marc (Dayton Lummis). Mais aussi sauvegarder les apparences, tant le Démon se dissimule toujours, tel le serpent biblique. Donc épouser la fille du roi, la princesse Elaine (Judi Meredith).

Il s’invite à son anniversaire et lui offre un présent : une boite à musique dans laquelle un gnome marche et danse pour la plus grande joie des spectateurs. Mais Elaine se refuse à Pendragon, qu’elle trouve trop vieux et trop inquiétant. Qu’à cela ne tienne, Pendragon revient de nuit, alors que la princesse dort avec, dans sa chambre, tous les présents apportés, dont la boite à musique. Il use de ses pouvoirs magiques pour tourner la clé et faire sortir le gnome. Une fois dehors, celui-ci s’enfle pour devenir ce qu’il était au fond : un géant.

Son ombre redoutable plane sur le lit d’Elaine qui s’éveille et hurle, hystérique. Ses cris réveillent la cour et font accourir les gardes, mais ceux-ci sont bien impuissants face au géant cornu qui grogne et balaye l’air de ses bras, faisant tomber les hommes comme des quilles. Seuls les javelots le blessent, mais sans gravité. Nul n’a pensé aux flèches, semble-t-il. La cour s’agite en tous sens et caquette comme un poulailler affolé par le renard. Il faut avouer que c’est un brin ridicule.

Le géant emporte la belle dans ses griffes et rejoint un bateau dans lequel l’âme damnée contrefaite de Pendragon enferme la jeune fille, toujours criante et hystérique. Mais le bateau est ancré près d’un moulin où Jack, un beau jeune homme (Kerwin Mathews) vigoureux et courageux – en bref anglais – entend le vacarme et s’empresse de sauver la fille. Le valet gringalet est jeté à l’eau et Elaine suit Jack comme elle peut, tout embarrassée de ses robes et jupons jusqu’à terre. Évidemment elle s’étale par terre, évidemment Jack est obligée de la relever, évidemment elle crie, évidemment elle tombe amoureuse de son sauveur grand et fort – ce sont les conventions ciné en ce qui concerne les femmes dans les années soixante.

Le géant est appelé à la rescousse et vient démolir le moulin dans lequel les tourtereaux se sont enfermés. Jack, qui n’a pas froid aux yeux, lui écrase tout d’abord une main baladeuse avec sa meule, puis jette un nœud coulant autour de son cou pour le relier à la roue qui tourne, entraînée par l’eau de la rivière. Le géant s’en étrangle de rage et Jack lui saute dessus pour l’achever de quelques coups de serpe. Le monstre est à terre, le valet s’enfuit en bateau, et le roi arrive avec sa cour, en retard comme la cavalerie des western.

Il est heureux de retrouver sa fille et un paysan aussi courageux que Jack. Il le fait chevalier, avec le titre de comte, et lui promet sa fille. Mais la suivante dame Constance (Anna Lee), qui a été ensorcelée, les trahit. Elle envoie un message à Pendragon via un corbeau pour lui dire où et quand la princesse quittera le palais pour rejoindre un couvent outremer, en Normandie, déguisée en paysanne avec son Jack. Le sorcier ricane et envoie donc ses sorcières arraisonner le navire avant qu’il ne touche à l’autre bord. Pourquoi ne l’avait-il pas fait après l’enlèvement, au lieu de mandater son âme damnée incapable ?

Le navire est menée par le brave capitaine McFadden (Robert Gist) flanqué de son fils de 12 ans, Peter (Roger Mobley), déjà vigoureux et hardi. Mais que peuvent les hommes contre les sorcières ? Elles arrivent dans les airs et brandissant leurs fourches et balais, phosphorescentes comme les démons de l’enfer. D’un souffle elles rejettent les marins à un bout du bateau, comme un cantonnier le fait aujourd’hui des feuilles mortes (dans un barouf fort et une dépense d’énergie fossile très peu écologique). Elles tuent même le capitaine trop audacieux. Puis une litière venue des airs emporte Elaine au grand dam de Jack, qui tente vainement d’aller jusqu’à elle.

Les marins refusent d’aller plus loin et Jack, dans la bagarre pour les faire changer d’avis, tombe à l’eau. Peter, qui a perdu son père, se jette à sa suite et ils nagent jusqu’à un banc qui flotte, jeté aux sorcières sans résultat. Ils sont recueillis transis et ruisselants par un bateau viking où le vieux marin Sigurd (Barry Kelley) raconte qu’il a fait route avec Erik le Rouge vers l’Islande, jadis. Il est assez courageux, aidé de son tord-boyaux, pour conduire Jack jusqu’à l’île de Pendragon, au sommet de laquelle se dresse le château maléfique. Il lui confie un gnome enfermé dans une bouteille « depuis mille ans » (au Moyen Âge, où peu savaient compter, cela voulait dire « beaucoup d’années ». Ce gnome promet d’aider Jack en échange de sa liberté – mais il n’a que trois pièces à vœux dans son escarcelle, il faut donc en user à bon escient.

Le jeune homme escalade la falaise pour parvenir au pont-levis, mais la herse se referme derrière lui et il doit affronter six guerrier armurés et armés, que Pendragon jette sur son chemin en semant des dents de dragon. Jack n’a qu’une épée et un bouclier et ne sait trop que faire. Le premier vœux au gnome est donc de s’en tirer. Un fouet apparu dans sa main en fait office, à partir d’un bras de squelette qui pend à l’entrée pour dissuader les humains trop audacieux. Les guerriers s’évanouissent au premier coup magique. Jack pénètre alors dans le château, où Pendragon l’attend sur son trône, entouré de ses horreurs déguisées comme pour Halloween, ce qui est assez drôle.

Là, le prince maléfique le défie. S’il fait un pas, il lui poussera des cornes ; un deuxième et il aura des sabots ; un troisième et il sera revêtu d’une toison noire de mouton. Jack fait de nouveau appel à son gnome qui lui dit de placer son épée en avant, poignée vers le haut, figurant ainsi une croix chrétienne. Cela repoussera les maléfices. Ce qui est fait. Jack exige de voir la princesse enlevée. Pendragon promet, impressionné. Elle est attachée au petit temple grec à l’extérieur du château, il suffit que le jeune homme y aille. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Pendragon, invoquant Isis (la déesse égyptienne des morts et grande magicienne), a ensorcelé Elaine, qui est désormais toute à lui, la grimace laide, le teint jaune et les yeux fendus comme les chats – tous les poncifs du diabolique selon les préjugés chrétiens.

