Livres

Tony Hillerman, Le peuple de l’ombre

Tony Hillerman, décédé à 83 ans en 2008, était fils de descendants allemand et anglais, mais il est né en Oklahoma et s’est intéressé en anthropologue journaliste aux Indiens Navajos et Hopi. Il invente en 1980 le personnage de Jimmy Chee, Navajo élevé à l’université des Blancs mais qui n’oublie pas ses racines car son univers indien crée harmonie et beauté. Bien loin de celui des Blancs, prédateurs et violents.

Chee est membre de la police des réserves et envisage d’intégrer le FBI, dont il a passé les épreuves avec succès. « Ce premier pas consistait, pour Jimmy Chee, à étudier l’homme blanc et ses coutumes. Lorsqu’il serait parvenu à comprendre le monde de l’homme blanc, ce monde où se mouvait son Peuple, il pourrait prendre une décision. S’incorporerait-il au monde de l’homme blanc ou resterait-il un Navajo ? » Pour cette affaire policière, il est contacté par Madame Vines, épouse d’un riche ex-prospecteur de la région, pour retrouver un coffret volé, alors que son mari est à l’hôpital. Elle sait qui a fait le coup, un Indien du Peuple de l’ombre, membre de l’église américaine dit du peyotl car elle use des pouvoirs hallucinogènes de ce petit cactus contenant de la mescaline pour avoir des visions.

Justement, il y a trente ans, une vision du grand prêtre a écarté du puits de mine en cours de forage pour y trouver du pétrole six Navajos. Le puits a explosé, tuant tous les employés à proximité, y compris le géologue. On n’a retrouvé que de rares restes humains tant le souffle a été puissant. B.J. Vines et arrivé deux ans plus tard et a racheté le terrain délaissé, prospectant pour son propre compte. Il y a trouvé de la pechblende, autrement dit du minerais d’uranium hautement radioactif, qui a fait sa fortune. Il a revendu sa mine et jouit d’une immense richesse, mais ne parle jamais de son enfance ni de sa jeunesse. Il garde dans une cassette déposée dans un coffre de son bureau, derrière la tête empaillée d’un tigre qu’il a tué, diverses babioles souvenirs. Il a été un grand chasseur et des trophées sont exposés un peu partout dans sa maison.

Jimmy Chee découvre vite qui a volé le coffret, malgré les bâtons dans les roues mises par le shériff de l’État Sena, dont le grand frère a été tué lors de l’explosion, et qui garde jalousement toutes les informations sur cette enquête qui n’a jamais abouti. Le « sorcier » navajo du peyotl est mort d’un cancer, son fils aussi, et son petit-fils se meurt également. Très vite, son cadavre est volé à l’hôpital, ainsi que ses effets. Pourquoi ? A quelles fins ? Chee enquête, usant de la langue navajo autant que de l’anglais pour interroger vieilles femmes et jeunes garçons et remonter la piste de qui sait quoi. Il rencontre Mary, une Blanche et blonde anglo à une vente de charité et l’adjoint à son enquête. Ils prospectent la presse, se font tirer dessus.

Car un mystérieux tueur qui ne laisse aucune trace élimine des gêneurs sur commande anonyme depuis plusieurs années dans divers États sans que le FBI puisse lui mettre la main dessus. Il va croiser involontairement la route de Jimmy Chee…

Un bon roman policier ethnologique qui change des rodomontades et du machisme habituel des Yankees avec leur lot de défouraillement à tout va et d’explosions spectaculaires. Ici, c’est plus la relation humaine et l’usage des petites cellules grises qui importe.

Tony Hillerman, Le peuple de l’ombre, 1980, Folio 2015, 272 pages, €9,40

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Le retour de l’Étrange défaite…

Il y a 10 ans, en 2014, année où Poutine a envahi, occupé et annexé la Crimée sans que personne ne réagisse autrement que comme à Munich en 1938 – par des paroles vaines – j’analysais sur ce blog le Bloch de L’Étrange défaite. Nous y revenons aujourd’hui parce que l’actualité remet le livre au goût du jour et parce que le jeune Emmanuel Macron fustige la lâcheté des dirigeants européens, notamment allemands, face à l’impérialisme botté de Poutine.

Marc Bloch fut un citoyen français patriote et républicain, adepte des Lumières. Né juif alsacien intégré depuis le XVe siècle, il est devenu historien et fondateur avec Lucien Febvre des Annales d’histoire économique et sociale en 1929. Il a été mobilisé, s’est battu contre l’Occupant, a résisté et a été fusillé par la Gestapo en 1944, à 57 ans. L’Étrange défaite est son testament, son analyse à chaud de la lamentable défaite française de 1940, en quelque semaines seulement alors que l’on « croyait » l’Armée française la première d’Europe.

Ce qui s’est effondré, dit-il, c’est le moral. Le commandement a failli, mais surtout les élites avachies dans l’inculture et la bureaucratie, les petit-bourgeois des petites villes assoupies dans l’hédonisme de l’apéro et de la sieste, le pacifisme « internationaliste » qui refuse tout ennemi – alors que c’est l’ennemi qui se désigne à vous et pas vous qui le qualifiez. Poutine est comme Hitler : impérialiste et implacable. Certes, son armée « rouge » a prouvé qu’elle n’était pas à la hauteur de la Wehrmacht en 1940, mais sa volonté et son obstination sont là sur des années.

C’est un fait. Nous devons le prendre en compte et ne pas nous bercer d’illusions. D’autant que l’alliance OTAN est menacée par le foutraque en passe de revenir à la Maison blanche et que les États européens restent dispersés dans la défense commune.

Dès lors, deux attitudes en France : se coucher ou résister.

Les partis extrémistes des deux bords sont avides de se coucher.

A l’extrême-gauche par haine des États-Unis et de leur impérialisme culturel et économique – contre lequel l’extrême-gauche ne fait d’ailleurs quasiment rien, portant jean, bouffant des MacDo, succombant au Mitou et au Wok (marmite où faire rôtir les petits Blancs délicieusement machos et racistes), écoutant le rap de là-bas, ne rêvant au fond pour ses électeurs maghrébins que d’émigrer dans ce grand pays où tout est possible. Je me souviens des propos tenus derrière moi par deux Arabes de France partant à New York, dans le même avion que je prenais : « Aux États-Unis, je ne me sens pas Arabe, je suis un Blanc comme les autres ; pas un Latino, ni un Noir. »

A l’extrême-droite pour les affinités pétainistes que véhicule Poutine et sa restauration de la religion, des traditions, du nationalisme souverainiste, de son ordre moral. Le Rassemblement national a emprunté à une banque russe mafieuse proche de Poutine, Marine Le Pen a rencontré et s’est fait prendre (en photo) par le viril Vladimir, les militants rêvent de muscles à son image et de la même impassibilité dans la cruauté envers les bougnoules de France que Poutine a manifesté contre les Tchétchènes de Russie.

Les partis de gouvernement ne veulent pas rejouer la défaite de 40 après l’abandon de Munich.

Mais ils sont velléitaires, ayant peur du populo, peur de l’opposition, peur des élections. Il faudrait réarmer, mais avec quels moyens quand on a tout donné au social sans jamais que ce soit assez ? Il faudrait entrer en « économie de guerre », mais pour cela contraindre les grandes entreprises à transformer l’appareil de production, quitter le tout-marché pour une économie administrée, ce qui fait mauvais effet à trois mois des élections européennes et à trois ans d’une présidentielle. Car, si le terme est utilisé par le ministre de la Défense dès début 2023, il reste technocratique et a minima. Il faudrait lancer un « emprunt pour la Défense », mais ce serait inquiéter la population, déjà « fragilisée » par les revendications catégorielles (éleveurs, profs, policiers municipaux…). Ou flécher le Livret A, mais au détriment du sempiternel « social » où il n’y a jamais assez pour aider, assister, conforter… Donc, plutôt que de mobiliser, les partis de gouvernement minimisent et en font le moins possible.

Dans la troisième partie de L’Étrange défaite Marc Bloch effectue « l’examen de conscience d’un Français. » L’État et les partis sont à coté de la plaque. C’est déjà « l’absurdité de notre propagande officielle, son irritant et grossier optimisme, sa timidité », et surtout, « l’impuissance de notre gouvernement à définir honnêtement ses buts de guerre ». Aujourd’hui, en effet, quels sont nos buts de guerre ? Aider l’Ukraine à résister ? Mais pour combien de temps et à quel prix ? Et ensuite ? Ou si cela échoue ?

Immobilisme et mollesse du personnel dirigeant sont frappants aujourd’hui comme hier. Déjà les syndicats à l’esprit petit-bourgeois se montrent obsédés par leur intérêt immédiat, au détriment de l’intérêt du pays. Déjà les pacifistes croient naïvement que « la négociation » est la meilleure des armes plutôt que la guerre qui touchera le peuple et profitera aux puissants. Mais que vaut la diplomatie face à un menteur impérialiste ? Munich l’a montré : Hitler promet et s’assied sur ses promesses, il s’agit juste de gagner du temps. Poutine fera de même, car il raisonne de même et ce qui compte à ses yeux est de reconquérir les provinces irrédentistes peuplées de russophones, comme pour Hitler les provinces peuplées de germanophones – il l’a clairement déclaré. Comme il suffisait de lire Mein Kampf, il suffit de lire les discours de Poutine ou une analyse de sa doctrine.

Les bourgeois égoïstes se foutent du populo inculte qui ne lit plus, abêti par l’animation au collège public (au détriment de l’éducation), laissé pour compte par des parents démissionnaires (qui n’élèvent pas). Les médias, à la botte de quelques oligarques imbus d’idéologie conservatrice, ne font rien pour éclairer les enjeux (à l’exception des chaînes publiques comme la 5 ou Arte). Aujourd’hui comme hier, tous ne pensent qu’à s’amuser, « aller boire une bière en terrasse » avant d’aller baiser en boite. Le sentiment de sécurité rend impensable la guerre, oubliée en Europe depuis trente ans, d’ailleurs en Yougoslavie, pays ex-communiste.

Pacifisme, ligne Maginot, diplomatie d’alliances – tout cela devait nous éviter en 1940 de faire la guerre. Mais la guerre est survenue. C’est toute la mentalité administrative qui devait alors la faire… « L’ordre statique du bureau est, à bien des égards, l’antithèse de l’ordre actif et perpétuellement inventif qui exige le mouvement. L’un est affaire de routine et de dressage ; l’autre d’imagination concrète, de souplesse dans l’intelligence et, peut-être surtout, de caractère » (p.91). Hier comme aujourd’hui, les procédures, les normes, les règles, en bref la paperasserie tracassière sont au contraire de la clarté et de la rapidité qu’exige la guerre. Avec la prolifération des bureaux et des normes (pour justifier leur poste), nous en sommes loin ! A quand la suppression de pans entiers du contrôle administratif qui ne sert pas à grand-chose (toujours insuffisant et trop tard), mais qui lève constamment des obstacles à toute entreprise ?

Un espoir ? Marc Bloch écrit p.184 : « J’abhorre le nazisme. Mais, comme la Révolution française, à laquelle on rougit de la comparer, la révolution nazie a mis aux commandes, que ce soit à la tête des troupes ou à la tête de l’État, des hommes qui, parce qu’ils avaient un cerveau frais et n’avaient pas été formés aux routines scolaires, étaient capables de comprendre ‘le surprenant et le nouveau’. Nous ne leur opposions guère que des messieurs chenus ou de jeunes vieillards. » Beaucoup de dirigeants jeunes surgissent en France (hélas, pas aux États-Unis ni en Allemagne !). Le président Macron est lui-même jeune. Est-ce pour cela que le sursaut est possible ?

Marc Bloch, L’Étrange défaite, 1946, Folio 1990, 326 pages, €13,10, e-book Kindle gratuit

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam

Henri Mouhot fut un explorateur, naturaliste et archéologue, né en 1826 à Montbéliard et qui est tombé amoureux de la Cochinchine encore sauvage. Il part en Indochine dès 1858 pour collecter des insectes et des reptiles autour de Bangkok, puis va explorer vers le Vietnam via le Cambodge, enfin va (re)découvrir Angkor, qu’il écrit Ongkor, l’écriture n’étant pas encore fixée. Il en est ébloui.

Son récit, écrit à la Chateaubriand dans le style fleuri de son époque, est un témoignage irremplaçable des premiers temps modernes du Siam, du Cambodge et du Laos vers 1860. Paysages, faune, flore, population, tout est décrit avec verve et réalisme. L’explorateur sera aidé par les sociétés savantes anglaises (les françaises pleines de morgue et de conservatisme n’ayant pas daigné lui répondre…). Il aura aussi le soutien des diplomates et commerçants européens de Bangkok, des missionnaires français, des mandarins locaux sur lettres de recommandation du roi, et des Chinois, commerçants partout en Asie. « Ces Chinois émigrés sont d’habiles cultivateurs, des commerçants intelligents ; ils parlent le siamois comme s’ils étaient nés à Siam, chent le bétel comme des indigènes ; comme eux, ils rampent devant les mandarins et le roi ; mais, en revanche, ils font fortune, et avec l’argent viennent les honneurs » p.24.

Comme tous ses contemporains, Mouhot a pour première impression la « saleté repoussante » des villes, les enfants tout nu dans la boue qui n’arrêtent pas de se vautrer dans la rivière, puis le grouillement de foule, le bruit, la pluie ou la chaleur, enfin les moustiques, sangsues, serpents – plus tard dans la jungle léopards et tigres. Récemment marié en Europe, il est sensible aux enfants, comme on l’est jeune adulte à la trentaine : « j’ai vu les enfants de ce fonctionnaire, de vrais marmots, se jeter dans la rivière, nager et plonger comme des poissons. C‘était un spectacle curieux et ravissant, surtout par le contraste qu’offrent les enfants avec les adultes. Ici comme dans toute la plaine de Siam que j’ai parcourue depuis, j’ai rencontré des enfants charmants que je me sentais porté à aimer et à caresser, tandis qu’arrivés à un certain âge, ils s’enlaidissent par l’usage du bétel qui noircit leurs dents et grossit leurs lèvres » p.17. L’auteur note « l’esprit de famille », mais aussi que les pères peuvent vendre comme esclaves leurs enfants et même leur femme en cas de besoin.

Leur théâtre dure 24 h, les funérailles t3 jours, mais pour le roi 6 mois. Le roi du Siam à Bangkok est Phra-Bard-Somdetch-Phra-Pharamendr-Maha-Mongkut, abrégé en roi Mongkut, dont il faut bien prononcer le g et le t. Il est maître « absolu des êtres et des choses en son royaume » p.31, « chef infaillible de l’armée, de la loi et du culte » – un vrai Poutine.

Le voyageur ne doit pas confondre Siamois et Annamites. Les « Siamois sont mous, paresseux, insouciants et légers, mais généreux, hospitaliers, simples et sans orgueil. L’Annamite est petit, maigre, vif, actif, mais prompt et colérique. Il est sombre, haineux, vindicatif et surtout orgueilleux » p.88.

Lui prendra un boy annamite mais surtout un boy chinois, un jeune Phram de 18 ans fils d’un planteur de poivre qu’il aime beaucoup et qui lui fermera les yeux lorsqu’il décèdera des fièvres en forêt tropicale en 1861. « Un bon enfant, laborieux, vif, courageux et infatigable ; il m’est déjà fort attaché et a grande envie de m’accompagner au Cambodge » p.95. Il reviendra plusieurs fois dans ses notes sur les qualités du jeune homme. Car Mouhot est un être sensible, croyant, un peu perdu loin des siens et de sa patrie ; il s’attache volontiers, allant jusqu’à pleurer lorsqu’un boy le quitte pour retourner chez lui (p.300). Ou lorsqu’il aperçoit la croix chrétienne sur une maison missionnaire loin de tout : « Vous saurez ce que peut sur le voyageur errant loin de sa patrie ce signe divin de la religion. Une croix pour lui, c’est un ami, un consolateur, un appui. L’âme entière se dilate à la vue de cette croix ; devant elle, on s’agenouille, on prie, on oublie. C‘est ce que je fis » p.114.

Le Cambodge reste pauvre et sous-développé car soumis au despotisme asiatique – le même qui demeure en Russie actuelle : « Toutes les taxes pèsent sur le producteur, le cultivateur ; plus il produit, plus il paye ; donc, porté à la paresse par l’influence du climat, il a une autre raison pour caresser ce vice : moins il produira, moins il paiera, et par conséquent moins il aura à travailler. Non seulement on retient la plus grande des meilleures parties de la population en esclavage, mais toute espèce d’extorsion, de concussions sont employées par les hauts mandarins, les gouverneurs et les ministres ; les princes et les rois eux-mêmes donnent l’exemple » p.173. L’ère Hollande qui a augmenté massivement les impôts à l’époque des 35 h le prouve : je connais des médecins qui ont réduit leurs heures pour ne pas travailler pour le roi de l’Élysée et sa gabegie administrative.

En 1860, Henri Mouhot s’attarde sur le site d’Angkor, encore enseveli sous la jungle. Seuls quelques temples en ruines émergent. Mais c’est un enchantement, « des ruines si imposantes, fruit d’un travail tellement prodigieux, qu’à leur aspect on est saisi de la plus profonde admiration, et que l’on se demande ce qu’est devenu le peuple puissant, civilisé et éclairé, auquel on pourrait attribuer ces œuvres gigantesques » p.183.

S’il s’amuse du jeu des singes avec les crocodiles (p.93), s’il savoure le goût du durian à l’odeur de cadavre (p.104), il aime être dans la nature plutôt que dans les villes. Il en devient lyrique comme Chateaubriand découvrant le Nouveau monde : « Nous avouons sincèrement que nous n’avons jamais été plus heureux qu’au sein de cette belle et grandiose nature tropicale, au milieu de sa forêt, dont la voix des animaux sauvages et le chant des oiseaux troublent seuls le solennel silence. Ah ! Dussé-je laisser ma vie dans ces solitudes, je la préfère à toutes les joies, à tous les plaisirs bruyant de ces salons du monde civilisé, où l’homme qui pense et qui sent se trouve si souvent seul » p.215. Il la laissera. Malade, son journal se termine le 5 septembre 1861 et il se contente ensuite de noter quelques repères jusqu’au 19 octobre, « je suis atteint de la fièvre » et au 29, jour de sa fin : « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu !… » p.300.

