Articles tagués : héros

Alix, L’Ibère

César se bat contre les fils de Pompée en Espagne. Le scénario est calqué sur la conquête napoléonienne, avec factions rivales et paysans-résistants de l’intérieur. Quand un village choisit un camp, le camp adverse vient piller, violer, massacrer. César va triompher, militairement et moralement, en ralliant à lui le peuple local. Mais non sans politique. C’est là que paraît le cynisme du scénariste notre époque, qui n’a jamais été celui de Jacques Martin, élevé en collège religieux et chez les scouts.

Dès la première page, la morale des personnages est campée crûment : Alix défend les « victimes innocentes », César « Ne soit pas naïf » – quant à Enak, il bouffe… A croire que le colonialisme mental a imprégné la génération récente : Enak n’apparaît-il pas proche de l’animal ? Comme lui il va presque à poil, fidèle comme un chien et avide de plaisirs terrestres : les frottements sur sa peau nue, la viande avalée goulument, l’eau qui dégouline sur son torse, une main amie sur son épaule, la sensualité des liens… Jacques Martin ne l’avait pas fait évoluer ainsi, jusqu’à ce qu’il passe la main. C’est le danger de faire continuer la série, après la mort de l’auteur : la trahison.

Tarago est fils de chef, orgueilleux et fanatique. En vrai caudillo, il est le seul à avoir raison et impose ses vues par la violence. Plusieurs cases « justifient » la violence en la présentant comme normale, habituelle, à reproduire en cours de récré. Quant à la torture pour obtenir des renseignements, pas de problème : placer une lame sur la gorge nue d’un gamin suffit à son aîné pour déballer tout ce qu’il sait. Morale : ça marche, donc essayez !

En contrepartie, Tarago apprécie le courage et donne une chance aux braves. Voilà du bon machisme méditerranéen, qui justifie qu’on ait « des couilles ». Et pas touche à sa sœur – sauf si elle trahit la famille et le clan.

En bref, voilà tout le catalogue valorisé des poncifs attachés à l’Espagne et aux maquisards de Méditerranée, tous vaguement corses ou siciliens dans l’imaginaire essentialiste du scénariste. Notons les mœurs issues des Arabes (touche pas ma sœur, le cimeterre recourbé à égorger). Elles sont bien anachroniques puisque nous sommes censés être au temps de César et que le Prophète n’est pas même né !

Entre Alix, Tarago et César va se jouer une partie de poker politique où l’argent, l’honneur et la terre sont l’enjeu. Alix est trop donquichottesque pour tirer un quelconque intérêt de l’aventure, César trop obstiné pour échouer et Tarago trop fanatique pour réussir. Voilà le schéma.

Restent les comparses : Enak, toujours torse nu, sur le point de se faire égorger comme en Afghanistan avant d’être flanqué avec brutalité à terre par Tarago ; Celsona, sœur de Tarago, qui aime évidemment un opposant modéré et qui le paye de sa vie, étant donnée la brutalité du frère qu’imitent ses sbires ; Labiénus, général romain renégat, qui joue triple jeu et s’y perd ; les paysans qui cultivent la terre rude et dont les jeunes enfants gambadent de joie au soleil.

La morale de l’aventure est un peu obscure aux jeunes lecteurs et c’est le plus gênant. A croire que la génération trentenaire qui tient les commandes de la série n’a plus de morale. Elle souscrit au cynisme girouette du temps tout en jouissant de la torture des jeunes corps adolescents. Les gamins suivent Alix puisqu’il est le héros ; ils aiment Enak, plus à leur portée par son âge et sa faiblesse, plus raisonnable et attaché à son aîné ; ils admirent César puisqu’il est le chef, personnage historique et bon républicain.

Mais Alix laisse la vie sauve à son ennemi et met en péril tous les autres, à commencer par la sœur dudit ; Alix refuse le cadeau de César au nom d’un humanisme qui n’existe pas encore alors qu’il aurait pu accepter et donner lui-même la ferme aux paysans (ce qu’il fera, mais à la toute fin !) ; Labienus trahit tous ceux qui l’approchent, bien que général (donc discipliné) et Romain (donc civilisé) ; Tarago, soudard brutal et fanatique au début, devient sympathique par son combat de résistant contre les colonisateurs, avant de déraper dans l’allégeance aux fils de Pompée, encore plus cyniques que César… Comment les jeunes têtes pourraient-elles se retrouver dans cet imbroglio ?

Heureusement, le dessin de Christophe Simon sauve l’album. Les corps souples, les visages expressifs, les attitudes naturelles, la dramatisation des ombres qui disent la rudesse du combat ou la tendresse des amoureux, parlent plus que le texte.

Au total, comme toujours depuis la renonciation de Jacques Martin, voici un mauvais Alix. Une dégradation d’époque sans morale. Bel exemple pour la jeunesse !

Alix, L’Ibère, 2007, Jacques Martin, Christophe Simon, P. Weber, Maingoval, Casterman, 48 pages, 9.88€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Les filles dans Alix

Alix le Gaulois romanisé est un héros mâle initialement pour les garçons. Créé en 1948 dans une société restée autoritaire, hiérarchique et militaire, il devait inciter la jeunesse à être bon collaborateur, scout débrouillard et vertueux écolier. Mais l’irruption d’un jeune compagnon Enak à protéger, l’explosion sociale de mai 1968 qui a libéré les publications destinées à la jeunesse du carcan juridique et moral du patriarcat catholique, enfin l’extension du lectorat aux filles, ont rendu Alix plus sensible à l’élément féminin dans les albums.

Il faut distinguer trois parties chronologiques dans l’oeuvre :

  1. avant 1968 où la loi restrictive pour la presse de jeunesse inhibait le dessin de filles,
  2. de 1969 à 1996 où Jacques Martin écrivait et dessinait seul ses albums,
  3. après 1996 où le dessin lui échappe en raison d’une macula aux yeux puis, progressivement, le scénario qui est repris, revu et réinterprété par divers scénaristes.

Jacques Martin avec sa femme et ses deux enfants en 1966.

Avant 1968, les filles sont vues soit comme mère autoritaire castratrice (Athéna dans le cauchemar d’Alix, Adrea reine du Dernier Spartiate), soit comme une alliance politique et bourgeoise (Lidia nièce de César dans Le tombeau étrusque).

De 1969 à 1996, on assiste à une explosion des filles dans les aventures d’Alix et d’Enak. On ne compte plus les amoureuses déçues d’Alix : Héra dans Le dieu sauvage, Ariela dans Iorix le grand, Saïs dans Le prince du Nil tandis qu’Enak joue la pute torse nu sur la fourrure devant pharaon…

Il y a encore Sabina dans Le fils de Spartacus, Samthô dans Le spectre de Carthage, Malua dans Les proies du volcan, Archeola (qui se révèle le garçon Archeoloüs) dans L’enfant grec, Marah dans La tour de Babel, Yang dans L’empereur de Chine, Cléopâtre dans Ô Alexandrie.

Enak est alors trop jeune pour qu’on tombe amoureux de lui ; il est en revanche le prétexte tout trouvé pour que le héros ne s’encombre pas d’une fiancée, encore moins d’une épouse. Un preux chevalier reste chaste dans l’imaginaire scout dont Jacques Martin est issu. Il ne connait de l’amour que l’élévation de l’âme, le plus haut degré selon Platon, pour qui la beauté d’un corps devait conduire à aimer la beauté en soi, puis vouloir le Bien absolu universel.

Après le retrait de Jacques Martin du dessin, puis progressivement du scénario (il en avait préparé quelques dizaines, mais certains plus précisément que d’autres, restés à l’état d’idées), l’élément féminin se diversifie pour coller de plus près à la réalité de notre siècle – pour le meilleur et pour le pire !

Apparaissent les intrigantes (Julia dans La chute d’Icare, Cléopâtre qui veut marier Enak), les divertissantes (les danseuses des Barbares puis du Démon du Pharos, les filles de bain du Fleuve de Jade et de C’était à Khorsabad), la druidesse Folamour de La cité engloutie.

