Kahneman et al., Noise

Daniel Kahneman, déjà rencontré sur ce blog pour ses travaux sur les biais cognitifs applicables en économie comportementale, se joint cette fois à Olivier Sibony, professeur à HEC en stratégie de la décision, et à Cass R. Sunstein, professeur de droit à Harvard et ancien membre de l’équipe Obama. Ils écrivent ce nouveau livre, mal titré en français parce que le mot noise existe et n’a pas le même sens. Les éditeurs n’ont plus aucune culture. Le mot noise en français signifie la discorde au sens de querelle, alors que, passé en anglais avec les Normands, il a pris le sens de d’écart dans le jugement, de bruit.

Or « dès lors qu’il y a jugement, il y a bruit », disent les auteurs p. 18. Si le biais est un écart systématique, le bruit est une dispersion aléatoire, statistique. Elle est pour les auteurs la part la plus importante des écarts de jugement constatés. L’avocat américain Marvin Franckel a montré en 1973 que les jugements des cours de justice américaines sont arbitraires et dépendent des juges eux-mêmes plus que de la loi, les peines pouvant doubler pour la même infraction. Il a noté que les jugements étaient plus favorables en début de journée ou après déjeuner et plus sévères le lundi et quand l’équipe de foot locale a perdu. De même, les études ont constaté que les demandes d’asile sont moins accordées lorsqu’il fait chaud que lorsqu’il fait froid. Ces écarts de jugement sont non seulement contre la loi, qui doit être égale pour tous, mais aussi contre la raison qui fait qu’au même crime ou délit doive être appliqué les mêmes peines, compte tenu des circonstances particulières. Or ce ne sont pas les circonstances qui justifient les écarts mais les diverses considérations que l’on rassemble sous le vocable de bruit statistique qui peuvent faire varier les peines prononcées de plus de 40 %.

Il est donc nécessaire d’effectuer un audit du bruit dans les différentes professions dans lequel cela paraît indispensable : la justice, l’université, l’analyse financière, le recrutement, l’immigration, la police scientifique, le diagnostic médical par exemple. La sagesse des foules a constaté que la moyenne des jugements est plus proche de la vérité qu’un seul jugement, à la condition que chacun des jugements reste indépendant, sinon les biais d’imitation et d’excès de confiance se manifestent. L’humeur colore l’environnement et la façon de penser, la météo, le stress, la fatigue, l’effet de séquence par ordre de passage, l’influence sociale, tout cela influe sur le jugement porté. Tout cela fabrique du bruit durable. En groupe, la polarisation fait que les jugements deviennent plus extrêmes (les réseaux sociaux le savent bien qui se radicalisent dans l’entre soi dû aux algorithmes des GAFAM).

L’étude Meehl en 1954 montre que les règles automatiques sont supérieures au jugement humain, étude confirmée par une méta étude en 2000 sur 136 expériences. La confiance n’est pas une garantie d’exactitude, et l’intuition ou le sentiment ne compensent pas l’ignorance objective. Il existe une incertitude irréductible, une information imparfaite, malgré cela les écarts subsistent. Les prédictions des économistes et des journalistes politiques, selon Tetlock, montrent que « l’expert moyen est à peu près aussi précis qu’un chimpanzé qui joue aux fléchettes » p.146.

Il sacrifie au biais de cohérence qui exige de belles histoires. L’erreur du prévisionniste est de croire qu’il peut réussir à prévoir l’imprévisible, c’est-à-dire l’avenir. On ne peut faire que des hypothèses, qui se confirment ou non. Les prévisions sont d’ailleurs meilleures si elles concernent l’année en cours et non pas une durée supérieure. Mais les modèles ne font pas mieux. Renoncer à la récompense émotionnelle de la certitude instinctive n’est pas facile, c’est le déni de l’ignorance. Reconstruire le passé permet de se conforter mais est source d’erreur : avec des si… Le calcul statistique est un moyen d’éviter ce genre d’erreur.

D’où vient le bruit ? Il s’agit des opérations simplificatrices du Système 1 du cerveau qui commande les processus mentaux automatiques, étudiés par Daniel Kahneman dans Système 1, système 2 : Les deux vitesses de la pensée. Il s’agit des biais de disponibilité, de préjugement, de confirmation, du biais émotionnel, d’ancrage, d’excès de cohérence, d’excès de confiance, de polarisation de groupe, d’effet de halo. Une étude Todorov sur les personnes ayant jugé les mêmes personnes à quelques semaines d’intervalle montre 80 % de bruit (écart). Il est plus facile de trouver des histoires sur les causes car elles donnent un sens, alors que le bruit est statistique, ce qui demande un effort de pensée.

Comment améliorer les jugements ? Tout d’abord en prendre conscience d’où l’audit de bruit sur la variabilité des jugements que toute organisation, administration ou entreprise doit effectuer avec des spécialistes. Il s’agit ensuite de remplacer le jugement humain par des règles ou des algorithmes, ceux-ci venant aider à la décision, mais la décision restante humaine à la fin ; le bruit est alors nettement diminué. Il s’agit enfin de réduire les biais personnels via un observateur de la décision indépendant, et de promouvoir une hygiène de la décision qui met en œuvre tous ces processus. Les auteurs donnent plusieurs exemples très intéressants, qui sont le meilleur du livre à mon avis parce que qu’ils sont pratiques.

Par exemple la police scientifique doit séquencer l’information pour éviter le biais de confirmation, ce qui signifie que chaque spécialiste va travailler tout d’abord dans son coin, sans connaître les hypothèses des autres, avant de se réunir en équipe pour que chacun apporte son point de vue à la vision finale.

Par exemple le recrutement ou les entretiens classiques sont inutiles pour les performances futures dans le poste en raison des biais d’ignorance objective sur le futur, du biais de ressemblance entre le recruté et le recruteur, du biais d’apparence, des bruits occasionnels du climat, de la chaleur, de la façon de s’habiller, du biais d’ancrage sur la première impression, et la recherche via le CV et les expériences racontées d’un excès de cohérence. Il vaut mieux décomposer le jugement en éléments séparés, faire évaluer le candidat par plusieurs personnes indépendamment, puis différer le jugement global dans une réunion d’ensemble où chacun apporte sa pierre à l’édifice.

Par exemple en analyse financière, où le chapitre est extrêmement utile aux analystes et évaluateurs pour les fusions et acquisitions. Il permet d’éviter les erreurs de jugement en étant le plus rationnel possible, sans pour cela ôter une quelconque évaluation humaine, à condition qu’elle soit personnelle et indépendante, avant d’être discutée avec les éléments objectifs et les évaluations des autres.

Le livre est très pédagogique, certainement trop bavard, rédigé comme un manuel de MBA, mais il se lie bien et est très utile aux professions qui pensent que le jugement personnel est le meilleur.

Daniel Kahneman, Olivier Sibony, Cass R. Sunstein, Noise : Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter, Odile Jacob 2021, €27.90 e-book Kindle €19.99

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Alexander Kent, Au nom du roi

En 1819, dernière aventure du capitaine de vaisseau Adam Bolitho, missionné par Leurs Seigneuries pour aller porter une lettre scellée à l’amiral commandant Freetown, dans l’actuelle Sierra Leone. Il s’agit toujours de la traite des Noirs, que le Parlement anglais veut interdire au nord de l’équateur, la traite restant permise au sud par compromis diplomatique après la chute de Napoléon, pour les empires espagnols et portugais.  Comme le passage de la Ligne est tout proche, nombre de commerçants britanniques, avides de fortune vite gagnée, tentent d’ignorer la loi et de poursuivre le trafic sous pavillon portugais. Bolitho porte des lettres commandant à l’amiral de traiter ce problème par tous moyens de force.

Le lecteur se trouve donc réembarqué sur l’Onward, une frégate à voiles, le meilleur des vaisseaux pour un capitaine selon l’auteur (et selon les dires du temps) car rapide et manoeuvrant tout en restant suffisamment armé. Le capitaine Bolitho, Vincent le second un peu amer de n’avoir pas obtenu de commandement à lui, Squire le lieutenant en second et le troisième lieutenant Monteith craintif donc criard et mauvais maître poussé à trop punir pour compenser ses insuffisances dans l’exemple. Sans compter les quelques aspirants, dont Napier, 16 ans, et le plus jeune de 13 ans, Walker, les marins spécialisés, le maître d’hôtel Jago, le chirurgien Murray, le bosco Drummond, le pilote Julyan, le charpentier Hall, le commis Vicary. Tout ce petit monde entassé dans la promiscuité dans un vaisseau de guerre se doit d’être connu pour être digne, reconnu pour être motivé. Bolitho, sur l’exemple de son oncle Richard, y excelle ; il l’a transmis à son pupille David Napier, aspirant sous ses ordres, qui l’imite.

Seul l’humain peut permettre des relations saines et une obéissance volontaire ; la punition en excès nuit et le mépris pire encore. Or il y a trop de cette morgue sociale dans la marine anglaise. Telle est l’opinion de l’auteur, engagé à 16 ans dans la Navy en 1940, et qui se met probablement un peu en scène sous l’uniforme de Napier – réduit à une simple chemise ouverte tant il fait chaud sous l’équateur. Comme lui, il a perdu un ami aspirant comme lui lors d’une bataille, et a pris son nom pour pseudo en guise d’hommage. Ainsi Napier perdra Howard. Comme lui il a peur dans l’imminence de l’action, mais sent « comme une main sur son épaule » le conseil de son mentor Bolitho de faire ce qu’il doit sans ciller. Comme lui il observe, il converse, il connaît les gens par leur nom. Outre l’action, c’est peut-être le meilleur de ces romans de mer qui s’achèvent avec ce tome. L’auteur est décédé en 2017 à 92 ans.

L’Onward entend le canon puis trouve une frégate détruite prête à couler avec un blessé grave qui ne prononce qu’un nom : « Ballantyne ». David Napier, qui a pris le temps d’écouter et d’accompagner à mourir, en est retourné. L’amiral qui l’interroge, n’en apprend pas plus mais envoie Bolitho, accompagné de son capitaine de pavillon Tyacke, porter vers un comptoir anglais tout nouveau, au sud, nommé New Haven (nouveau havre). Il est commandé par Ballantyne, aristocrate méticuleux qui aime les Noirs mais qui suscite des rancoeurs car il interdit la traite lucrative. L’Onward assiste de loin à la destruction complète d’un brigantin dont le dernier marin mourant ne prononce qu’un mot : « mutinerie ». Ce bis repetita fait un peu désordre dans le récit mais permet par allusions de comprendre vaguement de quoi il s’agit. Car l’auteur aime écrire par ellipse, laissant deviner plus qu’il ne dit, ce qui donne du sel à l’action, au demeurant féroce et courageuse comme il se doit. La mort prendra son lot, donc le jeune domestique noir de Ballantyne un peu plus jeune que Napier, qu’il a sauvé des trafiquants qui lui ont coupé la langue après autres sévices, et l’ami aspirant Howard, que Napier ne reverra plus.

Mission accomplie, le capitaine défiguré Tyacke, rencontré dans les précédents tomes, récompensé par une marque d’amiral, Bolitho de retour en Cornouailles où il retrouve son amour Lowenna, mais aussi l’un des premiers navires à vapeur. Ce n’est plus sa marine, ce sera celle de David.

Alexander Kent, Au nom du roi (In the King’s Name), 2011, Phébus Libretto 2021, 340 pages, €10.70

Les romans de mer d’Alexander Kent chroniqués sur ce blog

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C’est folie de rapporter le vrai et le faux à notre suffisance, dit Montaigne

Les simples d’esprit et les ignorants croient plus volontiers qu’ils ne pensent par eux-mêmes, constate Montaigne en son chapitre 27 du 1er livre de ses Essais. L’âme plus molle se laisse imprimer plus volontiers que l’esprit fort. « D’autant que l’âme est plus vide et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement sous la charge de la première persuasion. Voilà pourquoi les enfants, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus sujets à être menés par les oreilles », dit le philosophe. Notez la gradation du vide : les enfants le sont plus que les malades, qui ne sont qu’affaiblis, tandis que les femmes, qui viennent juste avant, sont surtout ignorantes – surtout à l’époque de Montaigne.

Mais faut-il pour cela aduler l’esprit fort ? Pas du tout, dit cet « en même temps » de sage qu’est Montaigne, dont la maxime est celle de Chilon le Lacédémonien (vers 600 avant), l’un des Sept sages selon Platon : « Rien de trop ». « Mais aussi, de l’autre part, c’est une sotte présomption d’aller dédaignant et condamnant pour faux ce qui ne nous semble pas vraisemblable, qui est un vice ordinaire de ceux qui pensent avoir quelque suffisance ». Car se mettre des bornes et limites dans la tête est se vouloir aussi fort que Dieu et la nature. Un brin d’humilité, que diable ! Nous ne savons pas tout et il est bien, d’ailleurs, de savoir que l’on sait peu de choses tant le monde, le temps et la vie réservent des surprises. « Il n’y a point de plus notable folie au monde que de les ramener à la mesure de notre capacité et suffisance ».

La connaissance ne vient pas avec les gènes, comme les fourmis, mais lentement par l’expérience et l’éducation. Et « c’est plutôt accoutumance que science qui nous en ôte l’étrangeté ». Si les choses les plus banales nous sont présentées pour la première fois, nous les trouverions incroyables. Ainsi de la nudité des indigènes « sauvages », fort naturelle chez eux où le climat est doux, mais fort étrange pour nos mœurs pudibondes formatées par la morale biblique. Ou du voile islamique, coutume bédouine passée en dogme religieux fort courant au désert mais fort étrange en nos villes. « L’accoutumance des yeux familiarise nos esprits avec les choses », dit Cicéron cité par Montaigne.

C’est donc la nouveauté des choses qui nous incite « plus que leur grandeur » à en rechercher les causes. La curiosité n’est un défaut que si elle est malveillante ; elle est une qualité humaine si elle pousse à mieux survivre et s’adapter par la connaissance. Il ne faut donc rien mépriser. « Combien y a-t-il de choses peu vraisemblables, témoignées par gens dignes de foi, desquelles si nous ne pouvons être persuadés, au moins les faut-il laisser en suspens ; car de les condamner (comme) impossibles, c’est se faire fort, par une téméraire présomption, de savoir jusqu’où va la possibilité ». Ainsi de Dieu selon Pascal : y croire ou pas ? Impossible de savoir, donc parions. Il est plus sain d’esprit de se considérer comme agnostique que comme athée. « Rien de trop », donc.

Et Montaigne de citer des « miracles » civils comme la bataille perdue par Antoine en Allemagne à plusieurs journées de Rome qui aurait été le jour même connue de la Ville, ou des miracles chrétiens qui citent les aveugles recouvrant la vue sur des reliques. « C’est une hardiesse dangereuse et de conséquence, outre l’absurde témérité qu’elle traîne avec soi, de mépriser ce que nous ne concevons pas. » Au temps des guerres de religions – qui fut celui de Montaigne et qui devient le nôtre – céder sur la croyance en la vérité c’est « faire bien les modérés et les entendus » mais au détriment du vrai. « Ils ne voient pas quel avantage c’est à celui qui vous charge, de commencer à lui céder et vous tirer arrière, et combien cela l’anime à poursuivre sa pointe ».

La conclusion est nette : « La gloire et la curiosité sont les deux fléaux de notre âme. Celle-ci nous conduit à mettre le nez partout, et celle-là nous défend de rien laisser irrésolu et indécis ». Méfions-nous donc de notre cerveau et de sa capacité à juger trop vite. La « gloire » ressort du Système 1 selon le psychologue prix Nobel d’économie Daniel Kahneman, ce jugement rapide pour la survie ; la curiosité ressort plutôt du Système 2, examen rationnel qui prend du temps et des efforts mais est plus fiable. La gloire « d’être d’accord » avec les autres pousse à en rajouter sur la croyance commune, les biais d’ancrage, d’excès de cohérence ou d’excès de confiance court-circuitent la raison et gauchissent l’intelligence. Penser par soi-même est la première maxime du sage, sa curiosité native. 

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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François de Combret, La substantifique moelle de L’Homme sans qualités

Qui se souvient de Robert Musil ? Il est l’auteur des Désarrois de l’élève Törless, publié en 1906, qu’un film de Volker Schlöndorff tourné en 1966 qu’Arte a sorti de l’oubli en 2015, au point que des jeunesses demandaient ensuite dans les Fnac si le libraire ne connaissait pas un bouquin sur « les désarrois de l’élève topless ». Elles croyaient sans doute qu’il s’agissait d’un livre « sociétal » sur les victimes d’exhibition ou de genre. Musil, Autrichien né en 1880, est surtout l’auteur de sa somme inégalée, roman fleuve comportant tous les genres, L’homme sans qualités publié en deux tomes en 1930 et 1933. Il est « foisonnant et complexe », selon le magistrat émérite François de Combret qui l’a lu, relu, annoté, et en a fait un livre. L’homme sans qualités reste inachevé, un tome 3 était prévu qui n’existe qu’à l’état de fragments, l’auteur étant mort en 1942 à 61 ans d’une congestion cérébrale, à l’acmé d’Hitler, dans la bonne ville de Genève où s’était réfugié avec son épouse. Pacifiste et « juif par alliance » (sa femme l’était), il était mal vu par les nazis et interdit de publication en Allemagne.

Curieusement, Robert Musil n’est pas édité en Pléiade bien que l’excellente traduction de Philippe Jaccottet soit en collection de poche.

L’homme sans qualités, c’est lui Musil, inadapté à l’empire austro-hongrois futile et content de lui où « il y avait du ‘dynamisme’, mais point de trop » cité p.34, et « où on se bornait à tenir les génies pour des paltoquets » cité p.35. L’Autriche, c’est « la Cacanie », le K und K, kaiserlich und königlich, l’impérial et royal Etat d’Autriche-Hongrie. Un laboratoire du crépuscule européen confit en bourgeoisie, que Nietzsche juste avant l’époque appelait une rumination de vache à l’étable : le déclin de l’Occident selon Splengler. Inapte au système scolaire, rêveur, dépressif, Musil tente l’armée comme son héros Ulrich, puis devient ingénieur en mécanique comme lui, préférant éveiller les possibilités réelles plutôt que de se contenter des réalités réalisées. Il est en cela précurseur de l’existentialisme, dit Combret. Ulrich, l’homme sans qualités, est inqualifiable ; il n’a pas d’identité. Il n’est pas dans sa société mais l’étudie, mesure l’absurde des situations, classe le bestiaire humain. Il disloque pour révéler, avec une ironie mordante par antiphrases et métaphores.

François de Combret est fasciné par l’univers quasi entomologique de Musil, par son sens de l’observation et l’intelligence de ses remarques, faites comme en passant. Il y a du philosophe dans ce romancier ingénieur volontiers poète. Notre auteur veut « défricher l’accès » au chef-d’œuvre et le rendre accessible. Un travail de bénédictin fait d’innombrables citations en 3 parties et pas moins de 180 chapitres. Manque cependant une synthèse qui aurait donné du sens à cette exégèse minutieuse sur ce grand œuvre d’une fin d’époque.

Pour ceux qui veulent comprendre et lire un digest à l’américaine, sans faire l’effort de savourer les 2208 pages de la traduction française de poche en deux tomes.

François de Combret, La substantifique moelle de L’Homme sans qualités de Robert Musil, 2022, éditions du Palio, 449 pages, €21,50

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Lire l’original :

Robert Musil, L’homme sans qualités tome 1, 896 pages, Points Seuil 2011, €9.90, tome 2, 1312 pages, €10.20

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Michel Houellebecq, Anéantir

Le nouveau roman de Houellebecq est sur la fin du monde, un siècle après l’absurde guerre de 14 qui l’a déclenchée. L’Occident se suicide, malgré le rebond des boomers après la Seconde guerre mondiale qui était, selon l’auteur, la lutte implacable du Bien contre le Mal, engendrant des engendrements d’optimisme sur l’avenir une fois la Bête vaincue : le baby-boom dès 1942. Les couples se défont, la famille part à vau l’eau, le pays divorce entre le populo angoissé et contraint et les élites mondialisées individualistes hors sol. L’individu devient une monade urbaine défini uniquement par le croisement de ce qu’il est et de là où il est. La psychologie est réduite à la sociologie chez Houellebecq.

Son originalité est de parler de notre présent en le décalant de quelques années vers le futur, façon de quitter les basses polémiques imbéciles pour traquer les grandes tendances qu’il perçoit. Nous sommes en 2027 pour la prochaine élection présidentielle, alors que la nôtre 2022 n’a pas encore eu lieu. Mais Houellebecq pense que le président actuel en reprendra pour cinq ans, malgré le Rassemblement national mais à cause de Marine Le Pen. Trois fois candidate et toujours aussi nulle, elle ne peut faire la différence, d’autant que son vieux père (encore vivant à 99 ans pronostique l’auteur avec malice) hérisse toujours autant les vieux Juifs « avec ses blagues sur les fours ». Elle partie, un jeune à sa place (tiens ! Pourquoi pas une femme ? Sa nièce par exemple ? Houellebecq est-il trop misogyne ?), le parti talonnera le candidat dominant – mais sans parvenir à le battre une fois de plus, grâce à la communicante Solène Signal mais surtout la faute à un attentat contre des migrants Noirs coulés au large des Canaries : 500 morts et « les humanistes mous » qui « s’effraient ».

