Articles tagués : amour

Jean-François Pasques, Fils de personne

Un bon polar d’un flic de la Maison, capitaine de police à Nantes après avoir passé une quinzaine d’années à Paris à la section criminelle de la 1ère DPJ (Direction de la Police judiciaire). Une intrigue fondée sur les naissances « sous X », une attention maniaque à « la procédure » (vitale à l’audience pour éviter le non-lieu), et des petits faits « vrais » du métier. Mais ici, moins de police scientifique (cette scie de l’ADN « reine des preuves », téléphonie, réseaux sociaux, consultation des comptes bancaires, fichier des empreintes génétiques, etc.) que de banale mais revigorante psychologie.

Car l’auteur a pour modèle Georges Simenon : une intrigue simple, des personnages forts, un chargé d’enquête attachant d’humanité, forcé par les victimes à aller jusqu’au bout de sa logique.

A Paris, dans un bassin du jardin des Tuileries, le corps d’un vieil homme est découvert. Est-il mort noyé ou par chute sur le rebord, comme en témoigne une trace de sang ? Sur lui, de rares indices, un exemplaire de La Peau de chagrin de Balzac (au programme du bac 2026), un chapelet, un briquet de la Légion étrangère et le numéro de téléphone du CNAOP, l’organisme permettant aux enfants nés « sous X » de retrouver leurs parents biologiques. Le roman offre une clé, mais le commandant Delestran – de la 1ère DPJ – ne le découvrira que plus tard, même s’il se pique d’être un peu lettré. Le héros de Balzac, Raphaël de Valentin, a eu le choix entre une vie fulgurante consumée par le désir, et la longévité morne que donne le renoncement à toute forme de désir. De même le cadavre a connu un amour fulgurant et éphémère d’un soir pour une fille de la haute qu’il n’a pas pu épouser. En est né un fils, sans qu’il le sache, abandonné « sous X ».

Dans le même temps, parce que dans la police on ne chôme pas, une autre enquête piétine. Elle concerne la disparition de trois femmes dans leur maturité, de classe aisée, mariées et mères de famille, sans lien apparent entre elles. Chacune a tout simplement disparue en pleine journée, sans motif apparent. Mais l’enquête montre qu’elles ont toutes consulté dans le même hôpital Necker.

Les deux événements vont se rejoindre, marqués par la même hantise : le mystère de l’origine. D’où l’irruption dans la brigade de police d’une psychologue, affectée à des tâches que le flic moyen n’a pas le temps ni les capacités de faire. Ce changement des fameuses « habitudes » a des conséquences sur la vie du groupe et le moral, mais l’adaptation se fera dans l’action. Notamment par la médiation de la lieutenante Beaumont, prénommée Victoire, qui adore son « commandeur » Delestran tout en devenant amie avec Claire, la psy.

« L’appétit de curiosité humaine » qu’évoque l’auteur est bien rempli par ces enquêtes ; elles avancent pas à pas, comme il se doit, chaque moment ouvrant sur une piste ou la prolongeant. Le roman se lit bien, est parfaitement documenté, frise souvent l’émotion, même s’il n’a pas la profondeur d’un Simenon.

Tous ceux qui sont nés « normaux » d’un père et d’une mère, reconnus comme fils ou fille par eux, ne peuvent concevoir les affres de la naissance « sous X », où l’on ne connaît ni père ni mère, les « parents » adoptifs ne remplaçant jamais les vrais. Plus que l’affection, la hantise de savoir « d’où » l’on vient semble dans l’ordre du symbolique plus forte étonnamment que l’amour.

Prix du Quai des Orfèvres 2023

Jean-François Pasques, Fils de personne, 2022, Fayard poche policier, 414 pages, €8,90, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Bernard Minier, M le bord de l’abîme

Écrit en 2019, il n’y a pas si longtemps, le thriller commence par une citation d’Elon Musk : « J’ai accès aux IA les plus en pointe, et je pense que les gens devraient être réellement inquiets. » Tout le scénario est contenu dans la phrase. Un certain M pour Ming ressemble fort à l’Ombre jaune l’ennemi juré de Bob Morane. C’est un Chinois du continent installé à Hong Kong où les affaires sont plus faciles, a créé un empire technologique allant du smartphone aux ordinateurs et réseaux, avec des systèmes de surveillance et des capteurs corporels. Tout est conçu pour le totalitaire 2.0. Tout est surveillé, écouté, enregistré en permanence, géolocalisé, et même la montre connectée dit votre état de stress. Quoi de mieux pour assurer son emprise – dans le consentement du confort et du moindre effort ?

Hors de l’intrigue assez convenue, avec une fin plutôt décevante, Bernard Minier a le mérite d’avertir sur les dangers du tout-informatique, les dangers de la technologie, qu’elle soit privée (comme ici) ou publique (il suffit que le Parti communiste chinois se l’accapare). Tout est glauque, à commencer par l’atmosphère tropicale humide, porteuse de typhons redoutables (signes du Ciel), à poursuivre par la ville, populeuse et en grande majorité misérable, où les gens travaillent douze heures par jour pour des salaires de misère et se logent entassés dans des taudis, aux prises avec les triades, à continuer par le crime, le chantage et la drogue en vente libre.

Une Française, Moïra, est un jeune espoir de la tech, ayant travaillé chez Facebook à Paris, embauchée par Ming après des tests d’intelligence, de capacité, de stress, de psychologie, de santé. Elle a réussi haut la main et est chargée de développer le nouveau système d’IA nommé Deus (dieu en latin), afin de le former à répondre au plus près de l’humain. Le centre ultra-secret est bien gardé et les habilitations sont hiérarchiques ; or elle se trouve très vite qualifiée à haut niveau. Pourquoi ? Dans son équipe, tous ont du caractère, et certains sont borderline. Pourquoi ? Le système Deus semble prendre des biais de plus en plus négatifs, donnant des réponses pessimistes aux gens qui l’interrogent, les poussant même parfois à se suicider. Pourquoi ?

Dans la ville, des prostituées chinoises, jeunes et consentantes, sont retrouvées mortes après avoir été sauvagement torturées par des brochettes enfoncées dans les seins, le sexe, le ventre, les oreilles, les yeux. Qui est le criminel ? Un jeune policier ambitieux, Chan, sportif et musclé, qui ne boit ni ne se drogue, est chargé de l’enquête, flanqué de son compère Elijah, désabusé et touchant aux extases artificielles. Chan est solitaire, Moïra aussi ; ils vont se rencontrer, tomber amoureux tragiques, se mêler des mêmes affaires.

Une bonne intrigue bien découpée, qui attire l’attention sur la surveillance technologique généralisée et le pouvoir qu’elle donne à qui s’y abandonne sans y penser. De l’action, du sexe, des perversions. Un coupable téléguidé qu’on trouve tout seul bien avant la fin, et une fin désorientée qui laisse un goût d’inachevé. En bref, assez bon mais pas plus.

Bernard Minier, M le bord de l’abîme, 2019, Pocket thrillers 2023, 635 pages, €10,30, e-book Kindle €8,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Un autre roman de Bernard Minier déjà chroniqué sur ce blog :

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Boris Vian, L’herbe rouge

Le pataphysicien Vian (nom alpin) prénommé Boris (à cause de l’opéra russe), est mort d’une fibrillation cardiaque à 39 ans, il y a bien longtemps. Mon siècle avait quatre ans. Dans son quatrième roman farfelu, l’ingénieur (qu’il était) invente une machine à psychanalyser (fort à la mode en ces temps d’après-guerre). Elle efface les souvenirs qu’elle capte lorsqu’on est dedans.

L’ingénieur Wolf (loup), est un enfant couvé par sa maman (comme Boris, toujours souffreteux). Surprotégé, il est frileux du monde extérieur et tout l’agresse. Un certain Monsieur Perle l’interroge sur ses parents, son non-conformisme, ses études ; puis l’abbé Grille sur la religion. A cause de ses parents, dit Wolf, il a honte. De lui, des femmes, de la mort, du vide. L’ingénieur écrivain, poète, parolier, chanteur, jazzman, critique musical, directeur artistique et papa – Boris Vian – s’y livre en autobiographie, sous le mode de la fiction.

Ses parents : « Mon désir de vaincre ma mollesse et mon sentiment que j’étais redevable de cette mollesse à mes parents, et la tendance de mon corps à se laisser aller à cette mollesse. C’est drôle, vous voyez, ça a commencé par la vanité, ma lutte contre l’ordre établi. (…) J’étais noyé dans le sentiment. On m’aimait trop ; et comme je ne m’aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m’aimaient… à leur malignité même – et peu à peu, je me suis construit un monde à ma mesure… sans cache-nez, sans parents. »

Non-conformisme : « J’ai toujours prétendu pouvoir me mettre objectivement dans la situation de tout ce qui me fut antagoniste ; et de ce fait, je n’ai jamais pu lutter contre ce qui s’opposait à moi, car je comprenais que la conception correspondante ne pouvait qu’équilibrer la mienne pour qui n’avait aucune raison subjective d’en proférer l’une ou l’autre. C’est tout. » On note le style administratif, rationaliste, abscons. Boris Vian adorait pasticher les cons.

Religion : « J’ai cru très fort le jour de ma première communion, dit Wolf. J’ai failli m’évanouir à l’Église. J’ai mis ça sur le compte de Jésus. En réalité, ça faisait trois heures qu’on attendait dans une atmosphère confinée et je crevais de faim. (…) J’ai été déçu par les formes de votre religion, dit Wolf, c’est trop gratuit. Simagrées, chansonnettes, jolis costumes… Le catholicisme et le music-hall, c’est du pareil au même. (…) Je n’ai pas été en contact avec de mauvais prêtres, ceux dont on lit les turpitudes dans les livres de pédérastes, je n’ai pas assisté à l’injustice – j’aurai à peine su la discerner, mais j’étais gêné avec les prêtres. Peut-être la soutane. »

Études : « Mon hypocrisie ne fit que s’accroître, dit Wolf sans sourciller. Je n’étais pas hypocrite au sens où l’on est dissimulé : cela se bornait à mon travail. J’avais la chance d’être doué, et je faisais semblant de travailler alors que j’arrivais à dépasser la moyenne sans le moindre effort. Mais on n’aime pas les gens doués. (…) Quel calvaire ! Seize ans… seize ans, le cul sur des bancs durs, seize ans de combines et d’honnêteté alternées – seize ans d’ennuis – qu’en reste-t-il ? (…) On m’a fait croire, en sixième, que passer en cinquième devait être mon seul progrès… en première, il m’a fallu le bachot… et ensuite un diplôme… Oui, j’ai cru que j’avais un but Monsieur Brul… et je n’avais rien… J’avançais dans un couloir sans commencement, sans fin, à la remorque d’imbéciles, précédant d’autres imbéciles. On roule la vie dans des peaux d’âne. (…) On essaie de faire croire aux gens depuis des générations qu’un ingénieur, qu’un savant, c’est un homme d’élite. Eh bien, je rigole ; et personne ne s’y trompe – sauf les prétendus hommes d’élite eux-mêmes -, monsieur Brul, c’est plus difficile d’apprendre la boxe que les mathématiques. Sinon, il y aurait plus de classes de boxeurs que de classe de calcul dans les écoles. C’est plus difficile de devenir un bon nageur que de savoir écrire en français. Sinon, il y aurait plus de maître baigneurs que de professeurs de français. Tout le monde peut être bachelier, monsieur Brul… et d’ailleurs, il y a beaucoup de bacheliers, mais comptez le nombre de ceux qui sont capables de prendre part à des épreuves de décathlon. Monsieur Brul, je hais mes études parce qu’il y a trop d’imbéciles qui savent lire. (…) Et mieux vaudrait apprendre à faire l’amour correctement que de s’abrutir sur un livre d’histoire. »

Société : « J’accuse mes maîtres, dit Wolf, de m’avoir par leur ton et celui de leurs livres, fait croire à une immobilité possible du monde. D’avoir figé mes pensées à un stade déterminé (lequel n’était point défini, d’ailleurs sans contradictions de leur part) et de m’avoir fait penser qu’il pouvait exister un jour, quelque part, un ordre idéal. (…) Lorsque l’on s’aperçoit que l’on y accédera jamais, dit Wolf, et qu’il faut en abandonner la jouissance à des générations aussi lointaines que sont les nébuleuses du ciel, cet encouragement se résout en désespoir et vous précipite au fond de vous même comme l’acide sulfurique précipite les sels de baryum. »

Femmes : « Je fais de mon mieux, dit Folavril. Vous aussi. Nous sommes jolies, nous essayons de les laisser libres, nous essayons d’être aussi bêtes qu’il faut puisqu’il faut qu’une femme soit bête – c’est la tradition – et c’est aussi difficile que n’importe quoi ; nous leur laissons notre corps, et nous prenons le leur. C’est honnête au moins, et ils s’en vont parce qu’ils ont peur. (…) Quand à être galant… [dit Wolf], si on admet l’égalité de l’homme et de la femme, la politesse suffit et l’on n’a pas de raison de traiter une femme plus poliment qu’un homme. (…) Vous comprenez que dans ces conditions, je ne pouvais pas éprouver de passion. Par le jeu de mes interdits et de mes idées fausses, je fus amené d’abord à une sélection plus ou moins consciente de mes flirts dans un milieu ‘convenable’ – dont les conditions d’éducation correspondaient plus ou moins aux miennes – de la sorte, je tombais presque à coup sûr sur une fille saine, peut-être vierge, et dont je pouvais me dire qu’elle était épousable en cas de bêtise…. » Boris Vian explique ainsi par le conformisme, duquel est né la lassitude, son divorce d’avec sa première femme Michelle – qui deviendra la maîtresse de Sartre. Il donne aussi, sous le personnage de Lazuli, sa version de l’homme tel qu’il aurait aimé être : « Lazuli, toqua à la porte et entra. Il se découpait sur le panneau de vide, avec ses cheveux sablés, ses épaules larges et sa taille mince. Il portait sa combinaison de toile cachou et la chemise ouverte. Ses yeux étaient gris comme le gris métallique de certains émaux, sa bouche bien dessinée avec une petite ombre sous la lèvre inférieure, et les lignes de son cou musclé donnaient au col de sa chemise un mouvement romantique. » Mais cette perfection voit des fantômes d’hommes sévères qui le regardent faire lorsqu’il commence à faire l’amour, ce qui le rend impuissant et le pousse à retourner son poignard de scout contre lui-même.

Au fond, dit Vian via Wolf, l’idéal d’existence est de trouver son ouapiti. C’est le cas du sénateur Dupont, entré en béatitude après avoir trouvé le sien. « Je suis content. Vous comprenez ? Moi, je n’ai plus besoin de comprendre, c’est du contentement intégral, c’est donc végétatif et ce seront mes paroles finales. Je reprends contact… je reviens aux sources… du moment que je suis vivant et que je ne désire plus rien. Je n’ai plus besoin d’être intelligent. J’ajoute que j’aurais dû commencer par là. » Le sénateur Dupont est un vieux chien. Le ouapiti n’a rien à voir avec le cervidé d’Amérique, c’est un jeu de mot, peut-être issu de Ouah ! et de petit. Qui le saura ?

Boris Vian aime à parodier la littérature sérieuse, à casser le mythe de la littérature, à remettre en question les valeurs établies. En ce sens, L’herbe rouge est une fantasmagorie à la Lewis Carroll où les personnages évoluent dans leurs imaginaires, soufflant des pointes d’acier sur les corps nus attachés, baisant des putes endormies sur une fourrure tendre, se battant au couteau contre les fantômes de leur Surmoi, se faisant interroger comme des élèves, notés sur la vie comme on exige aujourd’hui sur tout site dès que l’on achète ou consomme quelque chose. Loufoque, peut-être plus loup que phoque d’ailleurs. Car ce qu’il dit, sous l’ironie, est criant de vérité : les parents inaptes, les études stupides, la société conformiste, la honte du sexe, les femmes qui se détachent, l’idéal inaccessible qui pousse au renoncement.

Boris Vian, L’herbe rouge, 1950, Livre de poche 1992, 188 pages, €7,90, e-book Kindle €5,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Cristian Fulas, Iochka

Écrivain, éditeur et traducteur, Cristian Fulaş est quasi inconnu en France. Né le 3 juillet 1978 à Caracal au sud de la Roumanie, il vit près de Bucarest et entreprend la tâche titanesque de traduire Proust, La recherche du temps perdu, en roumain. Iochka est son premier livre traduit en français et a connu un succès critique – même s’il est ardu à lire tant les phrases sont longues et la langue un torrent. Mais il suffit de se laisser porter, et de ne pas tenter de « tout » lire d’une seule traite. La matière est trop riche pour s’en prendre une indigestion.

Iochka est un cœur simple. Né fils de maréchal-ferrant en Roumanie avant la Seconde guerre mondiale, il a commencé par aider son père dans ses très jeunes années avant d’être envoyé, alors que la guerre commence, comme enfant de troupe sur le front ; il doit avoir dans les 12 ou 14 ans. Cinq ans de guerre, dix ans de camp de travail pour avoir été du mauvais côté (non-communiste), il est affecté sur un chantier d’une vallée perdue où l’on construit un « asile ». pour les fous, mais aussi pour tous ceux qui n’acceptent pas la « vérité » (pravda) du régime et sont donc considérés comme ayant perdu la raison. « En réalité, beaucoup de ceux qui s’y trouvaient n’avaient jamais été fous de leur vie et ils ne savaient presque pas ce que cela voulait dire, ils y étaient enfermés dans une autre sorte de prison, tout simplement. Enfermés pour en avoir trop dit ou pas assez, parce qu’ils avaient vu des choses ou au contraire n’en avaient pas vu, parce qu’ils avaient entendu et fait semblant de ne pas avoir entendu, parce qu’ils avaient fait des choses ou ne voulaient pas en faire, ou au contraire, voulaient faire des trucs mais dans l’imagination d’une justice à jamais aveugle et à jamais divine, ils étaient forcément coupables, certains pour la simple raison qu’ils existaient et qu’ils ne devraient pas exister, chose sensée dans un monde où tous les hommes n’existent pas réellement » p. 488.

