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Robert van Gulik, Le squelette sous cloche

Le juge Ti est un mandarin chinois, juge de district dans la hiérarchie des fonctionnaires de l’empire T’ang. « Ti Jen-tsié » est devenu « Di Renjie » dans la nomenclature anglo-saxonne – donc évidemment internationale. Mais restons francophone : le juge Ti a réellement vécu de 630 à 700 de notre ère, sous nos derniers Mérovingiens, rois fainéants dont le fameux roi Dagobert « qui a mis sa culotte à l’envers ». En Chine, on est plus évolué et la Justice est déjà exercée à la façon de Sherlock Holmes par les juges flanqués de leurs assistants, avec des éléments de médecine légale du Contrôleur des décès. Rendu célèbre par les affaires résolues, Ti est devenu Ministre de la Cour impériale sous l’impératrice Wou, et les lettrés chinois en ont fait leur modèle pour les romans policiers. Robert van Gulik, diplomate néerlandais décédé à 57 ans d’un cancer du fumeur en 1967, parlait le javanais, le malais, le chinois, le japonais, l’anglais – en plus du néerlandais. Sinologue et affecté dans des missions en Asie, il a publié dès 1948 des romans policiers inspirés de la vaste littérature chinoise ancienne, reprenant le juge Ti comme personnage.

En 668, le juge Ti vient d’être nommé dans la petite ville (fictive) de Pou-yang, sur les bords du Grand canal de Chine qui relie Pékin à Hangzhou. Une voie commerciale qui permet la prospérité aux commerçants et des communications faciles aux trafiquants de sel (pour éviter la taxe impériale). Il n’est pas sitôt installé que trois affaires requièrent sa vigilante attention. Le viol suivi de meurtre de la jeune fille d’un boucher, le mystérieux enrichissement depuis deux ans du monastère bouddhiste, et une plainte pour meurtre et harcèlement de la part d’une femme qui cherche la justice depuis vingt ans.

Le juge Ti n’est pas religieux, et il se méfie des « croyances ». En bon confucéen, il est moral et rationnel ; il croit en la logique et en la justice. Fonctionnaire, il obéit à ses supérieurs, mais surtout à la Loi. De façon habile, on le verra. Ti est assisté de ses fidèles, qu’il a connu au fil des années et qui se sont attachés à lui : le sergent Hong Liang, conseiller qu’il connaît depuis l’enfance ; Tao Gan, ancien escroc sauvé par le juge et fin connaisseur des procédés de duperie, y compris le déguisement ; Ma Jong et Tsiao Taï, anciens bandits appelés « chevaliers des vertes forêts » selon la poétique chinoise, experts en boxe et arts martiaux et bons connaisseurs de la faune des bas-fonds. Il n’en faudra pas moins pour démêler les embrouilles et manipulations des uns et des autres.

Les trois affaires ne sont pas liées, mais simultanées, comme c’était le cas quotidien des juges dans l’ancienne Chine, dit l’auteur. Celui-ci se délecte à décrire les coutumes, vêtements, mangeaille et autres traditions d’époque, ce qui rend pittoresque ses enquêtes. Dans le cas de la fille Pureté-de-Jade violée, son petit ami Wang, étudiant candidat aux Examens littéraires, est accusé à tort, les traces d’ongles trouvés sur le cou de la victime nue et la corde de tissu ramenée dans la chambre au deuxième étage le prouvent ; dans le cas du monastère de l’abbé Vertu-Spirituelle, sa richesse vient des dons de femmes qui ne peuvent pas avoir d’enfants, qui viennent y prier la déesse Kouan-yin, déesse de la charité réincarnée 33 fois, et qui repartent souvent enceintes… de plusieurs jeunes moines surgis dans la même nuit malgré la porte scellée ; dans le cas de la femme Lin, à moitié folle, un rouleau de documents rappelle l’histoire de sa famille et les procès successifs intentés à la riche famille rivale, autrefois très amie, qui a réussi à ruiner et à tuer tous ses fils, filles et petit-enfants.

Le juge Ti fera la justice, aidé des sbires du tribunal, des notables de la cité, et des mendiants du cru, aidé aussi de jeunes putes de la campagne vendues par leurs parents à l’âge nubile, nommées Abricot et Jade-Bleu, qu’il aide à s’en sortir puisqu’elles l’aident à confondre les bouddhistes dépravés. Les vrais coupables seront confondus, attrapés et jugés, condamnés à mort selon les supplices prescrits par la loi. Le juge Ti n’hésite pas à lui-même se déguiser pour en savoir plus, et à manier les poings ou l’épée contre les malfrats dans le feu de l’action.

La cloche fait référence au piège que l’un des protagonistes a tendu au juge et à ses assistants dans un temple abandonné qui jouxte sa demeure près du grand canal. Lors d’une fermeture de monastère, on descend la cloche pour éviter qu’elle ne tombe. Sauf que, dans ce cas précis, le juge a découvert un squelette dessous, avant d’y être lui-même enfermé. Il ne devra qu’à son astuce et à l’aide de ses affidés, de s’en sortir et de confondre le puissant marchand fraudeur et criminel qui a voulu sa disparition après avoir intrigué dans les hautes sphères pour qu’il soit muté.

Du beau, du bon, du bonnet noir carré à ailes de soie, insigne des juges. Entre Sherlock Holmes et Agatha Christie, une détection juste qui réhabilite l’intelligence de la Chine. Malgré l’ancienneté de leur parution, il ne faut pas se priver des enquêtes du juge Ti. « L’homme est peu de choses, la justice est tout », résume la calligraphie offerte par le ministère des Cérémonies et des rites au juge pour son succès.

Robert van Gulik, Le squelette sous cloche – Les enquêtes du juge Ti (The Chine Belle Murders), 1958, 10-18 Grands détectives 1993, 322 pages, occasion €1,41, e-book Kindle €10,99

Ce livre est paru en 1969 au Livre de poche sous le titre Le mystère de la cloche.

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La morale, c’est bon pour les riches, dit Alain

Et il n’a pas tort : 116 ans après, les gens n’ont fait aucun progrès. Comment faire la leçon à ceux qui n’ont rien ? L’hygiène – encore faut-il avoir de quoi se laver et se changer. Faire du sport – mais qui va payer les cotisations ? Éviter l’alcool – mais ceux qui boivent (trop) le font pour oublier. La maîtresse d’école maternelle, en 1909, qui commençait sa « leçon de morale » scolaire rougissait à chaque fois en regardant ses petits : celui-là n’avait pas de chaussettes ; cet autre une chemise inlavable car en loques ; ces jumeaux un père qui buvait. Comment leur faire honte devant tous les autres des maux qu’ils subissaient ?

« Une vie de pauvre est serrée par les événements ; je n’y vois ni arbitraire, ni choix, ni délibération », écrit le philosophe. En effet, on ne choisit pas de ne pas se laver – si l’on ne dispose pas de douches, ce pourquoi les boueux en ont revendiqué il y a quelques années. Pour les vêtements, c’est plus facile aujourd’hui car les bacs de recyclage en débordent et les associations en donnent volontiers. Mais ces injonctions imbéciles du Maître fonctionnaire d’État, quelles sont ridicules ! « Mangez cinq fruits et légumes par jour » – quoi une groseille et un melon, plus un chou entier et un navet, et encore une gousse d’ail en prime ? « Buvez, bougez, éliminez ! » – quelle stupidité, puisque c’est ce que chacun fait sans le savoir, du gosier à la selle sans s’en préoccuper. Et cette injonction à tout trier, de la minuscule attache de sachet au grand plastique d’enveloppe – alors que l’on sait pertinemment que rares sont les plastiques recyclables, faute d’y avoir pensé avant.

Quant aux niaiseries savantes des écolos autoproclamés, ils feraient mieux d’aller voir à la ferme, ou chez les ouvriers, ce qui est possible de « faire pour la planète ». Empêcher les biques de Monsieur Bové de chier et de péter à cause du méthane – gaz à effet de serre ? Empêcher les gens de prendre leur voiture pour aller à la pharmacie, ou à l’hôpital – parfois à 30 ou 50 km dans les zones rurales ? Empêcher les artisans qui tirent le diable par le queue de rouler en vieil utilitaire diesel en ville ? Empêcher l’avion pour se rendre de Paris à Nice, alors que le trajet SNCF coûte deux fois plus cher et met deux fois plus de temps de centre-ville à centre-ville ? De qui se moque-t-on ? En revanche, pas un mot sur la guerre de Poutine, ni celle de Netanyahou, qui envoient dans l’atmosphère des centaines de tonnes de gaz à effet de serre, sans parler des particules, ni de la pollution des sols ! La morale de certains connaît un poids mais deux mesures…

« Comment faire ? Ne point prêcher », dit Alain. Ce serait déjà ça. Pas d’injonction abstraite, mais de la pédagogie avec les moyens disponibles. Par exemple, Messieurs et dames députés et députes, commencez par assurer l’importation en lithium AVANT de produire des batteries ; puis encouragez la production des batteries en Europe AVANT d’exiger des voitures électriques ; puis organisez un réseau de bornes de recharges standard aussi fréquentes que les stations-service AVANT de décréter qu’on ne produira ni ne vendra plus de véhicule thermique d’ici dix ans ; enfin faites baisser le coût des voitures « propres » en le mettant au niveau des voitures à essence. Quoi ? Vous avez vu un moteur électrique ? Il n’y a pas grand-chose dedans, cela devrait moins coûter.

Mais non : les cons seront toujours des cons, et les postures médiatiques toujours plus faciles à prendre que les décisions réelles. « Pratiquer soi-même la justice et la bonté », conseille Alain. A la désassemblée nationale, on n’en prend pas le chemin. Ne pas se rengorger d’être bon et bien entre soi, dans le confort d’un bureau, dans une grande ville où tout est assuré sans longs déplacements. « Ne pas flatter, sans le vouloir, ceux qui ont la bonne chance d’être proprement vêtus et d’avoir des parents sobres. »

Gardez vos sermons, moralistes de tous bords. Commencez par vous regarder vous : êtes-vous bien sûrs de tout faire ce qu’il faut, comme il faut ? Sans sectarisme de posture, ni expiation imaginaire ? Prenez-vous votre vie en mains, au lieu de dire aux autres comment le faire ? « Dès que l’on a quelque chose au-delà du nécessaire, et un peu de loisir, dit Alain, c’est alors qu’on peut diriger sa vie, combattre les maux imaginaires. » Ce sont bien souvent les oisifs, bureaucrates, professions à faible temps de travail ou retraités, qui font la leçon – aux autres.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Ers et Dugomier, Les enfants de la résistance – 1 Premières actions

Ils ont 13 ans et les Nazis envahissent la France. Dans leur petit village (fictif) de Pontain L‘Ecluse en Bourgogne, François fils de fermier et Eusèbe fils d’instit vivent leurs derniers jours d’enfance. Ils jouent aux billes quand passent les hordes brunes au pas. Ils ne les regardent pas, les ignorent. Leurs pères sont effondrés de la défaite de l’armée française, mal commandée et mal équipée face à la modernité allemande et à l’enthousiasme de ses jeunes soldats. Ils se réfugient sous l’égide de Pétain, « le vainqueur de la Marne », et son image d’humanité envers les soldats à Verdun.

Mais le maréchal Pétain ne tarde pas à briser son image de Père de la nation en signant l’armistice le 22 juin 1940 dans le wagon même où la reddition allemande avait été actée en 1918, puis en serrant la main du caporal Hitler à Issoire le 24 octobre 1940. Désormais, le populo est édifié. Entre ceux qui pensent que l’ordre nazi vaut mieux que la chienlit parlementaire, et ceux qui pensent que vivre sous le joug des occupants n’est pas une vie libre, le village a vite choisi.

Les enfants en premier, qui ne sont plus des enfants mais presque des adolescents. Avec leurs émotions primaires, leurs sentiments tout frais, ils font honte aux adultes qui se résignent ou réfugient dans l’attente. Une micro-résistance s’organise, au ras du trottoir, avec des tracts imprimés avec une panoplie de petit imprimeur de l’école, sur du papier peint découpé. Lisa, une blonde belge de 13 ans qui ne parle qu’allemand, est recueillie dans l’Exode ; elle est la fille de la bande, qui apprend vite le français. Le trio va faire mouche.

Outre les tracts, l’écluse, dont François connaît le maniement, ayant passé du temps avec le jeune éclusier récemment tué à Dunkerque. Son sabotage ni vu ni connu va retarder les trains de péniches remplies de matériel industriel volé à la France pour rejoindre l’Allemagne. Car les Allemands sont revanchards, mesquins, brutaux. Ils cassent volontairement le monument aux morts de la guerre 14-18 ; ils renversent volontairement dans la rue une femme à bicyclette ; ils font travailler les hommes et même les enfants à la réparation de l’écluse.

La jeunesse républicaine n’est pas en faveur de la vieillesse traditionaliste ; François, Eusèbe et Lisa le prouvent. Leurs sacrifices de résistance les mettent en danger, mais la France ne peut être « partenaire » de l’Allemagne nazie, comme l’ânonne le vieux Pétain. De leurs 13 à leurs 17 ans, les adolescents s’initient à la liberté par leur volonté. Le suspense de l’aventure et de ses risques du scénario Dugomier fait passer le message de ce qui vaut en morale. Une belle série dessinée par Ers que même les adultes sont heureux de lire.

Benoît Ers et Vincent Dugomier, Les enfants de la résistance – 1 Premières actions, 2015, Lombard 2022, 48 planches + 8 pages dossier, €12,95, e-book Kindle €5,99

Les Enfants de la Résistance – Tome 2 – Premières répressions

Les Enfants de la Résistance – Tome 3 – Les Deux géants

Les Enfants de la Résistance – Tome 4 – L’Escalade

Les Enfants de la Résistance – Tome 5 – Le Pays divisé

Les Enfants de la Résistance – Tome 6 – Désobéir !

Les Enfants de la Résistance – Tome 7 – Tombés du ciel

Les Enfants de la Résistance – Tome 8 – Combattre ou mourir

Les Enfants de la Résistance – Tome 9 – Les Jours heureux

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Michel Weyland, Aria – Intégrale 1

Une BD de 1982 glorifiant les filles ; pour leur dire qu’elles sont « good as you » comme on le dit des mecs un peu diminués. Musclée, dynamique, avisée, la chevelure blonde flamboyante, voici Aria la femme. Son nom vient d’une musique pour voix seule, ou d’une formule magique chantée pour invoquer des pouvoirs surnaturels. Vive les filles ! Vous êtes aussi puissantes que les gars. A noter quand même qu’un sens vieilli d’aria est celui de tracas et de soucis…

Bon, les albums recueillis ici ne manquent pas de beaux gars, musclés, flamboyants très souvent torse nu. Ils sont en général vantards et peu avisés, parfois avides de pouvoir et portés à la force, mais il y a quelques exceptions. On peut garder les petits, ils feront de beaux mâles s’ils sont bien éduqués, comme Djaïr dans le premier album, ou le garçonnet bien bâti au ballon dans le dernier. Les fillettes sont dotés de « pouvoirs », comme Arcana, et pas réduites au rôle de pleureuses effrayées, ni de joueuses à la poupée. Les femmes mûres peuvent être méchantes, comme Vulga la sorcière, mais notez qu’elle est l’unique femelle de la horde magicienne qui agite ses spectres devant l’armée de Vinken.

Guerrière qui se déguise sous un casque pour entraîner une armée – ce que le « roi » n’a pas su faire, amolli par le pouvoir et les défaites, elle veut rester libre, comme une Rahan femme, mais dans un univers médiéval plus que préhistorique. Elle rencontre le fantastique sous la forme de lieux maléfiques ou merveilleux, en général créés à partir de passions mauvaises comme la vengeance ou le crime. Elle fait tout sauter, en héroïne à qui rien ne résiste.

C’est beau, optimiste, moral, clairement dessiné, lumineux. On s’y laisse prendre.

Depuis, l’imaginaire a créé la femme au bouclier, guerrière scandinave qui ne cède en rien aux hommes. Le personnage de Lagertha, épouse de Ragnar et mère de Björn, amante et guerrière, chef de clan dans l’excellente série Vikings le montre bien.

Une belle BD des temps déjà anciens en 40 albums qui plaisent bien jusqu’au Covid ; depuis, moins. Ici le volume 1 d’une intégrale.

Michel Weyland, Aria – Intégrale 1 : La fugue d’Aria, La montagne aux sorciers, La Septième Porte, Les chevaliers d’Aquarius, 2025, Dupuis, 192 pages, €29,00, e-book Kindle €9,99

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Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace

Un roman policier historique qui se passe à Londres en 1936, à la veille du grand incendie du Crystal Palace, ce grand hall d’exposition de 563 m de long en fonte et verre plat, construit pour l’Exposition universelle de 1851. L’intrigue commence par la visite d’une jeune femme chlorotique, Anne Grey, qui vient solliciter un duo de détectives pour retrouver son fiancé Frédéric, disparu depuis plusieurs jours. Ce duo est celui d’Andrew Singleton et de James Trelawney, garçons célibataires dans la trentaine, qui vivent en colocation chez une logeuse qui s’occupe du ménage et des repas. L’auteur s’est manifestement inspiré de Sherlock Holmes et de son compère Watson pour camper un Singleton cérébral et nul aux armes, flanqué d’un Trelawney athlétique et coureur de jupons. Mais les deux compères sont plus légers que les créatures de sir Arthur Conan Doyle.

Il n’empêche. L’exercice d’admiration de Bourland envers Conan Doyle ne s’arrête pas là. Il reprend en effet Le monde perdu, cette expédition de 1912 sur le haut plateau du Roraïma au Venezuela, où les savants découvrent des créatures préhistoriques conservées dans leur jus jusqu’à nos jours. Qu’à cela ne tienne, il faut que cela se passe à Londres en 1936. En effet, ledit Frédéric a été atterré, selon sa fiancée, par la lecture d’un entrefilet de journal sur la rencontre brutale d’un taxi avec un fauve qu’il croit échappé d’un zoo. Maigre indice, mais à creuser.

