Livres

Colette, L’étoile Vesper

Mémoires ? Pas vraiment, Colette clouée dans son appartement du Palais-Royal par une arthrite de la hanche, compense son inactivité physique par l’écriture et ses observations du vif par les souvenirs. Tout fait ventre, le moindre incident est propice à l’évocation de ce qui fut. La nostalgie reste toujours ce qu’elle était et la moindre photographie fait remonter des paysages, des maisons, des gens, des atmosphères.

Notamment la Bretagne, la demeure Rozven du Blé en herbe avec Bertrand en adolescent magnifique de 16 ans, « Une folle chevelure blonde et salée, l’œil aux nues, charmant, irresponsable et affecté » p.856 Pléiade. L’aîné d’une triade de Jouvenel issus de mères différentes, dont la dernière est la fille de Colette, 7 ans. Tous « demi-nus, écorchés par le roc poreux et le sel », des enfants devenus adultes.

Hélène Picard, la poétesse ariégeoise devenue secrétaire et amie de Colette, en était de cette bande de colons bretons aux vacances. Elle rêvait de l’amour avec le mauvais garçon poète Francis Carco, qui habitait à deux pas de Colette, sans jamais le consommer. Inversion des rôles, ce n’est plus l’homme qui chante sa muse mais la femme qui chante son homme, plus jeune et désirable, comme féminisé en muse. « Comme tu sens la fille et la nuit et la haie, / Et peut-être, parfois, le bel enfant de chœur », écrit-elle sans hésiter pour déviriliser le jeune homme (cité par Colette p.826). Elle serait sans notre grantécrivain du Palais-Royal bien oubliée aujourd’hui, comme l’est la poésie écrite, d’ailleurs.

Onze chapitres sautant du coq à l’âne, par association d’idées ou par caprice d’une retrouvaille, font le miel de ce livre de fin de vie. Une médium « voit » la chatte Dernière, une chartreuse morte depuis longtemps passer encore entre les jambes. Un jeune journaliste de 22 ou 23 ans voudrait connaître « la méthode » de l’écrivain, mais écrire exige-t-il une méthode ? On se met devant la page blanche et la plume court d’elle-même. Ensuite on relit, on déchire ou on corrige, on réécrit puis on valide. Chéri a-t-il vraiment existé ? demande le béjaune un peu jaloux peut-être. Oui et non, peut-être, cela ressort de l’intime, de l’émoi, du sentiment musical. L’œuvre répond et comprenne qui pourra. Mais Colette songe alors que ce roman est peut-être le meilleur de son œuvre. « Quoi de plus normal que de trembler devant ce qui est jeune ? » s’interroge Colette à ce moment (p.838).

Vesper est le nom de Vénus, l’étoile du soir qui est aussi celle du matin, commence et termine les jours. C’est la planète de l’amour sexué, la déesse de la séduction à laquelle Colette a beaucoup sacrifié, mère d’Hermaphrodite et de Cupidon, que Colette a beaucoup mis en scène dans ses romans-récits. Toujours sensuelle Colette. « Cette nuit, je rêvais que je montais à cheval avec des étrivières un peu trop longues. L’amoureux va-et-vient, la félicité du galop sur une selle bien usagée … » (p.849), Colette décrit le plaisir physique de chevaucher, de se frotter en rythme le sexe à la selle. Depardieu en Corée n’a rien inventé, mais Colette y fait allusion sans grossièreté.

Vesper désigne aussi les vêpres, la prière chrétienne du soir, et Colette déroule la sienne. Elle est née, elle a vécu et aimé, elle est handicapée par l’âge et s’éteint. Le livre est une sorte d’inventaire. Le Palais-Royal est un jardin fermé de monuments, « une petite province » où le vent entre librement et où les gens résistent encore et toujours aux envahisseurs – pour Colette un fond la campagne à Paris, le cœur de la France anti-boche.

Certains textes ont paru avant la publication en volume dans des revues ou des journaux, de 1923 à 1945, mais l’œuvre est retravaillée, reconstruite, entrechoquée pour donner cette mosaïque qui est l’esprit même de Colette, le chemin de l’œil et des sens à la plume et au livre. Une belle lecture à savourer encore.

Colette, L’étoile Vesper, 1946, Livre de poche 2004, 180 pages, 7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Les vieilles et les nouvelles tables de Nietzsche

Dans un long chapitre, Zarathoustra résume sa pensée ; il attend son heure entre les anciennes tables de la lois et les nouvelles qu’il prône. Les anciennes tables sont celles de son temps, le très long temps du christianisme, cette religion d’esclaves soumis au jaloux Créateur des tables, Commandeur des croyants et Rachat du « péché » par le Fils issu de vierge – les trois religions proche-orientales du même Livre.

« Lorsque je suis venu auprès des hommes, je les ai trouvés assis sur une vieille présomption. Ils croyaient tout savoir, depuis longtemps, ce qui est bien et mal pour l’homme. » Or personne ne sait ce qui est bien et mal, sinon le créateur. « Or le créateur est celui qui donne un but aux hommes et qui donne son sens et son avenir à la terre : lui seul crée le bien et le mal de toute chose. » Pour Nietzsche, le créateur, ce n’est pas UN Dieu, mais soi-même. A chacun de définir SON bien et son mal car il n’est point de Dieu mais une multitude de dieux qui dansent de joie vitale et rient de leur exubérance irrationnelle – comme on le dit des adolescents.

Le bien, c’est l’avenir, pas le passé. C’est ce qui est bon aujourd’hui pour le futur, d’où la création permanente des valeurs – de ce qui vaut pour ses enfants. Nietzsche est au fond libertaire, adepte de la plus totale liberté du désir, lequel est le jaillissement même de la vie en lui. Certes, le désir instinctif chez l’être humain accompli – « noble » dit Nietzsche – passe par les passions du cœur maîtrisées par la volonté et tempérées par l’esprit (qui est à la fois souffle et raison). Mais le désir en lui-même est « sage » puisqu’il vient de la vie, du vital en soi : « Et souvent il m’a emporté loin, par-delà les monts, vers les hauteurs, au milieu du rire : je volais en frémissant comme une flèche, dans une extase enivrée de soleil : – loin, dans un avenir que nul rêve n’a vu, en des midis plus chauds que jamais poète n’en rêva : là-bas ou des dieux dansants ont honte de tous les vêtements ». Il faut se fuir et se chercher toujours, dit Nietzsche, se remettre en question « comme une bienheureuse contradiction de soi ». Loin, bien loin de « l’esprit de lourdeur et tout ce qu’il a créé : la contrainte, la loi, la nécessité, la conséquence, le but, la volonté, le bien et le mal ».

Loin « des taupes et des lourds nains », Nietzsche/Zarathoustra recherche le sur-homme « et cette doctrine : l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Homme mis pour être humain sans distinction de sexe, cela va de soi dans la langue française traditionnelle (celle que l’on n’apprend plus, d’où les bêtises émises par les féministes mal éduquées nationalement). L’homo sapiens est un pont et non une fin. L’espèce ne cesse d’évoluer, comme elle l’a fait depuis des millions d’années. « Surmonte toi toi-même, jusque dans ton prochain : tu ne dois pas te laisser donner un droit que tu es capable de prendre. Ce que tu fais, personne ne peut le faire à son tour. Voici, il n’y a pas de récompense. Celui qui ne peut pas se commander à soi-même doit obéir. » D’où le refuge de la masse flemmarde dans la religion, la croyance, le parti, le gourou, le complot : se laisser penser comme on se laisse aller, par confort de chiot en sa niche au milieu de sa nichée, sans effort. « Celui qui fait partie de la populace veut vivre pour rien ; mais nous autres, à qui la vie s’est donnée, nous réfléchissons toujours à ce que nous pourrions donner de mieux en échange ! » Et ceci pour ceux tentés de violer par seul désir, au mépris de la maîtrise de soi : « On ne doit pas vouloir jouir, lorsque l’on en donne pas à jouir. (…) Car la jouissance et l’innocence sont les deux choses les plus pudiques : aucune des deux ne veut être cherchée. Il faut les posséder. »

Le désir est jeune car la vitalité est neuve, l’avenir est ouvert parce que le désir est grand. Cela agace les vieux qui se croient sages parce que leurs désirs se sont éteints et qu’ils disent à quoi bon ? Mais est-ce sagesse ? « Ce qu’il y a de mieux en nous est encore jeune : c’est ce qui irrite les vieux gosiers. Notre chair est tendre, notre peau n’est qu’une peau d’agneau : – comment ne tenterions nous pas de vieux prêtres idolâtres ! » On voit, cum grano salis, que la tentation pour les enfants de chœur à peine pubères ne date pas de Mitou. Les vieux rassis et trop contraints sont obsédés par la liberté en fleur. Hypocritement, ils cèdent en disant le bien et le mal qu’ils ne pratiquent pas. « Être véridique : peu de gens le savent ! Et celui qui le sait ne veut pas l’être ! Moins que tous les autres, les bons » – ceux qui se disent bons, qui se croient bons parce qu’ils obéissent en apparence aux Commandements de la Morale ou du Dieu jaloux.

Abandonner le passé, les vieilles valeurs qui ne valent plus car inadaptées. « Abandonner à la grâce, à l’esprit et à la folie de toutes les générations de l’avenir, qui transformeront tout ce qui fut en un pont pour elle-même ! » Chaque génération tracera sa voie, les valeurs d’hier ne seront pas celles d’aujourd’hui, ni encore moins celles de demain. Ce pourquoi s’arc-bouter sur le passé, les traditions, les valeurs du passé, est un leurre, dit Nietzsche. Et il se fait prophète, avant le siècle des dictateurs : « Un grand despote pourrait venir, un démon malin qui forcerait tout le passé par sa grâce et et par sa disgrâce : jusqu’à en faire pour soi un pont, un signal, un héraut et un cri de coq. » Et Hitler vint, après Mussolini et Staline, le vieux Pétain et le vieux Franco, et avant Mao, Castro, Pol Pot et autres Khadafi.

Ce pourquoi Nietzsche en appelle à « une nouvelle noblesse », de celle qui ne s’achète pas comme des offices, comme les fausses particules de l’Ancien régime, « des créateurs et des éducateurs et des semeurs de l’avenir. » La noblesse d’empire, conquise sur les champs de bataille, paraissait à Nietzsche comme à Stendhal de meilleure facture. Car « ce n’est pas votre origine qui vous fera dorénavant honneur, mais votre but ! Votre volonté et votre pas qui veut vous dépasser vous-même – que ceci soit votre nouvel honneur ! » Où l’on voit que, malgré l’apparence de chevalerie des ordres nazis, l’honneur n’est pas fidélité mais, au contraire, grande liberté requise. « Il faut une nouvelle noblesse, adversaire de tout ce qui est populace et despotisme, et qui écrirait d’une manière nouvelle le mot ‘noble’ sur des tables nouvelles. » Ni populace, ni despotisme – ni Mélenchon, ni Le Pen, vous l’aurez compris…

Et Nietzsche d’enfoncer le clou où crucifier les futurs nazis et leurs épigones jusqu’à aujourd’hui : « Ô mes frères ! Ce n’est pas en arrière que votre noblesse doit regarder, c’est au-dehors ! Vous devez être des expulsés de toutes les patries et de tous les pays de vos ancêtres ! Vous devez aimer le pays de vos enfants : que cet amour soit votre nouvelle noblesse – le pays inexploré dans les mers les plus lointaines, c’est lui que j’ordonne à vos voiles de chercher et de chercher toujours. Vous devez racheter par vos enfants d’être les enfants de vos pères : c’est ainsi que vous délivrerez tout le passé ! » Pas de traditions, pas de nationalisme, pas de sang et sol – mais l’amour du futur, des enfants à naître et à élever pour les rendre meilleurs que vous n’avez été : seul cela justifie d’être les enfants imparfaits de parents imparfaits – et des immigrés intégrés dans un pays d’accueil…

Même s’il y a de la fange dans le monde, la vie reste une source de joie. Perpétuellement. Ne calomniez pas le monde, faites avec. Apprenez les meilleures choses et mangez bien, aspirez à connaître. « La volonté délivre : car vouloir, c’est créer, c’est là ce que j’enseigne. » Et contre les chômeurs alors qu’il y a de l’emploi, contre les mendiants qui pourraient travailler, contre les assistés qui ont la paresse de se prendre en main, Nietzsche est cruel – mais juste. Il dit : « Car si vous n’êtes pas des malades et des créatures usées, dont la terre est fatiguée, vous être de rusés fainéants ou des chats jouisseurs, gourmands et sournois. Et si vous ne voulez pas recommencer à courir joyeusement, vous devez disparaître ! Il ne faut pas vouloir être le médecin des incurables : ainsi enseigne Zarathoustra : disparaissez donc ! »

A quoi cela sert-il, en effet « d’aider » sans cesse et tant et plus ceux qui ne veulent pas s’aider aux-mêmes : les pays en développement qui ne cessent de se sous-développer et de dépenser l’argent prêté en armements et en richesses accaparées par la corruption comme en Haïti et dans tant de pays d’Afrique ; les sempiternels « ayant-droits » aux caisses de l’État-providence qui crient maman dès qu’une difficulté survient : quoi, travailler à mi-temps pendant ses études (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! Quoi, vivre chez les parents au lieu de payer un co-loyer (je l’ai fait) – vous n’y pensez pas ! quoi, refuser une rémunération et des conditions de travail correctes dans les métiers « en tension » – vous n’y pensez pas (dit le patronat qui en appelle à une immigration massive d’esclaves basanés, jusqu’à 3,5 millions d’ici 2050) ! « Si ces gens-là avaient le pain pour rien, quelle infortune ! après quoi crieraient-ils ? Leur entretien, c’est le seul sujet dont ils s’entretiennent. » Le pain ou le profit, même égoïsme.

Le « plus grand danger » est dans le cœur « des bons et des justes », dit Nietzsche. Car eux save, nt déjà tout ce qu’il faut savoir, croient-ils Bible en main, et n’en démordent pas. Ils ne cherchent plus, ils restent immobiles, ils ruminent comme des vaches à l’étable, contents de soi. « Leur esprit est prisonnier de leur bonne conscience. » Jésus lui-même l’avait dit des Pharisiens, ce mot qui est devenu depuis synonyme d’hypocrite et de Tartuffe. « Il faut que les bons crucifient celui qui avance sa propre vertu ! » démontre Nietzsche, pas fâché d’utiliser ainsi le christianisme dans sa partielle vérité. « C’est le créateur qu’ils haïssent le plus : celui qui brise des tables et de vieilles valeur, le briseur – c’est celui qu’ils appellent criminel. Car les bons ne peuvent pas créer : ils sont toujours le commencement de la fin : ils crucifient celui qui inscrit des valeurs nouvelles sur des tables nouvelles, il se sacrifient l’avenir à eux-mêmes – ils crucifient tout l’avenir des hommes ! » Rien de pire que les conservateurs. Au contraire, prône Nietzsche, nous ne voulons pas conserver mais explorer : « nous voulons faire voile vers là-bas, où est le pays de nos enfants ! »

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Colette, Trois… Six… Neuf…

Suite d’articles publiés en 1942 dans Le Petit Parisien, ils concernent cette fois-ci les divers logements de Colette dans Paris. Pour elle, qui a beaucoup déménagé, il existe un génie des lieux. Dont les animaux font partie.

Ainsi Kiki-la Doucette rue Jacob, Lanka la chatte pour la rue de Villejust, chatte et chienne bouledogue aux Ternes, au Palais-Royal et rue de Marignan, d’autres animaux rue Cortambert, rainette, papillons et oiseaux au Claridge. Il y a encore la rue de Beaujolais et la rue de Courcelles avec le petit enfant des concierges, une sorte d’animal de foire.

Déménager est un événement dans la vie. En soi puisqu’il bouleverse l’agencement des meubles et les habitudes ; subi parce qu’il marque les liaisons, divorces et soucis d’écriture. Magie des vieux quartiers et harmonie d’écrivaine pour les hauteurs du Claridge ou le spectacle du Palais-Royal, ce petit opus reste facile à lire et un brin nostalgique de ce que fut la capitale il y a un siècle.

Colette, Trois… Six… Neuf…, 1944, Libretto 2017, 96 pages, €6,90

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Méthode Apili pour mieux apprendre

Le PISA 2022, publié le 5 décembre est catastrophique pour la France. Les élèves de 15 ans sont plus nuls que les autres, et ont baissé encore plus que les autres durant le au Covid : 26e en maths, 26e en sciences, 28e en compréhension de l’écrit !

C’est bien « le système » qui est en cause, le « mammouth » administratif, et pas seulement les inégalités sociales. La baisse de performances entre 2018 et 2022 a touché à peu près également les élèves issus de milieux favorisés et les élèves issus de milieux défavorisés. Quant aux immigrés, accusés de tous les maux par phénomène classique de bouc émissaire (trop commode pour éviter de se poser des questions sur soi), l’écart de performances en maths n’est que de 17% en France contre 27% aux Pays-Bas, 28 % au Danemark ou 32% en Allemagne.

La cause en est manifestement le bordel en classe et l’inertie je-m’en-foutiste du « système » éducatif (ministère, rectorat, administration, syndicats – et bon nombre de profs égarés dans ce métier « choisi » par défaut, pour son confort d’État). Au Japon, seulement 4% des élèves disent être dérangés par des camarades qui utilisent leur téléphone portable ou un autre appareil durant les cours – contre 27% en France ! Les profs, découragés par l’administration qui garde une attitude méfiante et défensive (voir les « circulaires » de rectorat pour les parents qui accusent le collège de ne rien faire contre le harcèlement de leur enfant).

Les parents sont peu impliqués dans les efforts ou les progrès des apprentissages. Aucun tutorat par les pairs n’est instauré, ni de travail en équipe. C’est le chacun pour soi et – de toute façon – le bac pour tous dans un prurit exacerbé d’égalité. Inutile de faire des efforts, profs, le « système » conduira toute la classe d’âge où elle devrait être – et tant pis si elle se plante à l’université, dans les écoles ou dans les entreprises : pas son problème ! Autant dire que les initiatives d’enseignants ne sont pas valorisées, et même découragées pour « ne pas faire de vagues ». L’OCDE note dans son rapport PISA que « dans l’ensemble, ces résultats indiquent que les systèmes scolaires très performants accordent plus de responsabilités aux directeurs d’école et aux enseignants », même si la causalité statistique n’a pas été recherchée avec la réussite éducative.

Dès lors, que faire ?

Évidemment de la discipline au collège, mais en commençant par la société où violer la loi est beaucoup moins grave que violer quelqu’un, n’incitant pas au respect des règles.

Ensuite commencer par la petite enfance, où le principal se joue dans la compréhension de l’écrit comme des nombres. Là, c’est le rôle des parents de s’impliquer : pour ma part, c’est ma mère qui m’a appris à lire en mat sup, à 4 ans. Quant à moi, j’ai raconté beaucoup d’histoire au Gamin avant de s’endormir : cela lui a donné envie de lire pour connaître la suite et relier les images au texte.

Les éditions Liberté présentent une méthode en lecture et une autre en calcul pour apprendre dès 5 ou 6 ans : la méthode Apili. L’orthophoniste Benjamin Stevens applique une pédagogie basée sur l’humour, qui permet d’améliorer l’attention, donc la motivation et la mémorisation tout en diminuant le stress de ne pas être comme les autres si l’on suit moins bien. Trois formes de mémoire sont utilisées pour les nombres : visuelle, auditive, kinesthésique – l’illustration visuelle, les phrases qui la décrivent, les gestes qui vont avec.

L’auteur est un orthophoniste belge qui vit en France et qui a deux enfants.

« En tant que parent, vous êtes guidé par des conseils de pro tout au long de l’apprentissage : comment expliquer les histoires qui accompagnent les lettres, quelle intonation utiliser, quand féliciter votre enfant et passer au niveau supérieur. »

Ou comment apporter la confiance. Indispensable.

