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Musée Rodin

Auguste Rodin est un grand sculpteur à cheval entre le XIXème et le XXème siècle. Reconnu, officiel, puissant, il n’est pas sans zones d’ombres, revers de son talent. Ses relations avec Camille Claudel, rendue folle, en sont l’un des aspects.

Rodin exalte le mâle, l’homme dominant, musclé, penseur, énergique. Il est bien de son siècle qui croyait tout possible, de Jules Verne à Karl Marx. Il est monumental, aimant la nudité expressive.

Le corps en tension dit l’énergie intérieure, la volonté de faire. Même la pensée ne peut naître que par la contraction du corps sur lui-même.

En 1908, Rodin découvre l’Hôtel Biron par l’entremise de Rainer Maria Rilke, époux de Clara Westhoff, une élève du maître. Cet hôtel particulier bâti en 1730 est sur le point d’être démoli lorsque le sculpteur décide de le louer à bas prix à l’administrateur chargé de la liquidation.

Pour faire sa publicité auprès des marchands et collectionneurs, il coule dans le jardin de trois hectares, retourné à l’état sauvage, quelques-uns de ses bronzes vigoureux.

Proche des Invalides au centre de Paris, nous pouvons en contempler aujourd’hui quelques exemplaires imposants : les Bourgeois de Calais, la Porte de l’enfer, le Penseur sur son piédestal élevé.

Même un Balzac inspiré en robe de chambre et dopé au café, campé fièrement. Beaucoup plus que le VIH – Victor-Marie, comte Hugo – dont le sculpteur n’a retenu que la tête léonine d’un grant’homme content de lui.

Plus  Héraclès archer et quelques femmes nues… Rodin aimait beaucoup les femmes nues : la nudité révèle les êtres.

Le musée est aujourd’hui un établissement public, l’hôtel Biron a été acheté par l’État en 1911. Il assure depuis 1919 la conservation de la collection, deux ans après la mort de l’auteur et selon sa volonté.

Sculptures, dessins, peintures et photographies sont de Rodin ou issues des collections personnelles de Rodin. Il n’y a pas la place pour tout exposer et des expositions sont organisées par roulement, ce pourquoi il faut aller régulièrement au musée.

L’intérieur de l’hôtel vient d’être restauré et ses jardins sont accueillants dès le printemps. Le vert des feuilles domine et donne une aura sensuelle aux bronzes, adoucissant leur aspect athlétique, surtout pour les femmes.

Le plein soleil de midi en été, ou la neige d’hiver, donnent de la dureté aux muscles et rend la chair implacable. Ce sont deux visions extrêmes qu’un visiteur curieux de sensations aimera expérimenter.

Le jardin surtout, par son calme et son étendue, est un paradis pour étudiants en dessin. Camille m’a offert de présenter quelques-unes de ses œuvres ici, et je l’en remercie.

Dessins de Camille de La Comble © droits réservés

Photos Argoul mai 2012

Le site officiel 

Les dessins de Rodin, exposition 2012 sur Argoul.com

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Le Clézio, L’inconnu sur la terre

En même temps qu’il écrivait les nouvelles de ‘Mondo’, J.M.G.L.C. (comme il signe la 4ème de couverture) noircissait des cahiers d’écolier italiens d’essais sur la nature et sur les choses, sur la nature des choses et les choses de nature. L’inconnu sur la terre est un petit garçon, celui de Nietzsche, « innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un premier mouvement, un ‘oui’ sacré » (Ainsi parlait Zarathoustra, Des trois métamorphoses), mais aussi cet élan procréateur qui sourd des hommes lorsque, vers 35 ans, ils n’ont pas enfanté. Jean, Marie, Gustave a cette tendresse absurde pour le gamin de hasard, ses yeux noirs profonds, son corps fragile et sa peau lumineuse. Il appelle son petit prince « le petit garçon inconnu », il en fait ce fils littéraire que Saint-Exupéry, Michel Déon et tant d’autres ont inventé pour combler le manque.

Phénomène d’époque, alchimie de l’auteur, post-modernité : il y a tout cela dans ces essais lecléziens. Bien écrits, malgré l’abus du ‘on’ – cette négation du moi très à la mode après 68 – ces textes montrent l’envers du décor, la trame des romans et nouvelles, l’étonnement qui les fait naître. Ils sont denses, lumineux et font apprécier la démarche de l’auteur.

Le Clézio est un phénomène d’époque. Né en 1940, l’auteur sortait de la jeunesse en 1968 mais il était imbibé des idées du temps, Prix Renaudot à 23 ans pour un premier roman. Mai 68 a marqué la grande révolte contre la société bourgeoise éprise de consommation et prise dans les rets de l’État-providence. Ont été contestés avec vigueur le travail-famille-patrie de l’opinion commune et Le Clézio a bâti sa vie sur ce refus : hédoniste, solitaire, nomade.

Il n’a que mépris pour « notre civilisation moderne (…) Elle qui ose piller les tombes et profaner les lieux saints, elle qui n’a d’autre dieu que son propre savoir, dieu de vanité et de suffisance ; elle qui n’a d’autre foi que celle en sa propre technique, elle qui ne connaît d’autre art que celui de l’intelligence et de l’agression » p.286. Il n’écrit pas pour prouver en logique mais pour communier en sensations. Il n’impose rien, il offre. Il ne crée pas, il rend compte des forces que sont la lumière, les éléments, les astres, la beauté d’un arbre, d’une fleur ou d’un sourire, la vertu d’un être, son élan de vie. Etonnement philosophique qui est le meilleur de mai 68 : « J’aime la lumineuse et pure beauté, celle qui fait voir un monde toujours neuf. Les enfants la portent en eux, dans leurs yeux, sur leur visage, ils la donnent par leur vie, par leurs gestes, leurs paroles. Il y a quelque chose d’inlassable dans leur regard, quelque chose qui ressemble à l’air du matin, après le sommeil. C’est la qualité, la ‘vertu’ » p.241.

A cette ambiance d’époque, l’auteur ajoute son itinéraire personnel de sans-père exilé, nulle part chez lui. Sensible mais rejeté, il se veut neutre, accueillant le monde et les êtres comme ils viennent. S’il voue un culte à la « beauté », ce n’est pas celle, froide et intellectuelle, des savants qui glosent dans les livres et enferment dans les musées. La beauté, pour Le Clézio est immédiate, elle s’impose ici ou là, au hasard. « La beauté est donnée. Il n’y a rien à acquérir. La beauté n’a pas d’histoire, elle n’est pas la solution d’un mystère. Elle est elle, simplement » p.135. « Mais dans la beauté réelle il y a surtout ceci : l’infini interne. Parfois, je regarde des yeux comme cela, deux yeux dans le visage d’un enfant de cinq ans. (…) Ce sont deux yeux profonds, clairs, qui fixent directement votre regard, qui traversent tout droit l’air transparent de leur lumière que rien ne peut troubler. (…) Ils ne veulent pas juger, ni séduire, ni subjuguer. Ils veulent seulement voir ce qu’il y a et, par les pupilles ouvertes, recevoir en retour le rayonnement de la lumière. Alors dans ces yeux, sans qu’on puisse comprendre pourquoi, on aperçoit soudain la profondeur qui est sous toutes les apparences » p.51.

