Montaigne parle de sexe sur les vers de Virgile

Montaigne devient bavard en sa vieillesse, faute d’autres activités à sa portée. Le chapitre V du Livre III des Essais comprend 44 pages bien serrées de l’édition Arléa, soit quasi 5 % de l’ensemble des Essais ! Il veut parler de sexe et prend mille précautions pour s’en justifier avant d’en arriver enfin au vif du sujet qui est le désir, les femmes, le mariage, la continence, la jalousie et toutes ces sortes de choses – habituellement tues.

La vertu est belle et bonne, dit Montaigne, mais avec modération. Si elle est utile à la jeunesse, pour la réfréner en ses appétits, elle nuit à la vieillesse, la rendant sévère et prude. Est-ce parce que nos sociétés occidentales vieillissent qu’elles deviennent plus frigides et choquées ? L’élan de jeunesse du baby-boom, fleurissant en les années soixante du siècle dernier, avait jeté les frocs aux orties, avec les soutifs et les slips ; le rassis de vieillesse qui racornit nos sociétés soixante ans plus tard tend à rajouter des pantalons aux shorts et des sweats à capuche aux tee-shirts afin de masquer par pruderie les formes. Abaya et burkini ne sont que l’exacerbation de cette tendance chrétienne réactionnaire à rétrécir l’âme en dissimulant la vue. Montaigne réagit à cette pente qui est sienne avec les ans. « Je ne suis désormais que trop rassis, trop pesant et trop mûr. Les ans me font leçon, tous les jours, de froideur et de tempérance. Ce corps fuit le dérèglement et le craint. Il est à son tour de guider l’esprit vers la réformation. Il régente à son tour, et plus rudement et impérieusement. (…) Je me défends de la tempérance comme j’ai fait autrefois de la volupté. Elle me tire trop arrière, et jusqu’à la stupidité. Or je veux être maître de moi, à tout sens. La sagesse a ses excès et n’a pas moins besoin de modération que la folie » Puisse nos sociétés entendre ce juste milieu !

« Platon ordonne aux vieillards d’assister aux exercices, danses et jeux de la jeunesse, pour se réjouir en autrui de la souplesse et beauté du corps qui n’est plus en eux, et rappeler en leur souvenance la grâce et faveur de cet âge fleurissant. » Voilà comment la vertu se nourrit des contraires. Point trop de morosité en l’âge, mais la mémoire de la vigueur et de la santé qui sont la vie, digne d’être célébrée. « La vertu est qualité plaisante et gaie. »

Du reste, je me suis ordonné de tout dire, explique Montaigne, « d’oser dire tout ce que j’ose faire, et me déplais des pensées mêmes impubliables. » Rousseau avait cette intention même en ses Confessions, tout comme le fit saint Augustin. Car il vaut mieux mettre des mots sur ses actes que les taire et les dénier en pensée. Vertu de la confession catholique, remplacée par le Journal chez le protestant Gide et l’orthodoxe Matzneff. Encore que ces journaux aient été « arrangés » pour la publication, Gide ayant coupé une part (restituée récemment) et Matzneff se voyant contraint au silence par la Springora. Mais c’est hypocrisie, dit Montaigne : « Ils envoient leur conscience au bordel et tiennent leur contenance en règle. Jusqu’aux traîtres et assassins, ils épousent les lois de la cérémonie et attachent là leur devoir ». Le politiquement correct masque les actes répréhensibles et se repentir de ses errements de prime jeunesse (comme la Springora qui baisait fort allègrement à 14 ans) sert d’excuse pour se valoriser médiatiquement. Triste monde. « C’est dommage qu’un méchant homme ne soit encore qu’un sot et que la décence pallie son vice. »

Après ces pages de préambule pour apaiser le lecteur, Montaigne passe enfin aux « dames ». « Qu’à fait l’action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour n’en oser parler sans vergogne et pour l’exclure des propos sérieux et réglés ? » Puis de citer les fameux vers de Virgile sur Vénus dans l’Enéide (VIII 387-404) où la déesse étreint Énée, l’enflammant de désir pour son épouse. Montaigne trouve cela un peu gros : le mariage, pour lui, est contrat d’intérêts, pas de passion hormonale. Au contraire, les hormones passent alors que l’affection reste ; elle se bonifie avec le temps. « Aussi est-ce une espèce d’inceste d’aller employer à ce parentage vénérable et sacré les efforts et les extravagances de la licence amoureuse », écrit-il. Au contraire, « Je ne vois point de mariage qui faille plus tôt et se trouble que ceux qui s’acheminent par la beauté et désirs amoureux. Il y faut des fondements plus solides et plus constants, et y marcher avec précaution ; cette bouillante allégresse n’y vaut rien ». Un bon mariage suscite l’amitié, pas la passion amoureuse ; il se fait sur les caractères, pas sur les apparences de la beauté éphémère. « C’est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d’un nombre infini d’utiles et solides offices et obligations mutuelles. » Une épouse n’est pas une maîtresse à son mari. Montaigne se dit considéré comme licencieux mais, dit-il, « j’ai en vérité plus sévèrement observé les lois de mariage que je n’avais promis, ni espéré. »

« Le mariage a pour sa part l’utilité, la justice, l’honneur et la constance : un plaisir plat, mais plus universel. L’amour se fonde au seul plaisir, et l’a de vrai plus chatouillant, plus vif et plus aigu ; un plaisir attisé par la difficulté. » Nous traitons les femmes sans considération, avoue Montaigne : « Les femmes n’ont pas tort du tout quand elles refusent les règles de vie qui sont introduites au monde d’autant que ce sont les hommes qui les ont faites sans elle. » Il l’explique comme en son temps, au vu des écrits classiques, parce que les femmes « sont, sans comparaison, plus capables et ardentes aux effets de l’amour que nous ». En témoignent Tirésias qui fut homme et femme, et Messaline qui baisa vingt-cinq mâles en une nuit comparée à Procule qui ne dépucela que dix vierges. Pas facile de contenir le désir des femmes et de les vouloir mariées et fidèles en même temps, expose Montaigne. Nous les voulons « chaudes et froides : car le mariage, que nous disons avoir charge de les empêcher de brûler, leur apporte peu de rafraîchissement, selon nos mœurs. » Or « nous les dressons dès l’enfance aux entremises de l’amour », observe le philosophe sociologue, « leur grâce, leur attifure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regardent qu’à ce but. » Et de citer sa propre fille, déjà pubère mais « molle », qui fut arrêtée par sa gouvernante parce qu’elle lisait en français ce mot de fouteau (qui est un hêtre mais que l’on peut confondre avec foutre). Rien que de hérisser la vertu contre ce seul mot n’a pu qu’inciter la jeune fille à le trouver curieux, et à désirer en savoir plus sur la fouterie. Belle éducation que de cacher les choses de la vie !

Car « tout le mouvement du monde se résout et se rend à cet accouplage », dit Montaigne. « Cinquante déités étaient, au temps passé, asservies à cet office ; et s’est trouvé nation où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient à la dévotion, on tenait aux églises des garces et des garçons à jouir, et était acte de cérémonie de s’en servir avant de venir à l’office. » L’incendie s’éteint par le feu, cite en latin Montaigne. « Les plus sages matrones, à Rome, étaient honorées d’offrir des fleurs et des couronnes au dieu Priape ; et sur ses parties moins honnêtes faisait-on asseoir les vierges au temps de leurs noces. » A quoi sert l’hypocrite pudeur sociale, sinon de masquer d’autres vices plus profonds sous l’apparence de la rigide vertu ? Nous sommes des êtres de nature et la nature nous a ainsi faits que nous sommes sexués. Pourquoi le nier ? « Les dieux, dit Platon, nous ont fourni d’un membre désobéissant et tyrannique qui, comme un animal furieux, entreprend, par la violence de son appétit, soumettre tout à soi . De même aux femmes, un animal glouton et avide, auquel s’y on refuse aliments en sa saison, il forcène [de forcener, rendre fou furieux], impatient de délai, et soufflant sa rage en leur corps, empêche les conduits, arrête la respiration, causant mille sortes de maux, jusqu’à ce qu’ayant humé le fruit de la soif commune, il en ait largement arrosé et ensemencé le fond de leur matrice. » Plus direct et lucide que Montaigne il est peu.

Il est « plus chaste et plus fructueux » de faire connaître de bonne heure aux enfants la réalité, que de leur laisser deviner selon leur fantaisie – ou selon les infox des réseaux sociaux et des vidéos pornos, ajouterait-on aujourd’hui. Car l’illusion, l’imagination, le film, gauchissent et grossissent le naturel. « Et tel de ma connaissance s’est perdu pour avoir fait la découverte des siennes en lieu où il n’était encore au propre de les mettre en possession de leur plus sérieux usage », dit Montaigne. Autrement dit le garçon s’est effrayé d’imaginer l’acte sexuel alors qu’il était encore impubère. Au contraire, se montrer nus les uns aux autres comme les Grecs, les Africains et d’autres peuples, montre la réalité des corps et n’incite pas à la lascivité, par l’habitude de les voir. Pas de voyeur là où tous s’exposent. Nos camps de nudistes ne sont pas des bordel, qu’on sache.

« Cette nôtre exaspération immodérée et illégitime contre ce vice naît de la plus vaine et tempétueuse maladie qui afflige les âmes humaines qui est la jalousie », explique notre philosophe. Cette passion rend extrémiste, enragé, encourage les haines intestines dans la famille, les complots dans la société et les conjurations politiques. Voyez les harems de l’islam et la lutte des princes en Arabie. Or la chasteté est sainte, mais difficile. « C’est donc folie d’essayer à brider aux femmes un désir qui leur est si cuisant et si naturel », dit Montaigne. Qu’est-ce d’ailleurs que la chasteté ? Telle se prostitue pour sauver son mari, ou pour se nourrir avec ses enfants comme le reconnaissait Solon, le législateur grec. Mieux vaut faire comme si et prévenir sa femme avant de rentrer de voyage pour être « honnête cocu, honnêtement et peu indécemment », concède Montaigne. La part des choses.

Quant au langage sur le sexe, le romain est direct et vigoureux, le renaissant plein d’afféteries mièvres que Montaigne abhorre. « Mon page fait l’amour et l’entend, dit-il. Lisez-lui Léon Hébreu et Ficin : on parle de lui, de ses pensées, de ses actions, et pourtant il n’y entend rien. » Léon Hébreu était médecin néoplatonicien, juif portugais de la Renaissance ; il a écrit les Dialogues d’amour publiés vers 1503 et traduits en français en 1551. Marsile Ficin était philosophe poète renaissant de Florence, traducteur notamment de Platon, et auteur d’un De l’amour publié en 1469. Montaigne parle ici de ses contemporains érudits qui masquent sous le « beau » langage les réalités du sexe.

Au contraire, lui se veut direct : « Tout le monde me reconnaît en mon livre, et mon livre en moi. » Il n’en est pas moins influencé, par les poètes qu’il lit, par les gens qu’il rencontre. Il les imite par empathie, mais qu’ils partent et il oublie. Toute une page est consacrée à lui et à sa manière. « Mon âme me déplaît de ce qu’elle produit ordinairement ses plus profondes rêveries, plus folles et qui me plaisent le mieux, à l’improviste et lorsque je les cherche le moins ; lesquelles s’évanouissent soudain, n’ayant sur le champ où les attacher ; à cheval, à table, au lit, mais plus à cheval, où sont mes plus larges entretiens. » Mais point de mémoire, seulement une impression, une image.

Revenant à l’amour, ce « n’est autre chose que la soif en cette jouissance en un sujet désiré, ni Vénus autre chose que le plaisir à décharger ses vases, qui devient vicieux ou par immodération, ou indiscrétion. » Pourquoi dès lors appeler « honteuse » cette appétence ? « Nous estimons à vice notre être », constate amèrement Montaigne. Mieux vaut la faire désirer, « une œillade, une inclination, une parole, un signe » – plus il y a de difficultés et d’obstacles, meilleure est la victoire. « Nous y arrêterions et nous aimerions plus longtemps ; sans espérance et sans désir, nous n’allons plus qui vaille. » Et de résumer gaillardement, en écologiste de notre époque : « la cherté donne goût à la viande ». Lui parle des femmes, et pas pour les mépriser. En cela il est moderne. « Je dis pareillement qu’on aime un corps sans âme et sans sentiment quand on aime un corps sans son consentement et sans son désir. » Car il y a viol.

Pour ce qui est de lui, Montaigne aime le sexe. Mais avec tempérance. « Je hais à quasi pareille mesure une oisiveté croupie et endormie, comme un embesognement épineux et pénible. L’un me pince, l’autre m’assoupit. (…) J’ai trouvé en ce marché, quand j’y étais plus propre, une juste modération entre ces deux extrémités. L’amour est une agitation éveillée, vive et gaie ; je n’en étais ni troublé ni affligé, mais j’en étais échauffé et encore altéré : il s’en faut arrêter là ; elle n’est nuisible qu’aux fous. » C’est la nature, et la nature veut qu’on en use puisqu’elle nous a faits ainsi. « La philosophie ne lutte point contre les voluptés naturelles, pourvu que la mesure y soit jointe, et en prêche la modération, non la fuite. (…) Elle dit que les appétits du corps ne doivent pas être augmentés par l’esprit. » Montaigne n’est pas un anachorète ni un saint, mais un homme sain.

L’âge l’empêche, mais il lui est doux d’observer encore l’amour à l’œuvre autour de lui, sans désirer prendre son plaisir avec une jeunette, comme il le voit faire. « Je trouve plus de volupté à seulement voir le juste et doux mélange de deux jeunes beautés ou à le seulement considérer par fantaisie, qu’à faire moi-même le second d’un mélange triste et informe. » Il n’aurait pas été Matzneff ; il est d’ailleurs moins narcissique. De préciser d’ailleurs : « l’amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison qu’en l’âge voisin de l’enfance. » Juste avant la barbe, semble-t-il dire.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jean de La Varende, Le troisième jour

De cet écrivain mort en 1959, on a fait un écrivain « régionaliste », avec l’affectation de mépris à la mode dans les salons littéraires de Saint-Germain-des-Prés. Or il est avant tout un écrivain, un homme qui écrit ses passions et met en scène des personnages bien typés. Certes, il est catho tradi, attaché au roi et anti-moderne, mais est-ce une raison pour bouder le talent ? Le wokisme sévit parmi tous les imbéciles, pas uniquement chez les « racisés ».

Le Troisième jour, au titre énigmatique, met en scène la Normandie, patrie de l’auteur – bien qu’il ait passé son enfance en Bretagne. Il se situe à la fin du XIXe siècle, après Napoléon le Troisième (le Second n’a jamais régné) et durant les premières années de la République elle aussi Troisième. Mais cela importe peu, la campagne reste alors hors du temps. Les gens sont simples, attachés à leur terroir et à leurs forêts. Il s’agit du pays d’Ouche, dont la capitale, Conches-en-Ouche, près d’Évreux, n’est aujourd’hui qu’à une heure et demie de la gare Saint-Lazare. C’est un paysage de champs et de forêts où, à la fin du XIXe siècle était fabriqué du charbon de bois pour alimenter de petites mines de fer.

C’est là que s’épanouit un beau gamin blond nommé Georget, entre sa mère Fanny et son beau-père Aubert, avec le comte déclassé Mantes pour ami. Georget est issu de liaisons compliquées que tout le roman suffira à peine à débrouiller. Mais tout commence par un loup qui suit l’enfant un hiver, alors qu’il n’a que 11 ans. Cela ne démonte pas le petit Normand qui le chasse à coup de boules de neige, sans le prendre pour un gros chien, et le tient en respect avec son bâton. Il criera « Harlou ! » dès qu’il sera à la maison, déclenchant une chasse qui finira par la mort du loup. Comme il l’a traqué avec le comte et le piqueux du marquis voisin, il en aura les pattes. Pour remercier le marquis de La Bare, puisque l’animal a été tué sur ses terres, le garçon ira lui porter le trophée de l’une des pattes monté sur bois par Aubert et orné d’une belle plaque de cuivre indiquant la date.

Le vieux marquis, qui a perdu son fils aîné Manfred à la guerre contre les Prussiens, et son fils cadet Gaston, entré dans les ordres et mort des fièvres en mission chez les Nègres du Sénégal, est touché et ravi par la beauté, la santé et la vivacité de Georget. L’auteur en brosse un portrait lyrique : « Georget, ce petit homme si franc, si luron, lui avait fait passer une heure excellente. Il le revoyait dans sa solidité ; il aurait voulu, de ses deux mains longues, enserrer les mollets ronds, les genoux larges, les jambes de poulain, et caresser cette peau dorée. Le bezot n’était pas très grand pour son âge, mais tellement bien établi, si fortement campé, avec des aplombs si justes ! Bâti en force blonde… » p.130. Il va en été « sa petite chemise à demi ouverte », découvrant sa poitrine, comme le note sa bonne amie Léone, presque 14 ans qui le console de ses malheurs (p.330).

Georget est comme un poisson dans l’eau dans son pays, ami des charbonniers de la forêt, participant aux contrebandes avec les rustiques poneys hurtus acclimatés depuis l’Irlande. Il n’est pas politique mais comme les gens du cru, qui voient la république de loin. Des « anarchistes paysans, épris seulement de force, de liberté paysanne et appartenant à toutes les oppositions quand elles agissaient. Il ne se ralliaient jamais qu’à la révolte » p.198. Ils respectent les anciens nobles, mais comme faisant partie de leur terroir ; il n’en sont pas sujets mais restent « sire de sei », maîtres d’eux-mêmes.

De cette visite découlera tout un enchaînement de circonstances qui feront reconnaître l’enfant par le marquis, par le piqueux, par la marquise. Il s’avérera que le gamin a de qui tenir : il a du sang La Bare en lui, et même pas mal, mais je ne veux pas déflorer l’aventure de la découverte. Le paysage est brossé comme il se doit, d’une langue sensible et sensuelle, les personnages ont du caractère et sont campés pour le montrer, Georget en vigoureux lutin, Fanny en mère solide qui sait ce qu’elle veut, Aubert en beau-père vieilli mais bon et généreux, Mantes en aristocrate déchu et tourmenté, La Bare en pater familias sans plus de famille et soucieux de transmettre ses biens et ses traditions à sa lignée, le piqueux en valet respectueux qui a connu la famille du marquis depuis quarante ans et reconnaît en Georget l’un des leurs.

Un beau roman qui gagne à être relu, réaliste et romantique comme un Normand sait l’être.

Jean de La Varende, Le troisième jour, 1947, Livre de poche 1972, 346 pages, broché occasion €38,80

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La maison du Docteur Edwardes d’Alfred Hitchcock

Le premier film, peut-être sur la psychanalyse, doublé d’une histoire d’amour et d’une enquête policière. Hitchcock ne fait pas dans la mesure ; il a choisi les acteurs les plus beaux, à l’acmé de leur jeunesse, Ingrid Bergman (tout juste 30 ans) en doctoresse Constance Petersen et Gregory Peck (29 ans) en faux docteur Edwardes, ainsi qu’une séquence onirique de cauchemar révélateur signée Salvador Dali. Non sans un zeste d’humour tout britannique, comme on le voit à la fin.

Mais l’ensemble convainc peu. La psychanalyse, vue d’aujourd’hui, est réduite à sa caricature, une sorte de confession catholique qui assure la rédemption, ou une autocritique à la Staline qui lave de tout péché bourgeois (mais pas de l’exécution). Il suffirait, selon les docteurs du film, de faire remonter à la conscience les événements inconscients qui bloquent le sujet pour le libérer enfin de ses névroses, psychoses, paranoïa et autres schizophrénie. Les termes, d’ailleurs, allègrement se mélangent dans leur discours, comme si tout cela était du pareil au même. Quant à la « guérison » miraculeuse du sujet, elle intervient en quelques jours sous l’influence des réminiscences provoquées par le retour sur les lieux et par l’amour…

Cet amour qui est un coup de foudre d’un glaçon pour un amnésique, ce qui le tente mais l’effraie, et ne va guère plus loin sauf quelques scènes de tendresse où la doctoresse Petersen caresse la tête du faux docteur Edwardes endormi.

Pour l’intrigue policière, seul le début en mérite le nom, lorsque surgit un docteur Edwardes qui dérape de temps à autre dans des obsessions « nerveuses », faisant soupçonner qu’il est autre que ce qu’il paraît. Le conseil d’administration lui a demandé de remplacer le docteur Murchinson (Leo G. Carroll) à la tête de la clinique psychiatrique de Green Manors. Murchinson prend sa retraite parce qu’il a été « malade » (de la tête ?) mais poursuivrait bien sa carrière. Edwardes avoue très vite à Petersen qui le harcèle n’être pas Edwardes et n’avoir pas écrit son livre sur le complexe de culpabilité – qu’il incarne avec une perfection trop clinique. Sa signature n’est en effet pas la même, ni son écriture, un brin trop aiguë pour être celle d’un être paisible. Dès lors, il pars et laisse juste un message. La doctoresse le retrouve à l’hôtel de New York où il s’est réfugié. Malgré les fausses pistes semées par la belle Petersen pour les faire échapper à la police qui les cherche, les policiers ou les détectives sont assez bêtes pour ne pas voir qui est devant eux et arrivent toujours trop tard. Aucun suspense, ou très peu.

