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Bilan à presque mi-mandat

Dans une note de fin août Patrick Artus, économiste de Natixis, dresse un constat sans appel au bout de deux années Hollande : PIB 0,0%, consommation +0,5%, investissement des entreprises -0,8%, investissement en logement -2,4%, exportations 0,0%, importations +0,4%, production manufacturière -1,0%, production de services +0,1. Après 75 milliards d’impôts en plus, les hochets offerts aux entreprises pour réduire le coût du travail sont bien minces : 41 milliards – et sous conditions CICE ou pacte.

Patrick Artus ajoute, implacable : « Malgré l’absence d’amélioration du déficit public, les taux d’intérêt historiquement bas et la désinflation qui soutient le pouvoir d’achat et la consommation, la croissance est bloquée par un problème massif d’offre. L’industrie manufacturière continue à détruire de la capacité avec une rentabilité du capital la plus faible de tous les pays de l’OCDE. La construction résidentielle continue à chuter avec le recul permanent de l’offre de logements. La production de services est affectée par le coût trop élevé du travail peu qualifié. Il faut donc comprendre qu’il faut arrêter de mener pour la France des analyses conjoncturelles basées sur la demande mais qu’il faut raisonner à partir de ces contraintes d’offre. On voit bien au 2ème trimestre que le soutien de la consommation profite aux importations et pas à la production domestique que ce soit d’industrie ou de services. »

2014 08 lExpress la faillite c est maintenant

Et il y a encore des économistes – évidemment de gauche et socialistes plus ou moins atterrés, pour prôner un encouragement massif à la consommation par la dépense publique ! Car le pragmatisme hollandais n’a pu être imposé aux électeurs de gauche tant la croyance idéologique imprègne les esprits socialistes. Ils croient en l’État comme en Dieu, malgré le dépérissement de l’État annoncé par Marx, malgré la mondialisation. Le socialisme français a montré ce qu’il était : de l’anti-sarkozysme primaire sans aucune vision de l’avenir. Une navigation à vue avec un président préoccupé de gérer les courants de gauche et les bouffons en mouches du coche. L’histrion Montebourg insulte les chefs d’entreprise et méprise des investisseurs étrangers, l’arriviste Duflot fait s’effondrer le logement en 18 mois avant de cracher dans la soupe et de « tomber à gauche », comme si l’écologie était une lutte de sectes… Même s’il « change » et « accélère », le président est parti trop tard, ses réformettes vont faire pschitt ; on ne change pas une société par décrets et les réformes de structure se préparent longtemps à l’avance.

Le coût du travail est devenu (depuis 2000 où il était inférieur de 8%), plus élevé de 20 % qu’en Allemagne (à cause de la hausse continue des taxes sociales) – mais le socialisme ne dit rien pour « penser  » cette plaie – ou seulement des incantations : « yaka » faire baisser l’euro, « yaka » faire payer les actionnaires. Sauf que les actionnaires vont ailleurs quand ils n’ont pas la rémunération juste que les impôts sans cesse modifiés et le bonneteau des retraites leur laissait miroiter lors de leur investissement. Qu’ont donc fait les énarques, économistes « de gôch » et autres technocrates socialistes depuis la fin des années Jospin ? – RIEN. Ils n’ont ni observé, ni pensé, ni prévu. Aucun plan d’ensemble, aucune mesure radicale (réforme fiscale, condition des subventions, plan d’investissement pour la recherche, encouragement à l’isolation des logements). Aucune remise en cause du sacro-saint gros État-Papa géré par les « éclairés », drogués au pouvoir, qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut.

Tous les États dans la même situation (Canada, Suède, Allemagne, Espagne, Angleterre et même Italie) se sont retroussé les manches et ont pris les cinq ans nécessaires pour que les réformes structurelles portent leurs fruits. Tout le monde le sait – et qui ne le savait pas a pu à loisir l’observer in vivo dans les pays indiqués. Mais surtout pas les Français, pas les socialistes, pas les technocrates parisiens, pas François Hollande. Ils savent tout de droit divin ou de raison suffisante. Hollande promettait « l’inversion de la courbe du chômage avant fin 2013 », il affirmait encore en juillet « le redressement arrive ». Or la croissance s’affaisse à un maigre +0.5% prévu sur l’année (qui n’est pas encore finie) ; quant au chômage, il prépare des bataillons entiers de votes Front national dès que l’occasion en sera donnée.

Comme en 40, le socialisme n’a rien à dire, comme en 40, il ne fait que préparer le lit du pétainisme. Hollande débarque au moment où il « célèbre » l’anniversaire du débarquement.

Ah mais, s’écrient les dévots socialistes, célafôta ! Symptôme habituel du déni, addiction de croyants, voile d’illusion des faibles : c’est toujours de la faute des autres. Des riches bourgeois forcément en Suisse, des mauvais patrons qui n’embauchent pas quand il n’y a aucune demande, de Bruxelles qui complote évidemment pour affaiblir la France, de Merkel taxée d’égoïste parce qu’elle renvoie chaque État à ses propres responsabilités, de l’euro fort qui profiterait aux Allemands mais curieusement pas aux Français incapables de proposer comme eux des produits exportables fiables et attrayants, aux Espagnols qui font du dumping salarial sur les produits moyenne gamme qu’exporte la France… Ce n’est jamais de la faute du socialisme, jamais de la faute du parti des éléphants, jamais de la faute des ministres incapables, ni jamais celle du Président – qui connait forcément l’économie puisqu’il a « fait HEC » (il y a 40 ans) – lui qui a toujours préféré le confort d’être fonctionnaire. Dix ans d’illusions et d’incurie théorique dans l’opposition, deux ans de retard à l’allumage jusqu’au diagnostic réaliste des vœux de janvier, huit mois de procrastination et de zigzags pour établir une « boite à outils » de réformettes impuissantes et inutilement compliquées. Tout ça pour ça !

max et mango

« Tout va bien ! » nasillent les kids proprets Max & Mango (photo) dans la scie de l’été. A 11 ans, ils ne doutent de rien, l’avenir (et l’argent) est devant eux. « Tout va mal » singent les Éboueurs du net dans une vidéo critique hilarante des gentils mignons. A 15 ans, eux doutent de l’avenir car leur adolescence a commencé sous le socialisme hollandais, ce triomphe des impuissants. En 2017, ils voteront !

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Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

michel houellebecq la possibilite d une ile

Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le film comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

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Modèle brésilien pour la gauche ?