L’auteur veut écrire pour dire cela, rien de plus, rien de moins, à la manière post-moderne. Pour être en accord avec le monde, en harmonie avec les forces de la vie qui à tout moment se manifestent. « Je voudrais faire seulement ceci : de la musique avec les mots. (…) Pour embellir mon langage et lui permettre de rejoindre les autres langages du vent, des insectes, des oiseaux, de l’eau qui coule, du feu qui crisse, des rochers et des cailloux de la mer » p.309. Ecrire comme on vit, simplement : « Celui qui danse ne se demande pas pourquoi il danse. Celui qui nage, celui qui marche ne se demande pas ce qu’il fait. L’eau, la terre le portent. Il suit son mouvement, il va de l’avant, il glisse, il s’éloigne. Pourquoi celui qui écrit se demanderait quelque chose ? Il écrit : il danse, il nage, il marche… » p.148

Nous sommes bien dans le naturel postmoderne, moment où la société sort de la civilisation purement industrielle. « Peuvent-ils vraiment croire que le monde est une leçon à apprendre, ou un jeu dont il suffit de connaître les règles ? Vivre est ailleurs. C’est une aventure qui ne finit pas, qui ne se prévoit pas. (…) C’est comme l’air, comme l’eau, cela entoure, pénètre, illumine (…) Apprendre, sentir, ce n’est pas chercher à s’approprier le monde ; c’est seulement vouloir vibrer, être à chaque seconde le lieu de passage de tout ce qui vient du dehors…(…) Être vide, non pas comme on est absent – le gouffre, le vertige avant la chute – mais en étendant son corps et son âme pour couvrir l’espace » p.133 On reconnaît là le zen, cette pensée orientale redécouverte par les grands physiciens des années 1970 justement, en rapport avec les nouvelles théories du chaos, du fractal et des cordes. Et la vogue écolo, qui est le zen à portée des caniches.

Le lecteur trouvera dans ces réflexions denses, parfois ornées de dessins de l’auteur, des pages d’admiration à la Francis Ponge, d’étonnements à la Antoine de Saint-Exupéry ou d’inventaires poétiques à la Jacques Prévert. Il rencontrera (par ordre d’apparition à l’image) la montagne, l’autobus, la route, les insectes, les nuages, l’infini, les paroles, les fumées, les arbres, l’orage, l’air, les rochers, les visages, les oiseaux, les enfants, le pain, les cargos, l’orange, les coquillages, les fleurs, les légumes, le miel.

Mais surtout la lumière, la mer et les étoiles, ces trois pôles leclézien du monde. « Eclairer, illuminer, révéler : les mots de la lumière. Ce sont donc ceux de la magie, de la religion, de la suprême logique, puisque la vérité et la réalité ne peuvent exister que sous le regard de la lumière. ( …) Ce que le langage veut retrouver, avec urgence, lassé des privilèges et des interprétations, c’est cette marche qui irait selon le mouvement du regard : l’aventure simple et tacite, brève, mais intense, comme aux premiers jours après la naissance » p.35. Le lecteur comprendra mieux, dès lors, combien l’apparente simplicité des nouvelles de ‘Mondo’ demande de disponibilité et de travail – juste pour être vrai.

Le Clézio, L’inconnu sur la terre, 1978, Gallimard l’Imaginaire 2001, 317 pages, €9.50

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Le Clézio, Terra Amata

Article repris par le blog Chaoui40

La littérature, la vie, c’est le même combat quotidien, dérisoire, contre le hasard absurde du temps. Dans ce roman lourd à lire, de cette prose années 60 qui se délecte des « choses » et déchiquette les « actes », le message est pesant. Sur la terre au hasard, je suis né, j’ai grandi, joué à tous les jeux, aimé, parlé tous les langages, dans une région qui ressemblait à l’enfer, j’ai peuplé la terre pour vaincre le silence, j’ai vécu l’immensité de la conscience, puis j’ai fui, j’ai vieilli, je suis mort, et enterré. Fin du plan.

Terra Amata est ce site préhistorique de Nice où, sur une plage fossile, ont été découverts des restes très anciens. Des hommes avaient vécu là, s’étaient parlés, aimés, s’étaient reproduits, avaient vécu l’immensité de leur conscience puis avaient fuis, vieillis, morts. Le personnage principal du roman s’appelle Chancelade, autre homme préhistorique de Charente, humain générique, restes pour musée. La tentative littéraire d’embrasser ainsi l’histoire du monde des hommes au travers des sensations, des états de conscience et des mots – est vaine. Peu lisible aujourd’hui, profondément ennuyeuse. Elle date.

Le lecteur trouve cependant quelques traces de ce qu’il aime chez Le Clézio, des expressions, des scènes, des images. Ainsi sur la beauté, reflet du tragique d’exister : « On ne s’échappe pas. On ne s’en va jamais. Sans cesse, venant de partout à la fois, on est accablé par les coups de la beauté, de la grande beauté cruelle et jouissable. (…) La beauté vous y retrouve toujours et vient doucement, sans pitié, vous arracher pour vous replonger dans le tourbillon vivant » p.19. Le « on » anonyme, de rigueur dans l’écriture des années 60, donne le sentiment d’être agi, rouage dans l’engrenage du destin, microbe absurde jeté là par le hasard. On vit, et seule la beauté peut accrocher à la vie. Qu’est-ce que cette beauté, sinon ce lien entre soi et le monde ? Il suffit de quelques mots pour s’y plonger : « Le petit garçon qui s’appelait Chancelade était assis au soleil, devant la vieille maison. Il était vêtu d’un pantalon de toile et d’une chemise rouge, il avait les pieds nus » p.21. Soleil, maison, pieds nus, petit garçon, ne nous voilà-t-il pas en sympathie toute leclézienne ?

Sauf que le gamin Adrien (le prénom surgit p.63), 4 ans, a la cruauté innocente de cet âge. Il fait un grand massacre de doryphores, tel un dieu tout puissant. Surgit alors l’évidence : « Le destin, l’ignoble destin qui prépare les choses, avait choisi la marche vers ce crime, pour rien, simplement pour que cet acte soit accompli » p.30. Plus tard, à 12 ans, étendu nu sur les galets, il se sentira soi : « Les yeux fermés, sourd aux bruits qui venaient de la plage et de la mer, le petit garçon vivait entièrement dans sa peau révélée par le soleil » p.43. On ne se sent exister que par les sensations. Surtout quand on découvre l’autre. Adrien rencontre une petite fille et ils s’étreignent, se chatouillent, encore innocents, sans désirs autres que vagues, tout à leurs sensations.

Adulte, il subira le vertige de la conscience sans commencement ni fin, celle qui effrayait tant Pascal qu’il lui donnait le nom de Dieu. Le Clézio l’apostrophe sous le nom de « Jacques Loubet » pour la rendre plus présente. « Aussi loin qu’il regarde, il n’y a que son regard qui se répercute dans le vide et revient sur lui-même. Corps et esprit, tout est tendu à la limite du possible, pris par le vertige de la conscience. Paralysé, vidé, anéanti. Et pourtant, dans tout ce royaume désert dont il est le centre, le regard vit et se nourrit de lui-même. Il n’y a rien à faire pour oublier ou pour se libérer » p.81. Le silence des sphères est infini, nul ne percera jamais le rempart de l’inconnu. « Tout ce qui était, était là. Il fallait jouer, bouger, penser sans cesse, avec toutes ses forces délirantes et contradictoires. Il fallait continuer l’aventure commencée un jour, sans le vouloir, dans la douleur du déchirement. Donner son nom à chaque chose, signer chaque événement, chaque passage, avec toute la haine et tout l’amour dont on était capable » p.87.