Le charme tient plutôt au coup de foudre, brutal, absolu, comme une révélation. Le petit glaçon fond devant le petit garçon.

Elle, la femme, sera une mère, une doctoresse, une épouse pour lui, l’homme, complexé par un événement traumatique de son enfance, médecin malgré lui mais amnésique, jamais mari. Le faux docteur Edwardes, qui se présente à la clinique comme tel – il ne sait plus pourquoi – croit avoir tué le vrai lors d’une excursion à ski où il l’a vu tomber. Ce qui a ravivé un souvenir enfoui dans son inconscient, la mort de son frère par sa faute, et l’a fait tomber en syncope, avant une amnésie pour « ne pas voir ça ». Mais il a dans sa veste un porte-cigarettes aux initiales J.B. Il ne sait plus qui il est ni où il en est.

Persuadé d’être un assassin, sûr d’être un imposteur, incertain d’être médecin, il est une âme en peine. Justement l’une de celles que la doctoresse Constance Petersen cherche à ramener dans ses filets pour en disséquer les rouages par souci de tout maîtriser, et les réhydrater à la vie. Éros et Thanatos se mélangent, symboles si chers à Freud, cité dans le film.

Constance est constante en son dévouement pour son homme. Sa foi est en l’amour, qui guérit tout. La psychanalyse est sa bible, qui a le pouvoir de tout révéler. La justice immanente réhabilitera forcément le faux coupable forcé à fuir et châtiera le vrai qui cachait bien son jeu. Constance touchera John et l’aveugle verra ; elle lui dira lève-toi et marche, et ça marchera.

Cet « envoûtement » (titre anglais) revu et corrigé par le prétexte scientifique du XXe siècle est proprement fascinant.

Oscar du meilleur film 1946.

DVD La maison du Docteur Edwardes (Spellbound), Alfred Hitchcock, 1945, avec ‎ Ingrid Bergman, Gregory Peck, Michael Chekhov, Leo G. Carroll, Rhonda Fleming, Arcadès 2018, 1h47, €8,20 Blu-ray €10,98

Alfred Hitchcock déjà chroniqué sur ce blog

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Tennessee Williams, Mémoires d’un vieux crocodile

Thomas Lanier Williams dit Tennessee, est mort en 1983 à 71 ans. Écrivain de théâtre et de nouvelles il a notamment présidé le Festival de Cannes en 1976. Dans ces mémoire de commande, il saute du coq à l’âne, incapable de garder une chronologie à peu près cohérente. Il part d’un sujet pour enchaîner sur une anecdote, survenue des décennies avant, puis revient péniblement au sujet. En fait, ces mémoires l’ennuient. Il ne se trouve pas intéressant, éternellement seul malgré sa sœur aînée Rose (devenue folle) et son frère cadet Dakin (qui l’aime bien). Mais Thomas dit Tennessee est différent : il aime les garçons.

Cela lui est venu à la fin de l’adolescence, restée chaste jusque fort avant, comme il se doit lorsqu’on est né en 1911 (non, ce n’était pas le bon temps). Il a été « amoureux » (fort platonique) de jeunes filles, avant d’éprouver de l’amitié (passionnée) pour quelques garçons. Il cite Franckie avec qui il est resté « en couple » quatorze ans, puis Ryan, ses cinq dernières années. Il dit avoir eu une triple révélation de ses tendances sexuelles à 17 ans, lors d’un voyage en Europe en 1928. Le garçon écrit depuis l’âge de 5 ans à cause d’une diphtérie ; auparavant, il se souvient avoir été plutôt robuste et bagarreur mais est devenu faible depuis sa maladie, et vit entouré de femmes.

Son grand-père pasteur était assez strict du point de vue moral mais assez compréhensif en ce qui concerne les études ; il a financé les siennes à Tennessee parce que son père alcoolique et voyageur de commerce en était incapable. Il obtient une bourse au vu d’une nouvelle qu’il a écrite, mais ne connaît le succès qu’en 1943, à 32 ans, avec sa pièce de théâtre La ménagerie de verre. Il poursuivra avec Un tramway nommé Désir où Marlon Brando, jeune comédien de l’Actors Studio, fait ses débuts. Tennessee Williams remporte le prix Pulitzer pour cela en 1948. Kazan adapte la pièce au cinéma et Brando joue son rôle de scène. Le film obtiendra douze Oscars. Williams écrit selon les personnages qui l’entourent mais aussi selon les acteurs qu’il veut voir jouer les rôles. Cette plasticité l’ancre dans le concret.

« Je crois qu’écrire, c’est poursuivre sans cesse une proie qui vous échappe et que vous n’attrapez jamais. (…) Ce que je veux faire, en quelque sorte, c’est capter la qualité constamment évanescente de l’existence . Quelquefois j’y parviens, et j’ai le sentiment d’avoir accompli quelque chose. Mais cela ne m’est arrivé que rarement par rapport au nombre de mes tentatives » p.127. Il se sent bien dans les pays du sud, la Floride, l’Espagne, mais surtout en Italie. Il y trouve des occasions de relations amoureuses : « Cela est dû, en partie, à la beauté physique de leurs habitants, à la chaleur de leur tempérament, à leur érotisme naturel. À Rome il est difficile de croiser un homme jeune dans la rue, sans remarquer son sexe en érection » p.197. Je ne crois pas que cela soit encore le cas, mais je n’ai pas particulièrement observé. De même dans son pays : « Il y avait plusieurs jeunes beautés mâles qui disparaissaient ensemble pour un moment, comme c’est l’habitude chez les beaux jeunes gens aux États-Unis » p.217. L’habitude, vraiment ? Mais être sensible aux êtres et aux choses, cela importe à l’écrivain. « Tous ceux qui ont peint où sculpté l’essence et la sensualité de la vie toute nue, dans ses moments de gloire, les ont rendus palpables d’une manière que nous ne pourrions même pas ressentir du bout de nos doigts, ni avec les zones érogènes de nos corps » p.337.

Au milieu des années soixante, il est alcoolique, drogué, dépressif, et met en scène des personnages d’inadaptés sociaux, de perdants. Il plaît moins. Il a été adapté seize fois au cinéma, ce pourquoi il survit dans les mémoires.

Il a rencontré Sartre et Beauvoir mais n’en a pas gardé un grand souvenir : « Madame de Beauvoir était plutôt glaciale mais Jean-Paul Sartre se montra très chaleureux et charmant. Nous eûmes une longue conversation » p.107. Il a rencontré aussi Yukio Mishima, peu avant son suicide. « Il avait déjà décidé de son acte. Il l’a accompli à mon avis non pas pour le motif politique de l’effondrement des valeurs traditionnelles du Japon, mais parce qu’il ressentait qu’avec l’achèvement de sa trilogie, il avait achevé son œuvre d’artiste » p.319.

Sa leçon, il la livre en conclusion. « Qu’est-ce que cela veut dire : être un écrivain ? je dirais volontiers c’est être libre. (…) Être libre c’est avoir réussi sa vie. Cela sous-entend bon nombre de libertés. Cela comprend la liberté de s’arrêter quand ça vous plaît, d’aller où ça vous plaît et quand ça vous plaît ; cela veut dire que vous pouvez voyager ça et là, être celui qui fuit d’hôtel en hôtel, triste ou gai, sans obstacles et sans grands regrets. Cela signifie la liberté d’être. Quelqu’un a dit avec beaucoup de sagesse que si vous ne pouvez être vous-même, cela ne sert à rien d’être quoi que ce soit d’autre » p.311.

Tennessee Williams, Mémoires d’un vieux crocodile, 1972, Points Seuil 1993, 341 pages, €3,00

Tennessee Williams, Théâtre, roman, mémoires, Robert Laffont Bouquins 2011, 1024 pages, €30,50

DVD Un tramway nommé Désir

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Regardez nus les « bons et les justes », dit Nietzsche

Car ils vous apparaîtront dans leur naturel : ni bons, ni justes, mais travestis par leurs oripeaux, « bien parés, vaniteux et dignes », ces hypocrites. « Et je veux être assis parmi vous, travesti moi-même, afin de vous méconnaître et de me méconnaître moi-même, car ceci est ma suprême sagesse humaine. Ainsi parlait Zarathoustra. »

Lorsque Nietzsche évoque « la sagesse des hommes », dans un chapitre de Zarathoustra, il la mesure à l’aune de celle à laquelle il aspire, celle du sur-homme. S’il compatissait avec ses frères humains, il resterait trop humain, or il veut le sur-humain. C’est pourquoi sa « sagesse » est d’observer, de ménager les vaniteux et de mesurer les méchants.

« Ceci est ma première sagesse humaine de me laisser tromper pour ne pas être obligé de me garder des escrocs. » Car pour étudier l’homme, il faut ne pas se garder de lui. Autrement dit être comme un journaliste qui rend compte des faits ou un sociologue des statistiques. La journaliste russe Anna Politkovskaïa a documenté les crimes de guerre de l’armée de Poutine en Tchétchénie, ce pourquoi elle a été assassinée… le jour de l’anniversaire de Poutine. Ne pas se laisser tromper pour avoir un regard lucide sur les hommes.

« Et ceci est mon autre sagesse humaine : je ménage les vaniteux plus que les fiers. » Il faut de bons acteurs pour bien jouer la vie, et les vaniteux sont de bons acteurs. « Ils jouent et veulent qu’on aime à les regarder, tout leur esprit est dans cette volonté. Ils se représentent, ils s’inventent ; auprès d’eux j’aime à regarder la vie, cela me guérit de la mélancolie. » L’homme comme spectacle : « il se nourrit de vos regards, c’est de votre main qu’il accepte l’éloge. Il aime à croire en vos mensonges dès que vous mentez bien sur son compte : car au fond de son cœur il soupire : que suis-je ? » C’est le cas de tous ceux et de toutes celles qui veulent séduire, se faire par des artifices autres qu’ils ne sont. Une vanité bénigne au quotidien mais qui peut prendre des proportions gigantesques lorsqu’il s’agit de tyrans. Que serait Trump sans la presse qui le suit et le commente ? Sans les réseaux sociaux qui agglutinent les fans tout en foi et sans cervelle ? Et quand Poutine se prend pour Staline, c’est encore pire : des centaines de milliers de morts… par vanité, pour rien.

« Mais ceci est ma troisième sagesse humaine que je ne laisse pas votre timidité me dégoûter de la vue des méchants. » Car le mal est profond et il a un avenir tout tracé, tant est faite ainsi l’espèce humaine. « Il est vrai que, de même que les plus sages parmi vous ne me paraissent pas tout à fait sages, de même j’ai trouvé la méchanceté des hommes au-dessous de sa réputation. »

La méchanceté existera toujours car elle est inhérente à l’espèce humaine. Ce pourquoi il ne faut pas vouloir le Bien (idéalisme), ni vouloir le rien, le je-m’en-foutisme du no future (nihilisme), il faut vouloir l’homme-plus, le surhomme. Autrement dit l’homme qui s’est libéré des croyances et des religions et de leurs commandements « moraux » (y compris laïques comme le communisme ou aujourd’hui l’écologisme). Le surhomme construit ses propres valeurs, il n’est soumis ni à un Dieu, ni à une idéologie, ni à une « morale ». Seulement à son éthique, celle qu’il a voulu et fait sienne.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Sprague de Camp, La couronne de lumière

Décédé en 2000 à 92 ans, Lyon Sprague de Camp fut ingénieur aéronautique et auteur texan de science-fiction. Il est surtout connu pour son cycle de Conan le barbare. La couronne de lumière est le troisième tome du cycle Viagens Interplanetarias – ou voyages interplanétaires, mais peut se lire indépendamment. Il n’est pas un « roman indépendant » comme faussement indiqué dans Wikipédia en français, encyclopédie souvent fausse, légère et approximative sur des sujets qui ne l’intéressent pas.

C’est en effet dans ce roman que l’auteur aborde la sexualité. En 1951, il fallait oser. Aujourd’hui, c’est un peu décalé. A huit années-lumières de la Terre (voir combien ça fait en kilomètres ici), une étoile notée Lalande 21185 dans le catalogue interstellaire, mais appelée par les Terriens Ormazd. Une fusée exploratrice d’une compagnie privée vient prospecter pour inventorier les richesses, mais aussi connaître ses habitants. Ce sont des humanoïdes, principalement organisés en sociétés-ruches qui fonctionnent sur le modèle des abeilles. Une reine domine, qui pond régulièrement des œufs en étant fécondée par un petit nombre choisi de bourdons. Les mâles sont régulés à la naissance et les femelles sont asexuées par la nourriture exclusivement « végan » qu’on leur permet. Ce sont des « ouvrières » qui accomplissent les tâches que la communauté exige. Une véritable société fasciste où la communauté prime sur l’individu, lequel doit se sacrifier sans état d’âme pour elle. Toute une idéologie fondée sur des tabous et de la répression gère les mentalités.

Le contact avec les Terriens va évidemment perturber la société. Les humains sont égaux entre sexes et vivent entre eux, les couples sont universellement fertiles et il existe « l’amour » qui est un attachement autre que platonique mais charnel. Cela fait envie aux ouvrières… Iroedh, ouvrière asexuée nourrie de farine et chargée de l’histoire de la communauté, y voit contre sa cheftaine Rhodh la façon de changer la vie, de l’ouvrir à l’amour choisi et donc de la libérer. Ses recherches de vestiges et de légendes antiques lui laissent penser qu’une telle société existait sur Ormazd avant l’instauration de la ruche. On peut y lire de façon transparente la reprise par l’auteur du schéma de redécouverte des Grecs antiques par les Lumières et le combat du monde libre contre les fascismes, y compris le rouge soviétique.

Évidemment, Rhodh et ses semblables ne s’intéressent qu’aux technologies terriennes à usage militaire comme par exemple le sabre d’acier et le fusil, car leur communauté d’Elham est menacée à la fois par la communauté hostile de Twaarm et par les bourdons renégats de la bande de Wythias. Mais Rhodh est trop rigide et paranoïaque pour se lier avec les Terriens et ordre est donné à Iroedh de s’en charger. L’ouvrière devient amie avec Winston Bloch et Barbe Dulac et observe leurs armes et instruments, mais c’est le « nettoyage » programmé du bourdon Antis, qui est son ami chaste, qui va permettre de déclencher l’histoire. Le bourdon qui a passé la date l’imite d’usage avec deux de ses camarades de sexe, chargés à tour de rôle de féconder la reine à heure fixe, est emprisonné avant d’être « nettoyé » (on pense aux camps nazis ou soviétiques). Iroedh réussit à le sauver en persuadant Bloch d’utiliser l’hélicoptère attaché à la mission – ce qui réussit. Mais le retour à Elham avec un recours en grâce d’Antis contre le don à la reine concurrente d’un sabre d’acier qui lui permettra de vaincre la précédente, trop grasse, échoue. La nouvelle reine, vainqueur, renie sa parole sans vergogne et ils doivent fuir.

Une bonne âme conseille alors à Iroedh et Antis d’aller consulter « l’oracle » qui fait foi pour les communautés par sa musique et ses quatrains énigmatiques. Le lecteur apprendra qui il est vraiment et ce qu’il devient – et c’est plutôt intéressant. Iroedh convainc Bloch de l’accompagner au prétexte d’une exploration terrienne déjà prévue, mais c’est sans compter sur les dangers du chemin, à savoir la bande de Wythias et ses bourdons. Ils veulent les armes terriennes. Décimés, privés de leurs chariots tirés par des équivalents bovins de la planète, ils fuient à pied, poursuivis sans relâche. Ils doivent chasser pour se nourrir et Iroedh tombe d’inanition faute de baies quand Bloch lui propose d’essayer de la viande. C’est briser un tabou très puissant, inculqué depuis le plus jeune âge aux « ouvrières », que cette nourriture est réservée à la reine et aux bourdons sous peine de mourir.

Mais la viande n’est pas un poison alors que le régime végan carence. Elle a pour effet, selon l’idée reçue bien connue que la viande est un aphrodisiaque qui donne de la force et de l’agressivité grâce à ses protéines, de faire mûrir Iroedh sexuellement. Ses seins poussent, ses hanches s’élargissent, et les hormones lui font désirer physiquement Antis. Lequel en est ravi, ses « exploits » sexuels sur la reine n’étant pour lui qu’un travail répétitif et fastidieux.

Lorsqu’ils réussissent à atteindre l’oracle de Ledhwid, puissance neutre, la bande de Wythias vient assiéger le temple et exige qu’on leur remette les armes terriennes. L’oracle se révèle un survivant d’une expédition antérieure de la planète Thot dans le système Procyonic. Ce Gildakk les aide à défendre le temple mais c’est Iroedh qui réussit à arrêter les bourdons renégats en leur révélant, toute nue, qu’elle est devenue une femelle entière et que son régime carné permet de faire de toutes les ouvrières de vraies femelles, une pour chaque bourdon. Plus besoin de reine, plus besoin de « nettoyage » des mâles, plus besoin d’une société fasciste mais un nouveau contrat social entre couples égaux entre eux ! Wythias assassine Gildakk en traître pour tenter de préserver son pouvoir de chef de bande mais est tué par Barbe, qui se méfiait en bonne femelle terrienne.

Retour à Elham où la « reine » Iroedh, visible à ses attributs de seins et de fesses qui l’immunisent contre les violences des gardes, se confronte à la reine en titre qu’elle a pourtant aidée. Mais le pouvoir agit comme une gelée royale sur une reine ; elle ne peut s’en passer. Donc combat au sabre ; celui en acier offert par Iroedh est meilleur que sa copie en bronze qu’elle même possède, elle va être vaincue lorsque son amie ouvrière Vardh plante sa lance dans le dos de la reine félonne ; elle aussi en a assez d’être commandée. C’est alors que débute l’attaque des ennemis Twaarm mais les bourdons convertis parviennent à temps pour renverser la situation et donner la victoire à Elham.

Désormais, c’est la révolution sociale et politique – tout comme l’auteur a révolutionné la SF américaine en y introduisant le sexe. Iroedh et Antis ne sont pas reine et roi car c’est à la société de désigner ses représentants. Mais, sur proposition de Bloch, ils acceptent d’être nommés représentants des Viagens Interplanetarias auprès des cités-états d’Ormazd.

Un roman un peu désuet aujourd’hui, après les épopées filmiques à la Star Trek, mais qui a pour mérite de créer un univers et de faire réfléchir à la place centrale de la sexualité dans toute société. Les plus autoritaires vont par nature la réprimer tandis que les plus libertaires vont l’encourager. Le sexe à égalité, et consenti, permet seul une régime de libertés démocratiques. Ce n’est pas si mal vu, comme on s’en aperçoit aujourd’hui à observer les sociétés rétrogrades afghane, iranienne, turque, russe et même texane – où l’amour déviant est réprimé, l’avortement interdit, le plaisir entravé.

Lyon Sprague de Camp, La couronne de lumière (Rogue Quenn), 1951, Hachette collection Le rayon fantastique 1963, occasion €5,00 broché illustré €15,00

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Aux tourments, usez de diversion, dit Montaigne

Au chapitre IV du Livre III des Essais,notre philosophe qui avance en âge montre aussi son expérience. « J’ai autrefois été employé à consoler une dame vraiment affligée. (…) On y procède mal quand on s’oppose à cette passion, car l’opposition les pique et les engage plus avant à la tristesse », expose Montaigne. Le mieux est, au contraire, d’user de « diversion ». Et de citer la foule de Liège que le sieur de Himbercourt contint en multipliant les promesses, ou la course d’Hippomène devant Atalante, qu’il retarda en lâchant une à une ses trois pommes d’or. Également Cicéron qui déclare que c’est « par des changements de lieu » que les malades recouvrent souvent leurs forces. Ainsi font les parents des petits enfants qui pleurent parce qu’ils sont tombés : « oh, regarde le petit chat comme il court ! » Et l’enfant oublie son mal – bénin – pour penser à autre chose.

La diversion par le divertissement fait diverger la pensée. C’est le plus utile au lot commun. Seuls les forts peuvent regarder les choses en face : la douleur, la torture, la mort. Ainsi de Socrate : « Il ne cherche point de consolation hors de la chose ; le mourir lui semble accident naturel et indifférent ; il fiche là justement sa vue, et s’y résout, sans regarder ailleurs. »

Parfois, le feu de l’action ou la prière ardente, ou encore la colère, submergent la peur. C’est aussi diversion – illusion dirait Nietzsche qui préférait la lucidité. « Nous pensons toujours ailleurs ; l’espérance d’une meilleure vie nous arrête et appuie, ou l’espérance de la valeur de nos enfants, où la gloire future de notre nom, ou la fuite des maux de cette vie, ou la vengeance qui menace ceux qui nous causent la mort. » L’action emporte la crainte et se mettre en mouvement est encore la meilleure chose à qui cogite et s’effraie. L’imagination crée en effet des monstres, bien plus formidables que les ennemis dans la réalité. Il suffit de s’y mettre, et d’agir pas à pas sans penser plus avant, pour éviter de fantasmer et de grossir les difficultés ou les dangers. L’avenir n’est jamais écrit nulle part, nous l’écrivons en marchant.