Jack la détache, l’emporte vers le bateau, mais le marin et le mousse sont partis faire de l’eau. Elaine demande alors à trinquer avec son fiancé retrouvé, non sans verser une poudre soporifique dans le pot de Jack, qui s’endort très vite. Pendragon lui a demandé de trouver ce qui rend le jeune homme si puissant, et Jack lui a avoué que c’était le gnome dans sa bouteille. Elaine veut alors s’en emparer mais dans le mouvement, la bouteille tombe à l’eau. Échec. Elle retourne au château. Le marin et son mousse retrouvent Jack endormi dans le bateau.

Pendragon fait capturer et mettre en cage Sigurd et Peter, tandis que Jack est attaché pour lui faire dire où se trouve son gnome fétiche. Il ne sait pas. Pendragon change alors le Viking en chien, puis le gamin en singe. Lequel, profitant d’un moment où Pendragon est sorti avec sa suite diabolique pour laisser Elaine tenter de convaincre Jack, s’insinue entre les barreaux de la cage pour venir délivrer Jack. Celui-ci aperçoit Elaine dans le miroir et son image révèle qu’elle est devenue sorcière. Pour briser le maléfice, il faut briser le miroir. Ce qu’il parvient à faire, privant ainsi Pendragon de son alliée.

Le couple, accompagné des animaux, fuit alors vers la plage pour retrouver le bateau. Pendragon envoie un géant à deux têtes les poursuivre. Ils se réfugient dans une grotte qui va leur tomber dessus sous les coups du géant double. Jack fait alors appel au dernier vœu et un monstre marin verdâtre, aux tentacules de carton-pâte, surgit de la mer avec une bouche de grenouille pour s’en prendre au géant. Grosse bagarre incertaine, jusqu’à ce que les tentacules enserrent le cou d’une des têtes et les jambes du double, puis que la mâchoire morde les cous. Le bateau retrouvé, Jack s’empresse de fuir à toutes voiles.

Ce qui déplaît bien sûr à Pendragon qui se dit que l’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, tant ses diables et sorcières se révèlent incapables d’actions efficaces, sauf à faire peur. Il prend les traits d’une stryge, un dragon volant immonde aux ailes membraneuses (assez réussi), pour s’abattre sur le navire. Jack le défie, le blesse, parvient à sauter sur son dos, puis à lui couper le cou. Pendragon s’abîme dans la mer, avec Jack, qui est recueilli à bord par Sigurd et Peter, qui ont retrouvé leur apparence humaine avec la disparition du magicien, tandis que le château s’écroule tout seul, comme s’il n’était qu’une illusion.

Au fond, la « magie » n’est qu’apparences. Il suffit de « faire croire » : à sa force, à ses farces, à ses suggestions (Un vrai Trump, le Trompeur Pendragon ! ). Quiconque est capable de penser par lui-même, sans se laisser entraîner par la crainte ou la menace, ressort vainqueur. La vertu vainc le vice, le courage les maléfices. Telle est la leçon de ce conte, qui enthousiasme les enfants (et devrait faire réfléchir les adultes). Évidemment Elaine retrouve son père et la cour, et Jack l’épouse avant de prendre la succession du roi Marc.

DVD Jack le tueur de géants (Jack the Giant Killer), Nathan Juran, 1962, avec Kerwin Mathews, Judi Meredith, Torin Thatcher, Arcades vidéo 2006, 1h48, €32,90

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Un autre film de Nathan Juran déjà chroniqué sur ce blog :

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Un éléphant ça trompe énormément d’Yves Robert

Clin d’œil au parti républicain américain de l’éléphant et de son Trump de chef macho, ce film français des années soixante-dix relate les mœurs des quadragénaires parisiens tentés par le démon de l’âge. Quatre mâles, copains de tennis, tous avec des situations confortables, se mêlent de draguer ailleurs qu’au bercail et subissent les conséquences des femelles émancipées qui s’essaient à leur liberté.

Étienne Dorsay (Jean Rochefort) est un directeur de ministère qui voit sa libido se réveiller, lors du passage dans le parking souterrain du ministère, d’une belle jeune femme élancée (Annie Duperrey) en robe rouge fendue sur les cuisses, au-dessus d’une grille de chauffage qui fait voler son linge en la dévoilant jusqu’à l’entrejambe, comme la Marilyn du mythe. Dès lors, il change. Il est marié à Marthe (Danièle Delorme) qui lui a donné deux jeunes filles de 14 et 12 ans et reprend ses études abandonnées il y a vingt ans ; mais elle est en butte aux avances lourdes d’un lycéen de 17 ans qui joue aux intellos (Christophe Bourseiller) en lui déclarant aimer ses seins, particulièrement le gauche, et vouloir passer une nuit torride avec elle. Marthe résiste, Étienne non.

Il va inviter « Charlotte », qu’il reconnaît comme mannequin servant à la publicité pour un nouvel emprunt d’État, changer son costume et sa coiffure sur une remarque qu’elle lui fait, faire du cheval au bois parce qu’elle monte régulièrement, se faire donner rendez-vous à Londres pour une nuit sexuelle – mais son avion est détourné sur Bruxelles en raison des conditions météo, enfin l’imposer chez sa marraine… qui l’attend avec sa femme et toute sa famille parce que c’est son anniversaire.

De quiproquos en scènes cocasses, les quatre amis ne réussissent pas vraiment leurs amourettes. Simon (Guy Bedos) est un médecin étouffé par sa mère juive, Mouchy (Marthe Villalonga). Daniel (Claude Brasseur) vend des voitures mais se fait jeter par son petit ami homosexuel à cause d’un jeune blond nommé Eric. Quant à Bouly (Victor Lanoux), machiste de caricature qui saute sur tout ce qui porte jupe et bouge encore, il revient un jour chez lui alors que femme, enfants et meubles se sont envolés. Les amis doivent se monter des bateaux les uns pour les autres afin d’acquérir chacun un espace de liberté dans toutes ces conventions sociales et habitudes conjugales.

