Quartiers de Palerme

Nous repassons dans les ruelles étroites du quartier de la Kalsa, les restes de la Palerme arabe. L’endroit était hier sale et populaire, il est aujourd’hui de plus en plus rénové et bobo. Mais une rue au marché typique est devenue le lieu de la fripe et de la malbouffe, avinée et assourdissante le soir, comme le dit le guide. La voie des Latrines ? des laitiers ? des Lattarini ? La via Lattarini a sa plaque écrite en trois langues, comme au temps des Normands : en latin, hébreu et arabe.

Le café Stagnitta, près de la piazza Bellini, est le préféré du guide ; il vient y acheter son café en grains pour le moudre à la maison. Le Financial Times lui a consacré un article, vantant la maison ouverte en 1928.

Place de la Vergogna (de la honte), en réalité piazza Pretoria, trône une gigantesque fontaine de marbre aux nombreuses statues imitées de l’antique, œuvre de Camilliani et de Naccherino (1555-1575). La honte parce que le prince n’avait plus assez de fonds pour finir et à intrigué pour la faire financer par le Sénat de Palerme.

Juste après elle, la place des Quattro Canti, la rencontre des quatre quartiers historiques de la ville par le croisement des via Vittorio Emanuele et Maqueda. Elle fut tracée en 1620 sous le vice-roi espagnol. Pourquoi une fille porte-t-elle une robe moulante parme qui met en valeur ses seins en avant et ses fesses en arrière ? Son mec tatoué de partout en tee-shirt rouge vif, casquette rouge et baskets rouges, tatoué de partout, ne se rend pas plus compte qu’elle de l’apparence qu’il a. Une sorte d’affirmation de soi naïve, insolite, contente de soi. Il faut s’aimer fort pour se présenter ainsi au naturel, sans chercher à corriger ses défauts.

Nous terminons la journée par un retour au premier jour, à la cathédrale, fondée en 1170 mais lourdement corrigée aux XVIIIe et XIXe siècle. L’extérieur côté chœur est décoré d’incrustations de basalte noir aux motifs géométriques, de style arabo–normand. La cathédrale a été bâtie sous Guillaume II, mort sans héritier en 1189. La chapelle de Rosalie présente une châsse en argent et un portrait par un peintre qui aimait à se croire célèbre.

En passant, l’église du Gesu, élevée entre 1564 et 1633, à la coupole baroque du XVIIe et au décor de stuc et marqueterie de marbres sicilien du XVIIIe siècle baroque exubérant. Un mariage s’y tient. Les murs sont en mosaïque de marbres polychromes, les putti sont en stuc, des peintures ornent tous les endroits laissés libres. C’est un peu lourd, incite au fusionnel, à l’unisson du regard, sans aucun recul.

Je ne suis pas fâché d’en finir pour ce soir après avoir arpenté tant de rues et vu tant d’églises, admiré tant de décors.

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Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet ou Quand tombe le rideau

Avant-dernier recueil de sept nouvelles (huit en livre de poche) sur les aventures de Sherlock Holmes, contées par son ami le docteur John Watson. Presque dix ans pour les écrire – il faut dire qu’il a publié autre chose et que la Première guerre mondiale a éclaté. Son fils Kingsley et son frère cadet Innes n’en reviendront pas vivants.

Le rideau tombe sur la carrière du détective, avec sa retraite dans la dernière nouvelle – où il reprend finalement du service pour servir la patrie et contrer un espion allemand particulièrement doué. Parfois traduit en français par Son dernier coup d’archet, His Last Bow signifie aussi son dernier salut. Mais ce ne sera pas le dernier, un autre recueil de nouvelles paraîtra sous le titre d’Archives en 1927. Comme quoi on ne peut jamais se quitter.

Aucune cohérence, toujours la variété des sujets et des personnages, bien que toute aventure commence habituellement dans le salon confortable du 221b Baker Street – ce qui me rappelle que j’ai habité « moi aussi » (Mitou) un numéro 21 rue des Boulangers, mais à Paris. Les grands esprits se rencontrent toujours.

Dans la première nouvelle, Sherlock s’est retiré dans une ferme du Sussex pour élever des abeilles ; dans la dernière, il « offre » à son espion du Kaiser l’opuscule qu’il a fait paraître sur le sujet – en lieu et place des codes exigés. Mais l’Histoire rattrape le détective. Le début du XXe siècle est moins paisible que la fin du XIXe ; le Premier ministre intervient en personne par deux fois auprès de Holmes, et l’on apprend que son frère Mycroft est une sorte d’éminence grise du pouvoir, au-delà des partis, et qu’il dispose de moyens importants. Les Anglais apparaissent mous, mais il ne faut pas s’y fier, confie Conan Doyle. Il fait parler le secrétaire chef de la Légation allemande au Royaume-Uni le baron von Herling : « C’est leur simplicité de façade qui constitue un piège pour l’étranger. La première impression qu’on éprouve est celle d’une absolue mollesse. Puis on se heurte soudain à quelque chose de très dur et l’on sait alors qu’on a atteint une limite et qu’il faut s’adapter à ce fait. » L’écrivain se fait patriotique.

Holmes continue à se déguiser, feignant même parfois le malade à sa dernière extrémité pour piéger un adversaire coriace. Mais il fatigue, il a des rhumatismes – il est âgé d’une soixantaine d’année sur la fin. Il n’est plus le fringuant jeune homme des débuts, même si sa mécanique intellectuelle n’est pas rouillée. Les criminels, en revanche, prennent du poil de la bête avec l’autoritarisme montant des puissances centrales, Allemagne du Kaiser, Russie du Tsar, Italie des sociétés secrètes, Amérique de l’explosion capitaliste. Mortimer Tregennis, bien qu’indubitablement anglais, n’hésite pas à sacrifier toute sa fratrie par vengeance sur le partage de l’héritage ; Giuseppe Gorgiano, le mafieux napolitain amoureux de la femme d’un compatriote à New York, ne recule devant rien pour la lui voler (et la lui violer).

En bref, de l’action, de la réflexion, des adversaires prêts à tout et un duo de détectives qui se complètent, dans les brumes épaisses de Londres ou les collines fleuries du printemps des Downs. Avec un ton qui manie parfois l’humour… « Quand bien même il s’agirait du diable en personne, jamais un agent de police en service ne devrait remercier Dieu de n’avoir pu lui mettre la main dessus. » Ainsi l’inspecteur Baynes morigène-t-il l’agent Walters dans Wisteria Lodge. La phrase est assez subtile, quand on la relit bien.

Sir Arthur Conan Doyle, Son dernier coup d’archet (His Last Bow : Some Reminiscences of Sherlock Holmes), 1917, Livre de poche 1993, 253 pages, €4,60, e-book Kindle €1,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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San Cataldo de Palerme

À côté de la Martorana, après le déjeuner, nous revenons voir l’autre église Unesco, San Cataldo. Saint Catalde est né au VIIe siècle en Irlande, à Munster ; devenu abbé, il pèlerine en Terre sainte et est élu, sur le chemin du retour, évêque de Tarente. Construite en 1160 en style-arabo-normand, elle a pour caractéristique un plan carré, un véritable cube de pierre surmonté de trois coupolettes rouge vif comme en orient arabe. Ce sont les trois petites excroissances d’une chapelle du palais transformée en église de style arabo–normand. Les ouvriers étaient en effet Fatimides et ont orné l’intérieur d’un pavement de marbre serpentin et de dalles de porphyre rouge. On peut apercevoir une nette séparation entre le chœur aux mosaïques et la nef agrandie ornée de peintures. Les mosaïques présentent la vie de la Vierge en trois étapes, l’Annonciation, la Naissance du Christ, la Dormition.

Entre les deux, une affiche sur un mur : « Turisti, fatevi una vita ! » – touristes, ayez une vie ! Il est vrai que voyager n’est pas seulement se déplacer pour jouir d’un autre endroit, mais se former et développer ses connaissances par sa curiosité.

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Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin

Nous sommes dans la ville « multiethnique » de Roubaix, en mai 2002. Un vrai fait divers inspire le film, objet du documentaire Roubaix, commissariat central de Mosco Boucault. Le spectateur assiste à la vie quotidienne d’un commissariat, entre tentative de fraude à l’assurance, viol, deal, fugue, mal être d’enfants de blédards qui ne se sentent ni vraiment français, ni vraiment arabes, restés dans la banlieue…

Le commissaire Daoud (Roschdy Zem) est Maghrébin, arrivé à l’âge de 7 ans, et a grandi dans cette ville. Il peut encore voir son école primaire – dégradée – son collège, les boites de nuit hier « interdites aux chiens et aux Arabes ». Toute sa famille est repartie « au bled » car il n’y a aucun avenir dans une France qui décline et dont l’industrie fout le camp. Seuls les losers restent dans leur no future. Daoud est l’un des rares qui ait voulu « s’intégrer », faire des études, exercer un métier, être un Français « normal ». Son neveu – en tôle – le hait pour cela et ne veut plus le voir. La rançon de cette décision, c’est la solitude. Ni femme, ni enfant, peu d’amis. Seuls les chevaux, parce qu’ils sont virils et purs, sans préjugés, sont la passion de Daoud.

Le jeune lieutenant Louis (Antoine Reinartz) dont c’est le premier poste, catholique et motivé, se croit investi d’une « mission » de sauver les misérables. Encore naïf, il « croit » ce que lui disent deux filles qui vivent ensemble dans une courée délabrée. Que des racailles ont mis le feu dans le bâtiment à côté, que la vieille dame d’à côté, 82 ans, a été cambriolée. Claude (Léa Seydoux) et Marie (Sara Forestier) ont peur des représailles », disent-elles – ou plutôt Claude le dit, Marie, amoureuse d’elle la suit. Claude est la dominante du couple ; elle est plus belle, plus sûre d’elle, elle manipule sa copine. Claude est mère d’un petit garçon de 6 ans qu’elle a une semaine sur deux, le reste du temps il voit son père qui vit en foyer. Des misérables.

Mais les hommes qu’elles font semblent de « reconnaître », sur les photos des délinquants au commissariat, puis par tapissage, ont tous un alibi sérieux. Les filles ont donc menti. Surtout Claude, Marie a suivi. Menteuse une fois, menteuse toujours. Lorsqu’un appel » anonyme » prévient la police à propos de la vieille voisine, le commissaire soupçonne que, comme pour l’incendie, ce sont les deux filles qui sont coupables. D’avoir fracturé la porte au pied de biche, d’avoir volé des objets, faute d’argent et de bijoux, d’avoir étranglé la vieille parce qu’elle s’était réveillée et s’inquiétait.

Le plus dur sera d’obtenir des aveux complets, d’avoir enfin « la vérité ». Car les misérables sont dans le constant déni. Déni de leur situation de loser, déni de tout acte pouvant être mal interprété, déni de vol, déni de meurtre, déni de préméditation. Étape par étape, en variant les interrogatoires, en séparant les deux filles, en usant du bon flic-mauvais flic (apparemment, ça marche toujours), Daoud et ses lieutenants vont parvenir à faire accoucher la vérité à chacune. L’ADN, la téléphonie, les empreintes, les témoins, tout cela compte, mais moins que les bonnes vieilles méthodes psychologiques à l’ancienne. Une reconstitution dans les lieux parachèvera le tableau. Chacune avoue enfin ce qu’elle a fait, stimulée et accompagnée par l’autre. Avec détermination, avec préméditation.

Pas de suspense sur l’issue, ce sera la prison pour meurtre ; l’une prendra probablement plus que l’autre, « sous domination ». L’intérêt est dans le chemin, pas dans le résultat. Le film montre un commissaire humain avec ses hommes, humains avec les misérables, humain avec les criminelles. L’escroc à l’assurance, qui est un beauf pas futé, sera dissuadé de maintenir sa version ; le violeur de plusieurs collégiennes de 13 ans sera coincé et mis hors d’état de nuire ; la fugueuse sera retrouvée, calmée, et remise en présence de ses parents pour qu’elle purge la crise juste avant sa majorité. Les deux meurtrières seront envoyées devant le juge, puis en prison.

Mais rien de meilleur que les chevaux. Ils courent parce que c’est leur fonction animale ; ils sont beaux et sans intentions. Ils ne sont pas humains, ils sont meilleurs que les humains.

On dit que le film est inspiré du Faux Coupable d’Alfred Hitchcock, mais je pense plutôt à Garde à vue de Claude Miller, où c’est cette fois un grand bourgeois qui se confronte au policier. Même déni de ses actes, mêmes tentatives de mentir sur tout, même façon de « prévenir la police », comme un acte manqué qui avoue tout.

C’est Noël dans les rues et sur les enseignes, mais le déterminisme social est implacable lorsque l’on ne croit pas à « la vérité ». Car, si l’on ne croit pas à l’adéquation entre la réalité des faits et l’être humain qui la pense, on se fait un film, on s’invente une histoire, on vole parce que c’est là, et on tue sans y penser. C’est à cela que mènent les « fausses vérités » ou « vérités alternatives » – qui ne sont seulement que « ce que je crois », et pas le réel. Au contraire, lorsqu’on se confronte au vrai – comme fait le cheval – on mesure ce dont on est capable : de retourner dans son pays d’origine mieux adapté, d’étudier, d’apprendre, de s’accrocher, de bien faire un métier, de comprendre les autres.

Un très bon film. Français.

César 2020 Meilleur acteur pour Roschdy Zem

DVD Roubaix, une lumière (Oh Mercy!), Arnaud Desplechin, 2019, avec Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier, Antoine Reinartz, Chloé Simoneau, Le Pacte 2020, français, 1h54, €10,00, Blu-ray €15,00

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Christophe Guilluy, La France périphérique

Relire dix ans après cet essai d’un géographe sociologue est passionnant. Christophe Guilluy a anticipé les Gilets jaunes comme l’irruption d’Emmanuel Macron, puis la chute de l’UMPS au profit des extrêmes, unis dans le populisme du RNFI. Ce n’est pas rien. Certes, les chiffres donnés dans le livre datent ; mais les tendances affichées se sont poursuivies, ce qui est le principal du propos.

