Christian Signol, Les vignes de Sainte-Colombe

L’histoire du domaine du Solail, sur la terre du Languedoc, « une grande bâtisse aux allures de château, coiffée de tuiles roses » p.12, commence en 1870 avec les 18 ans de Léonce. Il est le fils aîné de Charles Barthélémie, lui-même fils d’Éloi et, comme lui, royaliste conservateur. Beau, brun, sec, robuste, Léonce adore baiser les jeunes filles entre les vignes, surtout Amélie, fille de Firmin le régisseur, qui l’a dans la peau et succombe dès qu’il s’approche. C’est un macho despotique, comme son père, un patron, un propriétaire de la terre. Il va, « poussé par une force contre laquelle il ne résistait plus, malgré les risques » p.15. La force des hormones, de cet élan vital qui pousse l’adolescence au sexe pour se reproduire, surtout lorsqu’on est sûr de soi et dominateur. Il a tiré un mauvais numéro et doit partir à la guerre contre la Prusse, décidée par vanité par le chamarré Badinguet, à moins que le pater familias, qui veut garder son bien le plus précieux en la personne de son héritier, ne paye un remplaçant. Ce sera Calixte, le frère de lait, effacé et fluet mais qui aime Léonce assez pour le remplacer.

La sœur Charlotte, 15 ans, est plus souple et ouverte. Elle a été baisée à 13 ans lors d’une « mascarée » où les filles coupeuses de grappes lors des vendanges et qui en avaient oubliée une de plus de sept grain sur les ceps, se faisaient poursuivre par les garçons. Ils la saisissaient pour l’immobiliser, lui barbouillaient le visage « et plus selon les humeurs ». Charlotte avait été mascarée par un garçon vigoureux un peu plus âgé et elle n’avait jamais oublié cette sensation délicieuse, sensuelle et charnelle. C’est qu’elle est attachée à la terre, Charlotte, à la nature et aux vignes, au domaine. Elle le défendra bec et ongles, malgré son frère aîné intransigeant, malgré son frère cadet négociant fraudeur, malgré la révolte des ouvriers mal payés et travaillés de révolution, malgré l’oïdium, le phylloxera et le mildiou qui touchent la vigne, malgré la chute des prix et les impôts toujours dus.

C’est qu’ils ne sont pas beaux, les politiciens, tous des chiens à poursuivre leur os perso et se foutre du pays et des gens. Napoléon III et sa guerre imbécile contre un ennemi mieux préparé ; le ministre de l’Intérieur du cabinet Clémenceau sous la IIIe République qui fait tirer la troupe lors de la révolte des vignerons de 1907 à cause des vins falsifiés incontrôlés, du sucrage officiel des importations d’Algérie ; les badernes ineptes en 14 qui « pour l’honneur » envoient des soldats en pantalons rouges bien visibles et des officiers sans casque se faire massacrer par des Teutons bien mieux armés et disciplinés ! Charlotte se moque de la politique, elle défend son domaine – la terre mais aussi ses gens qui travaillent dessus depuis des générations.

Le roman est un hymne à la terre paysanne, à la solidarité de métier, à la nature. La garrigue chante, les vents se font favorables ou les orages violents, la vigne demande du soin constant. Mais la vendange est le dernier coup de rein avant la fête, le « Dieu-le-veut » où l’on picole et l’on bâfre avant d’aller baiser par couples, repus de labeur, de nourriture et de sexe. Une célébration païenne des noces des humains et de la terre.

Charles, affaibli, meurt en 1872, Léonce à 20 ans affirme son autoritarisme, mais « la crise » – qui est à chaque fois un manque d’adaptation à ce qui survient – le rattrape. Le phylloxera, dénié d’abord, puis traité trop tard, le ruine ; il est obligé de partager la propriété avec Charlotte, qui n’en avait par héritage qu’une part avec son dernier frère Émile. Charlotte a épousé Louis, avocat à la ville, qui lui a fait deux garçons, Hugues et Renaud. Le second mourra à la guerre de 14 tandis que le premier, officier, survivra mais ébranlé par la bêtise de l’armée, le peu de prix que les généraux accordent à la vie de leurs hommes, la vengeance des institutions contre les soldats du midi révoltés en 1907 envoyés en premières lignes. Léonce, cardiaque comme son père, devient invalide en 1902 et son fils, Arthémon lui succède, engendré avec Victorine qu’il a mariée en 1880. La mère va vivre à Carcassonne avec sa fille, le fils aîné reste. C’est Arthémon qui, avec Charlotte, tient le domaine à bout de bras. La stupide guerre de 14-18 a permis quand même de réévaluer le prix du vin et l’aisance revient au domaine. Il est sauvé, malgré les maladies de la nature, les éléments, les impôts.

Ce roman est l’histoire d’une passion amoureuse pour la terre et son produit. Le Languedoc est chanté comme jamais. Une galerie de personnages hauts en couleur, impétueux et généreux, érotiques et violents, est brossée avec soin. Le lecteur entre en empathie avec eux et avec le pays. C’est ce que l’on demande à un bon roman.

Prix des lecteurs du Livre de Poche 1996

Christian Signol, Les vignes de Sainte-Colombe, 1996, Livre de poche 1998, 445 pages, €8,40 e-book Kindle €7,99

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La Momie de Stephen Sommers

Actualisation de La momie de 1932 avec Boris Karloff, cet opus 1999 a gardé le côté romantique tout en ajoutant de l’aventure à la Indiana jaune et des effets spéciaux sophistiqués.

Tout commence en 1290 av. J.-C. : le grand-prêtre Imhotep (Arnold Vosloo) désire trop la favorite Anck-Su-Namun du pharaon Séthi Ier qui vaque presque nue sous sa tunique filet et la baise en douce. Le pharaon les surprend et est zigouillé par la belle et la bête. Les gardes du pharaon font irruption et Anck se suicide. Imhotep, veut la ressusciter d’entre les morts dans la nécropole d’Hamunaptra en plein désert, grâce au Livre des morts égyptiens, mais les gardes s’emparent de lui in extremis. Ils lui font sa fête, une cérémonie particulièrement soignée, le Om-Daï, qui est une malédiction suprême. Ils l’enferment tout vivant et entouré de bandelettes dans un sarcophage de pierre verrouillé à l’aide d’une clé à pans, et n’hésitent pas à verser dans la cuve avant de la fermer des scarabées nécrophages. Ainsi le grand-prêtre sera-t-il dévoré tout vivant, lentement, et mourra enfermé. Sa haine sera dès lors incommensurable et gare à celui qui l’éveillera un jour des morts !

Ce qui évidemment ne peut manquer d’arriver, sous la forme de Blancs matérialistes, plus avides de trésors que de symboles. Les Medjaÿ, descendants des gardes des pharaons, est restée une garde égyptienne cooptée depuis trois mille ans. Elle est chargée de garder la cité des morts sous laquelle se trouve enfermé le sarcophage maudit. Ils combattent les Anglais lors de la Première guerre mondiale et les chassent, mais un gang d’Américains fonceurs dans les années qui suivent est prêt à tout pour de l’or.

En 1926, la bibliothéCaire à demi-égyptienne du Musée des antiquités Evelyn Carnahan (Rachel Weisz) est brouillonne et miss Catastrophe. En voulant ranger un livre en équilibre précaire sur une échelle, elle fait basculer toute une bibliothèque, laquelle, selon la théorie des dominos, entraîne successivement toutes celles qui lui sont proches, mettant le chaos dans la salle, au grand dam du chef. Mais elle lit le démotique, l’ancien égyptien et trois ou quatre autres langues. C’est dire que ce thriller historico-pélum est aussi drôle, les effets spéciaux spectaculaires entraînant des effets rigolos. En bref, on ne s’ennuie pas, même si la face de squelette à demi-zombie de la momie réveillée n’est pas à mettre devant tous les yeux, notamment avant 12 ans. Les petits sont fort capables d’en faire des cauchemars à répétition.

Comment Evelyn finit-elle par faire la connaissance de son complément parfait, l’aventurier Rick O’Connell (Brendan Fraser), ex-soldat britannique qui a tué pas mal d’indigènes en étant retranché, malgré les ordres, dans la cité des morts ? Grâce à son frère Jonathan Carnahan (John Hannah), dont les goûts de luxe le portent à chercher des trésors dans ce pays barbare et vierge. Il a obtenu d’un homme emprisonné une clé de bronze et une carte menant à la cité des morts Hamunaptra. Cet emprisonné est O’Connell. Il doit être pendu mais le nœud de la corde est mal placé et ne brise pas la nuque. Durant son asphyxie, Evelyn finit par lui acheter sa grâce auprès du chef de la prison. Rien de tel qu’un bon bakchich, surtout lorsqu’il s’agit de vent, un quart des trésors découverts à Hamunaptra. Evelyn n’est intéressée que par les livres, celui des morts et celui des vivants d’Amon-Râ.

Leur groupe est rival des cinq Américains menés par un égyptologue et guidé par un ancien acolyte, juif et veule, de Rick à l’armée : Beni Gabor (Kevin J. O’Connor). Un débrouillard trouillard qui se sort toujours des pires situations en laissant tous les autres en plan. Ce qui est l’occasion de scènes cocasses pour faire bonne mesure. Les Yankees trouvent un coffret sur lequel est écrite la malédiction de la momie : elle viendra aspirer organes et fluides de ceux qui la violeront. Des vases canopes contenant les organes de l’ex-grand prêtre y sont associés. Cachée sous la statue d’Anubis, Rick, Evy et Jonathan trouvent le sarcophage de la momie d’Imhotep. La clé de bronze permet de l’ouvrir et la momie a demi-dévorée mais encore suintante sort comme un ressort.

La nuit suivante, en lisant une formule du livre des Morts, Imhotep se réveille et se met en quête de chair fraîche. Il prend les yeux de l’Américain le plus myope, égaré dans le noir. Ce ne sont pas les meilleurs organes mais le film ne dit pas comment la momie n’est pas elle-même réduite à ne voir que comme une taupe… En voyant Evelyn, le grand-prêtre reconnaît en elle son amante Anck-Su-Namun et veut l’embrasser, plus si affinité. Sauvée par Rick, elle parvient à fuir et tous (sauf le chef de la prison trop avide qui s’est laissé prendre) regagnent le Caire en chameaux tandis que Beni, jamais à court de ressources, oppose la croix du Christ, le croissant d’Allah, la statue de Bouddha et l’étoile de David à Imhotep qui le menace. L’Égyptien pharaonique reconnaît dans le dernier symbole le signe des esclaves du pharaon et prend Beni à son service.

Dans le grand hôtel du Caire (tourné à Marrakech), Ardeth Bay (Oded Fehr), chef des Medjaÿ, explique qu’Imhotep souhaite ramener sa fiancée à la vie par un sacrifice humain et qu’Evelyn, qui lui ressemble, a été choisie. La momie pénètre dans l’édifice, aspire tous les Yankees, y compris l’égyptologue plus intello que pratique, et se régénère complètement, montrant quel bel homme il est. Ses pouvoirs magiques, et notamment ceux de refaire le coup des sept plaies d’Égypte (relisez la Bible pour savoir quoi) hypnotisent la foule de gueux, toujours prête à croire n’importe quoi et à suivre ce que fait le voisin (rien n’a changé avec les réseaux sociaux). Les lobotomisés manifestent dans les rues avec des troches en scandant d’une voix de zombie Im-ho-tep ! Im-ho-tep ! Seul un chat, animal « diabolique » selon les Chrétins mais sacré et symbole de vitalité selon les Égyptiens, fait fuir la momie revenue d’entre les morts.

Après une rocambolesque poursuite en tacot dans les ruelles du Caire lépreux, avec sa horde de mendiants hallucinés agrippés à la voiture pour l’empêcher de passer, Imhotep réussit à acculer les passagers dans une impasse et propose de laisser aller ses amis si Evelyn vient avec lui. Elle ne peut qu’accepter. Mais Rick et le frère, tout comme le Medjaÿ ne veulent pas en rester là. Ils louent les services du seul pilote de la RAF resté de garde en Égypte pour aller en biplan jusqu’à la cité des morts. Une tornade suscitée par Imhotep les fait s’écraser et mourir le pilote en héros comme il l’avait voulu. Les autres se précipitent dans la nécropole.

Ils parviennent à découvrir le livre d’Amon-Râ dont les incantations figent les momies ressuscitées par Imhotep et renvoient tout le monde dans celui des morts. Evelyn est sauvée in extremis, comme dans tous les bons péplums. Et ils s’aimèrent, furent heureux et eurent… un seul enfant. Mais quel gamin ! Ce sera le thème duRetour de la momie(chroniqué sur ce blog), à mon avis encore meilleur que celui-ci.

DVD La Momie (The Mummy), Stephen Sommers, 1999, avec Brendan Fraser, Rachel Weisz, John Hannah, Arnold Vosloo, Jonathan Hyde, Universal Pictures France 2017, 2h00, €9,99

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Bernard Lenteric, Vol avec effraction douce

Bernard Bester, dit Lenteric, a écrit de superbes thrillers dans les années 1980 et 90 qui se lisent ou se relisent (c’est mon cas) encore aujourd’hui. Ils sont d’ailleurs toujours édités, en Livre de poche ou en format Kindle. L’étonnant avec cet auteur est qu’il a anticipé l’avenir, cette époque où nous vivons désormais. Il y a 35 ans, peu s’inquiétaient de l’IA, « l’intelligence » artificielle, car les ordinateurs n’étaient pas encore assez puissants et un joueur d’échecs parvenait à les battre. Lenteric, s’en est inquiété. Le socle de ce roman intermédiaire entre le policier et la science-fiction est l’IA.

Cette puissance technologique fait évidemment envie aux maîtres du monde, ces richissimes milliardaires texans du pétrole – qui ont dégorgé du Trump il y a quelques années pour faire coïncider la politique avec leurs intérêts. Et ils sont prêts à recommencer. D’où l’intérêt de ce thriller français d’anticipation aujourd’hui.

Juliette Langston-Bell est jeune, sexy et sans scrupules. Selon l’auteur, elle est « une véritable chienne, qui traverse le monde prête à déchiqueter de ses crocs le moindre obstacle » p.325. Elle a fondé Brain, une entreprise de captation des connaissances des cerveaux les plus aiguisés de la planète. Il s’agit de mettre leur savoir en machine pour créer des systèmes-experts (ancien nom – plus juste – de l’IA). Cela pour la meilleure efficacité économique évidemment, mais qui n’est que le prétexte à amasser encore plus d’argent pour avoir encore plus de puissance. Aller droit au but est louable et économise des ressources en main d’œuvre, en capital et en matières, mais ce capitalisme réel est le masque de la bonne vieille soif de pouvoir, d’argent et de sexe – dans cet ordre.

Tout est permis aux richissimes, puisqu’ils sont capables de tout acheter, y compris les consciences et jusqu’à la loi même. Les compagnies pétrolières ont leur propre police, leurs propres intérêts, leurs propres centres de recherches.

Mais il y a pire : les plus riches et les plus avides de puissance parmi les dirigeants (et les dirigeantes) aspirent à se libérer encore plus de toutes les contraintes. Ils veulent faire ce qu’ils veulent, au mépris des lois, règlements et déontologies des États. Au mépris de l’humain même.

Ce qui commence comme une compétition économique pour obtenir d’un géologue géophysicien expert la mise en machine de son savoir, devient un totalitarisme personnel. Le français Stewart est un séduisant trentenaire grand, fin et musclé, à l’intelligence déconcertante. Juliette est instrumentalisée pour prendre dans ses filets Stewart, mais il résiste. Il préfère lui aussi la liberté. Son entreprise de prospection indépendante est alors attaquée sans merci par un groupe de mercenaires sur ordre des cartels pétroliers ; le matériel est détruit et son adjoint et ami tué. Stewart se résigne donc à accepter la proposition de Juliette, en attendant de se venger.