Henri Mouhot, Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge, de Laos, écrit en 1861, publié en 1868, Olizane 1999, 315 pages, €18,00 e-book Kindle €2,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Vietnam, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Je suis le dresseur, dit Nietzsche

En ce début de quatrième (et dernière partie) de Zarathoustra, nous retrouvons le prophète en solitaire sur la montagne, entouré de ses animaux familiers. Qui le pressent de bouger au lieu d’attendre, de quitter sa caverne de sage ermite à l’image des Indiens pour monter en haut de la montagne. « L’air est pur et aujourd’hui l’on distingue le monde mieux que jamais. »

Zarathoustra fait l’ascension et respire, dans sa solitude il contemple le monde et rit. Il se dit « le gaspilleur aux mille mains », pas celui qui conserve mais celui qui donne, qui déborde, qui répand. Nietzsche n’est pas conservateur des traditions à tout prix mais partisan de suivre le mouvement du monde, de toutes choses qui se transforment et des êtres qui ne sauraient rester en repos comme des vaches à l’étable (ou les petit-bourgeois de son temps).

Il veut appâter les humains avec le meilleur, le miel, « la meilleure amorce, celle dont les chasseurs et les pêcheurs ont besoin ». Il est curieux de vouloir appâter des poissons avec du miel, mais c’est une métaphore : « Car si le monde est comme une sombre forêt peuplée de bêtes, et le jardin de délices de tous les chasseurs sauvages, il me semble plutôt être pareil à une mer vaste et sans fond. (…) Surtout le monde des hommes, la mer des hommes : c’est vers elle que je jette ma ligne dorée. » Contrairement au Christ qui doit descendre pour sauver les hommes, Zarathoustra préfère les élever à lui, tel un pêcheur d’âmes.

« Car je suis cela dès l’origine et jusqu’au plus profond du cœur, tirant, attirant, soulevant et élevant, un tireur, un dresseur, et un maître, qui jadis ne s’est pas dit en vain : ‘Deviens qui tu es !’ » Il attend, ayant désappris la patience même, mot qui vient du latin pati, la souffrance. Il attend, « plein d’astuces et de moqueries », autrement dit observateur critique qui sait déjouer les illusions et les mensonges. L’éternité est devant lui, et c’est mieux que d’être « écumant et écartelé de colère à force d’attendre comme hurle un saint ouragan qui vient des montagnes, comme un impatient qui crie vers les vallées : ‘écoutez ou je vous frappe avec les verges de Dieu !’ » Car le temps doit venir, et il viendra – en son temps.

« Qui devra venir un jour et ne pourra pas passer ? Notre grand hasard, c’est-à-dire notre grand et lointain Règne de l’Homme, le règne de Zarathoustra qui dure mille ans. Si lointain que soit ce lointain, que m’importe ! Il n’en est pas moins solide pour moi – je suis debout, bien campé des deux pieds ». L’avenir est une certitude, dit Zarathoustra et, si l’on y réfléchit bien, il n’a pas tort. L’avenir est fait pour advenir. Il viendra par hasard, selon le hasard qui est nécessité, mais l’Homme ne sera pleinement homme que dressé, au double sens d’éduqué et d’élevé – un humain debout, prêt au sur-humain.

Deviens qui tu es ! Non pas l’esclave d’un Maître, mais pleinement toi-même, soulevé par le maître avant d’en devenir un. Bien loin du dressage bestial prussien de son temps, comme du nazisme et des dictatures communistes qui allaient suivre… L’Homme nouveau de Nietzsche n’est pas une table rase au corps formaté militaire et au cerveau lavé par la propagande pour obéir aveuglément au Parti, mais le prolongement de l’humain pour devenir « sur » humain, épanoui au summum de ses possibles et mieux encore. Pour cela, il lui faut se discipliner, se maîtriser, s’aiguiser l’intelligence – les trois étages du corps, du cœur et de l’esprit, les instincts, les passions et la sagacité. Il a besoin d’un maître qui l’élève à tout cela – mais il devra le quitter pour devenir lui-même.

Avant un nouveau bond peut-être, un après-Zarathoustra, car les vrais empires durent mille ans.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire) :

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle

Simone est née Brumant et Guadeloupéenne en 1938 ; elle a épousé l’écrivain de France Schwarz-Bart et lui a donné deux fils dont un musicien de jazz. Elle adore les Antilles, son pays natal, et n’a de cesse de le chanter en faisant vibrer la vie contenue dans son climat voluptueux, ses plantes exubérantes et ses nègres vivaces. Car elle parle de « nègres » Simone la négresse, elle appelle un chat un chat et un nègre un nègre car c’est le mot latin pour la couleur noire – foin du politiquement correct !

Mais ce qui lui importe, ce sont les femmes. Esclaves des esclaves, elles sont considérées plus bas que terre encore dans ces années soixante-dix où l’autre Simone, le Castor, lance ingénument « qu’on ne naît pas femme, on le devient ». Négresse de Guadeloupe, donc inférieure au mâle et descendante d’esclaves vendus par ses propres frères de la côte africaine, Simone Schwarz-Bart relève la tête. Ne sont-ce pas les femmes qui transmettent la vie et les coutumes en Guadeloupe ? Les hommes ne paraissent bons qu’à boire et à se vanter, changeant de femelle comme de chemise, larguant les gosses venus au hasard. Même leurs révoltes du travail sont dérisoires.

Ce sont les femmes qui plantent et qui récoltent, qui enseignent les histoires et qui soignent. Télumée est l’une d’elles. Confiée par sa mère désorientée à sa grand-mère, « haute négresse » nommée Reine Sans Nom dans un hameau de cases en bois de Fond-Zombi, une ravine dans le trou du cul du monde, la petite fille grandit et se forme à l’exemple de son ancêtre. Elle suit l’école primaire où elle rencontre le négrillon Élie, fils du bar voisin, elle se forme en violon dès 13 ans, ses « deux seins » en avant et ses deux fesses en arrière. Ils se sentent destinés l’un à l’autre.

Et c’est le mariage devant tous, dès 16 ans, Élie embauché par le scieur de long Amboise, de trente ans plus vieux, Télumée domestique auprès d’une famille de Blancs. Elles les quitte pour rejoindre son aimé dès que la case qu’il a promis de construire est prête. « Plus haut, entre les troncs des mahoganys, j’aperçus l’échafaudage des scieurs. Élie était sur la plate-forme et le nègre Amboise se tenait au sol, les jambes écartées, cependant que la lame dentelée montait et descendait dans un nuage de sciure. Je m’assis à distance et contemplai les deux hommes en sueur, Amboise, grand arbre sec et noueux qui avait déjà jeté ses fruits, et mon Élie au torse mince, aux attaches encore indécises de l’enfant que j’avais rencontré, quelques années plus tôt, sur le bord de la rivière ».

Tout se passe bien un temps, aucun enfant ne vient, Élie s’entiche d’une autre variété en la personne de Lætitia, la rivale de Télumée depuis toute petite. Il se met à boire, à déserter sa couche, à la battre. Puis il disparaît avec sa maîtresse. Télumée connaît le sort des négresses, prise et jetée, à jamais esclave des hommes et des mœurs. Sa grand-mère passe au-delà et Télumée déménage sur un lopin loué par un Blanc ; elle y cultive un petit jardin et se loue comme coupeuse de cannes.

Sa solitude la fait retrouver le nègre Amboise, qui se met avec elle. Toujours aucun enfant, mais la sagesse du vieux nègre qui est allé en France et a mesuré l’indifférence des Blancs. « Déjà, dans la bouche de sa grand-mère, Amboise avait appris que le nègre est une réserve de péchés dans le monde, la créature même du diable. » Comme il a connu la France, les travailleurs de la canne lui demandent de les représenter auprès du patron de l’usine de sucre et de rhum ; ils militent pour deux sous de plus. C’est non et un jet de vapeur grille les meneurs, dont Amboise qui en meurt.

Télumée se retrouve donc seule à nouveau, une fillette lui est confiée bébé, toute malade, et elle en fait une belle adolescente jusqu’à ce qu’un demi-demeuré la lui ravisse par pure méchanceté. Vieillie, stérile, Télumée mesure alors son parcours de négresse plus bas que terre, le dernier barreau dans l’échelle des êtres. « Au beau milieu de cette incertitude nous vivons, et certains rient et d’autres chantent. J’ai cru dormir auprès d’un seul homme et il m’a vilipendée, j’ai cru le nègre Amboise immortel, j’ai cru à une enfant qui m’a quittée, et pourtant, sans trop savoir pourquoi, je ne considère rien de tout cela comme du temps perdu. Peut-être bien que toutes les souffrances, et même les piquants de la canne, font partie du faste de l’homme, et peut-être bien qu’en le regardant d’un certain œil, en me penchant d’une certaine manière, il me sera possible, un jour, d’accorder une certaine beauté… »

Une langue riche et des noms locaux qui roulent, imagés et naïfs mais vrais comme la terre; un roman de femme qui parle des femmes pour réhabiliter leur destin méprisé ; une certaine acceptation du destin doux-amer, où l’on ne peut séparer le bon du mauvais. Le meilleur roman de l’autrice, dit-on.

Grand prix 1972 des lectrices de Elle.

Simone Schwarz-Bart, Pluie et vent sur Télumée Miracle, 1972, Points Seuil 1995, 256 pages, €7,90, e-book Kindle €6,99 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Paul Guth, Le Naïf amoureux

Paul Guth est né en 1910 et est « donc » oublié aujourd’hui où l’immédiat compte avant le reste. C’est dommage car la satire de la société française emballée par la modernité après-guerre vaut son pesant de rire. Elle est aussi drôle que l’emballement pour le téléphone mobile afin de bavasser dans le bus, dans le métro, dans le train, au bureau, à table, tout le temps ; les réseaux « zoziaux » pour pépier quand on ne bavasse pas ; et la toute dernière la « chatte, j’ai pété ! » dont le vent passe à la vitesse supérieure, faisant exploser tous les petits mois qui « s’expriment » en un global gloubi-boulga probabiliste (puisque vous avez écrit « ça », vous devez donc écrire « ça et ça »).

Agrégé de Lettres classiques à 23 ans, Paul Guth est un vrai produit de la méritocratie républicaine, issue de la basse lointaine province. La ville de O. qu’il évoque dans son roman est Ossun, la ville de son enfance. Le Naïf, c’est lui revisité, le Candide moderne qui observe avec ingénuité la vie des bêtes qui l’entourent, notamment ceux qu’il a connus enfant. Le Naïf est simple et tendre, il dit ce qu’il voit, et ce qu’il voit est souvent ridicule – mais toujours humain. Ces gens qui se prennent toujours pour quelqu’un d’autre, qui jouent sans cesse un rôle social, n’en sont pas à quelques contradictions près…

Donc le Naïf, alias Monsieur le professeur agrégé au Lycée Janson-de-Sailly à Paris Robignac, retourne dans la petite ville d’O. où il a souvent passé ses vacances auprès de son oncle, qui tient une épicerie. Il déclare gagner 937 392 (anciens) francs – soit 22 059,12 € en pouvoir d’achat d’aujourd’hui (ce qui fait 1838 € par mois pour un agrégé mais retraite payée en plus par l’État – les profs se plaignent toujours). Il n’était pas venu depuis des années et l’après-guerre a transformé la ville et les provinciaux. Il découvre un Nouveau monde : celui véhiculé par la télé et le ciné, par le marketing, le libre-service et le formica, le néon et les conserves, où les autos sont reines et la « petite reine » déclassée.

Il est devenu un « Parisien », lui qui regardait les rares touristes d’avant-guerre « comme des animaux rares ». « Leur visage me semblait plus animé que celui des gens d’ici. Des plis de rire leur couraient autour des yeux. Leur peau était plus blanche, plus fine. On ne voit jamais le soleil, à Paris, entre ces hautes maisons. Leur accent sortait d’un gosier plus serré que le nôtre. Il était triste, comme si leur langue avait léché le plâtre gris des murs. Mais, en même temps, il raclait au fond de leur gorge de la poudre d’impertinence » p.13. Paris, selon les préjugés de la province, est plein de « mauvaises femmes ». « Comment sont-elles ses mauvaises femmes ?… demandai-je, d’une petite voix, en chipant une gaufrette. – Elles ont des yeux fardés qui leur font le tour de la tête. Des lèvres rouges comme des cerises. Une taille qui passerait dans un anneau de rideau. Une poitrine qui s’avance. Une croupe qui ondule. – Et qu’est-ce qu’elles font, ces vilaines femmes ?… – De vilaines choses. – Qu’est-ce que c’est, ces vilaines choses ? – Elles se promènent tout le temps sur les trottoirs, avec leurs talons hauts, en disant des gros mots » p.15.

Et lorsque lui, le fils du mécanicien, retrouve Brigitte, la fille du pharmacien, elle est déguisée en Parisienne : des yeux fardés, des lèvres rouges, des talons hauts, etc…. Le choc est irrésistible, il tombe amoureux. Ils jouaient enfants à se jeter de la poussière et à se lancer de l’eau sur la place, la fillette en robe immaculée miraculeusement préservée par les garnements. Mais la voilà qui se pique d’être comédienne et de faire du théâtre, comme les baladins méprisés jadis par les bourgeois. Le monde change… Sauf que Brigitte est amoureuse d’un autre, un échalas de Patrice qui ânonne ses textes et joue lamentablement, mais qui est de grande taille – bien plus que le mètre cinquante-huit du Naïf.

Lequel est jaloux et va tout faire pour casser l’image de son rival. Il assiste aux répétitions et y met son grain de sel, fort judicieux d’ailleurs aux dires du metteur en scène, un vieux beau qui se la joue. Il va espionner le couple parti en voiture pour aller répéter dans une grange loin du trublion. Il va dégonfler les pneus de l’auto en panne d’essence à cause de l’incurie de Patrice. Il va le faire suer au point qu’il ôte sa chemise et apparaisse tout blanc et rose lorsqu’il démonte les pneus pour savoir s’ils sont crevés. Mais rien n’y fait : Brigitte a les yeux de l’amoureuse et elle ne voit rien de la réalité veule de son mec. Le Naïf se fait même inviter chez le pharmacien et sa bourgeoise pour rencontrer leur fille, mais Brigitte a aussi invité Patrice.

C’est alors une cabale collective que va monter le Naïf pour se venger du rival. Il va aller voir tous les fournisseurs de la pièce, la « Badine » de Musset – On ne badine pas avec l’amour appelée en version branchée. Le metteur en scène n’a payé personne, comptant sur l’argent des recettes. Le Naïf persuade les fournisseurs qu’ils peuvent toujours courir et suggère quelques potacheries comme scier les pieds du banc sur scène au menuisier des décors ou découdre la braguette du traître à la couturière. Tout se passe comme prévu : la pièce fait un four avec à peine le quart des places vendues, un film avec Brigitte Bardot sortant exprès le même jour grâce à un ancien copain qui dirige les deux cinémas, les compte-rendus sont mauvais. Pire, Patrice, qui comptait sur quelque argent, se voit obligé de rembourser une forte somme pour l’achat d’une voiture d’occasion qu’il n’a pas payée et pique dans la caisse de la pharmacie – ce qui le mène droit en prison. Mais la Brigitte reste obstinément amoureuse de lui…

Ecoeuré, notre Naïf s’en retourne à Paris pour de nouvelles aventures. En effet, après avoir écrit ses Mémoires, le Naïf s’est retrouvé sous les drapeaux (1954), a eu quarante enfants (1955), a été locataire (1956 – Grand prix du roman de l’Académie française). Après avoir été amoureux (1958), il connaîtra le mariage (1965), et deviendra enfin enfin Saint (1970).

Paul Guth, Le Naïf amoureux, 1958, Livre de poche 1968, 256 pages, occasion €2,50, e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Duong Thu Huong, Terre des oublis

Ex-communiste vietnamienne qui a dénoncé la lâcheté des intellos de son pays (des collabos comme chez nous…), l’autrice née en 1947 a un regard aigu sur la société où elle vit. Elle a été arrêtée par le PC en 1991 et relâchée quelques mois plus tard sur pression internationale. Dans ce roman, écrit juste avant de quitter le Vietnam pour un exil en Europe, elle décrit le petit peuple post-guerre, son conservatisme, son cerveau lavé par des décennies de propagande, ses jalousies populaires.

Elle prend pour prétexte un événement : le retour de guerre d’un jeune homme oublié du Nord-Vietnam, qu’on croyait mort depuis quatorze ans. Bôn, parti à 17 ans, s’était seulement « égaré » au Laos durant six ans après huit ans d’opérations… Une sorte de désertion par solitude, doublée d’une certaine stupidité native, à peine rachetée par son retour volontaire lors d’une rencontre avec un commando viet infiltré au Laos. Sauf que ce revenant va provoquer une vague de drames.

On ne revient pas impunément quatorze ans plus tard sans trouver quelques changements. Sa femme, épousée dans la hâte à 17 ans dans la fièvre sexuelle de l’adolescence avant de partir combattre les Américains, se retrouve mariée depuis dix ans à un autre homme, l’entreprenant Hoan qui a réussi ses plantations de caféiers et de poivriers avant de relancer la boutique familiale de Hanoï tenue par ses soeurs. Le couple a un petit garçon, Han, 6 ans, dont la tante tante Huyên s’occupe. Ils habitent une grande maison au village et tout le monde est heureux… jusqu’à l’arrivée du revenant.

La coutume veut que la femme retourne à son premier mari, et le Parti, en la personne du Président de la Commune, le laisse clairement entendre : un « héros » de la guerre doit pouvoir retrouver ses biens et son statut. « La jalousie et la rancœur, comme un instinct, imprègne en permanence l’esprit des paysans. La médiocrité et la bassesse recèlent une force supérieure à celle des gens d’honneur car elles ne connaissent ni lois ni règles, ne dédaignent aucun mensonge, aucune fourberie. De tout temps, quiconque vit dans les villages et les communes doit obéir sans discuter à la volonté silencieuse des masses s’il ne veut pas être isolé, attaqué de tous les côtés » p,61. Miên se soumet donc, la mort dans l’âme, et retourne vivre dans la cahute de son ancien mari, qu’il partage avec sa sœur acariâtre et incapable, qui se fait faire des enfants par n’importe qui et les laisse vivre dehors sales et tout nus.

La situation aurait pu s’équilibrer si Bôn avait été apte à quoi que ce soit. Mais il ne parvient pas à cultiver la terre que la Commune lui a alloué, ni à effectuer aucun travail. Il est malade, se laisse vivre, déprime, dépérit. Miên ne l’aime plus, depuis le temps, alors que lui n’a cessé de rêver à son corps juvénile durant ses années de guerre et de jungle. Ce n’est pas du sentiment, mais de la faim sexuelle frustrée. Il n’arrive pas à comprendre que l’eau a coulé dans la rivière et que le temps a passé, que les choses changent et que sa femme n’est pas sa propriété mais une personne qui a elle aussi des droits et des désirs.