Deux France coexistent, comme dans tous les pays occidentaux développés : les métropoles néolibérales du capitalisme américain mondialisé, où se concentrent les emplois, les richesses, les cadres – et une fraction de l’immigration qui en profite -, et le réseau éparpillé des villes petites et moyennes, des zones rurales fragilisées par le retrait des industries et des services publics. Or, démontre-t-il à l’aide des chiffres de l’Insee, si les deux-tiers du PIB français est produit dans les métropoles, 70 % des communes ont une population fragile, ce qui représente 73 % de la population (tableaux chapitre 2).

D’où le divorce idéologique entre les nomades éduqués à l’aise dans le monde, et les ancrés au terroir faute de moyens, isolés des centres de culture et des universités, qui végètent et craignent les fins de mois. Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les partis politiques, ni leurs « programmes » qui font les électeurs, mais bien l’inverse. D’où le déclin (irréversible, selon lui) du Parti socialiste et des Républicains modérés, élite des métropoles, en faveur surtout du Rassemblement national (ex-FN) et, marginalement, de LFI.

Car Mélenchon se trompe de combat, dit l’auteur ; il veut ressourcer la vieille gauche révolutionnaire alors qu’elle n’a plus rien à dire sur les chaînes de valeurs. Les yakas ne font pas avancer la machine, qui déroule ses engrenages nécessaires à partir de l’économie. Les années Covid l’ont amplement montré depuis. Mélenchon joue « les banlieues » comme nouveau prolétariat appelé à faire la révolution, dans une lutte des classes devenue lutte ethnique, alors que « les banlieues » ne sont que des centres de transit avant l’intégration. Un flux constant de nouveaux immigrés arrive, toujours pauvres et pas toujours éduqués aux mœurs occidentales, tandis que, dans le même temps, la génération d’immigration précédente s’en sort par les études et les emplois proches dans la métropole, et déménagent pour s’installer dans des quartiers plus huppés.

« Les banlieues », donc, peuvent connaître des émeutes, mais pas de processus révolutionnaire. « Globalement, et si on met de côté la question des émeutes urbaines, le modèle métropolitain est très efficace, il permet d’adapter en profondeur la société française aux normes du modèle économique et sociétal anglo-saxon et, par là même, d’opérer en douceur la la refonte de l’État providence. » Contrairement aux idées reçues une fois encore, et complaisamment véhiculées par les médias, « si les tensions sociales et culturelles sont bien réelles, le dynamisme du marché de l’emploi permet une intégration économique et sociale, y compris des populations précaires et émigrées. Intégration d’autant plus efficace qu’elle s’accompagne de politiques publiques performantes et d’un maillage social particulièrement dense. » Inégalités croissantes mais, paradoxe, intégration croissante.

C’est plutôt sur le déclin de la classe moyenne et la précarisation des classes populaires que vont pousser (qu’ont poussées depuis la parution de l’essai) les nouvelles radicalités. Les Bonnets rouges de la Bretagne intérieure, les petites villes des plans sociaux, les classes moyennes inférieures des périphéries rattrapées par le logement social des immigrés comme à Brignoles, illustrent les fragilités sociales. Paiement des traites des maisons et endettement, frais de déplacement dus à l’éloignement des centres, et difficultés de retour à l’emploi en cas de chômage. Le piège géographique conduit à l’impasse sociale, ce qui explique la sensibilité des gens à l’immigration. « Dans ce contexte d’insécurité sociale, les habitants deviennent très réactifs à l’évolution démographique de leur commune, notamment la question des flux migratoires. »

D’où la poussée du RN, dans le Nord en raison de la précarisation sociale, dans le Sud en raison des tensions identitaires, dans l’Ouest en raison d’une immigration de plus en plus colorée, donc visible. La pertinence du clivage droite/gauche n’a plus cours ; le populo s’en fout. « Paradoxalement, c’est le vieillissement du corps électoral qui permet de maintenir artificiellement un système politique peu représentatif. Les plus de 60 ans étant en effet ceux qui portent massivement leur suffrage vers les partis de gouvernement. » (J’avoue, c’est mon cas). Le clivage actuel est plutôt entre ceux qui bénéficient ou sont protégés du modèle économique et sociétal, et ceux qui le subissent. C’est le cas par exemple dans les États-Unis ayant voté Trompe, ces « hillbillies », les ploucs de collines emplis de ressentiment revanchard contre les élites qui « se goinfrent » et sombrent dans l’hédonisme immoral le plus débridé (Bernard Madoff, Jeffrey Epstein, Stormy Daniel, David Petraeus, Katie Hill, William Mendoza, Mark Souder, Chaka Fattah, Scott DesJarlais, P. Diddy…). En France, « ouvriers, employés, femmes et hommes le plus souvent jeunes et actifs, partagent désormais le même refus de la mondialisation et de la société multiculturelle. »

Que faire ?

Économiquement : La France périphérique cherche une alternative au modèle économique mondialisé, centré sur la relocalisation, la réduction des ambitions internationales, le protectionnisme, la restriction à la circulation des hommes et à l’immigration – au fond tout ce que fait Trompe le Brutal, et son gouvernement Grotesque. « Initiative de quatre départements, l’Allier, le Cher, la Creuse et la Nièvre, les nouvelles ruralités s’inscrivent dans le contexte de la France périphérique. Si l’appellation semble indiquer une initiative exclusivement rurale, ce mouvement vise d’abord à prendre en compte la réalité économique et sociale (…) En favorisant un processus de relocalisation du développement et la mise en place de circuits courts. »

Politiquement : « La droite a joué le petit Blanc en mettant en avant le péril de l’immigration et de l’islamisation La gauche a joué le petit Beur et le petit Noir en fascisant Sarkozy, stigmatisé comme islamophobe et négrophobe. Les lignes Buisson et Terra Nova qui, pour l’une cherchait à capter une partie de l’électorat frontiste et pour l’autre visait les minorités, ont parfaitement fonctionné. » Mais comme ni droite ni gauche n’ont rien foutu contre l’insécurité sociale et culturelle, en bref la précarisation et l’immigration sauvage, les électeurs se sont radicalisés, délaissant PS et Républicains. Y compris les électeurs français ex-immigrés : « Le gauchisme culturel de la gauche bobo se heurte en effet à l’attachement d’ailleurs commun à l’ensemble des catégories populaires (d’origine française ou étrangère), des musulmans aux valeurs traditionnelles. Autrement dit, le projet sociétal de la gauche bobo s’oppose en tout point à celui de cet électorat de la gauche d’en bas. » On parle aujourd’hui de « woke » pour vilipender ce délire gauchiste culturel. D’où le recentrage vers le conservatisme de tous les partis, sauf LFI. Pour garder ses électeurs, il faut répondre à leurs attentes. Or la mondialisation, si elle ne disparaîtra pas en raison des enjeux de ressources, de climat et d’environnement, est désormais restreinte. Le Covid, puis Trompe, l’ont assommée. Les partis politiques doivent donc le prendre en compte et moins jouer l’économie du grand large que les liens sociaux intérieurs. On attend toujours…

Sociologiquement : le mode de vie globalisé à la Jacques Attali, nomade hors sol sans cesse entre deux avions, n’est pas supportable pour la planète s’il se généralisait. Guilluy cite Jean-Claude Michéa, justement inspiré : « C’est un mode de vie hors-sol dans un monde sans frontières et de croissance illimitée que la gauche valorise, comme le sommet de l’esprit tolérant et ouvert, alors qu’il est simplement la façon typique de la classe dominante d’être coupée du peuple. » Au contraire, la majorité de sa population se sédentarise, s’ancre dans les territoires, faute de moyens pour accéder aux métropoles où les loyers et le mètre carrés se sont envolés. Dans un chapitre intitulé « le village », l’auteur montre comment la trappe à emploi a piégé les déclassés en périphérie des métropoles, et agit idéologiquement comme un contre-modèle valorisé de la société mobile et mondialisée. L’enracinement local est source de lien sociaux. « Face à la mondialisation et à l’émergence d’une société multiculturelle Ce capital social est une ressource essentielle pour les catégories populaires, qu’elles soient d’origine française ou immigrée. Des espaces ruraux aux banlieues, ce capital du pauvre est la garantie de liens sociaux partagés. » D’où les revendications identitaires aux Antilles, en Corse, à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie pour se préserver des flux migratoires.

Christophe Guilluy note malicieusement que c’est exactement la même tendance en Algérie ou au Maroc, où l’immigration noire alimente les tensions sociales. Et même en Palestine ! « Si on se détache un instant de ces passions géopolitiques, on ne peut qu’être frappé par la banalité des ressorts du conflit. Territoires, instabilité démographique, insécurité culturelle, rapport à l’autre… les tensions, la cause des tensions sont toujours les mêmes. Pour les Juifs israéliens, la peur de devenir minoritaire est d’autant plus forte que le territoire est restreint et la dynamique démographique, à l’exception des orthodoxes, faibles. Pour les Palestiniens, la question du territoire est d’autant plus vitale que la dynamique démographique est forte. La banalité de cette lutte territoriale et culturelle est occultée par l’instrumentalisation politique du conflit qui ne permet pas de percevoir le caractère universel de ces tensions. En la matière, il n’y a pas à rechercher de spécificité juive ou arabo-musulmane à l’histoire d’Israël. » Et paf ! C’était dit dès 2014.

Un petit essai très intéressant à relire.

Christophe Guilluy, La France périphérique – Comment on a sacrifié les classes populaires, 2014, Champs Flammarion 2024, 192 pages, €7,00, e-book Kindle €5,99

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La Martorana de Palerme

Nous visitons l’église de la Martorana, Sainte-Marie de l’Amiral (au patrimoine de l’Unesco). Dame Eloisa della Martorana institua à la fin du XIIe un couvent auquel l’église fut cédée en 1433 par Alphonse d’Aragon. Amiral (qui vient de l’arabe émir) car Georges d’Antioche, émir de Roger II, la fit construire en 1143. Elle ferme à 13 heures, place Bellini, ce pourquoi nous devons la voir avant le déjeuner. La visite aussi une famille du Nord ou de Normandie, plutôt populaire et chaleureuse. Le père est un peu gros mais les deux garçons d’environ 20 et 18 ans, sont sveltes et juvéniles. Tous deux portent une boucle dans la narine et des cheveux platinés. L’aîné porte la chemise ouverte jusqu’au sternum, qu’il ne boutonnera qu’une fois entré dans l’église. Il est exubérant et se contorsionne lorsqu’il se signe devant l’autel, exagérant le mouvement et ondulant du dos, geste de foi incongru parmi les touristes.

La façade est baroque 17e mais l’édifice est en croix grecque et présente des mosaïques byzantines sur fond d’or. Le Christ en majesté est cette fois visible, flanqué de huit prophètes et de quatre évangélistes. Une mosaïque à droite de la nef montre Roger II couronné par Jésus, sans passer par le pape. Tous les hommes sont pécheurs, donc doivent arborer l’air sévère, en attente de la sévérité de Dieu, selon l’esthétique byzantine. En face à face, l’émir Georges est aux pieds de la Vierge et humblement aplati. La coupole est bâtie sur un octogone. Ce passage architectural du plan carré de la nef au plan circulaire de la coupole via la forme octogonale est symboliquement le passage de la terre au ciel.

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Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire

Un homme à Leica, on se demande qui promène qui. Ce photographe au parc Monceau assiste malgré lui à un crime sanglant. Son appareil prend malgré lui des clichés de la scène – et des personnages. Il ne le fait pas exprès, il est là et « ça « arrive. Un beau gibier de psy :

« Paris est ma ville, mon bateau, mon fardeau. Je n’y respire plus le même air qu’il y a vingt ans et pourtant chaque jour je vais à la rencontre de ses habitants pour qu’ils m’inspirent de nouveau.

J’y ai vécu mes plus belles années, mes plus belles souffrances aussi.

Elle est toujours là, redoutable, brûlante, habitée, et je sais m’y consumer lentement.

J’essaye de saisir les âmes qui déambulent sur les trottoirs sans y parvenir » p.19.

Revenu chez lui, toujours zombie, cet animal d’une autre époque « développe sa pellicule » (à l’ère du numérique depuis trente ans) et « lit le journal » (à l’ère du net depuis quarante ans). L’esprit du personnage semble bégayer, ne pas avoir de suite, ne penser que par éclairs vite éteints, en phrases qui – quasi toutes – reviennent à la ligne une fois le point formé. C’est une forme curieuse de littérature… policière.

Le citoyen modèle détenant ainsi des « preuves » se rend au commissariat du 6ème arrondissement (le parc Monceau dans le 8ème dépendrait-il des flics du 6ème ?). Le lieu, à l’angle de la place Saint-Sulpice, est bien connu des gens du quartier à cause des sempiternels cambriolages ou procurations pour les élections à répétition. Là, « un inspecteur » (titre qui ne se donne plus depuis au moins quinze ans, au profit de lieutenant ou capitaine) le traite comme dans les romans policiers des années 50 : par-dessus la jambe. Il s’appelle Tarry, liaison peut-être voulue entre inspecteur Harry et le Taré. Mais le personnage ne veut pas s’en laisser conter, si ses bégaiements phrastiques lui en laissent le loisir. Il enquête.

Ça l’intrigue. Il a donné toute ses photos, plus « la pellicule », mais a gardé un agrandissement d’un homme à casquette rouge qui marche à contre-courant : il part du lieu du crime au lieu de béer comme les autres devant le spectacle. Louche. Pire : le lendemain même, il voit au resto passer l’inspecteur en question avec l’homme à casquette rouge, qui semble se faire engueuler. Encore plus louche.

Le photographe poète a pour nom de chantage Paul Personne, et on ne sait comment il vit, sauf qu’il tâte trop volontiers de la bouteille. Après un kil de vin rosé, il voit l’aurore à la télé, une journaliste dont tel est le prénom, et ça fait tilt, il veut que ce soit elle qui écrive l’article sur l’enquête. La police étant impliquée, seul le journalisme peut enquêter.

Et voilà le loser avec la bimbo, l’adepte du petit vin aux rêves « prémonitoires » et au Leica qui bande tout seul avec l’investigation faite femme. La suite est du roman policier, inracontable sans tout dévoiler. Il y a un peu plus d’action et un peu moins de retours à la ligne quand l’histoire se met en branle. Et un fantasme d’amour où le passé télescope le présent, si l’on a bien compris.