Le pigiste retrouvé, un Tintin en culotte de golf de 18 ans, a bien rencontré le chauffeur de taxi dans le bar où il a ses habitudes. Il a heurté l’animal, tombé du pont au-dessus, a vérifié qu’il était bien mort, et est allé téléphoner à la police. A son retour, la bête avait disparu, et une camionnette Morris Crowley a démarré en trombe. Il n’en sait pas plus. Non, il n’a pas rêvé, non il n’était pas saoul. Les détectives vont le voir, il confirme. Dès lors, énigme : sa description précise correspond à un tigre à dents de sabre, espèce disparue depuis 20 000 ans. Consulté, le Pr Rufus Winwood, zoologue du Museum d’histoire naturelle, avoue collecter des preuves d’animaux censés avoir disparu, mais attestés ici ou là sur la planète, à commencer par le « monstre » du Loch Ness. Mais c’est une impasse.

Jusqu’à ce qu’un autre article fasse état d’un « grand singe » aperçu dans Londres, près des voies de chemin de fer de la Southern Railway, qui relie le Crystal Palace à London Bridge. Il faut y aller voir. Trelawney doit écourter un rendez-vous galant dans un restau chic pour retrouver Singleton, aventuré dans les ruelles mal famées de l’East End. Un grognement, c’est la bête. Nue et velue, elle attaque. Trelawney, malgré sa force, est étranglé… jusqu’à ce que Singleton, tétanisé, trouve l’énergie enfin de tirer une balle avec le pistolet de son ami, tombé à terre. La bête est morte, vite l’emporter, la montrer au professeur.

Lequel déclare, enthousiaste, qu’il s’agit d’un Pithécanthrope Erectus (aujourd’hui on dit Homo Erectus), découvert par Eugène Dubois à Java en 1894. Mais en plein Londres, en plein XXe siècle ! En enquêtant au domicile de Frédéric, toujours pas reparu, un fragment de page de revue brûlé fait émerger alors une théorie farfelue et fantastique, mais bien dans l’imaginaire fin XIXe, celui de Jules Verne et d’Arthur Conan Doyle : la régression possible des êtres vivants à leur forme archaïque…

Singleton et Trelawney ne vont pas retrouver Frédéric, ni d’autres disparus, pas plus que le chat de la maison. Mais il vont mettre au jour le mécanisme d’une implacable vengeance qui utilise la science marginale pour un but dévoyé : la vengeance. Jusqu’à l’apparition du diable ! Un ptérodactyle d’il y a 150 millions d’années, haut d’1m50, au bec pointu muni de 90 dents, aux ailes membraneuses et aux griffes acérées – tout à fait la description des paranoïaques chrétiens médiévaux, reprise dans les films d’horreur yankees.

Il y a de l’action, un déroulement progressif de l’enquête, un thème original. Les personnages sont un peu falots, surtout si l’on a lu les aventures de Sherlock Holmes, mais avec une intrigue tirant plus sur le fantastique. Un bon roman de détective.

Fabrice Bourland, Le diable du Crystal Palace, 2010, 10-18 Grands détectives, 276 pages, €4,67, e-book Kindle €11,99

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Nevil Shute, Le dernier rivage

Un roman de fiction… toujours actuel. Car la Technique a saisi les hommes et les domine. Elle peut conduire, entre les mains de cerveaux faibles aux egos surdimensionnés (suivez mon regard…) à l’Apocalypse. Et c’est bien ce qui arriva. L’auteur, ingénieur aéronautique, pilote et écrivain, décédé à 60 ans d’un AVC en 1960 à Melbourne en Australie, anticipe la guerre mondiale possible – dont la menace culminera en 1962 lors de la crise des missiles soviétiques de Cuba.

Nevil Shute imagine, juste après la mort de Staline, un petit pays encouragé à posséder la Bombe et à qui ont été vendus par les communistes des bombardiers lourds – pour « se défendre contre le capitalisme ». Le dictateur totalitaire ultra-stalinien Enver Hodja était capable de tout – donc de provoquer l’Occident en bombardant New York. S’ensuit une guerre entre URSS et Chine pour que Moscou obtienne Shanghai, port en eaux libres, avec riposte maoïste, et une riposte américaine sur le bloc de l’Est. En bref, plus de 4000 bombes H « au cobalt » sont lancées. La bombe au cobalt était une arme nucléaire « sale », conçue exprès pour produire des retombées radioactives destinées à contaminer de vastes zones durant une centaine d’années. Dès lors, tout l’hémisphère nord est irradié, toute vie éradiquée. Ne restent que quelques pays de l’hémisphère sud épargnés, de l’Australie à l’Afrique du sud.

Mais pour peu de temps… Car le régime des vents pousse les poussières radioactives inexorablement vers l’hémisphère sud. C’est une question de mois, de semaines, de jours, avant que l’irradiation ne s’accomplisse, que les vivants aient des nausées, des diarrhées, des arrêts cardiaques. C’est cette chronique d’une mort annoncée qui fait l’intrigue de ce roman d’anticipation.

Il est poignant, car saisi au ras des gens, dans leur petite vie tranquille qui ne demande rien à personne, tout comme l’auteur s’est exilé en Australie pour vivre dans une ferme dès 1950. Le lieutenant de vaisseau australien Peter Holmes est convoqué par son amiral pour servir d’officier de liaison avec Dwight Towers, commandant le sous-marin nucléaire des États-Unis Scorpion, réfugié dans ses eaux après la disparition de son pays. Leur mission : effectuer un long périple vers le nord pour observer les côtes et repérer d’éventuels survivants à l’apocalypse. Un signal radio erratique a été capté près de Seattle.

La mission ne fait que confirmer ce que tout le monde pressent, après les arrêts successifs de toutes les émissions radios des pays non directement touchés par les bombes : plus aucun vivant, des rues vides, des maisons intactes, des lumières encore allumées parfois, des techniques automatiques qui poursuivent leur programme sans aucun humain.

De retour, le sous-marin est désarmé, son commandant va le couler au large, selon la procédure. Plus d’essence, l’Australie n’a pas de pétrole exploité dans les années cinquante ; les gens circulent à cheval, en charrette ou en trains et trams mus à l’électricité provenant des centrales à charbon, car l’Australie a beaucoup de charbon. La vie n’est paisible que dans les fermes, où l’élevage fournit le lait et la viande, tandis que le potager et le verger donnent légumes et fruits. L’argent ne sert plus à rien : dans un mois ou deux nous serons tous morts.

Curieusement, ce n’est pas l’explosion des pulsions qui vient à l’esprit de l’auteur. A la fin des années cinquante, la morale et la religion étaient encore prégnantes et disciplinait les comportements. Ce ne serait vraisemblablement plus le cas aujourd’hui, où pillages, casses, viols et meurtres seraient monnaie courante. A l’époque, pas d’orgies ni de casseurs, seulement des soûlards et des filles qui se donnent pour connaître « ça » avant la fin, faute de réaliser leur rêve social du couple avec enfants. Les solitaires vivent leur passion, comme Osborne le scientifique, qui a acheté une Ferrari rouge et ose s’inscrire à une course automobile. Ou Moïra, jeune fille qui boit des double-brandys pour oublier et tente de séduire au moins pour quelques semaines Dwight Towers. Ou ledit Towers, le commandant qui exécute les ordres et les procédures à la lettre, sa seule dignité après avoir tout perdu, dont son épouse et ses deux enfants aux États-Unis – pour qui il achète, de façon dérisoire, des « cadeaux ». Quant aux couples, ils intensifient de façon névrotique leur vie de couple centrée sur le bébé, la maison, l’aménagement du jardin (déraciner deux arbres pour planter des légumes, acheter un banc pour la saison prochaine). Pour rien.

Pour oublier qu’ils vont mourir, que c’est écrit, que c’est proche. Qu’il va falloir tuer le bébé Jennifer pour qu’elle ne reste pas toute seule au cas où les parents mourraient avant elle. Poignante décision, que refuse Mary la mère, de tout son corps, de tout son cœur, de toute son âme. Mais c’est ainsi, inutile de faire la sotte et de croire que tout cela ne pourra jamais arriver, cela arrive, et très vite. Des pilules de suicides sont d’ailleurs distribuées gratuitement dans toutes les pharmacies pour abréger les derniers instants, très douloureux et sans plus aucun organisme de soins.

Comment conserver un sens à l’existence lorsque le monde s’écroule et que la mort vient ? Les réponses, dit l’auteur sans en avoir l’air, simplement en décrivant la vie des gens, sont dans l’amour, la famille, l’amitié, le métier, la quête de soi. Rester digne, faire bien son boulot, vivre sa vie jusqu’au bout en restant debout.

Un beau film de Stanley Kramer a été tiré de ce roman en 1959, mais il suscite moins la réflexion. Comme toujours, le livre permet le recul de l’écrit, sans l’émotion des images qui inhibe la pensée. Mais on peut lire et voir, c’est complémentaire.

Nevil Shute, Le dernier rivage (On the Beach), 1957, Livre de poche 1970, 382 pages, occasion rare €25,00

DVD Le Dernier Rivage (On the Beach), Stanley Kramer, 1959, avec Anthony Perkins, Ava Gardner, Donna Anderson, Fred Astaire, Gregory Peck, MGM United Artists 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien 2h09, €11,98, Blu-ray €11,40

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Complot de famille d’Alfred Hitchcock

Pour son 52ème et dernier film, Alfred Hitchcock fait interagir deux couples opposés et dissemblables. Le premier est celui de branquignols, une « voyante » tête à claques et son benêt de chauffeur de taxi qu’on dirait échappé d’un collège – et le second celui d’escrocs sans scrupules qui préparent, enlèvent et demandent une rançon en diamants pour de grands personnages. Comment vont-ils se télescoper ? Parce qu’une vieille dame de 78 ans, au bord du néant, a des remords d’avoir jadis forcé sa sœur à abandonner son enfant illégitime pour préserver la réputation de la famille.

Tout commence par le grand guignol de Madame Blanche (Barbara Harris), voyante extra-lucide, qui monte dans les aigus lorsqu’elle évoque la sœur disparue de Miss Rainbird (Cathleen Nesbitt, 88 ans) : « Hoo ! Hoo ! Hou ! Hou ! Hou ! » Qui donc, sinon une vieille bique travaillée de tourments, croirait à ces simagrées ? Mais la Blanche en rajoute, prenant une voix de rogomme pour évoquer « Harry » – et soutirer des renseignements inconscients à la Rainbird. Elle a fait enquêter George, son compagnon chauffeur de taxi et détective d’occasion (Bruce Dern), pour obtenir quelques informations auprès des relations de la trop riche vieille fille qui se repent et veut reconnaître son neveu afin de lui léguer sa fortune. C’est qu’il y a à la clé pour Blanche un beau gros chèque (the one big beautiful comme dirait Trompe en vulgaire yankee) : pas moins de 10 000 $ pour toute information venue de l’au-delà. Il s’agit de retrouver le fils bâtard, donné jadis à un couple qui ne pouvait avoir d’enfants via le chauffeur de la famille. La bique se souvient, maintenant que l’au-delà la sollicite : c’étaient les Shoebridge, et leur maison a brûlé lors d’un incendie, ils sont morts mais le corps du garçon, 17 ans alors, n’avait pas été retrouvé.

George enquête au cimetière. Il y a justement deux pierres, l’une avec le couple Shoebridge, l’autre avec Edward Shoebridge seul. Avec la même date de décès, 1950. Sauf que la plaque d’Edward est manifestement plus neuve que celle de ses parents adoptifs. Le graveur de pierres tombales retrouve la facture, elle date de 1964 et a été payée en liquide par un certain Jo (Joseph) Maloney (Ed Lauter). George enquête dans l’annuaire et trouve un garagiste à dépanneuse, comme décrit par le graveur. Mais le type se méfie des questions trop précises de « l’avocat » à la pipe à la tignasse en bataille et le corps dégingandé d’un étudiant attardé. Il a de quoi de faire du mouron : c’est lui qui a mis le feu à la maison Shoebridge !

Mais avec la complicité de son âme damnée de bâtard, Edward, qui a voulu se débarrasser des vieux pour être enfin libre d’épancher ses mauvais instincts. Il a changé de nom et se fait appeler désormais Arthur Adamson – fils d’Adam, autrement dit de lui-même – (William Devane) ; il est devenu joaillier et diamantaire, avec un commerce dans une rue chic. Il adore ce qui brille et entraîne sa compagne Fran (Karen Black) dans ses mauvais coups, préparés avec un soin maniaque : planque cachée dans la cave derrière un mur de briques dont l’une recèle la serrure, enlèvement rapide sous déguisements à l’aide d’une seringue qui injecte un soporifique et d’une voiture noire disposée tout près, demande de rançon et procédure sophistiquée pour être intraçable, planque des diamants (bien en évidence comme chez Edgar Poe) avant la revente retaillée sous forme de petites pierres plus facilement écoulées.

Fran va chercher la rançon sous la forme d’une grande blonde avec des bottes noires (allusion au film français d’Yves Robert sorti en 1972, avec un Pierre Richard qui ressemble à George, Le grand blond avec une chaussure noire). Mais tout est faux : la femme aux yeux rapprochés tels qu’on dirait qu’ils louchent, est brune et ne porte pas de talons. Si elle aime l’adrénaline du suspense, elle déteste qu’on tue, contrairement à Arthur/Edward qui a jusque-là laissé faire son ami d’enfance Maloney.

George et Blanche recherchent Edward Shoebridge reconverti en Arthur Adamson pour lui annoncer une bonne nouvelle : l’héritage Rainbird. Arthur et Fran veulent à tout pris éviter les détectives amateurs pour ne pas être sous le feu des projecteurs et rattrapés par leurs enlèvements. Deux couples opposés, deux situations incompatibles, voilà du beau cinéma. Tout ce qui est trop préparé échoue. La tentative de meurtre de George et Blanche en sabotant les freins de leur Ford sur une route de montagne – Maloney se fait prendre à son propre piège et quitte la route pour finir grillé en contrebas. La tentative de meurtre de Blanche après qu’elle ait découvert l’adresse d’Adamson, se soit plantée comme une gourde devant le garage du couple, ait découvert l’évêque enlevé dans l’auto, et se soit fait piquer et planquer – mais elle a laissé un renseignement au portier d’hôtel pour le taxi de George et un mot sur la porte d’Adamson que trouve son compagnon, ce qui lui permet de pénétrer dans la maison par un soupirail de cave. Là, il entend les Adamson rentrer et évoquer Blanche, que lui veut tuer en simulant un suicide par le tuyau d’échappement de sa propre voiture.

Blanche joue l’inconsciente mais a bien capté les conversations. Profitant que le couple entre dans la planque pour la porter inconsciente dans la voiture, elle s’enfuit avec grands bruits d’au-delà et les enferme. Puis elle joue la transe devant son compagnon béat pour « trouver » le diamant caché en évidence – avec un clin d’œil au spectateur à la fin, tandis que George appelle triomphalement la police pour la bonne nouvelle – et Miss Rainbird pour la mauvaise.

Une bonne intrigue habilement menée, de l’action et de l’humour, des personnages bien typés, tout cela fait le succès du film que l’on peut voir et revoir. C’est moins le dénouement qui compte que la progression de l’histoire et les relations entre les protagonistes. Pour ma part, je l’ai déjà vu quatre fois au fil des années, avec autant de plaisir.

DVD Complot de famille (Family Plot), Alfred Hitchcock, 1976, avec Barbara Harris, Bruce Dern, Ed Lauter, Karen Black, William Devane, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé anglais, français, 1h55, €6,55, Blu-ray €7,00

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Les dieux grecs sont pour la vie

La pensée grecque antique est profonde et peu connue ; moins pratique que la romaine, mais plus aboutie en réflexion. Reynal Sorel, docteur en philosophie de Paris IV, l’étudie en détail dans son Dictionnaire du paganisme grec, paru en 2015, dont je vais chroniquer à mesure certains articles. Aujourd’hui : Abandon des dieux.

Ainsi, « les dieux » grecs sont une essence supérieure d’êtres, pas de ceux avec qui l’on communie. S’ils sont immortels, ils se méfient de la mort, qui n’est pas leur destin. Ils s’éloignent donc des humains devenus cadavres, même s’ils ont lié amitié avec les mortels durant leur vie, comme Apollon abandonne Admeste et Hector, ou Artémis son bien-aimé Hippolyte. De même, les dieux abandonnent l’homme décrépit : c’est son destin, pas le leur. A chacun sa destinée : les uns doivent être malheureux, les autres heureux.

Donc les dieux ne sont pas des hommes ; ils ne sont pas compatissants parce que ce n’est pas leur rôle. Ils restent impassibles à la destinée des mortels.

En revanche, ils célèbrent comme les humains la vie jaillissante, la jeunesse, l’action, la lumière. Ils élèvent au rang de héros – de demi-dieux – les humains qui poussent leur destinée au maximum de ses possibles. La vie est inaltérable, et seuls les dieux en jouissent pour l’éternité. Ils donnent l’exemple aux humains de ce qu’est un être supérieur. Ils ne sont pas « meilleurs » que les hommes, ils connaissent la colère, le désir, la jalousie, la vengeance – mais ils restent ancré dans la vie et pour la vie.

Bien loin du dieu chrétien représenté agonisant sur une croix, le corps souffrant, tout son message appelant à l’au-delà. Pour les Grecs, il ne s’agit pas de délaisser la vie ici-bas – au contraire, elle est la seule que l’on aura jamais. Ni réincarnation, ni banquet éternel auprès d’un Père, ni fusion dans un Tout éternel : la vie est unique et éphémère. C’est ainsi.

Ce pourquoi on ne célèbre pas la mort, comme les chrétiens le font, avec leur faste et leur austère mépris de cette vie-ci. La mort vient, à son heure, comme elle doit. Antigone n’attend rien des dieux et obéit à sa morale transcendante, à laquelle les dieux mêmes sont soumis : la norme, le destin, ce qui doit être accompli.

Seuls les humains meurent – seuls. Aucun dieu pour les consoler, il n’en est pas besoin. Quiconque naît se condamne à mourir, c’est la loi universelle. Le seul paradis est le souvenir qu’on laisse : vivant avec les enfants, moral par son exemple plus ou moins imparfait, spirituel par ses écrits. Ce pourquoi vivre est si important, célébrer la santé, la vigueur, l’enthousiasme.