Benjamin Stevens, Tables de multiplication Apili: Apprendre les tables grâce à l’humour et aux différents canaux de mémorisation, 2023, éditions Liberté, 88 pages, €19,90

Benjamin Stevens, Apili : apprendre à lire grâce à l’humour – méthode de lecture syllabique recommandée dès 5 ans – conforme au programme scolaire – GS/CP- avec conseils pour les parents/enseignants/orthophonistes, 2021, éditions Liberté, 176 pages, €25,90, e-book Kindle €9,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette, Paris de ma fenêtre

Une femme s’adresse aux femmes dans un Paris occupé. Ce recueil d’articles donnés au Petit parisien du 16 octobre 1940 au 11 décembre 1941, parmi les collabos littéraires comme Claude Farrère, Jean de La Varende, J-H Rosny jeune, Sacha Guitry, Pierre Benoît, Abel Bonnard (pour ne citer que ceux dont les noms sont restés) – jusqu’à l’arrestation de son énième mari, Maurice Goudeket, juif. Elle témoigne de la vie quotidienne dans le centre de la capitale. Le recueil est publié en 1942 sous le titre De ma fenêtre et republié corrigé en 1944 avec une préface bavarde de Francis Carco.

De sa fenêtre du Palais royal, au premier étage au-dessus du restaurant Le Grand Véfour, elle observe les passants des galeries, les putains qui font le tapin, les enfants qui jouent au sable, les chiens qui pissent sur les bosquets. Elle est voisine de la Comédie française qui reprend ses représentations, et de Jean Cocteau qui habite le quartier.

Mais Colette est avant tout présente de façon hebdomadaire pour conseiller « les chères femmes » (dont l’expression disparaît des articles une fois publiés en volume). Les événements du jour lui permettent d’évoquer ses souvenirs personnels de vieille dame et de poser une sagesse immémoriale tirée de la terre et de la campagne – thèmes chers au pétainisme. Il fait froid car l’hiver est rigoureux ? Que n’a-t-on pas posé des double-fenêtres, des portes sans jour au-dessous, des chauffages au bois ! Il faut se vêtir et ne pas sortir à la mode, en escarpins et jupes courtes avec des bas trop fins. Si les enfants n’ont pas froid quand ils bougent, dès le retour à l’appartement, il faut les vêtir plus, les abreuver de boissons chaudes.

Suivent des recettes de grand-mère pour accommoder les restes et les ersatz, comme cette « flognarde » faite de deux œufs seulement et de farine, avec à peine de sucre, qui tient bien au corps et réchauffe l’âme en souvenir du bon vieux temps à la ferme. Ou encore ces tartes à tout, aux fenouils, à l’ail des ours, aux champignons du Bois. Les châtaignes sont un bienfait, une farine des arbres qui ne coûte pas cher et même rien quand on va la récolter dans les forêts près de Paris, où elle abonde. Quant au rutabaga, tout le monde en a marre – et jusqu’à aujourd’hui.

Enfin des trucs pour bricoler les vêtements, rapetasser, faire du neuf avec du vieux. Comme récolter les vieux bouts de ficelles qui ne servent à rien pour les démêler et en faire de la bourre pour coussin, ou ficeler des journaux autour des jambes le soir, ou encore tendre du papier d’emballage entre les couvertures pour avoir plus chaud – en accueillant le chat, qui est une bouillotte à lui tout seul. En fait, « le Français » est bricoleur, la Française aussi ; le pays n’a pas d’honneur mais l’art de la débrouille. Même les scouts s’y mettent en donnant des conseils à leurs mères.

Mais Colette n’aime pas les enfants. Comme les bêtes, ils doivent se dresser. Avec l’âge, elle supporte de moins en moins le bruit des jeux, dans ce Palais Royal où tout résonne sur les murs en carré. Pourquoi les parents donnent-ils à leurs fils des sifflets de flics, des trompettes de fanfares et des pistolets à amorce de soldats ? Tant de bruit pour rien alors que les pères ont déchu en 40. Les mères démissionnent de toute éducation et laissent faire. Cris et hurlements pour jouer sont autre chose que pleurs pour quelque chose. Surtout quand l’enfant, souvent une fillette, est martyr : les journaux rendent compte du sadisme de quelques parents, dont un couple sera condamné à mort pour avoir battu comme plâtre leur gamine et l’avoir jetée dans la Seine.

Les souvenirs sont de cheminée (rien de tel quand il fait froid), de veillée en commun (rien de tel quand on se sent abandonné), de poupées de chiffons (rien de tel quand Noël n’apporte guère de jouets). Et puis le théâtre, puisqu’il reprend à sa porte, les répétitions, le music-hall.

Évidemment les bêtes, les corneilles qui tombent des clochers sur le jardin, les chats qui chassent le rat pour manger par « haine raciale ». Nécessité n’est pas gourmandise, les chères lectrices rationnées auront compris, mais le terme repris de la propagande contre les Juifs sonne un peu bizarrement. Colette se sent-elle chatte pour chasser par nécessité du temps l’ennemi héréditaire, le rat-juif ? Ou n’use-t-elle de cette expression que parce qu’elle est dans l’air du temps, comme sans y penser ? Ne pas y penser, justement, montre combien les gens les plus intelligents, comme Colette, peuvent se « laisser aller » à suivre le mouvement de l’opinion par inadvertance, moutonnant avec les moutons jusqu’à dire des horreurs qui seront ainsi peu à peu acceptées par tous.

La gauche française, qui s’est dite longtemps « morale » pour faire la leçon à tout le monde, est aujourd’hui empêtrée dans ses contradictions, soutenant à toutes forces le Hamas terroriste à vision génocidaire, tortillant du cul pour ne « pas dire » le mot « terrorisme » et l’euphémiser en « résistance ». Non qu’Israël, son Premier ministre populiste et son gouvernement réactionnaire n’aient rien à se reprocher, loin de là ! Mais ne pas dire que massacrer des civils en franchissant la frontière, violer des femmes et en faire des vidéos machos à leur gloire de barbares, prendre en otage des enfants – ne pas dire que c’est du terrorisme à condamner, voilà le premier pas vers la conversion au fascisme. Qu’il soit rouge stalinien ou noir islamiste, qu’est-ce que cela change ? Le premier pas de cette acceptation est le mot employé : « race » pour Colette hier et « résistant » pour la gauche aujourd’hui.

L’arrestation de son mari juif en décembre 1941 va remettre la vieille écrivaine sur les rails du bon sens.

Colette, Paris de ma fenêtre, Fayard 2004, 252 pages, occasion 16,00, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Le Pen-Mélenchon et l’exemple de Staline-Trotski

Dans ce recueil de documents d’archives inédites et commentées par des historiens, un chapitre concerne Staline. Un document secret du 2e Bureau, le service de renseignement de l’armée française créé en 1874 après la défaite de Badinguet contre la Prusse, archive le témoignage de Boris Bajanov en 1928. Ce Boris était l’ancien secrétaire administratif du Politburo, puis en 1923 (à 23 ans) le secrétaire direct de Staline. « Mes fonctions m’ont appelé pendant plus d’un an et demi à le voir et à lui parler plusieurs fois par jour ».

Pour son secrétaire, Staline est un être grossier, antisémite notoire, dur, rusé, et surtout rancunier à l’extrême. Il est cependant désintéressé (pas comme Poutine qui aime l’argent) et maître de soi – il ne s’emporte jamais et en est d’autant plus dangereux. Il a « un gros bon sens de paysan » qui comprend le mécanisme du pouvoir et choisit le parti plutôt que les idées. Ce qui manquera toujours à Trotski, intellectuel brillant et organisateur hors pair, mais «plutôt un romantique et un homme posant seulement au chef politique [plus] qu’un chef réel et réfléchi. »

Ces portraits rappellent furieusement le combat Le Pen-Mélenchon dans le cirque actuel de l’Assemblée nationale. Autant Le Pen joue les Staline avec un gros bon sens paysan et l’accent mis sur le maillage du parti plus que sur les idées (courtes), autant Mélenchon joue les Trotski avec son agitation permanente, ses provocations de tribun. Staline : « son intelligence est des plus ordinaires et son instruction est très rudimentaire » On peut en dire autant de Marine Le Pen, réputée plus fêtarde en ses jeunes années que férue d’excellence universitaire. Mais, comme Trotski ou Mélenchon, et plus que son père Jean-Marie, Marine Le Pen s’est convaincue (ou a été convaincue par les brillants seconds qu’elle a usé) que « la victoire restera à celui qui est le maître de l’organisation du parti et non à celui qui préside à la politique ».

Marine Le Pen semble comprendre assez mal les dossiers, comme Staline selon Bajanov. « Il ne lit presque rien », dit-il de Staline. Rusé, le Géorgien avait recours à une manœuvre : « Il prêtait une oreille attentive à tous les rapports et à tous les débats et se gardaient d’intervenir avant la clôture de la discussion et avant que chacun n’eût pris définitivement position. Sachant dès lors de quel côté pencherait la majorité, il prenait la parole l’un des derniers et proposait un compromis que chacun était disposé à accepter. Ce tour d’adresse lui réussissait d’ordinaire. C’est ainsi que peu à peu, la ruse se répétant sans cesse, tous ses collègues, bon gré mal gré, se trouvèrent enclins à accorder à ses interventions et propositions bien plus de poids qu’elle n’en avait réellement, et cet homme, qui ne comprenait pas grand-chose aux questions soumises au Bureau politique, arriva à se parer d’une autorité personnelle assez éclatante » p.245 de l’édition originale 2011.

« La seule chose dont il s’occupe est à laquelle il s’adonne avec une extrême attention est le choix des hommes sur lesquels il pourra compter le cas échéant, en les nommant au poste les plus éminents de l’appareil du parti et du gouvernement » p.250. Pas Mélenchon, qui n’est plus député, n’a pas créé de parti mais seulement un « mouvement » autour de sa seule personne, dont il change les pions à son gré sans souci de leurs compétences ou de leur notoriété, mettant là encore le foutoir dans l’organisation – mot qu’il semble avoir en horreur.

Mélenchon ressemble, en bien plus pâle copie, à Trotski, que Bajanov décrit ainsi : « Chacun sait qu’il est un excellent orateur, qu’il a toutes les qualités du tribun populaire, sans parler de sa valeur comme publiciste. Ajoutons qu’il connaît fort bien les questions politiques. Mais si on étudie le personnage de plus près, on s’aperçoit que malgré ses talents, il est plutôt un romantique et un homme posant seulement au chef politique, qu’un chef réel et réfléchi. Il est très significatif qu’un individu borné comme Staline a compris l’importance [de] l’appareil du parti, alors que malgré ses talents, Trotski n’y a rien distingué, n’a pas su s’orienter dans la situation modifiée et, fidèle aux anciennes habitudes du temps de Lénine, il a surestimé l’importance de la politique et par suite a été vaincu très facilement » p.261.

Mélenchon se met tout le monde à dos, y compris dans son propre camp. Sa stratégie politique de choisir un électorat plus populaire encore que populaire, préférant les immigrés et leurs descendants « damnés de la terre » aux ouvriers devenus petit-bourgeois, lui aliène la gauche traditionnelle, plus volontiers syndicaliste et social-démocrate. Lui continue à faire du Mitterrand, assénant les Grands principes, les citoyens préfèrent l’efficacité des actes. Lui vilipende par les mots (ah, le repoussoir horrifique de la « préférence nationale »!), les votants préfèrent bien nommer les choses (il est de bon sens de préférer ses citoyens aux étrangers, cela se pratique dans tous les pays). Marine Le Pen, elle, attend. Via l’activité de terrain de son parti qui arpente les provinces depuis des décennies, elle dispose d’un socle solide de déçus prêts à voter pour le RN qui n’a encore jamais été essayé au pouvoir.

Je ne suis personnellement en faveur ni de l’une, ni de l’autre, mais je comprends l’analyse des Français qui votent. Après les attentats islamistes de Charlie et du Bataclan, les émeutes de jeunes arabes pillards des banlieues, les assassinats de profs par des fanatiques dopés à la religion, le terrorisme du Hamas et ses répercussions en Europe sur l’antisémitisme assimilé au rejet de la violente riposte armée d’Israël, les clandestins immigrés recueillis de Fréjus évaporés sans contrôle, le constat évident que la population de certaines villes se colore à grande vitesse – les Français en majorité ont la conviction que la maîtrise des flux migratoires devient urgente et essentielle. Car s’il n’y a qu’environ 10 à 12 % « d’étrangers » en France selon les statistiques officielles, les étrangers devenus français par naturalisation, ou qui ont fait une pléthore d’enfants nés en France, ne sont plus comptés comme étrangers. Mais ils restent attachés à leurs racines, ce qui est normal – sauf lorsque leur religion intolérante, prêchée par des imams qu’on laisse faire (contrairement aux Italiens), rendent une partie d’entre eux inintégrables et incompatibles avec la république.

Ce n’est pas que les Français soient « contre » l’immigration, ni a priori contre la religion musulmane (contrairement à ce que l’histrion d’extrême-gauche veut faire croire), ni qu’ils acceptent de moins en moins des « étrangers » chez eux – mais ils veulent que leur arrivée et leur intégration soit maîtrisée, et que la religion reste cantonnée dans la sphère privée. Que la loi définisse les règles et que la loi soit respectée. Et foutre des Grands principes ! comme aurait dit le Père Duchesne, la feuille révolutionnaire d’Hébert, le radical sans-culotte. Que Mélenchon ne le comprenne pas et que Le Pen s’y laisse porter montre qui des deux comprend le mieux la politique et ses mécanismes. Ce qui compte n’est-il pas d’arriver au pouvoir ?

Bruno Fuligni dir., Dans les archives inédites des services secrets – Un siècle d’espionnage français 1870-1989, 2011, Folio 2014, 672 pages, €12,20

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Je suis l’ennemi de l’esprit de lourdeur, dit Nietzsche

Gaston Bachelard a commis une erreur en classant Nietzsche parmi les philosophes de l’air : Nietzsche est de la terre, même s’il n’est pas ancré aux racines. L’homme de Nietzsche est le danseur, celui qui a les pieds sur le sol mais saute et se meut avec agilité, prêt à l’envol vers le sur-homme. « Prêt à voler et impatient de m’envoler – c’est ainsi que je suis. »

L’ennemi du léger est donc la lourdeur car les chevau-légers sont plus rapides que les lourds fantassins. « Et c’est surtout parce que je suis l’ennemi de l’esprit de lourdeur que je tiens de l’oiseau : ennemi mortel en vérité, ennemi juré, ennemi de toujours. » Zarathoustra/Nietzsche veut être celui qui un jour apprendra aux hommes à voler de leurs propres ailes.

Pour cela, il faut s’aimer soi-même. Non par narcissisme ou vanité, mais par acceptation de l’énergie vitale qui est en soi. Il faut aimer son corps pour l’exercer et le rendre beau, il faut aimer son cœur pour le dompter et le rendre bienveillant sans tomber dans la sensiblerie, il faut aimer son esprit pour l’aiguiser, l’alimenter de nourritures qui l’incitent à chercher et à connaître. « Non pas s’aimer de l’amour des malades et des fiévreux : car chez ceux-là l’amour propre même sent mauvais. Il faut apprendre à s’aimer soi-même, c’est ainsi que j’enseigne, d’un amour sain et bien portant : afin de se supporter soi-même et de ne point vagabonder. »

Or la religion enseigne le péché originel, que l’humain est taré d’origine par la « faute » de l’Ancêtre – pourtant créé par Dieu « à son image ». La religion abhorre l’amour de soi au profit de « l’amour du prochain », comme si « l’amour » – ce mot galvaudé – n’était pas un sentiment spontané venu d’un trop-plein d’énergie vers les autres mais un « commandement », un ordre venu d’ailleurs et d’en-haut. Or on ne peut aimer les gens que si l’on s’aime soi, si l’on s’estime assez pour offrir sa générosité. Qu’est-ce donc qu’un amour de commande ? Un mariage arrangé ? De même la religion enseigne depuis tout petit le « Bien » et le « Mal » – et les religions séculières comme le socialisme ou l’écologisme font de même avec leur moraline – rien se pire que les intellos missionnaires, les ravis et les vertueux !

« Dès le berceau, on nous dote déjà de lourdes paroles et de lourdes valeurs ; « bien » et « mal » ainsi se nomme ce patrimoine. A cause de ses valeurs on nous pardonne de vivre. » Coupables nous sommes, toujours coupables : d’être nés et prédateurs de la planète et les mâles des femelles, exploiteurs des colonisés, méprisant des races inférieures – aujourd’hui le plus coupable serait le mâle blanc de plus de 50 ans. « Mais ce n’est que l’homme qui est lourd à porter ! Car il traîne sur ses épaules trop de choses étrangères. Pareil au chameau, il s’agenouille et se laisse bien charger. Surtout l’homme vigoureux et patient, celui dont l’esprit est respectueux : il charge sur ses épaules trop de paroles et de valeurs étrangères et lourdes – jusqu’à ce que la vie lui paraisse un désert ! »

Il doit s’en affranchir pour se libérer des dogmes et du politiquement correct. « L’homme est difficile à découvrir, et le plus difficile encore pour lui-même ; souvent l’esprit ment au sujet de l’âme. Voilà l’œuvre de l’esprit de lourdeur. Mais celui-là s’est découvert lui-même qui dit : ceci est mon bien et mon mal. Par ses paroles il a fait taire la taupe et le nain qui disent : ‘bien pour tous, mal pour tous’. » Juger par soi-même n’est possible que si l’on s’aime soi, si on se libère de l’image convenue qu’on voudrait nous donner, « une écorce, une belle apparence et un sage aveuglement », résume Nietzsche. Non, toutes choses ne sont pas bonnes et seuls les cochons bouffent de tout. « J’honore les langues et les estomacs récalcitrants et difficiles qui ont appris à dire : Moi et Oui et Non. (…) Dire toujours hi-han, c’est ce que n’ont appris que les ânes et ceux de leur espèce ! »

Mais il ne faut pas pour cela se rétracter en sauvage, défiant du monde et réactionnaire en croyant que c’était mieux avant, ni en tyran qui veut tout régenter, ou en dictateur de la cité qui aspire à redresser les gens malgré eux. Nietzsche aime l’homme énergique, pas le macho ni le matamore. « J’appelle malheureux tous ceux qui n’ont qu’une alternative : devenir des bêtes féroces ou de féroces dompteurs de bêtes. » Il ne faut pas non plus laisser faire ni laisser passer, attendre encore et toujours des lendemains qui jamais ne chantent. « J’appelle encore malheureux ceux qui doivent toujours attendre – et ils ne me reviennent pas tous ces péagers et ces épiciers, ces rois et ces laissés-pour-compte. »

Il faut s’aimer pour être soi, s’élever, se tenir droit. « Ceci est ma doctrine : quiconque veut apprendre à voler doit d’abord apprendre à se tenir debout, à marcher, à courir, à sauter, à grimper et à danser : on ne s’envole pas du premier coup ! » On peut errer un temps, mais la maturité exige d’avoir choisi son chemin. « Et c’est toujours à contrecœur que j’ai demandé mon chemin – cela m’a toujours été contraire ! J’ai toujours préféré interroger et essayer les chemins eux-mêmes. Essayer et interroger, ce fut là ma démarche. »

Point de gourou donc, Zarathoustra/Nietzsche veut que ses disciples le quittent, une fois son exemple donné. « Voilà quelle est à présent mon chemin – où est le vôtre ? répondais-je à ceux qui me demandaient ‘le chemin’. Car le chemin n’existe pas. » N’existent que des chemins personnels, propres à chacun, que chaque personne doit trouver elle-même. Suivre un modèle, oui, mais le transformer pour créer le sien – c’est cela grandir, devenir adulte sain et harmonieux qui juge des choses et des gens par lui-même.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Colette, Gigi et autres nouvelles

Ce sont cinq nouvelles déjà publiées ici ou là que Colette regroupe en un recueil : Gigi, L’Enfant malade, La Dame du photographe, Flore et Pomone, Noces. Elle y parle comme d’habitude d’elle-même, sous forme de fictions ou de souvenirs.

