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Parasite de Bong Joon-ho

De quoi rire, tout en abordant l’intime de la vie quotidienne en Corée du sud – ce qui est peu courant au cinéma. Comment, dans ce pays de compétition effrénée et d’inégalités sociales, une famille pauvre, sans diplômes mais débrouillarde, finit par s’inoculer dans la vie d’une famille riche mais plutôt naïve.

Tout commence par la situation de famille pauvre, vivant dans un sous-sol et survivant en pliant (mal) des boites à pizza. Ki-taek (Song Kang-ho), sa femme Chung-sook (Jang Hye-jin), leur fils Ki-woo (Choi Woo-shik) et leur fille Ki-jung (Park So-dam) sont chômeurs. Ils ont si peu de moyens qu’ils sont obligés de pirater le réseau Wi-Fi de leurs voisins. Ki-taek a fait faillite deux fois pour un commerce de pâtisserie, puis de rôtisserie. Ki-woo a passé quatre fois les concours pour entrer à l’université, mais a été chaque fois recalé parce qu’il manque d’énergie. La concurrence est rude, le niveau monte et il n’est jamais à la hauteur.

Min-hyuk (Park Seo-joon), un ami étudiant, qui part pour un an parfaire sa formation aux États-Unis, lui propose de le remplacer comme professeur de cours privés d’anglais à Da-hye, une jeune fille de famille riche en dernière année de lycée. Il en est amoureux et ne fait pas confiance aux autres étudiants, tous fils de famille et débauchés. Ki-woo est assez qualifié pour enseigner l’anglais, puisqu’il a passé des années à bûcher les concours. Sa sœur Ki-jung lui fabrique un faux diplôme de l’université Yonsei, et il va se présenter au domicile des parents, une vaste maison sécurisée, œuvre d’un architecte de renom, à la pelouse très verte car bien arrosée, deux enfants et trois clebs à promener régulièrement avec pour chacun sa pâtée de luxe (pour les enfants aussi). Les réserves dans la cave sont très bien garnies, de mêle que le dressing de Monsieur et de Madame qui est une vraie pièce.

Il fait bonne impression et est immédiatement accepté. Il séduit tout aussi rapidement la fille Da-hye (Jung Ziso) et met en confiance sa mère (Cho Yeo-jeong), femme au foyer jolie, mais craintive et un peu niaise. Elle ne sait pas faire la cuisine, ni user du lave-vaisselle, et voit des profondeurs insoupçonnées dans les gribouillages au feutre de son fils Da-song (Jung Hyeon-jun), très instable et traumatisé par la vue d’un « fantôme » sorti de la cave. Humour de situation : Ki-woo : « C’est un singe ? » – Madame Park : « non, c’est un autoportrait. » En fait, ce n’est ni l’un ni l’autre, mais « le fantôme ». Ki-woo lui propose sa sœur comme professeur de dessin, métamorphosée en Jessica, une art-thérapeute très recherchée formée en Illinois aux États-Unis. On note le prestige des États-Unis dans ce pays.

Ki-jung s’impose tout aussi facilement et apprivoise le gamin. Elle écoute aux portes et saisit les situations. Monsieur Park le maître de maison (Lee Sun-kyun), important cadre d’une société d’électronique, lorsqu’il rentre, la fait reconduire par son chauffeur (Park Geun-Rok), en Mercedes. On note le prestige des voitures allemandes dans ce pays. Le jeune homme la drague un peu, ce qui donne une idée à Ki-jung. Elle enlève sa culotte et la cache sous un siège ; elle a ainsi posé le piège qui fera renvoyer le chauffeur, son patron étant outré de constater qu’il baise sur le siège où s’assoit tous les jours. Ki-jung suggère qu’il est préférable d’engager un chauffeur plus âgé, moins tenté par la chose. Elle a connu jadis, dit-elle, l’une de ces perles rares.

Et elle fait engager son père, qui se forme illico sur Mercedes en allant visiter la concession et tester les modèles. Reste la mère. Qu’à cela ne tienne ! Un complot est organisé par le frère, la sœur et le père pour démontrer que la gouvernante (Lee Jung-eun), inamovible dans la maison depuis le précédent propriétaire, est tuberculeuse. Pour cela, ils utilisent son allergie à la peau de pêche, qui la fait tousser et l’envoie à l’hôpital pour un traitement. La famille pauvre a ainsi entièrement squatté la famille riche, parasite des parasites exploiteurs, et ils jouissent de leur situation acquise en profitant d’un week-end de camping pour l’anniversaire du gamin pour s’empiffrer et se saouler des alcools de la grande maison vide.

Las ! La pluie fait surgir l’ancienne gouvernante à la porte, qui sait que les patrons sont partis, et veut récupérer « quelque chose » à la cave. Elle accède au bunker souterrain secret, pour apporter de la nourriture à son mari Geun-sae (Park Myeong-hoon), hébergé depuis des années pour fuir des créanciers après sa faillite dans une affaire de pâtisserie. On note dans ce pays le bunker enterré profond à cause de la paranoïa envers le voisin du nord, et la « justice » expéditive des mafias pour récupérer les créances.

Première erreur : avoir ouvert à l’ex, au lieu d’attendre le retour des patrons. Deuxième erreur : ne pas avoir laissé la mère négocier, au lieu d’épier en bande et de glisser pieds nus sur l’escalier humide, et de révéler ainsi que tous les employés sont membres d’une même famille. Un moyen de chantage idéal que l’ex-gouvernante s’empresse de prendre en vidéo, menaçant de l’envoyer illico aux patrons. C’est le « bouton nucléaire » qui force Ki-taek et sa famille à obéir. Jusqu’à ce que la mère fonde sur le téléphone et engage une lutte qui aboutit à la défaite des deux, blessés et refoulés dans le bunker dont la porte est fermée. C’est à ce moment qu’un appel téléphonique informe que la famille sera à la maison dans 8 mn, selon le GPS, et que la gouvernante Chung-sook doit préparer des nouilles au bœuf Jjapaguri, selon le désir du petit prince. Il pleuvait trop, et le camping a été déserté. On note la pluie omniprésente dans ce pays, tout comme l’adulation du fils au détriment de sa sœur.

C’est le branle-bas de combat pour effacer les traces de la ripaille et de la bagarre dans le salon, et pour se cacher in extremis – sous la table de la pièce ou sous le lit de la chambre de la jeune fille, où Ki-woo a dû remettre en catastrophe le journal qu’il avait pris pour le lire, et constater qu’elle est amoureuse de lui. Patatras ! Après leur retour, le gamin veut quand même camper et emmène sur la pelouse sa tente d’indien « achetée aux Etats-Unis », (donc) étanche à la pluie d’orage violente qui tombe. Il veut dormir là, et ses parents le laissent faire car tout lui est permis : il est « le » fils, a été traumatisé par un fantôme, et c’est son anniversaire. Pour se rassurer, il dorment sur le canapé, face à la baie vitrée. Les Ki doivent endurer leur conversation où ils se plaignent de l’odeur « de torchon cuit » ou « de métro » de Ki-taek – une odeur de pauvre – et aux soupirs et ahanements du couple qui se caresse sexuellement.

Lorsqu’ils s’endorment enfin, les trois sous la table parviennent à s’échapper, le vieux toujours aussi nul pour faire vite et bien. Chung-sook vit à la maison, mais le reste de la famille doit regagner leur appartement, que la pluie diluvienne a inondé jusqu’aux deux-tiers du plafond, les égout refoulant par l’évier, la baignoire et les chiottes. Là, Ki-woo récupère bêtement la pierre « de chance » que lui a offert son ami étudiant, et l’emporte sur son ventre, croyant par superstition qu’elle s’est attachée à lui. On note les effets de la moussons, l’insalubrité des logements, l’animisme toujours présent dans le pays pourtant développé, les fantômes, la pierre, la chance.

Le lendemain, Madame Park décide de faire une fête d’anniversaire où elle invite tout le monde, ses amis et les employés. Ki-taek est sommé par Monsieur Park de se déguiser en indien comme lui, pour amuser son fils lors de la présentation du gâteau d’anniversaire – ce qui n’amuse pas Ki-taek, qui a l’impression de faire le singe. L’imbécile de Ki-woo croit bon d’aller voir dans le bunker, et sa pierre lui échappe. Au lieu de remonter, il persévère et se voit attaquer par Geun-sae, le mari de l’ex- gouvernante, dont la femme a été tuée, poussée dans l’escalier par Chung-sook. Il attaque Ki-woo et lui écrase la tête avec sa pierre. Il sort ensuite du bunker, saisit un couteau de cuisine, et poignarde Ki-jung à mort, blessant des invités avant d’être embroché par une brochette garnie par la mère, la seule qui ait un peu de cran dans cette famille.

Da-song, le fils Park, s’évanouit lorsqu’il reconnaît le « fantôme » qu’il avait vu – et qui était le mari caché de l’ex-gouvernante. Son père veut fuir pour l’emmener à l’hôpital, ignorant la blessure grave de Ki-jung. Il veut les clés de la Mercedes et Ki-taek lui lance, mais elles tombent à terre. Lorsqu’il s’approche pour les ramasser, il se bouche ostensiblement le nez. Ce geste de mépris enrage Ki-taek ; il saisit le couteau et poignarde son patron Monsieur Park, avant de disparaître.

Ki-woo n’est pas mort, malgré sa fracture du crâne. Il sort de l’hôpital un mois après, et n’est condamné avec sa mère qu’à une peine de prison avec sursis pour usage de faux. Il va régulièrement observer l’ancienne maison des Park depuis la colline. Ils ont déserté l’endroit du crime et l’ont mise en vante, mais personne ne s’empresse de l’acheter. Ki-woo aperçoit une lumière clignoter en morse, comme dans la formation de scout de Da-song. Le mari de la gouvernante utilisait une commande électrique depuis le sous-sol pour communiquer avec lui. Ki-woo comprend que son père s’est caché dans le bunker et jure de devenir riche pour racheter la maison. Un vœux pieux, vu qu’il rate à chaque fois le concours et que, une fois admis à l’université, il en aura encore pour des années.

C’est donc une dernière pirouette de ce film mordant qui ne manque pas d’humour.

Palme d’or Festival de Cannes 2019

4 Oscars 2020

DVD Parasite (기생충 Gisaengchung), Bong Joon-ho, 2019, avec Cho Yeo-jeong, Choi Woo-sik, Jung Ji-so, Lee Sun-kyun, Song Kang-Ho, IN-US 2020, coréen, français, 2h12, €23,42

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Laird Koenig, Le disciple

Ce roman du début des années 80 a pour thème l’une des particularité de l’Amérique : la place de la religion et les activités des prêcheurs. De cette banalité, l’auteur fait un drame.

Marc-Anthony est un garçon de 9 ans assez solitaire puisque habitant la campagne, dans un été étouffant de grandes vacances. Il vit dans un manoir un peu prétentieux, maison à la façade aux quatre colonnes pour imiter la Blanche. Elle était la demeure du Maître, du temps de l’usine de cuir, mais la fabrique a fermée et son père, l’athlétique Dar, ne fait plus que jouer tout seul au basket dans le grand hall désaffecté. Pour survivre, car la famille est devenue pauvre, il loue son terrain en bord de rivière comme camping, les Willows (les Saules). Des caravanes sont venues, du populo braillard, mais surtout des motards plus jeunes et anarchistes, qui font du bruit, se baignent tout nu, et choquent les autres.

L’endroit contient aussi le cimetière familial, les ancêtres, mais aussi la jumelle de Marc-Anthony, Marcy, morte trois ans plus tôt lorsque ses vêtements ont pris feu lors d’une fête, et que sa mère n’a rien pu faire. Celle-ci s’est réfugiée dans la solitude elle aussi, s’astreignant sans talent à peindre et repeindre sans cesse des portraits de Marcy d’après les photographies. Dar, lassé de cette névrose, a été planter sa queue ailleurs, dans le corps plus jeune et plantureux de Loïs, qui dirige l’agence immobilière. Il s’y rend religieusement tous les mercredis et le couple adultère y trouve beaucoup de satisfaction réciproque.

C’est alors que Marc-Anthony brise cet ordre précaire. Malgré la promesse à son père de ne jamais aller aux Willows, il désobéit. Il veut rendre visite à sa sœur, et personne ne veut l’accompagner. Il chausse alors son short et ses espadrilles, enfile son « maillot à bretelles » (autrement dit son débardeur) parce qu’il a un bras dans le plâtre pour être tombé en skate. Il fait si chaud qu’il voit les motards musclés se baigner nus, leurs nénettes agiter leurs nénés. Ce qui rend un vieux tradi irascible, au point d’en avoir une syncope.

Un étrange jeune homme en costume gris et chemise blanche, le corps fin et le regard clair, venu en moto Kawasaki au camping, assiste à la scène. Il intervient pour calmer les esprits, prend dans ses bras le vieil homme qui ne respire plus, l’invite à rester avec nous, incite les autres à prier avec ferveur à haute voix pour qu’il reste avec nous, et… oh miracle !… le vieux ressuscite. La foule est en extase. Le gamin a vu, il croit en ce jeune homme qui se fait appeler Donald Leaf (Feuille) ; il lui a parlé, l’a consolé devant la tombe de Marcy. Il porte la feuille de saule à son maillot, comme lui, il devient son disciple, fidèle, attentionné et obéissant. Un peu jaloux aussi.

Il a transgressé la loi du père, mais il entraîne sa mère Lenore dans son enthousiasme. Elle reçoit Frère Leaf ; il lui guide la main pour rendre ressemblant un portrait de Marcy qu’elle est en train de peindre. C’est cela ! Elle revit ! Un autre miracle… Il couche avec elle et elle en sort resplendissante, après trois ans de sécheresse. Seuls Dar et sa fille aînée, Jody, 17 ans, restent sceptiques. Le premier parce qu’il est sur sa propriété et qu’il se méfie des charlatans qui vous manipulent et vous arnaquent. La seconde parce qu’elle ne croit que son corps et se voue à son petit ami Roger, qu’elle fait languir pour lui ravir sa virginité. Énervée parce que « ça » la travaille, elle ne cesse de fumer. Frère Leaf va les convertir tous les deux.

Il s’efface derrière le Saint-Esprit, ce n’est pas lui Donald qui parle et qui agit, mais l’Esprit saint à travers lui. Il ne réclame aucun argent pour ses bienfaits, il lit la Bible simplement. Pour lui, Dieu est simple et parle au cœur de chacun. Il suffit de l’écouter pour trouver la voie droite. En revanche, comme l’a fait dire Matthieu au Christ, « qui n’est pas avec moi est contre moi » (30.12). C’est le mantra de tous les fanatismes. Ceux qui croient sont persuadés d’être les seuls détenteurs de la Vérité absolue, et tous les autres sont des ennemis, des possédés de Satan, des nuisibles à écraser. Donald Leaf ne pense pas autrement, sous son dehors libéral.

Et c’est bien ce qui va se produire, sous les yeux curieux et innocents du petit garçon. Il convertit Jody en la sommant d’arrêter de fumer, ce qu’elle fait par défi ado ; puis en incitant Marc-Anthony à lui montrer sa cabane secrète afin d’inviter sa sœur à « prier » seule avec lui. Ce qu’elle fait, se retrouvant vite toute nue et lui dessus, connaissant ainsi sa première extase. Déviergée, « elle croit ». Surtout en lui, qui la fait jouir ; surtout en son corps, instrument du plaisir. Oui, Dieu l’ha(bite) ! Dar lui-même va se mettre à croire lorsque toute la famille, incitée par Marc-Anthony, l’innocent par qui tout arrive, va se rendre au cimetière des Willows. Frère Leaf a fait nettoyer les tombes, poser une grille, tout est net. Chacun prie et Marc-Anthony, soudain, pousse un cri et se met à chanter comme chantait sa jumelle Marcy, sa chanson préférée. Puis il se réveille, comme d’un songe. Miracle !… Les parents ont entendu la voix de leur fille décédée, et Dar croit. Il se fera dès lors lui aussi fervent disciple du prêcheur.

Il quitte sa maîtresse Loïs, qui en est fort marrie et engage un détective privé pour montrer que Leaf est un imposteur. Il revient vers sa femme et lui fait l’amour, comme avant. Il pardonne à son fils de lui avoir désobéi, puisque c’est pour lui avoir fait retrouver la lumière. Il invite Frère Leaf à rester, dans une chambre d’ami, et à bâtir son « tabernacle » dans l’usine désaffectée, où il aura la place de prêcher lorsqu’il pleut. Lenore vend ses bijoux pour financer les travaux, la chaire surélevée, le micro, les projecteurs.

Roger, orphelin élevé par sa grand-mère impotente, se repens d’avoir troublé ordre du prêche avec ses copains ; il va à Canossa sous la pression de la vieille. Elle aussi, pourquoi pas, veut bénéficier d’un miracle, si miracle il y a. Elle a tout tenté, les médecins, les rebouteux, le pèlerinage à Lourdes en avion privé, rien n’y a fait ; elle reste en chaise roulante. Alors, essayer Frère Leaf ne coûte rien. Ce dernier hésite, puis se rend à la convocation, poussé par son personnage. Il fait ce qu’il sait faire : prier, invoquer le Saint-Esprit, encourager la foule à encourager la vieille, lui faire croire qu’elle peut se lever, faire trois pas et marcher. Prise par l’ambiance, c’est ce qu’elle fait. Miracle !… Jusqu’à ce qu’elle vacille et que Roger veuille la rattraper, ce qui la fait tomber sur sa chaise roulante qui, en bonne mécanique, se met à rouler et bascule dans l’escalier, tuant net la grand-mère. Ce n’est pas la faute de Roger, ou peut-être que si ? Il ne croyait pas assez – le fanatisme rend toujours responsables ceux qui le contestent.

Tout ce remue-ménage fait désordre dans la petite ville, et nombreux sont ceux qui s’opposent au prêcheur. Ils ont déjà un pasteur, ils n’en ont pas besoin d’un autre ; et les motards font peur. Donald Leaf, qui a accompagné Jody à la concession Datsun pour rendre la voiture offerte par Roger comme cadeau pour avoir arrêté de fumer durant « une semaine », se fait molester par les copains et suiveurs du riche Roger. Ils lui arrachent ses vêtements et le crucifient nu avec des cordes sur le capot d’une voiture jaune (couleur de Judas, le traître au Christ). Il s’en sort avec des blessures superficielles mais ne porte pas plainte. Il sait, depuis l’âge de 7 ans où son oncle Leaf l’avait placé sur la chaire et laissé prêcher, qu’il a le « don » ; il se sent Christ, il y croit, il subit sa Passion avec le masochisme qui convient. Le comité de la ville enjoint au shérif (élu) de fermer le camping et de chasser les campeurs. Ceux-ci se révoltent et saccagent le tabernacle en travaux. Qu’à cela ne tienne, Frère Leaf se pose en martyr et veut poursuivre ses prêches.

Tout s’emballe et Marc-Anthony assiste, impuissant, à la destruction de sa famille. Dar, blessé par le saccage de son œuvre, part avec sa faux vers le camping pour faire un massacre. Il est tué d’une balle par un motard, après avoir fauché Loïs, venue les prévenir, puis quelques campeurs. Jody, baisée par le prêcheur et surprise nue en train de le sucer par son petit frère, s’enfuit de cette famille de tarés en Datsun ; elle a un accident, sachant à peine conduire. Elle reste quelques heures dans le coma, mais les médecins annoncent qu’elle va s’en sortir. Frère Leaf veut utiliser cette information, connue seulement de la famille, pour susciter un nouveau « miracle » devant la foule assemblée. Déjà Frère Leaf avait demandé à Marc-Anthony de jouer l’inspiré sur la tombe de sa sœur. C’en est trop pour lui, qui voit les mensonges s’accumuler de la part de son gourou, lequel le délaisse de plus en plus, ne se préoccupant de lui que pour servir ses intérêts. Alors que Donald Leaf est sur la passerelle métallique, en train d’installer les projecteurs laissés sur place en trifouillant les fils, le garçon rebranche le courant, ce qui fait disjoncter le Saint-Esprit et le rabaisse à sa condition de mortel fait de chair grésillante.

Il promettait le paradis, il a créé l’enfer. Comme quoi il est bien pavé de bonnes intentions. Nul ne peut se prendre pour Dieu sans conséquences ; Icare avait déjà testé en s’approchant trop du soleil.

Il faut, certes, s’immerger dans la mentalité yankee faite de superstition, de communautarisme, d’effet de foule, mais la montée en tension rend ce thriller addictif. Surtout que tout passe par les yeux innocents d’un petit garçon plein de bonne volonté. Il ne demande qu’à croire, à obéir, à vivre dans la béatitude des gens réconciliés sous la houlette du Saint-Esprit. Las ! Les adultes avec leur sexualité, leur ego, leur brutalité, mettent à bas ce beau rêve au profit de la vraie vie : la manipulation, l’hypocrisie, le viol. Jody ne croit qu’en son corps ; Lenore qu’en son cœur ; Dar qu’en sa raison. Tous vont vaciller, dans un désordre qui va créer l’horreur. Marc-Anthony est le seul à avoir gardé cet équilibre de l’enfance entre corps (épaules et jambes nues), cœur (amour de ses parents, de sa sœur, et celui qu’il offre à Donald), et raison (il a le regard aigu de la curiosité et l’analyse des contradictions des adultes). Il est innocent, donc véridique.

Laird Koenig, Le disciple (The Disciple), 1983, J’ai lu 1986, 252 pages, occasion €3,25

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Eugénisme grec

L’eugénisme est la sélection visant à améliorer le patrimoine génétique d’un être vivant. Les Grecs antiques, fins observateurs de la nature et pragmatiques, regardaient les animaux et en prenaient exemple ; après tout, l’homme est un bétail comme un autre, sous le regard des dieux.

Pour eux l’eugénie signifie « de bonne race ». C’est la belle extraction du terreau du sol, selon le mythe. Des hommes, mais seulement des hommes, sortent spontanément de la terre et deviennent des autochtones qui grandissent comme fondateurs de communauté. C’est la ruse que les mâles opposent aux pièges de Pandora, la première femme tardivement fabriquée par les dieux. Selon le mythe, la bonne naissance se passe du ventre des femmes et fonde la légitimité des lignées masculines.

