Articles tagués : nu

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande

La suite du Pas de Merlin, chroniqué sur ce blog. Le jeune prince Emrys Myrddin, fils de la reine Aldan, doit fuir la grande Bretagne ravagée par la guerre durant la conquête de l’ouest des Saxons sur les Bretons. Il s’embarque avec le moine Blaise, ex-chapelain de la reine sa mère, qui l’a mandaté pour protéger son fils.

Sur le coracle qui transporte les réfugiés, les trois marins sortent leurs coutelas ; ils vont égorger les migrants pour s’emparer de leurs biens. Par son regard et son agilité, Merlin les met en déroute, aidé du guerrier Bradwen qui rejoint la petite Bretagne pour s’y tailler une place. La brume, la volonté et la rapidité de l’action effraient les paysans ignares qui croient à la sorcellerie, ce pourquoi Merlin et son moine sont dénoncés au seigneur du lieu, l’île de Batta, ancien nom de Batz.

Les évêques, convoqués par le comte de Leon Withur, ont à juger du moine, accusé d’hérésie car il croit en la bonté de Merlin, enfant non baptisé, qui ne peut « donc » (soulignez bien cette manifestation de sectarisme) bénéficier de la grâce divine. Pourtant, Dieu n’est-il pas le créateur de toutes choses ? De tous les êtres ? Y compris le diable ? Blaise est excommunié et condamné à se racheter en fondant sous les ordres du moine Méen un monastère aux marges de la grande forêt celtique qui couvre le centre de la Bretagne. Merlin, lui, s’évade avec l’aide de Bradwen, un soir de brume épaisse sur les marais de Yeun Elez, infesté selon les superstitions de farfadets, korrigans, lutins, fées, elfes et poulpiquets, créatures du diable comme chacun croit savoir.

Les chemins de Merlin et de Blaise se séparent. Bradwen est éliminé par les fines flèches des elfes, une fois dans la forêt, au grand dam de Merlin, fils d’elfe lui aussi, qui en avait fait son ami. Il se retrouve maîtrisé d’une pression sur la veine du cou, déshabillé, couché dans un berceau de fougères. Il dort deux jours, épuisé, avant de se lever, toujours nu, et de scruter la forêt au seuil de son berceau. Il est né à nouveau, chez lui, dans le domaine de son père Morvryn, un elfe qui a aimé la future reine Aldan au point de lui faire un fils.

Merlin fait donc connaissance de son peuple, son grand-père Gwydion, sa demi-sœur Gwendyd qui va toujours nue, les elfes en tunique ou sans rien qui se fondent entre les feuilles et se confondent avec les souches ou la mousse – ce pourquoi un œil humain ne les voit pas. Il apprend la langue elfique, où son nom est Lailoken ; il joue avec les enfants tout nus ; il est initié par les fées des arbres qui tracent sur son corps des runes oghamiques. Puis il se fond dans les éléments durant des mois, étant tour à tour eau, poisson, loutre, daim… Car le peuple des elfes est immergé dans la nature, il ne fait qu’un avec elle – contrairement aux chrétiens, dont le Dieu sépare radicalement l’esprit de la matière, ordonnant à ses créatures humaines d’être maîtres et possesseurs de la nature.

Mais son passé humain, trop humain, rattrape Merlin. Cylid, le serviteur breton de la reine Guendoloena, devenu libre, a hésité longtemps avant d’accomplir la dernière mission : avertir Merlin que son fils est en danger. Treize ans ont passés et Cylid se met en route pour traverser la Manche et rejoindre la petite Bretagne où Blaise est confiné. Juste avant de mourir, il lui demande d’alerter Merlin. Blaise s’enfonce dans la forêt, manque d’être dévoré par les loups, mais Gwendyd la chef de meute, sœur elfe de Merlin, les en empêche in extremis.

Merlin retrouve son moine et entreprend avec lui la traversée vers Dal Riada, où règne son mari Aedan Mac Gabran, le roi des Scots. Mais il est trop tard : le jeune Arthur, fils de Merlin et bâtard d’Aedan, a été adopté par lui comme son fils et traité comme les autres. Son demi-frère aîné Garnait le hait, comme il hait sa marâtre Guendoloena, un peu plus jeune que lui, qui lui a ravi son père. Dans la guerre qui se prépare, il confie à Arthur, 13 ans, un commandement dans l’armée, et se garde bien de se porter à son secours lorsqu’il est pris au piège. C’est le destin historique d’Arthur que de mourir vers 537 à la bataille de Camlann.

Merlin le pressent. Il n’a plus rien qui le retienne, sauf la vengeance envers Ryderc, le roi trop faible, qui se croit roi suprême de tous les Bretons mais est incapable d’obtenir une victoire contre les Saxons. Il se rend à son fort au-dessus de la Clyde pour lui ravir son torque, que le roi Guendoleu avait confié personnellement à Merlin pour le donner au plus valeureux des rois bretons. Ryderc en est indigne. Merlin s’élance en haut de la tour et jette le bijou d’or dans la rivière. Ryderc, fou de rage le tue d’un lancer d’épieu et Merlin meurt empalé, pendu, noyé, comme il l’avait prédit, par l’épieu qui lui a transpercé le corps, le filet sur lequel il est tombé qui l’a étranglé, et l’eau de la Clyde dans laquelle sa tête a plongé.

Fin de l’histoire, un peu rapide. L’auteur conclut, « mais c‘est ainsi que s’achève l’histoire de Merlin, fils et père d’Arthur, ni vraiment fils ni vraiment père, dont on dit que l’âme vit toujours en Brocéliande auprès de Gwendyd. » Intéressante fantaisie historique, proche des faits avérés par les textes, mais qui laisse sur sa faim.

Jean-Louis Fetjaine, Brocéliande, 2004, Pocket Fantasy 2006, 335 pages, €2,14, e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Pierre Benoit, Le roi lépreux

Qui se souvient encore de Pierre Benoit, membre de l’Académie française, écrivain et journaliste après une double licence de droit et lettres, mort en 1960 à 75 ans ? Il est pourtant l’écrivain de l’aventure pour adultes avec ses femmes fatales ou bénéfiques (toutes dont le prénom commence par un A), son érotisme latent, ses dépaysements exotiques, son incomparable talent de conteur. Il délivrait la France qui lit des affres de la Première guerre mondiale, du sang et de la boue, de l’odeur de cadavre et de la jeunesse massacrée. Quarante romans, cinq millions de livres vendus, Pierre Benoit fut, entre les deux guerres, le Pierre Lemaitre de son temps. Et ce n’est pas un hasard si le premier volume du Livre de poche, créé en 1953, fut Koenigsmark, l’un de ses romans.

Le roi lépreux se passe au Cambodge, à Angkor, cette féerie de temples dans la jungle qui séduit toujours (je l’évoquerai un jour). La terrasse où est érigée la statue de Yama, dite du Roi lépreux, est sur une terrasse du site d’Angkor Thom. « Elle était d’un beau grès violacé, et représentait un jeune homme complètement nu, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, assis à l’orientale. Les cheveux tressés finement retombaient en torsade, le visage remarquablement pur avait une noblesse triste, presque désespérée. (…) Le buste est flou, pas d’indication de muscles. » Ainsi le décrit l’auteur. Le dieu serait Yama, le juge hindouiste des âmes, et daterait du VIIIe siècle ; la statue est visible au Musée national du Cambodge. Ayant perdu plusieurs doigts, comme sous l’emprise de la lèpre, la statue de jeunesse aurait été sculptée en hommage au roi khmer, Yasovarman I, lui-même lépreux, mort en 910 après avoir régné 21 ans. Pierre Benoît s’est inspiré d’une gravure publiée par Henri Mouhot en 1863.

Gaspard Hauser, jeune prof agrégé de province, célibataire et mal payé (déjà !), rencontre à Nice Raphaël Saint-Sornin, ancien condisciple de droit que son futur beau-père a forcé à acquérir la licence, avant d’exiger un doctorat ès-lettres, puis une mission en Indochine, avant de consentir à peut-être lui donner sa fille Annette, seule héritière de son usine de soieries de Lyon. Raphaël est amoureux, la belle l’attend, il se plie à ces directives. Nommé par piston du beau-père à l’École française d’Extrême-Orient, il est mal accepté par l’étroite coterie des docteurs luttant pour les postes. Il est donc exilé comme conservateur intérimaire d’Angkor au Cambodge, loin de Hanoï où tout se joue.

Le hasard veut qu’une riche Américaine ait envie de visiter le site. Elle est la cousine de l’amiral commandant la flotte qui croise au large de l’Indochine, sur le croiseur Notrumps… (qui voudrait dire « sans atout »). Elle se propose de le faire avec le jeune archéologue fraîchement nommé. Lui ne connaît encore rien à Angkor, sa civilisation de l’eau, ses temples. Il va vite bachoter pour être à la hauteur car Miss Maxence Webb est redoutable. Elle s’installe chez lui, en tout bien tout honneur, avec sa femme de chambre, son chauffeur, ses deux jeunes mécaniciens annamites, et Raphaël jouit de deux mois entier avec elle. Ils visitent les ruines, la fameuse terrasse du Roi lépreux et sa statue de jeune homme nu. Lui l’apprécie, elle non. Mais elle la prend en photo.

Commence alors une intrigue compliquée et prenante entre lui, elle, et une ravissante jeune danseuse cambodgienne nommée Apsara (encore un prénom en A). Celle-ci n’est pas ce qu’elle paraît et est protégée en haut lieu. L’aventure se pointe alors pour notre enchantement. Raphaël conte son histoire à Gaspard entre deux cocktails dans sa villa de Nice, en attendant sa femme et son amie. Jusqu’au bout le lecteur croira savoir qui est cette femme, il sera bien surpris. En attendant, le Cambodge est une féerie, un pays paisible, luxuriant, où les gens sont minces et dorés, aimables. Ils assistent à un spectacle de danses dans l’enceinte même du temple d’Angkor Vat. « Des ombres grouillaient autour d’un cercle de cinquante pieds de diamètre, un cercle formé par des enfants nus, accroupis en rond. Chacun d’eux tenait entre les genoux une torche embrasée. Il n’y avait aucune brise, si bien que les hautes flammes rougeâtres montaient droites comme si, d’airain elles-mêmes, elles eussent jaillit de flambeaux d’airain ». Parmi les danseuses, Apsara. Raphaël l’a connue à Paris lors de ses études d’art ; elle sculptait des statues dans un atelier de Montparnasse. Mais chut ! Elle est là incognito ; elle va tout lui raconter.

Elle est la fille d’une princesse royale échappée au massacre de sa famille ordonné par le roi de Birmanie Thi-Bo. Il était devenu fou après deux ans de règne parfait, parce qu’il avait refusé l’aumône à un mendiant lépreux surgit devant sa monture lors d’une chasse palpitante. L’ayant cravaché au visage pour qu’il lui laisse le passage, le mendiant lui avait jeté une malédiction. Après sa mort, hâtée par les Anglais soucieux de « protectorat » colonial sur la Birmanie, Apsara prépare une insurrection avec son frère aîné, resté dans le nord. Elle demande à Raphaël de l’aider…

Pierre Benoit, Le roi lépreux, 1927, éditions Kailash 1999, 150 pages, €12,00

Pierre Benoit, Koenigsmark, L’Atlantide, Pour Don Carlos, Le puits de Jacob, Le Roi lépreux, Le désert de Gobi, Robert Laffont collection Bouquins 1994, 1006 pages, €18,46

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Pierre Benoit chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Dieux à leur image ou image des dieux

Les Grecs antiques voyaient-ils les dieux à leur image, comme le dénonce Xénophon ? Ou les hommes considèrent-ils qu’ils sont à l’image des dieux, comme le défendent Hésiode et Platon ? Vaste débat, « faux débat » comme le dit Sorel : « Polythéisme ne rime pas nécessairement avec anthropomorphisme. C’est aussi cela le paganisme grec, la claque aux idées reçues. »

C’est un peu l’œuf et la poule. On ne sait si la poule vient de l’œuf ou si c’est l’œuf qui a trouvé dans la poule le moyen de refaire un œuf. Selon Hésiode, Pandora, la première femme, a été modelée avec la terre par Héphaïstos pour en faire un être pareil à une chaste vierge. Les seules vierges qu’il connaisse sont Artémis, Hestia et Athéna. Le corps féminin est donc façonné à l’image des déesses. Le corps des mâles est aussi une fabrication. Ce sont les dieux qui fabriquent les hommes comme des statuettes pétries dans l’argile. Ils le font à leur image, car ils ne possèdent pas d’autres modèles qu’eux-mêmes. Les mortels n’auront qu’à représenter les dieux comme plus grands que les humains pour les honorer. Platon, de même, confirme que le divin a servi de modèle pour créer les humains. Dans le Timée, il dit qu’Athéna souhaite que les mortels nés du dieu élu par elle, soient « les hommes les plus parfaits à sa ressemblance. » Même si cette conformité est probablement, chez lui, plus mentale que physique.

Mais toutes les statues des cultes ne sont pas anthropomorphes. Certaines représentations tombent du ciel, comme ce morceau de bois d’olivier représentant Athéna, qui est paré du péplos à l’occasion des Panathénées. C’est un poteau brut n’ayant pas forme humaine, selon Tertullien. A Thespies, Éros est honoré sous la forme d’une pierre, selon Pausanias. Seules les parures sont œuvres humaines. Ce sont des statues-offrandes destinées à plaire aux dieux parce qu’elles leur ressemblent, dit Platon. Les hommes représentent les dieux et les déesses plus grands que nature – que leur nature humaine – parce qu’ils sont plus grands que les êtres humains. Ils sont immortels alors que les hommes ne sont que mortels.

Mais, conclut Sorel, « de toute façon, les dieux sont invisibles, c’est leur nature de ne pas se montrer. L’anthropomorphisme n’est qu’un réflexe d’élévation du regard vers des statues plus grandes que celles représentant des mortels ou des défunts. » Élever le regard, par respect pour la puissance ; honorer le plus grand que soi pour demander protection. Toutes les religions font au fond la même chose.

Le christianisme a réhumanisé le dieu. Il le représente quasi nu sur la croix dans toutes les églises – et l’on se demande pourquoi le christianisme a stigmatisé la chair depuis Paul. Jésus est un jeune homme beau comme un dieu, issu dans l’imaginaire artiste de la statuaire grecque. Le dieu n’est pas forcément représenté plus grand que nature, il est crucifié, assigné à sa volonté de s’incarner dans le pire de la souffrance humaine afin d’affirmer sa compassion – et d’opérer la rédemption des humains. C’est un dieu « fait » homme, à son image, pour figurer la proximité du seul Dieu de la croyance, omniprésent, omnipotent et éternel auprès de Ses créatures. Homme et dieu, dialectique infinie…

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Religions | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Gazzotti et Vehlman, Seuls 1 – La disparition

Une petite ville tranquille. Les familles qui vaquent à leurs occupations routinières : le travail, les courses, l’école, les enfants. Et puis demain… Tout a disparu dans la nuit ; plus personne. Sauf cinq enfants qui se réveillent sans famille ni adultes. Deux garçons, Dodji 10 ans et Yvan 9 ans, deux filles, Leïla 12 ans et Camille 8 ans, et un petit de 5 ans, Terry.

La ville est vide et silencieuse ; aucune voiture ne circule dans les rues. L’eau et l’électricité fonctionnent, automatiques. Les gamins vont se trouver et s’agglomérer, la peur les rendant unis. Ils sont seuls et doivent se débrouiller sans adulte. Pas simple quand on ne l’a jamais fait, pas même comme scout. Chacun va révéler son caractère, affiner sa personnalité en construction. Dodji, Noir de l’Assistance est solitaire et renfermé ; il ne sait pas être aimé mais son côté ours est rassurant pour Terry le plus petit et Camille la naïve. Yvan est plutôt artiste et se croit lâche ; Leïla est énergique comme un garçon et plutôt optimiste.

La BD s’étale entre moments de plaisir et de jeux où les enfants font tout ce qu’ils veulent sans adulte, comme se baigner à moitié nu dans une fontaine publique, croquer des barres sucrée dérobées à un distributeur, conduire une voiture – et des moments de peur lorsqu’une ombre se profile, menaçante, ou un grondement sauvage.

De la morale, du politiquement correct avec un Noir, une Beur, une blonde, un brun et un roux. C’est gentillet, bien dessiné avec des têtes trop grosses dans le style enfantin. L’intrigue ménage le suspense. Le début d’une série pour les enfants plus que pour les adultes.

BD scénariste Fabien Vehlmann et dessinateur Bruno Gazzotti, Seuls 1 – La disparition, Dupuis 2006, 56 pages, €13,50, e-book Kindle €5,99

La série comprend 15 tomes.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , ,

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de Daphné du Maurier déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marini, Les aigles de Rome II

La suite des Aigles de Rome (chroniquée sur ce blog) qui a conté l’adolescence de deux garçons, Marcus Valerius Falco et Ermanamer latinisé en Arminius. Leur ardeur pubertaire a été disciplinée, ils ont été entraînés à la guerre, ils se sont affrontés par rivalité avant de devenir amis à vie. Ivresse des armes et plaisir des sens, il n’en faut pas plus aux ados pour se sentir heureux. Mais voici que l’amour s’en mêle…

C’est l’objet du tome II. En 9 après J.-C., Marcus revient de la guerre où il a été initié à la condition d’homme romain de la bonne société. Il se défoule chez Felicia, épouse de sénateur qui aime le plaisir. Il retarde le moment de retrouver son épouse légitime Silvia, qu’il n’a pas choisie mais que son père a arrangé pour la politique. Or Silvia l’aime, son beau corps de jeunesse musclée, son caractère ombrageux et son cœur passionné. Sauf que Marcus en aime une autre, rencontrée lors d’une course de chars cinq ans avant. Priscilla est déjà fiancée mais Marcus a le coup de foudre. Réciproque après un temps. Las ! Les pères décident pour les filles et Priscilla est mariée de force à un ami du papa, toujours pour raisons politiques.