La réalisation du système-expert avec ses connaissances et son expérience, le savoir-faire du Japonais Ishiguro en informatique prêt à inventer l’ordinateur interactif de 5ème génération, et la cogniticienne Juliette qui servira à l’interface homme-machine, est un travail d’équipe. Mais des intérêts plus puissants sont à l’œuvre. Tous trois sont enlevés par ceux qui tirent les ficelles et veulent les faire travailler pour eux comme des esclaves, dans un centre fermé, isolé de tout au fin fond du Chili. L’impitoyable Juliette, qui a eu la bêtise d’utiliser un radio-téléphone (ni le net ni le smartphone n’existaient en 1991), a été repérée et la famille innocente qui l’hébergeait est massacrée sans merci, enfants compris.

L’utopie de la science conduit à vendre son âme. Le camp de travail pour scientifiques qui veulent s’affranchir des Droits de l’Homme comme de toute déontologie est financé par les cartels… pétroliers – véritable mafia hors des lois et des États. Le professeur Dessambert qui le dirige a d’ailleurs d’autres projets que le minable système-expert pour trouver du pétrole : il veut carrément extraire les cerveaux pour les faire travailler hors corps (comme on dit hors sol) avec l’ordinateur. Il aura ainsi, croit-il, le meilleur du calcul machine avec le meilleur de l’intuition humaine.

On le voit, le transhumanisme des libertariens américains peut aboutir à de tels délires si aucun contre-pouvoir ne le contrecarre. C’est aussi le mérite de Lenteric, en cette fin des années 1980, de montrer tout cru ce mirage des méthodes et des mœurs américaines sur les cerveaux européens colonisés. Les petit-bourgeois arrivés au pouvoir en 1981 avec Mitterrand, qui ont submergé d’un coup l’ancienne génération politique en France, ont épousé cet égoïsme arriviste à un point jusqu’ici jamais connu (d’où les « affaires » multipliées). Le prétexte du « socialisme » a servi de paravent idéologique à cette soif de pouvoir, d’argent et de sexe qui ont déferlé sur la France à ce moment. « Un monde sans autre loi que celle du plus fort. Le plus fort, le plus malin, le plus riche… Le plus riche parce que le plus fort ou le plus malin. Tant pis pour les autres, les faibles, les pusillanimes, les pauvres, les mal nés » p.264. On inventera pour eux le clientélisme d’État, l’assistance sociale payée par la dette…

Le héros qu’est au fond Stewart, le non-américain, le géologue en phase avec la terre, l’homme à qui on ne la fait pas, notamment les femelles trop aguicheuses, se tirera seul de ce bourbier. Avec un gamin désormais orphelin, un cobaye de laboratoire chilien de 10 ans prénommé Jacinto, le nom espagnol de Hyacinthe, l’enfant préféré d’Apollon dont le cri de lamentation « AI » est l’anagramme de l’IA. Le centre de concentration sera détruit par l’un des siens, en répandant une épidémie tirée du génie génétique en laboratoire afin de faire du fric sur le vaccin antidote. Comme quoi Lenteric, une fois de plus, reste en plein dans l’actualité.

Bernard Lenteric, Vol avec effraction douce, 1991, Livre de poche 2002, 382 pages, €6,29 e-book Kindle €6,49

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Montaigne contre les drogues et pratiques de la médecine

Le chapitre XXXVII qui clôt le Livre II des Essais a pour étrange titre « De la ressemblance des enfants aux pères ». En fait, il traite de la médecine et des médicaments. C’est un long plaidoyer contre l’usage des drogues et autres recours aux charlatans. Car « la médecine », du temps de Montaigne, est restée celle des Romains et durera jusqu’à l’essor de la chimie dans la société industrielle du XIXe. Molière s’en moquera, tout comme le fait Montaigne.

Celui-ci commence par se plaindre d’être affligé depuis quelques mois de « coliques » – elles sont néphrétiques, il parlera peu après de « gravelle » – nous dirions aujourd’hui des calculs rénaux. « Je suis aux prises avec la pire de toutes les maladies, la plus soudaine, la plus douloureuse, la plus mortelle et la plus irrémédiable », dit-il. Les causes en sont connues : l’alimentation. Selon le Vidal, « Chez les personnes qui ont un terrain propice, une hydratation insuffisante et un régime alimentaire riche en protéines et en sel favorise la formation de calculs urinaires. » On sait que l’aristocratie du XVIe siècle favorisait la viande à outrance, souvent salée pour sa conservation, et dédaignait les légumes, ne buvant que du vin faute d’eau saine. Les inconvénients du « bio » intégral…

Montaigne poursuit son texte long et digressif par sa « ressemblance aux pères » – les siens. « Il est à croire que je dois à mon père cette qualité pierreuse, car il mourut merveilleusement infligé une grosse pierre qu’il avait en la vessie ; il ne s’aperçut de son mal que le soixante-septième ans de son âge, et avant cela il n’en avait eu aucune menace ou ressentiment aux reins, aux côtés, ni ailleurs ; il avait vécu jusque lors en une heureuse santé et bien peu sujette à maladies ; et dura encore sept ans en ce mal, traînant une fin de vie bien douloureuse ». Montaigne honnit les médecins : « cette antipathie que j’ai à leur art m’est héréditaire ». Et de citer son père qui mourut à 74 ans, son grand-père à 69, sont arrière grand-père près de 80 «  sans avoir goûté aucune sorte de médecine ». Lui mourra à 59 ans, probablement d’une tumeur de la gorge.

Car la médecine n’est pas une science mais seulement un art. « La médecine se forme par exemples et expériences ; aussi fait mon opinion ». Et pas un médicastre n’est d’accord avec un autre. Or « c’est une chose précieuse que la santé », dit Montaigne, et la confier aux drogues et aux médecins est jouer avec sa vie. « J’ai quelques autres apparences qui me font étrangement défier de toute cette marchandise. Je ne dis pas qu’il n’y en puisse avoir quelque art ; qu’il n’y ait, parmi tant d’ouvrages de nature, des choses propres à la conservation de notre santé ; cela est certain ». Aujourd’hui encore, la liste des médicaments inutiles, voire nocifs, s’allonge tandis que des traitements jugés inutiles sont avérés. Mais – « de ce que j’ai de connaissance, je ne vois nulle race de gens si tôt malades et si tard guérie que celle qui est sous la juridiction de la médecine. Leur santé même est altérée et corrompue par la contrainte des régimes. Les médecins ne se contentent point d’avoir la maladie en gouvernement, ils rendent la santé malade, pour garder qu’on ne puisse en aucune saison échapper leur autorité ».

C’est donc contre le pouvoir médical et pour la liberté humaine que milite Montaigne. Il ne nie pas le savoir médical ou pharmaceutique. Il observe cependant avec bon sens que le médecin ne guérit guère et que la patience parfois suffit à le faire. « Il n’est nation qui n’ait été plusieurs siècles sans la médecine », dit-il, « et les premiers siècles, c’est-à-dire les meilleurs et les plus heureux. » En revanche, dès qu’un médecin paraît, chacun se découvre aussitôt affligé de maux. Car mettre des mots sur les maux suffit à rendre malade. Le docteur Knock, film avec Louis Jouvet d’après une célèbre pièce de théâtre de Jules Romains en 1923, l’a démontré, et Montaigne le relate dans un « conte » qu’il fait à la fin de sa longue et décousue note. « Platon disait bien à propos qu’il n’appartenait qu’aux médecins de mentir en toute liberté, puisque notre salut dépend de la vanité et fausseté de leurs promesses. »

Pour que ça guérisse, il faut y croire – mais où est la science alors ? Il suffit d’un dieu comme à Lourdes ou d’un gourou, d’un placebo ou d’un aliment qui sert à tout : l’ail, l’huile d’olive, le vinaigre, le citron, la pomme… Les charlatans de nos jours en font le marketing. Car le mal est plus souvent dans la tête que dans le corps, les gens sont volontiers hypocondriaques. D’ailleurs, note Montaigne, plus les drogues sont exotiques, plus elles paraissent précieuses, et plus elles sont censées guérir. Le sel de l’Himalaya ou l’algue bleue du Japon sont aujourd’hui vantés ainsi par les paramédicaux. « Car qui oserait mépriser les choses recherchées de si loin, au hasard d’une si longue pérégrination et si périlleuse ? »

En revanche, dit Montaigne les bains ne font pas de mal, s’ils ne peuvent faire du bien. Montaigne les a assidûment fréquentés (Bagnères, Plombières, Baden, Lucques), plus pour leur agrément de paysage et de compagnie que pour leurs vertus curatives – en lesquelles il ne croit guère. Mais se baigner et se laver ne lui paraissent pas à dédaigner, en ces années de saleté corporelle par crainte du froid considérée comme une vertu – jusque dans nos années cinquante.

Laisser le pouvoir aux médecins, « c’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, une furieuse et indiscrète soif de la guérison, qui nous aveuglent ainsi : c’est pure lâcheté qui nous rend notre croyance si molle et maniable ».

Le texte se termine par une lettre « à Madame de Duras », née Marguerite de Gramont, une terre du Languedoc, afin de justifier son propos sur la médecine. Ce n’est pas opiniâtreté, ni désir de gloire à vaincre la douleur, ni masochisme – mais une méfiance héréditaire, une « ressemblance des enfants aux pères ».

Ainsi se termine le Livre II des Essais. Montaigne a 47 ans.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Marie Gagarine, Blonds étaient les blés d’Ukraine

Initialement parue dans la fameuse collection Vécu de Robert Laffont juste avant la chute de l’empire soviétique, cette autobiographie d’une fille de propriétaire foncier issue de la vieille noblesse russo-ukrainienne qui remonterait au viking Riorik, est passionnante. Elle raconte la fin de la Russie tsariste aux frontières avec la Pologne et la Roumanie au bord du Dniestr, entre Podolie et Bessarabie.

Les Gagarine possèdent des domaines de part et d’autre de la frontière et vivent dans un « château » qui est plutôt un grand manoir de campagne mal chauffé, sans aucun sanitaire ni même l’eau courante. Un personnel nombreux pallie à tout cela, ce qui donne de l’emploi et élève un peu le niveau. Car celui du paysan russe est bien bas, jamais élevé depuis les Mongols qui ont tout rasé et tous rabaissés. Les routes sont des fondrières à l’automne mais tout le monde s’en fout. Le « collectif » n’est pas dans la mentalité, d’où la résistance obstinée jusqu’à nos jours au « communisme », au « parti » et autres diktats d’en haut (diktat est un mot russe). Il suffit de passer la frontière pour que le caractère germanique apparaisse : les routes sont stables et entretenues. Ce n’est pas l’armée de Poutine qui va démentir la comparaison avec les armées de l’Otan et si Staline a pu vaincre les nazis en 1942, c’est plus par le nombre des hommes sacrifiés que par un sens de l’organisation.

C’est pourquoi, après une enfance campagnarde idyllique avec son frère aîné de deux ans Emmanuel, ses deux sœurs jumelles Madeleine et Angeline, et sa petite sœur Ella, Marie voit avec effarement les premiers pas de la « révolution » bolchevique. Comme dans tous les bouleversements, ce sont initialement les voleurs, les incapables et les violeurs qui prennent le pouvoir, tout gonflé de leur nouvelle importance. Ils ne feront pas long feu mais, en attendant, beaucoup de dégâts. Marie raconte comment le « commissaire politique » Rienzi l’a enrôlée de force dans l’armée bolchevique avec son frère, parce qu’il voulait la violer et qu’il aimait d’amitié Emmanuel. Ils ne parviendront à s’échapper que grâce à la compréhension d’officiers rouges moins sociopathes et par la volonté de fuir la menace d’être exécutés pour leur naissance.

Il ne faut pas idéaliser « le peuple » : il est grossier, ignorant, cruel, vengeur. Les populistes le manipulent à leur profit politique, pour obtenir le pouvoir ; ils se moquent bien des gens eux-mêmes. Leur règne n’est pas différent de celui des élites précédentes, en moins raffiné et en moins indulgent. Seule la démocratie permet d’élever chacun en fonction de ses possibilités et de lui trouver une place dans la société qui ne dépende que peu de sa naissance et de son milieu. Mais elle est un idéal fragile que n’importe quel gros sabot peu blesser.

Marie Gagarine raconte avec simplicité et un brin d’ironie ses mésaventures avec l’armée bolchevique, son passage clandestin du Dniestr, son accueil par sa tante Anna, aristocrate égoïste et mondaine en Roumanie, son emprisonnement en attendant la décision du tribunal militaire sur son droit à l’asile. Son frère l’a rejointe, sa mère et ses sœurs suivront plus tard. Marie Gagarine a pu reprendre ses études, arrêtées à 16 ans par les octobristes et aller à l’université de Czernowich.

Elle aura trois filles dont une, Maria-Magdalena Vladimirovna Gagarine dite Macha Méril, qui joue Agnès la mère de Julien dans le film Tendres Cousines de David Hamilton, célèbre à sa sortie en 1980. Elle préface le livre et loue l’énergie et la curiosité de sa mère, son caractère combatif. « Elle n’a cessé d’observer les Russes et les juge avec la sévérité qu’autorise l’amour », écrit-elle. Un beau témoignage du passage de l’avant à l’après en Ukraine russe, avec l’imbécile guerre de 14 en point de rupture.

Marie Gagarine, Blonds étaient les blés d’Ukraine, 1989, préface de Macha Méril,J’ai lu 1999, 439 pages, €5,35 e-book Kindle7,99

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Colette, La femme cachée

Colette au mitan de sa vie a beaucoup écrit dans les journaux ; c’était alimentaire. Mais elle a écrit à la façon de Colette, des « choses vues » composées en récits avec une chute en guise de pirouette, ou de morale. Pour inaugurer le tome III de l’édition de ses Œuvres dans la Pléiade, ces 22 contes, parus dans le journal Le Matin de 1921 à 1923. Colette les a écrits chacun à peu près en douze feuillets de sa large écriture.

Ce sont des histoires naturalistes de crimes, trahisons, illusions, solitudes. Des histoires de couple, de désir, de crainte entre les sexes. La femme cachée est, première nouvelle, celle qui donne son titre au recueil. Elle est sur l’incommunicable entre mari et femme, la solitude personnelle de chacun, quoi que l’on fasse. Une épouse se rend en cachette au bal de l’Opéra où chacun est déguisé ; son mari qui s’y rend clandestinement aussi, croit la reconnaître et la suit, jaloux des rencontres qu’elle peut faire, mais elle papillonne, suit son instinct et son désir, embrasse un très jeune homme, ne conclut pas.