Ce privilège d’une belle extraction permet d’envisager la fabrication d’une élite sur mesure, et passer du mythe à la politique. Dès le Ve siècle avant, Théognis de Mégare pense qu’une race de roi ne peut jamais sortir d’un vilain. Hélas ! Toute l’histoire lui donnera tort, mais le mythe demeure. Théognis compare aux hommes les ânes et les chevaux de race à qui on ne fait saillir que des femelles au sang pur. Il dit au jeune homme de bonne naissance Cyrnos, dont il fait l’éducation, qu’un homme de qualité n’a malheureusement aucun scrupule à épouser la fille d’un vilain si elle a beaucoup d’argent. De même, une femme se marie à un vilain s’il a de la fortune. « L’amour » préfère l’argent à la bonne race. C’est ainsi que l’humanité décline, selon Platon dans La République.

En vue d’une société idéale, il est soucieux d’élever l’humain comme on sélectionne une lignée animale. Il refuse de s’en remettre au hasard pour les accouplements. Il veut contrôler que les sujets d’élite de l’un et l’autre sexe s’accouplent le plus souvent possible, et les sujets inférieurs le plus rarement possible. Nous sommes loin des mesures indiscriminées visant à assurer la natalité d’aujourd’hui. Il s’agit plutôt de favoriser la sélection artificielle des « meilleurs », définis selon des critères subjectifs (grands, beaux, blonds, intelligents, etc.). Mais la biologie ne fait pas tout, le milieu affectif et l’éducation font le principal. « Mais il faut d’abord que tu sois construit toi-même, carré du corps à l’âme », disait Nietzsche. L’eugénisme sert trop souvent de prétexte aux parents pour se défausser de leur rôle « d’élever » les enfants : la génétique y pourvoira. Or, dit Montaigne, élever est leur donner exemple. La sélection n’est donc qu’une base, sur laquelle fonder les institutions.

Justement, selon Plutarque, ces mesures eugéniques ont été appliqués à Sparte. Les enfants étaient considérés comme le bien commun de la cité et non comme la propriété privée de leur père. Il fallait donc que les citoyens ne soient pas engendrés par n’importe qui, mais par les meilleurs, reconnus tels par la cité. Les pères doivent supporter que leur femme soit inséminée par d’autres, si eux-mêmes sont déficients. L’important est qu’ils aient des enfants sains et vigoureux à élever. C’est d’ailleurs la cité qui les élève, plus que les parents. A partir de 7 ans, les enfants sont éduqués en bandes, garçons d’un côté, filles de l’autre. Elon Musk y croit, et le pratique en son harem, pour créer une nouvelle classe dominante. Mais inséminer et élever n’est pas la même chose. Le russe Pavel Dourov et la Fondation Pronatalist veulent améliorer la race humaine.

Mais la mère est elle vraiment indispensable ? Dans l’imaginaire des Grecs antiques, il serait possible d’acheter de la graine d’enfant en déposant dans les temples des dieux le poids convenu d’or, de fer et d’airain, sans passer par le ventre des femmes. Le meilleur des mondes selon l’Hippolyte d’Euripide pense possible le bébé éprouvette. Une prescience que l’intelligence artificielle et les moyens de la biologie d’aujourd’hui permettent. On peut choisir le sexe et les qualités de l’enfant à naître. On peut éliminer les tares génétiques, mais aussi la femme comme gestatrice, si l’on peut la remplacer par une machine. Déjà, la gestation pour autrui ne fait-elle pas du corps féminin une sorte de machine à reproduire, sans lien affectif avec le bébé « commandé » par deux parents ? Pour les Grecs, ce serait la ruse masculine pour contourner cette punition donnée par Zeus aux hommes : la femme. Encore une utopie, mais le monde technologique actuel progresse…

Comme quoi se plonger dans l’univers grec antique nous parle de nous aussi.

Reynal Sorel, Dictionnaire du paganisme grec, Les Belles lettres 2015, 513 pages, €35.50

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Pierre Lemaitre, Un avenir radieux

Début un peu lent, bien que commençant par un viol à la Houellebecq dans Sérotonine, d’une préado de 10 ans. L’auteur se fait plaisir en reprenant ses personnages de la famille Pelletier, jusqu’à la caricature.

La sale bonne femme Geneviève est ainsi habillée pour l’hiver, délaissant son fils chéri, « petit prince » jusqu’à 7 ans, avant de le reléguer au fond de l’appartement parce qu’il est « un tocard ». S’il est un peu retardé et nul à l’école faute de compréhension, il devient expert au billard et gagne un championnat. Sa fille Colette, qu’elle avait voulu tuer lorsqu’elle était bébé, est revenue à la maison après que le pécore Macagne lui ait arraché sa culotte et fourré son engin dans la bouche. Mais Colette est une battante ; toujours en butte aux tracasseries de sa mère, elle est excédée de la voir rejeter Philippe comme une merde et lui colle deux bonnes baffes pour la remettre d’aplomb. Cette révolte semble convenir à Geneviève, qui ne réagit pas. Il faut dire que les signes astrologiques l’avaient prévenue. Comme quoi les langues de vipère ne profitent que de la faiblesse des autres et aiment à être dominées ; elles rentrent dans le rang dès qu’on leur résiste – peut-être le meilleur message du roman.

Jean le mari est toujours assassin, se faisant de colère une bonne sœur sur un trottoir, au retour de l’hôpital où son père Louis se meurt du cœur. Il a imaginé de franchiser ses magasins, nouveauté pour l’époque, mais Geneviève tente de le spolier. Il va trouver la parade ultime.

Hélène accouche d’un enfant et d’une émission de radio pour la nuit.

François le journaliste, et nouvel homme de télévision, est parti à Prague, après avoir repris sa démission, pour une émission Envoyé spécial… qui lui permettra d’accomplir aussi une mission d’espionnage. Cette épreuve, le sel du roman, est aussi une faiblesse du livre. Si le Georges manipulateur est très réussi, sur le modèle de Smiley, Marthe la vendue par « amour » est ratée. Le lecteur ne voit aucun bon sens à ce qu’une fidèle durant 25 ans trahisse brutalement son pays, sa fonction, ses amis, pour une amourette d’un attaché étranger ennemi. D’autant que la trahison va jusqu’aux plus petits détails d’une opération en cours. On peut vouloir « passer à l’Est » sans tout détruire. D’autant que l’avenir sera loin d’être radieux : les services sont aux premières loges pour avoir comment cela se passe.

Car nous sommes en 1959, durant la guerre froide, avec de Gaulle au pouvoir. Mais aussi durant les Trente glorieuses qui voient la France et l’Occident tout entier accéder à la modernité, portés par l’optimisme. Malgré les risques technologiques, comme celui de l’atome.

L’intérêt des personnages est qu’ils sont tous ambivalents. Même caricaturaux, il leur reste un mélange de mal et de bien, ou l’inverse. Ainsi Geneviève est-elle une ordure, mais elle est capable d’aider sa sœur Thérèse, ruinée, même si c’est pour en faire une servante. Jean reste le gros nul qu’il a toujours été, mais a des intuitions en affaires et aime ses enfants. Philippe est décidément inadapté à l’école, mais il a un talent. Et ainsi de suite.

Mais le tout est un peu cousu de fil blanc, quoique soigneusement documenté (les sources sont citées à la fin). Heureusement que l’auteur reste un conteur incomparable qui réussit à captiver de chapitre en chapitre. Même le chat Joseph devient un personnage.

Pierre Lemaitre, Un avenir radieux – Les années glorieuses 3, 2025, Livre de poche 2026, 716 pages, €10,90, e-book Kindle €7,99

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Les Couleurs de l’incendie :

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Retour du Cambodge

Nous sommes à l’aéroport bien trop tôt. Nous avons trop transpiré au-dehors ce matin et nous sommes enfin au frais. Nous avons le temps de changer de haut dans les toilettes. Nous avons un premier vol jusqu’à Singapour en Boeing 737-8 avant un transit de quelques heures pour le vol de retour vers Paris en Boeing 777-300. Quatre compagnies affrètent le même avion depuis Phnom-Penh jusqu’à Singapour, tant il y a peu de clients internationaux. Ce sont la Lufthansa, Virgin Australie, Air New Zealand et évidemment Singapore Airlines.

Un papa a mis son gamin sur une valise électrique à quatre roues qui avance comme une trottinette. Le guidon est composé de la barre transversale faite pour la tirer. C’est assez amusant et deux petits Chinois l’enfourchent pour virevolter entre les passagers. Nous reconnaissons plusieurs familles vues à l’aller, aux jolis enfants franco-asiatiques.

A l’étape de Singapour, alors que nous attendons dans la salle d’embarquement, une femme m’interpelle. C’est la mère des deux garçons déjà vus à l’aller, un 14 ans tirant vers les 15, costaud brun comme elle, qui remplit bien son tee-shirt et doit faire de la lutte ou du judo, et un petit blond fluet de 12 ans tirant plutôt vers les 11, qui avait une chaîne à gros maillons qu’il a ôtée ; elle devait lui donner trop chaud au soleil d’Asie lorsqu’il tape en plein midi. Elle me demande l’arrivée prévue du vol à Paris (7h15) car leur vol a été annulé et ils ont été reportés sur celui-ci. Le père, crâne ras comme un militaire mais toujours vêtu fantaisie à la punk, vaque loin de la famille. Ce n’est pas lui qui dirige le ménage, et la mère a même réussi l’exploit de faire de son aîné sa copie conforme, alors que ce n’est que le second qui ressemble à son père (c’est souvent l’inverse). Les enfants sont hâlés, en doré pour l’aîné, en rose terni pour le cadet, signe qu’ils sont allés en bord de mer. Peut-être en Thaïlande ? Singapour est un hub pour les destinations. En tout cas, ils n’étaient pas sur notre vol vers Hanoï.

Le Boeing 777-300 est plein comme à l’aller. C’est le retour des vacances scolaires en France et des familles mixtes reviennent pour l’école. Un joli 10 ans au papa d’apparence malaisienne ou indonésienne est très vif, affectif, joli comme un page avec ses cheveux noirs drus brillants coiffés à la Jeanne d’Arc. Sa grande sœur de quelques années est plus quelconque. Quant à la mère, c’est une grande sèche aux cheveux relevés sur le crâne qui lui dégagent un visage anguleux peu avenant.

Un repas complet nous est servi après l’envol, et un autre avant l’arrivée. Nous dînons donc deux fois, cela occupe. Le reste du temps, je dors à peu près, le cou retenu par le coussin gonflable en U qui est si pratique. L’arrivée est à l’heure, il y a la queue pour le contrôle automatique des passeports, seulement quatre postes pour trois avions internationaux en même temps. Celui de Saudi Airlines est remplis d’Arabes voilées et d’hommes en djellabas, tous nonchalants et ayant l’habitude du désordre, occupant les passages de leurs chariots bourrés de bagages sans se préoccuper de déranger.

La famille aux deux ados attend pour sortir de l’avion en dernier, de toutes façon les bagages se feront attendre, ce qui montre qu’ils ont l’habitude de voyager. Les adieux sont brefs, même si le groupe était sympathique. Il fait 6° et gris à Paris pour plus de 30° ensoleillés hier à Phnom Pen. Le décalage horaire dans ce sens ne perturbe pas trop.

F I N

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Vuelve d’Ivan Noël

Un film argentin intimiste sur la relation au passé, au pays, à la mère. Un couple avec un enfant vit dans un ancien monastère dont les moines ont été chassés jadis par un seigneur qui leur a carrément coupé l’eau. Une manière illibérale de coercition à la Trompe. Le père, Gregorio (Guillermo Tassara), plutôt vieux jeu, vit pour la culture, les livres, et n’aime rien tant que son confort. Il délaisse Gabriel (Renzo Sabelli), au bord des 13 ans, au contraire de la mère, Sofia (Romina Pinto), qui vit avec son garçon une relation fusionnelle à la limite de l’inceste. Elle lui fait l’école, le caresse sur le ventre ou sur le haut d’une cuisse, le lave tout nu sous la douche, devant son mari qui réprouve mais ne dit rien.

On apprend bien vite que Gabriel est un enfant adopté, et que sa vraie mère biologique est une sorte de pute qui se fait engrosser pour vendre ensuite son enfant contre une forte somme. Elle revient d’ailleurs à la propriété, une nouvelle fois enceinte, pour réclamer de l’argent. Gabriel le sait, ou le découvre via un dossier que le père a « égaré » ; tout fier, le garçon le donne à son père – qui le gifle. C’est dire l’état des relations entre les deux.

La mère est atteinte du syndrome de Cotard, trouble psychique délirant où le sujet se sent immortel, damné, pourri de l’intérieur, donc dépressif au point de songer au suicide. Elle est obsédée par son ventre, dans lequel un bébé serait mort, d’où sa stérilité et l’adoption de Gabriel. Elle en fait son petit ange, bien qu’il aborde déjà les rivages dangereux de la puberté. Un jour, et peut-être à cause de cela, elle se jette du haut d’un escalier à spirales et meurt sur le coup, tandis que Gabriel était en train de taper le ballon en bas. Elle l’avait fait s’éloigner de quelques mètres pour « faire taire le chien » du jardinier qui aboyait.

Sous le choc de la rupture, l’adolescent se ferme, sans amour de substitution ; il fantasme sur sa mère, hallucine entendre sa voix et même la revoir. Ce délire est en phase avec l’histoire du monastère, où la légende dit que les moines ensevelis en creusant un puits reviennent entretenir le parc, ramassant notamment les fruits tombés à terre qui risquent d’empoisonner les arbres. Des religieux contre la pourriture à la mère délirant sur sa pourriture interne, voilà de quoi déstabiliser Gabriel. En éternelle chemise blanche, il ramasse à la pelle les pommes, les figues et les oranges pourries pour les déverser dans le puits à fumier. De là à y jeter tout ce qui à ses yeux est corrompu, il franchira le pas.

Son père adoptif ne l’aime pas car il le gêne dans son confort matériel et psychique. Il est en butte au harcèlement de la mère biologique qui revient lui réclamer des sous, ainsi qu’avec la congrégation religieuse, propriétaire du bâtiment, qui veut l’expulser pour rétablir des moines. Sa tentative d’ouvrir un musée pour justifier son occupation a échoué dans les malversations des deux employés. Il convie sa sœur Debora (Leticia Vota), psychiatre, à conseiller le garçon aux tendances automutilatrices et suicidaires après la mort de sa mère. Elle avait déjà fait interner Sofia quelques années auparavant. Hélas, cela ne suffira pas, Gabriel refuse de sortir de son état et même de se laisser hypnotiser ; le père, en désaccord violent avec son conseil de le placer en institution, la chasse.

Tout est violence dans cette histoire. Le pays a été violent envers les hommes, le seigneur avec les moines, le père avec son fils, qu’il bat lorsqu’il est en fureur, avec sa femme dont il méprise le délire, avec sa sœur qui sait mieux que lui ce qui est bon pour Gabriel. La mère hallucinatoire qui apparaît comme une Vierge aux yeux de son fils fusionnel après sa mort, lui demande de la venger. Elle a été poussée au suicide à cause du déni de son état psychologique ; elle n’a pas subi la transfusion de sang qui aurait pu la sauver. Tous ceux qui ont fait du mal à sa mère seront morts à la fin : le chien du jardinier qui l’a fait s’éloigner ; le père qui ne l’a pas aimée ; la mère biologique qui voudrait lui voler son amour.

Ce conte mélancolique et sombre montre la face maléfique de l’Argentine, du passé bigot, de la prédation économique, des relations machistes, de l’achat d’enfant, de la dérive des relations mère-fils. Les yeux étonnamment clairs bordés de longs cils noirs de Renzo/Gabriel, sa chemise blanche qui renforce son teint, son torse lisse sans aucun muscle apparent qui le gardent en enfance, manifestent son innocence de jeune être confronté au destin et à la faillite des adultes. Civilisé et encravaté au début, il termine quasi nu à la fin, s’assimilant à la terre et à l’eau qui forment le terroir argentin. Le titre en espagnol signifie d’ailleurs « revenir, retour ».

DVD Vuelve, Ivan Noël, 2013, avec Juan Carrasco, Romina Pinto, Renzo Sabelli, Guillermo Tassara, LeticiaVota, Cmv Classics (Hoanzl) 2019, vo espagnol, sous-titré anglais, allemand, 1h28, €11,59 – pas d’édition en français.

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Lisa Gardner, Les morsures du passé

Dans la Boston très WASP de la côte est, deux massacres de familles entières en deux semaines. L’une d’une famille classe moyenne avec un enfant adopté, l’autre d’une famille populaire métisse avec quatre enfants de quatre pères différents. Est-ce le père qui, à chaque fois, a tué sa femme d’une balle et ses enfants à coups de couteau ? L’inspectrice principale DD Warren est sur les dents. Célibataire à 40 ans, elle ne vit que pour son métier, dort peu, constamment « énervée » au sens premier. Cela lui aiguise l’esprit, mais ajoute à la confusion. Comme toujours, il faut faire vite à cause de la presse, de la psychose publique, des politiciens.

Mais les crimes n’ont aucun schéma évident. Comment le père aurait-il pu se tuer après avoir été immobilisé au taser, puis porter les cadavres dans leurs lits ? Cela ne colle pas. Commence alors une plongée dans les entrailles de cette Amérique arrogante et sûre d’elle-même, qui dénie sa socialisation toxique et reclut ses déchets humains.

Page 464, l’autrice elle-même avoue : « Autrefois, on ne voyait qu’une poignée d’enfants réellement psychotiques en une année. Maintenant, on en voit autant en l’espace d’un mois. Nous ne savons absolument pas quoi faire avec ces enfants. » Trompe a tort de renvoyer les immigrés, ils sont probablement plus sains d’esprit que la jeunesse native élevée depuis le 11-Septembre. Jamais un roman policier n’a autant étalé la misère psychologique de la société délétère des États-Unis. C’est un signe, que la double élection du Bouffon à mèche blonde, promoteur autocrate de sa propre Personne, ne vient que confirmer : des tordus majoritaires ne peuvent élire qu’un tordu au gouvernement.

L’enquête se mène tambour battant, en un rythme haletant sur plus de 550 pages. On dévore les chapitres. L’histoire est suffisamment tortueuse pour qu’on y croie. Une infirmière psychiatrique n’est-elle pas la seule survivante d’un massacre familial perpétré vingt-cinq ans avant, et stoppé par un shérif désormais décédé ? Pourquoi est-ce autour de cet anniversaire des vingt-cinq ans que se déclenchent les nouveaux meurtres ? Que vient faire un ancien trader enrichi, reconverti en gourou des énergies cosmiques, dans un hôpital où l’équipe cherche à gérer les enfants sans limites ? Comment une mère peut-elle refuser, par orgueil de génitrice, que son fils de 8 ans, Evan, soit placé dans une institution spécialisée pour le soigner ? Elle croit mieux faire elle-même – mais se prend un coup de couteau dans le foie et, lui dit son gamin lors d‘une crise, « la prochaine fois je ne te raterai pas, salope ! »

Édifiant.

Une autre gamine, Lucy, est restée enfant sauvage, jamais élevée par quiconque en 9 ans. Elle court toute nue et danse dans les rayons du soleil, jouant avec sa nourriture comme un chat. Médicaments et paroles sont les seuls soins possibles, mais son cas est désespéré, il est bien trop tard. Ce pourquoi elle sera pendue. Par elle-même ?

Trouver les liens qui libèrent le scénario est le processus mental des enquêteurs. Qu’y a-t-il de commun entre tous ces meurtres ? Qu’y a-t-il de commun avec Danielle, l’infirmière rescapée il y a vingt-cinq ans ? Pas simple, éminemment choquant, encore un psychopathe de plus dans une société yankee qui les clone à la pelle.

Lisa Gardner, Les morsures du passé (Live to Tell), 2010, Livre de poche thriller 2016, 567 pages, €9,90, e-book Kindle emprunt ou €9,49

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Lacock, village de films

Lacock est un charmant village, conservé dans son jus et administré par le National Trust. L’héritière a donné l’ensemble, terre et village, pour éviter les droits de succession. Des œufs de Pâques ornent en couronnes les maisons. Des œufs à Lacock, c’était couru. Les rues offrent leurs cottages bien anglais, en pierres grises. Dommage que les voitures garées tout le long du trottoir gâchent la perspective. Mais les occupants sont des gens riches et influents qui ne supporteraient pas de laisser leur véhicule dans un parking à l’entrée du site.

L’endroit sert aux tournages de nombreux films et séries, Harry Potter, Downtown Abbey. Il fait soleil mais très frais. En revanche, si vous voulez connaître la température de la journée, observez les kids. Si les jeunes garçons sont déjà en short et chemisette à col ouvert le matin par 8°, nul doute qu’il fera quelques 20° une fois l’après-midi commencée. Nous en voyons plusieurs spécimens, ce dimanche, qui effarent les grand-mamans venues de France. « Ils ne sont pas frileux ! » Ce sont de petits britanniques. Un jeune jardinier du Red Lion officie déjà en short et tee-shirt, à arroser les bacs de fleurs devant la façade.

Tour dans les rues, photos, visite des boutiques, tour au pub. Mais le Red Lion sert aussi d’hôtel et ne peut servir un thé à une vingtaine de personnes à la fois.

Bus pour Chalfont St Giles, où sera le déjeuner – compris ; il se situe à la Merlin’s Cave et se compose d’une cuisse de poulet au Yorkshire pudding dominical, avec ses légumes, pommes de terre, carotte, panais, verdure. Un crumble pomme et rhubarbe en dessert, dommage qu’il soit submergé de crème « anglaise » détestable. J’observe une famille venue pour le déjeuner du dimanche. Il y a le père et la mère, mais aussi la une grand-mère et deux enfants, une petite-fille et un garçon d’environ 12 ans. Il est très roux, la peau très blanche, sur-vêtu d’un T-shirt et d’une veste fermée jusqu’au cou. Sa mère a peur qu’il prenne froid mais, comme tous les gamins, il n’adapte pas sa vêture à la température. Il sort habillé une fois pour toute, et n’enlève rien lorsqu’il entre dans un endroit plus chaud. Il s’ennuie mais ne dit rien. À la fin du repas, il se lève et dit quelque chose à sa mère, une petite bourgeoise blonde insignifiante. Celle-ci semble refuser. Le gamin s’exclame alors : « why ? ». Elle réitère son opposition et il répète une fois de plus : « but why ? ». Peut-être voulait-il seulement aller faire un tour, mais c’est « non ». C’est un petit mâle qui a besoin de s’affirmer face à sa mère et aussi parce qu’il est l’aîné. Lorsqu’il va aux toilettes, je note sa démarche chaloupée de pré-viril. J’ai toujours de l’empathie pour les familles et les relations qui se montrent.