Paul Raison, le personnage principal, est énarque (mais ça n’existe plus depuis 2021), haut fonctionnaire du ministère de l’Economie, conseiller spécial du ministre Bruno Juge (un Le Maire moins littéraire), X Mines ayant dirigé les trois principales entreprises d’État et reconduit dans ses fonctions pour son succès à assurer la croissance en « s’asseyant sur les directives européennes » lorsqu’elles étaient contraires à l’intérêt national. La France est « too big to fail » selon Houellebecq pour que l’UE la sanctionne vraiment alors que la Chine et les Etats-Unis sont en guerre économique et entraînent le monde entier. Aucun « allié », chacun pour soi, autant le reconnaître et faire avec. Paul est marié avec Prudence, haute fonctionnairesse énarque elle aussi, mais à la Direction du Trésor où elle s’occupe de politique fiscale.

L’anéantissement du titre concerne tout le monde.

Un groupe de terroristes verts, « anarcho-primitivistes » (p.376) veut ramener l’humain au paléolithique pour sauver la planète et s’attaque militairement aux porte-conteneurs du commerce mondial et aux entreprises de haute technologie. La magie noire et la sorcellerie, revivifiées par les courants New Age, s’attaquent aux esprits pour les amener à vénérer la Nature et la Terre – mystique de l’écologisme qui grandit. Prudence le subit, tête bien pleine mais pas trop bien faite, évidemment convertie vegan. Est diffusée en outre sur Internet l’image du Baphomet, démon musulman qui est Mahomet vu par les chrétiens médiévaux.

La maladie ou l’accident s’attaquent aux vieux boomers de la génération précédente qui ont bien joui et bien vécu mais sombrent dans l’extrême dépendance : le père de Paul est paralysé et ne communique plus que par les yeux, le père de Prudence est en fauteuil roulant après un accident de voiture où son épouse est morte. L’amertume de l’existence génère stérilité, suicide ou cancer parmi les descendants adultes qui ne voient plus l’intérêt de vivre pour consommer et travailler sans but ni avenir : Paul et Prudence n’ont pas d’enfant, Aurélien le petit frère tard venu et mal aimé de Paul n’a qu’un enfant inséminé et conçu par GPA par son égoïste de femme, journaliste aigrie et féministe dominatrice, qui a poussé la perversité jusqu’à choisir un inséminateur autre que son mari et Noir de surcroît ! L’objet-enfant, d’ailleurs plongé sans cesse dans ses jeux vidéo et largement asocial, est pour elle un faire-valoir « de gauche » : du genre voyez comme je suis tendance, progressiste, tournée vers l’avenir ! Aurélien s’en suicide, ayant raté sa vie, son couple et son amour tardif pour une aide-soignante venue du Bénin. Quant à Paul, il se découvre un cancer de la mâchoire qui le tuera à brève échéance, une fois les élections passées et remportées par son ministre flanqué d’un histrion président de com’ en faire-valoir, en attendant le retour du président actuel puisque l’ineffable Hollande a fait modifier la Constitution pour qu’un président « normal » ne puisse accomplir plus de deux mandats consécutifs. Poutine a montré comment contourner cette niaiserie si « le peuple » le désire. Raffinement, le prochain gouvernement va proposer d’abolir carrément la fonction de Premier ministre en modifiant la Constitution.

C’est déprimant mais allègrement écrit, même si Houellebecq abuse des « par contre » qui est une incorrection selon Voltaire et rejeté dans le langage commercial selon l’Académie (mais Houellebecq n’écrit pas un bon français). Les comptes rendus de rêves à répétition faits par Paul alourdissent l’histoire sans rien apporter d’original ni que l’on en trouve une justification. Il confond aussi chez les vieillards l’arthrite (qui est une inflammation) et l’arthrose (qui est une usure). Une incohérence surgit même dans l’âge du père de Paul, ancien de la DGSI donc gardien de la sécurité qui a failli (il n’a pas vu venir les attentats écolo terroristes) : il est dit p.109 qu’il est né en 1952 puis p.64 qu’il a 77 ans – alors que l’histoire est située p.227 en 2027 alors qu’il devrait s’agir de 2029. Il y a encore d’autres erreurs factuelles comme le whisky Jack Daniel’s (qui s’écrit avec apostrophe), ou l’itinéraire alambiqué en métro pour aller d’Austerlitz à Gare du Nord (Houellebecq ne doit pas prendre souvent le métro et a la flemme de consulter un plan), mais passons.

Ses personnages sans qualités, soumis aux circonstances, sont ballottés par leur destin ; ils n’ont aucune prise sur leur existence, enserrés dans leurs déterminations sociales. En ce sens, ils ne sont pas des héros, individus remarquables pouvant devenir légendaires, mais plutôt des créatures emblèmes d’un univers sans but. Les corps ne jouissent pas jusqu’à l’esprit, ils n’ont que le plaisir de la gymnastique queutarde ou vulvaire, même lorsque la bite éjacule et que la vulve mouille il ne s’agit que de plaisir solitaire. Houellebecq aime transgresser par le cru du propos, sans offrir la moindre perspective. Ce pourquoi il écrit plat comme un marmonnement de monomaniaque.

Ainsi évoque-t-il Aurélien à 10 ans harcelé par ses copains (thème tendance), dont un grand Noir de son âge qui le fait attraper et tenir par ses sbires blancs avant de lui pisser à la gueule (pire après la puberté ?), ou encore le même à 13 ans qui va branler le vieil homo du dessus par faiblesse, soumission. Le garçon, dernier né de la fratrie loin derrière Paul l’aîné et de Cécile l’intermédiaire, catho mystique votant Le Pen dont le mari, Hervé, est « notaire au chômage » : tout fout le camp vous dis-je. Aurélien au beau prénom romain n’a jamais été aimé, ni par sa mère réfugiée dans ses sculptures qui ne valent pas grand-chose, ni par son père qui ne l’a pas voulu et préfère ses jeux d’espion. Trahie, une fois de plus, par la mégère qu’il a prise pour femme (on ne sait vraiment pas pourquoi), il se pend. Lorsque Paul prend une pute pour la soirée afin de tester si sa cinquantaine reste toujours vivace alors que sa femme tend à revenir au sexe avec lui, il s’aperçoit qu’il s’agit de sa nièce qui finance ainsi ses études (autre thème tendance).

Le sexe, l’idole des boomers, étalé partout après 1968 comme un nirvana à la portée des caniches, est un leurre, un instrument de domination des mâles sur les femelles, des mâles sur les mâles ou des femelles sur les mâles. C’est une illusion réservée à quelques happy fews ; pour le commun, c’est une gêne ou une corvée et pour Houellebecq, de plus en plus d’urbains se prostituent ou deviennent asexuels de gré ou de force. Solitaires, esseulés, isolés. « A quoi bon installer la 5G si l’on n’arrivait simplement plus à rentrer en contact, et à accomplir les gestes essentiels, ceux qui permettent à l’espèce humaine de se reproduire, ceux qui permettent aussi, parfois, d’être heureux ? » p.366. D’ailleurs, pour l’auteur, les enfants sont des tyrans égoïstes, touchants bébés, mignons encore à 8 ans mais dissolvant le couple des parents à l’adolescence (en les empêchant de baiser) puis détruisant chacun de ses parents. Où a-t-il vu jouer ça ? Le lecteur se demande parfois dans quel monde dépressif imaginaire vit l’écrivain…

Les individus, le couple, la famille, la cité, le système-monde : tout y passe dans l’obscure volonté « d’anéantir », une pulsion de mort occidentale qui rappelle que toute civilisation est mortelle. Mais le public aime ça (pas les intellos qui font la fine bouche malgré les pipes) et les Allemands aussi : c’est dépressif, donc dans leur tempérament contemporain, récent pour les Français qui se voient leur pays dégringoler des puissances du monde, plus ancien pour les Teutons après les excès du nazisme. Ainsi les deux peuples se rejoignent-ils dans l’après-pandémie, le courant No future depuis Maurras, Mauriac, Jouhandeau, Céline, Drieux, Vian, Genet, Cioran, Blondin, Raspail, Kundera, Desproges, Ernaux, Muray, Modiano, Guibert, Houellebecq, Carrère, Dantec, Tesson (et j’en oublie) – pas vraiment « de gauche » ni du moins tournés vers l’avenir et la vie – expliquant le lent suicide démographique et mental du cœur européen et la « réaction » politique évidente vers la droite radicale, le repli dans les frontières et le local « écologiste », le « mur » polonais, le rejet de l’immigration (il est vrai excessive et trop rapide pour une assimilation traditionnelle). Houellebecq est-il zemmourien ? Il s’en fout probablement, il raconte une ambiance. Les querelles de bac à sable sur qui a la plus grosse ne l’intéressent plus ; seul l’intéresse à mon avis le plaisir du voyeur, de l’acteur de jeu vidéo dont le métavers est la société française contemporaine.

Quant au livre objet, il est somptueusement édité, participant du plaisir de lecture. Couverture cartonnée, blanche, le titre en rouge sobre, sans aucunes majuscules dans cet aplatissement général qui donne le ton, un signet rouge pour marquer sa page.

Michel Houellebecq, Anéantir, 2021, Flammarion, 734 pages, €26.00 e-book Kindle €17.99

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Robert Heinlein, Une porte sur l’été

Daniel B. Davis est ingénieur et invente le Robot maison avant le Robot universel. Mais voilà qu’une femme s’en mêle, une panthère prédatrice experte en escroquerie. Avec l’aide de son associé et meilleur ami Miles, elle va systématiquement dépouiller Davis de son œuvre en suçant ses actions de sa société d’automates dont il est le directeur technique, au prétexte de ses fiançailles avec lui.

Outré, blessé, Davis décide d’entrer en Long sommeil, une hibernation permise par la technique, pour ne se réveiller que dans trente ans, en l’an 2000. Ce qui, pour un ouvrage écrit en 1957, représente un saut dans le temps de deux générations. Mais le propos n’est pas pour déplaire à l’auteur. Il anticipe assez bien l’avenir dans ses grandes tendances : la panique de 1987 (nous avons connu un krach), l’essor autoritaire de la Grande civilisation asiatique (de fait depuis 1978), l’effondrement du communisme (acté dès 1989), l’automatisme de la dictée, du dessin industriel, des tâches ménagères et de la tonte de la pelouse.

Le Long sommeil est une façon de trouver une porte sur l’été, tout comme son chat en hiver, un vieux mâle couturé qui veut trouver une porte ouverte sur l’extérieur sans avoir les pattes mouillées par la neige en hiver. Robert Heinlein connaît très bien les chats, il les observe attentivement et décrypte aisément ce qu’ils expriment, comme tout maître de félin le reconnaît aussitôt.

Avant de plonger dans le Long sommeil, notre ingénieur va affronter une dernière fois ses adversaires. Il ne veut pas qu’ils profitent de leurs malversations. Cela ne tourne pas très bien pour lui, mais pas si mal car il apprend l’essentiel, ce qui peut lui servir. Car on peut refaire le passé, contrairement au dicton : l’homme technique sait comment.

Trente ans plus tard, lorsqu’il se réveille du sommeil dans un monde changé – mais pas tant que cela – il découvre que son Robot universel a été perfectionné, que la machine à dessiner pour architecte qu’il avait seulement imaginée a été créée avec succès – et selon ses propres idées. Alors il enquête, par curiosité, pour rencontrer l’ingénieur qui pense comme lui. Et il découvre qu’il est lui, paradoxe du voyage dans le temps. Lui qui est reparti en 1970 puis revenu en 2000 pour assurer la justice immanente qui plaît tant aux lecteurs. Il a trouvé la bonne porte pour l’été.

Il a retrouvé d’abord son amour véritable, Rickky, 11 ans à l’époque et belle-fille de Miles, une enfant qui voulait se marier avec lui. Trente ans plus tard, elle peut le faire légalement et moralement puisque lui est resté jeune (son âge en 1970) et qu’elle-même est devenue adulte (trente ans de plus en 2001).

Davis a retrouvé aussi son chat Petronius qui devait aller en Long sommeil avec lui mais que la mégère ex-fiancée avait chassé, non sans se faire lacérer à coups de griffes. Pete ne l’a jamais aimée, cette prénommée Belle comme un antonyme, pas plus que Rickky enfant, ce qui aurait dû alerter Davis. Mais l’amour est aveugle, surtout l’amour puceau de l’ingénieur qui ne vit que pour ses inventions.

Ce roman d’anticipation est original et passionnant, dans la veine inventée de la science-fiction américaine des années 1950.

Robert Heinlein, Une porte sur l’été (The Door into Summer), 1957, Livre de poche 2010, 288 pages, €8.30

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Topkapi de Jules Dassin

Début des années 1960, la Turquie est encore pittoresque et propice aux aventures. Elisabeth Lipp au nom de lèvres (Melina Mercouri) est une croqueuse d’hommes et de pierres précieuses, elle avoue un faible pour les émeraudes de la plus belle eau au vert incomparable. Justement, le poignard du sultan, exposé dans le musée d’histoire d’Istanbul au palais Topkapi, lui fait envie. C’est irrésistible. Elle va jusqu’à mobiliser son ex-amant Walter (Maximilian Schell), escroc de haut vol, pour assouvir son désir. Tout en allumant tous les hommes qui peuvent la servir. Melina sait très bien donner à sa bouche une moue perverse.

Le plan est sophistiqué car le plancher du musée est sous alarme électrique et, comme le palais du shogun à Kyoto, « chante » dès qu’on l’effleure. Il faut donc le survoler… passer par les toits et dérober l’arme sertie de pierres précieuses d’en haut. Pour cela un acrobate est nécessaire, Giulio (Gilles Segal), plus un costaud, Hans (Jess Hahn) pour retenir et filer la corde qui le tient. Sauf que le phare de la Corne d’or balaie le mur toutes les quarante secondes et qu’un homme s’introduisant par une fenêtre grillée, qu’il faut d’abord dessertir, se verrait de loin. Il est imaginé de l’éteindre d’un coup de fusil bien ajusté. Quant au gardien de nuit du musée, des grenades fumigènes feront l’affaire afin que les voleurs du poignard puissent s’enfuir. Le poignard, lui, sera confié à Josef (Joe Dassin, fils du réalisateur et pas encore chanteur), gitan tenant un cirque itinérant qui passe souvent la frontière avec un sultan au poignard comme attraction.

Tout est minutieusement préparé, minuté, organisé. Aucun des membres du groupe n’est connu des polices car se sont tous, sauf Elisabeth et Walter, des « amateurs ». Mais le destin s’en mêle, ramenant les humains à leurs faiblesses. La voiture emplie de matériel doit être convoyée par un inconnu pour ne pas la relier au commando. Mais le gros lourd Simpson (Peter Ustinov) qui la convoie et empoche 100 $ facilement gagnés pour ce faire, n’a pas vu que son passeport est périmé tout juste depuis trois semaines. Il est en outre égyptien alors que lui se dit Anglais. Même s’il est né en Egypte, où son père était soldat britannique, les douaniers turcs sont suspicieux. D’autant qu’un défilé militaire doit avoir lieu la semaine qui suit, en présence de tous les officiels et des délégations étrangères. Ils soupçonnent Arthur Simpson de terrorisme. Le gros joue les niais – ce qu’il est de fait et joue parfaitement. Le Turc le retourne alors et le charge d’espionner pour lui le groupe qui l’a commandé. Tout est fait pour qu’il reste le chauffeur de la Lincoln blanche décapotable, ce qui contrecarre les plans soigneusement établis car il faut rajouter ce boulet au groupe.

Simpson ne surprend rien d’intéressant dans les conversations qu’il livre en résumé sur des papiers cachés dans des paquets de cigarettes vides qu’il jette par terre (comme cela se faisait alors, sans aucun souci pour la planète). Une Volkswagen Coccinelle grise (Ankara était proche des nazis durant le Seconde guerre mondiale) bourrée d’inspecteurs de la sûreté turque est chargée de les ramasser. La villa louée par le groupe est vaste et tenue par un concierge abruti de raki qui prend tout le monde pour des espions russes. A la grande fureur de Hans qui veut le tabasser. Il est à chaque fois retenu pour ne pas faire de vagues, sauf une fois, où il se fait prendre les mains dans une porte que l’ivrogne lui ferme dessus, lui cassant les doigts. Il ne peut donc plus jouer son rôle. Lipp pense alors au gros, le chauffeur qu’elle caresse et embrasse un peu pour le décider. Il est tremblant, lâche et a le vertige mais il devra bien faire l’affaire. D’autant qu’il avoue espionner pour les Turcs à causes des armes découvertes dans la portière de la Lincoln à la frontière parce que son passeport était périmé !

Il faut donc revoir une fois encore tous les plans. Puisque suivi jour et nuit, le groupe va devoir aller au festival de lutte turc qui dure toute une après-midi jusqu’en soirée, et s’éclipser sans attirer l’attention des inspecteurs en faction.

Puisque fusil et grenades sont indisponibles, Elisabeth et l’ingénieur anglais se dévouent donc pour aller jouer au trictrac local avec le gardien du phare, l’Anglais ralentissant le mécanisme du faisceau avec un chiffon pour laisser le temps à l’acrobate. Il a mis au point un perroquet enregistreur qui doit, à la minute près, faire sortir le gardien de nuit du musée dans les buissons et permettre de passer par la porte pour s’enfuir.

La partie cocasse laisse alors place à la partie suspense. Le casse est lentement décomposé en phases successives où la tension est à son comble. L’acrobate réussit, malgré le gros qui flanche, manquant de chuter devant le vide, puis de lâcher la corde par faiblesse. Mais il réussit, bien qu’une relâche de corde fasse soupçonner que le faux poignard aurait pu être confondu avec le vrai dans la confusion, les deux se trouvant brutalement dans la même main. Le réalisateur n’a pas choisi cette voie et c’est une autre qui va faire tout foirer – mais ne la divulguons pas, elle est assez mignonne.

Tout ça pour ça ! L’ensemble du film est une caricature des films de casse ; il est comique, bien joué, ardemment émoustillé, tendu à souhait. Les mimiques de la Melina devant les lutteurs au torse nu enduit d’huile qui se frottent et s’empoignent annoncent déjà la « libération » du désir post-68. La pose impassible, tout en noir et lunette noires, des agents de la sûreté turque dénonce les « organes » soviétiques qui rappellent la Gestapo nazie. La vie truculente des quais de la Corne d’or à Istanbul est par contraste la liberté à laquelle les peuples aspirent. Le crime ne paie pas mais forme de belles histoires.

DVD Topkapi, Jules Dassin, 1964, avec Melina Mercouri, Peter Ustinov, Maximilian Schell, Robert Morley, Jesse Hahn, Movinside 2017, 1h58, €6.99 blu-ray €7.19

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François de Coincy, Sept idées libérales pour redresser notre économie

Je suis et demeure un libéral, malgré hier les sirènes de la gauche social-démocrate et, aujourd’hui, celle de la souveraineté radicale. Être libéral signifie que l’on préfère la liberté par principe à l’égalité forcenée, laquelle liberté se doit cependant d’être encadrée par des règles décidées en commun, démocratiquement, imposées par la loi et surveillées sans laxisme par le gouvernement en charge (qu’a-t-il surveillé la spéculation bancaire avant la crise de 2008 ? qu’a-t-il surveillé de l’islamisation de haine des mosquées salafistes ? qu’a-t-il contrôlé des EHPAD ?…). Être libéral ne signifie donc pas être libertarien, tels les trumpistes et les zemmouriens semblent le souhaiter, tout en prônant un pouvoir fort – une contradiction flagrante.

Dans un livre précédent, François de Coincy, qui fut entrepreneur et a désormais du temps, réfléchit à ce que l’économie peut et doit nous donner : la production la plus efficace possible dans le moins de contraintes possibles mais avec la volonté d’être soutenable et durable. Je l’ai chroniqué il y a peu.

Dans ce nouveau livre, destiné aux candidats à la présidentielle qui vont pour cinq ans orienter le pays, l’auteur expose un certain nombre d’idées originales assez faciles à mettre en œuvre mais qui restent iconoclastes. Il faudrait ainsi remplacer les aides et subventions par le produit social, selon les besoins de chacun, rendre l’investissement des entreprises déductible des impôts, sécuriser les dépôts bancaires pour éviter la dérive spéculative des banques sur les marchés, libérer le système monétaire, régionaliser l’Education nationale pour une meilleure adaptation aux terrains et aux populations, rendre l’écologie plus libérale que dévote, enfin réformer avec bon sens le système de retraite.

Entre les extrémismes, la philosophie libérale est celle des limites. L’État est utile mais les entreprises aussi ; les employés et ouvriers sont indispensables mais les ingénieurs et les cadres également ; les moyens sont vitaux mais l’organisation fait l’essentiel. Rien ne sert de réclamer toujours plus si c’est pour le gaspiller en ne changeant rien aux façons de faire ni au millefeuille de l’administration. Il serait plus efficace de calculer l’apport de chacun (le produit social), d’inciter les entreprises à innover plutôt qu’à tenter de maquiller les bénéfices (l’investissement immédiatement déductible), de sécuriser les dépôts bancaires à la Banque centrale pour éviter tout krach systémique par effet domino, d’éviter aussi au secteur financier le dirigisme qui n’a jusqu’ici pas vraiment réussi, de rendre l’éducation plus souple, l’écologie moins prophétique et plus concrète.