Gigi, c’est Gilberte, 15 ans vers 1890 et qui va se marier – comme l’auteur – avec un homme mûr et riche de 33 ans – comme l’auteur. Une façon de revisiter une fois encore le saut vers le loup, l’enfance brutalement rompue. Comme un regret et un désir à la fois, le vert paradis provincial quitté pour le sexe et la ville. Mais histoire qui se répète car elle a été celle aussi de Yola, 18 ans, la nièce de Jeanne Henriquet, cantatrice, mariée en 1926 à Henri Letellier, 58 ans, copropriétaire du Journal – ou encore celle d’une amie de Polaire, 17 ans, pour un homme de plus de 40 ans – ou enfin l’histoire du Mariage de Chiffon, 16 ans, roman de Gyp. C’est un nouveau modèle de vie où le mariage devient choix d’amour, même pour un plus âgé. Mariage et amour désormais se confondent dans l’idéal… pour un temps en réalité, Colette en témoigne personnellement.

Dès lors, Gigi séduit sans le vouloir, par enfance, mais en le voulant un peu, en adolescente sûre de son physique : ses genoux nus qui dépassent de la jupe trop courte et qui appellent la main de Gaston, son cou en colonne qui s’évade du col comme celui d’un jeune garçon, signe de vigueur juvénile et d’ambiguïté androgyne, sa chevelure opulente qui témoigne de l’énergie vitale comme celle de Samson. Mamita la grand-mère joue la Sido pour freiner les ardeurs et raisonner les approches, mais que peut-elle contre l’inclination des sens ? Les conseils de la tante Alicia visent surtout à discipliner la jeune chèvre et la rendre présentable en société : ainsi, manger le homard thermidor sans en mettre partout et sans bruits répugnants est toute une éducation, de même que serrer les genoux lorsqu’on se lève en jupe pour éviter d’attirer le regard sur le « ce-que-je-pense » de la pruderie bourgeoise (qui ne pense qu’à ça).

Gaston, propriétaire industriel qui défraie la chronique mondaine par ses maîtresses successives, est pris par cette innocence qu’il n’a pas vu venir, cette enfant devenue femme qu’il n’a pas vue grandir. Il y a presque de l’inceste à désirer une fille de 15 ans qu’on a connue petite, qui réclame encore des bonbons et crie de joie d’aller faire un tour dans le De Dion-Bouton quatre places décapotable. Mais comme Gigi s’abandonne et fait confiance, Gaston s’abandonne et fait confiance. Il promet de chérir et protéger, advienne que pourra.

Si Gigi ouvre le recueil, Noces le referme. Il s’agit de la même histoire, encore et toujours recommencée, des noces de Colette à 16 ans dans sa province. Mais sous la forme de souvenirs vécus, plus de fiction. Le conte a laissé la place au réel ; il s’agit de savoir comment on peut choisir son esclavage, au prétexte de liberté. Gigi a eu beaucoup de succès et fait l’objet de plusieurs films et de pièces de théâtre. Il touchait un nerf sensible du temps, pulvérisé en 1968 et devenu hystérique aujourd’hui, au point d’interdire tout mariage avant 18 ans et toute relation sexuelle avec un plus âgé avant 15 ans. Dans Noces, Sido la mère tempère les enivrements de fille amoureuse et pressent la suite. S’endormant fleurie d’œillets, la jeune épousée se trouve déflorée par sa mère, qui les lui ôte. L’amour ne dure pas toujours et blesse.

L’enfant malade est pour moi le plus belle nouvelle du recueil, car intemporelle et virtuose dans l’imagination. Colette, qui a connu les fièvres, se met dans la carcasse fragile d’un jeune garçon, elle qui n’a eu qu’une fille, pour errer dans les limbes entre le réel et le songe. Le gamin atteint de polio et dont les jambes se paralysent, ruse avec la douleur et s‘évade, esquivant les caresses de sa mère qui ne peut pas grand-chose. Il est seul face à la mort possible et jouit des derniers instants de son esprit avec une fougue toute enfantine. Il vole comme un oiseau, faisant la connaissance d’autres âmes prêtes à l’accueillir. Cette expérience-limite se brise avec un son d’objet cassé qui le fait atterrir dans la réalité. L’envoûtement de la mort se rompt comme le vase se brise, et des fourmis dans les jambes montrent que la guérison s’avance lentement dans le petit corps rompu.

Cette facilité d’aller vers la mort est le thème de La dame du photographe, petite-bourgeoise oisive qui ne voit dans sa vie étriquée volontairement qu’un absurde sans fin, un rocher à rouler pour le voir dévaler chaque fois, comme Sisyphe. Elle a pourtant tous les accessoires du bonheur : un mari aimant qui vit pour son travail et l’emmène en vacances à Yport, un intérieur douillet facile à entretenir, quelques tâches ménagères qui demandent peu d’efforts, une voisine enfileuse de perles qui fait volontiers la conversation. Mais voilà : l’idéalisme en veut toujours plus, toujours autre. Le réel n’est jamais satisfaisant. Le suicide paraît alors la meilleure façon de s’effacer d’une vie effacée, de trouver ce calme définitif qui évite de penser. Suicide raté, grâce à la voisine, suicide comme un souvenir d’événement qui serait enfin arrivé dans la vie terne.

Flore et Pomone est une sorte d’essai décousu, au fil de la plume, sur les fleurs et jardins aimés de l’auteur. On ne voit pas trop ce qu’il vient faire dans ce recueil voué aux personnes, sinon peut-être pour relier l’humain au végétal et dire combien la plante pousse ses gaines, énergique comme un jeune garçon, aime et s’enroule comme une jeune fille, séduit par ses aspects sexuels les mouches (par une odeur de charogne) et les humains (par des formes en téton ou en vulve). La quête d’un cœur pur, mise en échec par les noces trop jeunes, évadée dans l’imaginaire par la maladie, ne réside-t-elle pas dans l’exemple terrien des plantes ? Elles donnent ce qu’elles ont, sans prétendre à plus.

Colette, Gigi (nouvelles), 1945, Livre de poche 2004, 182 pages, €7,90, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Dana Ziyasheva, Choc

Le choc, c’est celui du 11ème Choc, le régiment des opérations spéciales françaises ; c’est aussi celui des parents qui ne voyaient pas leur fils dans les commandos ; c’est enfin celui (relatif) du public face à des photographies particulières… Tout commence en effet par des tirages d’appareil photo jetable confiés par un jeune homme à une boutique de la station Les Halles à Paris. Le laborantin effaré aperçoit des cadavres éviscérés, des morceaux de chair humaine dans les mains de soldats asiatiques, et un jeune Blanc qui rit derrière eux. Il prévient la police ; le client est arrêté, interrogé. Il minimise : il était avec des soldats Karen en Birmanie, c’est la coutume là-bas de manger le foie et le cœur de ses ennemis. Mais le Journal du Dimanche en fait un article sur le Blanc cannibale…

Ce « roman » est tiré d’un fait divers cité par le JDD en 1996, dit-on car il n’a pas laissé de traces sur le net : un certain François Robin devenu mercenaire en Birmanie. L’autrice, Française originaire du Kazakhstan, ex-reporter télé dans son pays puis ex-diplomate Unesco, aujourd’hui scénariste à Hollywood, raconte « après sept ans d’enquête », en plus de cinq cents pages touffues et un peu longues, au vocabulaire parfois étrange, les errances d’un fils de la petite-bourgeoisie de Troyes, patrie des andouilles, un certain François Lefebvre, devenu mercenaire au plus offrant.

Élevé dans une famille catholique sans histoire avec une mère effacée, un petit frère dans les jupes de maman et un père sportif et sans alcool, le jeune François choisit l’armée dans ce qu’elle offre de plus ardu, les commandos des services spéciaux. Après le bac, malgré l’ire paternelle, il entre dans la formation à la dure du 11ème régiment parachutiste de choc destiné à former les commandos du groupe action du SDECE, devenu DGSE. Ce régiment a été dissout en 1993 par les socialistes après la première guerre du Golfe. Le gamin de 18 ans qui intègre la formation est tout fou, fana mili comme on disait alors, malgré son bac littéraire-langue A2. Il rêve plus d’en découdre que de patrie, plus de fraternité et de famille que de massacre. Il n’est pas psychopathe mais plutôt sans limites.

Il ne sait pas se tenir. Pour aller contre son père qui ne boit pas d’alcool, il se saoule et, en permission après l’entraînement où il est bien placé dans la sélection, il pille un tronc d’église par désœuvrement et rosse les gendarmes venus l’arrêter. Il est donc viré du centre d’entraînement du 11ème Choc à Margival, qui ne tolère pas de soldats qui n’ont pas de conduite. Son ami et compagnon d’armes Olivier a lui aussi été viré, mais pour avoir dans sa famille un oncle gauchiste. La soldatesque ne tolère aucune déviance à la ligne.

François est donc sur le carreau, orné de ses pectoraux impressionnants et de sa carrure d’athlète, possédant à la perfection l’art du combat à mains nues et expert en tir de précision. La violence de son entraînement a lessivé toute personnalité en lui : il n’est qu’un outil aux mains de ses commanditaires. Il est embauché par une entreprise de sécurité – d’extrême-droite comme il se doit. Il fait aussi des piges auprès du DPS de Jean-Marie Le Pen. Au Département protection sécurité, beaucoup sont d’anciens militaires ou policiers. François est jeune et il s’en fout. Il est pour les Blancs et contre les racailles, c’est tout.

Lorsqu’il a l’opportunité d’aller exercer ses talents en Bosnie, il n’hésite pas ; il se retrouve côté musulman contre les Serbes orthodoxes, Blanc contre Blanc. C’est cela la géopolitique, les luttes claniques, les egos des chefs. Puis il est appelé par ses copains en Birmanie où la guérilla Karen ne cesse de tailler des croupières à l’armée birmane dans le nord-est du pays. C’est là que les deux adolescents soldats de 15 et 16 ans sont tués à l’arme blanche puis dépecés par les Karen qu’il accompagne. Naïf et stupide, il prend des photos. Il ira ensuite aux Comores en septembre 1995, participer à un énième coup d’État sous les ordres de Bob Denard qui croyait au soutien des Services avec un « feu orange », mais qui s’est trompé car la Françafrique sous Mitterrand ressort plus du niais Papamadit que du décati Jacques Foccart. En bon mercenaire sans foi ni loi, Bob Denard ne tenait pas plus que ça à « la patrie » : catholique de souche, il s’est converti au judaïsme au Maroc, à l’islam aux Comores. François, lui, est plus simple : il ne croit à rien. « La guerre établissait son identité : François était un mec qui faisait un travail dur. Il était donc un dur. Les rares individus au courant de son activité le respectaient. Malgré l’échec de Margival, il avait réussi à se caser dans une niche, se stabiliser dans une strate, sans compromettre ses rêves » p.221. Son ami Olivier a au moins une vision romantique de la vie qu’il faut croquer à pleines dents sans songer au lendemain. Pas François – il n’est rien, qu’une coque vide qu’on remplit, un bel outil prêt à servir qui le veut.

Il passe dix-huit mois de prison en France à la suite du raid aux Comores mais pour cannibalisme en Asie et en profite pour tuer un codétenu avec une dose qui lui a été donnée par un adversaire de foot ; il est reconnu comme un caïd. Lorsqu’il sort, car il est relaxé faute de « parties civiles », son CV ne permet pas de l’engager à nouveau dans la sécurité, le Front national désirant devenir « respectable ». Désespéré par le déménagement de la fille qu’il avait baisée et rebaisée avant de partir en mission, et qu’il avait dans la peau, solitaire, abandonné des siens, il se suicide en janvier 2000 en se tranchant la gorge puis, comme ce n’était pas suffisant, d’une balle de calibre 11.43 dans la tête. Il avait 28 ans.

Ce roman-récit d’un mercenaire blanc ravira ceux qui rêvent de combats et d’exotisme, tout en leur montrant quand même le vide intérieur qu’il faut développer pour devenir ce robot tueur, ce professionnel de la guerre sans aucune conviction autre que celle de ceux qui le payent. François a aimé tuer ; il pensait qu’il y avait trop de monde sur terre, notamment dans les pays du sud. Mais il aimait surtout la technique pour abattre, l’alignement de la mire sur le fusil, la belle mécanique des armes, le tir parfait.

S’il avait attendu quelques mois, la seconde guerre du Golfe après le 11-Septembre l’aurait probablement rappelé, avant l’Afghanistan et l’Irak puis, aujourd’hui l’Ukraine. Il y a toujours du travail pour les bons professionnels de la guerre qui ne croient en rien.

Dana Ziyasheva, Choc, 2023, autoédition Amazon, 502 pages, e-book Kindle €4,99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Les trois maux sont des biens pour Nietzsche

Zarathoustra/Nietzsche met des mots sur les maux dans ce chapitre important qui s’intitule « Des trois maux ». Il commence par se situer au-dessus du monde, sur un promontoire face à la mer avec un arbre à ses côtés – les deux faces de la planète, l’eau primordiale d’où tout naît et la terre qui enracine. A cet endroit, à ce moment de l’aube, il « pèse » le monde. « Mon rêve, un hardi navigateur, mi-vaisseau, mi-rafale, silencieux comme le papillon, impatient comme le faucon : quel patience et quel loisir il a eu aujourd’hui peser le monde ! » C’est « une chose humainement bonne », bien loin des fumées d’infini des religions qui droguent les crédules.

« Quelles sont les trois choses qui ont été le plus maudites sur terre ? C’est elles que je veux mettre sur la balance. La volupté, le désir de domination, l’égoïsme : ces trois choses ont été les plus maudites et les plus calomniées jusqu’à présent – et je veux les peser humainement ».

La mesure de la balance sont ces questions vitales : « Sur quel pont le présent va-t-il vers l’avenir ? Quelle force contraint ce qui est haut à s’abaisser vers ce qui est bas ? Et qu’est-ce qui ordonne à la chose la plus haute de grandir encore davantage ? » Ces trois « lourdes questions » sont celles de la vie humaine, tout simplement. Où va-t-on ? Avec quelle énergie en soi ? Avec quels autres ? Poussé par quoi ?

LA VOLUPTÉ « c’est pour tous les pénitents contempteurs du corps l’aiguillon et le pilori, c’est le ‘monde’ maudit chez tous les visionnaires de l’au-delà : car elle nargue et égare tous les trouble-doctrines ». C’est aussi « le feu lent qui consume la canaille » – le sexe pour lui-même. C’est « un poison doucereux » pour « les flétris » – ceux qui en font une drogue à accoutumance. Mais, pour les forts, « ceux qui ont la volonté du lion », « c’est le plus grand cordial », « la plus grande félicité, le symbole du bonheur et de l’espoir suprême. Car à bien des choses l’union est promise, et plus que l’union », plus que la simple copulation de l’homme et de la femme. Ce pourquoi nombre d’hommes politiques sont actifs en la matière. Mais, ni « cochons », ni « exaltés », Nietzsche en appelle aux « lions » pour célébrer la volupté. Elle est l’alliance du ciel et de la terre, la reproduction de la vie en son essence, l’avenir biologique de l’espèce humaine. La volupté peut donc être la pire ou la meilleure des choses selon que vous êtes fort ou faible, que vous la domptez pour la faire servir l’avenir ou que vous vous y abandonnez comme un cochon se vautre.

LE DÉSIR DE DOMINER « c’est le jouet cuisant des cœurs les plus durs, l’épouvantable martyre réservé aux plus cruels, la sombre flamme des bûchers vivants. » C’est aussi « le frein méchant qui est mis aux peuples les plus vains, la honte de toutes les vertus incertaines, à cheval sur toutes les fiertés. » C’est encore « le tremblement de terre qui rompt et disjoint tout ce qui est vermoulu et creux, c’est le briseur irrité et grondant des sépulcres blanchis, c’est le point d’interrogation qui jaillit à côté des réponses prématurées. » C’est ce qui fait que l’humain rampe lorsqu’il est faible, « qui l’asservit et l’abaisse au-dessous du serpent et du cochon ». Le désir de dominer «  c’est le maître effrayant qui enseigne le grand mépris » – avec cette ambivalence de montrer aux hommes combien ils sont lâches et paresseux pour les faire réagir, mais aussi de tenter les purs et les solitaires vers la dictature, « brûlant comme un amour qui trace sur le ciel la pourpre de séduisantes félicités », les incitant à dominer. Une fois encore, ce qui est « bon » pour l’homme peut aussi être mauvais pour ceux qui n’ont pas la force de le supporter (à commencer par les tyrans qui s’y réfugient au lieu d’en faire un outil), car le monde ici-bas (le seul pour Nietzsche) est ainsi fait qu’il est toujours mêlé et que la « pureté » n’y existe jamais.

L’ÉGOÏSME est le troisième soi-disant mal. « Que la hauteur solitaire ne s’isole pas éternellement et ne se contente pas de soi, que la montagne descende vers la vallée et les vents des hauteurs vers les plaines  : Oh ! qui donc baptiserait de son vrai nom un pareil désir ! ‘Vertu qui donne’ – c’est ainsi que Zarathoustra appela jadis cette chose inexprimable. » Il la nomme désormais ‘égoïsme’, « le bon et le sain égoïsme qui jaillit d’une âme puissante ». Or, qu’est-ce qu’une âme puissante ? C’est l’idéal antique de l’humain accompli, celui qui s’égale aux dieux : « L’âme puissante qui possède un corps élevé, un beau corps, victorieux et harmonieux, autour duquel toute chose devienne miroir : le corps souple et séduisant, le danseur dont le symbole et l’expression est l’âme joyeuse d’elle-même. La joie égoïste de tels corps et de telles âmes s’appelle elle-même : ‘vertu’. » Cette vertu pèse le bien et le mal, ou plutôt le bon et le mauvais – car ni bien, ni mal, n’existent en soi mais en fonction de ce qu’ils font à la société humaine.

Nietzsche précise de cette vertu : « Elle bannit loin d’elle tout ce qui est lâche ; elle dit : Mauvais – c’est ce qui est lâche ! Méprisable lui semble l’homme soucieux qui soupire et se plaint sans cesse et qui ramasse même les plus petits avantages. Elle méprise aussi toute sagesse lamentable (…) Une sagesse nocturne qui soupire toujours : tout est vain ! » Donc les petits-bourgeois avaricieux qui « profitent » et adorent se « faire aider » pour tout, éduquer les enfants, finir la fin du mois, se loger moins cher, se divertir à peu de frais… Donc les petits intellos qui se croient « sages » parce qu’ils relativisent tout et restent soigneusement « neutres » en étant « toujours d’accord » avec celui (ou celle!) qui parle avec assez de force, même si ce qu’il dit est hors du bon sens.

Pire encore ! La vertu de l’âme puissante « hait jusqu’au dégoût celui qui ne veut jamais se défendre, qui avale les crachats venimeux et les mauvais regards, le patient trop patient qui supporte tout et se contente de tout  ; car ce sont là coutumes de valets. » Autrement dit d’esclaves ou d’exploités. Si je le traduis pour aujourd’hui, esclaves sont les « démocrates » qui croient que tout admettre est un signe de santé, que « dire » ou « paraître », c’est offenser, que diffuser sa culture et ses traditions ne doit plus être imposé aux allogènes qui occupent le même sol, que tout est désormais à la carte pour les monades des banlieue qui prennent les allocations et les avantages sans souscrire au contrat social. Esclaves sont aussi les pusillanimes qui prônent la « paix » avant tout, alors qu’une bonne paix n’existe que lorsque l’on a préparé la guerre, que l’ont est assez fort pour dissuader l’ennemi. Poutine est un tyran mongol qui ne reculera jamais à vouloir réunifier l’empire du tsar Nicolas, tout comme Hitler jadis voulait réunir à la Grande Allemagne les provinces irrédentistes où l’on parlait allemand. «Mauvais – c’est ainsi qu’il appelle tout ce qui est ployé et servile, les yeux clignotants et soumis, les cœurs contrits et cette manière hypocrite et flétrissante d’embrasser lâchement à pleine bouche. »

Nietzsche/Zarathoustra en appelle au « jour, le tournant, l’épée du jugement, le grand midi ». La sagesse appelle le grand midi de lumière et de vitalité enfin reconnue. La lumière – les Lumières – qui font sortir de l’obscurité du non-dit – de l’obscurantisme des religions ; la vitalité de la volupté du corps, exercé par le sport, harmonieux par la santé, qui engendre des enfants pour le plaisir de les voir vivre et grandir, de les éduquer et de les ‘élever’ vers l’humain plus, le meilleur.