Innovation : comme Enak a atteint désormais non seulement la puberté mais aussi l’âge légal actuel d’être sexuellement actif (15 ans), l’histoire fait tomber amoureuses les filles : Markha n’est pas preneuse dans Le fleuve de jade, ce qui est réciproque, mais Sirva veut l’entraîner dans C’était à Khorsabad. Il résiste.

Tandis que le garçon, pas encore mûr, préfère observer en voyeur un couple dans L’Ibère, les ombres lui fouaillent le torse, façon allusive de dessiner son excitation !

Ou encore les convives des banquets seins nus de Cléopâtre (réminiscence du Banquet de Platon…) et les danseuses dévoilées du Démon du Pharos.

Femme ou fille, c’était l’interdit dans la société patriarcale traditionnelle catholique romaine. Athéna ou Adrea étaient des maîtresses femmes, déesse ou reine, qui disaient ce qu’il faut faire. Cet interdit a sauté en 1968, mais renaît avec la mode banlieue depuis une dizaine d’années, ce qui s’observe en 2007 dans L’Ibère où l’Espagnol (forcément un peu arabe dans l’imaginaire) fait un sort à sa sœur pour l’honneur. La compagne de Vercingétorix, dans l’album du même nom, est réduite elle aussi dès 1985 à l’état de mère qui suit son mâle, mais Jacques Martin n’a jamais aimé les Gaulois, leur vanité, leurs fanfaronnades et leurs archaïsmes.

Les filles sont introduites comme compagnes acceptables dès 1969 avec Kora enfant amoureuse du héros dans Le dieu sauvage (qui saute dans le sable torse nu avec les garçons), pendant d’Héra jalouse veut dompter Alix. Mais Alix a déjà deux compagnons, dont le petit Héraklion est à éclipse en raison de son jeune âge, il ne peut s’adjoindre une fille en plus.

Ce serait rejeter Enak qui n’est pas son petit frère mais un filleul adopté, son compagnon de toujours, auquel s’identifient le plus ses lecteurs (filles comme garçons). Qu’on ne croie pas que les filles lisant Alix aimeraient qu’Enak soit une fille ! Elles préfèrent être garçonnes et que les combats, épreuves et tortures physiques des garçons aient lieu, plutôt que de tordre la réalité historique.

Les filles acceptables pour les lecteurs et lectrices sont les amoureuses éphémères (Ariela, Saïs, Samthô, Malua, Yang), les ambitieuses ou putains (Maïa et sa mère, Archeoloüs, Cléopâtre, Archeola), les filles soignantes qui aident Alix pour Enak (Yang en Vierge Marie dans la crèche où Enak git) ou les petites à protéger comme on protège les enfants (Kora, Marah).

L’impossibilité du couple est posée dès Le dernier Spartiate par Alix à la reine Adrea : « Sache que je ne suis venu ici que pour délivrer mes compagnons de voyage, et surtout le plus jeune, mon ami Enak ». Elle est renforcée par Iorix qui déclare à Ariela, amoureuse : « son seul compagnon est ce garçon qu’il dorlote dans son chariot ». Elle est rationalisée par un Enak grandi et jaloux dans Les proies du volcan, lorsqu’il dissuade Alix de prendre Malua (les seins nus provocants) sur le radeau qui les fait s’évader de l’île.

Elle est clairement dessinée dans ce contraste des couples entre Ollovia et Vercingétorix tenant l’enfant mouillé, et Alix et Enak presque nus qui leur tournent le dos.

Elle est relativisée en « passes » admises entre Alix et qui le veut, s’il accepte, comme avec Cléopâtre qui le viole (après l’avoir vu crucifié avec son petit ami) dans Ô Alexandrie, puis le baise une fois encore dans Le fleuve de Jade.

Une allusion sexuelle est faite par la servante de Cléopâtre dans Ô Alexandrie : « ils reviennent sans rien d’autre que de petits sacs !… Peu de choses !… » Rien dans la culotte, quoi.

Les garçons ont la main devant le sexe mais ils ne tiennent pas leurs bijoux de famille : seulement les gemmes précieuses ramassées par l’économe Enak dans le désert. Ce qui va les faire pardonner par l’avide Cléo – qui va remercier Alix en nature en le mettant dans le bain.

Mais Alix refuse Julia qui veut baiser dans le bateau devant Enak endormi, dans La chute d’Icare. En revanche il « s’égare » avec Lidia, nièce de César, qu’il veut forcer dans le bassin de la villa, la nuit dans Roma Roma – un très mauvais album tant pour le dessin que pour la morale.

Quant à la druidesse qui sonne la fin du monde (le sien) dans La cité engloutie, elle est Méduse, la sorcière diabolique, mère nationaliste castratrice. Mais ce n’était plus Jacques Martin aux commandes et la cohérence comme la vertu s’en ressentent !

Les 20 albums scénarisés et dessinés par Jacques Martin seul chez Castermann :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or
3 L’île maudite
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate
8 Le tombeau étrusque
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil
12 Le fils de Spartacus
13 Le spectre de Carthage
14 Les proies du volcan
15 L’enfant grec
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, La cité engloutie

Alix, le Gaulois romanisé, s’aventure au pays des Carnutes, en plein domaine d’Astérix. Ce sont forêts interminables, mer grise, huttes de paille, druides sages et villageois braillards invétérés. Sans compter quelques sangliers. Mais les dieux locaux sont avides de sang, malgré la sagesse millénaire qu’ils diffusent. Les sacrifices humains ne sont pas rares (soigneusement occultés dans Astérix), surtout pour fêter le renouveau du printemps.

Ferry dessine moins bien l’anatomie que Jacques Martin, décédé, et que Christophe Simon qui a pris sa succession un temps. Ce pourquoi Alix et Enak sont presque toujours affublés de tunique. Les Gaulois, dessinés torse nu selon l’image d’Épinal, sont plutôt grossiers, notamment les enfants et les femmes. Seuls les visages ont une certaine tenue.

En revanche, le scénario de Patrick Weber est de qualité. Le lieu, la forêt armoricaine, est suffisamment mystérieux pour enflammer l’imagination et l’île de Sein, à la pointe de la Bretagne, est bien l’intermédiaire entre les dieux et les hommes. L’aventure commence par une expédition romaine pour retrouver une légion perdue. Elle se poursuit par la capture des héros, leur évasion, leur plan foireux pour apporter la paix là où les nationalistes ne veulent que la guerre. Le tout sera suivi de quelques coups de théâtre tout à fait dans les normes adolescentes.

Jacques Martin n’aime pas les Gaulois, on l’a déjà vu avec l’album ‘Vercingétorix’. Pour lui, ce sont des anarchistes, vantards et cruels, adorant la ruse et le pouvoir, trop souvent atteints d’enflure à la Hugo. Les Gaulois ne sont donc pas à la fête dans cet album, sauf le vieux druide de la cité mythique.

Même la sage femme de l’île, conservateur de tous les savoir, est prise de démesure, croyant lire dans les braises un destin qui n’est écrit que dans son imagination. Elle meurt avec panache, mais inutilement.

Le contraste à la gauloiserie est la civilisation. Elle porte le nom de Rome sous César, la République qui apporte son organisation, sa tolérance et l‘ouverture des routes. Alix et Véros sont gaulois, mais le premier a mûri dans le pré-humanisme romain tandis que le second s’est consumé dans la fièvre des luttes de pouvoir. Véros est un fasciste profond, désirant tuer tous ceux qui ont « résolu d’abattre nos dieux et de combattre nos coutumes ! » p.26. Il ne parle qu’héritage et ancêtres, identité gauloise, et il prône la « pureté » ethnique. C’est une idéologie gauloise d’ailleurs, puisque ce n’est pas Véros mais le grand prêtre qui prononce ces mots très incorrects à propos d’Enak : « Quant à son compagnon à la peau sombre, il est impur et sera donc sacrifié lors de la fête d’Imbolc célébrant l’arrivée du printemps ».

Enak grandi, il a dans les quinze ans, est qualifié par un centurion romain de « véritable athlète » qui « fait preuve d’une belle souplesse ». Il prend beaucoup d’initiatives heureuses et seconde efficacement son aîné, allant même jusqu’à le soigner, dans un renversement de l’album ‘Vercingétorix’. Il est sujet aux rêves prémonitoires qu’Alix explique par « une sensibilité plus forte ». Mais les deux amis restent liés pour le meilleur et pour le pire : « C’est mon compagnon Alix », dit Enak – et Alix : « Si Enak doit mourir, nous mourrons ensemble ! » Un tel amour, beau comme l’antique, émeut les gamins aux larmes.