Plus rien à foot au Brésil, mais aussi peu de chômage… et peu de croissance (1,3%), à cause d’une politique dirigiste plutôt démagogique. En France, peu de croissance mais chômage massif. La différence ? La dépense publique : un modèle pour la gauche jacobine ?

capoeira torse nu bresil

Le Brésil a de meilleures bases que la France, son déficit public reste encore faible (3,3% du PIB) malgré des dépenses structurellement plus élevées (+11% sur les trois dernières années) que les recettes (+9,2%) ; son endettement reste autour de 58% du PIB. La contrepartie est une inflation forte (6,4%) à cause de la consommation privée et de la dépense publique qui font que la demande est supérieure à l’offre de production dans le pays. Donc l’excédent commercial est passé en déficit à cause des importations en hausse (+1,4% sur 1 an). On n’augmente pas de 10% les prestations sociales (la Bolsa Familia), on n’offre pas de nouvelles augmentations de salaires aux fonctionnaires, on ne se contente pas de relever le plancher de l’impôt sur le revenu moins que l’inflation (4,5% seulement, et pas avant 2015), sans offrir un pouvoir d’achat plus élevé, auquel la production nationale ne suffit plus. Le pays vit donc à crédit, dépendant de l’étranger, au risque de voir monter brusquement les mécontentements lorsqu’il faudra revenir à un certain équilibre des comptes. Sauf à endetter la génération suivante sans lui demander son avis.

Est-ce ce dont rêve la gauche ? Quitte à « remettre les pendules à l’heure » en ponctionnant « les riches » (ce qui signifie les classes moyennes, tous ceux qui gagnent plus de 3000€ par mois disait Hollande durant sa campagne électorale, et tous ceux dont le patrimoine dépasserait les 800 000€, ancien déclencheur de l’ISF) ? Le problème est qu’il y a de moins de moins de riches, et de moins en moins de classes moyennes. Piketty, dans son pavé pensum où valsent les statistiques sans qu’elles soient vraiment comparables, pointe cependant une vérité : en période de crise économique, les très riches deviennent de plus en plus riches, tandis que tous les autres s’appauvrissent – y compris les moyens riches et les faiblement riches – autrement dit les classes moyennes.

Au Brésil, la classe moyenne émerge à peine et se voit remise en cause par les limites du modèle brésilien : tensions inflationnistes, taux d’épargne et d’investissement historiquement bas, investissement en recul (3 trimestres consécutifs, -2,1% sur 1 an). Seul l’investissement de productivité, donc l’épargne et le travail justement rémunéré, crée la classe moyenne – pas l’intervention d’État qui n’est que coup de pouce ou assistanat.

bresil anti foot

Pour éviter les tensions entre l’offre (qui peine à suivre) et la demande (pléthorique en raison de la dépense publique et des prestations sociales), les taux d’intérêt brésiliens ont été relevés (à 11% depuis le mois d’avril contre 7,25% un an plus tôt), rendant le crédit plus cher. Les exportations (-3,3% sur 1 an) ont été pénalisées par le recul des ventes de produits manufacturiers, puisque la production industrielle retombe dans le rouge à cause de l’inflation intérieure (-0,3% m/m en avril et -0,5% m/m en mars). Les entreprises créent moins d’emplois et les salaires réels ralentissent, faute de prix stables pour l’exportation, et faute d’investissements (de 20,2% à 18,2% du PIB entre 2010 et 2013). L’inflation décourage d’épargner, donc d’offrir aux banques les dépôts permettant les crédits aux entreprises ; le taux d’épargne intérieure (déjà bas) est passé de 18% à 14,6% du PIB. Conséquence : pour la première fois depuis le fin 2011, la consommation privée recule (-0,1% contre une moyenne trimestrielle de +0,6% en 2013), la confiance des ménages atteint des niveaux proches du plus bas historique 2009.

Seule la hausse des prix des matières premières, surtout café et soja (leader mondial), soutient la balance commerciale. Ce sont principalement les incitations fiscales qui attirent les capitaux étrangers pour couvrir les besoins de financement du pays. Ce qui entraîne une surévaluation du real (+ 8% depuis janvier contre $) et un real fort pénalise les exportations (tout comme un euro fort pénalise l’exportation française, incapable de produire du haut de gamme fiable à forte image de marque – ce que font excellemment les Allemands).

Le modèle de croissance reposant sur la consommation privée et publique montre qu’il engendre de sévères déséquilibres. Et c’est ce modèle que voudraient la gauche radicale, voire la droite extrémiste ? L’économie brésilienne a besoin de réformes de fond pour l’équilibre budgétaire dans la durée (ce que préconisait Keynes), des gains de productivité des entreprises et un environnement plus favorable à l’investissement. La France aussi, n’en déplaise à la gauche radicale et aux croyants des yakas.

L’analyse de conjoncture du Brésil par BNP-Paribas

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Hollande au milieu du gué

Il lui reste deux ans pour convaincre les électeurs de le reconduire avant que commence la campagne pour les primaires, puis la présidentielle ; il lui reste deux ans pour montrer que son tempérament débonnaire, hésitant et porté à valoriser les contradictions dans une improbable synthèse permettra à la France de retrouver le chemin de la croissance, de l’emploi et de la simplification des règles et taxes. Pas sûr qu’il y arrive, porté qu’il est par son tempérament à « laisser du temps au temps », comme disait son mentor en politique qui – lui – avait sept ans de règne devant lui et pas cinq.

francois hollande 2012
Les électeurs se sont fait clairement comprendre, ceux qui se sont abstenus comme ceux qui se sont exprimés : le vieux socialisme des copains à la française, le « socialisme municipal », a explosé. On le voit clairement à Grenoble où un Vert balaye un socialiste en réduisant les prébendes des élus et en affichant la transparence, comme à Marseille où le candidat du socialisme usé jusqu’à la corde n’a pas su même arriver à la cheville du vieux clientéliste UMP, maire depuis des décennies. Le parti Socialiste n’a rien vu, rien compris, rien appris. Laissé dix ans à l’écart du pouvoir depuis la chute de Jospin en 2002, il est resté sans idées, dans l’entre-soi confortable de l’auto-intoxication, des yakas théoriques en économie et des boucs émissaires.

Laurent Joffrin le susurre ironiquement dans l’hebdo des bobos, le « Nouvel » observateur : « Rappelons tout de même (…) qu’au Danemark, patrie des traîtres au vrai socialisme, le niveau de vie est l’un des plus élevés au monde et le chômage deux fois inférieur à ce qu’il est en France ». La faillite idéologique du socialisme est très claire : on n’oppose pas de façon aussi caricaturale la consommation à l’offre, la hausse des impôts à la baisse des dépenses publiques, le rôle de l’État à celui des entreprises. La théologie socialiste reste dans l’abstrait, accusant tous les autres quand elle échoue (l’héritage, la droite, l’Europe, la BCE, Merkel, les Américains, les Chinois…). Malgré la dépense publique bien plus grosse qu’ailleurs (57% du PIB), la France n’a toujours pas modernisé son école de l’échec et de la ségrégation sociale, ni clarifié ou simplifié le marché du travail qui fabrique les chômeurs et refuse de les former au profit du monopole syndical des copains, ni donné aux entreprises de l’air pour investir, innover et produire.