Reste le jouir. Et l’enfant vient comme conséquence, qui vous ressemble et vous pousse vers la mort, avide à son tour d’agripper la vie par la beauté. Machine de l’existence, tout comme cette foule qui pense pour vous et vous avale dans son bruit et sa fureur. « Oui, quelque part, il y avait cette espèce de conscience totale, qui travaillait ainsi pour personne, et qui ne reflétait plus les choses, mais était les choses elles-mêmes ; le monde en train de vivre, sans heurts, sans morts, continuellement, année après année, siècle après siècle, jamais né, jamais finissant » p.154. Et c’est ainsi qu’on fait l’amour (p.178). Chaque personnalité participe au grand tout comme rouage. « Chacun avait sa place, et jouait au jeu sérieux de la vie et de la mort, pour essayer de comprendre l’immense mensonge qui déferlait » p.185 Le livre continue l’auteur après sa mort, « la pensée, l’acte, demeurent » p.270. Même si vous ne comprenez pas le sens de tout ça, vivre, aimer, écrire. « Je ne suis qu’un acteur qui ne sait pas ce qu’il joue » p.271.

Vieux, Chancelade ‘comprend’ le sens de l’existence ; il le livre à une jeune femme de hasard, à l’arrêt de bus : « Je vais vous dire, pendant qu’il est encore temps… Vivez chaque seconde, ne perdez rien de tout ça. Jamais vous n’aurez rien d’autre, jamais vous – Il hésita un peu : Jamais vous ne recommencerez ça… Faites tout… Ne perdez pas une minute, pas une seconde, dépêchez-vous, réveillez-vous… » p.239 Carpe diem !

Jean Marie Gustave Le Clézio, Terra Amata, 1967, Gallimard collection L’Imaginaire 2006, 273 pages, €9.02

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Le Clézio Ritournelle de la faim

L’année de son Nobel, Le Clézio publie un roman bien dans le ton d’époque. Sa popularité tient à ce qu’il reprend les modes sentimentales pour les traduire en littérature. Dans les années 60, il évoquait l’absurde et la schizophrénie (Le Procès-verbal, 1963) ; dans les années 70 la sensualité et le soleil (Mondo et autres histoires, 1978) ; dans les années 80 l’exotisme de l’ailleurs (Le Chercheur d’or, 1985) ; dans les années 90 les rêves oubliés (Diego et Frida, 1993 ; Gens des nuages, 1997). Dans les années 2000 il revient sur le passé, sur sa famille. ‘L’Africain (2004) évoque son père, docteur de brousse. ‘Ritournelle de la faim’ redonne vie à sa mère et sa jeunesse parisienne. L’écrivain a suivi son temps et en a épousé les lubies. L’aujourd’hui vieillit, s’accroche à son « patrimoine » et valorise son « identité ». Foin de l’ailleurs et du jeune : retour sur soi et ses petits secrets.

Mais il s’agit d’un roman, pas d’une biographie. La littérature transpose un destin dans une époque pour en faire ressortir la petite musique. Cette musique du XXe siècle, ce fut la faim. Celle provoquée par la crise de 1929 puis par la guerre de 1940, qui a poussé nombre de gens à manger des épluchures, des racines, des fruits talés, des rognures, des légumes laissés sur le marché. Non sans une certaine dose de démagogie, l’auteur se souvient avoir été lui-même affamé… mais il n’avait que cinq ans en 1945. L’enfance est toute sensation et désirs, et sa faim lui est consubstantielle, même dans l’opulence. Rendons plutôt justice à l’auteur de son empathie et de sa capacité à puiser en lui-même ce que ressentent et ce qui pousse ses personnages.

Car la faim est de façon plus vaste une soif de vivre : dans l’amour, dans le faste, dans le rêve. Le concret s’efface bien souvent sous le poids des chimères.

Dans les allées de l’Exposition coloniale, Ethel à dix ans épouse la volonté de son grand-oncle Soliman. Il a l’utopie de racheter le pavillon de l’Inde pour le mettre sur un terrain dans Paris. Rêve qui se heurtera aux récriminations du petit propriétaire voisin, à l’âge inexorable qui terrasse l’oncle, à la captation d’héritage du père flambeur, aux goûts très moyens des architectes d’immeubles, à la crise économique et au blocage des loyers qui obligent à vendre…

L’amour est-il une faim plus facile à apaiser parce que très personnelle ? Pas sûr. Ethel découvre l’amitié particulière avec Xenia Chavirov, Russe émigrée d’une famille de comtes ruinés et chassés par la Révolution. Fantasque, fêtarde, impulsive, Xenia est celle à qui l’on confie son épaule tendrement. Mais les amours lesbiens sont mal vus de cette France aigrie à l’esprit étroit et ils s’évanouissent avec l’adolescence. C’est alors un jeune homme roux, anglais, qui vient combler cette moitié de soi perdue. Mais il s’agit d’amour des sens, puis d’amour de raison ; la passion y est fort tiède. Matière et société, là encore, sont plus fortes que les songes.

Le père d’Ethel est originaire de cette île Maurice, définie par Soliman d’une formule lapidaire : « petit pays, petites gens ». Transposée à Paris, cette société îlienne est perdue par les paillettes d’une ville laborieuse, égoïste et près de ses sous. Dans les salons de la rue du Cotentin, des margoulins font miroiter des placements mirobolants, des idéologues encensent Monsieur Hitler et voient dans l’antisémitisme montant le remède à leur perte de supériorité. Tous seront balayés par l’armée allemande lorsqu’elle envahira Paris, puis par les Résistants lorsqu’ils libèreront le pays. La triche avec le rêve ne paie jamais. Le Clézio note à la Flaubert ces fragments d’« idées reçues » entendues dans les salons d’époque : « l’or s’en va quand Blum arrive… Hitler l’a dit lui-même, le peuple est avec moi parce qu’il sait que je m’occupe bien de ses besoins, que c’est son âme qui m’intéresse… » Au fond, les parents d’Ethel (les grands-parents de l’auteur) apparaissent comme immatures. La longue lignée d’héritages de cette noblesse mauricienne est ruinée dans un Paris tourbillonnant.

Le Clézio n’aime pas Paris, il reste « entre culpabilité et méfiance ». La visite à l’Exposition, la mort de l’oncle, les marches avec Xénia, la visite au notaire, c’est toujours de la pluie à Paris. « La rue très grise, du gris de Paris quand il pleut, un gris qui envahit tout et entre au fond de vous jusqu’à en pleurer » (p.28). Le soleil est pâle comme un cachet d’aspirine. Le Clézio, solaire, préfère le soleil niçois et celui de l’ailleurs.

Car c’est à Nice où la fuite famille ruinée se réfugie sous l’Occupation allemande. Une ville où l’on a faim, une ville sous couvre-feu, mais où il y a ce rêve d’infini dû au soleil et à la mer. Dans le roman, Ethel finit par épouser Laurent après guerre, alors que l’auteur est né en 1940. S’invente-t-il une grand-mère juive par empathie ? Il dote Laurent Feld – son père romancé – d’une mère raflée au Vel’ d’Hiv’ et perdue à Drancy. Ce pourquoi il déambule sur les lieux aujourd’hui, et découvre un square parisien, la « Plate-Forme », où des gamins arabes jouent au pied des tours… Le seul souvenir des années noires est le musée photographique qui jouxte la synagogue. « C’est vertigineux, nauséeux » (p.203).