Il n’y parviendra jamais. Son obsession est de planter lui aussi un gosse à « son » épouse pour assurer son droit de propriété sur son corps. Mais il reste longtemps impuissant, usant de médicaments traditionnels du vieux Phieu, avant de la violer. Mais le fœtus n’est pas viable, il est handicapé et mort-né. C’en est trop pour Miên qui décide de reprendre sa vraie vie conjugale avec Hoan, ce que le droit lui assure car l’acte de mariage avec Bôn n’existe plus, annulé par sa déclaration de décès administrative. Seul existe l’acte de mariage avec Hoan. Il fallait cependant que la communauté villageoise se rende compte de l’incapacité de Bôn et transforme son culte automatique du « héros » de guerre en vue réaliste sur l’homme qui est revenu. « Nous avions peur qu’on nous traite de gens cupides, ingrats. Quand à Hoan, il a peur qu’on lui reproche d’être un homme qui non seulement est resté paisiblement à l’arrière en temps de guerre, mais a encore volé le bonheur d’un combattant qui s’est sacrifié pour le peuple, pour la patrie. Finalement, tout est arrivé à cause d’un seul mot, la Peur » p.282.

Autour de cette histoire, l’autrice en profite pour dresser le portrait du village, des rancœurs et des jalousies, de la paresse et de la réussite, des diktats idéologiques et des réalités crues. Bôn a été heureux dans sa jeunesse, jusqu’à ce que la guerre la happe. Il s’est retrouvé dans la jungle soumis aux bombardements américains et a perdu son sergent, un jeune gars de la ville qui l’avait pris sous son aile et dont il était tombé dépendant, sinon amoureux, au point de rapporter seul son cadavre dans les lignes durant des jours.

Hoan, fils d’instituteur fringuant à 18 ans, coqueluche de toutes filles par son côté sportif et intelligent, n’a jamais pu aller à l’université car il s’est fait piéger par une mégère, la régente du magasin de sa mère confisqué par le Parti. Elle l’a fait boire un soir et l’a jeté dans les bras de sa fille de 14 ans. Elle n’en était pas à sa première coucherie et n’attendait que le bon parti pour se marier. Hoan en a été humilié, n’a pas fait d’études, a laissé sa « femme » s’installer et se faire entretenir chez son père, mais n’a plus voulu jamais la voir. Une fillette est née, probablement pas de lui, qu’il n’a jamais voulu connaître. Le divorce n’a été prononcé que par un contre-piège, la constatation d’adultère de la fille avide de sexe avec un homme adulte devant plusieurs témoins.

C’est tout ce petit monde grouillant de vie et proche de la terre et des réalités crues que fait surgir l’autrice, évoquant avec gourmandise les paysages des collines et des plaines, la végétation profuse et les pêcheurs musclés, la vie des putes avides de fric et les affaires des intermédiaires obligés du commerce. Un beau roman dépaysant comme les lianes de la jungle.

Grand prix des lectrices de Elle 2007

Duong Thu Huong, Terre des oublis, 2005, Livre de poche 2007, 701 pages, €10,40, e-book Kindle €21,99

Duong Thu Huong, Oeuvres : Au-delà des illusions – Les Paradis aveugles – Roman sans titre – Terre des oublis, Bouquins 2008, 1056 pages, €30,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Vietnam | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les sept sceaux de Nietzsche

Les sept sceaux concluent la Troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, en référence au livre de l’Apocalypse qui conclut la Bible. On se souvient que Nietzsche était fils de pasteur et qu’il a assidûment lu les textes sacrés. Sa propre prophétie est ici déroulée en entier par son prophète Zarathoustra, avatar du fondateur du Zoroastrisme, né en Iran vers 1500 ans avant notre ère.

« Jamais encore je n’ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! », scande Nietzsche/Zarathoustra à la fin de chaque sceau. Telle est sa signature, l’amour de l’éternité, lui qui est « plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers, qui chemine entre le passé et l’avenir (…) prêt à l’éclair dans le sein obscur, prêt au rayon de clarté rédempteur, chargé d’éclairs affirmateurs ! qui se rit de leur affirmation ! » – tel est le premier sceau qui scelle le destin du prophète : deviner l’avenir.

Le second est colère et moquerie, « balai pour les araignées » et « vent purificateur ». Il est celui qui « aime à être assis sur les églises détruites ». Églises mises pour dogmes réputés intangibles et qui ne demandent qu’à être remis en cause, « falsifiés » selon Karl Popper en ce qui concerne la science.

Le troisième est souffle et rire, « jouer aux dés avec les dieux ». il est celui qui fait trembler la terre « de nouvelles paroles créatrices ». Un appel à s’épanouir soi-même et à créer ses propres valeurs, ce qui vaut pour bien vivre : des enfants, une œuvre, des actes envers les humains et des créations artistiques.

Le quatrième sceau est son art de mêler. « Ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l’esprit, la joie à la peine et le pire au meilleur. » Car, selon Nietzsche, « il existe un sel qui lie le bien au mal ; et le mal lui-même est digne de servir d’épice et de faire déborder l’écume. » Car en ce monde, tout est sans cesse mêlé et sans cesse en mouvement. Le pur n’est qu’une vue de l’esprit, une abstraction ; tout est lié, bon comme mauvais, bien abstrait comme mal abstrait, contrairement au dogme biblique trop binaire – et l’humain doit faire avec s’il veut devenir plus qu’humain.

Le cinquième est une « joie de navigateur », un goût profond d’explorer l’inconnu et de connaître l’inouï. « J’aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et plus encore quand, irritée, elle me contredit. » Il s’agit d’une joie inquiète, sans cesse le mélange entre le bon et le mauvais, l’exaltation qui pousse et la prudence qui ne laisse pas en repos. Les côtes ont disparu, mais en route !

Le sixième sceau est la « vertu du danseur » qui ne reste jamais en repos, une « méchanceté riante » qui décape les fausses illusions, les stratégies de pouvoir et les mensonges. « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude. » Ceci « est mon alpha et mon oméga », dit Nietzsche, « que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau ». Bien loin des pesantes digestions des petit-bourgeois allemands de son temps qui ruminent leur petit foin dans leur petit coin en regardant passer les trains ; loin des lourdeurs de la philosophie allemande qui jargonne avec les mots-valise, si aisés à créer en allemand ; loin des ventres à bière et goûts de la fange de ses compatriotes.

Quant au septième sceau, il est la synthèse de tout cela. « Ainsi parle la sagesse de l’oiseau : voici, il n’y a pas d’en haut, il n’y a pas d’en bas ! Jette-toi de côté et d’autre, en avant, en arrière, toi qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Toutes les paroles ne sont-elles pas faites pour ceux qui sont lourds ? toutes les paroles ne mentent-elles pas à celui qui est léger ? chante ! ne parle plus ! Ô comment ne serais-je pas avide de l’éternité, impatient du nuptial anneau des anneaux – l’anneau du devenir et du retour ? » Rien n’est jamais établi mais sans cesse en mouvement ; rien n’est jamais donné qu’on ne doive conquérir ; nulles paroles ne sont à prendre pour argent comptant mais soupesées et critiquées car elles sont avant tout mensonges – vrai partiel, enjolivé ou flétri, déformé par celui qui parle et la vision qu’il a de ses propres paroles – les mots ne sont que des abstractions des choses et les phrases des échafaudages de mots, pas du réel. Pour Zarathoustra, l’éternité est un éternel recommencement, l’anneau Draupnir du dieu Odin (qui était un bracelet viking et non pas une bague), qui faisait ruisseler la richesse.

Car Nietzsche l’Allemand reste proche de la mythologie nordique dans son subconscient. Comme elle, il exalte une aristocratie qui met en avant le caractère et l’énergie, l’art poétique et ses variations plus que le traité philosophique ne varietur. Comme elle, Nietzsche voit l’histoire du monde comme une suite de cycles de naissances et de décadences qui se terminent par une catastrophe cosmique avant la renaissance d’un monde nouveau doté de valeurs nouvelles.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire) :

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Théo Kosma, Dialogues interdits

Trois cents nouvelles plus ou moins brèves sur une si belle expérience sexuelle… le plus souvent sans sexe aucun. Dans la suite du précédent recueil En attendant d’être grande, des nouvelles plus adultes, donc parfois plus crues, et d’autres qui prolongent la prime adolescence. Où les filles ont toujours plus d’initiatives que les garçons.

De l’humour, dans la chute surtout. Des situations cocasses, dues aux chocs culturels et autres tabous religieux ou ethniques. De la modernité « libérée » comme on disait à la génération d’avant, naturelle aujourd’hui – si ce n’étaient les tabous, mitou et religions qui reviennent en frileux repli.

Des remarques pertinentes et fort justes d’un observateur amoureux : « C’est le chic de ces adotes ! Propre à leur âge ! Quoi qu’elles fassent, elles se pavanent. Les cheveux placés sur la droite ou sur la gauche, marcher précieusement, mesurer chaque geste… Elles pourraient le faire en allant acheter du pain ! Que dis-je, elles le font bel et bien en allant acheter du pain. »

Une expérience naturiste : « Tout n’était plus que jeu sensuel, renouvelé en permanence. Dans lequel je puisais chaque fois quelque chose de nouveau. » Le corps, les sens, le cœur – et l’esprit en embuscade mais qui survole. « Me balader dans un coin discret de nature, me mettre nue, courir, grimper aux arbres, me rouler dans la terre, le sable, puis me rincer dans l’océan. »

« Surtout on est en mode ‘expériences’. Plus ou moins prêtes à tout et n’importe quoi tant que ça nous fait vivre un moment fort. Tout pour vivre autre chose que la campagne et les petits oiseaux qui chantent ! »

Moins léché – si l’on peut dire – moins tendu que les premiers livres, un peu de facilité peut-être. Des nouvelles qui vont de quelques lignes avec une pirouette, à une suite qui pourraient constituer un tome 5 des aventures de la très jeune fille qui explore sa sensualité. Le monde adulte est moins intéressant que le monde adonaissant car il a moins de retenue, or c’est le pied au bord de l’abîme que l’on ressent les sensations au plus fort.

Théo Kosma, Dialogues interdits, 2023 e-book sur www.plume-interdite.com

Pour contacter l’auteur : theodore.kosma@gmail.com

Pour accéder au catalogue complet, lire de nombreux textes inédits, recevoir une nouvelle gratuite : www.plume-interdite.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Stephen King, Marche ou crève

Cent garçons concurrents entre 12 et 18 ans au départ, une longue marche, un seul à l’arrivée – pour les autres une balle dans la tête. Nous ne sommes pas dans le roman policier ni vraiment dans la « science » fiction, mais plutôt dans la sociologie fiction : celle d’une société américaine qui pousse jusqu’au bout son tropisme à la compétition. Chacun est Pionnier, libertarien à mort, jusqu’à vouloir gagner aux dépends des autres. Même si l’auteur situe l’histoire dans un univers parallèle où par exemple un soldat « a pris d’assaut une base nucléaire allemande » – qui ne saurait avoir existé en 1979.

Ray Garraty a 16 ans et a décidé de participer à la Longue marche annuelle du 1er mai. Pourquoi ? C’est assez mystérieux, il ne le sait pas vraiment lui-même, et la Marche révélera peut-être un désir inconscient de mort. « C’était un grand garçon bien charpenté », le champion du Maine encore au lycée. Les adolescents sont tirés au sort et doivent postuler, sachant qu’il ont une chance sur cent d’en sortir vivants… Tout le sel du roman est dans cette contradiction qui fascine et répugne à la fois, le modèle de la société totalitaire à l’américaine que les émissions de télé-réalité à la Boccolini (Le maillon faible) vont populariser en France dans les années 2000 avec comme slogan : « vous êtes viré ! ». Les garçons candidats sont soumis à des épreuves physiques et mentales par le Commandant, « un sociopathe entretenu par la société », avant de se voir attribuer un numéro, et ont jusqu’à une certaine date pour, s’ils sont choisis, renoncer.

Mais comment renoncer ? Tout est mis en œuvre pour que la pression sociale les force à aller jusqu’au bout. C’est moins le Prix au vainqueur, la toute-puissance offerte par la société américaine devenue totalitaire, que l’orgueil mâle ; les mamans en larmes n’y peuvent rien. Celle de Percy, un peu moins de 14 ans, en deviendra hystérique mais le gamin sera « ticketé » (tué après trois avertissements). Ils sont adolescents, donc épris d’absolu, en quête d’identité, avides de se prouver qu’ils sont des hommes. Le Commandant, qui dirige la Marche, est pour eux un modèle. Avec ses lunettes miroir, il n’est rien, il ne fait que renvoyer leur image à ceux qui le regardent. Ils se voient sous son uniforme, avec sa prestance et ses galons. Il est le Pouvoir, ils veulent devenir comme lui.

Quelques trois cents cinquante pages, quatre jours et quatre nuits, cinq cents kilomètres plus tard, le numéro 47 Ray Garraty reste le seul. Non sans douleur, mais la souffrance est formatrice (masochisme très chrétien) ; non sans avoir perdu tous les amis qu’il s’est fait durant ces longues heures passée à mettre un pied devant l’autre à au moins 6,5 km/h (contrôlé au radar par les soldats armés qui les suivent), soumis aux avertissements dès qu’il ralentit plus de 30 secondes (par exemple pour chier) ou sort de la route (lorsqu’il dort debout) – le troisième avertissement étant le dernier avant la balle fatale : il n’y a pas de quatrième avertissement. Mais tout avertissement est effacé au bout d’une heure de bonne tenue. Il faut donc flirter avec la mort pour tenir malgré ampoules, crampes, diarrhée, insolation, pneumonie, chute, perte de connaissance, panique… Le claquement des fusils qui éliminent un à un ceux qui flanchent rythme les heures.

Le pire ? C’est la Foule. Compacte, vociférante, hystérique, malsaine. La foule acclame les marcheurs mais adore voir tuer un faible, sa cervelle éclatée sur la route, son jeune corps ensanglanté, ses vêtements déchirés. La foule est inhumaine, cruelle, elle est la Société dans son égoïsme passionné – l’essence des États-Unis pionniers et libertariens. A l’inverse, les concurrents deviennent pour certains des amis, des êtres que l’effort en commun vers le même but rapprochent. McVries est le plus proche de Ray, ils se sauvent mutuellement de l’élimination. Il est même sensuellement attiré par lui car les garçons s’observent entre eux, se mesurent, leur désir est mimétique comme dirait René Girard. La sexualité, en cette fin des années soixante-dix, s’est libérée des conventions et préjugés, elle se fait naïve, directe. Scramm, l’un des concurrents, 15 ans, est marié et sa femme attend un petit – il mourra, victime de pneumonie et « tué » d’une balle après sa mort. Ray a une petite amie, Jan, qui ne voulait pas qu’il fasse la Marche et a même proposé de coucher tout de suite avec lui s’il renonçait. Mais ce serait renoncer à sa virilité sociale, et Ray n’a pas voulu. Il reste puceau, comme McVries, qui ne le désire qu’en paroles.

La sexualité est le désir de vie, la négation du désir de mort qui a saisi les adolescents au moment de leur inscription. C’est probablement ainsi qu’il faut comprendre la dernière scène où Garraty se retrouve seul avec un concurrent, Stebbins, jusqu’ici marcheur automatique car fils naturel du Commandant, mais qui s’est épuisé. « Stebbins se retourna et le regarda avec des yeux immenses, noyés, qui ne virent d’bord rien. Mais au bout d’un moment il le reconnut et tendit la main pour ouvrir, puis arracher la chemise de Garraty. La foule protesta à grands cris mais seul Garatty était assez près pour voir l’horreur dans les yeux de Stebbins, l’horreur, les ténèbres ; et seul Garatty savait que le geste de Stebbins était un dernier appel au secours. » Désir sexuel de voir sa poitrine nue, désir de vie. Stebbins tombe, il meurt. Garraty a gagné mais il délire, il croit être encore en lice avec une ombre, il poursuit…

Un grand premier roman écrit en 1966 d’un auteur de 19 ans qui allait s’imposer comme un grand de l’anticipation dystopique. Refusé une première fois, le roman est publié en 1979 sous le pseudonyme de Richard Bachman.

Stephen King (Richard Bachman), Marche ou crève (The Long Walk), 1979, Livre de poche 2004, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €7,49 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Stephen King déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Andy McNab, Opération Firewall

Un thriller efficace et orienté sur tous les détails précis de la mission, ce qui change des thrillers yankees. Car Andy McNab (pseudonyme) est anglais, enfant trouvé, mauvais élève, entré dans l’armée à 16 ans et à 25 ans dans le Special Air Service (SAS), les services spéciaux. Lorsqu’il écrit des romans, il sait donc de quoi il parle. Il n’est ni scénariste, ni journaliste reconverti dans l’écriture populaire, mais un vrai spécialiste qui compose ses scénarios à partir de la réalité qu’il a vécue.

Nick Stone le narrateur est un baroudeur qui a foiré une mission aux États-Unis à cause d’une pétasse qui l’a embobiné. Suspendu par les services secrets de Sa Majesté, il a cependant de pressants besoins d’argent. Il a adopté la fille d’un coéquipier massacré avec toute sa famille – sauf la fillette, Kelly, traumatisée à 7 ans. Elle est dans une clinique psychiatrique privée qui coûte les yeux de la tête mais qui représente sa seule chance de guérison. Comme le service ne lui paie qu’un salaire minimum en disponibilité, il se voit dans l’obligation de se proposer à des clients privés.

La mafiocratie russe grenouille en plusieurs bandes concurrentes qui se battent en guerre ouverte pour accéder aux secrets informatiques derniers cris de l’Occident. C’est ainsi que le commando se retrouve à Helsinki, chargé avec une équipe de bras cassés plus ou moins russes, d’enlever un mafieux tchétchène rusé enrichi dans le trafic d’armes et de putes nommé Valentin Lebed. Tout est minutieusement préparé, à la militaire, les lieux repérés, les points de fuite, le nombre de gardes du corps, les armes, le minutage. Nick se repasse en boucle le film prévisionnel du déroulement des opérations et tout à l’air de coller.

Sauf que, dans le réel, rien ne va jamais comme prévu. L’un des sbires, Carpenter, est un psychopathe shooté qui a perdu du temps à flinguer des gens déjà devenus cadavres au lieu de dézinguer les gardes surpris, encore au dehors. Nick, en bon professionnel, est obligé de se débrouiller tout seul. Il enlève Val et le mène à la planque, où un certain Sergueï, ex-Spetnaz, les commandos spéciaux du KGB, doit jouer les médiateurs pour le commanditaire et faire passer en fraude le colis en Russie, où l’une des mafias concurrentes en prendra livraison. Sauf que Sergueï est mort dans l’assaut et que Nick ne sait pas quoi faire de son prisonnier. Lequel lui propose une affaire s’il le relâche. Faute de mieux, et n’étant lié par aucun patriotisme ni aucune idéologie en ce qui concerne les bagarres entre mafias de l’est, Nick accepte.