L’écologie, justement, est tiraillée entre la volonté de contraindre par les règles et les taxes, et l’idéal de libérer par l’initiative locale et les économies personnelles d’énergie, de matières premières et de sobriété dans la consommation. Il y aurait un volume entier à écrire sur une écologie soutenable. Or rien de mieux que le libéralisme pour l’assurer.

Ces sept idées simples forment un réservoir pour les équipes de ceux qui concourent à la magistrature suprême. Loin des slogans et des mesures idéologiques toutes faites, des principes comme la charge sociale négative, les dépôts tenus de fait à la Banque de France, la libération des initiatives dans l’éducation, un prix du carbone pour inciter aux économies d’énergie, la distinction des cotisations pour les retraites de celles du transfert social, et ainsi de suite. Facile à lire, sous forme d’exposé clair, un livre qui peut fournir des énergies neuves en politique.

François de Coincy, Sept idées libérales pour redresser notre économie, 2022, éditions L’Harmattan, 120 pages, €14.00

Attachée de presse Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Ne faites pas des enfants des ânes chargés de livres, dit Montaigne

Dans le chapitre 26 du livre 1erde ses Essais, Montaigne disserte sur « l’institution des enfants », autrement dit leur éducation. Elle est bien plus qu’un élevage car elle ne se contente pas de nourrir le corps mais aussi l’âme – nous dirions aujourd’hui le caractère et l’esprit. Le philosophe a longuement préparé son texte car il le destine à Diane de Foix, comtesse de Gurson de laquelle il est proche par lien féodal, et qui va bientôt être mère.

Après s’être excusé de n’être savant que de ce qu’il a appris dans sa vie, ce qui tient bien trois grandes pages que l’on peut passer sans dommage, il affirme tranquillement : « ce sont mes humeur et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma croyance, non pour ce qui est à croire ». Autrement dit, prêtez-y attention, comme il se doit, puis faites ce qui vous semble bon.

Car élever un petit d’homme est plus difficile que le planter car les humains ne sont pas des bêtes. Tout ne leur vient pas du programme génétique comme les plantes, ni de leur instinct comme les animaux, mais surtout des exemples et imitations des autres, tant l’humain est un être social. Au rebours, on ne peut non plus forcer leur nature. Il faut plutôt avoir, pour qui enseigne, plus « envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant ». Pour cela, « lui faire goûter les choses », ne pas parler tout seul mais l’écouter aussi, « juger de son train (…) pour s’accommoder à sa force ». Il s’agit de guider plus que d’imposer, de donner envie plus que de contraindre. Rousseau reprendra cette philosophie dans son Émile.

« Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance, et qu’il juge du profit qu’il aura fait non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. » Le par-cœur abêtit, l’assimilation élève. Pour cela, il faut des exercices, « accommodés à autant de divers sujets ». Pas de dogmes, mais un jugement personnel. « Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit ». Voilà qui est très Lumières et démocratie : ne rien tenir pour vrai que l’on en ait jugé par soi-même, ne suivre les autres que s’ils nous ont convaincus par des faits (ce qui est bien rare aujourd’hui). Pas plus la Bible qu’Aristote ou une autre doctrine ne doit être prise telle quelle pour vérité : de tout il y a à prendre et à laisser, selon son propre jugement. « Il n’y a que les fous certains et résolus ». Notons que la folie envahit notre époque. Les opinions des autres qui lui conviennent, qu’il les fasse sienne. « La vérité et la raison sont communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premièrement, qu’à qui les dit après ». Les abeilles font ainsi leur miel des divers pollens qu’elles pillent aux fleurs, mais ce miel n’est plus fleur, il est leur.

« Le gain de notre étude, c’est en être devenu meilleur et plus sage ». En faire un homme, pas un singe savant comme en sortent trop souvent de certaines de nos écoles. Car « savoir par cœur n’est pas savoir : c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa mémoire » – pire encore  lorsqu’on dispose du net ! La mémoire est désormais moins utile mais le jugement beaucoup plus que du temps de Montaigne. Pour juger sainement, préconise le philosophe, « le commerce des hommes » et « la visite des pays étrangers » pour « frotter et limer notre cervelle contre celle d’autrui ». Curiosité entraîne humilité, soif de comprendre et – donc – intelligence. Seuls les ânes savent tout par seule croyance. L’actuel tropisme au repli sur soi, à l’entre-soi de la famille, de la bande et du milieu, à la régression nationale – ou même locale dans l’écologisme – n’est en faveur de l’intelligence…

Il ne faut surtout pas épargner la jeunesse, ce pour quoi les parents trop aimants sont nocifs. « Ils ne sont capables ni de châtier ses fautes, ni de le voir nourri grossièrement, comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sauraient souffrir revenir suant et poudreux de son exercice. » Si la philosophie roidit l’âme, l’exercice « roidit les muscles » et la douleur physique permet de devenir apte à supporter le travail et l’effort. « La course, la lutte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes », telle sont les activités que préconise Montaigne pour son temps. Nous pouvons le traduire en judo, footing, danse, musique, jeux vidéo pour l’adresse et l’attention, s’occuper d’un chien ou monter à cheval pour l’interaction avec l’animal, s’occuper de plus jeunes à l’adolescence.

À l’enfant, il lui faudra apprendre la modestie et le parler franc à bon escient dans le commerce des hommes. « Qu’on le rende délicat au choix et triage de ces raisons, et aimant la pertinence, et par conséquent la brièveté. » Il ne faut pas chercher à jouer un rôle, mais à se présenter en vérité. La vérité, d’ailleurs, faut la chercher en tout discours, « soit qu’elle naisse dans les mains de son adversaire, soit qu’elle naisse en lui-même par quelque ravissement. » Se corriger en abandonnant un mauvais parti est de qualité. « La sottise même et faiblesse d’autrui lui sera instruction ». Tout sert, toute observation des autres pour se régler soi-même.

Les livres complètent la société. Nous pouvons ajouter pour notre époque les films et les podcasts. « Il pratiquera, par le moyen des histoires, ces grandes âmes des meilleurs siècles ». Mais qu’il se souvienne de tirer leçon plus qu’érudition car moins importe « la date de la ruine de Carthage que les mœurs d’Hannibal et de Scipion ». Il devra voir au-delà du bout de son nez, s’élever au global : « Qui se présente, comme dans un tableau cette grande image de notre mère nature en son entière majesté (…) une si générale et constante variété (…), celui-là seul estime les choses selon leur juste grandeur ». Car seule la variété permet de mesurer et de se situer.

« Tant d’humeurs, de sectes, de jugements, d’opinions, de lois et de coutumes nous apprennent à juger sainement des nôtres » – plus encore dans une époque de guerres de religions comme Montaigne l’a connu, et nous-mêmes aujourd’hui. À partir de ces exercices concrets, « assortir tous les plus profitables discours de la philosophie », ce « que c’est que savoir et ignorer (…) vaillance, tempérance et justice (…) ambition et avarice, la servitude et la sujétion, la licence et la liberté ». C’est en observant la comédie humaine que l’on augmente sa propre sagesse. Combien, de nos jours, l’ont-ils appris ?

L’art qui nous fait libre doit être le premier enseigné. Il s’agit de la philosophie. « Commence et ose être sage », dit Horace, cité, « différer l’heure de bien vivre c’est faire comme ce paysan qui attend, pour passer le fleuve, que l’eau ait fini de couler ». Or on nous apprend à vivre quand la vie est passée, la jeunesse, « on la rend débauchée, l’en punissant avant qu’elle le soit ». La morale doit suivre les exemples, pas l’inverse.

Après le savoir qui règle les mœurs et l’entendement « à se connaître, et à savoir bien mourir et bien vivre », les autres sciences sont utiles : « logique, physique, géométrie, rhétorique ». Car la philosophie « on a grand tort de la peindre inaccessible aux enfants ». Elle « doit par sa santé, rendre sain encore le corps », faire apparaître sa tranquillité d’esprit, montrer « une gracieuse fierté, d’un maintien actif et allègre » de qui est bien dans sa tête et son cœur, qui sait qui il est et ce qu’il fait là. « La plus expresse marque de la sagesse, c’est une jouissance constante », déclare Montaigne. Ce sont les cuistres, jaloux de leur jargon qui vaut pour eux profondeur et savoir, qui font de la philosophie aigreur et contraintes. « Il lui fera cette nouvelle leçon que le prix et hauteur de la vraie vertu est en la facilité, utilité et plaisir de son exercice, si éloigné de difficultés que les enfants y peuvent comme les hommes, les simples comme les subtils. » La philo n’est pas réservée aux profs ni à l’université, mais ouverte à tous dès le berceau, qu’on se le dise !

Car la vertu n’a rien à voir avec la pruderie offensée ni le sérieux angoissé des croyants en religions, celle du Livre mais aussi les communistes et socialistes. La vertu au contraire « aime la vie, elle aime la beauté, la gloire et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est savoir user de ces biens-là réglement (modérément), et les savoirs perdre avec constance. »

L’éducation s’effectue par une sévère douceur, pas par la force ni par le châtiment. S’il faut endurcir l’enfant, c’est au froid, au soleil, au vent, au hasard du climat et de la nature, pas à la honte ni au fouet. « Que ce ne soit pas un beau garçon et dameret (affecté comme une femme), mais un garçon vert et vigoureux ». Nous pouvons le dire aujourd’hui autant des filles, qu’elles soient moins apprêtées que directes, saines et sportives. Le collège, où Montaigne fut de 6 à 13 ans, « c’est une vraie geôle de jeunesse captive ». La situation n’a que très peu changé de nos jours ou la contrainte règne. Surtout au lycée où l’on a pourtant passé 15 ans.

Il n’y a, selon Montaigne, qu’une règle en éducation : « pourvu qu’on puisse tenir l’appétit et la volonté sous boucle, qu’on rende hardiment un jeune homme commode à toute nation et compagnie, voire au dérèglement et aux accès, si besoin est (…), qu’il puisse faire toutes choses, et n’aime à faire que les bonnes. » C’est que l’exemple qu’on lui a donné aura été bon et qu’il sait juger par lui-même des écarts de ses pairs.

Car à la fin, « le vrai miroir de nos discours est le cours de nos vies ». Quoi qu’on pense, seul l’exemple qu’on donne est le vrai de notre personnalité. « Le parler que j’aime, c’est un parler simple et naïf, tel sur le papier qu’à la bouche, un parler succulent et nerveux, court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ». Nous dirions authentique. Il ne faut parler ou écrire ni en prof, ni en prêcheur, ni en avocat, « mais plutôt soldatesque » sur l’exemple du style de César.

Quant à apprendre les langues, mieux vaut s’y frotter tout petit qu’au collège. Chacun sait bien qu’après six ans d’anglais on ne le parle que très mal si l’on n’est pas allé dans le pays. À quoi servent donc le collège et le lycée ? Une formation de trois mois dans le bain suffirait à parler correctement, les entreprises le savent bien, pas les cuistres « inspecteurs » de l’éducation. Montaigne donne l’exemple de son père qui engagea un professeur ne lui parlant que latin. Il se reconnaît pourtant l’esprit lent, le corps paresseux, l’absence de mémoire, mais « ce que je voyais, je le voyais bien », ce qui signifie avec attention et sans illusion. Son premier livre fut les Métamorphoses d’Ovide. Au collège, il tint des rôles de théâtre qui lui ont donné « une assurance de visage, et souplesse de voix et de gestes ». Ce que les formations professionnelles aujourd’hui doivent apprendre à l’âge adulte parce que le secondaire ne se focalise que sur l’intellect. Le savoir-faire est déjà tangent, le savoir-être inexistant.

Montaigne nous a brossé l’homme complet de la Renaissance, telle qu’issu des philosophes antiques. Il s’agit d’une éducation naturelle vécue plus que de principes abstraits. L’homme est en effet un être d’imitation car très social, et la sociabilité compte avant tout pour lui faire apprendre quoi que ce soit. Les devoirs à la maison sont tout aussi inutiles que le bourrage de crâne, seuls les exemples humains et les exercices permettent de véritablement connaître. Ce que dit Montaigne il y a cinq siècles est applicable encore aujourd’hui car l’être humain ne change pas, malgré l’évolution des circonstances.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Robert Silverberg, Les monades urbaines

Ah, le logement ! Toujours un problème : les gens veulent habiter, mais de moins en moins en couple ni en famille ; il en faut toujours plus – et les écologistes des mairies disent non à l’extension des terrains, il préfèrent densifier l’espace déjà construit. En octobre 2021, la ministre du logement fille de Lionel Stoléru, Emmanuelle Wargon, ex-ministre de la Transition écologique et solidaire et contaminée par les prêches de l’écologisme, a affirmé dans un entretien que, désormais, le pavillon avec jardin est un « non-sens écologique, économique et social » (même si elle-même et sa famille habitent un pavillon de 150 m²).

Ce qui est amusant est qu’elle est née l’année même de la parution du roman d’anticipation de Silverberg, son chef-d’œuvre incontesté. Pour lui en 1971, le monde de l’avenir est socialiste, ce qui signifie collectif, transparent et normé. Comme dans tout socialisme, la liberté est réduite à sa plus simple expression : elle est ce qui reste d’irréductible à l’individu lorsqu’il a sacrifié à la société. Qui n’est pas aux normes est un « anomo », donc « anéanti » : il est précipité dans la Chute, ce long tube qui conduit les déchets au recyclage en sous-sol (car tout est recyclé pour servir le peuple en socialisme écologique, économique et social.

Il y a en effet bien assez d’humains sur la terre, 75 milliards en l’an 2381, augmentant de 3 milliards par an. Les naissances restent encouragées, dans le sillage biblique repris par les papes de trois religions du Livre, que personne n’a jamais remis en cause – et surtout pas les écologistes de feu le XXe siècle. Les gens ne peuvent bien entendu plus vivre en pavillon, comme le dit la ministre ; l’habitat horizontal a fait place à l’habitat vertical, des tours de mille étages et trois mille mètres de haut desquelles on ne sort jamais. Ce sont les « monades », ces unités parfaites matérielles et spirituelles des Pythagoriciens, des ensembles clos qui se suffisent à eux-mêmes. Tout est organisé comme une fourmilière, le socialisme « écologique, économique et social » selon les termes politiquement corrects de la nouvelle religion, pourvoit à tous vos besoins.

Mais la société n’est pas égalitaire, loin de là : les ouvriers et peu instruits vivent dans les étages inférieurs où ils servent les machines, les intellectuels aux deux-tiers de l’édifice, les artistes créateurs au-dessus, et les dominants au sommet. Les quartiers sont désignés par blocs d’étages du nom des anciennes villes selon leur réputation de prestige jadis, telles Reykjavik au niveau inférieur, Rome au niveau moyen, Chicago aux deux-tiers et Louisville et Paris aux niveaux supérieurs. C’est cela le socialisme. La société doit être organisée par ceux qui savent et non laissée à l’anarchie des désirs et des volontés.

Lorsque Charles Mattern, le sociocomputeur, s’éveille sur la couche conjugale, sur commande du soleil levé révélé par les fenêtres qui se désopacifient à heure fixe, il voit ses quatre enfants de 3 à 8 ans se précipiter sur son lit de parent pour les câlins rituels. A côté de sa femme Principessa est recroquevillé Siegmund, tout juste 14 ans, « très beau », un visiteur du soir qui l’a baisée ardemment la nuit et dort nu, épuisé. « Il a exercé ses droits », nous dit l’auteur, car nul ne peut se refuser au sexe lorsqu’il est demandé avec courtoisie. « Dans la monade, il est incorrect de se refuser à moins qu’il n’y ait sévices. Voyez-vous, le refus de toute frustration est la règle de base dans une société telle que la nôtre, où les frictions les plus minimes peuvent conduire à d’incontrôlables oscillations discordantes » expose le sociocomputer à un visiteur venu de Vénus (p.19 Livre de poche 1989).

Les enfants vont à l’école de base mais deviennent autonomes dès qu’ils se mettent en couple, vers 12 ou 13 ans ; ils ont alors un emploi selon leur formation et leur intelligence – mesurée en socialisme par les dirigeants – et, au premier bébé, un appartement leur est alloué. Auparavant, ils dorment collectif dans des dormitoirs mixtes où chacun baise au vu et su de tous. Le terme correct est « défoncer » plutôt que baiser, trop peu réaliste – car chacun doit aller jusqu’au bout du sexe. Chacun essaye chacune, nul ne peut se refuser, même certains de même sexe mais ce n’est pas la tasse de thé ; l’auteur en mentionne la possibilité mais n’en fait pas une règle. Même les frères peuvent défoncer leurs sœurs… avant la puberté car il ne s’agit que d’un exercice et d’un jeu. L’auteur nous montre le héros de la monade : « Siegmund est un exemple de précocité sexuelle. Il avait seulement 7 ans lorsqu’il a fait ses premières expériences en la matière, soit deux ans avant l’âge normal. A 9 ans, il n’ignorait plus rien des mécanismes de l’acte sexuel, et obtenait toujours les meilleures notes au cours de relations physiques, à tel point qu’il fut autorisé à passer dans le groupe de 11 ans. Sa puberté arriva à 10 ans, à 12, il épousait Mamelon, son aînée plus d’un an ; quelque temps plus tard, elle était enceinte et le jeune couple quittait le dormitoir de Chicago pour s’installer dans un appartement personnel à Shanghai » p.133. On croirait le récit édifiant d’une expérience socialiste donnée en exemple aux autres, un stakhanovisme de la génération. Siegmund est appelé aux plus hautes fonctions et il aura un deuxième enfant avant 15 ans mais il cale à défoncer l’épouse d’un haut dirigeant qui s’offre à lui lors de la fête annuelle et sent à ce moment sa fragilité intérieure. Baiser pour célébrer la vie ne suffit pas, il faut aussi avoir l’ambition de commander sans pour autant changer grand-chose aux règles établies tant les gens tiennent à leurs habitudes et à leur confort.

Chaque monade comprend plus de 800 000 habitants sur ses mille étages et nous sommes dans la 116, quelque part entre les anciens emplacements des villes de Chicago et de Pittsburg au XXe siècle, rasées depuis longtemps. Entre les monades s’étendent des communes agricoles qui vivent à l’horizontale et cultivent la terre à l’aide de machines. Comme ils ne peuvent s’étendre en hauteur pour cause de surface agricole indispensable à nourrir la planète, ils limitent les naissances. Seules certaines femmes désignées par chaque communauté peuvent tomber enceintes. Les agricoles nourrissent les urbains qui leurs fournissent les machines, les engrais et les objets techniques. C’est ainsi que le socialisme « écologique, économique et social » du politiquement correct d’aujourd’hui peut se réaliser, sur l’exemple voulu par Staline et la « grande famine » en Ukraine pour nourrir Moscou.

L’auteur ne manque pas de présenter plusieurs personnages des deux sexes en exemple de la vie en monade, dont Dillon, un jeune artiste de 17 ans séduisant aux longs cheveux blonds et aux yeux très bleus qui joue à merveille du vibrastar. Mais tous ne sont pas heureux. Même si l’historien Jason croit discerner une pression de sélection génétique sur l’humanité depuis que les monades sont instaurées, trois siècles, c’est bien peu pour faire dévier la lignée sapiens qui a quand même 300 000 ans. Si les générations sont plus courtes, les premiers bébés arrivant à l’âge de 14 ou 15 ans, cela ne fait guère que vingt générations entre notre siècle et le leur. Il ne dit rien de la diversité génétique nécessaire, même si l’on soupçonne que les visiteurs du soir et le fait que quiconque puisse défoncer quiconque doit jouer sur le brassage des gènes, même si les enfants sont attribués au couple dont l’épouse met le bébé au monde. Rien non plus sur les vieux, plus sexuellement productifs ni actifs.

En 1971, date où le livre fut écrit, les idées d’amour libre et de vie collective avaient le vent en poupe. Le médecin psychiatre et psychologue allemand Wilhelm Reich (né en 1897 et mort en 1957), disciple de Freud jusqu’en 1933, théorisait que l’agressivité et les sentiments négatifs naissaient des frustrations, dont la principale est sexuelle et les secondaires économiques. L’aspect économique étant réglé par le collectif, restent les relations. Que tous les garçons défoncent les filles depuis l’enfance, ou se défoncent entre eux si affinités, et l’harmonie naitra par surcroît. Surtout si l’organisation sociale pourvoit à la matérielle : logement et nourriture. Pour Reich, tous les crimes et les névroses naissent du capitalisme prédateur et des mœurs bourgeoises qu’il engendre ; ôtez-les et la société ne sera plus néfaste aux humains comme Rousseau le pensait.