Il y a parfois philosophie – qui est pour Montaigne sagesse appliquée à la vie bonne – de détourner quelqu’un de ses passions ou mauvais desseins. Le mauvais étant ce qui va le desservir. « C’est une douce passion que la vengeance, de grande impression et naturelle ; je le vois bien, encore que je n’en aie aucune expérience. Pour en distraire dernièrement un jeune prince [Henri de Navarre, futur Henri IV], je ne lui allais pas disant qu’il fallait prêter la joue à celui qui vous avait frappé l’autre, pour le devoir de charité ; ni ne lui allais représenter les tragiques événements que la poésie attribue à cette passion. Je la laissais là et m’amusais à lui faire goûter la beauté d’une image contraire : l’honneur, la faveur, la bienveillance qu’il acquerrait par clémence et bonté ; je le détournai à l’ambition. Voilà comment on en fait. » Permuter d’une passion à une autre est en effet la meilleure chose.

Mais la passion, qu’elle soit de cœur ou de pulsion, gagne à être détournée plutôt que réprimée. Car, si rien n’est fait, elle monte en pression comme dans une cocotte minute. Dériver cette vapeur vers un autre objet est salutaire. « Si votre affection en l’amour est trop puissante, dissipez là, disent-ils ; et ils disent vrai, car je l’ai souvent essayé avec utilité ; rompez-là à divers désirs, desquels il y en est un régent et maître, si vous voulez ; mais, de peur qu’il ne vous gourmande et tyrannise, affaiblissez-le, retenez-le en le divisant et divertissant. » Et de citer Perse : « quand ton sexe te tourmente d’un violent désir », puis Lucrèce : il vaut « mieux lancer dans n’importe quel corps ce sperme accumulé en nous ». Montaigne use déjà du politiquement correct en se cachant derrière des citations en latin pour parler crûment du sexe et de ses tourments. « Et pourvoyez-y de bonne heure », ajoute-t-il, contre la morale des curés qui font de l’abstinence la plus haute des vertus, notamment à la puberté.

Le côté positif est que vous pouvez vous persuader que la diversion est meilleure que le fait. « Que je me mette à faire des châteaux en Espagne, mon imagination me forge des commodités et des plaisirs desquels mon âme est réellement chatouillée et réjouie. »

Positive, négative, la diversion nous met chaque fois hors de nous, ce qui implique la conclusion amère de Montaigne sur l’ânerie humaine : « Est-il rien, sauf nous, en nature, que l’inanité sustente ? »

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Alejo Carpentier, Le siècle des Lumières

Alejo Carpentier est un romancier cubain, né en 1904 d’un père breton, et qui a passé onze ans à Paris de 1928 à la veille de la guerre. Il a travaillé avec Robert Desnos, Antonin Arthaud, Jean-Louis Barrault, a côtoyé Queneau, Leiris, Prévert. Il écrit depuis l’île caraïbe, au carrefour entre nord et sud américains et entre Europe ex-coloniale et Nouveau monde. Il est multi-culture – ce qui ne veut pas dire multiculturel. Car il est lui-même : poète lyrique, conteur tragique, romancier luxuriant. Le siècle des Lumières se termine en 1800, mais il a bouleversé le monde. Tout le monde. L’auteur raconte la Révolution française devenue universelle depuis les Caraïbes.

Trois adolescents de La Havane, Carlos et Sofia, plus leur cousin orphelin un peu plus jeune Esteban, vivent dans l’insouciance et l’aisance, leur père tenant un comptoir de négoce prospère. Mais il meurt. Les adolescents, dont le plus âgé peut avoir 18 ans et le plus jeune 15 (il se rase tout juste les poils) sont déboussolés. Ils sont mineurs, sous la tutelle d’un Exécuteur testamentaire qui les gruge, mais font la fête comme des enfants terribles. Esteban est asthmatique et connaît des crises effroyables où il reste pantelant, nu, accroché à la grille de la fenêtre et étirant son corps pour aspirer un peu d’air. Sa cousine Sofia le soigne, le baigne, l’apaise. Puis, un soir, on frappe à la porte.

Entre Victor Hugues – un personnage qui a vraiment existé dans l’histoire et qui s’écrit Hugos en espagnol comme notre Victor de l’an II… Il est négociant à Port-au-Prince et est venu prospecter La Havane. Plus âgé, sûr de lui et moderne, il apporte le souffle de l’aventure aux adolescents en même temps que les idées révolutionnaires des Lumières. Il est franc-maçon et méprise les religieux ; il voue un culte à Robespierre, l’Incorruptible, dont le charisme le fascine.

Le vrai Victor Hugues est tout cela, accusateur public à Rochefort pour le compte des Jacobins, nommé en Guadeloupe pour y apporter la Révolution et en chasser les Anglais qui ont pris les comptoirs. Il apporte le décret du 16 Pluviôse an II qui abolit l’esclavage – et en même temps la guillotine : la liberté et la contrainte. Car la démocratie jacobine est fusionnelle, pas libérale ; les minorités n’y ont aucun droit et sont vite raccourcies. J’veux voir qu’une tête ! Les autres, au panier ! Cela n’a guère changé en France, surtout à gauche…Mais si « l’Investi de Pouvoir » était idéaliste, il est devenu politique. Inféodé à Robespierre, il applique sa doctrine de façon rigide – on ne transige pas avec les Principes. Lorsque Robespierre est à son tour guillotiné, Victor Hugues suit le virage. Rappelé à Paris, ses états de service dans la guerre de course contre les Anglais et les Espagnols qui ont rendu la Guadeloupe prospère lui permettent d’être nommé gouverneur de Guyane. Là, il va appliquer, sans plus d’état d’âme que huit ans auparavant, le décret du 30 Floréal an X qui rétablit l’esclavage. Les frères Noirs devenus citoyens redeviennent des Nègres enchaînés. L’âme est détruite par le pouvoir ; administrer rogne l’idéal car il faut faire avec les ignorants, les profiteurs, les populistes. L’événement submerge.

Sofia est fascinée au début, comme les garçons, par cet homme jeune et enthousiaste ; il lui prendra sa virginité et elle l’aimera de tout son corps (description lyrique p.416). Elle quittera tout pour lui, le confort de la maison familiale et sa richesse, pour le rejoindre en Guyane où elle croit qu’il peut réaliser tant de choses, faisant passer la révolution de la vieille Europe à la neuve Amérique ; mais elle le quittera lorsqu’elle constatera qu’il n’est plus qu’un politicien qui exécute les ordres d’en haut, renchaînant les Nègres, réhabilitant les curés, rétablissant les Grands Blancs propriétaires fonciers. Billaud-Varenne déporté, ancien président des Jacobins, achète lui-même des esclaves – tout comme les « communistes » au pouvoir se sont empressés à chaque fois, dans chaque pays, de rétablir les privilèges – à leur profit.

Victor Hugues entraîne les trois vers Port-au-Prince lorsqu’une émeute contre les francs-maçons menace – mais Port-au-prince est incendié par les Nègres révoltés et son propre comptoir détruit. Si Carlos, l’aîné, retourne à La Havane pour surveiller les affaires de la famille, Sofia malgré son désir de passer outre lui est confiée ; seuls Victor Hugues et Esteban, à peine 16 ans, s’embarquent pour la France. Victor prend vite du poids dans la politique grâce aux francs-maçons et trouve une place de traducteur à Esteban son disciple. Il est envoyé à Bayonne pour traduire la Constitution de 1793 et la Déclaration des Droits de l’Homme (avec pléthore de majuscules, comme il se doit) en espagnol, afin de miner la vieille monarchie castillane. Mais la barbarie des révolutionnaires finit par le révulser ; le peuple en vrai est moins riant et plus grossier que le peuple des philosophes.

Il suit Victor en Guadeloupe comme secrétaire, craignant de passer lui aussi sous la guillotine pour déviance politique ; puis passe en Guyane, mandaté par Victor, avant de revenir à La Havane où il retrouve Sofia mariée et Carlos grossi, la maison de négoce plus prospère qu’avant. Mais cela l’ennuie, il a trop goûté du grand large et trop vécu l’aventure pour se caser dans la boutique. Victor Hugues a été successivement, selon ses dires : « boulanger, négociant, maçon, anti-maçon, Jacobin, héros militaire, rebelle, prisonnier, absous par ceux qui ont tue celui qui m’a fait [Robespierre], agent du Directoire, agent du Consulat » p.444. Cela donne le tournis, mais tel est le Système : il dévore ses propres enfants. « Prenons garde aux trop belles paroles ; au monde meilleur créé par les mots. Notre époque succombe sous un excès de mots. Il n’y a pas d’autre terre promise que celle que l’homme peut trouver en lui-même » p.349. Et Esteban de renchérir face à Sofia la peu sage : « Attention ! ce sont les croyants béats comme vous, les naïfs, les dévoreurs d’écrits humanitaires, les calvinistes de l’idée, qui élèvent les guillotines » p.351. Aujourd’hui les écolos.

Esteban devient enfant du siècle, la désillusion de Musset, après avoir été enfant des Lumières, le Huron de Voltaire. Il préfère la solitude contemplative à la politique populacière. L’auteur prend alors une langue somptueuse et sensuelle pour décrire l’adolescent de nature devenu homme naturel. « La clarté, la transparence, la fraîcheur de l’eau, aux premières heures du matin, produisaient chez Esteban une exaltation physique qui ressemblait fort à une lucide ivresse. (…) C’est ce qu’il appelait se saouler d’eau ; il offrait alors son corps nu au soleil qui montait dans le ciel, à plat ventre sur le sable, ou étendu sur le dos, jambes et bras écartés, en croix, avec une telle expression d’extase sur le visage qu’on aurait dit un mystique bienheureux recevant la grâce d’une vision ineffable. Parfois, poussé par la vigueur nouvelle qu’une telle vie lui infusait, il entreprenait de longues explorations des falaises, grimpant, sautant, barbotant, s’émerveillant de tout ce qu’il découvrait au pied des rocs » p.235. Amoureux de sa cousine, qui fuit rejoindre Victor avant de le quitter, amère, Esteban finira entraîné par elle dans un combat idéaliste désespéré, à Madrid – pour rien. Que peut-on contre les forces de l’Histoire ?

Quant au style de l’auteur, il est clairement baroque sud-américain avec de longues phrases à la Garcia Marquez et la luxure des plantes, des bêtes et des corps. Il est aussi surréaliste avec des rapprochements incongrus, « révolutionnaires », entre l’esprit encyclopédiste des Lumières et l’absurde des réalités décrites par les explorateurs. Il y a un goût du mot rare, presque pédant, pas toujours bien traduit comme cette « cécine » qui n’a aucun sens dans les dictionnaires français mais qui est la cecina espagnole, une viande séchée de bœuf ou d’âne. Il faut aimer le style, le prendre à grandes goulées de pages. J’aime bien.

Alejo Carpentier, Le siècle des Lumières (El Siglo de las Luces), 1962, Folio 1977, 463 pages, €9,20

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Colette, La naissance du jour

Colette, en 1927, passe l’été dans sa petite maison de la baie des Caroubiers à Saint-Tropez, village de pêcheur encore inconnu des touristes. Elle la nomme Treille muscate à cause de ses vignes. Elle a 54 ans et débute son troisième mariage, avec Maurice Goudeket – de quinze ans plus jeune qu’elle.

La naissance du jour est une œuvre de transition, entre autobiographie romancée et roman à réminiscences biographiques. En effet, si Colette parle de sa mère et évoque des « lettres », elle en invente plusieurs et réécrit les vraies ; si Colette est la narratrice, la narratrice n’est pas tout à fait Colette ; si Colette évoque sa petite maison en Provence avec réalisme, tout comme ses chiens et chats et ses plantes, elle invente les personnages d’Hélène Clément et de Valère Vial. Non sans emprunter toujours quelques traits à la réalité, comme les quinze ans d’écart de Vial avec la narratrice qui évoquent les quinze ans d’écart avec Maurice Goudeket. Mais l’œuvre est neuve, ce pourquoi elle a eu beaucoup de mal à en accoucher, et que son style s’en ressent, trop recherché, parfois ampoulé.

Ce qui fait son charme est le mélange des genres. La réminiscence de maman, le sentiment de vieillir, le désir qui s’éteint, la sensualité de la nature, l’amour apaisé. Proust venait juste de publier le premier tome de sa Recherche et Colette en avait été impressionnée. Mais elle n’est pas Proust, trop réaliste et insérée dans le vivant. Ce « je qui est moi et qui n’est peut-être pas moi », écrivait-elle dans un brouillon (cité p.1378 Pléiade). Colette explore son présent en y intégrant son passé pour avoir l’illusion de maîtriser sa vie – fort agitée.

Un élément de la réalité interpelle une réminiscence et, par sympathie, l’écriture procrée une œuvre. Jusqu’à inventer des personnages en les composant de réalité, ce qui influera sur la réalité même du futur. La narratrice invente Vial qui la désire et Colette caresse l’idée de poursuivre sa carrière de femme mûre avide d’un amant plus jeune. « Je me mis à rire, et je flattais son beau poitrail accessible, dans la chemise ouverte, au vent du matin et à ma main » p.350. La séduction animale de certains hommes est irrésistible et la femme de cinquante ans flatte cette poupée magique qu’elle crée de toutes pièces.

Mais tout s’arrête en chemin, comme par exorcisme, comme si elle n’osait plus. La narratrice se fait même entremetteuse entre Hélène la timide gauche et Valère l’inhibé fier. Leur admiration sensuelle commune pour elle, l’écrivaine, la grande dame, celle qui ose assouvir ses désirs, en fera un beau couple, imagine Colette. Quant à elle, dans la vraie vie, elle poursuivra avec Maurice qui apparaît en filigrane comme le « Favori » et qui restera son dernier mari jusqu’à la fin.

La lettre de Sido la mère, qui refuse de venir voir sa fille provisoirement parce qu’un cactus rare va fleurir en rose, est l’image première de ce genre d’exorcisme. Vial ne va pas éclore sous la main de la narratrice ; elle renoncera comme la mère de Colette, pour conserver le plus précieux, le lien de mariage. Non par convention sociale, mais par dépassement du désir sexuel en amour plus profond. Tel celui du « petit marchand de laine » évoqué par sa mère en sa fin de vie, qui aime à jouer aux échecs simplement, sans que le sexe ne vienne perturber l’entente.

C’est par l’écriture que Colette retrouve sa mère, ses désirs, ses amours – et les leçons de vie qu’elle en tire.

Colette, La naissance du jour, 1928, Garnier-Flammarion 2023, 192 pages, €7,50, livre audio abonnement Audible €1,95

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Le maître du monde de William Withney

De Robur le Conquérant publié par Jules Verne en 1886 et de sa suite Le maître du monde, publié en 1904, le scénariste Richard Matheson tire un film hollywoodien à grand spectacle – mais bien plus pauvre que les romans. Les personnages par exemple, à l’exception de Robur et de Strock, sont d’une insignifiance sans bornes.

Le thème est traité de façon très « américaine » : il s’agit, par la technique, de devenir « maître du monde », le grand rêve des pragmatiques Yankees. Un jour, une montagne éructe en Pennsylvanie, où « il ne se passe jamais rien » selon un protagoniste. Serait-ce un volcan ? Et pourquoi entend-t-on tonner une voix qui déclame la Bible ?

Un représentant du gouvernement est envoyé sur place. Les géologues déclarent que cette chaîne n’est absolument pas volcanique et qu’il doit s’agir d’autre chose. Une menace ? L’inspecteur Strock (Charles Bronson) commandite alors un ballon à la société aérostatique de Philadelphie, où les plus lourds que l’air bataillent avec les plus légers que l’air, et les « avec hélice à l’avant » ou les « avec hélice à l’arrière ». Ces querelles de chiffonniers sont aussi ridicules que sectaires : il suffit de tester !

Embarquent avec Strock l’arrogante nullité Prudent (Henry Hull), président d’usines d’armement qu’il vend… à tous ceux qui veulent les payer, sa fille Dorothy (Mary Webster) qui apporte une touche de raison dans toute cette testostérone, et son fiancé le fourbe et lâche Phillip (David Frankham). Le ballon doit survoler les sommets pour observer à la lunette ce qui peut bien exploser.

C’est très vite une fusée qui rase le ballon, puis une seconde qui le crève. La bande des quatre se retrouve par terre, sonnés mais vivants et pas blessés. Ils sont vite enlevés et se réveillent dans une machine volante – plus lourde que l’air et avec une hélice à l’avant, à l’arrière et plusieurs au sommet. Ils sont dans l’Albatros, le pré-hélicoptère inventé par l’impressionnant capitaine Robur (Vincent Price). Il est de nationalité incertaine, peut-être ancien ministre argentin ou lord anglais récusé et son but est ‘imposer la paix sur la terre par la force. Sa puissante machine, secrète et inégalée, interviendra pour briser toute force de guerre en la bombardant depuis les airs. Ainsi est-il fait d’une frégate américaine, après les sommations d’usage à quitter le navire dans les 20 mn sous peine de destruction massive.

Dorothy est choquée par l’inhumanité du procédé, Prudent est outré que l’inventeur ne vende pas cette machine de guerre incomparable aux États-Unis, Phillip s’embrase sur « l’honneur », lui qui ne sait pas ce que c’est. Quant à Strock, il reste calme et observe. Il attend son heure. Apparaissant plus viril et moins hâbleur que Phillip, Dorothy en pince pour lui, ce qui rend jaloux le bellâtre qui cherchera dès lors sans cesse à se venger par les procédés les plus ignobles.

Robur parade, en conquérant du ciel, en maître du monde. Il voudrait associer les quatre à son dessein d’imposer la paix à la terre entière, selon les préceptes de la Bible, et déclare rationnellement qu’il vaut mieux en sacrifier quelques centaines pour en sauver quelques millions. Mais, non, la fin ne justifie pas les moyens. Et si Strock joue son jeu au début pour voir où il veut en venir, s’il est en accord avec l’objectif, les moyens brutaux employés lui répugnent. En 1961, à la sortie du film, c’est le rappel du dilemme nucléaire de 1945, ravivé par la crise des missiles soviétiques de Cuba : faut-il tirer préventivement pour faire une démonstration de puissance, ou négocier pas à pas ?

Comme Robur devient parfois excité au point de n’être plus lui-même, et de larguer bombes sur bombes sur des hordes de nègres demi-nus qui se battent au sabre contre des cavaliers en chameau, la question de sa démesure et de sa santé mentale se pose. Même son équipage, tout acquis à son capitaine, a des doutes. Strock n’en a plus aucun. Il convainc sans peine l’arrogante nullité Prudent comme la sensible Dorothy à son plan : saboter l’Albatros. L’appareil, en effet, n’atterrit presque jamais et l’inconsistant Phillip, qui voulait sauter dans l’eau d’un lac irlandais lors d’un ravitaillement en vol à vitesse ralentie, se voit ramené à sa légèreté.

Lors d’une tempête, certaines hélices sont endommagées et le vaisseau perd de l’altitude malgré Turner le maître d’équipage qui se démène (Wally Campo) et le robuste marin Alistair (Richard Harrison) qui tient la barre torse nu. Robur parvient avec adresse à éviter le choc contre une montagne en faisant éclater la roche à coup de fusées, mais il faut réparer. Pour cela jeter l’ancre sur une île déserte. Qu’à cela ne tienne, le moment est propice pour le sabotage et l’évasion.

Strock et Phillip vont fracturer l’armurerie pendant que l’équipage est occupé avec les hélices de sustentation pour minuter l’explosion de la poudre, tandis que le vieux Prudent et sa fille Dorothy descendent à terre par la corde de l’ancre. Au dernier moment, le jaloux et lâche Phillip assomme Strock pour le laisser à bord, bien que l’homme lui ait sauvé la vie déjà une fois. Mais tout se terminera bien, Phillip et Strock blessés parviendront à terre, couperont la corde de l’ancre avec le canif bowie-knife ou « cure-dent de l’Arkansas » popularisé par le colonel Bowie à Fort Alamo et que Jules Verne a célébré dans son roman. L’Albatros explosera et finira sa course dans l’océan, dans une débauche d’explosions en chaîne hollywoodiennes, tandis que l’équipage en son entier, que son capitaine a ordonner d’évacuer en radeaux, fait bloc autour de Robur pour finir avec lui. Ils auraient en effet été condamnés à mort par n’importe quel pays pour crime de guerre.

La dernière image montre Prudent et Phillip partant d’un côté en contre-jour sur la crête, tandis que Dorothy et Strock s’attardent, amoureux.