De plus, Priscilla a pour mère la redoutable Morphea, une intrigante qui se sert de son corps et de son emprise sur les hommes importants pour faire avancer ses intrigues. Elle organise des orgies où les accouplements se font en public, pour le plaisir et pour la compromission. Elle veut conserver le beau et viril Marcus pour elle-même et est jalouse de sa fille qui a capté le cœur du jeune homme. Aussi, lorsque Marcus, chien fou, veut enlever Priscilla, il est assommé par le garde du corps nubien Cabar, montagne de muscles et fidélité à toute épreuve, puis conduit dans la maison de Morphea, attaché nu et fustigé sur la poitrine, avant d’être violé sous les yeux de Priscilla qui croit ainsi que Marcus la trompe. Elle se soumet alors au mariage arrangé tandis que Marcus, désespéré, se soumet à son ami Arminius, envoyé par l’empereur Auguste mater les révoltes en Germanie.

Rome reste corrompue par la volupté, l’ambition et les intrigues, et l’empereur n’est pas en reste. Pour dresser les garçons plein de fougue, il envoie Arminius, le Chérusque (Allemagne du nord) devenu romain, rétablir l’ordre de Rome et dompter la vitalité sauvage des peuplades germaniques par la sienne – mais mandater Marcus son ami et frère d’arme, lui-même issu de Germains par sa mère – pour le surveiller et rentrer en grâce auprès de son père.

Sauf que Morphea apprend à Marcus que Priscilla a suivi son mari en Germanie et lui demande de la protéger en lui adjoignant Cabar. De quoi alimenter le suspense pour la suite…

Un dessin toujours magnifique, les corps des jeunes gens sortis de l’adolescence pour devenirs purement virils, des femmes bien pourvues et lascives. Une nudité dans les plaisirs qui ne plaira pas au pudibonds moralement coincés, mais qui est d’une vitalité somptueuse. Les dessins présentent Rome comme si nous y étions et font attention aux détails, comme les fresques des murs, les graffitis des tavernes, les danseuses nues et les musiciens en plus simple appareil, les échansons, les échoppes, les courses de char, les statues du forum et des villas, les scènes de bataille. De la belle BD.

Marini, Les aigles de Rome II, Dargaud 2009, 60 pages, €17,50, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot

Le vieux riche Abernethie ne se portait pas trop mal, malgré des problèmes de cœur ; son médecin lui avait donné encore deux ans vivre. Et voilà qu’il décède brutalement en pleine nuit, sans prévenir personne. Crise cardiaque, dit-on, et pourquoi pas le fameux arrêt du cœur, qui ne veut rien dire ? La famille aux funérailles joue les éplorés, mais l’héritage est ce qu’ils convoitent.

Après avoir délibéré s’il laissait les rênes de sa fortune à un héritier capable de la poursuivre, il s’est aperçu que non. Son frère Timothy est un nul, hypocondriaque et râleur ; ces deux sœurs ont fait des mariages idiots avec des imbéciles, et ses neveux et nièces sont dans la dèche par leurs propres fautes. Il a donc partagé l’héritage équitablement entre les six, avec une pension à vie pour la petite dernière, Cora, un peu demeurée.

Mais c’est Cora qui vend la mèche, disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas : « il a bien été assassiné, n’est-ce pas ? » C’est l’enfant du conte d’Andersen qui disait que le roi était nu, alors que les courtisans feignaient de ne rien voir. Ici, c’est la même chose, la petite dernière dit la vérité. Personne ne fait semblant de la croire, mais l’un au moins des protagonistes s’en inquiète. Cora est vite assassinée de quelques coups de hachette, puis sa demoiselle de compagnie par un gâteau de mariage arseniqué ; elle est soupçonnée d’avoir pu surprendre une conversation entre Cora et le défunt.

Si la crise cardiaque faisait l’unanimité, les crimes font intervenir la police. Mais l’avoué en charge de liquider l’héritage mandate également Hercule Poirot. À lui d’enquêter discrètement chez cette famille de la haute société. Finalement, Cora avait dit vrai. C’est un miroir qui va le révéler, mais n’allons pas plus loin.

L’auteur excelle, comme d’habitude, a planter le décor et les différentes personnes, leurs ridicules et leurs travers, leurs qualités et leurs défauts. L’une d’elle sera coupable, mais il faut bien chercher. Quant au crime, le mobile n’est pas évident et, comme les trains, l’un peut en cacher un autre.

Une bonne intrigue, ficelée sur une présentation des caractères un peu rapide, mais qui s’emboîtent aisément pour faire les 300 pages.

Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot (After the Funeral), 1953, Le Masque (nouvelle traduction), 288 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , ,

Conan le destructeur de Richard Fleischer

Suite de Conan le barbare, sorti deux ans avant, le film met en scène le puissant Conan le Cimmérien des années 1930 de Robert E. Howard – pastiché, déformé et avili depuis. Au point d’en faire un musclé sans cervelle, un Connard le Barbant comme disait un critique du Masque et la plume, ou un Déconan barbaresque, comme dessinait Pilote.

Les inquiétudes et interrogations du début du XXe siècle, qui connaît des bouleversements rapides (Première guerre mondiale, krach boursier de 1929 suivi d’une grave dépression économique mondiale, montée des fascismes) a suscité une vague de super-héros compensateurs parmi les dessinateurs juifs américains. Les BD sont devenues depuis des films : Superman de Jerry Siegel, Captain America de Hymie Simon, Batman de Bob Kane (Robert Kahn). Ils ont été inspirés par Hercule et Tarzan, passés de la littérature au cinéma, et poussé par une volonté de revanche sur l’antisémitisme. Robert E. Howard lui-même, né d’Isaac Mordecai Howard et de sa femme Hester Jane, passe son adolescence à faire de la musculation et de la boxe amateur. Conan est son double sauvage qui incarne la force dans un paysage barbare – tout à fait l’Amérique… Très (trop) proche de sa maman, Howard a eu une liaison de deux ans seulement avec une femme, mais a préféré projeter dans ses œuvres un masculinisme exacerbé – qui plaît tant aujourd’hui.

S’il y a plus de muscles, le mâle (Arnold Schwarzenegger) est constamment torse nu à l’écran, il y a aussi un peu plus d’humour, et du divertissement à l’américaine : Zula la guerrière (Grace Jones) que Conan sauve du lynchage. Moins de sexe et de nudité, moins de décapitations et empalements à l’épée, une vedette femelle – noire – qui fait de l’ombre au héros mâle – blanc -, cette resucée Conan a eu moins de succès que le premier et Arnold Schwarzenegger a arrêté la série. A vouloir trop plaire au public gnangnan, on perd des dollars… Il faut dire que Jehnna (Olivia d’Abo) en nièce vierge de reine perverse (Sarah Douglas) est particulièrement niaise. Elle a d’ailleurs obtenu le prix du plus mauvais second rôle féminin.

En bref, Conan tout seul et tout nu prie devant une auge de pierre en plein désert du centre de la Turquie (le pays des Cimmériens). Une horde de guerriers noirs à cheval, déguisés de capes et de casques à cornes l’attaque, cherchant à l’emprisonner dans un filet. Il se démène, les culbute, les tranche en deux. La maléfique reine Taramis , qui a commandité la scène, est satisfaite : elle veut de lui comme escort boy pour sa nièce nubile, Jehnna, une « femme-enfant » qui ne sait pas quoi faire avec un mec quand elle l’a agrippé. Mais elle seule peut voler la corne du démon Dagoth, cachée dans la forteresse d’un sorcier, et auquel le cœur-joyau magique d’Ahriman, caché dans un autre château magique, permet d’accéder. Conan refuse, mais Taramis lui fait miroiter pouvoir retrouver la femme de sa vie, perdue jadis, Valeria. Une promesse n’engage que celui qui la croit, disait Chirac. Connard le Barbant est évidemment dupe : muscles ou cervelle, il faut choisir.

Commence alors une quête, qui serait initiatique si Conan était un ado cherchant son identité ou à se tailler un royaume, mais il n’en est rien. D’où la déception : il fera tout ça pour rien. Juste pour le spectacle, ce qui est frustrant. Lorsque la distribution des prix aura lieu à la fin, sous la nouvelle reine Jehnna – toujours vierge – lui refusera ce corps qu’elle offre (avec son esprit benêt) préférant croire encore et toujours à la chimère Valeria.

En attendant, place à l’action. Jehnna est guidée « par son instinct » (ciel !), et la troupe de Conan, Malak le filiforme son compère voleur (Tracey Walter) et Bombaata le garde du corps de Jehnna, deux mètres de haut, tout dévoué à la reine (Wilt Chamberlain). Ils agrègent en chemin l’enchanteur Akiro (Mako) prêt à être rôti en broche par des cannibales borborygmant comme dans La guerre du feu – deux têtes volent et les autres s’enfuient. Puis Zula, la cheftaine de bandits que les villageois étaient en train de lyncher après l’avoir attachée d’une patte à un pieu. Grosses bagarres, rictus dents serrés à la Schwarzy de Jones, quelques sourires arrachés aux spectateurs.

Enfin le but du voyage, le château de Thoth-Amon au centre d’un lac, où se trouve le joyau cœur. Jehnna veut passer l’eau tout de suite, mais Conan préfère d’abord que tout le monde se repose. Le magicien du lieu, qui l’a vu dans sa boule de cristal, prend la forme d’un oiseau géant et enlève la fille pour la coucher, toujours vierge, sur un lit près d’une salle de cristal. C’est là que les autres vont la retrouver, après avoir « deviné » l’affaire, pris un bateau, trouvé une entrée « secrète » du château via un souterrain immergé. Conan casse les carreaux, où se démultiplie le mage sous la forme d’un gorille en plastique qui fait Grrr ! Et tout le monde s’enfuit, avec le cœur-joyau. Des gardes de la reine les attaquent en chemin et Conan les bousille ; Bombaata fait semblant de croire à une trahison, alors que le spectateur sait que la reine lui a ordonné de tuer Conan dès que le joyau sera trouvé. Bon, mais ça fait toujours une grosse bagarre en plus.

Malak soigne les plaies avec une crème concoctée par Akiro et, durant cet instant de détente entre deux guerres, masse la cuisse de Zula de plus en plus haut, bien au-delà des plaies. Ce seul moment un brin érotique fait sourire, même les gamins de 8 ans. Il n’y en aura pas d’autre, ça pourrait leur donner des idées. On les renvoie aux gros muscles, seuls censés les intéresser à cet âge (je parle des garçons) Je ne sais pas si les filles apprécient Conan, mais si Jehnna le trouve « beau » parce qu’elle n’a connu personne. Il porte cependant cette espèce d’armures musculeuse bizarre et inesthétique, avec des seins gros comme pour allaiter, au point de ne pouvoir supporter aucune tunique. Elle n’a rien de l’harmonie que l’on prête habituellement au « beau ». Nous sommes loin des canons grecs.

Toujours guidée par son pif, Jehnna mène la bande jusqu’à un temple perdu, où des prêtres magiciens gardent précieusement la corne de Dagoth. Seul cet appendice viril (situé sur le front) pourra lui redonner la vie – et l’apparence d’un beau mâle normalement musclé dont la reine Taramis rêve. Esseulée dans son palais, elle en caresse langoureusement la statue – sans imaginer une seconde qu’une corne sur le front et pas entre les jambes donne une idée de ce que pense le personnage : uniquement au vice. Encore une grosse bagarre dans les souterrains du temple, des inscriptions disent que Jehnna devra être sacrifiée pour que Dagoth renaisse mais Conan dit « on verra plus tard ». Une grosse porte est soulevée à la force des muscles par Conan et Bombaata, tandis que Malak se glisse dessous et actionne le levier tout bête qui permet de l’ouvrir. La corne est là, toute bijoutée de pierres précieuses. Jehnna s’en saisit, mais voilà les gardes qui rappliquent. Grosse bagarre, duel de magiciens avec Akiro, fuite dans les souterrains, Bombaata retarde les autres en faisant s’écrouler une paroi, afin de ramener Jehnna à lui tout seul.

Au palais de la reine Taramis, grosse joie (tout est gros dans ce film), cérémonie de résurrection, la corne est plantée sur le crâne de Dagoth, le magicien s’apprête à égorger la jeune fille selon les rites. Mais il prend son temps, celui du théâtre. Mal lui en prend, Conan et sa bande surgissent des souterrains, où Akiro a vu l’entrée secrète. Conan se bat avec Bombaata – grosse bagarre. Il finit par l’avoir. Il empale le grand vizir avant qu’il ne réussisse à saigner Jehnna. Puis il se mesure carrément au démon Dagoth qui renaît avec la corne sur son front bas. Ce n’est pas encore un beau jeune homme comme Taramis en rêve, mais un monstre au cuir épais et aux pattes palmées. Heureusement qu’Akiro fait parvenir au cerveau étroit de Conan l’info que la corne maintient seul Dagoth en vie, il n’y aurait pas pensé tout seul. De fait, quand il l’arrache, le monstre agonise.

Fin de la quête, distribution des prix. Conan refuse le sien pour préparer une autre aventure… qui n’aura jamais lieu : il deviendra gouverneur de Californie durant huit ans.

Selon le titre yankee, ce film est un destroyer, pas un croiseur, encore moins un porte-avion. Il fait feu de tous muscles, mais ça s’arrête là. Cela ne peut plaire qu’à des gamins (mâles) et à des ploucs des collines au QI réduit par l’isolement, le ressentiment et la malbouffe.

DVD Conan le destructeur (Conan the Destroyer), Richard Fleischer, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Grace Jones, Wilt Chamberlain, Mako, Tracey Walter, BQHL Éditions 2025, anglais, français, 1h39, €19,99, Blu-ray €10,33

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes

Parfois traduit en français par Les dernières aventures de Sherlock Holmes, ou Archives sur Sherlock Holmes, ce recueil réunit douze nouvelles. Watson raconte, ou pas; c’est parfois Sherlock lui-même qui évoque, ou un narrateur extérieur.

Le détective cherche moins à affirmer sa méthode, il se met volontiers dans l’ombre avec la satisfaction du travail bien fait, de l’utilisation judicieuse de ses capacités d’observation et de déduction, en général en faveur des victimes. Désormais, il est sollicité de toutes parts, y compris par de très hautes personnalités, tel l’Illustre client, ou celui de la Pierre Mazarine. Par discrétion, il a refusé le titre de chevalier, n’acceptant qu’une épingle à cravate en émeraude de la Reine elle-même, comme il est seulement suggéré.

Il s’est volontairement retiré dans une ferme des Downs, dans le Sussex, où il élève des abeilles. Proche de la mer, et d’un institut d’éducation de jeunes garçons. Cela lui permet de résoudre une énigme portant sur la faune, dans la Crinière du lion. Une bien étrange affaire d’où sourd un certain sadisme. Là un jeune homme est retrouvé fustigé à mort, « le buste nu » sur les rochers. Une jalousie de mâle ? Un châtiment de la nature ? La beauté masculine, souvent citée chez Conan Doyle, à l’égal de la beauté féminine, est souvent sacrifiée. La belle jeunesse est victime plus que bourreau ; les mauvais portent dans leur corps et sur leur visage les stigmates de leur cruauté.

La modernité « fin de siècle » (le 19) s’intègre progressivement, avec le téléphone qui remplace le télégramme, et les annuaires, si précieux pour retrouver un nom. Ou le microscope, qui permet à Holmes les balbutiements de la police scientifique en distinguant les matières. Ou le gramophone, qui donne l’illusion que l’on joue de la musique alors que l’on entreprend autre chose. Ne resterait que le cinéma, mais Holmes en reste au théâtre : il se met en scène à sa fenêtre sous la forme d’un mannequin de cire qui fait semblant de lire, et que Mrs Hudson déplace de temps à autre, pour donner l’illusion que le détective est chez lui à lire derrière son rideau. Or ce n’est que son ombre. Ou la photo, dont les agrandissements permettent d’analyser de quel genre sont les zébrures qui apparaissent sur le dos nu du pauvre McPherson, athlétique mais faible du cœur.

Restent les forces obscures qui, même si la rationalité fin de siècle les récuse, montent à l’horizon et menacent la civilisation : se seront les orgueils mal placés et les pulsions de mort qui conduisent à la guerre de 14, laquelle préparera celle de 40, donc la guerre froide, puis la suite de décolonisations suivies de dictatures – dont le monde n’est toujours pas sorti.

Que peuvent la science et la raison contre la croyance et l’émotion ? Seules les périodes paisibles et fastes permettent aux raisonnables de contribuer au progrès ; les autres font régresser – toujours. Voyez l’ex-URSS retombée dans le stalinisme poutinien, ou le Nouveau monde régresser vers l’Ancien régime.

Si Holmes évacue la nouvelle menace biologique du « rat géant de Sumatra », c’est que pour lui « l’humanité n’est pas encore prête à en entendre parler ». Pourtant les frelons asiatiques, les mygales, le moustique tigre, migrent vers les pays tempérés avec le réchauffement climatique. Et le Covid nous est tombé dessus, chez Holmes une maladie tropicale dans le Soldat à l’étrange pâleur. Il constate aussi « un dérèglement psychique » chez un adolescent dans le Vampire du Sussex, qui préfigure nos questionnements récents sur le mal-être psychopathique de notre jeunesse 2025. La couguar est déjà là dans la société, avec la vieille des Trois pignons qui fait rosser son jeune amant, très beau mais impécunieux, au profit d’un duc riche dont elle pourrait être la mère. Le transhumanisme n’est pas absent non plus avec les apprentis sorciers du rajeunissement, dans l’Homme qui rampait.