Les autres nouvelles se déclinent sur le même thème, le chagrin d’être quitté dans l’Aube, la trahison dans Un soir, la peur de l’épouse à découvrir La main de son homme et son pouce « destiné au meurtre », l’Autre femme où la nouvelle épousée rencontre au restaurant l’ex de son mari – et l’envie. Il y a la nostalgie, tel ce ministre qui embauche une vieille et laide sténo parce qu’elle se souvient du bled où tous deux ont grandi ; il y a le désir sans vergogne, comme cette vieille de soixante-dix ans qui découvre un Cambrioleur dans sa chambre et croit qu’il est venu voler sa vertu…

Il y a les assassins (Le Matin aimait les faits divers), dont l’un est heureux d’être arrêté, comparant cet instant de libération à sa première fois en amour ; l’Omelette où un jeune parisien en cavale après avoir tué sa harceleuse de maîtresse entre dans une auberge de campagne pour demander une omelette – mais avec tellement d’œufs que l’aubergiste un peu niaise prend peur et appelle le gendarme ; Le conseil où un jeune homme qui vient de tuer sa maîtresse suit l’avis d’un vieux sage qui passait dans la rue – croyant qu’il venait de se brouiller avec ses parents, il l’invite à rentrer à la maison pour faire la paix avec lui-même. Ou le Renard, où deux petit-bourgeois parisiens qui ont coutume de promener leurs animaux de compagnie sont à deux doigts de se sauter à la gorge – il faut dire que l’un apprivoisé un renard et l’autre deux poules…

Il y a l’ambivalence du désir, le Portrait où deux amies qui ont aimé le même homme découvrent qu’elles le méprisent ; Le paysage où un peintre qui veut mourir, quitté par sa maîtresse, peint une dernière toile et découvre que la vie est dans sa peinture, pas dans la femme ; Châ où le mari qui observer danser de petites cambodgiennes qui ont l’air de garçons, découvre que sa femme, qui vient d’organiser son rendez-vous avec le gouverneur, est un mâle manqué ; L’habitude où deux lesbiennes se séparent, la féminine regrettant la virile et leur passé.

Et puis les Demi-fous, ces gens que l’on rencontre toujours dans la rue, dans les magasins, à la poste, qui vous racontent n’importe quoi, délirent et divaguent, plus ou moins agressifs mais pas au point d’être enfermés.

Colette découvre la bête en l’humain, et la décrit en entomologiste. Ce moi clandestin fait un volume, la vie des bêtes que sont les hommes mais aussi les femmes, les premiers violents mais enfants, les secondes passives mais naïves. Cruelles vérités. Quelques pépites à découvrir.

Colette, La femme cachée (nouvelles), 1924, Folio 1974, 190 pages, €6,10

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Nietzsche et les poètes

Zarathoustra a été tenté par les poètes et a voulu en devenir un lui-même. Puis il a opéré une réflexion en lui-même, ce miroir réfléchissant lui a dit que le poète se voulait médiateur entre la Nature et l’Humain mais n’était qu’un mouvement de tendresse intime ; qu’il se croyait interprète des forces alors qu’il n’inventait que des dieux. « Les poètes mentent trop ».

« Depuis que je connais mieux le corps – disait Zarathoustra à l’un de ses disciples – l’esprit n’est plus pour moi esprit que dans une certaine mesure ; et tout ce qui est’ impérissable’ n’est que symbole. » Encore une fois, rien ne vient d’ailleurs que du corps. Pas de message de l’au-delà, pas d’intuition de ‘la nature ‘, mais le vivant qui veut vivre, qui a la volonté de s’épandre et de s’épanouir. « Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop mal il faut donc que nous mentions. » C’est ainsi que l’humain devient poète. Il s’attendrit. « Et lorsqu’ils éprouvent des mouvements de tendresse, les poètes croient toujours que la nature elle-même est amoureuse d’eux. »

Sachant peu, ils « aiment les pauvres d’esprit, surtout quand ce sont des jeunes femmes ! », dit Zarathoustra. Ils croient « au peuple et à sa ‘sagesse’ » ; ils croient qu’en « dressant l’oreille, [ils apprennent] quelque chose de ce qui se passe entre le ciel et la terre. » En bref, ils croient… « En vérité, nous sommes toujours attirés vers le pays des nuages : c’est là que nous plaçons nos baudruches multicolores et nous les appelons Dieux et Surhommes .» Car le Surhomme est un mythe, à l’égal du mythe de Dieu « Car tous les dieux sont des symboles et d’artificieuses conquêtes de poète. »

« Hélas ! il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poètes sont les seuls à avoir rêvées ! » Nietzsche reprend la remarque de Shakespeare dans Hamlet : « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre, Horatio, que n’en rêve votre philosophie. » Créer des dieux, c’est créer de l’illusion consolatrice, créer un démiurge qui donnerait sens à tout ce qu’on ne connaît pas, ne pas accepter la vie naturelle, telle qu’elle est : tragique. « Hélas ! comme je suis fatigué de tout ce qui est insuffisant et qui veut à toute force être événement ! Hélas ! comme je suis fatigué des poètes ! » Nous pouvons mesurer combien les « événements » contemporains, appelés il y a peu encore happening, sont des illusions d’illusions tant ils sont insignifiants. Ils ne flattent que l’ego de leurs créateurs sans apporter quoi que ce soit de grand à l’humanité badaude. Ils sont d’ailleurs oubliés aussi vite.

Nietzsche appelle à l’inverse le type humain qui dira « oui » à la vie et à sa réalité tragique, l’être humain qui s’affirmera sans se référer à des valeurs soi-disant révélées mais créées par d’autres, sans chercher des consolations dans l’ailleurs et le non-réel, en se débarrassant de toute quête de Vérité absolue et définitive qui donnerait un sens unique à son existence et au monde. En ce sens, le sur-homme est un mythe, mais un mythe agissant : pas une illusion mais un modèle, dont on est conscient qu’il n’existe pas mais est à construire. Un symbole plus qu’un dieu ou une « loi » de l’Histoire, par exemple, constructions totalitaires qui s’imposent sous peine d’inquisition, d’excommunication et de rééducation ou d’élimination.

Le poète est utile : « Un peu de volupté et un peu d’ennui c’est ce qu’il y eut encore de meilleur dans leurs méditations ». Il est vain comme la mer et paon comme elle. Qu’importe par exemple au buffle laid et coléreux « la beauté de la mer et la splendeur du paon ! » Le buffle, symbole de l’animal terre à terre, vit et veut vivre encore plus, être plus fort et plus vivant, se reproduire et vivre jusqu’au bout. Le reste est vanité de poète, pas la vie même en sa réalité.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Christian Signol, Une si belle école

Un hommage au « c’était mieux avant… » Quand l’école était rurale, unique, missionnaire, quand la République faisait du prosélytisme pour éduquer les petits à la raison laïque et civique, loin du curé et des traditions ancestrales.

Ornella, d’origine italienne, fille d’un maçon usé et mal payé et d’une mère à la maison, a passé le concours de l’École normale malgré son père pour devenir institutrice. Elle prend son premier poste dans son département, sur les hauts plateaux du Lot, en 1954. Dix ans après la guerre, la France est encore très rurale et seule la radio et de rares autos connectent les gens qui vivent en quasi autarcie. Tout est pour la ferme et l’école est secondaire. Les enfants n’y vont, bien qu’elle soit obligatoire, qu’après les fenaisons, les châtaignes, les champignons, le soin aux bêtes. Autrement dit après la Toussaint. Pour les parents, l’enseignement ne vise pas à péter plus haut que son cul mais à tenir la ferme. Le certificat d’études suffit et tant pis s’ils ne l’ont pas, surtout les filles. A 14 ans, au boulot !

Le maire de la bourgade à classe unique – du CP au certificat d’études – conseille à la jeune fille célibataire de se mêler de ses affaires et de ne pas interférer avec les volontés des parents. Le curé l’ignore et elle se sent tenue de ne pas aller à la messe, même si elle eût été croyante. Un sectarisme fonctionnaire appris à l’École normale, que Fernandel caricaturera en Don Camillo ces années-là.

En voulant outrepasser sa fonction par attachement à certains enfants qu’elle a dans sa classe, Ornella ne fera que six mois dans son premier poste. Un père veuf, ivrogne et violent envers son fils François de 10 ans, portera plainte contre elle pour coups et blessures sur le garçon alors que, comme tout le monde le sait tout en ne faisant rien, c’est lui qui le bat. Éternelle tactique du fasciste qui accuse les autres de ses propres turpitudes : ainsi fit Hitler pour envahir la Pologne ; ainsi fait Poutine pour envahir l’Ukraine. L’inspecteur d’académie n’est pas dupe mais une plainte est une plainte qui doit être instruite et sa mutation est inévitable. Ornella a le temps de s’attacher à ce François de 10 ans qui est quand même envoyé chez son oncle sous-préfet en Bretagne, où il sera élevé normalement – elle a au moins obtenu ça. Elle garde aussi le souvenir de Bastien, très mûr à 13 ans, et qui veut devenir pilote d’avion alors que son père exige qu’il reprenne les hectares de la grosse ferme ; elle apprendra plus tard qu’il a réalisé sa vocation de sortir de la terre en devenant ingénieur aéronautique.

Pour son second poste, elle est en double avec un instituteur. L’inspecteur a choisi exprès un jeune homme qui peut lui convenir, Pierre ; ils vont d’ailleurs se marier six mois après. Il s’agit toujours de classe unique, mais séparée en deux, les petits du CP au CE2 et les grands du CM1 au certif. Je fus personnellement dans de telles classes, non mixtes encore dans les années cinquante, comme si la pruderie bourgeoise restée très catholique craignait que les enfants n’apprennent le sexe entre eux ! Mais quand venait le collège et la pension, toutes les turpitudes homoérotiques et sexuelles étaient apparemment admises par cette même pruderie bourgeoise restée très catholique. Entre même sexe cela ne portait pas à conséquences pour le patrimoine, n’est-ce pas ?

Le métier d’instituteur, en ces temps-là, s’apparentait dans les campagnes à une mission d’évangéliser les sauvages. D’où le couple, organisé par l’Administration pour ses fonctionnaires d’éducation comme par l’Église pour les pasteurs protestants. Avoir son propre enfant ne paraissait alors pas opportun, tous ceux des autres suffisaient au sentiment maternel ou paternel. Ce pourquoi Pierre et Ornella n’auront qu’un seul enfant, Jean-François, qui quittera le nid à 15 ans pour aller en pension au lycée à la ville, puis à l’université à Toulous,e avant de terminer à Paris pour devenir égyptologue.

Ornella se préoccupait de faire obtenir leur certificat aux plus bêtes tandis qu’elle poussait les plus doués à entrer en sixième en passant l’examen d’entrée. Elle s’est trouvée confrontée aussi aux enfants à problème : autistes, handicapés, sourds. Son bonheur était de les voir sourire ou de lui prendre la main lorsqu’elle avait réussi à créer un lien. Ce n’était pas sa fonction, n’était même pas recommandé, l’Administration exigeant toujours plus de neutralité rationnelle – comme si les enfants étaient des machines à ingurgiter du savoir, sans aucune émotion.

La guerre d’Algérie, cette « opération spéciale » du socialiste Guy Mollet qui a rappelé le contingent et l’a envoyé pour trois ans dans le département d’outre-Méditerranée, a massacré Pierre. Il en est revenu blessé au poumon, s’est difficilement rétabli, et en crèvera vingt ans plus tard. Quant à la mode post-68, elle a consisté en le « tiers-temps pédagogique » qui éclatait les savoirs en compétences et introduisait les activités « d’éveil » où chacun pouvait faire quasi n’importe quoi. L’auteur rappelle cependant que la majorité des instituteurs, devenus « professeurs des écoles », ont continué à appliquer les méthodes qu’ils connaissaient, loin des évaluation de A à E, de la non-dictée et des maths « modernes ». D’ailleurs, dès 1973, tout cela a été plus ou moins rapporté, « la crise » refermant les gens sur leur crainte et leur frilosité du monde qui change.

Une belle histoire d’un monde qui a fini avec la télé et l’Internet. Le goût « des livres », qui a suscité bien des vocations d’instituteurs, a vécu. La campagne bucolique et nourricière, idéalisée par les rousseauistes missionnaires, a vécu. « Vois-tu, disait Pierre à sa femme Ornella, nous avons toujours eu une double chance : celle d’exercer le plus beau métier de la terre en éveillant les enfants à la vie, mais aussi en l’exerçant en milieu naturel, dans la beauté du monde » p.268. Désormais, les instits devenus profs sont assistés d’un tas de conseillers pédagogiques, psychologues, médecins scolaires, assistantes d’éducation et ainsi de suite. La classe unique a vécu, renfermant les enfants en classes d’âge hostiles entre elles, le 10 ans regardant de haut le 9 ans qui snobe le 8 ans et ainsi jusqu’en bas de l’échelle. Je me souviens qu’au contraire, les 14 ans du certif apprenaient leurs trucs aux 9 ou 10 ans du CM1 et les protégeaient lors de sorties dans le village ou dans la forêt. Ils mûrissaient mieux à fréquenter des petits qui auraient pu être leurs frères qu’à rester entre eux à macérer leurs obsessions d’ados.

Ce livre est un roman, mais un roman vrai, composé d’après des témoignages vécus. Il est à lire pour se souvenir – et pour constater au fond que « ce n’était pas mieux avant » : l’arriération des campagnes, le machisme des fermiers, la violence du mâle sur la femelle et les petits, la hiérarchie administrative, la honte sociale… Il ne sert à rien de regretter le monde qui a passé : il change sans cesse et l’intelligence est de s’y adapter.

Christian Signol, Une si belle école, 2010, Livre de poche 2012, 311 pages, €7,70 e-book Kindle €8,49

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Le sport favori de l’homme d’Howard Hawks

Une comédie bienséante aux gags éculés mais répétitifs. Le beau mâle américain moyen Roger Willoughby (Rock Hudson) est suivi et harcelé par une femelle américaine dans le vent et tête-à-claques Abigail Page (Paula Prentiss). Elle lui pique sa place réservée de parking, lui fait coller une contredanse, l’inscrit de force à un concours de pêche, le plâtre pour lui donner un prétexte à ne pas participer, pénètre sans autorisation dans sa cabane puis dans son lit, le fait rompre avec sa fiancée, mettre à la porte de son boulot et rater le premier prix au concours !

Certes, Willoughby est bien lourdaud et trop indifférent aux femmes ; certes, il a bâti sa réputation de vendeur hors pair d’articles de pêche sans avoir lui-même pêché. Il a d’ailleurs horreur du poisson et ne sait pas même nager ! Mais de là à foutre en l’air toute son existence par caprice, avant de tomber amoureuse, il y a un gouffre. D’où les quiproquos, les situations cocasses, les maladresses comiques. La fille est une vraie peste et l’amour n’excuse pas tout. Les convenances du temps prenaient trop d’égards vis-à-vis de ces femelles en chaleur qui se croyaient tout permis au prétexte qu’elles étaient femmes, donc objets obligés de galanterie et de prévenances.

Abigail se révèle plus vraie à la fin qu’au début, en tout cas plus authentique dans l’expression de ses sentiments spontanés que la Tex Connors (Charlene Holt) qui joue la fiancée de Roger, bien roulée mais coincée et snob. Aidée de son amie et acolyte Isolde ‘Easy’ Mueller (Maria Perschy), ce qui permet d’inoubliables quiproquos de faux bras cassé figé en bras d’honneur, d’intérieur intime de cabane avec fermetures éclair coincées et soupçons de flirts avancés, Abigail va se retirer sous sa tente pour y cuver son amour déçu avant d’être rejointe par le beau Roger, mis au parfum par le faux Indien Aigle Braillard contre dus dollars, et finalement amoureux de s’être tiré de tant de maladresses et d’avoir fait toutes ces expériences poissonnières au lac Wakapooge. De quoi écrire un nouveau manuel pratique d’initiation.

Dirigeant le marketing de la société de lodges autour du lac, Abigail Page convainc le chef de Willoughby de le faire participer au concours de pêche à qui aura la plus grosse, ce qui émoustillera les clients dont le major Phipps (Roscoe Karns) à qui Roger vient de vendre une belle canne et des appâts tout en lui conseillant « la truite entre 10 h et midi, dans une eau à 18°, avec une sauterelle ou un bourdon comme appâts » – renseignements qu’il tient d’un pêcheur de ses amis qui vient de lui téléphoner.