Des trois « maux » des prêtres et des doctrines d’autorité qui veulent imposer leur morale, Nietzsche fait trois « biens » pour l’humaine condition.

Non, il n’est pas « mal » de jouir de son corps avec ceux des autres qui y consentent et en éprouvent de la joie.

Non, il n’est pas « mal » de désirer dominer, à commencer par se dominer soi-même, car cela incite ceux qui ne le peuvent pas ou ne croient pas le pouvoir à se reprendre et à le désirer eux aussi (cela s’appelle l’émulation) – et seuls ceux qui ne sont pas assez forts resteront ‘dominés’ (par leur manque d’entraînement du corps, par leur paresse à apprendre, par leur manque d’exercice de l’esprit) ; leur absence de mérites les laissera en proie aux croyances, aux illusions, et en feront des proies faciles pour les religions).

Non, il n’est pas « mal » d’être égoïste, car cela veut dire avoir développé son ego contre les dominations imposées (les gènes, la famille, le milieu, l’éducation, la société, les mœurs, le politiquement correct, les croyances, l’opinion…). De cette façon, le « libéré » partiel peut aider les autres, descendre des hauteurs pour désenchaîner des exploitations, sortir des illusions complaisantes, affirmer sa culture face à ceux qui voudraient la saper au nom d’une croyance venue d’ailleurs. La santé s’appelle vertu, et elle est baptisée faussement du nom d’égoïsme – il faut remettre les choses dans l’ordre. Cet égoïsme qui vient de l’ego sain est « bon » : il affirme, il règne, il attire. Il est un bon exemple à suivre.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Vient de paraître en Pléiade

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra – Œuvres III avec Par-delà le bien et le mal, Pour la généalogie de la morale, Le cas Wagner, Crépuscule des idoles, L’Antéchrist, Nietzsche contre Wagner, Ecce Homo, Gallimard Pléiade 2023, 1305 pages, €69.00

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Colette, Nudité

Un titre à faire bondir les puritains qui serrent les fesses devant tant d’immoralité. Mais Colette y tenait ; tout comme elle tenait à publier ce petit livre en 1943, en plein pétainisme triomphant – mais prudemment en Belgique. La censure nazie n’y voyait rien d’immoral, le catholicisme régressif pétainiste si.

Issu de deux articles parus dans Paris-Soir en 1938 et 39, Nudité parle des femmes de revues. Dont Colette a été, à la Belle époque. Une revue de 1935, qu’elle transpose en 1940 par la fiction, ravive ses souvenirs. A 70 ans, elle ressent plus qu’auparavant son goût du corps humain jeune, sans défaut, en pleine énergie vitale. Une passion très nietzschéenne que ne peuvent comprendre les coincés malingres des religions du Livre.

Elle aime les corps nus, dans leur natureté, leur vénusté lorsqu’il s’agit des femmes. Elle a chanté Bertrand, son jeune amant de 17 ans, sous les traits de Chéri et de Phil, le garçon de 16 ans du Blé en herbe. Elle y a fait allusion souvent dans ses romans sur le couple. Mais c’est la femme qu’elle aime esthétiquement, bien que l’érotisme ne soit jamais absent du goût que l’on peut avoir des êtres.

Pourquoi la femme ? Parce qu’elle se montre tout en courbes, en rondeurs, en ondoiement lorsqu’elle marche ou qu’elle danse. L’homme est plus carré, plus ferme, plus direct. Il est émouvant lorsqu’il est très jeune, à peine sorti de l’androgyne, mais quitte la douceur lorsqu’il prend de la maturité. Colette préfère les Vénus musclées, l’harmonieuse liberté de la charpente solide et de la chair gracieuse, les seins bien pommés sans être « jaune d’œuf sur son plat ni méduse échouée », comme elle dit joliment, un arrière-train bien accroché et pas « de petites fesses d’écolier, carrées de la base ».

Dehors, il neigeait, commence-t-elle, avant le spectacle des filles nues des Folies-Bergère. Contraste de la nature hostile et glacée à l’extérieur, et de la chaude humanité des corps livrés tels qu’en eux-mêmes à l’intérieur. Le nu est civilisation et non sauvagerie, semble dire Colette au rebours des idéologies de son temps, notamment du catholicisme moisi sous Pétain. Pas de grivoiserie : « La nudité intégrale n’appelle pas la frénésie. A sa vue, les visages de s’avilissent pas ».

Bien plus pornographique est cet Américain qui se pavane avec un mannequin de cire grandeur nature, de femme parfaite. Monsieur Lester Gaba (qui n’est pas resté dans les mémoires) l’emmène même au restaurant comme si elle était sa femme, cet objet fabriqué à qui il prête une fausse vie comme le Golem. Est-ce aimer la beauté que d’aduler un objet ? Le Veau d’or est-il préférable à la femme de chair bien réelle ? « Seul l’art assainit l’œuvre consacrée à la ressemblance. On cite peu de chefs-d’œuvre maléfiques ». Et nul n’est inconvenant face à la Vénus de Milo et autres statues antiques. En revanche, la sorcellerie pique des poupées de cire.

La nudité peut parfois blesser la pudeur, concède Colette. Elle cite l’exemple de ce jeune couple, dont elle a fait un exemple dans La Chatte, où le jeune mari plus entreprenant dit à sa toute jeune femme qu’il n’est pas inconvenant de se montrer nue à lui dans la chambre, ni de dormir nu ensemble. Mais celle-ci se débonde d’un coup de sa pruderie inculquée par l’éducation et déambule désormais toute nue dans l’appartement, comme il sera de bon ton dans les années post-68. Là, cela va au-delà de la légitime nature des relations entre mari et femme, avoue le jeune homme. « Un peu de tenue, bon Dieu… », dit-il à Colette. En effet, raisonne-t-elle, l’âge venant, le spectacle de la nudité de la compagne ou du compagnon se fait moins agréable – il faut y songer.

Évidemment, ce texte n’est pas réédité, pas même en e-book – puritanisme yankee Amazon oblige. Vous ne le trouverez commodément que dans la Pléiade, au tome 4 et dernier des Œuvres.

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Hélène Rumer, Mortelle petite annonce

Un bon roman à suspense écrit de façon originale. Tout part d’une petite annonce pour trouver une baby-sitter pour enfant de 5 ans, nourrie à condition qu’elle prépare les repas et logée dans un studio de 25 m² indépendant à côte de la grande maison dans un parc. Résumé par « un commandant » de police, il s’agit « d’un truc bien glauque dans une ville bien bourge » (p.166). On dirait plutôt les propos d’un adjudant, qui jadis menait les enquêtes, aujourd’hui, il faut qu’il ait au moins le grade de commandant – à quand le général ? L’histoire commence donc par un massacre en pleine nuit d’une famille aisée de Versailles avec trois enfants, par le père lui-même, au bout du rouleau. Un drame à la Dupont de Ligonès avec famille catho tradi, modèle maths-sup pour les garçons et machisme ambiant dans le couple.

Seule la baby-sitter en réchappe, puisqu’elle devait partir pour une semaine de vacances et que son train vers l’ouest a été supprimé par la SNCF pour « travaux » jusqu’au lendemain matin. Les éternels « travaux » de la SNCF qui, comme Sisyphe, pousse chaque année son rocher pour recommencer l’année suivante parce qu’il a dévalé. Laurie est décalée, issue d’un milieu populaire et élevée par sa mère seule, une égoïste inculte. Mais elle s’est attachée au petit dernier, Paul dit Polo, 5 ans, qui manque d’amour à la maison.

En effet, le père travaille beaucoup dans la sécurité informatique pour une société d’armement et n’est pas reconnu par son N+1, pervers narcissique typique. La mère est prof de maths mais en dépression depuis huit ans pour avoir perdu une petite Pauline de quelques mois à cause de la mort subite du nourrisson. Les deux autres enfants sont des mâles de 17 et 15 ans qui gardent leurs distances avec la jeune baby-sitter, poussés par leur père vers les maths et la physique, et engueulés pour leurs résultats pas toujours en progression.

S’ajoute à ce tableau de stress et d’amertume le fantôme d’un mystérieux « Nicolas » dont personne ne veut parler, et dont la chambre occupée un temps à l’étage a été condamnée, laissée en l’état et fermée à clé. Sauf qu’une fuite d’eau, due à une branche tombée du cèdre sur le toit lors d’une tempête versaillaise, exige son ouverture, ravivant des souvenirs qu’on aimerait mettre sous le tapis.

L’histoire est racontée par les témoins du drame, les principaux personnages de la famille, la baby-sitter la tante, les voisins, le commandant de police, des amis, des témoins au travail. Elle progresse ainsi par des visions croisées, partielles et complémentaires, dévoilant à mesure le drame de couple complexe qui s’est joué.

Le père a toujours été fêtard et flambeur, il est rattrapé par sa propension aux addictions en sombrant dans l’alcoolisme, d’autant que ça va mal dans son couple, mal à son travail, mal avec son banquier – et mal dans sa tête. Curieuse façon d’écrire, il « ouvre une bouteille de scotch ou de whisky » (p.94), comme si le scotch n’était pas un whisky d’Écosse – dirait-on « un scotch-terrier ou un chien »… ? Le père se sent coupable du naufrage qui vient, de plus en plus coupable.

La mère subit la violence de l’alcoolique qui sert d’exutoire aux frustrations, d’autant qu’elle reste passive, dans son rôle tradi de catho effacée, bien que n’étant pas mère au foyer. Ses enfants sont des garçons, ce pourquoi elle n’intervient pas pour eux. Laissé sans échanges sur l’oreiller ni à table, fautif d’avoir eu un moment de colère qui a fait rompre les ponts à « Nicolas », le père monte en pression. Son épouse et mère ne sert à rien, ni de raison ni de soupape, elle ne songe au contraire qu’à le fuir, dénier les problèmes, divorcer peut-être malgré la réprobation sociale catholique bourgeoise de la ville. Chacun se révèle victime et coupable, tournant en rond dans le huis-clos familial, accentué par les confinements Covid.

C’est l’impasse, donc le drame. Quand tout repose sur les épaules du père, accusé un peu vite de machisme par le féminisme d’ambiance, quand l’épouse reste sans rien tenter ni dire, préférant le confort mental de sa dépression et ses médocs adjuvants, quand les garçons n’osent pas dire ce qu’ils veulent et s’opposer – il finit par craquer. A l’effarement de Laurie, qui en parle au moins avec son psy. Les non-dits des souffrances sont ravageurs pour la personnalité, qu’on se le dise.

Oui, c’est un bon roman à suspense, original.

Hélène Rumer, Mortelle petite annonce, 2023, Pearlbooksedition Zurich, 201 pages, €18,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette, Le képi

Ce sont quatre nouvelles sur « l’amour » décliné sous toutes ses formes, dont la première, Le képi, est la plus longue. Colette les a écrites ou remaniées sous l’Occupation pour s’occuper et pour « la croûte », et pré-publiées dans Candide en 1941 et 42. Quant à la publication en livre, elle fut « autorisée » par la « membresse » du Syndicat des éditeurs sous Pétain par une certaine… Marguerite Duras, qui s’appelait encore à l’époque Donnadieu. L’égérie de la gauche morale des années 80 et 90 fut bel et bien collabo (je n’ai jamais aimé Marguerite Duras et son hypocrisie de petite-bourgeoise).

Les textes de Colette sont toujours entremêlés de souvenirs mais la romancière tient à égarer les comparaisons et à cacher les personnages réels sous ceux de la fiction. Tous les écrivains ont agi ainsi, et c’est heureux. Inutile donc de chercher qui se cache derrière la femme mûre qui se trouve un jeune amant mais ne sait pas le garder, le vieux Monsieur qui s’égrillarde sur une nymphette, la veuve qui empoisonne la vie de son mari et de ses héritiers, ou la catherinette dépassée qui révèle enfin son amour pour son ami d’enfance trop emprunté.

Le Képi est l’histoire d’un ratage. Marco, la femme mûre, divorcée et solitaire, ne sait pas s’habiller, se croit finie. La narratrice de 25 ans en pleine fleur la prend sous son aile, la tutorise pour le maquillage et les vêtements, et l’encourage, avec un sien ami fort cynique, à répondre à une annonce d’un lieutenant de 25 ans qui cherche une « correspondante » (et plus si affinités). La femme qui pourrait être sa mère tombe amoureuse du jeune homme. C’est son premier amour véritable, une passion. Mais si elle peut masquer les apparences sous les apprêts, se croire le modèle idéal qu’elle rêve d’être, elle reste de son âge, c’est-à-dire flétrie déjà. Après l’un des multiples assauts amoureux du garçon, lorsque, nue, elle coiffe le képi de son amant, la déchéance se révèle avec le ridicule. Si un bibi peut mettre en valeur une tête, un képi de mâle tout droit et net, met en valeur la vérité de ce qui loge en-dessous. Fatale erreur, comme on dit dans l’informatique. L’illusion se dissipe d’un coup et l’amante égarée se voit peu à peu éloignée, jusqu’à la rupture – inévitable.

Le Tendron est l’histoire d’un autre ratage, mais inversé. C’est cette fois-ci un barbon qui s’éprend sensuellement d’une jeunette. Il a 49 ans, elle 15 à peine ; lui vient de la ville et se promène en costume, elle est paysanne dans le Doubs et va en corsage sans rien dessous. La maturité tombe amoureux de la jeunesse, ce qui est un classique de la nature, une dernière flamme de l’énergie vitale. « Auprès des créatures féminines très jeunes, je trouvais de la brusquerie sincère, un intérêt presque toujours affecté, la beauté en esquisse, le caractère en projets. Elles avaient 17, 18 ans, un peu plus, un peu moins, pendant que j’avançais, moi, vers la trentaine, et qu’à leur côté je croyais avoir le même âge qu’elles. A leur côté… Je peux dire plus véridiquement dans leurs bras. Qu’est-ce qu’il y a, dans une jeune fille, d’achevé, de prêt à servir, d’enthousiaste, sinon sa sensualité ? (…) Il faut avoir connu un certain nombre de jeunes filles pour savoir que, comparés aux femmes faites, la plupart d’entre elles sont des championnes du risque, des inspirées de l’espèce, et que dans des conjonctures dangereuses rien n’égale leur sérénité » p.356 Pléiade. Il ne se passera rien de décisif entre eux, aucune défloration (le pétainisme aurait censuré), mais seulement la sensualité du corsage ouvert, des caresses et des baisers. Tout cela dans le secret bien gardé des buissons – jusqu’à ce qu’une pluie violente un soir oblige les amoureux à se réfugier dans la maison, où la mère les découvre enlacés. Elle savait que cela devait arriver mais regrette moins la virginité (d’ailleurs conservée) de sa fille que l’écart des âges : cela ne se fait pas, un point c’est tout. Et le vieux barbon repart avec la queue entre les jambes tandis que la nymphette, émoustillée, l’a déjà oublié. La mère et la fille se révèlent deux femelles complices face aux mâles.

Dans La Cire verte, réalité et fiction se mêlent, un souvenir d’enfance de Colette et l’histoire imaginaire de la receveuse des postes qui a épousé un propriétaire. La Madame s’est employée à empoisonner son vieux mari et à faire disparaître son testament. Mais lorsque les héritiers le contestent devant notaire, elle prend peur et perd les pédales. Elle rédige elle-même un faux, d’une écriture qui n’est pas celle de son mari, et croit l’authentifier par des cachets de cire verte, dont elle a volé le pain sur la table de Colette tout juste adolescente, qui collectionnait la papeterie. Tout se révèle, la veuve avoue, l’absence d’amour dans le mariage et la basse avarice.

Armande est une grande jeune fille bourgeoise de province en passe de passer la limite de péremption avec ses 28 ans. Elle est amoureuse depuis l’enfance d’un jeune homme devenu médecin, Max, et qui est revenu dans la petite ville pour voir sa sœur, mariée au pharmacien, et prendre des médicaments pour son cabinet. Il revoit Armande, l’épouserait bien, mais n’a ni le temps de jouer au romantique, ni l’audace de se déclarer par les étapes nécessaires (conversations, billets doux, baiser, se revoir, etc.). Juste avant son départ définitif, il rend à contrecœur une visite de courtoisie à son ancienne camarade – et c’est là que le destin lui donne un coup de pouce. Le lustre du salon se détache et lui choit sur la tête, faisant s’évanouir le garçon et saigner son oreille. Armande alors se révèle, l’appelle dans son émoi « mon chéri », s’empresse à la compresse, appelle au secours, en bref le « sauve ». Même si, la bouche ouverte, elle est « laide », l’amour lave tout, l’émoi des sens submerge toute raison.

Une belle chute pour ce recueil.

Colette, Le képi (nouvelles), 1943, Livre de poche 1987, 158 pages, €4,79, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Michel Bataille, L’arbre de Noël

Il est curieux de lire un demi-siècle plus tard ce roman d’un neveu de Georges Bataille qui a manqué de peu le prix Goncourt, ex-æquo aux deux premiers tours et battu au troisième tour. Ce qui montre que ce prix est de circonstance. Car ce roman traite de deux sujets qui préoccupaient diablement la fin des années soixante : la bombe et les relations père-fils.

Laurent est veuf, sa femme est morte de maladie et il élève seul son fils Pascal, désormais 10 ans. Lors de vacances avec lui en Corse, où ils dorment dans la belle voiture anglaise aux sièges rabattant (probablement une Jaguar), ils naviguent en slip sur un petit zodiac dans une crique belle comme en Polynésie. Cette référence n’est pas là par hasard… Un avion explose en vol très au-dessus d’eux, mais un parachute en sort et amerrit à une dizaine de mètres de leur bateau. Il porte un cylindre métallique qui se révélera être une bombe nucléaire – comme celles des essais français de Mururoa en Polynésie.

De retour à Paris, Laurent envoie son fils dans un camp de louveteaux au bord d’un lac d’Auvergne, non loin de l’endroit où il a acheté un château médiéval aux quatre tours ronde, les Tours d’Hérode. L’enfant s’amuse mais a vite froid ; il est rapatrié par un prêtre qui rentre à Paris, à cette époque où les religieux catholiques ne sont pas encore soupçonnés d’abuser des petits garçons. Examens médicaux faits, il s’avère que Pascal a été contaminé, mais pas son père. L’enfant de 10 ans est atteint d’une « leucose » dit l’auteur, terme qui s’applique aux animaux. Il s’agit plutôt d’une leucémie, mais Michel Bataille aime à croire aux liens profonds entre le garçon et les loups.

En effet, Pascal n’a plus que trois mois à vivre et il le sait, ayant l’oreille qui traîne, comme tous les enfants. A Noël, il ne sera plus. Il est indifférent à la mort, comme les loups qui ne vivent qu’au présent. Comme eux, il est un prédateur de la vie, en symbiose avec la nature. Ce pourquoi il adore le château en pleine forêt, à mille mètres d’altitude, avec Verdun en régisseur, ex-compagnon de résistance de son père, et Marinette qui vient faire la cuisine et le ménage. Des taiseux, des Auvergnats, des éternels.

Laurent, le père, est bouleversé d’apprendre la nouvelle. Il se met alors en retrait de son agence de publicité – le comble de la société de consommation pour les années soixante – pour passer entièrement les mois restants avec son fils. Ils s’exilent loin de tout au château. Là, les désirs de l’enfant sont des ordres. Il veut conduire un tracteur bleu ? On achète le tracteur. Il veut chercher le trésor du château ? On va chercher pelles et pioches. On découvre un souterrain qui mène au chenil ? Il faut des loups. Qu’à cela ne tienne, Verdun et Laurent vont voler le couple de loups du zoo de Vincennes. Qui sont vite apprivoisés et sauvent même le gamin d’un cheval fou. Tout est fait pour le bonheur des derniers instants.