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire, 2025, ‎Spinelle Éditions, 224 pages,€18,00

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Le premier roman a déjà été chroniqué sur ce blog : https://argoul.com/2020/10/16/emmanuel-de-landtsheer-le-petit-roi/

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Églises et oratoires de Palerme 2

Dans l’église de Saint-Dominique, le tombeau du juge Falcone. Il est fleuri et orné de petits papiers d’encouragement ou de poèmes de la piété naïve populaire. L’église ferme à 13 h.

Église San Francisco d’Assisi va fermer elle aussi. Un gothique XIIIe avec huit statues allégoriques de Serpotta datant de 1723. Le guide nous traîne en coup de vent voir la quatrième chapelle à gauche de l’entrée, due à Francesco Laurana et Pietro de Bontade en 1468.

Le bedeau me dit curieusement que les photos sont interdites, sauf avec les smartphones. Règlement stupide qui ne tient aucun compte des pixels désormais très élevés des appareils récents. Pour protéger quoi ? Quels droits ? La foi n’est-elle pas pour tout le monde ?

En face de l’église, la Focacciera de San Francisco, le seul commerçant de Palerme qui a refusé de payer le pizzo, l’impôt, à la mafia. Nous irons à six, sauf les deux trésors et la Mérule, y déjeuner de linguini au poulpe et à l’encre de seiche pour moi, avec une granita au café en en guise de café.

Un kid blond en short, l’air décidé, attend sa mère qui traîne pour acheter le pique-nique à la Focaccia qui fait aussi boulangerie. Il peut avoir dans les 12 ans et il est bien pris dans son T-shirt rouge arborant un taureau, animal qui lui sied à merveille.

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Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur

Sherlock Holmes lit confortablement une énigme apportée par son gamin des rues Billy, et l’inspecteur MacDonald, de Scotland Yard sonne à la porte. Il vient annoncer un meurtre…

La lettre, écrite par un certain Porlock – un nom de plume qui cache un collabo pris de remord du redoutable professeur Moriarty – est une suite de chiffres, séparés par des espaces, avec seulement trois noms en clair. Holmes n’a pas le code, évidemment pas fourni avec le message (sinon, quel intérêt de le coder ?). Billy « le saute-ruisseau » apporte une seconde lettre, mais non seulement ledit Porlock ne fournit aucun code, mais se défile en plus, craignant d’être surveillé par le redoutable Moriarty. « J’ai vu le soupçon dans ses yeux. Brûlez le message codé, je vous prie. » Holmes n’en fait rien, mais Watson doit le provoquer pour qu’il se mette à agiter ses petites cellules grises : il le met au défi de le décoder.

Et il le décode… C’est tout simple, enfin pour un cerveau connecté comme le sien. Le code doit être un livre, et le premier chiffre fait référence à la page. Comme il s’agit du 534, ce doit être un « gros » livre. Pas la Bible, les traductions sont diverses ; pas le bottin, il n’y a pas assez de diversité de mots ; pas le dictionnaire, trop sec. Donc quoi ? « Un almanach ! » Le Whitaker’s annuel est dans toutes les maisons et il comprend deux colonnes, comme le C2 indiqué juste après 534. Manque de chance, ça ne colle pas. Mais si ! Il suffit de prendre non pas le tout nouveau, mais l’usuel de l’année qui vient de s’écouler, et le tour est joué. Le message fait état d’un danger qui pourrait survenir très bientôt à un certain Douglas, riche, à la campagne, à Birlstone House.

Surgit MacDonald. Mr Douglas, de Birlstone Manor House, vient d’être sauvagement assassiné dans la nuit. Sherlock Holmes avoue être « intéressé, mais pas surpris ». L’horreur ressentie par Watson est une émotion négative qui submerge la raison, et Holmes sait la dompter afin de n’en pas être affecté. L’officier de police local White Mason a fait appel à Scotland Yard car l’affaire le dépasse : un meurtre sans témoins dans un manoir fermé entouré de douves. Les voilà donc partis pour la campagne et pour enquêter avec la minutie habituelle.

La bâtisse date de la première croisade et a été rebâtie au XVIe siècle après un incendie. John Douglas l’a rachetée il y a quelques années pour la faire retaper et s’y reclure, sortant peu avec sa femme. Seul son ami Cecil James Barker vient assidûment le voir. Il a rencontré Douglas en Amérique, où ils ont fait fortune comme associés dans les mines. Le seigneur des lieux, descendu la veille au soir en robe de chambre pour vérifier les fenêtres, gît mort d’une décharge de fusil à canon scié provenant d’une armurerie américaine. Une carte de visite avec les lettres V.V. et le chiffre 341 à côté de lui. Une trace sur une fenêtre ouverte laisse penser que l’agresseur a fui par les douves, peu profondes, alors que le pont-levis restait relevé. Mais les haltères dans la salle ne sont plus qu’à un unique exemplaire. Cet insignifiant détail turlupine le cerveau du détective.

L’énigme sera relativement simple à résoudre, malgré les fausses pistes. Holmes s’y emploiera avec sa finesse habituelle, non sans coup de théâtre à la fin. Mais ce n’est que la première partie.

Comme dans Étude en rouge, le roman est divisé en deux : une enquête contemporaine anglaise – et un contexte historique et personnel américain. C’est cette fois le nord américain industriel, dans la région de Chicago, qui explique l’assassinat du manoir anglais. Un certain John MacMurdo s’est fait passer pour comptable des mines pour se faire engager et infiltrer un « syndicat » chargé de protéger les ouvriers de l’exploitation brutale des gros capitalistes. La loge de Chicago était humaniste et d’entraide ; celle de Vermissa, dans la Vallée de la mort, s’est tournée vers le crime et l’extorsion. La police est impuissante et la magistrature achetée. Ici règne la force et le principe du plus fort. Le droit et la loi ne valent rien contre les tueurs impitoyables qui viennent tabasser et racketter en bande. Les membres de la loge doivent jurer obéissance au chef (comme aujourd’hui à Trump) et sont autorisés à user de tous les moyens pour affirmer le droit du chef (comme aujourd’hui les affidés de Trump). Les journalistes sont intimidés physiquement, les contremaîtres voient leur maison explosée avec leur famille dedans, l’ingénieur de la mine est tué d’une balle, le grand patron traqué. Sauf à payer…

MacMurdo est un inspecteur de l’agence privée de détectives Pinkerton, engagée par les gros capitalistes de New York qui voient d’un mauvais œil cette loi de la jungle. L’état d’esprit libertarien – celui des pionniers – n’est plus de mise dans un État moderne où la bonne marche de l’économie dépend des échanges donc de la loi et de la confiance entre les acteurs. Le même dilemme se pose aujourd’hui : les grands patrons de la tech veulent moins de réglementation pour leurs affaires, mais pas une dictature du bon plaisir qui boute l’anarchie sur les marchés et à l’international. Nul doute que l’antagonisme Trump-Musk, qui vient à peine de se révéler, ne va faire que s’accentuer. Comme c’était le cas à la fin du XIXe entre les mafieux des loges et les patrons des mines.

MacMurdo fait donc arrêter les malfrats, dont la plupart sont pendus après procès en bonne et due forme pour l’édification du public et le retour de la confiance économique. Mais les survivants qui se cachent ont juré sa perte. Il doit donc s’exiler, prendre un faux nom, changer souvent de résidence et de métier. Jusqu’à cette Angleterre paisible de la campagne des Downs où son passé le rattrape. Le potentat du crime Moriarty a pris l’affaire en main et a plaisir à la résoudre selon ses méthodes : tuer. Holmes ne va que retarder l’échéance ; il le sait, la seule façon d’arrêter Moriarty est qu’il disparaisse de la surface de la terre. Ce ne sera pas encore dans ce roman.

Sir Arthur Conan Doyle, La vallée de la peur (The Valley of Fear), 1914, Livre de poche 1975, 240 pages, €5,20, e-book Kindle €0,99

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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Églises et oratoires de Palerme 1

Nous allons visiter à pied l’oratoire de Santa Cita de la confrérie du Rosaire. Il comprend des stucs de Giacomo Serpotta. Il illustre les 15 mystères du rosaire et est orné partout de putti jouant. Anthony Blunt, le fameux critique d’art anglais, pédé et espion soviétique (c’est presque un pléonasme), l’un des Cinq de Cambridge (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Duart Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross), trouvait ces putti nus les plus beaux de toute l’Europe. Il avait du goût. Je ne sais pas s’il a trouvé au-delà du rideau de fer des êtres aussi charmants.

La Bataille de Lépante est illustrée en ronde-bosse avec deux enfants au-dessous, de part et d’autre d’un trophée dont les trois mousquets sont tournés vers le vaincu  : un enfant chrétien à gauche, le vainqueur qui lève les yeux et ouvre sa poitrine, et un enfant musulman à droite, le vaincu qui baisse les yeux et garde son bras droit sur son ventre.

Mais l’oratoire de San Lorenzo est encore meilleur, les putti de Serpotta en 1723 osant allègrement jouer à des jeux érotiques. L’un caresse le ventre de l’autre tandis qu’il piétine le zizi d’un troisième, un autre empoigne carrément la queue de son copain qui ouvre la bouche dans un hoquet de surprise, deux se regardent langoureusement, tout nu, deux autres dans le même appareil s’embrassent à pleine bouche. Les Franciscains de 1699 n’y voyaient pas malice.

Les vies de Saint-François et de Saint-Laurent, en plus sérieux, se font face. Les anges adolescents sont moins joueurs et plus pudiques, bien que quasi nus sauf un linge qui s’accroche aux parties ; on le regrette presque.

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Spectre de Sam Mendes

La théorie du Complot a eu de beaux jours devant elle après la crise financière de 2008. James Bond (Daniel Craig) ne pouvait que s’en faire l’écho dans ce film de 2015, reprenant le mythe de l’Organisation qui veut devenir Maître du monde par la manipulation et l’argent. Ici, le nouveau M (Ralph Fiennes) est confronté à un supérieur désigné comme C (Andrew Scott) – alias clown, ou connard – qui veut éliminer la section 00 au profit des drones et du renseignement électronique. La vieille antienne yankee de l’isolationnisme, si forte sous George W. Bush. C, jeune technocrate fonctionnaire, coordinateur des services de sécurité, veut fusionner le MI-5 et le MI-6. Ambitieux et théoricien, C est flatté de pouvoir appartenir au Club du Renseignement mondial appelé les Neuf sentinelles car composé de neuf pays, les pays anglo-saxons plus le Japon et quelques alliés arabes. Il se croit désigné pour tout surveiller, partout, tout le temps, sachant évidemment mieux que tout le monde ce qui est bon pour tout le monde.

Outre l’inanité de croire un seul instant que la CIA et les États-Unis pourraient se mettre sous la tutelle des Anglais pour ce genre de chose touchant à la sécurité nationale, on se demande qui manipule qui. C est gonflé d’orgueil mais ne voit pas que d’autres tirent les ficelles publiques pour les monnayer en clair et bon argent privé. Quiconque émet des doutes voit se produire un attentat terroriste sur son sol, ce qui l’incite aussitôt à rejoindre le club des surveillants. Les maîtres sachant alors tout sur tous, peuvent agir dans l’ombre pour leurs propres intérêts – bien compris.

Voilà donc un thème porteur avec un scénario clair. L’ancienne M a confié à James Bond en message vidéo posthume l’ordre de tuer un certain Marco Sciarra (Alessandro Cremona) par tous les moyens. Bond s’envole donc pour le Mexique, où le type est repéré. C’est durant la fête des Morts et il est déguisé en squelette avec la fille du moment qui partage son lit. Il ne s’absente que le temps d’éliminer au fusil les deux terroristes qui envisagent de faire sauter un stade. Mais c’est tout l’immeuble qui saute, entraînant avec lui la moitié de la rue (camelote immobilière mexicaine). Bond et Sciarra en réchappent et l’un poursuit l’autre parmi la foule. Un hélicoptère vient récupérer le malfrat sur la place de la Constitution, et Bond saute dedans. Bagarre en vol, acrobaties aériennes qui font frémir la foule en contrebas. Le terroriste est éjecté, le pilote aussi, Bond stabilise l’appareil. Mission accomplie.

Sauf qu’il a pris l’anneau qu’il avait au doigt. Il représente en effet une pieuvre gravée et est le signe de l’Organisation. De retour à Londres, M met Bond à pied pour désobéissance aux ordres et désordre diplomatique. « A vos ordres », dit Bond, qui pique la nouvelle Aston Martin DB10 destinée à 009 et part pour Rome assister aux obsèques de Sciarra. Sa veuve (Monica Bellucci), qui manque d’être tuée à son tour, informe Bond qu’une réunion secrète va avoir lieu pour trouver un remplaçant à son mari. James, toujours chevaleresque, fait exfiltrer la veuve par son ami de la CIA et se rend à la réunion, où il pénètre grâce au sésame de la bague.

Il s’aperçoit qu’il connaît bien le chef de l’Organisation. Il s’agit de Franz Oberhauser (Christoph Waltz), le fils de celui qui l’a adopté lorsqu’à 12 ans, il a perdu ses parents. L’aîné n’a jamais accepté le petit beau-frère, qui captait trop l’affection de son père, et a éliminé ce dernier lors d’une excursion en montagne. Chacun croit que père et fils ont péri, alors que le fils vit toujours, sous le nom de sa mère, Blofeld. Il hait James et veut le faire éliminer. Il mandate le grand épais Hinx pour ce faire (David Bautista). Course poursuite de l’Aston Martin par une Jaguar C-X75 dans les rues de Rome la nuit. Usage des gadgets de Q (Ben Whishaw) dans la nouvelle auto : munitions non chargées, mais lance-flammes efficace et siège éjectable parfait. La voiture de Bond se retrouve dans le Tibre, mais Bond atterrit sur le quai en parachute.

Bond demande à Moneypenny (Naomie Harris) de faire des recherches et comprend que White (Jesper Christensen) est toujours en vie dans un chalet autrichien. Lorsqu’il le retrouve, il est moribond, empoisonné par l’Organisation au thallium. Il demande à Bond d’assurer la sécurité de sa fille, le docteur Swann, et de trouver « L’Américain » qui lui fournira tous les renseignements. Madeleine Swann (Léa Seydoux) dans sa clinique reçoit Bond et le rejette, elle ne veut plus rien avoir à faire avec tout cela. Mais elle se fait enlever et c’est une nouvelle course poursuite entre les voitures sur la neige et un avion de tourisme. Q est venu prévenir Bond qu’il ne pourra pas le couvrir plus longtemps et que son traçage le mettra en mauvaise posture. Analysant la bague, Q retrouve des traces qui relient Le Chiffre, Dominic Greene et Raoul Silva à Franz Oberhauser. La boucle est bouclée, James Bond poursuit bien la même mission initiale.