Le personnage du chef de magasin William Cadwalader (John McGiver) est un borné à perruque, mené par sa femme qui exige qu’il en porte une mais qui n’est pas attachée et se déplace, ce qui lui donne un air constamment ridicule. Il est content de son vendeur vedette, qui a même écrit un manuel de pêche, mais le vire dès que celui-ci avoue avoir eu de la chance et même s’être fait aider « par un être vivant » (en l’occurrence un ours brun), ce qui est contraire au règlement. Le personnage de l’ours (non crédité) comme celui du faux Indien Aigle Braillard (Norman Alden) en rajoutent dans le comique yankee. L’ours chevauche une mobylette après un choc frontal avec Roger qui était dessus, et concourt à attraper le plus gros poisson du concours ; l’Indien montre sa leçon américaine bien apprise en vendant de tout avec un marketing du tonnerre et en quêtant les dollars pour le moindre service.

Au final, ce sont les clients même de Willoughby qui vont le réhabiliter aux yeux de son chef bouché en lui suggérant que, si un amateur comme lui qui n’a jamais pêché (qu’on lui jette donc la première pierre !), c’est que le matériel du magasin est bon – et que donc « n’importe qui » parmi les Américains moyens pourra le faire et épater ses copains. Roger Willoughby, en amateur éclairé et novice confirmé, est donc un argument marketing capital pour le magasin. Les concurrents pourraient bien en profiter s’il est licencié. Il mérite au contraire une augmentation.

J’avoue avoir peu ri de cette enfilade de blagues et de situations. La fille provocatrice et qui n’écoute jamais les autres parler me porte sur les nerfs ; l’athlétique non pêcheur me laisse dubitatif. Mais c’est une tranche de vie saignante des USA, de ses mœurs et de ses indigènes, pris dans leur jus post-Kennedy. Un monde révolu, prédateur, optimiste, macho, où les femmes cherchaient à se faire remarquer pour se faire enfin une place alors que les poissons servaient de prétexte au sport favori de l’homme – vous l’aurez compris : la pêche. Mais pas celle aux femmes, ce que ces dernières semblaient regretter fort…

DVD Le sport favori de l’homme (Man’s Favorite Sport ?), Howard Hawks, 1963, avec Rock Hudson, Paula Prentiss, Maria Perschy, Charlene Holt, John McGiver, Elephant Films 2020 (restauré HD avec livret), 1h56, €16,90 Blu-ray €19,90

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Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon

De l’ambition infinie de la science… Les laboratoires tentent toutes les expériences, dont celle pour augmenter l’intelligence à la fin des années cinquante est prometteuse. La souris blanche nommée Algernon court de plus en plus vite dans ses labyrinthes en évitant les pièges. Une opération du cerveau plus un traitement hormonal permettent de la faire progresser. Pourquoi, dès lors, ne pas passer à l’expérimentation humaine ? Les protocoles ne sont pas encore au point ? La durée de l’expérience ne permet-elle pas encore de constater la stabilité de la transformation dans la durée ? Qu’à cela ne tienne, les financeurs de la Fondation n’attendent pas ; il leur faut du résultat rapide.

C’est dans ce contexte que les professeurs ambitieux Nemur et Strauss, dont le premier doit soutenir sa thèse de doctorat, vont choisir le déficient mental Charlie Gordon parmi un panel offert par le cour d’études Bikman pour adultes attardés. Il n’a un QI que de 70 mais il est motivé à apprendre. Une fois l’opération et le traitement donnés, son intelligence s’améliore en effet nettement et rapidement, lui permettant d’atteindre en quelques mois un QI supérieur à 185. Les professeurs et la psy qui le suivent lui ont conseillé de noter chaque jour ses impressions et ce qu’il retient en vue d’un « compte-rendu » scientifique. De fait, son orthographe et son vocabulaire se bonifient, le lecteur qui avait un peu de mal avec son charabia indigent du début est vite soulagé.

Dès lors, Charlie se prend d’affection pour Algernon, son alter ego souris qui progresse comme lui. IL est boulimique d’apprendre, lit des livres de plus en plus érudits, ingurgite plusieurs langues ; son esprit s’ouvre et effectue les corrélations à son insu, ce qui lui permet de découvrir des choses nouvelles en mathématique et d’en discuter avec d’éminents professeurs. Mais aussi de trouver la faille dans les recherches des professeurs Nemur et Strauss… Son traitement ne va pas durer. Il va redevenir aussi bête qu’avant, voire pire. Il s’y attend et les prévient. Les apprenti sorciers sont des savants fous.

Car l’esprit tout seul ne suffit pas à l’épanouissement humain. Le cœur a ses raisons, tout comme le sexe, et « la science » n’en tient pas compte. Charlie comme Algernon se révoltent de se voir traités comme des objets de laboratoire et non pas comme des êtres à part entière. « Comprenez moi bien. L’intelligence est l’un des plus grands dons humains. Mais trop souvent la recherche du savoir chasse la recherche de l’amour. (…) Je vous l’offre sous forme d’hypothèse : l’intelligence sans la capacité de donner et de recevoir une affection mène à l’écroulement mental et moral, à la névrose, et peut être même à la psychose. Et je dis que l’esprit qui n’a d’autre fin qu’un intérêt et une absorption égoïstes en lui même, à l’exclusion de toute relation humaine, ne peut aboutir qu’à la violence et à la douleur. Quand j’étais arriéré, j’avais des tas d’amis. Maintenant, je n’en ai pas un. »

Charlie a eu une enfance malheureuse, névrosé par sa mère qui ne l’aimait pas à cause de son handicap, avait peur pour sa petite sœur et restait hantée religieusement par le sexe. Charlie ne peut pas avoir des relations sexuelles adultes, une fois devenu intelligent, sans que le Charlie infantile profond de son inconscient ne ressurgisse. Il faut qu’une fille libérée le saoule pour qu’il se lâche, et encore pas la première fois. Il tombe amoureux de sa psy Alice, mais est inhibé, puis trop arrogant devant son intelligence qu’il a dépassée. Ce n’est que lorsqu’il régressera inexorablement qu’un moment surviendra d’équilibre éphémère où ils seront égaux en capacités d’esprit et en phase question sexe.

Science sans conscience n’est que ruine de l’âme, écrivait Rabelais dans Gargantua. Cette maxime de sagesse n’a pas vieilli. La connaissance sans les capacités à la comprendre est vaine – et dangereuse : c’est être apprenti sorcier que de manier les poudres et protocoles sans savoir leurs conséquences. Le savant poussé par la finance en devient fou car il ne laisse pas le temps à l’expérience. Car « l’âme » (ce qui anime l’être) est bien plus vaste que le seul esprit qui acquiert la science (le savoir) ; la conscience est aussi l’effet des capacités des instincts et des affects, autrement dit des pulsions et du cœur. Ne pas être conscient des trois étages de l’humain mène au dessèchement scientiste, à la cruauté rationaliste, à la psychopathie sociale (les psychopathes n’ont aucun affect pour les êtres). Ce roman de fiction est donc une grave réflexion sur les dangers d’une science sans ordre ni limites, laissée à elle-même et à l’avidité des militaires ou des financiers.

Ralph Nelson en a tiré un film en 1968 et plusieurs téléfilms des 2000 à 2015 ont été tournés, ce qui indique la permanente actualité de l’histoire et des thèmes qu’elle remue.

Daniel Keyes, Des fleurs pour Algernon (Flowers for Algernon), 1966, J’ai lu 2012, 544 pages, €6,90 – édition augmentée avec le roman, la nouvelle originale de 1959 « Des fleurs pour Algernon », et l’essai autobiographique « Algernon, Charlie et moi ».

DVD Charly, Ralph Nelson, 1968, avec Cliff Robertson, Claire Bloom, Lilia Skala, Leon Janney, Ruth White, MGM 2005, 1h43, €15,54

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Tarquinia ville

Nous remontons dans l’atmosphère à 32° affichés par une pharmacie pour aller déjeuner dans un petit restaurant d’une ruelle en pente. Il s’appelle Le Due Orfanelle (les deux orphelines) s’ouvre sur une cour intérieure avec terrasse où nous sont servis un plat simple de charcuteries et des salades.

Dans une vitrine de la ville, un torse de femme à poil vendu pour 10 € à qui le veut.

Une statue en bronze d’une danseuse acrobate dont la contraposition audacieuse lui permet de présenter à la fois sa face et ses fesses !

Nous reprenons ensuite la route vers Rome, en passant par l’aéroport.

Ce voyage intéressant a été effectué avec l’agence Chemins du sud.

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Didier Van Cauwelaert, La demi-pensionnaire

Didier Van écrit avec un humour décidé des romans courts aux thèmes originaux qui portent sur les contraintes sociales et les handicaps des gens. Celui-ci ne fait pas exception.

La demi-pensionnaire est Hélène, un as de la voltige aérienne devenue paraplégique après un accident. Elle n’a plus rien, plus de famille, plus de mec, seulement une vieille dame, ancienne as de la voltige qui l’a initiée et la recueille chez elle. Madame Edmée Germain-Lamart est connue comme le loup blanc à la Sacem où travaille le narrateur à l’accueil, poste baptisé « renseignements ». Elle vient déposer une partition vierge pour en obtenir des droits d’auteur : la minute de silence. Feu son mari est bien devenu riche avec une Lettre au Père Noël qui lui assure encore des droits réguliers…

Mais elle est considérée comme folle par sa fille Jacqueline, jamais aimée. Il est vrai que la vieille dame pilote d’avion est un brin Alzheimer, elle oublie, elle fantasme, elle se réfugie dans un imaginaire que sa position et sa fortune peuvent lui assurer. Croit-elle. Car sa fille a obtenu sa mise sous tutelle et ne lui assure que le strict nécessaire pour la nourriture.

C’est pourquoi Madame aborde le Renseignement avec cette demande incongrue – mais bien dans le ridicule d’époque qui veut tout monétiser. Le jeune homme de 25 ans lui rappelle un ancien amant d’Hélène, un aviateur militaire, le lieutenant Charles Aymon d’Arboud, mort au combat en Bosnie. Elle l’invite à venir la voir par charité, pour faire la connaissance d’Hélène qui n’a plus de goût à rien et lui redonner, par le choc de la ressemblance, un avenir.

Par défi, et aussi parce qu’il déprime dans son deux-pièces sous les toits solitaire depuis que son matou est mort, Thomas le narrateur « emprunte » un uniforme d’aviateur et se rend à l’invitation, dans un vieil immeuble au bord du bois de Boulogne appelé à être démoli. C’est là, entre deux travelos, qu’il entend Hélène taper du piano et qu’il est invité à dîner. Celui-ci est mémorable : le maître d’hôtel a au moins 70 ans et n’a jamais su faire la cuisine. Il sert des plats sous vide en les baptisant de noms pompeux. En fait lui aussi est déguisé, c’est un ancien ami de Madame qui l’aide dans sa fiction.

Car tout le monde joue un rôle dans cette société d’égoïsme. Le narrateur Thomas joue le rôle de Renseignements alors qu’en vrai il est moniteur de ski, ayant quitté le Grand-Bornand à la mort de son père dans une avalanche, alors qu’il aurait pu le prévenir que l’appel au secours était un canular de jeunes connards. Madame Germain-Lamart joue le rôle de mère pour Hélène, la fille qu’elle aurait voulu adopter, alors qu’en vrai elle ne s’est jamais occupé et n’a jamais aimé sa propre fille Jacqueline. Tous sont des handicapés de la vie.

À trois, ils vont se reconstruire. Hélène va retrouver le goût de vivre dans les bras de Thomas qui va retrouver goût à baiser – et à aimer. Le couple inespéré va sauver Edmée la vieille dame des griffes de la justice et de sa fille, autrement dit de la société et de ses tu-dois.

Didier Van écrit fluide avec des raccourcis ironiques comme celui-ci : « En fait je suis seul au monde à part mon chat ma mère et des putes. Et encore. Le premier se fait vieux la deuxième n’arrête pas de rajeunir, et quand je dis ‘putes’ je suis optimiste » p.18. Mais il s’agit d’une histoire d’émotions et d’amour. A lire sans modération.

Didier Van Cauwelaert, La demi-pensionnaire, 1999, Livre de poche 2001, 221 pages, €7,40 e-book Kindle €7,49

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Musée archéologique de Tarquinia

Nous poursuivons 1h30 de visite par une autre heure dans le musée archéologique sur la place principale de Tarquinia, piazza Cavour. Sur trois étages, nous pouvons voir une collection d’objets étrusques, des couvercles de sarcophages enlevés aux tombes parmi les plus beaux, des vases grecs ornés de scènes de banquet, de jeux, de chasse ou d’érotisme, des bijoux en or et en verre, des poteries, des objets en bronze et quelques armes. Il y a beaucoup d’objets et quelques explications, mais pas toujours dans une langue autre que l’italien.

Au second étage sont les fameux chevaux ailés de Tarquinia datés du IIIe siècle avant. Ils décoraient probablement le fronton d’un temple. Un groupe de marbre de Mithra tuant le taureau est daté de 138 à 161 de notre ère. Un scorpion lui bouffe curieusement les couilles. Au fond de l’étage, des peintures de tombes, des Biges, du Triclinium, montrant cette fébrilité de consumer sa vie due à l’angoisse d’être.

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J.B. Livingstone (Christian Jacq), Meurtre au British Muséum

Étonnant Christian Jacq. Cet égyptologue passé à l’écriture a commis des romans policiers anonymement lorsqu’il n’était pas encore connu, sous le pseudonyme de J.B. Livingstone. Il a avoué cette œuvre mineure des années 1980 dans les années 2015 en la rééditant sous son nom. Meurtre au British Muséum, réintitulé Le crime de la momie et réactualisé à notre époque, est le premier opus de la série inspecteur Higgins.

Je préfère pour ma part la version d’origine, sans la technologie qui envahit tout. Higgins, détective inspecteur chef à la retraite, ne supporte même pas le téléphone ; dans son cottage, il l’a placé dans la cuisine et c’est sa gouvernante qui répond. Lui privilégie la bonne vieille psychologie à la Maigret et l’enquête humaine à tous les gadgets et prélèvements. Ce pourquoi il a obtenu des succès certains, au point que son ancien patron fait appel à lui comme consultant sur les affaires délicates où il en perd son latin.

Comme celle du British Muséum. Sir John Arthur Mortimer, l’égyptologue reconnu et autoritaire qui va bientôt être élu directeur du musée, grippé et ne pouvant sortir sur ordre de son médecin, a envoyé sa femme chercher un dossier rouge laissé dans son bureau. Frances convie le fils de son mari, un Philip de 17 ans émotif et entier, amoureux d’elle, à l’accompagner. Elle pénètre seule dans le bureau et y est assassinée par deux coups de feu. La porte est fermée et, lorsque le gardien trouve enfin le double de la clé, ceux qui font irruption la trouvent morte, une momie dans les bras comme si elle avait voulu l’assassiner.

Higgings, alerté par son supérieur, enquête. Pour lui, tous les protagonistes sont suspects et il va les interroger maintes fois pour recouper les informations, trouver des failles et détecter les mensonges ou omissions de chacun. La déduction s’impose comme moyen d’enquête. Évidemment, tous ont des choses à cacher, l’épouse, le mari, le fils, la gouvernante du couple, le chauffeur, le gardien – et même l’assistant du professeur qui est en conflit ouvert avec lui sur les fouilles à venir… En démêler les fils est un art.

Un bon roman de gare dans le sens noble du terme : il fait passer un bon moment de délassement. Je n’ai pas lu la version remaniée et modernisée, sans doute moins dans son jus que l’original qui a le charme du policier ancien.