Un sapin de Noël est coupé dans la forêt par Verdun et décoré avec Pascal. Des cadeaux sont achetés, comme d’habitude. Et puis Laurent est pris du désir violent d’aller téléphoner à Victoire, sa petite amie avec qui il a eu une relation durant le camp de louveteaux de Pascal. Il part en ville. Lorsqu’il revient, il entend un hurlement de loup. Il se précipite, Pascal est mort – brutalement, comme prévu. Mais heureux.

Jolie histoire mais qui contient tellement d’invraisemblances qu’elle est plutôt un conte de Noël. Contre la bombe et la guerre ; contre la mise en danger des innocents ; pour la relation intime entre père et fils. Pas « trop » intime, ce pourquoi Victoire est introduite dans l’histoire, même si Pascal couche un soir « quasi nu » avec son père – parce qu’il a pissé au lit (symptôme de sa leucémie).

L’auteur s’inspire de l’accident nucléaire de Palomares, survenue l’année précédente au-dessus de la mer Méditerranée, au large des côtes espagnoles. Deux avions de guerre américains, un bombardier et son ravitailleur, sont entrés en collision et ont explosé en vol, lâchant quatre bombes H dans la nature. Aucune n’a « explosé » comme à Hiroshima mais leurs détonants conventionnels, destinés à les déclencher, ont dispersé le plutonium sur 250 hectares. Une bombe est tombée en mer, via son parachute, mais elle n’a rien contaminé, restant fermée. D’ailleurs, comment l’enfant serait-il empoisonné, fût-il presque nu sur le bateau, alors que son père dans le même bateau ne l’est pas ? (Ce pourquoi le film le met en plongée à ce moment-là).

La capture des loups comme si de rien n’était, à l’aide d’un gros sac comme dans les contes, n’est pas vraisemblable, pas plus que leur apprivoisement quasi instantané. Le « réalisme » exigé des romans aspirant au prix Goncourt n’est pas respecté, c’est peut-être ce qui a entraîné la décision finale de l’attribuer à La Marge d’André Pieyre de Mandiargues, malgré le poids émotionnel de l’histoire.

Car il s’agit d’une belle histoire : une histoire d’amour filial profond, bien dans l’air du temps en cette après-guerre persistante qui se mettait à aimer les enfants (d’où le baby boom) et à souhaiter des relations humaines moins conflictuelles que la méfiance et la haine réciproque des années d’Occupation et de Résistance. Une histoire d’utopie aussi, un rêve de paix universelle et de réconciliation avec la nature, thèmes dans l’air du temps qui allaient exploser en mai 68.

Même s’il ne reste pas comme une œuvre littéraire classique (il n’est pas réédité), le roman est cependant bien écrit, il obtient la Plume d’or du Figaro littéraire. Il est fait pour l’âge du rêve, celui des adolescents.

Un film de Terence Young avec William Holden dans le rôle du père, Brook Fuller (11 ans) dans le rôle de l’enfant et Bourvil dans le rôle de Verdun l’a adapté au cinéma en 1969. Pas un grand film mais un conte familial confit dans l’émotion, qui a ses amateurs.

Michel Bataille, L’arbre de Noël, 1967, Pocket 1988, 249 pages, occasion €1,47

DVD L’arbre de Noël, Terence Young, 1969, avec William Holden, Bourvil, Brook Fuller, LCJ Editions & Productions, 1h30, €10,47

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Mary et Carol Higgings Clark, Ce soir je veillerai sur toi

Mary Higgings Clark, décédée en 2020 à 92 ans, adorait écrire à la fin de sa vie avec sa fille Carol, morte à 66 ans en juin 2023 d’un cancer colorectal. Catholique fervente en bonne descendante d’Irlandais, Mary a été membre de l’ordre de Saint Grégoire le Grand, de l’ordre de Malte et de l’ordre du Saint Sépulcre de Jérusalem. C’est dire si la religion imbibe son œuvre. Il faut y voir sa patte dans ce court roman de Noël, où tout commence aux portes du Paradis chrétien.

Sterling Brooks attend depuis 46 ans au Purgatoire et voit passer devant lui des hordes de gens moyens, ni bons ni mauvais, mais pires que lui, juge-t-il. Il ne fait même pas partie de cette « amnistie de Noël » que (probablement Carol, qui a de l’humour) imagine aux juges du Paradis. Mais il est convoqué illico devant un jury d’ex-humains devenus saints chargés de juger les affaires courantes. Sterling en est une. Il a en effet fait preuve d’un égoïsme flemmard toute son existence, terminée d’une balle dans la tête à 56 ans : une balle de golf. Le jury le taxe même d’« agressif passif », un comportement à la mode et mal défini qui voit dans la méfiance envers les autres une sourde hostilité plus ou moins consciente et un déni de responsabilité qui fait se défiler au maximum. Sterling a, par exemple, fait languir durant des années sa « fiancée » sans jamais conclure, ce qui l’a conduite à rater sa vie, ce qui signifie rester célibataire et sans enfants.

Le jury céleste condamne donc Sterling à une épreuve : il devra retourner sur la terre comme un fantôme et aider quelqu’un, tel « une vieille dame à traverser » (autre trait d’humour du roman, les « vieilles » dames de nos jours étant fort capables de traverser toutes seules les rues au feu rouge !). Il doit ainsi montrer qu’il est capable d’empathie, donc d’entrer au Paradis. Expulsé sur la terre, il se retrouve au Rockefeller Center, au pied de l’arbre de Noël géant de tradition.

Sur la patinoire du Centre, une fillette de 7 ans, Marissa – elle aura 8 ans le jour de Noël. Elle est virtuose et aime patiner, mais elle est triste parce qu’elle le faisait avec son papa, qu’elle n’a pas vu depuis un an. Il lui téléphone souvent, tout comme sa grand-même, mais il ne peut pas la voir et elle croit qu’il ne veut pas, qu’elle a fait quelque chose de mal et qu’il la met en quarantaine. Ce qui est faux et poignant. Sterling est saisi de compassion, lui qui en s’est jamais intéressé aux enfants faute de les connaître, et veut tout faire pour aider cette bambine. Il va pour cela demander l’aide du Ciel, qui lui accorde volontiers.

Il va ainsi remonter dans le temps pour connaître les causes, découvrir la grand-mère Nor et son fils Billy, la première ex-chanteuse de cabaret tenant un restaurant-spectacle à succès, le second chantant et devenant de plus en plus apprécié. Jusqu’à ce qu’on les engage tous deux pour l’anniversaire de la vieille mère de deux truands, les frères Badgett. Mama Heddy-Anna vit au Kojaska, une contrée (imaginaire) à l’est où les mafias règnent, d’ailleurs le père est en prison. Les fils ont dû fuir, risquant la geôle à vie, et ils ne peuvent retourner voir leur mère qui s’ingénie, à chaque appel, à détailler ses maux imaginaires (écrits sur une ardoise à côte du téléphone) pour les appeler à elle. Bourrée à la vidéo lors de la retransmission pour son anniversaire à la réception de ses fils, à New York, Mama envoie foutre tous les invités chics. Les frères sont en colère et, comme l’un de leurs débiteurs réclame un délai, ils mandatent un truand pour incendier son entrepôt en signe d’avertissement ; l’informaticien qui tirait le diable par la queue en a une crise cardiaque. Billy et Nor, qui les avaient suivis dans la maison pour savoir s’ils devaient continuer à chanter ou partir après l’esclandre, entendent par inadvertance l’intimidation au téléphone et, s’ils s’éclipsent sans se faire voir des frères, l’avocat des mafieux les observe.

Ce Charlie est entré dans un engrenage dont il ne peut se dépêtrer sans craindre pour sa vie. Il a eu le tort d’accepter une mission légale pour les Badgett sans se renseigner sur eux puis, de fil en aiguille, a été forcé de recourir aux menaces pour les débiteurs en retard et, lorsqu’il s’agit d’aller jusqu’au meurtre, il se trouve acculé. Il va trouver une ruse pour s’en sortir, suggérée par Sterling qui va ainsi le sauver en même temps que la petite Marissa, son père et sa grand-mère. Et tout ira bien qui finira bien, juste pour Noël, cette fête du renouveau chrétien. Sterling a incarné le rôle du sauveur (sans majuscule) et il est donc digne du Paradis. Mais, dernier trait d’humour, il a pris goût à ce rôle d’aider les gens et il demande à accomplir d’autres missions…

Le scénario gentillet ne s’élève pas au-dessus de celui du Club des Cinq, et la naïveté de la foi du charbonnier fait sourire les non-Yankees. Mais c’est une belle histoire, sentimentale et sans trop de violence qui plaît aux lectrices de MHC. Il semble qu’elle tombe dans le rose bonbon dès qu’elle écrit avec sa fille Carol, élevée sans les épreuves qu’elle-même Mary a connues dans son existence.

Il en a été tiré un film par David Winning en 2002.

Mary et Carol Higgings Clark, Ce soir je veillerai sur toi (He Sees You When You’re Sleeping), 2001, Livre de poche 2003, 255 pages, €7,40

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Guy Georgy, La folle avoine

Guy Georgy est mort il y a tout juste vingt ans, il avait 84 ans. Dans ce livre de souvenirs d’enfance, il raconte comment il est devenu ambassadeur de France dans divers pays de 1959 à 1984 (Congo, Bolivie, Bénin, Libye de Khadafi, Iran de Khomeiny, Algérie), en passant en 1939 par la difficile École nationale de la France d’Outremer – un avatar de l’ENA qui n’existait pas encore.

Le petit Guy est orphelin très tôt, d’un père inconnu et d’une mère morte de la tuberculose à Paris, qui l’avait confié à sa grand-mère. Celle-ci l’a élevé à la ferme, une masure d’une seule pièce avec une cave aux brebis et un grenier à foin très bas, dans un hameau près de La Roque-Gageac en Dordogne. Le gamin vivait en sabots, vêtu de hardes rapiécées, mais il a été heureux. Sa grand-mère, avant son AVC lorsqu’il avait 12 ans, lui racontait les dictons du terroir, le diable et ses suppôts, les loups-garous, les sorciers. Elle était moqueuse et affublait les gens de sobriquets. Elle était chrétienne mais pas bigote, gardant de la païennerie campagnarde de région loin de tout. Lui apprenait de tout, à garder les oies et les brebis, à faire les foins et émonder la vigne.

Guy a été confié au curé dès six ans pour être enfant de chœur, mais c’est surtout son jeune instituteur IIIe République qui l’a poussé aux études, observant sa curiosité et sa vive intelligence. Guy Georgy, sorti de rien, est un parfait exemple de la méritocratie républicaine, à l’égal de Pompidou ou de Camus entre autres. Cette méritocratie est aujourd’hui en panne parce que la République ne croit plus en elle-même, saisie de doutes sur l’éducation des enfants (le pédagogisme), de culpabilité post-coloniale (le woke) et de métissage culturel accéléré (un tiers de la croissance démographique en France est désormais le fait d’enfants d’immigrés).

L’instituteur – celui qui fonde la connaissance – ne prétendait pas au titre ronflant de « professeur » des écoles – celui qui se croit spécialiste d’un savoir. Il avait pour tâche d’administrer la classe et d’intéresser les élèves aux curiosités de la culture : lire, écrire, compter, connaître. Il était plus concret qu’intello, créant par exemple au mur une affiche de mots croisés sur les dates historiques avec, à la rencontre des lignes et des colonnes figurant une date, le nom à retenir (ex. 15 en ligne et 15 en colonne = Marignan). Ou encore en instituant une correspondance hebdomadaire entre les élèves de deux écoles primaires appariés, leur faisant raconter le livre qu’ils étudiaient en cours – ce qui les incitait à lire, leur faisait comprendre en expliquant, les obligeait à écrire et à se faire comprendre correctement. Tout ce que les profs d’aujourd’hui ont délaissé : la lecture, la grammaire, l’orthographe, l’expression.

L’enfant s’éveille à la lecture et celle-ci compense, une fois au collège (obtenu grâce au concours des bourses), la relative solitude d’avoir quitté son terroir et ses copains des bois et des champs. Lire individualise, loin du collectif et de ses pressions. Le lecteur s’identifie aux personnages et vit avec eux des aventures. La multiplicité de ces expériences incite à penser par soi-même, à évaluer les situations, à découvrir des personnalités bien loin de celles qui vous entourent. A l’inverse, l’image et l’émotion omniprésentes sur les réseaux sociaux, où les textes sont remplacés par des émoticons, des onomatopées, voire des injures, désindividualisent. Ils resocialisent en bandes organisées d’entre-soi inconnus, conduisant à des comportements de foule sans plus aucune raison.

Au collège de Sarlat, la vie collective n’est pas facile, faute d’argent pour se payer le cinéma ou le petit train du retour le week-end, et le foot en sabots n’est pas fameux… Mais le jeune Guy est adaptable et convivial, il s’y fait et aime l’étude. Dès sa troisième accomplie, il est même sollicité pour donner des cours particuliers durant les vacances aux enfants d’une famille bourgeoise qui le paye bien. Une fois ses deux bacs et poche, il prépare le concours difficile de l’École nationale de la France d’Outremer, et sa mémoire affinée par les années scolaires lui permet de réussir. Il avait rêvé de l’Oubangui-Chari et d’exotisme depuis qu’il avait lu à 12 ans un mauvais roman d’aventures pour adultes.

Un beau livre de réussite sociale à donner en exemple à ceux qui se plaignent toujours d’être « victimes » – de bâtardise, de discriminations sociales, de matières trop « difficiles », de moyens, de profs pas assez exigeants… En bref : qui rejettent sur les autres, la société, le machisme, l’histoire coloniale leurs propres insuffisances et leur paresse.

Guy Georgy, La folle avoine, J’ai lu 1993, 317 pages, occasion €1,17, e-book Kindle €7,99

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Colette, Julie de Carneilhan

Roman d’amertume, roman de 1941 en pleine Occupation après la défaite, Colette revisite ses rancœurs de divorcée multiple en décidant de faire de la Femme une guerrière. Julie est une aristocrate, une terrienne élevée parmi les animaux (comme l’auteur, élevée dans un village bourguignon) ; elle s’est mariée deux fois, la dernière avec Herbert Espivant, désormais député (comme l’auteur, remariée à Henri de Jouvenel, diplomate, avant de divorcer). Elle a eu une liaison avec son beau-fils Toni, 17 ans (comme l’auteur avec Bertrand, le fils de Jouvenel). Du haut de sa quarantaine, elle garde de tout cela des souvenirs doux et amers.

Désormais indépendante, vivant chichement d’une pension de son premier mari, elle s’ennuie. Elle n’a pour amis que des vulgaires, un Coco Vatard fils de bourgeois qui la courtise et voudrait épouser son chic, et qu’elle prend dans son lit de temps à autre, et deux filles, l’une bête à grands yeux et l’autre qui rit sans penser à rien. Seul son frère aîné Léon (copie du frère de Colette Léo), qui lui ressemble en mâle capable de vivre seul, est pour Julie un ancrage.

Espivant est au plus mal, cardiaque et mal parti à la cinquantaine. Il la fait appeler, elle se rend chez lui, on ne sait pourquoi, peut-être par un reste d’amour. Mais ce n’est pas pour lui assurer une place sur son testament, lui n’a rien, c’est sa nouvelle femme, Marianne, qui a tout. Une fortune industrielle peu mobilisable mais assurée. D’où le piège.

Herbert Espivant va imaginer une façon machiavélique de se débarrasser à la fois de ses deux dernières épouses. Il convoque l’ex en prétextant son mal qui empire pour lui rappeler simplement la reconnaissance de dettes qu’il lui a consentie – sur papier timbré – un jour d’humour noir lors de leur séparation. Si elle l’a conservée, elle peut l’utiliser, Marianne se sentira obligé d’honorer cette dette. Lui récupérera la majorité de la somme, un million, Julie en aura une part, dix pour cent. Puis Herbert divorcera de Marianne, dont il se lasse, ou mourra, mais en ayant bien joué. Quant à Julie, elle sera plus à l’aise.

Les lecteurs ont noté le côté autobiographique de cette « sorte d’espèce de genre de roman », comme l’écrit Colette elle-même dans une lettre à ses amies. Il s’agit bien d’une fiction, même si elle est imaginée sur un canevas personnel. Les différences d’Herbert Espivant avec Henry de Jouvenel sautent aux yeux. La notice de la Pléiade les résume admirablement : « S’il en a le charme et la culture, il lui manque la force de caractère et cette grandeur d’âme que percevaient tous ceux qui côtoyaient l’homme politique » p.1156. Réduire Herbert au séducteur libertin apte au machiavélisme est une façon de se venger d’une séparation difficile d’avec le vrai Henry. L’apparence fragile cache la faiblesse foncière de l’homme, les manières rudes l’égoïsme foncier : Colette poursuit ses récriminations contre l’autre sexe sans en changer une virgule.

Même Toni, l’adolescent qui se sent abandonné, amoureux qui a tenté d’en finir au véronal par désespoir de voir Julie revenir à son père, n’est pas épargné : « Une manière de petit Borgia délicat… C‘est entendu, il est beau. Mais pfff… Tu sais pourtant, à moins que tu ne l’aies oublié, ce que je pense de ces beautés genre statuette italienne… Il doit avoir le bout des tétons lilas, et un petit sexe triste… (…) Je me défends de détourner des garçonnets, que d’ailleurs j’ai en sainte abomination. Je n’aime pas le veau, je n’aime pas l’agneau, ni le chevreau, je n’aime pas l’adolescent » p.277 Pléiade. Hum ! Trop affirmatif pour être vrai… Mais Julie n’est pas Colette, pas plus que Toni n’est Bertrand, qu’on se le dise.

Marianne vient voir Julie pour la dette et lui laisse une enveloppe de la part de Bertrand – celle qui contient les dix pour cent. Cet affrontement entre deux rivales permet de montrer l’ambiguïté des sentiments de part et d’autre. Aimer le même homme, c’est être jalouse de cette faiblesse et admirative en même temps de ce qu’il a trouvé en l’autre, se respecter en tant que femme face aux hommes et devenir presque complices, en tout cas se comprendre.

Pour Julie, la vraie femme est elle-même, indépendante en esprit. « Elle se sentait au meilleur moment d’un état dont la solitude morale l’avait, depuis un long temps, dépossédée, et réintégrait un milieu où se goûte des plaisirs vifs et simples, où la femme, objet de la rivalité des hommes, porte aisément leurs soupçons, entend leurs injures, succombe sous divers assauts et leur tient tête avec outrecuidance » p.275.

Mais, lassée de sa solitude parisienne avec ses « petits copains » sans envergure, ses intrigues des amours mortes, Julie va céder à son penchant pour la nature, magie de son enfance, et ainsi retourner à la terre. Elle suit à l’aube son frère qui a tout vendu, des poneys aux cochons, avant de regagner au trot de sa jument le domaine ancestral de Carneilhan, où le vieux père s’échine à élever encore quelques chevaux que la guerre imminente va sans doute réquisitionner.

Cette façon de considérer les élites corrompues et la ville délétère a beaucoup plu aux lecteurs pétainistes de l’an 41, qui y trouvaient un roman en faveur de leur idéologie. Comme cette façon de concevoir le monde revient, qu’on se le lise !

Colette, Julie de Carneilhan, 1941, Folio 1982 occasion, ou Livre de poche 1970, occasion €3,00, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Toi ma patrie, solitude ! dit Nietzsche

La solitude n’est pas l’abandon, c’est cela que Zarathoustra a appris, « parmi les hommes il sera toujours sauvage et étranger. » La personnalité qui pense par elle-même et accomplit sa propre volonté est « plus abandonnée dans la multitude » – car la multitude est jalouse et venimeuse de toute différence. La masse veut le conforme, le « je suis d’accord » des réseaux sociaux, la quiétude de ne pas avoir à débattre et à défendre une position – ce serait trop d’efforts.