Une belle leçon de paganisme.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Caroline Roe, Consolation pour un pécheur

Caroline Roe, née Medora Sale, est spécialiste d’histoire médiévale européenne, PhD de l’Université de Toronto. Elle a écrit depuis le Canada des histoires de détective, et est décédée en 2021 à 78 ans. Son principal héros est juif, Isaac de Gérone, le médecin aveugle de l’évêque de la ville Berenguer de Cruïlles (des personnages qui ont vraiment existé). Il est aidé de sa femme Judith, maîtresse de la maison dans le Call (le ghetto de l’époque), de sa fille Raquel, femme médecine amoureuse du jeune gantier juif Daniel, et d’un apprenti musulman berbère de 13 ans, Yusuf, qui a vu ses parents massacrés. Le gamin débrouillard, un temps mendiant en loques, est devenu pupille du roi Pedro IV d’Aragon. Ce melting de potes fait l’originalité de ces romans historiques.

En mai 1354, un curieux colporteur propose de façon confidentielle à plusieurs riches marchands de la ville un objet sacré contre une forte somme en or. Il ne s’agirait pas moins que du Graal, cette coupe où, selon la légende, soit le Christ aurait bu lors du dernier repas avec ses disciples (la Cène), soit aurait recueilli le sang coulant de ses plaies sur la croix. Caroline Roe choisit la première interprétation, celle de Robert de Boron au début du XIIIe siècle, contre la seconde, issue de Chrétien de Troyes au siècle précédent. Quoi qu’il en soit, c’est une mauvaise coupe cabossée en argent, volée dans une armoire d’église. Mais la crédulité des croyants est grande et la bêtise du peuple infinie. Les premiers se battent pour l’avoir (deux meurtres), et le second fait enfler rumeurs et ragots au point d’attiser la guerre civile entre classes, la guerre entre religions, et la guerre des passions personnelles. L’évêque, en charge des âmes de la cité, s’en inquiète. Le juif Isaac aussi, car il sait combien la haine a besoin de boucs émissaires commodes – donc non-chrétiens – pour s’évacuer.

Le thème du Graal est porteur, l’analyse des crédulités fine, le développement de la bêtise des « réseaux sociaux » d’époque (servantes, commerçants, marché, soldats, moines…) bien décrit, les personnages (nombreux, mais on s’y fait) attachants. L’idéalisme d’une autrice peut-être elle-même juive sur le « si tout le monde se donnait la main » touchant. Pourquoi cela ne prend-t-il pas vraiment ? Parce que l’intrigue est mal menée sur la fin.

Tout commence bien, avec du mystère sur l’objet, les secrets de certains personnages, un doute sur la politique de l’évêque et les manœuvres de ceux qui se verraient bien lui succéder. La présentation des caractères est séduisante, surtout ce gamin musulman apprenti d’un Juif et pupille d’un chrétien, qui semble rassembler en lui tout l’espoir d’une synthèse fructueuse des cultures (la science arabe, la sagesse morale juive, l’action de la noblesse chrétienne). Mais tout se perd en route par un final inabouti, mal ficelé, où le lecteur ne sait plus s’il y a piège, et de qui, ni pourquoi ce rendez-vous incongru hors les murs, potentiellement dangereux, dans lequel chacun va se fourrer volontairement.

Et « malheureusement », tout est bien qui finit trop bien, comme un roman d’aventure pour jeune garçon. Comme si la nature des choses n’était pas cruelle et le fil du hasard tranchant. L’histoire comme prétexte au roman policier, bravo ; mais l’intrigue trop faible par rapport aux personnages et au thème, c’est dommage. Il se dit que ce roman-là est « le meilleur et le plus abouti » de l’autrice.

Caroline Roe, Consolation pour un pécheur (Solace for a Sinner), 2000, 10-18 2002, 309 pages, occasion 2,33

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Aider à vivre au lieu de pleurer, conseille Alain

Par un beau jour d’octobre, il y a déjà 116 ans, le philosophe Alain méditait sur la vie et sur la morale. « Si j’avais, par aventure, à écrire un traité de morale, je mettrai la bonne humeur au premier rang des devoirs », écrit-il. C’est la religion qui a déformé les humains en prônant « que la tristesse est grande et belle » et qu’il faut méditer sur la mort avant même que la vie ne finisse. Foutaises !

Faire craindre la mort, c’est imposer son pouvoir sur les vivants. En se posant comme intermédiaires indispensables (sous peine d’excommunication) entre les humains et leur dieu hypothétique, les clercs de quelque religion qu’ils soient sectateurs, maîtrisent les âmes. Leur pouvoir est d’interpréter Dieu pour les esprits, de dire ce qu’il faut faire aux corps. Pour cela, faire peur est encore la meilleure manière. La mort est la hantise par excellence des êtres vivants car, quels que soient les naïfs qui « croient » que certains en sont revenus, nul ne retrouve la vie une fois qu’elle l’a quitté.

Ce qui importe est de vivre, et de bien vivre, pas de se lamenter sur ce qui sera (inévitable), ni sur les flétrissures que le temps apportera. A 10 ans, après avoir visité La Trappe et ses cadavres exposés une semaine pour l’édification des autres moines, le jeune Alain conclut : « Tout mon être se révoltait contre ces moines pleurards. Et je me délivrais de leur religion comme d’une maladie. »

Même si la déchristianisation a avancé, grâce à Nietzsche, Marx, Freud, et quelques autres déconstructeurs (au grand dam des néo-conservateurs qui voient ce pouvoir puissant sur les âmes leur échapper…), l’empreinte religieuse subsiste. « Nous geignions trop aisément et pour de trop petites causes, » dit Alain. Avec raison : il suffit d’entendre le chœur des pleureuses dès qu’une réforme se profile dans l’État, le chœur syndical dès que l’on touche aux « zacquis » comme on disait sous le règne de Dieu (1981-1995), le chœur des grands malheurs que sont les petits bobos des mémères entre elles – et des vieux sans distinction en Ehpad. Ou encore les « hommages » hypocrites prononcés dès qu’une personnalité meurt – comme si sa vie somme toute moyenne était un exemple édifiant pour les enfants des écoles. « L’orateur est comme brisé, et les mots sont pris dans sa gorge », raille Alain. Rien d’un sage, tout d’un acteur, ce pleurard de circonstance.

« Ce n’est donc point un consolateur qui parle. Ce n’est donc point un guide pour la vie. Ce n’est qu’un acteur tragique ; un maître de tristesse et de mort. » Pourquoi donner aux survivants « le spectacle de passions déprimantes » ? Il faut, bien à l’inverse, se faire un « devoir alors que de me montrer homme et de serrer fortement la vie ; et de réunir ma volonté et ma vie contre le malheur, comme un guerrier qui fait face à l’ennemi ; et de parler des morts avec amitié et joie, autant que je le pourrai ».

Le malheur est contagieux, autant ne pas le répandre. Ni les déclamations tragiques ne valent – elles exposent l’hypocrisie sociale -, ni même les petits maux de la vie, « car tout se tient », dit Alain. « Ne point les raconter, les étaler et les grossir. » C’est se complaire dans le malheur au lieu d’y résister, s’y vautrer au lieu de s’en sortir, se faire une gloire du statut de « victime » – alors qu’il s’agit de lâcheté, de préférer passivement se faire plaindre plutôt que de réagir, de prétexter d’emprise au lieu d’éprouver sa vitalité par son courage.

« Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est joie. L’amour est joie. » Ainsi parlait Alain. Et je crois qu’il a raison en étant de raison.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes

Le nationalisme apparaît trop souvent comme un archaïsme vilipendé et méprisé tant par les humanistes des Lumières, que par les romantiques hugoliens de la « République universelle », et que par l’internationalisme communiste. Hélas ! Il résiste, comme toute réalité ancrée dans les profondeurs de l’humain. L’auteur, docteur en sciences politique de l’Inalco et chercheur post-doc à l’université d’Oslo sur les idées politiques en Russie a enseigné à Sorbonne-Université ainsi qu’à l’Inalco et mené des recherches au CESPRA de l’EHESS. Préfacé par Stéphane Audouin-Rouzeau, historien de la Grande guerre de 14-18 et frère de Fred Vargas, écrivaine de romans policiers, Jules Sergei Fediunin commence par une longue introduction sur ce qu’est « le nationalisme », avant de plonger dans les différentes sectes russes.

Ce nationalisme est idéologiquement bicéphale, comme l’aigle des armoiries tsaristes : un courant stato-impérial voulant dominer des ethnies diverses autour d’un pouvoir centralisé à Moscou considéré comme Etat-civilisation ; un courant ethnocratique porté à valorisé la seule nation russe blanche pour former un État national. Mais cette division masque tout un « écosystème d’acteurs » dans la Russie d’aujourd’hui. Poutine, dirigeant suprême qui se veut dans la lignée de Staline, a louvoyé entre ces courants pour se servir. Il est sans idéologie, en pragmatique exécutant des services de force ; il utilise les idées comme moteur et justificatif de ce qu’il veut : la guerre.

Car Poutine a toujours aimé la guerre, depuis celle de Tchétchénie, ouverte dès ses premiers mois au pouvoir comme nouveau président, étendue ensuite à la Géorgie, à la Crimée, au Donbass, au soutien du régime syrien, jusqu’à cette acmé de l’agression de l’Ukraine en 2022. Sauf que ce « nationalisme de guerre » a son revers : la critique d’un pouvoir trop mou. Evgueni Prigojine s’est mutiné pour cette raison, faisant trembler Poutine. En bon dictateur, il l’a éliminé et réprimé le « nationalisme Z ». Car point trop n’en faut, conserver le pouvoir (et le fric qui va avec) est à ce prix. On a bien vu combien l’armée russe était faible, masquée sous le nombre et l’immensité du territoire.

Mais Poutine a récupéré ce nationalisme pour créer son objet-vaudou : « l’Occident collectif », ennemi héréditaire de la Russie depuis les origines, impérialisme que le « Sud global » doit combattre, l’État-civilisation russe en tête. Si le soutien à la guerre semble minoritaire en Russie (10 à 15 % selon des sondages indépendants début 2024, selon l’auteur), la propagande est intégrée et la méfiance envers « l’Occident » bien installée. Elle agit sur un terreau fertilisé par plus d’un demi-siècle de communisme soupçonneux, qui accusait « la CIA » dès qu’un événement négatif survenait dans feue l’URSS. Nationalisme russe transformé par l’entrée en guerre de 1914 qui a « brutalisé » la société par la banalisation des pratiques radicales des violences de masse contre « l’ennemi étranger », et par l’imaginaire d’une « nation unie et assiégée ». Le « national-étatisme » poutinien enrôle la société civile comme Hitler l’a fait, dès l’enfance, encourageant la xénophobie tout en éradiquant par la prison, le camp ou l’exécution, tout opposant. Car le concept de « guerre totale » de Ludendorff, chef d’état-major des armées allemandes pendant la Première Guerre mondiale, et associé de Hitler avant son arrivée au pouvoir, suppose une implication de la société entière et pas seulement des militaires. La guerre est vécue comme « une crise existentielle collective » et tous les moyens disponibles doivent servir la cause pour conduire à la victoire.

Trois partie, après un introduction substantielle : 1/ Idées et acteurs du « nouveau » nationalisme russe ; 2/ Les nationalismes non et para-étatiques à l’épreuve de la guerre ; 3/ Du nationalisme officiel poutinien.

Passons sur les origines, sur l’opposition du temps de Gorbatchev entre les libéraux plutôt démocrates et les national-communistes plutôt autoritaires, pour en arriver aux années récentes. « Pour les nationalistes orthodoxes comme l’historienne Natalia Narotchnitskaïa(née en 1948), l’empire est d’abord un principe spirituel, associé sur le plan historique à Byzance, avec son principe du césaropapisme. Selon elle, ‘la Russie ne peut être qu’un empire’ car il n’y a aucune contradiction entre le principe national russe fondé sur la tradition orthodoxe et le ‘grand projet’ impérial permettant de renforcer le ‘potentiel historique’ du peuple russe sur les plans démographiques, économiques ou culturels. » Les néo-eurasistes comme Alexandre Douguine font de la position géographique de la Russie, au croisement de l’Europe et de l’Asie, un « pôle de résistance » à la domination atlantiste des États-Unis. Enfin, la mystique impériale d’Alexandre Prokhanov, admirateur de Staline et du complexe militaro-industriel soviétique prône un stalinisme chrétien-orthodoxe et voit dans l’empire russe une symphonie harmonieuse d’espaces, de peuples, de cultures et de systèmes de croyances. Analogue à la « symphonie » (syn-phonia, accord des instruments qui jouent chacun une partition d‘ensemble) à laquelle aspiraient l’empire hellénistique d’Alexandre, la romanité, puis les empereurs de Byzance.

Poutine a choisi dans le catalogue des idées celles qui convenaient le mieux à la stabilité de son pouvoir personnel. « Ainsi, les expressions politiques des ethno-nationalistes sont systématiquement exclues, et les manifestations violentes réprimées. Ces acteurs non étatiques sont jugés trop autonomes du fait de leurs convictions, ou trop dangereux. En revanche, les nationalistes d’obédience étatistes ou impérialistes sont tolérés et, pour certains, cooptés par le régime, dans la mesure où ils acceptent la domination du régime en place ou mieux encore, glorifie ses bienfaits. » Les révolutions de couleur, dont la révolution orange en 2004 en Ukraine, « sont interprétées comme une menace majeure aux intérêts russes dans son ‘étranger proche’ et, par delà, à la stabilité même du régime russe. »

Dès ses débuts, Poutine a valorisé l’État et la notion de grande puissance. « Le poutinisme, c’est aussi un ‘code’ fait d’idées, d’attitudes propres – le désir du contrôle, le culte de la loyauté ou la quête de l’unité, par exemple – ainsi que d’une gamme d’émotions comme le respect, le ressentiment ou la peur. » Ce nationalisme poutinien relève d’une passion de gouverner qui est un désir de jouir du pouvoir. Le conservatisme a été continuellement revendiqué, mais la posture anti-occidentale affirmée progressivement.

« Soutenu par l’Église orthodoxe russe et le patriarche Kyrill, intronisé en 2009, Vladimir Poutine s’est (…) érigé en défenseur des valeurs dites traditionnelles, centrées sur le stéréotype d’une famille hétérosexuelle stable et nombreuse ». Ce n’est qu’au fil des années que l’Occident en est venu à incarner l’éternel ennemi dans le discours du Kremlin. La Russie cherche à se distinguer et à faire valoir son statut de puissance. « Car, historiquement, la Russie n’aurait aucune raison d’être une nation si l’Occident n’existait pas ». Vladislav Sourkov a théorisé une vision autoritaire de la démocratie qui refléterait la spécificité historique et culturelle de la Russie. C’est un système politique dirigé par une élite mandatée par le peuple, pour assurer la puissance et l’identité dans un monde globalisé. Cette doctrine apparaît peu après les révolutions de couleurs entre 2003 et 2005 et promeut une nouvelle normalité de démondialisation, re-souveranisation et nationalisme. En 2013, Poutine a explicitement cité le philosophe conservateur Konstantin Leontiev de la fin du XIXe siècle, qui considérait la civilisation russe comme « une complexité fleurissante. »

« Selon Poutine, les Occidentaux auraient nié les principes moraux et toute forme d’identité traditionnelle : nationale, culturelle, religieuse et même sexuelle. » Il oppose la mentalité russe spirituelle à une mentalité occidentale individualiste, voire égoïste. Les Russes seraient de « vrais » Européens, attachés aux valeurs traditionnelles que l’Europe délaisse : la morale chrétienne contre l’amoralisme libéral de la ‘Gayrope’ défendant les droits LGBTQIA+ et promouvant le multiculturalisme. Poutine poursuit des stratégies de légitimation contre la pression idéologique occidentale. Au XIXe siècle, on craignait la contagion des idées républicaines ; aujourd’hui, on répudie la démocratie imposée, le droit-de-l’hommisme hypocrite et l’interventionnisme humanitaire de la politique extérieure occidentale (Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie). « Le poutinisme se lit comme une réaction identitaire plus ou moins systématique au projet libéral-démocratique de l’Occident, dont l’imitation serait nuisible au développement d’une culture et d’une forme politique authentiquement russe. »

Néanmoins, « le Kremlin n’est pas parvenu à formuler une doctrine cohérente et codifiée. (…) Mais une idéologie en tant que forme vide ou technologie de domination qui fonctionne comme un ensemble de pratiques performatives. » Autrement dit, la seule chose qui compte est la stabilité, intérieure en éradiquant toute opposition, extérieure en imposant un glacis d’inféodés, pour garder le pouvoir.

Un livre utile pour démêler les discours idéologiques venus de Russie – comme des naïvetés des éternels commentateurs occidentaux, qui se précipitent pour donner leur opinion alors qu’ils ne savent pas grand chose.

Jules Sergei Fediunin, Les nationalismes russes, Calmann Lévy 2024, 368 pages, €22,50, e-book Kindle €15,99

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Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

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Isabella Bird, Une Anglaise au Far West

Quelle idée, pour une miss British fille de pasteur et neurasthénique d’aller se fourrer parmi les desperados de la Frontière américaine ! Et pourtant, le voyage est la grande passion d’Isabella Bird, sa grande santé aussi, prescrite par le médecin. Voyager, explorer, se plonger dans la nature et parmi les hommes l’empêche de ruminer. Écrire à sa sœur bien-aimée Henrietta aussi, des lettres de description du voyage, avec ses beautés immenses et ses ennuis permanents. De ces lettres, elle fait des livres ; elle est publiée dans les revues, devient connue. Elle décèdera à 73 ans en 1904, pionnière comme Alexandra David-Néel ou Ella Maillart de ces femmes exploratrices et grandes voyageuses.

Payot, éditeur suisse, aime les voyageurs ; sa Petite Bibliothèque / Voyageurs offre toute une série de récits de voyages qui sont un délice pour ceux qui, comme moi, aiment l’aventure. D’où cette redécouverte d’Isabella Bird, dont j’avais oublié le talent de conteuse.