Iochka est un solitaire, un taiseux. Il a pour amis d’autres hommes simples, un peu « fous » selon les critères du régime communiste : Vasilé le contremaître ancien partisan et soucieux de ses hommes, Iléana sa compagne sauvage qui s’est accouplée dans la forêt avec un loup (dit-elle), le pope oublié du régime et qui collectionne les icônes religieuses pour éviter leur destruction par les athées communistes, le docteur des fous laissé dans cet isolement. Mais surtout Ilona, sa femme, l’amante auprès de qui il a éprouvé l’amour le plus pur et le plus profond, une vraie bénédiction fusionnelle. Ils auront un seul fils, Iochka junior, mais ce n’est pas faute d’avoir baisé et rebaisé. Car il y a beaucoup de sexe animal, vital, instinctif, dans ce roman. Les hommes très jeunes en sont tourmentés, les filles ne sont pas en reste ; on se demande pourquoi il n’y a pas plus d’enfants en Roumanie.

Le roman se déroule sans chronologie, comme les souvenirs affluent, sans aucune incidence de « la politique » dans ce lieu reculé, isolé et préservé. « Il vivait cette permanence comme il l’aurait fait avant, comme du temps qui s’écoule, il la percevait de la même manière, il voyait, entendait, sentait, sauf que les choses n’avaient plus d’ordre établi dans le temps, leur ordre étant celui des causes et des effets. Une chose générait une autre chose qui, à son tour, en générait une autre qui en générait une autre, et ainsi de suite, mais sorties du temps, ces choses ne se passaient plus l’une avant l’autre, avant ou après, plus tôt ou plus tard » p.455.

Le contremaître Vasilé, qui a gardé des « camarades » devenus hauts placés, veille particulièrement sur ce paradis. Il fait partie de cette masse anonyme qui permet le pouvoir, et au pouvoir de durer. « Parce que, mais cela seul les sages le comprennent et le comprendront jamais, les mondes dirigés par un seul homme ne sont pas dirigés par lui mais par des milliers et des milliers d’autres hommes qui le soutiennent et donnent l’impression qu’il est excessivement puissant alors que ce sont eux qui le sont et sont prêts à prendre les rênes de l’État » p.276. Ceausescu a été déboulonné en une journée, mais le pouvoir a-t-il changé ? Non, une autre mafia de puissants a pris sa place. « Au plus petit signe d’hésitation du puissant, lorsque les peuples se révoltent, ceux qui l’entourent l’exécutent et mettent en place un autre puissant derrière lequel ils se cacheront et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps. » Pessimisme post-communiste, que seule la Chine a réussi à transgresser. On attend encore la Russie et Cuba…

Épreuves, amour, amitié, alcool – un roman de l’homme vrai, d’un Européen central pris dans la guerre des dictatures et qui s’en fout, vivant sa petite vie comme il doit.

Cristian Fulas, Iochka, 2021, 10-18 2024, 501 pages, €9,90, e-book Kindle €7,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

La Chute de la Maison Usher de Roger Corman

Nous sommes en 1839, Edgar Allan Poe publie sa nouvelle, d’où est tirée le film. C’est dire l’état de l’Union, un pays encore sauvage, peu industrialisé, soumis à la bigoterie superstitieuse des Pères pèlerins du Mayflower en 1620 : les Puritains. Dix ans plus tard, avec mille autres pèlerins, l’avocat John Winthrop fonde la ville de Boston, lieu du drame Usher. La « croyance » en la « malédiction » familiale agit comme un « péché originel » (tous termes bibliques), suscitant l’hypocondrie, la dépression, la mort lente. L’histoire remue les sentiments de peur, de culpabilité, de prédestination.

Si l’histoire a été inspirée d’un fait divers à la maison Usher de Boston, détruite en 1830, où l’on a trouvé les corps d’un marin et d’une jeune femme emmurés dans le cellier par le mari, l’écrivain Poe en 1839 comme le réalisateur Corman en 1959 – 120 ans plus tard – la rendent universelle. C’est une vision du roman gothique déjà post-romantique et presque psychanalytique de l’esprit humain. S’y confrontent le rationnel et l’irrationnel, l’exploration des peurs ancestrales et la critique sociale, le sentimental et le macabre, le naturel et le surnaturel. On se moque des Lumières, on a peur de l’inconnu, de l’étranger… comme Trump, ce remugle qui sourd des profondeurs yankees.

Roderick (Vincent Price) et Madeline Usher (Myrna Fahey, 26 ans au tournage) sont jumeaux. Philip Winthrop (Mark Damon, 26 ans lui aussi), qui a vu Madeline à Boston pleine de vie et de joie, s’est fiancé avec elle. Mais, dans la maison de famille où des générations d’Usher se sont succédées, toutes criminelles, déviantes et maléfiques, Roderick le sensible, peintre halluciné, « croit » que sa sœur et lui sont atteints d’une tare congénitale, voire deviennent lentement abhumains. D’où sa misanthropie, sa dépression, son hypersensibilité des sens, son hypocondrie qui voit la maladie le ronger, sans savoir laquelle. Tout le contraire de ce que les Puritains fondateurs de Boston prônaient, une alliance communautaire et avec Dieu. Notez que Philip porte le même nom que l’avocat fondateur de Boston, convaincu que la vie en communauté était la seule façon d’être humain. En s’isolant, Roderick et sa sœur se mettent à l’écart de leurs frères et sœurs chrétiens et de Dieu ; ils sont condamnés au Mal et à la stérilité. Par mimétisme de jumeau (sans grimper aux rideaux de l’inceste, comme certains en ont émis l’hypothèse), Madeline réagit comme Roderick : elle se ronge, dépérit ; son frère-pareil déteint sur elle. Est-ce la maison qui reflète l’âme de Roderick ou l’âme de Roderick qui laisse la maison se ruiner ? Éternelle question du « to be, or not to be » du prince Hamlet dans Shakespeare, dilemme de choisir la douleur de vivre ou de mourir.

Philip, robuste jeune homme sain de corps et d’esprit, arrive à cheval visiter les Usher. Tout le paysage alentour se meurt, la terre stérile, les arbres secs, le lac sombre, la brume épaisse qui monte des eaux, la maison qui se délabre. Et Roderick qui refuse toute visite, avant de céder, contraint et forcé par Philip. Et Madeline, anémique, asthénique, qui ne revit qu’en songeant à l’amour (plus qu’au désir). Philip, qui est la vie, la vitalité, l’élan, va dès lors combattre Roderick, qui est la mort, l’abandon, l’entropie. Qui de Dieu ou du Diable va gagner ? Même la maison semble en vouloir au fiancé, cherchant à le tuer par la chute d’un lustre sur sa tête, l’écroulement d’une balustrade sous sa main, une bûche qui jaillit de la cheminée pour le brûler. Mais Philip est déterminé à enlever Madeline dès le lendemain pour l’arracher à cet univers putride.

C’est compter sans son jumeau, Roderick, qui la fait entrer en catalepsie en lui contant ses inepties. Philip la croit morte et, de fait, elle est mise en cercueil, puis en entreposée dans la cave, où sont tous les Usher depuis trois générations. Sauf qu’elle a été enterrée vivante et gratte le cercueil de ses ongles jusqu’au sang. Son fiancé, qui ne veut pas croire à sa mort, finit par se douter que Roderick ment sur l’état de sa sœur, pour conforter la prédestination génétique et morale qu’il croit irrémédiable. Le domestique Bristol (Harry Ellerbe), au service de la famille depuis soixante ans (ayant commencé à l’âge de 10 ans) l’avoue à demi-mot. Aussitôt Philip, qui s’apprêtait à partir, délaisse veste et manteau pour se ruer en chemise dans le caveau sous la maison, où il découvre, dans une pièce masquée, un cercueil ouvert contenant des traces de sang. Madeline a réussi à se dégager des chaînes mises par son frère et à s’enfuir comme une morte-vivante.

Mais elle est devenue folle – on le serait à moins. Subjuguée par son jumeau, isolée de son fiancé qui aurait pu la faire émerger des brumes de l’irrationnel, elle a perdu toute raison. Les yeux fixes, agrandis par l’horreur, elle remonte dans le salon par un passage secret et se rue sur son frère pour l’entraîner dans la mort qu’il a voulu lui donner. Ses forces décuplées par la levée de tous les tabous raisonnables, elle l’étrangle tandis que la maison s’écroule, la fissure qui menaçait depuis longtemps le mur porteur s’étant agrandie. Le sol, trop près du lac, est instable, comme si l’eau noire voulait engloutir la demeure et les humains qui avaient osé le défier. La géologie du Massachussetts est volcanique, parsemée de marécages paléozoïques de charbon et de lacs glaciaires. Les murs en bois de la maison Usher s’enflamment, de par les feux des cheminées et la volonté du Diable, et seul Philip réussit à en réchapper, en chemise blanche comme un ange de Dieu ou un pur, lui qui était venu combattre le mal et apporter ici la vie.

Un film robuste, servi par des acteurs puissants et un décor gothique. Une méditation sur la superstition américaine, le laisser-aller asthénique et la mort – ou le choix de vivre.

DVD La Chute de la Maison Usher (The Fall of the House of Usher), Roger Corman, 1960, avec Eleanor LeFaber, Harry Ellerbe, Mark Damon, Myrna Fahey, Vincent Price, Sidonis Calysta 2024, 1h19, €9,58

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les autres films gothiques de Roger Corman chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Christian Jacq, La reine liberté

Cette reine est Ahotep, fille de la reine Téti la Petite, au XVIIIe siècle avant notre ère. Elle est décrite comme « grande majestueuse, les cheveux défaits, les yeux d’un vert lumineux et agressif » – tout l’inverse de sa mère. Téti règne sur Thèbes et ses proches alentours, tout ce qui reste des royaumes de Haute et Basse Égypte, après l’invasion et l’occupation des Hyksos. Ceux-ci sont venu du nord avec des chevaux, des chars de combat et des épées recourbées en bronze, les khépesh. Les soldats égyptiens, avec leurs flèches à pointe de silex et leurs épées rudimentaires, ne faisaient pas le poids.

L’occupation est dure. L’auteur dédie d’ailleurs ce roman historique « à toutes celles et ceux qui ont consacré leur vie à la liberté en luttant contre les occupations, les totalitarismes et les inquisitions de toute nature. » Il n’a pas de mots assez durs pour qualifier ce qui deviendra le poutinisme, le trumpisme et autres en germe vingt-cinq ans plus tard. Il pensait peut-être à Saddam Hussein, à Khadafi, ces despotes du début du XXIe siècle. Mais la tentation de la dictature est de toutes les époques. L’Hyksos Apophis, qui singe les pharaons par dérision, tout comme Poutine singe le tsar rouge Staline et Trompe un quelconque Père Ubu, privilégie la force. Il est impitoyable, n’hésitant pas à empaler, torturer et massacrer hommes et enfants et à réduire les jeunes à l’esclavage et les femmes à la prostitution. Son plaisir est le plus grand lorsqu’il livre les jeunes épouses et les filles des aristocrates égyptiens au harem, l’autre nom du bordel destiné aux plaisirs de tous les dignitaires qui le servent. Dont son fidèle second Khammoudi, un Prigojine ou un Vance, « violent, ambitieux, sans pitié, calculateur et menteur Bref, les qualités indispensables pour devenir un dignitaire. »

On ne sait de quelle race étaient les Hyksos, « maîtres des terres étrangères », peut-être un ramassis de Cananéens sémites, Anatoliens, Chypriotes, Caucasiens, Asiatiques, comme le dit l’auteur. Mais en tout cas sous la houlette d’un chef qui leur assurait la victoire et les prébendes, et savait châtier avec la plus grande rigueur toute critique ou tout écart à la ligne de son bon plaisir. L’occupation hyksos durera plus de cent ans. La nouvelle reine Ahotep sera historiquement l’âme de la libération, aidée de son pharaon .

Car Ahotep tombe raide dingue d’un jardinier de son palais réduit à presque rien, Sequen. Il est jeune, maigre, « un visage ingrat et un front trop haut », mais son regard a de la profondeur. Il aime la princesse qui, lorsque sa mère lui cédera le trône, fera de lui son pharaon, faute de nobles sur les rangs. Car il faut à l’Égypte un couple qui reflète l’harmonie de tradition, le souffle de Maat la rectrice, pour perpétrer la justice et la prospérité. L’inverse absolu d’Apophis qui, à Avaris, fait régner la violence et la mort du dieu Seth. Ils auront deux fils à dix ans d’intervalle, Kamès et Amosis, après avoir fait l’amour de multiples fois, selon l’auteur dans l’union et la fièvre. Et la reine insufflera l’esprit de résistance aux Thébains, tout près de se soumettre. Sequen s’entraînera, les entraînera, créera une base secrète sur la rive ouest (là où sera la Vallée des rois), et entreprendra de remonter vers le nord se confronter aux Hyksos. Sequen tombera les armes à la main, et sa momie conserve encore les traces de ses blessures. Le tome 1 se termine sur son combat et sa trahison par un espion hyksos auprès de la reine.

Son fils Kamès, devenu pharaon à 17 ans, reprend son combat pour reconquérir l’Égypte. Sous l’égide prestigieuse de sa mère Ahotep, qui dialogue avec les dieux et s’imprègne de leur magie. Elle galvanise les foules et empêche les couards de se soumettre au Mal, tandis que son fils donne l’exemple à l’épée. Plus que dans le premier tome, nous sommes dans l’action. La reconquête commence par le sud, pour immobiliser les Nubiens. Les forteresses hyksos sont reprises, souvent par la ruse, comme ces commandos dissimulés dans de grandes jarres d’eau, jusqu’à Elephantine. Une fois le sud pacifié, en avant vers le nord. Les Hyksos se croient invulnérables avec leurs chars de guerre et la terreur qu’ils font régner. Mais sous la peur sourd la révolte, et les chars ne servent à rien sur le Nil, ni dans les marais ou les villes. Les Égyptiens, désormais entraînés et mieux armés, taillent en pièces les soudards d’Apophis, le gros laid inféodé au Mal, flanqué de Khammoudi, le gros laid amateur de très jeunes filles et avide d’amasser une fortune tout en dégustant avec perversité, stimulé par sa mégère, les nymphettes. Kamès fait des merveilles, mais un espion hyksos, enkysté au cœur de Thèbes, finira par le faire empoisonner à 20 ans, après avoir fait tuer son père Sequen dans un combat. Qui est le mystérieux collabo hyksos à Thèbes ? Le lecteur le découvrira dans les derniers paragraphes du dernier chapitre du dernier tome.

C’est alors son jeune frère de 10 ans, Amosis, qui va devenir un an plus tard le nouveau pharaon. Il rencontrera une paysanne du Nil, Nefertari, pour qui il aura le coup de foudre à 17 ans, et l’épousera, reconstituant le couple d’harmonie de Maat. Il fera poursuivre le combat vers le nord. La femelle d’Apophis, une grosse hippopotamesque, ayant fait étrangler le bel artiste crétois Minos qui décorait les palais de son faux pharaon de mari, la sœur d’Apophis, Venteuse, obtient l’autorisation de ramener son cadavre en Crète, et de sonder les intentions du roi Minos. Elle lui livre deux secrets d’État : Khammoudi et l’amiral Jannas se haïssent et briguent chacun la succession d’Apophis ; la résistance à la dictature prend de l’ampleur avec la descente du Nil des armées de Thèbes. Minos envoie alors des émissaires à Ahotep pour la sonder sur une éventuelle alliance ; il craint en effet que la Crète soit soupçonnée de complot et ravagée par Jannas sur ordre d’Apophis. La reine n’hésite pas à s’embarquer elle-même sur un bateau en kit, après avoir fait un grand détour par le désert pour éviter les patrouilles hyksos, afin d’aller voir Minos.

Cela n’aboutira à pas grand-chose dans le tome 3, sinon à une certaine neutralité de la Crète. Avaris apparaît comme une forteresse imprenable, aux murs épais de dix mètres de haut et approvisionnée pour un an. Le pharaon Amosis se prépare longuement, construit des bateaux, puis des chars sur le modèle hyksos amélioré, selon une idée de sa mère. Ils sont plus légers et plus manoeuvrants. Il vole des chevaux aux Hyksos et apprend à les manier, puis enseigne à ses soldats. L’armée est prête, la dictature d’Apophis menacée au nord par les Hittites, minée de l’intérieur par les massacres selon le bon plaisir, les épurations constantes pour critiques ou complots (à la Staline et Poutine), Khammoudi et Jannas se jalousent et le premier fait exécuter le second. Mais c’est un tremblement de terre et l’explosion du volcan à Santorin qui va faire s’écrouler les murs d’Avaris et permettre à l’armée de Thèbes de s’emparer de la ville. Le pharaon est tué par Khammoudi, lui-même exécuté après avoir pris les pleins pouvoirs. Enfin la victoire ! La reine liberté a bien mérité de son pays ; elle a rétabli les équilibres cosmiques et sociaux. Amosis a un rejeton qui sera pharaon ; Ahotep peut alors se retirer dans le temple de Karnak pour finir son existence bien remplie.

De l’Histoire, Christian Jacq décline de belles histoires. Malgré le parti-pris d’aventures, le tome 1 est un peu faible, bourré d’invraisemblances et de « chances » inouïes pour les résistants. De plus, si la vie quotidienne et le vie religieuse sont bien rendues selon les sources, ses références sur les Hyksos sont plutôt anciennes. Plutôt qu’une forteresse de dictateur, Avaris était capitale marchande, idéalement située sur la route de Nubie au Levant. Quant au jugement sur les envahisseurs barbares Hyksos, ce sont les pharaons de Thèbes de la XVIIIe dynastie, à commencer par le pharaon Amosis, qui ont justifié leur destruction de la ville et son pillage. Libérer l’Égypte était un slogan porteur, même à l’époque, pour assurer son pouvoir contre un usurpateur.

Mais cette plongée dans l’Égypte ancienne délasse et reste une bonne introduction à la visite du pays. Et l’hymne à la résistance aux dictatures par une jeune reine, son jeune mari et ses jeunes fils successifs, reste d’une actualité sans cesse renouvelée. Ne boudons pas notre plaisir.