DVD Le maître du monde (Master of the World), William Withney, 1961, avec Vincent Price, Charles Bronson, Henry Hull, Mary Webster, David Frankham, Sidonis-Calysta 2023,1h38, €16,99 Blu-ray €22,99

Jules Verne, Robur le Conquérant, Livre de poche 1976 avec gravures d’origine, 174 pages, €5,30 e-book Kindle €0,99

Jules Verne, Maître du monde, Independently published 2022, 129 pages, €6,30

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Jean-Louis Curtis, Les jeunes hommes

Premier roman de l’auteur, tout empreint de l’intolérance de la jeunesse mais aussi de son dynamisme. Il fera paraître une suite quelques vingt ans plus tard en 1966, La quarantaine, chroniquée sur ce blog.

C’est l’histoire de quatre garçons d’entre-deux guerres, ces années difficiles entre ceux de 14, patriotards, pacifistes et tutélaires, et ceux de 40, défaits, occupés et endoctrinés par le catholicisme conservateur. André est un gentil et joli garçon qui travaille bien et dont la mère surveille les « bonnes fréquentations ». Il a le tort à 11 ans, en sixième au lycée privé catholique de sa ville, de lier amitié avec Gérard, fils du peuple de 13 ans, chahuteur et gavroche, qui s’entiche de lui. Pas de sensualité dans cette amitié « particulière » mais pour André enfin un peu d’air frais et de liberté, pour Gérard un peu d’élévation sociale et de protection. Fatale erreur ! La mère Comarieu, avide de se hisser au rang des notables de Sault-en-Labourd (caricature d’Orthez où l’auteur a passé son enfance), va user de toute son influence pour casser cette amitié naissante et isoler André afin de le garder sous la coupe maternelle.

L’auteur, qui jure dans sa préface qu’aucun des garçons ne lui ressemble, brosse un portrait au vitriol de cette mère abusive, poussée sur les ruines de la guerre de 14-18 à cause des pères absents. Revanche des opprimées, matriarcat domestique, tyrans des faibles, les mères assurent leur domination sur leurs garçons malléables en jouant du chantage affectif, des relations, du pouvoir des curés. « Mme Comarieu, comme tant d’épouses malheureuses, avait reporté sur ses enfants tout l’amour dont elle était capable. Et c’est André, le garçon, le benjamin, qui reçut, de cet amour, la plus belle part. La beauté délicate de son enfance avait suscité les déchaînements de la tendresse chez cette femme que le mariage avait déçue. Elle adora ce petit qui ne ressemblait pas à son père, qui était doux, malléable et passif. Et comme son amour se teintait des couleurs de l’ambition, la passion voisine, comme d’autre part sa tendresse maternelle était jalouse, visant à la domination de l’objet aimé, Mme Comarieu tendait inconsciemment à combattre chez André toute velléité d’autonomie et d’indépendance, à effacer chez lui toute trace d’une affection autre que filiale. Cette femme autoritaire, qui n’avait pas réussi à dompter son mari, se vengeait sur ses enfants » p.151 Même à 18 ans, la mère Comarieu n’autorise pas son fils à trouver un poste de pion à Paris ; même à 24 ans, elle fait des scènes pour l’empêcher d’aller voir ses amis. Ce n’est que par un coup de tête et sans réfléchir qu’André, enfin, prendra le train un jour pour rejoindre ses copains de lycée à la capitale. Mais elle finira par le marier comme elle veut à la fille qu’elle veut, celle du notaire fortuné, dernière marche de son élévation sociale personnelle.

Les copains d’André ne sont pas des amis faute d’affection entre eux. Ce sont Bruno, le capitaine des sports du lycée, beau garçon net et direct, peu doué pour les études mais avec une présence physique qui le fait aimer de tout le monde ; Patrice, dandy d’une mère veuve riche avide de jeune chair à mesure que l’âge vient, qui vit en sybarite mais philosophe sur le renoncement et porte un regard aigu sur la psychologie de ses condisciples ; enfin Jean Lagarde, rongé d’envie sociale et de jalousie contre les bourgeois parce qu’il rêve d’en devenir un par ses études assidues. Mais ses bonnes notes ne suffisent pas à sa carrière, il lui manque l’aisance en société et l’argent qui permet de s’habiller comme tout le monde et de tenir son rang au café ou au restaurant.

Jean Lagarde est l’autre portrait du roman, celui d’un raté qui se veut révolutionnaire parce qu’il n’a pu trouver sa place dans la société. « Il avait bu du champagne dans une coupe de cristal, et tout le monde sait ce que représente le champagne pour les simples, en particulier les simples élevés à l’école du ‘cinéma de tous les dimanches’ ; c’est bien plus qu’une boisson délicieuse, un bon vin du sol de France ; c’est un totem, le signe distinctif des hautes castes, le symbole de la grande vie, de la réussite, du succès, des plaisirs, bref, de tous les oripeaux qui hantent l’imagination d’un petit arriviste de 18 ans » p.122. Où l’on voit que l’auteur abuse des virgules pour rythmer sa phrase au lieu de la couper en tronçons plus digestes ; une erreur de débutant. Mais son analyse est juste. Jean Lagarde finira, malgré ses diplômes arrachés avec peine, par entrer dans la banque de son bled pour un obscur petit travail tranquille. Même la guerre qui survient, celle de 40, ne bouleversera pas sa vie alors qu’elle l’aurait pu s’il avait su en saisir les opportunités.

C’est tout le propos du roman que d’opposer la province qui étouffe, trop maternelle, sentimentale, engluée dans ses habitudes sociales immémoriales, et Paris – où tout semble possible et où tout se passe. Car l’intelligence ne suffit pas, telle est la duperie profonde de la société. Il faut « en être » pour réussir, être reconnu, connu, coopté. « Jean Lagarde avait cru qu’une bonne intelligence scolaire et de l’énergie suffisent à vous ouvrir la voie de la réussite et du triomphe. Mais, à peine lancé dans le monde, il s’était trouvé mêlé à une faune incomparablement plus apte et mieux armée qu’il ne l’était lui-même. Heureux celui qui entre dans l’arène, couvert des oripeaux sacrés : argent, beauté, force » p.217.

Un roman rageur contre une société coincée, que la défaite de 1940 allait passer au fer rouge. Les catholiques conservateurs vont être balayés et un grand vent de renouveau va enfin souffler sur la vieille province aux mœurs agricoles et patriarcales. Avant une autre renouveau en 1968, mais c’est une autre histoire.

Prix Cazès 1946

Jean-Louis Curtis, Les jeunes hommes, 1944, J’ai lu 2006, 384 pages, €6,13

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Hervé Bazin, Au nom du fils

Parce qu’il est décédé en 1996 et qu’il décrit les années 50 et 60, Hervé Bazin est bien oublié aujourd’hui. Il aborde pourtant les questions cruciales de la famille et des relations humaines, ici la paternité. Il a eu sept enfants, garçons et filles, dont cinq avant la parution du roman, écrit à 48 ans. Il sait donc ce que c’est d’être père.

Daniel Astin est docteur ès lettres mais n’a pas passé l’agrégation ; il obtient cependant un poste de professeur de français au collège de Villemomble. Marié avec Gisèle, l’amour de sa vie, il ont eu deux enfants, des jumeaux, Michel et Louise. Puis est venue la mobilisation de 1939, la guerre éclair et la défaite ; Daniel est prisonnier en Allemagne jusqu’en 1945. Lorsqu’il revient, sa femme est morte dans un bombardement et sa belle-mère Mamette rescapée, handicapée des jambes ; les enfants, comme leur tante Laure, sont indemnes. Mais la famille compte un garçon de plus, Bruno, né en 1940, probablement pas de lui.

C’est donc un père veuf qui doit faire avec le destin et élever les trois enfants de 8 et 5 ans jusqu’à leur majorité. Il est aidé par Laure, leur tante qui s’est attachée à eux et qui habite juste en face avec Mamette, eux côté pair, elle côté mair comme disent les gamins. A 20 ans, elle n’a pas de vie personnelle ; elle fait la navette entre les deux maisons pour cuisiner, laver, doucher et raccommoder la nichée et le mari qui travaille. Pour les enfants, elle est leur mère d’adoption ; pour Daniel, une tante dévouée et une bonne. Car Daniel Astin n’éprouve pas pour elle d’amour, juste de l’attachement ; il aime une Marie, condisciple de faculté et prof de lettres comme lui, qu’il retrouve après-guerre dans son collège (on disait lycée à l’époque). Ils se voient souvent, finissent par coucher ensemble, elle vierge encore à 40 ans. Mais les enfants ne l’apprécient pas, pas question de se marier – quand on est père, on se doit aux enfants d’abord. Et quand il se seront envolés du nid, ce qui arrive assez vite, il sera trop tard. Daniel se mariera avec Laure – naturellement.

Le problème de Daniel Astin est le petit dernier, Bruno. Il pressent qu’il n’est pas de lui et en aura confirmation aux 17 ans du garçon, au vu de sa carte de donneur de sang – les groupes sont héréditairement incompatibles. Gisèle avait en effet travaillé comme secrétaire d’un homme politique juste avant-guerre et elle découchait souvent. A 11 ans, Bruno est insupportable, rebelle, il a de mauvaises notes en sixième. Un zéro en français fait déborder le vase : comment peut-on avoir zéro en français ? Daniel est en colère et le gamin, qui faisait sa gymnastique du matin, prend peur. « Le petit fuit devant moi, pieds nus et torse nu » – telle est la première phrase du livre. Cette vulnérabilité et cette vitalité mêlée émeuvent plus le père que les regards curieux et juges des voisins et voisines qui clabaudent. Les fuites de Bruno devant son père sont de plus en plus fréquentes. « Veux-tu donc faire croire à tout le monde que je te brutalise, que je n’aime pas mes enfants ? (…) – Tu m’aimes, bien sûr, mais tu m’aimes moins » p.17

C’est la révélation de l’inconscient pour le père. Bruno n’est pas de lui et il le délaisse, sans vraiment le vouloir ; il fait son devoir, mais sans plus. Les jumeaux aînés sont plus brillants, à 13 ans Michel est bon élève, sportif et bûcheur, sûr de lui et sans problèmes – il réussira Polytechnique ; Louise vit sa puberté comme une chatte, affective et dénudée – elle ratera trois fois son bac et deviendra mannequin à succès. Bruno se sent comme le vilain petit canard. Dès lors, cette scène primitive va changer Daniel. Cet enfant qu’il n’a pas fait, pas voulu, il va devoir l’adopter, l’apprivoiser. Cela prendra plusieurs années mais un véritable attachement naîtra entre eux, plus qu’avec les autres. Bruno sera « le » fils, celui qui a le plus besoin et dont on prend un meilleur soin. Mamette et Laure approuvent, elle trouvent que Daniel Astin est un « homme bien ». Il sait faire avec ce que le destin lui donne.

Le meilleur sont les vacances, passées en bord de Loire à l’Emeronce, propriété qu’Hervé Bazin occupe lors de l’écriture du roman. Les enfants y sont au naturel, sans les contraintes de l’école, des transports, des copains et des vêtements. « Nymphe un peu dégoûtée et surtout soucieuse d’extorquer de l’ambre au soleil, Louise fredonne et pigeonne, sans cesse rajustant son pointu soutien-gorge. Michel, ce bel éphèbe dont le caleçon de bain n’altère pas l’éternel sérieux, accorde toute son attention aux bouées du grand chenal. (…) Bruno, quasi nu, scrute le secteur avec une attention d’Indien maigre, comme si en dépendait sa subsistance » p.87. Ils ont 16 et 13 ans. La barque chavire car tous se penchent d’un coup du même côté pour voir les barbillons. Le père laisse Michel nager, il sait très bien, Louise se dépatouiller, elle est assez grande, et attrape Bruno, le petit dernier. Pourtant, il sait un peu nager. « Il a pris le plus près », excuse Laure ; il a sauvé le coucou, pense la grand-mère. Bruno sait dès lors que son père l’aime autant et plus « moins » que les autres, comme il le disait. Il est devenu vraiment son fils. Mamette résumera un peu plus tard : « On déteste les épinards, on se force, on s’habitue, on y prend goût, on ne veut plus que ça… » p.178 Astin le narrateur dira : « En Bruno, j’ai accepté, puis découvert puis exalté un fils » p.190.

L’émotion affleure dans cette page où Daniel parle de la paternité contre M. Astin le pédagogue : « C’est mieux qu’il ne me soit rien, qu’il soit le champi, le gratuit, et en même temps ce qu’il m’est. (…) Il m’était réservé de l’être comme je le suis de toi, petit, il m’était réservé d’être cet homme qui, des années durant, s’est trouvé enceint de ta tendresse, qui, des années durant, forçant la nature, dû accoucher de toi. Non, tu n’es pas de mon sang. (…) Tu n’as pas mon sang, tu as eu plus : la filiation de la dilection. Aucun être sur terre ne m’a tant fait souffrir ni tant donné de joie. Aucun n’est plus proche de moi. Aucun, surtout, ne m’a mieux reconnu. (…) Nul n’est vraiment père que son fils n’a reconnu pour tel » p.288. Pourtant, il faudra qu’il accepte de voir ce fils se détacher de lui en passant un concours, se mariant, faisant un bébé. C’est la loi de nature. Maladroit, passionné, scrupuleux, Daniel Astin est touchant et grave.

Aujourd’hui la bâtardise n’est plus aussi socialement méprisée, les familles « recomposées » font des paternités multiples ; mais le lien demeure, plus ou moins fort selon qu’il y a besoin – ou envie. Être père n’est pas de nature, mais de culture. C’est un choix réciproque, un apprivoisement qui se transmute en affection, puis en lien filial.

Hervé Bazin, Au nom du fils, 1960, Livre de poche 1978, 381 pages, occasion €0,01

Hervé Bazin, Portraits de famille – Vipère au poing, La tête contre les murs, Qui j’ose aimer, Au nom du fils, La matrimoine, Omnibus 2011, 1184 pages, €28,00

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Les trois commerces de Montaigne

Au chapitre III du Livre III des Essais, Montaigne nous expose ses « trois occupations favorites » : les hommes, les femmes, les livres. Ce qu’il appelle ses « commerces », qui bougent sa façon. Car « La plupart des esprits ont besoin de matière étrangère pour se dégourdir et exercer  ; le mien en a besoin pour se rasseoir plus tôt et séjourner, car sa plus laborieuse et principale étude, c’est s’étudier à soi. »

« Les discours, la prudence et les offices d’amitié se trouvent mieux chez les hommes », dit-il. Mais leur commerce « est ennuyeux par sa rareté » car, le plus souvent, nous n’avons occasion de converser qu’avec le tout venant, de choses banales et quotidiennes. Des femmes, « je ne connais Vénus sans Cupidon » car les apprêts, afféteries et autres maquillages ne sont rien sans le désir ; or « il se flétrit avec l’âge. » Que reste-t-il ? Les livres. Leur commerce « est bien plus sûr et plus à nous. Il cède aux premiers les autres avantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service. (…) Il me console en la vieillesse et en la solitude, il me décharge du poids d’une oisiveté ennuyeuse ; et me défait à toute heure des compagnies qui me fâchent. Il émousse les pointures de la douleur, si elle n’est du tout extrême et maîtresse. Pour me distraire d’une imagination importune, il n’est que de recourir aux livres ; (…) il me reçoivent toujours de même visage. »

Les livres sont des stimulants, pas seulement un savoir accumulé. « J’aime mieux forger mon âme que la meubler », dit Montaigne. « La lecture me sert spécialement à éveiller par divers objets mon discours, à en besogner mon jugement, non ma mémoire. » Montaigne fait état d’une complexion difficile, rêveuse et peu à autrui. Si « La gentillesse et la beauté me remplissent et occupent autant ou plus que le poids et la profondeur », « je sommeille en toute autre communication et je n’y prête que l’écorce de mon attention », répondant souvent « des songes et bêtises indignes d’un enfant et ridicules». « Cette complexion difficile me rend délicat à la pratique des hommes (il me les faut trier sur le volet) et me rend incommode aux actions communes. » Il a connu une amitié parfaite, celle de La Boétie, et depuis goûte peu les relations qui ne sont pas de ce degré. « Les hommes de la société et familiarité desquels je suis en quête, sont ceux qu’on appelle honnêtes et habiles hommes ; l’image de ceux-ci me dégoûte des autres. » Il regrette de n’être assez souple pour être bien partout et de plain pied avec chacun. « Je louerais une âme à divers étages qui sache et se tendre et se démonter, qui soit bien partout où sa fortune l’apporte, qui puisse deviser avec son voisin de son bâtiment, de sa chasse et de sa querelle, entretenir avec plaisir un charpentier et un jardinier ; j’envie ceux qui savent s’apprivoiser au moindre de leur suite et dresser de l’entretien en leur propre train. » Ce n’est pas son cas.

Pour les femmes, elles sont trop empruntées, « enterrées et ensevelies sous l’art » de la parure et du maquillage. « C’est qu’elle ne se connaissent point assez, dit Montaigne  ; le monde n’a rien de plus beau ; c’est à elle d’honorer les arts et de farder le fard. » Foin des femmes savantes, « quand je les vois attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblables drogueries si vaines et inutiles à leurs besoins, j’entre en crainte que les hommes qui le leur conseillent, le fassent pour avoir loi de les régenter sous ce titre. » Socrate conseillait de faire « selon qu’on peut ». L’excès en-deça ou au-delà est paresse ou vanité. « C’est aussi pour moi un doux commerce que celui des belles et honnêtes femmes, dit Montaigne (…) Mais c’est un commerce où il faut se tenir un peu sur ses gardes et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup, comme en moi. Je m’y échaudais en mon enfance et il souffris toutes les rages que les poètes disent advenir à ceux qui s’y laissent aller sans ordre et sans jugement. » L’enfance est ici non la pré-puberté mais avant l’âge de la majorité civile, fixé à cette époque fort tard, sur l’exemple romain ; autour de 25 ans selon les provinces, 30 ans pour le mariage.

« Je suis tout au dehors et en évidence, né à la société et à l’amitié. La solitude que j’aime et que je prêche, ce n’est principalement que ramener à moi mes affections et mes pensées, restreindre et resserrer non mes pas, mais mes désirs et mon souci, résignant la sollicitude étrangère et fuyant mortellement la servitude et l’obligation, et non tant la foule des hommes que la foule des affaires. » Montaigne est le premier individualiste des Lumières, qui ne naissent pas encore mais pointent seulement à la Renaissance avec la redécouverte des moralistes antiques.

Seuls des livres sont des compagnons fidèles et à merci. Et Montaigne de décrire sa « librairie », qu’on appelle aujourd’hui bibliothèque (le mot librairie est resté en anglais, transmis avec la culture romane par les Normands). « Elle est au troisième étage d’une tour » – que l’on peut encore visiter au château de Montaigne. « D’une vue, tous mes livres rangés à cinq degrés environ » car la pièce est courbe. « J’essaie à m’en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coin à la communauté et conjugale, et filiale, et civile. » Car il faut garder un coin à soi, dit Montaigne.

Les livres servent toute la vie. « J’étudiais, jeune, pour l’ostentation ; depuis, un peu, pour m’assagir ; à cette heure, pour m’ébattre ; jamais pour le gain. » Ce n’est point accumuler du savoir que de lire selon Montaigne, c’est se mieux connaître soi et autrui. L’inconvénient du livre, consent notre philosophe, est que, « si l’âme s’y exerce », il immobilise le corps « duquel je n’ai non plus oublié le soin ». Toujours modéré, toujours balancé, Montaigne est un libéral avant que le mot soit formé.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

Montaigne sur ce blog

Visite virtuelle du château de Montaigne et de sa tour librairie

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Colette, La fin de Chéri

En 1926, Sidonie Gabrielle Colette a 53 ans ; l’année d’avant encore, Chéri est joué au théâtre de la Renaissance avec Colette dans le rôle de Léa, la femme mûre. Elle divorce cette année-là d’Henry de Jouvenel, dont elle a fait du fils dès 16 ans son Toy boy. Elle le raconte joliment dans Le blé en herbe. Mais elle avait déjà du goût pour l’extrême jeunesse, pour l’animal érotique du garçon en sa fleur, beau comme une statue et vivant comme un enfant. Elle a publié Chéri en 1920 et, six ans plus tard, Bertrand la quittant pour se marier en 1925, publie La fin de Chéri.

C’est que la jeunesse ne dure pas : pas plus celle du garçon encore adolescent que celle de la femme déjà mûre. Quatre ans, c’est long, le temps d‘une bonne guerre – celle de 14 sera redoutable – et le temps de prendre des rides et des plis. Entre 45 et 55 ans, la femme enlaidit, épaissit, s’affaisse. D’où la stupeur de Fred, dit Chéri, parti à 24 ans et revenu à 28, de retrouver ses ex-maîtresses carrément âgées, dont Léa. Il ne les a pas vu vieillir. Même sa femme Edmée, de son âge, est devenue infirmière et baise volontiers avec son patron docteur à l’hôpital. Chéri n’est pas jaloux, il est déçu. Sa jeunesse fout le camp et lui ne fout plus rien – ni personne. Pas envie.