C’est justement le cadeau que lui font ses amis qui permet à Étienne de passer une vraie nuit avec Charlotte, dans son appartement au 4 avenue de la Grande-Armée. Las ! Au matin, son mari revient – car elle est mariée – et Simone – qui ne s’appelle pas Charlotte – pousse Étienne sur la corniche sous les fenêtres, au dernier étage, en attendant que son mari reparte. Mais il s’incruste, ferme fenêtre et volets roulants, et part avec elle pour Marrakech en voiture. Étienne se résigne, en peignoir, à devoir sauter du haut de l’immeuble dans la toile tendue par les pompiers appelés par les badauds qui se sont progressivement massés dans la rue.

Il s’agit d’amuser le spectateur de ces années Giscard avec la vanité mâle, les mensonges, les petites lâchetés, les faiblesses (qui plaisent tant aux femmes), sous le couvert de la solidarité masculine et de l’amitié (qui plaît tant aux hommes) parce qu’elle est plus fidèle que « l’amour » (qui n’est souvent que sexe refroidi).

Du vaudeville chez les grands gamins, sous le titre d’une comptine scoute, « Un éléphant, ça trompe ». Un film de pote où le comique réside dans les situations, mais surtout entre le commentaire off d’Étienne Dorsay et la réalité des choses. Les gays et lesbiens ont jugé que Claude Brasseur dans le film est le premier personnage homosexuel « positif » du cinéma français – ce qui est bien anodin aujourd’hui malgré les Zemmour, les Poutine et les Trump. Le monde a quand même changé depuis cette époque pré-woke et anté-Mitterrand du « mieux avant ».

Ce film a reçu trois Césars et un Golden Globe en 1977.

DVD Un éléphant ça trompe énormément, Yves Robert, 1976, avec Jean Rochefort, Claude Brasseur, Guy Bedos, Victor Lanoux, Danièle Delorme, Anny Duperey, Marthe Villalonga, Gaumont 2013, 1h43, €9,77, Blu-ray €13,65

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Dans l’ombre, série France 2

Les Américains viennent de voter pour leur présidence ; les Français voteront dans deux ans pour renouveler Emmanuel Macron. France-Télévision associée à la RTBF belge vient de commettre depuis le 30 octobre une série politique en six épisodes de 51 mn chacun passionnants. Ils renouvellent, avec les technologies d’aujourd’hui et le climat de guerre civile froide qui sévit dans notre pays, la mythique série danoise Borgen, une femme au pouvoir, sortie en 2010. En France, la Présidence est le tout ou rien : le programme n’est pas négociable et les candidats s’écharpent pour se distinguer.

La série France 2 reprend un thriller politique écrit en 2011 par l’ancien Premier ministre Édouard Philippe et son conseiller spécial Gilles Boyer. Paul Francoeur (Melvil Poupaud) est candidat pour la droite républicaine et s’oppose au président socialo-écologiste à gauche, et au ministre de l’Intérieur Guillaume Vital (François Raison) à droite – lequel lorgne aussi vers l’extrême-droite de Concorde, parti très représenté dans la police.

Paul Francoeur vient de gagner la primaire à droite – de justesse – malgré les manœuvres informatiques téléguidées par une dangereuse adversaire dans son camp, Marie-France Trémeau (Karin Viard). Malgré un certain bourrage des urnes inexpliqué, Francoeur passe et la flamboyante Trémeau se rallie. Va-t-elle lui mettre des bâtons dans les roues ? Négocier en coulisse avec ses adversaires ? C’est tout l’art des conseillers politiques d’envisager toutes les solutions et de trouver des compromis acceptables pour avancer – comme un ticket commun Président-Premier ministre. César Casalonga (Swann Arlaud) est l’efficace conseiller politique de Francoeur, un ami de 17 ans ; il est flanqué de la directrice de la communication Marilyn (Évelyne Brochu) et du « Major » (Philippe Uchan). Jérémie Caligny (Baptiste Carrion-Weiss) est un jeune homme qui débute en politique et qui rejoint l’équipe par piston, mais qui se révèle spécialiste en informatique, comme sa génération tombée dedans tout petit, donc très utile.

Car la technologie, son usage, ses manipulations, ses facilités, ses risques, sont au cœur de la politique désormais. La série multiplie les références, des smartphones omniprésents aux montres connectées oubliées des réunions confidentielles et aux tablettes piratées, de la machine à voter hackée trois secondes seulement à la voiture autonome connectée qui convoie Paul Francoeur, handicapé des jambes à la suite d’un accident de voiture où sa femme a perdu la vie. « La justice » sur « plaintes » traditionnelles sont impuissantes à réguler la politique, trop loin du terrain technologique et trop lente à se mouvoir. Cela reste du symbolique alors que chacun doit se débrouiller par lui-même pour gagner.

Il s’agit d’une lutte à mort où tous les coups sont permis sous le regard de l’audience télévisée et des réseaux sociaux, même utiliser en sous-main des flics barbouzes ou des militants extrémistes payés pour cambrioler et voler,. Créer des buzz, inventer des petites phrases, asséner des slogans sont l’essence du pouvoir. La transparence ? On en parle, on la pratique uniquement lorsqu’elle sert. Quant à gouverner, c’est laissé pour l’après : « on verra bien ». Le cynisme n’est jamais loin des convictions, et la dureté est omniprésente pour garder la ligne de crête entre compromis et compromission.

Le spectateur assistera à des discours percutants, à des coups bas édifiants, à des agressions verbales ou physiques devenues « la norme » avec la brutalisation apportée par les populismes. Les relations humaines ne sont pas absentes, mais toutes tournées vers l’efficacité de l’action en vue de gagne l’élection. Ainsi la dircom qui couche avec une écrivaine narcissique plus préoccupée de son bon plaisir que de la nomination fait-elle une faute professionnelle – même si la fille livre, grâce à l’un de ses contacts dans le camp extrémiste, un nom crucial pour débusquer la fraude. C’est surtout la machine derrière le candidat qui est décrite, son bouillonnement, ses affres et ses fatigues, ses grandes joies exceptionnelles, jusqu’au verdict – où tout retombe brutalement, laissant un vide.