Elle a l’œil photographique, focalisée sur les couleurs. La transparence de l’air et les nuances des couchers de soleil sur les montagnes la mettent en transe. Malgré le froid mordant jusqu’à -29° et les tempêtes de neige, elle justifierait Dieu d’exister. A Tahoe, lac à 1897 m à cheval entre la Californie et le Nevada, elle se pâme : « Cette beauté est enchanteresse. Le soleil couchant s’est caché derrière les sierras de l’ouest, et tous les promontoires couverts de pins de ce côté de l’eau sont d’un bel indigo, qui va se rougir d’une teinte de laque pour s’assombrir ça et là en un pourpre de Tyr. Au-dessus, les pics qui reçoivent encore le soleil sont d’un rouge rosé étincelant, et toutes les montagnes de l’autre côté sont roses ; roses aussi, les sommets éloignés où sont les amas de neige. Des teintes indigo, rouges et oranges, colorent l’eau calme qui, sombre et solennelle, s’étend contre la rive à l’ombre des pins majestueux » p.40. Mais ce n’est rien comparé à Estes Park, son endroit préféré à plus de 3000 m, où elle fait du cheval avec Birdie, monte au sommet du pic de Long avec le célèbre desperado Mountain Jim – un parfait gentleman avec elle.

Car la nature comprend aussi les gens, quelques Indiens pauvres et rejetés par les Yankees prédateurs, tueurs de buffalos et avides d’or – mais surtout ces pionniers rudes et sauvages, chasseurs redevenus primitifs, vêtus de peaux de renard ou de castor, allant de temps à autre dans les bouges au bas de la montagne se faire un whisky et une pute. « Les cafés étaient bondés, les lumières brillaient, les tables de jeu étaient assiégées, le violon, la guitare en affreuse discordance, et l’air résonnait de blasphèmes et d’obscénités », résume-t-elle p.47.

Elle fait la rencontre de ceux qui demeurent encore aujourd’hui des Hillbillies, des péquenots des montagnes américaines vantés par JD Bowman, qui a pour cela changé son nom en Vance et est devenu le ci-devant Vice-président américain. Les Chalmers, exploitants squatters, sont moralistes et incompétents, tout est foutraque dans leur baraque et les harnais tiennent à peine avec des cordes, une botte à un pied, un soulier troué à l’autre. Malgré cela (et à cause de cela, dont ils se rendent compte), ils sont aigris et haineux envers les autres, ceux du Vieux continent où ils n’ont pas trouvé leur place, envers les étrangers qui ne sont pas comme eux. « Avec leur cœur étroit, leur langue de vipère et leur jugement sans merci (… ce sont) ceux qui étouffent l’individu, répriment une liberté de parole légitime, et font des hommes des ‘délinquants pour un mot’ » p.79. Le nouveau politiquement correct trumpien anti-woke, précédent politiquement correct dérivé vers l’excès.

Un mot aussi sur ceux qui donneront les Trump, cette absence de scrupule qui ne respecte que la force, cet esprit de lucre et de rapines : « Nous ne sommes points en Arcadie. La ‘débrouillardise’ qui consiste à attraper le voisin de toutes les manières qui ne sont point illégales, est la qualité la plus prisée et Mammon est la divinité. On ne peut attendre grand-chose d’une génération élevée dans l’admiration de l’une et l’adoration de l’autre » p.97. Elle y revient p.211 et confirme : « Le ‘tout-puissant dollar’ est le vrai Dieu et son culte est universel ; la ‘débrouillardise’ est la qualité la plus prisée. Ce n’est que le degré initial de l’escroquerie, et l’escroc qui élude ou défie les lois faibles et souvent mal administrées des États, excite parmi les masses une admiration sans mesure. Le petit garçon qui s’arrange en trichant pour ses leçons, est complimenté comme ‘un garçon débrouillard’. Ses heureux parents prédisent qu’il fera plus tard un ‘homme débrouillard’. Un homme qui dupe son voisin, mais le fait si habilement que la loi ne peut rien contre lui, se taille une réputation enviée ‘d’homme débrouillard’, et les histoires de cette sorte de ‘débrouillardise’ sont racontées avec admiration autour de chaque foyer. – Note de Mai 1878. Je copie ceci à San Francisco et c’est avec regret que j’insiste avec plus de force encore sur ce que j’ai écrit ci-dessus. Les meilleurs et les plus réfléchis des Américains liront ces remarques avec honte et douleur. »

Aux États-Unis, le meilleur : la nature ; le pire : les hommes.

La leçon de l’avant-dernière lettre, la Lettre XVI, est sans appel : « L’un des avantages des voyages est que, s’ils détruisent beaucoup de préjugés contre les étrangers et leurs coutumes, ils vous apprennent à apprécier davantage tout ce qu’a de bon le foyer et, par-dessus tout, le calme et la pureté de la vie domestique en Angleterre » p.260. On ne part jamais que pour mieux revenir, être mieux soi, chez soi, régénéré.

Isabella Bird, Une Anglaise au Far West – Voyage d’une femme aux montagnes Rocheuses (A Lady’s Life in the Rocky Moutains), lettres de 1873, publiées en 1879, traduction française 1888 révisée en 1997, Petite Bibliothèque Payot Voyageurs, 2006, 287 pages, €8,20

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Conan le barbare de John Milius

Après la défaite ignominieuse du Vietnam, l’Amérique avait besoin de compenser par des héros positifs, musclés, vrais combattants, et pas ces drogués ramassés pour servir des buts politiques incertains. Décalé dans un autre temps et dans un lieu indéterminé, Conan n’est qu’un enfant (Jorge Sanz) lorsqu’il voit massacrer sa famille, son père (William Smith) d’un coup de hache dans le dos, sa mère (Nadiuska) décapitée par Thulsa Doom (James Earl Jones), le chef reptilien de la horde, alors qu’elle tient son fils par la main. Réduit à la condition d’esclave, selon les normes des barbares que les Russes ont poursuivi avec les enfants ukrainiens, Conan se construira une cuirasse de muscles et un mental d’acier pour survivre d’abord, puis se venger ensuite.

Enfant, esclave, gladiateur, voleur, puis conquérant, le barbare va se civiliser par lui-même. Enchaîné à la roue de la douleur, une machine sans fin dans le désert, le gamin est rivé à la chaîne avec deux autres avant, en grandissant, de pousser sa barre tout seul puis, une fois adulte (Arnold Schwarzenegger), à pousser à la roue sans aucun autre forçat. C’est à ce moment qu’il relève la tête. Il est Conan le fort et non plus le petit garçon soumis par la force. Cela justifie la citation de Nietzsche qui ouvre le film : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort ».

Ses maîtres s’en aperçoivent, qui le vendent comme gladiateur contre d’autre brutes aussi musclées, mais moins dotées cérébralement. D’abord maladroit – il se laisse faire – il finit par riposter, et l’emporter, avant d’être formé militairement. Il est célèbre, rapporte beaucoup d’argent. Lorsque personne ne veut plus parier contre lui, il est libéré. Il erre alors seul, volant ce qu’il trouve pour subsister. Un seul but – pas très reluisant : la vengeance. Ce sera sa quête.

Comme son père le forgeron le lui a appris, Conan ne fait ainsi qu’un avec son épée, source d’énergie séminale. Cette alliance de l’âge du fer donne un esprit à la matière, ce qui aide l’homme à survivre : seul l’acier est fiable, il ne faut faire confiance à personne d’autre, dit le papa au gamin. Thulsa Doom qui a anéanti sa famille sous ses yeux a rendu Conan barbare. Il va combattre sa propre faiblesse pour la surmonter – avis au peuple américain à peine rescapé du bourbier vietnamien et que Reagan récemment élu veut galvaniser. Il faut dire que le réalisateur était absolument anti-hippie et militariste, il avait rêvé de finir général dans l’armée et collectionnait les armes. L’épée paternelle ayant été volée par Thulsa Doom sous ses yeux, Conan va devoir trouver la sienne afin de se forger une âme (comme on dit l’âme d’une épée).

Il la trouvera en se réfugiant dans un trou de rocher contre les loups – qui s’avère un tombeau de roi où le squelette tient une épée. Conan se l’approprie, puisque le défunt n’en a plus l’usage – d’ailleurs il s’écroule en poussière. Cette épée le libère en lui permettant de briser sa chaîne. Elle remplace la croix chrétienne pour assurer le symbolique, la vitalité humaine qui s’exprime ; l’épée s’oppose aux deux serpent qui se font face, enseigne de Thulsa Doom et de sa secte, rappel du diable de la Genèse qui a tenté Eve. Laquelle s’est laissé faire, volontiers « sous emprise », selon l’excuse universellement invoquée de nos jours pour tout ce qui concerne les femmes. Seule l’épée tranche par la volonté et la raison, et établit le vrai, au lieu de l’illusion fascinatrice des yeux de serpent qui ramène chacun de nous aux réflexes de croire de son cerveau reptilien. Le film va plus loins que la simple fantaisie héroïque:il donne un sens philosophique à la destinée humaine.

Dans son errance, Conan rencontre une sorcière (Cassandra Gava), avec qui il fait l’amour torride avant qu’elle ne s’échappe en fumée ; puis un voleur, Subotaï (Gerry López) avec qui il noue une alliance d’intérêt ; enfin Valeria (Sandahl Bergman), une aventurière qui convoite les joyaux contenus dans la tour de la secte. Celle-ci, aux dires du roi, fait régner la terreur sur le pays et a enlevé sa fille roi pour la livrer à son chef et grand-prêtre Thulsa Doom. Conan connaît Valeria bibliquement, et c’est meilleur qu’avec la sorcière parce que bien réel. Elle sera la femme de sa vie, bien qu’elle le paye de la sienne. Le trio s’infiltre dans la tour par une corde, Conan tue le gros serpent (en duralumin sous une peau en mousse de caoutchouc vulcanisée). Il allait dévorer une vierge sur ordre de Thulsa Doom qui la tient « sous emprise » de son regard magnétique, il vole le gros rubis de la taille d’une orange gardé par le reptile et l’offre à Valeria qui le porte désormais en sautoir.

Les deux autres veulent en rester là, mais Conan poursuit sa quête névrotique de vengeance. Se déguisant en prêtre après avoir assommé l’un d’eux qui lui faisait des propositions sexuelles au vu de sa musculature, il est démasqué par les sbires de Thulsa. Il l’a bien reconnu comme celui qui a massacré son village et décapité lui-même sa mère. Dans son temple, le reptilien ne le tue pas mais lui dit qu’il se trompe : ce n’est pas l’acier qui est la vérité de l’homme, mais la chair. Détenir du pouvoir sur la chair vaut mieux que sur l’acier – et, d’un geste, il fait signe à une vierge de sauter ; elle s’écrase à ses pieds, morte. Le diabolique fait crucifier Conan sur l’arbre du malheur, sec en plein désert, comme le Christ sur sa croix, « pour réfléchir » – ainsi le diable a-t-il tenté Jésus durant quarante jours au désert.

Mais Subotaï le retrouve, à moitié mort, et effectue la descente de croix, tandis que Valeria s’affaire comme sainte Irène a soigné Sébastien. L’enchanteur mongol (Mako) qui ne croit pas vraiment à ses passes mais s’en fait une armure contre les méchants, l’aide à lutter contre les esprits, en contrepartie de sa propre vie. Une fois Conan remis, ils pénètrent le palais souterrain de Thulsa Doom lors d’une orgie cannibale où tout le monde communie dans l’extase et la drogue pour sauver la fille du roi Osric qui les avaient mandatés. Durant sa fuite, Valeria succombe à une flèche faite d’un serpent raidi lancé par Thulsa Doom, qui l’empoisonne.

La jolie et conne princesse fausse vierge (Valérie Quennessen), qui reste croyante en son maître et « sous emprise », est attachée à un rocher comme Andromède pour attirer Doom et ses sbires. Moins parce qu’il « l’aime » (un reptile est trop froid pour ressentir une quelconque émotion) que parce que son ego souffre qu’on l’ait volé et que Conan s’en soit tiré au lieu de réfléchir et le rejoindre. Conan, Subotaï et le sorcier préparent une embuscade entre les rochers d’un ancien temple barbare. Les gardes de Doom sont tués dans une grosse bagarre habile comme on les aime, avec les lieutenants Rexor et Thorgrim qui avaient massacré le village cimmérien du petit Conan. Ils portent des armes invraisemblables, un gros marteau comme le Thor nordique, des haches monumentales comme on n’en a jamais fait pour combattre (celles retrouvées en fouilles sont des haches d’apparat). En bref du gros, de l’excessif, du yankee. Il faut toujours que tout soit énorme pour contenter le peuple habitué aux qualificatifs outrés du commercial. Même Swcharzeneggerapparaît comme un Hercule de style Bibendum Michelin plus que Farnèse. Valeria apparaît de l’au-delà en un flash comme une valkyrie pour sauver Conan d’un coup de Rexor. Et Conan, lors du duel, brise l’épée volée à son père. Ce n’est donc pas l’acier qui est l’âme, mais bien la chair qui le manie : la force et l’intelligence.

La princesse voit son emprise s’écrouler sous la dure réalité de l’indifférence de Doom, qui la laisse à son sort – et à son rocher où elle gît à moitié nue. Conan la délivre retourne avec elle au temple pour décapiter le reptilien Thulsa Doom devant toute sa secte, et la croyance en son pouvoir se dissout aussitôt. Il incendie le temple et repart avec la princesse qu’il redonne à son père. Sera-t-il roi ? « C’est une autre histoire », dit le film – et cela deviendra le mantra de la suite.

Le fantastique s’immisce avec la sorcière incongrue, le serpent géant dans le puits de la tour, la métamorphose de Thulsa Doom en reptile, qui pourrait suggérer qu’il est un ancien Atlante rescapé, la danse des esprits qui tentent d’enlever le corps agonisant de Conan blessé, et l’apparition comme un flash pour donner du courage de Valeria revenue d’entre les morts pour soutenir son Conan contre le barbare.

Reste que cette débauche de muscles ne rend pas de Schwarzenegger la perfection faite mâle. S’il peut séduire par son outrance les jeunes garçons qui rêvent d’avoir le dixième de sa musculature (et peut-être frémir aussi les filles une fois pubères qui rêvent de bras puissants), la barbarie se mesure plus à l’aune de l’esprit qu’à celle du corps.

DVD Conan le barbare (Conan the Barbarian), John Milius, 1982, avec Arnold Schwarzenegger, Cassandra Gava, James Earl Jones, Max von Sydow, Sandahl Bergman, ‎20th Century Studios 2002, anglais, français, 2h09, €4,12, Blu-ray €12,83

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Nick Hornby, La bonté, mode d’emploi

La femme qui dit « je » est doctoresse en Angleterre avec 1200 patients ; elle se trouve « bonne » avec bonne conscience. Son mari David fait dans l’écriture à la maison, des brochures d’entreprise et la rubrique de l’Homme le plus en colère d’un journal local ; il s’en prend aux vieux qui n’ont jamais la monnaie dans le bus et qui ne s’assoient jamais aux places qui leurs sont réservées. Ils ont deux gosses, Tom, 10 ans et Molly, 8 ans. Un jour, alors qu’elle se trouve dans un parking à Leeds et qu’elle appelle pour que son mari fasse un mot pour Molly, elle lui annonce qu’elle ne veut plus être sa femme.

Ainsi commence le quatrième roman de l’humoriste le plus connu du Royaume-Uni, auteur de Haute fidélité, A propos d’un gamin et autres actualités dont on a fait des films. J’en ai parlé sur ce blog (voir à la fin de la note). Kate a un amant, Steven, mais c’est plus par hygiène que pour refaire sa vie ; elle ne tarde pas à le larguer, bien qu’il vienne carrément à la maison en discuter avec David et elle. Kate, épouse depuis vingt ans du même homme, en a tout simplement marre, la quarantaine venue, de cette vie. Aime-t-elle ses enfants ? Elle n’en a guère le temps et ne les apprécie pas plus que cela – avoir des enfants, « c’est ce qui se fait », c’est tout. David et Kate sont un couple banal des années 80, révolutionnaires dans leur jeunesse et de gauche depuis, lisant The Guardian et suivant les Grandes causes à la mode. Mais bon…

David, qui s’occupe de la maison et des enfants, décide d’évoluer. Avisant par hasard un guérisseur qui se fait nommer D.J. GoodNews (disc jockey Bonnes nouvelles), il se fait masser et ses douleurs au dos disparaissent ; pareil pour sa fille Molly qui a mal à la tête. Il décide alors de copiner avec le gourou, petit homme aux mains magnétiques qui arbore deux tortues « d’eau » en piercing dans ses sourcils. Cela le change radicalement. Avec GoodNews, il décide de voir la vie autrement : non plus comme un stressé en colère contre le monde entier (donc de cette gauche réactionnaire pleine de ressentiment qui sévit dans les années 80 à 2010 en Angleterre comme en France), mais de vivre à son niveau le bien qu’il peut faire aux autres (une gauche plus écolo et plus humaine, issue de la moraline chrétienne, mais aussi de sa niaiserie).