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Daphne du Maurier littéraire

Daphne du Maurier, née en 1907, épouse de général, mère de trois enfants, était bisexuelle en raison d’un père qui détestait les garçons. Son héroïne de l’Auberge lui ressemble un peu. Mary Yellan est une jeune fille orpheline, élevée en garçon dans une ferme auprès de sa mère, et qui n’a pas froid aux yeux, même si elle ne réfléchit pas souvent. Dame Daphne du Maurier est née à Londres, Regent’s Park, dans une famille d’acteurs et d’auteurs. Elle passe son enfance à Hampstead et des étés à Fowey, dans la Maison Menabilly, louée à la famille Rashleigh en Cornouailles. Elle en a fait sa maison jusqu’en 1969. Daphne a épousé le Major (plus tard lieutenant-général) Frederick « Boy » Browning en 1932. Ils ont eu trois enfants, deux filles et un garçon, Christian, né en 1940. Elle devient Lady Browning après que son mari a été fait chevalier en 1946. Son premier roman, The Loving Spirit, est publié en 1931. Elle aimait le plein air et la marche. Elle est morte d’une insuffisance cardiaque dans son sommeil le 19 avril 1989, âgée de 81 ans, dans sa maison de Par en Cornouailles, qui avait été le décor de beaucoup de ses livres. Son corps a été incinéré en privé et sans service commémoratif (à sa demande), ses cendres éparpillées des falaises autour de Kilmarth et Menabilly.

Elle pouvait être froide et distante envers ses enfants, en particulier ses filles, lorsqu’elle était immergée dans ses écrits. Elle a souvent été peinte comme une recluse qui se mêlait rarement à la société ou pour donner des interviews. Cependant, beaucoup de gens se souviennent d’elle comme d’une personne chaleureuse et immensément drôle en privé, une hôtesse accueillante pour les invités à Menabilly. Son mari est mort en 1965 et Daphne a déménagé à Kilmarth, près de Par en Cornouailles. Helen Taylor affirme que Daphne du Maurier lui a avoué en 1965 qu’elle avait eu une relation incestueuse avec son père, un alcoolique violent. Elle déclare dans ses mémoires que, parce que son père avait voulu un fils, elle est devenue un garçon, dans une tentative d’obtenir son approbation. Dans une correspondance que sa famille a donnée à la biographe Margaret Forster, Daphne a expliqué qu’elle se sentait une personnalité composée de deux personnes distinctes – la partie aimante et la mère qu’elle a montrées au monde, et le côté amant, une « énergie résolument masculine », cachée à pratiquement tout le monde, qui était le pouvoir derrière sa créativité artistique. Elle a déploré d’avoir été classée comme « romancière romantique » parce que ses romans ont rarement une fin heureuse, et ont souvent des connotations et des ombres sinistres du paranormal.

Son roman Rebecca (1938) est son œuvre la plus réussie, dit-on. Il a été un succès immédiat, se vendant près de 3 millions d’exemplaires entre 1938 et 1965. Le roman a remporté le National Book Award. Rebecca a été adaptée à plusieurs reprises pour la scène et l’écran, notamment par Alfred Hitchcock dans son film de 1940. Son petit-fils Ned Browning a publié une collection de montres pour hommes et femmes en 2013, basées sur des personnages du roman Rebecca, sous le nom de marque Du Maurier Montres. Rebecca est une flamboyante et impérieuse épouse dont on se demande pourquoi le hobereau Winter l’a épousée. C’est que la société hypocrite cache les choses gênantes, qui ne se révèlent qu’avec le temps et après les épousailles… Rebecca, belle carrosserie et visage d’ange, est pourrie de l’intérieur et démoniaque. Roman de mœurs et roman policier, le livre a séduit.

J’ai fini hier soir Emma de Jane Austen. C’est un roman d’initiation et de caractères. Dans tous les groupes, il y a une Madame Éliott, snob qui se hausse du col, qui ramène tout à elle et qui sait tout mieux que les autres. C’est tout à fait actuel pour cette raison.

Les romans e Daphne du Murier chroniqués sur ce blog :

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Philip Roth, Le théâtre de Sabbath

Philip Roth, né à Newark l’année où Hitler parvient au pouvoir en Allemagne, a 62 ans lorsqu’il écrit la vie de son personnage – juif – Mickey Sabbath. Est-ce la montée de l’andropause et de la progressive impuissance qui va avec ? Il l’explore par tous les bouts, l’art, la musique, la littérature, la santé, l’enfance et la vieillesse, les relations familiales et amicales, la judéité. Une fois essoré, le personnage exprime les deux déterminants de son existence : le sexe et la mort.

Mickey a vécu une enfance heureuse à Bradley Beach dans le New Jersey, au bord de l’Atlantique, entre deux parents aimants et un aîné de cinq ans plus âgé. Morty était l’exemple et le protecteur, un rêve de grand frère athlétique, serviable, travailleur – le préféré de sa mère. Juif pleinement américain, il s’est engagé dans l’aviation à 18 ans, et a été tué par les Japonais aux Philippines dans son bombardier B25 en 1944 à 20 ans. Depuis, Mickey voue une haine « raciste » aux petits hommes jaunes du soleil levant – oui, un Juif peut être raciste. La mort poursuit Sabbath : sa mère se brise à la mort de Morty, sa première femme Nikki disparaît sans laisser de traces, sa seconde femme Roseanna se tue à l’alcool avant de virer lesbienne car son père aurait attenté à sa virginité à 13 ans, sa maîtresse Drenka, catholique croate et aubergiste à la vie sexuelle débridée, attrape un cancer et succombe, son ami des années New York, Linc, se suicide. Au fond, « tout ce qu’on aime disparaît », songe-t-il. Même les planches de la jetée, renversées par une tempête, où il allait pêcher le dernier soir avec son grand frère, avant qu’il ne parte à jamais. Il vit un deuil sans fin, jusqu’à acheter une place pour lui au cimetière juif de sa famille. Tentative littéraire d’épuisement de la mort sous le patronage d’Hamlet, le prince de l’être ou ne pas être méditant devant le crâne de Yorick.

Ce pourquoi Mickey n’obéit qu’à sa propre nature, avec désinvolture. Amoral, Dieu m(’h)a()bite, pourrait être sa devise. Intéressé aux filles à 12 ans, étudiant avec attention les seins à 13 ans, expérimentant le plaisir du vit à 15 ans, il va aux putes dès 17 ans, engagé comme marin dans la marchande, qui le conduit aux Caraïbes où chaque port a sa rangée de bordels aux filles de tous âges et de toutes couleurs. D’où ses démêlés avec la police puritaine de Broadway, lorsqu’en 1956, devenu marionnettiste, il parle des doigts d’une main tandis que les doigts de l’autre décapsulent un sein d’étudiante, fascinée et consentante. L’épouse de son ami Norman lui dira, alors qu’il la drague impunément à 64 ans : « Vous avez un corps de vieillard, une vie de vieillard, un passé de vieillard, et un instinct aussi fort que celui d’un enfant de 2 ans » p.759.

Mickey Sabbath est au fond suicidaire, mais il résiste, de tout son instinct de vie. Il est mêlé (un « mickey » est une boisson droguée à l’insu du buveur) ; son nom même lie le shabbat religieux juif au sabbat populaire des sorcières. Lui ne s’abstient jamais, ne se repose pas, mais mène sans cesse le tapage. Il va toujours jusqu’au bout de ce qu’il ressent. Peut-être est-ce cela, être juif. Il a, comme son auteur, l’intelligence du romancier, « sophistiquée mais jamais cérébrale, toujours connectée à sa sensibilité, et ponctuée d’hilarités sauvages, d’un sens tragique de l’existence, d’ironie, et aussi pour étonnant que cela puisse paraître, des jeux et des grandes naïvetés de l’enfance », écrit son ami juif français Marc Weitzmann dans la biographie de l’écrivain qui vient de paraître, La Part sauvage, Grasset, 2025 – Prix Femina essai.

Dans ce roman post-dépressif, Philip Roth dynamite tout, conventions sociales, lieux communs idéologiques, décence commune. Son personnage est dégueulasse et libidineux, jamais guéri de la perte de son frère, donc de sa mère, mais prodigieusement vivant : rabelaisien, célinien. Roth est un Protée qui englobe tout. Malgré les inévitables longueurs entraînées par le délire de l’écriture, cette biographie d’un personnage imaginaire (mais juif) fait « vrai » dans son humanité universelle.

Philip Roth, Le théâtre de Sabbath (Sabbath’s Theater), 1995, Folio 1998, 656 pages, €13,30, e-book Kindle €12,99

Philip Roth, Romans 1993-2007 : Opération Shylock, Le théâtre de Sabbath, Le complot contre l’Amérique, Exit le fantôme, Gallimard Pléiade, édition Philippe Jaworski, 2025, 1609 pages, €70,00

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Henry Roth, A la merci d‘un courant violent

Henry Roth (à ne pas confondre avec Philip Roth) est né juif en 1906 en Galicie, dans l’ancienne-Autriche-Hongrie. Décédé en 1995 à 89 ans, il livre un an avant sa mort ses ultimes souvenirs, reconstitués soixante-dix ans après : A la merci d’un courant violent. Le courant est la religion juive orthodoxe, qui l’a handicapé dès l’enfance et névrosé pour toute sa vie. Le premier tome est Une étoile brille sur le Parc du Mont Morris – ce volume chroniqué ici. Il y évoque la période de ses 8 à 14 ans à New York.

Il a émigré avec ses parents à l’âge de 3 ans, en 1909, cinq ans avant la guerre de 14 qui allait entraîner un bouleversement de l’Europe et l’entrée en guerre des États-Unis. Le jeune Henry, qui est incarné par Ira dans ses souvenirs publiés, est un gamin dans la misère, comme la plupart des nouveaux immigrants. Il habite un quartier pauvre de New York et joue dans la rue avec des gamins aussi dépenaillés que lui, des Irlandais et des Italiens. Jusqu’à ce que ses parents décident d’emménager dans le quartier juif, pour se rapprocher de la famille de sa mère, des grands-parents, une tante, quatre cousins-cousines. Le gamin qui allait jusqu’alors à l’école religieuse juive (Heder) et récitait par cœur la Torah, en enfant sage, se prend d’une répugnance progressive pour tout ce fatras de superstitions et de langages – le yiddish, le hongrois, la langue du Talmud. Il veut devenir comme les autres, un bon Américain.

Son père, irascible et brouillon, incapable d’un travail suivi sans s’engueuler avec ses patrons ou partenaires, le bat brutalement. Seule sa mère le protège, « mère juive » dans sa caricature de conservatrice des traditions et d’amour enveloppant. Ira ne s’est battu qu’une fois avec un petit Irlandais blond qui le traitait de youpin ; ils sont devenus copains. Mais il est lâche et préfère la facilité ; quand il rentre de l’école tabassé, sa mère lui dit d’esquiver, de s’en tirer par un bon mot – c’est plus efficace qu’un bon coup. Ado, il se fait un ami goy catholique et l’admire, car il est à l’aise en toutes circonstances, sans traîner oripeaux et casseroles de la judéité.

A 13 ans et demi, il poursuit l’école dans la section commerciale (sténo, compta et espagnol) tout en travaillant à mi-temps dans un magasin d’alimentation de luxe qui livre à domicile. Il a fait sa bar mitsva, il est désormais considéré comme un membre de la communauté, son père ne lève plus la main sur lui. Ira décrit son entourage, ses copains, ses collègues, sa famille – le retour de l’oncle Moe, requis par le service militaire au grand dam de sa mère juive qui se lamente et ne mange plus. Qu’a donc un Juif à faire avec les batailles des Goys ? Mais Moïse, abrégé en Moe, qui se fait appeler Morris à l’armée pour faire moins juif, était serveur dans le civil et il est affecté à l’intendance. Il organise la bouffe du régiment, les commandes, les prix, les menus, les rations. Il s’en tire sans dommage.

L’obsession d’Ira est le sexe, dès un âge très tendre (Henri Roth, Philippe Roth, Epstein, Strauss-Kahn, on se demande s’il y a là une constante). Malgré quelques invites à se frotter de la part d’un copain sur un toit, d’un marginal qui l’emmène au parc, d’un prof qui cherche à le branler, il n’est pas séduit. Il reluque plutôt les jambes des petites filles dès 9 ans, se caresse aux cuisses de sa mère à 11 ans ; elle a voulu dormir avec lui pour se rassurer lors d’un voyage du père. Il avoue incidemment « niquer » (ainsi écrit-il) à 16 ans tous les jours sa sœur de 14 ans « dès que la clé a tourné dans la porte » au départ des parents. Pour le reste, il élude la petite sœur ; il n’en parle pas. Ses souvenirs sont sélectifs, marqués par ses rapports tourmentés avec sa famille et avec la tradition juive orthodoxe.

Henry Roth finira par épouser à 33 ans la fille d’un pasteur baptiste (surtout pas juive !) avec laquelle il aura deux enfants. Ce n’est que dans son ultime vieillesse qu’il consent à avouer les turpitudes de sa prime adolescence complexée.

Un livre de mémoire reconstruite qui permet de découvrir la vie bariolée des immigrants à New York dans les années 1910. Un style de conteur, bardé de mots yiddish. C’est parfois captivant, mais je n’aime pas les coupures de dialogue avec son ordinateur des années 1980 qu’il appelle Ecclesia. Des incidences en général insipides qui coupent le récit, même si l’objectif est probablement de rendre relatif ce qui est raconté. Le lecteur pourra sans dommage les sauter (sans jeu de mot) à chaque fois.

Avec un arbre généalogique des deux côtés de la famille et un lexique de 7 pages de yiddish.

Henry Roth, A la merci d‘un courant violent (Mercy of a Rude Stream – A Star Shines Over Mount Morris Park), 1994, Points Seuil 1997, 397 pages, €2,99

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Julie Parsons, En mémoire de Mary

Un premier roman policier d’une autrice irlandaise. Un pays dont on connaît mal la richesse du roman policier, pourtant prolifique. Avec les défauts du genre : trop bavard, trop psychologue, pas assez centré sur l’action et l’enquête. Mais, si l’on passe ces détails, il est riche et rend compte assez bien des affres d’une mère confrontée à l’horreur : la disparition, le viol et le meurtre sous la torture de sa fille unique.

D’autant qu’une fois enceinte, elle a hésité à la garder jusque sur la table d’avortement. Or elle n’est plus. Échec de sa maternité. Échec de ses relations avec le père. Échec de sa carrière de psy. Écrit par une femme, cette situation est particulièrement bien vue.

Mary a 20 ans, cet été à Dublin. Elle s’est amourachée d’un très beau jeune homme blond, mince, musclé, qui l’a séduite. Elle ne sait pas que c’est un psychopathe mal aimé par sa mère, qui adore faire souffrir les femmes. Elle le découvrira trop tard.

Lorsque l’on retrouve son corps, il a été violé et mutilé. La psychiatre Margaret Mitchell, sa mère, décide alors d’enquêter en parallèle de la police. Celle-ci ne fait que son travail, mais trop lent et procédurier. La quête d’une mère est différente, plus profonde, n’hésitant pas à se mettre elle-même en danger en rencontrant le tueur.

Elle désire la vengeance et la réalisera. Le piquant est que ce sera avec le père de Mary, qu’elle n’a pas vu depuis vingt ans, et que ce père est avocat, chargé de défendre le meurtrier une fois arrêté.

Suspense psychologique, suspense de l’enquête, suspense des relations renouées. Malgré quelques longueurs, ce thriller se lit avec un intérêt tout humain.

Julie Parsons, En mémoire de Mary (Mary, Mary), 1998, Livre de poche 2000, 415 pages, €4,20

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Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel

Pour Philip Ashley, orphelin trop jeune, son cousin Ambroise est tout ensemble un tuteur, un père, un frère, un conseiller. En fait, tout son univers. Lorsque le gamin a 7 ans et qu’il passe devant un gibet – car dans l’ancien temps, on pendait encore les gens au carrefour – le cousin tuteur lui dit à l’enfant : « Sache ce qu’un moment de folie peut faire d’un homme ». C’est le début du livre, et ce sera la conclusion. Philip a désormais 24 ans ; il a été pris sous son aile par le fils du frère de son père, qui avait 22 ans à la mort successive de ses deux parents.

Le roman déroule l’initiation au monde adulte d’un jeune imbécile particulièrement niais. « Nous étions tous deux des rêveurs, dit-il, sans esprit pratique, réservés, pleins de grandes théories. Et, comme tous les rêveurs, aveugles au monde éveillé. Nous étions misanthropes et avides d’affection. Notre timidité imposa silence à nos élans jusqu’au moment où notre cœur fut touché. » Tout est dit. Ambroise, a 47 ans, s’entiche d’une lointaine cousine qu’il a rencontrée en Italie, pays chaud conseillé par son médecin pour se soigner. Rachel est demi-italienne et a déjà été mariée à 17 ans avec un comte riche, Sangalletti, qui est mort. Quelques mois après son mariage, Ambroise décède lui aussi à Florence d’une mystérieuse maladie que l’on croit héréditaire – peut-être une tumeur que son père avait eu avant lui et son grand-père aussi – ou peut-être d’empoisonnement comme lui même le croit et l’écrit avant de passer. Mais la tumeur au cerveau peut faire délirer et rendre paranoïaque. Dans ce « mais » réside toute l’ambiguïté voulue par l’autrice.

Dans sa dernière lettre, il appelle Philip au secours et le jeune homme de 24 ans fait le voyage. Il arrive trop tard, Ambroise est mort et enterré au cimetière protestant de Florence, et Rachel est partie. Quand la cousine rejoint soudain l’Angleterre, c’est la confusion des sentiments ; la haine et le désir cohabitent. Philip au début ne veut pas la voir, prévenu contre elle par la correspondance, puis décide par honnêteté de l’inviter à venir visiter le domaine dont Ambroise, son ex-mari, lui a beaucoup parlé. Ambroise avait rédigé un testament, qu’il n’avait finalement pas signé, léguant ses biens à Rachel, sauf l’administration du domaine à Philip, avec rétrocession à ce dernier de la fortune à la mort de Rachel. Philip se dit que la cousine a des droits comme ex-épouse, et veut réparer le manque de son papa-cousin.

Il s’attache progressivement à Rachel, qui est pour lui une mère de substitution en même temps que, confusément, une amante possible. Il n’a jamais connu l’amour, pas même au collège ou à l’université, déserts qu’il a traversés sous l’égide du seul amour filial pour l’homme qui l’élevait. Il est donc nu et démuni face aux femmes ; soit il les considère comme des camarades négligeables, comme Louise, soit comme des madones à honorer, comme Rachel. Il est jaloux de tous ceux qui tournent autour d’elle, reprenant l’épouse de son cousin comme un bien de famille. Il découvre leur manipulation, leur séduction, leurs façons d’être : « Voilà un trait exaspérant des femmes : toujours le dernier mot (…) Une femme n’était jamais dans son tort, eût-on dit. Ou, si elle l’était, elle tournait les choses à son davantage, la faisant paraître sous un autre jour » (chap.14) – et c’est une femme, Daphné du Maurier, qui l’écrit. Une belle vérité.

Mais Rachel est vénale, elle a vécu une enfance dans la misère, dans un milieu où le sexe était une arme de séduction pour appâter les gens riches. De quoi pomper leur fortune avant de les faire disparaître. Mais l’ambiguïté demeure. Sont-ils morts de mort naturelle ? Personne ne le sait. Lorsqu’elle vient en Cornouailles, Rachel se sert-elle de Philip son cousin ? L’auteur laisse l’équivoque. L’Italie n’est pas l’Angleterre, et le tempérament florentin volontiers machiavélique de nature n’est pas le tempérament de rigueur protestante. Elle est charmeuse et n’en pousse pas moins ses pions, au lieu d’aller droit dans la rectitude morale requise par les convenances anglaises. Certes, elle profite de la naïveté du jeune homme pour lui soutirer de l’argent sans le demander expressément, mais elle semble avoir un attachement pour lui dans ses lettres à son ami italien Ranieri, son conseiller financier et ami florentin. Elle fait en sorte que Philip perde la tête pour elle et dans un élan d’exubérance hormonale lui lègue ses biens comme son cousin Ambroise aurait voulu, le jour de ses 25 ans, majorité qui l’émancipe de son tuteur. « Nous nous tenions étroitement enlacés et elle semblait avoir attrapé ma folie, elle semblait partager mon ivresse, nous étions entraînés tous deux dans un torrent de fantaisie insensée » (chap.21). Elle semblait… le lendemain, rien ne va plus.

Dès lors Rachel change radicalement d’attitude à son égard ; elle se fait plus froide, plus distante, engage une gouvernante pour éloigner les assiduités du jeune homme, fait de nombreux voyages à la ville pour transférer de l’argent en Italie, puisqu’elle est désormais maître de la fortune, sauf du domaine. Philip le sait mais ne veut pas le voir, Philip a lu les lettres de son cousin et mentor, mais ne veut pas les croire. Il est dans le déni, avec cette obstination du jeune homme qui se rebelle contre la réalité de la trahison. Il est bête, il ne s’en apercevra que trop tard. Son amie Louise, la fille de son tuteur Kendall, d’un an plus jeune que lui a beau le mettre en garde et lui expliquer les manœuvres de Rachel, une femme comme elle, Philip, ne veut rien écouter, ne veut rien savoir. Il va jusqu’au bout de son destin tragique, délaissant celui tout tracé d’épouser Louise, à qui il est destiné depuis l’enfance selon l’opinion du village. Il découvre la complexité morale… Qu’est la foi sans le doute ? Qu’est l’amour sans la sincérité ?