Christian Jacq, La reine liberté, Pocket 2011, 1196 pages, €11,94

  • Tome 1, L’empire des ténèbres, 2001,
  • Tome 2, La guerre des couronnes, 2002,
  • Tome 3, L’épée flamboyante, 2002

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

L’Égypte sur ce blog

Les romans de Christian Jacq déjà chroniqués sur ce blog

Plus spécifiquement sur l’Égypte :

Catégories : Egypte, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin

Le philosophe historien journaliste éditeur Festjens (dit Fetjaine) aime la période médiévale et les elfes, ces créatures du monde ancien (pré-chrétien). Il a analysé l’histoire de Merlin et d’Arthur, concluant dans sa préface que, si Merlin a bien existé (l’enchanteur, pas le Docteur chanteur), Arthur est plus douteux. Ce « roi » n’était peut-être que chef de guerre et pas roi rassemblant les Bretons ; il a peut-être assimilé sur son nom divers personnages du VIe siècle ; son nom même serait un surnom, puisqu’il désigne l’ours, symbole mâle et guerrier. Avec cette histoire remise sur les rails, l’auteur invente une fantaisie : la prime jeunesse de Merlin, surnommé « le jeune merle » pour son chant de barde et ses cheveux noirs corbeau, ci-devant « prince Emrys Myrddin, héritier d’Ambrosius, roi de Dyfed » (sud du Pays de Galles).

Prince ? Il est le fils de la reine Aldan, mais son véritable père n’est pas celui qu’il croit, la mère l’a avoué en confession à son chapelain Basile, et celui-ci l’a répété à son évêque, donc à tous les nobles alliés des chrétiens. C’est que le christianisme est redoutable, il contrôle les âmes par l’aveu de leurs « fautes » comme un commissaire politique. Emrys, dit Merlin, est donc considéré comme « le fils du diable » par les curés et les héritiers. Il a de plus une apparence hors des normes : « Malgré les années passées à s’exercer à l’arc ou à l’épée, à se battre au bâton ou à la dague, à chevaucher et à chasser avec les fils du vieux roi Ceido de Cumbrie, Merlin n’avait ni grandi ni forci et paraissait aussi frêle qu’une jeune fille, même si cette apparence se révélait rapidement trompeuse à quiconque venait se mesurer à lui » p.49. Il n’a pas froid et ne garde qu’un bliaut et les bras nus en chevauchant, malgré la brume du pays. Il a 15 ans et l’adolescence le prend tout entier. Il a vécu ses jeunes années sans amour de sa mère, malgré l’amitié du fils d’Ambrosius Guendoleu, devenu roi à son tour, et qui en a fait son barde. Car le jeune garçon apprend vite et retient tout. Ce savoir, doublé du don d’observation, fait peur aux ignorants et aux incultes. Le lecteur saura en même temps que lui dans le courant de l’histoire qui est son père, dont sa mère dit dès le début qu’il lui ressemble.

Nous sommes en 573 de notre ère, l’empire romain (d’Occident) est mort et les marges du nord éclatent en royaumes claniques, les Bretons luttant contre les Angles, les Saxons, les Gaël, les Pictes, les Scots. La Bretagne comprend la Grande (tout l’ouest de l’Angleterre) et la Petite (« notre » Bretagne avec sa forêt Brocéliande). Le jeune roi Ryderc de 18 ou 19 ans, du royaume voisin, convoque les rois bretons pour désigner un riothime, un « grand roi » fédérateur (analogue à Vercingétorix) pour combattre les envahisseurs païens massacreurs. Il croit être nommé à ce poste mais, sous le patronage du vieux saint Colomba et de l’évêque évangélisateur Kentigern, c’est Guendoleu qui est choisi par la reine Aldan, veuve d’Ambrosius et mère de Merlin, et le lourd torque d’or lui est confié. Il est déçu et amer. Rien de pire que les divisions internes, elles font le jeu de l’ennemi.

A la cour de Ryderc, le jeune Merlin que l’auteur nomme constamment « l’enfant », rencontre sa mère, qu’il n’a pas vu depuis dix ans, et la sœur du roi Ryderc, Guendoloena, « 16 ou 17 ans au plus ». Il lui plaît, elle l’embrasse, puis durant deux jours chevauchent dans la plaine et font l’amour. Guendoloena lui a sacrifié sa virginité et porte désormais en elle le fils de Merlin. Il ne le sait pas, elle va se marier pour l’alliance avec le roi des Dal Riada (Écosse de l’ouest), Aedan, qui a déjà quatre fils dont l’aîné a 18 ans. Le nouveau bébé sera réputé de lui – ainsi vont les mœurs médiévales.

Merlin va suivre Guendoleu, affronter avec lui la bataille où il sera tué, sauvera le torque avec l’aide de Blaise, prêtre chrétien détaché par sa mère Aldan pour le protéger, lui qui ne croit pas au Christ mais aux anciennes forces druidiques. Merlin va être blessé, se cacher dans la forêt, être soigné par des elfes et se retrouver nu sur la mousse, sous un drap de moire, ses blessures pansées et un berceau tressé de baies à ses côtés. Va alors commencer une errance pour rejoindre la forteresse de sa mère et lui remettre le torque, sous les assauts des soldatesques ethniques qui font la chasse aux guerriers, violent les femmes et massacrent les enfants après avoir volé chevaux, bétail et provisions. Merlin ne reverra pas sa mère, sauf en songe, blessée d’une flèche dont elle mourra dans la réalité.

Séparé de Blaise, qui parvient à rejoindre la forteresse du sud et donner l’extrême-onction à la reine Aldan, Merlin fuit dans les montagnes de Preseli, le domaine maudit des esprits, à la veille de la nuit des morts, le Samain celtique devenu la Toussaint. Là, dans le froid rigoureux qui le fige, il ouvre son esprit aux âmes errantes et les absorbe toutes. Il comprend chacun, sait tout de sa mère et de la bâtardise qu’il a soupçonné. Il sait le nom de qui il est le fils. Au matin, hagard, brisé, le cheveu blanchi, il est initié, désormais adulte. Blaise parvient à le rejoindre, puis lui emboîte le pas, le pas de Merlin.

Une belle fantaisie historique, malgré des noms à coucher dehors. La survie de l’esprit et du savoir ancien malgré la barbarie et l’emprise du christianisme. Sensuel, réaliste et bien écrit, un conte bien agréable à lire pour s’évader du présent.

Prix Imaginales du meilleur roman de fantasy 2003

Jean-Louis Fetjaine, Le pas de Merlin, 2002, Pocket Fantasy 2008, 337 pages, €2,14 , e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Florence Foster Jenkins de Stephen Frears

C’est toujours la même histoire, celle de cette riche américaine fan de musique et qui chantait faux. Mais pas au point de renoncer à se produire comme une grande star, sous les rires du public. Aux États-Unis, l’argent peut tout, pardonne tout, même le ridicule. C’est que « Madame Florence » officiait en 1944, à une époque où les financements de la culture étaient la dernière roue du carrosse. La guerre en Europe et surtout dans le Pacifique occupait tous les esprits, et New York était à la diète. Qu’une mécène offre de remplir le Carnegie Hall était une aubaine à ne pas laisser passer.

Un premier film sur le même sujet, Marguerite, est sorti en 2015, chroniqué sur ce blog. Pourquoi en sortir un nouveau en 2016 ? Peut-être parce que c’était l’anniversaire des 70 ans de la performance de Madame Florence – suivie de sa mort.

Le film de Stephen Frears aborde l’histoire sous un angle différent, peut-être plus proche de l’histoire réelle, avec une brochette d’acteurs de qualité : Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg. Il centre l’histoire sur la compassion pour les illusions d’une vieille dame, sur l’amour que lui porte son dernier mari malgré ses frustrations, sur l’élan « communautaire » (les yankees adorent ce mot) qui soutient et applaudit l’actrice. En bref sur « la passion » qui justifie tout…

Car Florence Foster Jenkins (Meryl Streep) ne sait pas chanter. Elle n’a aucune oreille, malgré ses efforts et ses cours avec les « meilleurs » professeurs. Elle n’émet, passé certains tons, que des glapissements, halètements, caquètements, barrissements, rugissements, sous les yeux effarés de Cosmé son pianiste (Simon Helberg). Elle chante le « ha! ha ! ha ! » de Papageno dans La Flûte enchantée comme une poule qui pond un œuf. Les gens qui savent à quoi s’en tenir, qui ne comprennent rien à la musique ou qui sont sourds d’une oreille, applaudissent pour faire comme tout le monde. Les mélomanes se roulent par terre de rire devant les couacs. Comme cette jeune danseuse de cabaret, vulgaire mais bien roulée, amenée au concert par un ami de Florence Foster Jenkins. Elle explose de rire, se plie en deux, et doit sortir à quatre pattes de la salle, poussée par St Clair le mari (Hugh Grant).

Les concerts de Madame Florence sont des œuvres de charité, pour qu’elle y croie. Même le célèbre chef d’orchestre Toscanini y assiste religieusement (John Kavanagh), de même que le compositeur de comédies musicales Cole Porter (Mark Arnold). Ils divertissent aussi la troupe en permission, ravis de rire de si bon cœur. Il est dit que l’enregistrement de la catastrophe reste aujourd’hui encore le plus demandé du Carnegie Hall depuis sa création. Preuve qu’à Yankee rien d’impossible : le talent ne compte pas, il suffit d’avoir l’argent. La vulgarité culturelle méprise le grand art au profit de la bouffonnerie. Trompe et sa clique nous le prouvent tous les jours.

Reste un film doux-amer, avec une belle performance des acteurs. On y croirait presque, dans un monde idéal.

Oscar de la meilleure actrice 2017 pour Meryl Streep

DVD Florence Foster Jenkins, Stephen Frears, 2016, avec Meryl Streep, Hugh Grant, Simon Helberg, Nina Arianda, Rebecca Ferguson, Pathé 2016, doublé anglais, français, 1h50, €7,71, Blu-ray €12,26

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Philip Roth sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | Poster un commentaire

Woody et les robots de Woody Allen

Le Dormeur (Sleeper) s’appelle Miles (Woody Allen). Patron d’une boutique d’aliment naturels et accessoirement concertiste de jazz, il est entré à l’hôpital un beau matin de 1973 pour une lésion cancéreuse à l’estomac. Il se réveille deux cents ans plus tard, en 2173, dans une clinique spéciale… Il a été cryogénisé, comme c’était la mode nouvelle au début des années 70, une science de fiction qui « croyait » (oui, les scientifiques peuvent « croire » sans savoir) que l’on pourrait soigner dans le futur et que conserver le corps suffirait pour poursuivre sa vie.

Ceux qui le réveillent de sa capsule, où il est soigneusement emballé dans du papier alu, sont des scientifiques « résistants », car, en deux cents ans, le gouvernement a bien changé. Les fantasmes des années 70 étaient au pouvoir grandissant des multinationales, à la tendance à la technocratie autoritaire, au pouvoir fort. Les États-Unis étaient alors sous Richard Nixon, président conservateur et un peu paranoïaque, qui faisait « écouter » ses adversaires (affaire du Watergate), bien qu’il réussisse bien dans les affaires internationales (ouverture à la Chine, fin de la guerre du Vietnam, limitation des missiles SALT avec l’URSS, arbitre lors de la guerre du Kippour, fin de la convertibilité du dollar en or, mais renversement d’Allende au Chili). Évidemment, pour la gauche woke post-hippie, c’était un réactionnaire, et les bourgeoises aisées se rangeaient derrière « la révolution ».

Woody Allen en joue avec le personnage de Luna (Diane Keaton), envolée snob dans la lune qui convie ses « amis » dans son genre à une party chez elle où se faire du bien est l’essentiel des échanges. L’un d’eux arbore même une croix gammée sur sa tunique, car il trouve ce symbole amusant. Elle se croit « artiste » en déclamant un poème de sa composition, désolant de banalité et avec au moins une faute de sens, et se console en s’isolant avec un jeune blond bronzé dans la cabine d’excitation génésique où il « font l’amour » chacun tout seul et tout habillé. Cet orgasmatron est inspiré du psychiatre Wilhelm Reich, juif obsédé de sexe, fort à la mode dans les années hippies.

C’est dire combien ce film loufoque et drôle est une satire de ces milieux gauchisants et utopiques, inaptes à voir la réalité et se cantonnant au plaisir. Une satire aussi du futur technologique et technocratique à la Orwell et Musk, où l’Etat-policier surveille tous le monde, envoyant sa police en rouge (comme les pompiers) pour éteindre l’incendie qui couve chez les têtes brûlées. Le portrait du Président, appelé simplement The Leader (le Chef, comme on dirait Le Dictateur chez Chaplin ou le Caudillo chez Franco) trône dans toutes les maisons, et il ferme chaque soir les programmes télé face à la mer, avec son chien-loup berger allemand. Las ! Les résistants font sauter sa résidence et il ne reste qu’un nez. Les savants veulent donc l’utiliser pour le cloner et reproduire un Président, tel un dieu ou un Staline (cryogénisé au cas où). Le thème du « nez » sera repris en grotesque outré par Jonathan Littell dans Les Bienveillantes. Miles et Luna parviendront à infiltrer la clinique du projet Bélier, qui consiste à cloner le nez dictatorial, à le voler au vu et su de tous, et à la détruire en le faisant passer sous un rouleau compresseur.

Dès son réveil, Miles doit fuir, la police-qui-sait-tout envahissant la clinique pour « reprogrammer » les cerveaux déviants (comme en URSS et sous Poutine et Xi). Il se réfugie dans une camionnette qui convoie des robots domestiques ayant besoin d’être réparés et, pour ne pas être reconnu lors d’un contrôle de l’omniprésente police, se déguise en robot. Il marche impassible et saccadé comme Buster Keaton et use de facéties à la Charlot. Livré à la bourgeoise Luna, il se bat avec un « gâteau instantané » de l’industrie du pratique-pas-cher qui sévit chez les femmes en mal de féminisme : il prolifère comme un blob. C’est chez elle qu’il expérimentera un peu plus tard la machine à jouir. Or qui jouit ne résiste pas, CQFD : la société de consommation et de loisirs est construite pour laisser gouverner une caste restreinte.

Lorsque Luna rend son robot pour qu’on lui change la tête qui ne lui revient pas, Miles s’enfuit et la retrouve pour lui avouer qu’il n’est pas une machine mais un survivant du passé. Elle ne le croit pas, puis décide de dénoncer cet « étranger » qui vient troubler le doux présent aux autorités. Tout ce qui change de la routine du plaisir est une menace intolérable – aujourd’hui encore avec la chasse aux immigrés aux Etats-Unis. Miles l’enlève alors et la fait camper dehors, elle qui n’a jamais quitté sa maison confortable, et la fait se nourrir de céleri géant et de banane géante, production industrielle générée artificiellement. Elle finit par alerter la police et fait endosser à Miles une combinaison pour ne pas être reconnu. Mais c’est une camisole gonflable, ce qui donne un beau numéro sur le lac où ils s’évadent en nageant. Car Luna va être prise par les policiers qui lui disent qu’elle a été « contaminée » par un contact trop prolongé avec cet « étranger » (comme en URSS). Ils fuient sur le lac et un tir de la police fait fuser la combi qui les propulse à une vitesse de hors-bord et leur permet de s’échapper.

Les deux se disputent en parfait couple et Luna tombe amoureux de Miles qui tombe amoureux d’elle. Lui finit par être capturé et son cerveau lavé, tandis qu’elle rejoint les révolutionnaires sous la houlette du jeune, blond, grand, beau, musclé Erno (John Beck) – en bref « un parfait nazi » comme lui dira Miles (réplique reprise dans Les Bronzés par Michel Blanc) – lui qui est mûr, brun, petit, laid, racho – en bref un parfait juif. C’est Luna qui fait enlever Miles reprogrammé par la résistance, et Erno le déprogramme par hypnose pour le faire revenir à sa vraie personnalité. D’où une scène désopilante d’un repas juif avec ses parents juifs dans son enfance juive du quartier juif de Brooklyn où Miles juif a vécu enfant. Rire de soi est le meilleur rire ; il est de tendresse.

Le garçon est cependant jaloux de la fille quand il la voit embrasser le bel Erno. Elle croit à l’amour libre, pas lui. Elle invoque alors « la science » comme on lui a appris. Elle aurait « prouvé » que les hommes et les femmes ne peuvent pas avoir de relations durables en raison d’incompatibilités chimiques. Miles ne le croit pas. C’est dire que, comme Nietzsche le pensait, la science est pour lui aussi une croyance, dès qu’elle sort des protocoles de l’expérience en double aveugle. D’ailleurs, en quoi croit-il ? Pas en Dieu, pas en la politique, il avoue qu’Erno le révolutionnaire deviendra aussi autoritaire et infect que le Dictateur lorsqu’il aura le pouvoir, l’expérience l’a montré. Il croit en deux choses : le sexe et la mort, mais la mort reste au fond la seule certitude. Et ils finissent par un baiser goulu, fusionnel, impossible.

Une dystopie réaliste au vu de ce que nous préparent Trump, Vance, Musk et les autres !

DVD Woody et les robots (Sleeper), Woody Allen, 1973,avec Woody Allen, Diane Keaton, John Beck, Mary Gregory, 20th Century Fox 2007, 1h24, €12,95

The Woody Allen Collection : Bananas + Woody et Les Robots + Tout ce Que Vous Avez Toujours voulu Savoir sur Le Sexe, MGM / United Artists 2012, doublé anglais, français, €49,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Patricia Wentworth, Le point de non-retour

Fille de général britannique de l’armée des Indes et épouse de deux colonels, Dora Amy Elles Dillon Turnbull a écrit sous le pseudonyme de Patricia Wentworth de nombreux romans policiers avant son décès à 82 ans en 1961. Nous sommes toujours dans l’Angleterre post-victorienne, pas encore contemporaine, où les rôles sociaux sont figés et où la tasse de thé résume la vie sociale des femmes.

Crime et romance sont les ingrédients principaux des œuvres Wentworth. L’opus ici chroniqué n’y manque pas. Rosamond est une jeune fille sous la coupe de sa tante, l’impérieuse et glaciale Lydia Crewe, à qui elle sert de dame de compagnie dans son manoir antique, fierté de la famille depuis plusieurs siècles. Sa jeune sœur Jenny, 12 ans, a réchappé d’un accident deux ans auparavant et reste à la maison, à se rééduquer mais surtout à dévorer des romans à l’eau de rose et à s’essayer à l’écriture. Elle a envoyé une lettre avec quelques œuvres à un éditeur londonien, lequel vient frapper un soir à la porte du manoir. Non qu’il veuille déjà la publier, c’est trop tôt et son style imite plus qu’innove, mais ses observations sont intéressantes et à développer. Et le début de ce roman dit « policier » consiste à toute une série de conseils aux jeunes écrivains, pas mauvais d’ailleurs.