C’est la révolution permanente. David décrète que GoodNews peut s’installer à la maison, puisqu’il y a une chambre de libre et qu’ainsi ils pourront mieux travailler ensemble. David décrète, à la majorité qualifiée de trois contre un, que Tom devra donner son ordinateur à l’association des femmes battues, puisque la maison a trois ordinateurs et qu’il n’est pas décent d’avoir trop. David décrète, de même, que les jouets superflus, mais aussi ceux qu’on préfère, doivent être donnés à ceux qui n’ont rien (Lépludémuni de Maman Ségolène). En bref, David incarne dans sa chair le politiquement correct de son époque et désoriente son épouse médecin qui croit agir pour le bien des autres. « Il ne s’agit pas du mal que tu as fait mais du mal que nous faisons tous. – Qui est ? – On ne partage pas assez avec les autres. Chacun s’occupe de soi et ignore ceux qui souffrent. Nous reprochons à nos politiciens de ne rien faire pour eux, pensant que cela suffit à montrer que le sort de tous ces pauvres gens nous tient à cœur, alors que nous continuons à vivre dans des maisons qui ont le chauffage central et sont beaucoup trop grandes pour nous » p.96

David décrète donc qu’il va « organiser une fête » (tellement à la mode!) pour convaincre les gens de la rue d’accueillir un SDF chez eux dans leur chambre d’ami. Et ça marche ! Ou plutôt, six personnes sur quarante adhèrent au projet. Trois garçons et trois filles, tous adolescents et paumés, sont amenés en bus et répartis dans les maisons. Mais cela ne dure pas ; le premier se fait la malle avec un caméscope, un bracelet qui traînait et l’argent de réserve ; le second part vite retrouver sa mère ; une fille retourne sur le trottoir plutôt que de subir la morale d’une vieille ; seules deux résistent, dont la fille accueillie par un couple gay (pas un garçon, pour éviter les tentations…). Humour anglais : les bons sentiments ne résistent pas aux dures réalités.

Et c’est ainsi que Kate, qui ne se décide pas à quitter David, finit, sur un coup du sort, de rester. Et que David, qui s’aperçoit vite que ses idées de bonté dérivent dangereusement pour l’équilibre de la famille et des enfants, met du lait dans son thé. D.J. GoodNews est viré (avec égards), les enfants ne sont plus obligés d’inviter leurs pires ennemis (la Hope qui pue, le Christopher demeuré), ni de donner leurs affaires à ceux qui n’en ont rien à foutre. Et la vie reprend, banale, avec ses hauts et ses bas, mais normale. Faire le bien commence par celui de sa famille. Les Grandes causes doivent le rester – aux associations et aux politiciens de s’en occuper, chacun son niveau. Kate continue de soigner et David d’écrire : ce sera un livre – La bonté, mode d’emploi.

Une réflexion plus profonde qu’elle ne paraît sur le « tu dois » de la moraline de gauche, les bons sentiments tenant lieu de politique. Comment être « bon » sans être une poire ? Faut-il « tendre l’autre joue », tout quitter pour suivre un gourou, se dépouiller pour vêtir ceux qui sont nus ? Faut-il suivre les admonestations des prêtres (qui se gardent bien de le faire), et des penseurs de gauche (qui restent bien confortablement dans leurs bureaux) ? Ou faut-il penser par soi-même, et pratiquer la bonté selon ses moyens personnels, avec des gens choisis, et non selon un idéal abstrait sans effet sur la société ? Faire couple, c’est déjà dresser une barrière avec les autres ; élever des enfants, c’est déjà les préférer à tout autre. Être « bon » commence par la base : ses proches, de proche en proche, et pas n’importe qui. Être « bon », c’est faire le mieux que l’on peut avec ce que l’on sait faire : soigner par la médecine, écrire des textes qui font penser. Pas des leçons à donner aux autres, ni de se conforter à être bien-pensant.

Nick Hornby, La bonté, mode d’emploi (How to be Good), 2001, 10-18 2010, 288 pages, €3,18, e-book Kindle €9,99

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Desberg et Duarte, I.R.$ Trente milliards de dollars

Un milliardaire de la finance de 27 ans se meurt d’un cancer foudroyant et consomme des putes à la soirée pour 10 000 $ ; celles qui le reconnaissent disparaissent. N’ayant pas d’héritier, il souhaite léguer sa fortune à un projet pour l’humanité. Il mandate pour cela plusieurs personnes indépendamment, dont Larry B. Max, ex-agent spécial de l’I.R.S, Internal Revenue Service, chargé d’enquêter sur la fraude fiscale. Son Bureau des enquêtes criminelles est une sorte de service secret de la finance chargé du blanchiment d’argent, de la fraude boursière, et de la corruption due au trafic de drogue. Rangé de l’action, l’ex-agent fut un temps sénateur, avant de se retirer pour élever ses enfants, un garçon de 14 ans et une fille de 10 ans, après la mort de sa femme.

Larry rencontre Argon, le milliardaire en sursis. Il ne comprend pas vraiment à quoi rime cet héritage qu’on lui propose de gérer. Il ne tarde pas à découvrir, via une avocate célèbre qui l’aborde, qu’il est l’un des cinq choisi pour ce même projet mis en concurrence. Sauf que Jessa Thorpe se tue presque aussitôt en Ferrari sur une route droite et sans personne. On l’a tuée. A son domicile, où il pénètre en pleine nuit comme sait le faire un agent, Larry découvre un dossier où figure deux des trois autres noms : un ancien colonel de l’armée, fondateur d’une société de mercenaires, et un mafieux reconverti dans le crime financier. Reste le troisième nom. En se faisant agresser dans la villa, la vidéosurveillance livre une silhouette, que Larry compare bientôt à celle de la milliardaire héritière de papa qui multiplie les recherches sur la santé.

Consultant un sociologue, Larry entrevoit que la seule façon d’aider l’humanité serait de créer une banque indépendante des puissances financières, apte à prêter aux pays du sud sans contrepartie géopolitique. « Il faut que chacun ait confiance dans le rôle qu’il y joue et dans le rôle que les autres y jouent. C’était censé s’appeler le capitalisme d’après Adam Smith ». Sauf qu’il a été dévoyé. Son fils de 14 ans montre à Larry comment : par Jeremy Bentham, l’utilitarisme du calcul hédoniste de chacun. Aucun projet collectif, l’égoïsme du chacun pour soi, avec la force pour droit. L’adolescent « achèterait un avenir à la planète », le désordre climatique ayant tué sa maman.

Chacun des autres envoie ses gros bras dissuader Larry B. Max de participer, croyant être le seul à mieux savoir que tout le monde ce qu’il faut à tout le monde. Le colonel veut surarmer l’Amérique et financer la recherche sur de nouvelles armes pour un monde dominé par les élites yankees ; le mafieux veut garantir la croissance actuelle en préparant les villes aux changements du climat, tout en les protégeant des flux d’immigrants ; l’hritière à papa veut financer la recherche sur les implants vitaux qui permettront à ceux qui peuvent se le payer d’être alertés sur leurs dysfonctionnements et pouvoir ainsi obtenir des traitements adaptés. En bref, rien de bien neuf dans le monde trompeur des trumpiens qui ont voté grande gueule et agressivité.

Argon a réuni les trois sur son bateau, et Larry, qui avait décliné la proposition, finit par se joindre à eux à la surprise de tous. Non pas pour un projet de dépense des trente milliards, mais pour tout simplement l’en empêcher. Il a découvert un document, issu des recherches de l’avocate, faisant état d’un orphelinat en Australie financé par Argon, avec deux autres pour noyer le poisson. L’origine de sa fortune vient de là… Et la fin, que j’omets volontairement, est spectaculaire.

Le scénariste Desberg caricature évidemment un peu tout : les milliardaires forcément salauds, les puissants prêts à tout et à tuer, l’élitisme forcené de la nouvelle classe libertarienne, le génie informatique des surdoués désintégrés dès 10 ans, le cocon de la famille et des rejetons. Il simplifie le monde entre bons et méchants, dans la ligne du catholicisme belge de ses années de jeunesse, le diable et le bon Dieu. Mais c’est une BD d’action, pas de pédagogie sur les affaires. Elle convient parfaitement à l’époque superficielle et moutonnière, qu’un James Bond financier, papa comme tout le monde, rassure.

Stephen Desberg et Carlos Rafael Duarte, I.R.$ Trente milliards de dollars – tome 25, 2025, Lombard, 56 pages, €13,95 , e-book Kindle €5,99

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Jean d’Aillon, Le secret de l’enclos du Temple

1647 connaît la seconde des révolutions contre la royauté en France. Après la Ligue des Grands, le Parlement des Frondeurs – avant la prise de la Bastille et la décapitation du roi. Les Anglais sont déjà en train de réduire l’absolutisme en 1649 (deux ans plus tard…) en exécutant leur roi Charles 1er. Mais, en France, et surtout à Paris, ce ne sont que vaniteux et couards, poses théâtrales et négociations en coulisses – les promesses n’engageant jamais que ceux qui les croient. Mazarin est expert en cet art de dire oui en pensant non, et de louvoyer sans cesse.

Le petit roi Louis XIV est encore trop jeune pour s’imposer (9 ans en 1647), et c’est sa mère, la rigide et butée Anne d’Autriche, qui gouverne jusqu’en 1651. Elle a fait casser le testament de Louis XIII qui instituait un conseil de Régence avec Monsieur, Gaston de France, et Henri de Condé en tant que premier prince de sang, en plus de Mazarin, et de quelques ministres dont le chancelier Séguier. La guerre civile des Princes et du Parlement durera jusqu’en 1652. Louis aura alors 14 ans et le pouvoir li sera donné par sa mère dès 13 ans (pas comme aujourd’hui où la minorité dure trop longtemps !).

C’est dans ce contexte historique, soigneusement documenté par les mémoires de Bussy-Rabutin et du cardinal de Retz, que l’auteur situe son intrigue policière. Dans une maison du Temple, à lui offerte par son oncle grand prieur, le comte de Bussy découvre une croix templière sur une pierre scellée ; derrière la pierre, un coffret contenant des pièces d’or et un rébus. Le rébus pourrait résoudre l’énigme du Trésor du Temple, jamais retrouvé.

Bussy, qui court les aventures à l’épée et au vit, fait appel à son ami d’enfance Louis Fronsac, marquis de Vivonne, connu au collège de Clermont. Fils de notaire, Louis adore résoudre les énigmes et a déjà débrouillé quelques affaires policières, l’une faisant même échapper le Mazarin à une mort certaine.

Dans ce Paris crasseux, nombreux, agité de gueux, nos nobliaus vont se débattre comme diables en bénitier. Les ménagères crédules croient au diable et à la damnation ; elles se font circonvenir par des prêtres confesseurs peu éthiques qui leur soutirent des pistoles et sautent leur vertu. Un mari monte même une cabale fort bien imaginée pour faire condamner sa femme pour sorcellerie après avoir épuisé tout le bien du ménage pour payer son exorciste. Durant les troubles, ce ne sont que pillages et viols de femmes et d’enfants, massacres de ceux qui résistent ou ne pensent pas comme la foule – un vrai réseau social de l’époque, la foule, la même bêtise Mitou, la même veulerie à « être d’accord », les mêmes hurlements avec les loups. Mais il suffit d’un bretteur un peu habile ou d’un homme qui résiste en cassant quelques têtes pour que tous fuient, la queue entre les jambes. Gueulards mais pas courageux, les bourgeois parisiens…

Durant les troubles, Louis, aidé de son spadassin fidèle Bauer, rempare son manoir de Mercy, non loin de Chantilly, contre les bandes de reîtres appelées – mais non payées – par le Mazarin qui les fait approcher de Paris. Il organise sa défense avec ses paysans, et même les enfants déjà grands s’y mettent. Si plusieurs paysans sont tués, aucune femme ni fille ne sont violées et les reîtres ont beaucoup de morts.

Malgré l’avalanche des noms assénés au lecteur, avec un index en début de volume pour s’y retrouver (Charles de Baatz seigneur d’Artagnan, Louis et Armand de Bourbon princes de Condé et de Conti, Basile et Nicolas Fouquet, Jean et Mathieu Molé, Marie de Rabutin marquise de Sévigné Vincent Voiture poète…) – l’action ne tarde pas à prendre le pas sur l’exposé, et les chapitres avancent allègrement. Une façon de relire son histoire en s’amusant, et, avec l’auteur, nous y sommes. La Fronde est mal connue de nos jours, éclipsée par le « Grand » siècle absolutiste. Elle a eu pourtant les mêmes causes qu’en Angleterre, et aurait pu aboutir comme là-bas à une monarchie tempérée par une constitution, ce qui ne sera opéré qu’au XIXe siècle – mais sans succès car c’était déjà trop tard.

Un ministre qui n’écoute pas et se rempare derrière l’Église, une reine qui n’écoute pas et veut tout garder comme avant, un Parlement manipulé et des Grands dont l’ego est surdimensionné – tous ces personnages classiques rejouent sans cesse la même scène politique – hier comme aujourd’hui !

Jean d’Aillon, Le secret de l’enclos du TempleLes enquêtes de Louis Fronsac, 2011, J’ai lu 2012, 704 pages, €2,80, e-book Kindle €8,19

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La raison engendre la justice, dit Alain

Le philosophe relit le Gorgias de Platon, et y trouve toute sa philosophie politique : la raison engendre la justice, et le droit n’est pas celui du plus fort.

C’est Calliclès qui défend cette idée trumpo-poutinienne que la force prime le droit et qui se moque de la justice. « Car, dit-il, ce sont les poltrons qui ont inventé la justice, afin d’avoir la paix ; et ce sont les niais qui adorent cette peur à figure de justice. En réalité, aucune justice ne nous oblige à rien. Il n’y a que lâcheté et faiblesse qui nous obligent : c’est pourquoi celui qui a courage et force a droit aussi par cela seul ». Oh, que c’est bien dit ! Et tellement de notre époque. Mais Socrate s’élève contre.

« Tu oublies une chose, mon cher, c’est que la géométrie a une grande puissance chez les dieux et chez les hommes ». Ce que veut dire Socrate est que la nature est bien faite, elle a prévu chez l’humain des facultés autres que celles des pulsions : l’affectif, la raison. La force des pulsions est certes première, comme l’a bien montré Nietzsche (comme Freud et comme Marx, chacun dans leurs domaines), mais qu’elle est canalisée et domptée par l’intelligence, ce mixte d’affectif et de raison pure.

« Dès que l’on a éveillé sa Raison par la géométrie et autres choses du même genre, on ne peut plus vivre ni penser comme si on ne l’avait pas éveillée. On doit des égards à sa raison, tout comme à son ventre. Et ce n’est pas parce que le ventre exige le pain du voisin, le mange et dort content, que la raison doit être satisfaite. Même, chose remarquable, quand le ventre a mangé, la Raison ne s’endort point pour cela ; tout au contraire, la voilà plus lucide que jamais, pendant que les désirs dorment les uns sur les autres comme une meute fatiguée, la voilà qui s’applique à comprendre ce que c’est qu’un homme et une société d’hommes, des échanges justes ou injustes, et ainsi de suite ; et aussi ce que c’est que sagesse et paix avec soi-même… » C’est que, si le désir désire, la raison raisonne – et elle commande, chez l’être intelligent. Seules les brutes (formées au KGB), les inéduqués et illettrés (comme Trump à qui on a tout passé enfant et adolescent, et qui ne lit jamais), n’usent pas de leur raison. Mais de leur seule force : de nuisance (Poutine) ou de séduction (Trump).

Mais à la fin la Raison l’emporte, croit Alain comme Platon, car l’univers est ainsi fait qu’il est régi par des lois mathématiques, et que ce qui est juste est en harmonie avec l’univers, et que le droit reproduit ses lois. Est-ce idéaliste ? La raison ne provient-elle pas de l’expérience et de l’intérêt ? Non, dit Alain, la raison va au-delà : la faculté d’intelligence n’agit pas comme agissent les pulsions, « l’œil n’est pas le bras, quoiqu’ils soient tous deux fils de la terre », conclut-il.

L’équilibre de la terreur due à la force atomique a imposé le règne du droit international… Jusqu’à la trahison d’un seul, qui s’est dit Me too, comme une jeune fille violée : le traître Trump. Traître au droit, traître aux traités d’alliance stratégique, traître à la décence commune. La force ne devrait donc trouver ses limites… que si une nouvelle force la contraint. Celle du droit, prônée par le grand marché commercial européen ? Celle de l’harmonie du monde, prônée par les Chinois ? Celle de la puissance des pays qui montent, préférant un monde multipolaire ? L’histoire le dira.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Telo et Dorison, Les gorilles du général

Comme les Trois mousquetaires, ils étaient quatre, les « gorilles » du général. Les gorilles ne sont pas des singes, mais initialement des gros bras, chargés de la protection des personnalités. Le terme a été créé par Antoine Dominique en 1954 dans l’un de ses romans de la Série noire. « Il y a des BD de tout », me disait un libraire d’une grande chaîne de diffusion. Ce roman graphique revisite l’histoire en mettant à l’honneur les petites mains du général de Gaulle, lorsqu’il est revenu au pouvoir en 1958, appelé par la chienlit de la IVe République.

C’est de l’Histoire, mais c’est aussi une « belle histoire », autrement dit une vision romancée et adaptée, « plus vraie que la vérité », aime-t-on parfois dire. Alexandre Dumas, père des mousquetaires qui étaient quatre, disait volontiers qu’on peut violer l’Histoire (c’était avant Mitou) – si on lui fait de beaux enfants (c’était avant la peur d’enfanter). Les auteurs ne s’en privent pas, avec un scénario crédible et des dessins superbes. Milan, Bertier, Santoni et Zerf sont les personnages des vrais Sasia, Tessier, Comiti et D’Jouder. Seul le général joue son vrai rôle, comme Foccart, « le Chanoine », véritable éminence grise du gaullisme, décédé en 1997.

En 1959, de multiples attentats contre de Gaulle se préparent de la part des pieds noirs qui ne veulent pas lâcher l’Algérie, et d’une partie de l’armée acquise aux thèses de la « victoire » sur les fellaghas. Or de Gaulle sait que la situation n’est pas tenable à terme. Un million de Français contre huit millions d’Arabes, c’est impossible à tenir dans la durée sans une situation d’apartheid (incompatible avec les valeurs de la République française), ou à l’israélienne (et l’on voit comment cela finit). Il faut donc proposer, comme pour la Nouvelle-Calédonie aujourd’hui, trois solutions : l’intégration pleine et entière, faire des Arabes algériens de complets citoyens français (ce qu’on fait à Mayotte), ou la sécession et l’indépendance, avec les risques de vengeances internes et d’égorgements civils (ce qui est advenu), ou le gouvernement des Algériens par les Algériens dans le cadre d’une Union française.

Ce sont ces quelques mois avant le grand discours proposant le choix par référendum qui mettent les gorilles sur les dents. Aussi bien le FLN que l’OAS ne veulent pas de « la paix », ni de la libre détermination par le vote ; chacun veut imposer son pouvoir. Tuer de Gaulle, et ceux qui le soutiennent, est d’importance vitale pour frapper l’opinion.