Un bon scénario, un dessin passable, des passions, une morale. Voilà qui fait un bon album, même s’il n’a pas le souffle de certains.

Jacques Martin, Alix – La cité engloutie, avec Ferry et Patrick Weber, Casterman 2009, 48 pages, 9.51€

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Roma Roma…

Voici un mauvais album d’Alix. Depuis le décès de Jacques Martin, l’équipe de scénaristes et dessinateurs n’est plus à la hauteur. Rares sont les dessins corrects, la fluidité et l’harmonie des corps de Jacques Martin fait défaut. Dans cet album, le scénario n’est pas mal (sans doute préparé par Jacques Martin lui-même puisqu’il en avait « une cinquantaine en réserve », disait-il) mais le dessin est médiocre, comme souvent avec Morales. Certaines scènes fissurent l’image vertueuse du héros Alix et déstabilisent le jeune lecteur. Comme si, après les attentats du 11-Septembre, rien ne valait plus que le cynisme du moment.

Ainsi était ‘La chute d’Icare’ : les pirates à son service ont été massacrés. Pompée veut désormais se venger. Quoi de mieux que d’opposer au protégé de César un sosie en plus dur et plus débauché ? C’est ainsi que le soudard histrion Sulcius va jouer le rôle d’Alix pour un massacre intime et politique. Le jeune Alix sera accusé devant les voisins, le Sénat et le peuple de Rome, il aura fort à faire pour prouver son innocence.

Mais la politique commande et lui n’est qu’un instrument. Il agit en Romain mais subit son destin sans guère intervenir : il n’appelle pas César, on l’appelle pour lui ; il ne s’évade pas, on le délivre ; il ne châtie pas Sulcius, mais le Prêteur le fait tuer. Le scénario, inventif en idées, est traité de façon plutôt rigide et ne suscite guère d’intérêt.

Les scènes dessinées rabâchent, elles repiquent aux albums précédents les sempiternels moments de tristesse d’Enak séparé d’Alix, de joie des retrouvailles, d’éveil sur une couche commune en pleine nuit, de jeunes échansons dans les scènes d’orgies, de désir sexuel suggéré de la part d’une femme ou pour une fille, en général en dernière case d’une double page pour le suspense hebdomadaire.

Mais la semaine suivante apporte sa déception, et même une certaine immoralité qu’on ne connaissait pas jusqu’ici à Alix : Ne voila-t-il pas qu’il veut une nuit violer Lydia ? « La chaleur et les circonstances m’ont égaré ! » Est-ce Alix, cet immature obsédé de sexe au comportement de banlieue ?…

Enak est déguisé en fille et se découvre un talent pour la comédie, tandis qu’une allusion pédérastique sous couvert de la scène vient donner le ton entre le grand blond et le petit basané : « ce faune lubrique veut que je l’accompagne dans ce bois, là-bas… » déclame Enak en ménade, agrippé par Alix en satyre velu. Où sont donc nos héros forts et purs d’antan ? Sont-ils démagogiques pour « coller » à la sexualité nourrie par internet et le porno-mobile du temps ? Sont-ils preuve de cet effondrement des valeurs qui touche toute la profession médiatico-artistique ? Faut-ils qu’ils jouent les « grands frères » comme dans les quartiers pour qu’on les lise ? Jusqu’à ce futur empereur qui joue les Delanoë en se parant à douze ans d’une perruque de fille et tortillant sa nudité devant le miroir (et sa soeur) !

Il y a donc perte d’imagination, manque de souplesse, dessin sommaire aux personnages microcéphales et aux enfants musclés comme des dockers, dérive morale et jeu dangereux avec le sexe et la politique. On ne retrouve plus Alix d’antan, celui que l’on aimait et admirait. Question d’époque ou lâcheté de l’équipe nouvelle en charge ? La série dégénère… Et l’on n’était encore qu’en 2005 !

Jacques Martin, Roma Roma…, 2005, dessin Rafael Morales, Casterman 48 pages, 9.51€.
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thorgal, les quatre albums au pays de Qâ

Thorgal, le héros viking venu enfant des étoiles, a rencontré l’amazone Kriss de Valnor dans l’album 9. Les albums 10 à 13 sont une saga à rebondissements due à cette peste brune. Thorgal a à peine rejoint son île avec ses nouveaux amis, le vieux Pied d’arbre et l’adolescent fantasque Tjall, que son gamin Jolan est enlevé avec Pied d’arbre par un commando venu en secret de la côte. A l’origine : Kriss de Valnor. Toujours en quête de richesse, une mission dangereuse la tente, payée d’un chariot entier d’or tiré par deux bœufs.

Elle a pour cela besoin d’un compagnon rusé, fort et intelligent comme Ulysse – et elle choisit Thorgal, dont cette féministe pleine de ressentiment envers les mâles est inconsciemment amoureuse.

Lui ne veut pas mais est obligé pour revoir son gamin. Aaricia, sa femme, veut l’accompagner. il tente de la dissuader mais elle est jalouse de Kriss de Valnor, trop belle et trop guerrière pour ne pas tenter – un peu – son guerrier viking de mari… Et puis Jolan n’est-il pas son fils à elle aussi ?

Cela ne convient guère au héros, qui aspire à vivre en paix parmi les siens qu’il aime, mais tel est son destin. Les auteurs sont cruels avec leur création, pour le plus grand bonheur des jeunes lecteurs de ‘Tintin’.

« Pourquoi ma vie doit-elle être sans cesse traversée de souffrance et de mort ? » s’interroge Thorgal alors que Tjall, qui l’a trahi mais qui s’est racheté, vient d’être tué. « Parce que tu n’appartiens pas à la destinée de ce monde », lui dit la statue de la Déesse sans nom, qui fut autrefois sa mère céleste sous le nom d’Haynée.

Le pays de Qâ est une sorte de tyrannie aztèque où un dieu sorti nu de la mer, Ogotaï, s’est imposé aux indigènes par la puissance de ses ondes mentales. Il les a réunis en un État puissant, aux technologies nouvelles comme ces vaisseaux volants soutenus par des ballons. Le peuple des Xinjins est le seul qui résiste encore et toujours à l’envahisseur. Il est dirigé par un autre dieu lui aussi venu d’ailleurs, Tanatloc. C’est sur sa volonté que la mission de tuer Ogotaï pour établir la paix est créée.

Thorgal n’est pas un tueur mais il ne supporte pas qu’on attente à la vie des siens et défendra toujours les faibles. S’il tue, c’est par nécessité, pas par plaisir comme Kriss, ni par soif de pouvoir comme Ogotaï.

La tragédie est que Thorgal y soit mêlé. Tanatloc est en effet ce vieil homme qu’a rencontré Thorgal à douze ans, qui lui a appris ses origines : il est son grand-père. Le tyran Ogotaï qu’il doit tuer est son père et la déesse sans nom Haynée, sa mère, morte depuis longtemps. Le petit Jolan, six ans, enlevé pour convaincre Thorgal d’obéir, est l’arrière petit-fils du vieux Tanatloc près de mourir.

Il apprendra au gamin presque nu à se servir de sa puissance mentale pour décomposer la matière en ses éléments avant de la recomposer à son gré. Pas facile quand on n’a que six ans. Il faut être pressé par la nécessité ou saisi d’une forte passion pour libérer ce pouvoir. Le vieil homme guide son descendant pour guérir Thorgal saisi de fièvre dans la forêt, à des milles de là.

Tout finira bien parce que la tyrannie suscite toujours ses antidotes, même sans héros catalyseur. Mais elle renaît sans cesse dès qu’une parcelle de pouvoir exclusif peut être acquise par une seule personne : user de ses pouvoirs extraterrestres comme Ogotaï, se revendiquer d’un dieu vivant comme Uébac, engranger de l’or pour plusieurs vies comme Kriss de Valnor. Celle-ci sera punie par son péché majeur : la vanité. C’est l’innocent Jolan qui sauvera ses vingt ans forts compromis. Elle ne lui en sera pas reconnaissante pour autant, prête à l’égorger pour qu’on fasse ses quatre volontés, puis ligotant le gamin pour qu’il se tienne tranquille. Le destin ne lui sera pas favorable, mais ce n’est que partie remise.