Mais Craig Leister, jeune homme vigoureux et viril, outre qu’il a un vieil oncle à visiter dans le coin, a surtout été attiré par la photo jointe à l’envoi de Jenny : celle de sa sœur Rosamond. Il en est tombé amoureux. Début de la romance, qui se conclura in extremis à la fin, pressée par les circonstances. La vieille Crewe, imbue de dynastie, est à moitié folle, mais cela ne se voit pas encore. En tout cas, sa sénilité prend des proportions autoritaires et implacables. Les femmes de charge surprises dans son salon sont sévèrement tancées, et leur curiosité bien punie. Hautaine avec tout le monde, Lydia Crewe l’est constamment en public avec Henry, son ancien amour de jeunesse disparu durant vingt ans après avoir été accusé (à tort ?) d’avoir volé un bijou. Sauf que ce n’est pas si simple…

La campagne recèle un important centre militaire d’études sur les avions et les services de contre-espionnage sont très sensibles à tout ce qui survient de particulier dans le coin. C’est d’abord la disparition sans laisser de traces de Maggie Bell, de qui on a reçu deux cartes postales disant qu’elle était partie. Puis, tout récemment, Miss Holiday, qui avait ramassé une lettre adressée à Lydia Crewe qui traînait par terre. Les cancans vont bon train dans le village, tout se sait, répandu comme une traînée de poudre. Si les morts se succèdent, n’est-ce pas parce qu’on voudrait supprimer des témoins ? Cacher un secret ?

L’inspecteur Frank Abbott, beau jeune homme blond bien mis, est chargé par son commissaire de Scotland Yard d’enquêter discrètement sur le terrain. Mais quoi de plus discret que d’engager une vieille dame adepte du tricot pour sa nièce et de tasses de thé bien fort, pour faire parler les rombières ? Car, en ce début des années 1950 en Angleterre, les femmes ont toujours des réticences à parler aux hommes, qu’elles ont peu fréquentés passé l’âge de 7 ans, et encore moins à la police. Miss Maud Silver, bien connue de Scotland Yard, est donc mise à contribution pour tirer les vers du nez de ces ménagères cancanières. On soupçonne un réseau d’espionnage derrière les disparitions, et de mystérieux bouts de papier écrit en cyrilliques sont retrouvés dans les poches du jeune dessinateur industriel Nicholas, neveu d’Henry Cunningam. Miss Silver a justement une amie d’enfance qu’elle n’a pas vue depuis des années et qui l’a invitée à venir passer quelques jours. Ces oncles, parents, cousins, amis, toujours disponibles près des lieux du crime chez Wentworth sont assez convenus, mais bien pratiques pour l’intrigue.

Celle-ci est longue, tortueuse, illustrant la noirceur de certaines âmes humaines et la veulerie d’autres. Jenny se fait dorloter par sa sœur, comme Henry par la sienne, mais sa tante Lydia Crewe l’a vue marcher et sortir de nuit de la maison et décide de l’envoyer illico à l’école pour qu’elle ait une éducation normale. Lucy Cunningam, entendant le téléphone sonner une nuit dans le hall à 3 h du matin, a failli se fracasser la tête dans l’escalier parce qu’une corde huilée y était tendue. Il n’y avait que deux autres personnes dans la maison fermée à clé : son frère Henry, qui passe son temps à collecter des insectes, chenilles et araignées, pour les envoyer à ses correspondants en Belgique, et Nicholas, le dessinateur d’études au centre militaire qui sort le soir et rentre toujours très tard. Qui a voulu la tuer ? Et pourquoi ? Elle qui ne fait de mal à personne et aide au manoir. Mais justement…

Tout à fait dans le style un peu vieillot de l’autrice, plus romanesque que la Miss Marple de sa consœur Agatha Christie, citant le poète Tennyson mais moins fouillée sur la psychologie. Intéressant pour l’intrigue, bien ficelée, mais aussi sur l’état de la société britannique dix ans après la guerre, encore figée dans ses coutumes et ses statuts sociaux archaïques.

Patricia Wentworth, Le point de non-retour (Vanishing Point), 1955, 10-18 1993, 260 pages, occasion €12,06,e-book Kindle €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Patricia Wentworth déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , ,

Pas de printemps pour Marnie d’Alfred Hitchcock

Au début des années 1960, Marnie, une jeune femme aux cheveux noirs (Nathalie Kay, dite Tippy, Hedren), longues jambes mises en valeur par les hauts talons de rigueur, est employée d’une firme de conseil juridique. L’un des clients, Mark Rutland (Sean Connery) la remarque en passant, mais c’est lorsque Sidney Strutt (Martin Gabel), le patron de la firme, lui dit qu’elle a filé avec la caisse, elle qui travaillait sans erreur et ne rechignait pas aux heures supplémentaires, que Mark s’y intéresse.

Avant de reprendre et de redresser l’affaire de son père, la maison d’édition Rutland, il était zoologue et se passionnait pour le comportement des animaux. Il en a gardé un côté prédateur, avide de comprendre les bêtes de proies avant de les dompter. C’est ce qu’il avoue à Marnie, la voleuse et menteuse, lorsqu’il l’embauche dans sa propre firme comme secrétaire-comptable. Elle a changé d’identité et de coiffure, mais il la reconnaît pour l’avoir remarquée chez Strutt. Il l’observe, la guette, un brin amusé. Sa différence avec les poupées habituelles de son milieu l’intéresse, l’excite. Il la désire, en tombe amoureux. C’est que Marnie n’a peur de rien, et en même temps des orages, de la couleur rouge et que les hommes la touchent. En ce temps de la psychanalyse à l’honneur, c’est une névrose. Hitchcock adore ça. Il a déjà réalisé Psychose, qui a été un grand succès, et remet le couvert.

Avec moins d’allant, moins de budget, le défilement d’images derrières les pare-brises des autos ou la chevauchée à cheval est trop visible, et trop risible aujourd’hui. C’est que la jeune femme n’a qu’un seul amour, violent, celui des chevaux. Elle a acheté avec le produit de ses vols un cheval noir, Forio, qui est comme un mâle de substitution pour elle. Elle le monte souvent et cela lui fait des sensations. Mais Mark Rutland ne lui est pas indifférent avec son côté viril, fort et sûr de lui. Elle accepte de se réfugier dans ses bras lorsqu’un orage éclate, et même de se laisser embrasser.

Mais Marnie reste la proie de ses démons. Elle observe elle aussi les comportements qui l’intéressent. Le comptable ne se souvient jamais de la combinaison du gros coffre dans son bureau, qui contient beaucoup de liquide, et vient à chaque fois ouvrir le tiroir en haut à droite du bureau de sa secrétaire principale pour le lire. Il a une clé, la secrétaire une autre. Marnie le note et, un vendredi soir avant week-end, elle s’isole dans les toilettes en attendant que tout le monde parte, pour aller dérober une forte somme. Elle a pris la clé dans le sac à main de la secrétaire, appelée ailleurs un moment. Suspense, la femme de ménage s’avance pour partir plus tôt et elle est déjà dans le couloir. Mais, par chance, elle est sourde et n’entend pas l’escarpin qui tombe, mal entré dans la poche de cette gourde de Marnie.

Mark, qui l’a sortie au restaurant, aux courses, et l’a présentée à sa famille au manoir, la soupçonne aussitôt, car elle a disparu en même temps que le fric. De plus, un turfiste l’a reconnue sous un autre nom et, bien qu’elle nie, il a insisté. Mark fait donc sa propre enquête, partant du cheval Forio, issu de Virginie, donc loin de cette Californie où Marnie dit être née Margaret. L’absence de cartes d’identité aux États-Unis et la multiplicité des États font qu’il est très facile de se faire délivrer une nouvelle carte de sécurité sociale, qui permet de travailler. Marnie en a plusieurs, cinq en tout, qu’elle utilise quand elle change d’apparence. Mark retrouve Marnie et lui laisse le choix : soit la police, soit le mariage avec lui. Contrainte, Marnie ne peut que s’exécuter.

Comme Lil (Diane Baker), la belle-sœur de Mark dont la première épouse est décédée, est amoureuse de lui et jalouse de Marnie, elle écoute aux portes et surprend les coups de fil, celui de Mark avec un détective privé, celui de Marnie à sa mère à Baltimore. Or la jeune femme avait déclaré que ses parents étaient morts lorsqu’elle avait 10 ans. Que veut-elle cacher ? Lil invite les Strutt pour confronter Marnie, et celle-ci est obligée d’avouer à Mark ses méfaits : ce n’est pas son premier vol, mais le cinquième. Il a remboursé la somme volée chez Rutland, mais Strutt qui l’a reconnue peut vouloir porter plainte, même s’il le dédommage. Il négocie avec lui.

Mark soupçonne un traumatisme psychique violent durant l’enfance de Marnie et, en bon zoologue, lit pour cela des ouvrages de psychiatrie, dont un titre est montré au lecteur sur la criminalité féminine due aux traumatismes psychiques. Lors du voyage de noces, en croisière sans escale, il s’aperçoit de l’ampleur du trouble. Marnie se refuse à lui, elle ne supporte aucune caresse et, lorsqu’il la voit en chemisette de nuit et qu’il la désire, elle le rejette. Il lui arrache le vêtement, ce qui la sidère comme une chouette prise dans les phares. Mais il s’excuse aussitôt et la couvre de son propre peignoir avant de la porter sur son lit. Le lendemain, Marnie s’est jetée dans la piscine du bateau – mais pas dans la mer, ce qui aurait été radical. C’est un appel au secours, le signe qu’elle veut être sauvée. Elle n’aime pas les psys, qui se réfugient dans leur jargon sans tenter l’empathie. Mark, un peu présomptueux mais sûr de sa foce tranquille, décide de l’aider par lui-même (Sean Connery est parfait dans ce rôle de James Bond civil).

Au retour dans le manoir familial de Philadelphie, il fait venir le cheval Forio, seul à même d’apaiser Marnie, murée dans la solitude de son trauma. Une chasse au renard a lieu et Marnie monte Forio, mais la vue du sang la panique et elle s’enfuit ; Forio s’emballe, paniqué par la panique de sa maîtresse qui ne le contrôle plus, pas plus qu’elle ne se contrôle elle-même. Il saute une haie, mais rate le saut d’un mur en pierre, et se blesse grièvement. Marnie, pourtant sans bombe sur la tête, n’a rien. Terrifiée, mais prise d’une étrange volonté, elle veut l’achever et demande pour cela un revolver à la maison proche. Sans tiquer, elle tire. Ce n’est pas son premier crime, soupçonne-t-on. Et de fait, le détective fait part à Mark d’un procès où, à l’âge de 5 ans, Marnie a tué un marin du port de Baltimore (Bruce Dern) à l’aide d’un tisonnier. Il venait, comme tant d’autres, besogner sa mère veuve pour l’aider à vivre.

Une fois de plus, Marnie tente de voler dans le coffre de Rutland, mais sa main reste figée au-dessus de l’argent ; quelque chose d’inconscient l’empêche de le prendre. Mark la surprend et lui dit que, puisque mariée, tout est aussi à elle et qu’elle peut – mais elle ne peut. Scène de psychologie un peu lourdingue, où l’inconscient apparaît comme une machinerie mécanique derrière la conscience, ce qui est un peu plus compliqué que cela. Mais cela déclenche chez Mark la volonté de confronter Marnie à sa mère, pour que les mots se mettent enfin sur les choses – et que le trauma soit rendu conscient.

Sa mère Bernice (Louise Latham) est impotente depuis « l’accident » avec le marin qui lui est tombé lourdement sur la jambe, et garde avec plaisir, contre paiement Jessie (Kimberly Beck), une petite fille blonde dont elle adore brosser les cheveux. Marnie s’est toujours demandé pourquoi sa mère ne voulait pas la toucher comme elle, lui brosser les cheveux comme elle. Elle a été sevrée d’amour et cela l’a rendue frigide en même temps que kleptomane pour compenser son manque affectif. La mère nie tout, mais un gros orage éclate (opportunément) et Marnie s’écroule, hystérique. Mark la prend contre lui et déroule à sa mère les minutes du procès. Bernice avoue : elle a eu Marnie à 15 ans et s’est prostituée après la mort de son mari pour l’élever. Elle sortait chaque soir du lit la petite fille pour y coucher les marins du port. Ce soir d’orage, l’un d’eux est venu au chevet de l’enfant qui pleurait de peur. Sa mère a cru qu’il voulait la violer et l’a frappé d’un tisonnier ; le marin s’est rebiffé et elle a crié au secours. Marnie a alors saisi le tisonnier et a frappé, frappé, frappé… Sa mère a décidé de s’accuser elle-même et a « cru le Seigneur » bienveillant de faire comme si de rien n’était. Sauf que le Seigneur n’est pas psy et que le diable a fait des ravages dans l’inconscient de la gosse.

Happy end, Marnie est enfin délivrée puisque les choses sont dites et avouées, et elle veut rester auprès de Mark, figure de force qui la rassure. Son angoisse obsessionnelle s’est envolée et elle veut bien à la fois être possédée et être aimée, renversement total. Grossièrement freudien, mais tourné avec une montée du suspense efficace qui tient en haleine malgré la longueur.

DVD Pas de printemps pour Marnie (Marnie), Alfred Hitchcock, 1964, avec Sean Connery, Tippi Hedren, Diane Baker, Louise Latham, Martin Gabel, Universal Pictures Home Entertainment 2017, doublé ‎ Anglais, Espagnol, Français, Italien, 2h04, €10 .00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Hitchcock chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Mary & Carol Higgings Clark, Le mystère de Noël

Une enquête du Club des Cinq pour adultes cher à la fille de Mary, Carol. C’est gentillet et culcul, tout à fait dans la charité chrétienne pour la fête de l’Enfant sauveur. Les Cinq, comme les Trois mousquetaires qui étaient quatre, sont six – mais c’est bien le même travail d’équipe avec chacun son rôle. On trouve l’ineffable Alvirah Meehan, détective amateur, et son mari Willy ; l’autrice de romans policiers Regan Reilly et son mari Luke ; leur fille unique Regan et son mari Jack, chef de la brigade des affaires spéciales de Manhattan.

Des employés d’un magasin de tout jouent régulièrement au loto et finissent par gagner le gros lot avec les numéros dans l’ordre. La veille de Noël, la mégère devenue récemment épouse de leur gentil patron leur a sucré leur prime traditionnelle de Noël pour la remplacer par une photo narcissique de son propre mariage. Humiliés, vexés, trahis, ayant gagné, ils décident de ne plus travailler. C’est un coup dur pour la boite familiale, en plein Festival de la Joie qui réunit la « communauté » de la ville. Les Américains adorent ce genre de raout familial où bonne bière et bons gâteaux sont censés réconcilier chrétiennement les gens entre eux.

Ce sont évidemment des envoyés du Mal qui vont bouleverser ce programme angélique. Deux escrocs financiers ont subverti le jeune Duncan, qui leur a « confié » 5000 $, toute son épargne, pour une fumeuse compagnie de pétrole, sans vérifier qu’elle existe. Il est ruiné, sans prime de Noël, comment va-t-il faire pour acheter la bague de fiançailles qu’il a réservée à la bijouterie du coin, pour offrir à sa belle, nommée Fleur en raison de parents hippies ? Laquelle bague s’avère volée à une vieille dame par une femme de ménage qui justement a changé de nom et de pratique mais habite la « communauté ».

De quoi embrouiller les nœuds de l’intrigue, que le club des Cinq (qui sont six) va finir par trancher à la façon d’Alexandre. Le droit, le sort et Dieu feront le happy-end de rigueur.

Mary & Carol Higgings Clark, Le mystère de Noël (Dashing Through the Snow) 2008, Livre de poche 2010, 288 pages, €7,90, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , ,

Open Range de Kevin Costner

L’amour, la mort ; la violence, la liberté ; les grands espaces, se fixer. Tels sont les grands thèmes de ce film exigeant, qui a eu du succès même chez les Yankees, en général assez bas du plafond. Mais il y a les mythes qui agissent toujours : le Pionnier, le Justicier, la Rédemption, la Virilité. Car il y a évidemment une grosse bagarre, des centaines de balles dans un duel à la fin entre les bons et les méchants. Et devinez qui va gagner ?

Le scénario s’inspire du roman de Lauran Paine, The Open Range Men, paru en 1990. Open range, non traduit en français par flemme, signifie prairies ouvertes, autrement dit le droit de passage et de pacage pour tous les troupeaux dans cet immense espace qu’est le nord-ouest américain. La privatisation par un baron du bétail local est donc une tentative de s’approprier ce qui appartient à tous, une dérive de la loi au nom du plus fort. Elle s’oppose au droit et aux libertés – ce dont les machos brutaux et cyniques (ici un « Irlandais » immigré ») se moquent en imposant leur règle. Trompe ne fait pas autre chose, ce qui provoque ces deux mythes américains. D’où l’actualité de cet anti-western où le Pionnier peut dériver vers l’orgueil et se croire Dieu sur sa terre, alors qu’elle a été créée pour tous.

Un éleveur « Boss » Spearman (Robert Duvall) et ses trois cow-boys, Charley (Kevin Costner), le gros Mose (Abraham Benrubi) et l’adolescent de 16 ans John « Button » (Diego Luna, 24 ans) conduisent un troupeau de bovins vers l’ouest en traversant en l’an 1882 les terres du gros fermier qui a absorbé ses voisins par la menace, Denton Baxter (Michael Gambon). Tout irait bien s’ils n’avaient oublié « le café ». Il faudrait en acheter à la ville qu’on vient de passer, avant de poursuivre la route. Button se propose, mais il est trop tendre pour son Boss, d’où son surnom de fleur encore à éclore. Spearman l’a ramassé dans une ville du Texas « il y a quelques années » alors qu’il fouillait les poubelles pour manger. Il en a fait son employé et veille sur lui comme sur un fils adoptif. On apprendra en effet qu’il a perdu sa femme et son fils de 7 ans du typhus, des années auparavant. Il envoie donc plutôt Mose, un ours plutôt gentil avec les gens et qui s’occupe de l’intendance.