Très moderne Conan Doyle, à l’affût des signaux faibles du futur, distillé dans des nouvelles de divertissement…

Sir Arthur Conan Doyle, Les archives de Sherlock Holmes (The Case-Book of Sherlock Holmes), 1927, Archipoche 2019, 339 pages, €8,50, e-book Kindle €1,49

Sir Arthur Conan Doyle, Sherlock Holmes, tome 2, Gallimard Pléiade 2025, 1152 pages, €62,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Églises et oratoires de Palerme 1

Nous allons visiter à pied l’oratoire de Santa Cita de la confrérie du Rosaire. Il comprend des stucs de Giacomo Serpotta. Il illustre les 15 mystères du rosaire et est orné partout de putti jouant. Anthony Blunt, le fameux critique d’art anglais, pédé et espion soviétique (c’est presque un pléonasme), l’un des Cinq de Cambridge (Kim Philby, Guy Burgess, Donald Duart Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross), trouvait ces putti nus les plus beaux de toute l’Europe. Il avait du goût. Je ne sais pas s’il a trouvé au-delà du rideau de fer des êtres aussi charmants.

La Bataille de Lépante est illustrée en ronde-bosse avec deux enfants au-dessous, de part et d’autre d’un trophée dont les trois mousquets sont tournés vers le vaincu  : un enfant chrétien à gauche, le vainqueur qui lève les yeux et ouvre sa poitrine, et un enfant musulman à droite, le vaincu qui baisse les yeux et garde son bras droit sur son ventre.

Mais l’oratoire de San Lorenzo est encore meilleur, les putti de Serpotta en 1723 osant allègrement jouer à des jeux érotiques. L’un caresse le ventre de l’autre tandis qu’il piétine le zizi d’un troisième, un autre empoigne carrément la queue de son copain qui ouvre la bouche dans un hoquet de surprise, deux se regardent langoureusement, tout nu, deux autres dans le même appareil s’embrassent à pleine bouche. Les Franciscains de 1699 n’y voyaient pas malice.

Les vies de Saint-François et de Saint-Laurent, en plus sérieux, se font face. Les anges adolescents sont moins joueurs et plus pudiques, bien que quasi nus sauf un linge qui s’accroche aux parties ; on le regrette presque.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Musée Éolien de Lipari 1

Après le petit-déjeuner, nous partons à pied pour la ville et son château. Une tour grecque du quatrième siècle avant et une tour espagnole du XVe siècle après sont incluses dans la muraille du XIIIe. Le lieu est transformé en musée éolien où toutes les cultures sont représentées, depuis le néolithique, 5500 ans avant notre ère. Les restes d’une hutte ont été découverts sur le plateau de Rinicedda à Leni, avec des restes de torchis. Des poteries faites à la main (pas au tour) ont été trouvées, décorées d’’empreintes de coins en bois, en coquillage ou avec le doigt. La culture de Milazzese date du milieu de l’âge du bronze, entre 1500 et 1300 avant, comme la culture de Thasos à Syracuse. Ils cultivaient la vigne et utilisaient des vases importés ou imités de Grèce. Les habitations ont été brutalement abandonnées vers 1300 avant, probablement à la suite d’un mouvement organisé des habitants de la côte Tyrrhénienne contre la piraterie des îliens. Peut-être aussi à la suite d’un changement climatique. La population qui lui a succédé a été les Ausoniens, de l’âge du bronze à l’âge du fer, soit du XIIIe au IXe siècle avant. Diodore de Sicile dit que les Ausoniens sont venus du continent ; les historiens grecs des VIe et Ve siècle avant Hellanicos et Philistos déclarent que ce sont des Sicules venus trois générations avant la chute de Troie, via le détroit de Messine. Le héros légendaire Liparos signifie en grec le gras huileux, mais aussi le brillant, le splendide.

Une exposition sur l’obsidienne manifeste la richesse de l’île volcanique. La poterie néo est d’abord bichrome, puis trichrome, avant d’être ornée de méandres, puis de devenir monochrome rouge vers la fin du 4ème millénaire avant. Un collier en perles de pâte de verre du XIe siècle avant et des bracelets de bronze ont été découverts sur l’acropole Ausone de Lipari.

Une pile d’amphores découvertes lors de fouilles sous-marines, mais aussi quelques amphores funéraires. Une ancre lithique de Milazzo montre combien la navigation en Méditerranée n’a jamais été simple. Les îles ont préservé les épaves. Celles de l’âge du bronze montrent des navires à bord incurvés, poupe pointue, proue courbée, dotés d’un mât central à voile carrée. Ils naviguaient probablement d’avril à octobre pour profiter des brises de terre et des vents côtiers. Ils transportaient de tout, des produits agricoles aux matériaux de construction. Les amphores servaient de conteneurs de diverses formes depuis la préhistoire. Les Romains ont inventé l’amphore pointue qui permettait de les faire se chevaucher et d’en transporter plus à bord.

Toute une bande de ragazzi de 16 ans, peu vêtus et des deux sexes, envahit les salles. Les filles ne sont pas obèses et arborent volontiers leur ventre plat et nu. Selon Mérule, le nom de cette nouvelle mode du nombril à l’air s’appelle top crop, un terme fort laid du globish pour désigner une jolie façon de se vêtir. J’ai appris quelque chose. Il y a 40 ans, c’était la mode pour les garçons d’arborer leur nombril et les premières barres de leurs abdominaux. Désormais, pour les garçons, le sexy réside dans les épaules, mises en valeur lorsqu’elles sont avantageuses par un débardeur échancré. Tous sont bronzés de plage et d’une beauté latine classique. Ni arabe, ni noir parmi eux. le guide nous dit que le gouvernement italien favorise l’entrée des immigrés uniquement à Lampedusa, afin de forcer l’UE à agir en fixant un point médiatique par l’ampleur des arrivées. Ce pourquoi nous voyons beaucoup moins de clandestins en Sicile qu’à Naples ou Rome.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Hiroshima fleurs d’été de Tamiki Hara

Hiroshima fut le théâtre du premier bombardement atomique le 6 août 1945 à 8h15 du matin. Trois jours plus tard, ce fut le tour de Nagasaki. Le Japon impérialiste a capitulé immédiatement, épargnant des centaines de milliers de vies. Mais tout ça pour ça… La bêtise humaine reste insondable, comme l’obstination des hommes de pouvoir. Il fallait probablement en passer par cette destruction massive pour terminer la guerre. Mais ce qui se justifie en termes de stratégie est une tragédie en termes individuels.

Tamiki Hara, écrivain japonais, est né à Hiroshima quarante ans avant la bombe. Il était présent dans la ville, base militaire importante, au moment où la première bombe A est tombée dans l’histoire sur une population civile et militaire mêlée. Sa famille dirigeait une usine produisant des uniformes pour l’armée. Il a survécu. Il écrit ici trois nouvelles en forme d’hommages – de fleurs – aux victimes d’Hiroshima. Avant, pendant, après la première bombe A. Tamiki Hara est sorti de la vie en se jetant sous un train en 1951.

Son premier texte est le plus long, abordant lentement par le souvenir ce que fut la vie d’Hiroshima avant la bombe. Les écoliers sont évacués dans la campagne, en bandes organisées – sous l’égide de leurs maîtres. Collégiens et collégiennes sont mobilisés pour la patrie. Ils travaillent en usines, dont celle de la famille de l’auteur. Il entendra les cris de détresse des garçons piégés dans les bâtiments écroulés, le 6 août 1945, avant que l’incendie ravageur ne les fasse taire. Avant le bombardement, les alertes sont nombreuses. Des avions passent en hordes au-dessus de la ville, mais gardent leurs bombes pour Tokyo, au nord-est. Les gens ne savent pas trop s’ils doivent évacuer ou rester. Les enfants sont exilés, mais c’est un mouvement collectif ; les familles restent, prises par le travail et ce « patriotisme » qui est surtout le sens des convenances : faire comme tout le monde. Il y a longtemps que la guerre de conquêtes n’est plus populaire dans le peuple japonais.

Le second texte est centré sur l’événement. « J’eus la vie sauve parce que j’étais aux cabinets », écrit sobrement l’auteur. Il s’installe sur le trône, ôtant son kimono de nuit sous lequel il est nu. « Quelques secondes plus tard, je ne sais plus exactement, il y eut un grand coup au-dessus de moi et un voile noir tomba devant mes yeux. Instinctivement, je me mis à hurler et, prenant ma tête entre mes mains, je me levai. Je n’y voyais plus rien et n’avais conscience que du bruit : c’était comme si quelque chose comme une tornade s’était abattue sur nous. » Caché, lui n’a pas été brûlé par l’éclair. Solide, la maison construite par son père l’a protégé du choc initial. Avisé, il a eu le temps de fuir le souffle de retour et l’incendie général qui s’est ensuivi. Tous les autres n’ont pas eu cette chance, surpris sur le chemin ou ensevelis sous les décombres avant d’être cramés sans merci. Il sera irradié, mais moins que certains ; il s’en sortira, bien qu’atteint dans sa chair et dans son âme.

Car le pire – si l’on peut dire – réside moins dans les destructions immédiates de la bombe que dans les séquelles qu’elle entraîne sur des dizaines d’années. Un bombardement est un bombardement, mais l’irradiation initiale ou celle des pluies noires qui suivent, ou celle encore des aliments contaminés durant des saisons, vont atteindre les gens bien après le choc. Dire qu’ils sont « innocents » est faire bon marché de la mobilisation totale (totalitaire) du fascisme de ces années là, aussi bien au Japon qu’en Allemagne ou ailleurs. Il n’y a pas de gens innocents, s’ils laissent faire la politique et gardent leur adhésion à des nationalistes extrémistes. C’est le cas en Russie aujourd’hui, comme en Corée du nord, en Iran, en Afghanistan…

Reste la plainte humaine qui déchire, quoi qu’on en ait. Il suffit d’aller à Hiroshima ou à Nagasaki aujourd’hui (j’y suis allé). Il suffit de visiter les musées de la bombe où les Japonais se présentent moins comme victimes que comme les condamnés d’un destin aveugle. Ils ont raison, il suffit de lire Tamiki Hara. Tout cela pour compatir, se souvenir. Rien n’excuse jamais la destruction aveugle, la mort industrielle, la technique devenue folle.

Jamais la bombe, A ou H, n’a été utilisée depuis Nagasaki le 9 août 1945. Souhaitons que cela perdure, malgré les fanatiques de tous bords, les tyrans obtus à la Poutine et les clercs des religions sectaires.

Tamiki Hara, Hiroshima fleurs d’été, 1947, Babel 2007, 131 pages, €7,10

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Géopolitique, Japon, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Catane 1

Aujourd’hui, nous aurons six heures de marche – pour un circuit culturel troisième âge, c’est beaucoup. Nous verrons deux villes, Catane et Taormina.

Catane a été fondé au huitième siècle avant au pied de l’Etna par des Grecs de Naxos. Prise, vaincue, détruite par le tremblement de terre de 1693, reconstruite en baroque tardif, nous pouvons voir aujourd’hui la coulée de lave noire sur laquelle ont été rebâtis les bâtiments, dont la cathédrale. Il faut dire que le volcan de 3357 m d’altitude n’est pas loin, même si sa silhouette est estompée par la brume de chaleur.

Nous passons dans le marché central, avec ses étals de poissons, surtout du thon et de l’espadon, et des légumes dont de grosses noix de Sicile de la taille d’un citron.

Dans un angle de la place, la fontaine jaillissante de l’Amenano se trouve à l’orée du marché.

L’avenue Etnea mène à la piazza del Duomo, la cathédrale – où a lieu évidemment un office qui dure deux heures avant que nous puissions entrer. Nous ne voyons sortir que peu de fidèles. Sa façade baroque à trois niveaux a été dessinée par Giovanni Battista Vaccarini qui a utilisé la roche noire du volcan comme décor. Le monument recèle le tombeau de Vincenzo Bellini, mort en 1835. A droite du chœur, la chapelle de sainte Agathe, patronne de la cité, avec le retable en marbre début XVIe de Fernandez d’Acunia. Deux petites filles passent en tutu rose ; leur grand-mère me sourit quand je prends leur photo de dos. Jolies enfants, semble-t-elle me dire. Au-dessus, une envolée d‘anges tout nu, leur future progéniture espérée.

La mairie est le palais de l’Eléphant. Il a été construit après le terrible terremoto de 1693 par les architectes Longobardo, Vaccarini et Battaglia ; un escalier d’honneur a été ajouté au XIXe. Un film destiné aux visiteurs montre la fête de Saint Agathe, le personnage principal de la ville. Elle aurait arrêté la peste. Un char décoré trône dans un coin.

Au centre de la place trône une fontaine à éléphant en basalte noir de l’Etna, surmontée d’un obélisque carthaginois. Passent des gamins italiens blonds à cheveux longs à la Brad Pitt.

A noter qu’à l’été 2025, une série policière sicilienne intéressante se passe à Catane, visible sur la 3 : Vanina – Meurtres en Sicile. 1h50 mn chaque épisode – a consommer à petites doses.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Musée archéologique Paolo Orsi de Syracuse

Nous marchons sur les trottoirs de marbre des rues en damier pour trouver le musée archéologique, sis dans la villa Landolina.

De nombreuses salles sont consacrées à l’histoire de la ville et de la région, de l’époque néolithique jusqu’aux Grecs. Il y a pléthore de vitrines de tessons, quelques panneaux explicatifs pour agrémenter. Le site de Castelluccio, la culture de Thapsos avec ses grandes jarres funéraires, la culture de Pantalica fin de l’âge du bronze, la tombe du bronze de Madonna del Piano, les spirales de pectoraux de San Cataldo, puis la colonisation des cités grecques dès le VIIIe siècle avant. Syracuse est la ville grecque la plus importante de l’île, plus qu’Athènes elle-même à son apogée.

La céramique polychrome de Megara Hyblaea, importée puis produite localement, montre des chevaux, des frises de bouquetins, des oiseaux. Quelques statues de kouros du VIe siècle ionien, de très jeunes hommes pubertaires, et d’athlètes adultes, une déesse allaitant du VIe, peut-être une Mère sicule à laquelle on vouait un culte. Une stèle funéraire d’un jeune garçon nu près d’une figure féminine drapée, de la première moitié du IVe est émouvante.

Sont exposés encore des statuettes féminines en terre cuite de style Tanagra provenant de la cité grecque et sicule de Terravecchia (VIe et Ve siècle avant), des vases peints, des armes en bronze du VIIIe siècle de la cache d’Adrano, un petit éphèbe en bronze du Ve, une Méduse de Naxos en terre cuite de la première moitié du Ve. Des vases ossuaires après crémation sont ornés de scènes de guerriers ou de banquets. Une maquette du temple d’Apollon, bâti vers 560 avant, avec ses 6 et 17 colonnes monolithes est reconstituée.

Un dépôt votif aux nymphes a été découvert en 1934 à l’embouchure de la rivière Palma in Contrada Tumazzo. Il contenait des statuettes votives en bois, bien conservées par le milieu anaérobie, des figurines et des poteries de terre cuite. Les trois figures femelles en bois, dressées rigides, sont vêtues d’un péplum dorique et coiffées d’un polos. Elles sont datés de la fin du VIIe ou de la première partie du VIe siècle avant.

Nous ne verrons pas la Vénus Landolina, anadyomène, dont Maupassant a célébré au printemps 1885 les charmes avec un érotisme torride :« la fameuse femelle de marbre », comme il dit, « on la rêve couchée en la voyant debout ». La salle était fermée pour restauration.

Notre hôtel est la Villa Politi, via Maria Politi Laudien, naturellement quatre étoiles. Churchill y aurait séjourné et très bien dormi, selon le ragot colporté par le guide. Le dîner est à 19h30 dans l’hôtel et le menu est un risotto au fenouil, un filet de bar pané aux pommes de terre avec épinards acidulés, et une salade de fruits. Le vin nous est offert car notre horaire a été changé de même que la salle, réservée par un congrès médical.

J’apprends que Jim a passé son bac en 1967. Il est à la retraite depuis bien longtemps, d’autant qu’il avait le droit de partir à l’époque à 60 ans. Quant à Mirande, cela fait plus de dix ans qu’elle est à la retraite, avec deux enfants. Ce couple passe de belles années à voyager et à se gaver de loisirs, en n’ayant travaillé que 37 ans. Cela paraît privilégié aujourd’hui mais c’était la norme à l’époque – pas si lointaine – où les baby-boomers n’étaient pas arrivés encore en masse à l’âge de se retirer.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Raguse 1

En prenant la direction sud-est, nous parvenons dans le Val de Noto, dans les monts Hybléens.

Raguse est une ville spectaculaire, bâtie de part et d’autres d’une gorge. Rebâtie plutôt, après un tremblement de terre, celui de 1693. Le quartier Saint-Georges est en bas, le quartier Saint-Jean est en haut, à l’emplacement de la ville déjà détruite. Querelle des anciens et des modernes.

Nous visitons le quartier Saint-Georges. Un orage s’amasse et gronde mais il ne pleut que quelques gouttes. Heureusement, car tout le monde a oublié son parapluie. Dans l’église Sant’Agata des Capucins, une peinture d’un élève du Caravage de style réaliste ; un ange adolescent plonge vers le sol en laissant entrevoir sa poitrine par son décolleté. Un autre tableau montre saint Pierre « recollant » les seins coupés d’Agathe.

En l’église san Giacomo, un autel tarabiscoté et chantourné orné de mosaïques et de dorures, pour encadrer un Christ supplicié nu.