La mauvaise farce de « l’inversion de la courbe du chômage » a laissé une trace durable dans l’opinion. Elle hésite à qualifier le président de super-menteur (rôle populaire de Chirac jadis) ou de gros naïf (rôle que Hollande a préféré endosser depuis 23 mois). La politique menée a été incohérente (taxer les entreprises puis leur demander de ne pas licencier et d’embaucher, faire fuir les investisseurs étrangers par la taxe à 75% et les rodomontades de Montebourg malgré les infrastructures reconnues), croire bêtement que l’imposition accrue des classes moyennes et populaires, assaisonnée de niches et de subventions, allait être neutre sur la consommation, chiffrer les efforts de réduction du déficit à Bruxelles et refuser de trancher dans la dépense publique. Non seulement le hollandisme a échoué comme méthode, mais que voit-on après « la leçon » des Municipales ?

Que l’on prend les mêmes et que l’on recommence. Certes, Ayrault a été remplacé par Valls, le social-démocrate mou par un bonapartiste de gauche… mais enserré dans tant de filets qu’il restera impuissant, réduit à la « com » et aux mouvements de menton. Le socialisme reste celui de la parole, pas des actes – de l’incantation, pas de la volonté. Le nouveau gouvernement est pur socialiste. Exit les Verts, Dufflot et son inepte politique du logement (effondrement des mises en chantier en 2013) et Canfin qui déclare « avoir posé un acte » comme le toutou dépose sa crotte. Bonjour les éléphants, le socialisme de toujours avec ses vieilles recettes, l’immobilisme de la parité et des équilibres entre courants – comme si l’on était en régime parlementaire et pas en Ve République. Plus aucun ministre responsable de l’Europe, comme si cela n’avait aucune importance. Un « gouvernement de combat » cette équipe de binômes en guéguerre perpétuelle et sans chef pour dire holà ? Parce que ce n’est pas Valls qui va jouer le chef, il n’en a pas les moyens – il ferait de l’ombre au locataire de l’Élysée ; parce que ce n’est pas Hollande qui va jouer le chef, il n’en a pas le tempérament – il se mettrait à dos les courants du PS et le reste de la gauche.

D’où la révolte des 100 députés qui, tels les 100 familles du Front populaire, veulent mettre leur grain de sel : finie la Ve République quand l’Exécutif est faible, retour au vieux parlementarisme IVe République qui faisait et défaisait les gouvernements en quelques semaines par simple déplacement de « courants ». Est-ce cela « la politique » ? Jacques Attali dans l’Express n’hésite pas à dire aux électeurs « débrouillez-vous ! ». Lui qui a empilé les rapports, les avertissements, les livres, les émissions pour dire ce qu’il conviendrait de faire pour adapter la France au monde nouveau sans être suivi d’effet – en a assez. Il n’attend plus rien du « socialisme », ni des politiciens de gauche, ni même de « l’État ».

Incapable ou inapte, le président ? Les électeurs ont provisoirement choisi. Pas sûr que le gouvernement Valls au travail ou les élections programmées dans les mois qui viennent ne remettent en cause ce jugement…

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Mitterrand et le tournant de rigueur en mars 1983

Montebourg, Hamon et Duflot en appellent à « changer de politique économique » et à proscrire « la rigueur » ; le président Hollande récuse le mot rigueur puisque ni les salaires ni les prestations sociales ne baissent – mais il réaffirme son « sérieux » à tenir le budget. Vieux débat à gauche : le volontarisme politique ou le réalisme des circonstances ? Il y a toujours une alternative possible… encore faut-il vouloir en assumer toutes les conséquences. Une « autre politique » reste possible : au prix de l’isolement, l’étatisme autoritaire, l’inquisition fiscale, la fermeture au monde. La question s’est posée à Mitterrand dès 1982 : socialisme ou construction européenne ?

La tentation gauchiste est de récuser le réel pour l’utopie depuis les débuts du socialisme réel en URSS :

  1. « En 1920, le débat a été étouffé par les famines », rappelle Erik Orsenna, nègre de Mitterrand dans la revue Le Débat. La gauche de gouvernement veut au contraire tenir compte du réel pour agir ; ce sera la NEP de Lénine, la Nouvelle politique économique.
  2. En 1983, « sans développement économique, qu’allait pouvoir dire le socialisme ? », rappelle encore Orsenna. Sortir hier du serpent monétaire européen, sortir aujourd’hui de l’euro pour récupérer la politique monétaire ?
  3. Cela voudrait dire, aujourd’hui comme hier, dévaluer. Au cas où l’on voudrait pouvoir encore emprunter sur les marchés internationaux, cela signifierait faire une politique de rigueur bien plus drastique qu’aujourd’hui – à l’opposé des promesses de la gauche de la gauche. Ou bien augmenter lourdement impôts et taux d’intérêt, asphyxiant la consommation des ménages et l’investissement des entreprises, donc la productivité, l’innovation et l’emploi. L’État autoritaire peut bien sûr procéder à un emprunt intérieur forcé, confisquer les propriétés au-dessus d’un niveau jugé (par Mélenchon ?) indécent, nationaliser les entreprises : mais pour combien de temps dans un monde interconnecté ?

Qu’il est doux d’être à gauche du réel… quand on est dans l’opposition ! Dès que l’on arrive aux affaires, il faut composer avec ce réel, en Europe et sous l’œil du monde.

Les trois contestataires du gouvernement, s’ils étaient conséquents, devraient démissionner (comme Chevènement et Rocard l’ont fait en leur temps). Ils retrouveraient le confort inégalé de l’opposition et du rêve : « yaka ! si l’on ? pourquoi on ne fait pas ? ». Mais les politiciens de gauche aujourd’hui et la conséquence… Ne reste que le « moi je » personnel individualiste de la carrière. Donc se positionner « à gauche » pour la suite, au cas où.

francois hollande visage centre

Revenons sur la rupture d’il y a 30 ans pour les socialistes idéalistes qu’a engendré la décision de François Mitterrand de choisir la solidarité européenne plutôt que l’isolat socialiste français. Nous nous appuyons, pour ce faire, sur le Verbatim de Jacques Attali, sur Mitterrand, une histoire de Français, biographie de Jean Lacouture et sur la revue Le Débat, dans son numéro de mars-avril 2013, qui revient sur cet anniversaire.

Selon Jacques Attali, le lundi 7 mars 1983 « la plus difficile semaine du septennat commence ». La victoire des Chrétiens-démocrates en Allemagne et le net recul de la gauche aux élections municipales françaises accroissent la tension entre franc et mark. Nous l’avons oublié aujourd’hui, bien à l’abri derrière le coussin de l’euro, mais les politiques de chaque pays européen, du temps des vieilles devises, étaient immédiatement sanctionnées ou adulées par les marchés internationaux (y compris, pour la France, par les marchés allemand ou italien). La relance massive, faite à contretemps de la conjoncture, et les charges augmentées des entreprises en 1981, ont entraîné un vif déficit du commerce extérieur car la consommation s’est portée sur les importations. Les entreprises françaises ne construisent ni magnétoscope, ni ordinateur compétitif, ni une bonne part de ce que les Français désirent en 1983 ; celles qui en sont capables ont vu leurs taxes brutalement augmenter et ne peuvent investir. Le franc est devenu fragile, gros de deux dévaluations déjà, avec une inflation autour de 8% l’an et un déficit budgétaire pour 1982 de 150 milliards de francs.