Léa, son ex qui se plaisait à le regarder « nu », est devenue une femme informe et sans grâce. Mais toujours avisée. « Tu as tout à fait la dégaine de quelqu’un qui souffre du mal de époque. Laisse moi parler… Tu es comme les camarades, tu cherches ton paradis, hein, le paradis qu’on vous devait, après la guerre ? Votre victoire, votre jeunesse, vos belles femmes… On vous devez tout, on vous a tout promis, ma foi c’était bien juste… Et vous trouvez quoi ? Une bonne vie ordinaire. Alors vous faites de la nostalgie, de la langueur, de la déception de la neurasthénie… Je me trompe ? – Non, dit Chéri » p.221 Pléiade.

Mais il y a pire que le mal du siècle. Léa ne comprend pas que Chéri ne maîtrise plus le temps qui passe. Il a été isolé durant quatre ans, il a perdu sa chronologie. Chéri a donné procuration durant la guerre et son épouse gère à sa place ses avoirs ; il est dépossédé parce qu’il a perdu sa compétence, et se trouve réduit au statut de mineur sous son propre toit. « Pourvue de patience, et souvent subtile, Edmée ne prenait pas garde que l’appétit féminin de posséder tend à émasculer toute vivante conquête et peut réduire un mâle, magnifique et inférieur, à un emploi de courtisane » p.240. Même Léa qui l’infantilisait ne se retrouve plus en maîtresse mûre dans la vieille femme qu’elle est devenue. Chéri ne peut plus surmonter l’enfance ; il n’est plus réel, possédé de soi, mais jouet, possédé par d’autres, par les souvenirs.

Chaque jour est flottant, sans repères, non relié. Ce pourquoi il se réfugie dans la baignoire pour retrouver son corps, puis, parce qu’il doit partager la baignoire avec Edmée, cherche une garçonnière où se retrouver maître chez lui. Ce que lui concède Léa, appelée au chevet de sa vieille mère mourante. Chéri, faisant terrier au milieu des photos de sa jeunesse, n’y survivra pas.

Il s’autodétruisait déjà en se nourrissant peu, dormant mal, errant sans but. Un jouet d’amour sans amour a-t-il encore une quelconque utilité sociale ? Une bête de sexe sans sexe peut-il garder sa part humaine ? Il a accompli son destin entre 16 et 24 ans, fils de sa mère et amant de sa maîtresse. Il n’est plus apte à la suite, désorienté par la Grande guerre et par Léa qui l’a enfermé dans ses rets trop jeune. Il en reste prisonnier mais ne la retrouve pas lorsqu’il veut en sortir.

Colette, La fin de Chéri, 1926, J’ai lu 2022, 112 pages, €3,00

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Yezza Mehira, La cuisine des âmes nues

Ce sont treize nouvelles entrecoupées de treize recettes de cuisine, dont le sommaire est rappelé judicieusement au début. Des nouvelles des femmes du Maghreb et du Proche-Orient où les hommes sont dominants, de par la religion d’Allah. Le seul travail bien vu de la femme, en ces coutumes, est de faire des enfants et la cuisine.

Les enfants n’ont pas leur place dans ces nouvelles où l’auteur invente des personnages qui lui ressemblent. Née en Tunisie, elle est arrivée à Paris à 2 ans et a été élevée à la Goutte d’or, quartier célébré par Michel Tournier. Elle a étudié les lettres et les langues germaniques et travaillé comme une Occidentale d’un pays démocratique libéral dans les grandes entreprises. Et pris ses aises en Suisse, où la fiscalité est moins socialiste.

La sensualité se révèle dans la gastronomie et s’épanouit dans l’éros. Quand les deux sont en conjonction, le paradis est sur la terre et dans les âmes. Mais une seule nouvelle sur treize parvient à ce nirvana – lors d’un second mariage, cette fois consenti. C’est que les familles s’en mêlent, prises dans le milieu social où tout le monde s’épie et cancane. L’arabe tunisien a même deux mots pour désigner ces potins : le glak et le gotlak, moment de sociabilité du matin entre femmes, entre petit-déjeuner et ménage.

La « plus belle femme du monde » cuisine avec plaisir pour son mari, tout en se faisant belle. Elle séduit par l’apparence extérieure et par les saveurs intérieures. Mais elle finit par s’apercevoir que son mari n’aime que ses abords corporels et ses résultats culinaires ; il est resté au fond ce petit garçon égocentré que toute mère méditerranéenne couve jusqu’à la fin de sa vie. La « soupe de pois chiche » (recette en prime) est comme le lait de la mère, une douceur de chaque soir. Lorsque le cancer lui ôte un sein, « la plus belle femme du monde » est déchue pour son époux. Elle se rend compte alors que c’est elle-même qu’elle aime, et pas son époux. « J’étais l’aimant de ma propre vie ». Si son mari ne l’avait pas épousé, il n’aurait pas eu cette existence paisible et goûteuse. Comme quoi le vrai mariage est la conjonction de deux êtres qui se sentent complémentaires et assurent leur bonheur personnel l’un par l’autre.

Quant à l’énigmatique « SoniaK2Tataouine », au pseudo tout droit sorti d’un réseau social, a-t-elle existé ? Une nouvelle lui rend hommage. Toutes deux du sud tunisiens, toutes deux réussissant leur « cursus » (drôle de mot technocratique) à Paris, toutes deux rêvant du bon job qui paye bien, et sur le point de réussir. Mais… « Tous ces chocs culturels en pleine figure ». L’immigration, même à la seconde génération, n’est pas un parcours de tout repos. « Nous ne savions pas vivre comme eux. Mais nous le voulions tellement » p.73. Donc, à la fin des études, la fugue de chez les parents tunisiens, restés traditionnels ; puis le chantage affectif à la « mort de la grand-mère », le mensonge utile et permis – la taqiya – et le mariage arrangé, au bled, où il ne fallait surtout pas revenir. Dès lors, la prison à vie. La famille, le milieu, les traditions, la religion.

A quoi cela sert-il d’émigrer ?

Yezza Mehira, La cuisine des âmes nues, 2023, éditions de la Zitourme (micro-édition de Zoug en Suisse), 144 pages, €13,00 – non référencé sur Amazon

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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La volonté elle-même est encore prisonnière, dit Nietzsche

Zarathoustra singeant le Christ rencontre sur un pont des bossus, des infirmes. Qui lui demandent de faire un miracle : leur rendre leurs attributs handicapés. Mais Zarathoustra n’est pas le Christ, il n’est pas Dieu sur la terre, il ne crée pas ex-nihilo de l’esprit à partir de la poussière. Il est humain et plus qu’humain, mais fait avec ce qui est. « Si l’on enlève au bossu sa bosse, on lui prend en même temps son esprit – ainsi parle le peuple. » Et pourquoi Zarathoustra n’apprendrait-il pas du peuple ? Il est le bon sens, le sens commun, la sagesse des nations.

Car il y a pire : les infirmes à rebours. Ceux-là ont l’air normaux, ils sont comme vous et moi, pas handicapés d’apparence. Sauf que l’un est tout oreille, l’autre tout œil, l’autre n’a pas de jambe et un autre encore a perdu la tête. Les humains peuvent être infirmes sans être mutilés, il suffit qu’ils privilégient un sens au détriment de tous les autres. Celui qui n’est qu’oreille ne pense pas, il écoute et ne fait qu’écouter. Celui qui n’est qu’un œil ne voit pas, il capte et ne rend rien. Celui qui est ingambe ne marche pas, il fait du surplace sans jamais avancer. Quant à celui qui a perdu la tête, est-il encore humain, canard sans tête, fou à lier, débile mental ?

Tant que l’humain ne s’est pas rassemblé, tant qu’il n’est pas un tout régi par la volonté, l’humain ne saurait atteindre au sur-humain. « Ceci est pour mon œil la chose la plus effrayante que de voir les hommes brisés et dispersés comme sur un champ de carnage. Et lorsque mon œil fuit du présent au passé, il trouve toujours la même chose : des fragments, des membres et d’épouvantables hasards – mais point d’hommes ! » Il ne saurait y avoir d’avenir parmi les fragments de l’avenir. Au contraire, « Tout ce que je compose et imagine ne tend qu’à rassembler et à unir en une seule chose ce qui est fragment et énigme et cruel hasard ! »

« Volonté – C’est ainsi que s’appelle le libérateur et le messager de joie. C’est là ce que je vous enseigne, mes amis ! Mais apprenez cela aussi : la volonté elle-même est encore prisonnière. » La volonté est impuissante envers tout ce qui a été fait. Elle ne peut pas briser le temps, revenir sur ce qui fut. Elle ne peut que modeler le présent pour en faire un avenir, mais le passé contraint. Il nous faut faire avec. « Ceci, oui, ceci seul est la vengeance même : la répulsion de la volonté contre le temps et son ‘ce fut’. » Songeons au colonialisme : nous ne sommes plus colonisateurs ni imbus de coloniser, mais « la colonisation » nous colle comme le sparadrap du capitaine Haddock. Pas la peine de la nier ; pas la peine de se confondre en « repentance » – tout cela est vain et n’effacera pas le passé. Il nous faut faire avec pour enfanter un avenir.

« ‘Châtiment’, c’est ainsi que la vengeance se nomme elle-même : sous un mot mensonger elle simule une bonne conscience. Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, parce qu’il ne peut vouloir en arrière – la volonté elle-même et toute vie devraient être : châtiment. » C’est ainsi que l’on peut comprendre la repentance des modernes qui se châtient d’être coupables à jamais ; c’est ainsi que l’on peut comprendre surtout les fascismes et le communisme : châtier le passé dans les humains présents. Punir le bourgeois d’être né bourgeois, le Juif d’être né juif, le capitaliste d’être né dans l’entreprise et la fortune. Or, raisonne Nietzsche, « aucun acte ne peut être détruit  : comment pourrait-il être annulé par le châtiment  ? Ceci, oui, ceci est ce qu’il y a d’éternel dans l’existence, ce châtiment, que l’existence doive redevenir éternellement action et coulpe. À moins que la volonté ne finisse par se délivrer elle-même, et que le vouloir devienne non vouloir ». Est-ce renoncement ? Non – acceptation. « Jusqu’à ce que la volonté créatrice ajoute : c’est là ce que je veux. C’est ainsi que je le voudrais. » Mais ce n’est pas suffisant.

Vaste programme, dont Nietzsche est conscient. « Il faut que la volonté, qui est volonté de puissance, veuille quelque chose de plus haut que la réconciliation. » Avis au président Macron : la politique, c’est autre chose que la réunion atour d’une table. Le passé est le passé et éternel retour du même. Le même n’est pas l’identique mais ce qui est constant ; l’histoire ne se répète jamais mais ses schémas si. L’avenir et la volonté sont cependant des concepts compliqués et Zarathoustra parle tordu puisqu’il est devant des tordus ; il ne parle pas à ses disciples comme cela, ils ne comprendraient pas.

Il faut que l’homme soit maître de son destin pour avancer, il faut que sa volonté établisse ses propres lois. Il faut avec courage accepter ce qui est et son destin, amor fati, mais croire au fond de soi que là où la volonté de puissance fait défaut, il y a déclin. Pas d’idéalisme ni de repentance, mais le courage d’accepter et de surmonter ce qui vient. L’homme surmonté n’est pas celui qui s’efface dans la réconciliation avec tout et tous, qui n’est rien que le courant (nihilisme passif tel le bouddhisme ou les écolo-décroissants) ; ni celui qui critique et dissout toute action et toute volonté dans l’acide de la déconstruction (nihilisme actif tel le trotskisme ou les écolos-apocalyptiques).

Non, l’homme surmonté est celui qui est maître de son destin et qui affirme et décide. Il est celui qui dit « je veux ». Et nos politiciens feraient bien d’en prendre de la graine, au lieu de se laisser aller par démagogie au flot des circonstances (une polémique sur ce qui survient, la querelle des egos, et on recommence – un choc, vite une loi ! – sans jamais une vision de l’avenir ni de décisions sur ce qu’ils veulent).

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Le limier de Joseph Mankiewicz

Un long et curieux film britannique adapté d’une pièce de théâtre d’Anthony Shaffer, créée en 1970 au Music Box Theatre de Broadway sous le nom de Sleuth (le sleuth-hound est un chien limier). Il s’agit d’une double histoire policière avec retournement, suivies d’un final doublement retourné. Difficile d’en dire plus sans violer la fleur vulnérable de l’histoire.

Au départ Andrew (Laurence Olivier), un aristocrate anglais dans son manoir, auteur de roman policiers traditionnels, convoque Milo (Michael Caine), un coiffeur pour dame londonien qui est l’amant de sa femme. Il veut le convaincre de la prendre pour qu’il puisse s’en débarrasser et divorcer mais, pour la garder, il devra assumer. La femme est frivole et dépensière, il lui faut de la fortune. Milo est à l’aise, mais sans plus. Andrew lui propose alors de voler chez lui les bijoux qu’il garde en coffre et d’aller les revendre chez un receleur de ses relations, lui assurant ainsi une somme suffisante, en espèces et net d’impôts. L’impôt est en effet la plaie du Royaume-Uni sous les Travaillistes avant Margaret Thatcher. Lui sera indemnisé par l’assurance et tout le monde sera content.

Sauf que, dans sa tête, il s’agit d’un jeu, figuré par la première scène du labyrinthe. Andrew est en effet l’un de ces nobliaux suffisants, sans activité productive autre que de dicter au magnétophone des énigmes policières snobs, lues par son milieu d’initiés. Il est resté en enfance, n’ayant jamais travaillé, entouré d’automates comme le Jolly Jack, marin qui rigole d’une voix grinçante, et de divers jeux comme le billard, les échecs, le puzzle. Il aurait été enchanté des jeux vidéos si cela avait existé à son époque révolue, une manière radicale pour lui de se couper du monde et d’ignorer les béotiens et les immigrés.

Car Milo, s’il est né au Royaume-Uni, est fils d’immigré italien parvenu dans les années 1930 à quitter le fascisme mussolinien. Milo n’a pas été dans les collèges huppés ni n’a fréquenté la haute société fermée, ni ne manie l’humour subtil aux références culturelles de l’entre-soi, mais a fondé sa propre entreprise, ouvrant un second salon de coiffure à Bristol après Londres. Mieux, c’est un latin lover, un charmeur empathique, loin de la froideur méprisante acquise entre garçons de 9 à 19 ans dans les collèges anglais. Il est plus jeune, plus moderne, plus séduisant que le vieil aristo conservateur confit.

Le « jeu » est donc pipé puisque c’est l’aristo qui fixe les règles. Il n’a pour but que d’humilier et de se venger de la perte de sa femme, laquelle préfère un amant vigoureux et affectif à un mari quasi impuissant et dédaigneux. Ce pourquoi Andrew entraîne Milo à la cave pour le faire se déguiser. Il choisira un costume de clown, après avoir hésité entre une robe de femme et une veste de bouffon. Il le fera grimper à une échelle pour découper un carreau afin de pénétrer dans le bureau où se situe le coffre-fort, lequel est malhabilement camouflé en cible pour fléchettes, le seul jeu de la pièce que Milo trouve immédiatement. L’auteur de detective novels se trouve pris en défaut, son intelligence logique pour tout maîtriser n’embrassera jamais tous les possibles réels.

Il faut simuler une bagarre, casser des vases et renverser des meubles pour faire « vrai » devant la police et l’assurance, mais l’auteur du jeu manipule sa marionnette pour un but bien précis : tuer l’amant de sa femme – mobile classique des romans policiers. Effectivement il tire, Milo à genoux le suppliant de ne pas le faire, suprêmement humilié.

Alors débute la seconde histoire. Un inspecteur se présente à la porte du manoir pour enquêter sur une disparition, celle de Milo. Andrew nie le connaître puis, devant les indices accumulés, avoue qu’il l’a rencontré pour un jeu, puis qu’il a voulu lui faire peur et le soumettre, mais qu’il ne l’a pas tué. Un monticule de terre fraîche au jardin, plus des impacts de vraies balles dans les murs et des traces de sang dans l’escalier sont autant d’indice graves et concordants pour accuser Andrew. Lequel est déstabilisé et veut s’échapper. L’inspecteur le maîtrise, et…

Mais c’est là qu’il faut s’arrêter, contrairement aux gros pieds dans le plat des auteurs et censeurs Wikipédia que je vous conseille de surtout NE PAS lire avant d’avoir vu le film, sous peine de violer le suspense. Or le viol est de plus en plus mal vu dans la société – sauf chez les,intellos pour les matières d’intellos semble-t-il. Contradictions habituelles des gens de bureau sur les gens sur le terrain. Prix Edgar-Allan-Poe du meilleur scénario, le film n’est joué qu’avec deux comédiens, les autres cités au générique sont fictifs, destinés à dérouter le spectateur avant le film – ce pourquoi il importe de ne pas déflorer l’intrigue.

Sorti en 1972, le film n’avait jamais paru en DVD (seulement en VHS), ce qui est désormais fait en septembre 2023. Une première ! C’était le dernier film de Mankiewicz. Deux heures sans jamais s’ennuyer, les chats sur les genoux adorent.

DVD Le limier (Sleuth), Joseph Mankiewicz, 1972, avec Laurence Olivier, Michael Caine, Alec Cawthorne, John Matthews, Eve Channing, Colored Films 2023, 2h12, €14,99 Blu-ray €19,99

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Chienlit immigratoire

Ce qui m’étonne, à propos de l’immigration, c’est que la crainte légitime d’une déferlante africaine sur l’Europe suscite des réactions aussi braillardes qu’inefficaces. Les Zemmouriens sont comme les lémuriens, une variante archaïque de prosimiens antéhumains. Le grand remplacement des Blancs par les basanés de différentes nuances est peut être inscrit dans l’évolution anthropologique longue, mais elle n’est pas un fantasme, il suffit de regarder la population des villes. Notre pays, comme les autres pays européens, ne sont pas des poubelles réceptacles de toute la misère du monde même si, comme le disait Michel Rocard, ils doivent en prendre leur part. L’immigration, pour le moment, peut être choisie, comme le fait depuis des décennies le Canada.

Le problème est l’immigration sauvage de victimes qui se lancent sur les flots en étant démunies de tout, sauf de la croyance qu’ils seront sauvés par les humanitaires chrétiens et niais que nous sommes. En ce sens, le pape François reste aussi arriéré que ses prédécesseurs sur la pilule et l’avortement, en prenant position pour une immigration inconditionnelle au nord (une « maison commune » – nom autrefois du bordel), en même temps qu’une natalité sans aucun frein au sud. Confondre les individus auquel toute l’humanité est due et la masse envahissante qu’il est légitime de contrôler. C’est appeler aux réactions les plus xénophobes et les plus violentes, et à la remontée d’une mentalité frileuse, voire raciste, que le christianisme ne nous a pourtant pas habitué à prôner.

Les électeurs extrémistes peuvent le constater sans peine en Italie avec le gouvernement de droite dure de Georgia Meloni : elle a braillé qu’on allait voir ce qu’on allait voir, l’immigration zéro, mais une fois au pouvoir, elle s’est retrouvée liée avec l’Union européenne, les traités internationaux, le Vatican, et une opinion publique qui voudrait bien que l’immigration s’arrête mais qui ne veut pas voir les conséquences d’un tel choix : soit tirer à vue sur les barcasses à la dérive, soit dénoncer l’ensemble des traités et faire de l’Italie une forteresse bien gardée à toutes les frontières (à la russe), soit négocier, encore négocier et toujours négocier pour que la lourdeur allemande et le braquage polonais ou hongrois rencontrent enfin la prudence française et l’exaspération des pays du Sud en première ligne des arrivées.

Nous en sommes là, à tenter de trouver une position commune entre le refus pur et simple d’une xénophobie à la russe et la vocation universaliste des pays issus des lumières. Il est curieux que le pape François n’appelle pas l’Arabie Saoudite, au territoire immense, la Russie, ce pays-continent à la Sibérie quasi vide, ou encore l’Argentine ou le Brésil, très peu habités, à accueillir l’immigration. Pourquoi faut-il que ce soit dans les pays les plus densément peuplés d’Europe du Nord ?

C’est pourquoi voter extrémiste n’a aucune utilité.

Les soi-disant tabous qu’on ne veut pas entendre se répandent à longueur de chaînes télé et des médias, sans parler des réseaux sociaux. On ne cesse d’en parler, de ces soi-disant tabous qu’il faudrait taire. Le seul tabou est celui de la gauche, mais la gauche est électoraliste, puisque les Maghrébins et les Africains issus de l’immigration ont voté massivement pour l’extrémisme de gauche. Mélenchon peut se frotter les mains, lui qui se disait républicain et laïc et qui s’est converti récemment, par pur électoralisme trotskiste, à la charia et à l’islamisme. La seule liberté qu’il prône est celle d’obéir à l’obscurantisme religieux avec la burka, le burkini et l’abaya.

Une façon intelligente de limiter l’immigration est donc de voter contre l’extrême-gauche, des socialistes Nupes aux insoumis en passant par les écologistes – mais pas pour l’extrémisme de droite. Car le premier flatte l’électorat immigré tandis que le second ne fait que brailler et proposer de fausses solutions sous forme de yakas.