L’Organisation a pour nom Spectre, et L’Américain n’est pas un individu mais un hôtel à Tanger où les parents de Madelaine se rendaient à chaque anniversaire de leur mariage. Fouillant leur ancienne suite, Bond parvient à découvrir une pièce secrète où des documents révèlent à la fois le lien familial de Bond avec Oberhauser, mais aussi son repaire au milieu du Sahara, dans le cratère d’une ancienne météorite. De quoi s’y rendre en train. Madeleine a horreur des armes – mais elle montre qu’elle sait s’en servir ; elle a sauvé ainsi son père lorsqu’elle était ado. Au restaurant du train, Hinx les attaque avant la vodka-martini, et elle aide Bond à le jeter sur la voie. Ils baisent ensuite comme des lapins, l’adrénaline leur a donné faim.

Dans la gare perdue au milieu de nulle part où ils descendent, ce n’est pas une diligence mais une Rolls Silver Shadow de 1949 qui vient les prendre pour les conduire au complexe de bâtiments ultramodernes et reliés par satellites au monde entier, où Oberhauser manigance ses crimes. L’information est le pouvoir. Tout savoir sur tous permet d’agir sur chacun : c’est aussi simple que cela. Spectre veut espionner tous les services secrets du monde et C leur livre déjà ce que sait le MI6. Sous son nouveau nom de Blofeld, Oberhauser s’amuse. Il manipule des gadgets qui rendent amnésique par une vrille dans le cerveau. Il fait attacher Bond sur un fauteuil à la Orange mécanique pour le soumettre et lui faire oublier tout amour, notamment le dernier, celui de la belle Madeleine. Il la gardera pour lui, par vengeance. Mais un gadget de Q, la montre explosive, permet à Bond qui la refile à Swann de faire sauter Blofeld (qui en réchappe, les mauvais en réchappent toujours) et, de balles en balles, de faire sauter à la Hollywood tout le complexe – la plus grosse explosion de toute l’histoire du cinéma, dit-on. Le couple s’enfuit en hélicoptère.

A Londres, James Bond découvre qu’il n’est pas un cow-boy solitaire mais épaulé par tout une équipe : son chef M, le chef d’état-major Bill Tanner (Rory Kinnear), le technicien expert Q et l’assistante Moneypenny. Tous vont se liguer pour contrer le Spectre, C et Blofeld. Ils sont dans deux voitures. Un SUV enfonce celle de Bond et de M ; Bond est pris et ligoté, M parvient à fuir. Blofeld a pris Madeleine en otage et menace de faire sauter les restes du QG dévasté du MI6 qui doit être démoli. Il a enfermé Madeleine dans une pièce et laisse quelques minutes seulement à son ex-frère James pour la trouver. Faute de quoi, ils périront. Bond y parvient et poursuit en bateau sur la Tamise l’hélicoptère de Blofeld qui s’envole. En tirant dessus, il le force à se crasher sur un pont – où il rejoint Blofeld. Va-t-il le descendre, comme un cloporte qu’il est ? Suspense.

Un bon cru de James Bond, crédible et haletant, sans reprendre les éternelles scies des pépées et des bagnoles.

DVD Spectre, Sam Mendes, 2015, avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux, Ralph Fiennes, Monica Bellucci, MGM / United Artists 2020, 2h22, doublé anglais, français, €7,99, Blu-ray €12,91

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

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Certains hommes sont des fusées sur la mer, dit Alain

Prenant propos de l’inauguration d’une plaque à la mémoire d’Évariste Galois à Bourg-la-Reine, ville où il est né, le philosophe Alain se prend à moraliser sur son destin. Évariste est en effet mort à 20 ans, en mai 1832, des suites d’un duel au pistolet qu’il ne pouvait gagner. Stupidité de « l’honneur » guerrier, dévoyé en susceptibilité bourgeoise. Nous étions pourtant après Napoléon le Grand.

« Je livre sa biographie aux moralistes et aux fabricants d’images édifiantes », écrit Alain, peu porté lui-même aux génies et à ceux qui sortent de la norme. En effet, éduqué par sa mère jusqu’à 12 ans, porté à la bizarrerie affectée et à l’originalité dans ses classes, Galois n’est bon élève qu’un temps, avant de ne s’intéresser qu’aux mathématiques. Ce qui ne se faisait pas en ces années d’humanités. D’où son échec aux grandes écoles, rebutant les profs imbus de leur position et de leurs méthodes.

Mais toujours, les génies sont méconnus, et les surdoués méprisés. Quiconque sort de la norme est mis à l’écart. Évariste le Galois résiste, encore et toujours à l’envahisseur. « A 15 ans, il dévore la Géométrie de Legendre. Il rejette les traités élémentaires d’algèbre, qui l’ennuient, et apprend l’algèbre dans Lagrange ; à 16 ans il commence à inventer. » Mais les profs n’aiment pas cet original à l’oral, et à propos de ses écrits, « les académiciens n’y voient goutte », dit Alain. Seule l’École normale le reçoit.

Mais le jeune gars est révolutionnaire, révolté par les curés qui ont conduit son père au suicide en 1829 par une campagne de calomnies, et contre le roi, le gros Louis XVIII diabétique et goutteux, viré réactionnaire dès 1820. Evariste Galois est emprisonné, saoulé, tombe amoureux dès qu’il sort d’une « infâme coquette » qui le rejette, ainsi qu’il l’écrit à son frère. D’où son duel avec le rival, un quidam particulé insignifiant que l’histoire a oublié. Il se prend une balle dans le bide, meurt d’une péritonite.

La veille au soir, il a révisé « son grand mémoire sur les équations », comme dit Alain qui n’y comprend rien, en fait Mémoire sur les conditions de résolubilité des équations par radicaux, daté du 16 janvier 1831. Il y jette les bases de la théorie des groupes qui fera fureur en mathématiques « modernes ».

Cet exemple – édifiant – pousse Alain à se demander pourquoi cet homme ? « Car il n’est pas vraisemblable qu’il ne naisse qu’un homme de temps en temps. Je croirais plutôt que tous les hommes pensent et veulent une fois ce que celui-là a pensé et voulu ; mais ils n’ont pas seulement le temps de prendre la plume », analyse le philosophe. Autrement dit, tous les humains ont les possibilités de l’Évariste, tous sont, petits, des Mozart en puissance. Mais ils sont assassinés par la routine, les conventions, l’éducation, les règlements. « Flatteries, fiançailles, succès, intrigues, traitements, décorations, conversations. La justice et l’opinion sont lourdes » – une prison dont seuls les génies osent s’échapper.

Ou les petits besogneux qui parviennent à se faire des idées tout seuls, à penser par eux-mêmes après des années d’efforts d’apprentissage, de maturation et de préjugés surmontés. Comme Alain. Comme la plupart de ceux qui ont une personnalité. Ceux qu’il faut, sans pour autant négliger les rares génies, encourager.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Musée archéologique de Palerme 2

Six métopes du VIe siècle avant sont recueillis ici en triade delphique : Artémis, Léto et Apollon. Un métope montre Héraclès terrassant le taureau de Crète, un autre l’enlèvement d’Europe, et deux métopes Déméter et Coré.

Les trois métopes du temple C taillés dans du tuf blanc vers 520 avant, montrent le quadrige du Soleil, Persée tuant Méduse, Héraclès châtiant les brigands Cercopes. Les Cercopes sont des enfants nains de Théia, fille d’Ouranos, qui ressemblent à des singes. S’étant moqué d’Héraclès, il les attacha la tête en bas et les transporta sur son épaule, ce qui leur permit de voir la pilosité noire de son cul. Leur mère les avait avertis qu’un certain Melampygos (fesses-noires) leur chercherait noise. Il faut dire qu’ils avaient tenté de voler les armes du héros pendant son sommeil.

Deux fragments du temple F montrent Dionysos menaçant un géant et Athéna en terrassant un autre. Les métopes du temple E en tuf et marbre de Paros vers 460 avant, sont consacrés à la lutte d’Héraclès contre une Amazone, aux noces de Zeus et d’Héra, et à Artémis transformant Actéon en cerf parce qu’il a osé la voir nue, Athéna et le géant Encelade. Chacun remarquera – et moi le premier – la recherche de l’expression et du mouvement.

L’éphèbe de Sélinonte est une petite statue en bronze du Ve siècle avant.

Le sourire de la Gorgone est reconstitué ; ses terres cuites protégeaient les temples sur les frontons.

Dans un couloir, une statue romaine de l’empereur Claude, régnant de 41 à 54 de notre ère, un fragment de torse mâle délicat de la même période, et deux sarcophages puniques de Cannita.

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Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes

Par peur d’être littérairement « bouffé » par son personnage, l’auteur avait occis son détective privé dans un gouffre des Alpes suisses, entraînant le maléfique Moriarty dans l’abîme. Mais les lecteurs ont été épouvantés de cette perte, et l’éditeur du Strand, le magazine qui avait fait ses choux gras des histoires du détective, a été désespéré. Conan Doyle disait de Holmes qu’il était pour lui comme « un abus de foie gras », un écœurement proche de la nausée…

Le magazine américain Collier’s propose un pont d’or (ou presque) à l’auteur pour concocter huit nouvelles au moins ; le Strand les reprendra. Dix ans après donc, le retour. Sherlock n’est pas mort mais s’est caché ; seul Moriarty a fini dans le gouffre. Watson, devenu veuf, a presque une syncope lorsqu’il voit un vieux racorni se transformer sous ses yeux en vrai Holmes revenu du néant. Fini le déguisement, réintégration dans le personnage pour de nouvelles aventures. Treize, cette fois, souvent de bonne qualité.

Holmes applique sa méthode : observation, logique, toujours partir des faits et ne laisser l’imagination courir qu’ensuite. Il adore « la signification de l’insignifiant », selon le critique Ian Pears, procédé titillant et obsessionnel repris par Fred Vargas et par certaines séries, parfois jusqu’à l’absurde. Sherlock prête toute son attention à ce qui ne se voit pas, ce que les autres laissent de côté, sur lequel ils passent pour courir de suite aux hypothèses. Le détective pense à l’envers des autres, par induction plutôt que par déduction. Il part des faits observés pour en tirer des déductions, pas l’inverse – qui est l’erreur courante.

Ces treize nouvelles montrent divers types de criminels en action. Le né pour tuer, tel le colonel Moran, irrécupérable, véritable bête nuisible hors de l’humain ; l’étranger, tel l’Américain des Bonshommes qui dansaient, toujours mystérieux, donc inquiétant, sorte de fantasme grossi par l’imaginaire dont on doit se méfier ; le professionnel, tel Charles Augustus Milverton, endurci dans le crime de chantage et qui en tire un plaisir malsain ; l’opportuniste, qui tue parce que les circonstances l’exigent, sans intention de le faire, ou au contraire après l’avoir mûrement planifié selon des raisons légitimes, comme dans le Manoir de l’Abbaye.

Le lecteur retrouvera son héros anglais de la fin XIXe avec plaisir, toujours avide d’exercer ses facultés mentales, toujours flanqué de son compère médecin, toujours gentleman. De la belle ouvrage qui change des gadgets à la mode (téléphonie, ADN, caméras de surveillance, traces internet) qui masquent trop souvent l’inanité de la psychologie.

Sir Arthur Conan Doyle, Le retour de Sherlock Holmes (The Return of Sherlock Holmes), 1905, Archipoche 2019, 425 pages, €8,95, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

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Musée archéologique de Palerme 1

Nous allons en bus jusqu’au musée archéologique situé dans un ancien couvent bâti au XVIIe siècle pour les Oratoriens de saint Philippe Néri. Seul le rez-de-chaussée est visitable, le reste est en restauration. Une manif de collégiens braille on ne sait quels slogans au mégaphone, dans une atmosphère bon enfant. L’Opera dei pupi de Palerme est sis dans une ruelle, célèbre attraction de marionnettes siciliennes.

Après le petit cloître d’accueil du musée, où trône une statue de marbre musculeuse sur une fontaine du XVIe, nous pouvons voir la pierre de Palerme, un basalte orné de hiéroglyphes égyptiens datant de 2900 avant notre ère et qui donne tous les noms de la cinquième dynastie de 3200 à 2900 avant.

Mais le clou du musée est la salle de Sélinonte, visitée aussi par une classe de jeunes Allemands du supérieur férus d’histoire grecque. Les étapes de la construction des temples et la reconstitution des VIe et Ve siècles avant de la ville sont démontrées.

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Arthur Conan Doyle, Le chien des Baskerville

Le roman est inspiré par une légende campagnarde de son ami Bertram Fletcher Robinson, correspondant de guerre pour le Daily Express lors de la guerre des Boers, où Conan Doyle s’était engagé comme médecin. Un chien rôdait sur la lande du Dartmoor, au nord de Plymouth, dans le Devon au sud-ouest de l’Angleterre. L’auteur est allé sillonner l’endroit avec son ami, pour se pénétrer de l’atmosphère.

Les Baskerville sont une famille dont tous les mâles semblent marqués d’une malédiction depuis que Hugo, un ancêtre du XVIe siècle, a forcé une jeune paysanne dans les marais et qu’un gros chien noir à gueule de feu, semblant tout droit sorti de l’enfer, l’a croqué en commençant par la gorge. Sherlock Holmes est sollicité, ce qui va permettre la lutte entre la raison et l’imagination de prendre de l’ampleur. Tout le sel du roman tient en effet dans ce suspense : la bête est-elle la Bête, ou n’est-elle qu’une bête bête ?

Sauf que l’idée qu’on s’en fait peut elle-même tuer en forçant le cœur à battre trop fort. Les mots tuent, les idées tuent, l’imagination crée ses propres monstres – ce pourquoi le collabo Brasillach fut justement fusillé pour s’être fait un monde nouveau de haine raciale ; ce pourquoi l’Iran des mollahs chiites est pilonné pour fantasme du complot Juif et haine irrationnelle pour sa religion ; ce pourquoi « les piqûres » infligées aux femmes durant les sempiternelles fiestas des Français sont dans 99 % des cas un mythe, corroborées par aucun résultat d’analyse, mais multipliées et amplifiées par les réseaux sociaux dans le mimétisme Mitou qui fantasme sur la « réaction » masculiniste. Ce ne sont que quelques exemples. Comme dans Le Chien des Baskerville, pour y voir clair, il faut que la raison s’impose pour refroidir les délires, et que l’observation des faits prenne le pas sur l’image qu’on s’invente.