Dès lors, il faut choisir entre 3ème dévaluation ou flottement. Le flottement signifie la sortie du serpent monétaire européen (SME) ancêtre de l’euro. Le franc se trouvera immédiatement dévalué par les marchés de 20% pour rééquilibrer le solde des échanges (exportations contre importations), le déficit extérieur croîtra de 2 milliards de francs par mois, nécessitant un emprunt international massif qui ne pourra se faire dans des conditions honorables sans vrai plan de rigueur. Et qui pourrait bien aboutir à la tutelle du FMI, les autres pays ne désirant pas prêter sans discipline. La France, par le pétrole, par sa consommation, par ses exportations, dépend de l’extérieur. Le temps du splendide isolement d’une population majoritairement rurale est révolu.

Selon Attali, trois programmes économiques socialistes se trouvaient alors en concurrence :

  1. celui « de bon sens » du Premier ministre Pierre Mauroy et de Jacques Delors,
  2. celui « saint-simonien productiviste » des visiteurs du soir du président (Jean Riboud, JJSS) encouragés par Laurent Fabius, Gaston Deferre et Pierre Bérégovoy – un « national-protectionnisme » (Lacouture),
  3. enfin celui des « experts de l’Elysée » dans lesquels Attali se situe, « dans la ligne du Premier ministre mais en plus socialement compréhensible ».

Deux scénarios possibles :

  1. sortir du SME et tenter le « socialisme dans un seul pays »,
  2. ou bien choisir la solidarité européenne et s’entendre avec les Allemands pour une dévaluation du franc et une réévaluation du mark concertée. En faisant jouer cette solidarité de pays en marche vers une communauté plus étroite, il est nécessaire de faire des compromis.

Il semble, selon les témoins, que François Mitterrand ait depuis toujours « choisi l’Europe » (Lacouture, Orsenna) au détriment des vieilles lunes du socialisme romantique. Mais, en « maître du bonneteau » (Lacouture), il a mis en scène cette décision de bon sens en consultant, en laissant croire qu’il ne choisissait que contraint et forcé, en jouant la fidélité des uns contre celle des autres pour tester leurs convictions.

Nous n’y étions pas, laissons les témoins scruter cet épisode. Mauroy aurait dit « je ne sais pas faire (…) La France deviendrait un gigantesque Portugal » ; Delors aurait refusé lui aussi. Restait à laisser se convaincre tout seul Fabius, Deferre et Bérégovoy qui penchaient (ce n’est pas nouveau) pour la rupture. Mitterrand dit à Delors de demander à Fabius de voir le Directeur du Trésor, qui avoue les réserves de devises au plus bas, un jour ou deux à tenir peut-être. Mitterrand laisse entendre à chacun qu’il sera obligé de changer de gouvernement et que le nouveau devra endosser la politique à mener. Qui aura la conviction suffisante et le culot de prendre à sa charge la poursuite d’une redistribution sociale généreuse mais qui va dans le mur faute d’être financée ? Personne évidemment. Et Fabius se dit naturellement convaincu, Deferre suit aussitôt, les auteurs ne disent pas ce que pense Bérégovoy.

Résumé d’Attali : « si nous sortons du SME, nous ne serons plus assez crédibles pour ne pas subir une forte décote par rapport au dollar. Et nous entrerons alors dans la spirale des déficits. » Le 21 mars, le Deutsche Mark, le Florin, la Couronne, les Francs belge et luxembourgeois sont réévalués, le Franc français et la Lire italienne dévalués. François Mitterrand (qui n’avait pas l’intention de changer de Premier ministre mais a testé les ambitions) garde Pierre Mauroy dans un gouvernement resserré de 15 ministres au lieu de 35 (économies obligent) et, dès le 24 mars, le plan de rigueur de Delors est adopté en Conseil des ministres : baisse du déficit budgétaire, hausse des taxes sur la vignette auto, l’alcool et le tabac, hausse du forfait hospitalier et de l’essence, hausse des tarifs EDF, GDF et SNCF, emprunt forcé, baisse des stocks pétroliers, contrôle des changes et instauration d’un carnet de change aux devises limitées à 2000 francs pour chaque touriste français se rendant à l’étranger…

Ces mesures sont de l’ordre de 2% du PNB selon Attali, « on reprend ce qu’on avait donné en juin 1981 » ; Lacouture marque que cette reprise est presque du double. Après l’erreur d’avoir relancé la demande à contretemps de la conjoncture internationale, il s’agit de conforter l’offre purement française pour consolider le budget et les entreprises. Le Budget de l’année suivante verra une stabilisation des effectifs fonctionnaires et une baisse autoritaire de 10% de tous les programmes d’équipement.

Le Président parle de « rigueur socialement juste », le Premier ministre de mesures « rudes mais transitoires », le Premier secrétaire du PS (Lionel Jospin) de « parenthèse ». Raymond Barre approuve, le franc tient, l’Assemblée vote la confiance. Mais, selon Jacques Attali : « la rigueur n’est pas une parenthèse ; c’est une politique ».

En effet, analyse Lacouture, le programme appliqué en 1981 avec ses nationalisations massives, sa relance choc et sa baisse du temps de travail sans baisse de salaire, constitue une rupture des équilibres européens, donc une menace sur le franc. Persévérer, « était une rupture globale, collective, peut-être la mise en cause de la démocratie, en tout cas celle d’une forme de solidarité européenne vieille de près de trente ans » (Lacouture t.2 p.64). Ce que voudrait Mélenchon à n’en pas douter. Mais Le Pen aussi.« C’est effectivement la fin des grandes illusions en matière de transferts sociaux ; mais sans remise en cause des réformes », note Attali.

Il faut dire que la naïveté romantique du « peuple de gauche » était navrante d’irréalisme et d’ignorance (faute d’éducation économique et de discours adulte de ses politiciens). Un témoignage personnel : j’étais alors tout jeune second d’agence à la BNP (Banque Nationale de Paris). Des clients venaient me voir pour solliciter un prêt, immobilier ou de consommation. Une banque ne prête jamais à guichet ouvert, sans garantie. L’un d’eux s’est étonné : « comment ? Mais je ne suis pas à la Banque Nationale Populaire, ici ? Avec la gauche, je croyais que les prêts sociaux étaient automatiques… »

Eh bien non, la tyrannie robespierriste a sans doute traversé les esprits de nombre de socialistes en 1981 ; ils avaient fait tellement rêver avec le « changer la vie ». Mais le président Mitterrand, élu des classes moyennes autant que du peuple de gauche, était voué au bien-être de tous, pas de quelques-uns. Le compromis avec le réel était inévitable, bien qu’après les grandes réformes symboliques (retraite à 60 ans, 39h, hausse du SMIC, nationalisations). Ce balancement mitterrandien, ce sens de l’équilibre, était sans doute le génie de ce président à l’époque ; aujourd’hui, où tout est nettement plus interconnecté, décider vite est crucial, « laisser du temps au temps » mortel.