Mais à quoi bon ressasser sans cesses ces souvenirs ? N’est-ce pas l’avenir qui compte plus que le passé ? Seuls les vieux vivent dans l’hier. Leur décrépitude fait qu’ils s’économisent : ils n’ont plus « faim ». La vie est plutôt attente, désir d’avenir, de famille et d’enfant, de bâtir une maison à soi, d’entreprendre et de créer une œuvre. Le drame juif du Vel d’Hiv’ n’est-il pas né de ce vide français d’entre deux guerres ? Le déclassement dû à la crise économique, la poussée du Front populaire dans la lignée de la révolution russe, l’affirmation de la force brute en Italie et en Allemagne, l’indigence intellectuelle des écrivains, presque tous partisans d’Action française ou du Parti communiste, l’affairisme et l’égoïsme qui éloignent les amis et les amours… Ravel l’avait pressenti : « Le Boléro n’est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l’histoire d’une colère, d’une faim. Quand il s’achève dans la violence, le silence qui s’ensuit est terrible pour les survivants étourdis » (p.205).

En épigraphe de son livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio évoque Rimbaud, « Fêtes de la faim » et sa ritournelle : « Si j’ai du goût, ce n’est guères/Que pour la terre et les pierres (…) Mes faims, tournez. » Tous les mensonges d’une époque ne peuvent rassasier la faim qui est au fond de soi. Celle que Nietzsche appelle la volonté de puissance et qui est la vie, la poussée de vie qui, telle le lotus, s’extrait de la boue pour émerger à la lumière. A chacun de faire son trou.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Ritournelle de la faim, 2008, Folio 2010, 206 pages, 5.41€

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Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc

Hitonari Tsuji est une rock star romantique des années 1980 qui vit depuis une décennie à Paris. Le Bouddha blanc est son premier roman, qui a obtenu le prix Femina étranger en 1999. L’auteur a aussi réalisé des films. Adolescent rebelle, il est douceur et violence – et il écrit la nuit, dans le silence. Époux d’une actrice japonaise très connue, ils ont un petit garçon né à Paris, Juto, qui a presque dix ans.

Ce livre très réussi romance l’histoire d’une vie : celle de son grand-père au long du XXe siècle. Les Japonais sont enracinés dans leur pays et dans la nature ; il y a un lien charnel entre l’endroit où vous vivez et la vie que vous transmettez. Exilé en Europe dans la ville lumière, peut-être est-ce pour cela qu’Hitonari tient à se rattacher à cet ancêtre.

Dans la petite île d’Ôno, le grand-père est né vers 1898 dans un univers rural où son père, descendant de samouraï, forge des sabres et des couteaux. L’essor des guerres et la technique va le faire armurier, puis inventeur de motoculteur. C’est toute l’habileté du Japon de tradition qui est contée dans ce microcosme. Les Toyota, Honda ou Sony ne sont pas nés autrement.

Sur son lit de mort, entouré de ses enfants et petits-enfants, Minoru se souvient. Des herbes hautes du marais entre lesquelles courir pieds nus, faisant gicler la boue, à peine vêtu d’un kimono de coton débraillé arrivant à mi-cuisses. Cela après avoir fait exploser en plein vol un crapaud d’un pétard dans l’anus.

Sept ans et déjà en émoi devant les 14 ans plantureux d’une jeune fille, Otowa, premier amour violent qui durera toujours. Il arrachera le vêtement d’Otawa quand il aura douze ans et la possédera, consentante dans les roseaux, mais pour la dernière fois. La jeune fille va se marier, quitter l’île et mourir, d’un « accident » issu de pratiques sadomasochistes de son pervers d’époux. Minoru va épouser « la femme Nue » – qui n’est pas ce que vous fantasmez. Nue est à prononcer Noué. Elle est une noiraude du village rival, sur laquelle son ami Hayato a pissé, enfant, faute d’un garçon sur qui taper. C’est dire la sensualité brute qui possède le petit Japonais.

Minoru est cependant relié comme on le dit d’une religion. A la nature, dont l’eau en crue a pris son frère aîné, glissé de la barque où il se mesurait au sabre de bois avec lui ; sa mère ne s’en est jamais remise. Aux vies antérieures, dont Minoru a parfois d’étranges réminiscences, des impressions de « déjà vu » surtout avant l’âge mûr. Il semble que cette prégnance de l’affectivité s’efface avec les ans et l’emprise de la raison. Mais quand même : un Bouddha blanc lui apparaît en pleine lumière lorsqu’il est au désespoir ou lors d’émotions violentes. Ainsi lorsqu’il a tué un jeune Russe lors de la guerre de Sibérie – et qu’il a aimé cette violence du lui ou moi. Ce crime légal et patriotique le hante jusqu’à le rendre malade et se voir rapatrié.

Ce pourquoi, en sa vieillesse, Minoru le grand-père va s’efforcer de faire le bien pour célébrer la vie plutôt que de forger des armes ou de tuer. Il a la vision d’un grand Bouddha blanc, formé des os concassés des morts qui s’accumulent depuis des siècles sur cette île étroite, disputant la terre cultivable aux vivants. Une belle idée que ce monument qui agrège tous les ancêtres plus ou moins cousins dans un élan vers l’éternel.

Religieux, Minoru ? Certainement. Croyant en un au-delà ? Pas vraiment. « L’enseignement bouddhiste sur le paradis de la Terre Pure est nécessaire aux êtres humains. Mais il n’a d’utilité que sur cette terre, pas dans l’au-delà. Je suis persuadé que dans l’autre monde nous ne pouvons plus penser comme nous le faisons ici-bas. Il me semble que chacun de nous, quel qu’il soit, retourne au néant. Quand le corps se calcine, riches et pauvres, tous égaux, se muent en fumée qui monte vers le ciel » p.278.

Le prêtre du temple, à qui il se confie, lui calligraphie l’une des maximes du bouddhisme : « ku-e-i-ssho. Il signifie l’égalité originelle de tous les êtres, riches ou pauvres. Une fois dépassées les règles fastidieuses et le sens des valeurs propres à chaque société, les êtres humains sont tous égaux » p.249. Tous deviennent un même Bouddha, unis à jamais dans le grand Tout de la nature. Ce lien métaphysique prolonge le lien affectif des êtres de la lignée et l’attachement charnel de l’individu à sa terre et aux sensations.

Si ce livre est un grand livre, c’est parce qu’il ouvre à l’universel. Parti d’une existence infime dans une île minuscule, l’auteur élève au rang cosmique la vie exemplaire de son grand-père. Depuis les émois instinctifs enfantins jusqu’à la sérénité de la grande sagesse, en passant par les passions de l’existence. Tout fait une vie ; tout fait roman ; tout fait ce bonheur de lecture.

Hitonari Tsuji, Le Bouddha blanc, 1997, traduction française Corinne Atlan, Folio2001, 287 pages, €5.89

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Montaigne à table

L’austère Montaigne serait-il épicurien ? Bien sûr ! L’adepte de la vie bonne aime les sens, dont celui du goût. Mais avec modération. Pas la modération des fonctionnaires du social dont la seule justification est de vous régenter la vie mais la vraie, celle du corps apaisé et repu selon sa complexion. « C’est une absolue perfection, et comme divine, de jouir loyalement de son être » dit Montaigne (Essais III, 13, 800). Le corps est le seul guide raisonnable et le sage tiendra l’équilibre entre son appétit et se rendre malade. Pas de modération par principe mais une modération par santé, chacun selon ses capacités, suivant son mouvement.