A San Giuseppe, la façade baroque est en pierre drapée et l’intérieur est une bonbonnière 18ème. Bien trop décoré, kitsch et étouffant. Le baroque est caractérisé par le goût de la mise en scène, l’utilisation de la volute en architecture, les façades incurvées, la complexité des formes, les jeux d’ombres et de lumière, le goût du trompe-l’œil, la fusion des arts et des genres – en bref un métissage à l’opposé du clair et sobre classique, trop rationnel.

Le Duomo de Saint Georges est vaste mais plus sobre ; il comprend des chapiteaux très sculptés mais les visages des anges sont ratés. N’y avait-il pas assez de beaux modèles vivants ? Est-ce l’inaptitude de l’artiste a représenter la figure humaine ? Un Christ en bois réaliste, dans le style doloriste, griffé d’épines, les genoux écorchés, le torse émacié et les larmes humaines présentées telles quelles au public de dévotes. Devant le Duomo, le palazzo du film Divorce à l’italienne avec Mastroianni, film de Pietro Germi sorti en 1961.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

If… de Lindsay Anderson

La Bretagne qui se veut Grande a toujours considéré la discipline comme sa meilleure force. « Si vous savez obéir, vous savez donner des ordres », dit un professeur aux élèves de la Public School. Cette formation payante, réservée aux enfants de l’élite, doit former les cadres bien formatés de la société de demain. Elle se confit dans la Tradition, et les « chères vieilles choses » en deviennent sacrées, sanctionnées par la religion, en cette fin des années soixante. Le clergé justifie les professeurs qui encouragent l’armée – ces trois professions étant au service de la Reproduction sociale.

Le film, dont le titre est tiré du célèbre poème de Kipling, se veut un brûlot qui passe du documentaire à la fiction. Le collège est un univers clos où l’on vit entre soi. Les nouveaux, en la personne d’un Jute de 12 ans (Sean Bury), sont vite mis au pas. Les anciens les appellent « Scum », écume ou déchets. Tout leur enseigne la crainte sous le nom de respect. Les châtiments corporels sont la sanction ultime, assurés par d’anciens élèves surnommés Whips, ‘les Fouets’. Ils frappent à coups de trique les fesses des prévenus. Cela dérive vite vers un certain sadisme, effet du sexe constamment réprimé par la religion, la bourgeoisie, l’armée. La puberté fait bouillir les adolescents, badiner les grands au sujet de ceux qui deviennent « mignons », et dicte les gestes équivoques de certains professeurs, notamment ecclésiastiques.

Le sport, non seulement autorisé mais aussi encouragé, vise à défouler les pulsions, mais les douches sont le lieu où la nudité s’exhibe entre-soi. L’un des grands se baigne nu devant un domestique de 13 ans en uniforme cravaté, trop mignon pour n’être pas un peu « fille ». Bobby Philips (Rupert Webster) s’émerveillera de voir un grand faire évoluer son corps aérien au trapèze, puis finira dans le lit de Wallace, l’un des rebelles. Comme dans les collèges catholiques du continent, les amitiés particulières sont réprimées, mais inhérentes à la logique des établissements fermés où les garçons tourmentés de puberté restent entre eux.

Seuls trois rebelles résistent au système. Ce sont des Terminales, déjà mâles avec poils et moustache (non autorisée dans l’enceinte de l’école, pour préserver la vénusté idéale des élèves), et ils sont aptes à penser par eux-mêmes. Mick (Malcolm McDowell), Johnny (David Wood) et Wallace (Richard Warwick) décident d’organiser « la résistance » comme dans le film français de Vigo, Zéro de Conduite, sorti en 1933 face à la montée des extrémismes droitiers. Les trois jeunes considèrent que leurs études, destinées à former la future élite anglaise, suivent une méthode archaïque, autoritaire, dépassée et trop conservatrice. Au point de faire régresser la personnalité au lieu de l’épanouir. L’équilibre entre discipline et liberté s’est rompu, alors que la société évolue. Au lieu de s’adapter, le recteur est fier de vanter la sauvegarde, l’âme de l’Angleterre et de ses valeurs. L’esprit de soumission domine à l’école, formatée par la religion, la culture classique et l’entraînement militaire. Cela prépare une société soumise où tout sens de l’entraide et de la coopération est remplacé par la compétition de tous contre tous. Les chapitres du film sont toujours introduits par le rassemblement des élèves et des encadrants dans la chapelle de l’école pour communier via les chants religieux, célébrer la gloire de Dieu, de la patrie et de la Public School.

Le salut est dans la fuite à l’extérieur des murs. Deux des trois rebelles s’évadent et piquent une moto dans un stand d’exposition. Ils roulent dans la liberté de la campagne anglaise au printemps, ivres de vitesse et de lumière, jusqu’à un café isolé où Mick drague la serveuse, une jeune fille (Christine Noonan) qui ne se laisse pas faire. C’est « une tigresse », comme elle le dit, et il se fantasme à la baiser nu. Le combat de fauves à la Hobbes entre sexes reste dans le prolongement des valeurs inculquées par l’école, comme quoi la liberté reste à conquérir.

Pour leur attitude « insolente », leurs cheveux trop longs et leur contestation permanente, les Whips les puniront tous les trois à coups de trique. Seul Rowntree (Robert Swann) les applique, accent snob et conformisme social outré masquant ses pulsions malsaines envers les corps. Il ironise en effet sur les jeunes adolescents qu’il traite de pédés et s’évertue à les « pervertir ». Il se défoule à la trique sur les fesses des grands qui lui doivent soumission. Cela dans la neutralité lâche de la direction qui laisse faire les jeunes entre eux sous prétexte que cela les forme aux relations sociales.

Après l’exercice absurde d’entraînement militaire, où les petits chefs se prennent pour des guerriers en hurlant leur haine de l’ennemi, Mick décide de passer à l’action. Il tire à balles réelles (sans tuer personne) sur le vicaire en colonel et les élèves assemblés. Ils seront cette fois punis par le recteur lui-même, pédagogue aux méthodes plus libérales. Cela conduira les trois rebelles, aidés de leurs petits amis, la fille pour Mick et l’éphèbe Bobby pour Wallace, à découvrir une cache d’armes et de munitions dans les sous-sols de l’école qu’ils doivent ranger. Ainsi, un crocodile empaillé, un rapace, de vieux livres et meubles sont passés au feu, tandis qu’une armoire cadenassée révèle des bocaux de fœtus dans le formol, signe que les corps sont bien un objet d’étude pour l’école, et non pas ceux d’humains à respecter.

Cette cache servira au massacre final de grand guignol, lors de la cérémonie où assistent les parents, l’évêque et un général ancien de l’école – autrement dit l’alliance des nantis, du sabre et du goupillon. Il ne fera guère de victimes, l’idée étant de descendre surtout l’institution plutôt que les gens. Le film se termine d’ailleurs sur les tirs, sans que l’on sache comment les rebelles s’en sont sortis. Seule la fillei tire au revolver une balle entre les deux yeux du recteur. Ce qui était fantasme chez Mick devient réalité lorsque les femmes s’en mêlent – comme s’il fallait être étranger à l’école pour oser sortir de ses cadres. Le rebelle en chef, qui donnera le mauvais garçon d’Orange mécanique en 1971, écoute en boucle le « Sanctus » de la Missa Luba, jouée lors de chaque rentrée de l’école, signe qu’il est contaminé malgré lui.

Un film culte, sélectionné parmi les meilleurs films anglais, qui n’a pas pris une ride. Il a été longtemps censuré, malgré la palme de Cannes, et est très rarement passé à la télévision. Le passage épisodique du noir et blanc à la couleur, incongru aujourd’hui, était essentiellement liée à la pellicule disponible et aux problèmes de lumière pour le tournage.

Palme d’or Cannes 1969

DVD If…, Lindsay Anderson, 1968, avec Malcolm Macdowell, Iris Delaney, Ernest Leicester, Judd Green, Clea Duvall, Paramount Home Entertainment 2007, anglais seulement (il semble qu’il n’existe pas de dvd en français), 1h47, €8,15

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Agrigente, Santa Maria dei Greci

Après deux heures au musée, direction Agrigente-centre voir l’église Santa Maria dei Greci, Sainte-Marie des Grecs. C’est une église banale dont le seul intérêt est d’être établie au XIIIe siècle de notre ère sur un ancien temple à Déméter. Après de multiples volées de marches dans les ruelles, on peut apercevoir encore la base des murs antiques. Une crypte creusée au XVIIe siècle pour y momifier les capucins est visible. Aujourd’hui, plus de capucins mais un plancher de verre qui permet de voir les stalles vides. Une fresque du XVe siècle représente la Vierge offrant son sein au Bambin, lequel est représenté avec une tête d’adulte. Avant la Renaissance, on ne portait guère d’intérêt aux enfants. Quant au sein, il est détaché du corps, masqué par une tunique, et le lait coule dans la main.

Nous redescendons les multiples escaliers avec Eloi pour retrouver Mirande, l’ex-infirmière qui n’a pas voulu monter à cause d’une méchante tendinite au talon gauche. C’est une usure de l’âge, me dit-elle. Elle a arrêté a 70 ans, l’année du Covid. Dans ses dernières années, elle a été formatrice d’infirmières en libéral. Elle passe aujourd’hui ses journées à peindre et est présidente d’une association de peintres amateurs dans sa région. Eloi, quant à lui, pratique beaucoup la piscine municipale. Il est d’ailleurs vêtu comme un jeune garçon, sandales aux pieds et bermuda, le corps fluet, la tête sans âge malgré des cheveux blancs blonds, et des lunettes d’étudiant.

Nous déjeunons d’une salade et d’eau dans un bar près de la place ombragée, peut-être Nico Galli. Un collégien passe en T-shirt bleu marine, son copain en débardeur de la même couleur d’uniforme. Ddu plus habillé au plus nu, nous verrons successivement un sweat, un polo, un T-shirt un débardeur : qu’importe le vêtement s’il est uniforme – de la couleur imposée. Ils ont 14 ans et la fraîcheur de la jeunesse qui nous a fuie. Jim et Marina nous rejoignent par hasard pour choisir un gros plat de charcuterie qui met beaucoup de temps à se préparer mais se révèle plantureux. Au point qu’ils ne peuvent tout finir et qu’ils nous invitent à picorer quelques tranches ou morceaux.

Les autres sont partis voir la cathédrale, encore plus haut sur l’acropole, avec encore plus de marches à monter. Mérule ne prend pas de photo mais des pages et des pages de notes dans un carnet à spirale. Je ne sais pas ce qu’elle en fait ensuite. Elle est agrégée en anglais et spécialiste, selon Internet, de la période élisabéthaine. Cheveux courts, mâchoire proéminente, pas de seins, toujours en pantalon et chaussures plates, elle s’est façonnée une silhouette standard d’anglaise post-victorienne.

Nous sommes de retour à 14h30 à l’hôtel pour une sieste ou simplement nous reposer car il fait trop chaud et nous ne repartirons qu’à 16h30 pour visiter la vallée des temples et voir les couleurs au coucher du soleil.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , ,

Musée archéologique d’Agrigente 2

Provenant du temple d’Héraklès, une statue de « warrior » nu à genoux (selon le terme de l’étiquette) en marbre de 480 avant environ. Il est de style « sévère » et équilibre la masse des muscles pour donner une impression de puissance tout en donnant l’illusion du mouvement par la tension du corps.

Est exposée une reconstitution du grand temple grec de Zeus à 7 colonnes frontales et 14 latérales, ce qui inclut un second péristyle unique à pierre levée, signe symbolique de domination des Grecs sur les Puniques. Avec de gigantesque télamons soutenant l’architrave. Ce temple a été évidemment détruit par punition dès que les Puniques ont été vainqueurs. Un télamon à tambour s’est réfugié dans le musée. Ce gigantesque mâle soutenant l’architrave est le seul qui subsiste en entier.

La statue d’éphèbe en marbre poli des Cyclades est d’une pose statique et rigide, mais on note le début du réalisme des muscles et de la chevelure. Le garçon est encore non-initié mais il porte déjà une stature adolescente ; il pourrait avoir 14 ou 15 ans. Un torse féminin incomplet est délicatement dessiné. Une tête d’Athéna originelle peinte du Ve en terre cuite. Un torse de banqueteur juvénile aux longs cheveux sur les épaules, la tête couronnée, à la fois fragile, sensuel et délicieux, seconde moitié du Ve. Une terre cuite comique du IVe siècle représentant un nain ou un pygmée nu, portant hache à double tranchant, le pénis démesuré avec une cloche pendante qui sonne lorsqu’il se raidit en gloire. Deux têtes de nègres en terre cuite de la fin du VIe siècle avant. De même la triachria, ces trois jambes qui tournent autour d’une tête de Méduse, qui symbolisent des trois caps de la Sicile. Laquelle a été envahie – nous rappelle pédagogiquement le guide pour la énième fois – par les Grecs descendant d’Énée, les Phéniciens devenus Puniques, les Carthaginois, les Sicules, les Romains, les Arabes, les Normands, les Germaniques, les Angevins, les Aragon, les Espagnols, les Italiens, les Allemands au XXe siècle puis les Américains un moment.

Le jeune guerrier grec en marbre nu de 480, découvert en 1897 dans le temple de Déméter du Rupe Atenea, marque une transition entre le style archaïque et le style sévère. Il est appelé le Kouros d’Agrigente. Un jeune satyre du IIIe ou IIe siècle est d’influence hellénistique et de forme plus douce ; n’est conservé malheureusement que le torse au bras droit levé.

Des sarcophages romains en marbre avec des scènes de vie. L’un représente les jeux d’un enfant, sa mort et la mélancolie de sa mère. C’est une scène rare dans l’art romain du IIe siècle après, selon le guide.

Catégories : Sicile, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Very bad trip de Todd Phillips

Un titre en anglais pour la « traduction » française… Miroir de la colonisation mentale des intellos par l’univers yankee. Il est vrai que le titre américain The Hangover (gueule de bois) ne dit pas grand-chose de l’histoire au public. En fait, des amis veulent enterrer la vie de garçon de l’un des leurs par une virée in extremis pour deux jours à Las Vegas, la ville de tous les vices. D’où le « très mauvais voyage » (ou très mauvais « trip ») en français.

Doug (Justin Bartha) le futur marié, se voit confier par son beau-père une Mercedes ancien modèle, rutilante et puissante. Il doit en prendre soin, une sorte d’initiation pour prendre soin de la fille. Les voilà donc partis sur l’autoroute, lui seul au volant, il l’a promis. Ses amis sont Phil Wenneck (Bradley Cooper), professeur en collège, Stu Price (Ed Helms), qui se dit constamment « médecin » alors qu’il n’est que dentiste, et qui veut se marier avec sa compagne autoritaire et inquisitoriale Melissa. Plus le futur beau-frère Alan (Zach Galifianakis), gros et maladroit. Tous choisissent de prendre une suite au Caesars Palace, juste pour une nuit.

Dès le premier soir, transgression : la montée (interdite sauf au personnel) sur le toit. Il s’agit de contempler la ville illuminée, d’avoir le monde à ses pieds. Alan, qui n’en rate jamais une, leur offre une liqueur allemande, la Jägermeister à base de plantes médicinales, afin de ne jamais oublier la nuit qu’ils vont passer. Il a mis subrepticement une drogue dans la liqueur, qu’il croit de l’ecstasy et qui se révélera du rohypnol qui inhibe la mémoire à court terme, aussi appelé la drogue du viol. Il vont donc tout oublier de cette fameuse nuit. Il paraît que c’est une histoire vraie, un producteur au matin qui s’éveille avec une note de bar à putes pharamineuse. Bof ! Pas une idée de génie.

Dans la suite en bordel le lendemain de cuite, tous sont nauséeux, ils ne se souviennent de rien : le trou noir, une nuit blanche – comme on dit d’une zone blanche qui ne capte rien. Le dentiste a perdu une dent, un vrai tigre rugit dans la salle de bain et Doug à disparu. En le cherchant, Alan trouve un bébé dans le placard. A qui est-il ? Ils ne peuvent l’abandonner tout seul mais, au lieu de le confier à l’hôtel, Alan s’en empare et le trimballe, mimant même une branlette avec le bras du bébé. Pas très fin… Phil s’aperçoit qu’il porte un bracelet d’hôpital et ils y vont pour en savoir plus sur leur nuit et la disparition de Doug, mais le voiturier leur amène une voiture de police. Gag à gros sabots.

Le médecin leur dit que Phil avait une « légère commotion cérébrale », qu’ils revenaient d’un mariage express, spécialité de Las Vegas où « tout est possible », dans une chapelle tout en rose – et payante : chez les Yankees, tout se paye. Stu s’y est marié volontiers avec Jade, une jeune pute des hôtels ; il lui a même donné l’alliance de sa grand-mère juive, rescapée de l’Holocauste. Dérision lourdingue. Il paye pour se démarier, mais doit retrouver la fille qui doit consentir. Survient alors un SUV noir d’un gang chinois qui veut les braquer. Fuite dans la voiture de police, direction l’adresse de la récente mariée. Toujours avec le bébé – qui est en fait le sien. Irruption des flics, qui arrêtent les trois amis. Méli-mélo de menottes, gag avec les écoliers qui testent sur eux le teaser, libération par intérêt mutuel. Les flics en gros cons, ça fait toujours rire, surtout s’il y a sur les deux un Blanc niais et une Noire énorme qui joue l’autorité (inversion des rôles).