La série colle au réel mais ne s’y confond pas, au grand dam des petits esprits qui voudraient bien voir s’écrire avant l’heure la belle histoire d’une victoire possible. L’élection a lieu ici en 2025 et pas en 2027, une voiture connectée roule officiellement sans chauffeur, les candidats voient la disparition du président sortant, l’évanescence du centre et des extrêmes pour livrer un duel à la Sarkozy entre un ex-ministre de l’Intérieur et un candidat Républicain ferme et posé. Ce qui n’est pas vraiment le scénario qui se dessine dans la réalité, avec le parti LR en berne.

Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Baptiste Carrion-Weiss, sont très bons dans leurs rôles respectifs. Poupaud a définitivement quitté son image d’ado attardé, peu sûr de lui et velléitaire. Arlaud joue tout en réserve, avec finesse, son jeu dans l’ombre, où il excelle. La flamboyante Viard, avec sa coiffure à la Hidalgo en blonde, martèle sa fermeté parce qu’elle est une femme. Mais, dit-elle, une femme en France n’est « rien » ; le pouvoir appartient aux hommes.

La leçon de ce récit haletant de conquête du pouvoir est que l’on a beau faire, user de tous les outils, on a beau réfléchir, envisager à chaque fois tous les scénarios, on finit toujours par subir ce qui arrive – et à s’y adapter. La politique, comme l’intelligence, n’est-elle pas l’art de l’adaptation bien plus que celui de la conviction ?

Dans l’ombre, série France 2 en reprise durant un certain temps, avec Swann Arlaud, Melvil Poupaud, Karin Viard, Évelyne Brochu, Philippe Uchan, Sofian Khamme, réalisation Pierre Schoeller et Guillaume Senez

Édouard Philippe et Gilles Boyer, Dans l’ombre, 2011, Livre de poche 2012, 600 pages, €11,14, e-book Kindle €8,49

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A Single Man par Tom Ford

George Falconer (Colin Firth) est un professeur anglais d’université américaine qui aborde l’âge mûr. Il a perdu huit mois plus tôt l’amour de sa vie, son compagnon durant seize années Jim (Matthew Goode), décédé avec leurs deux chiens d’un accident de voiture lors d’une virée enneigée pour aller voir ses parents. C’est un ami de George qui l’a prévenu du décès, la famille n’ayant pas eu cette décence, réservant la cérémonie à l’entre-soi des « normaux ». Car George, le professeur de littérature, comme Jim l’architecte, sont gays. Dans ce début des années soixante, cela reste très mal vu, y compris en Californie.

George déprime et décide d’en finir avec l’existence. Il ne vit plus que comme acteur d’un rôle qu’il n’aime plus. Chaque matin, il se cuirasse d’une chemise blanche, d’une cravate noire et d’un costume bien sous tous rapports ; il entre dans sa vieille Mercedes coupé noire pour aller distiller ses cours. Mais, ce matin-là, malgré la grâce des jambes dansante d’une fillette voisine en robe rose très courte, puis des muscles roulant sur les torses nus des jeunes hommes qui jouent au tennis sur les courts universitaires, il ne se sent plus de continuer. Il n’est que masque, sans personne devant qui l’ôter. Cette solitude est le fond du film ; elle engendre une aliénation de soi, due à la société rigoriste, qui détache l’individu du rôle qu’il joue.

Devant ses étudiants, George commente un roman d’Aldous Huxley. Il les laisse dire avant de recadrer le débat sur la peur et les minorités ; il se garde bien d’évoquer les minorités sexuelles (ce n’est pas encore la mode, ni l’obsession d’aujourd’hui), mais parle plutôt des blonds ou des taches de rousseur. Un étudiant évoque « les Juifs », il évacue : ce n’est pas le sujet. Une minorité, c’est un concept bien plus vaste que sa réduction aux « Juifs ». « On ne pense à une minorité que lorsqu’elle constitue une menace pour la majorité. Une menace réelle ou imaginaire. Et c’est là que réside la peur. Si la minorité est en quelque sorte invisible, la peur est alors bien plus grande. C’est cette peur qui explique pourquoi la minorité est persécutée. Vous voyez donc qu’il y a toujours une cause. La cause, c’est la peur. Les minorités ne sont que des êtres humains. Des êtres humains comme nous. » Ce qu’il évoque en filigrane, ce sont « les invisibles », autrement dit les gays. Ils ont l’apparence des autres, se comportent comme les autres, mais sont différents au-dedans d’eux-mêmes. D’où la « menace » qu’ils feraient peser sur tous : bien qu’en apparence comme nous, ils ne sont pas comme nous.

Un étudiant, Kenny Potter (Nicholas Hoult, 20 ans au tournage), est fasciné par ce prof qui parle simplement et écoute ses élèves. Il est toujours avec une fille, et chacun croit qu’elle est sa petite copine, mais ce n’est qu’une amie et ils ne « sortent » pas ensemble, dira-t-il. Lui aussi joue les invisibles et il quête l’attention, sinon l’affection, d’un homme plus âgé, grand-frère ou père de substitution, comme souvent. Il aborde son professeur après le cours pour lier mieux connaissance, dit-il. George élude, cela ne l’intéresse pas. Il reste obnubilé par Jim, son grand amour, et ne voit rien d’autre. Même le prostitué espagnol Carlos (Jon Kortajarena, mannequin de 24 ans), beau comme une statue antique en tee-shirt blanc moulant, ne lui prend qu’un moment d’attention, bien que le garçon le drague ouvertement.