J.B. Livingstone (Christian Jacq), Meurtre au British Muséum, 1984,Éditions Gérard de Villiers, collection Les Dossiers de Scotland Yard, 1996, €0,97 occasion

Réédité sous le Titre Christian Jacq, Le crime de la momie, les enquêtes de l’inspecteur Higgins tome 1, XO éditions 2016, 264 pages, €13,90 e-book Kindle 9,99

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Tombes étrusques Monterozzi de Tarquinia 2

Nous ne pouvons voir toutes les tombes car certaines sont fermées, notamment la tombe du Fouet, datée de 490 avant, qui montre une scène de punition d’une femme par deux hommes, l’un qui la sodomise avec une verge tandis qu’elle fait une fellation à l’autre qui la frappe. Sur le mur de droite, une scène érotique a lieu entre deux hommes nus. Ces mœurs paraissent indécentes à la croyance chrétienne d’aujourd’hui et sont donc « interdites aux enfants » (jusqu’à 14 ans révolus) dont les groupes scolaires commencent à envahir le site.

La plus belle tombe, la plus amusante, est celle des Demoni azzuri ou démons bleus, de 420 avant. Sur le mur de gauche, le défunt se dirige vers l’au-delà sur un char tiré par une paire de chevaux. Sur le mur du fond, le banquet funéraire. Sur le mur de droite, Charon emmène les âmes sur sa barque rouge tandis que suivent une femme et un jeune homme, tous deux défunts ainsi qu’un démon brun ailé qui agrippe une autre femme. Près de l’entrée, un démon bleu au visage grotesque avec une barbe en forme de serpent et un démon noir à la bouche sanglante, menacent les arrivants. Découverte en 1985, il s’agit de la plus ancienne représentation du monde des morts dans les peintures de Tarquinia. Les historiens interprètent cette œuvre comme le passage entre les représentations traditionnelles de banquet et les angoisses démoniaques suscitées par la crise politique précédant la conquête romaine. À chaque époque son angoisse, à chaque angoisse sa croyance.

Nous avons encore la tombe de la Pucelle, la tombe de la Chasse et de la pêche (sans parler de la nature et de la tradition) avec deux pièces, deux cavaliers à cheval et quatre pêcheurs sur une barque tandis qu’un homme avec une fronde, les bras levés, chasse les oiseaux.

La tombe Bettini, du nom d’un étruscologue historien d’art (1940-1997), est datée du cinquième siècle avant. Le couloir d’accès a été coupé par l’aqueduc creusé au XVIIe siècle ce qui est encore visible. Le mur du fond montre un banquet avec deux couples étendus sur des banquettes, entourés de serviteurs nus.

La tombe de la chasse au cerf, 450 avant, montre chasse et banquet.

La plus grande tombe du site est la tombe Bartoccini qui fut responsable du site dans les années 1950. Elle est datée de 530 avant et comprend plusieurs pièces dans le principe de la maison-tombe qui consiste à reproduire dans l’au-delà ce qui se fait ici-bas. Le plafond est à damier, ce qui la rend reconnaissable. La scène de banquet sur le mur en face est la peinture étrusque la plus ancienne connue, datant du sixième siècle avant notre ère. Des inscriptions érotiques à graffitis datées du XIIIe siècle après ont été retrouvées, probablement due aux templiers de Corneto, l’ancien nom de Tarquinia, qui venaient subir leurs rites de passage, souvent sexuels.

La tombe des léopards, 470 avant, présente des couleurs très vives dont le bleu. Deux léopards en fronton sur le mur du fond tandis qu’en dessous la traditionnelle scène de banquet avec trois couples et des esclaves nus qui rappellent les plaisirs de la vie. À droite, un joueur de flûte et de lyre ainsi que des danseurs ; à gauche sur le mur, un cortège de six jeunes qui avancent vers le banquet avec des offrandes. C’est la vie qui est célébrée là, la vie plus forte que la mort, la vitalité plus forte que la corruption de la chair. Une scène éternelle qui nous émeut encore si l’on est sensible à tout ce qui est humain.

La tombe des bacchantes, de 510 avant, montre une scène de liesse orgiaque liée à Dionysos. 80 % des 180 tombes peintes étrusques se situent ici à Tarquinia. Nous avons vu les plus belles.

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Soupçons d’Alfred Hitchcock

Quand le jeune séduisant oisif Johnnie Aysgarth (Cary Grant) rencontre la belle Lina McLaidlaw (Joan Fontaine) sous un tunnel, dans un train, c’est le coup de foudre. Le cynique joueur perpétuellement désargenté tente sur elle un expédient, lui « emprunter » un timbre pour faire l’appoint de l’amende qu’il doit payer pour voyager en première classe avec un billet de troisième. Nous sommes hors du temps, dans une Angleterre fictive alors qu’elle est en guerre en 1941, pour un public américain qui rêve encore de la vieille Europe (ce qui va s’inverser après-guerre).

Lina tombe raide dingue du bel homme qui l’emmène promener et tente de l’embrasser, puis au bal où il s’introduit, non invité, pour danser. Lui ose tout. Il n’a rien, elle s’en apercevra une fois mariée – sans le consentement de ses parents, le général McLaidlaw (Sir Cedric Hardwicke) et son épouse Martha (Dame May Whitty). L’oie blanche vouée au destin de vieille fille selon ses parents qui désespèrent, est ravie par le renard rusé au beau pelage. L’a-t-il épousé pour sa fortune ? Elle n’en a pas, que 500 £ de rente annuelle servie par son père, et rien à son décès que son portrait en général, pour surveiller moralement le couple. Car John flambe ; il loue une somptueuse maison à sa nouvelle épouse qu’il appelle « Ouistiti » (Monkey Face), il engage une jeune servante Ethel (Heather Angel) et une cuisinière. Avec quoi paie-t-il ? Avec des emprunts un peu partout : les amis, les banques, l’assurance-vie ; le jeu aux courses ; les « affaires » plus ou moins douteuses. Il est sans cesse sur la corde raide, plein d’idées mais la tête pleine de vent. Incapable de travailler, inapte au mariage bourgeois.

Lina, tête d’institutrice à lunettes qui lit au début un livre sur la psychologie de l’enfant, devient vite soupçonneuse. Elle découvre une à une les entourloupes de son mari, prend peur peu à peu. Certes, il a à chaque fois d’’excellentes explications qui tiennent la route, mais quand même… Il est cynique avec ses amis, ses connaissances, son cousin même le capitaine Melbeck (Leo G. Carroll) qui l’a engagé comme agent immobilier dans sa société avant de le virer six semaines plus tard pour avoir piqué dans la caisse. Son ami de collège Biquet (Beaky en anglais, Nigel Bruce), gentil mais naïf, est subjugué par John et lui passe toutes ses lubies. « C’est tout Johnnie ! » est son mantra favori. Rien de grave, il s’en sort toujours, il est gentil.

Mais Biquet ne supporte pas l’alcool, il meurt à Paris après un pari d’avaler un grand verre de cognac, alors qu’il y était pour affaires, dissoudre une société constituée avec John pour mettre en valeur un site touristique au-dessus des falaises sur la côte, que Lina a démonté rationnellement au point de les faire renoncer. La police vient au domicile des Aysgarth pour interroger John sur son ami mais il est absent : il a accompagné Biquet à Londres pour son vol vers Paris. Lina est effondrée, elle soupçonne Johnnie de l’avoir son ami pour sauver ses avoirs. Suspense. Celui-ci revient dans l’heure qui vient, il était bel et bien à Londres, a mis Biquet à l’aéroport avant de passer à son club, il téléphone à la police immédiatement pour répondre aux questions. Mais quand même…

Pourquoi John s’intéresse-t-il autant aux romans policiers de la reine du crime du village ? Pourquoi, au cours d’un dîner avec elle et son cousin légiste, cherche-t-il à connaître le moyen le plus sûr de tuer quelqu’un sans se faire prendre ? Pourquoi cuisine-t-il jusqu’au bout l’écrivaine pour lui soutirer le nom du poison indécelable que tout le monde peut se procurer – car d’usage courant en ménage ? Lina prend vraiment peur. Elle en tombe malade, croit qu’il veut la tuer pour toucher les 500 £ de son assurance-vie au cas où elle meurt. Elle sait qu’il est à court d’argent, sans cesse affairé à s’en procurer à tout prix, elle a lu une lettre de la compagnie qui répondait à l’une de ses demandes. Elle ne boit pas le verre de lait qu’il lui a apporté d’en bas, en montant l’escalier sous la verrière, dans un suspense angoissant.

En voulant repartir chez maman, ayant appris la mort de son père, elle veut s’éloigner de John et peut-être le quitter. Elle est amoureuse mais les coups de canif dans le mariage ne cessent de la blesser. Son cher Johnnie n’a-t-il pas vendu pour 200 £ deux vieilles chaises de famille offertes comme cadeau de mariage par le général afin qu’elles soient transmises à la génération future ? Il ne respecte rien, refuse tout travail honnête, ne vit que d’expédients et d’escroqueries. Elle veut conduire, il ne veut pas ; il tient à l’accompagner. L’auto longe les falaises à pic sur la mer et ses rochers acérés en contrebas. La porte du passager ferme mal, c’est une voiture décapotable un brin usée. John se penche vers la portière comme s’il allait l’ouvrir et pousser sa femme hors de l’auto, un malheureux accident qui lui assurerait le capital d’assurance-vie. Mais c’est un fantasme de femelle angoissée devenue paranoïaque : fausse route, au contraire il voulait la protéger ! Frustration d’être dupé sur ce qu’on croyait savoir…

Le film est conduit comme une enquête policière, mais à l’intérieur du couple, avec l’amour comme enjeu. Le mari dissimule sa gêne financière perpétuelle sous un costume impeccable et son incapacité à gérer ses avoirs sous un air désinvolte ; l’épouse qui craint l’avenir sur la corde raide croit le pire et imagine le reste. La mayonnaise monte peu à peu, au point de culminer dans le fantasme du meurtre… Veut-il l’empoisonner ? Le verre de lait fera déborder le vase. Veut-il la précipiter du haut de la falaise ? La portière sera l’explosion.

Mais tout s’apaise, conclusion heureuse exigée par le studio – comme par la mentalité à l’eau de rose yankee. Cela aurait pu être un film bien noir, cela reste un film de suspense fort réussi, mais dans les normes acceptables par la société des années 40. Le jeu de l’amour et de la peur.

DVD Soupçons (Suspicion), Alfred Hitchcock, 1941, avec Joan Fontaine, Cary Grant, Cedric Hardwicke, May Whitty, Leo G. Carroll, éditions Montparnasse 2003, 1h35, €17,30 Blu-ray €15,05

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Jean d’Aillon, Une étude en écarlate

Jean-Louis Roos, le vrai nom de Jean « d’Aillon », se fait baron anglais pour écrire sur cette période médiévale qu’il aime tant. Son demi-frère d’époque est Edward Holmes, lui aussi ancêtre, mais du célèbre Sherlock. Il y rencontre son Watson, alors archer anglais réputé pour sa précision de tir.

Nous sommes à Paris en 1420 et la guerre de Cent ans va s’achever une génération plus tard, grâce notamment à Jeanne d’Arc. Le roi Henri V d’Angleterre, fils d’Henri IV arrivé par illégalité au trône (et dont Shakespeare a fait une tragédie), revendique le royaume de France car son père s’est marié avec Catherine de France et s’est allié aux Bourguignons du duc Philippe. L’histoire est compliquée.

Les Bouchers de Paris, vrais tueurs en corporation, ont aidé à prendre la ville et ont massacré tous les Armagnacs alliés au Dauphin, fils probable (mais pas certain) de Louis d’Orléans, frère du roi Charles VI de France devenu fou. Dans ce carnage d’avril 1418, les bouchers ont enfoncé les portes de l’hôtel de Lusignan, défoncé les femelles et les petites filles, démembré le fils encore enfant et éventré les serviteurs et les gardes. Deux ans plus tard, Robert de Lusignan (personnage imaginaire), qui était absent de Paris lors du massacre pour aider le dauphin Charles (futur Charles VII) à fuir à Bourges, revient incognito pour se venger des bouchers.

La ville est misérable, soumise à la famine parce que le travail manque. Nombre de maisons sont vides, pillées et en ruines, dont l’hôtel de Lusignan à l’enseigne de Mélusine. Il attire la convoitise de Lady Mortimer, sœur d’Edmond Mortimer, troisième comte de March, qui a comploté contre l’usurpateur Henri IV d’Angleterre. Elle veut se venger de la dynastie régnante et assassiner Henri V et le duc de Bedford lorsqu’ils entreront prochainement dans Paris. Pour cela, la fenêtre de l’hôtel de Lusignan (actuel Conseil d’État) est propice, face à une entrée du Louvre.

Edward Holmes, chargé des affaires à Paris de son demi-frère le baron de Roos, est chassé par le fils de l’intendant d’Angleterre Langley, sur ordre des cadets de 13 et 15 ans qui ne le connaissent pas. Le baron de Roos et son frère William ont en effet été tués à la bataille de Baugé. Langley complote avec Lady Mortimer pour obtenir une meilleure place que celle d’intendant de baron. Edward part donc loger ailleurs et chercher du travail. Il n’est pas anodin que sa logeuse s’appelle Constance Bonacieux, c’est le nom que porte la logeuse de d’Artagnan dans Les trois mousquetaires. L’auteur aime bien plagier les grands auteurs. Autant dire qu’Edward Holmes est imaginaire, tout comme Gower Watson, malgré le livre ancien que l’auteur dit avoir trouvé chez un libraire à Londres.

Toujours est-il qu’Holmes enquête, flanqué de son Watson, et qu’il va démêler de fil en aiguille et comme par hasard le complot contre le roi. Lui, anglais, ne prend pas position pour ou contre le roi de France. Sera roi celui qui ramènera la paix. Cette première enquête d’une série est intitulée en plagiant Étude en rouge de Conan Doyle, mais sa méthode est la même : la déduction par réflexion. Watson ajoute le piment de l’action.

Une bonne façon de se plonger dans l’histoire navrante d’un royaume de France (déjà) déchiré en guerre civile par de fanatiques partisans qui en profitent (déjà) pour violer, massacrer et piller, chacun défendant (déjà) son petit intérêt égoïste dont le fric est (déjà) l’objectif suprême. La complexité de l’histoire de Paris à cette époque-là ralentit l’intrigue au début car il faut bien expliquer qui et quoi, mais le roman policier prend son rythme de croisière assez vite et captive.

Jean d’Aillon, Une étude en écarlate – Les chroniques d’Edward Holmes et Gower Watson, 2015, 10-18 2019, 500 pages, €9,20 e-book Kindle €7,33

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Tombes étrusques Monterozzi de Tarquinia 1

En ce dernier jour, nous attendent la nécropole de Monterozzi, classée au Patrimoine mondial de l’Unesco, ainsi que la ville médiévale de Tarquinia avec son musée Archéologique National pittoresque.

La nécropole, découverte en 1827, rassemble sur une ou deux centaines d’années, autour du Vie siècle avant, les tombes étrusques, et il y en a ! Elles sont de riches personnages car toutes décorées de fresques aux couleurs encore fraîches.

La tombe des joueurs est datée de 510 avant n.e. (on ne dit plus J-.C. pour ne pas « offenser » les musulmans et les juifs) et montre des jeux et des danses en l’honneur du défunt qui est assis à droite, sur le mur du fond. Un acrobate et une équilibriste avec un candélabre sur la tête l’amusent. Un lion rouge et une panthère bleue dominent la scène.

La tombe du guerrier, de 430 avant, montre une scène de banquet avec deux couples entourés de musiciens et de jeunes esclaves tandis que flûtiste et athlètes accompagnent la danse d’un guerrier armé en guise de jeu funèbre.