Sauf que Mose ne revient pas. Boss soupçonne un incident et part à la ville avec Charley, fidèle et efficace second. Ils laissent le gamin garder le chariot et surveiller les bêtes. Mose a été fourré en prison après avoir été tabassé pour avoir, selon la version officielle, déclenché une bagarre dans l’épicerie avec les hommes de Baxter. Il les a bien assaisonnés, cassant même le bras droit du tueur psychopathe de Baxter. Le Marshall Poole (James Russo) réclame par provocation 50 $ pour chaque infraction, s’ils veulent le libérer, ce qui ne plaît pas à Boss. Mais il négocie au lieu de tenter de régler la chose par la force. Baxter veut montrer qui est le patron en ville et y consent, mais à ses conditions : qu’ils quittent le pays avec leur troupeau avant la nuit. Sinon, il lâchera ses chiens et leur troupeau sera dispersé. Mais Mose a été salement amoché, et les deux hommes doivent le conduire chez le docteur Barlow (Dean McDermott) qui vit avec une femme dans leur petite maison bien entretenue. Charley croit que c’est sa femme ; il apprendra plus tard que c’est sa sœur. Il en tombe amoureux et se déclarera avant la grosse bagarre, croyant ne pas en revenir.

Ils retournent au chariot avec Mose, soigné mais faible sur son cheval, mais ne peuvent quitter le camp à la nuit. Ils sont donc menacés par les sbires de Baxter, qui avancent masqués comme des malfrats du Ku Klux Klan, s’abritant derrière cet anonymat pour perpétuer leurs forfaits. Boss, qui connaît bien ce genre de gang, les surprend à la nuit avec Charley, les désarme et en tabasse un ou deux de ceux qui ont blessé Mose. Pendant ce temps, d’autres sbires ont attaqué le chariot, tué Mose d’une balle dans la tête et blessé sérieusement l’adolescent Button d‘une balle dans la poitrine avant de le frapper violemment sur le crâne. Ils ont tué même le chien, Tig, au nom de grand-mère Costner. C’est le tueur au bras cassé qui s’en est chargé, il « a eu du plaisir », dira-t-il.

Pas question donc de lever le camp, il faut attendre le matin et, si Button survit, le porter avec le chariot chez le docteur, et régler cette affaire de meurtre avec Baxter. Charley est un ancien soldat de l’Union qui a servi dans un commando spécial derrières les lignes, pendant la guerre de Sécession, et il est devenu en quelques mois un tueur sans scrupules. Il s’en repend, surtout en observant son Boss et ami qui négocie avant de tirer et qui est bienveillant avec les gens, dont le jeune Button. Mais il faut parfois tuer pour défendre ses droits, et affronter l’ennemi pour gagner sa liberté. Boss en est d’accord : ni Mose, ni Button n’avaient rien fait qui justifie leur massacre sous le nombre, alors qu’ils ne pouvaient même pas se défendre.

Ils confient Button à la maison du médecin, qui est parti soigner les sbires de Baxter amochés par eux hier soir. Ce sera Sue Barlow (Annette Bening) qui s’en occupera, comme une infirmière et une mère. Elle voit bien comment Boss se comporte avec le gamin et l’en apprécie pour cela. Aidés par Percy (Michael Jeter), un vieux gardien des chevaux, ils surprennent les hommes de main du Marshall et les chloroforment, à l’aide d’une bouteille prise dans la vitrine du docteur, avant de les enchaîner en cellule. Boss ne veut pas les tuer. Mais Baxter les délivre et décide d’affronter les deux hommes pour les descendre, montrant qui est le patron sur cette terre. Il ne sait pas que c’est Dieu, mais va très vite s’en rendre compte. Le Seigneur, ce « salopard qui n’a rien fait pour défendre Button », grommelle Boss, change de camp et donne l’avantage à Charley. Il descend dès les premiers coups le tueur psychopathe d’une balle dans la tête, et les deux plus dangereux sbires d’une autre balle chacun dans le buffet. S’ensuit une mêlée générale, avec plus de coups que n’en contiennent les revolvers de l’époque, malgré les rechargements incessant à l’abri d’un mur de planches.

En bref, tout le monde est tué, surtout Baxter qui n’a rien voulu savoir, menaçant une fillette avant de prendre en otage Button qui s’est levé pour participer à la justice et Sue qui l’a suivi. Charley finit par le descendre. Mais, lorsqu’il veut achever un sbire blessé qui rampe dans la boue, afin « qu’il ne lui tire pas dans le dos », Boss s’interpose. Tuer pour la justice, ça va, en faire trop, ça ne va plus. Charley se maîtrise.

Il en a marre de tuer, sans cesse les méchants resurgissent. Il désire, en fin de trentaine, se fixer et Sue serait une épouse idéale. Il s’est déclaré, elle l’a accepté. Mais il se pose des questions : cette violence en lui, ne va-t-elle pas lui faire peur ? Au contraire, dit-elle, et elle suggère à mots couverts que cette virilité lui plaît ; elle réussira à la dompter. Boss et lui vont donc achever leur mission de conduire le troupeau à bon port, avant de revenir et de s’installer dans la ville. Le bar n’a plus de gérant, tué dans la bagarre, et Boss se voit bien le racheter ; quant à Charley, il se voit bien marié avec Sue et, peut-être, faire l’éleveur, ou le Marshall non vendu aux puissants.

C’est un film assez fort, où les femmes ne sont pas oubliées comme souvent dans les westerns. Sue a une vraie personnalité, qui tempère le machisme lorsqu’il entre en ébullition. La femme de l’aubergiste aussi, qui entraîne les citadins apeurés à sa suite pour traquer les derniers tueurs. Mais il remue surtout les grands mythes américains, ce pays de pionniers né dans la violence, et où chacun veut s’affirmer. Non, la puissance ne vas pas uniquement avec la richesse, elle est plutôt intérieure : dans les convictions morales et la volonté virile.

DVD Open Range, Kevin Kostner, 2003, avec Annette Bening, Kevin Costner, Robert Duvall, Diego Luna, Michael Gambon, Michael Jeter, Fox Pathé Europa 2005anglais, français, 2h19, €29,00, Blu-ray €23,08

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Prends l’oseille et tire-toi de Woody Allen

Woody Allen a 90 ans aujourd’hui, né le 30 novembre 1935.

Cette comédie est un mockumentary film, où un commentaire vient interrompre les scènes pour les expliquer en donnant un contraste hilarant. Il a reçu à sa sortie des nominations – elles aussi hilarantes en français – pour Male Comedy Performance (Woody Allen) et Male New Face (Woody Allen).

Le « plot » (complot visant à ferrer le spectateur) démontre un Virgil (Woody Allen adulte, pour le bébé, je ne sais pas) joli bébé mais perdant constant depuis son enfance à lunettes (que des gros durs lui cassent à chaque fois) à sa vie adulte (où il échoue à piquer leur sac aux vieilles dames ou à braquer des banques). Il sera condamné à la fin pour 52 faits de vol à 800 ans de prison, mais il reste optimiste : pour bonne conduite, il peut voir réduire sa peine de moitié…

Ses parents, interrogés entre deux séquences, ont tellement honte qu’ils portent des masques de Groucho Marx, avec lunettes, nez juif et moustaches. Sa mère dit qu’il était affectueux mais n’a pas été compris par son père qui le traitait trop durement. Le père dit que ses gènes, venus de sa mère, étaient défectueux. Non, ce n’est pas une autobiographie de Woody Allen (né Allan Stewart Konigsberg), que sa mère a quitté très tôt sans entretenir de relations avec lui, et qui aura cinq enfants avec deux épouses et plusieurs maîtresses.

Nul en musique, il tente du violoncelle, un bizarre cadeau des parents trop gros pour lui, mais n’en tire que des sons déchirants. Nul en relations sociales car timide, fluet et emprunté, il cherche à entrer dans une bande mais est vite rejeté ; lorsqu’il en compose une, ce sont avec des nullards encore pire que lui. Nul en billard, il perd systématiquement face à un gros Noir, torse nu sous sa veste. Nul en tactique, il opère un braquage de banque en même temps qu’un autre gang, qui l’éjecte par un « vote » des clients et employés de la succursale. Il avait auparavant tenté d’opérer seul, mais son écriture illisible avait déconcerté le guichetier, et la discussion a porté plus sur le chiffre 5 de 6.35, pris pour un 9, ce qui évacuait l’idée d’une arme. En bref un perdant complet.

Il se fait foutre en tôle pour le braquage de banque raté, tente de s’évader un un pistolet sculpté dans un bloc de savon et enduit de cirage, mais la pluie le fait fondre. Volontaire pour expérimenter un vaccin, il connaît des effets secondaires qui le font se prendre pour un prédicateur mormon, barbu et prêchant sur la sexualité. Libéré sur parole comme promis, il hante les parcs pour subsister de sacs à main volés. Mais le premier, bien rebondi, ne contient qu’une chaîne interminable, tandis que le second ne peut être pris parce que la jeune fille se retourne à ce moment-là. Instant de grâce, début de conversation, « vous dessinez ? », chute amoureuse (la première fois), donc renoncement à piquer le sac. Louise (Janet Margolin) est blanchisseuse et il réussira, après plusieurs tentatives encore une fois ratées, à lui enfourner un enfant.

Un nouveau braquage pour faire vivre sa famille (il est incapable de travailler en homme normal) le renvoie au bagne. Il s’en échappe à la seconde tentative. La première, il n’avait pas été prévenu que c’était reporté. A la seconde, c’est sur l’initiative d’un gros dur, mais enchaîné à ses cinq compagnons. Une petite vieille les dénonce au shérif un peu niais qui ne voit rien, n’entend rien, ne pense rien. Lorsqu’il est à nouveau libre, c’est pour tenter de braquer un passant qui attend l’autobus, qui se révèle un vieux copain d’enfance de la fanfare… et agent du FBI. L’arrestation s’effectue sur le ton de la conversation.

C’est le second film réalisé par Woody Allen, sur le ton particulier de l’absurde et des complications amoureuses. Le ton du documentaire permet de choquer le sérieux du genre avec la dérision des petits faits vrais rapportés. On rit, mais le film est plus une suite de sketches qu’une histoire dramatique.

DVD Prends l’oseille et tire-toi (Take the Money and Run), Woody Allen, 1969, avec Woody Allen, Jacquelyn Hyde, Janet Margolin, Lonny Chapman, Marcel Hillaire, Palomar Pictures / Aventi 2004, 1h24, Français, anglais, €18,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Non classé | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de Daphné du Maurier déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Amour est un concept ambivalent, montre Alain

Alain le philosophe, reprend les maximes chrétiennes, non pour les évacuer, mais pour en montrer l’inanité morale. « Aimez-vous les uns et les autres », dit l’Évangile, « aime ton prochain comme toi même ». Fadaises pour catéchisme à ânonner, montre Alain. Rien de pratique, seulement des grands mots.

Certes, l’amour est la vraie richesse vitale ; certes, lorsque l’amour manque, par exemple dans l’extrême avarice, l’extrême fatigue ou l’extrême vieillesse, il n’y a plus rien à espérer des relations humaines. Mais, dit Alain, « ce régime de parfaite prudence nous approche de la mort et il ne dure guère. » Dans le courant de l’existence, c’est l’inverse. « L’ordinaire de la vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur de tout. » L’amour est cette « volonté » de puissance nietzschéenne, cet élan vital qui fait sortir de soi pour résister aux forces de l’entropie qui mènent vers l’abandon, le renoncement, la mort. L’amour est la folie du lièvre de mars ou du chaton qui joue, l’exubérance irrationnelle des adolescents au printemps ou à la plage. L’amour est la vie même.

Mais cet amour n’explique rien des relations humaines. Suffit-il d’aimer « en soi » et de faire ce qu’on veut, comme le dit saint Augustin ? Aimer suffit-il sans règle ? « L’homme le plus vivant serait le plus juste, à ce compte. Or, ce n’est pas vrai », dit Alain. L’amour enlace, mais il étrangle aussi bien ; il est paix et guerre. « Le fanatisme dans son fond est aussi bien amour que l’enthousiasme », montre le philosophe. « Il y a de la générosité dans tout carnage, et dans toute cruauté active. Les amants éprouvent la même chose. Les héros qui se sacrifient le mieux sont aussi ceux qui tuent le mieux. » Aimer est une folie, une exaltation, une dévoration ; «  je vais te manger » disent souvent les mamans aux bébés. Manger, c’est faire soi, intégrer, dissoudre. Est-ce respecter l’autre et sa personne ? Attention donc à l’amour aveugle et absolu, il conduit non à conforter, mais à nier.

Faut-il alors orienter l’amour vers le prochain pour l’aimer comme soi-même ? Non dit Alain, après Nietzsche. « On ne s’aime point soi-même, ou bien ce n’est plus amour, c’est pauvreté, sécheresse, avarice. » S’aimer soi est narcissisme, volonté de ne voir que sa personne, en égoïste ; c’est refuser l’autre et les échanges pour tout ramener à soi. Tout pour ma pomme, comme dit à peu près Trompe, et que crèvent les aliens, même « alliés ». Aimer les autres comme soi-même est donc encore une ânerie à mettre au compte de la moraline chrétienne des curés pour mémères. Ni le conquérant, ni l’inquisiteur ne s’aiment eux mêmes. Encore moins leur prochain. Alain ne le dit pas, mais conquérir un peuple pour lui imposer sa loi ou torturer un faux croyant pour lui imposer la soi-disant vraie croyance, ne serait-ce pas de l’amour ? Vouloir le bien de l’autre malgré lui, en le niant au nom du souverain Bien et de la Vérité qu’on croit seule juste, est-ce aimer ? C’est poursuivre un peu loin la niaiserie.

Alain dit au contraire que « l’amour ne distingue point ; celui qui aime et ce qu’il aime, c’est tout un. » Ce pourquoi l’amant qui tue sa maîtresse adorée, se tue lui-même aussi ; ou l’inquisiteur qui annihile son humanité en niant la personnalité de l’autre – quant à Trump ou Poutine, j’ai dit combien ils poussaient leurs pays au suicide programmé… A l’inverse, dit Alain, « qui est doux aux autres est doux à lui-même ; qui est méchant aux autres est méchant à lui-même, du même mouvement. » Car, si l’amour est cet élan vers la vie, il est universel et envers tous. L’amoureux de la vie aime les êtres, il veut les voir épanouis, heureux – hommes, femmes, enfants, animaux, plantes. Il veut les voir vivre et échanger des bienfaits, des choses ou des idées avec eux. Il ne veut pas les dominer pour leur extorquer leur moelle (comme dans l’esclavage, le dressage ou le bonzaï), ni les assujettir à son ego (comme chez les histrions de télé, les bouffons politiciens ou les vaniteux de salon).

Sortons donc des niaiseries de la moraline chrétienne, montre ainsi le philosophe. Relisons plutôt les grands esprits de l’humanité, et Alain cite Platon, Marc-Aurèle, Kant – plus « tous ceux qui ont cherché quelques règles dans les idées, quelques règles contre l’amour et la guerre, dieux jumeaux. » Car l’amour, comme la guerre, sont des passions, et l’être humain est avant tout raison. Mettre de la raison dans les choses, donc des règles, est le propre d’Homo Sapiens – poursuivons son évolution au lieu de régresser à l’animalité Homo Erectus où « l’amour » n’existait pas.

Alain, Propos tome 1, Gallimard Pléiade 1956, 1370 pages, €70,50

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Alain le philosophe, déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Alain, Livres, Philosophie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey

En 1714, au Pérou, le pont d’osier inca qui relie Cuzco à Lima se rompt, entraînant dans la mort cinq personnes qui le traversaient. Fatalité ? Main de Dieu ? Pourquoi ? Le frère franciscain Juniper veut le savoir. Pour cela il enquête, des années ; il reconstitue la vie de chacun, leurs fautes, leurs bienfaits, leur itinéraire, leurs derniers moments. Si tout arrive par volonté divine, alors l’existence de Dieu peut être prouvée. La raison de leur mort serait leur plus grand bien. S’il parvient à le démontrer, alors Dieu est grand.

Mais les personnes sont diverses et leurs existences compliquées. Comment leur mort peut-elle être « expliquée » selon un plan divin ? L’Inquisition l’interrogera, conclura que cette œuvre est impie, le condamnera à la voir brûlée, et lui avec. On ne badine pas avec la croyance au XVIIIe siècle espagnol. L’intolérance catholique valait bien celle des Juifs en Israël et des Islamistes aujourd’hui.

La vieille marquise de Montemayor est moquée dans la ville parce que guère belle ; mais elle écrit divinement des lettres à sa fille doña Clara, telle une marquise de Sévigné. Et elle a recueilli, sur sa demande à la prieure d’un orphelinat, la jeune Pepita de 14 ans qu’elle forme aux bonnes manières.

Cette dernière est toute dévouée et efficace, mais aimerait un peu d’amour en plus des attentions d’étiquette. Elle est l’avenir de la religion, selon la mère abbesse Maria del Pilar. Or elle meurt en son adolescence à cause du pont écroulé, sans avoir pu faire fleurir ses vertus.

L’oncle Pio également, homme d’intrigues et mentor de la célèbre artiste la Périchole, amante du vice-roi et de quelques autres, qui a eu un fils malingre, Don Jaime. Elle a fini par confier le garçon pour un an à l’oncle, peut-être son grand-père, pour qu’il fasse de lui un gentilhomme – mais cette bonne intention, comme les autres, tombe dans le gouffre avec la chute du pont.

Enfin Esteban qui pleure son frère jumeau Manuel, tombé amoureux sans espoir de la Périchole, au détriment de l’amour fusionnel des deux frères orphelins. Pourquoi cet amour infini, profond, unique, est-il châtié par la mort à cause du pont ?

On le voit, l’examen des vies n’apprend rien. Le scepticisme l’emporte sur la main de Dieu. Le hasard est probable plus que le destin programmé. Non sans humour, l’écrivain américain décortique la croyance par les ramification des existences. Les innocents sont tués comme les coupables ; le mal est sur le même plan que l’amour face à la mort. Où serait Dieu dans tout cela ?

L’auteur est peu connu en France bien qu’il ait inspiré la comédie musicale Hello Dolly ! Trois films ont été tournés sur ce sujet préoccupant les foules. Le dernier en 2004 (ci-dessous).