Le jeune homme va tomber brusquement malade après son anniversaire des 25 ans – soi-disant pour avoir nagé nu dans la mer glaciale de Cornouailles à la fin mars. Rachel le soigne avec dévouement, Janus à deux faces, successivement froide et séduisante, généreuse et avide, en fait insaisissable. Le docteur déclare que ce fut une méningite. Mais Philip reste attaché à Rachel et ne veut pas qu’elle parte à Florence, où elle veut retourner, fortune faite. Elle va donc tenter de l’empoisonner avec des graines de cytise dans sa tisane du soir, une plante qu’elle a introduite dans le domaine en rénovant les jardins, sa passion. Dans le langage des fleurs, le cytise symbolise la dissimulation. Elle en avait dans sa villa de Florence, Philip les a vues. Le jardin sous le soleil est à la fois beauté et danger, les fleurs exquises donnent des graines de poison – tout à l’image de la cousine Rachel. Philip va en trouver des graines dans une enveloppe d’un tiroir fermé à clé dans son boudoir. Il finira par comprendre – enfin. Rachel ne lui veut pas que du bien. Son amour pour elle n’est qu’une exaltation des sens, sans réciproque. Il va donc laisser faire le destin – et Rachel sera morte. C’est de sa faute, il le sait, Louise le sait. C’est pourquoi Le roman fait retour au gibet, bien que l’on ne pende plus au carrefour.

Commencé comme une romance gothique pleine d’ambiguïté, il se termine en thriller d’une grande richesse psychologique où le doute subsiste ; superbement conté, il montre l’évolution d’un jeune homme mal dégrossi dans les relations humaines ; il donne à voir l’attachement d’un enfant adopté pour son tuteur et l’amour profond qui les unit, au point de déterminer l’enchaînement des faits ; il met en scène la manipulation féminine par la séduction, en un temps où la femme n’a aucun droit et dépend en tout de son mari. J’ai bien aimé.

Un film, Ma cousine Rachel de Henry Koster, est sorti en 1952 avec Olivia de Havilland et Richard Burton.

Une série TV de la BBC de Brian Farnham est sortie en 1983, avec Geraldine Chaplin et Christopher Guard.

Daphné du Maurier, Ma cousine Rachel (My Cousin Rachel), 1951, Livre de poche 2002, 384 pages, €8,90, e-book Kindle €8,49

DVD Ma cousine Rachel, Henry Koster, 1952, avec Audrey Dalton, George Dolenz, Olivia de Havilland, Richard Burton, Ronald Squire, ESC films 2015, anglais sous-titré français, 1h34, €12,90

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Les romans de Daphné du Maurier déjà chroniqués sur ce blog

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Daphné du Maurier, La chaîne d’amour ou L’amour dans l’âme

Ce premier roman, publié à 24 ans, campe le destin d’une famille de marins et charpentiers tournés vers la mer dans le village inventé de Plyn, décalque du réel Polruan, village en face de Fowey en Cornouailles. L’idée lui est venue de ce roman après avoir découvert l’épave d’une goélette appelée Jane Slade à Pont Creek, puis consulté les documents du chantier naval de la famille Slade, constructeurs au village voisin de Polruan. Dame Daphne du Maurier (sans accent sur le « e » en anglais), autrice de romans à succès, a été faite en 1969 chevalière de l’Ordre de l’empire britannique avant de décéder à 81 ans en 1989. Elle est surtout connue pour Rebecca, l’Auberge de la Jamaïque (chroniqués sur ce blog) et sa nouvelle Les Oiseaux qui a inspiré son film à Hitchcock.

Cette passionnée de voile et d’air marin conte une saga familiale sur un siècle et quatre générations. Elle commence par une femme, Janet, et se termine par une femme, Jenny ; entre elles, deux hommes, Joseph et Christopher.

Janet a une passion irrationnelle pour la mer et l’aventure ; elle ne sera que mère de famille au milieu de son siècle, le XIXe. Mais elle mettra au monde, avec son mari Thomas Coombe, pas moins de six enfants, dont Joseph, son préféré. C’est un gamin hardi qui ne pense qu’à l’eau salée, courant pieds nus dans les flaques, nageant nu dans les vagues, ramant en chemise ouverte sur la barque. Il est très fusionnel avec maman, qui voit en son troisième enfant cet homme libre sur la mer qu’elle-même aurait rêvé d’être. Son mari Thomas et ses fils Samuel et Herbert construisent une goélette qui portera le nom de Janet et dont la figure de proue sera sculptée à son effigie. Joseph, ayant obtenu son brevet de capitaine, sera le premier à commander le nouveau navire. Le jour de l’inauguration, c’est trop d’émotion : Janet meurt d’une crise cardiaque ; elle avait négligé les symptômes et brûlé sa vie par tous les bouts. Son esprit semble la quitter pour s’incarner dans la figure de proue.

Joseph ne vit que sur mer et pour la mer ; il aime à battre des records de vitesse avec sa goélette pour transporter des fruits et légumes depuis le continent, ou du poisson de Terre-Neuve. Il ne se marie que fort tard mais aura quand même quatre enfants, dont son aîné Christopher, qui a les yeux de sa grand-mère Janet. Hélas ! Le garçon déteste la mer, il en a le mal dès qu’il monte sur un bateau, et sa constitution frêle ne supporte pas la rudesse du métier de marin. Il tentera par deux fois de faire plaisir à son père, puis désertera pour aller se marier à Londres avec une grosse Bertha, fille de puritaine pas mal coincée qui lui donnera deux fils et une fille, la petite dernière nommée Jennifer.

C’est elle qui reprendra le flambeau de Janet et épousera John, son cousin né de Fred, fils d’Elisabeth, la petite sœur de Joseph. Après la chute de la marine à voile et des bateaux en bois au profit de la vapeur et du métal, le chantier Coombe est mis en faillite par l’infâme oncle Philip, né quatre ans après Joseph et jaloux de sa vitalité et de la préférence maternelle (le petit dernier se croit toujours le plus aimé). John recrée un chantier pour construire des voiliers de plaisance, avec le savoir-faire ancestral. Comme quoi rien n’est inéluctable, et quand on veut, on peut.

La romancière anglaise nous entraîne, avec un vrai talent de conteuse et une sensibilité pour les êtres, dans le siècle de 1830 à 1930, avec pour sel la mer, encore et toujours la mer. Il faut dire que, dans la région de Fowey (prononcez Foï, à la cornouaillaise) au sud-ouest de l’Angleterre – j’y suis allé jadis en voilier -, c’est tout l’océan Atlantique qui vient frapper, inlassablement, la côte rocheuse, sous le vent direct venu d’Amérique. Les femmes ne peuvent qu’être insoumises au can’t victorien, et les hommes ne peuvent que garder un peu de cette sauvagerie du large, confrontés en permanence aux flots et aux tempêtes. Dans ce milieu marin, les passions y sont exacerbées : amour, haine, vengeance et trahison y naissent et s’y épanouissent plus qu’à Londres.

Mais une chaîne génétique est née avec Janet, qui restera l’esprit tutélaire de ses descendants avec son portrait en figure de proue de la goélette en bois construite par son mari et ses fils, et qui voguera plus de quarante ans avant de s’échouer, un soir de tempête, en face du port. Christopher, qui s’était engagé comme sauveteur en mer, y a laissé la vie en voulant la sauver, se rachetant ainsi de sa lâcheté face aux flots, à son père et à sa grand-mère. Parfois mystique, le roman évoque un esprit d’amour qui se transmet par des visions, en général sur la falaise au-dessus de la mer – un titre tiré du poème « Self-Interrogation » d’Emily Brontë, cité en exergue. Reste de romantisme dans une littérature qui bascule, avec le siècle, vers la machine.

Daphne du Maurier s’est décrite en Janet Coombe, habitée comme elle du désir sauvage d’être libre. Elle a toujours lutté contre les façons de son milieu d’origine et désiré vivre avec l’absence de contrainte sociale d’un homme. Lorsqu’elle a découvert la Cornouailles, elle a dit : « Voici la liberté que je désirais, longtemps recherchée, mais encore inconnue. La liberté d’écrire, de marcher, d’errer. La liberté de gravir des collines, de tirer un bateau, d’être seule. » Dans l’imaginaire de ce roman, elle l’a fait. C’est ce qui lui donne sa puissance.

La Chaîne d’amour (The Loving Spirit — réédité aujourd’hui en français sous le titre L’Amour dans l’âme), 1931, Livre de poche 2014, 504 pages, €9,70, e-book Kindle €7,49

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Renate Dorrestein, Vices cachés

Journaliste féministe hollandaise décédée à 64 ans en 2018, Renate Dorrestein, fille d’institutrice et d’avocat, a fait du « foyer familial » traditionnel sa bête noire. Pour elle, l’amour ne naît pas de l’institution, mais de l’attention aux autres. La mode des familles déstructurées, après le mouvement de mai 68, n’est pas meilleure que le patriarcat pesant des années d’avant. Les névroses sont tout aussi profondes, la solitude en plus.

C’est ainsi que Chris, fillette de 10 ans flanquée de Waldo, son demi-frère de 16 ans et de Tommy, son autre demi-frère de 4 ans, est rétive aux ordres de sa mère – car elle souffre. Elle subit les attouchements de Waldo, perturbé d’une puberté mal assumée au pays des moulins luthériens, et assiste aux mêmes attouchements sexuels du grand sur le petit, qui ne comprend pas et n’aime pas ça. Par honte coupable, Chris ne dit rien, d’ailleurs sa mère Sonia n’écoute pas, éternelle velléitaire incapable de terminer ses phrases.

Sonia ne sait pas ce qu’elle veut et ne peut pas se fixer. Elle a eu trois gosses avec trois amants différents et en essaye un quatrième avec Jaap, plus jeune qu’elle. Il aime bien les enfants et le concept de famille, mais est-elle capable de le vouloir ? En attendant, si elle se sent plus complice de Waldo, qui au fond lui ressemble, elle se hérisse contre Chris, garçon manqué, sadique avec sa poupée Barbie, en refus de « la famille » telle qu’on la rêve. Elle croit que les enfants s’aiment bien entre eux, mais c’est surtout Chris qui aime son petit demi-frère ; Waldo, tourmenté, n’aime que ses pulsions.

Pour illustrer le bonheur familial, Jaap propose de partir en vacances faire du camping en Écosse, sur l’île de Mull. Waldo veut s’émanciper de la soi-disant « famille » et partir camper tout seul sur l’île. Sonia est contre, mais elle sait qu’il n’en fera qu’à sa tête. Waldo dit au revoir à sa demi-fratrie et demande à Chris de ne rien dire à la mère pour ne pas lui faire de chagrin. Elle ne dira rien, évidemment ; elle est liée à son frère. « Les yeux de Waldo, les seuls yeux qui l’aient jamais vue vraiment, les seuls yeux qui se soient donnés la peine de la regarder vraiment. Le corps dur, anguleux de Waldo. Sa peau moite, ses doigts fureteurs. Son souffle dans son oreille, sa voix rauque. Et la compassion incompréhensible qu’elle ressent toujours pour lui après : si elle n’existait pas, il n’aurait pas besoin de faire ça, la nuit, dans le noir. Chaque fois cette conscience : sa faute à elle. Si seulement il pouvait être délivré d’elle » p.44. En sautant pour la joie, en fait elle le repousse violemment. Geste inconscient qui le fait chuter sur une pierre, se fracasser le crâne et tomber dans la mer.

Affolée par ce qu’elle a fait, elle fausse compagnie aux parents sur le ferry qui mène à l’île. Elle se cache avec Tommy dans une Coccinelle laissée ouverte. La vieille dame de 70 ans qui la conduit, Agnès, ne voit rien. Elle est la dernière de la fratrie hollandaise des Stam, quatre frères et une fille. Ils sont tous morts avant elle, le dernier étant Robert, dont elle était amoureuse depuis toujours. Ils ont bâti la maison à Port na Bà sur Mull de leurs propres mains, au fil des années, pour y passer des vacances. Agnès y revient probablement pour la dernière fois maintenant que son dernier frère est mort. La maison va être louée par la belle-sœur, ou vendue.

Lorsqu’Agnès émerge devant la bicoque, c’est la surprise : deux enfants avec elle, comme au temps où elle recevait ses neveux et nièces pour passer l’été. Aujourd’hui qu’elle est seule, ces deux petits sont bienvenus. Ancienne institutrice qui ne s’est jamais mariée, elle a toujours été considérée par sa famille comme « Agnès la Folle », et elle n’agit pas « comme il se doit ». Elle ne téléphone pas à la police, d’ailleurs le téléphone ne marche pas ; elle ne va pas chez les voisins qui, depuis toujours, entretiennent la maison, mais laisse faire leur illusion que ce sont d’autres petits-neveu et nièce avec elle.

Elle est curieuse de Chris. Pourquoi cette fugue ? Un enfant ne fugue jamais sans raison. Est-elle maltraitée à la maison ? A-t-elle subi des frasques sexuelles au-dessus de son âge ? Chris avoue par ses non-dits ; elle est brutale et attendrissante, rebelle et attachante. Elle protège Tom, qui la suit aveuglément. Elle joue avec lui, et lui enfin parle ; il ne semblait pas pouvoir placer un mot dans sa famille, faute d’attention. Agnès ne veut pas les dénoncer, mais tout prendra fin, inévitablement, c’est la loi juridique, mais aussi la loi humaine : les enfants sont mieux avec leurs parents.

A cause d’Élise, la belle-sœur épouse du frère Robert, le bien-aimé, la maison est mise en location et un employé de l’agence vient l’inspecter. Rien ne va : toit à refaire, souris dans la cuisine, plancher inondé, matelas tachés, machine à laver et téléphone en panne… La maison n’est pas en état d’être louée. Mais Agnès est surprise au saut du lit, échevelée, en peignoir, son œil de verre perdu ; Chris croit que l’homme la menace d’expulsion. Elle saisit un fusil à air comprimé, le vise et l’abat. Catastrophe !

Agnès, qui n’a pas fait ce qu’il fallait, veut réparer, endosser la responsabilité. Pour cela éloigner les enfants, les rendre à leurs parents qui les cherchent, c’est dans le journal. Elle écrit en anglais un mot qu’elle confie à Chris, à présenter à un automobiliste en faisant du stop : c’est l’adresse de l’hôtel où sont hébergés Sonia et Jaap durant les recherches. Quant à l’employé d’agence, seulement blessé, il s’est fait la malle. La police le retrouve à l’hôpital, mais il n’est pas capable de parler et succombe.

Agnès sera retrouvée par sa voisine et envoyée probablement en maison de retraite ; Chris et Tom retrouveront Sonia et Jaap, mais Waldo n’est qu’un cadavre encore non reconnu, rejeté sur l’île en face. Expliqueront-ils un jour leur fugue ? Agnès sera-t-elle interrogée ? Peu importe, au fond : les destins de chacun se sont croisés, et leurs échecs n’ont pu se compenser. Agnès n’aura pas d’enfants à chérir, Chris pas de mère digne de ce nom.

Ce roman classique hollandais est tout imbibé de la morale austère du pays, bourrelé des « péchés » mis au jour par la libération des mœurs, agité par l’incapacité à assumer sa propre liberté sans les codes. Un témoignage d’époque.

Renate Dorrestein, Vices cachés (Verborgen Gebreken), 1996, 10-18 2001, 265 pages, €17,00 en broché Belfond

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Joseph Joffo, Simon et l’enfant

1942-1944, la période fétiche de Joseph Joffo, enfant juif qui a vécu dans sa chair la guerre et la traque antisémite. Il y revient ici, une fois de plus, vingt ans après, pour exploiter le filon de l’émotion facile, avec le talent de conteur qu’on lui reconnaît sans peine.

L’histoire est mince mais fait toujours pleurer. Dans Paris occupé, le gamin Franck, dans les 10 ans, va à l’école où le gros Rital Luciano se prend pour Mussolini et le domine avec sa cour de lâches suiveurs. Franck n’a qu’un ami, Amstrong à moitié anglo-saxon. C’est avec lui qu’il fait les cents coups, resquille habilement le poinçonneur dans le métro, s’introduit aux courses de Longchamp derrière la jupe des dames.

Franck n’a pas de père ; il est parti lorsqu’il s’est aperçu que Mireille, sa compagne, était enceinte. Franck n’a qu’une mère, qu’il adore comme un petit garçon. Il est jaloux du nouveau compagnon de celle-ci, Simon, un juif. La propagande de Pétain n’aime pas les juifs, les occupants hitlériens veulent les éradiquer comme des poux, le cinéma passe le film couru qui délasse de la journée, Le Juif Süss. Il y est démontré que le juif est avide et sournois, qu’il adore l’argent et prend les femmes. Franck n’y croit pas, mais Simon lui prend sa mère : il le déteste pour cela.

Difficile pour Simon de travailler. Ses parents, les Finkelstein venus d’Odessa au pays des Droits de l’Homme, sont déportés. Lui, ancien combattant de 40 qui a déserté – et pris la carte d’identité de son copain Fincelet mort sous ses yeux – ne se déclare pas comme juif. Il en est honteux, mais veut survivre. Il ne peut pas travailler et s’entraîne aux tours de carte pour épater les gogos. Mais un jour qu’il officie avec son parapluie à Longchamp, il est pris à partie par la police. Franck, qui voulait le confronter à son échec en le suivant avec son copain Amstrong et sa chienne Luma, assiste à la scène. C’est Luma qui sauve la mise en aboyant comme une folle, renversant les flics, courant sur la piste. Simon s’échappe, tout comme Franck et Amstrong.

Au fond, c’est Franck qui l’a sauvé, ce juif… Dès lors, Simon le voit d’un autre œil. Le gamin n’est pas méchant, seulement jaloux ; il n’est pas antisémite, seulement fils chéri. Il peut comprendre cela, lui le fils unique d’une mère juive. La situation s’apaise, mais Mireille se meurt de la tuberculose. Franck se retrouve orphelin, et Simon n’est même pas son beau-père, juste un étranger à la famille. Le gamin est donc envoyé par l’Administration dans un orphelinat tenu par des religieux, à Saint-Pierre des Corps en Touraine.

Il ne s’y fait pas. Brimé parce que nouveau, de plus Parisien de Montmartre parmi ces bouseux, mécréant malgré son baptême catholique, il finit par découvrir que le père Pascal est gaulliste et résistant. Il s’évade de l’orphelinat et rentre à Paris, mais ne l’oubliera pas. Aussi, lorsque Simon entre dans la Résistance pour casser du Boche, il l’a rejoint pour vivre avec lui, lui parle de la filière, du pèlerinage à Lourdes où l’on part à 15 pour revenir à 12, faisant passer en Espagne des aviateurs alliés abattus ou des résistants grillés.

Mais cette Résistance du quotidien, faite de petites tâches morcelées, ne convient pas au désir de Simon. Avec sa cellule, vaguement communiste mais qui comprend un cheminot, il propose de faire dérailler un train. Justement, l’un d’eux part de la gare de l’Est rempli uniquement d’Allemands, soldats qui rentrent en Allemagne. Ils avisent un pont après un tunnel, dévissent les voies, et assistent à la débâcle. Les autres voulaient partir aussitôt, mais Simon a insisté pour rester au spectacle. Il a son holocauste d’Allemands grillés et s’en réjouit d’une joie mauvaise. Il ne se préoccupe pas des dommages collatéraux : son retard à partir vaut aux autres d’être pris et certains abattus ; lui parvient à peine à se faufiler à travers champs.

Il embarque aussitôt Franck pour se mettre au vert car peut-être ceux qui ont été pris vont parler. Ils se rendent en Savoie, où ils trouvent dans la solitude des montagnes de quoi survivre encore un peu en travaillant dans la station durant la saison. Mais le printemps revient, celui de 1944, et ils doivent s’en aller. La Résistance leur donne une planque, mais elle est vite éventée car ceux de province sont surveillés plus efficacement qu’à Paris. Les voilà pris et déportés au camp français de Drancy, au nord-est de Paris.

Simon finit par se déclarer comme juif, malgré sa vraie carte de fausse identité, et montre aux gens de la Gestapo que Franck n’est pas son vrai fils car il n’est pas circoncis. Mais Franck ne veut pas quitter « papa », ce serait perdre le seul père qu’il ait jamais connu. Doutes de l’officier, grand amateur de cognac, qui décide de ne pas décider à les déporter en Allemagne et d’attendre.

La Libération arrive et les voilà officiellement père et fils, sous le nom de Fincelet. Ils retrouvent leur quartier et leurs amis, la concierge, le vieil adjudant râleur, la chienne Luma, Amstrong et le gros Luciano – et tout est pardonné.

Un peu simple mais bien conté. En ces temps d’antisémitisme ravivé par la haine religieuse arabe, les vitupérations indignes de la gauche française qui se couche devant le tribun Mélenchon, et par les exactions du gouvernement d’extrême-droite israélien à Gaza, montrer que les relations humaines peuvent être plus fortes que les préjugés a quelque chose de salutaire.

Joseph Joffo, Simon et l’enfant, 1985, Livre de poche 1986, 255 pages, occasion €2,00, e-book Kindle €4,49

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Destination Graceland de Demian Lichtenstein

Prenez le mythe d’Elvis Presley, ajoutez un casse de casino, saupoudrez de scènes de baise torrides et d’une fille accrocheuse, pimentez juste un brin d’un gamin déluré – agitez et faites tirer et sauter à gogo : et vous avez « le » film qui cartonne au box-office. Les beaufs yankees sont ravis, les critiques intellos beaucoup moins.

Michael Zane (Kurt Russell) qui ressemble à Elvis, est récemment sorti de tôle pour braquage raté. Sa route le conduit dans sa voiture rouge elvisienne dans un motel du désert du Nevada, où un gamin de 12 ans, Jesse (David A. Kaye, né en 1988) tente de lui voler un masque d’écrou sur une roue. Il le poursuit jusqu’à trouver sa mère, Cybil Waingrow (Courteney Cox), « Cybil avec un C », qui tombe raide dingue de sa virilité et se donne avec transports. Jesse en profite pour pénétrer dans la chambre où les corps nus pilonnent le lit, et piquer 20 $ dans le portefeuille de l’amant de sa mère, afin de s’acheter une panoplie de cow-boy.

Le lendemain de cette nuit torride, quatre hommes viennent récupérer Michael : Murphy, Hanson, Gus et Franklin. Ils se sont déguisés en Elvis pour feindre de participer à une convention sur le chanteur fétiche au casino Le Riviera de Las Vegas. Le timing est mauvais, l’ascenseur n’est pas bloqué à temps, l’hélicoptère piloté par Jack (Howie Long) qui doit les récupérer a du retard, le groupe de braqueurs doit affronter la sécurité. C’est alors le premier grand guignol de la fusillade durant l’évasion. Franklin (Bokeem Woodbine) est tué, et son corps balancé depuis l’hélico pour faire le ménage ; pas grave, c’est le seul Noir de l’équipe. Aucun respect pour les accessoires.