Ainsi la démocratie est un effort, qui exige le débat et les arguments ; ainsi la démocratie se dévoie en démagogie, comme Aristote l’a montré il y a plus de deux millénaires, car les gens préfèrent la facilité des émotions à la logique de la raison – cela demande moins d’effort, il suffit de dire « moi je crois que » sans avoir à s’en justifier. C’est ainsi que les réseaux sociaux exècrent le débat, en témoignent presque tous les commentaires qui adulent par un « j’aime » indigent ou contestent de façon virulente sans donner un seul argument.

Dans la solitude, Zarathoustra peut tout dire et tout penser, il n’a pas besoin de s’en justifier. Là il se ressource : « tout est ouvert et rayonnant chez toi. (…) Ici toutes les paroles et toutes les portes de l’être s’ouvrent à moi : tout ce qui est veut s’exprimer ici, et tout ce qui devient veut apprendre de moi à parler. »

A l’inverse, chez les hommes, « toute parole est vaine. La meilleure sagesse, c’est d’oublier et de passer. » Car chacun n’écoute que soi, son oreille ne s’ouvre que pour ses convictions, il ferme son esprit à toute contradiction – qui demanderait un effort à penser et à débattre. « Celui qui voudrait tout comprendre chez les hommes devrait tout attaquer. »

Chacun reste tel qu’il est une fois pour toutes, sans s’être choisi, juste en suiveur de la bande, de la masse, des foules. Il « est d’accord », bien au chaud dans le nid commun de la bêtise et de l’ignorance, mais content de lui. « Là-bas [chez les hommes], tout parle et rien n’est entendu. (…) Tout parle chez eux et plus personne ne sait comprendre. (…) Tout parle, rien ne réussit et ne s’achève plus. (…) Tout est délayé en mots. (…) Tout est trahi. » Nietzsche n’est pas tendre pour l’opinion commune, la doxa, le conformisme, le ce-qui-doit-se-penser. Le blabla n’est qu’un prétexte à exister, pas un message qu’il faut comprendre ; la com’ remplace l’argumentaire, l’image l’exposé. Il s’agit de séduire, pas de convaincre.

Nietzsche/Zarathoustra ont été trop humains. « Les ménagements et la pitié ont toujours été mon plus grand danger, et tous les êtres humains veulent être ménagés et pris en pitié. » Mais les ménagements ne sont pas de mise devant les monstres, les terroristes et les dictateurs. Comment « ménager » et « prendre en pitié » les bourreaux du Hamas lorsqu’ils égorgent des civils chez eux ? Si l’on comprend « la résistance » des humiliés palestiniens sans État, à cause d’Israël et de son gouvernement proto-fasciste d’extrême-droite religieuse, dirigé par un démagogue qui ne songe qu’à sauver sa tête des accusations de corruption, cette « résistance » ne justifie pas d’aller égorger des civils, y compris des enfants, dans leur maison (et de s’en vanter en vidéo!). Elle ne justifie que le combat de l’occupant, les armes à la main. Pas de ménagement pour appeler un chat un chat et un terroriste du Hamas un terroriste. Pas de pitié non plus à avoir pour un Poutine qui se pose en successeur des nazis, fort de la « supériorité » de la « civilisation russe » dont l’État devrait imposer sa loi à son environnement proche : il n’est pas un « patriote » comme le croient les cons, mais un parrain de mafia qui asservi son pays à sa loi du milieu avec la brutalité d’un kaguébiste. Écoutez l’émission Commentaires du 11 novembre 2023 sur Radio Classique.

« J’étais assis parmi eux [les hommes], déguisé, prêt à me méconnaître pour les supporter. (…) Dans ma folie, je les ménageais plus que moi-même ». Or il ne faut pas, ce n’est pas leur rendre service que de les conforter dans leur bêtise, leur ignorance et leurs illusions. Plus dure sera la chute – comme après Munich – et les lendemains seront pires que ce qui pourrait être aujourd’hui. « C’est surtout ceux qui s’appelaient ‘les bons’ qui m’ont paru les mouches les plus venimeuses : ils piquent en toute innocence ; ils mentent en toute innocence. » Persuadés de détenir la Vérité et de faire le Bien, les moralistes ignorent tout ce qui les conteste et ne peuvent être « justes ». Parce que la justice est une balance qui pèse les arguments pour et contre, pas une information gratuite qui impose sa croyance. « Car la bêtise des bons est insondable », n’hésite pas à dire Nietzsche en toute clarté.

Pas de pitié, car « la pitié enseigne à mentir à quiconque vit parmi les bons », pour ne pas faire de peine, ne pas révéler le mensonge, détruire les illusions consolatrices.

Alors, oui ! La solitude est la meilleure des ressources pour se retrouver soi-même loin des miasmes humains qui feraient douter de soi, de la lucidité nécessaire à toute action et de la vérité des choses. Être parmi les humains, c’est vouloir se les concilier, abandonner le principal au profit de l’accord, troquer le vrai pour l’illusion.

La lecture de Zarathoustra reste une école de santé mentale et les événements le prouvent tous le jours.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Mary Higgins Clark, Douce nuit

C’est un conte de Noël. Un conte policier avec un enlèvement d’enfant, et un conte catholique où la prière et saint Christophe sauvent le gamin, comme le saint a porté le Christ. Tout pour faire une belle histoire, avec du sentiment et un peu de suspense, même si la lectrice (majoritaire chez MHC) « sait » que ce sera une happy end. Malgré cela, la mayonnaise prend et le savoir-faire de la narration envoûte ; la nuit est douce à consommer le livre.

« C’était la veille de Noël à New York » est la première phrase. Catherine, une mère gourde, toujours à « oublier », à craindre et en général à penser à autre chose qu’à l’instant présent, emmène ses deux fils, Michael et Brian, 10 et 7 ans, voir les vitrines de la Cinquième avenue et le sapin illuminé. Un violoniste de rue chante Douce nuit et la gourde saisit son portefeuille trop garni – car elle a « oublié » de laisser la liasse de dollars à la maison – pour donner un billet à chacun des enfants afin de donner au musicien. Michael y va, Brian tarde. Il s’aperçoit que sa gourde de mère a laissé tomber le portefeuille à côté de son sac, toujours ailleurs, jamais à ce qu’elle fait.

Et une femme le ramasse, hésite et part avec. C’est une pauvre, elle en a besoin, mais a un peu honte quand même pour la morale. Brian la suit car il veut surtout récupérer la médaille de saint Christophe, grosse comme une pièce de 1 $ et suspendue au bout d’une chaîne, qui a sauvé son grand-père d’une balle allemande durant la Seconde guerre mondiale. Granny l’a donnée à maman pour quelle la porte à son mari qui est son fils, hospitalisé pour une grave opération. Elle « croit » qu’elle peut le sauver, elle a la foi et Brian veut partager la même.

Le petit garçon de 7 ans disparaît donc en suivant Cally qui revient chez elle. Un minuscule appartement miteux où elle vit avec sa fille de 4 ans, venant tout juste de sortir de prison pour avoir aidé son vaurien de frère Jimmy à fuir la police. Or le vaurien s’est évadé le jour même, blessant à mort un gardien. Il compte une fois de plus sur sa sœur pour lui donner des vêtements civils et quelque argent. Brian est là au mauvais moment.

Alors qu’il écoute à la porte, Jimmy l’entend, l’attrape et le menace. Il apprend par le gamin que Cally a un portefeuille bien garni qui ne lui appartient pas et s’en empare. En tombant, la bourse laisse échapper la médaille que Brian accapare pour se la passer au cou sous son pull, directement sur sa poitrine. Jimmy l’emmène avec lui comme otage pour museler sa sœur, l’avertissant que, si elle prévient la police qu’il est passé, il tuera le gamin d’une balle dans la tête.

Et la cavale commence pour Jimmy et Brian, et le calvaire commence pour la maman et Michael. Après avoir claironné qu’il voulait joindre le Mexique, Jimmy part naturellement vers le Canada, plus proche. Il vole une voiture à des bobos insouciants. Brian a peur mais se dit que s’il parvient à se jeter par la portière… Sauf qu’il y a de la neige et que les voitures mal conduites font des tête à queue. Jimmy conduit bien, il a bricolé des voitures dès l’âge de 12 ans, et sa manœuvre empêche Brian de mettre son dessein à exécution.

Il faudra des heures avant que Cally ne se décide enfin à appeler l’inspecteur de police qu’elle connaît pour lui révéler où va Jimmy et qu’il a pris avec lui le gamin disparu, recherché partout à la télé. Elle cède à l’émotion de la gourde, pardon, de la mère, qui n’a rien surveillé, rien vu, rien pensé. Elle ne fait que culpabiliser et pleurer. C’en est écœurant. A croire que seul le père hospitalisé est l’élément stable de la famille et que sa femme est une incapable de naissance. Michael, 11 ans, est comme son père, il guide sa mère devant les médias de façon raisonnable pour un garçon de son âge.

Après moult péripéties de savoir qui a vu qui et quand, du shérif local astucieux et des supérieurs pas idiots, tout se terminera par un doux carambolage et Brian sera sauvé. Non sans avoir provoqué lui-même l’accident en balançant la fameuse médaille de saint Christophe dans l’œil du ravisseur, s’aidant afin que le Ciel l’aide. C’est mignon, édifiant, catholique. On applaudit le gamin de 7 ans qu’on serait fier d’avoir comme fils.

Un roman qui se lit bien, malgré la niaiserie de la mère. Dans le froid glacial de l’hiver new-yorkais, l’espoir demeure dans l’église illuminée et pleine de monde en prières. Un polar de la foi, un policier de Noël.

Mary Higgins Clark, Douce nuit (Silent Night), 1995, Livre de poche 2004, 187 pages, €7,70, e-book Kindle6,49

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Souvenirs, souvenirs, 20 chansons françaises au piano

Les versions instrumentales de vingt chansons françaises célèbres du XXe siècle par un pianiste libanais. L’objectif est de faire des ces pièces musicales des œuvres à part entière, hors les paroles chantées. Avec une préface de Miche Brel, l’épouse de feu Jacques.

Vous pourrez trouver une Lucienne Delyle (Mon amant de saint Jean), une Mouloudji (La complainte de la Butte), une Lucienne Boyer (Parlez-moi d’amour),une Piaf (Sous le ciel de Paris), une Aznavour (Emmenez-moi), une Fréhel (La java bleue), deux Trenet, deux Brel, deux Montand, deux Duteil, trois Barbara, trois Brassens. Les plus connues.

A chaque page les paroles, la partition et un commentaire sur l’origine de la chanson.

Ainsi Charles Trenet a-t-il écrit La mer en vingt minutes à peine, Brel a dédié Ne me quitte pas à la lâcheté des hommes – « un con et un raté »-, Mon amant de saint Jean a été repris par Truffaut dans Le dernier métro, Les copains d’abord de Brassens pour le film d’Yves Robert, Mouloudji pour le film French cancan de Jean Renoir, Prendre un enfant par la main d’Yves Duteil pour ses propres petits en vacances au Portugal dont la fille de 13 ans doit être consolée, La chasse aux papillons de Brassens inspirée d’un poème de Goethe, Mon enfance de Barbara à la suite de sa jeunesse juive dans un pays collabo – « la guerre nous avait jeté là / d’autres furent moins heureux, je crois, / au temps joli de leur enfance » – avant Göttingen, l’émotion de ces étudiants allemands si gentils avec elle – en 1964…

La chanson, c’est avant tout l’émotion, ce pourquoi elle est si populaire. Un album de souvenirs – en musique.

Souvenirs, souvenirs, 20 chansons françaises au piano avec CD et QR code MP3 à télécharger, texte Marianne Vourch, pianiste Abdel Rahman El Bacha, Éditions Villanelle 2023 www.editions-villanelle.com 44 pages, €24,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Socotra, des dragonniers et des hommes

Socotra est un archipel du golfe d’Aden, au large de la Somalie et du Yémen. « En raison de sa biodiversité et de la présence de quelque 700 espèces uniques au monde, elle est inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco au sein de l’archipel de Socotra et a été déclarée réserve de biosphère en 2003 par l’Unesco », écrivent les Wikipèdes. Alexandre (le Grand) y serait passé avant la marine soviétique, et ses habitants, outre force serpents, gros lézards et tortues, seraient composés de métis de Grecs, d’Arabes et d’Indiens.

L’île est un joyau de la biodiversité végétale et animale, voire humaine. Plus de 700 espèces endémiques dont 37 % de plantes qu’on ne trouve nulle part ailleurs sur la planète. Dont les fameux dragonniers – qui sont des arbres – élagués par les cyclones violents dus aux perturbations du climat, asséchés par le réchauffement, abattus pour servir de chauffage à ses quelques 43 000 habitants en raison de l’envol du prix du gaz dû à la guerre sale de Poutine, et dévorés par les dents voraces des chèvres. Son houppier en forme de parasol dense recouvre une sève rouge comme le sang d’un dragon, d’où son nom.

Certains des quelques 28 000 arbres de la dernière forêt de dragonniers sur les plateaux montagneux de Dixam ont près de mille ans. Draceana cinnabari est classé comme « vulnérable » sur la Liste rouge des espèces menacées,

Benoît met en images ces arbres majestueux dans un somptueux noir et blanc dramatique – brumes sur les arbres et dents éclatantes des enfants -, tandis que Cécile évoque les liens de l’homme et des arbres dans de très courts poèmes délicats. Car il faut « vivre poétiquement le monde », rappelle Hölderlin selon l’un des préfaciers Vincent Munier.

Un livre à offrir pour la planète, à la fête de la Naissance millénaire, reprise en Noël chez les chrétiens.

Les droits d’auteur du livre seront reversés à l’association Socotra dragon blood tree, mobilisée pour la protection du dragonnier.

Socotra, des dragonniers et des hommes, photos Benoît Palunsinski, textes Cécile Palunsinski, introduction de Mohammed Jumeh, ambassadeur du Yémen auprès de l’Unesco, édition en français, anglais et arabe Melrakki 2023 – avec le soutien de la Région Bourgogne-Franche Comté, 150 pages, €42,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Colette, Journal à rebours

Comme toujours, il s’agit de « la croûte » (Colette dixit). En 1940 la débâcle, l’éditeur juif fermé, Paris rationné. Il faut écrire pour manger, d’où cette parution fourre-tout, recueil d’articles déjà publiés dans les journaux et revues de 1935 à 1940. Colette les toilette, les rend présentables à la littérature, mais il y a peu de neuf, surtout des choses vues et des reportages remaniés.

Le terme même de « journal à rebours » est un mensonge : le livre n’a rien d’un journal, et l’ordre des textes n’est pas chronologique. Il y a au contraire de tout dans ce recueil.

Huit textes écrits durant l’Exode, fin juin 40 ouvrent le livre, mais la guerre reste lointaine, abstraite, sans informations. Comme si les généraux stupides et le gouvernement inepte n’étaient pour rien dans la débâcle ; comme si l’événement n’était vécu qu’à la terre, à ras de terre, seulement au présent atterrant. On parle des hirondelles, d’un « poète » de 13 ans paysan qui aime la solitude, des ruines, de la fièvre, des Parisiens qui ont faim… de livres – absents des campagnes (arriérées).

Oum-el-Hassem chronique un procès de putain au Maroc en novembre 1938 pour Paris-Soir. La maquerelle dans la quarantaine a tué une pensionnaire et affamé quatre autres, dont un adolescent de 13 ans. C’est qu’elle a été élevée à la dure et ne voit pas pourquoi quelques coups et un peu de jeûne ne serviraient pas à la discipline de ses putes. Elle a toujours aimé les militaires – donc français – et croit ainsi mériter. Le procès, dans les règles, dit tout de ce décalage horreurs.

La suite est disparate, un texte sur l’automne, saison préférée ; un salon en 1900, une comparaison avec sa mère Sido, la chaufferette, le cœur des bêtes, le petit chat retrouvé (par sa mère chatte toute fière), les papillons collectionnés par les grands frères, un hymne au « plein air » des clochards de Paris.

Enfin la Provence, six textes parus dans le Journal en 1935, recyclés en conclusion du recueil. De jolis textes d’ailleurs, améliorés par la publication en « œuvre ». L’auteur dit le mistral et le froid d’hiver en Provence – contrairement au mythe. Elle dit les nuits de lune et les « petits passants » touristes l’été, « les fillettes qui, d’un ruban froncé au milieu, noué dans le dos, se font un corsage, et leurs compagnons demi-nus » p.195 Pléiade. Gageons qu’il faut lire les jeunes filles et un foulard assez large pour cacher les seins, la chemise bien ouverte pour les garçons et pas le torse nu – car la sensuelle Colette aime à jouer de l’ambiguïté pour émoustiller ses lecteurs. Elle dit aussi les campeurs : un Anglais, un jeune couple, des boy-scouts – « une poignée de garçonnets guidés par deux chefs adolescents » p.197 – la relève du matin qu’appelle Pétain en 40. Et deux vendeurs d’huile d’olive en camion, la débrouille. Au fond toute la jeunesse bien vivante. Et puis le commerce des marchés colorés, la couleuvre qui veut obstinément remonter sur la table, la tchatche, les plaisirs.

La vie qui va et continue, malgré la guerre, la défaite, l’Occupation – la résignation pour des années.

Colette, Journal à rebours, 1941, Fayard 2004, 198 pages €16,00 e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Nathalie Ganem, Rendez-vous à l’Élysée

La France, nation de commandement disent les historiens. Et quoi de mieux que Napoléon 1er pour l’incarner ? Mais, en 1815 à Waterloo, « morne plaine », les armées impériales sont vaincues par une coalition de l’Europe entière, sous la houlette des Anglais. Et non sans quelques trahisons côté français… Car des collabos, il y en a toujours eu, il y en aura toujours. Par jalousie, envie, ressentiment – tous ces beaux sentiments de la Morale du Bien qui excuse tout, n’est-ce pas ?

La pièce de théâtre en trois actes de Nathalie Ganem met en scène le nœud de l’histoire. Napoléon 1er, vaincu après les Cent jours, revient à l’Élysée plutôt que de rester parmi son armée. Il se croit la France, comme d’autres avant et après lui. Démesure de l’orgueil : si les Français lors du retour de l’île d’Elbe l’ont acclamé sur la route, c’était parce qu’ils en avaient assez du « roi » sempiternel et du vieux Louis XVIII réactionnaire. La Révolution était passée et l’empereur, malgré tout, l’incarnait. Mais aussi, suggère Fouché, ministre de la Police, parce qu’ils avaient peur de l’armée.

Sauf qu’ils en ont désormais assez des batailles incessantes contre le monde entier, de croire avoir raison contre tous et de la saignée d’un million d’hommes sur 30 millions d’habitants à l’époque, qui allait affaiblir la France durablement face à la future Allemagne. Assez de guerres et de conquêtes, enfin la paix ! C’est ce que Napoléon n’a pas compris. Il espère l’union nationale mais les Chambres ne sont pas prêtes à le lui accorder, car le peuple qui vote n’est plus prêt à le suivre.

La mobilisation générale finit par fatiguer la jeunesse ; l’enthousiasme des passions n’a qu’un temps. Un temps court. Sur le temps long, ce qui importe est la paix, la vie paisible au travail, la prospérité, la famille et les enfants. Choc entre la gloire et la durée, entre la jeunesse et la maturité, entre la guerre et la paix (Tolstoï s’y essayera dans une œuvre célèbre). Le peuple choisit plutôt une vie longue et terne à une vie courte et brillante. Le peuple n’est pas Achille.

Fouché, fait duc d’Otrante en 1809, a manigancé l’abdication car il sent le peuple et suit tous les méandres de la chose du peuple, la république, par goût de la survie. Il a été et sera de tous les régimes et réchappera à tous. Joseph Fouché, né en 1759 en Bretagne et fils de matelot devenu capitaine, ami de Robespierre et franc-maçon, mitrailleur au canon des contre-révolutionnaires à Lyon (la guillotine allait trop lentement), est ministre de la Police sous le Directoire, le Consulat, l’Empire et la Seconde Restauration. Après l’abdication de Napoléon 1er en faveur de son fils Napoléon II (qui n’a que 5 ans), Fouché devient président du gouvernement provisoire et négocie avec l’Angleterre. Il remet sur le trône Louis XVIII et devient son ministre de la Police. Mais il a voté la mort de Louis XVI et finit par être rattrapé par son passé. Il mourra en exil en 1820 et brûlera ses archives, laissant des Mémoires arrangées.