Leur Mercedes est à la fourrière ; ils la récupèrent mais entendent des coups dans le coffre. C’est Doug ? Non, c’est un Chinois tout nu qui jaillit et les agresse avant de s’enfuir. Dans leur suite les attendent deux gros Noirs dont Mike Tyson, à qui appartient le tigre. Il descend – à la Tyson – d’un coup de poing Alan avant de discuter : les autres doivent rapporter la bête à la vaste propriété, sous peine de pire. Pas simple d’amadouer un tigre. Alan, réveillé, use des petites pilules pour en fourrer une entrecôte que le tigre avale en quelques coups de dents ; une fois endormi (pas très bien), il est transporté dans la Mercedes, mais se réveille avant l’arrivée et donne des coups de patte ; ils doivent pousser la bagnole et sont en retard. Un gag de cirque. Les caméras de surveillance montrent comment ils ont emmené le tigre en laisse, trop bourrés pour en avoir peur – le tigre donc en confiance, car il n’est agressif que devant quelqu’un qui a peur (du moins on le suppose).

Au retour, la belle Mercedes dont ils devaient prendre soin est enfoncée par le gros 4×4 noir du gang chinois, dont le tout nu jailli du coffre. Il leur apprend qu’il est Monsieur Chow et qu’il veut récupérer sa sacoche avec 80 000 $ gagné par lui lors d‘un jeu au casino la nuit précédente avec la bande des quatre. Doug était donc avec eux à ce moment-là. Mais ils n’ont pas le fric ; Chow leur donne 24 h pour leur rendre Doug contre les dollars (deal). Alan retrouve le livre qu’il a apporté et étudié pour gagner au black jack : c’est « simple », il faut compter les cartes. Il gagne les dollars, ils retrouvent Chow dans le désert de Mojave, il leur livre Doug sous cagoule… qui se révèle être un autre Doug, le dealer noir qui a vendu le rohypnol au lieu d’ecstasy. Rebondissement et retour à la case départ. Où est Doug ? Le vrai.

Phil, le moins con des trois qui restent, pense à un jeu d’ado qu’ils ont fait à Doug en colo : l’emmener endormi se réveiller sur la jetée du lac. Peut-être ont-ils agi de même cette nuit-là ? De fait, ils le retrouvent sur le toit de l’hôtel, incapable de descendre car la porte se referme automatiquement si elle n’est pas bloquée. Il a des coups de soleil, ayant dormi comme une brute en plein air, assommé par la drogue et l’alcool durant une partie de la matinée. Juste le temps de rentrer à Los Angeles pour le mariage, qui a lieu trois heures plus tard.

La Mercedes cabossée fonce, la bande commande par téléphone une livraison sur autoroute des costumes de pingouin nécessaires pour la cérémonie, qu’ils enfilent devant tout le monde au bord de la route, et ils arrivent à temps. Mariage de Doug, rupture de Stu avec son cerbère femelle, retrouvaille de son petit garçon par Phil. Alan, toujours lui, a trouvé un appareil photo numérique dans une poche. Il révèle les clichés de la nuit blanche. Une horreur sexuelle et alcoolisée, tous les péchés prohibés par le puritanisme yankee. « On les regarde une fois, et on efface tout » ! Comme une confession catholique (non pratiquée en pays protestant – gag pour intello).

Un film pour mecs, un humour américain de chambrée, lourdingue avec ses équivoques sexuels et ses stéréotypes racistes. Alan est pédé, slip ouvert sur l’arrière, demandant à Doug de ne jamais parler de ce qu’ils ont fait entre eux jeunes ados, interdit d’approcher une école ou un parc de jeux pour enfants à moins de 50 m, s’ébattant avec le mafieux chinois tout nu durant la nuit blanche. Stu est le dentiste juif de caricature, porté toujours à en faire trop, jusqu’à s’arracher soi-même une dent de devant, soumis à la Mère juive, ici sa compagne Melissa depuis trois ans qui le régente et le surveille. Le dealer est évidemment noir, tout comme l’excessivement riche et violent Mike Tyson (qui joue son propre rôle). Le mafieux ne peut être que chinois – cruel et tapette. Doug est le plus beau de la bande, donc le plus bizuté par ses copains depuis l’âge tendre. Il va entrer dans la norme (mariage et belle-famille), et ses copains en profitent une dernière fois. Phil, le prof de collège, est déjà marié et a un fils qu’il aime beaucoup ; il est le plus raisonnable, et le fil conducteur de l’histoire – équilibrant Alan le perturbateur. Des enfants gâtés se vautrant dans « le péché » au « paradis » de Las Vegas. Vraiment pas tentant !

A prendre au premier degré, filles s’abstenir tant elles sont quantités négligeables dans l’histoire, soit pute, soit avide d’être reine de la fête sociale et mondaine du « mariage », soit voulant tout régenter.

Gros succès, donc deux suites. Guère d’intérêt, sauf après une soirée foot alcoolisée entre potes. Mais il paraît que c’est couru…

DVD Very Bad Trip (The Hangover), ou Lendemain de veille, Todd Phillips, 2009, avec Bradley Cooper, Ed Helms, Zach Galifianakis, Justin Bartha, Heather Graham, Mike Tyson, Warner Bros. Entertainment France 2009, 1h36, €2,90

DVD Very Bad Trip – La Trilogie, Warner Bros. Entertainment France 2013, doublé Français, Espagnol, Italien, Anglais, Allemand, €33,40

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ça va faire un tabac – Thank you for smoking de Jason Teitman

Désopilant film anti-woke (quand on n’en parlait pas encore) et qui perce la mentalité américaine : vivre pour le fric, avoir toujours raison. Le lobbyiste Nick Naylor (Aaron Eckhart) œuvre pour les grandes compagnies de tabac. Puisque que la médecine a lancé des alertes sur la relations entre fumer et avoir un cancer du poumon, l’industrie a créé l’Academy of Tobacco Studies. Des scientifiques (stipendiés) et des avocats (bien payés) travaillent à prouver que la cigarette n’est pas addictive et qu’elle n’est qu’un élément parmi d’autres de la mauvaise santé.

Nick se contente de parler pour semer le doute dans la tête des gens. Il use de la dialectique, de l’évitement, de l’attaque en revers, de l’humour, pour prouver que chacun est libre de choisir, que les vérités sont relatives, que la première cause de mortalité aux États-Unis est le cholestérol et pas la nicotine. De mauvaise foi, mais en mettant les rieurs de son côté, il accuse le sénateur au prénom d’oiseau Ortolan K. Finistirre (l’ineffable William H. Macy) d’être un tueur parce qu’il défend son fromage, le cheddar du Vermont. De même, va-t-on apposer une tête de mort sur les avions Boeing parce qu’ils se crashent de temps à autre ? Ou interdire General Motors à cause des accidents de la route ?

Lui-même a été fumeur, mais ne fume plus. Il n’encourage pas non plus son fils de 12 ans Joey (Cameron Bright) à devenir fumeur : il fera ce qu’il veut, en toute connaissance de cause, dès sa majorité à 18 ans. Mais il est conscient d’être marchand de mort. Il réunit en cercle les deux autres, Bobby Jay Bliss (David Koechner) lobbyiste des armes à feu, et Polly Bailey (Maria Bello), lobbyiste de l’alcool. Ils se sentent entre eux, mal aimés, mais « faisant leur boulot », spécialisés à convaincre.

La scolastique est une manière usuelle de complexifier le discours pour mieux couper le peuple du monde des idées et embrouiller les esprits. Nick l’explique à son fils, qu’il ne voit que le week-end, étant divorcé, mais qui l’admire et le comprend parfaitement. Lui-même, à 12 ans, saura détourner le débat à son avantage devant sa mère, et la convaincre de le laisser accompagner son père en Californie, où il doit persuader Hollywood de réintroduire la cigarette dans des films.

Avec Jack, le producteur (Adam Brody), ils imaginent Brad Pitt nu faisant l’amour en apesanteur (pas facile !) à une belle fille nue elle aussi, dans une capsule spatiale fonçant entre les galaxies – dans le futur. Et allumant une cigarette après l’amour, s’enveloppant de fumée car on aura trouvé comment enlever toute nocivité au fait de fumer. Le rêve comme pansement au présent, le futur comme acceptabilité du fantasme. Nick a réponse à tout ; s’il n’a pas toujours raison, les autres non plus.

On le voit, le thème est traité avec humour. Notamment lorsque le cow-boy Marlboro (Sam Elliott) atteint d’un cancer, se voit offrir par le lobby du tabac une valise pleine de dollars. Moralement, il veut refuser ; pratiquement, il ne peut qu’accepter. Pour le convaincre, sur ordre de son patron le Capitaine (Robert Duvall), Nick lui dit comment il procéderait : convoquer la journaliste accrocheuse Heather Holloway (Katie Holmes) – qu’il connaît bien parce qu’il couche avec elle – dénoncer la corruption, puis saisir dans un geste théâtral la valise, l’ouvrir pour montrer combien elle est pleine de beaux billets de 100 $, puis jeter le tout par terre en jurant de donner le tout à une association de lutte contre le cancer ! Prêcher le faux pour savoir le vrai : le cow-boy ne fera pas ce qui est moral, il gardera pour lui le fric et ne dira rien de sa maladie. Comme tout le monde le ferait : « tout le monde a toujours un prêt à rembourser ». Mimer ce qu’il pourrait faire lui permet d’aller contre…

Il y aura quelques péripéties, comme cette menace de mort envers lui à la télé, suivie d’exécution où il est enlevé, dénudé et patché de partout à nicotine. Il s’en sort… parce qu’il a été fumeur ! Comme le chat de la chanson allemande, il est toujours vivant, et toujours rebondit face caméras et devant son boss, le borné ex-soldat du Vietnam BR (J. K. Simmons), ce qui laisse son fils Joey en admiration devant lui. Comment être papa tout en exerçant le pire métier du monde ? En faisant bien son boulot et en oeuvrant à rembourser son prêt… Telle est l’Amérique.

Inspiré du roman Thank You for Smoking de Christopher Buckley publié en 1994, traduit en français par Salles fumeurs, le film se moque du puritanisme politiquement correct yankee en montrant l’absence totale de scrupules du marketing, de la corruption, et l’hypocrisie amorale du système sous les grands mots et les émissions de télé. Un film meilleur et plus subtil que son thème le laisse présager.

DVD Ça va faire un tabac – Thank you for smoking, Jason Teitman, 2006, avec Joan Lunden, Eric Haberman, Aaron Eckhart, Mary Jo Smith, Todd Louiso, Aventi Distribution 2014,anglais, français, 1h28, €6,30

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Rey, Palm Beach

Comment, en cinq jours seulement, passer de l’état de sous-chef de service contentieux brutalement licencié sans motif, à celui de PDG de la boite. C’est un thriller – français – ; il fait rêver. Bien construit, passionnant, il prouve combien l’argent appelle l’argent, et combien la jeunesse reste l’atout maître d’une carrière.

Alan Pope a 30 ans. Il a été marié mais cela n’a pas duré. Il est en couple épisodique avec Marina, une fille « libérée » (nous sommes à la fin des années 70), qui se pavane nue et fait des pompes en gants de chevreau noir et chapeau de paille. Elle habite chez qui veut la baiser et aime bien Alan, gentil garçon un peu inhibé. Alan travaille à la Hackett Chemical Company, une société pharmaceutique fondée et dirigée d’une main sans pitié par Arnold Hackett, vieux bougon cardiaque flanqué d’une femelle usée et qui se console avec Poppie, une maîtresse qui le flatte. Une fois l’an, Hackett procède à « l’élagage » de dix pour cent de son personnel pour remotiver les troupes. Le redoutable chef du personnel Murray, espion de son maître et teneur de fichiers composés de rumeurs de cafétéria et de papiers reconstitués à partir des poubelles, est chargé de cette ingrate besogne.

C’est ainsi que, sans motif autre que de ne donner prise à aucun soupçon, Alan Pope, quatre ans de maison, est mis à la porte du jour au lendemain. Murray lui signifie son indemnité de licenciement selon son ancienneté, 11704 $ exactement. Ils seront virés directement sur son compte. Le jeune homme est catastrophé et s’en ouvre à son collègue et ami Bannister, chef du service contentieux plus âgé que lui, vingt-cinq ans de mariage et d’habitudes. Ils se soignent au whisky.

Lorsqu’Alan reçoit le relevé de sa banque, il n’en croit pas ses yeux : il est crédité de 1 170 400 $ ! Erreur de la Hackett ou erreur de la banque Burger ? Comme Bannister est viré peu après, sur un caprice Hackett, ils décident de se venger du patron qui considère ses salariés comme des kleenex. Pas question de signaler « l’erreur », il faut attendre de voir et, pendant se temps, jouir de la vie. De plus, se lancer dans les affaires n’est pas compliqué lorsqu’on dispose d’un capital de départ. C’est là la clé – et les Trompe qui se prennent pour des caïds du deal ne seraient que de pauvres cloches salariées s’ils n’avaient pas hérité de papa et côtoyé les relations qu’il fallait.

Bannister convainc Pope qu’il faut tenter le coup. Pour cela, se rendre dans un palace de la Côte d’Azur qui, bien mieux que la Floride à l’époque, rassemble les milliardaires en fausses vacances. Dont Arnold Hackett, parti avec son épouse, et le banquier Ham Burger, flanqué de sa femme dominatrice et de sa belle-fille Sarah. C’est au Majestic et au casino du Palm Beach de Cannes que se nouent les affaires. Bannister fait acheter à Alan des costumes convenables, louer une Rolls Corniche avec chauffeur à son arrivée, réserver une suite au septième ciel du Majestic, changer 500 000 $ en plaques du casino. Et voilà le jeune homme embarqué. Bien qu’il en ait, Bannister lui dit que l’argent peut tout : « N’ayant aucun souci matériel, les riches n’ont pas d’inquiétude métaphysique. Leur compte en banque leur permet de se sortir d’à peu près toutes les situations délicates. Les riches n’ont pas à élever la voix, on les écoute. Ils ne se pressent jamais, on les attend. S’ils sont stupides, on leur trouve de la profondeur. S’ils se taisent, du mystère. S’ils parlent, de l’esprit. Quand ils s’enrhument, les autres toussent et il leur suffit d’émettre calmement un avis pour être exaucés sur-le-champ et en tout lieu » p.88 Imparable.

Cannes est exotique au new-yorkais fraîchement débarqué. C’était l’époque que les puritains coincés abhorrent, les filles se promenant seins nus sur les plages, les baigneurs traversant la Croisette en slip pour aller boire un verre, les accouplements le soir dans la simplicité et la camaraderie. Les cinq jours qui vont passer seront plus longs que toute une vie. Pris dans un tourbillon de mondanités, de jeu, de gains, de pertes, de reprises, de baise torride avec des femmes mûres, d’escapade à Rome en jet pour dîner de spaghettis divins, d’amitiés apparente avec un prince arabe, de promesse de mariage par Sarah l’héritière de la banque Burger qui le veut… Alan est saoulé, il a peu dormi, il ne sait plus où il en est.

Aussi part-il seul au volant de la Rolls jusqu’à Juan-les-Pins, où il fait la connaissance de Terry, une fille de 22 ans qui poursuit de vagues études de psycho en vivant l’été à la hippie avec sa bande de jeunes bourgeois en rupture provisoire de société. « Une faune passionnante où le fait d’avoir 20 ans tenait lieu de passeport, où l’identité de vêtements était un visa pour une entraide sans condition. On se refilait les adresses pour dormir, en fumer une, manger pas cher. Certains, comme Hans, étaient étudiants ou lycéens en rupture de famille et, d’autres, des traîne-patins professionnels qu‘unissaient la flemme, le refus de la société, la négation des valeurs bourgeoises pourries, l’amour de la moto, la jouissance de dire non. Il y avait aussi les indéfinissables, qu’on avait fini par baptiser les autonomes, friands de la barre de fer, de l’arme blanche, casseurs sans adresse et sans identité qui provoquaient la bagarre pour le plaisir de faire peur à ceux qui les dédaignaient » p.287. Les paumés ex-68 sont ainsi assez bien analysés. Alan et Terry tombent amoureux. Ce pourquoi Alan refusera les avances insistantes de l’héritière Burger, au grand dam de Bannister qui le voit déjà riche à la tête de la banque, et lui embauché comme fondé de pouvoir.

Mais là où Bannister a raison, c’est que le milieu et l’apparence font tout : Alan a de l’argent (qui ne lui appartient pas), il en gagne en spéculant une demi-journée sur l’or, puis au casino. Il en gagnera encore plus lorsqu’on le connaîtra dans les dîners et qu’on lui proposera deux affaires qui le rendront millionnaire (en attendant plus). La première est celle de prête-nom pour une vente d’avions militaires entre la Suède et un pays non autorisé par les États-Unis ; la seconde carrément une OPA sur la Hackett de la part du banquier Burger qui tient les refinancements. Ce n’est pas légal, d’où la nécessité, là aussi, d’un intermédiaire.

Alan, qui a vu comment les requins des affaires étaient impitoyables entre eux, et qui n’oublie pas de se venger de son licenciement sans motif, en a marre de se laisser manipuler. Il s’affirme et joue sa propre partie. Après avoir dans un premier refusé, par réflexe moral, il deale avec Arnold Hackett en personne, qui l’a fait foutre dehors sans jamais le connaître. Sa société sera déclaré en faillite s’il ne cède pas les 60 % qu’il possède en propre, car la banque Burger n’honorera pas la paye de 40 millions de $ des salariés, pas plus qu’elle ne refinancera les 42 millions de $ d’emprunts s’il ne passe pas la main. Le vieux cède, il est coincé. Il signe une cession au nom d’Alan Pope. Lequel va voir le banquier Burger qui l’a engagé, mais le fait chanter à son tour : il lui rend le chèque de 500 millions de $ qu’il a signé à l’ordre d’Alan pour lancer l’OPA, mais garde les titres Hackett pour son compte, avec une commission de 5 millions de $ pour le banquier.