De retour au motel, Hanson le persifleur (Christian Slater) ne voit pas pourquoi on en partagerait pas la part du mort entre eux tous, c’est la logique. Mais Thomas Murphy le psychopathe (Kevin Costner) n’est pas de cet avis : il n’aime pas Hanson et se plaît à imposer aux autres sa volonté. Il descend Hanson qui l’a menacé. Michael cache le gros sac de dollars dans le faux-plafond, cache habituelle de Jesse qui aime bien piquer des choses, comme le dit sa mère. Le gamin, futé, a tout vu. Il admire les malfrats et joue avec ses revolvers de pacotille. Il faut aller enterrer Hanson dans le désert, dans la voiture rouge de Michael. Murphy n’avait nulle intention de partager les 3 millions de dollars et il descend Gus (David Arquette) et Michael. Au retour pour récupérer le fric, il percute un coyote sur la route, fasciné par les phares, et s’écrase en contrebas de la route, assommé par le choc.

Michael, pas bête, portait un gilet pare-balles et n’est pas mort. Au motel, l’argent a disparu et c’est forcément Jesse. Il fait irruption chez Cybil et le retrouve, puis lui donne 100 000 $ pour qu’elle oublie tout. Mais elle, ce qui l’intéresse n’est pas l’argent, mais le mec : elle refuse et Michael doit finalement emmener Cybil et Jesse avec lui vers le nord dans la voiture de sa grand-mère. Il est convenu de passer la frontière canadienne après avoir changé les billets forcément marqués auprès d’un receleur dans l’Idaho, qui va prendre sa commission de 40 %. Il y a pour cela un mot de passe, écrit sur une carte dans le portefeuille de Michael. Mais celui-ci ne peut pas la fermer et dit tout à Cybil. Laquelle en profite pour voler le portefeuille de Michael (telle fils, telle mère) et s’enfuit dans la voiture. Michael se retrouve avec le gosse et sans un rond. Il vole un SUV et commence à trifouiller le moteur pour le mettre en marche quand Jesse, tout simplement, trouve la clé de contact. Pour faire de l’essence, Jesse toujours futé, vole à son tour le portefeuille d’un gros beauf. Michael sait où aller pour retrouver Cybil : chez le receleur.

Dans le même temps, Murphy s’est remis et réalise que Michael a pris l’argent. Il le poursuit dans l’Idaho avec la voiture rouge de Michael. Cybil a appelé le receleur Jay Peterson (Jon Lovitz) avec un mot de passe trouvé dans le portefeuille de Michael. Murphy se présente chez le blanchisseur avec le même mot de passe. Peterson explique que Cybil a appelé en premier, alors ils l’attendent. Lorsque Cybil arrive, elle prend Murphy pour Peterson, mais le psychopathe l’a descendu avec son assistante. Lorsque Michael et Jesse arrivent, ils trouvent les corps de Peterson et de la fille, que Jesse veut voir pour savoir s’il s’agit de sa mère. Jesse devine que Murphy a la voiture de Michael et, malin, lui dit que puisque c’est sa voiture que conduit Murphy, il peut la déclarer volée. La police l’arrêtera. Pas bête ! Murphy est en effet arrêté à un contrôle, mais Michael aussi, qui a lui même piqué un SUV. Ils se retrouvent dans la même prison du comté et se vannent, tandis que Jesse paye un avocat pour la caution de sortie de Michael. Murphy, de son côté, téléphone à Jack, le pilote d’hélico, pour qu’il fasse de même.

Michael récupère sa voiture rouge et trouve Cybil ligotée et bâillonnée dans le coffre, ainsi que deux fois plus d’argent : celui du casse plus celui que devait donner en échange le receleur, que Murphy a volé avant de le tuer. Il décide de se séparer de ce véhicule trop voyant et en loue un plus discret pour Cybil et son fils. C’est le moment de se séparer, lui va prendre un taxi, malgré le gamin qui s’accroche à son torse, en pleurs. Quant à Murphy, il fait du stop, tombe sur un fan d’un chanteur marginal, le tue se déguise en lui pour passer les barrages de police. Cybil et Jesse qui passent en voiture se font repérer par Murphy. Il les poursuit avec son van bariolé et les fait sortir de la route. Il prend le gamin en otage pour que Cybil retrouve Michael et le fric. Cybil supplie Michael, qui cède, aimant bien Jesse, et sa mère malgré ses mensonges.

La rencontre doit avoir lieu dans un entrepôt, où Murphy est venu accompagné d’un tueur expert. Michael est apparemment seul, mais a prévenu la police. Jack sert de messager entre Michael qui a le sac de dollars, et Murphy qui détient le gamin. Mais le sac n’est rempli que de papier journal découpé et d’un scorpion du désert qui pique Murphy. L’équipe du SWAT enclenche alors la grosse fusillade adorée des beaufs yankees, complètement inefficace mais spectaculaire, avec son lot de morts flics – montrant combien ils sont en fait incompétents. Mais « c’est de la bonne télé » comme dirait Trompe. Les beaufs yankees adorent Trompe pour cela. Ils aiment à se faire du cinéma, à se raconter des histoires – tandis que le monde les rattrape (la Chine, le climat, le déclin du dollar, la fuite de l’innovation à cause des cerveaux interdits d’immigrer…).

Murphy a descendu Michael, mais celui-ci a toujours son gilet pare-balles ; il est emmené en ambulance mais Cybil la pique avec Jesse, tandis que Murphy est enfin descendu par la police dans une apothéose de balles, affaibli par le venin du scorpion. Tous est bien qui finit bien, en apothéose rose bonbon yankee. Les trois s’échappent ensemble sur le bateau de Michael, le « Graceland ». Il est suggéré que Michael serait effectivement un bâtard du King, selon un test génétique, et que son « père » lui a donc légué ce bateau au nom de sa résidence de Memphis dans le Tennessee. Jesse, mûri, jette ses revolvers jouets à la mer.

C’est prenant, mais à la limite de la série B.

DVD Destination Graceland (3000 Miles to Graceland), Demian Lichtenstein, 2001, avec Kurt Russell, Kevin Costner, Courteney Cox, Christian Slater, Warner Bros France, anglais doublé français, 2h, €22,90

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Détour de Christopher Smith

Harper (Tye Sheridan) est étudiant en droit à Los Angeles et assiste à un cours de pénal sur la qualification de meurtre, d’assassinat ou d’homicide involontaire. Cela l’inspire… Il rend en effet son beau-père Vincent (Stephen Moyer), homme d’affaires sans cesse en voyage, responsable de l’accident de voiture de sa mère, désormais dans un coma irréversible. Harper va la voir chaque jour à l’hôpital, mais son état ne s’améliore pas. Vincent dit qu’il l’aime mais ne va jamais la voir, sans cesse « pris par le temps ».

Le garçon n’a jamais aimé Vincent, cet homme qui lui a ravi l’amour exclusif de sa mère. Il découvre qu’il a falsifié sa signature pour rédiger un testament. A la date du soi-disant paraphe, sa mère était avec son fils à New York, et ne pouvait avoir consenti. Il confronte son beau-père, qui tente d’expliquer qu’ainsi la succession sera plus facile, sans ces délais et paperasses inhérentes à une absence de dernières volontés. Harper ne le croit pas et, à 20 ans, décide d’éliminer le gêneur.

Dans un bar où il boit du whisky en déprimant, il rencontre un mauvais garçon, Johnny (Emory Cohen), dont l’absence de scrupules et l’autoritarisme de décision le séduisent. Johnny propose de l’aider à se débarrasser de son beau-père à Las Vegas, où il doit se rendre pour affaires. Il a une séduisante théorie du dédoublement, une personne qui fait le boulot et l’autre qui reste à la maison, sans que les deux se parlent. Le film va être monté de cette façon éclatée.

Harper sortant de la douche à son lendemain de cuite a à peine le temps d’enfiler un vêtement que Johnny sonne à la porte. Harper dit non, qu’il a renoncé, qu’il était saoul, mais Johnny insiste. Il veut les 20 000 $ promis pour rembourser son dealer à qui il a – sans vérifier parce qu’il est « un crétin » – refilé de la levure au lieu de cocaïne. Il est flanqué de Cherry (Bel Powley), une strip-teaseuse plus ou moins pute, genre no future, qui n’est pas « sa meuf » mais ouvre ses cuisses quand il le lui demande, pour lui ou pour un plan.

Ce que l’on prend pour le début n’est que la suite. Le meurtre projeté a déjà eu lieu sans le vouloir. En se bagarrant avec Vincent, celui-ci s’est empalé sur un grand couteau de cuisine placé exprès dans son bagage à main d’avion pour qu’il soit importuné à l’aéroport. Vincent le découvre, le tient à la main, accuse Harper, et les deux roulent sur la pelouse avant que Vincent ne s’embroche sur le métal et tombe dans la piscine. D’où l’affolement de Harper pour se débarrasser du cadavre, le nettoyage en grand, le sang sur son tee-shirt, la douche, les activités torse nu jusqu’à ce que son copain de fac préoccupé de sexe déboule, puis que survienne Johhny – programmé la veille. Harper s’est engagé et ne peut plus reculer, surtout que son beau-père est déjà cadavre sans l’aide du bad boy. Il hésite, on sent qu’il calcule, puis accepte d’aller à Las Vegas pour son beau-père, sans dire qu’il est déjà mort. Mais il exige que l’on prenne la voiture de son père dans le garage, une puissante Ford Mustang V8 bleue, où il a fourré le corps emballé dans une bâche jaune.

Le voyage vers Vegas s’apparente à un trip. Harper, ce qui est curieux, se contente de conserver son blouson de toile enfilé directement sur son torse, sans aller prendre un tee-shirt ni un quelconque bagage. Il met de même les 20 000 $ dans son slip. Comme si le meurtre l’excitait d’une certaine façon. Quitter son uniforme d’étudiant sage pour assumer sa vraie peau, briser les conventions du droit chemin pour choisir sa propre voie, c’est à la fois une initiation au monde adulte et une tentation libertarienne qui émerge avec Trump.

Harper va se confronter à Johnny pour éviter le pire, expert en mauvais coups et violent avec Cherry. Le cadavre dans le coffre lui pèse et il ne sait comment s’en dépêtrer, mais autant ne pas ajouter des meurtres en plus, comme celui de ce flic noir, un peu trop vantard et imbu de son uniforme. Mais Harper n’est pas un crétin comme Johnny, c’est tout le sel de l’histoire.

Difficile de raconter la suite sans dévoiler l’intrigue. Harper a l’air d’un gamin, malgré son gros nez ; s’il est bien dessiné, il n’a pas la musculature cultivée qui ferait impression sur Johnny. Il trouve Cherry « jolie » et veut l’aider à se déprendre du malfrat tout en lui offrant une nouvelle chance dans la vie, mais sans désirer la baiser ; il se contente de dormir torse nu et pieds nus à côté d’elle. Harper ne se détend jamais, se courbe devant la force mais n’en pense pas moins. Comme il est intelligent – et sait trouver de l’argent – il maîtrise son destin. Il embobinera Johnny sans problème pour le faire accuser à sa place – puisque c’était son intention de perpétrer le meurtre. Tout le film tient au fond à Tye Sheridan, jeune homme banal mais décidé, qui ne rit pas. Malgré une histoire compliquée et un montage déconcertant, le film est finalement captivant.

DVD Détour (Detour), Christopher Smith, 2016, avec Tye Sheridan, Bel Powley, Emory Cohen, Jared Abrahamson, Sibongile Mlambo, L’Atelier d’images 2017, français anglais, 1h33, €3,41, Blu-Ray €11,29

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Clare Mackintosh, Te laisser partir

L’autrice est une ancienne policière anglaise du début des années 2000 qui, après 12 ans de service, s’est mise à écrire. Ce livre est son premier roman, inspiré d’une enquête vécue. Les détails sont donc vécus. L’intrigue est à deux étages et garde le suspense jusqu’à la fin.

A Bristol, dans le sud-ouest de l’Angleterre, tout proche du Pays de Galles, une mère ramène son enfant de 5 ans de l’école. Pas de papa, il ne voulait pas d’enfant et il l’a quittée. Il pleut, il fait nuit, la maison toute chaude est proche. Mais voilà, maman ne fait pas attention, elle lâche la main du gamin parce qu’on est presque arrivé. Et ce qui devait arriver arrive, le petit garçon fait comme d’habitude, il court, il traverse la rue sans regarder – il ne regarde jamais, et maman le sait. Elle n’a pas fait attention. Et boum ! Le petit Jacob est percuté par une voiture, qui surgit tous phares allumés, au-dessus de la vitesse autorisée. Le corps est brisé, la mort instantanée. Désespoir… Il aurait fallu, mais on ne l’a pas fait.

L’enquête démarre mal. La mère n’a rien vu, ne sait même pas qui était au volant, homme ou femme, s’il y avait un passager, la couleur de la voiture, encore moins sa marque. Le véhicule a fait demi-tour, le conducteur n’est pas sorti pour aider ni appeler les secours, il a fait un délit de fuite. S’il a frotté un arbre, la police ne retrouve aucune trace. Sauf peut-être un fragment de phare, brisé à proximité. Il s’avérera qu’il n’a rien à voir. Aucun témoin, aucune piste, pas même une trace de freinage à cause de la pluie. Point mort ; au bout d’un an, on classe l’affaire, puisqu’on ne peut avancer.

Mais l’inspectrice stagiaire Kate en est bouleversée. Tout de même, un enfant ! Qui aurait pu agir ainsi ? Avec l’autorisation de Kay son capitaine, mais sans l’aval du préfet de police, elle continue à chercher sur ses heures de loisir : les caméras de surveillance, les témoignages de conduite dangereuse. Dernier appel à témoins avant le classement définitif… et crac ! Il permet de relancer la piste.

Pendant ce temps, en chapitres intercalés un peu déconcertants au début parce qu’ils sautent du coq à l’âne et d’une personne à une autre, Jenna, une femme, plaque tout. N’emportant qu’un petit bagage, son ordinateur portable et un coffret de souvenirs, elle jette son téléphone mobile et prend les transports jusque loin. Le petit village de Penfach est isolé, en bord de mer, avec de hautes falaises au-dessus de la plage. C’est là que Jenna s’installe, dans un cottage délabré, loué pour presque rien à un berger sur les conseils de la tenancière du camping. Les gens ne viennent que pour les vacances, la saison d’hiver est vide. Elle est bien, elle peut oublier.

Sauf que son passé la rattrape. Pour vivre, elle vend des photos sur le net et dans le village à la haute saison. Sa spécialité est l’inscription sur le sable, pris devant la mer au soleil rasant, ou couchant, ou sous les nuages. Un succès grandissant. Mais avec le net, quiconque est un peu avisé remonte l’adresse. La police aussi. Sa voiture a été retrouvée, un impact sur l’avant ; elle-même a été pistée, elle est arrêtée. Elle avoue tout.

Fin de l’histoire ? Non, seulement fin de la première partie… Car la seconde verra la situation se complexifier. Jenna a peur, mais de quoi ? Ou de qui ? Pourquoi veut-elle aller en prison ? Pourquoi ne dit-elle rien ? Son apparence est trompeuse et tout le monde se laisse prendre, mais pourquoi ? Ray et Kate font creuser, et trouver. Ce sera pire qu’imaginé.

Un peu de psychologie, sans vraiment insister ; une enquête qui s’enlise avant de se relancer ; des protagonistes qui agissent en parallèle. Ce n’est pas un grand roman policier, mais il se laisse lire avec assez d’appétit. Il est dans l’air du temps : l’autrice est femme et les femmes sont à l’honneur, victimes, forcément victimes. Même les plus sages comme Meg, l’épouse du capitaine Ray, qui a renoncé à sa carrière policière (comme l’autrice?) pour élever ses enfants, dont le garçon, Tom va mal. A 12 ans, il devient grognon, paresseux, sèche l’école. Il vole, en tant que chef de bande. L’adolescence ? Son père qui ne s’occupe pas assez de lui ? Faut-il devenir délinquant pour que papa policier se préoccupe de son enfant ? Les hommes sont des salauds, depuis tout petits. Il désobéissent à leur mère, se rebellent, prennent les filles en prédateurs, voire pire. Cette rengaine est un peu lourdingue et caricaturale, mais fournit la clé de l’énigme.

Si vous trouvez les débuts un peu longs, n’oubliez pas de tenir jusqu’à la seconde partie !

Theakston’s Old Peculier Crime Novel of the Year Award 2016

Prix du meilleur roman international au Festival Polar de Cognac 2016

Prix des lecteurs, sélection 2017

Clare Mackintosh, Te laisser partir (I Let You Go), 2014, Livre de poche 2017, 508 pages, €8,70, e-book Kindle €8,99

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La Classe de neige de Claude Miller

Nicolas, 10 ans (Clément Van Den Bergh, 12 ans au tournage), est un garçon perturbé qui ne sourit jamais et parle peu. Il est flanqué d’un petit frère qu’il aime bien (Tom Jacon), d’une mère démissionnaire (Tina Sportolaro) et d’un père un brin inquiétant (François Roy) qui lui raconte des histoires à faire peur. Sadisme inconscient ? Il brutalise le garçon, peut-être pour masquer ses désirs incestueux. Nicolas cauchemarde qu’il le pousse dans le grand bain alors qu’il sait mal nager ; il le tue à plusieurs reprise dans des fantasmes de vengeurs masqués ou d’accident de voiture.

Il est envoyé en classe de neige à Morzine, à plus de 200 km de la maison, et son père veut le conduire lui-même dans sa R25 grise de fonction ; il est représentant en prothèses médicales. L’accident de car de Beaune est encore frais dans les mémoires, le car a brûlé le 31 juillet 1982 sur l’autoroute A6 et a tué 546 enfants et adolescents de 5 à 14 ans, plus sept adultes.

Nicolas rejoint les autres qui sont déjà arrivés. Comme il est timide, il n’a pas vraiment de copain, ni de copine. Il oublie – et son père aussi – son sac dans le coffre et se retrouve sans pyjama le soir. Il pourrait dormir en slip, cela se faisait couramment dans les colos, mais il semble que ce ne soit pas le cas ici. Un autre garçon, étranger et plus mûr, lui prête son pyjama de rechange. Hodkann (Lokman Nalcakan) devient son ami, attiré peut-être par sa vulnérabilité et son air perpétuellement rêveur. Il dort dans la couchette en-dessous.

La peur de Nicolas est de pisser au lit, symptôme évident d’un gamin troublé, angoissé la nuit. Sa mère ne semble pas s’en préoccuper, et la maîtresse (Emmanuelle Bercot ) non plus. Il n’a qu’à « ne pas pisser, et voilà tout ». Ben voyons… Nier ce qui gêne a toujours été le cas des profs et des parents indifférents. Les premiers parce qu’ils considèrent que ce n’est pas leur métier, les seconds parce que ça passera. Nicolas mouille son lit une nuit, se lève et va se laver, mais s’aperçoit qu’il neige enfin dehors. Il ne fait pas de ski, faute d’affaires, mais se réjouit pour les autres. Il sort alors dehors pour toucher la neige et s’en frotter, les pieds nus, mais la porte sécurisée ne s’ouvre que de l’intérieur. Il est enfermé dehors et personne ne répond !

Il avise alors la 2CV de Patrick (Yves Verhoeven), un gentil moniteur qui l’a pris sous son aile et qui l’aime bien. Il dit même à la caissière de la boutique où il va lui acheter quelques affaires, anorak, tee-shirt, chaussettes, cagoule, que s’il n’est pas réclamé d’ici un an, il le garderait bien. Son père, en effet, n’est pas revenu porter le sac oublié. Sa mère ne sait pas où il est ni comment le joindre. La colo avance donc probablement les fonds nécessaires « en urgence », avant de se faire rembourser par les parents. La 2CV s’enfouit sous la neige qui tombe en continu, et Nicolas cauchemarde qu’il est glacé, mort, et qu’on le fourre dans un cercueil d’où il ne peut pas sortir. C’est Patrick qui le trouve au matin et le prend dans ses bras comme un petit enfant pour le ramener au chaud.

Il tombe malade, avec de la fièvre, rien de bien grave. Le docteur dit à la maîtresse que Nicolas est un ourson mal léché. Mal léché quand il était petit par sa mère, qui semble-t-il ne l’a pas aimé ni caressé comme il se devait. Peut-être parce que le père a pris toute la place en le surprotégeant, sans la tendresse qui aurait dû aller avec. Il ose à peine le toucher, mettre un bras sur ses épaules, l’étreindre. Il se contente de parler en raisonneur. Nicolas fantasme l’amitié de Hodkann, rêvant de se le sauver lors d’une invasion de terroristes ; il fantasme l’amour d’une femme en rêvant de se voir embrasser sur la bouche par sa maîtresse ; il fantasme de se retrouver petit bébé avec une mère aimante lorsqu’il voit, au retour, dans une station-service, une maman et son bébé. Toutes les névroses de l’auteur du roman, Emmanuel Carrère, apparaissent probablement dans ce livre. Le film en rend bien compte.

Nicolas est laissé au café avec un Lucky Luke tandis que les autres vont skier. Deux gendarmes entrent et font apposer une affiche à propos de René, un jeune garçon du coin qui a disparu depuis trois jours. Nicolas en cauchemarde la nuit venue, se rappelant ce que son père qui a dit un jour : que des inconnus enlevaient des enfants pour les éventrer et leur prélever un rein, une façon d’évoquer ses propres fantasmes érotico-sadiques, une façon aussi de « justifier » son interdiction de monter avec lui sur les montagnes russes, accessibles uniquement avec un adulte avant 14 ans. Pour se rendre intéressant auprès de son seul ami, Nicolas affabule. Il grossit cette anecdote en faisant de son père un chasseur de méchants. Ce pourquoi, lorsque les gendarmes reviennent pour enquêter sur une R25 grise, Hodkann leur dit que le père de Nicolas en a une, ce qui leur permet de faire le rapprochement avec ce qu’il savent déjà.