Il s’agit d’aller télécharger, sans se faire repérer et en ne laissant aucune trace, des fichiers informatiques gardés dans une maison isolée en Finlande. Pour cela, Nick doit recruter un hacker déjà connu de lui, Tom Mancini. Nick assurera le repérage, l’entrée en douceur et l’évacuation tandis que Tom piratera les codes et aspirera sur support adéquat les disques durs. Mais Val ne veut pas apparaître, il est trop surveillé. C’est une belle compagne blonde aux longues jambes, Liv, qui est chargée de l’interface.

Là encore, tout se passe comme prévu sauf – à l’ultime moment – le grain de sable sous la forme d’un commando spécial américain qui surgit de nulle part. Bagarre, fait prisonnier, la maison cible vidée et nettoyée, les ordinateurs embarqués dans de gros 4×4 noirs très US, Nick se retrouve une fois de plus seul et en mauvaise posture. Pas grave, il a de la ressource. Il parvient à se libérer des liens et de la cagoule, assomme le chef de mission chargé de le liquider, puis vient rendre compte. Liv lui dit qu’elle sait déjà mais que Val ne lui en veut pas, l’intervention des Américains n’était pas prévisible à ce moment.

Par l’intermédiaire de la fille, le mafieux lui propose une autre mission, en doublant ses émoluments. Retrouver Tom, enlevé par une mafia russe au moment de la dernière intervention, détruire entièrement la ferme à espionnage située près de Narva, à la frontière russe de l’Estonie. Il est tout seul, il se débrouille. Faute de plastic pour faire exploser les murs, il malaxe des intérieurs de vieilles mines antichars soviétiques qu’un mafieux « de 17 ou 18 ans » lui livre, sur les ordres d’Ignaty, un copain de Val. La vieille Lada rouge rouillée du maltchik ne démarre qu’à coup de marteau mais elle fait l’affaire pour transporter le matériel, minutieusement décrit.

Tout se passe bien et la ferme explose, détruisant tout le système informatique. Nick parvient même à récupérer Tom, sonné et grognon, mais vivant. Sauf que la Lada n’est plus là où il l’a laissée, volée par des paysans en tracteur qui n’ont eu qu’à la faire glisser sur le sol gelé pour l’embarquer. Il faut aller à pied par un froid intense. Tom, peu aguerri à ces exercices, y laisse la vie d’hypothermie, comme deux compagnons du véritable Andy en Irak. Lui rejoint Tallinn par le train, puis la Finlande par ferry et l’Angleterre avec des immigrés somaliens clandestins. Il n’a plus de passeport.

Mais quand il retrouve Liv, selon la procédure de « boite aux lettres » morte convenue, ce n’est pas Liv mais une déguisée. En revanche, Val est bien là et lui révèle dans quoi il a mis les pieds. Bon prince, pour lui avoir sauvé la vie, il le paie comme convenu, mais « en appartements à Saint-Pétersbourg » – ce qui ne fait pas l’affaire de Nick qui a besoin de cash pour payer la clinique de Kelly.

Il se retrouve donc accepter une nouvelle mission pour le Service, où il retrouve… Je vous laisse le suspense.

L’histoire est tordue et à épisodes, mais tout le plaisir réside dans la description quasi maniaque des préparations de missions. Un bon professionnel vaut mieux qu’un mauvais romancier et la précision des détails des vrais spécialistes exerce un effet de fascination plus grand que les ellipses invraisemblables des héros de papier. Où l’on rencontre la guerre des mafias russes entre elles, la guerre des services contre elles, le réseau Échelon de surveillance planétaire des écoutes de la part des quatre anglo-saxons (USA, Royaume-Uni, Australie, Nouvelle-Zélande) – et le froid polaire des pays du nord. Même après la chute de l’Ours, l’Occident reste en guerre froide contre les Méchants…

Andy McNab, Opération Firewall (Firewall), 2000, Livre de poche 2003, 474 pages, occasion €1,54 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

La vie est une danse, dit Nietzsche

Dans ce chapitre-poème, Zarathoustra s’enivre de la vie. « Je viens de regarder dans tes yeux ô vie  : j’ai vu scintiller de l’or dans ton œil nocturne – cette volupté a suspendu les battements de mon cœur ». La vie agite sa crécelle et déjà les pieds de Zarathoustra dansent. Cette métaphore dit bien comment les instincts sont plus forts que l’esprit, combien le corps mène la danse. La vie tressaille en chacun et tout l’être se met en branle. « Mes talons se cambraient, mes orteils écoutaient pour te comprendre  : le danseur ne porte-t-il pas son oreille dans ses orteils ! »

La vie est une femme : « lieuse, enveloppeuse, séductrice, chercheuse qui trouve ». Que trouve-t-elle ? Mais sa perpétuation, bien-sûr ! Sa « froideur allume » – sentez combien le désir sexuel est stimulé par le froid vif, d’où ces ados qui se défient torse nu dans la neige ; sa « haine séduit » – d’où la proximité de l’amour et de la haine jusque dans les couples qui se tuent à cause d’aimer ; sa « fuite attache » – qui s’écarte de la vie y revient de suite, par peur de la non-vie qu’est la mort. La vie a des «yeux d’enfant », est « enfant prodige et coquine » comme un petit – innocente et emplie de désir comme l’enfant au naturel, avant le carcan disciplinaire de la civilisation, et plus de la morale puritaine bourgeoise, et pire de la moraline des Commandements de la religion castratrice car jalouse de son pouvoir.

La vie est une fuite en avant, un jeu de gosses, une chasse d’adulte. Elle égare, elle montre ses « petites dents blanches » de fauve cruel, des « yeux méchants » de l’appel à la force, une « petite crinière bouclée » de fauve ou de chatte. Volupté et cruauté, telle est la vie, désirable et impitoyable. Elle est sorcière et serpent – comme dans la Bible – elle égare et se faufile. Les « sentiers de l’amour » sont un rêve de bonheur apaisé et une illusion car la vie ne fait jamais de cadeau et le bonheur est fugace. Mieux vaut la joie, qui n’est pas un état mais un éclat – même si « toute joie veut l’éternité, – veut la profonde éternité ! »

Comme la vie est femelle, le mâle doit se munir d’un fouet. « Tu dois danser et crier au rythme de mon fouet ! », s’exclame Zarathoustra qui en a assez d’être la de la suivre sans jamais le rattraper. Dès lors qu’on veut la dompter, la vie se fait aimable, au sens propre de prête à être aimée. « C’est par-delà le bien et le mal que nous avons trouvé notre île et notre verte prairie – seuls à nous deux ! C’est pourquoi il faut que nous nous aimions l’un l’autre ! » Ainsi parlait la vie à Zarathoustra. « Et ne sais-tu pas que je t’aime, que je t’aime souvent de trop : la raison en est que je suis jalouse de ta sagesse. »

« Le monde est profond.

Et plus profond que ne pensait le jour.

Profond est son mal.

La joie est plus profonde que l’affliction.

La douleur dit : passe et périt.

Mais toute joie veut l’éternité,

– veut la profonde éternité ! »

Le poème est la danse de la langue, l’expression en mots de la vie. Le mal-être est profond en l’humain mais la joie doit submerger l’affliction car la joie est la vie, l’exaltation de l’être (« l’homme est le berger de l’être », dira Heidegger), la source et l’explosion de la vie, sa jouissance. Ainsi est-elle éternelle, comme la vie même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Georges Blond, Le survivant du Pacifique

George Blond est un ancien marin – donc hostile par préjugé ancré de la Royale à l’Angleterre. Après avoir collaboré avec l’Allemagne dans les années de guerre, il est amnistié en 1953 et devient romancier. Il écrit des histoires policières et des fresques historiques sur la guerre qui vient de se terminer. Il est décédé en 1989 à Paris à 82 ans. Il raconte très bien et son livre sur la guerre du Pacifique, chroniqué ici, est un survol magistral de ce que furent les opérations. Le « survivant » du Pacifique fut le porte-avion américain Enterprise, surnommé le Big E, qui a été souvent endommagé mais jamais coulé. Ayant fait toute la guerre et participé à toutes les opérations importantes, il est un lieu d’observation privilégié.

Ce navire mis en service en 1938, long de 246 m, armé par 2919 hommes et portant jusqu’à 90 avions, est arrivé quelques heures après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor en décembre 1941, qui a précipité les États-Unis « sidérés » dans la guerre. Comme d’habitude, on l’a vu le 11-Septembre 2001, ils n’avaient rien vus, ou plutôt ignoré la montée à la guerre. Les Japonais ont osé, étirant leurs lignes au maximum pour réduire Hawaï, île avancée dans le Pacifique, afin que la flotte américaine (3 porte-avions seulement sur le Pacifique) se replie sur la Californie et laisse le champ libre à l’expansion nippone en Asie du sud-est et du sud-ouest. Les sévères sanctions économiques prises par les Américains après l’invasion japonaise de l’Indochine française (collaborationniste) et des Philippines (protectorat américain), ont poussé le Japon à s’étendre pour assurer son espace vital et l’accès aux matières premières indispensables à son économie.

Mais cette « traîtrise » de Pearl Harbor a généré selon l’auteur une véritable haine contre « les petits hommes jaunes » (les Japonais étaient à l’époque, en fonction de leur alimentation, plus petits en taille que les Chinois). D’où le raid de Doolittle en avril 1942 pour bombarder Tokyo, où l’Enterprise a assuré la protection aérienne du porte-avions Hornet, porteur de 16 B-25. Ce raid audacieux, où les bombardiers n’ont pas regagné leur porte-avions mais ont été abattus ou se sont posés en Chine nationaliste ou en URSS, a permis de « venger » Pearl Harbor et de lancer la mécanique industrielle américaine pour la guerre.

En effet, la puissance des États-Unis ne s’est jamais montrée aussi forte que lorsque le pays était menacé. De quatre porte-avions dans le Pacifique contre onze pour les Japonais on est passé à une trentaine en quelques mois, sans compter les croiseurs, destroyers, frégates, vedettes rapides et autres engins de débarquement. Les avions américains se sont améliorés à grande vitesse, rendant le chasseur Mitsubishi Zero japonais si manœuvrant mais fragile, moins efficace. Les pilotes américains ont été formés dès 18 ans, car l’extrême jeunesse était plus habile à la manœuvre des avions ; les besoins de pilotage des bateaux de transport ont été aussi assurés par des jeunes aux formations en six mois. L’énergie, l’inventivité, la puissance américaine, ont gagné la bataille. Ce n’était qu’une question de temps.

L’Enterprise a participé à la bataille de Midway, la bataille des Salomon orientales, la bataille des îles Santa Cruz, la bataille de Guadalcanal dans les Salomon, la bataille de l’île de Renell dans les Nouvelles-Hébrides, le débarquement sur l’île de Tarawa puis de Kwajalein dans les Marshall, celui des îles Truk dans les Carolines, les Palaos, la bataille de Saipan la bataille de la mer des Philippines, la bataille du golfe de Leyte et un soutien aérien aux débarquements sur Iwo Jima et Okinawa, sous le feu des avions kamikaze. A chaque fois, les Japonais s’étaient fortifié largement et de façon inventive, les assauts n’étaient pas des parties de plaisir car les bombardements massifs – à l’américaine – laissaient intacts les ouvrages enterrés. La disproportion des morts dans les deux camps était abyssale, par exemple 21 000 tués japonais à Iwo-Jima contre 4500 morts ou disparus américains. L’honneur japonais exigeait le sacrifice jusqu’à la mort. Certains soldats sortaient quasi nus, en une excitation quasi sexuelle de la souffrance pour se faire hacher par les balles, percer par les baïonnettes, ou griller par les lance-flammes.

Cette fresque, outre un exemple de sacrifice patriotique où chacun « fait son boulot » pour accomplir la grande œuvre stratégique, montre combien la puissance économique et industrielle fait le sort des guerres. C’est la tare de la Russie actuelle de l’ignorer encore, commandée par des mafieux qui ne songent qu’à leur intérêt propre ; c’est l’objectif de l’Iran, qui évite tant se faire que peut la guerre ouverte pour se renforcer d’abord, malgré son régime religieux qui incite peu au patriotisme ; ce devrait être la préoccupation de l’Union européenne, engluée dans la paresse de la paix. Mais les nigauds préfèrent toujours leur fin de mois à la fin de leur monde.

Georges Blond, Le survivant du Pacifique – l’odyssée de l’Enterprise, 1957, Livre de poche 1962 réédité 1976, 442 pages, occasion €12,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

– édition pour les 9-12 ans adaptée par Raoul Auger en e-book Kindle, €6,99

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

A.J. Cronin, L’arbre de Judas

L’arbre de Judas est le nom anglo-saxon de notre arbre « de Judée » ou gainier silicastre – mais la mention de l’apôtre qui a trahi Jésus donne le sens moral du roman. Les feuilles de l’arbre ressemblent à des monnaies, les 30 deniers du traître. Avec Cronin, médecin athée né en Écosse, on ne cesse d’arpenter les méandres de l’esprit humain. L’aventure est toujours au coin des relations avec l’autre sexe. Le mode est conventionnel et un peu vieillot, mais l’auteur réussit des variations originales sur les contraintes de son époque d’avant et d’après-guerre, dans son milieu interclasses.

David Moray est un jeune homme assidu qui poursuit des études de médecine au point de les rattraper avec brio. En panne de moto dans la lande, il rencontre une jeune serveuse de guichet de gare et en tombe amoureux. Mary devait se marier avec un gars du coin, fils de famille pontifiant qui lui assurerait la sécurité dans le mariage – thème convenu. Mais David la séduit, tout comme il séduit le petit frère Willie d’une douzaine d’années qui adore parler avec lui de l’Afrique et des explorateurs. Ils décident de se fiancer : n’a-t-il pas trouvé un poste de médecin bien payé dans un hôpital de campagne où un pavillon séparé leur sera réservé ?

Sauf que le destin s’en mêle. David attrape un refroidissement lors d’un pique-nique en moto où il se met brusquement à pleuvoir – phénomène pourtant très courent en Écosse – et alors qu’ils n’ont prévu aucun Macintosh pour se protéger. Le médecin ressent un point au côté, c’est une pleurésie. Son docteur ex-professeur lui conseille, pour se rétablir, d’aller plusieurs mois dans un climat sec et ensoleillé. David en a gros sur le cœur, mais doit se décider. Un poste de médecin de bord lui est proposé sur un bateau qui va aux Indes et il embarque. Mary et lui s’échangent des lettres, qui le suivent d’escale en escale.

Là, autre coup du destin, le jeune homme est repéré par une famille d’industriels anglais qui va rejoindre le fils aîné aux Indes afin de visiter la filiale pharmaceutique établie là-bas. La fille du couple, enfant gâtée qui ne supporte pas la frustration et se révélera borderline, lui met aussitôt le grappin dessus. Bien que David résiste toute la traversée à ses avances explicites, cela ne fait qu’exacerber le désir sexuel de Doris. Ses parents se font complices, elle aurait tout intérêt à trouver un mari qui la calme et la stabilise. Le père va jusqu’à proposer à David, jeune médecin, d’entrer dans son affaire comme spécialiste et caution scientifique pour ouvrir une nouvelle filiale de fabrication de médicaments, vitamines et cosmétiques aux États-Unis. Il gagnerait trois fois ce qui lui est proposé à l’hôpital écossais et serait intéressé à l’affaire à terme en tant qu’associé. Il lui faut pour cela simplement épouser Doris, qui ne demande que ça. David, loin de Mary, finit par donner son consentement, par lâcheté autant que par souci de confort. Mary, sa chère Mary, l’oubliera, elle est jeune et refera sa vie.

Trente ans passent et David, à la mort du beau-père suivie de la mort de sa femme Doris internée plusieurs années, décide de prendre sa retraite en Suisse, fortune faite. Il s’installe dans une villa proche d’un lac et se fait un cercle d’amis, s’entourant de belles choses, de meubles et de tableaux. Il a tout son confort et une amie très proche en la personne d’une baronne veuve, mais sa vie lui paraît terne. Il décide de faire un pèlerinage en Écosse pour revoir les lieux de sa jeunesse.

Il y rencontre par hasard Kathy, qui se révèle la fille de Mary, mariée à un pasteur après sa déception. Mary est morte et Willie est devenu missionnaire aux confins du Congo. La jeune fille, d’une vingtaine d’années, ressemble si fort à son ancien amour que David l’adopte aussitôt en pensées et s’occupe de la séduire. Il a en vue d’être pour elle un substitut de père mais découvre qu’il veut plutôt en faire sa femme. D’ailleurs, la jeune fille s’ouvre à ses avances et, tout comme sa mère jadis, consent. Le lecteur aurait pu penser que Kathy était sa fille puis qu’il a défloré Mary, mais il n’en est rien. C’est nécessaire à la suite de l’histoire.

Car elle va se répéter, David retombant à chaque fois dans son ornière, incapable de volonté. Cet être en apparence fort et sérieux n’est au fond ni l’un, ni l’autre, à la grande déception du lecteur captivé par ses aventures. Kathy sait ce qu’elle veut : elle a promis à sa mère Mary décédée comme à son révérend frère Willie de rejoindre la mission en Afrique pour aider les plus démunis. Dans ces contrées sauvages, l’animisme et le machisme noir sont rois, tout comme les maladies les plus horribles : lèpre, peste, variole, malaria, diphtérie, vers filaires, etc. Malgré le luxe et la vie confortable que David lui promet en Suisse, elle n’en démord pas. Elle l’incite au contraire à l’accompagner pour œuvrer comme médecin dans un hôpital qu’ils veulent créer. Willie lève des fonds de charité pour cela et, invité par David quelques jours, réussit à le convaincre. David veut tout quitter pour se marier avec Kathy et la suivre, malgré la différence d’âge et l’écart abyssal de confort entre sa vie présente et l’existence projetée. Elle a su trouver les mots pour remuer son âme au fond généreuse : « Il y a le contentement, la tranquillité de l’esprit, une sensation d’achèvement, qu’on ne connaîtra jamais en ne pensant qu’à soi-même, en courant sans cesse après les plaisirs sans vouloir prendre conscience de l’agonie des autres. Et ce sont autant de choses qui ne peuvent s’acheter… » p.318. Morale contre matérialisme, l’âme contre les instincts, vieux dilemme chrétien.