Quant à Jolan, ses pouvoirs potentiels lui montent à la tête. Il n’est qu’un enfant facilement influençable. La déférence de proches comme Uébac, qui le flattent après la mort de Tanatloc, en font un dieu vivant nommé Hurukan. Le gamin se croit tout permis et devient capricieux. Soucieux d’éducation, et pour son bien, Thorgal châtie ces penchants à l’égoïsme et à la vanité par une bonne fessée cul nu devant les autres.

Mais il tient à lui et le petit sait que ses parents ne peuvent l’abandonner, même si on lui fait croire. Il pleurera de repentir dans les bras de son père, un peu plus tard, alors qu’il a chu dans un fleuve, attaché au chariot de la Valnor alors qu’elle tentait de le battre comme plâtre.

La leçon de cette tétralogie au pays de Qâ est que le pouvoir corrompt : celui de l’or qui pousse Kriss de Valnor à vouloir tout faire pour réussir cette mission de tuer ; celui du désir sexuel qui pousse le jeune Tjall à trahir Thorgal qui est pourtant son modèle ; celui de la puissance qui monte à la tête d’Ogotaï comme de Uébac et de Jolan. Mais il y a toujours une chance de s’en sortir, dit Thorgal. Et, outre l’aventure qui fait hérisser la peau, il y a de bien belles filles à moitié dénudées par la jungle et les combats, dans l’album…

C’est ainsi que l’amour, le courage et la tempérance, tout comme l’érotisme et la domination de soi, qui sont des vertus vikings aussi bien qu’occidentales, sont enseignées aux gamins des années 1980.

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 10, Le pays Qâ, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 11, Les yeux de Tanatloc, 1986, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 12, La cité du dieu perdu, 1987, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Rosinski et Van Hamme, Thorgal 13, Entre terre et lumière, 1988, édition du Lombard, 48 pages, €11.35

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix le héros occidental

« Alix est né en une nuit, inspiré par la statuaire grecque et par la ‘Salammbô’ de Flaubert », dit Jacques Martin qui lui donna le jour en 1948. Alix surgit brusquement dans l’histoire vers l’âge de 15 ans, en simple pagne bleu de travail, les pieds nus. Il est esclave dans les confins barbares, une ville assyrienne où il a été vendu par les Phéniciens. Il doit sa liberté au chaos voulu par les dieux sous la forme d’un tremblement de terre et à la fin d’un empire asiatique sous les coups de boutoir de l’armée romaine. Double libération des forces obscures. Adoubé par le général Parthe Suréna qui lui met la main sur l’épaule, lui donne une épée et le dit « courageux », il se voue à Apollon et à César.

Dès le premier album, Alix se lave de son esclavage initiatique en renaissant par trois fois : par la mère, par le père et par l’esprit.

  • Capturé par des villageois superstitieux qui veulent le massacrer, il est poussé dans le vide et plonge dans l’eau amère. Il en émerge, renaissant, la main sur le sein, tel Vénus sortant de l’onde.
  • Puis, grondement mâle, Vulcain se fâche et fait trembler la terre qui s’ouvre pour avaler le garçon. Alix est sauvé d’un geste de pietà par le bras puissant de Toraya, un barbare qu’il séduit parce qu’« il lui rappelle un fils qu’il a perdu jadis ».
  • Dernière renaissance : la civilisation. Butin de guerre de soldats romains, Alix est racheté par le grec Arbacès, séduit par sa juvénile intrépidité. Marchand cynique et fin politique, il tente de le l’utiliser à son profit en tentant d’abord de le séduire, puis en le cédant au gouverneur romain de Rhodes, Honorus Gallo Graccus. Ce dernier a commandé une légion de César lors de la conquête de la Gaule. Il a fait prisonnier par une traîtrise familiale le chef Astorix (créé avant Goscinny !), a vendu la mère aux Égyptiens et le gamin aux Phéniciens. Il reconnaît Alix qui ressemble à son père. Comme il a du remord de ce forfait, il adopte donc l’adolescent pour l’élever à la dignité de citoyen et à la culture de Rome.

Durant les vingt albums dessinés par Jacques Martin, Alix a entre 15 et 20 ans. Il a du être vendu par les Romains vers 10 ans pour devenir esclave, avec tout ce que cela peut suggérer de contrainte physique, de solitude affective et de souplesse morale. Mais, tels les jeunes héros de Dickens, cœur pur et âme droite ne sauraient être jamais corrompus. Alix a subi les épreuves et n’aura de cesse de libérer les autres de leurs aliénations physiques, affectives ou mentales. Enfant sans père, il offre son modèle paternel aux petits.

C’est pourquoi, comme Dionysos ou Athéna, Alix surgit tout grandi d’un rayon de soleil dans Khorsabad dévastée. Apollon est son dieu, son père qui est aux cieux. Il a comme lui les cheveux blonds et le visage grec. Astucieux, courageux, fougueux – rationnel – le garçon voit son visage s’illuminer dès le premier album, ébloui d’un sourire lorsqu’il aperçoit la statue d’Apollon à Rhodes. Dans le dessin, l’astre du jour perce souvent les nuées.

Alix aime la lumière, la clarté, la vérité – comme le Camus de ‘Noces’. Il recherche la chaleur mâle des rayons sur sa nuque, ce pourquoi il pose souvent la main sur l’épaule du gamin en quête de protection. Ce pourquoi il va si souvent torse dénudé, viril et droit au but : il rayonne. Son amour est simple et direct, son amitié indéfectible. Il ne peut croire à la trahison de ceux qu’il aime, il fera tout ce qui est en son pouvoir pour les protéger et les sauver. Apollon est le dieu qui discipline le bouillonnement de la vie jeune, ces hormones qui irriguent l’être du ventre à la tête en passant par le cœur. L’élan vital fait traverser le monde et ses dangers poussé par une idée haute, une force qui va, sûre de son énergie au service de la bonne cause.

Alix adolescent ressemble à l’éphèbe verseur de bronze trouvé à Marathon. Il est une version idéalisée en blond de Jacques Martin jeune. L’autoportrait de 1945 de l’auteur (publié dans ‘Avec Alix’), montre les mêmes cheveux bouclés, le nez droit, les grands yeux, le visage allongé. Cet égotisme permet la mise en scène de son propre personnage, projeté dans une époque où tous les fantasmes pouvaient se réaliser sous couvert d’aventures et de classicisme historique.

Dès les premières pages du premier album, Alix « l’intrépide » est malmené sadiquement par les adultes. Empoigné, frappé, jeté à terre, cogné, lié à une colonne pour être brûlé vif, il n’oppose que sa chair nue, ses muscles naissants et son cœur vaillant au plaisir quasi-sexuel que les brutes ont à faire souffrir sa jeunesse. En 1948, l’époque sortait de la guerre et la brutalité était courante ; les adultes se croyaient mission de discipliner l’adolescence pour rebâtir un monde neuf. Le jeunisme et la sentimentalité pleureuse envers les enfants ne viendront qu’après 1968 et dans les années 1980.

Alix sera assommé, enchaîné torse nu dans des cachots sordides, offert aux gladiateurs, fouetté vif pour Enak avant d’être crucifié comme le Christ.

Les jeunes lecteurs aiment ça, qui défoule leurs pulsions. Ils l’ont plébiscité. Les albums des dix dernières années sont moins physiques, moins sadiques ; l’autoritarisme adulte a reculé au profit de passions moins corporelles. Les filles sont désormais lectrices d’Alix à égalité avec les garçons.

A partir des ‘Légions perdues’, Alix prend dans le dessin le visage de l’Apollon du Parthénon, sur sa frise ionique est. Dans ‘Le fils de Spartacus’, il s’inspire un peu plus du David de Michel-Ange (p.8).