L’abuseur d’enfant est arrêté et Nicolas renvoyé chez lui. C’est Patrick qui l’accompagne personnellement en 2CV. On n’a rien dit au garçon car les profs, comme d’habitude, ne veulent pas se mouiller, ce n’est pas leur métier. La maîtresse se fâche même lorsque les élèves, pourtant de 9 à 11 ans, parlent entre eux de ce garçon retrouvé mort. Il faut se taire, ne pas évoquer cette histoire, selon elle. Alors qu’il serait au contraire nécessaire d’en parler, avec des mots d’adulte envers des enfants, pour évacuer l’émotion. Mais il ne faut attendre cela des profs, ce n’est pas leur métier, ils n’ont pas été formés, ils ne sont pas assez payés, ils ont bien d’autres choses à faire, et ainsi de suite… La critique ironique du film consiste, à ce moment-clé, en un dialogue entre Vanessa et Hodkann ; elle demande : « ça veut dire quoi être violé » ? Et il répond : « c’est mettre sa b… » juste avant que la maîtresse prenne sa grosse voix et l’éjecte au dortoir. Les gamins sont souvent moins niais que les profs en ces occasions.

Un bon thriller psychologique, où l’enfant révèle par ses cauchemars ce qu’il sait au fond de lui sans savoir le formuler : les brèches des adultes, le manque d’amour, le sadisme rentré de son père. Si l’institutrice est presque toujours en-dessous de tout, le moniteur Patrick est au-dessus de ce qu’on lui demande.

Prix du jury du Festival de Cannes 1998

DVD La Classe de neige, Claude Miller, 1998, avec Clément Van Den Bergh, Lokman Nalcakan, François Roy, Yves Verhoeven, Emmanuelle Bercot, LCJ Éditions & Productions 2022, version restaurée 4K ultra HD, 1h32, €10,99

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Henri Troyat, La tête sur les épaules

Un fils et sa mère, le père parti lorsqu’il avait 6 ans, divorcé, puis tué dans un accident de vélo. Étienne a désormais 18 ans et porte le nom de son père, Martin, tandis que sa mère a repris son nom de jeune fille pour sa petite entreprise de couture à façon. Elle connaît un certain succès, avec deux employées chez elle, dans la salle à manger, et un homme son âge, Maxime, s’intéresse à elle.

Étienne, qui vient de passer son bac et envisage le droit pour devenir avocat pénaliste, est un brin jaloux, mais se dit, en homme, que sa mère le mérite bien. Sauf que… Le destin le rattrape. Il reçoit une lettre à son nom où la seconde femme de son père lui écrit, à l’article de la mort, pour lui faire parvenir les derniers objets de son père : une montre, un portefeuille, des boutons de manchette. Étienne l’a à peine connu ; encore se souvient-il d’une main qui ébouriffe ses cheveux, d’être porté dans des bras puissants pour regarder une vitrine de Noël. Il veut en savoir plus.

Sa mère, qu’il appelle Marion, soupire. Elle veut bien lui dire… Son père n’a pas été tué dans un accident de vélo en 1945, il a été exécuté après jugement pour avoir tué ceux qu’il faisait passer la frontière espagnole durant l’Occupation. Le motif en serait l’argent. Étienne tombe de haut. Lui qui était l’instant d’avant l’orphelin innocent, se voit soudain accablé du poids de son hérédité : fils d’assassin. Il veut en savoir encore plus. Il se rend à la Bibliothèque nationale pour consulter les journaux du procès. Il découvre l’accusation, les plaidoirie, et une photo noir et blanc qu’il découpe en fraude. Il est le fils de ce père qui a tué, que le peuple a jugé, qui a été condamné à avoir la tête tranchée.

Même si son père s’est toujours défendu d’avoir voulu eu le vol comme motif, même s’il a invoqué une vengeance personnelle, ou une prise de bec d’un passé méprisant, il a bel et bien exécuté d’une balle dans la tête trois personnes. Il était violent, impulsif, aigri – et son fils doit en garder les traces héréditaires. Étienne ne sait plus où il en est. Il ne sait plus à qui parler.

Sa mère n’est pas la bonne interlocutrice de ses questions de garçon, de fils, elle qui a tiré un trait sur le passé et rayé son ex-mari de sa vie comme de ses souvenirs. Elle a brûlé toutes les lettres, les photos, les documents. Elle a refait sa vie en tentant de préserver l’enfant de la vérité jusqu’au bout. Les amis de son âge ne sont pas non plus indiqués, Étienne le fort en thème, souvent premier dans les travaux, leur apparaîtrait entaché ; il aurait honte de leurs regards. Le garçon est seul. Il songe même à se suicider avec le petit revolver que sa mère garde dans sa table de nuit. Le fils du guillotiné va-t-il perdre la tête ? Il échoue au dernier moment, faute de courage croit-il – faute de motif suffisant, sait-on.

Il récuse l’amitié en pédalant plus vite que son condisciple qui vient le chercher pour une promenade en vélo, car il le trouve insignifiant, vulgaire, sans considérations philosophiques sur les grandes questions. Le garçon aurait volontiers été son ami, mais Étienne en est dégoûté. Il récuse l’amour, ou plutôt le sexe, avec Yvonne, une fille de 24 ans avec qui il a été forcé à danser dans un cabaret du quartier latin, et qui a été pourtant séduite par sa force physique et par son décalage avec les autres. La fille aurait volontiers couché avec lui, mais Étienne en est dégoûté.

Reste le professeur de philosophie, M. Thuillier, rencontré par hasard à la Bibliothèque nationale. L’adulte invite son ancien élève à bavarder, l’écoute exposer ce qu’il vient d’apprendre, sa détresse. Il lui fait une réponse de philosophe, que chacun est soi, que selon Nietzsche il faut assumer sa violence instinctive pour la dominer, que selon Schopenhauer il importe d’accepter sa souffrance, qu’enfin, selon Sartre (très à la mode en ces années post-guerre), aucun destin ne pèse sur chacun. Le professeur lui fait surtout une réponse d’homme en le haussant à son niveau, lui lisant un passage du livre qu’il est en train d’écrire et qui s’applique à son cas. En bon existentialiste, la liberté existe et un homme doit faire ses choix. Étienne est rasséréné. Les livres ne sont pas la vie, mais ils aident à vivre. Il oublie le suicide, renoncement de lâche envers soi-même lorsqu’on est jeune et bien portant.

Mais reste la position de sa mère. Comment peut-elle, ex-femme d’assassin guillotiné, penser à refaire sa vie ? Son futur fiancé sait-il qui elle est ? Alors qu’un dîner se prépare avec Maxime, auquel Étienne aurait voulu échapper, il décide de prendre les devants. Il trouve l’adresse de l’amant et se rend chez lui avec le revolver. Il veut le tuer, tout simplement, accomplir son destin sur les traces de son père. Mais tout ne tourne pas selon sa volonté…

« Ignorant la résistance que les choses, les hommes et les mots opposent à celui qui prétend ignorer l’ordre de l’univers, il avait cru être un sage parmi les sages et son incompétence avait failli se traduire par un désastre. Maintenant, ayant évité le pire il se détournait de ses illusions et n’espérait plus de l’existence qu’un peu de paix studieuse, d’amitié, de tendresse » p.241. Et le bonheur de sa mère.

Un roman d’initiation à la vie, au début des années cinquante du siècle dernier, mais sur des interrogations éternelles : qui suis-je ? D’où viens-je ? Où vais-je ? Car, aléas de la vie, remugles du passé, préceptes théoriques – il importe avant tout, pour être un homme, de garder « la tête sur les épaules. »

Henri Troyat, La tête sur les épaules, 1951, Livre de poche 1966, 243 pages, occasion €2,20
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Laird Koenig, Labyrinth Hotel

Laird Koenig, décédé en 2023 à 95 ans, était un maître du thriller à l’américaine, au temps où les séries télé n’avaient pas dévasté la profession. Le thriller, à sa grande époque, était « écrit » ; il était découpé en séquences comme au cinéma ; il maintenait le suspense comme dans les romans policiers. Surtout, il faisait la part belle à la psychologie, au caractère des personnages. Le décor n’était qu’un prétexte pour mettre en avant les sentiments, les grandes questions humaines. L’auteur a fait des études de lettre et de psychologie, pas de cinéma ni de marketing. Les fraîchement retraités s’en souviennent, il a été coscénariste de Flipper le dauphin, série ado animale de 1964 à 1967.

Dans cet opus, nous sommes à New York en 1980. La ville est une Babylone soupçonnée de tous les péchés, la ville satanique par excellence où, en particulier à la fin des années 70, toute la faune marginale et désaxée se retrouve pour des crimes sans nom. Crise économique, irruption du Sida, prostitution, enlèvements, pauvreté. La police est débordée, corrompue, fonctionnaire. Elle touche, elle ramasse, elle ne fout rien. La ville se désagrège, la drogue fait des ravages et la violence est permanente. Comme le dit une journaliste dans le roman, une jeune femme seule le soir sur un trottoir a de grandes chances de se faire voler, violer, trucider – dans cet ordre.

Susannah Bartok, tout fraîchement débarquée de sa Californie, où elle a couvé un beau bébé blond aux yeux bleus de désormais 2 ans, l’apprend à ses dépens : tout peut arriver. Par exemple, son gamin vaut 100 000 $ sur le marché de l’adoption illégale. Elle a quitté le doux soleil californien qui a doré son bébé à cause de Scott, le géniteur qui l’a quittée pour une plus jeune. C’était l’époque décérébrée du Californien-type, trop magnifiée par ceux qui pensaient y voir la liberté : aucune lecture, baise à tout va, surf, et drogue en stimulant. Susannah a pris son enfant et des vêtements légers pour s’envoler voir son père, dans le nord-est des États-Unis. Elle n’avait pas prévu le retard d’avion, le froid polaire, la grande ville anonyme et dangereuse. C’est qu’une femme agit par impulsion, sans réflexion : nombreux sont les romans policiers américains à mettre ce genre de comportement en évidence, bon ressort d’intrigue. Les personnages doivent ressembler à leurs lectrices.

Au lieu de rester à son hôtel, voilà la gourde qui, en pleine soirée de fin décembre, à déjà 22 h, cherche à « aller faire des courses ». Elle emmène le petit dans les rues passantes où les passants passent indifférents. Sauf ceux qui vous zieutent, soupèsent votre bon poids en fric – et passent à l’action. Un tour de bonneteau, une giclée de macis ou d’ammoniaque dans les yeux, et hop ! Le bébé est subtilisé à la main de sa mère, qui ne voit plus rien et se débat comme une poule affolée. La foule s’en fout.

Un bébé flic vaguement noir s’émeut de sa détresse, mais n’a pas été « formé » pour y répondre ; il contacte son supérieur, qui embarque l’agitée dans le fourgon. Car Susannah se démène, veut rester sur place, chercher en tous sens, surtout ne pas quitter l’endroit, vite, vite, courir ici ou là. Hystérie sans effet. Elle est emmenée au poste, où un inspecteur lui assène des paroles lénifiantes, sans faire grand-chose que « signaler » la disparition et envoyer la photo du petit blond à tous les postes du quartier. Et de remplir un interminable questionnaire bureaucratique au lieu d’agir. La mère, amputée de son enfant, en devient folle.

Heureusement, Victoria, une journaliste underground, passait par là en quête de scoop. Elle la prend sous son aile. Solidarité de femme, peut-être désir de gouine, puisqu’elle l’est et vient de larguer sa mannequine blonde. Toujours est-il qu’elle met en branle sa connaissance intime de New York, son entregent de journaliste abonnée aux exclusivités, ses relations dans les milieux inavouables, pour tracer un plan de recherche. Elle liste les pistes à suivre : police, FBI, recherche de cas dans les journaux, voyant, bureaux d’adoption pour le marché noir des bébés, assistantes sociales, intuition…

Roy le drogué la renvoie pour 20 $ à Michelle, qui a vendu son bébé engendré lors d’une passe parce qu’elle ne voulait pas l’élever, laquelle pour 100 $ dit la marche qu’elle a suivie : un docteur, un avocat qui s’occupe de jouer les intermédiaires, et le bébé livré à l’adoption pour 500 $ avec faux papiers. Le célèbre voyant Zellner, être hypersensible assisté de son trop beau jeune Kurt, délivre ce qu’il voit pour avoir sa photo dans The Pressoù Victoria a décroché sa pige. La police n’aurait même pas eu l’idée d’enquêter dans ces milieux non respectables. Sauf que ça marche : le voyant voit le bébé dans une boite au milieu de nombreuses boites, il a froid. Est-ce la morgue ? Un saut audit lieu prouve que non. Alors où ? Un grand hôtel désaffecté est le bout de la piste, d’où le titre français. Là sont les malfrats qui, pour quelques piquouses, font tout ce que « la Chienne » leur dit de faire. Et justement, un couple de riches brésiliens leur a commandé via un avocat un exemplaire de petit garçon blond aux yeux bleus…

Tout va se jouer à la minute : trouver la planque, faire avouer les kidnappeurs, empêcher l’envol de l’avion, prévenir la police – mais quand tout est réglé, sinon les lenteurs de la procédure mettraient des bâtons dans les roues. Victoria va se sacrifier pour la cause du scoop et pour son amour naissant envers Susannah. Laquelle, en mère courage, va se révéler bien plus pugnace qu’elle ne croit elle-même, et le laisse paraître.

Un bon thriller qui vous agrippe par la bonne bouille du petit blond, espèce en voie de disparition avec le métissage, qui vous tient par la découpe haletante de l’action, qui vous inonde de joie au dénouement. A (re)lire : même si on l’a lu une fois et que l’on connaît la fin, on marche toujours. C’est la progression qui compte, pas le résultat.

Laird Koenig, Labyrinth Hotel (Rockabye), 1981, Livre de poche 1982, 381 pages, €3,21

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Alberto Moravia, La belle romaine

Ce gros roman a lancé la notoriété de l’auteur italien après-guerre. Né en 1907, Alberto Moravia, souvent cité pour un prix Nobel qu’il n‘obtiendra jamais (ce prix est délivré pour des raisons politiques, pas pour le talent littéraire), analyse sans complaisance les personnages velléitaires de sa société. Les Italiens ont en effet adulé le fascisme, avant de se précipiter dans les bras du communisme, puis dans ceux du consumérisme et de la mafia. Avec autant d’enthousiasme et de stupidité.

L’élite bourgeoise, catholique, puritaine et fasciste n’a rien empêché, a laissé faire, abandonné les gens à n’importe quel parti. C’est le cas d’Adriana (traduit par Adrienne en français, à une époque, les années cinquante, où l’on francisait encore tout). Elle a 16 ans au début du livre et, nue, se trouve belle. Encouragée par sa mère, elle va se montrer pour arriver. D’abord comme modèle chez les peintres, mais ils ont peu d’argent ; ensuite chez les « gens biens », ceux qui en ont, mais qui ne vont surtout pas épouser. Baiser, oui, marier, non. Or le mariage est l’idéal de vie d’une jeune fille romaine en ces années-là. Le roman se situe au moment de la guerre fasciste contre l’Éthiopie en 1935-36, une allusion y est faite un moment.

Adriana, née pauvre et sans père, mort à la guerre, est élevée par une très petite bourgeoise aigrie et envieuse qui coud des chemises pour vivre. Elle fait bosser sa fille pour mettre de l’huile d’olive dans ses pâtes. Mais quoi de mieux que de profiter de ce que la nature vous donne pour gagner de l’argent ? Car l’argent est tout, il donne la santé, le confort, le pouvoir. Une mère ne peut rêver mieux pour sa fille. Donc la sortir, la présenter, pour que les hommes l’envisagent, la désirent, finissent par l’épouser. La naïve gamine de 16 ans ne rêve que petite maison et famille autour de la table, sous la lampe, comme elle l’a vu dans son quartier excentré de Rome.

Ce n’est pas ce qui va advenir. Les peintres sont respectueux de son corps, la dessinant avec amour, mais sans la toucher, comme on contemple un bel objet. Or Adriana ressent déjà les émois de la chair, elle veut plus que les regards sur elle, elle désire être prise, pénétrée, fusionner avec un mâle. C’est assez cru, mais naturel. Elle avise alors le jeune Gino, qui conduit une belle auto. Ce n’est pas la sienne, bien qu’il veuille un moment le faire croire ; il n’est que chauffeur d’une famille riche, gardien de la villa en l’absence des maîtres. Adriana l’aime comme il est, pour sa jeunesse, sa fougue sexuelle, le plaisir qu’il lui donne, et une certaine tendresse qu’il ressent. Il promet de l’épouser dans six mois.

Mais bien sûr, pas question de mariage. La promesse est repoussée d’échéance en échéance, comme la dette de la France. C’est que Gino cache qu’il est déjà marié en province, et père d’une petite file. C’est ce qu’Astarite, ponte de la police politique devenu éperdument désireux de se faire la belle romaine, lui apprend, un jour qu’elle va le voir. Dès lors, le fantasme de vie normale d’Adriana s’écroule. Avec sa pauvreté, elle ne sera jamais épouse fidèle ni mère de famille respectable. Sa mère l’avait prévenue : on épouse riche, ou jamais. Elle choisit donc jamais. Dès le quart du roman, elle se rend compte : « je suis une putain ! » Cri du ventre plus que du cœur : elle enchaîne en effet les passes, avec les hommes qui lui sont présentés par sa copine Gisela, ou carrément dans la rue. Un ou deux par jour, qui la paient. Elle les emmène chez elle où sa mère ne dit rien, bien contente d’avoir eu raison et de palper l’argent pour enfin engraisser et paresser.

Ce qui est intéressant chez Adriana est qu’elle n’a aucun scrupule, ni aucun remord. Elle jouit de son corps comme un jeune animal, et prend son plaisir où il se trouve, avec naturel. Elle aurait préféré le jeune Gino, mais les autres la contentent, même s’ils lui répugnent parfois. C’est que le sexe a des exigences plus fortes que le cœur et que, bien-sûr, la raison. Les ouvrières romaines sont-elle obligées de se faire putes pour s’élever au-dessus de leur condition ? Sans vendre son corps, songe Adriana, « il nous faudrait recommencer, maman et moi, notre vie d’autrefois, avare, inconfortable, pleine de convoitises refoulées » p.257. La société protège les riches, pas les pauvres.

Il y aura Jacinthy le commercial, puis l’étudiant de 19 ans coincé, Astarite le policier fasciste, et encore un moment Gino : il la chausse tellement bien de son pied. Mais c’est finalement Gino qui va la perdre sans le vouloir. Il l’a emmené pour frimer à la villa de ses patrons ; ils y ont fait l’amour plusieurs fois dans sa chambre de domestique. Mais Adriana a désiré le faire dans le grand lit de la bourgeoise absente, avant de prendre un bain dans sa baignoire. Gino a cédé, et Adriana s’est emparée d’un poudrier en or orné d’un gros rubis poussoir – comme ça, pas par goût du luxe, mais par capacité à le faire. Gino est suspect d’avoir mal gardé la maison ; il va donc faire accuser une bonne à sa place, qui ne l’aime pas et le prend de haut, en volant une réserve de dollars qu’il va cacher dans sa valise ; elle est emprisonnée et battue. Gino l’apprend à Adriana pour lui montrer les conséquences de son acte irréfléchi.

Mais ce qu’il ne dit pas tout de suite, c’est qu’il n’a pas rendu le poudrier qu’Adriana lui donne immédiatement, pour faire libérer la fille. Au contraire, il cherche à le vendre à son profit ; il s’est accoquiné avec un malfrat qui peut devenir très violent s’il est contrarié… Et qui a tué un orfèvre qui lui proposait une somme ridicule de l’objet, ce qui a fait scandale dans la presse. Adriana se trouve forcée de coucher avec lui, avant d’aller coucher à nouveau avec Astarite pour faire libérer la bonne accusée à tort. Cela via un prêtre à qui elle avoue en confession toute l’affaire pour lui confier le poudrier à rendre par la police. Lequel lui ordonne de dénoncer le tueur de l’orfèvre.

Que peut-on contre le destin ? Comment arrêter un engrenage une fois qu’il s’est mis en marche ? Adriana la naïve, désormais plus de 20 ans, n’aura pas la vie qu’elle s’est rêvée. « C’est ainsi qu’après quelques heures d’angoisse je renonçais à lutter contre ce qui paraissait mon destin et l’embrassais même avec plus d’amour, comme on étreint un ennemi qu’on ne peut abattre. Et je me sentis délivrée. D’aucuns vont penser qu’il est bien commode d’accepter un sort ignoble, mais fructueux, au lieu de le refuser. Moi, je me suis souvent demandé pourquoi la tristesse et la rage habitent si souvent l’âme de ceux qui veulent vivre selon certains préceptes et se conformer à certains idéaux, tandis que ceux qui acceptent leur vie, qui est avant tout nullité, obscurité, faiblesse, sont si fréquemment insouciants et gais. Dans ces cas-là, du reste, chacun obéit non pas à des préceptes, mais à son tempérament qui prend l’aspect du destin. Le mien, comme je l’ai dit, c’était d’être à tout prix joyeuse, douce et tranquille, et je l’acceptais » p.266.

Elle sera trahie, mise enceinte ; bref, la chute. Quant aux hommes, durant la période fasciste et dans le désordre après-guerre, ils restent les mêmes : séducteurs, menteurs, dominateurs. N’ayant qu’un objectif court terme en vue : assouvir leur désir.

Un film a été tiré du roman en 1954, avec Gina Lollobrigida en Adriana, disponible seulement en italien sur DVD.

Alberto Moravia, La belle romaine (La Romana), 1947, J’ai lu 1971, 503 pages, occasion édition reliée €15,60

Alberto Moravia, Le Conformiste – La Romaine – La Désobéissance – La Ciociara, collection Bouquins 2023, 1152 pages, €32,00

Les romans d’Alberto Moravia déjà chroniqués sur ce blog

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La chambre du fils de Nanni Moretti

Un ménage italien moyen à Ancône, port italien sur la côte adriatique. Giovanni, barbu, dans le vent, est psychanalyste (Nanni Moretti), Paola travaille dans une maison d’édition (Laura Morante). Ils ont deux adolescents, Irene en seconde (Jasmine Trinca) – prononcez iréné – et Andrea en fin de collège (Giuseppe Sanfelice, bien que 17 ans au tournage). L’atmosphère est très familiale, petit-déjeuner et dîner en commun, conversation apaisée, parents qui se préoccupent des enfants, cohésion du chant dans la voiture. Le père assiste aux matchs de basket de sa fille et de tennis de son fils ; il lui semble que la fille a plus d’esprit de compétition que le fils. Mais il aime se sentir en sa compagnie et courir avec lui au matin. Même si son attitude est un peu artificielle, notamment lorsqu’il se prend à essayer de faire les gestes du sport devant son fils avec la maladresse de sa quarantaine.