Lequel, sans fortune propre, surveillé par sa femme et méprisé par sa belle-fille Sarah, achète ainsi sa liberté. Quant au contrat d’armes, il est honoré, mais l’intermédiaire américain qui a manipulé Alan Pope est assassiné par ceux-là mêmes qu’il avait chargé de liquider Alan pour préserver le secret des affaires, lorsqu’il avait dans un premier temps refusé. Il est tué parce qu’il n’a pas voulu payer aux sbires corses les émoluments prévus lorsqu’ils ont échoué.

Alan Pope rembourse les dollars indûment crédités à son compte, se retrouve riche, amoureux et PDG, nommant son ami Directeur général, retrouvant Terry miraculeusement à New York alors qu’elle avait disparu lorsqu’il avait dû s’absenter – et que tous s’étaient ingéniés à déchirer leurs messages de l’un à l’autre par jalousie.

Pierre Rey, Palm Beach, 1979, Livre de poche 1980, 447 pages, occasion €2,21

(Mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , ,

Pascal Jardin, La guerre à neuf ans

Ce « récit » romancé est captivant. La vérité est recréée par la fiction, autrement dit tordue selon l’imagination. Les Jardin descendent en terrasse jusqu’à nos jours, avec des personnages hauts en couleur dont chaque héritier revisite la biographie selon sa vision. Georges, le grand-père du narrateur, est adjoint au maire et juge au tribunal de commerce de Bernay, sa bonne ville. Jean son fils est l’objet de ce livre ; Pascal son petit-fils l’écrit ; Alexandre son arrière petit-fils reprendra son roman de famille foutraque dans Le roman des Jardin, moins bon que La guerre à neuf ans de son père.

Jean Jardin est science pote personnaliste avec « le juif » Robert Aron, avant de devenir secrétaire particulier de Raoul Dautry, directeur de la future SNCF, ami avec « le juif » Jules Moch », puis chef de cabinet adjoint d’Yves Bouthillier, ministre des Finances de Vichy avant de connaître son acmé en 1942 comme directeur de cabinet de Pierre Laval. Ce sénateur du Cartel des gauches devenu pétainiste, chef du gouvernement d’avril 1942 à août 1944, a accentué la collaboration et a été fusillé comme collabo pour Haute trahison le 15 octobre 1945 à 12 h 32. Alain Delon, 9 ans, qui joue à ce moment dans la cour de la prison, entendra la salve.

Jean Jardin est responsable des fonds secrets qui lui permettent d’arroser résistants, juifs et intellos anti-régime. Selon l’historien Robert Paxton, « interpréter un personnage comme Jean Jardin selon une seule dimension — collaborateur convaincu ou résistant discret — me semble une déformation. C’était un lavaliste convaincu qui aimait aider des amis ». Jardin était-il « antisémite » ? Probablement d’ambiance, pour faire comme tout le monde, dans la théorie nationale (il a écrit des articles sur le sujet comme jeune pigiste) – sauf pour ceux qu’il connaissait et aidait comme ami : Robert Aron, Emmanuel Berl, Bertrand de Jouvenel. Pas simple de juger trois générations plus tard. Comme pour Pierre Laval, Pascal Jardin semblait plus soucieux de préserver sa carrière que féru de grands principes.

Pierre Laval, fils d’aubergiste du Puy-de-Dôme, s’était convaincu de la force de l’Allemagne nazie. Toute sa politique visait à insérer la France dans l’Europe allemande, sur un fond de combat anti-bolchevique ; il espérait empêcher pour son pays les mauvais traitements que le maréchal Göring avait laissé entrevoir. Notez le parallèle avec aujourd’hui ! Les collabos actuels, Zemmour, Le Pen, Fillon, Lellouche, visent à se coucher devant les puissances dominantes, Poutine et Tromp, pour empêcher les mauvais traitements que le mafieux russe comme le bouffon yankee menacent d’asséner à la France.

Pascal Jardin, né en 1934, n’a que 6 ans en 1940 lorsqu’il doit fuir Paris durant l’Exode pour se réfugier en Normandie, où il assiste à des bombardements nazis. Il aura 10 ans en mai 1944, juste avant le Débarquement, lorsque son père, à Vichy, est nommé par Pétain ambassadeur à Berne en Suisse, alors qu’il est menacé par les résistants. Entre temps, la mémoire du gamin, élevé à la foutraque car allergique à l’école, régurgite des souvenirs. Avec humour, cette politesse du désespoir d’avoir vécu en ce temps et dans cette famille. A 6 ans, il découvre le théâtre à Paris avec Léocadia, une pièce de Jean Anouilh. « Ce soir-là, j’ai découvert l’illusion. L’idée qu’une voiture ne puisse être qu’une façade, l’idée qu’Yvonne Printemps avait pleuré pour rire, l’idée que Pierre Fresnay avait joué à la consoler et que nous, dans la salle, nous avions joué à les croire. De là à penser que l’invention était préférable à la réalité, il n’y avait qu’un pas. Plus tard, j’en ferai un autre en apprenant avec soin à confondre mensonge et invention et à repousser le plus possible la réalité au profit du rêve organisé. Peu à peu, mon onirisme est devenu pragmatique jusqu’au jour où j’ai enfin réussi à devenir complètement spectateur de ma propre vie, un voyeur, un auteur » p.55 de l’édition originale. Ainsi est exposée la transposition de la mémoire, cette « vérité alternative » de la sensibilité d’auteur. D’où il ne faut prendre qu’avec des pincettes ce « récit » Jardin. Son fils Alexandre l’a d’ailleurs allègrement pillé dans son Roman des Jardin, en amplifiant et déformant son récit de crapahutage sur les toits (à 8 ans) pour observer les amis des parents ou le chauffeur baiser, au travers des lucarnes (p.77).

Pascal dit être longtemps resté analphabète, se fiant à sa mémoire prodigieuse (il faut bien compenser), n’apprenant finalement à lire et à écrire qu’en Suisse vers 15 ans, avec Raymond Abellio – en même temps que l’amour physique avec une femme de 30 ans. Georges Soulès, dit Raymond Abellio, fut polytechnicien socialiste, surréaliste, avant d’opter, de retour de captivité en 1941, pour le Mouvement social révolutionnaire d’Eugène Deloncle d’inspiration sociale-fasciste. Étrange époque où, comme aujourd’hui, toutes les « vérités » se mêlent, le marxisme et la gnose… Ce même Soulès/Abellio deviendra le précepteur d’Alexandre Jardin avant de se lier à Alain de Benoist.

Pascal Jardin, après guerre, a fait de nombreux métiers dont celui d’ouvrier imprimeur, avant de devenir scénariste habile et dialoguiste talentueux (César 1976 du scénario pour Le vieux fusil) ; il était réputé pour la rapidité de son écriture. Il a vécu à cent à l’heure, dilettante à la Paul Morand, conduisant à tombeau ouvert des décapotables de sport, fumant comme un pompier – ce qui l’emportera d’un cancer, à 46 ans. Il aura connu à 9 ans des politiciens, des écrivains, des acteurs : Paul Morand, Jean Giraudoux, Emmanuel Berl, Pierre Fresnay et Yvonne Printemps, Jean Gabin, Claude Sautet, Michel Audiard, Alain Delon qui a son âge, Bertrand de Jouvenel, amant à 16 ans de Colette et modèle de Chéri, de mère juive, « qui dormait nu sous un pommier » (p.95). Il brosse un portrait savoureux du ministre de l’Éducation nationale 1942, académicien par la suite exclu, le collabo Abel Bonnard qui se disait réjoui d’être « délivré » de l’Europe des Lumières (comme Tromp et Vence aujourd’hui). Père sévère directeur de prison et mère rêveuse, il est fasciné par le virilisme fasciste et sera surnommé La Belle Bonnard et Gestapette (« il eût au fond voulu être plutôt lesbienne », écrit l’auteur p.145) – même si son homosexualité, rumeur lancée par Jean Paulhan, n’est pas avérée.

L’auteur se dit A-politique, cherchant à comprendre à 9 ans cet imbroglio de croyances et de principes dont les adultes mélangent tout, se raccrochant aux extrémistes qui, seuls, offrent alors un semblant de sens. Sa description reconstituée de ses interrogations gamines fait l’objet d’un pamphlet savoureux d’humour, qui dit beaucoup sur le style enlevé de l’auteur : « Désorienté, je me rendis auprès de ma mère et lui posais un certain nombre de questions. Elle m’expliqua ceci : mon chéri, Vichy est pour le moment la capitale politique de la France. Les Français qui refusent les collaborations avec l’Allemagne ont d’autres capitales mais pas en France. L’une est en Afrique, à Alger, l’autre en Angleterre, à Londres. A Paris, le pouvoir administratif appartient aux Allemands. A Vichy, on rencontre des Japonais, des pétainistes, des lavalistes, des résistants gaullistes, giraudistes et communistes. On rencontre aussi des miliciens, des Allemands en civils, des Juifs que rien ne distingue physiquement des autres Français, des antisémites dont les pires sont Roumains et qu’il serait aisé de prendre pour des Juifs, pour la bonne raison qu’ils n’ont pas l’air français. Les partisans du maréchal Pétain sont des pétainistes, ceux du président Laval des collaborateurs. Ceux qui sont pour Alger sont des giraudistes.. Ceux qui sont pour De Gaulle sont partout, peu nombreux. Les Français qui s’engagent dans l’armée allemande par haine du communisme sont des germanophiles. Ceux qui font partie de la milice sont des tortionnaires. Ceux qui font sauter les trains sont des partisans. Enfin, tous ceux qui habitent les grandes villes sont, sans distinction d’opinion, des affamés. En ce qui concerne l’habitat, il se répartit en gros comme suit : ceux qui font du marché noir habitent partout. Ceux qui font de la résistance active n’habitent nulle part. Ceux qui font des coups de main habitent les maquis, et ceux qui ne font rien habitent chez eux. J‘avoue que, sur le moment, je n’avais rien compris à cette explication qui n’avait d’explicite que son manque de clarté. Et pourtant, si j’en crois des ouvrages aussi éminents que L‘histoire de Vichy de Robert Aron, ma mère avait raison. Ce n’est pas rassurant pour l’histoire de France » (pp. 79-80).

Délicieux.

Pascal Jardin, La guerre à neuf ans, 1971, Grasset 1989, 198 pages, €7,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Un jour de pluie à New York de Woody Allen

Gatsby emmène Ashleigh, sa copine à l’université chic mais peu connue du nord de l’état de New York, Yardley College, pour un week-end à la Grosse pomme. Lui a gagné 20 000 $ au poker, métier qu’il exerce plus volontiers que tous les autres. Elle doit réaliser une interview du réalisateur connu Roland Pollard (Liev Schreiber) pour la gazette de Yardley et ambitionne de devenir journaliste. Tous deux sont issus de familles riches, de la classe Trompe, lui de New York, sa ville où il est expert au poker (ce jeu de deal), elle de Tucson, Arizona, où son père possède « plusieurs » banques (de quoi diviser les risques et mieux arnaquer).

Ashleigh n’a pas le même but que Gatsby. Le garçon, mince intello un peu paumé (Timothée Chalamet, américano-franco-juif de 24 ans), imagine un week-end romantique où l’interview ne durera qu’une heure. La fille (Elle Fanning, née en Géorgie, 20 ans), blonde un peu nunuche, belle performance d’actrice en ingénue à la Marylin – sans son attrait magnétique – s‘excite en provinciale devant tout ce qui est ciné, télé, acteurs, people. Elle ne veut que « réussir » et est prête à tout pour cela, y compris livrer son corps. Deux verres de vin achèvent de la bourrer, et elle le sait ; elle manque de se faire violer, et elle y va – quitte à « accuser » ensuite « les hommes », dans la bonne tradition du Mitou. Woody Allen, en plein procès d’« agression sexuelle » de sa fille adoptive Dylan, pointe ici sans le dire, et avec humour, ce travers féminin de la génération Z – dont le pendant est Gatsby, sex-symbol en jeune homme jamais fini en pleine crise existentielle (et dans la vie un peu lâche).

Ashleigh se laisse entraîner à voir le film que le réalisateur n’aime pas, puis à boire avec le scénariste Ted Davidoff (Jude Law) qui aime le script et ne comprend pas, puis à rencontrer un acteur connu pour son physique avantageux, Francisco Vega (Diego Luna), à passer avec lui à la télé comme sa « nouvelle conquête », à picoler tant et plus, vin et bourbon, à se retrouver chez lui dans un grand appartement en duplex qui l’émerveille, à le suivre dans sa chambre, à ôter ses vêtements pour… devoir se cacher quasi nue lorsque la régulière de Francisco Vega revient à l’improviste de son voyage. Elle va piquer un imper pour se réfugier sur l’escalier de secours, en slip et soutien gorge, pieds nus, ne pouvant regagner l’intérieur puisque la porte a été refermée et verrouillée par la légitime qui a entendu du bruit et cru à un courant d’air (car la nunuche a – évidemment – fait tomber un classeur).

Gatsby, pendant que sa copine vit sa vie sans penser à lui, tue le temps en errant dans New York, où il rencontre un ancien copain qui tourne un petit film et lui demande de jouer impromptu la scène du baiser dans une voiture décapotée (autre signe d’humour subliminal Woody Allen). Sa partenaire est la petite sœur d’une ex, Chan Tyrell (Selena Gomez), qu’il n’a pas remarquée enfant. Il a du mal à l’embrasser, ses lèvres restant fermée par « respect » (incongru) envers Ashleigh (qui s’en fout bien, mais il ne le sait pas encore). Gatsby, une promenade plus tard, retrouve Chan dans le même taxi qu’ils ont hélé chacun de leur côté. Il l’accompagne dans l’appartement de ses (riches) parents, où il se met au piano et chante « Everything Happens to Me ». Ils parlent de leur amour de la Ville et trouvent que c’est le lieu le plus romantique un jour de pluie – une inversion comique à la Woody Allen de l’épreuve que traverse Ashleigh, chassée du lit de la star par la légitime. La mère de Gatsby (Cherry Jones) l’a obligé à apprendre le piano, et il aime ça, ou plutôt la seule légèreté du piano-bar, le jazz chanté. Elle l’a aussi formée autoritairement à aller aux expositions, à lire des livres, à écouter des concerts. « Il faut » aller voir ça, assénait-elle. Par conformisme ? Par snobisme ? Par culture ? Non, par avidité à accumuler pour paraître. Gatsby le saura bientôt.

Après avoir participé à une partie de poker, où il gagne 15 000 $ comme ça, il va visiter le Metropolitan Museum of Art avec Chan, qui lui avoue alors qu’elle avait le béguin pour lui jeune ado, alors qu’il ne s’était aperçu de rien, étant avec sa grande sœur. Il rencontre son oncle et sa tante par hasard et, voulant les éviter pour ne pas avoir à assister à la soirée de sa mère, qui ne sait pas qu’il est à New York, se retrouve devant eux au détour d’un mur égyptien. C’est le destin. Gatsby doit téléphoner à sa mère, doit assurer qu’il vient « avec Ashleigh », doit jurer qu’il portera une chemise et une cravate. Il était en effet vêtu habituellement en « jeune Z » d’une veste sur une chemise ouverte jusqu’au nombril avec un infâme tee-shirt bordeaux dessous, les tennis blanches de rigueur aux pieds. Mais point d’Ashleigh : que faire ? Cette interrogation à la Lénine trouve sa solution en la personne de Terry, une escort blonde (Kelly Rohrbach) qui l’entreprend et veut se donner à lui pour 500 $ ; il la paye 5000 $ pour jouer le rôle d’Ashleigh pour la soirée. Au gala chic de la Mother, il s’ennuie, il paradoxe, il fuit les mondanités, les cons bourrés de fric, le mariage – que son frère hésite à entreprendre à cause du rire bête de sa fiancée (et, de fait, il l’est – il aurait pu s’en apercevoir avant).

Sa mère le prend à part : elle a reconnu en Terry une semblable, ce qu’elle était avant de rencontrer son mari, une escort, autrement dit une pute sur rendez-vous. Elle la renvoie et dit à son fils qu’elle veut « lui parler ». Elle lui dit tout, que son acquisition forcenée de culture lui a permis de s’élever dans la société et de fonder cette société avec son mari qui les a rendus riches, ce pourquoi elle force son fils à se cultiver malgré lui. Cela le dessille. Il comprend que la vérité est finalement le seul moyen d’avancer quand on est en plein brouillard.

La nunuche Ashleigh, toujours quasi nue sous la pluie de New York, ne sait plus à quel hôtel Gatsby et lui sont descendus, elle se perd dans le métro (faut-il être bête), et parvient enfin à pieds (nus), harassée, trempée, au bon hôtel, pour aller direct se coucher. Elle expliquera demain qu’il ne s’est rien passé, même si elle n’a plus ses vêtements et que la télé a révélé publiquement sa liaison avec Vega.

Le jour d’après, le gauche Gatsby ne sait comment assumer tout ce qui s’est passé la veille. Il assure pour Ashleigh la promenade en calèche à Central Park, tourisme obligé des provinciaux à New York, puis quitte sa copine en plein voyage parce qu’elle se plaint de la pluie qui commence à tomber. Il;décide pour deux qu’elle va retourner à Yardley, vivre sa vie de journaliste couchant avec les stars, éblouie par les paillettes ; lui va rester à New York et commencer une romance avec Chan, laisser tomber l’université et Ashleigh – qui ne sait pas faire la différence entre Shakespeare et Cole Porter. La fille ne dit rien, estomaquée mais sans argument contre. A six heures tapantes à la Delacorte Clock, à l’extérieur du zoo de Central Park, il retrouve Chan et l’emporte dans un vrai baiser, cette fois.