Prix Pulitzer 1928

Thornton Wilder, Le pont de San Luis Rey(The Bridge of San Luis Rey), 1927, L’Arche 2014, 128 pages, €18,00

DVD, Le Pont du roi Saint-Louis, Mary McGuckian, 2004, avec Robert De Niro, F. Murray Abraham, Gabriel Byrne, Geraldine Chaplin, Kathy Bates, Metropolitan Film & Video 2005, doublé anglais, français, 1h55, €3,59

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Ready Player One de Steven Spielberg

Wade Owen Watts (Tye Sheridan) n’est pas encore né, il ne naîtra qu’en 2027. Mais, en 2049, orphelin depuis longtemps, il vit à 22 ans dans un taudis à Columbus (Ohio) avec sa tante qui l’a recueilli et le beauf macho qui est son compagnon. La société s’est effondrée avec la crise énergétique et climatique, et la société américaine « développée » s’est réfugiée dans l’illusion. La « réalité » virtuelle a remplacé la réalité tout court, tout comme les fausses vérités de Trompe remplacent dès aujiourd’hui la vérité réelle.

C’est ainsi que des petits génies de la tech, James Donovan Halliday (Mark Rylance) et Ogden Morrow (Simon Pegg), ont créé la société Gregarious Games – et fait fortune. Halliday est un inadapté social qui a voulu que l’Oasis remplace le monde réel où il se sentait mal. Il a inventé un système mondial de jeu vidéo multijoueurs, accessible par des casques de réalité virtuelle, des gants et des combinaisons qui simulent les sensations tactiles depuis chez soi dans son taudis. Dans ce métavers idéal, chacun compense ses frustrations dans la vie réelle. Une « bonne » façon (américaine) de se faire un max de fric avec la solitude et la psychopathie créée par le système économique où l’homme est un loup pour l’homme.

D’ailleurs, la compétition est ici encore encouragée. Halliday ne quitte pas le système américain lorsqu’il propose dans une vidéo, à sa mort en 2040, de « donner » les actions de son entreprise à celui ou celle qui parviendra à « gagner » (à l’américaine, où tous les coups sont évidemment permis) l’easter egg (œuf de Pâques) caché dans l’Oasis. Le gagnant des trois clés permettant d’ouvrir le coffre de l’œuf aura 500 milliards de $ et les pleins pouvoirs sur le jeu. De quoi devenir Maître du monde, même s’il n’est que virtuel.

Depuis cinq ans, rien. Nul n’a réussi à avancer dans le concours. Wade, sous son avatar de Parzival (le Perceval de la Quête du Graal) qui le magnifie en blond à la coiffure proliférante et aux yeux bleu clair, le corps tatoué de partout sous son tee-shirt noir et veste de jean sans manches ornée d’une épée d’or dans le dos, décide de devenir lui aussi un chasse-œufs. Il se mesure aux Sixers de la société Innovative Online Industries (IOI) dirigée par Nolan Sorrento (Ben Mendelsohn). Cet entrepreneur qui n’a rien inventé veut mettre la main sur l’Oasis en remportant le concours, pour maximiser les profits avec de la pub. Wade veut que le jeu reste libre. Deux conceptions du capitalisme américain : le fric ou le divertissement – on ne sort pas du système, mais le jeune Parzival est plus sympathique que le technocrate Nolan qui s’est créé un avatar de gros con musculeux bien que lent du cerveau. D’autant que Parzival n’a pas une armée d’experts à sa solde, comme le business man qui les fait bosser à des horaires d’esclave, mais quatre amis et son astuce. Toujours le mythe du Pionnier, seul contre la nature hostile.

Il échoue dans l’épreuve de la course automobile, où il retrouve son grand ami Aech (sous avatar super-mâle Terminator et qui se révélera être… la fille Helen – Lena Waithe) et la fameuse Artémis (déesse de la chasse) sous l’avatar d’une jeune rousse à moto (Olivia Cooke). Il se tourne alors vers les archives de la vie d’Halliday, un ensemble d’enregistrements vidéo reconstitués en réalité virtuelle, guidé par le Conservateur du Journal d’Halliday. Il découvre que le fondateur d’Oasis regrette certaines de ses décisions et aurait voulu revenir en arrière : voilà comment il faut gagner la course, non en se précipitant en avant, comme les jeunes loups avides du système capitaliste, mais en arrière, pour les devancer à la fin de la boucle… Être à contresens permet de ne pas penser comme la horde. C’est le secret du génie.

La première clé obtenue permet un indice. Artémis l’imite, suivie par Aech ainsi que Daito (en vrai Toshiro – Win Morisaki) et Sho (Philip Zhao), autres amis de Parzival dans le monde virtuel. Notez que le politiquement correct est respecté dans la répartition des races dans le monde réel : un Blanc, une Blanche, une Noire, un Japonais et un Chinois (lequel est un geek de 11 ans). L’indice est « un pas non franchi ». Ce serait le regret d’Halliday de ne jamais avoir embrassé Kira, laquelle s’est accouplée avec son partenaire Ogden Morrow. Il semble qu’Halliday n’ait jamais fait l’amour à une femme, d’où sa fuite dans le virtuel. Parzival gagne son pari sur le Conservateur, qui croyait que Kira était mentionnée plus d’une seule fois. L’avatar lui donne alors une pièce de 25 cents, qui aura un rôle crucial par la suite.

Sorrento veut alors éliminer ce redoutable concurrent qui arrive mieux que ses équipes de petits besogneux à se retrouver dans le jeu. Il envoie son mercenaire i-R0k (T. J. Miller) rechercher l’identité réelle de Parzival, lequel a la niaiserie de révéler son nom à Artémis qu’il connaît à peine, dans une boite (virtuelle) où Halliday a rencontré Kira. Écouté par i-ROk, l’amoureux se vend, et comme le bataillon de Sixers ne parvient pas à le dézinguer dans la boite, il fait sauter la pile où il habite, pulvérisant sa tante et son mec. Le père de Wade est mort endetté dans un Centre de fidélité de IOI et a été contraint de servir pour payer ses dettes. Aussi, lorsque Sorrento propose à Wade de travailler pour lui pour un très gros salaire avec bonus s’il gagne le concours, il refuse.

Capturé par Artémis – qui est dans la vraie vie la rebelle Samantha Cook – il rejoint Aech, Daito et Sho et tous comprennent que la seconde clé se trouve dans une simulation de l’hôtel Overlook de Shining, le film que Halliday voulait voir avec Kira. Artémis est capturée, Parzival s’évade et rejoint ses trois autres amis dans un fourgon postal anonyme. Ils préparent la troisième épreuve, qui est de jouer sur la console de jeu favorite d’Halliday, l’Atari 2600. Elle se trouve dans une forteresse gardée par IOI et protégée par une orbe magique. Wade parvient à pirater le fauteuil de jeu virtuel de Sorrento, assez stupide pour avoir laissé écrit sur un post-it ses mots de passe, et à délivrer Samantha enfermée dans une cage de l’usine à jeu. Parzival lance alors un appel au peuple, comme une cagnotte virtuelle, pour attaquer en masse la forteresse. Le combat faite rage, Daito lutte contre le Mecha-Godzilla de Sorrento et meurt en virtuel, Aech aussi en Géant de fer, ce qui permet à Parzival, Artémis et Sho de pénétrer la forteresse. Pour que Samantha puisse s’enfuir de l’IOI, Parzival tue son avatar Artémis. Elle est cueillie dans le fourgon d’Aech, mais ils sont poursuivis par F’Nale (Hannah John-Kamen), cheftaine implacable des Sixers – une véritable executive woman yankee.

Sorrento, vaincu, réinitialise le jeu par une bombe qui anéantit tous les avatars… sauf un : Parzival, grâce à sa pièce de 25 cents, possède une vie supplémentaire. Il joue alors à Adventure pour y trouver l’easter egg en trouvant la salle secrète du jeu, et la troisième clé. Il découvre alors un avatar d’Halliday qui lui donne à signer le contrat de cession de ses actions. Mais Parzival est un pur ; il se souvient que qu’Halliday a perdu son seul ami, son partenaire Morrow, avec ce genre de contrat. Il refuse alors de signer – et Halliday est content. Cette tentation du veau d’or était la dernière épreuve (les Yankees restent très bibliques, et Sipelberg très dans les codes).

Après une dernière course-poursuite dans la tradition d’Hollywood (la trilogie grosses bagarres, grosse course, grosse explosion, auquel le film de Spielberg sacrifie largement), le Wade du monde réel décide de partager le contrôle de l’Oasis, qu’il a gagné avec leur aide, avec ses quatre amis. Le Conservateur était l’avatar de Morrow et il offre ses services de consultant pour un salaire de 25 cents. Le jeu qui aurait pu devenir totalitaire reste démocratique… jusqu’aux Tromperies depuis. Les cinq amis prennent la décision saluée d’interdire l’accès au jeu aux Centres de fidélité d’IOI. Ils prennent aussi une liberté très impopulaire : l’Oasis sera fermé deux jours par semaine, les mardis et jeudis. Il faut parfois être impopulaire pour le bien du peuple. Les gens doivent prendre du temps pour vivre et aimer dans le monde réel.

Le film a plu aux ados par ses nombreuses références à la pop-culture comme à la culture geek des jeux vidéo, des super-héros, des films et des séries télé cultes. Un film rempli d’effets spéciaux et sans aucune scène que la pudibonderie croyante pourrait réprouver (à peine un seul baiser, à la fin). D’innombrables souvenirs des années 80, ses jeux vidiots, ses héros super – toute une génération du divertissement, biberonnée à Hollywood sous Mitterrand, qui nous donne ces politiciens minables d’aujourd’hui. La génération des bébés boum, ceux qui animaient les boums et et y baisaient à loisir (et pas avec les curés), selon la nomenclature Bayrou. Pas la mienne. Reste un film qui se regarde une fois. Un vestige d’époque.

DVD Ready Player One, Steven Spielberg, 2018, avec Tye Sheridan, Olivia Cooke, Ben Mendelsohn, Warner Bros. Entertainment France 2018, anglais doublé français, allemand, italien, 2h18, €3,45

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Christian Brûlard, Sans excuse

Tout part d’une querelle banale entre frères. Sylvain, 17 ans, brute plutôt fruste, dragouille une meuf maladroitement tandis que son petit frère, Fabien, 11 ans, le tanne pour aller se défoncer aux autos tamponneuses. Une gifle part, retentissante, qui marque la joue encore le lendemain. Tout commence avec ce geste, une rupture tragique due à l’incompréhension réciproque. C’est qu’on ne fait guère attention à l’autre dans ce petit milieu breton ouvrier où les traditions et les convenances comptent plus que l’humain. Fabien est blessé, outré, humilié. Son père défend son fils aîné et trouve normal qu’il le « corrige » comme lui-même a été « dressé » par son père ; sa mère, qui pourrait compatir, se tait, elle préfère le silence des agneaux qu’on mène à l’abattoir, destin des femmes tradis face aux mâles.

Cette injustice absolue fonde la rage au cœur de l’enfant. Brusquement, à un âge où l’adolescence pointe ses hormones, où l’entrée en sixième émancipe de la famille, Fabien décide qu’un jour il se vengera. Cette passion mauvaise incruste en sa chair et en son âme sa « résilience ». Il va quitter le foot, ce jeu de gamins, pour s’inscrire à la musculation et au taekwondo, tout en poursuivant la natation parce que son frère déteste l’eau. Étrange pour un garçon si jeune de vouloir se renforcer, l’envie n’en vient en général que lorsque les muscles poussent, vers 13 ans et qu’alors l’apparence compte. Faut-il détecter en tout trop jeune garçon musclé le symptôme d’un mal intérieur, d’une angoisse qui noue le ventre en dessinant les abdominaux ?

L’histoire suit le destin non écrit de Fabien. Seule sa grand-mère Eugénie l’aime, de la façon inconditionnelle dont les parents devraient aimer leurs enfants. Mais elle est vieille, croyante, et ne remplace pas un père. Elle tente de faire lire quelques livres à Fabien, mais celui-ci est d’un tempérament plutôt pratique, manuel, que toute réflexion intellectuelle rebute. Avec ses handicaps, il n’est pas un héros. Il a du mal à l’école mais, comme au sport de combat, il s’accroche. Il tangente toujours la moyenne, jusqu’au bac. Malgré sa rancœur, il a des amis et, passé 15 ans, des amies. Il se compose peu à peu un carré de fidèles dont deux depuis la maternelle. Il garde un enfant handicapé, Benjamin, voisin de sa grand-mère, pour que Florence sa mère puisse avoir du temps pour elle et une vie de femme. Les parents d’Antoine, rencontré au lycée, vont lui ouvrir l’esprit et l’aider à choisir sa voie ; ils faut dire qu’ils sont de vrais parents, attentifs et aimants. Il fera un IUT de maintenance industrielle, puis une licence, avant de suivre une formation continue pour obtenir le titre d’ingénieur.

Mais ce ne sera pas sans péripéties. Dont la principale intervient tout à la fin du chapitre VIII, page 157. Ne pas en dire plus.

Dans ce premier roman, Christian Brûlard a tenté de mettre toute son expérience, acquise comme Breton d’adoption (à 11 ans), par une inscription très jeune en escrime, par sa vocation d’écrivain « nègre » pour politiciens en mal d’inspiration (ce que l’IA fera désormais plus vite), par sa fréquentation des écoles de commerce et des entreprises. Il s’en est conforté, mais parfois aussi perdu, tant vouloir en faire trop est l’ennemi de faire bien : « TROP, voilà l’accroc » énonce-t-il d’ailleurs p.133. S’il joue avec les mots et a des trouvailles heureuses (fabulette, chimistre, contagionnée), il en est d’inutiles lorsqu’existent déjà des mots précis (renominalisation au lieu de nouveau nom, déplaisance au lieu de déplaisir, extremum au lieu d’extrême…). Quant à certaines expressions, comme « accostent les vacances de Noël », elles sont inadéquates à la langue : n’accostent que des objets matériels (côte, bâtiment, personnage). Des phrases ressortent alambiquées de ne pas faire simple, tout simplement : « Tellement son discours s’alignait à coller aux espérances de l’espérée que l’inévitable rapprochement ultérieur avec l’évidence, créait déception et rancune, toutes dimensions du désarroi qui précède une rupture fraîchement provoquée » p.72 ; ou encore : « Antoine, moins holistique, y lit un espace à géométrie variable [avec des « s » inappropriés] dont les courses variées des pièces engendre une abscisse désordonnée et une ordonnée en forme d’abcès » p.97 ; ou toujours : « Élevée dans l’idée baroque d’une dot endogène prolongée par un mariage prestigieux, la mère de Chantal conclut une union évidée avec un officier de Marine, amèrement contingentée dans sa seule perspective marchande » p.147 (ouf !). Jouer avec les mots ne signifie pas se jouer du lecteur. Flaubert « gueulait » ses phrases avant de les accepter pour publication. Notons quelques erreurs à corriger comme, dans la même page 161, Pôle emploi et ANPE, dont le premier a remplacé l’autre en 2008… avant de devenir France Travail en 2024. Et p.258 le titre de l’ouvrage commis par Napoléon III, Extinction du paupérisme (et pas « de la paupérisation »). Je sais que les auteurs acceptent mal qu’on trouve des défauts à leur « bébé », mais je considère qu’une véritable critique doit être bienveillante, constructive et inciter à faire mieux. Un resserrement sur l’histoire et un toilettage du style assurerait incomparablement plus de puissance au livre.

Car il reste avec Sans excuse un roman puissant avec une histoire qui se tient, des personnages approfondis, des portraits sociologiques précieux à la Balzac – tout ce qui fait un véritable écrivain. Le lecteur est vite captivé, malgré les jeux de mots permanents, touché par le jeune Fabien qui s’accroche et s’endurcit, effaré par cette famille dysfonctionnelle qui produit du tragique par construction, édifié par le jeune adulte enfin stabilisé.

Un livre à lire et à recommander.

Christian Brûlard, Sans excuse, 2025, La route de la soie éditions, 385 pages, €25,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Mer et marins | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger

Un grand thriller à la française qui prend pour décor un événement historique précis, le débarquement allié en Afrique du nord le 8 novembre 1942 – il y a exactement 83 ans. L’auteur, André Brouillard, est entré dans le contre-espionnage à 14 ans lors de la guerre 14-18 dans le Nord – d’où son nom de plume. Il a été arrêté à 16 ans, condamné à mort, et gracié en raison de son âge avant de faire Saint-Cyr et de devenir officier de chars. Catholique conservateur – ce qui devrait plaire de nos jours – il reste au Deuxième bureau en 40. Fait prisonnier, il s’évade et entre en résistance avec son ami Hubert de Lagarde. On ne s’étonnera pas de retrouver un Hubert comme meilleur ami dans ce roman.

Pierre Lestoquoist – un vrai nom du Nord – est jugé et condamné à mort à Alger en octobre 1942. Il a tué. Qui et pourquoi, on en le découvrira que progressivement, c’est ce qui fait le sel du livre. Dans sa cellule de condamné, en attendant d’être raccourci, il se remémore les événements qui l’y ont conduit. Il était capitaine dans l’armée d’Afrique, commandant un régiment d’indigènes, avant d’être muté en France en 40 dans la cavalerie des Ardennes (bien dérisoire face aux panzers allemands). Fait prisonnier avec d’autres, il réussit à s’évader après plusieurs tentatives, selon la même filière que le général Giraud, sous les ordres duquel il avait servi en Afrique.

Il se retrouve donc à Alger sous Vichy, département loin des Occupants mais surveillé par un commissaire allemand. La ville blanche grouille de militaires désœuvrés, de services rivaux, d’espions en tous genres. Mais la résistance s’organise ; elle veut se préparer pour un retour en France, avec l’aide des Alliés, notamment des Américains, moins marqués que les Anglais par le massacre de la flotte française à Mers-el-Kébir, due à l’inertie coupable de l’amiral commandant français qui n’a pas su prendre une décision face à l’ultimatum anglais qui lui demandait soit de rejoindre la Royal Navy, soit de se saborder. Comme quoi la bêtise administrative coûte en vies humaines lorsque le moment est venu de choisir.