Dès le premier chapitre, tout d’intérieur douillet, la canne annonce la lande, l’objet l’aventure. Un visiteur s’est présenté, n’a trouvé personne, a dit qu’il reviendrait. Il a laissé sa canne, sur laquelle Sherlock fait spéculer John avant de corriger ses déductions en fonction de ses observations. La méthode est en acte et ne fera que se perpétuer, malgré les fantasmes. Sir Charles Baskerville est mort au bord de la lande, semble-t-il de peur dit le journal, d’une crise cardiaque après avoir « vu » quelque chose et couru comme un fou. Sir Henry, son dernier frère, le cadet, hérite de la demeure et rentre des États-Unis où il vivait dans les grands espaces. Va-t-il demeurer dans le Dartmoor ? Il se pose la question, ne trouve pas de réponse claire, et vient consulter Sherlock Holmes, dont la réputation n’est plus à faire.

Lequel ne prendra pas la décision à sa place, et demande 24 h de réflexion pour enquêter et poser son conseil. Ce qui survient confirme sa façon de voir : une lettre anonyme à sir Henry, dont les lettres sont découpées dans un éditorial du Times, la disparition de l’une de ses bottines (une seule…) à l’hôtel, l’évidente filature de sir Henry par un barbu en fiacre, montrent que quelqu’un est intéressé à ce que sir Henry renonce. Holmes lui conseille d’y aller.

Mais pas tout seul. Watson l’accompagnera et ne le quittera pas d’une semelle, afin de le protéger mais surtout d’observer, et de rendre compte. Holmes déclare rester à Londres pour régler quelques cas pendants, mais qu’il sera informé de tout par Watson et interviendra si nécessaire. Ainsi fut fait. Watson rédige des rapports, tient un journal, relate les faits. Ce récit décalé permet de ne pas tout dire et au lecteur de chercher à démêler le vrai du faux dans cette histoire. Un nouveau crime se prépare, mais d’où viendra-t-il ? Du forçat évadé qui se cache sur la lande ? D’un voisin un peu trop intéressé ? De celui qui ressemble tant sur un tableau à l’ancêtre Hugo ? De la Bête qui hurle de temps à autre dans le lointain ? Le brouillard sur la lande n’est pas sans rappeler le « brouillard de la guerre » dont on parle souvent ces temps-ci, autrement dit l’incertitude de l’action qui peut tourner dans un sens ou dans l’autre sans qu’on puisse le prévoir.

Roman gothique et roman d’énigme, l’œuvre happe le lecteur. La fin n’est pas celle des films qui ont été tournés, ce qui permet de le lire sans savoir déjà comment l’histoire va finir. Le décor de la lande, mélancolique et lugubre, fait beaucoup pour l’atmosphère. Il stimule l’imagination, au contraire du salon de Londres où brûle un bon feu de cheminée, plus propice à l’exercice apaisé de la raison. Quant au destin des criminels, il est laissé comme toujours aux forces de la nature.

Sir Arthur Conan Doyle, Le chien des Baskerville (The Hound of the Baskervilles), 1902, Livre de poche 1988, 256 pages, €3,70

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes coffret tome I et II, Gallimard Pléiade 2025, 2320 pages, €124,00

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Palerme, musée Abatellis

Nouvel arrêt, dans la ville de Palerme cette fois, pour voir en coup de vent (en moins d’une heure) le musée régional dans le palais Abatellis. C’est hors programme et il doit fermer à 18 heures. Il recèle quelques trésors. Notamment une grande fresque du XVe siècle du Triomphe de la Mort où les Importants sont représentés en beaux costumes, la main à la ceinture au-dessus du pubis, signe des dominants. Ils sont touchés par les flèches du squelette qui chevauche le cheval squelettique et se retrouvent en bas du tableau, tout navrés. Dont le pape, la gorge transpercée d’une flèche. Les belles femmes aux robes à la mode et aux bijoux étincelants de même. Sur la gauche, les pauvres, vieux, handicapés, bancroches, lépreux, restent tel qu’ils sont : en bas. Deux personnages regardent le spectateur, le peintre et son fils préparateur. Nul ne connaît leur nom. Le thème est tardif car la dernière Grande peste date de 1348.

Le buste d’Eleonore d’Aragon de Francesco Laurana, œuvre délicate du XVe.

La Vierge de l’Annonciation d’Antonio da Messina se trouve ici. Le tableau est sobre, délicat, symbolique. La Vierge élève une main qui s’effraie tandis que l’autre accepte. Elle a le visage en ovale, le voile bleu et la lumière qui vient de l’arrière, comme probablement l’archange annonciateur. Il n’est pas représenté, ce qui est nouveau dans l’art, pour mettre l’accent avant tout sur la jeune fille.

Trois saints d’Antonio da Messina sont aussi exposés, saint Augustin, saint Grégoire et saint Jérôme.

La Madonne au Bambin et trois anges est de Jean Gossaert, de Maubeuge, fin XVe. Il présente toute la progéniture de putti dodus et roses à demi déshabillés, de la maternité triomphante. Tous chantent de joie et à la gloire de l’Enfant.

Sur le Corso Umberto, le long de la mer, la jeunesse fait du vélo, du foot, du cricket, des abdos, elle court. Tous exercent leur corps sur la pelouse face aux vagues, comme un lointain écho à la palestre athénienne. Les corps, dans le sud, sont assez libres, plus que dans les pays contaminés par la pruderie anglo-saxonne. Il n’est pas rare de voir des lycéens en débardeur sortant du lycée, des filles au ventre nu ou portant leur chemise nouée sans soutien-gorge.

Pour nos deux dernières nuits, nous revenons au même hôtel qu’à l’aller, le Principe di Villafranca, où l’on nous redonne d’ailleurs exactement les mêmes chambres.

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48 heures de Walter Hill

Duo de choc entre Nick Nolte et Eddie Murphy. Ce film a initié la mode des buddy movies, très yankee, et surtout très commercial. Il est sensé amuser pour faire du fric. Beau succès aux États-Unis, sans doute parce que le mot « fuck » est prononcé 48 fois, moins en France. Il faut dire qu’on est dans le macho et le vulgaire, les filles ne sont que des formes langoureuses et des chattes à remplir, les truands des salauds à trucider à grand coups de bastos avant qu’ils ne le fassent, et les bagnoles des jouets à brutaliser en faisant tanguer la péniche et crisser les pneus. Je n’ai pas ri une seule fois.

La scène commence hors d’un pénitencier où les condamnés à plusieurs centaines d’années de prison (la vanité américaine) raclent une ancienne voie de chemin de fer. Arrive un pick-up Ford antédiluvien qui dérape sur le chemin. En sort un Indien musclé qui quémande de l’eau. Un forçat le provoque et ils se bagarrent, le temps de détourner l’attention du garde à fusil et de le descendre, avec un autre en prime. Fuite du malfrat avec l’Indien, complice. Ce sont Albert Ganz (James Remar) et Billy Bear (Sonny Landham). Ils sont logés par la police et deux inspecteurs pensent les serrer avec une pute, mais Ganz en débardeur de laine (!) la prend comme bouclier, à poil, pour descendre les deux inspecteurs trop confiants dans leur supériorité numérique. L’inspecteur de police du San Francisco Police Department Jack Cates (Nick Nolte), un solitaire mal aimé des autres, assiste au désastre sans guère intervenir : bien fait pour eux.

Il est donc chargé par son chef noir de retrouver les deux en fuite. Lesquels vont vouloir récupérer le magot d’un casse, caché par un complice noir, Reggie Hammond (Eddie Murphy), lui-même en tôle. Cherchez le complice et vous aurez les tueurs, ainsi raisonne Cates. Pour cela, rien de plus simple (à la portée d’un cerveau de plouc yankee) : faire de Reggie un collabo – avec pour carotte une permission de sortie de 48 heures. D’où le titre, pas futé, du film.

Dès lors l’action s’enclenche, Reggie connaît le bar favori, un texan où seuls les Blancs sont admis ; il obtient, en jouant le flic trumpien avec la plaque de Jack, l’adresse de la pute favorite dans Chinatown ; laquelle a fait fuiter le mâle juste avant que les flics ne débarquent. Lui Reggie ne pense qu’à s’en faire une de pute, car il n’a pas baisé depuis trois ans (rires gras). Bref, multiples crissements de pneus plus tard, poursuite dans le métro, filature de l’intermédiaire Kelly (David Patrick Kelly) dont la copine a été prise en otage par les deux tueurs (une habitude), poursuite en bagnole d’un bus pris par les malfrats, fusillade… Deux balles dans le buffet pour l’un (un bon Indien est un Indien mort), une autre en pleine tronche pour l’autre (irrécupérable), et tout est réglé.

Flics vengés, justice faite, fric récupéré, Reggie remis en tôle pour la fin de sa (courte) peine. Jack est content, le yankee moyen aussi, le spectateur d’aujourd’hui moins – sauf les Russes, les trumpistes et les zemmouriens. Les temps ont changé et la grosse ironie vulgaire des années post-Nixon ne passe plus autant chez les gens sensés. A voir pour le décalage, beaucoup d’action et de bagarres macho, mais à part ça, une psychologie ras le front de gros lourd.

Grand prix au Festival du film policier de Cognac 1983

Meilleur film au Prix Edgar-Allan-Poe 1983

DVD 48 heures (48 Hrs.), Walter Hill, 1982, avec Nick Nolte, Eddie Murphy, Annette O’Toole, Frank McRae, James Remar,‎ Paramount Pictures France 2000, anglais doublé français, italien, espagnol, 1h36, €5,79, Blu-ray €14,99

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Villa Palagonia

Le bus va vers Palerme, la Panormos fondée par les Phéniciens. A Bagheria s’élève la villa Palagonia aux quelques 60 monstres grotesques de Tomaso Napoli sur les 600 originaux, dit-on, en réaction au sérieux de l’Inquisition. Plutôt surréaliste, comme le propriétaire, Ferdinand Gravina, prince de Palagonia. La villa de 1715 est elle-même théâtrale, sa façade en courbes comme un rideau de scène, ses pavements de marbres colorés, ses fresques grises au mur, ses miroirs au plafond pour refléter les chandelles des bals et réceptions. On dit que le prince était fou de jalousie et qu’il avait enfermé en ce palais entouré de monstres sa jeune femme trop séduisante. Certains grotesques avaient les traits des amants, permettant à l’épouse de méditer sur ses fautes et l’horreur de ses désirs charnels pour d’autres mâles, plus juvéniles que son mari. Goethe a évoqué cette villa dans son Voyage en Italie.

Le baroque de cette villa est dit « de dérision » par le goût de la métamorphose (transformation d’humains en animaux), le goût d’accumuler tout et rien, voire n’importe quoi, le goût de l’illusion par les jeux de miroirs. Selon les voyageurs qui ont décrit l’intérieur, il y aurait eu aussi des chaises aux pieds sciés à hauteurs différentes, des canapés se tournant le dos, des fauteuils rembourrés d’aiguilles… La chapelle comprenait un crucifix horizontal aux bras et jambes écartés, des candélabres qui pendaient des stigmates et du nombril du Christ.

De curieuses plantes vertes aux boules comme en dentelle seraient des Gomphocarpus physocarpus, arbrisseaux buissonnants d’environ 1 m de haut qui fleurissent en saison chaude et donnent des fruits semblables à des capsules gonflables vert clair, rondes, jusqu’à 8 cm de diamètre. Ces plantes proviennent d’Afrique du sud-est. Je n’en avais jamais vu.

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Cefalu 2

Au bord de mer, la forteresse est reconvertie en habitations et restaurants. La Porta Pescara était la porte des pêcheurs, elle est aujourd’hui celle des touristes qui vont voir la plage. Certains se baignent, silhouettes brunes et nues, au loin sur la jetée. Eloi, après déjeuner, ira les imiter

Nous déjeunons libres à la Cave des pirates à côté du lavoir, toujours le même menu de salade de poulpe, pâtes aux aubergines ou fruits de mer, poissons. Je prends de l’espadon roulé farci avec ses tranches d’orange et c’est tout. Mirande goûte les pâtes aux aubergines et prend avec Eloi la salade de poulpe sur lit de purée compacte pour deux, tout comme les Japonais d’une table voisine. Il s’agit d’un couple assez jeune avec un petit garçon poupée. Il peut avoir cinq ou six ans et il pique les morceaux de poulpe avec appétit, moins les pommes de terre. Il avale ses spaghettis aux palourdes comme un Japonais, avec un slurp à la fin. Sa mère lui a appris à tourner avec la fourchette et il tourne d’abord, mais les pâtes glissent et il termine comme tout le monde en aspirant le filament qui se tortille. Les Japonais sont conformistes et apprennent dès l’enfance à faire comme les autres ; à l’étranger, on fait comme les étrangers, ici les Italiens. Pas question de rester rustre. Les pâtes aux aubergines ont une sauce tomate mijotée à l’ail et au basilic (au dernier moment, une fois la sauce épaissie) et des rondelles d’aubergines frites à l’huile d’olive.

Dans une ruelle s’ouvre un petit musée avec un tableau d’Antonio da Messina, mais l’entrée coûte huit euros pour deux petites pièces ridicules. L’eau est claire et tentante, chaude. Je reviens au bus par les ruelles très garnies de touristes en fonction des bus qui les débarquent ou les rembarquent. Les restaurants sont pleins. Le nôtre ne désemplissait pas. Sitôt une table débarrassée, sitôt elle était réoccupée.

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Alain aime la pluie

« J’aime la pluie », affirme Alain. Certes il est Normand et la pluie est fréquente en cette région ; elle la rend verte d’herbe bien arrosée et de fruits bien pommés ; elle la rend transparente grâce à l’air lavé et aux couleurs tamisées. Mais c’était avant la pollution de la pluie par les PFAS et les néonicotinoïdes, dont nos « industriels des champs » (qui n’ont plus rien de « paysans) voudraient user et mésuser « parce que les autres le font ». Pourquoi pas moi ? Mitou ! Mitou ! L’exigence d’imitation est le propre de l’homme.