Napoléon envisageait en 1815 un second coup d’État pour dissoudre les Chambres et instaurer une dictature temporaire en levant une nouvelle armée de 150 000 hommes. Mais à quel prix ? La France est exsangue et une guerre civile en plus de la guerre européenne la mettrait à genoux. Mieux vaut négocier avec l’ennemi avant d’être dominé (ce que tentera Pétain en 40).

Pour éviter l’affrontement de deux mâles dominants, l’autrice ajoute en féministe Hortense de Beauharnais, fille adoptive de Napoléon, qui lui conseille de négocier avec sa belle-famille de l’empire d’Autriche. Ce que le petit Corse parvenu refuse, comme de bien entendu. Sa femme et son fils sont réfugiés à Vienne, ils y restent.

Telle est l’histoire en trois actes du douloureux passage à la modernité. Elle est incarnée par le brillant dictateur et par le machiavélique ministre, chacun jouant son rôle, le premier de gloire et d’étendre les Lumières, le second de prospérité et des nécessaires adaptations. Hortense joue la Femme, celle qui incarne les valeurs de la famille et de la continuité. Mais ni l’un ni l’autre ne l’écoutent vraiment.

Cette pièce est un peu la suite du Souper, dont Édouard Molinaro a tiré un film d’une pièce de Jean-Claude Brisville qui met en scène Joseph Fouché et Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord en 1815 sur le retour du roi.

Plusieurs représentations ont lieu à Paris, au théâtre de Nesle, 8 rue de Nesle dans le 6ème, les vendredis et samedis, du 2 décembre 2023 au 209 janvier 2024. Elles sont jouées par les acteurs Benjamin Arba, Sarah Denys, et en alternance, Blaise Le Boulanger et Jean-Charles Garcia, mise en en scène de Nathalie Ganem. Durée 1h20, prix €22.00, tarif réduit étudiants et ayant-droits, €16.00

Nathalie Ganem, Rendez-vous à l’Élysée, 2023, L’Harmattan Théâtres, 73 pages, €11,00

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Laissez tomber les croyants, dit Nietzsche

La jeunesse passe et, avec elle, son innocence ; la fatigue vieillit les jeunes et les rend « vulgaires et nonchalants » ; elle les rend surtout « pieux » – par lâcheté devant la vie. « Ils sont fatigués de la connaissance, et maintenant ils calomnient même leur bravoure du matin. »

La jeunesse pour Nietzsche est la vie dans toute son énergie, qui se bande vers le soleil et fait danser ses pieds, qui fait pétiller son esprit et attise sa curiosité. « Le rire lui faisait signe dans ma sagesse », déclare Zarathoustra. Mais la liberté demande du courage, elle est un fardeau – il est plus facile de se soumettre à un gourou, à un parti, à une morale – à un dieu. On sera ainsi confortablement installé – « nonchalant » -, parmi les autres médiocres – « vulgaire » -, sûr de son dogme – « pieux ». Tous les mots sont à soupeser, dans une phrase de Nietzsche.

« Hélas ! Ils sont toujours peu nombreux, ceux dont le cœur garde longtemps son courage et son impétuosité ; et c’est dans ce petit nombre que l’esprit demeure persévérant. Mais le reste est lâcheté. Le reste : c’est toujours le plus grand nombre, ce sont les quotidiens et les superflus, ceux qui sont de trop. – Tous ceux-là sont lâches ! » De rares êtres ont la force et le courage de regarder la vie en face, la cruauté de la connaissance, les responsabilités de la liberté. Le plus grand nombre vivra sa petite vie pépère, râleuse et sans futur – par sa faute.

Zarathoustra a rencontré successivement « des cadavres et des baladins » – autrement dit des dépourvus d’esprit et des esprits faibles et volages. Puis des croyants : « beaucoup d’amour, beaucoup de folie, beaucoup de vénération enfantine » ; en bref des faibles qui suivent sans savoir mais par affect. Les vrais disciples sont rares, ceux qui font leur miel et se trouvent eux-mêmes, ceux qui apprennent à penser par eux-mêmes et qui quittent leur maître Zarathoustra quand le temps est venu de voler de leurs propres ailes.

Les croyants ne sont pas utiles au philosophe, ils sont velléitaires, ils ne « peuvent » pas. « Si ces croyants pouvaient autrement, ils voudraient aussi autrement. Ce qui n’est qu’à demi entame tout ce qui est entier. Quand les feuilles se fanent, pourquoi se plaindrait-on ? Laisse-les aller, laisse-les tomber, ô Zarathoustra, et ne te plains pas ! »

Ces croyants repentis « sont redevenus pieux », ils ont rejoint la doxa chrétienne, se sont soumis à la moraline sociale et au Dieu tonnant. Ce Dieu qui veut être le seul Dieu – faisant éclater de rire toutes les divinités. « Un dieu jaloux s’est oublié à ce point ». « Alors tous les dieux ont pouffé et se sont écriés en branlant sur leur siège : ‘N’est-ce pas là précisément la divinité, qu’il y ait des dieux, qu’il n’y ait pas un Dieu ? » Le sacré est un sentiment humain vénérable, selon Nietzsche ; l’obéissance à un seul Dogme, soi-disant transmis par une abstraction d’Être suprême est une imposture. Respect pour l’arbre et la source, ou pour la montagne et le vent. Aucun respect pour la prétention à régenter le monde et les humains par des textes écrits une fois pour toutes par une Projection paternelle éternelle.

Aussi, « c’est une honte de prier ! » s’écrit Zarathoustra. « Tu le sais bien : le lâche démon en toi qui aime à joindre les mains ou à croiser les bras et qui désire une vie plus facile : – ce lâche démon te dit : ‘Il existe un Dieu !’ Mais ce faisant tu es de ceux qui craignent la lumière, de ceux que la lumière inquiète. » Mieux vaut le brouillard de l’obscurantisme que la clarté de la vérité, pense Zarathoustra des pieux, car la vérité fait mal, comme un scalpel, alors que le brouillard fait illusion, console de la réalité par son embellissement factice.

« Car partout je sens de petites communautés cachées, et partout où il y a des réduits, il y a de nouveaux bigots avec l’odeur des bigots. Ils se mettent ensemble pendant des soirées entières et ils se disent : ‘Laissez-nous devenir pareil à de petits enfants et dire ‘bon dieu !’ » Et Nietzsche d’égrener tous les pièges des truqueurs et manipulateurs des âmes, pour les soumettre à leur dieu : la morale, le parti, la patrie, la religion. Ces petites âmes ne voient pas grand, ce pourquoi elles se mettent en petits comités, avec des pensées étroites, s’en remettant innocemment à ce Père éternel qui leur dira quoi faire, les enrobera d’un voile de Maya et les consolera en leur promettant l’Au-delà.

Ce sont des « araignées » à l’affût de proies croyantes, des « pêcheurs à la ligne au bord des marécages » – les bas-fonds de la société ; ou des harpistes « chez un auteur de chansonnettes » pour embobiner « des petites jeunes femmes » – groupies midinettes toujours prêtes à croire n’importe quoi pour voir le loup ; ou « un sage à moitié détraqué » qui invoque les esprits – faute d’en avoir un à lui ; ou « un vieux musicien, roué et charlatant, à qui les vents pleureurs ont enseigné la lamentation des tons » – on ne peut que penser à Wagner, l’idole des romantiques nationalistes du temps de Nietzsche ; ou encore des « veilleurs de nuit » pour « réveiller de vieilles choses endormies depuis longtemps » – les vieilles terreurs, les mythes profonds, les fantasmes moraux ou politiques, dont Dieu est l’avatar suprême.

« Il est trop vieux, dit un veilleur de Dieu le Père. Il ne s’occupe plus du tout de ses enfants ». « A-t-il donc des enfants ? Personne ne peut le démontrer s’il ne le démontre lui-même ! (…) Il a du mal à démontrer. Il tient beaucoup à ce qu’on croie en lui. – Oui ! Oui ! La foi le sauve, la foi en lui-même. C’est l’habitude des vieilles gens ! » Autrement dit, Dieu n’existe que parce que l’on croit en lui. Il ne fait rien de concret pour ceux qu’il appelle « ses enfants », il ne démontre rien par la raison, il exige seulement de la foi. En un siècle qui a vu l’essor de la science, la foi recule, devient archaïque. « Le temps n’est-il pas depuis longtemps passé, même pour de tels doutes ? Qui aurait le droit de réveiller dans leur sommeil d’aussi vieilles choses ennemies de la lumière ? Il y a longtemps que c’en est fini des dieux anciens. »

Le chapitre est intitulé « Des transfuges », et ce sont bien ces êtres jeunes et pleins d’énergie, de volonté pour la puissance, qui ont déserté comme des soldats trop lâches et sont passés à l’ennemi, se ralliant à la morale commune, à l’opinion commune, au politiquement correct, à la religion consolatrice. Ceux-là ne seront plus eux-mêmes mais seront agis par le regard des autres, les normes sociales, le ce-qui-peut-se-dire, les dogmes de la croyance. Ils ne seront pas libres mais égaux, pas fraternels mais soumis aux mêmes maîtres, pas éclairés ni savants mais ignorants et incultes.

C’est le grand nombre. Tant pis pour eux. La liberté nietzschéenne n’est pas faite pour la masse ;

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Henning Mankell, Les chiens de Riga

Second roman policier de la série Kurt Wallander par un auteur suédois décédé du cancer en 2015 à 67 ans, cet opus a toutes les caractéristiques de l’auteur et de son personnage : le pessimisme, la dépression, l’impression d’un monde qui se délite. C’est que la Suède, au début des années 1990, est encore cet État provincial, conservateur, content de son modèle social et de sa neutralité géopolitique. Elle n’est pas encore gangrenée d’immigrés musulmans qui importent leur djihad, ni menacée par son voisin impérialiste Poutine. Au fond, la Suède et les Suédois s’isolent du monde et sont contents d’eux.

Alors, lorsqu’un canot pneumatique s’échoue sur la côte avec deux cadavres à bord, c’est un événement. Surtout que les cadavres sont ceux d’hommes jeunes, vêtus richement et tués par balle après tortures. Le canot s’avère provenir d’une fabrication yougoslave, largement utilisée sur les cargos du bloc de l’Est. Ces hommes seraient donc venus des rivages prosoviétiques, peut-être des pays baltes où la contrebande fleurit avec la Suède.

L’URSS s’effondre en cette année 1991 et les pays satellites n’ont qu’une hâte, s’émanciper du « grand frère » soviétique. Bien avant la propagande mensongère de Poutine, qui accuse les autres de pratiquer les horreurs qu’il pratique avant eux, les pays baltes sont « comme des provinces coloniales » p.136. C’est dit en toutes lettres en 1991 dans le roman, et c’était dans les paroles de l’époque. Il n’y a que les aveuglés de l’idéologie extrémiste de droite, les intellos qui se prennent pour des historiens, comme Zemmour, pour « croire » le dictateur mongol, au mépris des faits historiques.

Wallender, chargé de l’enquête, se voit adjoindre rapidement un major venu de Riga en Lettonie, d’où les deux morts sont originaires. Enquête bouclée ? Pas si sûr. Il est appelé en Lettonie quelques jours après le rapatriement des corps et le départ du major Liepa pour compléments, sur la requête de Riga. Là, deux commandants de police lui apprennent que le major Liepa a été assassiné, ce qui pourrait avoir un lien avec ce qu’il avait découvert en Suède. Car c’est la pratique habituelle des services de force (KGB, police, armée) d’éliminer les gens qui dérangent.

Kurt Wallender ne sait pas trop ce qu’il fait là et comment il peut aider. Le major ne lui a dit que des généralités, mais il a compris que le régime soviétique, dans les pays baltes comme dans tout l’empire, était une alliance étroite des services de force avec les mafias criminelles. Il y a longtemps que « l’Etat » n’est plus régi par le droit mais par le bon vouloir des parrains qui se tiennent et se surveillent mutuellement – et c’est plus que jamais le cas aujourd’hui, où l’idéologie communiste est passée dans les poubelles de l’Histoire. La Lettonie veut s’en émanciper, mais les Bérets noirs russes ont tiré sur la tour de télévision et le Parlement en janvier 1991, juste avant la chute de l’URSS, réprimant toute velléité d’indépendance. Une guerre sourde fait rage entre les pro et les anti soviétiques et le major Liepa a été pris entre les deux.

C’est ce que comprend laborieusement Wallender, trop provincial pour la géopolitique et trop dépressif pour l’histoire qui se fait. Le lecteur touche ainsi les limites du personnage, qui deviendra plus allant dans les enquêtes suivantes. Mais là, tout est gris : le ciel, l’atmosphère, les gens, le régime, la Scanie même. Son père ne sait pas pourquoi Kurt a voulu devenir flic et le lui reproche sans cesse, tout comme il peint obsessionnellement le même paysage suédois avec coucher de soleil, avec parfois un coq de bruyère dans un coin. Son chef Björk chercher toujours à se couvrir, son adjoint Martinsson toujours à agir. Wallender boit trop de café, supporte de plus en plus mal les cuites, s’entend encore moins avec sa fille partie à Stockholm, et se demande s’il ne devrait pas démissionner pour prendre le poste de chef de la sécurité dans une boite provinciale.

Mais la résistance de groupes lettons l’entraîne malgré lui. Il veut savoir ce qui est arrivé au major Liepa ; la femme du major lui donne des rendez-vous secrets dans une Riga grise, où il doit semer ses surveillants. Un document dans lequel le major résumait ses enquêtes sur la mafia et les services doit bien être caché quelque part, il faut le trouver. D’autant que Wallender cherche moins à savoir qu’il ne tombe amoureux de l’épouse, Baiba Liepa.

Malgré l’atmosphère crépusculaire du héros, des personnages, et l’ambiance de fin du monde soviétique, il y a quelques séquences d’action assez prenantes, entrecoupées de séances de réflexions intéressantes. L’enquête progresse, tout se dévoile, non sans un ultime retournement.

Henning Mankell, Les chiens de Riga (Undarna i Riga), 1992, Points policier Seuil 2004, 336 pages, €8,50, e-book Kindle €7,99, livre audio gratuit avec l’offre d’essai Audible

Les autres romans policiers d’Henning Mankell déjà chroniqués sur ce blog

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Martin Fahlen, Le tableau de Savery

Un médecin suédois à la retraite évoque un tableau du flamand Roelandt Savery, Paysage de montagne avec animaux, peint en 1608. Il est en effet toute son enfance. Il l’a eu en face de lui dans la salle à manger, quand il était petit. Il s’y perdait lorsqu’il était réprimandé, oublieux du réel pour se plonger dans l’artificiel de l’art.

Car cet opuscule sans prétention est « un livre sur l’art, et la connaissance, mais aussi sur l’enfance et le temps qui passe ». Un « texte qui tente de redonner vie à la mémoire de Roelandt Savery, lui qui ne figure pas dans l’Encyclopédie nationale de Suède » p.83. Savery en madeleine de Proust ? Mieux, un éducateur : « l’œuvre a formé mon goût pour les beaux-arts, le bel ouvrage » p.9. L’auteur va donc s’efforcer de « suivre le destin d’un tableau comme si cette recherche devait pénétrer l’œuvre elle-même, élargie, plus proche et compréhensible » p.13. Cette quête est aussi la sienne.

Six chapitres sur le peintre né à Courtrai, le contexte de l’époque et l’empereur du saint-empire romain germanique Rodolphe II de Habsbourg à Prague, petit-fils de Charles Quint, collectionneur dans sa Kunstkammer et bipolaire, alchimiste et protecteur des arts et des sciences, la grand-mère Martä flanquée du grand-père Arnold un temps ministre des Affaires étrangères de Norvège, qui avaient acheté l’œuvre, le cadre confectionné avec son père à 13 ans, âge où l’on a envie de devenir un homme auprès de son géniteur, le regard d’un tableau et au final, la fissure.

« Les œuvres d’art qu’achetaient mes grand-parents étaient comme des enfants supplémentaires, affichés aux murs » p.56. Ils étaient plus que des décorations, des choix par amour. A force de le contempler chaque jour, lors des repas, il semblait au garçon que « le tableau avait de l’humour, du fait qu’il suggérait quelque chose au-dessus de ce qui apparaissait comme évident, invitait à changer de perspective » p.71. Après avoir vu les arbres et les animaux, l’œil va plus loin. « La partie centrale et lumineuse du tableau ne comprend pas seulement un ciel et un paysage bleutés, mais définit les contours d’une grande tête de profil » p.86. Une femme couchée est une autre image cachée. La construction est centrée en escargot selon le ratio de Fibonacci.

De l’observation à la philosophie : « L’intention était de marquer sa dévotion et son appartenance à la nature divine «  p.87 par les correspondances de l’œil humain et des éléments naturels. De même lorsque l’on doit changer le cadre trop doré et trop chargé pour lui en donner un neuf, mieux adapté à la peinture. C’est un choix dans les musées puis un travail manuel en commun au garage avec son père chirurgien pour donner un cadre adéquat au tableau. « Mon papa avait cinquante ans et moi treize » p.74, écrit l’adulte qui se remémore ce moment privilégié d’initiation.

Le tableau a été volé par les nazis durant la guerre, retrouvé, il a été vendu pour payer les frais médicaux de la grand-mère en 1963, puis retrouvé au musée de Boston aux États-Unis, où il reste souvent dans les réserves. Mais quand il retrouve le tableau 22 ans après, dans un pays étranger et placé là comme un objet de collection, ce n’est plus la même chose. La magie d’enfance s’est effacée ; ce tableau n’est plus le sien. Il est exposé en public. Son cadre amoureusement collé s’est fissuré, il a vieilli, comme l’auteur.

D’où cette réflexion d’homme mûr : « Ce n’était pas de l’art dont on jouissait, mais du renouvellement » p.105. L’art en soi n’existe pas, il n’existe que des façons de le regarder, de le faire sien. Et elles changent avec les époques. L’enfant n’est plus, on ne ne retrouvera pas.

Martin Fahlen, Le tableau de Savery (Märtas tavla – Ett oväntat möte med konst), 2016, traduit du suédois et notes par Nils Blanchard, Exakta Print 2023, 124 pages, disponible auprès du traducteur nils.m.blanchard@gmail.com €15 + €6 de frais de port

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Alexandre Ikonnikov, Dernières nouvelles du bourbier

Tout une ambiance, une satire de l’absurde russo-soviétique. Ces 43 courtes nouvelles d’un auteur russe né en 1974 et qui écrit aussi en allemand, sont regroupées en 6 thèmes : Russie, Voisins, Temps modernes, Village éternel, Histoires de vie, Dieu avec toi. Elles décrivent la Russie profonde, celle des campagnes qui votent bêtement pour le pouvoir toujours, sans penser, avec une indifférence de vaches à l’étable. Une Russie qu’on aurait tendance à penser « éternelle », mais dont l’essence apparente est due à la distance, à l’arriération volontaire, à une politique centralisée et autocratique.

Tendances fort bien décrites par ces touches de vies qui mettent en scène des personnages immuables : le vieux paysan, le fonctionnaire résigné, la pute de village, les femmes en désir, les hommes saouls. De quoi mieux comprendre la passivité fière des Russes d’aujourd’hui, ceux qui votent Poutine volontairement, malgré la corruption et le cynisme du personnage.

Dans l’une des nouvelles, Mutinerie, l’auteur analyse ironiquement comment les Russes vivent bien sous les dirigeants chevelus (Nicolas II, Staline, Brejnev, Eltsine) et beaucoup moins bien sous les chauves (Lénine famine, Khrouchtchev assécheur de mer, Gorbatchev et sa désorganisation). A propos : regardez les cheveux de Poutine, conseille-t-il.

Le cœur du propos, repris en quatrième de couverture tant cela conforte l’image d’une Russie « éternelle » se trouve dans la nouvelle intitulée Voisins. « En fait, la prétendue âme russe se réduit à quatre composantes : la croix russe, la langue, la vodka et le bonheur dans la souffrance. Commençons par la croix russe.