Il a décidé d’en finir le soir même et se rend dans une armurerie acheter des balles pour son revolver. C’est un très jeune homme qui le sert, à l’âge du lycée, il ne le voit même pas. Il se rend à sa banque pour emporter tout ce que contient son coffre. Il écrit diverses lettres de suicide pour ses collègues et amis. Sa vieille amie et voisine Charley (Julianne Moore), elle aussi rongée de solitude, l’invite à passer prendre un verre – il doit apporter le gin. Il accepte, ne sachant au fond s’il va s’y rendre. Comme elle le rappelle le soir, il y va. Ils dînent, dansent, fument, boivent. Un peu ivres, ils partagent leurs souffrances dans un moment d’amitié nostalgique. Charlotte voit sa fille unique grandir et supporte mal son rôle de femme au foyer divorcée. Elle déclare à George qu’elle l’a toujours aimé et pense que sa relation avec Jim n’était qu’un substitut. Charley représente la doxa, la voix de la société « normale », qui croit que la déviance n’est qu’un accident et qu’il suffit d’une femme pour retrouver la voie droite.

Mais ce n’est pas ainsi que cela se passe dans la vraie vie. Le désir est sans loi. Les garçons jeunes connaissent une fille ou deux, mais le sexe n’est pas l’amour. Pour George, l’amour n’est que pour les garçons, c’est ainsi. Il quitte Charley et, avant de revenir chez lui pour en finir, prend un dernier whisky dans le bar où il va d’habitude, près de chez lui. Le bar où il a rencontré Jim, comme le montrent des images en flash-back. Là, il retrouve Kenny, qui a demandé son adresse à la secrétaire à l’université et l’a suivi. Il fait parler George qui se remémore d’anciens souvenirs. Ils évoquent le vieillissement et la mort – inévitables – donc le sens de la vie et ce que cela implique. La conclusion est qu’il vaut mieux cueillir le jour qui vient, carpe diem. Kenny, incarnation de la vie, de la beauté, de la jeunesse, est tout fraîcheur, enthousiasme vital. Il le convainc de prendre un bain de minuit dans la mer, toute proche. Allez ! Il se déshabille en un tour de main et, entièrement nu, plonge dans les vagues. Entraîné par sa fougue, George fait de même. Ils nagent, plongent et jouent comme de jeunes animaux.

Puis Kenny a froid, il sort de l’eau et s’invite chez George pour se sécher. Il partirait bien nu, « parce que nous sommes invisibles », mais George l’incite à se rhabiller à cause des voisins. Kenny reste chemise ouverte, torse juvénile offert au regard de son professeur mûr tandis qu’il le soigne d’une plaie au front. On sent qu’il le désire, mais que l’autre se restreint. Encore une bière, qu’ils boivent à la bouteille, suçant le goulot comme un baiser. Kenny prend une douche tandis que George enfile un peignoir. Le garçon a vu sur la table où sont soigneusement rangés, avec un soin maniaque, les papiers, clés et lettres de George, le revolver et s’en empare. Il veut empêcher son professeur de se suicider et, peut-être, vivre avec lui. Mais George s’endort. Lui se couche alors sur le canapé, nu sous une couverture. Il a pris le revolver contre lui.

Pour la première fois depuis la mort de Jim son amour, George retrouve avec Kenny un certain goût de vivre. Il reprend délicatement l’arme sur la peau nue du jeune homme, l’enferme dans un tiroir qu’il ferme à clé et brûle ses lettres de suicide. Quand il veut se rendormir sur son lit, il ressent soudain une vive douleur dans la poitrine et tombe, terrassé par une crise cardiaque.

Une fin brutale et tragique pour cet homme qui se remet tout juste de sa peine et pourrait commencer une nouvelle vie avec un être jeune et amoureux. Le film est tiré d’un roman de Christopher Isherwood, écrivain anglais homosexuel exilé aux États-Unis. Il y romance sa rencontre en 1953, à 48 ans, le jour de la Saint-Valentin, de Don Bachardy, portraitiste américain de 18 ans, chez des amis sur la plage de Santa Monica. Il ne l’a plus quitté jusqu’à sa mort.

Le format un peu compassé du film fait écho à la dépression du personnage ; il voit les choses en gris et les gens avec rigidité. Ce n’est que l’arrivée de Kenny qui met de la couleur, après les brefs flashs de la fillette et des joueurs de tennis. Mais George a vécu, il arrive à la fin. La jeunesse et ses élans ne sont plus pour lui, atteint au cœur – physiquement après sa passion douloureuse. Une leçon selon laquelle chacun doit vivre sa vie sur le moment, intensément, et cueillir les fruits qui se présentent. L’existence ne repasse jamais les plats.

DVD A Single Man (Un homme au singulier), Tom Ford, 2009, avec Colin Firth, Julianne Moore, Nicholas Hoult, Matthew Goode, Jon Kortajarena, StudioCanal 2023 en français ou anglais, 1h35, €9,49,

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L’ombre du vampire d’Elias Merhige

Faire un film sur un film, un parlant en couleur sur un noir et blanc muet – tel est le pari du réalisateur qui reprend Nosferatu le vampire, sorti en 1922, de l’expressionniste allemand Friedrich Wilhelm Plumpe, dit Murnau (John Malkovich). Il imagine que l’acteur Max Schreck, qui jouait le comte Orlock, avatar de Dracula que les ayant-droits n’avaient pas autorisé, était réellement un vampire. Il est vrai que l’on pouvait s’y tromper.

Avec sa tête triangulaire, ses oreilles en pointe, son nez crochu, ses grandes dents carnassières et ses yeux inquiétants roulant dans les orbites, sa grande taille squelettique voûtée, ses gestes raides et ses doigts griffus aux ongles démesurés, il fait vampire – il est LE vampire. D’ailleurs, la légende a couru. En 2000, Willem Dafoe n’aura qu’à reprendre ces traits, propres à inspirer la crainte, pour jouer le rôle à la perfection, servi par sa morphologie faciale.

Les surréalistes français ont adoré le film de Murnau. Ils y voyaient la poésie du tragique, les forces de la mort dont la vocation est d’aspirer les forces de vie. Le vampire, mort-vivant, suce le sang comme la goule suce le liquide séminal. La vamp sera d’ailleurs la version Hollywood du vampire femelle de tous les jours. Dans le film de Murnau comme dans celui de Merhige, Ellen/Greta (Catherine McCormack) est attirée et révulsée par le vampire ; son sexe veut se donner et sa raison le refuse, au prétexte du miroir qui ne renvoie aucune image du monstre au-dessus d’elle sur le lit où elle finit. L’ombre projetée du vampire est la métaphore de son absence physique comme de sa présence maléfique.