Le « tournant » de 1983 signifie qu’au socialisme de la rupture comme dictature de « classe », qui sent son 19ème, succède le socialisme de l’aménagement pour tous, en concertation avec nos partenaires européens, et définitivement immergés dans le mouvement du monde. Cela, nombre de socialistes ne l’ont pas encore compris. Le militant Gérard Filoche en est l’exemple le plus passionné et le plus candide.

Mitterrand a choisi l’Europe contre le socialisme archaïque. Qu’a donc choisi Hollande ? Ni vraiment l’Europe sinon il serait plus offensif, ni vraiment le socialisme sinon il serait plus en rupture. Peut-être est-ce encore la meilleure solution à l’ère des replis nationaux et du déficit français qui empêche d’avancer…

Reste à inventer le nouvel équilibre de l’avenir : permettre une industrie performante et des travailleurs formés et motivés – sans rogner toujours plus sur la redistribution sociale et les missions de l’État, le tout dans l’Union européenne qui seule donne la puissance dans le monde globalisé.

Jacques Attali, Verbatim tome 1 : 1981-1986, réédition 2011, Robert Laffont collection Bouquins, 1144 pages, €29.92

Jean Lacouture, Mitterrand une histoire de français, Points Seuil 2006, tome 1, €8.64, tome 2, €9.12

Le tournant de la rigueur : mars 1983-mars 2013, Revue Le Débat, n°174, mars-avril 2013, Gallimard, €17.58

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Économie française en 3 graphiques

Patrick Artus, économiste de gauche de l’ex-Caisse des dépôts Recherche devenue Natixis, « suggère » aux décideurs, abstracteurs de quinte essence et autres blablateurs littéraires de « regarder trois graphiques ». L’économie française et ses dérives y sont contenues : L’industrie est-elle encore profitable ? La demande intérieure de produits industriels est-elle satisfaite par la production française ? La France réussit-elle à l’exportation ? C’est tout simple et diablement concret. Car le diable, les littéraires devraient le savoir, se niche dans les détails plus que dans les « Grands » projets de redressement productif ou des « Grandes » lois sur la fiscalité ou le travail.

Patrick Artus ne parle dans cette note que de l’industrie, pas des services. Mais des services robustes sont produits par une industrie forte : ce sont toutes les sous-traitances en matière d’informatique, de sécurité, de marketing, de transports, de distribution… et même des services publics pour contrôler les normes, collecter l’impôt et juger des brevets et conflits.

Profits : mot honni à gauche et chez les cathos. Ce sont pourtant les profits générés par les entreprises qui permettent l’investissement, l’embauche et la distribution de pouvoir d’achat via les salaires et les dividendes (sans parler de bons impôts). Mépriser le profit, c’est croire qu’il suffit de planter deux grains de blé pour obtenir deux grains de blé : une ineptie déjà réprouvée dans les Évangiles. « On voit une forte baisse de la profitabilité de l’industrie française (du ratio prix sur coûts) surtout à partir de 2004. Les entreprises industrielles françaises ne peuvent pas répercuter dans leurs prix la hausse des coûts salariaux et des prix des matières premières. Elles doivent baisser leurs prix de vente en euros quand l’euro s’apprécie pour pouvoir continuer à vendre. »

Donc trois éléments : les matières premières, l’euro, les coûts salariaux.

  • On ne peut rien sur les matières premières, leur demande est mondiale et leur prix en dollar.
  • On peut très peu sur l’euro, la France est parmi les 17 d’une zone monétaire et n’a qu’une voix politique parmi d’autres (qui, eux, s’en sortent très bien avec le même euro).
  • Restent les coûts salariaux : c’est moins le niveau du salaire qui compte que le poids des prélèvements sociaux chargés sur les salaires, qu’ils soient versé directement par le patron ou pris sur la feuille de paie brute du salarié. Par rapports aux pays voisins, dans la même zone euro, l’industrie française joue avec un boulet aux pieds. C’est le sens de la réflexion avancée pour la première fois au gouvernement socialiste, alors que la même chose dite par Sarkozy était considéré il y a peu comme une hérésie.

Demande intérieure, autre nom de la consommation : faut-il encore et toujours la favoriser en France par des hausses de SMIC, des aides et une redistribution fiscale ? Peut-être que non : outre la course effrénée au gadget (les écolos nous rappellent opportunément que consommer ne fait pas le bonheur), c’est surtout que la production nationale ne suit pas ! « De 1998 à aujourd’hui, la production a baissé de 5 %, la demande intérieure en volume a augmenté de 60 %, les importations en volume de 100 %. Ceci montre l’incapacité absolue de l’industrie française de répondre à une hausse de la demande intérieure, qui n’est satisfaite que par la hausse des importations ».

Favoriser constamment la demande appauvrit le pays ; une politique en faveur de l’offre serait enfin bienvenue. Elle a été à peine amorcée sous Sarkozy, niée dans le programme socialiste, elle commence peut-être à revenir dans les réflexions gouvernementales. On attend la suite.

La vulgate « keynésienne » des profs et fonctionnaires de gauche (qui remplit les manuels du secondaire !) croit que la consommation est tout pour relancer la machine. C’est faux. Keynes n’a jamais cautionné une chose pareille. L’intervention de l’État n’est pas limitée à la redistribution par l’impôt : l’État peut aussi investir et inciter à investir, favoriser la création d’entreprises et saluer ceux qui osent. Force est de constater que les socialistes sont loin du sujet par le mépris dont ils font preuve envers les entrepreneurs, étiquetés aussitôt « riches » à pressurer au profit de leur clientèle électorale et du puits sans fond d’un État gaspilleur aux trop nombreuses strates administratives.

Patrick Artus pointe enfin « l’énorme perte de part de marché à l’exportation Ceci montre le rôle de l’inertie de l’offre dans la dégradation continuelle du commerce extérieur. Cette perte de part de marché aurait été encore plus forte s’il n’y avait pas eu la baisse des prix de vente. » Non seulement l’industrie française répond mal à la demande de biens industriels français, mais elle peine à exporter, bien plus que ses voisins !

Conclusion (antisocialiste sans le vouloir) de l’auteur, économiste de terrain : « tant que les conditions de l’offre de produits industriels n’ont pas été améliorées et la profitabilité de l’industrie restaurée, il est inutile et dangereux de stimuler la demande intérieure de produits industriels en France. » Traduit en action politique, cela signifie : redistribuer encore plus des impôts encore plus gros accentue la décadence de l’industrie française.