Pierre est affecté à un Service cinématographique des armées, couverture sous laquelle il attend les ordres de mission. Il s’ennuie, mais ne tarde pas à retrouver ses amours de jeunesse folle, Isabelle et Axelle. La première est la sœur de son grand ami Hubert, déclaré mort par la Gestapo après avoir été fait prisonnier, mariée à un autre et veuve très vite, orpheline de ses deux petits enfants tué dans le bombardement d’Orléans ; la seconde est la maîtresse avide qui l’a ensorcelé de sexe… avant de se marier avec Hubert. Pierre est plus homme d’action que futé et ne comprend guère les femmes. Il les désire, il les aime, mais s’il sait le faire, il ne sait pas le dire. Donc ça colle avec Axelle mais pas avec Isabelle. Pourtant, c’est elle qu’il aime. Axelle, née Gottlieb, veuve d’un noble polonais, a pour père le renommé Dieudonné, riche commerçant d’Alger, devenu français par le décret Crémieux. Hubert mort, Axelle renoue ; Pierre se vautre dans le sexe car la belle cavalière, folle de chevaux, sait chevaucher.

La résistance prépare longuement le débarquement des Américains à Alger, Oran et autres ports, et a besoin pour cela d’organiser une vaste opération d’intoxe vis-à-vis des Allemands. Pierre est aux premières loges car son colonel « Christian » (officieusement devenu général) lui fait écouter une conversation entre le chef des renseignements nazis à Alger et son meilleur agent, « n°1 ». Il n’en croit pas ses oreilles ! Il connaît cette voix, il sait à qui elle appartient. Sa mission, dès lors, va consister à faire comme si de rien n’était, à continuer de jouer son rôle social et intime, et à distiller sciemment des renseignements faux sur le débarquement : les Américains viseraient plutôt Dakar pour leur aviation ; plutôt Malte pour tenir la Méditerranée ; ce ne serait pas avant fin novembre ou début décembre 42.

La vérité est qu’ils visent Alger, et dès le 8 novembre, mais chut !… Personne ne le sait, jusqu’au dernier moment. Le 8 novembre 1942 est justement la date à laquelle Pierre Lestoquoist doit être guillotiné. Un plan pour le faire évader avant échoué, par la faute d’un abcès dentaire mal soigné de son confesseur complice. Ses recours sont peu à peu épuisés, il ne compte plus que sur ses amis pour le sauver, lui qui n’a tué que sur ordre, pour protéger le débarquement en empêchant l’informateur allemand de parler au « n°1 ».

Bien découpé en chapitres qui distille chacun une bribe de l’histoire, bien conté comme un roman d’aventures pour adulte, bien servi par des personnages typés attachants – même dans le vice et la traîtrise. Un très bon roman d’espionnage fondé sur des faits vrais (rappelés parfois en notes de bas de page). Il montre que la guerre est surtout d’informations, et que vaincre un ennemi a lieu moins sur les champs de bataille qu’en amont, par la psychologie. L’essor du net (la « guerre hybride ») a amplifié ce phénomène qui existait déjà du temps de Sun Tzu et qui a fait florès durant la Seconde guerre mondiale.

Pierre Nord, Le guet-apens d’Alger, 1955, Livre de poche 1972, 378 pages €4,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , ,

Marini, Les aigles de Rome II

La suite des Aigles de Rome (chroniquée sur ce blog) qui a conté l’adolescence de deux garçons, Marcus Valerius Falco et Ermanamer latinisé en Arminius. Leur ardeur pubertaire a été disciplinée, ils ont été entraînés à la guerre, ils se sont affrontés par rivalité avant de devenir amis à vie. Ivresse des armes et plaisir des sens, il n’en faut pas plus aux ados pour se sentir heureux. Mais voici que l’amour s’en mêle…

C’est l’objet du tome II. En 9 après J.-C., Marcus revient de la guerre où il a été initié à la condition d’homme romain de la bonne société. Il se défoule chez Felicia, épouse de sénateur qui aime le plaisir. Il retarde le moment de retrouver son épouse légitime Silvia, qu’il n’a pas choisie mais que son père a arrangé pour la politique. Or Silvia l’aime, son beau corps de jeunesse musclée, son caractère ombrageux et son cœur passionné. Sauf que Marcus en aime une autre, rencontrée lors d’une course de chars cinq ans avant. Priscilla est déjà fiancée mais Marcus a le coup de foudre. Réciproque après un temps. Las ! Les pères décident pour les filles et Priscilla est mariée de force à un ami du papa, toujours pour raisons politiques.

De plus, Priscilla a pour mère la redoutable Morphea, une intrigante qui se sert de son corps et de son emprise sur les hommes importants pour faire avancer ses intrigues. Elle organise des orgies où les accouplements se font en public, pour le plaisir et pour la compromission. Elle veut conserver le beau et viril Marcus pour elle-même et est jalouse de sa fille qui a capté le cœur du jeune homme. Aussi, lorsque Marcus, chien fou, veut enlever Priscilla, il est assommé par le garde du corps nubien Cabar, montagne de muscles et fidélité à toute épreuve, puis conduit dans la maison de Morphea, attaché nu et fustigé sur la poitrine, avant d’être violé sous les yeux de Priscilla qui croit ainsi que Marcus la trompe. Elle se soumet alors au mariage arrangé tandis que Marcus, désespéré, se soumet à son ami Arminius, envoyé par l’empereur Auguste mater les révoltes en Germanie.

Rome reste corrompue par la volupté, l’ambition et les intrigues, et l’empereur n’est pas en reste. Pour dresser les garçons plein de fougue, il envoie Arminius, le Chérusque (Allemagne du nord) devenu romain, rétablir l’ordre de Rome et dompter la vitalité sauvage des peuplades germaniques par la sienne – mais mandater Marcus son ami et frère d’arme, lui-même issu de Germains par sa mère – pour le surveiller et rentrer en grâce auprès de son père.

Sauf que Morphea apprend à Marcus que Priscilla a suivi son mari en Germanie et lui demande de la protéger en lui adjoignant Cabar. De quoi alimenter le suspense pour la suite…

Un dessin toujours magnifique, les corps des jeunes gens sortis de l’adolescence pour devenirs purement virils, des femmes bien pourvues et lascives. Une nudité dans les plaisirs qui ne plaira pas au pudibonds moralement coincés, mais qui est d’une vitalité somptueuse. Les dessins présentent Rome comme si nous y étions et font attention aux détails, comme les fresques des murs, les graffitis des tavernes, les danseuses nues et les musiciens en plus simple appareil, les échansons, les échoppes, les courses de char, les statues du forum et des villas, les scènes de bataille. De la belle BD.

Marini, Les aigles de Rome II, Dargaud 2009, 60 pages, €17,50, e-book Kindle €6,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté

A 37 ans, déjà l’andropause ? Alexandre Jardin, auteur prolifique qui ne sait pas se poser, livre ici ce qui pourrait être son roman le plus enflé et le plus niais. Deux protagonistes s’aiment d’un amour hard. Lui, Horace, est coriace ; elle Liberté est l’idéal faite ado. Elle veut vivre l’Absolu, avec un grand Ah ! Lui reprend jeunesse auprès d’elle.

Horace est déjà une enflure. Virtuose du piano à 28 ans, il quitte la musique pour le golf où il devient champion, puis le golf pour traverser l’Atlantique à la nage, pas moins. On n’y croit pas. Décidé à se ranger dans la médiocrité la plus tarte – selon l’auteur : devenir proviseur et prof de philo dans un lycée de province, marié à une bourgeoise banale et sans envergure. Neuf ans et deux gosses plus tard, il se heurte à Liberté Byron, l’une de ses élèves post-bac, qui le provoque en philo.

Elle, descendante de l’homosexuel sceptique et misanthrope le plus célèbre de Grande-Bretagne (c’est dire !) a été élevée comme Émile, abreuvée de Bovary et de comtesse Sanseverina, de poèmes de Ronsard et de Byron – mais sans sexe, comme Rousseau l’a voulu. Une île artificielle, creusée par riche papa, lui offre sa robinsonnade. En bref, tout pour ma pomme et rien à foutre des autres. Elle n’a pas d’amis, ni « is » ni « ies ». La Liberté est emprisonnée dans le personnage qu’elle s’est créé : la figure pure de l’Idéaliste qui veut tout et ne lâche rien. A 18 ans, elle refuse d’être femme, elle veut la folie. Le bonheur est trop tiède, elle veut l’orgasme.

Ce n’est pas l’amour, cet accord de deux êtres par les sens, le cœur et l’esprit ; c’est le plaisir, forcément éphémère, toujours forcé car sans lendemain. Liberté va harceler de lettres l’épouse et le prof pour faire craquer leur couple. Elle veut plus pour lui, pas moins que la perfection, sans détester la bourgeoise – qui fait ce qu’elle peut selon son tempérament et son éducation.

D’où ces pages insipides et ces dialogues sans cesses recommencés où l’on rate son entrée jusqu’à la réussir, des pages que le lecteur saute volontiers tant c’est tarte. Horace cède à la coriace. Il ne va pas moins qu’opérer un strip-tease à sa fenêtre (ouverte) devant tous les pensionnaires du lycée. Puis se lancer dans une baise acrobatique « à 200 km/h » à contresens sur l’autoroute, avec une Liberté qui conduit. Accident, blessés, résultat : elle une simple entorse et lui une jambe cassée. Holà, niais ! A 200 km/h, il n’y a pas de blessés, seulement un écrabouillis de chair et de tôles ! Comment écrire aussi bête, à moins d’être enivré de bêtise ?

Non, je n’ai pas aimé ce roman, sorti des fantasmes enfiévrés d’un ado attardé. L’« amour vrai et pur » est un idéal, qui ne s’atteint qu’à certains moments éphémères où tout concourt d’un seul coup. Ce n’est pas un état permanent. « Une vie de passion n’existe pas davantage qu’un tremblement de terre permanent, ou qu’une fièvre éternelle », écrivait Lord Byron lui-même (Lettre à Thomas Moore du 5 juillet 1821). L’existence est faite d’imparfait, de compromis. La passion n’est pas le nec plus ultra de l’humain ; il vaudrait mieux le chercher dans la faculté intelligente. Ni le vit ou la vulve, ni le cœur et la ferveur, ne valent l’esprit et le discernement.

Un roman à fuir. Il est raté, l’auteur lui-même en convient dans sa préface 2003, où il dit avoir refait la fin. Je ne l’ai pas donné, ni abandonné, je l’ai jeté, déchiré et mis au recyclage. Il est de mauvais livres, celui-là en est un. Des livres qui confortent l’illusion que l’Absolu est de ce monde et que l’Adolescence est le seul être vrai. C’est faux, toute la vie ne cessera de le prouver.

Alexandre Jardin, Mademoiselle Liberté, 2002 raté revu 2003, Folio 2004, 243 pages, €8,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Les romans de Jardin déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Nevil Shute, Le dernier rivage

Un roman de fiction… toujours actuel. Car la Technique a saisi les hommes et les domine. Elle peut conduire, entre les mains de cerveaux faibles aux egos surdimensionnés (suivez mon regard…) à l’Apocalypse. Et c’est bien ce qui arriva. L’auteur, ingénieur aéronautique, pilote et écrivain, décédé à 60 ans d’un AVC en 1960 à Melbourne en Australie, anticipe la guerre mondiale possible – dont la menace culminera en 1962 lors de la crise des missiles soviétiques de Cuba.

Nevil Shute imagine, juste après la mort de Staline, un petit pays encouragé à posséder la Bombe et à qui ont été vendus par les communistes des bombardiers lourds – pour « se défendre contre le capitalisme ». Le dictateur totalitaire ultra-stalinien Enver Hodja était capable de tout – donc de provoquer l’Occident en bombardant New York. S’ensuit une guerre entre URSS et Chine pour que Moscou obtienne Shanghai, port en eaux libres, avec riposte maoïste, et une riposte américaine sur le bloc de l’Est. En bref, plus de 4000 bombes H « au cobalt » sont lancées. La bombe au cobalt était une arme nucléaire « sale », conçue exprès pour produire des retombées radioactives destinées à contaminer de vastes zones durant une centaine d’années. Dès lors, tout l’hémisphère nord est irradié, toute vie éradiquée. Ne restent que quelques pays de l’hémisphère sud épargnés, de l’Australie à l’Afrique du sud.

Mais pour peu de temps… Car le régime des vents pousse les poussières radioactives inexorablement vers l’hémisphère sud. C’est une question de mois, de semaines, de jours, avant que l’irradiation ne s’accomplisse, que les vivants aient des nausées, des diarrhées, des arrêts cardiaques. C’est cette chronique d’une mort annoncée qui fait l’intrigue de ce roman d’anticipation.

Il est poignant, car saisi au ras des gens, dans leur petite vie tranquille qui ne demande rien à personne, tout comme l’auteur s’est exilé en Australie pour vivre dans une ferme dès 1950. Le lieutenant de vaisseau australien Peter Holmes est convoqué par son amiral pour servir d’officier de liaison avec Dwight Towers, commandant le sous-marin nucléaire des États-Unis Scorpion, réfugié dans ses eaux après la disparition de son pays. Leur mission : effectuer un long périple vers le nord pour observer les côtes et repérer d’éventuels survivants à l’apocalypse. Un signal radio erratique a été capté près de Seattle.

La mission ne fait que confirmer ce que tout le monde pressent, après les arrêts successifs de toutes les émissions radios des pays non directement touchés par les bombes : plus aucun vivant, des rues vides, des maisons intactes, des lumières encore allumées parfois, des techniques automatiques qui poursuivent leur programme sans aucun humain.

De retour, le sous-marin est désarmé, son commandant va le couler au large, selon la procédure. Plus d’essence, l’Australie n’a pas de pétrole exploité dans les années cinquante ; les gens circulent à cheval, en charrette ou en trains et trams mus à l’électricité provenant des centrales à charbon, car l’Australie a beaucoup de charbon. La vie n’est paisible que dans les fermes, où l’élevage fournit le lait et la viande, tandis que le potager et le verger donnent légumes et fruits. L’argent ne sert plus à rien : dans un mois ou deux nous serons tous morts.

Curieusement, ce n’est pas l’explosion des pulsions qui vient à l’esprit de l’auteur. A la fin des années cinquante, la morale et la religion étaient encore prégnantes et disciplinait les comportements. Ce ne serait vraisemblablement plus le cas aujourd’hui, où pillages, casses, viols et meurtres seraient monnaie courante. A l’époque, pas d’orgies ni de casseurs, seulement des soûlards et des filles qui se donnent pour connaître « ça » avant la fin, faute de réaliser leur rêve social du couple avec enfants. Les solitaires vivent leur passion, comme Osborne le scientifique, qui a acheté une Ferrari rouge et ose s’inscrire à une course automobile. Ou Moïra, jeune fille qui boit des double-brandys pour oublier et tente de séduire au moins pour quelques semaines Dwight Towers. Ou ledit Towers, le commandant qui exécute les ordres et les procédures à la lettre, sa seule dignité après avoir tout perdu, dont son épouse et ses deux enfants aux États-Unis – pour qui il achète, de façon dérisoire, des « cadeaux ». Quant aux couples, ils intensifient de façon névrotique leur vie de couple centrée sur le bébé, la maison, l’aménagement du jardin (déraciner deux arbres pour planter des légumes, acheter un banc pour la saison prochaine). Pour rien.

Pour oublier qu’ils vont mourir, que c’est écrit, que c’est proche. Qu’il va falloir tuer le bébé Jennifer pour qu’elle ne reste pas toute seule au cas où les parents mourraient avant elle. Poignante décision, que refuse Mary la mère, de tout son corps, de tout son cœur, de toute son âme. Mais c’est ainsi, inutile de faire la sotte et de croire que tout cela ne pourra jamais arriver, cela arrive, et très vite. Des pilules de suicides sont d’ailleurs distribuées gratuitement dans toutes les pharmacies pour abréger les derniers instants, très douloureux et sans plus aucun organisme de soins.

Comment conserver un sens à l’existence lorsque le monde s’écroule et que la mort vient ? Les réponses, dit l’auteur sans en avoir l’air, simplement en décrivant la vie des gens, sont dans l’amour, la famille, l’amitié, le métier, la quête de soi. Rester digne, faire bien son boulot, vivre sa vie jusqu’au bout en restant debout.

Un beau film de Stanley Kramer a été tiré de ce roman en 1959, mais il suscite moins la réflexion. Comme toujours, le livre permet le recul de l’écrit, sans l’émotion des images qui inhibe la pensée. Mais on peut lire et voir, c’est complémentaire.

Nevil Shute, Le dernier rivage (On the Beach), 1957, Livre de poche 1970, 382 pages, occasion rare €25,00

DVD Le Dernier Rivage (On the Beach), Stanley Kramer, 1959, avec Anthony Perkins, Ava Gardner, Donna Anderson, Fred Astaire, Gregory Peck, MGM United Artists 2004, doublé anglais, français, allemand, espagnol, italien 2h09, €11,98, Blu-ray €11,40

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma, Géopolitique, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Fruttero et Lucentini, L’amant sans domicile fixe

Venise est une ville pleine de mystère. Et d’histoire aussi puisque les touristes y défilent comme ce Mr Silvera qui mène son troupeau d’Anglais moutonniers : « Look ! Look ! Mr Silvera », disent les touristes ignares et émerveillés lorsqu’ils voient quelque chose qu’ils n’ont jamais vu. « Ah ! » fait Mr Silvera dans une sorte de soupir. Dans l’avion qui l’amène à Venise Mr Silvera rencontre une princesse romaine qui se rend elles aussi à Venise pour expertiser une collection de tableaux.

C’est elle qui dit « je » dans le roman, tandis que les auteurs intercalent des chapitres d’observations aiguës et ironiques, comme un chœur antique. Qui est donc Mr Silvera ? Son nom indique une sorte de Juif hollandais, ou peut être portugais, ou peut-être d’ailleurs. Lui-même le sait-il ? Il est mal habillé mais s’en fout ; toutes ces affaires tiennent dans une petite valise fatiguée. La princesse est séduite par ce dénuement philosophique. Cela la change de l’artificiel des cocktails et des ragots. Il accompagne ses ouailles touristiques de la petite bourgeoisie voyageuse des années quatre-vingts vers le bateau qui les mènera en croisière économique jusque dans les îles grecques. Il devrait par contrat les accompagner mais, au dernier moment, il saute le pas et reste sur le quai. Il les laisse à leur sort. Mystérieux Mr Silvera. Est-il chargé d’une mission pour le Mossad ?