Christian Coulon, professeur émérite à Science Po Bordeaux et auteur de livres sur la cuisine gasconne, explore avec bonheur et érudition ce terrain mal défriché de Montaigne à table. Non sans humour, ni critique féroce envers les régionalistes qui croient découvrir en cette figure périgourdine l’ancêtre de la gastronomie-qui-fait-la-réputation-internationale-de-la-région. Fi ! Ni le maïs (qui sert à gaver les oies), ni la truffe (laissée aux cochons), ni l’aubergine, ni la tomate, ni le poivron (qui font les délices de la cuisine basque), ni la pomme de terre (célèbre en sarladaise), ni le haricot (qui fait le cassoulet) n’étaient encore parvenus en France ! La cuisine « éternelle » des régions a été inventée au XIXe siècle avec l’essor du tourisme bourgeois et le nationalisme d’ambiance.

Michel Eyquem de Montaigne ne savait pas faire la cuisine, il le dit. Il ne connaissait rien aux plantes mangeables, ne sait pas comment lève le pain ni faire le vin et est inapte à trancher les viandes. Aucune de ces petites choses pratiques de la vie quotidienne n’intéresse son esprit. Peu habile de son corps, il se dit de nature rêveuse. Il déteste ces grands banquets politiques où la frime de cour en jette aux provinces. Mais il aime manger. Il se jette avec appétit sur « les viandes », avalant hâtivement le service à la française où les plats restent peu de temps sur la table.

Montaigne mange ce qu’il a et notamment ces mets paysans de son enfance, le pain bis, le lard et l’ail. Comme il est aristocrate, il a accès à la viande, surtout conservée au sel et garnie de sauces grasses aux épices. Contrairement à la mode, il préfère le poisson. Avec la mode, il se gave d’huîtres et de melon, tout récemment venu d’Italie, pays qui donne le ton de cour au XVIe siècle. Il apprécie aussi l’artichaut dont la reine, venue de Rome avec le légume, était folle. Il aime beaucoup le vin, mais le blanc ou le clairet qui est du vin de l’année. Il en boit 75 cl (une bouteille actuelle) à chaque repas mais le coupe d’un tiers d’eau.

Le philosophe est adaptable et curieux. Il aime aller voir ailleurs, voyageant en Allemagne et en Italie, et rien de mieux que la table pour y connaître une culture. C’est que manger n’est pas seulement se nourrir. C’est découvrir les mets de la nature, combler son corps de sensations et ouvrir son esprit à la conversation. En sage à l’antique, Montaigne n’aime rien tant que deviser autour d’un banquet. La table est lieu de sociabilité où le vin délie les langues et les mets ouvrent à l’économie. La maîtrise de l’appétit comme le goût de manger à bonne santé prouvent le gouvernement de soi. Point de « principes » diététiques, de convenance sociale ou de restriction « bio » (dirait-on aujourd’hui) : il faut goûter de tout et s’emplir à satiété, l’équilibre étant celui de soi, de son corps plus ou moins apte, de sa propre complexion. « Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté », déclare Montaigne (Essais III, 5, 611). C’est au bon goût et à l’appétit de régler les voluptés de table, pas à la médecine qui, dès cette époque, prenait l’allure d’une morale autoritaire.

Montaigne est curieux du monde et tout est bon à son philosophique intérêt, surtout ce qui le met hors de l’habitude. Il découvre ainsi la profusion d’écrevisses en Allemagne, dont il apprécie les vins blancs non coupés. Il s’étonne de ces choux hachés salés servis chauds ou en salades (qu’on appelle désormais choucroute), et l’usage de servir la viande aux fruits (pommes, poires, airelles). Le pain aux épices (cumin, maniguette, fenouil) le ravit bien plus que le froment sans sel qu’il a coutume de manger chez lui. Mais il n’aime pas la bière.

L’Italie, tant vantée du temps comme modèle gastronomique imitée à la cour de France, le déçoit par ses vins, troubles et indigestes, mal vinifiés et qui ne se gardent pas. S’il note surtout le protocole du repas, ce théâtre de la table mise en scène avec usage de la serviette et de l’assiette, il préfère les repas des petites auberges où l’on s’intéresse à ce qu’il y a dans l’assiette. Il mange moins de viande (elle se conserve mal en raison de la chaleur) mais apprécie le veau que les Italiens cuisinent de diverses façons. Il se goinfre de poisson, bien plus abondants en Italie qu’en pays gascon. Il découvre les oranges, les citrons, les olives, les salades aux herbes, tout ce qui n’existe pas chez lui. Il mange cru l’artichaut et les fèves, ce qui ne se fait jamais en Périgord, et les truffes blanches émincées simplement à l’huile d’olive et au vinaigre. Il goûte à la moutarde de fruits sucrée, spécialité italienne, et s’empiffre de melon, de coing et de jujube.

Il aime manger, plaisir simple loin de la gastronomie du discours. Son comportement à table est une sagesse mise en pratique. Elle nous fait découvrir un Montaigne tout à soi, ouvert, sensuel, tempéré, aimant la sociabilité et l’exploration des autres coutumes. L’auteur pousse le talent jusqu’à nous proposer en fin de volume douze recettes pour Montaigne, composées par lui aujourd’hui, selon ce qu’il aime. Vous saurez ainsi élaborer une soupe de melon, une salade de fonds d’artichauts aux fèves, une pintade aux aromates, une moutarde de fruits italienne, et même ces sauterelles grillées mexicaines en honneur des cannibales !

Un ouvrage court et plaisant qui donne envie de goûter à Montaigne.

Christian Coulon, La table de Montaigne, 2009, Arléa, 187 pages, €15.20

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Liberté d’enfance

L’eau, l’été, le soleil rendent les enfants des fontaines de joie. La sensualité de la peau nue et du mouvement collectif sont l’essence même de la liberté. Les odeurs des choses, des plantes, des bêtes, des femmes – et même de l’école – rappellent l’amour des corps, la camaraderie épaule contre épaule, le désir fou de vivre. Citations :

Albert Camus, Le premier homme, 4, Pléiade Œuvres complètes 2008, t.IV :

« En quelques secondes, ils étaient nus, l’instant d’après dans l’eau, nageant vigoureusement et maladroitement, s’exclamant, bavant et recrachant, se défiant à des plongeons ou à qui resterait le plus longtemps sous l’eau. La mer était douce, tiède, le soleil léger maintenant sur les têtes mouillées, et la gloire de la lumière emplissait ces jeunes corps d’une joie qui les faisait crier sans arrêt. Ils régnaient, sur la vie et sur la mer, et ce que le monde peut donner de plus fastueux, ils le recevaient et en usaient sans mesure, comme des seigneurs assurés de leurs droits leurs richesses irremplaçables. »

Jean-Pierre Chabrol, Les rebelles, Omnibus p.10

« Ce qui importe vraiment, c’est le pépiement appétissant des petits nageurs tout nus. Dès les premiers beaux jours, sur les morceaux dispersés de la digue – rompue jadis par quelques crue – la marmaille se bousculait, jouait, criait à poil. Le grouillement enfantin des trous d’eau, parmi les blocs noyés, c’était l’image même de la liberté, on n’en a jamais trouvé de plus précise, de plus pure. Les bruissements aigus du jeune poulailler, de loin déjà, donnaient envie de vivre. »