Ce qui signifie un complet renversement de toutes « nos » valeurs puritaines et coincées – qui choquera nombre de lecteurs et surtout de lectrices, toujours à dénoncer ce qui dévie de la norme politiquement correcte en vigueur. Mais n’oublions pas que le XXIVe siècle n’est pas le XXIe ; les mœurs du Moyen-Âge ne sont plus les nôtres et celles du futur ne seront probablement pas plus celles d’aujourd’hui. La nudité n’est pas taboue et les vêtements sont d’ailleurs réduits au minimum, ceinture de toile et bonnets de seins pour les femmes, tunique fluides ou pagnes pour les hommes, parfois la fantaisie érotique de la tunique transparentes ou à mailles larges qui laisse pointer les tétons féminins. Dans les fêtes – pardon, les « orgies » – les liquides euphorisants ou stupéfiants sont dispensés et aident à la bonne entente comme à la bonne défonce. Si l’on a des doutes, des ingénieurs des âmes vous retapent en quelques semaines tandis que des religieux vous montrent carrément dieu (que l’on écrit sans majuscule). Eh oui, dieu existe, il vous est présenté !

Micael, faux jumeau de Micaela, qui a défoncé sa sœur de 9 à 12 ans avant que chacun se marie de son côté, a gardé la nostalgie de « la nature » qu’il n’a jamais connue autrement que selon les documentaires et les films : le soleil sur la peau, la fraîcheur de l’herbe aux pieds nus, le ciel immense clouté d’étoiles, la nage dans la mer… Il se forge une autorisation de sortie via l’ordinateur central, bête comme une machine, et explore les environs de sa monade. Mais les paysans communautaires, qui parlent une autre langue tant les siècles ont fait diverger les cultures, l’arrêtent comme espion et veulent le sacrifier au dieu fécondité pour avoir de bonnes récoltes. Il est sauvé in extremis par la commerciale qui négocie les contrats de fournitures avec les monades et qui parle sa langue. Il la séduit comme il l’a appris depuis l’enfance mais sans pouvoir, à sa grande frustration, aller jusqu’au bout – car les mœurs sont très différentes et plutôt puritaines lorsque l’on veut limiter les naissances. Rentré à sa monade, il est arrêté et anéanti pour inadaptation avérée aux usages sociaux. Siegmund lui-même se sent étouffer et s’échappe par le toit : il plonge dans le vide.

Non, le socialisme « écologique, économique et social » rêvé par les néo-religieux de notre époque n’est pas aisé à vivre… Il vaut mieux en anticiper les conséquences comme ce roman le fait.

Robert Silverberg, Les monades urbaines (The Word Inside), 1971, Robert Laffont 2016, 352 pages, €9.50, e-book Kindle €8.99

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Sylvain Tesson, La panthère des neiges

Un jour de Pâques, l’écrivain Sylvain Tesson rencontre le photographe Vincent Munier. Il l’invite à chasser les bêtes à l’affût avec lui, en commençant par un couple de blaireaux. Enthousiaste de cette façon de voir, Sylvain Tesson décide de partir avec lui traquer à l’objectif la mythique panthère des neiges, quasiment disparue au Tibet. « Comme les monitrices tyroliennes, la panthère des neiges fait l’amour dans des paysages blancs » p.23. Il ironise, cisèle ses phrases en aphorismes, mais il est conquis.

Il en tire un petit livre de voyage qui mêle le récit à la méditation, les conversations avec ses compagnons et les citations d’auteurs, l’observation des enfants tibétains et celle des yacks qu’ils gardent, ainsi que les autres bêtes, celles qui volent comme les rapaces ou celles qui chassent comme le loup ou la panthère. La solitude glacée amène aux souvenirs, et l’auteur croit voir souvent dans la panthère au loin l’image de sa mère au regard altier ou cette fille sauvage des Landes qu’il a aimé un temps sans pouvoir se fixer.

Car il va voir la panthère plusieurs fois. Une bête superbe qui se camoufle et passe son temps à dormir, le reste à chasser, comme un gros chat tacheté. L’affût à 5000 m d’altitude dans l’Himalaya n’est pas de tout repos car il fait volontiers -25°. Mais cette pratique de l’observation immobile est comme une voix du zen. « La grandeur de cet exercice partout praticable était de toujours procurer ce qu’on exigeait de lui. À la fenêtre de sa chambre, sur la terrasse d’un restaurant, dans une forêt ou sur le bord de l’eau, en société ou seul sur un banc, il suffisait d’écarquiller les yeux et d’attendre que quelque chose surgisse » 123.

C’est ce mode de vie que découvre Sylvain Tesson, lui qui était toujours assis sur des oursins, ne tenant jamais en place depuis ses 20 ans, poussé par cette neurasthénie qui lui fait fuir les humains et la civilisation. Les Français contemporains sont amoureux de ces écrivains qui chantent le désespoir, apanage hier des Allemands avec Schopenhauer, désormais passé en français avec Cioran, Michel Houellebecq et le journaliste politicien Éric Zemmour. « Fabuler d’un autre monde que le nôtre n’a aucun sens », disait Nietzsche cité avec gourmandise p.162. Sylvain Tesson préfère comme lui un monde célébré à un monde augmenté ; il préfère vénérer ce qui se tient devant lui et ne rien attendre, se souvenir beaucoup et se garder des espérances.

« L’affût commande de tenir son âme en haleine » p.183. Dans un monde pressé et superficiel, se poser et observer en profondeur choque les petits esprits évaporés en zapping permanent. Sylvain Tesson en fait une philosophie de l’existence, un élitisme à la mesure de l’époque. Moi qui connais le Tibet et ses hauts plateaux d’altitude, j’en sors encore ragaillardi. Là est l’aventure, dans un monde qui se croit fini.

Prix Renaudot 2019

Les photos de la panthère des neiges par Vincent Munier sont dans un autre livre, Tibet animal minéral, avec des poésies de Sylvain Tesson.

Sylvain Tesson, La panthère des neiges, 2019, Folio 2021, 193 pages, €7.60 e-book Kindle €7.49

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Fourquet et Cassely, La France sous nos yeux

Voici un livre somme, illustré de cartes, qui fait le bilan de l’évolution de la France de 1980 à 2020, soit 40 ans, l’âge d’une génération qui passe aujourd’hui la main, désormais à la retraite. Cette génération est la mienne. Ce que mes semblables ont fait de ce pays se trouve là sous mes yeux en quelques 500 pages que je vous incite vivement à lire : elles sont éclairantes. Ce livre de sociologue est en cinq parties : l’économie d’abord, les territoires, la société, le nouveau visage des classes sociales, enfin les évolutions de la culture.

Le livre aurait pu s’intituler « la France d’après » si ce thème n’était pas celui utilisé à tort et à travers pour l’après pandémie. Les tendances de fond sont beaucoup plus lentes que les évolutions dues au Covid, mais il a accéléré les tendances déjà à l’œuvre. Nous vivons très clairement un changement d’époque commencée avant le virus et qui se poursuivra après. Avant, c’était la nouveauté Macron, le surgissement spontané des gilets jaunes, les grèves archaïques contre la réforme des retraites. Tout cela marquait un nouveau monde fait de grave désindustrialisation, de métropolisation, de polarisation sociale, d’américanisation culturelle et de bricolage identitaire.

L’économie française n’est désormais plus guidée par l’industrie. Nous assistons au contraire à l’apogée de la société des loisirs où les services tiennent le haut du pavé. Cette économie de services ne donne majoritairement que des emplois non qualifiés tandis que le territoire tout entier devient le support de la consommation avec ses autoroutes autour desquels sont bâtis des entrepôts logistiques pour le commerce électronique et par où passent les go fast du cannabis, et ses ronds-points près desquels s’élèvent des centres commerciaux multiplexes dans les périphéries urbaines.

La hiérarchie des villes s’effectue selon les lignes de TGV, les métropoles au niveau supérieur, bien intégrées dans la nouvelle économie mondialisée, leurs habitants bien formés, à tendance plutôt écologique (au point que deux Parisiens sur trois n’ont pas de voiture et se moquent des taxes et désagréments faits aux automobilistes). S’égrènent en hiérarchie descendante les villes moyennes qui perdent leurs services publics et leurs emplois, puis les périphéries et la France rurale, abandonnées de tous, loin des centres de pouvoir et de commerce, soumises de plein fouet à la politique anti bagnole et pro écologique du social-gauchisme en marche écologique vers la nouvelle religion.

La gentry vit au centre et se décentre parfois en bord de mer, surtout depuis l’épidémie, mais le périurbain reste déclassé et les campagnes agricoles vides. La polarisation sociale se fait désormais en sablier, la bourgeoisie du haut tirant très bien son épingle du jeu dans la mondialisation tandis que les petites mains du bas n’ont aucun espoir de s’élever dans la hiérarchie sociale, assignées à leur manque de formation et de savoir-être. Le projet de la société démocratique était à l’inverse la figure de la toupie où très peu étaient au sommet et très peu au bas de l’échelle, la plus grosse partie étant au centre, ce que l’on nommait la classe moyenne. Celle-ci disparaît avec les métiers médians tandis que d’anciens métiers valorisés perdent progressivement de leur attrait comme les professeurs, les agents de maîtrise, les infirmières et les fonctionnaires de catégorie B jusqu’au bas de la catégorie A.

Surgit une nouvelle culture, beaucoup moins enracinée dans le terroir comme c’était le cas dans les années 1970, beaucoup moins culturellement française comme c’était le cas encore au début des années 1990, mais clairement dans le rêve américain, et cela du haut en bas de la hiérarchie sociale. Les fast-foods conjointement avec les modes vestimentaires, la musique rap venue des ghettos noirs, le cinéma hollywoodien et les séries télévisées de masse, forment une nouvelle culture hors-sol qui change les façons de penser et parsème de mots anglais la nouvelle langue en vogue chez les jeunes. Les influences religieuses du puritanisme, de l’évangélisme, du woke et du vegan envahissent peu à peu la sphère médiatique et se diffusent par imitation dans tout le reste de la société. Ce qui engendre évidemment des réactions de groupes bousculés dans leurs certitudes et traditions tels les catholiques, les chasseurs, les ouvriers et les oubliés sans conscience de classe des ronds-points. La certitude culturelle se perd dans le bricolage identitaire, où l’islam qui monte dans les territoires perdus de la République est en concurrence avec le chamanisme, la méditation orientale les médecines alternatives des quartiers bourgeois.

La politique ne peut être qu’impactée par la hausse du niveau éducatif, les positions dans la nouvelle division du travail, les rapports à la consommation au cadre de vie. Les métropoles sont plutôt LREM, les plus diplômés se sentant dans le sens de l’histoire mondiale, tandis que les villes de l’arrière-cour sont plutôt RN, corrélés à la désindustrialisation et à la désocialisation, emplies de ressentiment contre cette relégation culturelle et sociale des moins diplômés et des moins mobiles.

L’écologie a cependant du mouron à se faire, car une contradiction majeure commence à fissurer ceux qui s’en réclament. D’un côté les gens de gauche prônant l’ouverture et la mixité tout en refusant la maison individuelle, la voiture, l’avion, Amazon et la viande – et de l’autre les nouvelles tendances du style de vie qui se décentralise à la campagne à grand renfort de transports, de résidences fermées et sécurisées et de néo-artisans, dont le localisme durable ancré dans un terroir en vélo est incompatible avec les tendances de la mondialisation et de l’américanisation.

Un exemple est Marseille, les nouveaux électeurs arrivés en TGV pour s’établir au soleil ont fait basculer la ville à gauche dans une union écologiste. Cela ne concerne que le centre-ville, radicalisant à l’inverse la périphérie au profit du Front National.

Ce livre très riche sur l’histoire récente fera l’objet de notes ultérieures sur des points précis tant il donne d’informations sur ce qui est, permettant de voir plus clair et d’envisager l’avenir à partir du terrain et non plus des seules spéculations.

Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely, La France sous nos yeux – économie, paysages, nouveaux modes de vie, cartes de Mathieu Garnier et Sylvain Manternach, Seuil 2021, 494 pages, €23.00 e-book Kindle €16.99

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Dingle et Killarney

Nous plions pour la dernière fois le camp et le van fait deux voyages pour nous mener au Conor Pass, le col de Conor. Nous redescendons vers Dingle et sa baie que nous apercevons au loin. Ce n’est pas très intéressant ; l’étape est faite pour marcher, sans rien à voir. Petit incident : « on » a oublié de prendre le pique-nique pour midi. « On » devra donc aller faire un tour au supervalue de Dingle, le supermarché local.

Près du port s’ouvre le pub O’Flaherty dans lequel nous échouons, attirés par sa façade originale. A l’intérieur sont collés au mur des dessins, des photos, de vieux articles, tout un fouillis d’images vieillottes sans lien, mais qui donnent du charme. Un couple de véritables baba cools s’enfilent une pinte de bière rousse comme nous. Cheveux longs, chemises brodées, foulards, petites lunettes rondes. Ils vivent en caravanes, allant d’un lieu à l’autre, refusant de s’installer, subsistant de petits boulots à droite et à gauche. Ils laissent leur garçon de 4 ans aller et venir comme il veut dans le pub : il est interdit d’interdire.

Dingle est une petite ville colorée, un peu touristique, pas trop. Se succèdent des boutiques d’artisanat, de la poterie et des pulls surtout – beaux et chers. Les façades sont peintes de vives couleurs pour apporter de la joie dans ce paysage souvent gris, au ciel bas tout l’hiver. Aucune vulgarité, mais un style franc, chaleureux, imagé.

Le restaurant The Forge est peint de vermillon et d’émeraude, un fishmarket d’orange vif sur lequel sourit un gros poisson jaune citron. C’est là que je prends en photo un gamin et sans grand-mère, sur le trottoir. Je n’y fais pas attention mais la photo se révélera insolite, la main de la vieille sur le sexe du gamin, sans doute pour lui dire de ne plus avancer, le temps que je prenne la photo. Elle n’a pas dû le toucher mais l’effet fait détonner le puritanisme « de rigueur ».

Tours et retours dans les rues, toujours les mêmes. Le port reste à moitié construit. A la sortie des collèges, vers 16 h, des enfants envahissent les rues occupées alors surtout par des chats nonchalants. Un gros chat roux se roule au soleil dans une ruelle et chaque passant vient l’amadouer, le photographier. Volée d’uniformes : corsages blancs et jupettes plissées bleu marine pour les filles, chemises et pantalons gris pour les garçons, avec une cravate rouge vif pour éviter que la chemise ne baye, même sans ses boutons perdus en haut, au milieu ou en bas dans les inévitables bagarres.

C’est la fin. Nous prenons le bus pour Killarney. Plus de marche et surtout plus qu’une seule soirée à supporter ce groupe d’insignifiants. Killarney, grande ville, est très touristique. Nous couchons à l’hôtel Glena House, tout de rose peint. La douche est bienvenue, première eau douce sur le corps depuis des jours. Fantasmes pour Emmanuelle sous la chaude caresse, mais nous avons repris nos distances pour préparer la séparation.

Au restaurant le soir, nous avons un bon menu pour £8.50 par personne : saumon fumé, truite de mer pochée avec pommes de terre et haricots verts, tarte aux pommes, thé. Nous formons deux tables de six et une table de trois. Je suis à cette dernière, avec Jacques et Solange, la Banque de France et une grosse entreprise, un juriste et une chimiste. La conversation change de l’habitude. Faut-il tant de temps aux gens pour se dérider et être enfin eux-mêmes ?

Nous terminons la soirée au pub où, au micro, deux musiciens beuglent des ballades irlandaises et des fadaises modernes. Le son est trop fort et les notes électriques. La musique a le son du métal, les voix sont saturées. Cela a au moins le mérite d’inhiber l’insipide conversation. Josette et Emmanuelle se révoltent d’ailleurs de ce groupe idiot. Il est trop nombreux, peut-être, mais il est surtout une accumulation de solitaires coincés qui ne savent ni parler ni s’ouvrir aux autres. Ils (et elles) sont venus là pour consommer, comme au Club Méd. Je crois qu’ils se sont trompés de voyage.

Dernier petit-déjeuner anglais au jus d’orange, céréales variées, eggs and bacon avec sa saucisse et sa demi-tomate de rigueur, toasts, thé au lait. Nous partons à 11h pour l’aéroport de Cork où nous déjeunons avant l’envol.

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Monsieur Schmidt d’Alexander Payne

Il est 17 h 01 lorsque Mister Schmidt (Jack Nicholson) prend sa sacoche sur son bureau vide et part en retraite. Il a 66 ans et change d’époque. Sa femme (June Squibb) ne tarde pas à le quitter – pour l’éternité à cause d’un AVC. Tout bascule : dans le discours dithyrambique de ses collègues il s’aperçoit qu’au fond il n’était qu’un infime rouage de l’engrenage social ; au cimetière, dans le discours convenu du pasteur, il s’aperçoit que son couple n’a pas donné grand-chose. Il se demande ce qu’il a vraiment vécu.

L’homme déboussolé prend la route pour le Nebraska où sa fille unique Jeannie (Hope Davis) doit se marier dans le camping-car grande taille (10 m 50 de long) que sa femme avait acheté pour reproduire l’existence des pionniers – avec tout le confort moderne. L’important n’est pas le but, la descendance, l’avenir – l’important est la route, le chemin pour trouver un sens à sa fin de vie. Ce sens viendra des rencontres, des autres, mais surtout d’un enfant inconnu, un petit Tanzanien de 6 ans que Mister Schmidt parraine pour 22 $ par mois et à qui il écrit, en se décrivant.

Lors de son voyage et au fil de ses lettres où il se livre comme devant un psy, il s’aperçoit au fond qu’il est très seul et n’a rien fait durant toute son existence. Il a passé plus de 40 ans dans la même compagnie d’assurance à compiler des statistiques de mortalité, sans rien laisser d’utile à son successeur qui est passé par les écoles de commerce et qui sait tout. Il a d’ailleurs mis au rebut les cartons d’archives de Mister Schmidt dès son départ. Schmidt a passé 42 ans avec une épouse qui l’agaçait et ne l’a jamais compris, le trompant même avec son meilleur ami comme il le découvre dans une boîte à chaussures où sont conservées sous un petit ruban des lettres. Il a vu grandir sa fille sans faire l’effort de l’aimer pour ce qu’elle est, elle ressemblait trop à sa mère, et il la voit se marier malgré ses mises en garde avec un nul infantile, Randall (Dermot Mulroney) diplômé seulement de « 15 jours de formation en électronique » selon le papier encadré sur le mur. Il vend des waterbeds (ce qui fera une scène de gag avec un Nicholson vautré sur le matelas aussi stable qu’une rivière en crue) ; les autres subsistent de petits boulots ou d’arnaque à l’occasion (une pyramide de Ponzi, comme Madoff).

La famille de Randall est pire dans le genre mais Mister Schmidt joue le jeu. C’est un Nicholson vieilli, empâté, mais qui a un talent certain pour prendre l’air abruti qui convient aux circonstances. La famille trois fois recomposée dans laquelle entre sa fille est dirigée par une matriarche soixantuitarde très sexuelle (Kathy Bates) qui déclare tout uniment en entrant à poil dans le bain de Mister Schmidt : « j’ai eu mon premier orgasme à 6 ans » et qui évoque son hystérectomie sans vergogne : ôter l’utérus permet ainsi de baiser sans conséquences. Elle ajoute que sa fille attend avec impatience le chèque mensuel du père et qu’elle-même, divorcée, se verrait bien en couple avec lui, veuf (et aisé). Tous vivent en effet de petits boulots dans un foutoir innommable. Mais Mister Schmidt trouve chacun formidable lorsqu’il fait son discours aux mariés. Il les laisse à leur médiocrité contente de soi.

Puis il rentre chez lui, solitaire. Il trouve la lettre d’une bonne sœur qui lui écrit pour Ndugu de Tanzanie. Comme il n’a que 6 ans, le garçon ne sait pas encore lire ni écrire mais il lui a fait un dessin. Tout simple : une grande personne et un enfant qui se tiennent la main sous un soleil ardent. Au fond, ses 22 $ par mois valent plus que le chèque qu’il envoie à sa fille. Il en retire plus de satisfaction affective. Son parrainage d’un môme inconnu lui est plus cher que sa paternité avec sa fille. C’est peut-être la seule chose qu’il ait réussi dans sa vie, par hasard. C’est peut-être ce qu’il laissera comme vraie trace dans le monde, en bon petit soldat du système qui a vécu jusqu’ici sans amour.

DVD Monsieur Schmidt (About Schmidt), Alexander Payne, 2002, avec Jack Nicholson, Hope Davis, Dermot Mulroney, Kathy Bates, June Squibb, Metropolitan Film 2004, 2h05, €9.99 blu-ray €14.39

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Eric Collier, La rivière des castors

Éric et Lilian, en 1931, vont s’installer en couple dans la zone sauvage de Meldrum Creek, à 100 miles au nord de Vancouver en Colombie Britannique. Éric est anglais de Northampton et a quitté l’ancien monde à 17 ans parce que plus attiré par les buissons que par l’école. De ces deux frères aînés, l’un sera tué en 1918 sur la Somme ; Eric était trop jeune pour la guerre. Il se marie en 1928 avec Lilian, une quart d’indienne dont la grand-mère a vécu là, puis naîtra en juillet 1929 leur fils unique Veasy Eric Collier. Lilian ayant eu un accident de hanche lorsqu’elle était enfant ne peut avoir d’autre bébé. C’est dommage car Éric sait très bien élever les gamins.