La tombe du chasseur, d’environ 510 avant, reproduit une tente de chasse en toile avec un paysage et un cervidé. La tombe de la fleur de lotus, du sixième siècle avant, doit son nom au lotus au centre de la poutre du mur du fond, entre un lion et une panthère au col bleu.

La tombe des lionnes a un plafond au motif d’échiquier supporté par six colonnes rouges. Trois danseurs sur la paroi du fond. Dans le couple à droite, la femme a les cheveux bruns et les vêtements transparents tandis que le jeune homme est nu, blond avec la peau brunie. Au centre du mur un cratère contient le vin des libations tandis qu’une frise en dessous montre les liens du ciel et de la terre par les sauts des dauphins.

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Mary Higgings Clark, La nuit est mon royaume

Vingt ans après… L’école privée de Stonecroft Academy veut réunir les anciens élèves les plus méritants, ceux qui ont réussi. Non sans arrière-pensée : celle de valoriser le collège et d’attirer des investisseurs pour faire bâtir une aile nouvelle. Jack Emerson est un ancien et il les a convoqués.

Ils, c’est-à-dire Jane Sheridan, devenue historienne en renom après une jeunesse douloureuse entre des parents qui ne cessaient de se chamailler et la mort de son petit ami de West Point, renversé par un chauffard qui a pris la fuite, mais la laissant enceinte sans ressources.

Laura était la plus belle fille de l’école et ne cessait de séduire ; encore aujourd’hui où, la quarantaine venue, elle chasse encore les rôles à la télé.

Gordie est justement producteur, parti de rien il a su arriver.

Carter l’ex-maigrelet débraillé, fils d’une mère maigrelette et débraillée, est devenu bel homme athlétique qui écrit des pièces de théâtre sombre qui plaisent aux intellos.

Il y a Mark, le gamin harcelé devenu psy pour ados.

Et Jenny la boulotte, Trish la maigre de l’équipe d’athlétisme, et Robby l’humoriste cruel.

Mais parmi les anciennes élèves, seules demeurent Laura et Jane. Catherine, Debra, Cindy, Gloria et Alison ne sont plus, la dernière noyée dans sa piscine quelques semaines avant. Mortes par accident ou peut-être tuées, qui sait ?

Celui qui le sait est le Hibou, un ancien élève brimé à l’époque, de qui les filles se moquaient depuis qu’à 9 ans, lors d’une représentation de théâtre, il n’avait su que bafouiller sa seule réplique : « Je suis le hibou et je vis dans un arbre ». Il avait déjà été éjecté de l’équipe de baseball.

Dans le huis clos de la réunion sur quelques jours, le jeune Jack Perkins, 16 ans, joue au journaliste pour la gazette du lycée. Il se demande pourquoi, sur la brochette de filles de la photo de classe d’il y a 20 ans, seules deux sont encore vivantes…

Sam est le flic du coin qui enquête sur les meurtres commis et à commettre. Jane va s’adresser à lui lorsqu’elle recevra une suite de fax menaçant sa fille, celle qu’elle a accouché à 18 ans et aussitôt abandonnée faute de pouvoir l’élever. Elle veut mettre en garde les parents adoptifs et, pourquoi pas, faire la connaissance du bébé devenue grande.

Mais le Hibou veut se venger de tous ceux et de toutes celles qui se sont moqués de lui petit. Il est implacable comme un rapace, cruel et oiseau de nuit comme lui. Personne ne le soupçonne, il ne laisse aucune trace. Par plaisir parfois, et pour brouiller les pistes, il tue une fille au hasard, qui passait par là. Avec à chaque fois sa signature, un minuscule hibou en fer blanc caché sur son corps.

Un bon roman psychologique où les indices s’accumulent alors que le lecteur sait que l’un des personnage est le tueur, mais égaré à chaque fois dans des fausses pistes.

Mary Higgings Clark, La nuit est mon royaume (Nighttime is my Time), 2004, Livre de poche 2006, 447 pages, €8,40 e-book Kindle €7,99

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Nécropole étrusque de san Giuliano

Depuis le bourg, nous longeons à pied le cours d’eau Biedano et ses cascades pour rejoindre la nécropole de San Giuliano. Les pollens des peupliers font comme de la neige sur le sol au fond de la forêt. Le chemin depuis le village est sous les arbres et nous entendons constamment le bruit de l’eau. À certains endroits, des mola (môles) sont indiqués sur des panneaux. La cascade double qui termine la vallée est bucolique. L’atmosphère est moite et orageuse. Un homme rasé et barbu, en short et débardeur noir, tient un loup en laisse. Il laisse se baigner la bête.

La nécropole de San Giuliano s’ouvre dans un sentier juste à côté du chemin qui conduit à la buvette touristique. Nous venons de marcher a découvert sous le cagnard entre les oliviers pendant plus d’un quart d’heure. Une horde de bambini en voyage scolaire surgit, polos rouges d’uniforme au col déboutonné au maximum. Garçons et filles de CM2 mélangés, ils piaillent devant leurs institutrices. Les petits garçons se tiennent souvent par les épaules deux par deux : ils sont très affectifs et plus tactiles que les nôtres. Toute une animation avec des acteurs déguisés en prince Tarquin étrusque, en Charon en Tanaquil, femme de Tarquin, permet aux enfants de se pénétrer de leur histoire pré-romaine. Ce sont en effet leurs origines. Une analyse du génome sur 82 individus sur 12 sites archéologiques, effectuée en 2021 par l’institut Max Planck d’Iéna, a permis d’établir qu’en 900 avant, l’âge du fer, les populations étrusques étaient homogènes et partageaient leur profil génétique avec les Latins de Rome. Les Étrusques ont évolué sur place et ne venaient pas du Proche-Orient, comme la mode biblique a trop longtemps voulu le laisser croire – tout devait venir du lieu élu de Dieu.

Nous visitons plusieurs tombes dont l’une avec une porte des morts en forme de T majuscule, la tombe de Rose. Nous voyons aussi la tomba del Cervo (le cerf) où sont sculptés un cerf et un loup affrontés à même la paroi rocheuse. Cette image a donné le symbole du site que l’on peut voir sur un coin de chaque panneau. La plus célèbre et la plus grande est la tombe Cima, datée de la seconde moitié du VIIe siècle avant. C’est un tumulus imposant de 25 m de diamètre en partie creusé et en partie bâti. La tombe est au centre de la structure et ouvre sur plusieurs chambres., de façon à constituer un mausolée pour toute une famille clanique. La partie gauche du dromos (la chambre funéraire) est décorée de deux paires de piliers cannelés. Le plafond du vestibule est décoré de raies parallèles imitant le toit de bois de la maison étrusque. La tombe Costa, plus petite, porte ce même genre de plafond fait pour imiter la vie domestique dans l’au-delà.

Les riches Étrusques étaient gros parce qu’ils ne banquetaient qu’au pieu. Ils mangeaient allongés comme les Grecs et, plus tard, les Romains, à deux sur le même triclinium, mari et femme, amant et compagne, alors que les Grecs préféraient éraste et éromène. Le repas principal de la journée se prenait en milieu d’après-midi et était appelé la Cène (cena). Il avait lieu après les thermes ou après les activités journalières et se terminait vers la tombée de la nuit, ce qui peut être très tard en été. Le service des ablutions de mains, de la boisson et des plats était effectué par de jeunes serviteurs nus, jolis à regarder ou à caresser, et surtout à la taille adaptée pour servir un convive allongé sans se pencher. Les mœurs ont bien changé, les esclaves n’étaient alors guère plus que des animaux domestiques.

Nous pique-niquons sur les tables touristiques derrière la petite église San Giuliano du XIIe restaurée au XIXe – elle est fermée. Après la tapenade sur tranches de baguette, une salade de lentilles aux tomates, artichauts, olives noires et morceaux de pomme, saucisson de sanglier, mortadelle tranchée très fin, et du melon.

Nous dînons au même restaurant qu’hier, le Terziere di Poggio. La carte est cette fois mieux achalandée mais nous sommes vendredi soir et le patron a l’assurance de six clients confirmés – nous. Nous avions commencé à nous installer dehors, comme hier soir, mais le vent s’est levé, l’orage a grondé et il est tombé un peu de pluie. Devant le parasol trop secoué et les pots de jasmin qui s’écroulait alentour, nous sommes rentrés à l’intérieur. Il y fait étouffant. C’est la sortie de la jeunesse, une douzaine de filles en bande, ventre et dos nus, et deux couples de copains dans la trentaine, chaîne au cou, boucle à l’oreille, tatouages sur les bras et les épaules, chemise translucide ou débardeur.

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Martin Suter, Je n’ai rien oublié (Small World)

Martin Suter est un écrivain suisse allemand de Zurich ; il aime écrire sur l’actualité et évoque dans ce roman la maladie d’Alzheimer. D’où le titre en français du film qui en a été tiré, bien plus compréhensible que le titre bizarrement anglais de l’édition en suisse allemand… Quant au style, il a la lourdeur de l’esprit germanique, peu enclin au brillant du thriller et emporté dans quelques longueurs par le souci de précision clinique sur la maladie. Ce n’est pas un roman qu’on relit volontiers.

Conrad Lang est à 63 ans un homme à tout faire d’une famille de riches industriels suisse, les Koch. Ayant le même âge, il a servi de compagnon de jeu et de lièvre dans les études pour le fils Thomas, et d’objet accessoire pour la famille. Il est le fils d’une amie d’Elvira, la mère de Thomas, qui est partie avec un Anglais durant la guerre et n’est jamais revenue. Les deux enfants sont élevés ensembles, Tomi et Koni s’interchangent. Mais Conrad n’est pas un frère pour Thomas, seulement un alter ego qu’on tolère et qui porte le sac.

Adulte, Thomas n’est pas destiné à reprendre les rênes de la fabrique, sa mère continue de surveiller les affaires jalousement. Ce sera Urs, le petit-fils (Philippe dans le film français), qui reprendra le flambeau. Le règne saute une génération, comme dans la famille royale britannique. Quant à Conrad, on lui confie le gardiennage de la villa de Corfou, dans laquelle la famille ne vient presque jamais. Une retraite pas vraiment dorée, solitaire, mais surtout loin de la famille. C’est qu’il peut la mettre en danger…

Il met le feu accidentellement à la grande maison et commence à avoir des absences répétées. Rapatrié dans sa ville d’enfance, il assiste au mariage d’Urs (Philippe) avec Simone mais s’alcoolise trop. Il va progressivement sombrer dans l’ivrognerie et la démence, malgré l’amour que lui porte Rosemarie. Laquelle ne peut plus se charger de tout pour cet homme désormais dépendant et incontinent. Elvira, la mère de Thomas qui a toujours gardé un attachement incompréhensible pour Conrad malgré sa morgue, propose de l’installer avec une garde-malade dans la maison d’ami de la résidence. Il sera soigné et surveillé. Car si Conrad perd de plus en plus sa mémoire récente, des souvenirs très anciens resurgissent avec une précision diabolique. Cela inquiète furieusement Elvira – aurait-elle quelque-chose à cacher ?

Simone, l’épouse d’Urs, va se poser progressivement des questions parce que les souvenirs de Conrad ne coïncident pas avec l’histoire que raconte la famille. Son commentaire d’albums de photos, qu’Elvira a d’abord cachés après en avoir nié l’existence, excite notamment la curiosité. Lorsque Simone les retrouve et les photocopie à l’insu d’Elvira, elle fait parler Conrad. Et une vérité surgit, différente de la belle histoire familiale…

Le thème du roman est plus la maladie d’Alzheimer que l’intrigue de famille, ce qui est dommage pour le rythme du récit. Le lecteur comprend assez vite quel secret est dissimulé, même s’il ne devine pas la fin, assez inattendue. Le cerveau se détruit peu à peu et incite a accepter béatement son sort. Sauf que… Simone insiste ; des traitements expérimentaux existent, pourquoi ne pas les tenter ? La fortune et la réputation de l’entreprise Koch vont tout lui permettre, malgré la vieille Elvira et en dépit du malade. Simone a enfin un but et quelque chose à faire, elle qui se sentait inutile comme une pièce rapportée. Elle révélera le romanesque de cette histoire : le secret de famille, le mensonge et le crime.

Prix du premier roman étranger France 1998

Martin Suter, Je n’ai rien oublié – Small World, 1997, Points Seuil 2000, 361 pages, €7,80

DVD Je n’ai rien oublié, Bruno Chiche, 2011, avec Gérard Depardieu, Alexandra Maria Lara, Françoise Fabian, Niels Arestrup, Nathalie Baye, Orange studios 2011, 1h33, €6,94 Blu-ray €13,14

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Barbarano Romano

Nous nous transférons jusqu’à Barbarano Romano pour une randonnée dans le parc Archéologique de Marturanum.

Barbarano ne fait pas référence aux barbares mais à sainte-Barbe, une mégalomartyre fin IIIe siècle sous Dioclétien. Comme dans toutes les histoires édifiantes faites pour faire préférer le ciel à la terre, elle refuse le mariage, s’évade de la tour où l’a enfermée son père, a le corps savamment torturé, on lui brûle le sexe (après l’avoir probablement violée), lui tranche les seins, avant de la décapiter et de brûler ses restes, Évidemment le Ciel châtie les méchants, tue Dioclétien par la foudre, pétrifie le berger qui l’a dénoncée et change ses moutons (pauvres agneaux innocents) en sauterelles. La barbe ! Ne voulant pas prononcer son prénom païen, les chrétiens l’ont appelée jeune barbare – d’où Barbe.

Nous visitons la tour du roi Desiderio du XIIIe siècle et voyons reconstitués les murs écroulés en 1936. Une messe a lieu dans la petite église près de la porte d’entrée des remparts tandis qu’une séances de taï-chi a lieu dans l’église principale du village (!).

Au lavoir du village, nous rencontrons une française en retraite qui lave ses serviettes et les étend sur des fils. Elle habite juste au-dessus depuis trente ans car la vie est moins chère et elle aime le pays. « Mais il n’est pas facile de s’y intégrer », nous dit-elle.

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Embrasse-moi idiot de Billy Wilder

Le titre, en américain comme en français, est la dernière réplique du film. Il se termine en happy end, comme il se doit. Entre temps, c’est le drame… désopilant. Chacun est dans son rôle et le joue jusqu’au bout – ce qui, aboutit à l’absurde. Lequel est, par son outrance, comique. Comme quoi le rire naît souvent de la caricature ; en faire trop provoque la moquerie car l’être humain présenté comme mécanique est en décalage.

Dans une petite ville perdue au bout du monde – et surtout loin de la grand route – Orville et Barney végètent dans leurs petites vies avec des idées de grandeur. Le premier (Ray Walston) donne des leçons de piano pour pas cher à un ado de 14 ans qui n’a aucune oreille mais qui commence à avoir la queue qui le démange. Le second (Cliff Osmond) est le garagiste station-service du village. Comme ils habitent l’un en face de l’autre, ils se réunissent pour créer des chansons. Barney compose les paroles, Orville les met en musique. Tous deux rêvent de succès, mais comment faire lorsqu’on habite un bled isolé ?

Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.

Le hasard, malicieux, va détourner le crooner de charme Dino (Dean Martin) de la route principale vers la petite route poussiéreuse et l’amener au village de Climax – dont le nom signifie ‘point culminant’ (plutôt drôle pour un bled paumé dans la grande plaine) mais aussi ‘orgasme’. Car il existe un bar à hôtesses pour routiers, le Belly Button (autrement dit le nombril), la seule chose qui les attire dans le coin. Les filles sont laides à faire peur mais exhibent leur ventre avec (pour contrer le code Hays de décence puritaine) un diamant (faux) dans le nombril. Elles servent des alcools, et plus si affinité. Celle qui a le plus de succès est Polly (Kim Novak), surnommée ‘Pistolet’ en américain pour son pouvoir de tir, et ‘Volcan’ en français, plus conforme au sens de bombe sexuelle.