Albert Camus, Le premier homme, Pléiade Œuvres complètes 2008, t.IV p.913

« Cette nuit en lui, oui, ces racines obscures et emmêlées qui le rattachaient à cette terre splendide et effrayante, à ses jours brûlants comme à ses soirs rapides à serrer le cœur, et qui avait été comme une seconde vie, plus vraie peut-être sous les apparences quotidiennes de la première vie et dont l’histoire aurait été faite par une suite de désirs obscurs et de sensations puissantes et indescriptibles, l’odeur des écoles, des écuries du quartier, des lessives sur les mains de sa mère, des jasmins et des chèvrefeuilles sur les hauts quartiers, des pages du dictionnaire et des livres dévorés, et l’odeur surie des cabinets chez lui ou à la quincaillerie, celle des grandes salles de classe froides où il lui arrivait d’entrer seul, avant ou après le cours, les chaleur des camarades préférés, l’odeur de laine chaude et de déjection que traînait Didier avec lui, ou celle de l’eau de Cologne que la mère du grand Marconi répandait à profusion sur lui et qui donnait envie à Jacques, sur le banc de sa classe, de se rapprocher encore de son ami, le parfum de ce rouge à lèvres que Pierre avait pris à l’une de ses tantes et qu’à plusieurs ils reniflaient, troublés et inquiets comme des chiens qui entrent dans une maison où a passé une femelle en chasse, imaginant que la femme était ce bloc de parfum doucereux de bergamote et de crème qui, dans leur monde brutal de cris, de transpiration et de poussière, leur apportait la révélation d’un monde raffiné et délicat à l’indicible séduction, dont même les grossièretés qu’ils proféraient en même temps autour du bâton de rouge n’arrivaient pas à les défendre, et l’amour des corps depuis sa plus tendre enfance, de leur beauté qui le faisait rire de bonheur sur les plages, de leur tiédeur qui l’attirait sans trêve, sans idée précise, animalement, non pour les posséder, ce qu’il ne savait pas faire, mais simplement entrer dans leur rayonnement, s’appuyer de l’épaule contre l’épaule du camarade, avec un grand sentiment d’abandon et de confiance, et défaillir presque lorsque la main d’une femme dans l’encombrement des tramways touchait un peu longuement la sienne, le désir, oui, de vivre, de vivre encore, de se mêler à ce que la terre avait de plus chaud, ce que sans le savoir il attendait de sa mère, qu’il n’obtenait pas ou peut-être n’osait pas obtenir, et qu’il retrouvait près du chien Brillant quand il s’allongeait contre lui au soleil et qu’il respirait sa forte odeur de poils… »

C’est toute cette liberté que quittent les enfants aujourd’hui : jour de la rentrée.

Albert Camus, Le premier homme, Pléiade Œuvres complètes 2008, t.IV

Jean-Pierre Chabrol, Les rebelles, Omnibus

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Le Clézio, L’Africain

Colette Fellous, productrice à France Culture et directrice de collection au Mercure de France, avait sollicité des écrivains pour qu’ils publient leurs « Traits et portraits ». Le prix Renaudot 1963, Prix de l’Académie Française 1981 et Prix Nobel 2008 Jean, Marie Gustave Le Clézio s’est exécuté. Il nous livre un petit peu de lui-même dans ces 7 chapitres illustrés de 15 photos prises par son père.

Car l’Africain est son père, Anglais médecin tropical envoyé par l’Empire sur les franges du Nigeria et du Cameroun 22 ans durant. Ce père qu’il n’a connu qu’à l’âge de 8 ans, séparé par toute la guerre et l’Occupation. Ce père sévère qu’il acceptait mal et dont il n’a découvert les qualités humaines et sociales qu’une fois devenu adulte. « Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m’a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire » p.121 Celui qu’il a connu en débarquant à Port Harcourt, en 1948 avec son frère d’un an plus âgé, « était dur, taciturne ». « Il était inflexible, autoritaire, en même temps doux et généreux avec les Africains qui travaillaient pour lui à l’hôpital et dans sa maison de fonction. Il était plein de manies et de rituels que je ne connaissais pas, dont je n’avais pas la moindre idée : les enfants ne devaient jamais parler à table sans en avoir reçu l’autorisation, ils ne devaient pas courir, ni jouer ni paresser au lit. Ils ne pouvaient pas manger en-dehors de repas, et jamais de sucreries. Ils devaient manger sans poser les mains sur la table, ne pouvaient rien laisser dans leur assiette et devaient faire attention à ne jamais mâcher la bouche ouverte » p.106. On comprend qu’avec un tel père anglais tendance Victoria les relations soient d’emblée difficiles pour deux gamins turbulents habitués aux femmes et aux « oncles » âgés.

Heureusement, il y eut l’Afrique, la violence des sensations, des éléments, des appétits, la présence intime des corps, de la végétation, des insectes. « En Afrique, l’impudeur des corps était magnifique. Elle donnait du champ, de la profondeur, elle multipliait les sensations, elle tendait un réseau humain autour de moi » p.13. Violence et liberté, telles furent les leçons de l’Afrique pour les petits Blancs débarqués. « L’Afrique était puissante. Pour l’enfant que j’étais, la violence était générale, indiscutable. Elle donnait de l’enthousiasme. Il est difficile d’en parler aujourd’hui, après tant de catastrophes et d’abandons. Peu d’Européens ont connu ce sentiment » p.21. C’est là « que j’ai vécu les moments de ma vie sauvage, libre, presque dangereuse. Une liberté de mouvements, de pensée et d’émotions que je n’ai plus jamais connus ensuite » p.24 Il racontera cette enfance en se poussant en âge et en imagination (et en éliminant toute trace de son frère…) dans ‘Onitsha’, un grand roman d’initiation. Il se plaira d’ailleurs à se dire conçu en Afrique, avant que sa mère ne vienne accoucher en Europe.

L’Afrique sauvage et belle, pas celle de la colonisation. Là, il rejoint intellectuellement son père. « C’est cette image que mon père a détestée. Lui qui avait rompu avec [l’île] Maurice et son passé colonial, et se moquait des planteurs et de leurs airs de grandeur, lui qui avait fui le conformisme de la société anglaise, pour laquelle un homme ne valait que par sa carte de visite, lui qui avait parcouru les fleuves sauvages de Guyane, qui avait pansé, recousu, soigné les chercheurs de diamants et les Indiens sous-alimentés ; cet homme ne pouvait pas ne pas vomir le monde colonial et son injustice outrecuidante, ses cocktails parties et ses golfeurs en tenue, sa domesticité, ses maîtresses d’ébène prostituées de quinze ans introduites par la porte de service, et ses épouses officielles pouffant de chaleur et faisant rejaillir leur rancœur sur leurs serviteurs pour une question de gants, de poussière ou de vaisselle cassée » p.68.

L’Afrique sensuelle et brutale est la madeleine proustienne de Le Clézio, le fouet des sens sur sa peau d’enfant, la brûlure sur son cœur, l’empreinte sauvage sur son âme. Il évoque page 119 comment aujourd’hui, en marchant dans les rues, il lui arrive de ressentir des bouffées d’Afrique sur une odeur de ciment frais ou de terre mouillée, le bruit de l’eau ou des cris d’enfants lointains. Un joli petit livre à lire – mais après Onitsha.

Le Clézio, L’Africain, 2004, Folio 2008, 124 pages, 5.23€

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Apprendre à bien écrire

Je reprends de mon ancien blog disparu, qui a duré six ans, un article qui a eu beaucoup de succès pédagogique : apprendre à bien écrire. Il a été rédigé pour aider François, treize ans alors et qui en a désormais dix-huit.

Pour bien écrire, il faut d’abord aimer écrire, exprimer ses sentiments, jouer avec les phrases. S’exprimer par les mots (François a choisi plutôt la musique) aide à devenir soi-même, tout en se coulant à peu près dans le moule. Pas besoin pour grandir de faire obligatoirement comme « tout le monde » : aimer le foot, la moto et la musique hard ou le rap. On peut être sensible et avoir des goûts raffinés en étant pour autant un garçon. Pourquoi ne pas devenir « bon en français », selon le vocabulaire de l’école ? Une matière aimée, où l’on réussit, et voilà une identité fragile confortée, prête donc à d’autres expériences.