Ce sont dans les partis de gouvernement, aptes à négocier tant au niveau politique intérieur qu’au niveau européen divers compromis socialement acceptables, que peuvent se situer les solutions concrètes et réalistes.

J’en conviens, ces solutions sont pour le moment bien rares et assez faibles. Elles ne répondent pas au sentiment d’exaspération croissant qui naît du franchissement allègre de la limite des 10 à 12 % d’allogènes dans une population – 10.3% selon l’Insee en 2023. C’est donc par la pression de l’opinion publique, manifestée par les votes successifs, que ces partis de gouvernement finiront par prendre de vraies mesures, tout comme les Danois l’ont fait, et que les Allemands augmentent les critères d’intégration.

Toute politique utile prend du temps, freinée par les ignorants et les moralistes, ce qui nécessite du débat, encore du débat, et toujours du débat. Mais, comme le disait Danton, il faut de l’audace.

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Ni je ne plains le passé, ni je ne crains l’avenir, dit Montaigne

Le chapitre II du Livre III des Essais a pour titre « Du repentir ». C’est pour mieux le combattre : Montaigne ne se repens de rien. Il n’est pas plus vertueux en sa vieillesse qu’il ne l’était en sa jeunesse et ne vante pas la chasteté parce qu’il ne peut plus faire autrement. « Il faut que notre conscience s’amende d’elle-même par renforcement de notre raison, non par l’affaiblissement de nos appétits. La volupté n’en est en soi ni pâle ni décolorée, pour être aperçue par des yeux chassieux et troubles. On doit aimer la tempérance par elle-même et pour le respect de Dieu, qui nous l’a ordonnée, et la chasteté ; celle que les catarrhes nous prêtent et que je dois au bénéfice de ma colique, ce n’est ni chasteté, ni tempérance ». L’homme marche entier, dit-il.

Si Montaigne change en ses écrits, il se diversifie mais reste lui-même. C’est bien lui qui parle et non un autre. « Le monde n’est qu’une branloire pérenne, toute chose y branle sans cesse  : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Égypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre chose qu’un branle plus languissant. Je ne puis assurer mon objet. Il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle. Je le prends en ce point, comme il est, en l’instant que je m’amuse à lui. Je ne peins pas à l’être. Je peins le passage. » Comme les futurs libéraux des Lumières, Montaigne observe qu’il n’est point de fixisme, ni de Bible : la terre tournoie dans l’espace, bouge en elle-même, les croyances évoluent, le savoir se complète et se contredit, s’amende. La sagesse, qui est philosophie pratique de la vie bonne, concerne aussi bien « la vie populaire et privée » que la « vie d’une plus riche étoffe ». Ce pourquoi Montaigne écrit. Non pour la gloire mais pour se montrer tel qu’en lui-même, exemplaire de l’humaine condition, exemple pour tous, sans gloire pour lui.

Pas de repentir. « Est-ce pas faire une muraille sans pierre, ou chose semblable, que de bâtir des livres sans science et sans art ? » interroge Montaigne. Il répond non. Son propre exemple parle pour lui car il est vérité en soi. « Jamais homme ne traita sujet qu’il entendît ni connût mieux que je fais celui que j’ai entrepris, et qu’en celui-là je suis le plus savant homme qui vive ; secondement, que jamais aucun ne pénétra en sa matière plus avant, ni en éplucha plus particulièrement les membres et suites ; et n’arriva plus exactement et pleinement à la fin qu’il s’était proposée à sa besogne. » Je dis vrai, dit Montaigne, « ma conscience se contente de soi ». Pas de théorie ni de leçons, « je n’enseigne point, je raconte. » Voilà qui est sagesse humaine, et non pas discours de grenouille qui se prend pour un bœuf, ou clerc méprisable qui se croit assez orgueilleux pour interpréter la volonté de Dieu, de l’Histoire ou de Gaïa. Avis aux prophètes autoproclamés, aux intellos « engagés » qui croient faire l’Histoire et aux arrogants qui savent tout mieux que personne – surtout ce qui est bien pour les autres sans leur demander leur avis.

« De fonder la récompense des actions vertueuses sur l’approbation d’autrui, c’est prendre un trop incertain et trouble fondement. Notamment en un siècle corrompu et ignorant comme celui-ci, la bonne estime du peuple est injurieuse ; à qui vous fiez-vous de voir ce qui est louable ? » Nous pouvons le dire aussi de notre siècle, et peut-être même de tous. Ce n’est pas la commune opinion qui est morale, c’est la vertu ; si l’opinion est versatile, la vertu reste au-dessus. Elle ne change que lentement avec les siècles, comme un vin se bonifie avec le temps. La piquette de saison ne saurait tenir lieu de guide de conduite. Tout au contraire, « À nous autres principalement, qui vivons une vie privée qui n’est en montre qu’à nous, devons avoir établi un patron au-dedans, auquel rapprocher nos actions et, selon celui-ci, nous caresser tantôt, tantôt nous châtier. »

Dès lors, la faute ou le « péché » ne sont que des déviations de la voie droite qui est intérieure, pas une injonction de la société. « Le repentir n’est qu’un désaveu de notre volonté et opposition de nos fantaisies qui nous promènent à tout sens. Il fait désavouer à celui-là sa vertu passée et sa continence. » Se repentir officiellement n’est qu’apparence, ce qui compte est le regret que nous avons au-dedans de nous d’avoir dévié de notre voie. Et la vertu se pratique autant en privé qu’en public, sous peine de n’être point vertu mais masque et affectation. « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur, c’est en la médiocrité. » Un Mélenchon est-il démocrate en sa maison et avec les siens ? Celles et ceux qui font profession de vertu, aimant à critiquer les autres, sont-ils plus nets en leur particulier ? « Comme les âmes vicieuses sont incitées souvent à bien faire par quelque impulsion étrangère, aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut donc juger par leur état rassis, quand elles sont chez elles, si quelquefois elles y sont. »

Soyons nous-même, dit Montaigne, entiers et sincères, même dans la faute. Car qui n’a jamais péché ? L’important n’est pas la repentance mais ce que l’on fait pour compenser. Ainsi du paysan devenu larron par indigence, que conte Montaigne. Une fois rassasié, il distribuait le surplus aux plus pauvres que lui et établit un testament pour dédommager les héritiers. La repentance « coloniale » ou « dominatrice », tellement à la mode chez les vertueux de fraîche date qui se sont contentés de naître en un siècle plus humain, serait plus justement traitée à l’aune de Montaigne. Se laisser dominer en retour, par une colonisation « à l’envers », comme disent certains autres qui se contentent de réagir au lieu d’agir, serait une faute morale.

« Je fais coutumièrement entier ce que je fais et marche tout d’une pièce, » dit Montaigne. « Mon jugement en a la coulpe ou la louange entière ; et la coulpe qu’il a une fois, il l’a toujours, car quasi dès sa naissance il est un : même inclination, même route, même force. » Ce que nous fîmes avec de bonnes intentions dans les siècles passés, poursuivons aujourd’hui les bonnes intentions en modifiant leurs manières. « Mais en ces autres péchés à tant de fois repris, délibérés et consultés, ou péchés de complexion, voire péchés de profession et de vacation, je ne puis pas concevoir qu’ils soient plantés si longtemps en un même courage sans que la raison et la conscience de celui qui les possède le veuille constamment et l’entende ainsi ; et le repentir qu’il se vante lui en venir à certain instant prescrit, m’est un peu dur à imaginer et former. »

Rien ne sert de se vouloir autre que la nature (ou Dieu) nous a faits, dit Montaigne. « Mes actions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condition. Je ne puis faire mieux. Et le repentir ne touche pas proprement les choses qui ne sont pas en notre force, oui bien le regretter. » Ne pas plaindre le passé, ni craindre l’avenir, mais faire avec, du meilleur de notre vertu d’aujourd’hui – telle est la leçon de Montaigne.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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P. D. James, A visage couvert

Il s’agit du premier roman policier de celle qui va devenir une « reine du crime » en Angleterre. Elle met en scène l’inspecteur Adam Dalgliesh, calme, méthodique et tenace. Qualités que l’on peut prêter à cette mécanique de précision du whodunit (qui l’a fait?) – en bref, à qui profite le crime.

Cet opus est remonté comme une montre et fonctionne par engrenages binaires, à chaque fois deux personnages opposés : Eleanor et Simon, maîtres du domaine, la première soignant par devoir le second qui se meurt ; son décès définitif marquera d’ailleurs la fin de l’intrigue. Stephen et Deborah, frère et sœur, enfants des premiers, Stephen médecin à l’hôpital sans affect ni amour pour quiconque, et Deborah en recherche de l’âme sœur sans jamais la trouver. Stephen a baisé Catherine mais ne l’aime pas ; celle-ci, infirmière, aide aux soins de Simon mais ne sait pas trop ce qu’elle fait encore au manoir. Deborah est courtisée par Hearn, demi-français et commando de la Résistance, mais elle ne l’aime pas. Enfin Martha la fidèle cuisinière servante et son aide qu’elle trouve prétentieuse et lève-tard, imposée par sa maîtresse, la jeune Sally, fille-mère d’un bambin de 3 ans, Jimmy, dont nul ne sait qui est le père. Les autres sont des comparses, nombreux, Proctor l’oncle de Sally, Derek un jeune homme timide et boutonneux qui aide Sally, John un gamin de 12 ans qui surprend Sally en conversation avec un Monsieur, le révérend Hinks, etc.

Le lecteur comprend vite que tout tourne autour de Sally, orpheline de guerre ayant perdu ses parents sous un bombardement de V1, élevée par son oncle mais vite émancipée. Et surtout engrossée et laissée avec un marmot sans père identifié, donc recueillie par le Refuge, institution privée du coin dirigée par une vieille fille, Miss Liddell. Au fond, dans cette Angleterre proche de Londres mais restée campagnarde, personne n’aime personne et la société ne tient que par les conventions. Qu’un fait inouï se produise et la fragilité de l’échafaudage des faux-semblants se révèle.

Or ce fait survient : le meurtre de Sally dans sa propre chambre, verrou tiré. Elle a été étranglée après avoir été droguée aux somnifères. Personne n’a rien entendu, bien entendu. Du moins au début. C’est tout le talent de Dalgliesh de faire accoucher les témoins.

Il va s’y employer, de façon méthodique et en prenant le temps qu’il faut. D’où ce vide un peu fastidieux d’une enquête qui n’a pas l’air de progresser, sinon dans l’esprit de l’inspecteur. Les petits détails s’ajoutent les uns aux autres et finissent quand même par dessiner un canevas. Peu à peu, le lecteur en vient à éliminer les coupables potentiels jusqu’à se restreindre à une courte liste.

Un coup de théâtre survient, qui la remet en cause. On apprend que Sally, autour de laquelle le monde devait tourner, aimait provoquer les gens et les tourner en bourriques. Puisque personne n’aime personne, elle les défiait de se révéler. Lorsqu’elle a annoncé tout à trac à l’heure du dîner qu’elle allait épouser Stephen, le fils de la maison, c’en fut trop. Elle a été tuée dans la nuit. Et pourtant… C’était un leurre, un de plus.

Une enquête à l’ancienne, agencée comme une montre, qui grignote le temps et engrène ses rouages pour aboutir à la conclusion. La perfection du huis-clos et du whodunit.

Phyllis Dorothy James, A visage couvert (Cover her face), 1962, Livre de poche 1992, 250 pages, €7,20

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Seul le rire d’enfant balaie le nihilisme, dit Nietzsche

Dans le chapitre de Zarathoustra intitulé « le Devin », Nietzsche combat de front le nihilisme, ce dégoût fin de siècle de la vie et de tout ce qui est. « Une doctrine fut répandue, et elle était accompagnée d’une croyance : ‘tout est vide tout est égal tout est révolu !’ » Rien ne vaut, ni la curiosité, ni la liberté, ni le travail, et la vie même n’est pas digne d’être vécue.

« En vérité, nous nous sommes déjà trop fatigués pour mourir, maintenant nous continuons à vivre éveillés, dans des caveaux funéraires ! Ainsi Zarathoustra entendit-il parler un devin. » La fin XIXe siècle en arrivait à nier toute croyance, notamment en Russie où le mouvement nihiliste – radical – avait pour but de détruire toutes les structures sociales.

Aujourd’hui, Mélenchon et le gauchisme trotskiste qu’il incarne en est revenu à ce niveau de radicalité brute, de même que le courant écologiste à la Rousseau fait de provocations et de violences, qui manifeste l’excès pour se faire entendre. Dommage ! Tout excès engendre sa réaction, et le discours radical ne peut jamais être entendu des gens dans leur majorité, car ils ont du bon sens, autrement dit de la raison. Plus la radicalité croît, plus c’est son inverse, le déni buté de l’écologisme, la réaffirmation autoritaire des valeurs traditionnelles, qui monte de plus en plus fort… Le Pen gagne contre Mélenchon et Rousseau.

Mais Zarathoustra fit un rêve : il avait renoncé lui aussi et était devenu le gardien des tombes, dans le silence « perfide ». Pourquoi ce terme ? Car ce genre de silence n’est pas vide mais déloyal, traître ; il est temps suspendu en attente d’une fin tragique, pas le blanc qui permet une action. « Trois coups frappèrent à la porte, semblables au tonnerre », mais Zarathoustra ne parvient pas à l’ouvrir avec sa grosse clé rouillée. « Alors l’ouragan écarta avec violence les battants de la porte : sifflant, hululant et tranchant, il me jeta un cercueil noir. Et en sifflant et en hurlant et en piaillant, le cercueil se brisa et cracha mille éclats de rire. Mille grimaces d’enfants, d’ange, de hiboux, de fous et de papillons grands comme des enfants ricanaient à ma face et me persiflaient. » Le cri qu’il a poussé alors l’éveilla, mais quel était la signification du songe ?

Le disciple qu’il aimait le plus, peut-être parce qu’il était plus proche de lui, son fils spirituel comme Jean pour Jésus, lui dit : « Ta vie elle-même nous explique ton rêve, ô Zarathoustra ! » Le prophète nietzschéen est « le cercueil plein des méchancetés multicolores et plein des grimaces angéliques de la vie », car il dit la vérité, lucidement, sans jamais céder aux illusions consolatrices. Ce qu’il dit est « méchant » car il dissipe les voiles qui dénient et aveuglent. Ce qu’il dit est aussi « angélique » car la vie est bonne et heureuse si l’on peut la voir telle qu’elle est, en totalité. Contrairement aux nihilistes, Zarathoustra ne montre pas le néant mais le plein à deux faces, en bon et en mauvais.

« En vérité pareil à mille éclats de rire d’enfants, Zarathoustra vient dans toutes les chambres mortuaires, riant de tous ces veilleurs de nuit et de tous ces gardiens de tombes, et de tous ceux qui font cliqueter des clés sinistres. Tu les effraieras et tu les renverseras par ton rire ; la syncope et le réveil prouveront ta puissance sur eux » La syncope est ici prise au sens de la note de musique, émise sur un temps faible et prolongée par un temps fort ; elle est un arrêt qui choque et qui fait passer.

Les deux mots-clés de cet apologue sont les remèdes au nihilisme : le rire et l’enfant, deux thèmes nietzschéens par excellence. Le rire libère, il se moque de la menace, des sophismes, des sottises, il est la grande santé rabelaisienne, « le propre de l’homme ». Ce pourquoi Zarathoustra va ripailler avec ses disciples après ce mauvais rêve, en souvenir probable de Rabelais. Comme lui, Nietzsche croit que la santé mentale est dans le corps même qui ne réfléchit pas, mais qui vit, tout simplement. Pareil à l’enfant qui, en toute innocence, accomplit sa destinée d’enfant en vivant, naturellement.

Ne vous laissez pas enfumer par les intellos, clame Nietzsche ; ne vous laissez pas abuser par les casuistes qui veulent vous prouver que rien ne vaut plus, qu’il n’y a pas de futur, que la civilisation va dans le mur, et autres balivernes. Soit ils sont intéressés comme les prêtres de toutes les religions (y compris l’écologiste) qui prêchent l’Apocalypse et font peur pour imposer leur doctrine et s’assurer du pouvoir, soit ils sont stupides et croient n’importe quoi, comme des moutons qu’on mène à l’abattoir. L’être humain libre sent au fond de lui que tout cela est du vent, du blabla, de l’enfumage idéologique – et qu’il suffit de vivre, c’est-à-dire de rire et de prendre exemple sur le naturel enfantin, pour balayer ces frayeurs et ces nuages.

Non que tout soit bon dans le meilleur des mondes possibles, car la vie même est tragique – elle est parfois douleur, elle prend fin – mais que la puissance est dans la santé même, dans la volonté, la curiosité, l’intelligence des choses, pas dans les cerveaux malades et embrumés de chimères.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

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Édouard Philippe, Des lieux qui disent

Un mauvais titre pour un assez bon livre. Un titre trop technocrate, dans le prolongement Des hommes qui lisent, publié en 2017 et que je n’ai pas lu. Édouard Philippe y parlait des livres qui l’ont construit, tandis qu’il parle ici des lieux qui lui donnent un lien intime et politique avec la France : l’école Michelet, le port du Havre, Notre-Dame, le monastère de la Verne, l’hôpital Charles Nicolle, le Palais Royal. Pourquoi un mauvais titre ? Parce qu’il est à la forme passive, comme résignée, dans la ligne des « soignants, sachants, enfeignants, gouvernants et autres gnangnans… » Des lieux « qui disent » comme s’ils pouvaient parler, affirmant en quelque sorte une fatalité, une raison des choses. Comme si ces pseudo-raisons existaient…

Alors que c’est plutôt la volonté politique que promeut l’ancien premier ministre et probable candidat à une future présidentielle, avec son parti Horizon. Un « combat », écrit-il, sous trois formes : pour la survie de la démocratie libérale, parlementaire, de l’État de droit et de l’économie de marché ; pour répondre à l’urgence climatique par-delà les slogans et les yakas, dont le danger serait « d’interdire » plutôt que de faire évoluer ; pour une France puissance dans l’Europe.

Cinq thèmes pour exposer ce combat : apprendre (l’école), aménager (les infrastructures industrielles et de transport pour relier), soigner (les problèmes de l’hôpital et de la médecine libérale), juger (du Conseil d’État dont Philippe est membre au tribunaux locaux, à la politisation de l’École de la magistrature et à l’entre-soi du corps érigé en forteresse par méfiance envers tous), espérer (sinon par la foi religieuse, du moins par la promotion d’une foi républicaine des Lumières, laïque et désireuse de progrès). L’ordre des priorités est probablement choisi ainsi – car on ne peut tout faire, tout réformer, tout rebâtir d’un seul coup en quelques années. Sauf que rien ne peut réussir sans la foi en sa mission, et que le dernier chapitre est peut-être à placer en premier.

Mais l’ex-chef de gouvernement candidat aux affaires est un homme prudent, élevé dans un milieu de profs qui savent ce que veut dire négocier avec une classe hétérogène, des parents d’élèves exigeants et irascibles, une administration lourde et lente qui ne veut pas de vagues. Édouard Philippe écrit avec la plume sur des œufs, sans cesse à nuancer, à excuser, à rendre hommage avant d’avancer une – toute petite – critique. Les chapitres sont écrits sur le même plan : un souvenir personnel, un peu d’histoire du sujet, des chiffres actualisés, quelques citations littéraires – et un constat d’évidence qui appelle des solutions raisonnables d’évidence… sur le long terme.

Rien de révolutionnaire ni de neuf mais, pour le candidat qui se présente comme « un bon généraliste » p.178, mais l’appel à donner des libertés et à favoriser l’initiative locale décentralisée pour s’adapter au terrain et aux problèmes (le contraire d’Emmanuel Macron qui veut tout centraliser à l’Élysée, peut-on lire en filigrane). Et l’affirmation tranquille du réformisme à poursuivre (comme Emmanuel Macron mais avec une méthode différente, peut-on toujours lire entre les lignes). Et, bien-sûr, il existe ce réformisme ! depuis des années en France, sous plusieurs gouvernements de bords différents, ce qu’on dit par convention impossible aux Gaulois réfractaires. Preuves à l’appui.

Sa méthode ? Le « sérieux » – contrairement aux bouffons des va-Nupes qui font le clown à l’Assemblée au lieu de débattre des vrais problèmes, des écolos opposés sur tout (et même entre eux) au lieu de se préoccuper de l’intérêt général et des compromis nécessaires à toute action politique concrète, des excités populistes du yaka pour qui tout est simple. « Toute ma vie m’a conduit à dire et à penser qu’il était possible de changer les choses pour autant que la démocratie soit prise au sérieux et que nos institutions soient respectées. (…) Le sérieux, c’est l’idée simple qui veut qu’en maîtrisant complètement les règles du jeu, en les appliquant avec constance et cohérence, sans jamais chercher à biaiser avec elle mais en comprenant ce qu’elles permettent, il soit possible de réussir » p.295. Autrement dit un président qui préside et un premier ministre qui gouverne – selon la Constitution – pas un mélange des genres. Un style en peu lourd pour affirmer une conviction que le travail sur les choses et avec les gens permet seul d’analyser les problèmes et de trouver des solutions. Telle est son « ancre », « à la fois symbole de la maîtrise de son destin et de l’aspiration à l’aventure » p.77.