« Rien de tel pour se réveiller que ce brave Phoebus », dira Alix dans ce même album (p.36). Apollon fut condamné à la servitude pour avoir tué python le serpent – tout comme Alix fut esclave. Apollon veille à l’accomplissement de la beauté et de la vigueur des jeunes gens – tout comme Alix élève Enak et Héraklion. En revanche, Apollon invente la musique et la poésie, arts peut-être trop féminins vers 1950. Alix y paraît tout à fait insensible, n’étant ni lyrique, ni philosophe, mais plutôt de tempérament ingénieur. Le propre d’Apollon est aussi la divination, or Alix reste hermétique aux présages et aux rêves (apanages d’Enak) qui se multiplient dans ses aventures.

L’hiver, il est dit qu’Apollon s’installe chez les Hyperboréens, loin dans le nord. Alix, de même, revient plusieurs fois à ses sources gauloises – le plus souvent dans un climat neigeux et glacé. La Gaule hiberne encore, elle ne s’éveillera que fécondée par la puissance romaine – la civilisation. Les filles qu’aime Apollon meurent le plus souvent : Daphné devient laurier, Castalie se jette dans un torrent, Coronis meurt sous les flèches. On ne compte plus les jeunes filles amoureuses d’Alix qui disparaissent.

Alix, solaire, rayonne. Le poète chinois, dans ‘L’empereur de Chine’, lui déclare : « tu es bon et courageux, fils du soleil (…) parce que ton cœur est généreux. » Par contraste, Enak est terrestre, mélancolique et nocturne. Alix le réchauffe à ses rayons, l’entraîne en aventures par son débordement d’énergie. Le gamin est comme une plante avide de lumière, terrorisé quand il est seul. Comme le dieu, la présence d’Alix suffit à chasser les idées noires et les démons, à déranger les plans des méchants, précipitant leur démesure et amenant le dénouement.

Alix est la raison romaine, évaluateur moral et bras armé de l’ordre civilisateur, impitoyable à la cruauté et à la tyrannie. Alix n’admet ni les despotes ni les marchands ; ils rompent l’équilibre humaniste. Vendu plusieurs fois, à des Phéniciens puis par Arbacès (‘Alix l’intrépide’), il combat les menées des riches égoïstes (‘L’île maudite’), des naufrageurs avides (‘Le dernier spartiate’), la lâcheté des marchands contre ceux qui font régner la terreur (‘Le tombeau étrusque’, ‘Les proies du volcan’), les exploiteurs de la révolution (‘Le fils de Spartacus’) ou des technologies d’asservissement (‘Le spectre de Carthage’, ‘L’enfant grec’). Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. Dans les derniers albums issus des scénarios préparés par l’auteur (décédé depuis), il contre l’enrichissement personnel maléfique (Le‘Démon de pharos’) et s’oppose aux nationalistes ethniques de la Gaule bretonne (‘La cité engloutie’).

Rappelons que le personnage d’Alix a su séduire François Mitterrand et Serge Gainsbourg, tous deux personnages de talent et non-conventionnels.

Les autres notes sur la BD Alix sont à découvrir dans la catégorie Bandes dessinées du blog.

Dessins de Jacques martin tirés des albums chez Casterman :

Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

« Ca a débuté comme ça » est la première phrase du roman. Elle vous dit tout sur le reste : le fil de l’eau qu’est la vie, « voyage dans l’hiver et dans la nuit », le destin qu’est le « ça » contre lequel on ne peut rien, le style populaire qui véhicule l’émotion avant la raison. « Ça a débuté comme ça », par la guerre, la grande, l’absurde – stupidement célébrée ces dernières années ; puis l’arrière et ses fumiers profiteurs et ses poules avides de sexe ; puis la colonie où l’on envoie les ratés, les vicieux, les petits maîtres ; puis l’Amérique, ce rêve de modernité où la machine va plus vite mais n’a pas plus de cœur ; enfin la banlieue, autour de Paris, la « zone » où survivent les pauvres, les petits, les sans grades, dans la boue, le voisinage haineux et la peur de manquer. Et toujours Robinson, le double caricatural de Céline, solitaire et démerde comme le naufragé de Defoe. « Ça a débuté comme ça » et ça finit par un remorqueur sur la Seine, qui emporte tout, « qu’on n’en parle plus ». C’est la dernière phrase du livre.

Mais entre temps, on en a parlé, sur 504 pages Pléiade. Avec crudité et fine observation, avec cynisme et moments d’émotion, avec amertume et rire. La vie, quoi. Le ‘Voyage’ est l’Odyssée moderne avec la guerre industrielle comme Iliade, qui dissout les héros dans la crasse et les puces. Céline n’est pas un voyeur misérabiliste qui jouit de l’indigence des autres en se croyant au-dessus. Céline n’est pas Zola. Il en est, lui, de ce peuple petit pauvre, issu d’un couple d’employé subalterne aux assurances et d’une boutiquière en mode du passage Choiseul. Céline s’est arrêté au certificat d’études, à 12 ans. Il n’a repris l’école qu’après la guerre, passant un bac oral – light – pour anciens combattants et parce qu’on manquait cruellement d’instruits après les millions de morts. Il a fait l’école de médecine, la voie de l’enseignement professionnel, avant de finir son diplôme en faculté. Il n’a jamais soigné que les pauvres, Céline, et quelques mois les ratés de Sigmaringen. Le peuple, il connaît : il en est. Peut-être est-ce justement parce qu’il n’est pas un intello bourgeois intégré au « milieu » littéraire avec plein de copains médiatiques qu’il a raté le prix Goncourt en 1932 pour ‘Voyage’. La mode l’a attribué à un écrivaillon dont on s’est empressé d’oublier jusqu’au nom, tant les prix récompensent rarement le talent mais plutôt la lèche. On lit encore ‘Voyage au bout de la nuit’, il y a belle lurette qu’on a oublié ‘Les loups’, prix Goncourt 1932 !

Le populo, Louis-Ferdinand Céline le sait par cœur. « Ils ne seraient dans un autre quartier ni moins rapaces, ni moins bouchés, ni moins lâches que ceux d’ici. Le même pinard, le même cinoche, les mêmes ragots sportifs, la même soumission enthousiaste aux besoins naturels, de la gueule et du cul, en referaient là-bas comme ici la même horde lourde, bouseuse, titubante, d’un bobard à l’autre, hâblarde toujours, trafiqueuse, malveillante, agressive entre deux paniques » p.346.

Ils habitent loin du centre, où c’est pas cher et où on dépense rien pour eux. « Les ébauches des rues qu’il y a par là, des rues aux lampadaires pas encore peints, entre les longues façades suintantes, aux fenêtres bariolées des cent petits chiffons pendant, les chemises des pauvres, à entendre le bruit du graillon qui crépite à midi, orage des mauvaises graisses. Dans le grand abandon mou qui entoure la ville, là où le mensonge de son luxe vient suinter et finir en pourriture, la ville montre à qui veut le voir son grand derrière en boites à ordures » p.95. En métropole ou aux colonies, même combat : « La négrerie pue sa misère, ses vanités interminables, ses résignations immondes ; en somme tout comme les pauvres de chez nous mais avec plus d’enfants et encore moins de linge sale et moins de vin rouge autour » p.142.

Toute leur vie, leur énergie, leurs désirs, sont brimés par les maîtres et leur condition vile. « Presque tous les désirs du pauvre sont punis de prison » p.200. Ils sont dressés dès l’enfance, les pauvres. « Ils ne savent pas encore ces mignons que tout se paye. Ils croient que c’est par gentillesse que les grandes personnes derrière les comptoirs enluminés incitent les clients à s’offrir les merveilles qu’ils amassent et dominent et défendent avec des vociférants sourires. Ils ne connaissent pas la loi, les enfants. C’est à coup de gifles que les parents la leur apprennent la loi et les défendent contre les plaisirs » p.312. Alors ils se vengent dès qu’ils peuvent, les pauvres, sur les autres qu’ils jalousent, sur les plus faibles qu’eux surtout. Comme aux colonies.