Que faut-il donc pour « bien » écrire ? De ma propre expérience, je listerai ces ingrédients nécessaires. Chacun y rajoutera ce qu’il croit, en fonction de la sienne :

1. Écrivez tous les jours, même un texte court, même un récit destiné à rester intime, mais écrivez. Tout comme les sportifs s’entraînent, l’écrivain doit plier sa plume ou son clavier à la discipline chaque jour. Aucun sujet n’est vil, ni sans intérêt ; ce qui compte est d’abord votre curiosité pour la chose sur laquelle vous écrivez.

2. Lisez un peu tous les jours, et si possible de la littérature, de la « belle langue » bien écrite qui assouplit l’esprit et fait entrer sans y penser et sans efforts la musique des mots (et leur orthographe). Ne lisez pas que cela, si vous aimez autre chose, mais n’oubliez pas de le faire.

3. Sortez de vous-même dès que l’opportunité se présente, soit en vivant des expériences nouvelles, soit en allant à la rencontre d’autres gens, soit en pratiquant une activité. L’imagination ne peut fonctionner sans quelques aliments, et la diversité du réel est incomparable pour la stimuler. L’internat, en ce sens, peut être une opportunité de vivre autrement que dans le cocon familial, de sortir de la rencontre obligée des amis habituels, d’observer une communauté assez fermée. Cela peut être l’occasion d’émotions et de remarques nouvelles. Et vous retrouverez famille et amis avec un œil neuf, plus riche d’expérience de la vie !

4. N’ignorez surtout pas votre corps – comme si l’être humain n’était qu’esprit ! Ce travers scolastique qui persiste dans l’éducation française n’est pas sain. Un corps épanoui, fatigué, donne un esprit équilibré et heureux. Tentez donc l’expérience de faire le récit de votre randonnée, de votre course ou de votre match, une fois l’épreuve terminée : vous serez surpris du résultat obtenu ! Vous aurez sous la plume une fluidité jamais vue, vous écrirez direct, avec des sensations et des passions encore neuves. Je le sais, c’est ainsi que j’écris mes carnets de voyages. Le mouvement lui-même fait circuler le sang et dissipe les pensées fumeuses : Montaigne tout comme Nietzsche, écrivaient dans leur tête « en marchant ».

5. Jetez dans la fièvre sur le papier ce qui vous vient à la plume sans trier, puis laissez reposer. Rien de tel qu’un délai d’un jour ou deux (voire plus) pour corriger, affiner, préciser, compléter ce que vous voulez dire. L’instinct qui vous pousse, la passion que vous y mettez, sont la sève même de ce que vous écrivez. Mais, tout comme on forge une épée, le feu ne suffit pas : il y faut aussi l’épreuve du froid, la raison glacée qui examine et critique le texte émis dans l’excitation pour élaguer, redresser et bien exprimer ce qui doit être compris.

6. Ne cherchez pas l’affèterie dans le style, sauf pour parodier ou parce que le thème s’y prête. Trop souvent, le baroque n’est que le masque d’indigence de sentiment et de pauvreté d’idées. Écrivez clair, net et dynamique. Vous pourrez toujours, comme le faisait Balzac, rajouter de la « sauce » par des détails ou des descriptions ultérieures. Mais vous aurez de suite un récit en mouvement, une « histoire » à raconter. Et ce n’est pas grave si vous « imitez » un modèle : on ne crée par soi-même que lorsqu’on a testé les expériences des autres.

7. Ne cherchez pas à faire trop bien tout de suite. Écrivez d’abord et reprenez après. Si vous êtes pris par votre sujet, votre esprit composera lui-même le plan et mettra le suspense là où il est nécessaire. La correction ensuite visera non à changer l’architecture, mais à orner le propos et à fignoler les détails.

Lancez-vous, c’est le premier jet qui coûte ! Et lorsqu’on est solitaire, le texte est un ami qui aide à réfléchir.

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Le Clézio, Le chercheur d’or

Jean Marie Gustave Le Clézio a écrit ici son ‘Île au Trésor’. Il y reprend ses thèmes de prédilection, l’opposition sensations/raison, mer/terre, nature/civilisation, indigènes/blancs, humbles/bourgeois, comptables/marins… L’enfant a ce sentiment océanique de la mère comme ouvrant les portes, toute liberté, infini marin ; le père est la contrainte, la canne qui s’abat sur les fesses au retour d’une fugue, le devoir, la comptabilité. Et pourtant, c’est le père qui rêve et trébuche, alors que la mère économise et raisonne. Sept parties, comme les sept marches du destin, rythment le roman. Alternent à chaque fois le paradis et la réalité, en chaque fois 4 ans, comme si l’on ne devenait adulte qu’après 30 ans.

1892, le petit Alexis L’Etang, fils de planteur, a 8 ans. « Enfant aux cheveux trop longs, au visage hâlé par le soleil, aux habits déchirés par les courses dans les broussailles et les champs de cannes. » p.62 Il est tout sensations et rêves, un vrai sauvage – nommé Ali par sa sœur – qui a pour ami Denis, un Noir de quelques années plus âgé qui l’initie à l’existence : courir pieds nus dans les champs de cannes, écouter la mer, observer la majesté des oiseaux, traverser les rivières, chercher les plantes qui guérissent, courir en pirogue avec les adultes, se baigner tout nu. La vraie vie est dans les champs, sensuelle, pénétrant par tous les pores : « Les femmes vont avec leurs houes. Elles sont vêtues de ‘gunny’, la tête enveloppée dans de vieux sacs de jute. Les hommes sont torse nu, ils ruissellent de sueur. On entend des cris, des appels, aouha ! la poussière rouge monte des chemins, entre les carrés de cannes. Il y a une odeur âcre dans l’air, l’odeur de la sève des cannes, de la poussière, de la sueur des hommes. Un peu ivres, nous marchons… » p.20 Les rêves naissent des mots, des illustrés lus au grenier, des histoires de la Bible racontées par sa mère. Un ouragan détruit ce paradis, en même temps que les rêves industriels de son père s’écroulent devant les réalités comptables.

A 12 ans, voilà le gamin précipité en civilisation, au collège. A 16 ans, son père mort, il doit travailler aux écritures dans une compagnie.