Les spectateurs ont failli ne jamais voir le film, le woke ayant « cancelé » toute la production de Woody Allen, alors seulement « accusé » et non « prouvé » coupable ; il semble d’ailleurs que ces accusations soient des âneries, resurgies pour se faire mousser au moment de Mitou – ainsi en a décidé la justice. L’actrice Cherry Jones a défendu Woody Allen en avril 2019, déclarant (cité par Wikipédia en anglais, bien plus complet qu’en français) :  » I went back and studied every scrap of information I could get about that period. And in my heart of hearts, I do not believe he was guilty as charged […] [t]here are those who are comfortable with their certainty. I am not. I don’t know the truth, but I know that if we condemn by instinct, democracy is on a slippery slope. » En yankee dans le texte. En gros, il y a les croyants, qui jugent et condamnent sans savoir ; et il y a ceux qui doutent et demandent des faits. Si les premiers l’emportent (et ils l’ont emporté avec le démago Trompe), la démocratie a du mouron à se faire (elle en a).

DVD Un jour de pluie à New York (A Rainy Day in New York), Woody Allen, 2019, avec Timothée Chalamet, Elle Fanning, Selena Gomez, Jude Law, Liev Schreiber, Mars Films 2020, doublé anglais, français, 1h28, €10,80, Blu-ray StudioCanal 2025, €14,24

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

H.G. Wells, L’homme invisible

A l’auberge du village d’Iping, dans le Sussex, se présente un homme grand et très habillé, chapeau sur la tête, foulard devant la bouche, grosses lunettes noires et gants. Il désire une chambre et paye cash deux semaines de loyer. La tenancière est bien heureuse d’avoir un client si solvable, malgré son étrangeté. Mais on n’est pas du peuple sans être inquisiteur. Poussée par la curiosité, la femme entre et sort sous divers prétextes, agaçant de plus en plus le client, qui s’est fait livrer deux grosses malles et a déballé toute une série de flacons et bouteilles de chimie.

C’est un inventeur, métier nouveau et attirant en cette fin de XIXe siècle. Mais il est solitaire, et jaloux de le rester. Au point que l’aubergiste, son mari, les voisins, les commerçants, les gamins en bref tout le village prend peur. Qui est-il ? Pourquoi ne le voit-on jamais ? Sa figure est-elle si ravagée qu’il ne veuille pas la montrer ? Griffin, l’homme grand, en est si agacé qu’il joue alors les provocateurs. Il ôte son chapeau, ses lunettes, ses favoris, son nez postiche, ses bandages… et apparaît comme un grand vide. De même ; lorsqu’il ôte ses gants, la manche tient toute seule et on voit jusqu’au tréfonds. C’est à dire rien. Nu, l’homme est invisible.

On n’a jamais vu ça ! C’est le diable ! Et tous de se bousculer pour sortir, blancs de terreur. L’homme finit par filer, laissant derrière lui le désordre, et la presse qui s’en mêle. Rencontrant un vagabond, il l’enrôle de force pour qu’il aille récupérer ses trois gros livres de calculs qui sont son œuvre. Puis il l’utilise pour transporter l’argent qu’il va voler dans les caisses ou les poches des vêtements, ou la nourriture. Car être invisible n’a pas que des avantages !

Sa chair seule est invisible, et il doit aller nu. Au risque du froid, habituel en Angleterre, sans parler de la pluie et de la neige, qui dessinent en relief sa silhouette ! Il ne peut rien porter, car ce qu’il prend reste visible. Il lui faut donc un factotum, ou un déguisement jusqu’aux yeux. Comme de bien entendu, son vagabond entend profiter tout seul du magot qu’il transporte, et l’homme invisible lui fait peur. Il ameute donc les honnêtes gens pour faire la chasse au déviant.

Lequel, toujours nu et blessé par une balle d’un abruti qui tire d’abord sur rien en croyant toucher n’importe quoi, Griffin se réfugie chez un médecin, qui se trouve être Kemp, un ancien camarade d’études de médecine. Soigné, nourri, reposé, il lui expose alors sa découverte, ayant bifurqué de la médecine à la physique. Pour lui, tous les corps sont susceptibles de ne pas réfracter la lumière, s’ils sont soumis à certains traitements, tout comme le verre devient invisible une fois plongé dans l’eau. Une fois expliquée sa théorie, raconté ses expériences sur un chiffon de laine, puis sur un chat dont n’étaient plus visibles que le fond des yeux, il en vient à lui-même.

Il n’apparaît décidément plus sympathique. Il a volé son père, lequel s’est tué car l’argent ne lui appartenait pas. Il a incendié son logement, car le vieux juif commençait à le soupçonner de faire de la vivisection. Il a boxé les gens qui voulaient l’attraper à Iping, menacé Marvel le vagabond pour qu’il le serve, fait lourdement tomber ses poursuivants avant de trouver refuge chez le médecin, où il s’est introduit en douce. C’est un pauvre, un prolo. Même de génie, il ne reste qu’un inférieur social dont personne ne veut reconnaître les mérites car il ne se coule pas dans le moule.

Kemp le bourgeois, l’ancien copain, a un réflexe de classe. Après avoir donné sa parole de ne pas le dénoncer, il le fait sournoisement – car est-ce manquer à sa parole lorsqu’on l’a donnée à un inférieur ? Cet homme est dangereux, volontiers paranoïaque. Au lieu de l’aider, il faut le livrer à la foule. La sagesse populaire lui réglera son sort – par le lynchage, car c’est ainsi qu’agit le populo envers tout ce qu’il ne comprend pas.

Un roman fantastique porteur d’une idée originale, promise à un grand succès. La façon de raconter est datée, les détails techniques peu crédibles, mais montrer les avantages et les inconvénients d’être invisible reste intéressant. Cette façon d’échapper au regard des autres est la meilleure et la pire des choses : on peut voler, mais ne rien emporter ; on doit souffrir du froid faute de pouvoir s’habiller ; on ne peut manger sans se faire voir, car les aliments restent visibles dans l’estomac jusqu’à ce qu’ils soient assimilés ; on doit rester seul, au risque de frapper de terreur superstitieuse quiconque – ou se mettre à la merci de ceux qui font semblant de vous aider.

Un grand classique de la science-fiction, naissante avec l’essor des sciences. Déjà les dangers du savoir, la tentation du pouvoir, la peur des savants fous.

Herbert George Wells, L’homme invisible (The Invisible Man), 1897, Livre de poche 1975, 253 pages, €6,90, e-book bilingue anglais-français Kindle €1,20

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Patricia Cornwell, Traînée de poudre

Un pavé policier scientifique comme l’autrice en a le secret. Un bon tiers en trop de dialogues au début, dans le stress et la grippe, qui sont plutôt ennuyeux, peut-être « écrits » au dictaphone. Des détails techniques maniaques sur le sang et les traces, qui sont plutôt vomitifs mais qui plaisent à nombre de lecteurs, et enfin une intrigue – tordue comme à son habitude.

C’est que la Cornwell, en bonne américaine fille de prêcheur, divorcée et dépressive, s’est aperçue au fond qu’elle est lesbienne ; elle a affublé de cet écart à la norme la nièce Lucy. De même, devenue paranoïaque dans la vraie vie, sa maison de Richmond ressemble à celle de son personnage, le docteur Kay Scarpetta, un camp retranché muni de diverses armes et alarmes. Patricia Cornwell est devenue riche, a eu beaucoup de succès dans les années 1990, mais le 11-Septembre 2001 la détraquée – comme la plupart des Américains. Cornwell (Daniels sur ses papiers) voit depuis la vie en noir, les étrangers comme des ennemis, les mâles comme des dangers publics, et les désaxés que produit son pays à la chaîne comme des « dysfonctionnements » humains. Quoi d’étonnant à ce qu’elle invente la pire sorte de psychopathes qu’on puisse imaginer ?

Elle prend celui du roman à 13 ans lorsqu’il regarde la mère d’un ami de collège se couler nue dans sa baignoire, après avoir eu des relations incestueuses avec son fils de 15 ans depuis ses 6 ans. Pas de quoi rendre un gamin normal. Mais ce n’est pas le fils, le psychopathe ; c’est son ami de 13 ans prénommé Daniel, qui restera petit et musclé toute sa vie, adorant jouer avec les jeunes femmes jusqu’à les voir mortes. Et reconstituer ainsi la scène primitive de ses fantasmes, celle de la mère dans sa baignoire. Il l’a tuée en la noyant.

Nul ne sait qui est le père de Daniel (on saura à la fin), et sa mère n’a plus de liens avec lui depuis ses 21 ans perturbés. Il est dans la nature et c’est peut-être lui le « Meurtrier Capital » que traque le FBI et Benton, le mari profileur de Scarpetta. Sauf que Benton est progressivement mis sur la touche par son supérieur, Ed Granby, qui semble entretenir une relation trouble avec le fonds d’investissement Double S, dirigé par Dominic Lombardi. Lequel escroque largement ses victimes, dont la dernière trouvée morte, Gail Shipton. Tout comme le fonds d’investissement Anchin a escroqué de plusieurs millions de dollars à l’autrice, si l’on en croit les informations. Shipton vient d’être découverte à 4 h du matin sur un terrain du MIT, ficelée dans un linceul, probablement asphyxiée, avec une mystérieuse poudre colorée répandue sur son corps. Cette Shipton était en relations avec Double S pour un litige de 100 millions de $ et venait de tenter d’escroquer la nièce Lucy, experte en informatique et développement technologique. Laquelle a aspiré tout le contenu de son téléphone avant que la police ne mette la main dessus.

Scarpetta est chef de l’institut médico-légal du Massachusetts et se charge des investigations scientifiques, tandis que le sergent Marino se charge de l’enquête de police. Le meurtre de Gail ressemble tant à trois autres meurtres récents, instruits par le FBI, que Benton s’en mêle, malgré son chef qui le voit d’un mauvais œil. Ses hypothèses fondées sur des observations, et ses théories constituées à partir de cas similaires, ne sont pas prises en considération. Il faudra de solides preuves matérielles, prélèvements, mails, appels téléphoniques, manipulations, pour que la vérité éclate enfin.

L’ADN, « reine des preuves », ne suffit pas, surtout si la banque de données du pays a été falsifiée… Mais qui a intérêt à camoufler un criminel sous l’identité d’un décédé ? Qui veut qu’il tue encore, sur ordre ? Et pour quels intérêts puissants ? La politique ? Les affaires ? Le délire de puissance ? Le meurtrier ressemble à un adolescent, fin et souple. Sportif et excité sexuellement, il court en survêtement moulant Lycra comme s’il était nu, malgré le froid de l’hiver, et est chaussé de « gants de pied » qui épousent le terrain. La police n’a rien vu, mais Benton en retrouve des traces. Kay croit l’avoir aperçu qui la regardait lorsqu’elle venait de sortir son vieux lévrier, avant de se rendre au MIT dans le SUV de Marino qui venait la prendre.

Ce thriller de police scientifique ne laisse pas un souvenir marquant. Il se lit, dans la lignée des Scarpetta tous un peu dans le même schéma : l’esseulement, les malades psychiques, les délires sexuels, le goût de faire le mal, les complots, la méfiance viscérale envers les institutions. En bref, la misère de l’Amérique, qui se croit encore le phare du monde. La première présidence de Tromp était en germe lors de l’écriture du roman, et nul ne doute que Cornwell vote républicain. Les ratés des Etats-Unis, décrits par elle avec dégoût, et auxquels elle n’oppose toujours qu’encore plus de technologie, devaient appeler un mâle fort et surpuissant – un fantasme de Sauveur. C’est cela qui est intéressant dans la lecture de ces romans populaires : voir comment évolue la mentalité du grand pays à peine encore démocratique, qui ne fait que dériver, depuis deux décennies, vers un néo-fascisme impérial et technologique.

Patricia Cornwell, Traînée de poudre (Dust), 2013, Livre de poche 2015, 618 pages, €9,90, e-book Kindle €8,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Patricia Cornwell déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le roi s’ennuie, dit Alain

Le roi, c’est une métaphore. Celle du tout-puissant dont tous les désirs sont réalisés. On peut être « roi » en étant dieu adoré de la multitude, chef d’un royaume entouré de courtisans, patron reconnu et puissant, pater familias respecté et craint de tous, enfant-roi unique et désiré que l’on satisfait à satiété… Mais être « roi » finit par ennuyer. Quand tous les désirs sont satisfaits aussitôt que formulés, quel intérêt a la vie ?

« Il est bon d’avoir un peu de mal à vivre et de ne pas suivre une route toute unie », dit Alain. Le désir est un aiguillon, et pas seulement sexuel. Désirer, c’est imaginer – ce qui est bien plus beau et plus gratifiant que posséder. D’où le post coïtum, animal triste que signalent les médecins antiques et les études modernes, ou la dépression post-partum que constatent les accoucheurs. « Lorsque l’on a les biens réels , on croit que tout est dit, et l’on s’assied au lieu de courir. Il y a deux richesses : celle qui laisse assis ennuie ; celle qui plaît est celle qui veut des projets encore et des travaux ». La puissance qui plaît est celle en action, car comment prouver sa puissance si l’on reste assis, content de soi ?

C’est ainsi que Poutine a tenté le sort, après un timide essai en Géorgie, un coup de force en Crimée, et une agression caractérisée en Ukraine. Lui se voulait puissant (ce qu’il n’est pas), il a voulu le prouver (et il s’est fait contrer par les plus petits que lui qu’il considérait comme des vassaux). De même le Bouffon yankee : signer une rafale de décrets, en dépit du droit et en piétinant amis et alliés, est pour lui une preuve de sa puissance (mais gare au retour de bâton). « Toutes les fois qu’il y a quelque obstacle sur la route, cela fouette le sang et ravive le feu », écrit Alain. Si la presse d’opposition ne criait pas au scandale à chaque énoncé de Trump, il ne serait pas poussé sans cesse à la surenchère. C’est la faute des Démocrates américains, et avec eux de toute « la gauche » européenne, de dire « chiche » à tous ceux qui testent leur puissance. Les ignorer vaudrait mieux, en réaffirmant tranquillement ce à quoi on croit. Poutine, Trump, sont des égocentrés qui ne songent qu’au fric. Le Veau d’or est leur seul dieu, l’idéologie conservatrice, anti-Lumières, leur prétexte à conserver l’état des choses – donc leur pouvoir. Et seuls les niais voient le doigt au lieu de la lune.

Mais « qui voudrait jouer aux cartes sans risquer jamais de perdre ? » s’interroge Alain. Et de poursuivre en affirmant que les courtisans ont appris à perdre pour que le roi ne se mette pas en colère. Or on ne peut pas toujours gagner : le « deal », si cher au clown capitulard yankee, n’est qu’une façon d’écraser le faible et de se coucher devant le plus fort – en affirmant qu’on l’a expressément voulu. C’est « pour la paix », pour éviter la « Troisième guerre mondiale », et autres excuses de chapon dont la vanité ne supporterait pas un échec. Quand un Zelensky oppose carrément un « niet ! » aux exigences de Trump, le roi est nu, devant toute la télé. Il a beau éructer « vous êtes viré », on n’est pas dans un jeu : la géopolitique, ce sont des gens, des peuples, des pays. Pas un divertissement pour bateleur qui s’ennuie. Deal et royauté sont deux concepts antagonistes : le roi veut son désir absolu, le deal exige la négociation, donc des concessions réciproques. Le premier est autocrate, le second prépare à la démocratie. Mais le bateleur vaniteux n’a que faire de la démocratie, il veut l’adulation pure et simple.

Les petits rois sont éternels, égoïstes, narcissiques, centrés sur eux-même. Même trop bien servis, trop flattés, leurs désirs prévenus, ils ne sont pas satisfaits. « Eh bien, ces petits Jupiter voulaient malgré tout lancer la foudre ; ils inventaient des obstacles ; ils se forgeaient des désirs capricieux, changeaient comme un soleil de janvier, voulaient à tout prix vouloir, et tombaient de l’ennui dans l’extravagance. » C’est ainsi que raisonnait Alain en janvier 1908, mais l’on croirait qu’il parle d’aujourd’hui, de Trump le trompeur, le gros bébé exigeant, le bouffon yankee. Comme quoi les travers humains ne changent jamais.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or

Il y a presque deux mille ans, en 54 de n.e. (comme on dit désormais en woke), Néron prend le pouvoir. Malgré lui – il n’est que le fils d’Agrippine, femme ambitieuse qui a épousé le faible empereur Claude. Celui-ci a eu un fils, plus jeune que Néron, Britannicus, que le demi-frère devenu demi-dieu fera assassiner. Cette BD historique retrace l’histoire des Romains, fertile en opportunisme, corruption, trahison, débauche et meurtres.

Le tome 1 voit l’empoisonnement de l’empereur Claude par des champignons dont il était avide. Son épouse gauloise Agrippine a comploté avec son médecin grec Xénophon pour le faire empoisonner par Locuste. Il commençait en effet à regretter d’avantager son fils adoptif Néron, 17 ans, en défaveur de son fils biologique Britannicus, pas encore 14 ans. Agrippine le lasse et il voudrait épouser à la place son amante Lollia Paulina – mère de Lucius Murena (personnage fictif), adolescent ami de Néron. Claude rédige l’acte de répudiation qu’il présentera le lendemain au Sénat. C’est le moment pour Agrippine d’agir. Elle le fait sans faiblesse. Le jeune Britannicus suivra son père rapidement dans l’au-delà.