En 1922 débute le tournage en Allemagne puis il se décentre en Tchécoslovaquie. La locomotive à vapeur se nomme Charon – comme le passeur des enfers. Le village paysan a des rues resserrés, de fortes portes aux maisons et des croix dans les chambres. Les gens se méfient des loups-garous et des vampires. L’équipe technique s’installe, comme les acteurs. Greta fait sa mijaurée des villes et prend du laudanum pour supporter la situation. Celui-ci libère son inconscient et elle se roule seins nus en gémissant sur son lit, signe de ses désirs violents refoulés – et de son abandon final aux forces de sa nature.

Le réalisateur Murnau installe sa caméra, les projecteurs sont en place, le photographe prêt, le scénario écrit. Il présente alors le comte Orlock aux acteurs, qui le trouvent bizarre et patibulaire. Il refuse de manger avec eux et n’apparaît qu’à la nuit. On ne tournera pas de jour. Le jeune photographe qui s’est aventuré dans le souterrain où le comte vient de s’engouffrer, en revient groggy, comme drogué. En fait, il a été sucé (au cou). Il sera dès lors égaré, anémique, et sera remplacé par un jeune vigoureux photographe ramassé à Berlin (Cary Elwes) où Murnau est allé d’un coup d’avion frappé de la croix noire allemande (le réalisateur était aussi pilote et les coucous atterrissaient sur un pré).

Le personnage principal est un jeune clerc de notaire, Thomas Hutter (Eddie Izzard), marié avec Greta, qui part pour la Transylvanie afin de vendre une propriété dans la ville de Wismar au comte Orlock. Il vit dans un château sinistre et sort d’un souterrain lors de leur première rencontre. La signature des documents se fait à la lueur de la bougie dans une salle voûtée de catacombes. Au moment de signer, l’inquiétant Orlock aperçoit dans les mains de Hutter une miniature de Greta. Elle le fascine et il décide d’acheter en ville la maison la plus proche de celle du couple.

Le tournage se termine en Tchécoslovaquie, retour à Wismar. Le décor est la chambre à coucher du jeune couple, dont Hutter est absent. Le comte s’introduit chez Greta qui se sent mal à l’aise. L’actrice pique une crise en plein tournage lorsqu’elle s’aperçoit que « Max Schreck » ne se reflète pas dans le miroir ! Un peu de laudanum, et tout repart ; elle se laisse faire. Le comte ne peut plus résister et outrepasse le scénario ; il se penche sur elle et la suce. Malgré le pieu en bois de frêne que Greta tient à la main et dont elle doit se servir selon le script, elle se laisse faire, consentante comme un Olivier Faure devant le Mélenchon.

Le vampire a rompu le contrat signé avec Murnau – comme quoi tous les contrats avec les assoiffés de sang ne sont que des torchons de papier (que ce soit Mélenchon, Poutine, Hitler ou Staline). Pire, il a cassé la chaîne qui permet de lever une trappe pour que le soleil irradie dans la pièce fermée. Il veut tous les sucer, boire leur sang, les attirer avec lui dans la mort – par ressentiment. Sauf Murnau qui ôte ses lunettes de prise de vue (pour voir en noir et blanc, comme dans les films muets) et le dompte de son regard ferme – comme quoi il faut toujours résister sans faiblesse aux suceurs de sang. Le photographe lui tire dessus au pistolet, mais c’est peine perdue – il est sucé ; Murnau tente alors de l’étrangler à mains nues mais recule, le vampire est invincible. Mais il ne suce pas son maître réalisateur – car sa seule existence est dans les images… Tout comme celle des démagogues et tyrans qui n’ont de force que dans leurs mensonges et propagande – la réalité démontre leurs inanité et la vérité nue les tue sans merci.

La pièce est ouverte de l’extérieur et le soleil entre à flot, grillant la nuit et la mort de la chambre. Le vampire est vaincu par la clarté – la force vitale apollinienne comme les Lumières de la raison contre l’obscurantisme.

Ce film sur un film est envoûtant, surtout lorsque l’histoire se met en route en Transylvanie. Il faut bien sûr le voir sur un écran assez grand (et pas sur un petit téléphone), dans une pièce plutôt sombre (et pas sur la plage), dans une atmosphère suffisamment silencieuse (pour rester captivé). Un film d’acteurs, mais qui va au-delà : une réflexion sur les forces de mort qui fascinent, et la résistance qu’on peut (qu’on doit) leur opposer.

DVD L’ombre du vampire (Shadow of the Vampire), Elias Merhige, 2000, avec John Malkovich, Willem Dafoe, Cary Elwes, Aden Gillett, Eddie Izzard, StudioCanal 2001, 1h28, €33,99

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Sisters de Brian de Palma

Une fille et un gars se rencontrent lors d’un jeu télé débile qui consiste à faire réagir le public à une situation de voyeurisme. La fille est Danielle (Margot Kidder), ex-jumelle attachée à sa sœur Dominique, et séparée à l’âge adulte. Le gars est un Noir, gentil et en costume, qui la raccompagne chez elle et, parce qu’elle y consent, la baise. C’est assez osé aux Etats-Unis au début des années soixante-dix, mais ce n’est que le début de l’horreur.

Curieusement, un homme à lunettes et imper ne cesse de surveiller Danielle (William Finley). Il veut lui faire quitter le restaurant africain où les partenaires télé ont gagné un dîner pour deux dans une ambiance qu’on dirait aujourd’hui « raciste » alors qu’elle n’était alors que particulière, « ethnique » (gorille empaillé, cris de jungle, jazz nègre, coiffures afro, videurs musculeux – tout l’attirail des préjugés, non sans un certain humour). Il suit le couple jusqu’à l’appartement, où le Noir, en gentleman, part par la porte avant et revient par la porte de service avant de passer la nuit avec Danielle pour que l’homme à lunettes cesse sa surveillance.