Milan, adolescent de la Résistance, héros de la libération de Paris, para et judoka confirmé, engagé par le Sdece, commando devenu capitaine, ayant quitté l’armée pour devenir instructeur au FBI de Hoover, est chargé par le Chanoine d’évaluer les trois gorilles restant du général, l’un d’eux ayant été écarté. Ce sont de braves types, mais tout dans les muscles, pas grand-chose dans le cerveau, des gros bras à l’ancienne bons pour les meetings, pas contre les attentats. En revanche, ils sont dévoués. Milan va s’efforcer de se faire reconnaître et de les former à leur nouveau rôle.

Cela dans un Paris en effervescence où des gens tirent sur la foule, où des ménages sont inquiets de leur fils envoyé en Algérie, pays pour lequel ils n’ont aucun intérêt. Si cette histoire est une fiction, la véritable histoire lui ressemble. Une façon de découvrir, ou de se remémorer ces années sombres où la guerre antinazie se poursuivait dans les affres de la décolonisation. Une situation que l’on a trop oublié aujourd’hui, même si la guerre est revenue, ouverte en Ukraine, Cyber en Europe et tout particulièrement en France où des collabos pro-Poutine et des ennemis de l’intérieur pro-Trump minent les bases de la République pour imposer leur pouvoir autoritaire.

Julien Telo et Xavier Dorison, Les gorilles du général – septembre 59, 2025, Casterman, 96 pages, €21,95

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Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot

Le vieux riche Abernethie ne se portait pas trop mal, malgré des problèmes de cœur ; son médecin lui avait donné encore deux ans vivre. Et voilà qu’il décède brutalement en pleine nuit, sans prévenir personne. Crise cardiaque, dit-on, et pourquoi pas le fameux arrêt du cœur, qui ne veut rien dire ? La famille aux funérailles joue les éplorés, mais l’héritage est ce qu’ils convoitent.

Après avoir délibéré s’il laissait les rênes de sa fortune à un héritier capable de la poursuivre, il s’est aperçu que non. Son frère Timothy est un nul, hypocondriaque et râleur ; ces deux sœurs ont fait des mariages idiots avec des imbéciles, et ses neveux et nièces sont dans la dèche par leurs propres fautes. Il a donc partagé l’héritage équitablement entre les six, avec une pension à vie pour la petite dernière, Cora, un peu demeurée.

Mais c’est Cora qui vend la mèche, disant tout haut ce que tout le monde pense tout bas : « il a bien été assassiné, n’est-ce pas ? » C’est l’enfant du conte d’Andersen qui disait que le roi était nu, alors que les courtisans feignaient de ne rien voir. Ici, c’est la même chose, la petite dernière dit la vérité. Personne ne fait semblant de la croire, mais l’un au moins des protagonistes s’en inquiète. Cora est vite assassinée de quelques coups de hachette, puis sa demoiselle de compagnie par un gâteau de mariage arseniqué ; elle est soupçonnée d’avoir pu surprendre une conversation entre Cora et le défunt.

Si la crise cardiaque faisait l’unanimité, les crimes font intervenir la police. Mais l’avoué en charge de liquider l’héritage mandate également Hercule Poirot. À lui d’enquêter discrètement chez cette famille de la haute société. Finalement, Cora avait dit vrai. C’est un miroir qui va le révéler, mais n’allons pas plus loin.

L’auteur excelle, comme d’habitude, a planter le décor et les différentes personnes, leurs ridicules et leurs travers, leurs qualités et leurs défauts. L’une d’elle sera coupable, mais il faut bien chercher. Quant au crime, le mobile n’est pas évident et, comme les trains, l’un peut en cacher un autre.

Une bonne intrigue, ficelée sur une présentation des caractères un peu rapide, mais qui s’emboîtent aisément pour faire les 300 pages.

Agatha Christie, Les indiscrétions d’Hercule Poirot (After the Funeral), 1953, Le Masque (nouvelle traduction), 288 pages, €7,40, e-book Kindle €7,49

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Conan le destructeur de Richard Fleischer

Suite de Conan le barbare, sorti deux ans avant, le film met en scène le puissant Conan le Cimmérien des années 1930 de Robert E. Howard – pastiché, déformé et avili depuis. Au point d’en faire un musclé sans cervelle, un Connard le Barbant comme disait un critique du Masque et la plume, ou un Déconan barbaresque, comme dessinait Pilote.

Les inquiétudes et interrogations du début du XXe siècle, qui connaît des bouleversements rapides (Première guerre mondiale, krach boursier de 1929 suivi d’une grave dépression économique mondiale, montée des fascismes) a suscité une vague de super-héros compensateurs parmi les dessinateurs juifs américains. Les BD sont devenues depuis des films : Superman de Jerry Siegel, Captain America de Hymie Simon, Batman de Bob Kane (Robert Kahn). Ils ont été inspirés par Hercule et Tarzan, passés de la littérature au cinéma, et poussé par une volonté de revanche sur l’antisémitisme. Robert E. Howard lui-même, né d’Isaac Mordecai Howard et de sa femme Hester Jane, passe son adolescence à faire de la musculation et de la boxe amateur. Conan est son double sauvage qui incarne la force dans un paysage barbare – tout à fait l’Amérique… Très (trop) proche de sa maman, Howard a eu une liaison de deux ans seulement avec une femme, mais a préféré projeter dans ses œuvres un masculinisme exacerbé – qui plaît tant aujourd’hui.

S’il y a plus de muscles, le mâle (Arnold Schwarzenegger) est constamment torse nu à l’écran, il y a aussi un peu plus d’humour, et du divertissement à l’américaine : Zula la guerrière (Grace Jones) que Conan sauve du lynchage. Moins de sexe et de nudité, moins de décapitations et empalements à l’épée, une vedette femelle – noire – qui fait de l’ombre au héros mâle – blanc -, cette resucée Conan a eu moins de succès que le premier et Arnold Schwarzenegger a arrêté la série. A vouloir trop plaire au public gnangnan, on perd des dollars… Il faut dire que Jehnna (Olivia d’Abo) en nièce vierge de reine perverse (Sarah Douglas) est particulièrement niaise. Elle a d’ailleurs obtenu le prix du plus mauvais second rôle féminin.

En bref, Conan tout seul et tout nu prie devant une auge de pierre en plein désert du centre de la Turquie (le pays des Cimmériens). Une horde de guerriers noirs à cheval, déguisés de capes et de casques à cornes l’attaque, cherchant à l’emprisonner dans un filet. Il se démène, les culbute, les tranche en deux. La maléfique reine Taramis , qui a commandité la scène, est satisfaite : elle veut de lui comme escort boy pour sa nièce nubile, Jehnna, une « femme-enfant » qui ne sait pas quoi faire avec un mec quand elle l’a agrippé. Mais elle seule peut voler la corne du démon Dagoth, cachée dans la forteresse d’un sorcier, et auquel le cœur-joyau magique d’Ahriman, caché dans un autre château magique, permet d’accéder. Conan refuse, mais Taramis lui fait miroiter pouvoir retrouver la femme de sa vie, perdue jadis, Valeria. Une promesse n’engage que celui qui la croit, disait Chirac. Connard le Barbant est évidemment dupe : muscles ou cervelle, il faut choisir.

Commence alors une quête, qui serait initiatique si Conan était un ado cherchant son identité ou à se tailler un royaume, mais il n’en est rien. D’où la déception : il fera tout ça pour rien. Juste pour le spectacle, ce qui est frustrant. Lorsque la distribution des prix aura lieu à la fin, sous la nouvelle reine Jehnna – toujours vierge – lui refusera ce corps qu’elle offre (avec son esprit benêt) préférant croire encore et toujours à la chimère Valeria.

En attendant, place à l’action. Jehnna est guidée « par son instinct » (ciel !), et la troupe de Conan, Malak le filiforme son compère voleur (Tracey Walter) et Bombaata le garde du corps de Jehnna, deux mètres de haut, tout dévoué à la reine (Wilt Chamberlain). Ils agrègent en chemin l’enchanteur Akiro (Mako) prêt à être rôti en broche par des cannibales borborygmant comme dans La guerre du feu – deux têtes volent et les autres s’enfuient. Puis Zula, la cheftaine de bandits que les villageois étaient en train de lyncher après l’avoir attachée d’une patte à un pieu. Grosses bagarres, rictus dents serrés à la Schwarzy de Jones, quelques sourires arrachés aux spectateurs.

Enfin le but du voyage, le château de Thoth-Amon au centre d’un lac, où se trouve le joyau cœur. Jehnna veut passer l’eau tout de suite, mais Conan préfère d’abord que tout le monde se repose. Le magicien du lieu, qui l’a vu dans sa boule de cristal, prend la forme d’un oiseau géant et enlève la fille pour la coucher, toujours vierge, sur un lit près d’une salle de cristal. C’est là que les autres vont la retrouver, après avoir « deviné » l’affaire, pris un bateau, trouvé une entrée « secrète » du château via un souterrain immergé. Conan casse les carreaux, où se démultiplie le mage sous la forme d’un gorille en plastique qui fait Grrr ! Et tout le monde s’enfuit, avec le cœur-joyau. Des gardes de la reine les attaquent en chemin et Conan les bousille ; Bombaata fait semblant de croire à une trahison, alors que le spectateur sait que la reine lui a ordonné de tuer Conan dès que le joyau sera trouvé. Bon, mais ça fait toujours une grosse bagarre en plus.

Malak soigne les plaies avec une crème concoctée par Akiro et, durant cet instant de détente entre deux guerres, masse la cuisse de Zula de plus en plus haut, bien au-delà des plaies. Ce seul moment un brin érotique fait sourire, même les gamins de 8 ans. Il n’y en aura pas d’autre, ça pourrait leur donner des idées. On les renvoie aux gros muscles, seuls censés les intéresser à cet âge (je parle des garçons) Je ne sais pas si les filles apprécient Conan, mais si Jehnna le trouve « beau » parce qu’elle n’a connu personne. Il porte cependant cette espèce d’armures musculeuse bizarre et inesthétique, avec des seins gros comme pour allaiter, au point de ne pouvoir supporter aucune tunique. Elle n’a rien de l’harmonie que l’on prête habituellement au « beau ». Nous sommes loin des canons grecs.

Toujours guidée par son pif, Jehnna mène la bande jusqu’à un temple perdu, où des prêtres magiciens gardent précieusement la corne de Dagoth. Seul cet appendice viril (situé sur le front) pourra lui redonner la vie – et l’apparence d’un beau mâle normalement musclé dont la reine Taramis rêve. Esseulée dans son palais, elle en caresse langoureusement la statue – sans imaginer une seconde qu’une corne sur le front et pas entre les jambes donne une idée de ce que pense le personnage : uniquement au vice. Encore une grosse bagarre dans les souterrains du temple, des inscriptions disent que Jehnna devra être sacrifiée pour que Dagoth renaisse mais Conan dit « on verra plus tard ». Une grosse porte est soulevée à la force des muscles par Conan et Bombaata, tandis que Malak se glisse dessous et actionne le levier tout bête qui permet de l’ouvrir. La corne est là, toute bijoutée de pierres précieuses. Jehnna s’en saisit, mais voilà les gardes qui rappliquent. Grosse bagarre, duel de magiciens avec Akiro, fuite dans les souterrains, Bombaata retarde les autres en faisant s’écrouler une paroi, afin de ramener Jehnna à lui tout seul.

Au palais de la reine Taramis, grosse joie (tout est gros dans ce film), cérémonie de résurrection, la corne est plantée sur le crâne de Dagoth, le magicien s’apprête à égorger la jeune fille selon les rites. Mais il prend son temps, celui du théâtre. Mal lui en prend, Conan et sa bande surgissent des souterrains, où Akiro a vu l’entrée secrète. Conan se bat avec Bombaata – grosse bagarre. Il finit par l’avoir. Il empale le grand vizir avant qu’il ne réussisse à saigner Jehnna. Puis il se mesure carrément au démon Dagoth qui renaît avec la corne sur son front bas. Ce n’est pas encore un beau jeune homme comme Taramis en rêve, mais un monstre au cuir épais et aux pattes palmées. Heureusement qu’Akiro fait parvenir au cerveau étroit de Conan l’info que la corne maintient seul Dagoth en vie, il n’y aurait pas pensé tout seul. De fait, quand il l’arrache, le monstre agonise.

Fin de la quête, distribution des prix. Conan refuse le sien pour préparer une autre aventure… qui n’aura jamais lieu : il deviendra gouverneur de Californie durant huit ans.

Selon le titre yankee, ce film est un destroyer, pas un croiseur, encore moins un porte-avion. Il fait feu de tous muscles, mais ça s’arrête là. Cela ne peut plaire qu’à des gamins (mâles) et à des ploucs des collines au QI réduit par l’isolement, le ressentiment et la malbouffe.

DVD Conan le destructeur (Conan the Destroyer), Richard Fleischer, 1984, avec Arnold Schwarzenegger, Grace Jones, Wilt Chamberlain, Mako, Tracey Walter, BQHL Éditions 2025, anglais, français, 1h39, €19,99, Blu-ray €10,33

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Nicolas Beuglet, Le cri

Une inspectrice norvégienne à moitié folle est foutue dehors par son mec en pleine nuit, lorsqu’elle prend un appel du central de police. On saura pourquoi elle sort tout juste des mains manipulatrices des psys. Un patient de l’hôpital psychiatrique de Gaustad, à quelques kilomètres d’Oslo, s’est suicidé tout seul « en s’étranglant à la main », dit le jeune gardien qui a appelé la police puisque les infirmiers ne répondaient pas. Une situation improbable, vite dissipée : on cherche à cacher quelque chose.

L’inspectrice fait son boulot, recoupe les faits, confronte les gardiens séparément, interroge le directeur. Le légiste dit que le patient est littéralement « mort de peur » pas d’étouffement. De plus, son urine présente sur son pantalon mais pas sous lui montre clairement qu’il a été déplacé. Les infirmiers finissent par avouer qu’il a été mystérieusement traité.

C’est le début d’une intrigue romanesque et en même temps glaçante, puisque le directeur incendie carrément l’hôpital. Qu’a-t-il donc de si important à cacher ? Pourquoi les gens interrogés ont-ils peur de parler à cause de leur famille ?

L’intrigue part de faits réels, les expériences de la CIA dans les années de guerre froide. L’auteur s’est longuement documenté, depuis que les archives américaines sont ouvertes. Mais il pousse sa théorie, qui va très loin : pas moins que le sort de l’âme humaine. Pourquoi d’ailleurs seulement « humaine » ? Selon son idée farfelue, que je vous laisse découvrir, pourquoi l’âme de TOUS les êtres vivants ne seraient-elles pas traitées pareil par la physique ? L’auteur garderait-il un reste de superstition chrétienne sur « Dieu » et le Livre ?

Malgré cet invraisemblable, auquel les gens intelligents ne peuvent adhérer (désolé de casser la belle image d’un ex de M6 né en 1974 qui sait faire sa pub dans les médias), le livre est haletant. Le personnage de l’inspectrice Sarah est particulièrement réussi, froide, professionnelle, efficace. Un parfait contraste avec le personnage de Christopher, un ex-reporter de guerre qui n’a pas dû en voir de vraiment dures. Lui se montre trop faiblard en situation, à croire qu’il en raconte plus qu’il n’en a fait. De plus ce genre de prénom américain est particulièrement incongru lorsque l’on apprend que son père est aussi catho tradi.

S’ajoute à l’action un bel exemple d’amour paternel pour un petit garçon de 8 ans, Simon, qui n’est pas son fils mais seulement son neveu. Certes, issu d’un frère adoré, mais sans lien particulier avec le garçon avant d’être forcé de s’en occuper lorsque son frère Adam a eu un « accident de voiture » (sur une route droite). La romance entre Christopher et Sarah, le reporter et l’inspectrice, fait un peu cliché mais correspond à l’époque de bisounours des lectrices. Tout doit se terminer par une bonne séance de sexe partagé, en rêvant bien-sûr du Grand Amour.

En bref, un bon thriller dont les chapitres courts se succèdent et prennent aux tripes. Mais pas un grand roman à la Simenon pour la psychologie, ni à la Ludlum pour l’intrigue – plutôt un roman qui plaît : 540 000 exemplaires pour ses deux premiers romans, dont Le Cri est le premier.

  • Prix Polar des Petits Mots des Libraires
  • Prix du Roman Populaire
  • Prix des Nouvelles Voix du polar
  • Prix Polar en Nivernais

Nicolas Beuglet, Le cri, 2016, Pocket thriller 2024, 558 pages, €9,60, e-book Kindle €8,49

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Fruttero et Lucentini, L’amant sans domicile fixe

Venise est une ville pleine de mystère. Et d’histoire aussi puisque les touristes y défilent comme ce Mr Silvera qui mène son troupeau d’Anglais moutonniers : « Look ! Look ! Mr Silvera », disent les touristes ignares et émerveillés lorsqu’ils voient quelque chose qu’ils n’ont jamais vu. « Ah ! » fait Mr Silvera dans une sorte de soupir. Dans l’avion qui l’amène à Venise Mr Silvera rencontre une princesse romaine qui se rend elles aussi à Venise pour expertiser une collection de tableaux.

C’est elle qui dit « je » dans le roman, tandis que les auteurs intercalent des chapitres d’observations aiguës et ironiques, comme un chœur antique. Qui est donc Mr Silvera ? Son nom indique une sorte de Juif hollandais, ou peut être portugais, ou peut-être d’ailleurs. Lui-même le sait-il ? Il est mal habillé mais s’en fout ; toutes ces affaires tiennent dans une petite valise fatiguée. La princesse est séduite par ce dénuement philosophique. Cela la change de l’artificiel des cocktails et des ragots. Il accompagne ses ouailles touristiques de la petite bourgeoisie voyageuse des années quatre-vingts vers le bateau qui les mènera en croisière économique jusque dans les îles grecques. Il devrait par contrat les accompagner mais, au dernier moment, il saute le pas et reste sur le quai. Il les laisse à leur sort. Mystérieux Mr Silvera. Est-il chargé d’une mission pour le Mossad ?