Avec deux références adolescentes : Mendès-France et Blum. Sur le premier, « L’exigence morale le courage intellectuel la rigueur politique du juriste engagé en politique » p.182 ; sur le second, « Un charme supplémentaire : la silhouette d’un dandy critique d’art, la figure d’un haut fonctionnaire brillant et inventif, (…) le dreyfusard convaincu et combattant, l’écrivain que j’admirais (…). Et puis il y avait l’homme politique, au caractère trempé mais jamais dénué de doute, qui marque l’histoire » p.183. Des modèles à suivre.

Un constat lucide, qui ne se veut pas désabusé, des maux qui traversent la société française :

  • « Qui pourrait dire aujourd’hui que l’école en France forme de bons républicains  ? qui sait encore ce que cela peut vouloir dire  ? » p.28.
  • « L’effort de redressement de la Nation [Philippe y met une majuscule] passe par des incarnations physiques, et les grands travaux d’infrastructures, parce qu’ils reposent sur l’idée de l’intérêt général, du long terme et d’une certaine forme de grandeur, incarnent cette volonté » p.101.
  • « Nombre de médecins. Ils sont en 2023 environ 226 000. En 2000, ils étaient 200 000 ; en 1980 environ 100 000. (…) Qui rappelle qu’entre 1980 et 2023, le nombre de médecins a augmenté de 120% ? » p. 137. Il n’en manque pas, ils sont seulement mal répartis et, comme nombre de profs ne sont pas devant des classes, nombre de médecins jouent les fonctionnaires dans les instances.
  • « La plus grande fragilité de notre pays face à l’obscurantisme intellectuel et la violente remise en cause de nos principes ne tient pas aux dispositions législatives qui reconnaissent la liberté de pensée et de culte ni à celles qui imposent à l’état une neutralité complète. C’est l’absence de perspective de notre société, l’indigence de notre stratégie nationale, la faiblesse idéologique actuelle de notre modèle républicain qu’il faut à la fois déplorer et craindre, car elle laisse la place aux prédicateurs d’un autre modèle de société » p.266.

Quelques pages sur ses maladies – pas graves ni contagieuses – le vitiligo (p.170) qui lui blanchit la barbe et l’alopécie (p.172) qui lui ôte cheveux et sourcils. Tout cela change son apparence et, comme il est un homme public soumis au regard scrutateur des citoyens et des médias comme des autres politiciens, il veut s’en expliquer.

Au total un livre étape pour se présenter en tant qu’homme et citoyen, pour se définir comme politicien réformiste engagé au service du pays. Facile à lire, parfois un peu fastidieux comme un rapport d’énarque, mais avec quelques moments d’émotion sur Notre-Dame qui brûle ou le sens de la prière dans un monastère à 14 ans, lui qui s’est éloigné de la foi religieuse. Un intéressant constat argumenté sur les principaux problèmes dont nous abreuvent les médias (école, transports, justice, hôpital, islamisme) sans toujours approfondir.

Édouard Philippe, Des lieux qui disent, 2023, JC Lattès, 313 pages, €21,90 e-book Kindle €15,99

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Colette, Aventures quotidiennes

Ce sont 22 chroniques parues en première page le dimanche l’année 1924 dans Le Figaro. Passage éclair, d’avril à octobre, aussitôt publié tel quel. Colette s’inspire de l’actualité pour dire son avis sur les grands problèmes que sont la canicule, la pédagogie, les nourrices, le permis de conduire, l’atmosphère de la foule, certains faits divers. L’écrivain observe et pense à haute voix. Elle n’impose pas son avis ni ne donne son opinion, mais regarde et décrit.

C’est moins un journal de sa vie que des carnets de choses vues, des petits cailloux blancs sur le chemin du souvenir. L’époque en images, en sentiments, en petits faits vrais. Elle écrit avec ses sens plus qu’avec sa raison, cette dernière n’intervenant que dans la mise en forme. Une sorte d’instinct de l’information qui me plaît, un regard aigu et neutre qui est proche du mien, le filtre d’une sensibilité sur les faits bruts.

Car l’âme humaine ou animale n’est pas livrée telle quelle, elle est obscure, inavouée. Dans Bêtes, les passants sont cruels d’ordinaire, comme si de rien n’était, en voyant maltraiter des chevaux ou des chiens. Comment se révéleraient-ils dans une guerre ? Vieillesse d’hier, jeunesse de demain montre combien l’enfant est inconnu de l’adulte de ce temps. Mésanges décrit comment ces petits oiseaux s’adaptent à notre présence tout en n’en faisant qu’à leur tête. Cinéma montre l’emprise des images sur les enfants et ouvre des perspectives pour l’enseignement. Sortilèges dit l’inanité des superstitions et des maisons hantées, hantées surtout par des coléoptères toc-toc, des chauve-souris furtives et des rats qui grattent derrière les boiseries.

Nous lisons aujourd’hui avec une certaine ironie la description de « la canicule » de 1924 sous le titre de Chaleur. Une seule journée à 32° à Paris le samedi 12 juillet, les autres jours entre 20 et 29° – pas de quoi s’évanouir ! Or quelques athlètes de cross ont eu un malaise, mal préparés à boire et à s’éventer peut-être. La revue du 14 juillet fut annulée par le ministre de la Guerre – démago – du Cartel des Gauches pour… 25,1° ! (températures citées dans les notes de la Pléiade p.1323). Nous, désormais, savons nous adapter à cette hausse toute relative. Mais Colette touche juste lorsqu’elle incrimine la construction urbaine : « La chaleur est sur Paris comme un cauchemar. Des milliers et des milliers d’êtres humains, par les fenêtres, ne contemplent que des prisons de pierre, des blocs quadrangulaires, des rectangles de zinc chauffés, des cubes de fer ou de ciment. Il y a, lorsque le thermomètre marque ‘désespoir à l’ombre’ quelque chose d’inexorable dans toute limite cubique des regards » p.117 Pléiade.

Colette a de la curiosité pour les choses et les êtres ; elle accumule ses observations comme pour un cabinet de curiosités. Nous ne regardons jamais assez, disait-elle, jamais assez passionnément, sans juger, juste pour observer tel quel. C’est la vie qui va et s’étend, et il n’y a pas de petits sujets pour quelqu’un qui aime écrire.

Colette, Aventures quotidiennes (chroniques), 1924, Flammarion, occasion €14,90

Colette, Œuvres, tome 3, Gallimard Pléiade 1991, 1984 pages, €78,00

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Témoin à charge de Billy Wilder

Agatha Christie en avait imaginé une nouvelle en 1925 puis, devant le succès, élaboré une pièce de théâtre après guerre en 1953 ; Billy Wilder en fait un film en 1957. Il y aura encore une mini-série BBC en 2016 et un téléfilm policier récemment ! C’est dire combien l’intrigue intrigue, particulièrement tordue car à rebondissements.

Le thème en est l’amour – absolu – face au cynisme de l’humain trop humain. Leonard Vole (Tyrone Power) est un bon à rien touche à tout qui, pris dans l’armée d’occupation britannique en 1945, sauve Christine Helm (Marlène Dietrich) de la famine dans un Berlin en ruines où elle chante dans un cabaret improvisé en sous-sol. Leonard, léger et inconsistant, lui fait plaisir en lui offrant du café instantané et des rations de lait, sucre et œufs en poudre de l’armée américaine. Tout cela parce qu’elle l’a impressionné par son caractère froid et rigide, sa voix grave et ses grands yeux. Il l’épouse pour la faire sortir d’Allemagne et l’établit avec lui en Angleterre.

Mais la vie continue et Leonard va de boulot en boulot, instable et fantasque. Il a inventé un batteur qui « sépare les blancs des jaunes » (?) et espère de l’argent pour lancer son affaire. Il fait la connaissance par hasard, en regardant les vitrines de luxe, de la veuve joyeuse Madame French (Norma Varden) qui essaie un chapeau ridicule. En croisant son regard, il lui fait signe que non de la tête ; la rombière essaie un nouveau bibi et il fait alors oui. Elle l’achète et le remercie mais, comme son bus arrive, il s’en va. Il est ainsi Leonard, instantané, à saisir ce qui passe.

Le destin va en décider autrement et ils se retrouvent par hasard dans un cinéma où le chapeau acheté empêche de voir l’écran. C’est Madame French qui va passer son ennui dans les salles obscures à regarder des films qu’elle a déjà vu plusieurs fois. Ils renouent, elle l’invite à venir prendre le thé ; il lui fait la démonstration de son batteur à main devant la cuisinière bonne à tout faire Janet McKenzie (Una O’Connor) qui le prend en grippe par conservatisme et jalousie. Elle n’aime pas ce beau-parleur qui enjôle sa maîtresse, d’autant que celle-ci tombe amoureuse du bel homme qui a au moins vingt ans de moins qu’elle.

Et Leonard se retrouve dans l’antichambre du célèbre avocat pénaliste sir Wilfrid Robarts (Charles Laughton) qui sort d’une crise cardiaque et que son infirmière dragon (Elsa Lanchester) rudoie pour lui faire faire la sieste, prendre ses pilules, lui imposer sa piqûre, boire son cacao… Ce qui est autant de prétextes à scènes cocasses où le coq éructe contre la poule, qui l’aime bien au fond. C’est que Leonard se trouve accusé du meurtre de Madame French survenu la veille au soir, alors qu’il venait justement de la visiter. Il jure qu’il n’a pas tué. Sir Wilfrid le soumet au teste du monocle (le soleil dans l’œil) et a plutôt tendance à le croire mais la cause est perdue. D’autant que les journaux révèlent qu’une forte somme lui est léguée par testament, ce qui fournit un mobile, même si Leonard jure (une fois de plus) qu’il n’était pas au courant. Sa femme immigrée témoigne aux policiers en sa faveur, mais elle est sa femme, donc sujette à être aveuglée par l’amour, et étrangère, donc sujette à suspicion de la part des « jurés de Londres ». Sir Wilfrid laisse donc la cause perdue à son élève, l’avocat Brogan-Moore (John Williams).

Leonard sorti, surgit alors sa femme Christine, son seul alibi. Sir Wilfrid l’interroge au bas de l’escalier où il doit prendre l’ascenseur mécanique pour ne pas se fatiguer le cœur, et ce qu’elle dit l’incite à aller au combat. Il adore au fond les causes perdues et sent que cette femme qui est prête à tout pour sauver son amour passera mal devant un jury : défendre Leonard sera alors une performance.

Il décide de ne pas la faire témoigner mais l’accusation s’empresse de la convoquer. Si les avocats de la défense Robarts et Brogan-Moore ont réussi à instiller un doute dans les esprits à propos du témoignage de l’inspecteur (chef) qui a trouvé du sang sur la veste du suspect du même groupe que celui de la victime, mais n’a pas vérifié si ledit suspect pouvait être du même groupe sanguin ; s’ils ont réussi a ridiculiser le témoignage de la vieille bonne écossaise Janet qui s’est trouvée déshéritée de la fortune de Madame French lorsqu’elle a changé son testament en faveur de Leonard, et qui devient sourde d’une oreille, alors comment aurait-elle pu reconnaître la voix qui parlait avec sa patronne juste avant le crime ? – le témoignage de Christine est un revers.

Elle ne devrait pas être autorisée à témoigner à charge puisqu’elle est sa femme or, coup de théâtre, un certificat est produit d’un premier mariage en Allemagne en 1942, ce qui annule le mariage anglais. Elle peut donc valablement répondre aux questions. Elle déclare avoir menti aux policiers sur l’heure où Leonard est rentré chez lui le soir du meurtre, elle déclare avoir vu sa veste ensanglantée à la manche et qu’il lui a déclaré avoir tué la veuve. Son excès même indispose le jury de Londres et l’assistance. Pourquoi l’accable-t-elle si elle l’aime ? N’est-elle pas reconnaissante à Leonard de l’avoir sauvée ?

Alors que tout semble plié et que l’accusation va produire son réquisitoire pour le pendre, second coup de théâtre. Une femme de la rue a contacté sir Wilfrid par téléphone pour lui dire qu’elle a des informations pour lui sur « cette traînée » de Christine. Rendez-vous au bar de la gare d’Euston dans une demi-heure, avec du fric. Il s’agit de lettres écrites par Christine à son amant Max sur papier bleu, qui détaille à loisir le piège dans lequel Leonard serait tombé. Les avocats paient et reviennent au tribunal avec ces nouvelles preuves. Christine est confondue en public et s’effondre : elle a menti, elle n’a cessé de mentir à tous, à Leonard en taisant son premier mariage, aux autorités britanniques, aux policiers, au jury. Leonard est acquitté.

Mais quelque-chose chiffonne le vétéran des causes criminelles sir Wilfrid Robarts : tout est « trop parfait », dit-il. La salle s’est vidée, Christine va être inculpée de faux témoignage et faire de la prison mais elle est heureuse : elle aime profondément Leonard et l’a sauvé de la potence. Pour cela, elle a doublement menti pour lui, en le soutenant, puis en retournant sa veste pour l’accabler, enfin en écrivant en hâte les lettres qui vont l’incriminer elle-même – car la fille des rues qui a vendu le paquet, c’est elle-même déguisée ; elle a fait du théâtre. Sir Wilfrid est abasourdi, toute morale est absente et, s’il aime gagner, il n’aime pas que le crime paie.

Mais Leonard, toujours aussi instantané que le café qu’il a initialement offert, revient dans la salle déserte avec une poule, celle qu’il a ravie récemment dans un café et avec qui il est allé consulter une agence pour un voyage cher sous les palmiers quelques jours avant le crime. Car c’est bien lui le meurtrier. Si Christine l’a sauvé, elle lui a menti sur le mariage et ne se trouve donc pas sa femme ; il reprend sa liberté d’autant qu’il a trouvé plus jeune et qu’il est désormais riche. Tout s’effondre devant Christine. Tant qu’à être condamnée, autant que ce soit pour une bonne cause : le meurtre plutôt que le faux parjure. Elle se saisit du couteau qui a tué la French, laissé comme pièce à conviction sur une table et que le monocle de l’avocat titille de son reflet comme par justice immanente, et poignarde Leonard, qui crève.

Sir Wilfrid Robarts, choqué de tant de cynisme et d’amoralité foncière, décide alors de défendre Christine malgré sa santé qui devrait lui interdire toute émotion forte. Mais avec l’approbation enthousiaste de son infirmière.

Un bon film empli d’humour très britannique, de rebondissements inattendus en poupées russes, même lorsqu’on les connaît déjà, et de personnages entiers dans leur rôle. Le film a été un succès et a reçu plusieurs Oscars et Golden Globes en 1958. Il se revoit avec plaisir.

DVD Témoin à charge (Witness for the Prosecution), Billy Wilder, 1957, avec‎ Tyrone Power, Marlene Dietrich, Charles Laughton, Elsa Lanchester, John Williams (II), Rimini Editions 2021, 1h52, €9,98 Blu-ray €19,55

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Christiane Desroches Noblecourt, La reine mystérieuse Hatshepsout

Pour une reine d’Égypte d’il y a plus de 3500 ans, dont les effigies ont été martelées et dont les historiens savent très peu l’autrice, Conservateur général du Département des Antiquités égyptiennes du Louvre décédée en 2011 à 97 ans, a réussi à en parler sur plus de 500 pages. Il faut dire qu’il y a de multiples illustrations, en noir et blanc et en couleurs, cinquante pages de notes, dix pages d’index et quatre pages de chronologie.

Il s’agit d’une enquête archéologique minutieuse parmi les sources, les papyrus, les inscriptions, les monuments, les statues. Assez passionnante, il faut le dire, pour qui s’intéresse à l’Égypte antique. La vie quotidienne royale et religieuse est bien reconstituée et illustrée par des peintures sur les temples.

La reine Hatshepsout, héroïne du roman La dame du Nil de Pauline Gedge, serait née vers 1495 avant notre ère et morte vers 1457, ce qui lui ferait moins de quarante années de vie, dont quelques 22 ans de règne comme reine consort. Elle est la fille de Thoutmosis 1er et la demi-sœur de Thoutmosis II, né de la première épouse, lequel se mariera avec la première fille d’Hatshepsout Neférourê. Lequel engendrera Thoutmosis III, le neveu, qui épousera la deuxième fille d’Hatshepsout Mérytrê-Hatshepsout. Comme le II était un brin débile et que le III était trop petit à son avènement, c’est la douairière Hatshepsout qui assura la régence comme « reine ».

Elle était intelligente et voyait loin pour garder le royaume de ses ennemis hyksos ou nomades, subtile pour déjouer les pièges et les machinations de la cour et des prêtres, d’esprit aventureux pour aller explorer le pays de Pount au-delà de la 5ème cataracte du Nil et en rapporter des olibans (arbres à encens), des guépards et autres produits exotiques à Thèbes, d’esprit créateur aussi pour modifier les relations aux dieux et faire bâtir des temples. C’est elle qui ouvrit la Vallée des rois aux tombeaux et mit en usage le terme « pharaon » pour désigner les souverains d’Égypte.

Si elle a entretenu probablement une relation avec Senenmout, le Grand intendant nubien, et en a sans doute eu un fils, Maïerpéra, ce n’est pas pour cela qu’elle a été effacée des mémoires de la pierre des temples. Cela s’est produit plusieurs années après sa mort, une hypothèse avancée par l’autrice veut qu’elle avait osé bouleverser les rites religieux d’Osiris et que le clergé, toujours réactionnaire comme tout gardien du Dogme, ait voulu effacer sa mémoire.

L’archéologue fait la part des faits avérés et des supputations probables ; elle rend cette enquête riche de ses doutes et de ses observations.

Christiane Desroches Noblecourt, La reine mystérieuse Hatshepsout, 2002, Pygmalion Gérard Watelet, 503 pages, €22,90 ou J’ai lu 2003, occasion €2,69

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L’utile ne doit pas supplanter l’honnête, dit Montaigne

Le premier chapitre du Troisième Livre des Essais porte sur la morale : est-il vertueux que la fin justifie les moyens ? Autrement dit, au nom de l’utilité, peut-on envisager tous les procédés, y compris les plus malhonnêtes ? Montaigne répond évidemment non, car ce serait s’avilir soi-même que de consentir aux vices requis par l’objectif.

Il prend pour exemple sa propre expérience de négociateur entre les Grands, dans la guerre civile à prétexte de religions qui sévissait alors au royaume de France. Un constat tout d’abord : « Notre être est cimenté de qualités maladives ; l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le désespoir, logent en nous d’une si naturelle possession que l’image s’en reconnaît aussi aux bêtes ; voire et la cruauté, vice si dénaturé ; car au milieu de la compassion, nous sentons au-dedans je ne sais quel aigre-douce pointe de volupté maligne à voir souffrir autrui ; et les enfants le sentent. » Mais céder à ces penchants mauvais « détruirait les fondamentales conditions de notre vie .» Rien ne vaut de sacrifier son honneur et sa conscience, dit Montaigne.

« Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre ; résignons cette commission à gens plus obéissants et plus souples. » Pas Montaigne. Lui se présente tel qu’il est, franc et ouvert, et dit sa vérité, si cruelle qu’elle soit. « En ce peu que j’ai eu à négocier entre nos princes, en ces divisions et subdivisions qui nous déchirent aujourd’hui, j’ai curieusement évité qu’ils se méprissent en moi et s’enferrassent en mon masque. (…) Moi, je m’offre par mes opinions les plus vives et par la forme plus mienne. »

Trop souvent la passion ou la haine mènent la cause, or, dit Montaigne, « la colère et la haine sont au-delà du devoir de la justice, et sont passions servant seulement à ceux qui ne tiennent pas assez à leurs devoirs par la raison simple ; toutes intentions légitimes et équitables sont d’elles-mêmes égales et tempérées, sinon elles s’altèrent en séditieuses et illégitimes. C’est ce qui me fait marcher partout la tête haute, le visage et le cœur ouverts. » Tout ce qui est excessif est insignifiant. Ce n’est pas la passion qui prouve la justesse de sa cause, mais l’intelligence. Et celle-ci ne peut apparaître que dans la modération, l’argumentation, le débat. Pas dans la colère, ni la haine. Pas comme Mélenchon ou Rousseau Sandrine. Tout peut se défendre, mais en raison.

Cela ne signifie pas « se tenir chancelant ou métis (…) en une division publique », rappelle Montaigne. Métis signifiant entre-deux. Modération ne signifie pas indifférence ou neutralité, refus de choisir ou en même temps. Modération signifie argumentation et raison. « Ce n’est pas prendre un chemin moyen, c’est n’en prendre aucun », disait Tite-Live cité par notre philosophe.