Avec moins de profits, elle investira moins, embauchera moins et distribuera moins de pouvoir d’achat. La redistribution d’État aux clientèles favorisera les produits importés, creusant le déficit extérieur et empêchant toute réflexion sur les véritables missions de service public. État obèse, déficit constant et stagnation industrielle font régresser encore et toujours la France au rang de pays de moins en moins développé, peuplé d’histrions médiatiques et de footeux surpayés (résidant à l’étranger), de fonctionnaires, de rentiers et d’ayant-droits appauvris par la très française « préférence pour le chômage ».

Est-ce vraiment cela, la « Grande » vision socialiste pour la France ? Un misérabilisme de l’assistanat d’État empli de ressentiment envers les comploteurs-industrieux-riches-bourgeois-capitalistes-américains et j’en passe ? « Germinable », titre assez bien une affiche polémique… Espérons que ce ne soit pas vrai.

La note de Patrick Artus sur les trois graphiques.

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Nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Le mouvement du monde nous berce sans que l’on prenne conscience des changements. La vertu des crises est de précipiter les choses et de montrer quelles sont nos fragilités dans cette histoire qui avance. Bien que beaucoup le dénient, nostalgiques du passé ou volontaristes de leur pré carré politicien, la France a son destin indissolublement lié à celui de l’Europe. Celle-ci fonctionne cahin-caha, mal organisée, mal comprise, mal gérée. On ne reviendra pas sur les erreurs politiques de l’élargissement trop précipité sans institutions fiables ; de la création d’une monnaie unique sans mécanismes de convergence réelle par étapes ; du refus de la démocratie par l’élection du Parlement unique le même jour et selon les mêmes modalités dans tous les pays.

Oui, les politiciens de droite comme de gauche, ont leurs responsabilités. Il est risible d’entendre les yakas socialistes aujourd’hui, alors que la méthode Delors a été largement piétinée et que les cinq ans Jospin n’ont vraiment pas faits la preuve d’une volonté d’aller plus loin.

Aujourd’hui, la crise financière est devenue économique, puis politique. Les États, surtout latins, ont pris des habitudes d’endettement systématique et de laxisme budgétaire clientéliste, fondées sur la politique de demande (soutien à la consommation plutôt qu’à la production). Les boucs émissaires commodes du déni sont naturellement « les autres » – surtout pas les politiciens !

C’est particulièrement vrai en Grèce où l’augmentation du nombre et du salaire des fonctionnaires a été bien supérieur aux capacités du pays, sans que ni la croissance, ni la fiscalité, ne permettent de financer. L’argent de l’Europe était une manne bénie, la force de l’euro permettait des importations hors zone à bas prix. La « descente » de l’héroïnomane est toujours vertigineuse, d’où le sentiment d’abandon et de désespoir des Grecs aujourd’hui.

Mais que font-ils, les Grecs, pour forcer leurs politiciens à faire rentrer les impôts fonciers ? A établir ne serait-ce qu’un cadastre ? A condamner le paiement des commerçants et des professions libérales au noir ? Pour supprimer les rentes de monopole ? Pas grand-chose en dehors de brailler dans la rue… Contrairement à la Suède, où la crise des finances publiques a été réglée dans le débat et avec les années, la Grèce manque de démocratie concrète. Trop longtemps asservie par les Turcs, elle en a pris les habitudes du clientélisme et du bakchich. L’exemple actuel de l’Irlande montre qu’un pays européen, démocratique, effondré par la même crise, peut se redresser avec les mêmes aides de l’Europe.

Graphique de la confiance dans la zone euro :

Ce qui compte est la confiance. Celle des ménages, des entreprises, des investisseurs. Parmi les investisseurs il y a évidemment les marchés (qui achètent les obligations d’État), mais aussi les banques. Les États-Unis financent leur économie surtout par les marchés, d’où le soutien qui leur est apporté par la Fed plus qu’aux banques. En Europe, c’est l’inverse : les banques financent près de 80% des entreprises – il est donc logique que les gouvernements et la BCE se soient préoccupés avant tout d’assurer la liquidité aux banques. Celles-ci restent fragiles, puisque plombées encore quelques années avec les produits toxiques (subprimes et CDS) comme avec les emprunts des États incapables de rembourser. Surveiller le système bancaire demeure donc crucial.

Mais il y a plus : sans confiance, pas de système. Les États doivent restaurer cette confiance générale par une double action de rigueur et de croissance. C’est politiquement difficile dans les pays où la démocratie est peu mûre – et la France en fait partie, État centralisé, à mentalité autoritaire, sans guère de contrepouvoirs institutionnels. Le citoyen considère que l’État est responsable de tout, donc yaka. Pêle-mêle : violer les banquiers, nationaliser les banques, dompter les marchés financiers, faire rendre gorge aux « riches » (au-dessus de 4000€ par mois pour un couple selon Hollande, « je prends tout » éructe Mélenchon qui a piqué le terme à Jean-Marie Le Pen… dans son « je prends tout » de l’histoire de France).

Suffirait-il de décider d’en haut pour que tout suive et s’organise ? Conception héritée tout droit du catholicisme romain que de considérer la Raison comme souveraine en soi, volonté de Dieu pour ses élus : il suffit qu’elle paraisse pour que tout le monde s’incline. Vieille légèreté française datant du culte à Robespierre que de croire en la Vertu, évidemment incarnée par un seul homme qui dit le bien et le mal et s’impose par la terreur – sans débat. Recopiage scolaire de la pensée allemande sous Hegel, pour qui  Dieu s’incarne dans l’Histoire, et que les histrions font accoucher en gueulant très fort comme des femmes en gésine.

  • Je m’interroge sur la contradiction à gauche de prôner le « développement durable » lorsqu’il s’agit de l’énergie et de la planète – mais de refuser ce même « développement durable » lorsqu’il s’agit de la dépense publique…
  • Je m’interroge sur le riche sénateur Mélenchon se faisant défenseur des « pauvres », comme si la fortune venue du public était plus « morale » que l’enrichissement issu de ses mérites, par la création ou l’entreprise. Peu d’ouvriers font confiance à Mélenchon, mais un maximum de profs.
  • Je m’interroge sur cette propension à redistribuer plus… tout en voulant rester « dans » l’euro, comme si la Grèce n’était pas le contre-exemple parfait de gabegie politicienne.

Le « pic » du pétrole est atteint, celui de l’endettement d’État aussi. Il faut donc organiser la « décroissance » de l’État obèse, celui qui se mêle de tout, qui régente tout, avec ses strates multiples de décision sans concertation. Maigrir, réorganiser, simplifier. Les écolos sont d’accord, mais pas Mélenchon. François Hollande a maigri lui-même avant d’être candidat, fera-t-il maigrir la France s’il est élu ? Où laissera-t-il ses petits copains, entrés dans la pâtisserie après être restés longtemps cantonnés derrière la vitre, mettre les deux mains dans les pots de bonbons, aiguillonnée par la gauche de la gauche ?