Dans cette Venise maussade en hiver, l’italienne est intriguée et vite amoureuse. Cela met du piment dans sa vie bien qu’elle soit mariée à Rome. La collection de tableaux destinée à la vente est présentée par deux jeunes garçons blonds très séduisants, petits-fils de la vieille dame qui la possède dans son palais délabré. Ce ne sont en première apparence que vieilles croûtes, copies de peintres du XVIIIe et XIXe siècle. Il n’y a rien d’intéressant. Pourtant, sa grande rivale allemande a décidé finalement d’acheter toute la collection. Lorsqu’elle en parle à Mr Silvera, elle se dit que voir ces tableaux pourrait l’intéresser. « Ah ! » dit Mr Silvera.

Lorsqu’elle retourne au palais délabré, les garçons ne sont pas là, seulement l’un des deux qui les laisse vite devant les toiles, sans être intéressé à les séduire. Elle se dit qu’elle a manqué quelque chose. Et Mr Silvera, néophyte en peinture croit-elle, tombe en arrêt devant un tableau. Il l’examine, il hésite. C’est une mauvaise copie d’un portrait de Vénitien connu, de la famille des Fugger. Mr Silvera dit que cela lui ressemble – comment le sait-il ? L’aurait-il rencontré dans les siècles ? D’ailleurs, fait-il remarquer, la peinture n’est pas encore sèche. Tient donc ! Aurait-on glissé une fausse copie dans l’ensemble de vraies copies pour obtenir le visa des experts de la Culture, le tampon de la douane et la vendre à l’étranger ? C’était pratique courante dans les années 1980.

La princesse se pose des questions, interroge Raimondo, le frère pédéraste de la folle des cocktails. Elle poursuit surtout ses interminables promenades dans Venise avec Mr Silvera. Il semble connaître la ville parfaitement. C’est qu’au fond il y est souvent passé durant les siècles… Le lecteur se rend compte peu à peu que ce juif est « le » Juif errant des Évangiles, celui qui a refusé au Christ l’entrée dans son échoppe de cordonnier à Jérusalem pour se reposer lorsqu’il portait la croix. Et qui a été condamné pour cela à sans cesse bouger dans le monde. C’est une légende, bien sûr, une explication symbolique de la diaspora, mais bienvenue dans cette Venise mystérieuse où tout peut faire sens.

Les auteurs prennent à chaque fois une ville italienne qu’ils connaissent bien pour cadre de leurs romans. Ce sont des intrigues romanesques et un brin policières à la fois, tout à fait dans le ton décalé des années quatre-vingts. Il y a de l’amour, mais pas de la fade romance comme ce qui se consomme à la tonne aujourd’hui. Plutôt quelque chose de profond, bravant le temps. Les exercices sur lit ne sont que des façons plaisante de passer le temps, comme on prend un verre, avant le véritable dîner de l’existence. Car le premier personnage, ici, est Venise. Un beau roman, une parenthèse dans l’océan des romans sans intérêt.

Carlo Fruttero, né à Turin, est mort à 85 ans en 2012, tandis que Lucentini, né à Rome, est mort à 81 ans en 2002. Le duo s’est formé en 1957.

Carlo Fruttero et Franco Lucentini, L’amant sans domicile fixe (L’amante senza fissa dimora), 1986, Points Seuil 1995, 298 pages, €2,17 occasion

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Linwood Barclay, Cette nuit-là

Une série récente sur France 2 et l’on se dit « voilà, j’ai déjà vu ». Mais ce serait une erreur. Si le thème est le même, le déroulement captive tout autant. Imaginez : vous avez 14 ans, vous êtes une fille, Cynthia, vous venez de vous faire ramener à la maison par papa en rogne parce que vous avez dépassé l’heure autorisée, que vous êtes complètement saoule, et qu’il vous a pris dans les bras d’un mauvais garçon plus âgé. Le lendemain matin, gueule de bois. Silence dans la maison. Vous descendez, personne ! Auraient-ils tous décidé de vous quitter pour vous punir ? Bof, ils sont peut-être partis en avance. Mais le soir, rien. Toujours personne. Aucun mot, aucun appel. Vous paniquez.

Il y aurait de quoi – car toute la famille s’est volatilisée. Les deux voitures ne sont plus devant la maison. Aucun bagage emporté. Rien. Le père Clayton, la mère Patricia et le grand frère de 17 ans Todd se sont volatilisés. La police les recherche, rien. C’est inexplicable.

Vous êtes tant bien que mal prise en charge par votre tante Tess, élevée comme il se doit, la fac payée. Vous vous mariez avec un prof de lettres qui enseigne au lycée l’écriture à des jeunes qui s’en foutent, sauf une, une sale gosse mais qui a du talent, Jane.

Dès lors, c’est votre mari qui raconte. Le calvaire de la vie avec une femme qui n’a jamais digéré la disparition de sa famille il y a 25 ans, surtout parce qu’elle ne sait pas pourquoi, ni ne sait ce qu’ils sont devenus. Elle agace tout le monde avec ses aigreurs, sa paranoïa. Ne voit-elle pas une voiture marron surveiller sa fille Grace, 8 ans, sur le chemin de l’école ? Grace qui voudrait y aller toute seule, comme les autres enfants le font, parce qu’elle n’est plus un bébé. Mais comment faire avec une maman surprotectrice car névrosée ? Elle voit un psy, mais ça n’a pas l’air de s’arranger. Elle cause, et après ? Demeure ce gouffre béant de la perte de papa et maman, et grand frère.

Une clé disparaît dans la maison, un chapeau est retrouvé sur une table, celui du père d’il y a 25 ans, une lettre est tapée sur la propre machine à écrire de la maison, à l’étage, avec cette caractéristique inimitable : ce e minuscule qui ressemble à un c. C’est à ne pas croire. Serait-ce Cynthia qui l’a écrite, cette lettre ? Et placé le chapeau sur la table comme dans un état second, dissocié ? On a soupçonné vaguement la jeune fille, il y a 25 ans, d’avoir été complice dans la disparition de sa famille, peut-être de les avoir fait tuer par Vince, ce petit ami malfrat. Mais pourquoi ferait-elle ressurgir ce passé ?

La police soupçonne qu’elle cache quelque chose ; le mari qu’elle devient folle ; le proviseur ami que la petite Grace pourrait être en danger ; Cynthia disparaît avec sa fille, elle ne veut pas qu’on la recherche – pour le moment. Elle a besoin de réfléchir, d’être seule, de s’y retrouver. D’autant que la fameuse lettre est munie d’un plan, le tout indiquant dans quel trou d’eau se trouve la voiture de la mère et de son fils, il y a 25 ans. Quant au père, rien. La tante Tess est assassinée, le détective privé engagé par Cynthia aussi : qui veut donc à dissimuler la vérité ?

Le narrateur va chercher à retrouver sa femme et sa fille, conduire lui-même l’enquête car les flics s’en foutent ou traînent ; ils ne croient pas Cynthia, ce qui est un mauvais début. Pour cela, retrouver Vince, l’ex-petit ami d’il y a 25 ans. Toujours mauvais garçon et chef de bande, mais qui ne s’en laisse pas conter.

La suite ? N’est pas racontable, ni la fin. Toujours est-il que ce thriller est passionnant, écrit en chapitres courts et de façon fluide, qui donnent envie d’en avaler un autre après le précédent. Il n’y a que les inter-chapitres en italique qui agacent, même s’ils se justifient en partie une fois le roman terminé. Certains peuvent penser qu’ils ajoutent une touche de mystère, mais à mon avis l’auteur aurait mieux fait de s’en passer. Pour le reste, lisez ce livre, c’est un grand moment.

L’auteur, américain, a quitté le pays des Trompes pour le Canada plus humain – avant qu’il ne soit annexé par la force, qui sait ?

Linwood Barclay, Cette nuit-là (No Time for Goodbye), 2007, J’ai lu thriller 2011, 477 pages, €8,90, e-book Kindle €13,99

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Franquin, Idées noires – L’intégrale complète

Franquin est connu pour Gaston Lagaffe et le Marsupilami. Dans ce recueil de planches pour les fanzines des années 1970, il révèle les dessous de notre civilisation : le nucléaire, la peine de mort, la guerre, la chasse, le fric. C’est parfois de l’humour, surtout de l’ironie. Parce que Franquin le dépressif n’est pas tendre avec les humains.

Le chasseur est un gros beauf qui adore tuer – et Franquin invente la cartouche qui part à l’envers ; le propriétaire du cheval de course est un gros con qui ne pense qu’à la course, il achève bien les chevaux lorsqu’ils ont la patte cassée – Franquin invente le cheval qui vient achever le jockey. L’amoureux prédateur aime tant la fille qu’il embrasse qu’il voudrait la dévorer – Franquin le prend au mot et le beau se rassasie. Le vendeur d’armes fait inventer divers types de missiles qui réussissent tout – même à faire sauter le gros con de général qui allume un faux cigare, missile en réduction posé sur le bureau. Quiconque a tué volontairement aura la tête tranchée – beau principe, que Franquin prend tel qu’il est en faisant trancher la tête de chacun des bourreaux à son tour. Le pasionné de bonzaï, qui torture se splantes pour les faire pousser petites et tordues, élève ses enfants pareil. Le capitaliste qui serre les coûts invente le boulon en carton, avec 10 % seulement d’acier – imparable ! Son avion part en morceaux. Même les survivants d’un holocauste nucléaire, presque nus, réinventent la civilisation en choquant deux cailloux pour faire du feu – mais ce sont des grenades abandonnées par la civilisation détruite. Et ainsi de suite…

C’est drôle, c’est désabusé, en phase avec le no future des années 70 et 80 chez les hippies laissés pour compte par le mouvement général du monde. « Je ne suis pas un humoriste, dit-il en interview en début de volume. Je suis un con, tout à fait normal, qui essaie de rigoler parce qu’il en a besoin (… et) parce que je suis né dans une famille qui ne rigolait pas du tout. »

Il ne faut pas être dupe – jamais. Le chien fidèle qui hurle à la mort parce qu’on enterre son maître reste sur la tombe à pleurer… mais sur sa baballe qu’on a mis dans le cercueil.

Un dessin bien noir pour des idées noires, autre façon de célébrer le vrai, « l’authentique » comme disait Pagnol. Nietzsche pensait qu’il n’y a rien de plus cruel que la vérité nue – non pas la Vérité platonicienne ou divine, mais la sincérité personnelle et l’honnêteté intellectuelle qui font voir les choses sans fioritures. Apollon, le dieu solaire, tranchait de même l’obscurité par ses rayons implacables. En disant vrai, l’individu se libère de l’hypocrisie sociale admise et établit son moi véritable – l’inverse du garçon de café sartrien qui joue un rôle. Ce pourquoi la plupart des gens préfèrent se faire leur cinéma et chérissent leurs illusions, comme une drogue qui endort et leur fait voir la vie en rose.

La vérité est que la chasse est un passe-temps de sadique entre mâles, prétexte à se bourrer la gueule et à comparer qui a la plus grosse – le fusil Pandan Lagl est-il meilleur que le Gastinne Renette ? La vérité est que le hippisme est un « sport » où le cheval fait tout et l’homme pas grand-chose. La vérité est que « l’amour » est rarement équilibré, l’un ou l’une voulant bouffer l’autre, en fusionnel, par ingérence physique et intégration morale sans merci. Et même le désespéré du climat qui s’inonde d’essence en bidon pour en finir gaspille la planète et concourt au réchauffement climatique. Le con.

Tout cela est vrai. Tout cela est cruel. Surtout quand on ne veut pas l’entendre.

Franquin, Idées noires – L’intégrale complète, Fluide glacial 2020, 80 pages, €17,90, e-book Kindle €8,99

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Johann Chapoutot, Les Irresponsables – qui a porté Hitler au pouvoir ?

1929-1933, quatre années qui ont vu la montée du parti nazi avec la crise économique mondiale, sur les ruines morales de la défaite de 1918, puis sa redescente électorale. Contrairement au mythe, le NSDAP n’a jamais eu la majorité des votes à l’échelle nationale, ses résultats ont « atteint un quasi-plateau entre avril et juillet 1932, avant de connaître un recul marqué entre les élections législatives du 31 juillet et celles du 6 novembre » (intro). Pourquoi donc Hitler est-il devenu chancelier (équivalent de notre Premier ministre) ? – A cause des irresponsables. D’où le titre.

Outre le rappel fin des épisodes historiques, ce livre vise à alerter sur les analogies entre l’Allemagne de Weimar et la France actuelle. « Le pouvoir, qui ne repose sur aucune base électorale, décide de faire alliance avec l’extrême droite, avec laquelle il partage, au fond, à peu près tout (…) Il s’agit de capter son énergie au profit d’un libéralisme autoritaire imbu de lui-même, dilettante et, in fine, parfaitement irresponsable… » Johann Chapoutot est professeur d’Histoire contemporaine à Sorbonne Université et surtout spécialiste de l’histoire du nazisme et de la modernité occidentale.

La camarilla entourant Hindenburg, président de la République de Weimar depuis 1925 et les élites économiques conservatrices ont laissé aller Hitler au pouvoir. Par convictions conservatrices que « tout » valait mieux que la chienlit de la République, par mimétisme de caste – pire : par inertie. Comme si c’était inévitable, le balancier de l’Histoire, la pente nationale allemande. Les dirigeants ont, par le choix et leurs ralliements successifs, amené Hitler à être nommé, sans majorité, chancelier du Reich. « Le ‘bolchevisme culturel’ [féminisme, homosexualité, modernité urbaine] dénoncé sans cesse (… est) une entreprise d’affaiblissement et d’efféminement de la nation, dévirilisée par les cajoleries permanentes d’un État maternant qui, au lieu d’éduquer à la lutte pour la vie, ne cesse de panser, soigner et bercer une population habituée, non à lutter, mais à recevoir la becquée des allocations. Cette idée, typique du darwinisme social le plus radical, par ailleurs défendue avec vigueur et constance par les nazis eux-mêmes., est le cœur nucléaire de la philosophie sociale des partisans du ‘nouvel État’ » ch.VI. On se retrouve plus ici chez Trump et Vance que chez Le Pen ou Maréchal, mais… une fois au pouvoir, quelle serait la pente ? Mimétique ? Moi aussi « la tronçonneuse » ? Moi aussi le « prenez-vous en main » ?

La tentation de l’autoritarisme, en période de crise, est permanente. Un Parlement ne décide qu’après longs débats et compromis – encore faut-il que « les partis » soient prêts aux compromis. Aujourd’hui, les Insoumis sont contre, ils veulent le chaos pour imposer directement leur loi. Hier en Allemagne, la même tentation existait : « Le chancelier du Reich (…) fixe les lignes directrices de la politique, mais uniquement parce qu’il est porté par la confiance du Reichstag, c’est-à-dire par une coalition instable et non fiable. En revanche, le Reich-Président a la confiance du peuple entier, non pas indirectement par l’intermédiaire d’un Parlement déchiré en partis, mais immédiatement sur sa personne » ch.II. Ainsi analysait Carl Schmitt en novembre 1932, prônant un « libéralisme autoritaire », et les nazis lui ont donné raison.

Faut-il pour cela pousser l’analogie si loin ? Si l’histoire ne se répète jamais, pas plus qu’on ne se baigne deux fois dans la même eau d’un fleuve, les tendances humaines restent stables, tout comme le fleuve continue de couler. Ce pourquoi la fin de la République de Weimar offre « des leçons » – dont on sait que personne ne tient jamais compte, le monde étant censé commencer avec ceux qui en parlent.

Mais quand même : « Une politique d’austérité dogmatique qui aggrave la crise et la misère ; un pouvoir exécutif qui fait adopter des mesures de destruction du modèle social allemand à coup de 48-2 ; une gauche sociale-démocrate qui soutient cette politique afin, dit-elle, d’éviter le pire ; un régime politique qui, à partir de 1930, se présidentialise et concentre des pouvoirs exorbitants dans les mains faillibles d’un homme pas exagérément intelligent, mais orgueilleux et buté ; le règne des entourages qui, par une logique de darwinisme inversé, celle de la courtisanerie, promeut les plus incompétents et les moins dignes, ceux qui sont prêts à s’avilir pour devenir des ‘conseillers’ (…). Une dissolution ratée ; une seconde dissolution dangereuse, inepte, vu le contexte de croissance de l’extrême-droite mais demandée par cette même extrême-droite et accordée en gage de bonne volonté ; une défaite cuisante aux législatives ; le refus de tenir compte des résultats des élections », etc. etc… (Épilogue). Sans parler des magnats de presse et de médias qui « nazifient ».

C’est un peu trop amalgamer les époques. Macron n’est pas Hindenburg, il n’en a ni le grand âge, ni la bêtise butée, ni les mêmes conseillers grands propriétaires ; les médias sont encore divers et ceux de Bolloré n’attrapent pas tout, ni ne « nazifient » à tout va ; ils imitent plutôt le Trompeur et son vice, le catho tradi Vance, né James Donald Bowman. Le capitalisme contemporain n’est pas darwiniste social, sauf chez les libertariens à la Musk – en témoignent les entreprises comme Danone, Bouygues et d’autres, qui ont compris que les salariés comptaient autant que les actionnaires apporteurs de capitaux, lesquels ont aussi des « valeurs » qu’il serait vain de mépriser sous peine de boycott (ainsi Tesla récemment).

Une identité de rapports, plutôt qu’une identité de forme, dit l’auteur – soit. Ecoutons-le donc, et observons les tendance à l’œuvre – dont celle qui pousse Trump à « devenir roi » aux États-Unis, le grand MAGA (Make America Gaga again). Après tout, l’argent, la science, la guerre, cette conjonction qui fit Hitler, sévit aujourd’hui à plein aux États-Unis, en Chine, en Russie…

Nous aurons été prévenus.