L’album est cru et réaliste, la nudité des esclaves, celle du jeune Britannicus dans son lit, ou de l’impératrice faisant l’amour, est montrée telle qu’elle est. La violence des tueries entre gladiateurs n’est pas éludée, tandis que les banquets sont plutôt édulcorés, omettant clairement les esclaves éphèbes. L’album se situe dans le courant néo-réaliste des séries comme Romeou Vikings, où la réalité historique est documentée, la fiction ne servant que de support à raconter l’histoire. Un bel album, séquencé selon des procédés de cinéma, prélude à une solide série.

Néron, mal aimé par sa vraie mère et confronté au constant spectacle de la cruauté et de la trahison, lui qui était sensible et plutôt poète, va finir mal – comme on sait. Superstitions, trahisons, terreur et violence étaient au menu il y a deux mille ans. Ils reviennent sous Trump, qui se croit désormais béni de Dieu parce qu’une balle l’a seulement frôlé. Dans l’une des premières planches de l’album, le dieu Hermès apparaît à Néron, nu et dans sa gloire, pour lui dire : « Le monde est une scène prête à t’entendre, cela ne tient qu’à toi. Mesure ton ambition à celle des divinités. Ne recule pas devant les possibilités, la crainte, la pusillanimité des hommes. Toi aussi, tu seras un dieu. Si tu le désires vraiment. » Trump, comme lui, n’a plus de limites.

Le sénateur ancien Médecin du Monde Claude Malhuret, dans une philippique célèbre contre Trump, est devenu une star aux États-Unis, devant le silence incompréhensible des Démocrates et de la presse américaine. Il évoque au Sénat le « dictateur doublé d’un traître » Trump, « Washington devenue la cour de Néron, empereur incendiaire », flanqué de son « bouffon sous kétamine » (et ketchup !) Musk. Son discours redonne de l’honneur à notre République, réaffirme les Lumières et dit clairement aux dictateurs d’aller se faire foutre. Ce qui est très réjouissant.

A nous désormais de prendre en main notre ambition de rester libre. La (re)lecture de Murena peut y contribuer, suscitant notamment le débat parmi les jeunes.

BD Dufaux et Delaby, Murena 1 La pourpre et l’or, 1997, Dargaud, 48 planches, €13,95, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Chapelle des Marchands de Turin

Nous visitons ensuite, sur rendez-vous, la chapelle des Marchands au 25 de la via Garibaldi, une congrégation laïque mais pieuse de banquiers et mercanti constituée en 1663. C’est du baroque 17e avec de grands tableaux d’histoire sainte, des statues monumentales en bois peint de six pères de l’église qui ont l’air de marbre mais qui sont de bois (peint). Ainsi qu’un autel tout doré aux putti tout nu réalisé par Juvarra puis par Emanuele Buscaglione, l’architecte de cour de la Maison de Savoie. Il semble que les hommes d’église adoraient les jeunes garçons nus : il y en a partout autour d’eux. De quoi susciter toutes les tentations pour ceux qui s’étaient interdit de femmes. Des reliquaires de saints flanquent l’autel dont le crâne d’un des saints Philippe (il y en a beaucoup !). Ils sont flanqués de putti dorés, à poil comme de bien entendu.

Ce décor de couleurs et de faste est très matériel et je songe que les Italiens semblent n’accéder au sacré que par la somptuosité de la matière. Ils sont loin de l’intellectualisme des pères de l’Eglise ou d’un Pascal, par exemple. Il leur faut de la chair, du marbre, de l’or, de quoi voir et toucher, des peintures de la vie. Au plafond, une fresque de ciel de Stefano Maria Legnani où triomphe le Paradis avec Dieu le Père en majesté, comme distribuant les choses à ses enfants. Sur les murs onze tableaux de même taille mais réalisés par des peintres différents qui mettent en scène la naissance du Bambin et l’adoration des Rois mages. La congrégation célèbre sa fête annuelle le jour de l’Epiphanie, le 6 janvier.

Le douzième tableau est conservé dans la sacristie. C’est le plus vieux tableau peint pour la congrégation par Guglielmo Caccia dit Moncalvo, une Présentation du bébé Jésus aux mages.

Il y a aussi un calendrier « perpétuel » (sur 4000 ans en fait), créé en 1832 par un Italien qui fit Polytechnique à Paris, Giovanni Amedeo Plana. Son secret réside dans des cylindres de mémoire qui tournent, cachés dans le cadre, et que l’on nous montre en le retournant.

a

a

a

a

a

a

a

a

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Palais Madame à Turin

Le palais Madame est ainsi nommé en référence aux deux Mesdames royales que furent Christine de France, descendante d’Henri IV par Gabrielle d’Estrées, et Jeanne de Savoie–Nemours. Le palais est un ancien château-fort en briques rouges du XVe reprenant deux tours polygonales du XIIIe sur les restes de la porte Documana des remparts d’Auguste, dont la façade a été ajoutée en placage par Juvarra en 1721 pour y loger un escalier d’honneur à double révolution.

Ce palais contient le musée municipal d’art ancien. Le rez-de-chaussée est gothique et renaissance, le premier étage baroque et le troisième étage donne une vue sur la ville en plein soleil avec les Alpes enneigées au fond : un décor magnifique.

La chambre de Madame Royale a son plafond décoré d’un Triomphe par Domenico Guidobono et des vertus en stuc dans les coins. Les allégories de l’Autorité, la Bienveillance, la Fidélité et la Charité ornent les panneaux des portes.

La « tour des trésors » recèle le Portrait d’homme d’Antonello da Messina et les Très belles heures de Notre Dame de Jean de Berry, entre autres.

Parmi les œuvres, une délicate branche de corail rouge sculptée d’une Crucifixion, une peinture de la Vie turinoise par Giovanni Michele Graneri de 1752 pleine de détails vivants, un Jugement de Salomon sculpté en ivoire et bois de rose de 1741.

Un Sacrifice d’Isaac, du même et dans les mêmes matériaux est superbe. Le bras du père trop obéissant au Père est retenu par un ange filant depuis le ciel dans un contrapposto osé tandis que l’adolescent destiné au sacrifice est empoigné par son abondante chevelure bouclée et livre sa jeune poitrine finement dessinée. Il y a de l’ardeur et du mouvement dans cette scène cruciale de la foi ancienne.

Un Martyre de sainte Rufina de Julio Cesare Procaccini, en 1625, montre une sainte pâmée qui va être torturée pour avoir refusé de sacrifier aux païenneries de Vénus tandis qu’un ange nu, Eros blond, lui désigne les délices du ciel.

La Généalogie de la Vierge par Gandolfino da Roreto, en 1503, montre des femmes entourées de bambins nus – sauf le bébé Jésus et deux anges qui sont habillés, les hommes autour, dans une architecture de palais.

La Crucifixion de Jean Bapteur en 1440 montre Jésus sur la croix et les deux larrons au-dessus d’une marée de soldats et de civils mêlés. Le Christ est torse nu mais on a laissé aux larrons leur chemise ; Marie se pâme entre les bras du jeune Jean tandis que des femmes du peuple juif viennent badauder avec leurs enfants.

Une scène sculptée en bois du Maître de Sainte-Marie Majeure, peut-être Domenico Merzagora, montre un Christ déposé, mort et comme en lévitation au-dessus du sol, entouré des mères pleureuses Marie, Madeleine et une autre à genoux, et de trois hommes debout, Joseph, Nicodème et Joseph d’Arimatie.

Plus émouvante dans sa simplicité est la Pietà de 1470 d’Antoine de Lonhy, la Mère tenant sur ses genoux le corps nu de son Fils adulte, les deux mains dressée en supplique et le regard perdu sur celui de Jésus, comme s’il allait renaître à la vie (ce qu’il a fini par faire).

Un sculpteur sur bois de 1500 sans nom a réalisé une Madone en trône avec Bambin fort expressive ; l’enfant nu tient un globe d’or tandis que Marie, voilée sur les cheveux, porte un manteau doré.

Parmi les modernes, un étonnant Beethoven jeune, bronze de Giuseppe Grandi, en 1874. Le musicien est encore adolescent, pris de puberté avec le col largement ouvert et les grands yeux inspirés.

Demetrio Cosola a peint en 1893 un paysage de Gressoney-la-Trinité fort réaliste, et si montagnard que l’on s’y croirait.

Cocasserie : un vieux du groupe s’est écroulé en embrassant une Madame en robe de bal parce qu’il n’avait pas vu son support et avait buté dessus. Il est vrai qu’il est peint en noir. Il s’est étalé sur le mannequin de tout son long, comme s’il voulait posséder la femme. Rien de mal mais la gardienne n’a pas pris l’initiative de bouger la robe à terre, elle a appelé une autorité. Des fois que ça morde.

La retraitée thésarde de l’éducation nationale reste benêt. Dans le coin repos du palais Madame, elle « m’offre un café »… avec mon argent. Elle a oublié son porte-monnaie dans sa veste au vestiaire. D’ailleurs sa clé ne rentre pas dans la serrure du casier… jusqu’à ce que je la prenne et que je la tourne : elle fonctionne parfaitement. Drôle de façon de draguer.

Catégories : Italie, Voyages | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Voyage au centre de la terre d’Henry Levin

Un très bon film de la fin des années cinquante pour reprendre le roman de Jules Verne, chroniqué sur ce blog en 2011. Des personnages bien typés dans un décor somptueux. Évidemment, il y a des différences avec le livre : le professeur et son élève sont écossais, pas allemands (difficile après deux guerres mondiales), le descendant meurtrier du comte et la veuve, comme le cane, sont ajoutés pour pimenter l’histoire, et l’Atlantide est introduite fortuitement. Mais pour le reste, le mystère et le merveilleux scientifique demeurent.

Le professeur de géologie à l’université d’Édimbourg Oliver Lindenbrook (James Mason) a été fait chevalier. Ses étudiants le félicitent en lui offrant, outre une aubade, un encrier monté sur massacre de mouflon. Mais Alec McEwan (Pat Boone), son étudiant favori de première année de licence, ami de sa fille, lui offre en plus, avec le reste de la cagnotte récoltée, un morceau de lave négocié chez un antiquaire. Ce cadeau fait plus plaisir à Lindenbrook que le reste. Surtout que la lave, récoltée dans les épandages du Stromboli, est une lave d’Islande. Lindenbrook passe sa soirée à l’étudier pour percer le mystère de son poids, oubliant le dîner qu’il a commandé à sa gouvernante pour ses pairs. En tentant de faire fondre la lave, l’assistant fait exploser le four, ce qui révèle révèle un fil à plomb pris dans la lave, expliquant son poids. Il est gravé au nom d’Arne Saknussem, un célèbre savant islandais disparu pas moins de trois siècles auparavant (fin XVIe). Avec un message indiquant l’entrée du centre de la terre sur le volcan éteint Snæfellsjökull et l’entrée indiquée par le soleil levant passant entre les pics du volcan Scartaris.

Lindenbrook, saisi du démon de la science, part illico à Reykjavík. Alec, son étudiant, le suit, non sans lui avoir demandé la main de sa fille. Il est pauvre, il n’a que 18 ans, doit encore faire deux années de licence, rembourser ses parents – mais il est plein d’enthousiasme. Et que serait la science sans la jeunesse à qui transmettre sa flamme ? Le professeur a écrit à la sommité de la géologie européenne, le professeur suédois Göteborg (Ivan Triesault), mais celui-ci a disparu le lendemain de son message. Il est probablement parti trouver ce fameux centre de la terre tout seul, voulant coiffer Lindenbrook au poteau.

Qu’à cela ne tienne, Lindenbrook et Alec se retrouvent en Islande, où ils explorent les pentes du fameux volcan indiqué par Saknussem. Mais on leur met des bâtons dans les roues, les empêchant d’acheter du matériel d’alpinisme, puis en les assommant pour les enfermer dans une grange à duvet. C’est là que, entendant taper sur une paroi de bois, ils se font connaître du propriétaire, un grand jeune islandais, Hans Bjelke (Peter Ronson), et sa cane à lunettes apprivoisée Gertrud. A leur auberge, Göteborg n’est pas visible. Lindenbrook ruse pour connaître le numéro de sa chambre et s’y rend pour une explication. Ils découvrent tout un matériel prêt pour une expédition : cordes, piolets, lampes électrique à bobine à induction de Ruhmkorff, appareil de respiration, sacs à dos, provisions. Alec, dans la chambre à côté, trouve le professeur suédois mort. Des particules dans sa barbe montrent qu’il a été empoisonné au cyanure. Son épouse Carla (Arlene Dahl), qui survient sur invitation de son mari, est effondrée. Elle accuse Lindenbrook mais, lisant ensuite le Journal de son mari, détecte qu’il n’en est rien. Elle propose alors le matériel au professeur pour son expédition, à condition d’en faire partie.

Récriminations machistes, objections victoriennes (l’histoire se passe en 1880), mais la femme est admise dans l’expédition d’hommes qui comprend déjà Lindenbrook et ses deux jeunes compères, Alec et Hans, avec sa Gertrud. Les voilà donc partis, suspendus à un fil au-dessus du gouffre indiqué par le rayon de soleil levant passant entre les deux pics du Scartaris. C’est la cane qui trouve une galerie qui s’enfonce en pente douce plutôt que le puits à pic et sans fond. Ils s’encordent et s’avancent, éclairés par leurs lampes. Ils trouvent de l’eau en abondance et campent dans les endroits plats, comme des spéléologues.

C’est alors que la veuve entend du bruit, des pas. Lindenbrook se moque du « rat dans le grenier » qu’entendent toutes les femmes qui fantasment de peur, mais deux hommes sont en effet passés au-dessus d’eux. Les ayant suivis, désormais ils les précèdent. Arne Saknussem a laissé trois marques pour indiquer les bonnes galeries, comme gravées sur le fil à plomb. Mais les intrus les masquent pour induire en erreur. C’est encore Gertrud qui retrouve la bonne piste. Dès lors, le paysage change : c’est une grosse boule de pierre qui dévale le corridor où ils fuient (reprise dans Indiana Jones), des gemmes énormes dans les sources d’eau où ils peuvent se laver, une suite de concrétions de sel dans laquelle Alec tombe et se perd, se dépoitraillant puis arrachant ses vêtements comme un gamin de 12 ans, à cause de la chaleur.

Il est retrouvé déshydraté et le torse souillé de sel par l’un des intrus qui n’est autre que le descendant Saknussem, le nouveau comte (Thayer David). Il considère l’endroit comme son royaume, et exige du jeune Alec qu’il lui serve de porteur, puisque le sien a succombé à l’effort. Le jeune homme refuse et le comte le blesse par balle au bras. Le coup de feu et ses échos indique l’endroit où il se trouve et le professeur Lindenbrook, muni d’un étrange gadget qui mesure l’angle du dernier écho, réussit à le rejoindre. Saknussem est jugé, condamné, son arme confisquée, mais personne ne veut l’exécuter ; ils l’emmènent donc avec eux. Une forêt de champignons comestibles offre une alternative au bœuf en boite, mais surtout des troncs pour construire un radeau. C’est en effet une vaste mer intérieure, la légendaire Téthys, qui s’ouvre devant eux. Malgré des dimétrodons préhistoriques égarés depuis près de 300 millions d’années qui survivent ici, ils réussissent à embarquer et à naviguer un moment à la voile. Mais une tempête magnétique qui leur arrache tous leurs instruments métalliques les rejette sur une côte.

Ils échouent épuisés, affamés, quasi nus, pour le plus grand plaisir des deux jeunes de 20 ans à exhiber leur corps devant la femme. Le ventre sur le sable, faisant corps avec la terre, ils récupèrent tandis que Saknussem, jeté plus loin, s’empare de la cane pour la bouffer toute crue, ne laissant que les plumes. Hans est fou de rage et veut étrangler le comte. Seraient-ils redevenus sauvages ? Les autres tentent de l’en empêcher malgré sa force, mais la nature agit pour lui et le double meurtrier comte s’écrase dans un gouffre, sous un empilement de rochers. Les rescapés découvrent, par la brèche ainsi ouverte, une cité engloutie, la fameuse Atlantide avec ses temples écroulés et la vasque d’autel en pierre dure. Le squelette du savant Saknussem gît au pied d’une ruine, mort à cause d’une jambe cassée, son bras indiquant la galerie de sortie. C’est une cheminée volcanique qui aspire l’air vers la surface, sauf qu’elle est obstruée par un gros rocher.

Qu’à cela ne tienne, les savants chez Jules Verne sont tous un peu ingénieurs et Lindenbrook a l’idée d’utiliser la poudre noire contenue dans le havresac de feu Saknussem, pour faire sauter l’obstacle. Ce qui réussit au-delà de toute espérance, malgré un saurien géant qui tente de les croquer in extremis, la vasque de pierre dans laquelle ils ont pris place est éjectée par le volcan Stromboli, entré en éruption, jusque dans la Méditerranée. Ils sont recueillis par des pêcheurs sauf Alec, projeté hors de la vasque, qui atterrit dans un pin, tout nu, au-dessus des bonnes sœurs d’un couvent.

De retour à Édimbourg, le professeur est adulé, mais il ne rapporte rien de l’expédition, ni échantillon, ni note. Il se contente de projeter d’écrire ses mémoires, et sollicite pour cela la veuve Göteborg, dont on pressent qu’ils se sont trouvés et vont convoler en justes noces. De même qu’Alec avec Jenny (Diane Baker), bien que l’énergique garçon, réchappé de tant de périls, se soit cassé la jambe… en tombant des marches de l’église.

DVD Voyage au centre de la terre (Journey to the Center of the Earth), Henry Levin, 1959, avec James Mason, Pat Boone, Arlene Dahl, Diane Baker, Thayer David, Twentieth Century Fox 2013, doublé espagnol, allemand, français, anglais 2h04, €16,89

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Jules Verne | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,