Durant 21 ans, ils restent à trois dans la nature, laissant le gamin découvrir tout seul ce qui se fait et ce qui est dangereux. Il est observateur, curieux et sans peur. Il apprend au contact de son père et de la nature, tandis que sa mère lui fait la classe. Éric décédera en 1966, cinq ans après avoir écrit ce livre de souvenirs, et son fils Veasy en 2012 ; il avait 84 ans.

À deux jours de toute habitation, les trois construisent en effet une cabane, avant une nouvelle maison 16 ans plus tard lorsque le fils est adolescent. Elles sont purement écologiques, de rondins et de boue. Pour vivre, ils chassent, ils cultivent un jardin, ils trappent les animaux à fourrure qui pullulent. Une existence écologique naturelle, pas celle qui se vante de sa vertu dans les salons. Faire du foin pour les chevaux l’hiver, jardiner quelques légumes, cueillir des mûres et des baies pour les confitures, chasser pour se nourrir et pour vendre les fourrures permet d’observer la forêt et les bêtes. L’été (court) il peut faire +40° centigrades tandis que l’hiver peut descendre sous les -50° du thermomètre. La vie est rude et vous forge un beau physique. Le gamin mesure à 17 ans 1m89 pour 95 kg. Nourri de viande plus que de légumes, les deux totalement bio puisqu’issus de la chasse ou de la cueillette sauvage, plus les quelques légumes du jardin et les rares céréales achetées au bourg, il s’est développé sainement aussi bien physiquement que mentalement. Ce n’est pas lui qui prônerait la nourriture Vegan, plutôt réservée aux urbaines désœuvrées et anorexiques qui cherchent un sens à leur existence irrémédiablement fade. Se nourrir à demi carné, comme l’homo sapiens depuis 300 000 ans, vous forge un physique avantageux adapté à la vie de chasseur-cueilleur dans la nature.

Le garçon est surtout calme et efficace, empli de sang-froid. Il n’a pas peur lorsqu’à 7 ans des loups lui ont couru après sur un lac gelé alors qu’il rapportait un vison pris au piège à son père. S’il avait paniqué, les loups se seraient jetés sur lui mais, comme il est resté sûr de lui, ils ne l’ont pas attaqué – c’est la bizarrerie de ces fauves qui aiment tuer pour jouer lorsqu’ils ont déjà le ventre plein mais se méfient de quiconque semble prêt à se défendre ou les ignore. Il en ira de même à 23 ans lorsque Veasy s’engagera dans l’armée canadienne pour trois années et combattra en Corée. Son sang-froid sous le feu de l’ennemi lui vaudra une citation.

Le rôle des trois Collier dans la nature sauvage sera de redonner vie au Creek, asséché depuis que la surchasse a éradiqué les castors dont les barrages retenaient l’eau de fonte des glaciers d’hiver. Les incendies font rage l’été, les mammifères et les oiseaux ont déserté l’endroit. Éric se dit qu’il serait bien de réintroduire le castor qui pullulait au temps de la grand-mère de Lilian, mais le service des Eaux et forêts n’en voit pas l’intérêt. C’est un inspecteur anglais venu en visite qui s’en convaincra et apportera deux couples six ans plus tard. Dès lors, tout renaît : l’eau, donc la végétation, donc les oiseaux aquatiques et les animaux à fourrure, les loutres, visons et rats musqués. Les daims reviennent boire et brouter l’herbe, les coyotes et les loups suivent les herbivores pour s’en repaître ; toute la chaîne biologique se reconstitue. Même les élans reviennent dans la région, ils l’avaient déserté depuis une génération au souvenir des anciens.

La vie de Robinson se poursuit simple et tranquille avec une visite par mois au bourg pour y refaire provisions de cartouches de matériel, de quelques rares vêtements, de farine pour les puddings et de sucre pour confire les baies. Pour le reste, les trois vivent sur le pays, leurs vestes et mocassins sont en peau de daim, fourrés de loutre, tous produits de la chasse. Éric tient un journal d’où il tirera ce livre ce qui permet d’avoir une connaissance vécue de sa vie quotidienne aujourd’hui. Il était précurseur, pratiquant l’écologie comme on respire. Il n’en faisait pas une religion, contrairement à ceux qui n’ont jamais vu un brin d’herbe parce que nés sur les trottoirs des villes encombrées. Sa vertu n’est pas de prêcher mais d’observer pour s’adapter, de rester humble devant les forces du climat et des animaux, et de faire son nid dans la nature telle que cela se pratiquait avant l’agriculture, au temps des chasseurs-cueilleurs de la Préhistoire.

Ce beau récit vécu est paru en 1963 en livre de poche en français dans la collection Leur aventure de l’éditeur J’ai lu, une collection bleue qui ne publiait pas que des livres de guerre. Fan de Jack London et de Fenimore Cooper, l’auteur a fait sa vie selon son imaginaire d’enfant et sait le transmettre aux enfants d’aujourd’hui comme à celui que j’étais hier. À lire pour savoir ce qu’est la véritable écologie – bien loin de l’écologisme – et à offrir aux enfants dès qu’ils s’intéressent à la lecture, vers l’âge de huit ou neuf ans.

Eric Collier, La rivière des castors (Three in The Wilderness), 1961, J’ai lu 1963, 367 pages, occasion €10.94

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Nuit dans le vieux cimetière

Nous traversons en deux groupes sur une barcasse venue nous prendre, en direction de la péninsule de Dunquin que l’on aperçoit en face. L’herbe est mouillée de rosée et le soleil déjà haut fait vrombir les insectes. Dès que les autres sont arrivés, nous pique-niquons face à l’île. A un quart d’heure de là un pub nous attend pour prendre « le café ». Il est infect, comme dans tous les pays anglo-saxons. Je prends donc une Guinness à la couleur et à la consistance de l’expresso auquel je rêvais. Une famille croque une corbeille de sandwiches à la tomate achetés au bar, près de nous. Parmi les trois petits enfants, un vif Ronan, blond de quatre ans.

Nous grimpons la montagne dans les nuages qui se sont levés. A la redescente, de l’autre côté, nous devons sauter clôture sur clôture, le tout en solides barbelés. Le camping est en bord de mer, près d’un lotissement (et d’un pub) à la pointe de Ballydavid. Nous ne sommes pas seuls à planter nos tentes ici. Deux jeunes aux débardeurs craqués sur le sternum, pour mettre en valeur les pectoraux je suppose, ont monté une tente non loin de là.

Je me fais très bien au whisky Black-Bush, à l’arrière-goût de cognac. Les autres m’agacent de plus en plus avec leurs sempiternelles références télé d’adolescents attardés, leurs bouts de chansonnettes qui tournent court et leur absence totale de conversation suivie. Christine tient une agence de voyage. Véronique employée de préfecture est cinémaniaque. Je ne sais si le fait que sa culture vienne presque exclusivement du cinéma induit sa façon de voir les choses et les autres, mais elle a le côté sautillant, superficiel, flou et intuitif des séquences filmiques. Elle est tête en l’air, saute du coq à l’âne quand quelque chose la gêne, ne réfléchit surtout pas. Au demeurant assez sensible sous ses airs de garçon manqué. Mais vraiment pas mature. Je rentre seul aux tentes. Pourquoi rester plus avec cette bande de pas finis ?

La brume qui se lève de la mer au réveil glace comme hier soir. Journée longue. Longue attente du van parti déposer la moitié du groupe loin du camp. Longue course en van, coincé à l’arrière par terre, dans la moiteur et les odeurs d’essence. Long chemin pierreux qui grimpe vers les collines. Longue pente herbeuse, abrupte, vers le sommet. Long passage à flanc de pente, éprouvant pour les chevilles. Tout paraît long, interminable. Le soleil a percé et chauffe vivement. La marche échauffe, le buste nu une fois de plus. L’escalade n’est pas payante : lorsque nous arrivons en haut des nuages se sont établis ; lorsqu’ils s’effilochent, la brume s’installe en bas. Nous pique-niquons avant une redescente plutôt glissante.

Près du village de Cloghane, deux petits chiens jouent dans un jardin, ce qui ravit Stéphane amoureux de ces bêtes. Les chiens ont deux mois nous disent trois petits garçons blond-roux qui jouent avec eux. Celui du milieu, de 9 ans à peu près, porte à même la peau un pull léger trop grand à col en V. Le camp est installé près du pub, au fond de l’anse, dans un pré à moutons. La marée s’est retirée et laisse l’estran sale. Jolis trémolos d’oiseaux de mer. Je suis incapable de mettre un nom sur ces volatiles chanteurs.

L’inconsistance du groupe me fait effectuer un tour solitaire dans le village, pour voir le vieux cimetière dont nous a parlé Stéphane. L’église s’écroule, nul ne sait pourquoi me dit-on. Reste le clocher cassé et, dans le clos, des tombes massives en ciment que les plantes fendent peu à peu. Une tombe a sa porte ouverte. J’aperçois à l’intérieur des cercueils pourris, des côtes, des crânes. Impression d’abandon. Brumes sur les lointains du paysage. Dans le village, la vie s’accroche : deux jeunes garçons me croisent en vélo, deux frères, l’un blond, l’autre brun, l’un au tee-shirt rouge, l’autre noir. Tous deux robustes, chacun une médaille de fer blanc ovale au cou.

Ce soir, Tom nous fait un ragoût irlandais avec pommes de terres, carottes, oignons, mouton. L’Irish stew est un genre de pot au feu à la sauce très allongée. A l’air, il est agréable de manger chaud et savoureux. Je tenterai au retour une recette plus traditionnelle, délicieuse si elle est arrosée de bière rousse Smithwick. En cocotte allant au four, j’ai mis une couche de pommes de terre en rondelles, recouverte d’une couche d’oignons émincés, un peu de thym, puis l’agneau en morceaux. Après assaisonnement de sel et de poivre, j’ai ajouté une seconde couche d’oignons et de thym, puis recouvert le tout de pommes de terre entières. Un peu d’eau pour couvrir. Chacun peut ajouter des carottes mais ce n’est pas la « vraie » recette, selon Monica Sheridan. Le pays était pauvre. Il est préférable de cuire les carottes à part si l’on en met car elles changent le goût. Une fois la cocotte soigneusement fermée, faire cuire au four moyen (180°) pendant eux heures et demie. L’agneau fond sous la dent.

Nous allons ensuite au pub. Il est envahi de locaux à casquettes qui reviennent d’un enterrement et ont besoin de noyer leur chagrin. Ils chantent. Nous tentons de pousser aussi la chansonnette mais, comme personne n’est capable de se souvenir jusqu’au bout d’une seule chanson à cause de l’éducation nationale en France, nous terminons par la Marseillaise (le premier couplet seulement). Le chant plaît aux Irlandais qui le chantent un peu aussi mais n’ont pas l’air de savoir plus que nous les paroles (il est vrai pour eux dans une langue étrangère).

Au pub, le whisky se boit à température ambiante, allongé d’un peu d’eau froide pour faire durer mais cela fait moins viril. Les connaisseurs boivent la première dose avec un peu d’eau glacée pour ne pas brûler les papilles, puis leur seconde dose sec. La bière, par pinte dans chaque chope (0.57 litre !), oblige à visiter les toilettes. Ce sont de véritables cathédrales : la dalle des pissotières fait bien deux mètres de hauteur et un rideau d’eau l’arrose en permanence depuis le plafond. Ce n’est pas un recoin planqué sous l’escalier comme dans les mesquins cafés parisiens mais une pièce à part entière que les clients visitent plusieurs fois dans la soirée.

Je reviens au camp retrouver Emmanuelle qui a déjà quitté le pub. Au retour, les autres qui sortent veulent jouer à se faire peur et voir le lieu hanté dont leur a tant parlé Stéphane. L’enclos est désert, à l’écart du village. A la lumière rare des lampes électriques, l’église écroulée et les tombes en ruines prennent des airs chimériques. Un jour de tempête lorsque hurle le vent et que fouette la pluie en rafales, le lieu doit être peu rassurant. Une scène des Contrebandiers de Moonfleet se passe dans un tel cimetière. John en chemise blanche sans veste, courageux comme un boy anglais malgré ses dix ans, s’en tire très bien.

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Clifford D. Simak, Demain les chiens

Cette anticipation du destin de l’humanité a quelque chose d’inéluctable en même temps qu’elle pourrait ne pas se produire tel que décrit. L’homme est un tueur, il domine et en veut toujours plus. Péché d’orgueil pour la Bible, dans le même mouvement que Dieu a reconnu l’homme « maître et possesseur de la nature » en le créant.

Il y a bien longtemps que l’homme a disparu lorsque ces contes au nombre de huit servent de légendes aux chiens. Les défauts comme les qualités de l’humain vont influer sur son évolution. En 10 000 ans depuis le XXe siècle, l’auteur nous montre comment la technique va inciter à la paresse, puis au retrait individualiste qui aboutit au mutant libertarien, tandis qu’une minorité quitte la terre en vaisseau spatial pour explorer les planètes. Des endroits où certains trouvent un paradis non humain dans lequel se fondre.

Sur terre, la dynastie des Webster se transmet de père en fils (un à chaque fois, sans aucune fille). Les inventions ou les renoncements des Webster font bifurquer le destin de l’humanité avec celui de la terre : abandonner les cités, partir pour les étoiles, refuser le renouvellement apporté par la philosophie de Mars (Juwain pas Karl), opérer les chiens pour qu’ils puissent parler et lire. Seul le robot Jenkins fera le lien.

Le péché originel Webster est d’avoir par frivolité refusé l’ouverture à l’autre, la rédemption consistera à laisser les chiens inventer leur monde où les hommes resteront des dieux mythiques dont on se demande à la fin s’ils ont vraiment existé. D’où ces huit contes, commentés doctement par des érudits. Les huit étapes sont les suivantes :

Premièrement, le concept de cité disparaît grâce à la décentralisation de l’énergie nucléaire sans limite et des robots qui font le travail. Chacun vit à la campagne d’une vie écologique en cueillant le bois, les récoltes et le gibier. Seule la pression sociale tient l’unité contre l’individualisme ; si elle se relâche, l’individu se perd car l’être humain est construit depuis des millénaires pour vivre en groupe.

Deuxièmement, cette absence de relations conduite à l’agoraphobie, le désir de rester chez soi dans le familier, la peur de l’autre et de bouger. Ce qui conduit à refuser le nouveau concept issu des martiens pour renouveler l’humanité car il faudrait aller sur Mars. C’est donc la décadence.

La troisième étape est la culpabilité du Webster descendant du refus qui fait muter les chiens pour une nouvelle pensée. Le chien Nathanaël parle. Les humains curieux ont divorcé de ceux qui sont restés ; ils sont partis explorer les planètes. Joe, le génie solitaire resté sur terre, ne sert à rien pour l’humanité.

Quatrième étape sur Jupiter : pour s’adapter l’humain est converti en être apte à vivre sous des pressions impossibles. S’ouvrent à lui d’autres sensations, d’autres horizons mentaux et il se libère –jusqu’à ne plus vouloir revenir. L’homme s’est perdu dans un autre être.

Cinquième étape, lorsqu’il fait l’effort de revenir sur terre pour dire quel orgasme c’est d’être devenu un être de ce paradis de Jupiter, il est rejeté par les instances mondiales : ce serait la fin de la race humaine. Et de fait, lorsqu’il alerte les médias pour le raconter, la plupart des humains s’en vont sur Jupiter pour trouver le paradis espéré et ainsi disparaître.

Sixième étape : sans vaste projet et une certaine stabilité imposée, aucune civilisation ne peut survivre. Ceux qui restent travaillent sans but ni endroit où aller, lorsqu’ils travaillent, sans liens familiaux ni commerciaux qui sont des raisons de vivre. Ils cessent tout effort et vivent au jour le jour tandis que les robots et les usines tournent de façon automatique. Ils sont les dieux des chiens qui parlent et des robots qui s’autoproduisent mais l’avant-dernier Webster actionne le mécanisme de défense qui isole la seule cité qui reste, Genève, siège du gouvernement mondial qui règne sur les quelques cinq mille humains qui n’ont pas voulu partir sur Jupiter. Il veut donner une chance aux chiens en les isolant des hommes. Mais son fils, rebelle et un brin écolo, est parti jouer avec ses amis à l’homme des cavernes muni d’un arc et de flèches. Lui ne sera pas confiné.

Septième étape : l’homme qui n’apparaît plus sur la terre a-t-il vraiment existé ? Les chiens se le demandent et véhiculent ces contes comme une légende mythologique. Il faut 5000 ans pour créer la civilisation des chiens et oublier l’humain. La société animale est unique et fraternelle, contrairement à celle des prédateurs tueurs que sont les hommes car, quoiqu’on fasse, l’homme réinventera toujours l’arc et la flèche, le meurtre.

Huitième étape, le robot Jenkins, qui a 7000 ans mais s’est régénéré périodiquement en pièces de rechange, est le seul lien entre le monde d’avant et le monde d’après. Il se souvient mais décide de faire passer les humains sauvages qui restent dans un monde parallèle pour laisser aux chiens leur chance.

Ce qui est intéressant dans cette fiction, ce sont les étapes logiques du développement humain. Si la technique nous permet de vivre dans un monde de dieux, à quoi bon faire un quelconque effort d’observation, de découverte et de compréhension ? Il suffit de se laisser vivre, voire de se droguer comme sur Jupiter, et de passer la main aux êtres vivants plus aptes à affirmer leur élan vital.

Clifford D. Simak, Demain les chiens (City), 1952, J’ai lu 2015, 352 pages, €8.00 e-book Kindle €7.49

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Un jeune homme solitaire

Nous nous levons lorsque le soleil chauffe trop la tente pour pouvoir y rester; il est à peine 8h30. Après le déjeuner, nous partons avec nos petits sacs à dos pour explorer l’île. Nous ne sommes pas seuls à camper. Une jeune blonde s’éveille d’une tente à côté de la fontaine. Elle a les cuisses minces et nerveuses, la chair jeune à peine dorée, tout à fait agréable à regarder. De plus un joli sourire. Nous croisons d’autres animaux dans notre périple : un âne et un ânon, auxquels les filles font des mamours, faute de mâles. Nous retrouvons les phoques au même endroit dans la crique, à croire que les petits ne nagent pas et grandissent sur les galets.

Au sud de l’île nous avons de jolies vues sur la côte découpée de l’Irlande et  les autres Blasket. L’île la plus au large est propriété du Premier Ministre d’Irlande. On distingue sa maison rectangulaire, couleur de rocher. Casse-croûte sur les hauteurs, face à l’océan, sous le soleil vif dans des conditions anticycloniques prévues pour que nous imitions les adolescents anglo-saxons en nous mettant torse nu selon l’usage au moindre rayon de soleil (c’est pour la vitamine D, nous explique-t-on). Au bas de la falaise, les rochers bruns sont frangés d’une dentelle d’écume sur l’eau outremer. Dans le ciel brille en plein jour une étoile brillante : sans doute un ballon-sonde.

La conversation du retour porte sur les films d’horreur. Il paraît qu’une scène des Contrebandiers de Moonfleet, l’un de mes films préférés, a été tournée en face ! Nous revenons par la source, où la naïade blonde se prélasse en maillot mauve.

Mis en appétit par toute cette eau autour de nous, nous nous ruons sur la plage et entrons dans l’eau. Elle reste froide mais je m’y habitue mieux qu’hier. Peu de monde en ce lundi. Un jeune homme fait des ricochets dans l’eau, un couple se promène avec bébé, quatre mâles aux cheveux courts jouent au ballon sur le sable. Le jour s’étire, il fait beau. Deux filles s’avancent et parlent au jeune homme solitaire. Il campe un peu plus haut dans une maison en ruines. Je le verrai plus tard penché pour allumer un petit feu avec des morceaux de bois qu’il a apporté dans un sac plastique. Il fera chauffer sa cuisine pour une personne, puis descendra s’informer auprès de nous pour savoir si la nuit est humide. Il dort à même le sol, dans le duvet dans lequel il enfouit sa tête, le tout enrobé d’un grand sac poubelle.

Si je décris si minutieusement ce jeune homme, bonne tête anglo-saxonne aux cheveux dans le cou, la peau blanche à peine halée en V sur le cou et sur les bras jusqu’à mi-biceps, c’est parce que sa solitude un peu sauvage était la mienne ce jour-là. Même en groupe on peut se sentir seul. Je serai bien allé, comme lui, sur une île inhabitée passer quelques jours loin des hommes, immergé dans la nature, l’eau, l’herbe, le vent. Plaisir sensuel de l’herbe humide de rosée sous les pieds nus, du sable mouillé de la plage et des gifles d’écume froide venues de l’océan, du bruit du ressac et des croassements des oiseaux de mer. Caresse chaude du soleil, caresse intime du vent. Etre tout seul avec cela, perdu dans ses pensées, le cœur en friche, le sexe au repos. Ce jeune homme est un peu moi, un autre moi.