La philosophie du pauvre est le destin, le renoncement. « Sa formidable résignation l’accablait, cette qualité de base qui rend les pauvres gens de l’armée ou d’ailleurs aussi faciles à tuer qu’à faire vivre. Jamais, ou presque, ils ne demanderont le pourquoi les petits, de tout ce qu’ils supportent » p.151. Ceux qui ont les moyens, sur cette terre, sont des demi-dieux. « Les riches n’ont pas besoin de tuer eux-mêmes pour bouffer. Ils les font travailler les gens comme ils disent. Ils ne font pas le mal eux-mêmes, les riches. Ils payent. On fait tout pour leur plaire et tout le monde est bien content. (…) Les femmes des riches bien nourries, bien menties, bien reposées elles, deviennent jolies. Ca c’est vrai. Après tout ça suffit peut-être. On ne sait pas. Ca serait au moins une raison pour exister » p.332.

D’où le divorce entre la cucuterie d’idéal pour les riches et la condition réelle du peuple : « Pour Lola, la France demeurait une sorte d’entité chevaleresque, aux contours peu définis dans l’espace et le temps, mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante. Moi, quand on me parlait de la France, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément, j’étais beaucoup plus réservé pour ce qui concerne l’enthousiasme » p.52. Quelle çonnerie, la guerre ! disait l’autre. Le peuple est réaliste, naturel, il ne se grise pas de mots. « L’esprit est content avec des phrases, le corps c’est pas pareil, il est plus difficile lui, il lui faut des muscles. C’est quelque chose de toujours vrai un corps » p.272. Céline est matérialiste, pas idéaliste ! « L’âme, c’est la vanité et le plaisir du corps tant qu’il est bien portant, mais c’est aussi l’envie d’en sortir du corps dès qu’il est malade ou que les choses tournent mal » p.52

La vérité est dans la matière et l’amour « vrai » veut toucher, peloter, baiser. Telle Sophie la Slovaque : « Élastique ! Nerveuse ! Étonnante au possible ! Elle n’était diminuée cette beauté par aucune de ces fausses ou véritables pudeurs qui gênent tant les conversations trop occidentales. (…) L’ère de ces joies vivantes, des grandes harmonies indéniables, physiologiques, comparatives est encore à venir… (…) Permission d’abord de la Mort et des Mots… Que de chichis puants ! C’est barbouillé d’une crasse épaisse de symboles, et capitonné jusqu’au trognon d’excréments artistiques que l’homme distingué va tirer son coup… » p.472. La nature est vigoureuse et saine, le naturel est beau et désirable. Les nègres musclés et leurs femmes aux seins nus sont « tout juste issus de la nature si vigoureuse et si proche » p.150. En Afrique, la nature a plus de force qu’ailleurs, racine de la fascination de Céline pour le biologisme nazi. « La végétation bouffie des jardins tenait à grand-peine, agressive, farouche, entre les palissades, éclatantes frondaisons formant laitues en délire autour de chaque maison » p.143 « L’infinie forêt, moutonnante de cimes jaunes et rouges et vertes, peuplant, pressurant monts et vallées, monstrueusement abondante comme le ciel et l’eau » p.163. Éternel retour pour ces « bestioles du bled qui se coursent pour s’enfiler ou se bouffer, j’en sais rien » p.164.

L’amour romantique est l’opium du pauvre, le film des pulsions, la guimauve commerciale. Les pauvres piquent ça aux bourgeois, selon la « civilisation des mœurs » du haut vers le bas, chère à Norbert Elias. « Les trucs aux sentiments que tu veux faire, veux-tu que je te dise à quoi ça ressemble, moi ? Ca ressemble à faire l’amour dans les chiottes ! » p.493. L’Hamour, disait Flaubert par dérision, « l’amour, c’est l’infini mis à la portée des caniches » dit Céline p.8. Montherlant écrira ses ‘Jeunes filles’ pour dire pareil et Matzneff ses ‘Lèvres menteuses’.

Bien sûr, l’émotion existe sous les oripeaux idéalisés. Les mots ne disent pas le vrai. Le film n’est pas la réalité. La vacherie est première mais parfois l’être se révèle. « Je l’avais bien senti, bien des fois, l’amour en réserve. Y en a énormément. On peut pas dire le contraire. Seulement c’est malheureux s’ils demeurent si vaches avec tant d’amour en réserve, les gens. Ça sort pas, voilà tout. C’est pris en dedans, ça reste en dedans, ça leur sert à rien. Ils en crèvent en dedans, d’amour » p.395. « Moi (…) un Ferdinand bien véritable auquel il manquait ce qui ferait un homme plus grand que sa simple vie, l’amour de la vie des autres » p.496. Ce qu’ont Alcide le sergent colonial qui trafique pour payer la pension chez les sœurs d’une nièce de dix ans ; et Molly la pute américaine, qui entretient les amants auxquels elle tient.

Malgré le ton et le cynisme, il y a du rire chez Céline. Rien que les noms donnés aux bateaux ou lieux-dits des colonies valent leur pesant de sexe. Il est partout présent, depuis le bateau Amiral Bragueton (braguette) suivi du Papaoutah (empapaouter), de la compagnie Pordurière (amalgame de portuaire et ordurière), jusqu’à San Tapeta (tapette), lieu d’où il est embarqué sur la galère Infanta Combitta (con-bite)… Le boy noir est « lascif comme un chat » (p.143), les petits nègres aiment à se faire caresser sous la culotte (p.167) – tout comme Bébert, neveu de concierge du Raincy, sept ans, qui « se touche » : « C’est pas vrai, c’est le môme Gagat qui m’a proposé… » p.244. Gaga, bien sûr, c’est comme ça que ça rend, l’astiquage de tige. Céline appellera son chat Bébert, du nom du môme qu’est crevé d’une mauvaise typhoïde, en 1944. Il y a encore le curé Protiste, au nom d’unicellulaire ou le chercheur biologiste russe Parapine… Saint Antoine, alias San Antonio, le patron des cochons, s’en est inspiré. Lire encore la description en Amérique du dieu Dollar (p.193) auquel on va rendre ses dévotions à mi-voix devant un minuscule guichet, comme au confessionnal. Avant d’aller déféquer dans les cathédrales à merde, en sous-sol, où chacun attend son tour à la queue pour se déculotter.

C’est un moment d’humanité carabinée que ce Céline là.

Louis-Ferdinand Céline, Romans 1 – Voyage au bout de la nuit – Mort à crédit, édition  Henri Godard, Pléiade Gallimard 1981, 1582 pages, €54.63

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932, Folio plus classiques, 614 pages, €8.93

Catégories : Livres, Louis-Ferdinand Céline | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Thorgal papa

Nous avions laissé Thorgal sorti de son errance dépressive après la perte de sa femme enceinte Aaricia. Le sixième album va mettre en œuvre les promesses du cinquième : Thorgal investit le château de Breik Zarith pour aider l’héritier légitime à retrouver son bien mais surtout pour retrouver sa blonde.

Nous avons ici un classique de l’épreuve : des obstacles impressionnants, forteresse « imprenable », soldatesque à tous les créneaux, un seigneur cruel et cynique sans pitié, et même une technique pour faire la guerre imitée de Syracuse !

Bien entendu Thorgal, héros sans peur et sans reproche, va triompher, quoiqu’in extremis. Il va retrouver Aaricia, ce qui n’empêchera pas cette amoureuse fidèle d’assommer son héros parce qu’il veut laisser provisoirement le gamin. Il ne sait pas de qui il s’agit, mais il fait la connaissance du petit dans l’obscurité d’une cellule. Il est séduit, selon des liens mystérieux. Jolan, qui a trois ans, n’a aucune peur de cet adulte menaçant surgi de l’ombre, comme s’il savait. Cet enfant a « des pouvoirs » et le seigneur de Breik Zarith l’a découvert, il l’exploite. Ce pourquoi il a été si clément avec la mère et le fils.

Mais ces pouvoirs sont incontrôlés, l’enfançon n’est que premier mouvement. Après l’épreuve, le couple ne veut que s’isoler du monde pour faire enfin famille. Une île déserte non loin de la côte norvégienne fera l’affaire. Sauf qu’Aaricia, avec cette propension des femmes à nier toute évidence qui ne va pas selon leur cœur, ne veut pas voir que le petit Jolan ne doit pas être laissé à lui-même.