Johann Chapoutot, Les Irresponsables – qui a porté Hitler au pouvoir ? 2025, Gallimard, 304 pages, 21,00, e-book Kindle €14,99

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Réveillez-vous malgré l’automne, dit Alain

Aujourd’hui, l’automne. Octobre 1909, le philosophe voit les feuilles se flétrir et le soir tomber. Il médite sur la fatigue de la nature et la langueur qui saisit le vivant. « Il est très vrai qu’on s’endormirait maintenant avec toutes choses, si l’on se laissait aller. A mesure que les feuilles jaunissent, le sommeil tombe sur les yeux. » Avec le raccourcissement des jours (et le paiement des impôts), naît la dépression, les idées noires et l’envie de dormir. Les gens sont pessimistes en automne.

Alain en fait une théorie. « Le soir est l’heure du souvenir ». Et il est vrai que l’on écrit son Journal ou ses Mémoires plus volontiers le soir que le matin. « Ce n’est pas au milieu de la journée que l’on pense au temps ; on est tout à l’action ; on dévore le temps sans le compter. C’est le matin et le soir que l’on pense au temps. Le soir, on considère les sillons achevés ; et le matin, on imagine les sillons à faire. » C’est vrai des jours comme des saisons, comme d’une vie. C’est au matin du monde que l’on se dit que tout est possible, au matin de la jeunesse que tout peut commencer parce que tout est ouvert. C’est au soir de la vie que l’on fait fait le bilan, joies et amertumes, voie et bifurcations.

« Le soir, on constate ; le matin, on invente. C’est pourquoi les images du soir sont liées à l’idée du passé, et les images du matin à l’idée de l’avenir. » Mais chaque année revient l’automne, son obscurité grandissante, et avec elle la dépression humaine. On a envie de reposer, de s’endormir sur ses lauriers, ou de dormir pour oublier. C’est ce qu’il ne faut pas faire, dit Alain. Il faut se révolter contre cet engourdissement saisonnier. « Tout le progrès tient pourtant à cette révolte-là. Nous refusons d’être marmottes. C’est pourquoi il est beau que, justement dans ces temps-ci, les petits garçons traînent leur sac de livres et que les écoles s’allument. Il n’est plus temps de louer les abeilles ; quand elles s’endorment, c’est alors que nous nous éveillons par volonté. L’école du soir est une chose humaine. »

En effet, l’être humain n’est pas pleinement dépendant de son programme génétique, comme les abeilles, ni des conditions de son environnement, comme les autres bêtes. Il est capable de penser pour l’aménager, de le façonner pour mieux survivre : bâtir des maisons, chauffer la cheminée, cultiver pour avoir des réserves, tondre et tisser pour se vêtir, inventer des machines ou des procédés. Dans l’existence traditionnelle, si le printemps était la saison du grand ménage, l’automne était celle des engrangements : du blé, du raisin, des pommes, des noix, des salaisons de cochon, du foin, du bois. Il fallait préparer un hiver actif, à bricoler dans la maison, à tisser la laine et réparer ce qui devait l’être. On ne s’endormait pas, on préparait l’avenir, l’après-Noël et le retour des beaux jours où labourer et semer.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

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Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

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Géant de George Stevens

Sept jours avant sa mort dans sa Porsche 550 Spyder, James Dean tournait encore ce film. Il jouait le p’tit con devenu tycoon, le petit-blanc orphelin laissé pour compte par les seigneurs éleveurs texans, et devenu roi du pétrole. Tourné en 1955 à la gloire (critique) du Texas, cet État dans l’État, le deuxième plus grand et le deuxième plus peuplé des États-Unis, le film est composé à partir d’un roman d’Edna Ferber, décédée en 1968.

Jordan Benedict, un grand jeune homme (Rock Hudson) héritier de ses père et grand-père du domaine de 258 000 hectares et de 500 000 vaches situé au milieu d’une plaine poussiéreuse, vient prendre poulain reproducteur et femme reproductrice, Leslie (Elisabeth Taylor) au Maryland, pays verdoyant nommé en l’honneur d’Henriette-Marie de France, épouse du roi d’Angleterre Charles Ier Stuart, qui rappelle l’Europe. Texas, Maryland : deux États des mêmes États-Unis, deux cultures différentes. Au Maryland est née la liberté de religion, au Texas la prédation des grands propriétaires et le mythe du cow-boy.

Machisme patriarcal affirmé et brutalité d’un côté, tolérance et droit des femmes de l’autre, cela ne pouvait que faire des étincelles. Autant le premier est conservateur, autocrate et raciste (Républicain à la Trompe), autant la seconde est pour le progrès, la considération pour les autres et attentive aux pauvres (Démocrate à la Clinton). Les Mexicains du domaine de Reata, anciens propriétaires des terres spoliés à la fin du XIXe par les grand-pères blancs, sont considérés comme des sous-hommes et parqués dans des villages insalubres, laissés à l’abandon. Le premier geste de Leslie, une fois mariée et rapportée au manoir comme une proie, est d’aller voir une femme d’employé et son bébé malade au village mexicain, pour les faire soigner. Angel Obregon, c’est le nom du bébé, deviendra un beau jeune homme (Sal Mineo) qui donnera sa vie au pays comme soldat après Pearl Harbor.

L’intermédiaire entre blanc propriétaire dominateur et latinos salariés dominés est Jett Rink (James Dean), pôv blanc en pleine jeunesse (l’acteur a 24 ans), méprisé de Jordan mais bien aimé par la sœur de Jordan, Luz Benedict (Mercedes McCambridge), qui régit le domaine en quasi mâle. Pourquoi ? Parce que le jeune homme serait un bâtard du père ? Parce qu’elle avait une inclination impossible pour lui ? On n’en saura pas plus. Toujours est-il que, lorsque le cheval de Leslie tue Luz qui voulait à toute force le monter et le dompter – comme elle voulait dompter l’épouse de son frère – elle lègue par testament une petite parcelle de terrain à Jett. Jordan propose aussitôt, avec l’aide de son notaire et de ses voisins propriétaires, une compensation en dollars au jeune homme pour lui racheter les terres, mais celui-ci refuse. Il veut être l’égal des autres, propriétaire blanc lui aussi. Il clôt son petit domaine et le nomme même Little Reata. Grâce à la chaussure de Leslie qui s’enfonce dans la boue lors d’une visite qu’elle lui fait, il découvre du pétrole. C’est le pactole. Il gagné désormais plus en un mois que Jordan en un an avec ses vaches.

Jordan et Leslie ont des enfants, des faux jumeaux aînés, Jordan III et Judy, puis une fille, Luz II. Le conflit entre les parents s’étend à l’éducation des petits. Jordan, en macho implacable, veut entraîner son fils « héritier » Jordy III à monter à cheval dès 4 ans, ce qui fait peur au gamin et engendre sa répulsion pour l’élevage du bétail : il veut être médecin et ira contre la volonté de son père. Adulte (Dennis Hopper), il ira même jusqu’à épouser une mexicaine, doctoresse collègue du docteur de l’hôpital du coin. Sa jumelle Luz II (Carroll Baker) sera, une fois grande, favorable à la terre et à l’élevage, mais elle et son mari Bob (Earl Holliman), un peu bête et à la démarche lourdaude de péquenot, veulent leur propre ferme bien à eux, et ne pas dépendre. Jordan s’aperçoit alors que le monde a changé. Lui qui avait refusé, par traditions figées et conservatisme borné, d’autoriser le forage de puits sur ses terres, se convertit au pétrole. Exit les vaches qui nourrissent les hommes, bienvenue à la nouvelle alimentation du carburant pour le progrès.

Quant à Jett, l’argent lui est monté à la tête, lui l’inculte qui vivait dépoitraillé au domaine, désormais en costume, il se croit tout permis. Il organise un grand raout à Austin dans le grand hôtel Emperador (empereur) qui lui appartient, « réservé aux Blancs ». Il invite tous les Benedict, ainsi que le sénateur, le gouverneur et des personnalités du Texas pour célébrer le pétrole et sa gloire. Il drague Luz II et voudrait l’épouser pour intégrer la tradition, mais la différence d’âge est trop grande et, si Luz II a été « reine de la fête », elle éconduit gentiment le milliardaire. Lui se saoule, déjà porté sur l’alcool depuis de longues années pour oublier sa condition. Il ne peut délivrer « son » discours (écrit par un autre) et s’écroule sur la table du banquet, montrant à tous ses limites. L’accès au salon de coiffure a été refusé à l’épouse de Jordy, car mexicaine, ce qui a conduit le jeune homme à provoquer Jett en public, et son père à aller lui casser la gueule – mais surtout sa collection d’alcools dans une arrière-salle, Jett étant trop bourré pour se battre.

Géant est un film d’excès : plus de trois heures en deux DVD, un machisme XXL d’un Rock Hudson d’ailleurs homo mais mesurant 1m96, la démesure du Texas avec ses centaines de milliers de vaches puis son pétrole à gogo. De quoi prédisposer à la mentalité autoritaire de seigneur d’Ancien régime, de voleur de bétail et de prédateur de terres, à la prévalence de la force sur le droit, à la vanité de nantis. Le film a inspiré la série Dallas, ses petits forfaits en famille et son « dirty business » – c’est dire ! « J.R. », les initiales de John Ross Ewing dans la série, sont d’ailleurs les mêmes que celles de Jett Rink, apposées sur les portes de son grand hôtel. Trump et ses affidés reprennent désormais la brutalité et les traditions texanes – un film qui revient à la mode !

Oscars 1957 du meilleur réalisateur pour George Stevens, meilleur acteur pour James Dean et pour Rock Hudson

DVD Géant (Giant), George Stevens, 1956, avec James Dean, Elizabeth Taylor, Rock Hudson, Carroll Baker, Jane Withers, Warner Bros Entertainment France 2005, doublé français, anglais, italien, 3h13 + bonus 45 mn, €4,68, Blu-ray €38,99

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Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme

Neil Price est archéologue anglais, et il s’est spécialisé à l’université d’Uppsala en Suède sur la période de l’Age du fer scandinave et sur la période qui a suivi : les Vikings. Il édite une superbe somme sur le sujet à la mode, repris par les séries comme par les idéologues. Anglais, il ne jargonne pas comme les Français ; archéologue mais aussi lecteur des textes (les sagas médiévales, les annales des moines latins, les récits des voyageurs musulmans), il conte merveilleusement, jusqu’à se mettre parfois à la place des personnages des temps révolus. C’est une œuvre à la fois scientifique (bien étayée) et littéraire (avec de nombreuses hypothèses à confirmer), mais qui renouvelle ce qui ce publie sur les Vikings.

Trois parties : qui sont les « vikings » ; le phénomène historique viking ; les nouveaux mondes et nouvelles nations ainsi créés.

Le titre fait référence à la naissance du monde, l’homme issu du frêne, l’arbre de vie Yggdrasil, qui s’enracine profondément dans la terre et étend ses branches au ciel par la voie lactée, et la femme issue de l’orme ; c’est Odin qui, soufflant dans leur bouche, donne vie. Les Vikings ne sont donc pas faits de boue, comme les chrétiens, mais de bois vivant. Ils gardent pour cela un accord « écologique » avec leur environnement. Prédateurs ils sont, comme tout être, mais savent combien ils dépendent de la nature. Du frêne ils font les arcs souples, du minerais les épées et les haches de combat, de la laine les vêtements et les voiles des navires, des troncs les maisons, les coques et les avirons, et les boucliers.

Nul Viking n’est seul, mais enserré dans des liens de parenté, d’alliances, d’amitiés, d’allégeances. L’analyse des os montre que les gens quittent souvent leur lieu de naissance vers 13 ou 14 ans pour s’engager ailleurs. Car le maître de maison peut avoir plusieurs épouses et plus encore de concubines et d’esclaves ; les bâtards, même reconnus, n’ont pour héritage que celui qu’ils se constitueront. D’où la tentation de l’ailleurs, de la grande liberté du commerce et des mers.

Les Vikings sont scandinaves, mais pas seulement ; ils entraînent avec eux les gens qu’ils croisent, soit par amitié commerciale, soit par esclavage. Aucun racisme chez eux, mais l’insatiable curiosité de l’autre. Une reine viking enterrée en Suède venait même génétiquement de Perse. Les Vikings sont des agriculteurs guerriers païens, à la mythologie vaste et peu arrêtée (faute de textes et de clergé) ; ils vivent en fermes autarciques d’élevage et d’agriculture, d’artisanat et de commerce. Ils donnent le pouvoir aux mâles, dont l’existence consiste à se bâtir une réputation, mais ils ne méprisent pas les femmes qui parviennent à rivaliser avec eux sur la réputation, comme ces veuves à la tête de clans, ou ces femmes au bouclier qui font la guerre (rares mais attestées). Dans les genres sociaux, à l’homme l’extérieur, à la femme l’intérieur. L’époque est violente, la force prime ; rien d’étonnant à ce que le pouvoir mâle s’impose, même si les femmes peuvent n’être pas en reste (le guerrier de Birka était une femme). Surtout, chaque homme a en lui sa part féminine : la fylgia.

Car, pour les Vikings, les êtres humains ont quatre formes. La première est l’enveloppe, ce qui est pour nous le corps. Mais il pouvait se modifier, les structures corporelles étant fluides à ceux qui ont le don. On peut par exemple se transformer en ours ou en loup, et les femmes plutôt en phoque ou en oiseau. La seconde composante est l’esprit, qui associe personnalité, tempérament et caractère. C’est l’essence d’une personne, débarrassée de tout artifice, vestimentaire ou social. La troisième composante est la chance, un attribut personnel reconnu, qui force le respect. Mais cette chance est dotée d’une volonté propre et peut quitter l’individu. La dernière composante est la fylgia, un esprit féminin qui accompagne la personne à chaque instant de sa vie. C’est une gardienne, protectrice, liée aux ancêtres ; elle pouvait se transmettre aux héritiers de la lignée comme un esprit tutélaire familial.

L’expansion viking n’a pas une seule cause, mais de multiples. Elle évolue aussi avec le temps : d’abord le pillage de piraterie de la « maritoria », ou « forme de pouvoir associant l’ambition des petits rois, le contrôle du territoire et un nouveau type d’économie marchande, le tout en liaison avec la mer » ch.10. Une incitation « dans une culture qui valorisait avant tout la renommée, la bravoure et la réussite ostensible » ch.11. Puis la bande organisée de « l’hydrarchie » (non planifiée et multidirectionnelle), avant la migration de « diaspora » avec femmes et enfants pour s’installer ailleurs (en Angleterre, Irlande, Normandie, Islande, Groenland). Elle a commencé tout d’abord vers l’est, l’Estonie et les fleuves russes, avant l’ouest, le fameux monastère de Lindinsfarne en 793.

L’une des causes serait le « voile de poussière » dans les années 536 à 540 de notre ère, un obscurcissement du ciel pareil à un hiver nucléaire dû aux éruptions volcaniques majeures dont l’Ilopango au Salvador (ch.2) ; il se manifeste par trois années de mauvaises récoltes, perçues par les fouilles qui montrent l’abandon de nombreuses fermes, et par les textes qui montrent l’émergence d’une aristocratie de « rois de la mer ». Toutes les crises accentuent les inégalités et une catastrophe précipite les relations d’allégeance (nous vivons peut-être l’une de ces périodes-là avec les Trump, Xi, Poutine, Erdogan et consorts). Mais ne nous leurrons pas : « les raids vikings étaient violent, brutaux et tragiques » – et éminemment profitables. Ils ramenaient de l’or et des bijoux à l’ouest, de la soie, des fourrures et de l’argent métal à l’est, mais aussi des esclaves mâles et femelles, objets de commerce sur la Baltique.

Une époque forte et violente, sujette à des bouleversements inouïs, où la fluidité de genre et d’allégeance était le pendant d’une oppression institutionnalisée et patriarcale – mais « également un temps d’innovation sociale, dynamique et multiculturel extraordinairement tolérant aux idées radicales et aux religions venues d’ailleurs. Les arts s’y épanouirent, et l’on acceptait explicitement l’idée que les voyages et la fréquentation d’autres cultures élargissent les horizons. Si nos contemporains ne devaient retirer qu’une seule chose d’une rencontre avec la période viking, que ce soit cela » ch.18.

Neil Price, Les enfants du frêne et de l’orme – Une histoire des Vikings, 2020, Points poche 2023, 848 pages, €15,90, e-book Kindle €14,99

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Cathédrale de Monreale 2

Le cloître, attenant, est de style arabo–normand, très calme malgré l’afflux des touristes. Il a été construit en carré de 47 m de côté pour la paix des bénédictins sur ordre de Guillaume II. Les petites arcades de style arabe sont soutenues par 228 colonnettes ornées de mosaïques incrustées. Le rythme des ombres sur le dallage fait un bel effet sur les photos.

Leurs chapiteaux sont tous différents, présentant des scènes pieuses ou profanes. : feuilles corinthiennes, animaux, scène de vie rurale ou de chevalerie, acrobates, allégories sacrées, épisodes des Testaments. Nous passons des dizaines de minutes à les observer les unes après les autres. Le guide : « je ne peux pas toutes les commenter ! ». Une fontaine glougloute et donne de la fraîcheur, comme à l’Alhambra de Grenade.

Mérule a déjà fini son carnet à spirales et acheté un cahier en plus. Elle note tout. Déjeuner au Bricco e Baccho pour notre dernière cène.

Nous sommes en avance à l’aéroport et nous prenons notre avion du retour tranquillement. Le Boeing 787–800 n’est pas plein, contrairement à l’aller. Mon siège est confortable pour un charter Transavia parce que je suis placé près des sorties de secours sur les ailes. J’ai d’ailleurs la mission de tirer la poignée de la porte en cas d’évacuation ordonnée « trois fois » par l’équipage. Avec un soleil qui descend, on peut apercevoir le voile brumeux jaune au-dessus de la terre. Ce peut être de la poussière ou de la pollution.

Les trésors et les deux célibataires, Mérule et Fanny, prennent Orlyval avec moi pour rentrer dans Paris. À Antony, un jeune couple de 16 ans jeune et beau comme à cet âge m’ont laissé la place pour que je sois avec mes copines. Au moment des adieux, regard à la fois attentif et gêné de celles qui craignent qu’on leur demande un échange de mél ou de téléphone.

FIN

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