Barney, qui sert de l’essence dans la grosse auto blanche de l’artiste pressé qui doit rallier Los Angeles le lendemain, reconnaît sans peine la célébrité et incite Orville à lui faire la réclame de leurs chansons. Mais Dino en a vu d’autres, il est sans cesse sollicité par l’un ou par l’autre d’intervenir auprès des producteurs de radio ou des maisons de disque. La seule chose que peut le retenir est sa voiture – et Barney la sabote en coupant l’arrivée d’essence dans le carburateur – et les filles – car il ne peut passer une nuit sans décharger, au risque d’avoir la migraine le lendemain. Cette outrance sexuelle est déjà désopilante, ses conséquences psychosomatiques encore plus. Mais Barney, l’entrepreneur du duo, ne se démonte pas. Puisqu’il a pu retenir Dino à cause de sa voiture (dont il doit commander la pièce, etc.), il le confie à Orville pour l’accueillir la nuit.

Sauf qu’Orville est diablement jaloux. Sa femme Zelda (Felicia Farr) est trop belle pour lui et il n’en revient pas d’avoir pu la lever dans sa jeunesse. Après le jeune laitier (James Ward) qu’il soupçonne d’échanger des mots doux avec sa femme (lorsqu’il vérifie, il s’agit d’une commande de lait et de beurre), il a déjà molesté, arraché le tee-shirt et jeté dehors le « Lolita mâle » Johnny Mulligan (Tommy Nolan, 16 ans au tournage) qui vient d’offrir des fleurs à sa femme – à 14 ans ! Il ne veut surtout pas que Dino lui tourne autour, surtout qu’il est de notoriété publique que la star chavire les cœurs et que Zelda apprécie ses chansons. Barney décide alors Orville d’éloigner Zelda pour un jour ou deux, le temps que Dino reconnaisse le talent des compositeurs-interprètes. Mais comme Orville a annoncé qu’il va faire la connaissance de sa femme, il lui faut en trouver une à louer pour l’occasion. Deux missions désopilantes qui ne vont pas se passer comme prévu car les femmes sont autrement bâties que les hommes.

Afin d’éloigner Zelda, rien de tel qu’une bonne dispute pour l’inciter à retourner un temps chez sa mère, comme le font toutes les épouses qui en ont marre. Sauf que Zelda est toujours amoureuse de son Orville et qu’elle veut le lui prouver par une bonne baise en plein jour. Il y a urgence, Dino fait justement la sieste dans la chambre d’amis à côté. D’où un quiproquo dans la salle de bain communicante où Zelda prend Dino pour Orville et lui tapote les fesses au travers du rideau de douche. Dino est incité à en vouloir plus et Orville est forcé d’accentuer la dispute. Il critique sa femme, la mère, les souvenirs du mariage, du voyage de noces. Enfin ! Zelda prend son sac et sa voiture pour filer chez maman.

Quant à trouver une épouse de substitution, Barney a l’idée de payer la pute Polly pour jouer le rôle. Elle est bonne fille et ne crache pas sur les beaux billets, d’autant que baiser avec un Dino n’est pas donné tous les jours à tout le monde. Big Bertha la mère maquerelle accepte (une Barbara Pepper dûment choucroutée en blonde vaporeuse malgré ses formes informes). Barney enlève Polly dans sa dépanneuse pour dépanner Orville. Polly est ravie de jouer la ménagère plutôt que la serveuse, et d’exiger des égards plutôt que des avances. Dino est émoustillé et frustré, ce qui accentue son goût de rester et l’incite à prêter une oreille favorable aux chansons que lui inflige Orville. Après tout, elles ne sont pas si mal et il a besoin de rajeunir son répertoire qui commence sérieusement à battre de l’aile.

Tout va donc pour le mieux dans un climax euphorique pour tous lorsque Zelda revient plus tôt que prévu. Sa mère, une vieille bique acariâtre qui ne cesse de bavasser et de critiquer tout et tout le monde, ne cesse de lui reprocher son mariage, lui vantant tous les ex-prétendants qui, eux, ont réussi à gagner beaucoup d’argent et une position sociale. En bref, tout le discours assommant de la génération qui a vécu la guerre et qui ne comprend pas la propension à l’hédonisme et à l’individualisme des jeunes du baby boom. Nous sommes en 1964 et 1968 pointait déjà, il suffisait de humer l’air du temps.

C’est donc la catastrophe, l’écroulement des scénarios bien peaufinés, l’explosion du rêve de gloire. Zelda est outrée que son mari l’ait remplacée au pied levé par une pute. Elle quitte la maison une fois de plus mais ne peut retourner chez maman ; elle échoue donc au Belly Button, où elle se saoule consciencieusement. Big Bertha la fait porter dans la caravane de Polly, puisqu’elle n’est pas là. Dino, privé de femme parce qu’il a à peine pu sauter Polly qu’Orville revient et le fout dehors, pris de remords d’avoir exposé son épouse, va échouer lui aussi au Belly Button où il demande à un serveur s’il existe une serveuse un peu moins moche que les autres. Évidemment ! C’est Polly. D’ailleurs sa caravane est juste en face. Dino s’y rend et trouve Zelda, pas claire, qui se laisse sauter avec un certain plaisir. Il laisse en partant une grosse somme en billets.

Content, il récupère sa décapotable réparée le lendemain et file vers Los Angeles. Il va proposer les chansons des bouseux pour mettre un peu de sang neuf dans les productions. Orville a été convoqué par Zelda via Barney pour la rejoindre devant le cabinet d’un avocat pour une demande de divorce. Le trio est attiré par une vitrine où les gens sont collé aux écrans de télé qui diffusent Dino chantant. C’est justement l’une de leurs chansons ! Le rêve de gloire est arrivé puisque le crooner les cite nommément comme auteurs en public. Passe alors Polly qui, avec les 500 $ laissés à Zelda et que celle-ci lui a remis pour avoir joué son rôle, a pu s’acheter la voiture qui pourra tirer la caravane – et se tirer de ce trou ! Dérision en ultime pirouette : l’auto est une Fiat 500 minuscule et peu puissante, qui ne vaut d’occasion que 495 $, ainsi que l’indique l’étiquette collée sur le pare-brise.

De l’époux traditionnel au tombeur professionnel, de l’amoureuse ménagère à la pute au grand cœur et chaud vagin, les écarts à la norme donnent la mesure de ce qui était acceptable au milieu des années soixante du siècle dernier. La jalousie ne mène à rien, pas plus que la possession d’un soir. Un couple est une rencontre dans la durée. L’épouse comme la pute désirent et aiment ; elles peuvent interchanger leur rôle sans changer au fond. L’époux comme le tombeur désirent et aiment ; ils peuvent jouer divers rôles mais sans changer eux non plus au fond. L’american way of life de la pruderie puritaine est une stupidité que Billy Wilder conspue avec une insolence réjouissante : il s’agit avant tout d’aimer, et peu importe comment ! Quant aux médias de masse comme la radio, la télé ou le disque, ils apportent la révolution des mœurs jusque dans les campagnes perdues.

DVD Embrasse-moi, idiot (Kiss Me, Stupid), Billy Wilder, avec‎ Dean Martin, Kim Novak, Ray Walston, Felicia Farr, Cliff Osmond, Filmedia 2014, 1h59, €7,76

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John Le Carré, Le chant de la mission

Le personnage principal du roman est une originalité. Bruno Salvador – Salvo – est le « fils naturel d’un bouseux irlandais devenu missionnaire catholique et d’une villageoise congolaise dont le nom a disparu à jamais dans les ravages du temps et de la guerre » p.11. Son père meurt lorsqu’il a 10 ans et les autres ne le reconnaissent pas, voyant en lui un « enfant secret », à cacher aux autorités ecclésiastiques. Auprès des domestiques, il s’initie aux multiples langues et dialectes du Congo oriental et, auprès les pères blancs tous sodomites, à l’inversion due à sa beauté métisse. Déclaré au consul anglais de Kampala, il est reconnu citoyen britannique et envoyé dans « une pension pour orphelins catholiques mâles d’origines douteuses » p.19. Le frère Michael s’intéresse à lui, fraternellement et charnellement, et se réjouit de son don des langues : « Y a-t-il plus grande bénédiction, mon cher Salvo, que d’être la passerelle, l’indispensable maillon entre les âmes pécheresses de Dieu ? s’écria t-il en trouvant en l’air d’un poing noueux, tandis que l’autre main fourrageait honteusement sous mes vêtements » p.20.

Salvo fait des études, passe des diplômes, devient donc interprète. Il ressemble « davantage à un Irlandais bronzé qu’à un Africain pâlot » p.12 et se fait accepter par la « bonne » société, jusqu’à épouser Pénélope, gosse de riche et journaliste talentueuse de la presse à scandale. La fille prend le nègre plus comme sex-toy que comme amoureux, faisant la nique à sa famille collet monté ; mais elle initie Salvador au sexe hétéro, avec talent. A 29 ans, le Royaume-Uni multiculturel lui est offert, ses talents de polyglotte africain mis au service secret ou discret de Sa Majesté – la différence entre les deux n’est qu’une nuance.

Et le voilà convoqué à une réunion discrète dans une maison cossue mais anonyme de Londres, auprès de gens qui lui sont presque tous inconnus. Sa mission : durant un week-end sur une île du nord, traduire les propos de chefs de milices au Kivu, partie orientale du Congo qui borde le Rwanda entre autres. Il s’agit de provoquer un énième putsch pour s’approprier pour six mois les richesses minières – et ensuite qu’ils se débrouillent. C’est la volonté d’un Syndicat anonyme de capitalistes et de politiciens, dont un conseiller de gauche New Labour, un ancien ministre africain et un lord de droite réputé incorruptible.

Salvo quitte la réception où sa femme drague ouvertement son patron de presse, est embarqué pour deux jours sur l’île et joue les intermédiaires entre les langues parlées. Mais pas seulement : sa mission est aussi d’écouter les propos off des personnages en privé, tous les lieux étant sonorisés par une équipe aguerrie, y compris le jardin. Ce qu’il découvre est la triste réalité d’un Congo en proie aux intérêts privés des tribus et des milices qui se moquent du peuple et du pays du moment qu’ils peuvent piller et violer à volonté. Honoré Amour-Joyeuse, dit Haj, élevé à la Sorbonne à Paris, est le plus affairiste et le plus retord du lot.

L’interprète en est tout chamboulé, la mission idéaliste qui lui a été présentée se révèle bassement intéressée, en concurrence avec d’autres intérêts américains et libanais. Amoureux depuis peu d‘une infirmière congolaise, Hannah, mère d’un fils de 10 ans resté au Congo chez sa tante en attendant d’amasser le pécule nécessaire à son établissement avec sa mère, Salvo va définitivement changer de vie – et même de peau. Il n’est pas anglais et a été utilisé autant par sa femme blanche que par ses patrons affairistes ; il se retrouve congolais.

Il passe du demi-blanc au demi-noir, préférant la justice à l’argent. Le vieux chant des élèves de la mission « qui parle d’une petite fille qui promet à Dieu de protéger sa vertu contre tous, et en retour Dieu l’aide » est une dérision : ce n’est pas Dieu qui va aider les Africains mais les Africains eux-mêmes qui doivent se prendre en mains. Tout le reste est baratin, de l’ONU qui est là pour la façade et « l’aide au développement » qui va dans les poches intéressées, du politicien charismatique le Mwangaza qui roule en Mercedes aux chefs de milice qui se payent sur la bête.

John Le Carré décortique le cynisme aussi africain qu’occidental et pose le lecteur en médiateur, tel son métis interprète.

John Le Carré, Le chant de la mission (The Mission Song), 2006, Points Seuil 2008, 391 pages, €8,10 e-book Kindle €7,99

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San Giusto

Au retour, nous nous arrêtons à l’abbaye cistercienne rénovée de San Giusto. Deux chiens nous accueillent, deux labradors femelles assez épaisses dont la noire s’appelle Pipi ; la brune est plus vieille et l’on ne connaît pas son nom. Nous accueille aussi le chat de l’endroit nommé Aurelio. C’est un chat noir et blanc assez mince mais qui ne s’en laisse pas compter. D’après son propriétaire il chasse même la nuit les renards qui voudraient manger les restes. Il ne tolère que les chattes de l’endroit et est copain avec les chiens. Ce chat me plaît, il suit partout son maître et aime à se faire caresser. Voyant l’intérêt que je lui porte par ma voix et ma main, il monte même sur mes genoux lors d’une pause pour écouter les descriptions d’une salle.

L’abbaye a été restaurée par un ingénieur civil du bâtiment de Bologne qui nous accueille et aime parler. Il est tombé par hasard amoureux de ces ruines alors qu’il cherchait une maison de campagne pas trop loin de Rome ni de la mer. Il a quatre enfants et désormais l’abbaye restaurée est possédée par une SCI formée des six personnes de sa famille. Il a mis trente ans pour restaurer l’endroit dans les règles de l’art en respectant les matériaux d’origine, autant qu’il ait pu les connaître. Il la loue désormais pour des mariages et des manifestations diverses.

Nous commençons par la bibliothèque des novices en sous-sol, puis remontons par l’ancien dortoir, désormais à ciel ouvert car le propriétaire ne sait pas comment la salle était recouverte. Nous passons ensuite à la salle des copistes puis à l’église bénédictine, agrandie par les Cisterciens, où un trou dans le sol permettait de fondre directement la cloche en faisant venir les artisans. L’abbaye était soumise à la règle de saint Bernard, plus stricte et sans images que celle de saint Benoît. La crypte est l’endroit qui plaît le plus à notre ingénieur avec ses remplois de colonnes romaines et de chapiteaux. L’endroit est frais et des mouches en ont fait leur repère. Nous remontons voir le cloître, la salle capitulaire, ainsi que les chiottes installées sur une fosse irriguée plusieurs mètres en dessous. Toute abbaye doit avoir de l’eau, plus pour la cuisine et la boisson que pour l’hygiène à cette époque, tant la pudeur chrétienne niait (et continue de nier) les besoins du corps.

Le papy parle français plutôt bien et aime expliquer sa restauration dans le style d’époque. Il est fier de sa réalisation et aime à ce que chacun le reconnaisse. Il a ainsi fait installer un parquet de châtaignier joint à clous dans le réfectoire après avoir découvert des fragments de ce bois sur le sol antique. Selon lui, l’abbaye abritait une quinzaine de moines plus une quarantaine de novices de 8 à 18 ans qui n’avaient pas encore choisi de se vouer à Dieu mais apprenaient à lire, écrire et compter, ce qui leur ouvrait de belles carrières dans le civil.

Nous dînons au restaurant au pied de la tour de Lavello en plein centre de Tuscana. Elle porte le nom d’un capitaine mercenaire, fils naturel du prince de Tarente. Le Terzziere di Poggo a un chef, Marco, réputé bon cuisinier et félicité dans TripAdvisor, la bible des anglo-saxons. Il manque cependant plus de la moitié de sa carte ce soir, notamment tout ce qui est fruit de mer et poissons. Il ne savait pas qu’il allait avoir des clients. Je prends de grosses pâtes ombricelli sauce amatriciana avec des lambeaux de guanciale (joue de porc salée) et pecorino romano (fromage de brebis) en plus du rajout moderne de la tomate, du poulet au four et ses patates.