C’est l’objet de l’album huit (il faut en sauter un). Jolan a dans les cinq ans et se sent solitaire ; il désire ardemment un ami, un enfant comme lui avec qui jouer. Puisqu’il en a le pouvoir, il en invente donc un. Mais il est lié par un mystérieux bracelet gravé de signes qu’il a trouvé et déchiffre, sans pourtant savoir lire. Sur le bracelet est écrit Alinoë, le prénom du garçon de six ans aux cheveux verts avec qui il joue sous la cascade. Sa mère ne comprend rien, elle se croit seule sur l’île, elle croit que Jolan lui ment. Par sa violence, son mouvement d’autoritarisme buté de qui ne veut pas savoir (les mères sont redoutables en ces cas là), elle va retourner la situation. D’ami, Alinoë devient ennemi. Violent, il tend des pièges et frappe. Toute l’île est bientôt envahie de haine, autant de clones incarnés de la pulsion du mal. Comme au Tibet, on ne matérialise pas par la pensée des êtres malfaisants sans conséquences.

Papa revient en sauveur et Thorgal a cette parole magnifique à son petit garçon, qui dit les liens profonds de la paternité assumée : « j’ai entendu ta peur m’appeler ».

D’où viennent ces « pouvoirs » ? L’album précédent, le sept, intitulé ‘L’enfant des étoiles’ nous apprend comment Thorgal bébé a été recueilli dans une capsule échouée sur une rive par des Vikings égarés dans le brouillard. Les gros mâles prêts à s’entretuer adoptent le gamin et l’élèvent comme un des leurs. Nous voyons donc Thorgal bébé, tout nu, puis à six ans qui s’isole pour rêver. Un nain lui demande son aide contre le serpent Nidhogg et le petit gars joue les héros, volant pour la première fois sur un chat ailé de Frigg, la déesse ! Au réveil, ses copains apprennent à Thorgal que la femme du chef, Gandalf-le-fou, vient d’avoir une fille née avec deux perles dans ses poings. On la prénomme Aaricia…

Le même album saute les années pour nous montrer Thorgal grandi. A dix ans, vêtu à la diable, gorge largement découverte et jambes nues, il part chasser mais, sous la pluie de Norvège, n’attrape rien. Rosinski dessine admirablement les gamins. Il saisit la souplesse du corps et la grâce des traits. A dix ans, l’adonaissant a la beauté d’un elfe.

Thorgal se réfugie sous un buisson où, comme souvent, il rêve. Il vit alors dans un autre monde, part en quête du dieu de la montagne, au-delà de la forêt brûlée, dont les chamanes ont parlé. Un vieillard apparaît, qui lui dit être son grand-père. Là, sous les étoiles, il répond à ses questions sur son origine. Un mnémodisque, conservé comme talisman de la capsule échouée, apprend à Thorgal ce qui s’est passé. Mais le grand-père solitaire et qui n’en a plus pour longtemps efface dans la mémoire les souvenirs, ne laissant à Thorgal qu’une intuition. L’origine est un handicap, « il est facile de passer pour un dieu lorsqu’on dispose de pouvoirs supérieurs » ou d’une foi révélée. « Et la tentation est grande d’user de cette faculté pour dominer ses semblables », dit au gamin le vieillard venu d’ailleurs. L’identité n’est pas ce qu’on a hérité qu’il suffirait de conserver, mais la personnalité qu’on se façonne durant une vie. Pas des gènes ou des « pouvoirs », mais une histoire vécue, des chemins pas à pas choisis plutôt que d’autres selon ce qu’on veut être.

Lorsqu’il se réveille, le jeune garçon retrouve son père adoptif inquiet, qui le cherche depuis cinq jours. Façon de dire que la paternité volontaire vaut autant que la biologique. L’enfant adopté est son enfant comme peuvent l’être ceux envoyés par la nature.

D’autant que ce papa viking inculque une morale virile au garçon, prolongeant la leçon du grand-père : « Tu apprendras que les vrais talismans d’un homme sont sa tête, son cœur et son bras », lui dit-il. Les trois étages de l’humain que sont la force vitale et la passion, le tout contrôlé par la raison intelligente. C’est très beau.

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 6, La chute de Breik Zarith, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 7, L’enfant des étoiles, 1984, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Rosinski-Van Hamme, Thorgal 8, Alinoë, 1985, éditions du Lombard, 48 pages, €10.40

Les albums Thorgal chroniqués sur ce blog

Catégories : Bande dessinée, Thorgal | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix, Le démon du Pharos

Une bande dessinée pour adolescents se doit d’écrire une histoire, d’offrir des héros auxquels s’identifier, de dessiner précis et fluide et de découper les séquences pour maintenir le suspense. Ce 27ème album d’Alix est en ce sens très réussi.

Nous sommes en Égypte, à Alexandrie, sous le règne de Cléopâtre et de son frère adolescent Ptolémée. Ce ne sont qu’intrigues de palais, passions et pouvoir. Alix et son compagnon Enak, à peu près 19 et 15 ans, sont chargés par César de ramener un papyrus secret qui aidera Rome à préserver Cléopâtre sur son trône. Le capricieux et débauché Ptolémée la trouve trop autoritaire et veut en effet la remplacer par sa jeune sœur Arsinoé. On apprend à l’école que les souverains égyptiens se mariaient entre frère et sœur pour préserver la race et l’on découvre que ce n’est pas bon.

Voici donc Alix et Enak confinés dans la célèbre Très Grande Bibliothèque d’Alexandrie où un maître leur fait étudier la géométrie et la philosophie pour donner le change. Comme tous les ados, les garçons ont de la curiosité pour l’enseignement, mais pas trop. Ils sont plus attirés par l’aventure et l’exercice physique. Or voici tout soudain qu’une nuit le phare s’éteint. Cette réalisation technique qui éclaire la mer et guide les marins vers le port créé par les Grecs est le symbole de la civilisation. Celle-ci serait-elle menacée ?

Ptolémée n’en a cure, tout entier pris par sa passion de vivre ‘l’Etat c’est moi’. Par bon plaisir et contre espèces qui lui permettent de comploter, il a confié la gestion du phare à un étranger. Qui s’empresse de se rembourser en naufrageant les navires !

Les deux compagnons vont se mettre en danger pour résoudre le mystère. Ils compromettent leur mission mais leur liberté est de ne pas s’attacher à la politique, ce qui est bien ado. Cœurs purs, ils seront épiés par Philippos, jeune Grec séduisant, élève préféré du maître mais jaloux de son attention pour les deux Romains pas très doués pour les études. Le ressort est bien la passion mais, cette fois, elle se transcende. Les grands de ce monde ne sont pas fiables mais les valeurs élevées permettent toujours de s’en sortir. Parmi elles, l’amitié, la fidélité, le courage. Ptolémée et Cléopâtre sont les anti-Alix et Enak, Démosthène l’anti-Philippos ; ils se jalousent et se détestent alors que les seconds s’aiment comme des frères. Leçon de fratrie aux ados sous couvert de suspense. Nul corps torturé cette fois, mais faire le mur, de bonnes bagarres et une fuite par une conduite d’eau ! Le scénario de Patrick Weber est très réussi.

Le dessin de Christophe Simon a bien le dynamisme de Jacques Martin. Il met en valeur les corps, la souplesse musclée de l’adolescence aventureuse ou la grâce diaphane de la jeunesse intellectuelle. Enak, toujours torse nu, est râblé pour ses 15 ans, Alix ne déparerait pas le surf californien, Philippos est plus fin. Clin d’œil à l’époque : pour se dissimuler, Alix et Enak portent à même la peau de courtes capes à capuches pareilles à celles de nos banlieues. Demosthène le méchant a le visage d’un faune, ridé par les intrigues ; Cristène le bibliothécaire celui d’un vieux sage barbu. Cléopâtre est aussi belle que sa légende, son frère et sa sœur aussi, par hérédité. Mais la gamine a le museau froncé de la puberté irritée tandis que Ptolémée a le visage souvent irascible et le torse fluet des habitués de stupéfiants et d’orgies. La cité, grecque organisée, le phare, qui éclaire la civilisation, sont rigoureux et léchés. Le dessin fait, de lui-même, passer un message.

La ville est somptueuse, le phare reconstitué grandiose et la bibliothèque agréable à vivre. Aux navires, il ne manque pas une rame. Mais les astuces techniques du phare peuvent être dévoyées par un usage immoral. La civilisation ne va pas sans le savoir, ni sans dirigeants dignes de l’honorer. Qu’on se le dise chez les gamins !