« Mais il ne faut pas appeler devoir (comme nous faisons tous les jours) une aigreur et âpreté intestine qui naît de l’intérêt et passion privée ; ni courage, une conduite traîtresse et malicieuse. Il nomment zèle leur propension vers la malignité et violence ; ce est pas la cause qui les échauffe, c’est leur intérêt ; ils attisent la guerre non parce qu’elle est juste, mais parce que c’est guerre ». Les manifestants violents et les partisans radicaux croient ainsi défendre une cause juste et noble ; ils ne défendent que leur plaisir de provoquer et d’insulter, de casser et de brailler ensemble en se jouant de la police. Leurs arguments ne valent rien s’ils sont des injures ou des barres de fer.

« Rien empêche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement ; conduisez-vous-y d’une, sinon partout égale affection (car elle peut souffrir différentes mesures), mais au moins tempérée, et qui ne vous engage tant à l’un qu’il puisse tout requérir de vous. » Si vous en trahissez un, l’autre sera content mais vous considérera comme pratiquant la traîtrise ; il ne vous fera pas confiance. « Je ne dis rien à l’un que je ne puisse dire à l’autre à son heure, l’accent seulement un peu changé ; et ne rapporte que les choses ou indifférentes ou connues, ou qui servent en commun. Il n’y a point d’utilité pour laquelle je me permette de leur mentir. » A ceux qui réclament une obéissance inconditionnelle, Montaigne leur dit ses bornes « car esclave, je ne le dois être que de la raison », leur dit-il. « Et eux aussi ont tort d’exiger d’un homme libre telle sujétion à leur service et telle obligation que de celui qu’ils ont fait et acheté, ou duquel la fortune tient particulièrement et expressément à la leur. » Les obligations sont une sorte d’esclavage et la liberté exige qu’on s’en défasse.

Certaines professions exigent de mentir, notamment les affaires publiques, ce pourquoi Montaigne s’en est détourné dès qu’il l’a pu, « tenant le dos tourné à l’ambition ». Si la tromperie est parfois utile, comme vice légitime, Montaigne lui préfère « la justice en soi, naturelle et universelle ». Il n’est pas naïf ni idéaliste. « Je ne veux pas priver la tromperie de son rang, ce serait mal entendre le monde ; je sais qu’elle a servi souvent profitablement, et qu’elle maintient et nourrit la plupart des professions des hommes. Il y a des vices légitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes ou excusables, illégitimes. » Mais, dit-il, « je suis le langage commun, qui fait différence entre les choses utiles et les honnêtes. » Et de prendre plusieurs exemples antiques.

Epaminondas même, que Montaigne met « au premier rang des hommes excellents », estime « que l’intérêt commun ne doit pas tout requérir de tous contre l’intérêt privé. » La justice en soi est plus haute que l’intérêt général, les principes humanistes que les lois des États ou des ordres des dirigeants. « Toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour le service de son roi ni de la cause générale et des lois. »

Car enfreindre cette justice en soi, pour l’utilité de tel dirigeant ou la gloire de telle nation, c’est ouvrir la porte à l’anarchie morale, au droit du seul plus fort, au grand n’importe quoi. Ce qui règne convenons-en, entre les nations, bien loin de la « République universelle » de l’idéaliste romantique Hugo. Au contraire, dit Montaigne, «Ôtons aux méchants naturels et sanguinaires, et traîtres, ce prétexte de raison. » Dénonçons les mensonges de Poutine, la traîtrise manœuvrière d’Erdogan, les intérêts commerciaux américains. Montaigne est pour la lucidité, contre la culture de l’excuse. Nécessité ne fait pas loi, ni l’ignorance, ni une enfance malheureuse. Être victime n’excuse rien, surtout pas la violence.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Donna Leon, Les masques éphémères

Le commissaire Brunetti de Venise touche cette fois une réalité nouvelle du crime italien : la mafia à Venise. Il s’agit de la nigériane qui trafique divers marchandises telles de la drogue ou des femelles. Les ripoux sont par nature intéressés et créent des entreprises de couverture. Mais des drames se produisent, des femmes noires jetées en mer pour échapper aux garde-côtes. C’est inhumain, bien loin de l’humanisme qui a fait la réputation de l’Italie dans l’histoire.

Donna Leon renouvelle son inspiration tout en conservant ce qui fait le charme de ses romans policiers : le côte humain. Brunetti est un philosophe qui relit les classiques romains et discute avec sa femme, professeur de littérature anglaise à l’université, et ses enfants, Raphi le beau jeune homme qui pense par lui-même et Chiara qui réagit en ado, aux extrêmes. Patta le vice-questeur apparaît peu en cet opus, de même qu’Elettra la secrétaire hackeuse, mais la commissaire Griffoni, napolitaine, l’accompagne.

Un soir, deux filles américaines ont été déposées sur le quai devant l’hôpital. Elles sont blessées, l’une d’elle dans le coma. Alerté, le commissaire Brunetti enquête. La vidéo surveillance montre deux hommes déposer en bateau les filles avant de repartir. S’agit-il d’un crime ? D’un flirt qui a mal tourné ? Aucune des filles n’a été violée et celle en état de parler déclare qu’elles ont fait la connaissance en soirée de deux jeunes sur le Campo Santa Margherita, lieu habituel de réunion étudiante. Ils ont proposé de faire un tour dans Venise en bateau et tout s’est bien passé. Mais le pilote a mis le cap sur la lagune et augmenté la vitesse. Soudain, le choc, le bateau a heurté un pilotis dérivant. Après, elle ne se souvient de rien.

L’enquête retrouve la trace des deux jeunes. Ce sont des hommes insérés dans la vie, l’un avocat stagiaire et l’autre pilote pour son oncle qui possède une entreprise de transport en bateaux sur la lagune. Aucun des deux n’est criminel, le pilote a lui-même été blessé aux côtes et l’autre a appuyé sur le bouton d’appel des urgences de l’hôpital avant de partir. Sauf que – nous sommes en Italie – ce bouton a été désactivé depuis quelques mois et ne fonctionne pas. Ce n’est que parce qu’un infirmier est venu fumer une cigarette sur le quai que les deux jeunes filles ont pu être prises en charge rapidement.

Que se passe-t-il avec Marcello le jeune pilote ? Pourquoi a-t-il peur des foudres de son oncle ? Pourquoi celui-ci -t-il disparu cinq ans avant de revenir à Venise avec assez d’argent pour monter cette compagnie de bateaux ? Qu’est-ce qui lie Marcello l’ouvrier musculeux qui n’a pas fait d’études avec Duso, jeune homme fin, avocat fils d’avocat ? Ce serait en dire trop que d’aller plus loin. Le titre anglais « désirs passagers » en dit un peu plus que l’énigmatique titre choisi en français.

Donna Leon excelle dans la description concrète et imagée de la mentalité italienne. A État défaillant, débrouille clientéliste ; à administration bornée et tentaculaire, passe-droits et transgressions. « Les moulins à prière tournent avec une extrême lenteur, mais ceux de la bureaucratie italienne sont capables d’atteindre une vitesse vertigineuse, selon la main qui les actionne. Dans le cas d’un avocat spécialisé dans le droit maritime, frère d’un marchese lui-même proche d’un ou deux amiraux – dont un avait fait monter en grade le capitano Alaimo – demander une faveur à ce capitaine revenait à donner un ordre » p.126. Au fond, les mafias n’ont pas d’autres causes que la défaillance de l’État et l’absurdité des administrations. C’est vrai en Italie comme en Russie, ou dans les pays arabes ou le bakchich remplace le droit. Lire les enquêtes du commissaire Brunetti est instructif.

Donna Leon, Les masques éphémères (Transient Desires), 2021, Points 2023, 330 pages, €8,50 e-book Kindle €8,99

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Jean-Louis Curtis, Questions à la littérature

Une réflexion juste après Mai 68 sur « la littérature » en cinq points : Pourquoi écrit-on ? (vaste programme), Refus de la littérature et littératures du refus, L’écrivain en accusation, Du côté des cathares (ou puristes), enfin Entre deux galaxies.

Écrire, pourquoi ? Pour rien – par envie, désir, source. L’auteur a commencé dès l’âge de 5 ans à raconter des histoires à ses petits copains, puis à 8 ans à en écrire, à 12 ans à lire accaparé par « une sorte d’érotisme littéraire » p.21, à 15 ans à tenter le roman. Rien d’abouti avant l’âge adulte, mais le pli était pris. Plutôt timide, le caractère trouvait là son expression. L’esprit réfléchissait comme un miroir depuis toujours, comme tout le monde, mais en avait conscience (ce qui n’est pas donné semble-t-il à tout le monde). Réfléchir, c’est se dédoubler en acteur et en spectateur, « en même temps » comme dirait l’autre. François Hollande est passé maître dans la façon célèbre qu’il a de faire et de commenter ce qu’il fait dans le même mouvement. De Gaulle, au moins, se laissait un temps d’attente, de mûrissement, tout comme Mitterrand. Mais cet état d’esprit fait l’écrivain, permet d’être observateur en plus d’acteur, d’user de son imagination pour agir sans agir. Pourquoi écrire ? Parce que « l’écriture est une fin en soi » p.20. « Le besoin d’écrire, rien de plus naturel que la littérature » p.25.

L’idéal communiste, si prégnant durant toutes les années soixante, rendait l’écriture coupable. C’était être « bourgeois » que d’écrire comme les écrivains bourgeois pour des lecteurs bourgeois. Bourgeois, donc limité, entre-soi, dominant. D’où le refus de la littérature chez certains. Flaubert a annihilé le sujet bourgeois dans ses œuvres, ou du moins l’a-t-il tenté. Ce pourquoi il écrivait et réécrivait dans les affres, éradiquant sans pitié tout ce qui était subjectif au profit de la neutralité du style. Seul le choix des mots, seule la musique de la phrase, étaient encore justifiés dans l’œuvre. Un élitisme. Comme Mallarmé, qui voulait réserver la poésie à quelques-uns en écrivant hermétique. Quant à Rimbaud, il a laissé toute poésie pour ne plus rien dire. Radical. Les surréalistes s’engouffreront dans l’anti-intellectualisme en tordant l’écriture jusqu’à la rendre automatique, onirique, un « ça » qui éjacule à la chaîne – ce que l’IA aujourd’hui (« intelligence » artificielle, dit-on) reproduit très bien. Une impasse.

L’écrivain est alors accusé parce qu’il ne s’engage pas. Ah, l’Engagement ! Julius Benda dénonce en 1927 La trahison des clercs (toujours réédité) qui, face à la montée des fascismes divers, du communisme et du nazisme, ne disent rien, réfugiés dans leur tour d’ivoire de l’imaginaire. Pas faux. André Breton voulait renverser les bourgeois et subvertir les mots pour en faire une révolution mentale, « la souveraineté de la pensée » p.69 – d’où son adhésion au Parti communiste, puis son exclusion pour déviation petite-bourgeoise. Risible. Or les années 20 voient une floraison de la liberté, « tout éclate à la fois : sensations neuves (le jazz, le sport, la vitesse), les art,s la décoration la morale. Femmes et adolescents commencent la longue marche de leur émancipation. La littérature est joyeusement individualiste esthétisante sans remords » p.71. C’étaient les années d’éveil de l’auteur, né en 1917, mais un chant du cygne. Soudain, tout s’abîme dans le krach de Wall Street, le national-fascisme, la guerre éclair de 40, la Défaite, l’Occupation, l’Épuration. « Le paysage littéraire est soudain envahi par les divisions blindées existentialistes de marque allemande (Heidegger…) quoique au service des Alliés. Tout cède à leur avance ; c’est la débandade. La tourelle d’un char se soulève et l’on voit émerger le général en chef : Sartre. En un clin d’œil il inaugure les Temps modernes » p.72. Imagé. C’est la guerre pour la Révolution, l’Engagement exigé, l’embrigadement aux côtés des prolos. « Tout anti-communiste est un chien », dira l’agitateur excité. Confort moral impossible, il faut défendre une Cause. La seule juste était la communiste évidemment.

Vu sa faillite en actes, c’est aujourd’hui l’écologiste qui devient le Juste, mais avec autant de hargne, de système et de bêtise. On suit, on ne réfléchit pas ; on s’engage, sans souci des conséquences, parfois socialement inacceptables. Tout anti-écologiste est un chien – mais les chiens mordent, l’oubliez-vous ? Sous gilets jaunes ou cagoules noires, tournant en rond ou cassant tout, trublions trotskistes ou ados attardés à l’Assemblée, ils suscitent la Réaction. Le Cancel n’est pas nouveau, déjà la presse bien-pensante (dont Le Monde a été le chantre d’époque en époque, de mode en mode, jusqu’à nos jours!), faisait silence sur ceux qui ne lui plaisaient pas. « J’appelle cela de l’hypocrisie, et d’un genre particulièrement sordide ; mais l’hypocrisie, la tartufferie est passée du domaine des mœurs à celui de la politique ; et le sectarisme cafard est une des plaies de notre temps » p.84.

Les écrivains qui s’étaient retirés de l’Engagement pour simplement écrire, sont appelé par l’auteur des « cathares ». Ils condamnent le roman, genre impur, au profit d’une « histoire naturelle » (Zola), d’un « fond commun psychique indifférencié » (Nathalie Sarraute), du seul « monologue intérieur » (Joyce), voire les tentatives d’écrire tout ce qui se passe dans l’instant, sans point ni virgule, sans intérêt non plus. Une abstraction qui ne renvoie qu’à elle-même. « Claude Mauriac nomme ‘alittérature’ cette littérature d’où les significations sont expulsées ; et ce n’est peut être pas un hasard si, au moment où l’on parle ‘d’alittérature’ on parle aussi de l’éventualité de formes littéraires qui serait programmées sur ordinateur et qui n’exigeraient plus la participation d’un écrivain, puisque le programme serait mis au point par une équipe de techniciens du langage » p.102. La peur de l’IA n’est pas nouvelle, déjà en 1972 Jean-Louis Curtis l’évoquait…

Sommes-nous donc entre deux galaxies ? « Nous ne voyons plus, nous n’entendons plus tout à fait de la même façon qu’il y a 30 ans, nous ne lisons plus de la même façon qu’autrefois » p.115. Et pire encore de nos jours. Désormais il y a les séries pour les histoires, le cinéma pour l’émotion, la chanson pour la poésie. Le livre, l’écrit – en bref la littérature – redevient peu à peu élitiste, ne plaisant plus qu’à quelques-uns. « Si l’image s’adresse d’abord aux yeux ou aux oreilles et à travers eux à la sensibilité et à l’intelligence, c’est d’abord à l’intelligence que s’adresse l’écriture, et ensuite à l’imagination visuelle et auditive et à la sensibilité. Les voies d’accès sont différentes et ce qui est atteint, irradié, vivifié est également différent » p.119. L’intelligence se perd, puisqu’elle devient « artificielle », encourageant la paresse de penser ; l’image fait foule, encourageant le grégaire, le conformisme, le comme-tout-le-monde, si cher aux solitudes exacerbées par l’égoïsme social.

Somme toute, une belle réflexion sur la littérature et l’écriture, qui reste d’actualité malgré le demi-siècle qui a passé.

Jean-Louis Curtis, Questions à la littérature, 1973, J’ai lu 1975, 123 pages, e-book Kindle 6,49

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Les Grands événements sont du vent, dit Nietzsche

Dans un conte pour matelots et pour vieilles femmes, Zarathoustra raconte l’enfer qui leur fait peur. Il a lui-même affronté le « chien de feu » et l’a déstabilisé. Il aboie tant qu’il ne crée rien, car ce n’est pas la fureur (ni le Führer) qui créent en braillant mais les chercheurs de vérité dans le silence.

« Toujours, lorsque j’ai entendu parler les démons de révolte et de rebut, je les ai trouvés semblables à toi, avec ton sel, tes mensonges et ta platitude. Vous vous entendez à hurler et à obscurcir avec des cendres ! Vous êtes les plus grands vantards et vous avez appris en suffisance l’art de faire entrer la fange en ébullition. » Celui qui crie le plus fort n’est fort qu’en parole – on pense à Mélenchon. Les populistes qui mentent au peuple pour mieux le manipuler ne le rendent pas libres, ils accaparent au contraire le pouvoir à leur profit exclusif. Ils ne créent pas de valeurs, ils affirment leur ego. Ils ne donnent pas le bonheur mais asservissent.

« Liberté ! c’est votre cri préféré ; mais j’ai perdu la foi en les ‘grands événements’, dès qu’il y a beaucoup de hurlements et de fumées autour d’eux. » Plus c’est gros, plus ça passe, disait Goebbels en propagande ; plus c’est gros, plus il importe de se méfier. Les événements les plus grands ne s’accomplissent pas dans le fracas et le badaboum, mais en silence. Ainsi de « la Révolution » dont les gogos ne retiennent que la prise de la Bastille alors qu’elle a été un lent glissement préparé des esprits depuis la Renaissance. Ou du fascisme/nazisme qui sont le résultat de plusieurs causes concomitantes qui peuvent se répéter.

Les écolos braillards et violents d’aujourd’hui devraient y réfléchir : c’est desservir leur cause que de marquer le coup dans le bruit et la fureur – bien mieux vaudrait-il proposer des solutions crédibles et socialement acceptables, préparer les esprits au lieu de les choquer. Le choc assourdit, sidère et asservit, il ne libère pas ni ne suscite le consentement. Bien amers ont toujours été les lendemains qui chantent et les promesses à la légère, et bien boursouflées les annonces de catastrophes et d’apocalypses. Les vrais catastrophes avancent à pas de loup et n’ont jamais été prévues.

« Ce n’est pas autour des inventeurs de fracas nouveaux, c’est autour des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite en silence. Et avoue-le donc ! Peu de chose avait été accompli lorsque se dissipait ton fracas et ta fumée ! » De fait : les manifs monstres n’ont jamais accouchées que de souris, de reculs tactiques pour mieux imposer par la suite – on pense aux éternelles réformes des retraites car on ne fait jamais suffisamment et à temps.

Cela signifie-t-il que Nietzsche/Zarathoustra soit un conservateur qui refuse de changer ? Pas du tout, au contraire. Mais ce n’est pas brailler, hurler des slogans, aller aux manifs qui change le monde. C’est en soi-même en premier lieu que s’opère le changement. Peu à peu la société suit et la politique s’y adapte. Pas l’inverse. Seuls les dictateurs et les tyrans croient changer les hommes et l’homme écolo ressemble fort à l’homme nouveau des communistes. Les contemporains déclarent le faire au nom de la « démocratie », mais qu’est-ce qu’une démocratie qui impose la loi de l’ego au lieu de convaincre les esprits ?

« Mais c’est le conseil que je donne aux rois et aux Églises et à tout ce qui s‘est affaibli par l’âge et par la vertu – laissez-vous donc renverser, afin que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne ! » Car l’âge rend conservateur et « la vertu » est une rigidité de mœurs et de pensée qui inhibe toute invention. Les rois ne sont pas éternels : – qui t’a fait roi ? Les Églises ne sont pas éternelles – elles dépendent de la foi, laquelle est une illusion consolatrice qui se dissipe avec l’émancipation humaine.

La foi écologiste n’est pas différente en fonctionnement de la foi chrétienne ; elle a ses gourous, sa bible, ses prêcheurs, son apocalypse. L’écologie n’est pas l’écologisme ; elle avance au contraire en silence et pas dans le braillement des manifs. Elle est la science, laquelle n’est pas une foi mais une analyse dérivée des observations et dont les hypothèses sont constamment testées. Pas de bible en science, mais une constante remise en question, celle qu’appelle Nietzsche aux rois, aux Églises et aux vertus moralisantes.

« L’État est un chien hypocrite comme toi-même, dit Zarathoustra au chien de feu. Comme toi il aime à parler en fumée et en hurlements pour faire croire, comme toi, que sa parole sort des entrailles des choses. Car l’État veut absolument être la bête la plus importante sur terre ; et on le croit. » Comme le démontrait La Boétie, il suffit de ne plus « croire » pour être libre.

« Il est temps, il est grand temps ! » annonçait déjà Zarathoustra aux matelots. Le temps de faire et pas celui de brailler. Avis aux bêtes stupides qui se croient humaines alors qu’elles se comportent comme des moutons.

(J’utilise la traduction 1947 de Maurice Betz au Livre de poche qui est fluide et agréable ; elle est aujourd’hui introuvable.)

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, 1884, traduction Geneviève Bianquis, Garnier Flammarion 2006, 480 pages, €4,80 e-book €4,49

Nietzsche déjà chroniqué sur ce blog

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En mémoire du Haut-Atlas marocain touché par le séisme

Je suis allé au Maroc, j’y ai même travaillé quelque mois jadis, lorsque j’étais archéologue. J’ai surtout randonné dans le Haut-Atlas central, à 1500 m d’altitude, en passant par Marrakech puis Imelghas.

Les notes sur ce voyage sont publiées sur ce blog.

Plus particulièrement :

Vers le Haut-Atlas marocain
La vallée des Ait Bouguemez
Méchoui en altitude
Les maisons du Haut-Atlas marocain
Escalade dans le Haut-Atlas
Marrakech

Je suis en pleine solidarité avec les victimes du séisme.

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