Dommage que Kathy s’éloigne pour suivre quelques jours en Angleterre son frère afin de régler des affaires, elle aurait gardé David auprès d’elle pour toujours. Mais, comme après avoir pris la fleur de Mary, David s’est laissé circonvenir par une autre femme : il a pris la fleur de Kathy et se laisse aller à ses états d’âme auprès de la baronne Frida von Altishofer, qui le materne. Elle le convainc que tout cela est folie et qu’il devrait se ressaisir auprès d’une femme de son âge et de sa classe. Un tour de rein en descendant des livres, puis les journaux qui annoncent des massacres au Congo et au Kenya après le retrait des Belges, en plus d’une lettre sans aucun sentiment de la part de Kathy, préoccupée avant tout de petits problèmes pratiques et de la santé de son frère, achèvent de persuader David que sa promesse est une erreur.

Il s’en délie sans rien dire ; il ne partira pas ; il trahira de nouveau. Kathy ne s’en remettra pas, lui non plus. Seule la baronne, en goule tournée vers le pouvoir, aura gagné au matériel. Égoïste malgré sa charité quand cela ne lui coûte rien, centré sur lui-même malgré sa séduction des femmes qui l’attirent, tourné vers le profit pour lui-même de tout ce qu’il entreprend – David est un imposteur. La fin sera inattendue, immorale, elle justifiera le titre du roman.

Archibald Joseph Cronin, L’arbre de Judas (The Judas Tree), 1962, Livre de poche 1969, 445 pages, occasion rare €15,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Cronin déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Colette, Le fanal bleu

Colette, toute sa vie, s’est vouée au bleu. Bleu du papier sur lequel elle écrit à la plume, bleu de la lampe de lecture et d’écrivain, une ampoule enrobée de papier bleu. Bleu de l’aube et du crépuscule, heures bénies pour laisser aller son imagination au fil des pages. Le « fanal bleu » est la lampe que ses voisins du Palais-Royal voyaient à sa fenêtre jour et nuit ; ainsi l’ont-ils baptisée et Colette l’a repris pour en faire un titre. Le fanal est ce qui éclaire le début et la fin, ce qui montre le chemin dans l’obscurité et la boussole dans le temps.

Dans cette œuvre ultime, faite comme toujours de bouts et de morceaux rapiécés pour faire souvenirs, Colette effectue une sorte de bilan de son œuvre et des êtres qu’elle a connus : des hommes, des femmes, des chats et des chiens, des lieux. Elle ne saurait « tenir un journal », aussi écrit-elle au fil de ses souvenirs, à propos d’événements qui surviennent. La mort de Léon-Paul Fargue, la mort de Marguerite Moreno, la pièce jouée par Jean Marais, la visite de Jean Cocteau.

Retour à soi, clouée au lit par l’arthrite ; ouverture réduite sur le monde, de sa fenêtre au-dessus du Grand Véfour dans les jardins du Palais-Royal ; rares sorties en chaise roulante et en voiture, toujours dépendante de l’aide qu’on peut lui apporter. C’est la fin et le style se fait nostalgique, les sentiments prennent du recul. Le banal en devient insolite, comme vu d’ailleurs, de Sirius. Tout fait l’objet d’étonnement, marque de la vie même, qui subsiste, vivace, dans les yeux de l’écrivain. Si le corps lâche, l’esprit veille. « Cet air-là » (p.968) est la mort qui attend et qui apprend à se résigner. Devoir de réserve, euphémisé par la fin des fleurs cueillies qui survivent à peine dans un vase.

La diversion, c’est l’étonnement. Même devant les hommages des amis qui la visitent, celles et ceux qui lui écrivent et lui envoient de menus cadeaux comme des châtaignes toutes fraîchement ramassées.

Et les lettres de lecteurs : il y en a pléthore. Auprès d’elle, « l’illusion accourt ». « Madame, j’ai 13 ans et demi. Toute ma vie j’ai été poursuivie par le besoin d‘écrire », écrit une jeune fille qui demande un conseil. A Colette, lui « reste la faculté de [s’]étonner, ne serait-ce que de l’exploitation qu’une jeunesse écrivaine tente de sa propre nouveauté » p.1019. « Madame, n’êtes-vous pas tentée de savoir combien je suis jeune ? Voyez plutôt…» Une photographie glisse de la lettre. Comment faut-il interpréter l’envoi des portraits, cheveux en boucles et jupe abrégée pour la fille, ou maillot de bain et slip pour le garçon ? (…) Mais il savent, ces enfants hantés, que la jeunesse est une arme, plus puissante si elle porte les traits de la beauté. » Les jeunes sont toutes et tous un peu putes, s’exhibant quasi nus. Vous êtes « prêts à vous vendre si l’on vous donne assez de loisir, assez de pain, assez de chaleur, même assez de sollicitude – tous objets de troc » p.1019. Madame, j’ai 13 ans, 14 ans… « On croit avoir tout résolu quand on se tient la promesse, quand je me tiens la promesse faite à moi-même de ne jamais écouter l’écho qui prolonge certaines phrases : ‘Madame, j’ai 15 ans. Toute ma vie, la soif impérieuse d’écrire…’ » Un écho de Chéri et du Blé en herbe ; un écho de Claudine.

Nostalgie de la jeunesse, la sienne consommée et celle des autres, appréciée ; la jeunesse enfuie de soi, différente aujourd’hui, pleine d’appétits que l’on n’a plus – prête à tout.

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Colette, Le fanal bleu, 1949, Livre de poche 1988, 156 pages, €7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

Catégories : Colette, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Sarah Dars, La morte du Bombay-Express

Ce livre est au croisement d’une fan de romans policiers et d’une spécialiste des langues orientales qui a beaucoup voyagé en Mongolie et en Inde entre autres. Sarah Dars, française, écrit sur la mentalité et les mœurs indienne comme si elle y était née. C’est ce qui fait son charme et ravira ceux qui sont allés en Inde du sud et connaissent ses paysages et ses habitants.

Bien sûr, son brahmane médecin détective amateur, expert en art complet du Kerala, art martial et art médical en même temps – le Kalarippayatt qui apprend à tuer et à soigner – est un peu « trop », comme disent encore les ados, trop parfait, séduisant, souple, invincible, intuitif. Mais c’est un plaisir de lire ses déductions et de suivre ses aventures. Une sorte de Sherlock Holmes en plus convivial, bien que végétarien et abstinent de tout alcool. A l’anglaise, il ne se promène jamais sans parapluie, moins contre la pluie ou le soleil que comme bâton de combat.

Doc – il ne porte que ce surnom – est flanqué d’un compère médecin à la Watson, le fidèle Arjun. Habitant Madras, ils prennent le train pour Bombay, Mumbai comme on dit aujourd’hui par nationalisme hindou anti-anglais – bien que le nom de Mumbai vienne du portugais… Le Bombay-Express se traîne sur les plaines assommées de chaleur et se tortille sur les pentes des ghats qui traversent la péninsule indienne entre deux océans. C’est lors d’une nuit à bord que, dans le compartiment des premières, une femme en sari synthétique meurt d’un incendie, la porte verrouillée.

Qui l’a fait ? S’est-elle suicidée par le feu comme les veuves traditionnelles qui suivent leur mari dans la mort ? Mais le sien de mari, le jeune producteur de Bollywood Bijal, fils de la célèbre star Tâmrâ, tous deux dans le même train, est bien vivant. Il est fusionnel avec maman et dédaigne sa jeune Priyânka, fille d’un magnat de l’industrie probablement épousée pour sa dot – que son père a finement cantonnée pour éviter que le mari ne mette la main dessus. Alors, est-ce un meurtre ? Mais quid de la porte verrouillée ? Et que vient faire le trop beau secrétaire de Bijal dans cette affaire, lui qui a tiré le signal d’alarme mais est retourné dans son compartiment immédiatement après ?

A Bombay, aux 18 millions d’habitants sous la mousson, l’enquête policière piétine et Doc joue les intermédiaires entre la famille du mari, dont il soigne la star éprouvée par ces événements, la famille de la morte, qui soupçonne fortement l’époux bollywoodien Bijal, et la police, dont l’inspectrice névrosée irascible ne sait comment avancer. Il en profite pour établir un régime pour Kaustubh son beau-frère, dont l’épouse Kamalâ cuisine trop bien pour son tour de taille. En se promenant, il est pris à partie par un malfrat à qui il fait son affaire – sans le tuer. Raghunâth le jeune secrétaire bengali disparaît, il se sent menacé, Doc le recherche. Est-il coupable de quelque chose ?

Doc le brahmane expert en arts du Kerala, se veut un homme complet, un sage qui déverse sa bienveillance sur ses semblables trop accrochés par leurs émotions. « Il devait être en plus ferré sur la philosophie, la morale, la stratégie, et capable, par conséquent, de participer à des joutes verbales comme à toutes sortes d’affrontements purement doctrinaux » p.200. Mais si cette mort n’était au fond qu’une sinistre plaisanterie ? Un rire du destin ? Un karma qui se gondole ?

Sarah Dars, La morte du Bombay-Express – Une enquête du brahmane Doc, 2002, Picquier poche 2013, 245 pages, €7,10 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Inde, Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Pas facile que la grandeur, dit Montaigne

Le chapitre VII du Livre III des Essais disserte – courtoisement et pour une fois courtement – de « l’incommodité de la grandeur ». Pas facile en effet d’être grand, et reconnu comme tel. D’abord il faut le vouloir et Montaigne ne le veut pas ; il se suffit à sa condition. Ensuite il faut le supporter et Montaigne énumère tous les maux de la grandeur, comme la courtisanerie, la flatterie, l’hypocrisie, la jalousie.

« Puisque nous ne la pouvons atteindre, vengeons-nous à en médire », commence Montaigne. Mais pour sa part, c’est le désir de grandeur qui lui manque. Il n’en veut pas, trop peu à sa portée. Réaliste et pragmatique (deux qualités d’un vrai philosophe), il vise moins haut. « Autant ai-je à souhaiter qu’un autre, et laisse à mes souhaits autant de liberté et d’indiscrétion ; mais pourtant, si ne m’est-il jamais advenu de souhaiter ni empire ni royauté, ni l’éminence de ces hautes fortunes et commanderesses. Je ne vise pas de ce côté-là, je m’aime trop. Quand je pense à croître, c’est bassement, d’une excroissance contrainte et couarde, proprement pour moi, en résolution, en prudence, en santé, en beauté, et en richesse encore. » De l’audace, de la circonspection, du naturel, un peu de fortune – voilà ce que vise le sage, pas plus. Montaigne, contrairement à César, préfère être « troisième à Périgueux que premier à Paris ». Il reste de sa condition et ne veut pas péter plus haut que son cul. « Je suis formé à un étage moyen, comme par mon sort, aussi par mon goût. » Trop s’élever demande trop d’efforts, il n’y tient pas.

Mais s’il n’a pas de grande ambition, il est ouvert et proclame hautement ce qu’il désire. C’est une vie tranquille comme celle de l’obscur L. Thorius Balbus cité par Cicéron : « Galant, beau, savant, sain, entendu et abondant en toutes sortes de commodités et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne, l’âme bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs et autres entraves de l’humaine nécessité, mourant en enfin en bataille, les armes à la main, pour la défense de son pays ». Une vie d’aristocrate ordinaire – la condition même de Montaigne.

Car, « le plus âpre et difficile métier du monde, à mon gré, c’est faire dignement le roi. J’excuse plus de leurs fautes qu’on ne fait communément, en considération de l’horrible poids de leur charge, qui m’étonne. Il est difficile de garder mesure à une puissance si démesurée. » C’est ainsi que le bas-peuple et les aigris de l’opposition critiquent à gueule ouverte celui qui gouverne, sans en mesurer la charge. Pas facile d’être roi, même temporaire par élection. Vous ne faites « aucun bien qui ne soit mis en registre et en compte, et ou le moindre bien-faire porte sur tant de gens, et où votre suffisance, comme celle des prêcheurs, s’adresse principalement au peuple, juge peu exact, facile à piper, facile à contenter. Il est peu de chose auxquelles nous puissions donner le jugement sincère, parce qu’il en est peu auxquelles, en quelque façon, nous n’ayons particulier intérêt. » Il y a plutôt envie et contestation, jalousie viscérale et manifestation. Gouverner est ingrat, tous les présidents vous le dirons.

Il y a pire : la flatterie, la société de cour qui vous entoure. Nul n’est plus vrai mais affecté ; ils vous laissent le dernier mot, et gagner en toutes joutes. Vous avez toujours raison, ce qui vous isole et vous renferme dans vos préjugés pas toujours heureux. « Votre fortune rejette trop loin de vous la société et la compagnie, elle vous plante trop à l’écart. » L’omnipotent est abîmé, dit Montaigne, « il faut qu’il vous demande par aumône de l’empêchement et de la résistance ; son être et son bien sont en indigence. » S’opposer est la première vertu d’un ami, afin de faire réagir et avancer. La flagornerie endort et affaiblit alors que la critique (constructive) renforce et fait réfléchir.

Le résultat de l’hypocrite flatterie est que l’on finit par croire toutes ces louanges approbatrices. Et l’on dérive… « Comme on leur cède tous avantages d’honneur, aussi conforte-t-on et autorise les défauts et vices qu’ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. » Combien de « conseillers » ont-ils pris la voix et les intonations de Mitterrand, par exemple ? Quant à notre président actuel, il n’est pas assez remis en cause par ses proches pour prévoir les agitations sociales et rancœurs de la population. Le pouvoir isole, mais plus encore la grandeur qu’on y attache. Ce pour quoi être « roi » provisoire vaut mieux qu’être roi à vie ; le suivant sera autre (et pas forcément meilleur).

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Elisabeth George, Une chose à cacher

Une bonne enquête (la 21ème) du trio bien connu Thomas Lynley, commissaire par intérim, et son équipe, les sergents Barbara Havers (grosse, laide et mal fagotée) et Winston Nkata (l’ex-racaille devenu flic et bien sapé). La série ronronne, sans aspérité, laissant les personnages figés dans leur caricature. Le lecteur n’apprend en effet rien de nouveau sur aucun d’entre eux – ils restent plus vrais que nature. Trop même, ce qui agace un brin, comme s’ils restaient dans l’ornière, gardant le même âge et la même vie.

Mais l’enquête est intéressante, plongeant à pieds joints dans le choc des cultures et le politiquement correct. Nous sommes à Londres, ce qui permet à l’autrice américaine d’oser son propos en l’attribuant à l’exotisme européen. Manière de ne pas froisser les susceptibilités exacerbées par les réseaux des Noirs woke en butte aux lois et aux mœurs des Blancs.

Car il s’agit d’un meurtre d’une policière noire, Téo Bontempi, d’origine nigériane, dont l’autopsie révèle qu’elle a été excisée dans son enfance. Une brigade spéciale de la Met, la police de Londres, a été créée pour endiguer ce fléau contraire aux Droits de l’Homme et à l’égalité entre homme et femme. Mais les coutumes ancestrales ont la vie dure et l’immigration s’en moque. Ce n’est qu’à la troisième génération, peut-être, que la raison et le droit peuvent l’emporter. L’intégration dans la communauté nationale plutôt que dans la communauté tribale est à ce prix.

Il est curieux d’ailleurs que les Offensés, qui s’effarouchent de tout manque de « respect » pour les coutumes particulières ou ethniques, combattent quand même le machisme africain et les mutilations génitales des femmes. Ne devraient-ils pas, dans leur théorie, respecter ces façons de vivre non-blanches ? Pourquoi les Blancs leur feraient-ils la morale ? Elisabeth George n’évoque pas ce dilemme, se contentant d’affirmer la loi et l’égalité au-dessus de tout.

Ce qui ne va pas de soi, évidemment. Abeo, le macho nigérien aux deux familles pour avoir le plus d’enfants possibles, signe selon lui de sa virilité, soumet sa femme Monifa et la roue de coups si elle n’obéit pas. Celle-ci, malgré les aides sociales qui lui permettraient d’échapper à son sort, est contente comme ça, pour ne pas mécontenter ni la coutume ni sa mère. Ce qui fait bouillir le fils, Tani, tout frais émoulu de ses 18 ans, qui veut protéger mère et petite sœur. Car son père veut « préparer » Simi, 8 ans, pour la marier à un Nigérian au pays, ce qui veut dire excision du clitoris au rasoir dans une arrière-cuisine, jambes et bras tenus par des tantes, et infibulation du vagin sans anesthésie pour l’empêcher d’avoir des relations avant mariage.

Tani va se battre avec son père, obliger sa mère, entraîner sa copine noire comme lui mais « évoluée », s’adjoindre la force de la police, pour sauver Simi de la mutilation afin de lui permettre d’avoir du plaisir plus tard. Quant à la victime, Teo, le traumatisme de la mutilation a été à l’origine de sa vocation. Elle a fait la connaissance d’une association de lutte qui aide les femmes nigériane et somaliennes à éviter l’excision. Est-ce pour cela qu’elle a été tuée ?

L’enquête est longue et tordue, bien menée, longuement pour faire durer le plaisir (notamment en voyage), les coupables potentiels multiples, et la fin n’est pas devinée.

Le dernier roman policier de l’Américaine, tout à fait dans l’air du temps.

Elisabeth George, Une chose à cacher (Something to Hide), 2022, Pocket 2023, 863 pages, €10,80,e-book Kindle €13,99 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Les romans policiers d’Elisabeth George déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tom Wolfe, Acid test

Un document ! Celui de la génération qui a eu 20 ans dans les années soixante en Californie – le laboratoire du siècle. Les États-Unis étaient à leur apogée, vainqueurs incontestés de la Seconde guerre mondiale, ayant contenu le communisme en Corée et tentant de le faire au Vietnam, première puissance militaire et industrielle de la planète. Après les Atomic boys des années cinquante, place aux hippies et aux freaks. Un mélange de mystique et de technologie unique à l’univers américain. La drogue de synthèse LSD, la musique électro et le cinéma se mêlent dans un trip d’enfer pour briser les gaines des conventions sociales et découvrir l’au-delà de la perception.

L’expérience est l’aboutissement des années d’après-guerre américaines, ce sentiment que tout est possible, que tout reste à explorer. « Il n’avaient que 15, 16 ou 17 ans, et portaient des chemises Oxford roses, style haute couture, des pantalons tirés, des ceintures étroites et souples, des chaussures de sport – avec tout ce Straight et ce V8 en poudre dans le coffre et cette splendeur de néons au-dessus. Cela rejoignait les supers-exploits technologiques des jets, de la TV, des sous-marins atomiques, des supersoniques – les banlieues américaines de l’après guerre – un monde merveilleux  ! Et merde pour les intellectuels délicats de la civilisation américaine qui dégénère… Ils ne pouvaient comprendre, à moins de lui avoir donné le jour – cette impression – ce que c’était que d’être des Super-Kids » p.43.