L’économie n’est pas mécanique, mais politique. Il ne suffit pas de verser d’un vase dans un autre, de prendre aux riches pour redistribuer aux pauvres, pour que tout se rééquilibre tout seul. Cela, c’est la Cité de Dieu catholique c’est le « laisser-faire » dont une certaine gauche ignare croit le libéralisme coupable. L’équilibre s’effectue dans le mouvement et, en économie, il s’agit de la confiance. Ériger la guerre civile en principe, droite contre gauche, riches contre peuple (stratégie d’évitement des élites…), national-socialisme contre libéral-Europe, dénigrer systématiquement tout ce qui a été fait par le précédent gouvernement, « détricoter » loi par loi pour rétablir cet âge d’or qui était avant, faire « comme si » ni le monde, ni l’Europe, ni les Français n’avaient changés – rien de cela n’est fait pour établir la confiance.

  • Ni celle des ménages (qui ne vont pas dépenser s’ils pensent être plus imposés) ;
  • Ni celle des entreprises (interdites de licenciements – donc soucieuses de ne pas embaucher – taxées plus, soumises aux banques par découragement des actionnaires, tentées de délocaliser, voire d’installer ailleurs leur siège social pour les plus grandes – comme Schneider) ;
  • Ni celle des investisseurs (taxés sur les transactions, taxés sur les gains, taxés sur le patrimoine, taxés sur les successions).

La démocratie, c’est le débat, pas le populisme des sondages plébiscitant des décisions idéologiques venues d’une secte : dénoncez tout et fermez les frontières ! dépensez tout et mendiez pour rester dans l’euro ! écoutez le complot Cheminade ! donnez tout le pouvoir aux seuls travailleurs d’usines !

L’Europe du nord sait faire, l’Europe du sud a beaucoup de réticence. Encore que l’Italie ne s’en sorte pas si mal : il y a une vraie souplesse politique sous des dehors partisans – contrairement aux rigidités françaises.

Peut-être est-ce parce que l’Italie exporte plus que la France via ses PME ? L’ouverture à l’extérieur, par les exportations des entreprises régionales, ouvre l’esprit au monde. Elle donne du bons sens à la souplesse et à l’inventivité. Chacun voit alors que s’il ne travaille pas assez, s’il produit trop cher, s’il bloque l’efficacité de l’organisation, si le service après vente est par-dessus la jambe, son salaire va en pâtir, son emploi être compromis.

La France est à l’inverse le pays du fonctionnariat. Près de la moitié de la population active est concernée par l’emploi public, soit directement, soit par le conjoint ou les enfants. De bonne foi, un fonctionnaire ne comprend rien à la compétitivité du pays. Il ne connaît rien à la pression économique (en témoignent les suicides par désespoir des salariés des ex-entreprises publiques à qui l’on demande de changer de mentalité…). Un fonctionnaire ne peut fonctionner mieux que s’il a « plus de moyens », c’est dans l’esprit même de l’administration des choses. Il ne faut pas lui en vouloir, il a été formé ainsi et est de toute bonne foi. Mais pour que la France aille mieux il ne s’agit pas d’administrer les choses : il s’agit de les produire. Qui parle de production, à gauche ? Qui ?

C’est aux politiciens d’expliquer et de convaincre, de prendre les mesures pour encourager à créer et à entreprendre, d’établir la confiance pour ne pas changer les règles à chaque élection, allant pour le produit du travail du laxisme à la confiscation. Mais nos politiciens ont-ils compris quelque chose ?

Les indices de confiance :

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Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie

Nous sommes le 11 février 2011 en Russie, juste au nord de la Mongolie, du côté d’Irkoutsk, sur la rive ouest du lac Baïkal, à la pointe du cap des Cèdres du nord. Une cabane de rondins de trois mètres sur trois, dotée d’un poêle à bois, accueille Sylvain Tesson, écrivain voyageur français. Il fait – 33°. C’est là qu’il a décidé de vivre six mois tout seul, en ermite, loin de l’agitation des villes et des rencontres vaines. Soi-même, face à la nature, avec pour seule télé la fenêtre ouverte sur le paysage et, à la nuit, les flammes qui dansent par l’appel d’air du poêle. Un Robinson de terre ferme, naufragé volontaire de la civilisation, nanti des accessoires utiles à tout pionnier, hache, couteau, fil de pêche, mais surtout d’une caisse de nouilles, d’une caisse de livres et d’une caisse de vodka. Un vrai trou que ce Français solitaire ! Plus ivrogne qu’un Russe. La décivilisation est-elle soluble dans l’alcool ?

Plaisir de la liste du matériel, qui fait rêver bien avant d’avoir vécu l’aventure. Même la liste des livres emportés est à elle seule une promesse : celle d’en revenir plus expérimenté, nanti de la sagesse des autres, lentement assimilée contrairement aux urbains, et tout de suite expérimentée dans la rudesse des commencements du monde. Le ‘Traité du désespoir’ du danois Kierkegaard côtoie ‘Les hommes ivres de Dieu’ du français Lacarrière ; ‘Robinson Crusoe’ du so british Defoe voisine avec les ‘Rêveries du promeneur solitaire du genevois Rousseau ; Les ‘Carnets’ de Montherlant répondent au journal ‘Soixante-dix s’efface’ de Jünger ; les Stoïciens aux ‘Fleurs du mal’, le Tao à Zarathoustra ; sans oublier Shakespeare, Schopenhauer, Lucrèce, Whitman, Mishima, Blixen, Gary, Cendrars, Chrétien de Troyes, Yourcenar… Une bibliothèque éclectique qui comprend aussi quelques romans policiers et les mémoires de Casanova. Manquent cependant Montaigne et Dostoïevski, si vous voulez mon avis. Mieux vaut rêver d’Italie au fond de la Bouriatie qu’à Venise. Il y a de l’énergie dans ces livres, leur choix ne s’est pas fait par hasard. Répondre au Qui suis-je ? Où vais-je ? élimine d’office tous les petits maîtres qui surjouent leur temps sans rien d’apporter d’éternel. « Question : qui aurait tenu le plus longtemps entre Volodia à la cour de Louis XIV et le prince de Condé dans la taïga ? » p.171. La réponse ne fait guère de doute.