Jacques Martin, Christophe Simon & Patrick Weber, Le démon du Pharos, 27ème aventure d’Alix, 2008, Casterman, 48 pages, 9.51€.

Interview vidéo du dessinateur Christophe Simon, du scénariste Patrick Weber et de l’historien René Ponthus

L’avis de Manuel Picaud sur Paperblog

The Adventures of Alix sur Wikipedia international
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alix orphelin du 21 janvier

Le 21 janvier sont morts nombre d’illustres : Louis XVI a perdu la tête en 1793, Lénine la vie en 1924 (il avait perdu la raison avant), Méliès a cessé son film en 1938, Orwell de hanter les dictatures en 1950. Et puis il y a Jacques Martin. Il a quitté le soleil et ses héros le 21 janvier 2010.

Le père d’Alix le gaulois est mort à un âge canonique, mais son œuvre demeure. La joie du créateur est de donner naissance aux dieux. Alix et Enak, héros devenus romains, ont des dieux l’absence d’ombre, la pureté des principes et l’éternelle jeunesse ; ils rayonnent. Le dessin est classique, la plastique antique et les histoires typiques. Jacques Martin obéit aux canons de l’éducation modèle du jeune garçon dans la seconde moitié du XXe siècle.

Il faut remettre les aventures d’Alix dans leur contexte. Il est celui d’une bande dessinée à épisodes, publiée chaque semaine dans le ‘Journal de Tintin’ et destinée aux 7 à 17 ans (les 77 ans ne le liront qu’à la retraite). Il est nécessaire à tout auteur pour ce public de captiver, de faire s’identifier et d’édifier. D’où l’origine diverse des personnages, Alix le Gaulois et Enak l’Egyptien, flanqué plus tard d’Héraklion le Grec. Les aventures à répétition exigent que chacun soit indépendant, donc orphelin et adopté, nantis d’une certaine fortune pour ne pas avoir à travailler. L’éthique boy-scout issue du catholicisme belge, est diffusée en même temps qu’un goût pour la morale romaine antique en usage dans les pensionnats chrétiens que Jacques Martin a fréquentés.

L’époque de cette BD (née en 1948) est à l’éducation spécialisée des jeunes garçons et Alix s’adresse moins aux filles bien qu’il ait beaucoup de lectrices ! L’amour existe, filial envers les adoptants ou les parrains, sexué à peine lorsque des filles tombent amoureuses d’Alix (Héra, Ariela, Sabina, Lydia, Samthô, Malua, Saïs). Il est amical principalement.

C’était dans les mœurs romaines, mais aussi dans l’éducation masculine des Frères des collèges chrétiens que d’exalter l’amitié. Certains y ont vu une homosexualité, pourquoi pas ? Parlons plutôt d’homo-érotisme, ce n’est pas la même chose, n’en déplaise aux con(cul)pissant en freudisme obsédé. Les psychologues modernes nous apprennent combien chaque adolescent est ambigu et préfère un temps ses pairs au sexe opposé. D’autant que les bien-pensants ont poussés de hauts cris lorsque Malua a été dessinée seins nus. Mais le concept même d’homosexualité n’existait pas dans l’antiquité (relire ‘Le Banquet’ de Platon). Les amitiés d’Alix sont sublimées et admises ; elles élèvent l’âme, comme chez Platon, Montherlant et Yourcenar.

Enak est le petit protégé d’Alix et le duo, auquel se rajoutera l’enfant grec Héraklion lorsqu’Enak grandira, est le ressort de maintes situations dramatiques. C’est parce qu’il l’aime qu’Alix se compromet pour Enak, c’est par fidélité qu’il lui pardonne sa trahison, c’est par reconnaissance qu’Enak mûri sauve Alix à son tour… L’intérêt des histoires est que les héros grandissent, comme dans la vie. Alix a environ 15 ans lorsqu’il est esclave des Parthes et dans les 20 ans au bout des vingt albums dessinés par Jacques Martin. Enak a autour de 10 ans lorsqu’il fait connaissance d’Alix dès le second album ; il aura dans les 15 ans à la fin. D’où le surgissement d’Héraklion, 12 ans, pour réinitialiser l’identification des jeunes lecteurs.

La suite post-Martin verra se figer les âges et se dégrader le dessin, les personnages passant parfois entre plusieurs mains dans le même album et la morale se faisant nettement moins vertueuse, souvent vautrée sans recul dans la complaisance d’époque. Nous voulons garder quant à nous l’image d’Alix en sa splendeur, jusqu’à ‘Ô Alexandrie’. Le reste ne vaut pas grand chose, il tombe dans la marchandisation démagogique de la série culte.

Dans les albums écrits et dessinés par Jacques Martin lui-même, chacun trouve son bonheur selon son âge : fierté d’avoir un protecteur, une sorte de grand frère sans les jalousies de famille pour Enak et Héraklion ; plaisir de protéger et d’initier les plus jeunes pour l’aîné. Le modèle est celui des pensions et du scoutisme originel où chaque âge est responsable de la formation du suivant. Il correspond assez à la psychologie enfantine qui ne prend jamais pour modèle que l’immédiatement plus âgé.

L’éducation sentimentale des amours et amitiés se double d’une éducation physique due aux aventures. Elles exigent de courir, monter à cheval, nager, pagayer, tirer à l’arc ou tirer l’épée, escalader, ramper, prendre de l’initiative. D’autant que nos héros sont volontiers frappés, assommés, enchaînés, fouettés, menacés, empoisonnés, leurs vêtements déchirés. L’âge fait préférer aux lecteurs l’action virile aux badinages avec les filles ; ils frémissent volontiers aux corps dénudés tourmentés par les pierres ou les méchants qui défoulent leurs fantasmes.

L’éducation civique est celle de Rome, civilisation contre barbarie. Certes, Rome opprime les peuples de ses marges, mais elle donne un ordre au monde et permet la culture. L’alternative à la Rome de César est l’Égypte pharaonique, dessinée en une sorte d’Allemagne tentée par le nazisme avec restauration envisagée de l’ancien régime ethniquement pur et clérical. Ou bien la Chine totalitaire, où les individus sont des pions pris dans la tradition et le bon-vouloir impérial.

Alix, enlevé tout petit à ses parents, s’est trouvé un protecteur avec le musculeux Toraya, puis un père adoptif avec le bon Graccus, enfin un modèle civique avec César. Esclave, il a été délivré par l’armée romaine. Il n’aura de cesse de devenir protecteur à son tour et chantre de la civilisation romaine. On peut y voir la métaphore de l’Europe d’après-guerre, délivrée des nazis par l’armée américaine et protégée de la barbarie soviétique par l’OTAN. On peut y voir aussi un écho de la déclaration de Philadelphie – en 1948, date du premier Alix – où l’Organisation Internationale du Travail déclare que l’être humain a une dignité intrinsèque, qu’il ne peut être traité ni comme bête, ni comme marchandise.

Mais Alix traverse les époques parce qu’il met en scène des personnages complets, des modèles d’identification pour gamins d’Occident. Il vieillit moins vite que Guy Lefranc dessiné aussi par Jacques Martin. Ce journaliste, parrain de l’orphelin Jeanjean qui fut scout à ses débuts, est bien daté.

Jacques Martin chez Castermann (mes albums préférés sont marqués de trois étoiles ***) :

1 Alix l’intrépide
2 Le sphinx d’or ***
3 L’île maudite ***
4 La tiare d’Oribal
5 La griffe noire ***
6 Les légions perdues
7 Le dernier spartiate ***
8 Le tombeau étrusque ***
9 Le dieu sauvage
10 Iorix le grand
11 Le prince du Nil ***
12 Le fils de Spartacus ***
13 Le spectre de Carthage ***
14 Les proies du volcan ***
15 L’enfant grec ***
16 La tour de Babel
17 L’empereur de Chine ***
18 Vercingétorix
19 Le cheval de Troie
20 Ô Alexandrie

Avec Alix, l’univers de Jacques Martin, Castermann, 288 pages, 2002, €33.25
Tous les Alix chroniqués sur ce blog

Catégories : Alix, Bande dessinée | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,