Tom Wolfe, décédé à 88 ans en 2018, était un essayiste inventeur du Nouveau journalisme. Il s’agissait d’écrire ses enquêtes comme un roman, tout en conservant la vérité des faits. « L’investigation est un art, laissez-nous juste être des sortes d’artistes », disait-il. Ce pourquoi Acid test est sous-titré « chronique ». « Je me suis efforcé non seulement de raconter l’histoire des Pranksters mais aussi d’en recréer l’atmosphère mentale, la réalité subjective. Je ne crois pas que l’on aurait pu, sinon, comprendre quoi que ce soit à pareille aventure. Tous les événements que je rapporte, tous les dialogues ici consignés, j’en ai été témoin » p.407.

La chronique raconte l’odyssée en 1964 des Merry Pranskters à bord d’un vieux bus scolaire peinturluré psychédélique, comme les hallucinations colorées du LSD. Le personnage principal, sans être « le chef », est l’écrivain Ken Kesey (auteur en 1962 de Vol au-dessus d’un nid de coucouqui donnera le film avec Jack Nicholson) avec sa femme Faye et leurs quatre petits blonds, ainsi que le célèbre Neal Cassady (héros de Sur la route de Jack Kerouac, bible de la Beat generation publiée en 1957). D’autres suivent, agglomérés à la suite des expériences ddu psychologue Vic Lovell sur les drogues modifiant l’état de conscience. Kesey a été volontaire et a la sensation, avec le LSD, de voir s’étendre son état de conscience. « De fait, comme tout le reste ici, cela ressortit à la même… expérience, celle du LSD. Cet autre monde auquel le LSD ouvrait votre esprit n’existait que dans l’instant – maintenant – et toute tentative de planification, de composition, d’orchestration, d’écriture, ne pouvait que vous le dérober, vous rejeter dans un monde de conditionnement et de routines où l’esprit n’était plus qu’une soupape de sûreté… » p.62.

C’est dès lors un voyage vers « l’Hailleur » (Further) en bus à travers le sud-ouest américain qui commence, dans un déluge de guitares électriques, de sons remixés et de peinture Day-Glo (fluorescente). Il s’agit de coller à l’instant pour le vivre intensément, défoncé donc sans plus aucune contrainte. Un film de quarante heures est tourné sur le vif pour montrer « juste la vie ». Les fondateurs de religion sont tous comme Kesey : tout commence par une Expérience, puis sa communication avec un rituel de chants, danses, liturgie à l’acide pour communier ensemble, donc un sentiment de communauté conduite à l’extase, les êtres synchronisés. Pour convaincre les autres, rien de mieux que le Test de l’acide (Acid test). « Les tests étaient à l’origine du style psychédélique et de pratiquement tout ce qui en était sorti. (…) Les Spectacles complets – il procédaient directement de leur combinaison de lumières, de projections cinématographiques, des stroboscopes, des bandes magnétiques, du rock’n’roll et de la lumière noire mêlée. Le Rock acide – aussi bien Sargent Peppers des Beatles que les vibratos électroniques aigus des Jefferson Airplane, des Mothers of Invention, et de tant d’autres groupes – c’étaient les Grateful Dead (traduit par les Morts reconnaissants) qui avaient tout inventé, au cours de ces Tests » p.246.

Ce voyage aboutira aux Trips festivals de San Francisco et Los Angeles en 1966 après avoir attiré les Beatles et les Hells Angels, et contribué à créer le groupe des Grateful Dead. Ken Kesey voudra « dépasser la drogue » pour aboutir à l’état de conscience augmentée sans LSD. Ce sera le mouvement psychédélique des « acid tests » où les sons et les effets de lumière, les projections d’images sur les murs et au plafond permettront la transe puis l’extase – sans extasy. Quoique… chacun arrive déjà défoncé et le FBI veille.

Une expérience, une impasse mais féconde.

Tom Wolfe, Acid test (The Electric Kool-Aid Acid Test), 1968, Points Seuil 1996, 412 pages, €8,90 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Art, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Colette, Trait pour trait

Colette publie en 1950 un recueil de divers articles qu’elle a consacré aux artistes, de 1923 à 1950. Il y a des musiciens, des écrivains, des acteurs, des décorateurs… Tous ne nous sont pas connus, déjà oubliés, mais certains restent célèbres comme Debussy, Proust, Fargue, Courteline, la comtesse de Noailles, Sarah Bernhardt. Il y a même un personnage imaginaire, la Madame Marneffe de Balzac.

Ces portraits de circonstance, publiés au fil des événements, sont regroupés en un certain ordre par l’écrivaine, tout en restant éclectiques. Ce sont des hommages, des souvenirs personnels, des commandes alimentaires remaniées pour faire « œuvre ».

Ainsi Debussy devient « faunesque », sur Proust plane déjà l’ombre de la mort, le médecin Henri Mondor est reculé au XVIIe siècle, l’actrice Polaire (qui joua Claudine) est faite ambiguë. Des notes incisives, un choix de mots précis, une évocation picturale des gens est tout l’art de Colette qui fait lever un caractère par ses seules phrases. Elle déchiffre, elle dévoile, elle médite sur les personnalités, avec cet arrière-fond constant : mais qu’est-ce donc que « l’art » ?

Quand elle parle des autres, elle parle aussi d’elle, Colette. Ainsi de l’art de Proust dans Du côté de chez Swann : « Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux… Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on n’a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance… »

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Colette, En pays connu, suivi de Trait pour trait, Journal intermittent, La Fleur de l’âge, et A portée de la main, 1950, Livre de poche 1998, 315 pages, occasion €2,14

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

Catégories : Colette, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Jego & Lépée, La conspiration Bosch

Un bon roman historique qui se passe dans l’Europe du XVIe siècle, durant la Renaissance. La profusion et l’étroitesse de chacun des 64 chapitres donne un peu le tournis, d’autant que l’on passe d’un personnage à l’autre et d’un lieu à un lieu différent, mais la mayonnaise réussit à prendre.

Tout commence à Bois-le-duc, au nord du Saint-Empire romain germanique, sous le règne de Maximilien de Habsbourg. Des églises sont profanées par des cadavres découpés en morceaux et arrangés en singeant le calvaire du Christ. Ce sont des croix à l’envers, des torses affublés de têtes de cochon ou des troncs flanqués de pattes de bouc. Comme si le diable était revenu sur la terre et plantait sa griffe en cette année 1510, pour préfigurer l’Apocalypse prévue par les textes. D’autant que le chiffre de la Bête, 666, apparaît mystérieusement sur les restes de chair – ce qui est tu par l’Église…

La terreur monte dans les chaumières et le peuple des villes commence à gronder. Des émeutes éclatent, des incendies s’étendent. Le pape Jules II ne fait rien, hésitant à excommunier tout le Saint-Empire, d’autant qu’il n’a pas couronné encore l’empereur récemment élu. Les grandes puissances autour s’agitent, car il s’agit bel et bien de politique. La religion n’a que faire dans ces événements, elle ne sert (comme toujours) que de prétexte pour agiter les âmes simples.

Le jeune et bouillant Henri VIII d’Angleterre veut envahir la France avec l’aide de Maximilien du Saint-Empire ; la France veut faire excommunier ledit Saint-Empire pour éviter l’alliance des États allemands avec l’Espagne. Le Saint-Empire bouillonne de révolte contre l’Église de Rome, sa corruption et ses prévarications. Le pape vieillissant est au carrefour de ces intrigues et doit mesurer sa parole et ses actes.

Mais ne voilà-t-il pas que les artistes s’en mêlent, réunis en confrérie puissante pour défendre leurs propres intérêts, ou simplement la libre expression de leur art ? Léonard de Vinci reprend la peinture devant la fille de Ginevra, peinte sans les mains 25 ans plus tôt. Hiéronymus (Jérôme) Bosch poursuit ses figures hantées d’humains tentés par le vice et en parsème ses tableaux. Il semble curieusement inspirer certaines des compositions de chair humaine qui profanent les lieux sacrés. Le beau Raphaël, auprès du pape, intrigue avec un sourire cruel. Le vieux peintre Giorgione cherche à s’opposer aux malversations mais finit mal. L’Europe gronde, les peuples y voient la fin du monde, tandis que les hérétiques allemands relèvent la tête.

La belle Gabriela, noble florentine d’un père banquier très riche et fille de Ginevra, tombe amoureuse de Philippe le Beau, fils de Maximilien. Mais celui-ci est enlevé brutalement un soir à Milan alors que la jeune fille venait de le quitter. Elle n’aura de cesse de le retrouver, mettant au jour par son obstination un sombre complot dont les ramifications s’étendent à toute l’Europe, avant de disparaître. Philippe non plus ne reparaîtra jamais devant son père, soi-disant mort de la peste qui sévit à Venise, laissant l’éducation à la royauté de son fils Charles à son père. Le gamin de 10 ans deviendra quand même Charles Quint.

Léonard, vieillissant, diminué, cherche l’essence qui anime le corps humain en disséquant des cadavres, tout en s’appuyant sur l’épaule lisse du bel éphèbe blond Lorenzo qui le sert. Il lui caresse la tête, constamment ébouriffée comme s’il sortait du lit (ce qui est souvent le cas, suggère l’auteur), ou passe sa main le long de ses côtes pour une caresse tendre. Il est mandaté par le pape pour enquêter de façon scientifique et esthétique sur les compositions de morceaux humains que la crédulité populaire attribue au diable – mais que le pape, prudent, veut croire à la méchanceté humaine. Tandis que le chevalier Bayard, sous les ordres de Louis XII de France, cherche à modérer les forces qu’il a lancées en premier pour déstabiliser le Saint-Empire.

C’est une course échevelée pour mettre au jour la vérité, un faisceau d’intrigues croisées qui mêlent comme d’habitude la politique à la foi, la communication à la vérité, les manigances humaines au diable sous prétexte de stratégie chrétienne. Le roman est assez bien composé, un peu rapide malgré passion et aventure, mais le lecteur ne s’ennuie pas.

Yves Jego & Denis Lépée, La conspiration Bosch, 2006, Pocket thriller 2007, 410 pages, occasion €2,73 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

L’éternel retour est de nature, enseigne Nietzsche

L’éternel retour n’est pas le plus facile de la pensée de Nietzsche, tant nous sommes conditionnés, depuis Socrate et la Bible, à penser le contraire : qu’il y a un début et une fin à tout, même au monde, que tout progresse sans cesse et que tout évolue dans un seul sens. Ce n’était pas le point de vue des philosophes grecs présocratiques pour qui, comme dans le bouddhisme, la roue de la vie tourne indéfiniment sur elle-même, comme la terre autour du soleil et le soleil autour de la galaxie spirale, elle-même prise dans le grand mouvement des énergies. Les saisons reviennent, les êtres naissent, vivent et meurent – tout recommence.

C’est de l’abîme même de la pensée de Zarathoustra que vient cette révélation comme un coup de tonnerre qui le rend fou : « Tout va, tout revient, la roue de l’existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l’existence se poursuit éternellement. » Même la petitesse de l’homme, celle qui a la flemme d’aspirer au sur-humain. Même la cruauté de l’homme, « le plus cruel des animaux, » celui qui jouit de volupté à humilier, à crucifier, à faire pénitence. « Et lorsqu’il inventa l’enfer, ce fut, en vérité, son paradis sur la terre » dit Nietzsche. Zarathoustra est donc pris « d’un grand dégoût de l’homme. » – « Il reviendra éternellement, l’homme dont tu es fatigué, l’homme petit »…

Mais les animaux de Zarathoustra, qui représentent le naturel des êtres, les vivants sans intellectualisme, les tout-instincts – les animaux de Zarathoustra le réconfortent : « Va auprès des roses, des abeilles, des essaims de colombes ! Va surtout auprès des oiseaux chanteurs : pour apprendre à chanter comme eux. Car le chant convient aux convalescents ; que l’homme bien portant parle plutôt. » La vie est une fontaine de joie, la vitalité veut le lyrisme de la voix comme du corps, le chant est l’expression même, comme la danse, de celui qui s’enivre de vivre. La parole avec du sens est plutôt celle de l’homme bien portant, dont la santé ne fait pas de doute à ses yeux, car le sens est parfois illusion dont il faut se méfier. Une parole peut avoir un double sens, mentir, faire croire – pas le chant qui sort de l’enthousiasme de l’être en plein élan de vie, dionysiaque. Zarathoustra, pris de délire à cette idée du retour éternel des hommes petits, cruels, soumis, doit chanter afin de se délivrer de ces brumes mauvaises et à nouveau prêcher la vie, la grande santé.

Zarathoustra est « le prophète de l’éternel retour des choses », savent ses animaux, et son destin est d’enseigner cette vérité première. Comme Sisyphe roulant son rocher en haut de la montagne, pour le voir dévaler aussitôt, le prophète du surhumain doit s’atteler à sa tâche éternelle. Zarathoustra mourra, car tel est le cycle de la vie, mais « un jour reviendra l’enchevêtrement des causes où je suis enserré – il me recréera ! » Nietzsche souscrit ici à la réincarnation bouddhiste, où le karma de chaque âme revient vivre une vie pour s’améliorer sans cesse – ou régresser, tels les moines concupiscents qui se réincarnent en chiens (ce pourquoi les chiens errants sont nourris à la porte des monastères du Tibet).

Zarathoustra est condamné à revenir éternellement pour enseigner la même chose : « l’éternel retour de toutes choses, – afin de proclamer à nouveau la parole du grand midi de la terre et des hommes, afin d’enseigner de nouveau aux hommes la venue du Surhomme. » Car le Surhomme est fort, libre et heureux – plus que l’homme petit, soumis et maltraité. Mais le Surhomme est une conquête de chaque génération, de l’enfant encore sauvage à l’adulte enfin civilisé qui dépasse ses père et maîtres – à condition qu’il ait été « élevé », c’est-à-dire aimé, éduqué et corrigé avec attention et bienveillance pour non seulement s’épanouir mais aussi réaliser au mieux son potentiel.

Ce qui est vrai de l’individu est vrai de la société : le régime démocratique de débats et décisions après compromis, le moins pire des régimes en ce qu’il n’est jamais figé en pouvoir, est une conquête de chaque jour. Il est aujourd’hui plus que jamais menacé par les nazismes impériaux russe et chinois, les religions intolérantes comme l’islamisme, ou le judaïsme intégriste qui pourrit Israël et entraîne les États-Unis dans sa ruine, et les évangélistes tout aussi sectaires. La politique civilisée est démocratique, la politique sauvage est « illibérale » (c’est-à-dire autoritaire et fermée), la politique barbare est fanatique (Daech, Hamas). C’est l’éternel retour du combat pour la liberté contre tous les asservissements…

L’éternel retour est la métaphore de l’amor fati, l’amour du destin. « Oui, combien te faudrait-il aimer et toi-même et la vie pour ne plus aspirer à rien d’autre qu’à donner cette approbation et apposer ce sceau ultime et éternel ? », demande-t-il dans Le Gai Savoir, §341. Maître de soi et de son existence, le Surhomme accepte ce qui vient, bon ou mauvais, car il est capable de le surmonter, de se faire joie de son existence en sa totalité.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Frédéric Nietzsche, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Curval, L’homme à rebours

Un homme entièrement nu déambule sur le sable d’un désert, jusqu’à une plage vide. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il fait ici. Il est sans racines et sans mémoire – le parfait objet fonctionnel de l’intelligence analytique artificielle. Sauf qu’un être humain n’est pas un robot et des bulles de souvenirs surgissent, en fonction du contexte. Ainsi cette plage, où un ballon vient taper le mollet. C’est son fils qui joue en slip avec sa petite sœur, et sa femme qui bronze nue sur le sable un peu plus loin. Un souvenir de vacances sur une plage de Sicile.

Sur Terre I, le narrateur a eu une vie normale, architecte, marié, deux enfants, des congés payés et l’ennui, sauf la faim de sexe qui le colle à sa femme, laquelle s’en lasse un peu. Mais il n’aime pas les enfants, immatures et stupides. Sur Terre I car une bulle fait resurgir un autre souvenir, celui d’un ingénieur qui lui propose un « voyage analogique » dans les univers parallèles. C’est sa femme qui lui présente Norge et il deviendra son amant pendant son absence. C’est que Felice Giarre s’empresse d’accepter ; il ne ressent embarras dans sa vie, tout est trop parfait, formaté, les ordinateurs s’occupant de produire, les robots de servir. Même les enfants sont éduqués par des machines et formatés pour être conformes aux normes sociales requises.

L’univers parallèle où s’est retrouvé nu est donc Terre II, issue de son imagination. Presque rien, des humains préhistoriques qui survivent de la chasse aux lézards et autres mammifères du désert et qui ,le chassent pour sa viande. Mais il reste insatisfait et prononce le mot magique pour revenir sur Terre I car il a expérimenté le premier ce voyage analogique et doit en rendre compte.

Norge l’accueille amicalement et ils parlent de son expérience. Mais Felice, comme agi par une force qui le dépasse, va le tuer. Pas question de multiplier les sauts dans les univers parallèles, au risque de voir se télescoper les individus qui y sont déjà. Heureusement, il semble n’exister qu’un seul Felice Giarre dans l’ensemble des univers, ce qui est curieux, mais…

C’est sur Terre III, lors de son prochain voyage, que le jeune homme physiquement parfait en début de trentaine, à la musculature entre l’adolescent et l’âge mûr, va découvrir qui il est. Terre III est l’univers où l’ordinateur a pris le pouvoir sans le vouloir, abandonné par « les mystiques » qui en ont fait leur dieu. Certains humains peuvent choisir l’immortalité mais pas les mystiques, écolos avant la lettre, qui trouvent que la nature fait bien les choses et que le Créateur ne doit pas être contré. Comme l’ordinateur centralise toute la mémoire humaine, il est à même de prendre de bien meilleures décisions – pour le bien commun et sans les émotions parasites – que l’ensemble des votants qui s’en moquent pour la plupart.

Où la démocratie, par son confort, incite à la démission du collectif et à donner le pouvoir à l’IA. Car c’est bien ainsi que cela va se passer pour les humains dans l’avenir, trop heureux de déléguer tout effort. Déjà les enfants sont rationnés, et l’on n’en fait d’ailleurs plus que via les machines, le sexe perdant son but reproductif. Les couples n’existent presque plus, chacun restant libre de son corps et de ses envies.

Felice va découvrir qui est son père et – ce qui le hante – qui est sa mère. En fait, il accomplit à son extrême l’objectif des Lumières de libérer l’humain de toutes déterminations. Felice est l’être sans terre ni racines, sans famille si préjugés ; même son corps lui est de trop et il va s’en affranchir comme d’une enveloppe. Il a dépassé le stade humain et devient créateur. Dès lors, il est libre de créer ses propres planètes, résolvant le problème démographique terrien.