Mais la pluie, pour Alain, est plus philosophique. Il oppose la Normandie à la Grèce antique. « J’ai lu Homère ; ses héros sont de redoutables brutes, et les tragédies grecques sont assez ennuyeuses », dit-il. Je m’inscris en faux contre cela. La couleur, selon lui, manquerait, et il force son propos pour bien faire comprendre aux têtes de bois des lecteurs normands ce qu’il veut dire. « Cela est naturel, car le soleil mange les couleurs. A la vive lumière, remarquez-le, toutes les couleurs palissent. Le Midi saisit un homme du Nord par quelque chose de sec, de net, de rude dans les lignes. » Il fait du climat le socle d’un tempérament. C’est populaire de tout temps, ce n’est pas le réel : les gens qui changent de pays et de climat n’en deviennent pas différents – voyez les Anglais émigés aux Etats-Unis. Ils sont tous humains et s’adaptent plus aux lois et coutumes de leur nouveau pays qu’aux habitudes et exigences de celui qu’ils ont quitté.

Quand la lumière est douce et les ombres moins heurtées, dit Alain, la pensée est plus nuancée et fait observer autour de soi. A l’inverse, dans les paysages contrastés sous une lumière « de terre cuite », la pensée court sur l’horizon, les arguments font grimper aux rideaux, la passion se déchaîne. La « pensée n’a ni détail ni premier plan » mais est tranchante, rigide, fanatique. Le philosophe oppose aux certitudes des noireaux du Sud les P’tête ben qu’oui, p’tête ben qu’non des pâlots du Nord. Et il est vrai que les pays du Nord et de l’Ouest sont traditionnellement plus modérés en politique que ceux du Sud et du Sud-Est – mais est-ce dû au climat ou à l’anthropologie familiale ?

Alain est un libéral modéré et il passe par le climat pour expliquer ce tempérament. C’est une image. Comme toutes les images, elle est réellement fausse, mais dit quelque chose de vrai. Si les citoyens qui habitent près d’un volcan ne sont pas éruptifs, ni ceux des grandes plaines du Nord de la France passifs, la diversité des paysages, des climats et des mœurs engendre plus de dieux, donc de tolérance, que le désert brûlant où un seul Dieu s’impose, Unique, impérieux et écrasant.

Laïc, républicain et pacifiste de gauche, le philosophe Alain est un rationaliste critique porté à la modération. Pour lui, la raison est un outil incomparable du jugement, mais aussi une menace totalitaire en minimisant tout sentiment et toute sensation. Il est politiquement libéral, engagé dans la citoyenneté. Pour lui, chacun doit faire vivre la démocratie en usant de sa liberté de jugement. Ce pourquoi, un peu de pluie rafraîchit les consciences. « S’il avait plu sur le Forum, conclut-il, César aurait eu la tête plus fraîche, et nous n’aurions pas connu le catholicisme ». Une religion fanatique, en 1909, juste après la loi de 1905… Et qui tend à le redevenir, en mimétisme au fanatisme musulman et juif. Mitou ! Mitou !

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Cefalu 1

Nous prenons le petit-déjeuner tôt dans la lumière dorée du matin. Nous partons en effet à 7h45 pour le bateau à 8h30 en direction de Milazzo où le bus nous attend. Les bagages sont emmenés en camionnette et nous allons à pied jusqu’au port. L’hôtel est une vaste villa méditerranéenne étirée sur deux niveaux dans son parc tout en longueur, au milieu d’un jardin fleuri de bougainvillées, de grenadiers, de manguiers, d’oliviers, de lantanas. de lauriers roses, de palmiers, avec une piscine près de l’accueil.

Cefalu montre une ville basse grecque et une ville perchée byzantine. Vue au loin de la citadelle avec son campanile en restauration, les maisons blanches et basses sont accroupies au pied comme un troupeau auprès de son berger. Des seigneurs au Seigneur.

Il y a la queue pour le bateau, mais trois partent avant le nôtre, vers les autres îles. Tous sont à peu près pleins de travailleurs du matin. Les bateaux ici sont une sorte de métro ou les touristes sont minoritaires.

Une heure d’hydrofoil et deux heures en bus sur l’autoroute Messine-Palerme, tout en ponts, tunnels et échangeurs.

Les Normands de Sicile ne sont pas seulement venus de Normandie mais on ramassé aussi sur leur passage des Francs et des Lombards. La famille de Hauteville a conquis la Sicile à peu près au moment où le duc Guillaume effectuait la conquête de l’Angleterre.

Cefalu doit son nom à la tête, surnom du rocher calcaire qui domine la ville. La ville est célèbre parmi les Français à cause de son Club med le guide nous le montre, un peu à l’écart de la ville, en bord de mer. C’est une grande villa XVIIIe aux murs jaunes. Désormais, finie l’ambiance Bronzés, le tutoiement est terminé en 2001, les cases ouvertes à tous vents disparaissent dans la foulée, les « gentils » machins sont devenus employés. C’est du luxe et le Club va à la pêche aux riches : 2200 € pour sept jours au « Resort Club Med Exclusive Collection » selon les termes anglo-saxonisés et désormais consacrés. Bobos exclusivement, entre-soi, cuisine, amour intime et bains de mer, yoga à la mode, escapades en scooters, toute culture évacuée. Club med est devenu une entreprise chinoise en 2015 et coté en bourse de Hongkong en 2018. Fin du rêve français.

Nous visitons la cathédrale Unesco bâtie sur ordre de Roger II, roi de Sicile en 1132 après une tempête où il avait failli y rester. Deux tours romanes carrées, de pierre blonde et le dôme – en réfection, tout emmailloté d’échafaudages. A l’intérieur, la mosaïque du Christ Pantocrator de 1148 et de la Vierge orante nous sont invisibles. La nef est composée de colonnes de basalte aux chapiteaux grecs retaillés, surmontés d’arcs arabes. Un baptistère, des statues en stuc autour de l’autel, un ange de l’Annonciation. L’église ferme juste quand nous partons. De même que le lavoir médiéval, juste le temps de le voir dans une impasse de la via Vittorio Emmanuele.

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Dimitri Medvedev est un fou délirant

Dimitri Medvedev parle comme un fou (« qui est dans un état psychologique de trouble intense ou d’exaltation causé par une forte émotion ou un sentiment poussé au paroxysme » selon le CNRTL) : non seulement il croit ce qu’il dit, mais ce qu’il dit est le parfait miroir de ce qui existe dans son propre pays, la Russie. Il accuse les autres – et notamment l’Ukraine – de faire ce que fait la Russie de Poutine !

Jugez-en plutôt.

Ce vice-président du Conseil de sécurité de la Russie, politicien et juriste, dans son interview du 17 juillet par l’Agence Tass, évoque les trois « D » — démilitarisation, dénazification, démocratisation qui ont été pensés pour traiter l’Allemagne nazie en tant qu’État agresseur. Pour lui, « une ressemblance évidente persiste » à propos de l’Ukraine actuelle.

« Premièrement, dit-il à Tass, il existe une crise identitaire et des symboles hystériquement nazis. On voit fleurir un culte des idéologues collaborateurs ou nazis, des svastikas, des Totenkopf sur les uniformes et véhicules militaires, et d’autres allusions au Troisième Reich », dit-il. – N’oublie-t-il pas un peu vite dans la Russie de Poutine la milice « Wagner » fondée par Dimitri Outkine, ouvertement admirateur d’Hitler, ses symboles carrément nazis, sa succession prise par l’« Afrika Korps », la manipulation par le « nationalisme géré » et l’encouragement au mouvement Nashi ? Dès 2020, par utilitarisme, la Russie assouplit sa loi sur les symboles nazis, désormais réautorisés.

Il poursuit : « L’idéologie actuelle se fonde sur la haine du voisin et prône la « lutte jusqu’au bout ». Tout cela est soutenu par le gouvernement et imprègne la société. La militarisation s’y ajoute, des groupes armés acquérant des fonctions non seulement militaires mais aussi politiques, certains étant peu contrôlés par l’État. » – N’oublie-t-il pas un peu vite dans la Russie de Poutine l’idéologie du nouveau-nationalisme de haine du voisin, de haine de l’Occident tout entier, soutenue par le gouvernement qui en fait ouvertement la propagande jusque dans les écoles primaires, militarisant les garçons dès l’âge de 10 ans, encourageant les groupes armés militaro-politiques ?

« Deuxièmement, la longévité au pouvoir, des signes manifestes de dictature : les procédures électorales sont annulées sous prétexte de guerre, les opposants sont persécutés ou emprisonnés, la liberté d’expression anéantie. » – N’oublie-t-il pas un peu vite dans la Russie de Poutine les 25 ans de pouvoir (plus que Staline !), les procédures électorales biaisées, les opposants persécutés et emprisonnés comme Navalny, voire tués, la liberté d’expression anéantie par la fermetures des ONG, de l’association Memorial, des médias libres ? N’ose-t-il pas ajouter, plus bas que : « La démocratisation n’est pas qu’une élection : il s’agit de restaurer les institutions juridiques, la presse libre, la concurrence véritable, la séparation des pouvoirs. » – Qu’à cela ne tienne ! Pourquoi la Russie de Poutine serait-elle exemptée de ces bons principes ? Même le site Polemia de Jean-Yves Le Gallou, proche d’Eric Zemmour, analyse que la Russie n’a rien d’une démocratie au sens universel – c’est dire !

« Troisièmement, l’économie est en déclin. À l’instar du Troisième Reich dans ses derniers mois, l’Ukraine aujourd’hui connaît une crise économique et de gestion, à laquelle on ne répond qu’avec le financement extérieur et la mobilisation rhétorique. » – N’oublie-t-il pas un peu vite dans la Russie de Poutine la récession économique, l’inflation forte, la pénurie de biens de consommation, le budget consacré en majorité au militaire, la corruption mafieuse qui gangrène toute l’économie et la gestion du pays ? Le suicide programmé de la Russie est déjà inscrit dans sa politique depuis Poutine.

Tout ce délire de persécution et cette prose revancharde prêteraient à rire, tant Medvedev accuse formellement l’autre de ses propres fautes et lacunes. Mais ce n’est pas drôle parce que cet aliéné (au sens exact du mot : « sous une influence dominante ou irrésistible ») croit ce qu’il dit. Les faits ? Il s’en fout. Seul compte son image délirante (au sens psychiatrique) du monde et des autres. « Les idées d’extrême-droite reposent sur l’inversion quasi systématique du réel », écrit dans la revue La Recherche de juillet-août l’économiste Michael Lainé, auteur de L’ère de la post-vérité, paru cette année (e-book Kindle disponible). Et c’est bien ce qui se passe.

Les croyances de M. Medvedev, paranoïaque comme semble-t-il nombre de « vice »-présidents (voyez JD Vance) sont issues de l’isolement volontaire de la Russie, de son idéologie réactionnaire qui veut réhabiliter Staline et Pierre le Grand, en plus de biais cognitifs classiques analysés par le prix Nobel en économie Kahneman. Ainsi le biais de confirmation (je ne retiens que ce qui va dans le sens de mes idées préconçues), le biais de popularité (ça marche auprès des nationalistes mafieux, donc c’est vrai), l’effet de halo (juger sur une impression globale issue d’une seule caractéristique), le biais de négativité (être plus attentif à ce qui menace qu’au reste). Ce qui est vrai ne compte pas – seul ce qui compte est ce que je crois, moi, mon réseau, ma bande, ma nation, ma race.

Et c’est grave.

Car tout esprit critique disparaît au profit de la tradition, du conformisme et de la hiérarchie établie. Toute histoire fondée sur les faits disparaît dans le discours laudateur sur les grands dirigeants et la glorieuse nation, sans aucun recul critique. Toute mémoire personnelle est réécrite car, les neurologues le montrent, comme Pascal Roullet prof de neurosciences à l’université de Toulouse, dans le même numéro récent de La Recherche : « Le simple fait de présenter un nouvel événement émotionnel durant la réactivation d’un vrai souvenir suffit à créer un faux souvenir. Et ce, indépendamment de toute suggestion verbale ou sociale. » Les Russes apprennent donc de « faux souvenirs », de la post-vérité comme la fameuse GGP, Grande Guerre Patriotique, mythifiée par Poutine.

Dès lors, toute critique de la Russie apparaît « réellement » à un Medvedev comme une menace « existentielle » (même chose pour les critiques contre Israël, assimilées de suite à de l’anti-« sémitisme » alors qu’il s’agit d’anti-« sionisme » et plus précisément d’anti-« extrême-droite religieuse israélienne). Or, quand on a des milliers de bombes H et des missiles pour les envoyer, la croyance compte plus que les faits.

Il faut plus que jamais :

– déconstruire l’édifice délirant de la paranoïa russe,

– contrer les cyberharcèlements des fausses vérités et de la propagande qui inonde les réseaux,

– pointer la complicité des partis extrêmes qui, en France, ont « intérêt » politiquement à engendrer le chaos et inhiber la défense de l’Otan.

– pointer aussi la vaniteuse bouffonnerie d’un Trompe qui dit tout et son contraire, ne croit à rien sauf à lui-même, et se laisse mener par le dernier qui cause.

– sans oublier de pointer la dérive démocrate woke qui, partant d’un bon sentiment (faire émerger les minorités) est devenue une chasse aux sorcières de tous ceux qui pensent « mal », à coup de Cancel et MeToo.

Vaste programme ! Mais indispensable…

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Tour de l’île de Lipari

Le déjeuner étant libre, je fais table avec quatre autres personnes, les deux couples de l’infirmière et des profs au restaurant Al Pescatore sur la piazzetta di Marina Corta où trône la statue de san Bartolomeo. Je prends un poulpe grillé servi avec deux lambeaux de fromage, une tomate cerise sur une cuillerée d’encre de seiche et une cuillère à café de purée de pois verts. C’est le style nouvelle cuisine pour 20 € avec une salade de roquette, fenouil et quartiers d’orange assaisonnée d’huile d’olive et de vinaigre balsamique. Je retiens la recette.