Au matin, je verrai que le jeune homme n’a pas dormi seul cette nuit. Tom, le chauffeur irlandais de notre van a dormi près de lui – ou avec lui (c’étaient le début des années 1990). Ce matin, éveillé tard, il est allé se baigner. La mer glacée, à jeun, malgré le soleil qui commence à chauffer la peau, est une ascèse dure. Il est remonté en pull mais les pieds nus, une serviette autour des reins. Nous quittons l’île ce matin et il va rester désormais tout seul. Tom m’apprend que ce jeune avec qui il a passé la nuit est Australien. Il fait le tour du monde pendant un an. J’espère qu’il ne s’agit pas seulement du monde qui parle anglais. Je le revois encore, jetant solitairement ses galets dans la mer pour faire des ricochets. Corps blanc, épaules larges, jambes fines, bien bâti mais un visage d’enfant. Il n’est pas fini et se cherche une identité, tout seul dans la diversité du monde. Il poursuivra sa route, a poor lonesome cow-boy, comme chantait Lucky Luke.

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Misère étudiante en fac

J’ai eu l’occasion d’intervenir comme prof extérieur en mastère dans une fac d’Île-de-France ni pire ni meilleure qu’une autre, mais dont je ne préciserai pas le nom. Disons qu’elle a été bâtie selon le modernisme soviétique à la mode des années « progressistes ». Évidemment, elle a mal vieilli.

Rien n’est pire que le vieux moderne en architecture, sinon le moderne déjà usé des tempéraments et le progressisme du passé.

Il y a ce côté « copain » entre enseignants qui est fort sympathique, l’aspect décontracté avec les étudiants qui ne l’est pas moins. Mais dès que vous vous adressez à un appariteur, huissier, ou hôte d’accueil, vous tombez sur un « c’est pas moi c’est l’autre », « j’suis pas au courant », « il faut que je demande à mon chef ». L’Administration dans sa grandeur quand elle se la joue règlement. Et les étudiants isolés, livrés à eux-mêmes.

Lorsque vous arrivez, une demi-heure avant le cours prévu, rien n’est prêt. La salle est à peine réservée (il y a peut-être un cours, « on » ne sait pas), ou alors il faut trouver la clé (« mais qui donc à la clé ? »). Le matériel a été réservé lui aussi, mais les prises ne fonctionnent pas, du moins pas les blanches (normales), seules les « rouges » sont branchées. Signe politique ? Même pas, elles font l’objet d’un blocage « de sécurité » pour jeunes enfants, comme si l’usage des étudiants post-68 d’amener leurs bambins subsistait au XXIe siècle… Quand vous avez résolu tous ces problèmes, c’est l’ordinateur, trop neuf, qui n’a pas été « initialisé ». Il faut donc passer un quart d’heure pour tout mettre en place.

Le cours commence. Silence religieux. Pas d’écran (pas prévu) mais le tableau brillant pour feutres qui donne un éclat particulier à votre projection d’1 m sur 0.80. Au fond de la salle, heureusement qu’ils ont les yeux jeunes. Grattement des prises de notes, vérifications sur le net (ou chat avec des copains ailleurs). Aucune question. Nous sommes à l’université française, pas en école de commerce ni dans une fac étrangère…

Moi qui ai pourtant fais toutes mes études à l’université, à Paris, je n’en reviens pas. Ces étudiants de quatrième année – qui ont donc passés tous les barrages du premier cycle – apparaissent fort gentils, mais hantés par le concret. Ce qu’on appelait avant de « petits besogneux ». Ils veulent des « trucs », pas des méthodes, encore moins des idées.

Même en école de commerce, de la même génération, ça vole plus haut. Peut-être parce qu’on trouve aujourd’hui plus facilement un boulot en sortant d’école que de fac ? Peut-être parce qu’étant passés par des Prépas, ils ont l’habitude de travailler vite et de façon organisée ? Parce qu’ils ont été sélectionnés par un examen puis par un jury avant de se lancer dans les études, contrairement au bac, donné à neuf lycéens sur dix, qui sert de sésame pour les études supérieures ? Parce qu’ils ont cette entraide spontanée de ceux qui font d’autres activités ensembles et des stages d’entreprise ? Peut-être parce que le « commerce » ouvre plus l’esprit que le juridisme scolaire des études universitaires ? Mais ce n’était nullement le cas dans la génération d’avant, la mienne – alors ?

L’abandon de la filière universitaire depuis la fin des années 1980 a-t-elle été un choix délibéré ? A-t-elle été une « douce négligence » comme on le dit du dollar (« ma » monnaie mais « votre » problème) ? En tout cas, ce ne sont ni les années Juppé, ni les longues années Jospin, ni les années Villepin, ni l’abandon laxiste des années Hollande qui ont changé quoi que ce soit à cette dérive mentale de l’université. Elle a été la délaissée de la gauche comme de la droite : la première pour ne rien toucher aux Zacquis syndicaux, la seconde parce que ses fils et filles sont formés en-dehors, dans les écoles de l’élite. J’ai l’impression d’être devant une classe qui prépare un concours administratif, pas devant une jeunesse qui va aborder la vie !

Curieusement, le seul qui ait pris le problème à bras le corps est bien Nicolas Sarkozy avec ses dotations en fonds propres et ses exigences de meilleure administration. Cela choque le petit-travail-tranquille, les gendegôch et tous ceux qui trouvent le scrutin présidentiel illégitime – mais cela va clairement dans la bonne direction. Jean-Michel Blanquer est revenu sur les dérives gauchistes de Nadjat Belkacem. Mais pourquoi Jospin en son temps, avec ses cinq ans de premier ministère, n’a-t-il rien fait ? Pourquoi la gauche ne propose-t-elle toujours rien d’autre que « supprimer » les Grandes écoles, comme s’il suffisait de niveler tout le monde sur le même plan médiocre ? L’université n’a-t-elle donc les ambitions que d’un « lycée plus » ? D’un parking à chômage ?

Peut-être est-ce différent en province où les étudiants sont entre soi et se connaissent depuis l’enfance, ou quand on a passé des mois avec la même classe. Mon expérience contraste la génération fac et la génération écoles. Ils ont des tempéraments aux antipodes : ceux qui connaissent le monde réel et ceux qui sont toujours restés dans le cocon scolaire… La France n’est-elle apte qu’à former des administratifs ?

Le télétravail obligé par la pandémie n’a fait qu’accentuer les défauts de l’université, dont le premier est la solitude et le second le tropisme scolaire. Sans les profs qui doivent les « aider », les étudiants habitués au cocon maternant du lycée dépriment ; livrés à eux-mêmes, ils ne savent pas travailler. Ils ont enfin la liberté mais ne savent pas quoi en faire – et regrettent la contrainte du secondaire. Ils n’ont jamais été éduqués à la responsabilité (ce pourquoi ils votent si peu). Leur premier patron – pire, leur première patronne – aura fort à faire pour les débrouiller !

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Îles Blasket

Commencent alors les deux jours les plus beaux du séjour : le départ pour les îles Blasket. Beau soleil inespéré. Nous reprenons un bateau avec tous nos bagages. Odeurs, sensations, je retrouve le plaisir de la mer. On the boat again, the boat again… Corps joyeux, esprit gai, effets de l’air marin et du balancement incessant. Un lyrisme physique me donne envie de chanter, j’ai dans l’esprit des bulles, comme du champagne.

Le petit chalutier qui nous traîne en remorque est vieux et poussif. Une famille montée dessus pour une partie de pêche, nous regarde. Les enfants ont le visage très blanc, comme lavé par la pluie incessante qui tombe dans ce pays à longueur d’année. Nous nous sommes installés à quatre sur le pont arrière et nous reviennent des bribes de chansons que nous fredonnons à tour de rôle ou en chœur. Les autres ont peur des frères Roulis et Tangage et se sont bourrés de Mercalm. Est-ce pour cela qu’ils ont l’air hébétés de bovins qui regardent les trains passer ? Je n’en suis même pas sûr. Rigides sur leurs bancs, ils sont de même dans l’existence : coincés du cerveau comme du trognon.

Débarquement en canot sous le soleil. La côte est rocheuse, la mer joue de nuances bleu-vert, le fond est transparent. Nous montons les tentes face à la côte d’Irlande, à l’abri du vent d’ouest. Devant nous la mer, derrière le village en ruines. Ces îles ont été habitées jusque dans les années 1950. Tous les habitants sont partis peu à peu et aujourd’hui ne viennent que des campeurs ou des scouts, l’été seulement. L’hiver, les tempêtes rendent l’accès presque impossible.

Nous sommes dimanche et beaucoup de touristes sont venus passer la journée. Une famille s’est installée. Le fils aîné pêche pieds nus dans l’eau, sur les rochers. Son père vient le remplacer à la ligne et il part explorer les collines. Il ne remet pas ses chaussures mais enlève son tee-shirt pour offrir au soleil son torse blanc. Le cadet, jambes nues, gambade avec sa mère. Nous allons tous à la plage et cinq se baignent, dont je suis.

Entrer dans l’eau n’est pas facile pour nous qui sommes habitués aux mers plus chaudes. L’eau glacée vous saisit les chevilles. La température ne doit pas dépasser 15°. Mais deux tout petits garçons blonds de 5 et 7 ans, surveillés par leur mère, s’éclaboussent sur le bord et se roulent dans l’eau avec une joie bruyante avant de jouer dans le sable. Ils en sont bientôt couverts des orteils aux cheveux, et la mère doit les rouler dans l’eau pour les nettoyer avant le départ. Maillots mouillés ôtés, ils enfilent leurs shorts à cru et leurs chemisettes directement avant de rejoindre le bateau de navette, toujours pieds nus. Ce sont de vrais petits durs, des gars d’ici, habitués tous jeunes à l’air et à l’eau glacée.

Alors que nous nous promenons sur l’île un peu plus tard, j’échange quelques mots avec un papa qui porte un bébé sur les bras. Il a vu des phoques nager autour de l’île et me montre des lapins qui vont et viennent sur la lande. Il y en a partout; il suffit de rester immobile un moment pour les apercevoir. Le paysage est à la Club des Cinq, lecture aventure d’une vieille anglaise des années 1940 qui enchantait mes dix ans : une île rocheuse, une lande très verte où pullulent les lapins, des oiseaux de mer. Il ne manque plus que les deux filles, les deux garçons et le chien Dagobert, pour que survienne une nouvelle histoire de contrebandiers…

A l’ouest vers le large, dans une baie rocheuse qui s’avance profondément dans l’île, sur la plage bien protégée de hautes falaises orientée au soleil couchant, s’ébattent sous nos yeux plusieurs phoques. Sur l’étendue de galets en contrebas un mâle est couché et deux femelles. L’une a trois petits, l’autre un seul, tous bien ronds. Ils crient comme des enfants, rampent vers leurs mères qui se tournent à demi vers eux pour la tétée. Ils ont le poil clair et laineux. Si une autre femelle s’approche des petits, ce sont tout de suite des grognements, des coups de queue dans l’eau et la gueule ouverte prête à mordre.

Cette île de fin d’Europe sous le soleil revenu est une sorte de paradis emplie de gamins, de lapins et de phoques. Ce soir, soupe et chili con carne, recette maison de Stéphane. C’est très bon. Le coucher dure longtemps car les filles ont facétieusement démonté et caché la tente intérieure des « frères Grapelli », Jean-Luc et Thierry, ainsi nommés après une controverse musicale.

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Que la bête meure de Claude Chabrol

Un ignoble salaud écrase un enfant dans un petit village de Bretagne. Le gamin (Stéphane di Napoli, joli blond de 9 ans) est fils d’un écrivain (Michel Duchaussoy) qui, dès lors, n’aura plus qu’une idée : retrouver le coupable (Jean Yanne) et lui faire expier. Tel est le thème de Claude Chabrol en 1969, adapté d’un roman de 1938 de l’auteur anglo-irlandais Nicholas Blake (père de l’acteur Daniel Day-Lewis) intitulé The Beast Must Die. 1969 était une année plus de gauche qu’érotique, malgré Gainsbourg, avec la série Jacquou le croquant de Stellio Lorenzi qui remémore la lutte des classes.

Bien sûr, il y a ces portraits sociaux de l’artiste engagé, du bourgeois égoïste, méchant et sans scrupules (Jean Yanne), opposé à son fils de 15 ans, jeune, généreux et qui le hait. Bien sûr, il y a ce poncif post-68 de la rédemption du temps par la jeunesse qui refuse le fric pour rêver à la société fraternelle. Bien sûr, il y a cette confrontation de classe et de culture entre l’écrivain intello dépressif et le gros garagiste macho et gueulard, beauf et égoïste (j’en ai détesté Jean Yanne pour des années). Bien sûr il y a cette voix off monocorde et lancinante comme l’Histoire en marche ou le Destin déjà écrit, tellement dans la pensée binaire du temps, le marxisme ayant remplacé le christianisme dans l’eschatologie des fins dernières. Mais c’est le tribut à l’époque et au gauchisme ambiant, assez pesant d’ailleurs cinquante ans plus tard – quoi, c’était cela la France de la fin des Trente glorieuses ? Cette caricature d’Ancien régime entre des aristos cultivés sensibles et des gros cons ignares contents d’eux ?

Heureusement, ce qui sauve le film est que le fond est ailleurs.

Il est dans la blessure béante au cœur du père qui a perdu brutalement son enfant – après avoir déjà perdu sa femme. Non seulement sa mort mais pire encore, l’injustice absurde de cette mort violente. Ce n’est ni une maladie, ni une catastrophe naturelle, ni un accident qui a fait disparaître le petit garçon. C’est un meurtre. Il a été tué presque volontairement et sans remords. La tragédie est là : la révolte contre le destin sans recours, le visage et le corps du coupable qui continue à vivre comme si de rien n’était. Le père ne peut faire autrement que de rechercher le meurtrier et de se venger, allant jusqu’à coucher avec l’ex-amante du garagiste et à faire semblant de devenir ami avec lui. Son destin à lui est là. Une tragédie à l’antique, tiraillée entre la Morale supérieure aux dieux et la Loi qui remplace désormais les dieux.

Un autre enfant s’accusera du crime, le fils du monstre (Marc Di Napoli, 15 ans). Pour racheter peut-être l’acte de son propre père aux yeux de la destinée. Pour sauver l’homme qu’il estime, l’écrivain à qui il s’est confié, père aimant (contrairement au sien) du petit tué. Le spectateur ne saura pas, à la fin, qui a vraiment empoisonné le salaud : le fils qui hait son père violent ou le père du fils écrasé. L’un s’accuse formellement, l’autre écrit une lettre aux autorités. Cette ambiguïté est la marque du destin (pour ne pas encourager de faire justice soi-même).

Le papa écrivain ira jusqu’au bout de son acte. Sans son enfant, il n’est plus rien ; dépressif, il n’a plus le désir de vivre dans une société où le crime impuni est possible, où la bagnole compte plus que la vie d’un gosse. L’automobile, dans la France de Georges Pompidou, était la déesse à laquelle on sacrifiait tout, les quais de Seine pour les voies rapides et les champs fertiles pour les autoroutes. La voiture individuelle était la promotion sociale, l’indépendance du lieu de résidence assigné, la liberté d’être égal à tout le monde sur la route – où la hiérarchie sociale se reconstituait quand même avec les grosses cylindrées. La Ford Mustang noire du meurtrier était la quintessence de cette déesse bagnole : puissante, américaine, sombre comme la mort. Redoutable.

Sa vengeance accomplie, le père veuf de son fils partira seul, sur un petit voilier comme sur une arche. Il ira au large pour ne plus revenir, laissant au destin le choix de son sort, laissant à la justice immanente le dernier mot.

« Il faut que la bête meure… » disait Brahms, paraphrasant l’Ecclésiaste, « mais il faut que l’homme meure aussi ». Aurais-je agi autrement que ce père sans espoir ?

DVD Que la bête meure, Claude Chabrol, 1969, avec  ‎ Jean Yanne, Michel Duchaussoy, Caroline Cellier, Anouk Ferjac, Marc Di Napoli, ‎Panoceanic Films 2015, 1h48, €16.89

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Le hasard et la nécessité

C’est l’un des mérites éminents de Jacques Monod, dans ce vieux livre paru il y a cinquante ans et que j’ai lu à sa sortie,  Le hasard et la nécessité, d’avoir défini avec clarté et précision pour les années 1970 la nature de l’évolution du monde vivant. S’appuyant sur les connaissances scientifiques établies, le professeur a pu affirmer que la naissance et l’évolution de la biosphère sont dues au hasard et obéissent aux lois mathématiques des probabilités. La biosphère est création, mais une création absolue à chaque instant, suivant les lois du hasard et de la nécessité, pas celle d’un Projet.

Il y a nécessité dans le dogme de l’invariance génétique. Le patrimoine génétique conditionne l’individu physiologiquement. L’intelligence, qui ne peut exister sans support biologique, se trouve elle aussi conditionnée par le code génétique. Mais pas absolument, comme se déroule un programme d’ordinateur : le code détermine un faisceau de potentialités qui seront plus ou moins révélés, puis développées par le milieu de vie. Nécessité aussi dans la sélection naturelle des plus aptes à répondre avec efficacité et souplesse aux exigences d’un milieu changeant : génétiquement (ceux qui résistent à la grippe par exemple) et culturellement (elle permet une meilleure hygiène de vie et des conditions sociales plus favorables). Ainsi des « pestes » médiévales, qui faisaient mourir la moitié de la population, tandis que l’autre moitié parvenait à s’en sortir.

Il y a hasard dans les actions téléonomiques qui ont pour but la survie et la reproduction. Hasard dans la fécondation : un spermatozoïde sur plusieurs millions parviendra seul à féconder l’ovule. Hasard dans les mutations génétiques dues à des perturbations du mécanisme d’invariance, perturbations dues elles-mêmes au hasard des combinaisons.

Contingence fondamentale et développement programmé alternent. Une structure vivante apparaît par hasard, qui se développe suivant des règles nécessaires, jusqu’à une nouvelle étape où le hasard intervient. Imaginons un train lancé à grande allure et orienté par des aiguillages, dans l’entrecroisement des voies innombrables. L’aiguilleur est une roue de loterie, le train est l’être vivant et la locomotive la nécessité.

De ce fait découle une constatation : la biosphère évolue vers une complexification et vers une individualisation de plus en plus grande. L’être vivant mute et sélectionne ses avatars vers plus de puissance et de souplesse, de moins en moins spécialisé, de plus en plus ouvert, néoténique, capable d’apprendre. L’homme, être le plus complexe de la planète, possède des potentialités originales, notamment la conscience du néocortex. Sans elle, il ne serait qu’un corps faible et nu, guère capable de survie face aux prédateurs. Mais parce qu’il est doté d’intelligence et d’un sens de la collectivité, il survit fort bien et domine le monde animal. Il est capable de mémoriser et de transmettre ses expériences, ajoutant à ses gènes une banque de données extérieures, accessibles par l’apprentissage.

Une conséquence : l’homme est désormais apte à agir sur le cours de l’évolution.

Il peut le faire de façon positive. Par la manipulation du code génétique afin d’éviter les tares et déficiences héréditaires, voire par un eugénisme contrôlé et éthique à grande échelle, pour éviter que se reproduisent les gènes conduisant au mongolisme par exemple. Mais surtout par la mise en réseau du savoir, l’éducation à la recherche, la formation du caractère pour explorer et découvrir. Les gènes ne sont pas tout, la révélation de leurs potentialités aussi, qui passe par un milieu favorable, nourriture, apaisement, stimuli, apprentissages, émulation sociale, culture.

Il peut se faire de façon négative. Par le métissage généralisé qui appauvrira le patrimoine global de l’humanité. Par l’interdiction de tout métissage qui augmentera le taux de consanguins et éliminera peu à peu les gènes inutiles à un milieu étroit. Toute modification du milieu ferait alors mourir une grande part des inadaptés. Par l’institutionnalisation des comportements, car ils sont des ‘pressions de sélection’. Les caractères acquis ne se transmettent pas par l’hérédité, les comportements se transmettent par l’éducation. Ils favorisent l’évolution des mentalités vers ce qui est considéré comme meilleur ou mieux adapté au milieu, à l’époque, à la société. Ainsi l’éducation au climat, au respect homme-femme, à la protection des enfants.

Chaque individu est unique en son genre, résultat effectif et éphémère des milliards de milliards de combinaisons génétiques humainement possibles. A lui seul, l’individu représente un faisceau unique de potentialités possibles : il est l’une des chances de survie de son espèce et l’une des chances de la vie en général. C’est pour cette raison que chaque individu est, au fond irremplaçable, et en quelque sorte « sacré ». Il est une expérience qui ne sera jamais plus, une combinaison dont la probabilité de réapparition est pratiquement nulle.

C’est parmi cette diversité que s’élaborent les êtres futurs, produits de l’évolution (biologique et culturelle) : parmi une multitude de combinaisons perpétuellement renouvelées et en mutations constantes. Combien d’expériences avortées sur celles qui ont réussi ? La nature est prodigue, sa richesse est infinie, mais elle a besoin de cette richesse pour que l’évolution poursuive son dynamisme. Une restriction dans la diversité et c’est une part du capital qui disparaît irrémédiablement. Cela vaut pour les hommes comme pour les bêtes et pour les plantes, ce pourquoi l’écologie est nécessaire à la survie humaine. Il n’y a pas de bon ou de mauvais gène, il n’y a que de bonnes et de mauvaises combinaisons, disent les généticiens. Danger de l’eugénisme et du génocide…

L’homme peut manipuler le code génétique, il peut à son gré décider de restreindre la diversité des gènes ou encourager les mutations au hasard. Mais l’homme peut jouer à l’apprenti sorcier : créer des monstres ou des êtres trop spécialisés. Son sort se trouve aujourd’hui entre ses mains. Accroître sa puissance, c’est chercher à réaliser au mieux le potentiel génétique de chacun, augmenter ou préserver la richesse génétique des générations suivantes. L’avenir dira, au vu des conséquences, s’il a bien ou mal usé de sa liberté.