Un jour, le principal du collège l’appelle (Renato Scarpa) : Andrea et son copain Luciano (Marcello Bernacchini) sont accusés d’avoir volé une ammonite en cours de sciences naturelles ; il s’agit d’un fossile rare. A force de discuter et d’argumenter, l’accusation est abandonnée sous la pression des parents. Pourtant, Andrea l’a bel et bien « emprunté » avec son copain pour « faire une blague », mais l’ammonite s’est cassée – il l’avoue à sa mère mais n’ose le dire à son père.

Ce pourquoi, lorsqu’un dimanche matin il part faire de la plongée sous-marine avec bouteilles dans les rochers, et qu’il meurt d’embolie pour avoir paniqué sous une grotte et lâché sa bouteille, le doute subsiste : s’est-il volontairement donné la mort par honte de lui-même ? Les patients de Giovanni lui en racontent de bien tristes sur le suicide, la névrose maniaque, la dépression, le sentiment de ne rien valoir… Justement, en ce dimanche matin, le père avait persuadé le fils de venir courir avec lui, et c’était décidé, au moment où un patient suicidaire avait téléphoné pour dire qu’il allait très mal. Le psy avait lâché sa famille pour se rendre chez son patient ; le père avait abandonné son fils à son destin. Il ne se le pardonne pas.

Quant à la mère, ce sont de grandes démonstrations d’émotions, pleurs et tremblements, refus de parler, chambre à part. Une hystérie à l’italienne plutôt pénible à voir pour les non-Italiens. Elle remarque au courrier une lettre adressée à son fils décédé et l’ouvre. C’est une lettre d’amour d’une copine rencontrée le dernier jour des vacances dernières, où Arianna (Sofia Vigliar) avoue à Andrea qu’elle s’est entichée de lui. La mère, curieuse et probablement un brin jalouse, veut la rencontrer. Le père trouve cela presque indécent. Ces deux tempéraments sont voués à s’opposer, donc le couple à se séparer.

Lui tente d’écrire à Arianna mais rien de simple ne lui va ; elle lui téléphone carrément et se heurte à une réticence de la fille car le temps a passé. Elle n’a jamais revu Andrea, dont on peut supposer qu’il avait à peine 15 ans, mais ils se sont écrit et le fils lui a envoyé des photos de sa chambre avec lui en situation, prises au déclencheur automatique. C’est un fils intime, bien que décent (rien à voir avec les selfies qui vont sévir dans les années Smartphone) ; il sourit et blague sous sa table ou sur son lit. Un fils que son père découvre, finalement. Il croyait le connaître mais l’adolescent réservait son coin secret, comme tous les ados. Dès lors, à quoi sert la psychanalyse si l’on ne parvient pas même à connaître son propre enfant ? Les patients, bien qu’attachés à leur séance et à leur psy de façon névrotique, disent que cela leur sert peu. L’un même casse tout dans le bureau lorsque Giovanni lui dit qu’il arrête la profession.

La fille qui leur reste, Irene, survit mais ses parents la délaissent. Elle devient agressive, se fait pénaliser au basket. On s’occupe du passé, pas du présent. C’est Arianna surgissant à l’improviste, lors d’une visite en passant, qui va remettre les pendules à l’heure. Giovanni la reçoit, voit les photos de la chambre du fils ; il comprend qu’il le connaissait peu. Paola revient du travail et s’amourache de l’ex-fiancée de son fils, qu’elle embrasse et étreint comme une bru. Mais Arianna a un petit copain, Stefano (Alessandro Ascoli), qui l’attend au pied de l’immeuble ; ils vont passer quelques jours en France en stop. Le temps passe, les amours changent, la vie continue. Andrea est mort, on ne saura jamais trop pourquoi ; Arianna est passée à autre chose, elle donne l’exemple à suivre. Irene le conçoit, les parents s’en aperçoivent. Ils accompagnent les deux ados, pour prolonger leur enfance et le sentiment qu’ils ont de leur responsabilité de parents, jusqu’à la frontière française. Si les ados sont si secrets envers leurs parents, n’est-ce pas parce que ceux-ci ne les reconnaissent pas en presque adultes ?

Naïveté du père et psy lorsqu’il demande à sa femme en désignant Arianna et Stefano : « tu crois qu’ils sont ensemble ? » Englué dans sa routine familiale et professionnelle, Giovanni a perdu le contact avec la réalité. Il ne voit ses patients qu’au travers des concepts et ses enfants que d’après l’image qu’ils donnent. La vraie vie est ailleurs… Mais, dans le deuil, il se referme sur lui-même au lieu de s’ouvrir aux monde et à ceux qui restent.

Film un peu lourd, certaines scènes trop appuyées privilégiant l’émotion à la psychologie, ce qui donne des caractères peu fouillés. Le père est omniprésent mais on en sait peu sur la mère, la fille, et surtout le fils. Je n’ai pas trop aimé, le film est déjà daté…

Palme d’or Festival de Cannes 2001

DVD La chambre du fils, Nanni Moretti, 2001, avec Nanni Moretti, Laura Morante, Jasmine Trinca, Giuseppe Sanfelice, Stefano Abbati, Universal Pictures 2002, 1h35, €21,30

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John Steinbeck, Les raisins de la colère

La Grande dépression fut le second trauma de l’Amérique, après la guerre de Sécession (et avant le terrorisme de masse du 11-Septembre). La crise financière de 1929 a précipité la crise économique et sociale des années 30, qui ne sera vraiment résorbée qu’avec la guerre mondiale. Elle se double, dans les États du sud, de la tempête de poussière due à l’aridité sur des terres surexploitées par le coton. Ironiquement, cette sécheresse qui débute le roman fait le pendant au déluge qui le termine. Entre les deux, l’exil, de l’Oklahoma (terre des hommes rouges) à la Californie (où l’exploitation de la misère va encourager les rouges).

L’auteur, dans ce roman fleuve comme un testament biblique, raconte l’exil des métayers ruinés vers la terre promise que vantent les prospectus envoyés par les propriétaires fermiers aux travailleurs saisonniers pour cueillir leurs récoltes. De la vie quotidienne réaliste d’une famille, l’auteur s’élève, par des chapitres intercalaires qui font un peu prêches, à la dénonciation de tout un système. Il démonte les rouages du moteur capitaliste comme l’un des protagonistes démonte le moteur d’une guimbarde. L’épuisement de la terre et le climat amenuisent les récoltes, ce qui endette les fermiers, vite forcés à vendre leurs terres aux sociétés foncières qui, possédées par des banques anonymes, exigent du rendement par une exploitation mécanique et extensive ; le lien du travail physique à la récolte, de la terre à l’humain se brise. Les générations qui ont bâti une ferme et engendré des récoltes sont expulsées ; elles doivent recommencer leur vie ailleurs.

C’est la ruée vers l’or de la cueillette en Californie, où les pêches, les poires, le coton, les pommes, ont chacun leur saison éphémère. Près de 300 000 migrants affluent, ce qui fait peur aux possédants en même temps que cela leur permet de baisser les salaires, tout en vendant des produits de première nécessité dans les camps, plus chers qu’en ville. S’il y a surproduction, pas de cueillette mais destruction de récolte pour tenir les marges – ce qui est un scandale humanitaire, au moment où ceux qui ne travaillent plus ont faim. Ils deviennent les « Okies », terme dépréciatif tiré d’Oklahoma mais équivalent de « bougnoules ». Tout est bon pour les mépriser, penser qu’ils ne sont pas même humains ! Ils sont sales, pauvres, maigres, hargneux… D’où l’embauche de milices privées pour défendre la propriété et leur justice expéditive. Tel est le Système.

L’exil forcé est le lot de la famille Joad, dont le nom est tiré de la Bible. Car tout leur périple est imbibé d’images d’Ancien testament, comme si les Yankees, même éloignés de l’Église comme Steinbeck, ne pouvaient que boire à la même source. Sauf que les mythes du Livre sont décalés dans la réalité : l’exil n’est pas volontaire, la terre promise une vaste blague, les patriarches éliminés durant le voyage, et Moïse devenue une femme : Ma, la mère de famille autour de laquelle tout tourne lorsqu’il n’y a pas de travail ni de maison. Seule la mère assure le courant, réunissant, abritant, nourrissant, se débrouillant pour faire durer, en attendant que les hommes remplissent enfin leur fonction de protéger et de rapporter de l’argent.

Les grand-père et grand-mère morts en route, Noah, le fils aîné un peu différent s’installe au fil du courant du premier fleuve de Californie, comme le Noé biblique, sans que l’on sache s’il va trouver son pharaon. Tom, le second fils qui vient de sortir de prison où il a purgé quatre ans sur sept, libéré pour bonne conduite après avoir tué un copain de beuverie qui l’avait planté au couteau, ne peut s’empêcher de réagir avec violence contre l’injustice. Ce sera sa croix comme Simon Pierre, l’adjoint de Jésus-Christ sur lequel bâtir son église. Ce J-C est dans le roman Jim Casey, ex-pasteur qui a perdu la foi divine et cherche une nouvelle foi humaine à tâtons : « le péché et la vertu, ça existe pas. Uniquement les choses qu’on fait » p.377. De même les fous de Dieu qui contemplent « le péché » des danseurs qui se collent aux danseuses, dans un bal bon enfant. Ces tarés du péché font plus de mal avec leur vertu en bandoulière, leur aigreur de ne pas oser le plaisir comme s’il était défendu, leur jalousie rancunière contre les gens qui vivent normalement au lieu de se torturer pour des Commandements, que le plaisir lui-même. Ma remettra à sa place une mégère de ce type, sorte d’évangéliste qui va jusqu’à la transe à éructer la description du « péché ».

Casey découvre sa nouvelle religion (« ce qui relie ») confusément dans le fait qu’être deux plutôt qu’un est le début d’un humanisme terrestre, encore mieux si l’on rassemble. Ce pourquoi, comme le Christ au Mont des Oliviers, il est frappé par les miliciens – le crâne fracassé – et que Tom, tel Pierre, saisit un gourdin pour tuer à son tour le tueur avant de fuir. Mais Jim Casey a mis en lui les germes de la nouvelle religion sociale du syndicalisme « rouge ».

Ce n’est pourtant pas l’idéal de l’auteur, ni celui de l’Américain moyen qui, comme Jefferson, préfère une communauté de petits propriétaires paisibles guidés par la raison. La grande propriété capitaliste a rompu le contrat social des Pionniers sur leur Terre promise ; la cité de Dieu reste donc à construire. Les Joad connaîtront toutes les étapes de la descente à la misère, ils boiront le calice jusqu’à la lie. Pauvres comme Job, ils n’auront pas la ressource de se tourner vers Dieu, qui reste manifestement indifférent au malheur, mais vers les autres, dans un sentiment de solidarité humaine spontanée. La dernière scène – forte – du roman, en est l’illustration.

Steinbeck observe avec détachement chaque âge et nous les rend à la fois proches et aimables. Les deux vieux récusent le déracinement et en meurent, l’un d’une attaque, l’autre de stress. Parmi les adultes, Pa est dévalorisé parce qu’il ne sait pas conduire, qu’il ne sait pas où aller, qu’il ne sait pas décider en situation de nomadisme, et qu’il ne gagne pas le pain de la famille. Ma prend sa place, en mère qui vit chaque moment à son rythme et assure la continuité de la vie. L’oncle John, 50 ans, se reproche sans cesse la mort de son épouse, il y a des années, d’une péritonite qu’il a minimisée avant qu’il soit trop tard. Il est hanté par « le péché », ce qui le rend aussi inutile qu’un vieux sac vide. C’est moins la Morale qui compte que ce que l’on fait, suggère l’auteur.

Parmi les enfants, Noah l’aîné, dans les 22 ans, s’efface, Rose of Sharon (encore un prénom tiré de la Bible) est enceinte de son Connie, 19 ans, au prénom bien nommé en français tant il est velléitaire et peu fiable (à 98 %, ce prénom est donné aux filles…). Le garçon, qui ne s’intéresse qu’au sexe, jure qu’il va travailler, bâtir une maison, prendre des cours du soir en radio, mais, contrairement à Tom, n’a aucune constance (Connie dériverait du prénom Constance). Il va d’ailleurs abandonner sa femme lorsqu’elle commencera à se plaindre sans rien foutre. Car Rosasharn (contraction phonétique de Rose of Sharon) est égoïstement centrée sur son bébé à naître, toujours fatiguée, toujours à se lamenter ; elle mériterait une bonne baffe pour se secouer – et c’est ce que lui dit sa mère. Elle ne s’élèvera au-dessus d’elle-même qu’à la fin, ayant perdu mari et bébé, réduite à coucher nue sous une couverture sale.

Tom, dans les 20 ans, tient de sa mère, il est solide et fiable, mais peut se laisser aller à des accès de violence. Il conduit la guimbarde, tout comme son jeune frère Al, 16 ans, qu’il aime bien. « Il y avait de l’affection entre ces deux-là » p.446, écrit sobrement l’auteur. Al est un queutard fini et cherche toujours une fille, avant d’envisager de « se marier » à la fin, lorsqu’ils sont dans la misère. « S’il pouvait lui arriver d’être un vrai bouc en rut, il était toutefois responsable de ce pick-up, de son bon fonctionnement et de son entretien » p.459. Sa passion à lui, outre les filles à défoncer, ce sont les moteurs à démonter : il les bricole, les répare ; il sait conduire et a décidé quelle vieille voiture d’occasion, une antique Hudson Super-Six pour 75 $, les mènera en Californie. Il l’a bien choisie, elle ne les laisse pas en rade. Il représente l’avenir mécanique en ville, loin de la terre des paysans.

Restent les deux petits, Ruthie et Winfield, la première, 12 ans, « prenait la mesure de la puissance, des responsabilités et de la stature contenue dans ses seins naissants » p.457 Pléiade. Le second, 10 ans, « était un jeune chien fou » en salopette, débraillé et crasseux.

Ce long roman puissant dénonce et illustre à la fois la condition des métayers chassés de leurs terres au début du XXe siècle. Il est intemporel tant chacun peut se reconnaître dans les situations (le chômage dû à l’externalisation ou à la mondialisation) ou les caractères (le velléitaire, celui qui vit d’un jour à l’autre, le résigné, l’égoïste, le baiseur, le consciencieux…)

John Steinbeck, Les raisins de la colère (The Grapes of Wrath), 1939, Folio 1972, 640 pages, €11,76

John Steinbeck, Romans – En un combat douteux, Des souris et des hommes, Les Raisins de la colère, À l’est d’Éden, Pléiade 2023, 1664 pages, €72,00

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Henry de Montherlant, Les Olympiques

Ils sont rares, les écrivains sportifs qui ont chanté le sport. Parmi les presque contemporains : Antoine Blondin pour le cyclisme, Albert Camus et Blaise Cendrars pour le foot, Jean Giraudoux.

A l’occasion des jeux olympiques à Paris de 1924, il y a un siècle, Henry Marie Joseph Expedite Millon de Montherlant, auteur trop oublié aujourd’hui, reprend des articles et textes qu’il a déjà publiés en revues et les romance pour en faire un hymne au sport. Il les publie en 1924 chez Bernard Grasset dans Les cahiers verts où le numéro 31 offre la Première Olympique, Le Paradis à l’ombre des épées, et dans le numéro 41, la Deuxième Olympique, Les Onze devant la porte dorée. Ces textes sont repris en volume unique en 1926, puis révisés en 1938. Montherlant est un auteur qui écrit, corrige, revient et recorrige ; il se précise, s’approfondit, s’euphémise. Pour lui, cette époque où hantait les stades, était le bonheur.

Sorti de la « grande » guerre où il s’était engagé volontaire en 1918, il a connu le combat et la fraternité des tranchées. Revenu à la vie civile et regrettant ce monde viril et hors classes sociales, le sport lui a permis durant plusieurs années, de 1920 à 1925, soit de 25 à 30 ans, de conserver un peu de cette fraternité virile qu’il a connu dès son enfance chez les pères et qu’il a poursuivi à l’armée. Le football ressemble à la guerre, mais euphémisée, sublimée (à l’époque, où le fric n’avait pas investi le sport). « De la violence ordonnée et calme, du courage, de la simplicité, de la salubrité, quelque chose de vierge et de rude et qui ne s’examine pas soi-même : voilà ce que j’ai aimé dans la guerre, oui, aimé malgré toute la détresse et l’horreur, et voilà ce que j’ai retrouvé ici, voilà ce que me donnent ces trois jours par semaine. »

Il vante « les heures de poésie que le sport nous fit vivre, dans la grâce — la beauté parfois — des visages et des corps de jeunesse, dans la nature et dans la sympathie ». Il a pratiqué le foot et l’athlétisme sur les stades, se réjouissant du mélange des milieux et des âges. Le sport est aristocratique car il sélectionne les meilleurs et pas seulement pour leurs qualités physiques. Dans le foot, par exemple, il faut avoir le coup d’œil pour juger de la situation, la volonté de décision pour agir et l’esprit d’équipe pour apporter sa force à la stratégie d’ensemble. Pour cela, le sport forme « un esprit sain dans un corps sain », ce qui est la maxime antique.

L’idéaliste formé aux lettres classiques hors sol et élevé sous serre dans les pensions cathos, se voit infliger « une bonne leçon de réalisme » par les autres, notamment par un gamin de 15 ans, Jacques Peyrony. Un être ardent comme un chiot, qui se roule dans l’herbe pour la sentir sur sa chair nue, habile de ses pattes et né capitaine de l’équipe de foot. « Dents de chien » ne recherche pas la performance mais, en bel animal racé qui se défoule, tout en lui est « style ». « Peyrony court, à longues foulées reposées, sur les frontières de la force et de la grâce. La simplicité de son déplacement évoque ces fleurs qui se promènent par les airs. » Il y a de la grâce grecque dans ces jeunes sportifs, dont les corps pâles, dévêtus après l’effort, évoquent les statues de marbre.

La nudité des poitrines mâles, si rare en ce siècle bourgeois prude et corseté, donne cependant à tous, y compris aux illettrés, une idée de la Beauté. C’est ainsi que, lors d’une préparation à un match de boxe, un corps humain apparaît dans sa gloire, bien avant le combat. « Tout d’un coup, dans la galerie à trois mètres au-dessus de nos têtes, la première apparition du corps humain. (…) Et, au milieu des cinquante vestons qui émergent de la balustrade, ce torse nu, un boxeur de seize ans peut-être, déjà en tenue de combat, dont on entrevoit à peine le visage, dont la lumière n’éclaire que le torse, très réceptif de la clarté, parce qu’il est presque uni, comme le sont les corps de jeunesse… » Pour les Français d’entre-deux guerres enfermés dans le petit, « ce premier torse nu (…) c’est la porte soudain ouverte sur un monde plus haut, qui leur arrive avec une ondée de gravité. » Le sport ennoblit l’humain parce qu’il révèle sa nature.

Les femmes aussi ; le sport leur rend l’égalité. Montherlant fut taxé de misogyne parce qu’il ne s’est jamais marié (quoique laissant probablement un fils, qui fut son exécuteur testamentaire), et parce qu’il a écrit Les jeunes filles (gros succès d’époque entre 1936 et 39) où il décrit la femme comme une entrave à la liberté de l’homme. Mais il évoque dans Les Olympiques les « vraies » femmes que sont les sportives, égales de l’homme : Mademoiselle de Plémeur, Le chant des jeunes filles à l’approche de la nuit, A une jeune fille victorieuse dans la course de mille mètres. Il les oppose à « Madame Peyrony », la mère du jeune footeux, matrone oisive et castratrice qui voudrait empêcher son oisillon de grandir pour le maintenir au nid et pour cela se moque, persifle, le rabaisse constamment (tandis que le père, pris par ses « affaires », s’en fout). Féministe malgré les critiques, Montherlant écrit en note de Mademoiselle de Plémeur, championne du 300 m : « L’homme cherche à rendre la femme ‘poupée’, voire franchement ridicule, pour garder l’avantage sur elle. La femme s’y prête par bêtise. » A l’inverse, le sport les révèle. Montherlant exalte la fille sportive, dans son poème A une jeune fille victorieuse dans la course de mille mètres, « Fleur de santé ! fraîche et chaude ! fine et forte ! douce et dure ! exacte et pas falsifiée et telle que sortie du ventre de Nature, égale à moi et plus peut-être, si j’en crois je ne sais quelle émotion. »

Le sport annule les différences, il rend « amis par la foulée », belle formule de l’athlétisme. « Quand nous avons accéléré, j’ai eu tant de plaisir que j’ai souri. La vitesse montait en eau comme de l’eau dans un conduit. Dans les virages inclinés, j’étais un peu appuyé sur lui. Ralentir avec la même décroissance a une douceur qui vous clôt les yeux. » La poésie sourd de l’émotion en quelques textes rares, car Montherlant ne réussit pas toujours ses poèmes. Il a cependant des trouvailles heureuses comme au foot, « un ailier est un enfant perdu ». Ou ce poème, Vesper, le plus beau du recueil peut-être. Il chante le vrai sportif, pas féru de performance mais vivant sa passion solitaire de mouvoir son corps et de jouer avec ses muscles. Comme une prière païenne à sa mère Nature.

« Il n’y a plus qu’un garçon, là-bas, qui lance le disque dans la nuit descendue.

La lune monte. Il est seul. Il est la seule chose claire sur le terrain.

Il est seul. Il fait pour lui seul sa musique pure et perdue,

son effort qui ne sert à rien, sa beauté qui mourra demain.

Il lance le disque vers le disque lunaire, comme pour un rite très ancien,

officiant de la Déesse Mère, enfant de chœur de l’étendue.

Seul – tellement seul – là-bas. Il fait sa prière pure et perdue. »

Henry de Montherlant, Les olympiques, Livre de poche 1965, 192 pages, occasion €7,50. Existe aussi en Folio et en collection « bande velpeau » Gallimard – tous d’occasion.