Mirande me parle de Nasr Eddin Hodja, philosophe bouffon turc qui manie le paradoxe. Un jour, il passe à côté de son âne avec son fils, en route pour le marché. Les villageois qui le connaissent lui disent : « Eh, Hodja, pourquoi tu marches ? Un âne est fait pour être monté ». Le lendemain, ils repassent, le gamin cette fois sur l’âne. « Eh, Hodja, Pourquoi tu fais monter le petit ? Il est jeune, il peut marcher, et toi tu te fatigues. Le surlendemain, ils repassent, lui monté sur l’âne et le fils marchant à côté. « Eh, Hodja, pourquoi tu laisses marcher le petit ? Il s’épuise. » Le jour d’après, ils passent à nouveau, tous les deux montés sur l’âne. « Eh Hodja, le pauvre âne qui vous porte tous les deux ! Tu vas le faire crever, et après, tu seras bien avancé ! » Un jour plus tard, lorsqu’ils repassent, lui et le gamin portent l’âne sur les épaules. « Eh, Hodja, pourquoi vous portez l’animal ? Son rôle est de porter, pas d’être porté ! » Hodja conclut, en se tournant vers l’enfant : « tu vois, mon fils, quoique tu fasses, tu seras toujours critiqué. » J’aime bien cette fable.

Toute la table part se promener séparément. Je prends un café à côté avec les trois autres filles revenant de leurs déambulations : Clara, Roberte et Mérule. Toutes sont cultivées. Clara a eu comme professeur à Montpellier Arlette Jouanna, auteur d’une biographie de Montaigne en 2007 et décédé à 85 ans en janvier de cette année. Roberte habite les hauts de Belleville, et Mérule Lyon. Les deux trésors – c’est ainsi qu’elles s’appellent entre elles – écoutent Finkielkraut sur France Culture le samedi matin mais pensent comme moi qu’il commence à radoter, revenant toujours sur sa marotte : l’islamisme et l’antisémitisme. Il invite d’ailleurs souvent des interlocuteurs juifs.

Dès 15 heures, nous effectuons le (célèbre) tour de l’île de Lipari en minibus. Nous apercevons bien le volcan Etna et les îles voisines dans l’atmosphère éclaircie. Nous passons la grande coulée d’obsidienne de Forgia Vecchia, dont les morceaux servent de galets sur la plage, puis la carrière de pierre ponce de Canneto – l’enfer blanc de Mussolini où il faisait travailler les prisonniers – abandonnée il y a quelques années. Trois arrêts photos font touristes du troisième âge aux points de vue et belvédères d’Acquacalda et de Quattrocchi. L’Etna éjacule son panache perle dans un ciel d’azur. Des bateaux de plaisance font leur ronde tandis que le ferry des Siremar passe au large, clinquant.

C’est surtout un bain de lumière bleue, sous le ciel méditerranéen et un soleil grec.

Un couple de jeunes baigneurs est assis sur la plage de galets d’obsidienne et de pierre ponce ; ils iront se tremper avant de revenir sécher au soleil, solitaires malgré nous.

De nombreux films ont été tournés sur l’île éoliennes, nous apprend le guide : Stromboli de Roberto Rosselini en 1950 avec Ingrid Bergman, Vulcano de William Deterle en 1950 avec Anna Magnani, L’avventura de Michelangelo Antonioni avec Monica Vitti en 1960, Journal intime de Nanni Moretti en 1993, Le Facteur de Michael Radford avec Philippe Noiret qui se passe sur l’île de Salina, en 1994

Nous revenons par le haut du port de pêche, près d’une entrée de l’hôtel, ce qui nous évite de refaire tout le chemin depuis la ville.

Lorsque je reviens dans ma chambre, vers 1 6h30, de jeunes footeux tapent le ballon au milieu du terrain dans un nuage de poussière. Tous sont emmaillotés.

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Skyfall de Sam Mendes

Les 50 ans de la Bond saga et la fin de M, dans une fin du monde personnelle avec la fin de la demeure ancestrale de James, son château en Écosse : la Chute du ciel (Skyfall). Pour une fois, le titre du film est explicite, il est même chanté au générique par Adele. C’est un bon cru Bond, bien meilleur que le précédent. Le thème est clair au spectateur : le vol d’une base de données des agents de l’Otan infiltrés chez les terroristes par une organisation subtile et puissante (« ils sont partout »).

Le service secret le mieux gardé du monde a été pénétré informatiquement. M (Judi Dench) est atterrée. Elle est accusée aussitôt par la ministre comme par l’Opposition d’être restée de la vieille école, focalisée sur le renseignement humain au détriment du renseignement électronique, et de ne pas avoir su protéger les secrets sensibles. Son propre ordinateur a été piraté, c’est dire ! Gareth Mallory (Ralph Fiennes), responsable des services secrets et de la sécurité intérieure britannique lui suggère de prendre sa retraite pendant qu’il en est encore temps. Fouettée dans son orgueil, M refuse : elle veut terminer la mission.

Et c’est James Bond (Daniel Craig) qui s’y colle. Une section du MI6 a été éliminée par les voleurs du disque dur à Istanbul et Bond les prend en chasse. Course poursuite dans les souks, puis en moto sur les toits du grand bazar, moment haletant et spectaculaire. James est aidé par Eve (Naomie Harris), une métisse politiquement correcte, femme d’action jolie et entreprenante. Comme Bond et le tueur se retrouvent sur le toit d’un train enlacés dans la bagarre, et que c’est la fin de la route pour sa Land Rover, Eve reçoit l’ordre direct de M de tirer, quelles que soient les conséquences. Il faut bien prendre une décision en cas d’incertitude. Elle tire – et Bond est touché au pont d’Adana, il chute dans les chutes comme Sherlock Holmes contre Moriarty.

On le retrouve nu dans les bras d’une belle turque, se remettant à peine de sa plaie à l’épaule droite mais toujours vivant comme le chat à neuf vies. Il écluse sa déception d’avoir été tiré comme un lapin sur ordre de sa Mother, peut-être « la règle du jeu » des espions, mais ressentie comme une trahison. Blessure plus alcool plus femme, il s’affaiblit. Il n’est plus le fringuant officier qu’il était, le Commander.

Rentré à Londres lorsqu’il apprend par la télé que le siège du MI6 a carrément explosé, tuant six agents via le système informatique de ventilation qui a dérouté le gaz, Bond est soumis aux tests de validation pour reprendre du service. M tient à lui, seul apte, selon elle, à débusquer le malfrat à l’origine de tout cela. Elle soupçonne en effet quelqu’un de l’intérieur du service, peut-être un ancien agent qu’elle a connu, car un message s’est affiché sur son ordinateur, l’invitant à « méditer ses péchés » et livrant cinq noms d’agents infiltrés de la base volée chaque semaine. Les tests sont tous négatifs, mais M considère qu’il est apte. Le spectateur a l’impression d’un club de vieux beaux qui ne sont plus ce qu’ils étaient mais font encore bonne figure. M et Bond sont usés – vont-ils réussir ?

James Bond extrait d’une de ses blessures des fragments de balle qu’il fait analyser, ce qui révèle une composition particulière à l’uranium enrichi. Remontant la piste de ce genre de balle, le système, réinstallé dans l’ancienne War Room de Churchill dans les souterrains de Londres, identifie un certain Patrice (Ola Rapace) comme le tueur à gage échappé à Bond. Il est localisé à Shanghai, où Bond se rend aussitôt, avec un pistolet Walter PPK spécial, à empreintes palmaires (seul celui qui portent les empreintes entrées dans la puce peut tirer) et une balise radio miniature. C’est un nouveau Q très jeune (Ben Whishaw, 31 ans quand même), grosse tête sur petit corps, le type même de l’informaticien grandi à l’ombre des ordis, qui le lui livre lors d’une rencontre discrète à la National Gallery devant Le Dernier Voyage du Téméraire de Turner – un titre symbolique pour un Bond perçu comme en fin de course. Q est l’initiale de Quartier-maître, un grade du service.

Pris en filature par Bond, Patrice pénètre dans une tour, descend tous les gardes et monte à un étage élevé où il découpe le vitrage pour tirer sur une cible dans l’immeuble d’en face. Curieusement, Bond le laisse tuer avant de lui sauter dessus. Dans la bagarre, l’homme chute dans le vide – c’est son tour – sans avoir donné le nom de qui l’emploie. Dans la valise de l’arme, James Bond découvre un jeton de casino qui le conduit à Macao, l’enfer du jeu, où le tueur doit être payé avec, en liquide, pour sa prestation.

Là, l’inévitable belle pépée l’entreprend, sur ordre de son employeur. Séverine (Bérénice Marlohe) est une pute de luxe, violée et mise en maison à 12 ans ; elle veut se venger mais a peur de son maître. Elle informe cependant Bond que les gardes vont l’assassiner pour éteindre la piste et récupérer les 4 millions de dollars de la valise. Mais Bond n’est pas venu seul, Eve l’accompagne, déguisée en belle étrangère. Jeté aux dragons de Komodo en liberté dans un bassin sous la salle de jeu par les gardes, il évite d’être tué par son propre Walter PPK qui ne fonctionne pas dans la main de celui qui l’a pris, et laisse l’épais Chinois obtus être happé par la gueule du dragon qui part le dévorer. Il rejoint Séverine sur son voilier, mais les deux sont faits prisonniers par les gardes et emmenés sur l’île japonaise désertée de Hashima, à 20 km au sud de Nagasaki. Après la fermeture de la mine qui avait attiré du monde, les habitants la désertent en 1974 et c’est désormais une île fantôme où le terroriste peut aisément se cacher.

Il s’agit de Silva, de son vrai nom Tiago Rodriguez (Javier Bardem), un ancien de M à Hong Kong, livré par elle aux Chinois lors de la rétrocession de la colonie en échange de six noms d’agents infiltrés au MI6. La capsule de cyanure dans sa molaire n’a pas bien fonctionné (camelote anglaise) et n’a fait que dissoudre une partie de sa mâchoire, d’où la prothèse qu’il porte et qui lui donne un air chevalin. C’est « le jeu des espions » mais est perçu comme une trahison. Tiago ne le prend pas comme James mais veut se venger par des cyberattaques. Il fait jouer Bond au jeu de Guillaume Tell, un verre d’excellent whisky Macallan de 50 ans d’âge sur la tête de la belle Séverine attachée à trente pas, et un pistolet antique pour le dégommer. Bond rate sa cible, exprès ou mal remis de sa blessure, ce qui amuse Tiago qui, à son tour tire et descend la fille d’une balle dans la tête. Toutes les belles pépées de James Bond doivent mourir, c’est la loi des séries. Bond a actionné sa radio-balise, descendu les gardes par un jeu de passes de karaté, et des hélicoptères viennent capturer Silva vivant.

Il est mis en cage de verre comme le cannibale Lecter du Silence des agneaux et, comme lui, parvient à s’évader en jouant sur la stupidité des gardes chargés en plus de le surveiller. Comme s’il avait tout prévu : être capturé, être emprisonné à cet endroit, fuir par les souterrains, rejoindre le réseau du métro. Même l’ordinateur de Silva, que Q tente de percer, ne livre que ce qu’il veut bien livrer. C’est lui qui ouvre les trappes vers le métro. Bond le poursuit, Silva fait sauter une paroi, une rame de métro (vide) tombe sur Bond qui en réchappe de peu, Silva se déguise en policier de la Metropolitan, uniforme qui grouille dans le métro bondé à cette heure après l’alerte lancée par le service.

Silva rejoint Westminster, où M passe devant une commission d’enquête pour mauvaise gestion des exfiltrations d’agents, tue les gardes et surgit dans la salle où la ministre est en train d’invectiver la chef du MI6. C’est le duel des egos : la jeune conteste les méthodes de la vieille, tandis que celle-ci décrit le nouveau monde où les menaces sont partout. « Vous sentez-vous en sécurité, Madame ? » demande-t-elle juste avant que les portes ne s’ouvrent sur les assaillants. Mallory, ancien colonel, parvient à protéger M en prenant une balle dans l’épaule à sa place, Bond survient et, aidé par Eve, met en fuite les tueurs.

Il prend M avec lui et l’engouffre dans sa voiture officielle qui fonce dans Londres avant de changer de véhicule : une voiture officielle est toujours équipée d’une balise qui la rend repérable. Bond dévoile son ancienne Aston Martin DB5 qui dort dans un garage, et fonce vers une destination secrète à tous, sauf à Q, Mallory et Bill Tanner le chef d’état-major (Rory Kinnear). Il rejoint le manoir familial Skyfall en Écosse (inspiré de Glen Coe dans les Highlands) où il a grandi avant la mort de ses parents. Il a été confié ensuite aux enfants de troupe ; il était bien jeune, peut-être pas 10 ans, d’où la faille psychologique analysée par le psy du service. M est devenu comme sa Mère, le même transfert que Tiago. L’exil à Skyfall, zone désertique, vise à attirer Silva pour lui tendre un piège.

Bond, M et Kincade, l’ancien garde-chasse qui ne l’a pas oublié (Albert Finney), renforcent les défenses du manoir isolé sur la lande, près d’un lac gelé. Ils disposent des pièges dans les planchers et sur les lustres, réunissent les rares armes qu’ils ont à leur disposition, dont quelques bâtons de dynamite. La première vague arrivée en voiture est éliminée, les mitrailleuses de l’Aston Martin de légende jouant son rôle, mais une seconde arrive avec Silva, en hélicoptère. M est blessée à la hanche et doit fuir avec Kincade par le « trou du prêtre » dont le souterrain mène vers la chapelle, à un demi-mille du manoir. Bond reste en arrière-garde et fait sauter le bâtiment avec la dynamiste et les bouteilles de gaz de la cuisine. L’hélico se crashe mais Silva est toujours vivant.

Le vieux garde-chasse, malgré la lueur d’incendie qui permet de voir quasi comme en plein jour, a bêtement laissé allumée sa torche électrique, ce qui permet à Silva de repérer la lueur et de s’élancer à leur poursuite. Bond parvient à prendre un raccourci sur le lac gelé, mais est mis en joue par Silva. Il détourne l’attention du garde et le fait tirer en rond avec son fusil automatique, ce qui rompt la glace entre eux. Il réussit à étrangler et noyer le garde dans l’eau glacée, tandis que Silva reprend sa route vers M. Il veut mourir avec elle d’une seule balle, pour annihiler la trahison par un pardon réciproque. Bond ne parvient à lui faire changer d’avis qu’en lui lançant un poignard dans le dos, qui le tue. Mais M succombe à l’émotion, affaiblie par sa blessure.