Plus que jamais la démocratie est nécessaire. Puisque chaque individu n’existe qu’à un seul exemplaire, chance unique de l’évolution, autant qu’il ait son mot à dire sur le présent et l’avenir de l’espèce. Il doit pouvoir défendre et transmettre le patrimoine génétique comme le patrimoine culturel original dont il est le résultat en même temps que le dépositaire transitoire. Il doit décider librement des pressions de sélection au pouvoir de sa conscience et de sa volonté.

Jacques Monod, Croix de guerre et Médaille de la Résistance en 1945, a obtenu le prix Nobel de médecine 1965 pour ses travaux sur la biologie moléculaire. Il a notamment mis au jour le rôle fondamental de l’ADN, code génétique transcrit par l’ARN messager pour produire les protéines. Mais jamais le messager n’altère le code : la transcriptase inverse de certains rétrovirus n’est pas la traduction inverse de l’ARN en ADN mais une enzyme qui permet de faire comme si. Ce livre, bien que datant d’il y a un demi-siècle, devrait faire réfléchir les ignorants qui préfèrent « croire » au Complot des « vaccins » qu’à la réalité qui permet sans toucher l’ADN d’augmenter les défenses immunitaires NATURELLES de l’organisme. Jacques Monod est décédé en 1976.

Jacques Monod, Le hasard et la nécessité : : essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, 1970, Points Seuil 1973, 244 pages, €6.10 e-book Kindle €8.49

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Îles Skellig

Côté garçons, c’est Stéphane qui doit réveiller notre dortoir collectif ce matin. Nous dormions comme des loirs alors que certaines filles étaient déjà prêtes ! Au petit-déjeuner nous avons des toasts grillés au toaster, un luxe oublié depuis longtemps.

Un minibus rouge vient nous prendre pour nous mener en bateau. Nous traversons la campagne irlandaise du samedi matin : femmes en courses, hommes sur les tracteurs, enfants en vélos vers l’école. Il fait beau : des nuages mais pas de pluie. En se croisant, les chauffeurs automobiles se saluent. Tout le monde se connaît dans ce pays tranquille où l’habitat est dispersé. Le bateau nous conduit vers les Skelligs.

Ce sont deux îles désertes en forme de pyramides, d’où vient leur nom gaélique. La mer est calme mais roule un peu. Certaines filles sont au bord du mal de mer. Pas Emmanuelle, le roulis lui rappelle l’amour – c’est du moins comme cela que j’interprète le demi-sourire qu’elle m’envoie en croisant mon regard. Vus de la mer, les paysages verdoyants de prés entourés de murets de pierres sont bien séduisants.

La petite Skellig est couverte d’oiseaux, des fous de Bassan en colonie, par centaines, voletant et chiant sur le rocher, laissant gluer de grosses coulées jaunes. Depuis des siècles que ces piafs conchient le roc, la couche de guano est épaisse et ne part pas même dans les pires tempêtes. L’odeur est forte de loin. Un bon engrais pour les champs, jadis. Les écolos vont peut-être s’en souvenir ?

La grande Skellig n’est pas badigeonnée de jaune mais bien de couleur verte. L’herbe y pousse et l’île a abrité des moines du VI° au XII° siècle. Loin du monde, ces ascètes vivaient plus près de Dieu, présent surtout dans la solitude. Ils ont bâti des cellules de roches aux toits ronds, montées en pierres sèches comme les bories du sud de la France. Pas plus d’une douzaine de moines ne pouvait subsister à la fois. Ils recueillaient l’eau de pluie sur des dalles coulant vers des citernes, ils cultivaient quelques légumes et pêchaient le poisson. Une belle histoire de spiritualité en ces temps troublés où il faisait bon vivre en sa forteresse. L’île en est une, difficilement accessible, et sans rien à piller pour attirer les prédateurs.

Le soleil s’est établi et chauffe les prés. Nous ôtons nos chemises pour qu’il nous caresse un moment. Sa chaleur, l’air marin, les perspectives de l’océan à l’infini de l’Atlantique, l’histoire autarcique et farouche de cette île aux Moines, me mettent dans un état d’esprit différent. Moins attaché aux petits détails de l’existence, plus léger, l’esprit plus ouvert à la vastitude, j’oublie un peu la médiocrité du groupe pour goûter cette ambiance îlienne. Elle est loin cette boue qui aspire nos bottes tandis que les nuages nous pissent sur la tête.

Nous retournons en fin d’après-midi sur l’île continent. Après l’école, deux petits garçons blonds en culottes courtes jouent près du chalutier en réparation. Ce sont de robustes petits Irlandais de 8 et 5 ans, pieds nus dans l’eau de mer. Promenade en Waterville, boutiques d’artisanat, de poterie, de pulls de laine. Nous prenons une bière au pub. Je la prends rousse, j’en aime le goût qui me rappellent des cheveux et un corps ardent. Je goûte au whisky « paddy ». Je l’aime moins que le Bushmill, car il n’est pas malté.

Le repas est très silencieux, décidément, ce groupe est un vrai sac de pommes de terre. Aucune unité, sauf s’il faut se moquer de quelqu’un. Ou alors la version éculées des blagues imbéciles que tout le monde connaît depuis l’école primaire. Nous retournons au pub après le dîner, mais en petit comité. Bernadette raconte le Cameroun où elle était Médecin sans frontières. Jacques se dégèle et dit sa mission Banque de France en Afrique en assistance de service juridique.

La faune irlandaise du samedi soir est intéressante. Le pub est sans doute la seule attraction dès l’âge des émois et les trois pubs du coin sont remplis. On y trouve des couples d’un certain âge, venus se cuiter de concert, de vieux pêcheurs qui viennent se réchauffer à l’ambiance, des ouvriers, quelques bureaucrates en cravates. Et des jeunes de 18 à 20 ans en bandes, filles et garçons. Tronches paysannes : en punk cela fait drôle. Quelques-uns plus fins, comme celui qui croquait des chips avec une ébauche de sourire vers Emmanuelle. Il a pris une voix de fille pour lancer une blague à ses copains. Tous boivent en majorité de la bière. Les femmes prennent parfois un soda coloré, les mineurs un coca.

De rares petits enfants sont là, venus avec leurs parents quand ceux-ci veulent s’encanailler. Une famille entière, avec ses trois enfants avait même amené le chien. Le père a fait son entrée théâtrale en tenant l’aîné par la main, qui ne devait pas avoir plus de 7 ans. Les pubs sont divisés par âges. Chacun reste dans sa tranche, aussi étanche qu’une classe sociale anglaise.

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Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves

Nous sommes en janvier 1393 et l’autrice, historienne et journaliste culinaire, nous précipite dans un roman noir médiéval. Certes, l’intrigue policière connaît des rebondissements inattendus mais reste plutôt mal ficelée tandis que l’histoire d’amour entre cuisiniers commence mal pour se terminer autour des marmites, mais le régal est la cuisine. Des recettes qu’il est possible de faire aujourd’hui sont données à la fin du volume, ce qui permet de prolonger l’histoire par ses goûts et ses parfums.

Jehan, marchand de draps d’un certain âge qui travaille pour le trésorier du roi Charles VI, celui qui est devenu fou après le bal des Ardents, est retrouvé égorgé dans une ruelle du vieux Paris autour de Notre-Dame. Il avait fréquenté, pour raisons professionnelles, un bordel déguisé en étuves où se réunissent probablement des faux-monnayeurs. Sa jeune femme de 19 ans nommée Constance, amie de Valentine, duchesse d’Orléans, décide de le venger et pour cela d’infiltrer le bordel.

Elle ne va pas faire putain ni servante dans ce milieu débauché, mais simplement proposer sa cuisine. Elle se heurte frontalement au cuisinier Guillaume, proche de Taillevent le cuisinier du roi, qui arrondit ses fins de mois en proposant des plats aux clients de l’étuve. Mais Isabelle la maquerelle, qui adore baiser comme manger, prend tout et les met en concurrence. C’est le début d’une histoire d’amour et non seulement pour la cuisine. Constance qui n’a qui n’a jamais fait cuire une soupe jusque-là se met aux fourneaux selon le ménagier écrit par son mari et, elle qui voulait finir au couvent après la mort de protecteur bien-aimé, se met à apprécier la chair jeune de l’homme qu’elle côtoie.

Il semble que la fausse monnaie soit frappée à Saint-Jacques-de-Compostelle, où l’or coule à flots grâce aux pèlerins, puis transporté jusqu’en France par des pèlerines naïves au-dessus de tout soupçon, le tout étant financé par des proches du duc de Bourgogne pour servir à ses desseins contre le roi de France. Constance et Guillaume vont donc suivre le chef de bande Gauvard jusqu’à Bruges, puis tomber dans un piège téléphoné auquel n’importe quel enfant de 5 ans aurait échappé. C’est ce moment qui est la faiblesse du livre, pour le reste assez bien construit et fort bien écrit.

Le récit est ponctué des manières préparer les huîtres, l’épaule d’agneau ou les tourtes, assaisonné d’un attachement filial pour le jeune Mathias de 12 ans, recueilli en haillons au cimetière des Innocents, et de la haute mission de servir l’État tout en vengeant un vertueux. Le lecteur passe un bon moment. Pour le prolonger, je vous conseille concocter le potage jaunet, recette issue directement du Ménagier de Paris, ou de tenter le civet d’huîtres.

Michèle Barrière, Souper mortel aux étuves, 2006, Livre de poche 2009, 345 pages, €7.90 e-book Kindle €7.49

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Waterville

Adieu à l’auberge-pub-épicerie-poste perdue dans la campagne, adieu à Chiber’s Inn et à son vieux patron ridé et moustachu. Un vrai chantier, son auberge : des raccords électriques à la va-vite, des instruments de cuisine à demi cassés, des fenêtres qui ne peuvent plus se fermer laissant passer l’eau du ciel, noyant le plancher… Nous partons en van pour le lac en deux voyages.

En attendant le convoyage du premier groupe, Emmanuelle et moi passons « voir si l’on n’a rien oublié » dans les chambres à l’étage. Nous avions bel et bien oublié de faire ce qui se fait entre garçon net fille jeunes et il faut rattraper le temps perdu. C’étaient les années 1990… Les autres s’amusent avec leur queue de billard à mettre leurs boules dans les trous.

Nous retrouvons vite le groupe où fusent quelques blagues laborieuses. Bernadette grommelle quelque chose que l’on comprend mal et qui ressemble à « la ch’murr ». Personne ne sait ce que cela signifie. Précision donnée, il s’agissait des erreurs de « l’âge mûr ». Mais avec son accent belge et l’habitude qu’elle a de grognonner entre ses dents, nul ne pouvait deviner. Rires. On la ressortira plusieurs fois dans la journée.

Bilan fait, peu de personnalités émergent dans le groupe, c’en est désespérant. Bernadette est la plus marquante. Suivie d’Emmanuelle, mais parce que j’ai trouvé avec elle un terrain d’entente particulier. Avec les autres, elle reste très réservée. Jean-Luc est un gros lourd qui imite parfaitement l’accent nègre, Mitterrand et le rire de Véronique, une fille du groupe un peu bébête. Christine a pour particularité de cloper sans arrêt. Thierry est gentil, mais d’une discrétion pathologique, Solange et Josette aussi effacés que Denis et Jacques. Le tout est plutôt insignifiant.

Nous longeons le lac, grimpons la crête. Peu de pluie mais le vent est froid, comme le pique-nique, vite avalé avant la redescente. Vision polaire d’un sol à l’herbe rase ; échappées du regard vers la mer, très loin ; les lacs et les chaînes montagneuses alentour. Le soir, nous sommes à Waterville la bien nommée, car il pleut encore.

L’auberge est carrément un « hôtel » de jeunesse tant il est grand et soigneusement construit en pierres de taille du pays, le granit. Il a été élevé en 1899. La douche est à pièce, le whisky cher, seul l’amour est gratuit. Je profite un peu de mon Emmanuelle, presque aussi gloutonne que son homonyme scandaleuse, dans le film des années soixante-dix. Le bar est animé : cadres en cravates, ouvriers au visage noirci, pêcheurs en casquettes, quelques adolescents. On sent la fin de terre, peu de beaux spécimens de garçons ou de filles ce soir, sauf un 14 ans blond à la chemise de jean échancrée, sans doute pour laisser deviner la naissance de pectoraux dont il commence à être fier. Un ballon à la main, les traits réguliers, il est plutôt beau gosse selon Emmanuelle qui l’aurait bien croqué aussi.

Dîner de soles fraîches au chou-fleur. Nous retournons au pub, plein ce vendredi soir. Le jeune garçon n’a pas été autorisé à rester. Irish-coffee pour fêter l’Irlande.

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Elisabeth Jane Howard, Etés anglais

Voici un gros roman anglais comme les aime, bizarrement non traduit depuis 30 ans. Les petits-bourgeois sous François Mitterrand couraient plus après le fric qu’après la culture. Édité en 1990 en Angleterre, il a fallu attendre 2020 qu’il paraisse en français. Il évoque une époque disparue de la splendeur de l’empire, l’entre-deux-guerres où les familles fortunées, pas forcément aristocratiques, allait passer l’été dans leur grande maison de famille à la campagne. Les parents recevaient leurs enfants adultes et leurs épouses, leurs petits-enfants, les pièces rapportées comme les amis, ainsi que les nounous et femmes de chambre.

C’est toute une vie sociale qui se déploie, chacun étant saisi dans son jus avec un luxe de détails, du patriarche nommé le Brig pour brigadier et sa femme la Duche pour duchesse, jusqu’aux derniers-nés, bébé vagissant ou candide de 6 ans. Les garçons se développent, plein d’énergie, s’entraînant sur le court « en seuls tennis et short », et la raison vient aux filles tandis que la guerre, la seconde mondiale, se profile.

Mari adultère, père incestueux, sœur lesbienne, épouse jeune trop séductrice, grande fille qui explore son pouvoir sur les hommes, fils adolescent malheureux d’être incompris, fille rêvant d’être bonne sœur, garçon de 13 ans terrorisé par sa prochaine pension… les petits événements du quotidien cachent de véritables tragédies parfois. Il n’est pas facile d’aimer les hommes quand on est une fille élevée dans les principes victoriens, tout comme il n’est pas facile aux garçons d’aimer les filles lorsqu’on est élevé de 7 à 20 ans dans l’atmosphère exclusivement masculine des collèges. Tous les enfants ont, comme tous les adultes, leurs problèmes. Leurs parents les ont connus mais rien ne change, car la société est ainsi faite et elle doit se reproduire. Dans l’esprit victorien, ce qui est contrainte est bon, ce qui frustre et restreint dresse une éducation. Une bonne idée a été de mettre l’arbre généalogique de la famille Cazalet dans les premières pages et d’ajouter les domestiques pour chacun des enfants. Il y a en effet plus de 40 personnages entre les trois fils leurs épouses et leurs enfants, leurs domestiques et la famille de la sœur de la Duche qui vient aussi passer l’été avec quatre enfants.

L’autrice donne sur chacun des détails minutieux, presque maniaques, les vêtements qu’ils portent, les bijoux, la pratique du bain, le mobilier des pièces, l’architecture de la bâtisse, les recettes de cuisine. À propos, connaissez-vous les huîtres à l’anglaise ? Appelée angel horse back, chaque huître est pochée dans son eau puis enveloppée dans une fine tranche de bacon avant d’être grillée comme un vulgaire pruneau apéritif. En revanche, je n’ai pas trouvé la recette du pâté « traksir » ; il semble que ce soit un pâté en croûte comme les Anglais les aiment, peut-être une recette inspirée de l’orient indien pour les épices, mais je n’en sais pas plus.

La maison de famille est une ancienne ferme à colombages à laquelle deux ailes ont été ajoutées au siècle précédent, puis des cottages aménagés par l’actuel propriétaire. Le tout se situe au sud-est de Londres, dans le Sussex, près d’Hastings où l’on va à la plage, en face de Boulogne-sur-Mer. Le souci du patriarche est de protéger tout le monde, ses quatre enfants et ses huit petits-enfants, en plus des bébés orphelins de la première guerre dont s’occupe sa fille célibataire Rachel. Cette préoccupation, à la fois touchante et romaine, est proche des inquiétudes que nous pouvons ressentir durant notre pandémie, ce qui fait des personnages presque des membres de notre famille.

Très bien écrit et addictif, ce gros roman se lit à grandes goulées ; c’est nécessaire si vous ne voulez pas perdre le fil et vous souvenir de qui est qui (livre que doivent éviter les zapettes contemporaines de tous sexes incapables d’attention plus de 40 secondes d’affilée). L’attachement aux personnages nait du ton neutre employé par la narratrice, qui traite les pires moments comme les meilleurs, avec ce détachement qui fait son charme. L’autrice pratique un humour anglais fort réjouissant, appliqué aux enfants comme aux adultes, et même aux chats : « c’était une chatte écaille et blanc, au pelage rustique, qui, comme l’avait un jour fait observer Rachel, ressemblait à la plupart des Anglais bien nourris, en cela qu’elle ne chassait que pour le sport et se montrait très déloyale dans ces méthodes » p.196.

La traduction par Anouk Neuhoff, en général de qualité, fait curieusement l’impasse sur certains mots qui existent en français tels que la Sarre, livré dans son jus comme « Saar », et le préfet de collège, présent pourtant chez nos jésuites et oratoriens, écrit à l’anglaise « prefect » on ne sait pourquoi.

Ce premier tome commence à l’été 1937 et se termine à l’été 1939, à la veille de la guerre. Chamberlain vient de rentrer de Munich et tout le monde espère que la paix est enfin assurée malgré Monsieur Hitler. Deux tomes supplémentaires sont déjà écrits – et semble-t-il traduits, mais pas encore en poche.

Elisabeth Jane Howard, Etés anglais – La saga des Cazalet 1 (The Light Years), 1990, Folio2021, 597 pages, €9.40 e-book Kindle €8.99

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Mais où est passé Denis ?

Le lendemain, il ne fait pas beau. Cela devient de la routine. Alors que durant les deux semaines précédentes selon Stéphane, le temps était resté au beau presque tout le temps. Nous semblons être définitivement entrés en automne cette année. La météo ne prévoit rien de bon avant le week-end prochain, dans quatre jours : pluie, vent fort, faible visibilité. Le programme est donc modifié. Nous restons ce soir encore à l’auberge. Nous ferons une balade pour la journée.

Ce sont à nouveau les prés, les tourbières et les landes. Nous marchons à grosses bottes dans une végétation craquante, gorgée d’eau, ivre de sucs. Curieuse impression de piétiner de vigoureuses chairs nues par terre. Culpabilité écologiste de qui se préoccupe de nature et des liens de l’homme avec ce qui l’entoure ? Fleurs et plantes sont les mêmes que dans nos campagnes. Elles me rappellent irrésistiblement depuis quelques jours les vacances de mon enfance dans les grasses plaines du nord. Mes grands-parents m’ont fait connaître l’odeur de l’herbe, des champs mouillés, du terreau des sous-bois. Ils m’ont appris à reconnaître les plantes des champs, celles dont les lapins étaient friands, et quelques arbres d’espèces communes dans « les bois de mon grand-père ». Tout cela me revient par bribes, lors de cette randonnée. Toujours la pluie, mais le soleil se montre de temps à autre. Alternances en quelques minutes d’un climat qui ne sait ce qu’il veut.

Nous passons une assez large rivière à gué sur des pierres glissantes. Amusements gamins, quelques pieds sont mouillés malgré les bottes, sanction des maladroits. A ce moment le soleil est apparu plus longuement, comme si notre manque d’équilibre le faisait rire. Au-delà, dans les champs tourbeux, des flaques d’eau croupie se cachent parmi les touffes d’herbes jaunes. C’est une terre éponge, un dense treillis de racines mortes, cette tourbe que l’on voit sécher dans les granges en briques taillées à la bêche pour les feux de l’hiver qui approche.

Nous déballons le pique-nique dans un pré fleuri de pissenlits. On parle des sujets qui rassemblent : la banalité des films récents, des feuilletons télé d’il y a longtemps (Le Prisonnier, Mission Impossible, Belle & Sébastien). Cette dernière série, sentimentale, séduisait beaucoup les filles. Le gamin, métis franco-marocain franc comme l’or et fils de prince, était un audacieux et sensuel petit mâle de la fin des années soixante tandis que le chien était une grosse boule de poil paternelle, fidèle comme un nounours. J’avais un ami de primaire qui était en classe avec lui au collège de Passy-Buzenval. Nous partageons les haricots verts vinaigrette mélangés de maquereaux en boite et d’oignons, nous coupons le pain. Il en reste, qui en veut encore ? Tiens, il faudrait en donner à Denis qui, hier, soir, avait grand appétit pour les saucisses.