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Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur

Elle est bien oubliée, la sage Catherine Rihoit, Caennaise née en 1950, agrégée d’anglais devenue romancière et journaliste. C’est qu’elle parle des femmes dans le style de l’ancien temps, avant le mitou, avant le mi-sexe, avant même la minijupe. Elle parle de comment l’amour vient aux filles, élevées dans la pruderie du christianisme bourgeois. La découverte du mystère bouleverse et rend révolutionnaire, au point de jeter jupons, famille et conventions d’un coup – un coup de tête après un coup de rein.

En 1899, autrement dit une autre époque, la victorienne, la bourgeoise catho tradi qu’un nombre de plus en plus grand aimerait voir revenir au galop, Ophélie au prénom languissant de noyée drapée dans ses grands lys, est ôtée du couvent. Elle a 15 ans et y a passé cinq ans pour en faire une parfaite demoiselle digne de l’élévation sociale ambitionnée par le père. Lui, marchand de vin à Paris, a amassé un magot et se retire en Normandie dans un manoir imposant près de la mer : le Purgatoire. Pour paraître, il le rebaptise la Renaudière, comme s’il était un bien de famille des Renaudet, qui est son nom. Mais chacun dans le village connaît l’histoire de cette demeure baroque, bâtie par un riche bijoutier parisien qui y avait installé sa cocotte avant de tomber du belvédère et de rendre la fille folle.

Ophélie à la campagne s’ennuie. Elle court la grève avec le chien mais elle est seule. Sa mère Blanche est une romantique fanée qui ne sait pas ce qu’elle veut et ne l’aime pas. Son père non plus, qu’elle ne voit guère. Tout leur amour de parent était allé au frère aîné Hippolyte au prénom ambigu, frère de Thésée ou reine des Amazones. Le garçon en a eu marre des vieux trop corsetés et, après une dispute violente avec son père, il est parti à 14 ans pour les Amériques, n’emportant que sa tirelire et les vêtements qu’il avait sur le dos. Nul ne l’a plus revu et Ophélie, qui l’aimait bien, en rêve encore.

C’est pourquoi, lorsqu’elle se résout enfin à écrire à Violette, son amie de cœur de la pension chez les sœurs, celle-ci lui reproche de ne pas lui avoir laissé son adresse lors de son départ, d’où son silence, et veut bien renouer leur amitié. Justement son frère jumeau Louis se meurt de consomption (le mot pudique pour la tuberculose qui lui ronge le poumon), et le médecin dit que l’air de la mer lui ferait du bien. Ophélie s’empresse de tanner sa mère pour qu’elle accepte de recevoir Louis et Violette, avec leur gouvernante anglaise Sarah, fille de pasteur de mère juive.

Dès lors, c’est la fête. Ophélie qui se mourait à ne rien faire, avait eu une crise après que l’abbé Delessert du domaine lui ait fait approcher « les abîmes du cœur », du nom d’un cahier où il consignait ses observations frustrées et ses fantasmes de chasteté jurée. L’abbé l’avait saisie et Ophélie en avait été saisie au point de perdre sa connaissance. Depuis, elle évitait soigneusement l’abbé libidineux, sans savoir au juste ce qu’il lui voulait, ni sa mère pourtant chargée de son éducation, ni la servante Lisette qui avait connu l’homme, ne voulant lui dévoiler de quoi il s’agissait. L’arrivée des trois jeunesses apporte un bol d’air. Ce sont des conciliabules sans fin entre les amies de pension, les jeux dans le lit du frère et de la sœur, l’amour charnel que Sarah porte à Louis son élève. Ophélie observe avec curiosité ce qu’est physiquement l’amour dans ces différentes facettes (amical, fraternel, physique), tout en ressentant divers sentiments en son cœur. Elle fait mal la relation entre le corps et l’âme, mal éduquée par la religion et par la bourgeoisie.

Elle aimera Louis, mais comme un frère, comme l’aime Violette sa jumelle. Elle ne sera déflorée qu’un soir inédit, alors qu’un aristocrate russe en fin de trentaine est venu au galop depuis Caen revoir la maison où il avait vécu un amour déçu, celui de l’actrice devenue cocotte du bijoutier. Sergueï, qui avait 18 ans, en était éperdument amoureux mais elle était fidèle. Après l’incendie de sa propriété près de Saint-Pétersbourg, où a péri le peu de famille qui lui restait, le jeune homme a décidé d’aller faire la vie en Europe, baisant tout ce qui bouge – dont Ophélie sur son chemin. Celle-ci lui en est reconnaissante, elle sait enfin ce qu’est l’amour physique, tout en ressentant pour son initiateur un élan du cœur qui la réconcilie avec l‘humanité.

Sauf que Sergueï est reparti le lendemain de bon matin. Ophélie ne songe alors qu’à le retrouver, même si Louis, qui vit ses derniers mois sur cette terre, aurait bien voulu la prendre et l’apaiser. Mais Sarah est jalouse et Violette la jumelle se sent délaissée. Le fantasque Louis est romantique comme Blanche la mère, mais actif, et non passif comme elle. Ophélie se laisse attirer par son projet : filer sur la Riviera où Louis sait que Sergueï est allé ; lui vivra une dernière aventure de gentleman cambrioleur (il a déjà volé la rivière de diamants de sa mère), elle retrouvera son grand amour. Ils partent donc une nuit, Ophélie déguisée en jeune garçon, prennent un cheval puis le train, à Paris un autre train. Mais Sergueï a beaucoup gagné au casino de Monte-Carlo et il est parti pour Venise. Qu’à cela ne tienne, Ophélie rhabillée en femme se fait la sœur de Louis, devenu Antoine.

Ils retrouvent Sergueï, qui accueille Ophélie et la baise à nouveau, mais la laisse toute la journée au palais qu’il occupe, pour aller à ses affaires. Ophélie se dit que c’est cela l’amour d’une femme, rester passive à la maison tandis que l’homme s’ébat ailleurs. Sauf qu’elle trouve un après-midi Louis mourant sur le seuil, atteint d’une balle alors qu’il volait un bijou, et le vigoureux Sergueï qu’elle voulait alerter en train de coïter le jeune valet qui est beau garçon. Explications, séparation, départ. Ophélie retourne chez sa mère, Sergueï paye le voyage.

Mais Ophélie est enceinte et c’est inadmissible pour le bourgeois promu, catho tradi. Sarah, enceinte elle aussi de Louis, s’est suicidée dans la mer pour cacher son déshonneur, Violette a été rappelée à la maison. Ophélie est déclarée malade, on ne la laisse voir personne, elle accouche dans la douleur mais à la maison, et l’enfant lui est aussitôt retirée (c’est une fille) pour être confiée anonymement à une nourrice. Celle-ci est la sœur aînée de Lisette, elle s’est déjà occupée du petit garçon que la servante a eue sans être mariée. Ophélie est destinée à épouser, flétrie, un vieux notaire ou équivalent. Elle ne l’entend pas de cette oreille et ne veut pas rester au Purgatoire. Une fois remise et mise au courant par Lisette, elle reprend son enfant et fuit elle aussi pour les Amériques avec lui. On est en 1900, elle a 16 ans.

Inspirée par les héroïnes romantiques anglaises, l’autrice offre juste avant les années Mitterrand une parodie littéraire où l’humour transparaît souvent. Vingt ans après, comme dirait l’autre, les temps ont changé et ce qui paraissait ironique en 1980 fait frissonner en 2020 : la pruderie bourgeoise catho tradi revient et les Ophélie risquent de se multiplier dans un avenir proche.

Prix Anaïs-Ségalas de l’Académie française 1980

Catherine Rihoit, Les abîmes du cœur, 1980, Folio 1984, 375 pages, €9,00

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Tombes étrusques de Norchia

Il fait trop chaud pour vraiment marcher aujourd’hui et nous allons voir les tombes étrusques de la nécropole de Norchia perdues dans la campagne après un champ de coquelicots superbes. Lorsque nous repassons, deux heures plus tard, ils ont été fauchés par un tracteur.

Le site étrusque date du VIe siècle avant mais les plus belles tombes sont hellénistiques, en forme de temple grec sculpté à même la roche, en bas-relief comme les tombes lyciennes de Turquie. Elles dateraient entre le IVe et le IIe siècle (avant). Il y aurait eu paraît-il quelque influence, les Étrusques faisant commerce dans toute la Méditerranée. C’est toute une rangée de tombes accolées qui sont ainsi sculptées à même la falaise de tuf en cet endroit, situé non loin de la rivière et de la voie Claudia. La classe aristocratique guerrière aimait faire étalage de son pouvoir jusque dans l’au-delà. À la fin du VIIe siècle avant, les agglomérations s’entourent de remparts et deviennent des cités-États, les douze de la « dodécapole étrusque ». Cette alliance est économique et de valeurs, un peu comme l’Union européenne aujourd’hui. Leurs représentants se réunissent tous les ans dans le sanctuaire de Fanum Voltumnae situé à Orvieto. Les plus grandes divinités, hellénisées sous influence culturelle due au commerce, sont parfois vénérées dans le même temple. Zeus ou Jupiter était Tinia, Héra ou Minerve était Uni. Le dieu de la guerre Mars était Laran, Aphrodite Turan, Apollon Aplu, Dionysos Fufluns, Poséidon Nethuns, Pluton était Aita et Perséphone Phersipnai.

Bien que ravagé par le temps, nous pouvons encore distinguer en frise dorique des héros nus combattant sur les frontons de pierre. Au-dessus de la tombe double en forme de temples à colonnes, à laquelle on peut encore accéder par un escalier de pierre usée, le plateau permettait le banquet des vivants. Un Pi de pierre en bas-relief symbolise la porte de la mort, la porte de l’Hadès, que le défunt franchit de manière irréversible guidé par le démon Varun et le passeur Charon. L’aristocratie fermière du temps trouvait là son repos éternel pour l’édification des héritiers.

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Gamins à la mer

L’eau, le soleil et la peau sont la trilogie du gamin en vacances.

Il adore le soleil qui caresse sa nudité enfin offerte à l’air ; il jouit de l’eau qui ruisselle sur sa peau et l’enveloppe partout lorsqu’il y plonge.

Il aime à se mesurer aux autres, aux copains, à exercer sa vigueur dénudée, excitée par le sable et le sel.

Pire encore lorsqu’il devient ado, avec les autres ados.

Les gamins à la mer sont une joie.

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Tuscania 2

L’église suivante, plus bas vers la ville, est Santa Maria Maggiore, élevée au VIIIe mais reconstruite entièrement au XIIIe, déjà gothique. Trois portails et nombreuses fresques à l’intérieur, dont un Jugement dernier avec un démon terrifiant : une face de Neandertal et des crocs acérés pour mieux croquer, le sexe en brasier grillant les damnés. Un concentré des angoisses les plus fortes qui sont d’être dévoré, croqué, brûlé. Pour l’amadouer, une femelle nue se frotte de tout son ventre et ses seins sur l’épaule de Satan. La part du Bien est nettement plus ordonnée, plus habillée et plus sereine – jusqu’à l’ennui éternel malgré les jolis anges unisexe voués au seul désir platonique.

De retour à l’hôtel, le pique-nique a lieu sur la terrasse avec une bouteille de vin blanc Vermantino toscan en guise d’apéritif (8,90 €). Une assiette de toasts à la pâte truffée nous attend, une autre tartinée de brocciu au miel de citron, une troisième plus classique de tomate confite avec mozzarella et basilic, du fromage, du melon et une pêche ainsi que du jambon cru enroulé sur des gressins.

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Le grand alibi d’Alfred Hitchcock

Tout est théâtre, même le meurtre. En flash-back, Jonathan Cooper (Richard Todd) raconte avoir reçu l’actrice Charlotte Inwood (Marlene Dietrich) qu’il admire et qu’il aime, un soir qu’elle survient affolée. Son mari a été tué – bien fait pour lui, ce violent – mais elle ne sait comment s’en sortir. Il lui conseille de faire comme si de rien n’était et d’aller jouer au théâtre dans le West End londonien, mais en changeant de robe, sa blanche étant tachée de sang. Lui ira chez elle en chercher une autre, une bleue. Mais il se fait repérer par la femme de ménage, revenue comme prévu, ce que la Inwood ne lui avait pas dit, et doit fuir la police qui, aussitôt le recherche. Ce pourquoi il se présente au domicile de sa petite amie Eve Gill (Jane Wyman), oie blanche qui rêve d’être actrice. Elle est amoureuse du garçon et, lorsqu’il lui raconte ainsi sa mésaventure, elle voit bien qu’il est amoureux d’une autre qu’elle mais veut quand même l’aider, par fidélité de camarade. Elle le mène en voiture jusqu’à la côte où son père – séparé de sa mère – possède une maison et un bateau.

Sauf que tout est théâtre, illusion, mensonge. Le récit est faux, le garçon menteur et l’amour incertain. Seul le crime est certains. Eve ne sait plus si elle aime Jonathan ; Charlotte Inwood sait qu’elle n’aime personne qu’elle-même mais fait croire à tout le monde qu’ils lui sont indispensables ; Jonathan ne sait pas se maîtriser lorsqu’il est en colère et danse sur la corde raide des apparences tout en rêvant d’aimer.

Sur ce fil conducteur, l’intrigue avance cahin-caha, entre cabaret berlinois et vaudeville à la Rouletabille. Eve se mue en détective amateur pour infiltrer la chanteuse veuve et voir ce qu’elle peut faire pour Jonathan qui ne l’aime pas et se laisse sortir de son mauvais pas comme un petit garçon. En même temps, l’amoureuse lie connaissance avec le détective inspecteur chargé de l’enquête, un Wilfred Smith (Michael Wilding) bien pâle qui se contente d’observer l’activité des insectes qu’il traque. Il regarde avec amusement Eve se démener et se fourvoyer avant de tirer les marrons du feu avec le père de la jeune fille, le commodore Gill (Alastair Sim), fantasque et contrebandier à ses heures mais bien plus subtil que sa progéniture. Il faut dire qu’Eve tient aussi de sa mère, une poivrote de salon pas très futée (Sybil Thorndike), ce qui offre quelques belles tranches d’humour anglais sur ce qu’il est séant de croire ou pas. Quant à la star Inwood, elle est femelle, araigne et manipulatrice, sans jamais un sourire, plus préoccupée de son visage et de son corps que de tout autre chose. Elle fait valser les hommes et les méprise. Elle a voulu se débarrasser de son mari encombrant et y a réussi.

En bref, rien n’est jamais ce qu’il paraît, ni les gens directement ce qu’on croie. Hitchcock met en scène trois couples, l’un ancien, et parmi les jeunes l’un délétère et l’autre qu’on espère plus normal : Jonathan et Charlotte ne sont pas faits l’un pour l’autre, l’une manipule l’un qui accomplit malgré lui les basses besognes de l’autre sans y trouver son compte ; Eve et Wilfred sont plus naïfs, plus vrais, et formeront peut-être un couple au-delà des apparences, chacun formé justement à en juger, lui comme détective, elle comme actrice débutante. Le troisième couple, celui du père et de la mère d’Eve, est d’ancien régime : chacun aime son enfant mais ils ne peuvent plus vivre ensemble, l’une trop bourgeoise cancanière, l’autre trop aventurier.

La vie est un théâtre où l’on doit juger au-delà des apparences.

DVD Le grand alibi (Stage Fright), Alfred Hitchcock, 1950, avec Jane Wyman, Marlene Dietrich, Michael Wilding, Richard Todd, Alastair Sim, Warner Bros Entertainment France 2005, 1h45, €8,65

DVD Alfred Hitchcock – La Collection 6 Films : Le Grand alibi, Le Crime était presque parfait, La Loi du silence, La Mort aux trousses, L’Inconnu du Nord-Express, Le Faux coupable, Warner Bros Entertainment France, 10h27, €29,99

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