A Londres, Mallory est devenu le nouveau M et Eve s’est retirée du service actif pour redevenir Miss Moneypenny. Commence-t-on alors un nouveau cycle ? Même pas ! Bond se voit confier par Mallory une nouvelle mission.

DVD Skyfall, Sam Mendes, 2012, avec Daniel Craig, Javier Bardem, Judi Dench, Ralph Fiennes, Naomie Harris, MGM / United Artists 2020, doublé anglais, français, 2h22, €6,50, Blu-ray €15,00

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92

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Lipari, le cloître normand

Nous visitons la cathédrale San Bartolomeo, reconstruite au XIIIe, remaniée en 1654 et à façade de 1861. La statue en argent du saint tient un couteau de la main gauche et sa peau sur son bras droit : il a été écorché vif.

Les îles étant abandonnée, le comte Roger y envoya des moines bénédictins qui construisirent un monastère non loin du château.

L’abbé Ambroise fit construire le cloître en 1131 environ avec des colonnes tirées des ruines de maisons romaines. Les chapiteaux sont ornés de sculptures d’animaux. Un tremblement de terre l’a recouvert et il n’a été remis au jour que voici quelques décennies

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Joseph Joffo, Simon et l’enfant

1942-1944, la période fétiche de Joseph Joffo, enfant juif qui a vécu dans sa chair la guerre et la traque antisémite. Il y revient ici, une fois de plus, vingt ans après, pour exploiter le filon de l’émotion facile, avec le talent de conteur qu’on lui reconnaît sans peine.

L’histoire est mince mais fait toujours pleurer. Dans Paris occupé, le gamin Franck, dans les 10 ans, va à l’école où le gros Rital Luciano se prend pour Mussolini et le domine avec sa cour de lâches suiveurs. Franck n’a qu’un ami, Amstrong à moitié anglo-saxon. C’est avec lui qu’il fait les cents coups, resquille habilement le poinçonneur dans le métro, s’introduit aux courses de Longchamp derrière la jupe des dames.

Franck n’a pas de père ; il est parti lorsqu’il s’est aperçu que Mireille, sa compagne, était enceinte. Franck n’a qu’une mère, qu’il adore comme un petit garçon. Il est jaloux du nouveau compagnon de celle-ci, Simon, un juif. La propagande de Pétain n’aime pas les juifs, les occupants hitlériens veulent les éradiquer comme des poux, le cinéma passe le film couru qui délasse de la journée, Le Juif Süss. Il y est démontré que le juif est avide et sournois, qu’il adore l’argent et prend les femmes. Franck n’y croit pas, mais Simon lui prend sa mère : il le déteste pour cela.

Difficile pour Simon de travailler. Ses parents, les Finkelstein venus d’Odessa au pays des Droits de l’Homme, sont déportés. Lui, ancien combattant de 40 qui a déserté – et pris la carte d’identité de son copain Fincelet mort sous ses yeux – ne se déclare pas comme juif. Il en est honteux, mais veut survivre. Il ne peut pas travailler et s’entraîne aux tours de carte pour épater les gogos. Mais un jour qu’il officie avec son parapluie à Longchamp, il est pris à partie par la police. Franck, qui voulait le confronter à son échec en le suivant avec son copain Amstrong et sa chienne Luma, assiste à la scène. C’est Luma qui sauve la mise en aboyant comme une folle, renversant les flics, courant sur la piste. Simon s’échappe, tout comme Franck et Amstrong.

Au fond, c’est Franck qui l’a sauvé, ce juif… Dès lors, Simon le voit d’un autre œil. Le gamin n’est pas méchant, seulement jaloux ; il n’est pas antisémite, seulement fils chéri. Il peut comprendre cela, lui le fils unique d’une mère juive. La situation s’apaise, mais Mireille se meurt de la tuberculose. Franck se retrouve orphelin, et Simon n’est même pas son beau-père, juste un étranger à la famille. Le gamin est donc envoyé par l’Administration dans un orphelinat tenu par des religieux, à Saint-Pierre des Corps en Touraine.

Il ne s’y fait pas. Brimé parce que nouveau, de plus Parisien de Montmartre parmi ces bouseux, mécréant malgré son baptême catholique, il finit par découvrir que le père Pascal est gaulliste et résistant. Il s’évade de l’orphelinat et rentre à Paris, mais ne l’oubliera pas. Aussi, lorsque Simon entre dans la Résistance pour casser du Boche, il l’a rejoint pour vivre avec lui, lui parle de la filière, du pèlerinage à Lourdes où l’on part à 15 pour revenir à 12, faisant passer en Espagne des aviateurs alliés abattus ou des résistants grillés.

Mais cette Résistance du quotidien, faite de petites tâches morcelées, ne convient pas au désir de Simon. Avec sa cellule, vaguement communiste mais qui comprend un cheminot, il propose de faire dérailler un train. Justement, l’un d’eux part de la gare de l’Est rempli uniquement d’Allemands, soldats qui rentrent en Allemagne. Ils avisent un pont après un tunnel, dévissent les voies, et assistent à la débâcle. Les autres voulaient partir aussitôt, mais Simon a insisté pour rester au spectacle. Il a son holocauste d’Allemands grillés et s’en réjouit d’une joie mauvaise. Il ne se préoccupe pas des dommages collatéraux : son retard à partir vaut aux autres d’être pris et certains abattus ; lui parvient à peine à se faufiler à travers champs.

Il embarque aussitôt Franck pour se mettre au vert car peut-être ceux qui ont été pris vont parler. Ils se rendent en Savoie, où ils trouvent dans la solitude des montagnes de quoi survivre encore un peu en travaillant dans la station durant la saison. Mais le printemps revient, celui de 1944, et ils doivent s’en aller. La Résistance leur donne une planque, mais elle est vite éventée car ceux de province sont surveillés plus efficacement qu’à Paris. Les voilà pris et déportés au camp français de Drancy, au nord-est de Paris.

Simon finit par se déclarer comme juif, malgré sa vraie carte de fausse identité, et montre aux gens de la Gestapo que Franck n’est pas son vrai fils car il n’est pas circoncis. Mais Franck ne veut pas quitter « papa », ce serait perdre le seul père qu’il ait jamais connu. Doutes de l’officier, grand amateur de cognac, qui décide de ne pas décider à les déporter en Allemagne et d’attendre.

La Libération arrive et les voilà officiellement père et fils, sous le nom de Fincelet. Ils retrouvent leur quartier et leurs amis, la concierge, le vieil adjudant râleur, la chienne Luma, Amstrong et le gros Luciano – et tout est pardonné.

Un peu simple mais bien conté. En ces temps d’antisémitisme ravivé par la haine religieuse arabe, les vitupérations indignes de la gauche française qui se couche devant le tribun Mélenchon, et par les exactions du gouvernement d’extrême-droite israélien à Gaza, montrer que les relations humaines peuvent être plus fortes que les préjugés a quelque chose de salutaire.

Joseph Joffo, Simon et l’enfant, 1985, Livre de poche 1986, 255 pages, occasion €2,00, e-book Kindle €4,49

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Musée Éolien de Lipari 2

La colonie grecque a laissé des vases ornés de scènes mythologiques et de la comédie. Des reproductions de masques romains en terre cuite représentent des personnages du théâtre. Des comédies de Plaute, un petit esclave nu revient du marché, tenant un panier et une bourse ; une femme esclave ivre, un vieux déconcerté. Une autre vitrine met en scène « a procuress and the nude courtisan ».

Mais ce sont les vases grecs qui sont le clou du musée. Les céramiques grecques de style ionique, cycladique, corinthien, attique montrent combien les échanges étaient intenses.

De beaux vases grecs peints à Lipari au IVe siècle sont une habile imitation locale. Mais ils sont difficiles à photographier en raison des reflets sur les vitrines, l’éclairage étant mal fait (ou fait exprès). Ils présentent des scènes classiques de combat ou de conversations entre barbus et imberbes, des athlètes jeunes et nus, une chevauchée nue et à cru, des danses et de la musique, Dionysos.

Il n’y a pas que des mecs. Les femmes sont souvent présentes, et pas toujours habillées.

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Musée Éolien de Lipari 1

Après le petit-déjeuner, nous partons à pied pour la ville et son château. Une tour grecque du quatrième siècle avant et une tour espagnole du XVe siècle après sont incluses dans la muraille du XIIIe. Le lieu est transformé en musée éolien où toutes les cultures sont représentées, depuis le néolithique, 5500 ans avant notre ère. Les restes d’une hutte ont été découverts sur le plateau de Rinicedda à Leni, avec des restes de torchis. Des poteries faites à la main (pas au tour) ont été trouvées, décorées d’’empreintes de coins en bois, en coquillage ou avec le doigt. La culture de Milazzese date du milieu de l’âge du bronze, entre 1500 et 1300 avant, comme la culture de Thasos à Syracuse. Ils cultivaient la vigne et utilisaient des vases importés ou imités de Grèce. Les habitations ont été brutalement abandonnées vers 1300 avant, probablement à la suite d’un mouvement organisé des habitants de la côte Tyrrhénienne contre la piraterie des îliens. Peut-être aussi à la suite d’un changement climatique. La population qui lui a succédé a été les Ausoniens, de l’âge du bronze à l’âge du fer, soit du XIIIe au IXe siècle avant. Diodore de Sicile dit que les Ausoniens sont venus du continent ; les historiens grecs des VIe et Ve siècle avant Hellanicos et Philistos déclarent que ce sont des Sicules venus trois générations avant la chute de Troie, via le détroit de Messine. Le héros légendaire Liparos signifie en grec le gras huileux, mais aussi le brillant, le splendide.

Une exposition sur l’obsidienne manifeste la richesse de l’île volcanique. La poterie néo est d’abord bichrome, puis trichrome, avant d’être ornée de méandres, puis de devenir monochrome rouge vers la fin du 4ème millénaire avant. Un collier en perles de pâte de verre du XIe siècle avant et des bracelets de bronze ont été découverts sur l’acropole Ausone de Lipari.

Une pile d’amphores découvertes lors de fouilles sous-marines, mais aussi quelques amphores funéraires. Une ancre lithique de Milazzo montre combien la navigation en Méditerranée n’a jamais été simple. Les îles ont préservé les épaves. Celles de l’âge du bronze montrent des navires à bord incurvés, poupe pointue, proue courbée, dotés d’un mât central à voile carrée. Ils naviguaient probablement d’avril à octobre pour profiter des brises de terre et des vents côtiers. Ils transportaient de tout, des produits agricoles aux matériaux de construction. Les amphores servaient de conteneurs de diverses formes depuis la préhistoire. Les Romains ont inventé l’amphore pointue qui permettait de les faire se chevaucher et d’en transporter plus à bord.

Toute une bande de ragazzi de 16 ans, peu vêtus et des deux sexes, envahit les salles. Les filles ne sont pas obèses et arborent volontiers leur ventre plat et nu. Selon Mérule, le nom de cette nouvelle mode du nombril à l’air s’appelle top crop, un terme fort laid du globish pour désigner une jolie façon de se vêtir. J’ai appris quelque chose. Il y a 40 ans, c’était la mode pour les garçons d’arborer leur nombril et les premières barres de leurs abdominaux. Désormais, pour les garçons, le sexy réside dans les épaules, mises en valeur lorsqu’elles sont avantageuses par un débardeur échancré. Tous sont bronzés de plage et d’une beauté latine classique. Ni arabe, ni noir parmi eux. le guide nous dit que le gouvernement italien favorise l’entrée des immigrés uniquement à Lampedusa, afin de forcer l’UE à agir en fixant un point médiatique par l’ampleur des arrivées. Ce pourquoi nous voyons beaucoup moins de clandestins en Sicile qu’à Naples ou Rome.

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Pas d’à-quoi-bon mais agissez ! dit Alain

Était-ce le printemps ? Le joli mois de mai en cette année 1909 ? Le philosophe se sentait sage et plein de vie. Il avait 41 ans. Il parle avec « un ami des arbres » qui déplore la galéruque sur les ormeaux, cette petite chenille qui dévore les feuilles. Les ormeaux sont les ormes communs des chemins, très populaires sur les terrains calcaires, et que les poètes gascons ont chanté. Cet arbre est le symbole du familier, du milieu ambiant français, de la vie qui nous entoure.

L’invasion des chenilles annonçait leur fin prochaine, et le quidam de déplorer… sans rien faire. A quoi bon ? Ils sont partout, ils viennent d’ailleurs et on ne peut les arrêter, ils sont des millions, ils dévorent tout – comment lutter ? Tout est foutu, à quoi bon ?

Le sage, au contraire, prétend qu’il faut agir. A son petit niveau, avec ses faibles moyens, mais sans mollir. « Vous avez de l’argent, avec de l’argent on achète des journées de travail ». Même deux ouvriers seulement accompliront quelque chose contre l’invasion de ces chenilles, même si ce n’est qu’une goutte d’eau. Le courage me manque, dit l’autre… et de préférer fuir pour ne pas voir ça.

« Ô puissance de l’imagination, lui répondis-je. Vous voilà déjà en déroute avant d’avoir combattu. Ne regardez pas au-delà de vos mains. On n’agirait jamais, si l’on considérait le poids immense des choses et la faiblesse de l’homme. » Ainsi me disait une experte ménagère de mes proches amis, lorsque je lui objectait l’immensité du ménage à faire : « une pièce après l’autre, d’un jour à l’autre, pas plus ». Effectivement, loin de voir le tout, voyons la première tâche ; les autres s’ensuivront naturellement, à leur rythme, et le travail sera accompli. « Les chenilles elles-mêmes vous font la leçon. Qu’est-ce qu’une chenille auprès d’un ormeau ? Mais tous ces menus coups de dents dévoreront une forêt. Il faut avoir foi dans les petits efforts et lutter en insectes contre l’insecte. »

Ce qui vaut pour l’arbre vaut pour tout, et certains poussent même l’analogie de l’invasion à d’autres espèces que les chenilles. Sauver un arbre est sauver une vie ; il ne faut pas désespérer et entreprendre comme si nous devions réussir. Sans illusions, mais avec obstination dans l’effort. « La destinée est instable, dit Alain ; une chiquenaude crée un monde nouveau. Le plus petit effort entraîne des suites sans fin. »

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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