Dans cette Venise maussade en hiver, l’italienne est intriguée et vite amoureuse. Cela met du piment dans sa vie bien qu’elle soit mariée à Rome. La collection de tableaux destinée à la vente est présentée par deux jeunes garçons blonds très séduisants, petits-fils de la vieille dame qui la possède dans son palais délabré. Ce ne sont en première apparence que vieilles croûtes, copies de peintres du XVIIIe et XIXe siècle. Il n’y a rien d’intéressant. Pourtant, sa grande rivale allemande a décidé finalement d’acheter toute la collection. Lorsqu’elle en parle à Mr Silvera, elle se dit que voir ces tableaux pourrait l’intéresser. « Ah ! » dit Mr Silvera.

Lorsqu’elle retourne au palais délabré, les garçons ne sont pas là, seulement l’un des deux qui les laisse vite devant les toiles, sans être intéressé à les séduire. Elle se dit qu’elle a manqué quelque chose. Et Mr Silvera, néophyte en peinture croit-elle, tombe en arrêt devant un tableau. Il l’examine, il hésite. C’est une mauvaise copie d’un portrait de Vénitien connu, de la famille des Fugger. Mr Silvera dit que cela lui ressemble – comment le sait-il ? L’aurait-il rencontré dans les siècles ? D’ailleurs, fait-il remarquer, la peinture n’est pas encore sèche. Tient donc ! Aurait-on glissé une fausse copie dans l’ensemble de vraies copies pour obtenir le visa des experts de la Culture, le tampon de la douane et la vendre à l’étranger ? C’était pratique courante dans les années 1980.

La princesse se pose des questions, interroge Raimondo, le frère pédéraste de la folle des cocktails. Elle poursuit surtout ses interminables promenades dans Venise avec Mr Silvera. Il semble connaître la ville parfaitement. C’est qu’au fond il y est souvent passé durant les siècles… Le lecteur se rend compte peu à peu que ce juif est « le » Juif errant des Évangiles, celui qui a refusé au Christ l’entrée dans son échoppe de cordonnier à Jérusalem pour se reposer lorsqu’il portait la croix. Et qui a été condamné pour cela à sans cesse bouger dans le monde. C’est une légende, bien sûr, une explication symbolique de la diaspora, mais bienvenue dans cette Venise mystérieuse où tout peut faire sens.

Les auteurs prennent à chaque fois une ville italienne qu’ils connaissent bien pour cadre de leurs romans. Ce sont des intrigues romanesques et un brin policières à la fois, tout à fait dans le ton décalé des années quatre-vingts. Il y a de l’amour, mais pas de la fade romance comme ce qui se consomme à la tonne aujourd’hui. Plutôt quelque chose de profond, bravant le temps. Les exercices sur lit ne sont que des façons plaisante de passer le temps, comme on prend un verre, avant le véritable dîner de l’existence. Car le premier personnage, ici, est Venise. Un beau roman, une parenthèse dans l’océan des romans sans intérêt.

Carlo Fruttero, né à Turin, est mort à 85 ans en 2012, tandis que Lucentini, né à Rome, est mort à 81 ans en 2002. Le duo s’est formé en 1957.

Carlo Fruttero et Franco Lucentini, L’amant sans domicile fixe (L’amante senza fissa dimora), 1986, Points Seuil 1995, 298 pages, €2,17 occasion

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , , , , , ,

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire

Un homme à Leica, on se demande qui promène qui. Ce photographe au parc Monceau assiste malgré lui à un crime sanglant. Son appareil prend malgré lui des clichés de la scène – et des personnages. Il ne le fait pas exprès, il est là et « ça « arrive. Un beau gibier de psy :

« Paris est ma ville, mon bateau, mon fardeau. Je n’y respire plus le même air qu’il y a vingt ans et pourtant chaque jour je vais à la rencontre de ses habitants pour qu’ils m’inspirent de nouveau.

J’y ai vécu mes plus belles années, mes plus belles souffrances aussi.

Elle est toujours là, redoutable, brûlante, habitée, et je sais m’y consumer lentement.

J’essaye de saisir les âmes qui déambulent sur les trottoirs sans y parvenir » p.19.

Revenu chez lui, toujours zombie, cet animal d’une autre époque « développe sa pellicule » (à l’ère du numérique depuis trente ans) et « lit le journal » (à l’ère du net depuis quarante ans). L’esprit du personnage semble bégayer, ne pas avoir de suite, ne penser que par éclairs vite éteints, en phrases qui – quasi toutes – reviennent à la ligne une fois le point formé. C’est une forme curieuse de littérature… policière.

Le citoyen modèle détenant ainsi des « preuves » se rend au commissariat du 6ème arrondissement (le parc Monceau dans le 8ème dépendrait-il des flics du 6ème ?). Le lieu, à l’angle de la place Saint-Sulpice, est bien connu des gens du quartier à cause des sempiternels cambriolages ou procurations pour les élections à répétition. Là, « un inspecteur » (titre qui ne se donne plus depuis au moins quinze ans, au profit de lieutenant ou capitaine) le traite comme dans les romans policiers des années 50 : par-dessus la jambe. Il s’appelle Tarry, liaison peut-être voulue entre inspecteur Harry et le Taré. Mais le personnage ne veut pas s’en laisser conter, si ses bégaiements phrastiques lui en laissent le loisir. Il enquête.

Ça l’intrigue. Il a donné toute ses photos, plus « la pellicule », mais a gardé un agrandissement d’un homme à casquette rouge qui marche à contre-courant : il part du lieu du crime au lieu de béer comme les autres devant le spectacle. Louche. Pire : le lendemain même, il voit au resto passer l’inspecteur en question avec l’homme à casquette rouge, qui semble se faire engueuler. Encore plus louche.

Le photographe poète a pour nom de chantage Paul Personne, et on ne sait comment il vit, sauf qu’il tâte trop volontiers de la bouteille. Après un kil de vin rosé, il voit l’aurore à la télé, une journaliste dont tel est le prénom, et ça fait tilt, il veut que ce soit elle qui écrive l’article sur l’enquête. La police étant impliquée, seul le journalisme peut enquêter.

Et voilà le loser avec la bimbo, l’adepte du petit vin aux rêves « prémonitoires » et au Leica qui bande tout seul avec l’investigation faite femme. La suite est du roman policier, inracontable sans tout dévoiler. Il y a un peu plus d’action et un peu moins de retours à la ligne quand l’histoire se met en branle. Et un fantasme d’amour où le passé télescope le présent, si l’on a bien compris.

Emmanuel de Landtsheer, La Chambre Noire, 2025, ‎Spinelle Éditions, 224 pages,€18,00

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Le premier roman a déjà été chroniqué sur ce blog : https://argoul.com/2020/10/16/emmanuel-de-landtsheer-le-petit-roi/

Catégories : Livres, Romans policiers | Étiquettes : , , , , , , , ,

Jean-François Deniau, Tadjoura

Décevant ! Jean-François Deniau a beau être aventurier et ancien ministre, élu à l’Académie française, conteur hors pair, il ne parvient pas à faire décoller son « roman ». Car si tous les récits des douze mois sont vrais, ils ont été transposés pour masquer les véritables protagonistes ; Notons que l’un d’eux a été carrément « inspiré » du récit Le Caïd de Loup Durand, paru quinze ans avant.

Douze aventuriers amis réunis en cercle une fois par mois aiment à se raconter leurs aventures passées. Ils ne sont plus de première jeunesse et, s’ils sont tous des hommes, ils songent à introduire une femme – une journaliste baroudeuse, passée par l’Élysée comme conseillère de Mitterrand. Le principe consiste à ne raconter qu’ « une histoire extraordinaire, exemplaire et vraie ». De quoi célébrer l’héroïsme – qui se perd – l’intrépidité, le courage, le service à la patrie.

Une histoire d’amour va surgir, qui finira mal.

Si les récits d’aventures sont captivants, la sauce qui les mêle est décevante. Trop long, trop décousu, peu crédible. L’humanisme est de mise, mais bien fatigué.

Un livre qu’on lit comme on lirait des récits séparés dans les revues, mais qu’on ne relit pas en volume.

Jean-François Deniau, TadjouraLe cercle des Douze mois, 1999, Livre de poche 2001, 288 pages, €4,17

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Livres | Étiquettes : , , , ,

Casino Royale de Martin Campbell

Un (long) film d’action, le 21ème James Bond d’EON Productions, incarné pour la première fois par Daniel Craig après que Pierre Brosnan ait été débarqué car trop vieux (50 ans). Il est inspiré du roman de Ian Fleming, publié au Royaume-Uni en 1953. James vient d’obtenir de son employeur le MI6 le fameux statut 00, qui permet de tuer en exécutant à Prague un traître du service à la tête de l’antenne. C’est ce qu’expose le pré-générique en noir et blanc. Après le générique dynamique, coloré et musical à l’anglaise, le film est en couleurs. Il commence par une course poursuite haletante d’un terroriste noir à Madagascar (Sébastien Foucan, fondateur du freerun), de bidonvilles en chantiers, crevant des murs de carton et escaladant des grues. James Bond (Daniel Craig, 38 ans) finit dans l’ambassade africaine du Nambutu (pays imaginaire), fonçant derrière le Noir et finissant, devant les fusils braqués sur lui, par le descendre et par faire exploser la réserve de gaz dans la cour tout en lui piquant son sac.

Après cet exploit de scandale, il est mis au vert. II s’est introduit chez M, la chef du MI6 (Judi Dench), pour consulter l’origine d’un message mystérieux, « Ellipsis », laissé sur le téléphone du Noir qu’il a abattu. Une ellipse est une courbe plane convexe fermée, mais aussi une omission d’un mot. Le message provient de l’hôtel Ocean Club sur Paradise Island, à Nassau. De quoi poursuivre sa mission : l’origine est un certain Dimitrios (Simon Abkarian), possesseur d’une superbe Aston Martin ancien modèle, le DB5, que Bond identifie grâce à la caméra de surveillance de l’hôtel, aux heures et date du message.

Selon la fiche du MI6, le financier du terrorisme international surnommé le Chiffre (Mads Mikkelsen) serait un Albanais joueur au casino, qui spécule avec l’argent qui lui est confié. Risque calculé qui pourrait bien lui nuire. James Bond va en profiter, expert du bluff au poker. Le seigneur de la guerre en Ouganda Steve Obanno (Isaach de Bankolé) lui confie ses dollars en billets sur les conseils avisés de M. White (Jesper Christensen), mais se méfie ; il est très en colère lorsque le Chiffre perd son pari de vente à découvert d’actions Skyfleet, un constructeur d’avions dont les cours sont en hausse à la suite de la sortie imminente du « plus gros appareil du monde ». Le Chiffre veut le faire exploser et James Bond se met en travers du projet en poursuivant à nouveau un terroriste. Il a suivi Dimitrios, parti à Miami depuis Nassau, ce que lui a appris sa superbe femme que Bond a séduite et baisée après qu’il ait perdu son Aston Martin au poker en « faisant tapis ». Dimitrios le repère, Bond le poignarde. Sur son téléphone, il appelle le nom de code Ellipsis et voit un homme que Dimitrios a rencontré décrocher. Il le suit et le poursuit sur les pistes. Le terroriste (blanc) nommé Carlos (Claudio Santamaria) veut faire exploser le nouvel avion par une bombe accrochée à un camion de kérosène. Bond parvient à le stopper in extremis et, lorsque l’homme déclenche l’explosion, il découvre un quart de seconde avant que l’agent secret l’a accroché à sa propre ceinture.

Le Chiffre a perdu 100 millions de $ et veut se refaire au casino en jouant une partie « cave » au Monténégro avec de riches oisifs qui aiment le risque (et un agent de la CIA). M confie à Bond pour son retour en grâce le soin d’aller le contrer, car il est « le meilleur joueur de poker du service » (qui ne doit pas comprendre grand monde. Dans le train pour le Monténégro, James Bond fait connaissance avec Vesper Lynd (Eva Green, 26 ans), agent du Groupe d’action financière chargé de financer le contre-terrorisme. Il tombe sous le charme mais elle reste sur la réserve, prise sentimentalement ailleurs comme en témoigne son pendentif en forme de nœud irlando-arabe. L’action ne va pas sans psychologie, et le poker exige d’y être sensible. Bond n’est pas qu’une machine à tuer, il sait analyser les gens et elle en est surprise. A l’hôtel Splendid, le meilleur de la ville, Bond trouve son Aston Martin DBS V12, équipée comme il se doit et fait connaissance avec René Mathis (Giancarlo Giannini), agent de renseignement local.

Le soir, c’est au casino que tout se joue. Bond entre son code personnel dans la valise électronique du banquier suisse jovial (Ludger Pistor), pour encaisser les fonds s’il gagne. Le Chiffre l’observe. Bond tente de le déstabiliser en faisant évoluer Vesper, dans une robe très déshabillée, et s’aperçoit que le Chiffre a un tic de la main lorsqu’il bluffe. Il a néanmoins le tort de ne pas garder cela pour lui et en parle à Vesper et à Mathis. Lors de la pause, le Chiffre passe dans sa chambre et rejoint sa compagne Valenka. Surgissent les Ougandais furax qui veulent lui couper la main à la machette pour les avoir trahis. Le Chiffre jure qu’il va se refaire et leur rendre leur fric ; l’Ougandais ne lui coupe pas la main car il doit jouer au poker, mais menace Valenka qui hurle de terreur. Bond et Vesper l’entendent et prennent à partie les terroristes. Grosse bagarre, victoire de Bond après des péripéties haletantes où Vesper a aidé. La partie reprend, sous le regard ironique du Chiffre qui note que Bond a changé de chemise, comme si jouer le tuait.

Le lendemain, nouveau round au casino. Bond observe le Chiffre et analyse qu’il bluffe. Mauvaise intuition ! Cette fois, il gagne tout. Il a rusé, informé de l’observation de Bond sur son tic. Par qui ? Bonne question… Il n’a plus un rond du Trésor et Vesper refuse de prendre la responsabilité de lui ouvrir une nouvelle ligne de crédit. C’est un agent de la CIA autour de la table (Jeffrey Wright) qui propose de le financer, en échange du Chiffre. Bond accepte. Lorsqu’il reprend sa place à la table, le Chiffre, qui croyait l’avoir définitivement lessivé, est surpris. Lorsque Bond commande un dry martini, celui-ci est empoisonné. Son Aston Martin équipée le sauve ; Bond suit les instructions du médecin du MI6. Mais son défibrillateur se débranche (camelote anglaise) et c’est Vesper qui le sauve in extremis en remettant les fils. Il retourne à a table de poker, toujours vivant à la grande surprise du Chiffre. Il fait croire qu’il bluffe et fait tapis – et gagne avec un full aux as par les 6. Il empoche les 110 millions de $ du Chiffre.

Au dîner de victoire avec Vesper, celle-ci le quitte pour « aller voir Mathis ». Bond ne comprend pas pourquoi – sauf si… Vesper se fait enlever au sortir de l’hôtel et il la suit en Aston Martin, qu’il va casser en évitant la fille laissée ligotée en plein milieu de la route de nuit. Après sept tonneaux spectaculaires (et trois DBS détruites au tournage), il est tiré de la carcasse par les hommes du Chiffre qui lui enlèvent son traceur implanté dans l’avant-bras par le MI6 et il se retrouve nu attaché sur une chaise percée. Le Chiffre balance une corde dont le nœud du bout est destiné à le torturer par le fondement et les couilles. Cela semble extrêmement douloureux mais Bond résiste. Alors que le Chiffre sort un couteau pour les lui couper et lui faire bouffer, surgit M. White qui descend le Chiffre, incapable d’être fiable avec l’argent qui lui est confié.

Bond se retrouve à l’hôpital, puis en repos à la villa Balbianello sur le lac de Côme. James Bond ne fréquente que des lieux de haut luxe. Le banquier suisse surgit avec sa valise électronique pour virer les fonds sur le compte indiqué ; il faut pour cela que Bond tape son code personnel Au lieu de le faire lui-même, il fait confiance à Vesper et lui donne le mot. Il est tombé amoureux et elle répond à ses attentes. Une fois suffisamment remis, croisant en voilier dans la rade de Venise, il envoie sa démission au MI6 et veut faire sa vie avec elle. Mais elle a aperçu sur les quai un jeune homme borgne qu’elle connaît et déclare à Bond qu’elle doit passer à la banque. Elle laisse son téléphone dans la chambre et James est informé par M que l’argent n’est pas arrivé sur le compte du Trésor. C’est donc que Vesper l’a trahi.

Il se rue à sa poursuite et la suit dans les venelles. Dans un vieux palais croulant du Grand canal, elle a rendez-vous avec un client du Chiffre qui récupère la valise de billets. Échange de tirs, Vesper est emprisonnée dans la cage métallique de l’ascenseur ; poursuite par Bond, qui tire dans les flotteurs de l’immeuble avant de descendre les trois malfrats tandis que la valise tombe à l’eau. L’immeuble s’écroule lentement sous le poids des siècles et la montée des eaux, tandis que Vesper agonise, noyée. Lorsque Bond parvient à la sortir, elle est morte après lui avoir demandé pardon. M. White a récupéré la valise et Bond veut se venger. Il découvre le nom de White sur le téléphone laissé par Vesper et le rejoint à la Villa La Gaeta, sur le lac de Côme. Il se présente avec sa phrase culte : « Mon nom est Bond, James Bond ». Là s’arrête le film, 2h20 après avoir commencé. On peut supposer que James Bond récupère l’argent dû au Trésor britannique et qu’il descend M. White, ou le livre au service. On le saura dans le film suivant…

Beaucoup d’action, des poursuites spectaculaires, des combats réalistes, des lieux sublimes, des gadgets amusants, une histoire d’amour ébauchée qui se termine tragiquement – rançon de la solitude de l’agent secret : la vie est un jeu de poker.

DVD Casino Royale, Martin Campbell, 2006, avec Daniel Craig, Eva Green, Mads Mikkelsen, Judi Dench, Caterina Murino, MGM / United Artists 2020, 2h19, anglais, français, €5,45, Blu-ray €12,45

DVD James Bond 007 – La Collection Daniel Craig : Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall, Spectre, MGM / United Artists 2020, français, anglais, €10,27, Blu-ray €33,92

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés par amazon.fr)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,