C’est le premier indice que quelque chose ne vas pas. Un autre indice sont ces pilules rouges que Danielle s’empresse d’avaler dans la salle de bain, laissant les dernières (en femme légère) sur le bord du lavabo. Le Noir en s’éveillant, s’apercevant qu’il est tout seul dans le lit et Danielle en conversation avec quelqu’un dans la pièce voisine, ramasse ses habits et va dans la salle de bain, où un pan de sa chemise balaie les pilules laissées là par bêtise. Lorsqu’il revient dans la chambre, Danielle lui dit avoir parlé de leur anniversaire avec sa sœur jumelle Dominique qui a peur des gens, et lui demande de passer à la pharmacie tandis qu’elle appelle son docteur en urgence pour obtenir de nouvelles pilules. Sinon quoi ?

Le Noir gentil fait les courses puis, avisant une pâtisserie, va négocier l’achat d’un gâteau qu’il demande à la boulangère gouailleuse de décorer des deux prénoms de Danielle et Dominique. Lorsqu’il revient à l’appartement, assez longtemps après, Danielle est recouchée. Il passe dans la cuisine et sort un grand couteau à découper, cadeau de la chaîne de télé à la partenaire fille. Il revient près du lit pour couper le gâteau anniversaire dégoulinant de crème rose bonbon (l’horreur gastronomique à l’américaine), où il a planté quelques bougies. Le réveil de Danielle ne se passe pas comme prévu : elle empoigne le couteau et, au lieu de le planter dans le gâteau, en perfore le bide de son amant d’une nuit. Puis elle s’acharne sur lui qui vit encore, sur les jambes, sur la poitrine, sur le dos. Une vraie psychose, comme dans la douche de Hitchcock.

Le Noir survit toujours, comme s’il avait neuf vies (ce qui est suspect). Il rampe jusqu’à une vitre où il dessine de son sang un SOS. La fille journaliste qui habite en face et travaille devant sa fenêtre, Grace Collier (Jennifer Salt) le voit et appelle la police. Encore du voyeurisme, au quotidien et non plus à la télé (encore que les fenêtres fassent des écrans acceptables). Mais les flics sont bornés et procéduriers, en plus ils n’aiment pas les articles de la journaliste, même pas américaine mais canadienne, qui dénonce les manquements et les dérives. Il est vrai que les flics de New York, dans les années soixante, étaient très corrompus, lâches avec les forts, sévères avec les faibles. Un Noir qui se fait trucider par une fille qu’il a violée, on voit ça tous les jours, disent-ils.

En bref, ils ne se pressent surtout pas d’y aller voir. Il faut que Grace se mette en route pour qu’ils la suivent en feignant de la précéder. Ce temps perdu a permis à Danielle de rappeler son docteur, qui est venu en catastrophe. Ils ont planqué le corps dans le canapé-lit, il a nettoyé au détergent les traces de sang sur le sol et la fenêtre. Lorsque les cons de flics débarquent enfin, il est déjà dans l’escalier pour aller jeter les chiffons pleins de sang. Les bornés ne trouvent évidemment rien, et Danielle joue les filles normales, sans affect, à peine habillée. Un vrai dédoublement de personnalité.

Ce troisième indice d’un être psychopathe, est l’engrenage de l’horreur. Elle est folle et ne le sait pas. L’homme qui la surveille est son médecin, celui qui l’a séparée de sa jumelle, est tombé amoureux d’elle et a supprimé la sœur geignarde qui avait peur de tout. Il l’a baisée encore attachée, ce qui est bien tordu, Dominique regardait tandis que Danielle jouissait ; enceinte, Danielle a perdu son bébé, qui rendait trop jaloux Dominique. Une fois séparées, l’une était dans l’autre et l’empêchait de vivre autonome. Il a fallu la piquer. Le docteur psycho expédie le canapé au Canada dans un camion de déménagement, tandis qu’il emmène de force Danielle à sa clinique psychiatrique où il l’interne à coup de piqûres calmantes avant de la baiser – elle aime ça car elle se sent exister en tant que personne autonome, trop longtemps attachée par la cuisse à sa jumelle. Sauf que, depuis la mort de sa sœur piquée par le baiseur, cela se termine toujours mal pour elle ; elle est prise par l’autre, qui se venge.

Grace Collier n’a pas lâché. Une fois les flics partis, elle contacte un journaliste qui avait suivi l’odyssée des siamoises et fait un reportage sur leur séparation. Le journal est preneur d’un nouveau papier avec le meurtre mystérieux dont le corps a disparu. Mais, pour cela, elle doit engager un détective privé. Tel un pitbull, il ne lâche pas sa proie : l’appartement, où il ne trouve qu’un dossier sur les siamoises, et le canapé, trop lourd pour ne pas dissimule un corps. Il n’a pas le temps d’aller plus loin, les déménageurs arrivent et il les aide, feignant d’avoir lavé les carreaux. Il suit avec sa camionnette Ford le camion de déménagement jusqu’au Canada et attend celui qui viendra le réceptionner, tandis que la journaliste suit Danielle emmenée par son docteur jusqu’à la clinique.

Évidemment, elle s’y introduit, mais si l’on y entre gratuitement, la sortie est payante. Elle se retrouve prisonnière, sous calmants, hypnotisée pour qu’elle oublie tout ce qu’elle a vu. En une ellipse trop rapide, le film passe brutalement à sa délivrance par les flics qui ne l’avaient pas cru, sous l’influence de sa mère et du journaliste qu’elle avait contacté ; quant au cadavre, il est toujours sous canapé, et le détective reste à le surveiller… Quant à elle, elle nie avoir vu un cadavre, donc qu’il y ait eu un quelconque meurtre. Comme quoi les évidences ne sont jamais celles que l’on attend.

Un film petit budget, parfois déroutant, pas un grand film mais une bonne horreur pour « les plus de 16 ans » qui sont d’humeur.