Mais où est passé Denis ? Personne ne s’en est aperçu mais Denis n’est plus avec nous. Nino Ferer chantait Mirza, « Z’avez pas vu Mirza ? Oh la la la la la la, Où est donc passé ce chien, Je le cherche partout ! » Nous chantons le père Denis, dommage qu’il n’aboie pas, on l’entendrait de loin. Rançon de son effacement dans le groupe, ou image vraie de cet assemblage de médiocres fermés sans intérêt ? Il a dû manquer une bifurcation en allant pisser à moins que, lui aussi, n’ait trouvé son Emmanuelle ? Mais tout le monde féminin est là. Une chèvre peut-être ? Nous remballons tout, nous retournons à l’hôtel à pied. Il aura peut-être trouvé tout seul le chemin ? On le cherche un peu partout alentour. On finit par le retrouver, pas très loin. Il n’avait pas vu que nous passions la rivière à gué, étant en train de pisser – trop longuement – sans regarder au-dessus de son nombril.

Douche, bar, je goûte à la rousse. Non pas Emmanuelle, qui est fatiguée ce soir, mais à la bière, la Smithwick. Lecture, billard. Longue partie « où chacun tire son coup » (Bernadette). Stéphane prépare le repas de spaghetti bolognaise et de crème à la poudre de framboise (un délice anglais paraît-il). C’est une sorte de Jelly au goût chimique accentué, à l’acidulé artificiel, et dont je n’apprécie que la consistance mousseuse.

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Michel Strogoff de Carmine Gallone

C’est un film à grand spectacle dans le ton grandiloquent de l’après-guerre, avec défilés et parades de la cavalerie yougoslave. Fidèle au livre (chroniqué sur ce blog), l’histoire conte l’épopée de Michel (Curd Jürgens), capitaine des courriers du tsar et Russe de caricature (grand, fort, taiseux et habile). Avec l’amour au bout, comme il se doit, et la récompense personnelle du tsar (Louis Arbessier) qui le fait colonel.

Le spectateur, à la sortie du film, ne peut s’empêcher de mettre en parallèle l’invasion tartare de la Russie de 1880 et celle des Allemands nazis en 1942. Ce sont à chaque fois des hordes dont le mouvement est la force et le nombre la volonté. Michel, avec un stratagème technique très julevernien, réussit à stopper l’assaut des Tartares sur Irkoutsk par le fleuve.

Entre-temps, la figure du Traître Ogareff (Henri Nassiet), ancien colonel russe dégradé pour manquement à l’honneur (il a triché aux cartes), vient mettre du piment dans l’aventure. Notez que Michel, coureur de jupons parce que célibataire mais fauteur d’adultère, n’est pas déshonoré par sa conduite, seulement qualifié d’indiscipliné. Baiser n’est pas une faute à l’honneur mais tricher aux cartes oui. Il faut dire qu’il faut être deux pour consommer l’adultère et qu’il n’y a ni rapt ni viol. Le colonel, mauvais militaire mais bon soldat, guide habilement les Tartares mongols dans les failles de l’armée russe plus faible en  nombre. Jusqu’à ce qu’une sorte de Julien Sorel audacieux, ce capitaine des courriers, lui mette à lui tout seul des bâtons dans les roues.

Michel joue le jeu du marchand marié et fait compagnie avec Nadia (Geneviève Page), une jeune femme qui doit rejoindre son père exilé à Irkoutsk sur ordre du tsar pour avoir critiqué le pouvoir. Deux journalistes français, Blond (Gérard Buhr) et Jolivet (Jean Parédès) sont d’aimable compagnie, repoussoirs et grosse caisse à la fois. L’un est de droite et l’autre de gauche, ils se chamaillent mais sont inséparables. Michel ruse pour avoir des chevaux de relais, se cache de sa vieille mère lorsqu’il passe en Sibérie, est fait prisonnier parce qu’une gitane observatrice, petite amie du traître (Sylva Koscina) a vu combien cette vieille femme avait reconnu son fils incognito.

La clé du roman est dans la barbarie tartare qui marque les yeux des ennemis au fer rouge avant de les tuer un peu plus tard. Michel est donc aveuglé d’un sabre chauffé de braises, puis guidé par sa compagne jusqu’à ce que le miracle (scientifique chez Jules Verne, émotionnel dans le film) se produise comme on sait.

Ce sont les femmes qui le sauvent, pour son courage et sa prestance plus que pour sa mission, comme toujours chez les femmes selon Jules Verne. La cruauté ne paie pas chez elles et elles se vengent des barbares, machos et violeurs, en aidant les hommes qui peuvent les sauver. En payant de leur personne s’il le faut.

L’aventure progresse en une suite de tableaux édifiants où l’individu est pris dans le collectif. Il lui faut savoir nager pour émerger de la foule et des batailles. Tout le roman est un hymne à la Russie plus qu’au système tsariste, le monarque étant un personnage assez falot, au contraire de ses généraux. C’est aussi un chant de solidarité européenne contre le despotisme asiatique, une valorisation de l’individu courageux face aux hordes – un grand film des années 50.

DVD Michel Strogoff, Carmine Gallone, 1956, avec Curd Jürgens, Geneviève Page, Jacques Dacqmine, Sylva Koscina, Gérard Buhr, StudioCanal 2008, 1h48, 7.00

Jules Verne, Michel Strogoff

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Battre la campagne

Lever dans le pré mouillé. Sourire à Emmanuelle, ébouriffée au sortir de sa tente. Nous partons sur la route où passent des tondeurs de haies en tracteurs curieux des aliens que nous sommes. On parle de choses et d’autres, de plantes, de bandes dessinées. Bernadette de Belgique nous surprend. Petite, elle a été à l’école avec Boule, le petit garçon de la BD Boule et Bill de Roba. Ils étaient voisins. Son père dessinait son petit garçon avec le cocker. Les deux jeunes innocents ont inventé nombre des gags désormais publiés. Etonnants Belges…

Au bord de cette route de campagne poussent toutes les essences européennes : bouleau, houx, hêtre, rhododendron, fuchsia, chêne… toutes bien grasses, bien humides, bien vertes. Gorgées d’eau, gavées de boue, caressées de brise tiède. Une forêt d’épicéas : nouveauté dans ce paysage de plantes basses. Le chemin grimpe dans l’univers moussu. C’est très vite à nouveau la lande : bruyère, chiendent, ajonc. Des tourbières, avec de profonds trous d’eau où l’on enfonce le pied jusqu’aux genoux comme un pénis dans une motte. Au fond se décompose la végétation. Nous rions de voir les autres trébucher dans ces pièges car le rire se déclenche de ce que nous subissons aussi. C’est un temps d’automne déjà, gris et brumeux, ciel bas, aucun rayon de soleil aujourd’hui. Au loin la baie; devant, la chaîne de montagnes arasées de Gap of Dunloe. Des cerfs se découpent justement sur la crête. Vite ! les jumelles. En remuant, en les montrant, en les reluquant, nous finirons par faire fuir le mâle, suivi aussitôt des biches gracieuses aux pattes fines et aux culs blancs.

Le déjeuner est expédié dans le vent qui fraîchit. Sous cape, chacun dans son wigwam comme les Indiens. Assis sur l’herbe mouillée, la cape fait une tente sous laquelle on peut prendre son repas, le sac toujours sur le dos, sans débotter. C’est une curieuse expérience qui me reste pour la vie entière. On repart vite dans la lande tourbeuse, pentue, rocheuse. Voici la vallée noire, Black Valley. Une route, une église, un chemin forestier. Nous l’empruntons pour traverser une forêt superbe, très moussue, de chênes et de hêtres. Nous arrivons sur le lac de Killarney, semé de petites îles boisées. La pluie lente et bruineuse tombe toujours. Elle ne nous donne pas envie de chanter, elle ne nous fait même pas rêver d’amour. Elle nous oblige seulement à avancer pour ne pas nous refroidir, à emmagasiner les images pour les ressortir plus tard, à loisir, au chaud.

L’auberge de jeunesse de MacGillycoudy’s Reeks est plus loin, au bout de la route. Elle n’est pas très confortable, mais on y est au sec. Nous pouvons y boire un peu du whisky que nous avons acheté, du Black Bush du pays. Le whisky a cette vertu de vous réchauffer très vite en cas de froid humide. C’est un alcool pour pays pluvieux. Il redonne du tonus aux muscles en faisant courir chaudement le sang dans les veines, jusqu’aux extrémités. Il fait chanter le cœur. A une certaine dose, il incite à faire l’amour. Le risque d’être découverts Emmanuelle et moi sur les lits superposés du dortoir, l’urgence, décuple le plaisir. Nous ne sommes plus collégiens mais notre pudeur s’offusquerait de nous savoir percés à jour. Ce serait comme un viol, pour notre histoire qui n’aura de toute façon aucun lendemain une fois le séjour terminé. Nous le savons. Le secret est une façon de se préserver. En attendant, nous voici ragaillardis pour la soirée. La douche chaude est un vrai délice. Nous la prenons ensembles, discrètement.

Toute la journée il pleuvra, une fine bruine persistance, interminable. Aucun sourire solaire malgré quelques promesses d’éclaircies de quelques minutes. Vu le temps qu’il fait, nous renonçons à l’ascension du mont Erix, la chaîne la plus haute d’Irlande. La visibilité au sommet doit être nulle. Au lieu de grimper, nous longeons la chaîne aménagée de parcs à moutons en murets de pierres à demi éboulés. Deux moutons devant nous bêlaient d’amour tendre. L’un fuyait de peur à notre approche, bêlant désespérément, l’autre montait à sa rencontre, bêlant en réponse. Ils ont fini par se rejoindre, le fuyard descendant périlleusement la pente à sa rencontre. Toison contre toison ils se sont éloignés, désormais silencieux. C’est beau comme une amitié humaine.

Pluie, éclaircie, pluie ; j’ai peut-être enlevé et remis cent fois ma cape, véritable tente ambulante dans laquelle on étouffe vite lorsque l’eau du ciel ne vient plus la battre. Pluie, boue, prés, lac. Nous couchons encore ce soir dans une auberge, en raison du temps. Chiber’s Inn, à Glencar, fait pub en même temps. Guinness noire et amère, partie de billard américain, fléchettes avec des règles bizarres. Pendant que les autres s’occupent encore, Emmanuelle et moi nous éclipsons discrètement pour aller jouer à d’autres choses. Le centre de la cible est tout frémissant et la fléchette ne rate jamais son but. Elle est ardente lorsqu’il pleut, ma belle rousse ! Effet de nos relations ? Dans le groupe, Emmanuelle est d’une réserve presque pathologique ; elle ne se mêle pas. Il est vrai que ce groupe est composé d’individualistes forcenés, à de rares exceptions près. Nous dînons dans une salle de théâtre, où les enfants du village viennent parfois jouer des scènes lors des fêtes. Soupe, riz, saucisses, macédoine de fruits. Rien que de la conserve, nous n’étions pas attendus. Dodo tard, vers 23 h.

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Terrorisme intellectuel

Le terme « terrorisme » appliqué aux intellectuels est un bien grand mot – mais après tout, ils exigent de s’engager. Il est cependant l’un des gros maux de notre époque, tout particulièrement en France. Il s’agit de l’application totalitaire de la bonne conscience. Hypocritement, on continue d’affirmer les grands mots de liberté d’expression et de démocratie d’opinion ; dans la réalité un microcosme intello-médiatique règne sans partage et vise à ôter la parole à tout contradicteur en le désignant comme bête à abattre.

La bonne conscience est Tartuffe, la bonne conscience est pensée unique, la bonne conscience est dictatoriale. Elle est restée longtemps de gauche ; elle passe désormais à droite. Jean Sévilla, dans un petit livre d’il y a plus de vingt ans, nous en donne encore les clés.

La France, depuis la Ligue catholique n’a jamais renoncé aux guerres de religion. A croire qu’elle ne se sent politique que lorsqu’elle attise la guerre civile. Fille aînée de l’Eglise, elle a écrasé toutes les déviances, des Cathares aux Protestants ; devenue révolutionnaire, sa mission a été d’exporter la liberté dans toute l’Europe et jusqu’aux Etats-Unis – mais pas une liberté de faire – plutôt une liberté-contrainte qui est d’obéir à la tyrannie majoritaire, à l’étroite cléricature qui dicte ce qui est vrai, à la technocratie qui exige de se faire obéir du bas-peuple – forcément ignorant et volage.

La Terreur, les historiens l’ont montré, n’est pas une exception dans le cours de la Révolution, mais l’aboutissement de la conception rousseauiste du peuple en armes, du citoyen sans cesse mobilisé, de la mission révolutionnaire d’éradiquer toute déviance.

Il n’est pas étonnant que, depuis 1945, ce soit la gauche qui ait eu le plus recours à cette forme de terrorisme intellectuel. Sévillia le montre, mais la droite n’est pas en reste. Par mimétisme ou par culture catholique-révolutionnaire commune, il s’agit toujours de coloniser les esprits. Les intellos sont chargés de mission comme jadis les gens d’église. Envoyés dans les médias plutôt qu’aux colonies, ils doivent avec les mêmes moyens évangéliser les « sauvages ». Ceux-ci sont-ils citoyens comme eux-mêmes ? Il faut donc s’en fabriquer de faux sur mesure pour mieux les combattre !

« Les circonstances varient mais le procédé reste le même. Il consiste d’abord à imprimer dans l’imaginaire du pays un archétype du mal. Depuis la guerre, cette funeste figure a été incarnée par le fasciste, le capitaliste, l’impérialiste, le colonialiste, le xénophobe, le raciste, le partisan de l’ordre moral. Ces étiquettes, au minium déforment la réalité ; au pire, elles mentent. Collées par des mains expertes, elles revêtent un sens indéfini, dont l’élasticité permet d’englober tout ce que les idéologues vouent aux gémonies.

« Ensuite, la technique habituelle consiste à assimiler l’adversaire à l’archétype du mal. L’effet de cet amalgame est radicalement dissuasif : qui prendrait le risque, par exemple, d’être traité de fasciste ou de raciste ?

« L’accusation peut être explicite, ou s’effectuer par insinuation, ouvrant la porte au procès d’intention : tout opposant peut être attaqué non sur ce qu’il pense, mais sur les pensées qu’on lui prête.

« Manichéisme oblige, une autre logique s’enclenche en dernier lieu : la diabolisation. Pas question de discuter pour convaincre : il s’agit d’intimider, de culpabiliser, de disqualifier » p.10.

Pas de complot organisé (même si le Kominform l’a initié après-guerre). Il s’agit surtout de la connivence d’un milieu étroit, doctrinaire, issu de la même génération, qui fait réseau. Il s’épanouit en force dans le centralisme français ! Etonnez-vous après ça que les média n’aient rien compris au vote Le Pen en 2002, au « non » au traité européen et à la révolte des banlieues en 2005, au dégonflement de la baudruche socialiste en 2009, aux gilets jaunes et au surgissement Zemmour ? Technocrates de droite et intellos de gauche ont leur bonne conscience – mais celle-ci les aveugle ; ils n’écoutent pas. Toute nuance est pour eux un crime de lèse-vérité et tout « non » un symptôme de maladie mentale.

Cet esprit stalinien ouvrirait volontiers des camps de rééducation comme Mao le fit, après Lénine et Staline, pour mettre les mains des intellos dans la merde des champs, ou comme Pol Pot le réussit si bien en vidant les villes du Cambodge de millions de citoyens ravalés au rang de bêtes. Quatre bourreaux que les intellos français ont fort adulés, de Sartre à Sollers en passant entre autres par Aragon, Jean Lacouture ou Jean-Marie Domenach. Qu’importent les morts à ceux qui veulent construire ici-bas l’utopie ? Ce ne sont que des dommages collatéraux, comme on le dit en guerre.

Aucun procès en révisionnisme ne sera fait à qui déclare tranquillement que les millions de morts dans les camps soviétiques, maoïstes ou cambodgiens ne sont que “des détails” de la guerre froide… Ou que les idéologues ne sont “pas très catholiques”.

A gauche, les aveuglements missionnaires ne manquent pas :

  • l’URSS était un paradis, de même que Mao, Fidel Castro, Ho Chi Minh, Pol Pot, allaient, du simple fait de libérer leurs peuples de l’oppression étrangère, installer un régime idéal où les droits de chacun seraient positifs ;
  • la décolonisation devait résoudre par miracle tous les problèmes dus – forcément – au colonialiste mâle, blanc et de droite (en oubliant que les socialistes Mitterrand, Mollet et Lacoste étaient pour l’Algérie française…) ;
  • mai 68 allait forcément libérer les énergies, à commencer par celles du sexe, pour rendre la société apaisée et gentille, sans ego ni exploitation ;
  • en 1981, les intellos de gauche « croyaient quitter la nuit pour entrer dans la lumière » (disait l’ineffable Jack Lang) – tout en affirmant que la démocratie se résume à la dictature de la majorité (selon Laignel, député évidemment PS) ;
  • en 1985, cinéastes, metteurs en scène et chanteurs soutenaient que l’immigration devait être libre et que tout sans papiers se devait d’en avoir – et qu’importe à ces nantis habitant les beaux quartiers et les villas sécurisées de Côte d’Azur, la cohabitation des banlieues et l’impuissance de l’école quand 70% des enfants parlent à peine le français
  • la doxa d’aujourd’hui n’a guère changé : l’immigration c’est « le Bien » – et le pape ne dit pas autre chose ; leur « morale » pas la nôtre exige que tous obéissent aux « valeurs » abstraites décrétées par quelques-uns où le Droit est sans aucun devoir et la circulation ou la vaccination « libres », même si cela fait du tort aux autres.
  • s’y ajoute l’idéologie woke de la culpabilité blanche socialiste nantie qui accuse tout mâle européen aisé et cultivé d’ignorer les « souffrances » de ceux qui se sentent simplement regardés

A droite, l’aveuglement technocratique est de la même eau :

  • il faut être atlantiste, même si les Etats-Unis n’en font qu’à leur tête et que la France n’a pas son mot à dire – on l’a encore vu récemment avec le contrat de sous-marins australiens annulés pour s’aligner sur le Washington soi-disant « de gauche » sous Biden ;
  • il faut être pro-européen, même si la bureaucratie s’emballe et régente la taille des bouchons ou la production au lait cru, même si les diplomaniaques « croient » en la vertu d’intégrer la Turquie, voire le Maroc et l’Algérie, même si la production du Droit entre hauts magistrats échappe à tout contrôle parlementaire ;
  • il faut encourager l’immigration pour une société « métissée » car le système social ne saurait subsister sans l’apport incessants de nouveaux actifs – et les patrons ont un besoin crucial de main d’œuvre à bas prix ;
  • il faut déréguler et ouvrit tous nos marchés, même si les autres s’ne gardent bien (comme la Chine ou les Etats-Unis), car le progrès économique se mesure à l’aune du monde – et tant pis pour les chômeurs, les in-requalifiables, les prises de contrôle étranger sur les fleurons industriels, les pénuries latentes de biens essentiels ou d’énergie ;
  • il faut être pour la mondialisation par principe car la nation est un concept dépassé – comme on l’a si bien vu dans les Balkans après la mort de Tito – mais un peu moins depuis Trump…

Ce n’est pas affirmer une opinion, ou de se tromper, qui est en cause dans ce petit livre – mais l’arrogance de vouloir l’imposer à tous par des moyens totalitaires.

  • au mépris de l’intelligence (ce bon sens dont serait doté tout homme selon les Lumières),
  • au mépris du débat argumenté (seule base solide du régime démocratique), désormais refusé par les menaces de mort  contre les élus et le tabassage systématique de ceux qui ne pensent politiquement pas comme vous,
  • au mépris des citoyens (relégués comme ignares, donc ’sous-hommes’ bons pour la schlague ou la psychiatrie).

Le relais est pris aujourd’hui par l’islamisme et plus récemment par le trumpisme et ses avatars zemmouriens (d’émergence plus récente, Sévilla n’en parle pas) : les MEMES procédés de diabolisation et d’intimidation sont à l’œuvre, servis par la naïveté des « compagnons de route » qui – en toute bonne conscience – défendent la cause palestinienne et le droit pour chacun de pratiquer sa religion, ou l’appel à réguler l’immigration et à assurer plus d’ordre dans la nation.

Amalgame, dénonciation pour déviance imaginaire, braillements pour couvrir tout débat, injures et menaces physiques, mobilisation pour interdire de la cancel sous-culture – comment la démocratie peut-elle survivre, elle qui fait de l’expression publique libre le ressort de son fonctionnement ?

En quelques 300 pages, avec index, le lecteur cavalera dans les trois générations avant l’an 2000, révisant les polémiques déjà oubliées et les regardant désormais d’un autre œil. Un seul manque à ce volume qui se lit d’une traite : une comparaison internationale. Le storytelling blairiste, la pensée unique financière, les manipulations des néo-conservateurs américains jusqu’à la bouffonnerie putschiste de Trump, l’investissement légal de Berlusconi dans les médias comme celui de Bolloré souteneur de Zemmour – tout cela est manipulation électoraliste. Sévillia propose une histoire de ce qui nous arrive aujourd’hui.

Jean Sévillia, Le terrorisme intellectuel, 2000, réédition avec postface 2004, collection de poche Tempus, Perrin, 303 pages, €8,50 e-book Kindle €7.99

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