Du Nord sont arrivées les tribus finno-ougriennes, qui en plus de la chasse et de la pêche adoraient faire la guerre. C’est le fondement pour nous.

De l’est sont venus les Tatars, les Mongols. Le Tatar est assis sur son cheval et il chante. Il chante ce qu’il voit. Et voilà la littérature russe. Tourgueniev, Dostoïevski, Boulgakov, tout ça, c’est des Tatars ! (…)

Du Sud sont venus, par Byzance et la Grèce, la religion et l’écriture.

De l’ouest, Pierre le Grand a emprunté des éléments à la culture occidentale.

Ce qu’on a fini par avoir au centre de tous ces croisements, impossible de se le représenter sans avoir vidé une bouteille. (…)

Et la dernière composante, le bonheur dans la souffrance. Autrement dit, les Russes ne peuvent pas être heureux sans souffrir. (…) Non, ce n’est pas du masochisme. Prenons l’Allemand, par exemple il va s’inventer un problème, mais aussitôt il va arranger une solution pour le contourner. Et nous, paf ! Dès qu’on a réussi à faire quelque chose, on se retrouve immédiatement avec des problèmes pleins le cul » p.56. La guerre, la nostalgie, un vernis de civilisation seulement et l’ivrognerie faute d’identité réelle – c’est à peu près ce que nous confiait l’officier « renseignement » lors de mon service militaire à la fin des années 1970… Une satire et une mythologie.

L’histoire russe conduit à ce sentiment de l’absurde que Camus a théorisé. « Nous avons déjà répondu depuis longtemps à la question : quel est le sens de la vie ? Réponse : boire du thé sur le balcon et fumer, c’est-à-dire être ensembles. Nous sommes très, très sûrs d’une chose : nous n’emporterons rien avec nous dans notre cercueil » p.66. D’où les situations cocasses, comme ce Russe tout fier d’avoir acheté une machine à laver à sa femme. Sauf que la notice est en coréen, que la prise électrique n’est pas au format russe, que le voltage russe est incompatible avec les normes internationales, qu’il n’y a pas d’évacuation d’eau… En bref, la modernité sans les infrastructures – le sempiternel problème russe de l’impéritie d’État.

Ou ces gamins de 7 ans qu’un milicien vient mettre en garde à l’école sur les dangers des messieurs qui proposent un bonbon ou des quartiers chauds où on peut se prendre une balle. Sauf que les gamins sont bien mieux au fait que lui des problèmes de la ville moderne ! La seule façon de garder du respect est encore de leur raconter des horreurs survenues au commissariat, ils adorent.

Ou encore celui de ce médecin sous-payé qui quitte son travail qu’il aime pour prendre un poste de gardien de nuit d’un entrepôt mafieux, nettement mieux payé. Mais il doit respecter des règles, dont celle de n’ouvrir à personne la nuit sauf au directeur. Lorsqu’il voit un adolescent poignardé derrière la vitrine, il ne peut s’empêcher d’aller le sauver, il est donc viré ! La vie humaine ne compte pas en Russie.

Quand Kolia, 17 ans, est tombé amoureux de Sveta, 16 ans, il n’a pas tardé à lui faire un enfant. Les parents les ont mariés, comme il se doit, le garçon est parti au service militaire, comme il se doit, et il en revient transformé, comme il se doit. C’est-à-dire formaté pour aller se saouler avec ses potes et ne baiser sa femme que tous les deux mois. Laquelle épouse se raccroche à son mari, se persuadant qu’il l’aime et qu’elle l’aime. Mais la vie de trayeuse et de tractoriste est ainsi faite en Russie que le Système l’emporte sur les sentiments des individus.

D’ailleurs, le travail de tractoriste n’est pas crevant, une autre nouvelle le met en scène : départ en retard à cause d’une panne, sieste après le repas, journée terminée à 17 h. En bref, seulement deux ou trois heures de travail effectif, pas plus. Une fatalité joyeuse : on ne s’en sortira jamais, mais on vit bien.

Si un entrepreneur entreprend quelque chose et réussit, la jalousie aussitôt le fait chuter ; on n’aime pas les individus en Russie, seulement le collectif. Dans un village isolé par la neige, un jeune reporter embourbé en voiture rejoint à pied un bâtiment de village qui ressemble à des WC. C’est la poste où trône un Directeur. L’endroit paraît sinistre. Pas du tout, rétorque le Directeur, « on vit dans la joie, on est une grande famille ». Et de préciser : « Tu comprends, dans le village il y a huit femmes, une flopée de gosses et seulement trois mâles. Mais le maire a presque 70 ans, et Iourka vient de fêter ses 13 ans. Encore que… A ton avis, à 13 ans, c’est normal  ? – Ça me paraît un peu précoce. – Tu vois, tout le harem repose sur moi, c’est pour ça que les enfants se ressemblent tous » p.136 Et d’inciter le reporter à passer la nuit au village en « cadeau de Noël ». A son départ, pas moins de deux jeunes filles continuent de fixer la route.

Le collectif, toujours !

Alexandre Ikonnikov, Dernières nouvelles du bourbier, 2002, Points Seuil 2004, 185 pages, occasion €1,37

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Colette, Chambre d’hôtel

Deux nouvelles tirées de faits vécus mais dans un décor imaginaire et dans un temps indéfini. Colette se recycle ; durant l’Occupation, elle s’occupe. Partant de petites anecdotes ou personnages rencontrés, elle en brode tout un roman, ou plutôt de longues nouvelles. Elle en publie ici deux dont le thème est l’amour. Colette est spécialiste de l’amour sous toutes ses formes, pour les avoir expérimentées durant sa longue existence (elle a alors 67 ans).

Chambre d’hôtel décrit la rencontre d’un couple dans un hôtel de repos à la montagne, à « X-les-Bains », un lieu qu’elle a fréquenté en Isère à la Belle époque (au vrai Uriage). Ce couple est « insignifiant », écrit-elle dès les premiers mots, mais s’attache au passant comme un « anatife », « mollusque à cordon extensible » qui la « dégoûte ». Elle se fascine cependant pour la vie des bêtes, Madame Haume en phase précoce de tuberculose et son mari Gérard, fils de famille raté qui entretient des liaisons. Si elle se trouve dans l’hôtel, c’est que Lucette, une copine de music-hall un brin pute de la haute, a loué un chalet à X-les-Bains avec son jeune amant Luigi mais qu’elle a, pour la même période, trouvé un nouvel amant bourré de diamants qui l’emmène sur son yacht. Le chalet est donc libre. Mais la narratrice le trouve trop petit-bourgeois pour elle et préfère l’hôtel. D’où la rencontre de hasard.

Dès lors, les différentes formes de « l’amour » vont se contraster. Celui de Lucette pour Luigi est pur mais soumis à condition de moyens ; celui de Lucette pour le nouvel amant (après bien d’autres) n’est qu’utilitaire, comme on « aime » ce qui vous nourrit. L’amour du couple Haume est classique, usé par l’habitude et abîmé par la maladie, mais cette faiblesse est ce qui retient Gérard de quitter sa femme pour courir l’aventure. Outre qu’il n’a guère de moyens, ayant ruiné pour partie l’entreprise familiale que son frère peine à redresser, ne lui assurant qu’une pension juste à condition qu’il ne s’en mêle plus. D’où sa recherche d’aventure ailleurs. Il entretient une jeune maîtresse à Paris mais s’inquiète de ne plus avoir de nouvelles. Forcé par la maladie de sa femme de prolonger son séjour à la montagne avec elle, il voudrait y aller voir. Il s’y trouve même une autre sorte « d’amour » qui est la séduction sans le vouloir des très jeunes filles pubères de 14 ans qui flirtent innocemment avec les hommes adultes de l’hôtel, suscitant le désir interdit. « Miss Morphy » a un nom qui suggère à la fois le dieu qui endort, le papillon aux ailes bleues qui séduit et le joueur d’échec Paul qui pose ses pions.

C’est alors que la narratrice, sous la forme de Colette dans une situation semblable, propose de porter un message à la belle puisqu’elle doit se rendre à Paris pour signer un contrat pour un nouveau spectacle. Ce qu’elle trouve, c’est l’oiseau envolé, l’appartement vide et à louer. La belle a quitté l’amant trop lointain pour un autre sans laisser d’adresse. Effondrement du Gérard, mais c’est le jeu : il n’y a pas d’amour mais que des preuves d’amour, qui va à la chasse perd sa place. C’est alors que Lucette revient de son aventure avec le riche à diamants ; elle est meurtrie, blessée, sans un. Elle use donc du chalet puisque la location dure encore et Luigi va chercher du travail alentour. Gérard la rencontre parce que Colette lui en a parlé, et Lucette joue l’anatife pour se trouver une nouvelle tirelire… avant de mourir de sa blessure mal soignée. Conclusion de ces péripéties ? L’amour véritable a peu à voir avec ce que « nous » appelons en société « l’amour », réduit le plus souvent comme il est montré au sexe et au fric.

La lune de pluie est plus bizarre. L’histoire se passe à Paris, lorsque Colette fait taper ses manuscrits à livrer en feuilletons aux journaux par une vieille fille consciencieuse. Laquelle habite un ancien appartement de Colette, d’où le sentiment particulier qu’elle ressent lorsqu’elle s’y rend (au vrai, le 28 rue Jacob). Elle s’y trouve comme chez elle, les nouveaux locataires sont comme des intruses.

Car la vieille fille a recueilli sa jeune sœur, mariée mais séparée volontairement, ayant « chassé » son mari Eugène pour on ne sait quelle futilité. Elle s’est mise à le haïr et use de procédés superstitieux pour lui faire avoir du mal, comme de répéter à l’infini son nom pour que les oreilles lui tintent, et autres billevesées de bonne femme oisive, très petite-bourgeoise et cancanière. Le mari Eugène, que Colette croise en bas de l’immeuble où il regarde la fenêtre de son épouse, est en mauvaise santé, fumant et bouffant trop. Il mourra à la fin et son ex s’en fera gloire, comme si sa haine avait opéré sur le physique.

Il y a donc, là encore, trois amours : celui, filial, de la sœur aînée pour sa cadette, sentiment profond mais qui fait excuser trop de mauvaiseté de celle qui se laisse aimer ; celui, marital, de la femme qui ne veut plus voir son mari et qui s’est inversé en haine tenace ; celui enfin de la pureté initiale, où le mari aimait plutôt la sœur aînée avant de jeter son dévolu sur la cadette. En bref un gâchis : l’amertume de la délaissée, la haine de la choisie, la faiblesse de l’aînée pour la cadette. Rien de cela ne donne envie…

Il semble que tout cela soit un peu compliqué pour notre époque, le livre n’est pas réédité et aucun film n’a été tourné sur ces histoires d’amours contrastés. Colette, d’ailleurs, les conte avec détachement, sans ces notations précises ou sensuelles sur la vie alentour qui la caractérisent, comme si elle accomplissait la besogne d’écriture pour seules raisons alimentaires, sans y mettre son cœur.

Colette, Chambre d’hôtel suivi de La lune de pluie (nouvelles), 1940, Livre de poche 2004, 157 pages, €7,70, e-book Kindle €4,99

Colette, Œuvres tome 4 (1940-54), Bibliothèque de la Pléiade 2001, 1589 pages, €76,00

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Italo Calvino, La route de San Giovanni

Ce livre est un racolage de cinq récits plus ou moins autobiographiques déjà paru dans des revues, de 1963 à 1977. Il a été publié par sa veuve Esther après la mort de l’écrivain en 1985 à 61 ans d’une hémorragie cérébrale. Une publication somme toute « alimentaire », car ces récits n’ont rien en commun et présentent, pour les trois derniers, une écriture expérimentale peu lisible aujourd’hui – disons-le carrément : « chiante ».

Seul les deux premiers récits sont intéressants.

La route de San Giovanni, qui donne son titre au recueil, porte sur les souvenirs d’enfance avec son père, dans un village près de San Remo. Le père est attaché à la terre, à sa propriété, à sa production ; il ne voit pas plus loin que son terroir, agricole à l’ancienne jusqu’aux bout des ongles. Le fils, né en 1923 et revenu en Italie à l’âge de 2 ans, a grandi dans le fascisme mussolinien et sa propagande. Il voit tout ce que son père a d’ancestral mais aussi d’archaïque. Lui rêve au contraire de grand large, d’ouverture au monde, de la ville plus que de la campagne.

Un exemple de style : « On comprend combien nos routes, celles de mon père et la mienne, divergeaient. Mais quelle était la route que je cherchais, moi aussi, sinon la même que celle de mon père, creusée au cœur d’une autre extranéité, dans le supramonde (ou enfer) humain, qu’est-ce que je cherchais du regard sous les porches mal éclairées dans la nuit (parfois, l’ombre d’une femme y disparaissait) sinon la porte entrouverte, l’écran de cinéma à traverser, la page à tourner qui introduit dans un monde où toutes les figures et les mots pouvaient devenir vrais, présents, mon expérience personnelle, et non plus l’écho d’un écho d’un écho. »

S’il ramène chaque jour les productions du jardin et de la ferme, dans les hauteurs, en parcourant immuablement le même chemin de San Giovanni (Saint Jean), le garçon s’intéresse peu au nom des plantes que son père aime à se remémorer. Il préfère aller à la plage, au cinéma, voir les filles et les gens. Ce contraste entre deux mentalités, et deux générations à cette période charnière du XXe siècle où l’industrialisation et la mondialisation bouleversent les sociétés, est décrit selon la mémoire, donc reconstruit, mais édifiant.

Malgré le fascisme, et sa censure nationaliste à la Poutine, le cinéma est cette porte ouverte sur le monde. C’est l’objet du second récit, Autobiographie d’un spectateur, où le jeune Italo raconte sa boulimie de films, un voire deux par jour en semaine, pris en cours de route par la manie des cinémas italiens d’ouvrir la séance à quiconque désire entrer, même au milieu d’un film. L’adolescent a vu beaucoup de cinéma américain, mais aussi des films français et italiens. Ceux qui lui ont fait le plus d’effet sont les américains, mais il rend grâce à Fellini pour avoir traduit, pour sa génération, les états d’âme de la société italienne bien mieux que les autres.

Le reste du recueil est à oublier, sauf pour les aficionado inconditionnels qui ont tout lu de l’auteur et qui aiment. Le Souvenir d’une bataille de partisans, à laquelle l’auteur a participé dans le nord de l’Italie en 1945, n’est pas un souvenir mais une glose sur comment se souvenir, ce qu’on retient et ce qu’on oublie, en bref un grand « rien ». La poubelle agréée, récit de son rituel vidage de poubelle dans sa petite maison du XIVe arrondissement de Paris où il résidait dans les années 70, ressemble à la névrose du bouton de porte chez Robbe-Grillet – dix pages au moins dans son Nouveau roman – avec une tentative d’analyse sociologique de la société tout à fait dans le ton marxisant de l’époque. Quant à De l’opaque, autant qu’il le reste, je n’ai pu aller au-delà de la troisième page.

Italo Calvino, La route de San Giovanni (La Strada di San Giovanni), 1990, Points Seuil 1998, 175 pages, €7,50 e-book Kindle €7,49

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Nietzsche et son singe

Zarathoustra chemine et parvient à la porte d’une grande ville. « De là, un fou écumant sauta sur lui, les bras étendus, et lui barra le passage. » C’est celui que les gens appellent « le singe de Zarathoustra », celui qui reprend quelques-unes de ses paroles et sa tournure de phrases. Mais qui n’est pas Zarathoustra et est bien loin d’avoir acquis sa sagesse !

Il vilipende la grande ville. « C’est ici l’enfer pour les pensées solitaires. Ici l’on fait cuire vivantes les grandes pensées et on les réduit en bouillie. Ici pourrissent tous les grands sentiments : ici on ne laisse cliqueter que les petits sentiments, secs comme des castagnettes. » Le singe méprise les petits intellos et leur verbiage vain ; il méprise les petit-bourgeois et leurs sentiments pas ; il méprise le petit populo et ses passions volages. On croirait du Zemmour. L’histrion des années 2020 apparaît comme le singe du singe de Zarathoustra, lui qui encense le Z des chars de Poutine.

Zemmour, comme Mélenchon, sont dans la France des années 2020 des provocateurs qui ne cherchent – en bonne agitation trotskiste issue tout droit des nervis du nazisme – qu’à foutre le bordel, établir le chaos, afin de se présenter soudain comme organisateurs du retour à l’Ordre – sous leurs ordres, bien entendu. Ce n’est pas pour rien que Mélenchon adule Poutine, après El Hassad et Chávez, et même Saddam Hussein, croit-on se souvenir. Mélenchon a pour modèle Robespierre, le chantre de la Terreur de masse et pour qui tous ceux qui ne le suivaient pas étaient Suspects. Il avait même fait voter en petit comité de Salut public dont il était le chef une Loi pour ça. Quant à Zemmour, il a beau encenser De Gaulle, il lorgne surtout sur les exemples de Poutine, Orban et autres dictateurs autoritaires.

« Ils se provoquent et ne savent pas à quoi. Ils s’excitent les uns les autres et ne savent pas pourquoi. (…) Ils sont froids et ils cherchent la chaleur dans l’eau de vie  ; ils sont échauffés et cherchent la fraîcheur chez les esprits frigides ; l’opinion publique leur donne la fièvre et les rend tous ardents. » On se croirait dans les brasseries de Munich ou dans les meetings zemmouriens. Zarathoustra était prophète. Les militants attendent ardemment une reconnaissance du pouvoir nouveau auquel ils aspirent ; une sorte de revanche vengeresse pour ce que la société normale leur a refusé. « Il y a beaucoup de vertus dociles, avec des doigts pour écrire, prêts à attendre et à solliciter avec diligence, – des vertus que l’on récompense par de petites décorations, et qui ont des filles empaillées et sans derrières. Il y a encore ici beaucoup de pitié, et beaucoup de courtisaneries dévote et de bassesse devant le Dieu des armées. Car c’est d’en haut que pleuvent les étoiles et les gracieux crachats ; c’est vers en haut que vont les désirs de toutes les poitrines sans étoiles. » Et d’énumérer « les importuns et les impertinents, les écrivassiers et les braillards, les ambitieux exaspérés. »

Mais Zarathoustra n’est pas un singe : il est lui-même, le sage. « Il y a longtemps que ton langage et ta façon me dégoûtent ! Pourquoi as-tu vécu si longtemps au bord du marécage, que tu es devenu toi-même grenouille et crapaud ? (…) Pourquoi n’es tu pas allé dans la forêt ? pourquoi n’as tu pas labouré la terre ? et la mer n’est-elle pas pleine pleine de verts îlots ? Je méprise ton mépris  ; et si tu m’avertis, – pourquoi ne t’es-tu pas averti toi-même ? » Brailler ne sert à rien, pas plus que les lamentations de Jérémie. Chacun mérite son destin, y compris les épreuves. Si la grande ville est si avilissante, pourquoi ne pas s’exiler au loin ? Les écolos le font, pas les fascistes. Ceux qui préfèrent changer le monde à se changer eux-mêmes sont des impuissants. Ils préfèrent grogner : « Je t’appelle mon porc grognant », dit Zarathoustra à celui qui le singe. Zemmour et Mélenchon, même bauge.

« Qu’était-ce donc qui t’a d’abord fait grogner ainsi ? personne ne te flattait assez : – c’est pourquoi tu t’es assis à côté de ces ordures, afin d’avoir des raisons de grogner. – Afin d’avoir des raisons de vengeance ! car la vengeance, fou vaniteux, c’est toute ton écume, je t’ai bien deviné  ! » Mélenchon le haineux et Zemmour le revanchard sont vaniteux ; ils se croient les sauveurs de la France, de la République. Mais ce n’est que la vengeance envers la société qui les fait éructer et grogner avec les perdants du monde qui va. Zarathoustra est de son temps et actuel. Comme la sagesse. Et sa parole la distille à petites doses, de chapitre en chapitre, sans lien apparent.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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