1910, l’adolescent a rencontré un bateau, la Zeta, et un marin, le capitaine Bradmer. Il doit partir, l’appel du large : « Tu dois aller au bout de ce que tu cherches, au bout du monde », lui dit sa sœur (p.124). Il embarque comme passager payant pour découvrir la mer et chercher un trésor, celui dont son père rêvait, le soir dans son bureau. La mer comme une totalité d’enfance, comme un désir sexuel. « Aussi loin que je puisse voir, il n’y a que cela : la mer, les vallées profondes entre les vagues, l’écume sur les crêtes. J’écoute le bruit de l’eau qui serre la coque du navire, le déchirement d’une lame contre l’étrave. Le vent, surtout, qui gonfle les voiles et fait crier les agrès. Je reconnais bien ce bruit, c’est celui du vent dans les branches des grands arbres, au Boucan, le bruit de la mer qui monte, qui se répand jusque dans les champs de cannes. » p.125 La mer, c’est l’anti-collège, la liberté hors de raison, elle « recouvre toutes les pensées » p.127 « Ici, au centre de la mer, il n’y a pas de limites à la nuit. Il n’y a rien entre moi et le ciel. » p.134 « La nuit est si belle, sur la mer comme au centre du monde, quand le navire glisse presque sans bruit sur le dos des vagues. Cela donne le sentiment de voler… » p.141 « Je crois que je ne me suis jamais senti aussi fort, aussi libre. Debout sur le pont brûlant, les orteils écartés pour mieux tenir, je sens le mouvement puissant de l’eau sur la coque, sur le gouvernail. Je sens les vibrations des vagues qui frappent la proue, les coups du vent dans les voiles. Je n’ai jamais rien connu de tel. Cela efface tout, efface la terre, le temps, je suis dans le pur avenir qui m’entoure. » p.146 Une véritable expérience zen, une traversée hors du temps, encore un paradis. Le timonier comorien devait devenir prêtre ; un jour, il a tout quitté pour devenir marin. Appel de la nature contre contrainte de civilisation, impossible métissage de l’atavisme non-blanc pour le monde des Blancs. Les marins n’ont pas le goût « de l’aventure ». « Ils n’appartiennent à personne, ils ne sont d’aucune terre, voilà tout. » p.160 L’écrivain n’est-il pas ce ‘marin’ de la civilisation ? « Quand je suis parti, c’était pour arrêter le rêve, pour que la vie commence. » p.172

Retour à la civilisation après cette parenthèse : « Le navire s’approche de la côte. Quelque chose s’achève, la liberté, le bonheur de la mer. Maintenant il va falloir chercher asile, parler, interroger, être au contact de la terre. » p.184 La civilisation, ce sont toutes ces contraintes. Alexis débarque à Rodrigues, où il calcule et prospecte, tout au savoir géométrique de la civilisation. L’Anse aux Anglais est une vallée qui se resserre et garde entre ses falaises le secret du Trésor ; on y lit la métaphore d’une femme et de sa vulve. Mais le Blanc raisonne abstraitement, il ne voit de la nature que ce qui se mesure et s’exploite ; pas sa beauté ni son amour. Alexis devient fou, ou presque, d’insolation. Il est sauvé par une jeune fille noire, Ouma, et un enfant simplet d’une beauté époustouflante, Sri. Ouma a été envoyée en France un temps, au couvent, pour y devenir « civilisée ». Mais elle est tombée malade et a voulu revenir sur sa terre. Alexis et elle ont eu une enfance inverse, lui Blanc ensauvagé, elle Noire civilisée – mais tous deux doivent boucler la boucle. Partie pivot, ombre et soleil, ambivalente – l’exact milieu du livre.

Pour Alexis, c’est à nouveau le paradis ; il découvre, comme avec Denis, comment courir pieds nus sur les rochers, pêcher le poisson au harpon, se sécher tout nu avec le sable – mais avec une fille, cette fois. « Maintenant je comprends ce que je suis venu chercher : c’est une force plus grande que la mienne, un souvenir qui a commencé avant ma naissance. » p.209 Le désir le saisit à la vue d’Ouma dans ses habits mouillés. Plus tard, ils nagent nus : « Tout d’un coup, je me souviens de ce que j’ai perdu depuis tant d’années, la mer à Tamarin quand avec Denis nous nagions nus à travers les vagues. C’est une impression de liberté, de bonheur. » p.229 Mais, autre thème favoris de Le Clézio, tout métissage est impossible, l’écart des civilisations est tel que l’existence est une impasse, être civilisé, c’est mentir, au contraire des gens simples pour qui tout est naturel. Chercher l’or – est-ce cela le trésor ? Ouma le pressent et le quitte. C’est un ouragan du cœur qui pousse Alexis à partir.

1914, la civilisation s’appelle la guerre. Ypres, ce sont les gaz, les canons, les mitrailleuses ; les êtres humains en matricules regroupés en divisions et corps numérotés. Toute la nature en est bouleversée et les chevaux morts hantent de leurs carcasses les champs devenus stériles.

1918, Alexis retourne à Rodrigues, apaisé, appréciant la vie naturelle. Ouma a disparu mais Fritz, préadolescent Noir qui l’aidait, est devenu beau jeune homme qui prend les choses comme elles viennent. Une cache, deux caches : le trésor du Corsaire se trouvait bien là, soigneusement balisé selon le plan par des entailles sur les roches. Sauf que les caches sont vides. Y en aurait-il une autre ? Avant de poursuivre cette quête vaine, c’est encore un ouragan qui vient dévaster l’île. Tout est emporté, Alexis n’a plus rien.

Il retourne près de sa mère qui se meurt et de sa sœur qui se fera bonne sœur. Impossibilité du métissage, là encore : être Blanc impose de vivre comme les Blancs parmi les Blancs ; si l’on ne peut pas, il faut partir ou bien se faire passeur, par exemple religieuse quêtant parmi sa caste pour aider les pauvres. Alexis, un temps sirdar (contremaître) de plantation, ne peut supporter de commander comme un Blanc à ces Noirs ou à ces Indiens qui en savent plus que lui sur la nature et sur les mystères de l’univers. Il quitte son poste sur une apparition : Ouma qu’il croit avoir retrouvé. Tel est bien le cas et le couple s’enfonce dans un ravin isolé pour vivre la vie des neg’ marrons, en robinsons sauvages. Jusqu’à ce que… Ouma, plus sage, constate que l’avenir ainsi n’est pas possible. Que deviendraient les enfants s’il y en a ? Une fois encore, le métissage est impossible, Alexis est Blanc et doit vivre sa vie de Blanc. Où aller ? « Je veux fuir les gens du ‘grand monde’, la méchanceté, l’hypocrisie. » p.315 Tout est rêve d’ailleurs. « Comment ai-je osé vivre sans prendre garde à ce qui m’entourait, ne cherchant ici que l’or, pour m’enfuir quand je l’aurais trouvé ? » p.332 Le plan du Corsaire n’est au fond que le plan claque de la voûte céleste ; il n’y a pas d’or matériel, déterré et peut-être dispersé dans les flots, mais l’accord entre l’être et le cosmos. Peut-être est-ce là cette leçon du pirate ? « Ainsi, dans le firmament où nulle erreur n’est possible, est inscrit depuis toujours le secret que je cherchais. » p.335 Retour à l’enfance qui savait déjà, depuis la branche de l’arbre chalta du bien et du mal où le frère et la sœur se juchaient pour contempler le monde – une roue qui roule sur elle-même, tel l’Enfant de Nietzsche dans Zarathoustra. Il s’agit d’une révolution, au sens de Copernic, un retour sur soi-même. L’ailleurs est en soi.

Toujours les femmes l’ont ancré à une réalité qu’il quitte volontiers : sa mère quand il fugue avec Denis ; sa sœur quand il ressent l’appel du large, Ouma quand il cherche le trésor. Le seul trésor qui compte est de se trouver soi, pas de déterrer l’or. « L’or ne vaut rien, il ne faut pas avoir peur de lui, il est comme les scorpions qui ne piquent que celui qui a peur. » p.269 La vraie richesse est intérieure, elle est l’accord de l’être avec la vie qu’il mène, de sa nature avec la nature. Tous les sages d’Occident l’ont dit depuis Aristote, les Indiens aussi, et Confucius, et les anciens Mexicains… Jean Marie Gustave Le Clézio le sait qui résume tous ses livres à cette découverte. ‘Le chercheur d’or’ est l’un d’entre eux, un grand livre.

Le Clézio, Le chercheur d’or, 1985, Folio, 375 pages, €7.41

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