Un beau texte, souvent poétique, dans la veine des mœurs du début des années 70 où la nudité et le sexe devenaient naturels. Il est interdit d’interdire et l’imaginaire peut prendre son essor. L’inventeur de la science-fiction française avec Gérard Klein et Jacques Sternberg, entre autres ; il a reçu pour ce roman le Grand prix de l’Imaginaire en 1975.

Philippe Curval, L’homme à rebours, 1974, J’ai lu 2001, 256 pages, €5,43 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Philippe Hériat, Les enfants gâtés

Il est étonnant que ce roman ne soit pas réédité car il est captivant et très bien écrit. Agnès, une fille de 24 ans, revient à Paris auprès de sa grande famille de haute bourgeoisie, les Boussardel. Établie dès le Premier empire, enrichie au Second, elle a essaimé par des mariages successifs dans le cercle étroit des relations de la banque, du notariat et des agents de change jusqu’à acquérir un patrimoine immobilier et financier important. Mais ce qui importe avant tout, c’est « le sens de l’argent. »

C’est pourquoi lorsque la jeune Agnès revient des États-Unis où elle a passé deux ans, fille rebelle au matriarcat de l’hôtel particulier du parc Monceau, la Famille régentée par Bonne-Maman, dépêche son frère aîné Simon pour s’enquérir d’un éventuel mariage… hors du cercle. Ce serait entamer le patrimoine familial. Il n’en est rien, bien qu’Agnès ait eu une aventure avec un jeune Américain, Norman.

La première scène la montre en train de petit-déjeuner dans les étages élevés de son hôtel de New York avant de prendre le bateau pour la France. Elle regarde deux étudiants torse nu qui balayent la terrasse ouvert en plein vent, et leur jeunesse tout comme leurs corps bien faits, lui rappellent Norman. Cet étudiant de son âge, qui faisait des études d’architecte dans la même université de Berkeley, l’a invitée un soir à rouler en voiture pour « admirer le clair de lune à Monterey » – autrement dit flirter, voire plus si affinités. Les girls se laissent en général faire, pas fâchées d’être dépucelées, mais pas Agnès, d’une réserve toute européenne. Norman n’insiste pas, il est prévenant et l’admire. Ce ne sera que plus tard, lorsqu’il l’invitera à le suivre dans les montagnes où, diplôme obtenu, il doit construire des chalets de tourisme, que l’amour sera consommé.

Au bout de quelques mois, Agnès voit que Norman ne sera pas l’homme de sa vie et, à l’américaine, lui dit franchement. Il comprend et la laisse. De retour au pays, Agnès l’oublie jusqu’à ce qu’un jour il lui téléphone au parc Monceau pour lui dire qu’il passe à Paris, en route vers le Tyrol où il doit étudier les chalets là-bas. Ils renouent, font l’amour. Agnès se retrouve enceinte mais ne songe même pas lui dire ni à le suivre. Tout a été dit entre eux.

Que faire ? Vu sa famille redoutable et le qu’en-dira-t-on impitoyable de ce milieu, elle est mal partie. Jusqu’à ce qu’elle songe à Xavier, une jeune cousin de 21 ans qui vient de rentrer de Suisse où il a passé en exil plusieurs années à cause de la tuberculose. Il est guéri mais reste fragile. Xavier, comme Agnès, n’est pas contaminé par le poison d’argent de ces grands-bourgeois parisiens. Il reste frais, solitaire, nature. Agnès s’ouvre à lui de son problème et Xavier, tout uniment, lui propose de l’épouser. Ils s’apprécient, s‘aiment suffisamment et le futur bébé sera le sien. Curieusement, la famille paraît soulagée : le patrimoine est préservé ! La fortune reste dans la famille. Agnès ne va pas introduire un étranger dans le cercle patrimonial et Xavier, le pauvre Xavier, sera bien heureux de se marier.

Sauf que… la tante Emma, cette vipère égoïste restée vieille fille et qui a pris pour « filleul » Xavier quand ses parents sont morts, va tout bouleverser. L’annonce qu’Agnès est enceinte va lui faire apprendre au jeune marié un secret sur lui qui va le dévaster. Et sonne le glas de toute espérance. Difficile d’en dire plus sans déflorer le mystère. Toujours est-il que la jeune fille se retrouve deux ans plus tard sur Hyères, dans la maison de Xavier, avec son enfant tout nu sur la plage. Un voisin qui s’intéresse à elle va la faire raconter son histoire.

Prix Goncourt 1939.

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Philippe Hériat, Les enfants gâtés – Les Boussardel II, 1939, Folio 1971, 320 pages, occasion €11,60

La famille Boussardel en 4 tomes – Famille Boussardel / Les enfants gâtés / Les grilles d’or / Le temps d’aimer, Livre de poche 1963, occasion €27,15 les quatre

Philippe Hériat déjà chroniqué sur ce blog.

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dans les archives inédites des services secrets

Amateurs de sensations fortes, ce livre n’est pas pour vous. Il ne s’agit pas de récits d’espionnage mais d’un livre d’historiens collés aux archives. Les documents déclassifiés sont cités, commentés, et ils illustrent souvent l’ouvrage. Cette histoire s’arrête il y a trente ans, délai incompressible pour protéger les sources.

Trois parties dans ce gros livre qui se lit bien : La Belle époque, de la défaite de 1870 à la fin de la guerre de 14 ; l’Age d’acier, de l’entre-deux guerres à la fin de la Seconde guerre mondiale ; et le Front invisible de la guerre froide jusqu’à l’an 1989 et l’affaire Farewell, taupe soviétique au service des Français sous Mitterrand.

La première époque est du renseignement humain, surtout des ragots et des rapports policiers, les « services » étant balbutiants, bien que devenus indispensables après l’humiliante défaite de Badinguet face aux Prussiens. La Païva, Alfred Nobel soupçonné en France d’espionnage économique sur une poudrière, l’affaire Dreyfus, le poste télégraphique de la tour Eiffel, les télégrammes chiffrés de 14, mais aussi les pigeons voyageurs très utiles, la propagande pour démoraliser l’ennemi, la propagande radio au front. Des découvertes, rien de bien croustillant ;

La seconde époque entre dans le sérieux grâce à la technologie et à la pression des régimes totalitaires soviétique, fasciste, nazi. Jacques Sadoul, capitaine français avec les Bolcheviks ne sait plus trop s’il reste patriote ou devient communiste, ses rapports s’en ressentent bien qu’il n’ait jamais semble-t-il vraiment « trahi ».

Un certain Adolf Hitler est sous-estimé ; fiché par les Français dès 1924, il est prénommé Adolphe, Jacob et serait un brin « juif » selon les rumeurs (infondées en réalité). « Ne serait que l’instrument de puissances supérieures : n’est pas un imbécile mais est un très adroit démagogue. (…) Organise des Sturmgruppen genre fasciste ». On voit que le style n’est pas celui de Normale Sup mais du niveau certificat d’études primaires. Les Archives en 1924 ne voient rien, ne détectent rien, ne cherchent rien. Staline et Trotski sont mieux servis, j’en ai parlé par ailleurs sur ce blog.

Dès avant la guerre, Fernand de Brinon, le collabo français fusillé en 1947, fait l’objet de rapports détaillés. Journaliste germanophile convaincu, il collabore dès qu’il peut et trahit sans vergogne. Dès 1932, il rencontre pourtant de vrais nazis, Ribbentrop, Himmler, Hitler, et constate de visu ce qu’ils font.

Le Japon fait l’objet d’attentions car c’est devenu « une nation atteinte de mégalomanie », la société militarisée, les nazis faisant des Japonais des « Aryens d’honneur ». Le rapport de l’État-major sur le Japon en 1936 est édifiant. Les procès staliniens de Moscou en 1936 montre la société de terreur à l’œuvre

Tandis qu’à Madrid, une note du lieutenant-colonel Morel au ministère de la Guerre de 1937 montre combien les expériences nazies et italiennes de combiner l’artillerie, l’aviation et l’infanterie peuvent donner des leçons pour la guerre future. Même chose en ce qui concerne le salon de l’Auto de Berlin en 39, qui montre la puissance mécanique de l’industrie allemand et sa production civile qui peut être employée sans grande transformation pour les armées. Tous renseignements vitaux dont les vieilles badernes françaises se foutent comme de leur premier slip, on le verra nettement en 40. Comme quoi il ne suffit pas du bon renseignement, encore faut-il qu’on le croie, qu’on en tire des leçons et qu’on les applique !

On assiste à la naissance des services secrets français gaullistes à Londres avec le BCRA qui deviendra le SDECE avant de changer à nouveau de nom sous Mitterrand pour devenir la DGSE. Formé par les Anglais, entraînés par les commandos, le 11e Choc deviendra le premier régiment parachutiste à fournir des hommes au service Action.

Quelques détails digne de romans : l’espionne nazie qui veut retourner au Portugal Mendès-France en fuite pour Londres alors qu’il est juif ; le rapport du gendarme Maurice Godignon, prisonnier de guerre français envoyé par erreur au camp de concentration de Mauthausen avant que la Gestapo ne reconnaisse son erreur et le relâche, qui témoigne dès 1941 des conditions du camp ; le pillage de la France vers l’Allemagne par la firme Otto ; Joséphine Baker contre les nazis ; Jeanne Bohec, la plastiqueuse à bicyclette pour le Débarquement.

La dernière époque est la nôtre. Est dévoilé un « dossier Mitterrand » qui montre combien l’ex-Cagoulard avant-guerre, faux prisonnier évadé, décoré par Pétain de la francisque mais déjà en pourparler avec des réseaux de résistance pour avoir deux fers au feu, est machiavélique et retors. Le certificat d’appartenance aux FFI est de complaisance, signé de façon politique en 1952 seulement. « Mitterrand a résisté, c’est certain, mais à sa manière, florentine et solitaire… » Documents à l’appui, déclassifiés seulement en 2010.

Les États-Unis et la CIA, durant la guerre d’Indochine, ont joué longtemps double jeu, livrant des armes aux maquis du nord-Vietnam avant de proposer l’aide de l’aviation à Dien Bien Phu (ce que les badernes ont refusé avant de se raviser, mais trop tard). L’Oncle Sam a toujours été tiraillé entre sa position traditionnelle anticoloniale, comme colonie émancipée de la couronne anglaise, et son anticommunisme, en raison de ses valeurs libertariennes de pionniers self-made man.

Est contée aussi la chasse aux navires de livraison d’armes au FLN en Méditerranée, l’attentat au bazooka contre le général Salan en Algérie en 1957 effectué par Kovacs au nom d’un groupe d’extrême-droite à propos duquel Valéry Giscard d’Estaing a été cité (sans preuve) ainsi que Michel Debré.

Mais toujours les Soviétiques : la banque soviétique pour l’Europe du Nord sous surveillance étroite, la taupe à l’Otan Georges Pâques, l’orgueilleux naïf qui a cru qu’ l’on pouvait s’entendre avec l’URSS sur la paix (la même naïveté que les partisans de Poutine aujourd’hui…), les gendarmes sur les traces de OVNI, les dessous de l’intervention sur Kolwezi, après 9 Européens tués et 7 disparus – et l’affaire Farewell.

Vladimir Vetrov est né en 1932 à Moscou et est en 1965 officier du KGB à Paris, où il cherche à acquérir de la technologie électronique pour l’URSS. Aigri d’avoir été rapatrié puis oublié, végétant au grade de lieutenant-colonel car fils de petit ouvrier n’appartenant pas à la Nomenklatura, il décide de trahir en grand. Il contacte la DST à Paris, qui lui fournit un Minox, appareil photo miniature avec lequel il passe des milliers de documents qui révèlent l’état d’arriération de l’URSS. Mitterrand en parle à Reagan qui décide de lancer la « guerre des étoiles », une course à l’armement que la Russie ne peut pas suivre, et qui aboutira à sa chute en 1991. Les expulsions massives de diplomates soviétiques en France et en Europe le font repérer et Vetrov est exécuté dans son pays en 1985.

Un bon tour d’horizon documenté du siècle précédent.

Bruno Fuligni dir., Dans les archives inédites des services secrets – Un siècle d’espionnage français (1870-1989), 2011, Folio 2014, 672 pages, €10,20 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Colette, Pour un herbier

Colette publie en Suisse en 1948 les feuillets détachés de ce qu’elle a écrit sur les fleurs ; une édition de luxe est éditée en 1951 avec les aquarelles de Raoul Dufy. C’est aujourd’hui la seule édition disponible, sauf le texte seul dans le volume 4 des Œuvres de la Pléiade.

Colette aime les fleurs, elle les a toujours aimées depuis son enfance campagnarde auprès de Sido dans son village de Bourgogne. Aussi, lorsque l’éditeur de Lausanne lui propose d’entrer dans sa collection « Le Bouquet », elle ne résiste pas. A chaque moment fleuri, un texte. Le bouquet du fleuriste Harris de la rue Cambon à Paris (quartier chic), le lys et l’iris, le gardénia et le camélia chers aux grandes bourgeoises qui en ornent leurs cheveux, l’orchidée apportée par sa fille Colette de Jouvenel, une branche de glycine de Saint-Sauveur ramenée par une vieille en cheveux blancs, la tulipe qui ne ressemble pas à un vase de Chine et que les fleuristes sous l’Occupation vendaient par trois bulbes, un bleu, un blanc, un rouge.

Et puis des soucis en souvenir de la chienne dont c’était le nom, la rose en ses aspects, les rosiers vivaces du Palais-Royal qui résiste aux hordes d’enfants brutaux eu 1er arrondissement. Le bleu des fleurs sans nul autre pareil, jamais vraiment bleu, le muguet odorant au blanc de bonbon à la menthe qui fait un peu tourner la tête, les jacinthes sauvages populaires dites « clochettes », l’anémone au nom de prénom, les jeannettes qui sont une sorte de narcisses.

Quant aux exotiques, connaissez-vous le lackee et le pothos ? L’adonide de la concierge ? L’arum pied-de-veau du Maroc ? Il y a encore les médicinales de l’enfance, où tout sert à tout, contre la fièvre, la constipation, « à faire-des-garçons », le pavot et l’ellébore pour ceux qui ont un grain. Et les broutilles – celles qui se mangent, ortie, scorsonère, roseau, ficaire, salicorne, épine-vinette, capucine, pétales de rose. Tout ce que le gastronome critique Louis Nathan, dit Forest promouvait pour renouveler la gastronomie. Nos écolos friands d’herbes sauvages n’ont décidément rien inventé, eux qui se croient nés avec le monde.

La rose ne vit que l’espace d’un matin, comme la plupart des fleurs. Une fois coupée, l’humain peut les prolonger un peu, selon l’art des moines zen qui protègent ainsi la vie en bouquets. Mais la fleur est le spectacle de l’éphémère, de la vie qui passe – vite. A dix ans de sa mort, Colette la sent venir, ses textes de fleurs sont aussi des textes de vanité, du temps impitoyable. Une sensation, une poétique, une philosophie – ce serait dommage de passer sans lire cette œuvre presque dernière de Colette.

(liens sponsorisés Amazon partenaire) :

Colette, Pour un herbier – avec les aquarelles de Raoul Dufy, 1948, Citadelle et Mazenod 2021, 100 pages, €65.00

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

Les œuvres de Colette déjà chroniquées sur ce blog

Catégories : Colette, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Val McDermid, Le chant des sirènes

Où l’inspectrice principale Carol Jordan et le profileur perturbé Tony Hill se rencontrent, pour leur première enquête – il y en aura d’autres. Le Ministère de l’Intérieur a mandaté Tony, expert-psychiatre fonctionnaire, pour établir le prototype d’une collaboration avec la police de Bradford au sujet des tueurs en séries qui commencent à sévir (ou à être reconnus par les policiers les plus tradi-obtus).

Carol, célibataire vivant en colocation avec son chat Nelson et son frère Michael, ingénieur en programmation de jeux vidéo, est chargée de lui faire bon accueil. D’abord parce quelle est une femme, donc moins importante aux yeux du macho chef de la police à l’ancienne, ensuite parce qu’elle croit au profilage style FBI et qu’elle aime ça. Le vieux Tom Cross, colosse chef l’aura moins dans les pattes. Lui ne croit qu’à la force, à l’intuition flicarde, et éventuellement aux preuves fabriquées pour faire craquer les suspects.

C’est que plusieurs meurtres espacés de huit semaines ont lieu à Bradfield, jusque-là ville assez tranquille. Ils touchent tous des hommes jeunes qui ont été torturés et laissé entièrement nus dans le quartier homosexuel. Qui traque donc les pédés, se demande Cross ? Tout en se disant que ce n’est pas une grosse perte et qu’on ne va pas se remuer trop pour ça. Ce n’est évidemment pas le sentiment de Carol l’inspectrice, ni de Tony le psy, ni même de John Brandon, le chef adjoint de la Criminelle, qui s’intéresse au projet de profilage et enjoint à Tom Cross de collaborer sans réticence.

Les tortures ne sont pas courantes mais datent de l’Inquisition médiévale. Le musée de la torture de San Gimignano a semble-t-il largement inspiré le tueur, qui jouit de faire souffrir. Ce sont un écartèlement sur chevalet, des brûlures au fer rouge, une crucifixion à la saint André, l’estrapade qui disloque les articulations, un trône de Judas où la victime s’empale elle-même par son poids sur un cône de fer garni de barbelés… Comme si le tueur était pédé refoulé et se vengeait de ces hétéros tentés par le même sexe. Auraient-ils refusé d’aimer celui qui les séduit une dernière fois avant de les tuer ?

Tony Hill est lui-même handicapé mentalement par son enfance malheureuse, entre un père absent et une mère sans amour. S’il s’en est sorti, il comprend ce que peut ressentir quelqu’un dans son genre. Tony ne peut pas bander : à chaque fois qu’il désire une femme, une inhibition venue de sa petite enfance sous l’œil de sa mère le fait retomber. Seule une Angelica par téléphone rose lui offre des fantasmes suffisants pour l’émouvoir. Il a effectué une étude sur le téléphone rose et ceux qui s’y connectent, et son numéro a été archivé. Lorsque ladite Angelica l’a appelé, il a raccroché furieux la première fois. Puis, curiosité scientifique (mais pas seulement) aidant, il s’est pris au jeu et c’est devenu pour lui comme une thérapie.

Carol, qui tombe peu à peu amoureuse de Tony, surprend un message vocal explicite d’Angelica et croit qu’il a quelqu’un dans sa vie ; elle lui bat froid jusqu’à ce qu’il lui avoue la vérité. A force de travailler côte à côte, d’évaluer des hypothèses pour tracer le profil du tueur en série, cela les rapproche.