Henry de Montherlant, Romans tome 1, Gallimard Pléiade 1959, 1600 pages, €70,00

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Pierre Lemaitre, Le silence et la colère

Dans ce second tome de la trilogie, après Le Grand Monde, l’auteur poursuit son feuilleton dans le style enlevé d’Alexandre Dumas. Nous y retrouvons tous les personnages, suivis dans leur être et leurs déboires avant que, ultime pirouette, leur créateur ne les récupère in extremis pour les sortir par miracle des ennuis dans lesquels ils se sont fourrés.

Occasion de peindre l’épouse venimeuse, Geneviève femme de Jean le fils aîné, enfant gâtée devenue femelle frustrée, se faisant engrosser par le premier venu pour niquer son mari et se faire plaindre par la société indulgente aux mères souffrantes, mère indigne qui voit sa fille de 3 ans grimper sur la fenêtre sans intervenir, au risque de basculer trois étages plus bas – ce qu’elle va réussir dans l’escalier de l’immeuble sur un étage seulement. En bref la vraie salope, faussement vertueuse, qui pousse son mari trop faible à des pulsions meurtrières périodiques.

Peinture aussi de Jean en mari entrepreneur qui gâche toujours tout par ses initiatives de lâche, mais réussit à inventer le magasin premier prix en self-service qui devrait connaître à Paris le succès au sortir de la pénurie. Aucun de ses deux enfants n’est de lui. La première est d’un boxeur blond au Liban, la seconde du vil gérant du magasin, réembauché après l’avoir viré pour trafic de tissu à l’encontre des Juifs durant l’Occupation. Pas très reluisant. Les grands-parents, patrons de la savonnerie à Beyrouth, s’empressent d’aider le père biologique boxeur à gagner des matchs et de prendre sous leur aile la petite Colette pour la sauver des griffes haineuses de sa mère.

Quant au frère, François, journaliste des faits divers, il réussit dans son métier et consolide son couple avec Nine, la sourde qui a menti sur son passé. Le reporter enquête et finit par découvrir la vérité, ce qui conforte son amour… et fait tomber enceinte la fille.

Il introduit sa sœur Hélène, photographe de presse, dans la rédaction. Celle-ci part suivre l’épopée du barrage en province, destiné à produire de l’électricité au prix de la noyade d’un vieux village. Les pour et les contre se divisent naturellement, les avisés qui s’en sortent en vendant à bon prix et ceux qui retardent stupidement en croyant encore et toujours au miracle alors que le barrage se dresse déjà. D’où les portraits au village dans la province profonde à peine sortie de la période noire des années de guerre. Il y a la grande gueule en vrai con, le harcelé communal devenu ingénieur, le boulanger dans le pétrin, le cafetier qui ne pense qu’à ses sous, la mère d’un débile heureux, le curé qui fricote (peut-être) avec ses enfants de chœur. Tous autant de grenouilles jetées dans le bain de la modernité qui, progressivement, monte en température. Une vraie expérience in vivo.

Hélène, qui a couché avec son patron le directeur du journal, se retrouve enceinte et veut avorter, par convenance : ce n’est pas le moment. Occasion de traiter ce sujet sensible à l’époque, qui ne trouvera que vingt ans plus tard sa traduction dans la loi Veil. Il reste pratiqué clandestinement par des avorteuses formées sur le tas ou par des médecins qui craignent pour leur réputation – mais demandent aux patientes pour procéder à l’avortement deux mois de salaire moyen, le prix de leur culpabilité. Hélène trouvera cependant dans les bras placides du correspondant local au nom à particule le pied correspondant à sa chaussure, qu’elle a élastique si l’on se souvient du premier tome.

Excellente occasion pour l’auteur d’évoquer l’hygiène des femmes françaises, peu reluisante ces années-là. « La Française est-elle propre ? » titre Françoise Giroud dans Elle en 1952, article complaisamment repris tel quel en annexe du roman. La réponse à cette enquête est NON, certaines ne changent de culotte qu’une seule fois par semaine. Quant à se laver… La situation a-t-elle vraiment changé ? Pas si sûr si j’en crois mes amies qui fréquentent les salles de sport : ces dames ne prennent pas de douche après les exercices pour ne pas abîmer leur maquillage ! Comme écrit Françoise Giroud, cela finit par se sentir.

Pierre Lemaitre, Le silence et la colère – Les années glorieuses 2, 2023, Livre de poche 2024, 756 pages, €10,40, e-book Kindle €10,99

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

A la veille de mettre le pied pour la première fois sur la lune, l’Amérique intello s’angoisse de ce qu’elle vit sur la terre. Tout va mal depuis l’assassinat de Kennedy et la guerre du Vietnam : le Mal (biblique) est en nous. Il suffit de peu pour le révéler. Le film de Roman Polanski est tiré du roman d’Ira Levin, paru en 1967, Un bébé pour Rosemary. Ira Levin était juif athée new-yorkais, ce qui n’est pas neutre pour comprendre cette histoire.

Un jeune couple décide de s’installer à Manhattan, dans le vieux New-York dont le travelling de titre donne le contraste avec les immeubles neufs alentour. Rosemary (Mia Farrow) et Guy (John Cassavetes) sont bien un peu préoccupés de la réputation de la maison Bramford, où ils visitent l’appartement d’une vieille dame récemment décédée (mais à l’hôpital). Il se dit que les sœurs Trench y mangeaient de jeunes enfants, que le sorcier Mercato y fut et qu’une sorcière nommée Adrian y tuait les gens dans les corridors pour leur sang – tous personnages inventés, comme le building. Ce Dakota Building, qui fait office de maison Bramford, a été construit dès 1880 et John Lennon y fut vraiment assassiné en 1980. Mais Rosemary et Guy n’y croient pas, en bons Yankees de leur époque scientiste.

Sauf que : la vieille dame a mystérieusement bouché un placard par un gros secrétaire ; l’immeuble tout entier incite à faire l’amour, comme ils le font à l’emménagement par terre, dans la pièce encore vide ; la jeune fille au pair des Castevet, Terry Gionoffrio (Angela Dorian), qui l’ont recueillie dans la rue où elle se droguait et dont Rosemary a fait la connaissance à la laverie commune du sous-sol, s’est jetée du 7ème étage pour mourir, justement leur étage – mais aussi les 7 jours de la création du monde, les 7 branches du chandelier juif, les 7 péchés capitaux, les 7 sceaux de l’Apocalypse, tous symboles juifs ; Minnie et Roman Castevet (Ruth Gordon et Sidney Blackmer) sont leurs voisins de palier et s’invitent chez eux sans discuter, inquisiteurs et impérieux ; Minnie va même jusqu’à offrir un vieux bijou « porte-bonheur » à Rosemary, une boule ajourée qui contient de la racine de tanis puante (herbe inventée soi-disant venue de la ville d’Égypte du même nom), un porte-malheur plutôt car c’est le même qu’elle avait offert à sa jeune fille au pair.

Tout cela n’est pas très catholique, comme on dit en France, or Rosemary est catholique et le dit ; son jeune mari Guy ne croit pas, bien qu’élevé dans la norme protestante américaine. Il sera le passeur du Mal qu’il considère, en tant qu’incroyant, comme un fantasme. Il sera d’autant plus manipulé par les forces sectaires qu’il socialise avec elles volontiers, alléché par ses perspectives de carrière comme acteur. Roman, en effet, lui raconte les acteurs qu’il a connus et veut l’aider à obtenir son premier grand rôle. Cette naïveté, accompagnée d’une certaine lâcheté, sera fatale à sa femme et au bébé. Lequel n’est pas le sien mais celui de Satan. Ou comment vendre sa femme au diable pour obtenir des bienfaits.

Car Guy est vite appelé au téléphone pour un rôle qu’il a raté, celui qui avait été choisi étant brusquement devenu aveugle. Il devait en attendant tourner des spots publicitaires, notamment pour les motos Yamaha. Et c’est Hutch (Maurice Evans), un vieil ami de Rosemary, venu en visite dans leur nouvel appartement bien redécoré et repeint par la jeune femme, qui perd un gant et se retrouve brutalement dans le coma, d’où il ne sortira pas. Roman Castevet était venu en voisin justement au même moment. Guy l’avait prévenu… Et posséder un objet de la personne à laquelle jeter un sort est le b.a. ba de la sorcellerie.

Rosemary s’inquiète de tous ces événements, d’autant que Minnie leur offre un soir le dessert, une mousse au chocolat bien « chargée » pour elle, afin qu’elle tombe en sommeil et se laisse faire. Elle n’en mange qu’un peu et jette le reste, à l’insu de son mari qui insiste pour qu’elle finisse. Ce pourquoi elle sera à demi-consciente de ce qui lui arrivera dans la nuit. Une GHB de sorcière qui permet à Satan de venir la violer au vu et su de toute la secte. Guy prétend, au matin, que c’est lui qui s’est emparé d’elle tant il était en vigueur, et puisqu’ils voulaient tous eux un enfant. Mais, après tout, le mâle n’est-il pas « le diable » pour les angoisses féminines ? Il s’agit dans cette histoire d’un viol, d’une pénétration non consentie, même si l’époque considérait les choses autrement, le mariage étant un contrat implicite de relations sexuelles permises dès le départ.

Rosemary se retrouve enceinte, elle en est heureuse, mais la vieille Minnie, un brin vulgaire lorsqu’elle mange, ce qui révèle son caractère profond, lui conseille de laisser son gynécologue le docteur Hill (Charles Grodin) pour avoir recours, sur sa recommandation et avec des prix réduits, au docteur Sapirstein au nom yiddish (Ralph Bellamy). Lequel demande à Minnie d’offrir chaque jour à la femme enceinte une potion vitaminée de sa composition. Rosemary ressent des douleurs, mais le docteur lui affirme que c’est normal et qu’elles passeront. Dans les faits, l’épouse et future mère se retrouve entièrement sous la coupe de son mari, de ses voisins, du docteur qui lui est attribué, de la secte satanique, de ce qu’elle ingère… Elle n’a plus aucune autonomie, ses amis sont écartés, parfois au prix de leur vie. La femme n’est pas encore libérée, l’emprise est totale.

C’est qu’il s’agit de donner un fils au diable, tout simplement, tout comme la Vierge en a donné un à Dieu. Mitou ! s’exclame Satan en globish, et il va de ce pas y pourvoir, sans envoyer un ange comme l’Autre. On voit ses mains brunes et griffues caresser le corps nu et tendre de Rosemary inerte sur le lit. Mia Farrow nue se fantasme sur un bateau. Il la chevauche comme un bouc et lui enfourne sa semence jusqu’à plus soif. Son fils sera un bébé comme lui, yeux fendus, doigts crochus, pieds fourchus – toute la mythologie judéo-biblique inventée par les puritains en manque, sur l’exemple ésotérique de la Kabbale. Le spectateur peut noter que tous les sorciers passés et présents sont juifs, du couple Castevet (ex-Mercato, au docteur Sapirstein), jusqu’à l’auteur de l’histoire Ira Levin et au réalisateur du film Roman Polanski. De là à évoquer un Complot kabbaliste, l’intromission du germe juif dans le ventre d’une catholique tel le coucou dans le nid des autres, il n’y a qu’un pas symbolique. Ce contre quoi l’ami Hutch met en garde Rosemary par-delà la mort, via un livre sur le sujet qu’il lui fait parvenir par une amie : Tous des sorciers. Il y est révélé qu’un sorcier célèbre qui habitait le bâtiment et qui a été lynché par la foule, Mercato, était le père de Roman, lequel a changé son nom par anagramme.

Les sciences occultes ne sont pas des sciences mais des croyances et des savoirs rituels, il ne faut pas se laisser circonvenir par les mots. Les apparences sociales ne sont pas la réalité des êtres, et même les paranoïaques ont des ennemis. La confiance ne droit pas rester inconditionnelle, même envers son mari, ses voisins et son médecin. Se laisser enfermer par le couple, l’appartement, la sociabilité de convenance, n’est pas un bon moyen de penser par soi-même et d’être libérée des déterminismes. Le corps personnel n’est pas inviolable, or Rosemary a été carrément violée : oralement par les potions, génitalement par Satan, moralement par son mari, socialement par ses voisins, et religieusement par le diable (le Juif incarné pour les catholiques). Se souvenir qu’un an plus tard, le 9 août 1969, Sharon Tate enceinte de Roman Polanski, a été assassinée à Los Angeles par la secte de Charles Manson, un meurtre rituel. Elle avait d’ailleurs été violée par un soldat à 17 ans, comme elle le raconte à son mari en 1966, qui l’épouse en janvier 1968…

Malgré tout, Rosemary est mère et cela compte dans sa mythologie personnelle. Elle ressent le besoin naturel et social de s’occuper de son bébé, même s’il est diabolique et probablement maléfique dans le futur. Le mal est banal et ordinaire, pourquoi s’en faire ? Ne vaut-il pas mieux faire avec ? Une mère aime toujours son petit monstre.

L’histoire monte savamment en paranoïa. Tout paraît de moins en moins normal, mais à chaque fois une explication rationnelle peut fonctionner… jusqu’à la scène finale et la dépression post-partum. Le fameux placard, bouché par la vieille et que le couple a rétabli, ouvre chez les voisins sataniques et là tout se révèle à cru, la réalité soupçonnée derrière l’apparence. Le dénouement, à mon avis inutile, est bien amené avec les doutes qui se lèvent, le cœur qui s’interroge, le corps qui se rebelle – les maux pour le dire. Peut-être aurait-il mieux valu laisser le doute…

DVD Rosemary’s Baby, Roman Polanski, 1968, avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans, Paramount Pictures France 2023, 2h17, 4K Ultra HD + Blu-Ray €32,78

DVD simple 2021, €19,79

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2 Riga musée d’art national

Dès notre arrivée, nous prenons le bus pour le musée national des Beaux-arts de Lettonie, un bâtiment du XIXe siècle. Il présente surtout de la peinture locale, principalement du début du XXe siècle. Je vois de belles choses sur la nature, les hommes, les saisons, mais rien de mondial. Il s’agit d’une peinture traditionnelle et régionale, centré sur le pays. Guita, notre guide de la journée, est purement lettone de culture mais lituanienne de nationalité. Elle parle un français chantant un peu archaïque, très clair et plutôt précis. Elle vante la sensibilité à la nature des gens de son pays, capables de manifester contre la coupe des arbres plus que pour l’âge de la retraite. C’est une sensibilité « un peu païenne », dit-elle. Elle est issue de la culture des Vieux Prussiens avant les conquêtes teutoniques et polonaises des XIIe-XIVe siècle.

Un grand escalier s’ouvre pour accéder à l’étage. Ses vitres donnent sur le parc solitaire et glacé où trois ados en survêtement font du skate à grands raclements de planche. Ils ne sont pas très doués. Le hall du premier est orné de cartouches présentant les paysages du pays, dans le style Europe centrale de tradition.

Une belle femme de Johan Nepomuks Hibers en 1845 : elle est sereine en mauve pâle sur fond de vert. La nature, les bouleaux, les lacs gelés, la neige, sont chantés par Janis Roberts Tilbergs.

Les paysages de Mihaels Aleksandrs Mihelsons, peintre du plein 19ème, sont à la fois réalistes et romantisés. Julijs Feders, à la même époque, fait de même. Il présente la nature telle qu’il la voit et la célèbre en sa natureté.

Arturs Baumanis va jusqu’à en faire une Arcadie pour des humains au naturel, demi-nus, vivant en communauté sous l’égide d’un patriarche. Johans Walters fait se baigner des enfants nus en 1904. Janis Rozentals n’hésite pas, en 1901, à peindre des enfants jubilant, au printemps, le torse nu, le garçon de 12 ans comme la fille du même âge. Ils sont amis par la nature. Leur chair chante de joie au soleil renaissant ; ils sont le cosmos qui bouillonne, la sève qui monte, la vie qui s’élance.

Le même peintre expose une mère apaisée, tenant son bébé dans les bras en 1905.

J’aime aussi ce moulin pâteux, coloré, exacerbé, d’Uga Skulme en 1936. Une maison est au fond, un bois sur la gauche ; la forêt et le vent fournissent l’énergie aux hommes. Nikolajs Breikss, en 1936, chante la marqueterie des champs et des prés aux abord d’un village, la nature domptée, adaptée à l’humain par l’humain, havre de paix et de douce prospérité… qui va être bouleversé et ravagé par la guerre qui vient et qui est déjà prévisible en cette fin des années trente.

Le printemps de Vilhelms Purvitis n’en est que plus éclatant, explosant de pétales, la vie en fleurs en 1933 encore, le tragique du végétal exubérant.

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L’audition d’Ina Weisse

Anna Bronsky (Nina Hoss) – nom juif de rigueur pour un film franco-allemand politiquement correct qui parle de violon – est une femme mûre, mère d’un garçon de 10 ans, Jonas (Serafin Gilles Mishiev) et qui découvre lors d’une audition préparatoire à l’entrée au conservatoire de musique un adolescent de 14 ans, Alexander (Ilja Monti). Remuée par son talent au violon, touchée par sa grâce maladroite d’adolescent rosissant, elle le prend sous son aile malgré l’opposition de deux de ses collègues sur les cinq. Le président Christian Wels, qui est amoureux d’elle, vote en sa faveur. Elle se fait donc professeur du jeune homme pour le préparer à l’Audition, celle qui le consacrera en fin d’année comme élève prometteur.

Dur travail qui nécessite un maintien physique, une tenue sociale, outre la parfaite connaissance des notes et des partitions – et du rythme. Chaque musicien a le sien, chaque interprète le conduit à sa manière. Le tout est d’incarner la musique, de faire corps avec elle. Pas facile lorsqu’on est encore adolescent, un corps en devenir et un esprit immature. Mais Alexander s’accroche, il aime la musique, il aime la sévérité de son professeur qui le considère, lui, et cherche à l’élever en musique. Il va jusqu’à aller sonner un soir chez elle pour travailler encore une leçon qu’il n’a pu mener à son terme, saignant du nez.

Ce qui pousse à la jalousie le gamin d’Anna, qui fait lui aussi du violon avec une autre prof du conservatoire, mais qui n’est pas reconnu pas sa maman. Lorsqu’il les voit à travers une vitre de la salle où Anne enseigne à Alexander, elle est bien différente avec son élève d’avec son fils : elle s’occupe de lui, lui met la main sur l’épaule pour le redresser, lui parle. Son père Philippe (Simon Abkarian) cherche à s’occuper de Jonas, l’emmenant au hockey, sport viril, ou dans son atelier de luthier pour travailler le bois façon artisanale. Mais le garçon est obnubilé par sa mère, son talent de violoniste, son attention pour un autre. Quand elle essaye de les faire jouer ensemble pour tenter d’amadouer son fils, la prestation de Jonas est bien inférieure et il se braque – erreur basique de pédagogie.

Anna Bronsky a été violoniste de talent dans un orchestre avant de devoir le quitter pour enseigner, atteinte d’une maladie qui fait trembler sa main. Lorsque son collègue Christian le violoncelliste, du conservatoire, l’invite à rejoindre leur quatuor pour faire le quatrième violon, Anna hésite, anxieuse, accepte puis renonce, revient – et gâche le concert en perdant son archet en plein jeu.

Perfectionniste mais désormais incapable d’atteindre l’excellence, Anna reporte son exigence sur Alexander, le poussant à bout. Elle va jusqu’à lui arracher sa ceinture de pantalon pour l’harnacher d’un poids sur l’épaule droite, qu’il garde toujours trop levée quand il joue. C’en est trop pour l’adolescent, qui se rebelle, quitte le cours a deux semaines de l’audition, et ne revient plus. Il applique cependant chez lui les conseils de sa prof et travaille désormais quatre heures par jour au lieu de deux.

Lors du grand jour, pour l’Audition, Anna ne le voit pas se présenter. Il ne répond pas non plus à l’appel de son nom. Elle se dit qu’elle a été trop loin, qu’elle l’a découragé au lieu de l’élever. Elle sort dans le couloir pour y penser. C’est alors qu’elle entend, par la porte de l’auditorium, s’élever les premières notes de la sonate pour violon numéro un de Bach, le morceau préparé par Alexander. Il est sur scène et joue – magnifiquement. Le jeune acteur de 14 ans Ilja Monti pratique le violon depuis l’âge de 5 ans et interprète lui-même la sonate, sans play-back.

Elle va pour le féliciter mais Alexander, qui la voit, s’enfuit. Il dévale les escaliers où Jonas traîne avec des copains du conservatoire. Jaloux comme un fils qui a vu sa place prise en apparence par un autre, faute d’explication maternelle, il tend la jambe pour faire un croche-pied. Son rival s’effondre sur les marches et dévale l’escalier jusqu’à se fissurer la nuque. Il est vivant mais passera des mois à l’hôpital ; peut-être ne retrouvera-t-il jamais sa mobilité. Jonas va se défouler au hockey et revient à l’appartement comme si de rien n’était. Anna n’a rien vu, ou voulu voir. Le rival n’est plus là, mais les relations en sont-elles changées ?

Comment une mère névrosée et dépitée de ne plus pouvoir exercer son talent au violon pourrait-elle enseigner valablement à des élèves tout en élevant son propre enfant ? Elle manque d’empathie, de compréhension ; son fils Jonas n’est pas sa « chose », elle l’a confié à une autre pour le violon et à son père pour l’éducation, elle ne peut en faire ce quelle veut. D’où son délaissement, malgré quelques tentatives au bord du lit pour renouer. C’est qu’elle a été elle-même élevée sévèrement, à l’allemande, à l’ancienne. Son père a volontairement plaqué la main de Jonas dans un nid de fourmis lorsqu’il a vu qu’il le fouaillait avec un bâton. Sans parole, sans explication, juste pour « lui apprendre la vie ». Elle-même reproduit avec Jonas ce qu’elle a subi. Pourtant, lorsqu’elle voit Jonas jouer avec ses camarades au conservatoire, elle s’aperçoit qu’il a un certain don. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit ?

Une introspection de l’Allemagne sur elle-même, son modèle familial, ses relations parents-enfants, sa propension au dressage. Un beau film peu connu, sublimé par l’adolescence d’Ilja Monti et par la prestation inquiète de Nina Ross.

DVD L’audition (Das Vorspiel), Ina Weisse, 2019, avec Nina Hoss, Simon Abkarian, Jens Albinus, Ilja Monti, Serafin Mishiev, Doriane films 2020, 1h34, €20,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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