DVD Sisters – Soeurs de sang, Brian de Palma, 1973, avec Margot Kidder, Jennifer Salt, Charles Durning, William Finley, Lisle Wilson, Wild Side Video 2004, 1h30, €24,83, Blu-Ray (anglais seulement) €47,60

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La chambre du fils de Nanni Moretti

Un ménage italien moyen à Ancône, port italien sur la côte adriatique. Giovanni, barbu, dans le vent, est psychanalyste (Nanni Moretti), Paola travaille dans une maison d’édition (Laura Morante). Ils ont deux adolescents, Irene en seconde (Jasmine Trinca) – prononcez iréné – et Andrea en fin de collège (Giuseppe Sanfelice, bien que 17 ans au tournage). L’atmosphère est très familiale, petit-déjeuner et dîner en commun, conversation apaisée, parents qui se préoccupent des enfants, cohésion du chant dans la voiture. Le père assiste aux matchs de basket de sa fille et de tennis de son fils ; il lui semble que la fille a plus d’esprit de compétition que le fils. Mais il aime se sentir en sa compagnie et courir avec lui au matin. Même si son attitude est un peu artificielle, notamment lorsqu’il se prend à essayer de faire les gestes du sport devant son fils avec la maladresse de sa quarantaine.

Un jour, le principal du collège l’appelle (Renato Scarpa) : Andrea et son copain Luciano (Marcello Bernacchini) sont accusés d’avoir volé une ammonite en cours de sciences naturelles ; il s’agit d’un fossile rare. A force de discuter et d’argumenter, l’accusation est abandonnée sous la pression des parents. Pourtant, Andrea l’a bel et bien « emprunté » avec son copain pour « faire une blague », mais l’ammonite s’est cassée – il l’avoue à sa mère mais n’ose le dire à son père.

Ce pourquoi, lorsqu’un dimanche matin il part faire de la plongée sous-marine avec bouteilles dans les rochers, et qu’il meurt d’embolie pour avoir paniqué sous une grotte et lâché sa bouteille, le doute subsiste : s’est-il volontairement donné la mort par honte de lui-même ? Les patients de Giovanni lui en racontent de bien tristes sur le suicide, la névrose maniaque, la dépression, le sentiment de ne rien valoir… Justement, en ce dimanche matin, le père avait persuadé le fils de venir courir avec lui, et c’était décidé, au moment où un patient suicidaire avait téléphoné pour dire qu’il allait très mal. Le psy avait lâché sa famille pour se rendre chez son patient ; le père avait abandonné son fils à son destin. Il ne se le pardonne pas.

Quant à la mère, ce sont de grandes démonstrations d’émotions, pleurs et tremblements, refus de parler, chambre à part. Une hystérie à l’italienne plutôt pénible à voir pour les non-Italiens. Elle remarque au courrier une lettre adressée à son fils décédé et l’ouvre. C’est une lettre d’amour d’une copine rencontrée le dernier jour des vacances dernières, où Arianna (Sofia Vigliar) avoue à Andrea qu’elle s’est entichée de lui. La mère, curieuse et probablement un brin jalouse, veut la rencontrer. Le père trouve cela presque indécent. Ces deux tempéraments sont voués à s’opposer, donc le couple à se séparer.

Lui tente d’écrire à Arianna mais rien de simple ne lui va ; elle lui téléphone carrément et se heurte à une réticence de la fille car le temps a passé. Elle n’a jamais revu Andrea, dont on peut supposer qu’il avait à peine 15 ans, mais ils se sont écrit et le fils lui a envoyé des photos de sa chambre avec lui en situation, prises au déclencheur automatique. C’est un fils intime, bien que décent (rien à voir avec les selfies qui vont sévir dans les années Smartphone) ; il sourit et blague sous sa table ou sur son lit. Un fils que son père découvre, finalement. Il croyait le connaître mais l’adolescent réservait son coin secret, comme tous les ados. Dès lors, à quoi sert la psychanalyse si l’on ne parvient pas même à connaître son propre enfant ? Les patients, bien qu’attachés à leur séance et à leur psy de façon névrotique, disent que cela leur sert peu. L’un même casse tout dans le bureau lorsque Giovanni lui dit qu’il arrête la profession.

La fille qui leur reste, Irene, survit mais ses parents la délaissent. Elle devient agressive, se fait pénaliser au basket. On s’occupe du passé, pas du présent. C’est Arianna surgissant à l’improviste, lors d’une visite en passant, qui va remettre les pendules à l’heure. Giovanni la reçoit, voit les photos de la chambre du fils ; il comprend qu’il le connaissait peu. Paola revient du travail et s’amourache de l’ex-fiancée de son fils, qu’elle embrasse et étreint comme une bru. Mais Arianna a un petit copain, Stefano (Alessandro Ascoli), qui l’attend au pied de l’immeuble ; ils vont passer quelques jours en France en stop. Le temps passe, les amours changent, la vie continue. Andrea est mort, on ne saura jamais trop pourquoi ; Arianna est passée à autre chose, elle donne l’exemple à suivre. Irene le conçoit, les parents s’en aperçoivent. Ils accompagnent les deux ados, pour prolonger leur enfance et le sentiment qu’ils ont de leur responsabilité de parents, jusqu’à la frontière française. Si les ados sont si secrets envers leurs parents, n’est-ce pas parce que ceux-ci ne les reconnaissent pas en presque adultes ?

Naïveté du père et psy lorsqu’il demande à sa femme en désignant Arianna et Stefano : « tu crois qu’ils sont ensemble ? » Englué dans sa routine familiale et professionnelle, Giovanni a perdu le contact avec la réalité. Il ne voit ses patients qu’au travers des concepts et ses enfants que d’après l’image qu’ils donnent. La vraie vie est ailleurs… Mais, dans le deuil, il se referme sur lui-même au lieu de s’ouvrir aux monde et à ceux qui restent.

Film un peu lourd, certaines scènes trop appuyées privilégiant l’émotion à la psychologie, ce qui donne des caractères peu fouillés. Le père est omniprésent mais on en sait peu sur la mère, la fille, et surtout le fils. Je n’ai pas trop aimé, le film est déjà daté…

Palme d’or Festival de Cannes 2001

DVD La chambre du fils, Nanni Moretti, 2001, avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, Stefano Abbati, Universal Pictures 2002, 1h35, €21,30

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