Plusieurs fausses pistes sont explorées, prometteuses puis abandonnées malgré le chef Cross qui croit dur comme fer qu’il suffit de faire avouer. La presse s’en mêle et un flic qui couche avec une journaliste joue les taupes, jusqu’à ce qu’elle le piège pour obtenir un scoop – qui fera flop – grillant sa source. Mais le tueur est furieux de ce qu’il lit dans les journaux. Décidément, personne l’aime, personne ne le comprend ni ne cherche à le faire. Il veut se venger. Des beaux mâles qui se sont refusés, mais désormais du profileur incapable…

Un bon thriller d’une Écossaise ci-devant journaliste. Un tueur original, surprenant sur la fin ; des tortures sophistiquées qui mettent mal à l’aise (les lecteurs, bien au chaud dans leur fauteuil, adorent être mis mal à l’aise, cela les remue). Pas de quoi émouvoir les sens (sauf pour les tordus), mais qui fait peur (le sens même du mot thriller).

Val McDermid, Le chant des sirènes (The Mermaids Singing), 1995, J’ai lu thriller 2011, 512 pages, €8,10 e-book Kindle €7,99 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Immigration, un très vieux débat

Les politiciens et le monde médiatique, dont la tête de linotte est d’évidence la marque, feignent de découvrir le « problème » de l’immigration. Ce n’est pas faute d’en avoir parlé ! Valéry Giscard d’Estaing avait pris en 1980 par la loi Stoleru-Bonnet, après le second choc pétrolier de 1979 dû aux ayatollah iraniens, des mesures fortes… que la gauche irénique, aveuglée par ses tabous gauchistes, s’est empressée de rapporter aussitôt au pouvoir en 1981. Les vannes étaient grande ouvertes avec régularisations massives et regroupement familial facilité – au détriment du petit peuple qui côtoyait les nouveaux immigrés. Car l’absorption d’arrivants différents est tout à fait possible, à condition qu’elle se fasse au rythme nécessaire à sa digestion. Pas en force.

Or la gauche abêtie, et les intellos suivistes qui ont peur de rater le train du « progressisme » (sans savoir ce que c’est), sont immédiatement grimpés aux rideaux comme des félins en chaleur dès que « le peuple » a commencé à regimber, à dire qu’il ne se sentait plus chez lui, qu’on lui imposait des coutumes étrangères sans lui demander son avis. Le grand mot de « racisme » a été prononcé, l’accusation diabolique « d’extrême-droite » a été proférée, le malaise populaire a été dénié. La poussière ainsi mise sous le tapis a fermenté ; la pression est montée et – ô surprise ! – le bien brave socialiste Jospin, qui se croyait fort de son bilan économique et social réussi, s’est vu reléguer en troisième position à la présidentielle de 2002, derrière Jean-Marie Le Pen ! Ben vrai…

Mais Chirac n’a rien foutu, comme d’habitude, sur l’immigration. La droite LR qui pousse aujourd’hui les hauts cris, n’a rien foutu elle non plus, que des réformettes gentillettes pour surtout « ne pas fâcher » les progressistes, les chrétiens-démocrates, les intellos, les droit-de-l’hommistes, le Conseil d’État, l’Europe, le pape, l’ONU, les Juifs toujours sensibles au sujet des éléments allogènes de la nation. Ils sont bien niais de brailler aujourd’hui, Les Républicains, eux qui ont été au pouvoir avant Hollande et qui n’ont quasiment rien fait ! Ils se sont contentés de détricoter partiellement à chaque fois ce que la gauche en alternance avait rétabli.

Ce n’est pas faute d’analyses dans leurs rangs. En témoigne cet essai de 1992 (il y a déjà TRENTE ans !), du ministre gaulliste Alain Peyrefitte, académicien, écrivain décédé d’un cancer en 1999 : La France en désarroi. Il notait de multiples malaises dans la société, les institutions, le territoire, la justice, l’enseignement, l’information, l’Europe, le nouvel ordre mondial (post-URSS) – et le malaise de l’immigration.

Il ne disait rien que par bon sens – mais chacun sait que c’est la chose du monde la moins bien partagée, submergée par les croyances, inhibée par les névroses, effarée par le qu’en-dira-t-on et le ce-qui-doit-se-penser. Que disait-il ? Le rejet de l’autre existe « dès qu’est franchi un seuil de tolérance, variable selon les habitudes culturelles de la population accueillante, mais aussi de la population accueillie. On assimile aisément un individu ou un petit groupe. On assimile vite qui veut être assimilé. On n’assimile pas des masses soudées en communauté. Surtout si leur culture est trop différente et si elles entendent y rester fidèles » p.222. Ce rejet populaire est comparable à un estomac qui a trop mangé, il a besoin d’évacuer.

Pas de racisme en ce cas. Le mot est trop facile, qui mélange le suprématisme d’une « race » (qui biologiquement n’existe pas) et les habitudes culturelles et de mœurs (qui, elles, existent). Le racisme qui fait accuser de nazisme, par réflexe pavlovien, ceux qui osent évoquer les différences. Or il ne faut pas confondre nature et culture, la génétique avec les façons d’être. « Depuis le 10 mai 1981, on a souhaité rompre avec la politique de l’incitation au retour ; on a voulu accueillir à bras ouverts de nouveaux immigrés, y compris ceux qui étaient en situation irrégulière ; y compris ceux qui avaient déjà reçu le pécule de départ ; y compris ceux qui avaient été expulsés comme délinquants. Le socialisme a choisi la la voie du laisser-faire  : laisser grandir en notre sein des communautés qui nous restent étrangères, et cultivent farouchement leur caractère étranger » p.229.

Les exemples sont nombreux, depuis « le voile » (décliné en burkini, djellaba, burqa, abaya… l’imagination des militants islamistes est féconde), les attentats, les émeutes des banlieues, les recours de délinquants contre les expulsions, les imams prêcheurs de haine, les réseaux vers la Syrie pour Daech, les trafics de drogue et d’armes, les règlements de compte à l’arme de guerre. Qui fait communauté se sépare de la nation. Rompt le « contrat social » (terme progressiste qui fait de la citoyenneté un choix et une volonté).

« Intégrer ceux qui vivent sur notre sol, c’est les convaincre, surtout s’ils souhaitent devenir français – qu’il ne peuvent y être polygames, ni y procéder à des mutilations rituelles, ni y ménager des mariages de convenance pour leur fille mineure. C‘est les convaincre de se vêtir en Français, sans burnous, djellaba, hidjab ni tchador. C‘est les convaincre qu’ils doivent en France d’apprendre et parler le français, et demander à leurs enfants de se comporter au dehors comme des enfants français – même si chez eux ils conservent leurs usages. C’est les convaincre, quand ils pratiquent leur religion – étrangère à notre tradition judéo-chrétienne – de renoncer à ses manifestations publiques. On doit admettre la construction de lieux de culte pour les communautés étrangères  ; à condition qu’ils ne deviennent pas des foyers d’agitation » p.230. Comment mieux dire – il y a 30 ans ? Pourquoi la droite au pouvoir, qui gueule aujourd’hui, n’a-t-elle rien fait pour appliquer ces principes de bons sens ?

Les gens du peuple deviennent intolérants parce qu’on a dépassé le seuil de tolérance. Les chiffres officiels des « étrangers » masquent la réalité sociale car, sur les quelques 10 à 12 % d’étrangers chaque année, un certain nombre deviennent « français » par naturalisation ou mariage, sortant ainsi des statistiques. Ils n’en demeurent pas moins « d’origine » étrangère quand ils préfèrent leur communauté à la nation – dont ils n’ont pris la citoyenneté que par commodité administrative. Les intellos et les gens aisés ne côtoient guère les immigrés et les exploitent le plus souvent (nounous, ménage, aide à la personne, poubelles) ; ils trouvent malséant d’en parler.

Quant au « patronat », ce qui compte seul est le profit : avoir une armée de réserve de travailleurs non qualifiés et précaires, voire clandestins, permet de les payer peu et de les faire travailler beaucoup. Ce pourquoi l’appel de l’industrie à 3,9 millions d’immigrés en France d’ici 2050 pour « ses besoins » est une sinistre farce. C’est un confort économique pour ne pas innover en robotisation, ne pas verser de salaires décents, ne pas aménager les conditions de travail. Ce n’est pas une nécessité, c’est plutôt une honte. Mais la droite LR se garde bien d’en parler ! Tout comme la Meloni en Italie, qui régularise massivement sous la pression du patronat (et de la Mafia). Or on intègre avec succès des individus, qui se fondent dans la nation – pas des masses, qui restent en communautés d’origine, fermées et intolérantes.

Ce pourquoi Emmanuel Macron, président, a eu raison de s’atteler au problème. Même s’il reste « négocié » (donc insuffisant) pour rallier les indécis, effrayés par trop d’audace et par la peur de se faire « accuser de faire le jeu » de l’extrême-droite ou des racistes. Mais le jeu va bien sans « le faire », il se poursuit en sous-main. Car les tabous de la moraline de gauche ne passent plus dans « le peuple » – ce pourquoi Mélenchon, qui l’a compris, dragué éhontément les immigrés devenus français des banlieues, croyant y retrouver un « prolétariat » populiste qu’il pourrait manipuler en caudillo.

L’idée de l’équilibre entre répression et accueil était une bonne idée. Malheureusement, elle passe mal politiquement dès lors que les gens se radicalisent. La politique est désormais au tout ou rien, ce qui n’arrange ni le bon sens, ni la mesure, ni la démocratie d’ailleurs. Où sont les débats sereins ? Les compromis nécessaires ? Le simple bon sens ?

Le peuple jugera, en la personne de ses citoyens qui voteront régulièrement, en France, en Europe et ailleurs. Nous pourrions, dès avant 2030, nous retrouver avec Marine Le Pen présidente, un Parlement européen plus clairement de droite dure, Donald Trump aux États-Unis, Xi Jinping encore en Chine – et toujours l’inamovible Poutine en Russie, le modèle de la force cynique sûre d’elle-même, accrochée à ses intérêts par une mafia de corruption, capable de faire peur et de déstabiliser les egos fragiles fascinés par la brutalité (comme Zemmour) et les pays trop faibles…

Tout cela pour avoir nié le réel.

Catégories : Livres, Politique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le journal intime de Bach, Mozart, Chopin

Ces jolis petits livres font partie d’une série publiée de podcasts de France Musique, écrit par Marianne Vourch, et lus par Denis Podalydès, Nicolas Vaude, Clément Hervieu-Léger.

Ils font cent pages et sont richement illustrés. ils content la vie d’un musicien, écrite à la première personne, comme un journal. C’est un peu léger sur les événements de l’existence, mais donne une teinture rapide en éclairant une œuvre.

Très agréable à lire et orne une bibliothèque dès l’enfance.

Marianne Vourch, Le journal intime de Jean-Sébastien Bach

Marianne Vourch, Le journal intime de Wolfgang Amadeus Mozart

Marianne Vourch, Le journal intime de Frédéric Chopin

Coffret des trois, éditions Villanelle 2023, €49,50 (lien sponsorisé Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , ,

A propos des Coches de Montaigne

Plus Montaigne vieillit, plus il devient brouillon. Il n’a jamais le temps de faire court et sa pensée s’égare en digressions, certes bien écrites, mais oiseuses au point qu’on ne sait plus trop ce qu’il veut dire. C’est le cas de chapitre VI du Livre III des Essais intitulé « Des coches » qui commence par une théorie des causes avant d’analyser le mal de mer et d’en venir aux coches, qui sont des véhicules qui peuvent servir à la guerre. Mais ce n’est pas tout. Au lieu d’en faire un texte autonome, Montaigne poursuit son propos sur la munificence des rois et les libéralités qu’ils consentent, et enchaîne sur l’Amérique et la colonisation des conquistadores. Ouf ! Que tout ceci est bien pesant !

Le lecteur qui s’accroche ne lira ce chapitre qu’à petites doses, remettant au lendemain tout changement de propos. Ainsi en viendra-t-il à bout. Commençons par les causes : les « grands auteurs », dit Montaigne (en ne citant que les Romains), usent des causes comme de tout bois, « ne se servent pas seulement de celles qu’ils estiment être vraies, mais de celles encore qu’ils ne croient pas, pourvu qu’elles aient quelques invention et beauté. » Ainsi des vents : ceux du bas, ceux de la bouche, ceux du nez – les seuls à être bénis… De la haute réflexion, Montaigne passe à la matérialité des choses – il en est coutumier. Ce n’est pas un intellectuel mais un penseur pratique, ce qu’il lit, il cherche à le mettre à l’épreuve des faits humains.

Vous suivez ? Passons alors au mal de mer. Montaigne y est sujet, et non seulement en bateau mais aussi en litière et même en coche (voilà enfin les coches !). Au fond, il ne se sent bien qu’à cheval. Petite vanité d’aristocrate, sans doute, mais surtout habitude depuis l’enfance. Montaigne est un nomade, il aime à voir de haut et rêver ; le cheval est ainsi le transport le meilleur, allant à l’amble ou au galop, s’adaptant à son tempérament. Du mal de mer, qui tient le bas-ventre, Montaigne par association en vient à la peur.

Lui n’est pas pris de panique, comme certains : « Tous les dangers que j’ai vus, ç’a a été les yeux ouverts, la vue libre, saine et entière  ; encore faut-il du courage à craindre. » Et de citer Alcibiade, le bel éphèbe grec ami de Socrate, qui se retirait du combat perdu la tête haute et sans frayeur. Car si la peur envahit l’être, suppute Montaigne, c’en est fait de lui. Citant Tite-Live en latin (ici traduit) : « moins on a peur, moins on court de danger ». Notre philosophe lui-même avoue qu’il lâcherait si d’aventure il devait être saisi d’effroi: « Je ne me sens pas assez fort pour soutenir le coup de l’impétuosité de cette passion de la peur, ni d’autres véhémentes. Si j’en étais un coup vaincu et atterré, je ne m’en relèverai jamais bien entier. » Il est vrai que la peur est contagieuse, comme toute passion, et s’alimente d’elle-même une fois le cycle enclenché.

Et d’en revenir aux coches, utilisés jadis en guerre, le thème étant propice aux exemples historiques glanés dans les lectures. Montaigne fait ainsi de ses Essais de plus en plus un livre de choses remarquables, une sorte de cabinet de curiosités littéraire. La réflexion lui vient moins que l’inventaire. Les Hongrois ont utilisé les coches de guerre contre les Turcs, il s’en servant comme des sortes de chars d’assaut munis d’arquebuses. Quant aux Romains, ils préféraient les chars à la parade. C’est ainsi qu’Héliogabale attela entre autres à son coche « quatre garces nues, se faisant traîner par elles en pompe tout nu ». Ce qui est assez cocasse pour être noté…

Mais la morale revient par cet exemple. Est-ce la vertu des rois que l’ostentation et la vanité ? Non point, conclut Montaigne, mais la libéralité. Car la richesse du dirigeant vient de ce qu’il a prélevé au peuple, et c’est une sorte de justice que de lui rendre en partie. « Il doit être loyal et avisé dispensateur. Si la libéralité d’un prince est sans discrétion et sans mesure, je l’aime mieux avare. » Si la largesse « est employée sans respect du mérite », elle fait honte à qui la reçoit et n’attire pas la faveur au dirigeant. En témoignent les profs, augmentés largement et sans contrepartie sous Jospin, et qui ont voté ailleurs (« pas assez à gauche, ma chère ! ») ; ou ces étudiants « aidés » de plus en plus sans que cela soit jamais assez (alors qu’hier en France comme aujourd’hui en d’autres pays, les étudiants travaillent à temps partiel ou pendant les vacances pour payer leurs études – je l’ai moi-même fait). C’est le règne du Toujours plus, vilipendé en son temps par François de Closet, l’éternel refrain des quémandeurs jamais contents et de plus en plus revendicatifs, ce dont témoigne Montaigne : « Les sujets d’un prince excessif en dons se rendent excessifs en demandes ; ils se taillent non à la raison, mais à l’exemple (…) On n’aime la libéralité que future : par quoi plus un prince s’épuise en donnant, plus il s’appauvrit d’amis. » Le président Macron peut en témoigner : le Quoi-qu’il-en-coûte, inégalé dans le monde, ne lui est pas porté à son crédit ; il aurait mieux fait de laisser les gens se démerder tout seuls comme Trump aux États-Unis, désormais encore plus populaire ! « La convoitise n’a rien si propre que d’être ingrate », dit Montaigne.

Et d’en venir à l’Amérique, récemment découverte, il y a moins de cinquante ans pour Montaigne. C’était « un monde enfant », encore pur et naturel, loin de nos vices et de notre religion. Nous l’avons perverti par cruauté et avidité, dit Montaigne, préférant l’or aux âmes. « Bien crains-je que nous aurons bien fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion, et que nous lui aurons bien cher vendu nos opinions et nos arts. C’était un monde enfant ; aussi ne l’avons nous pas fouetté et soumis à notre discipline par l’avantage de notre valeur et force naturelle, ni ne l’avons conquis par notre justice et bonté, ni subjugué par notre magnanimité. » Au contraire ! Cuzco et Mexico étaient des villes « magnifiques », les arts de la plume et de la pierrerie étaient sans pareils, la hardiesse et le courage meilleurs que les nôtres – aidés plutôt par l’armure, l’arquebuse et le cheval, toutes choses étranges aux « peuples nus ».

Les soudards espagnols n’étaient pas d’anciens Grecs « qui eussent doucement poli et défriché ce qu’il y avait de sauvage, et eussent conforté et promu les bonnes semences que nature y avait produites, mêlant non seulement à la culture des terres et ornement des villes les arts de deçà, en tant qu’ils y eussent été nécessaires, mais aussi mêlant les vertus grecques et romaines aux originelles du pays ! » Ainsi s’exclame Montaigne, regrettant que l’on n’ait pas « appelé ces peuples à l’admiration et imitation de la vertu et dressé entre eux et nous une fraternelle société et intelligence ! Combien il eût été aisé de faire son profit d’âmes si neuves, si affamées d’apprentissage, ayant pour la plupart de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toutes sortes d’inhumanité et de cruauté, à l’exemple et patron de nos mœurs. Qui mit jamais à tel prix le service du commerce et du trafic  ? Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l’épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre  ! Mécaniques victoires. » Mécanique est ici mis pour « vile, logique, sans humanité ».

Après cet éclat, suivi de « la pompe et magnificence » des peuples du Pérou et du Mexique, Montaigne cherche à retomber sur ses pattes : « Retombons à nos coches », dit-il. Et de conclure que ces rois du Pérou se faisaient porter sur les épaules. Au moins n’avaient-il pas le mal de mer.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Catégories : Livres, Montaigne, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,