L’auteur se moque avec admiration du caractère russe : « A chaque fois que les pêcheurs russes visitent ma cabane j’ai l’impression que la division de cavalerie est venue bivouaquer dans mon potager. Fatalisme, spontanéité, despotisme : ces traits du caractère mongol ont été inoculés dans le système veineux slave » p.129. Pas mal vu, tout comme la suite : « Ils ont des gueules à dépecer le Tchétchène et ils partagent délicatement leur biscotte avec la mésange » p.100. « J’aime les Allemands, dit Sergueï. – Ah oui, la philosophie, leur musique… – Non, les voitures » p.94 Et encore ce résumé édifiant : « je contemple ce radeau qui ressemble à la vie en Russie : une chose lourde, dangereuse, au bord du naufrage, soumise aux courants mai où l’on peut faire du thé en permanence » p.251. « Les Russes demandent simplement qu’on les laisse vider une bouteille aujourd’hui parce que demain sera pire qu’hier (…) un état de passivité intérieure corrigée par une force vitale » p.257. C’est cela qui fascine Sylvain Tesson : la force vitale. Elle est bien affadie, avachie, maniérée, dans les salons parisiens…

Sylvain Tesson est un routard sans idéologie, pèlerin sans dieu, migrateur sans être migrant. Il est the Wanderer, celui qui va, juste parce qu’ailleurs est mieux qu’ici. Mais, à 37 ans, aller toujours sans jamais se poser fatigue l’âme. « L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne pouvait plus », dit-il dans sa préface. Dans sa cabane, foin du cyberespace, vive l’espace Sibérie. L’existence est rude en sauvagerie. Les sentiments sont forts et les passions primitives. L’intelligence sommeille, puissamment guidée par les instincts ancestraux de survie et de chasse. Le retour à la nature est aussi le retour des atavismes…

Ce pourquoi il se moque aussi gentiment des écolos heureux qui mâchonnent les idées de décroissance entre ordinateur relié à Internet et potager bio de grandes banlieues. « L’utopie décroissante : un recours poétique pour individus désireux de se conformer aux principes de la diététique. La cabane est un terrain parfait pour bâtir une vie sur les fondations de la sobriété heureuse (…) ne pas s’encombrer d’objets, ni de semblables » p.48. L’austérité ne peut pas être une politique, la quête de la beauté et la vertu intérieure, si. Mais elle se fait tout seul, sûrement pas dans un parti. La résistance au marketing et aux désirs suscités par la consommation « toujours plus » est affaire de personne, pas d’une foule. « Ils n’ont pas la force de se réformer et rêveraient qu’on les contraigne à la sobriété » p.121. Alors que quiconque peut avoir « recours aux forêts » comme Ernst Jünger. Mais « Les sociétés n’aiment pas les ermites. Elles ne leur pardonnent pas de fuir. Elles réprouvent la désinvolture du solitaire qui jette son « continuez sans moi » à la face des autres » p.58. Même la vertu se veut grégaire, par envie : « on » force les autres à imiter les vertueux.

Tesson se moque aussi des gauchistes enfermés dans leurs certitudes, comme Julien Coupat le dit terroriste ferroviaire : « Ce n’est pas l’entassement dans le parc urbain qui rend méchant, ni le stress provoqué par la pression marchande qui transforme l’homme en rat hargneux, ni la rivalité mimétique de la promiscuité qui « commande aux frères de se haïr » (Coupat dans ‘Tiqqun’). Au Baïkal, séparés par des dizaines de kilomètres de côtes, vivant dans la splendeur des bois, les hommes se déchirent comme les voisins de palier d’une vulgaire mégapole. Changez le cadre, la nature des « frères » restera la même » p.213.

Comme quoi la vie naturelle, immergé dans la nature, remet les idées biscornues à l’endroit. Nietzsche l’avait bien vu, qui effectuait de longues marches avant de philosopher. Tout comme Rousseau, logique avec ce contrat social qu’on ne comprend guère, et pourtant : « Seul le recours aux étendues infinies et dépeuplées autorise une anarchie pacifiste dont la viabilité est fondée sur un principe très simple : contrairement à ce qui advient en ville, le danger de la vie dans les bois provient de la Nature et non de l’Homme » p.93 Utopistes rousseauistes qui n’avez rien compris, allez donc en cabane ! Comme Sylvain Tesson, vous comprendrez que votre idéal « politique » est une contradiction en soi… C’est expliqué page 120 et je vous laisse le découvrir.

C’est écrit léger, avec des formules percutantes et de jolies contemplation des éléments qui se déchaînent et des ours aussi brutes que russes. On ne s’ennuie jamais avec un solitaire pareil, dans une nature semblable !

Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie, juin 2011, Gallimard NRF, 267 pages, €17.01

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Elliot Perlman, Ambiguïtés

Simon enlève à la sortie de l’école un petit garçon de six ans. Il le ramène chez lui, lui donne à boire du chocolat et le gamin s’endort en confiance car il l’a déjà sauvé d’une noyade dans sa piscine. La maîtresse de Simon trouve les deux très sages en rentrant et appelle la police. Rien de plus, il ne s’est rien passé. Pourquoi cet enlèvement ? Pourquoi ce petit garçon ? Pourquoi appeler la police plutôt que les parents ?

C’est toute l’histoire – ambigüe – de ce happening qu’on peut appeler crime ou dérapage, c’est selon. Sept personnages vont raconter leur version de l’histoire, successivement. Sept personnages en quête de sens, car ce fait divers interpelle leur propre vie. Qui sont-ils pour juger en bloc ? Existe-t-il une frontière nette entre le Bien et le Mal ? N’y aurait-il pas plutôt une marge grise entre le bon et le mauvais de chacun ?

La justice passera, elle se fraiera un chemin pas si mauvais au fond, mais qui prendra du temps. Le lecteur s’attachera à chacun des personnages car chacun reste ambigu, avec sa part de bon et de mauvais, ses forces et ses faiblesses. Il tirera de tout cela une leçon de sagesse sur le monde et les gens, en ce début du XXIème siècle. Car la société a changé, elle est sans cesse en mouvement, obsédée de réussite, de consommation ostentatoire et d’argent. Chacun est insatisfait car il se compare moins à un idéal qu’au beau-frère ou au collègue plus adapté. L’auteur nous donne à voir successivement l’univers d’un intellectuel instituteur, d’une petite-bourgeoise dans une société de service à l’emploi, d’un parvenu courtier en bourse, d’un analyste financier, d’un psychanalyste, d’une étudiante paumée devenue putain puis escort girl, enfin d’une étudiante fille de l’un des protagonistes qui revit – mais à l’envers et une génération plus tard – la saga de Simon.

En fait, ce qui est écrit dans ce roman dense, un peu bavard parfois, est une immense histoire d’amour. Simon ne supporte pas que son amour de jeunesse l’ait quitté il y a dix ans. Le petit garçon qu’elle a eu d’un autre lui ressemble et il en est amoureux comme un père peut l’être d’un enfant de cet âge. Il n’y a rien de sexuel, rien de pervers, seulement l’admiration pour un être neuf, empli de hardiesse et de curiosité, mais fragile car en devenir. C’est pour Sam, le gamin, que Simon va provoquer l’événement. Pour que sa mère stoppe son adultère naissant, pour que son courtier de père arrête de préférer son Audi Quattro à son fils, pour que les gens aient enfin une vie plus saine en regardant les autres et pas leur nombril, en songeant aux conséquences de leurs actes plutôt qu’à leur aura sociale narcissique. Vaste programme ! aurait dit De Gaulle (il parlait de la connerie).

L’auteur, juif australien, fait partie de cette littérature mondiale marquée par la Shoah, la communauté juive et l’esprit torturé des intellectuels de gauche dans un monde qui rejette les idéaux d’après-guerre. Moins cérébral de Jonathan Littel, moins clownesque et nettement plus empathique, il livre dans le pavé de presque 900 pages une analyse critique aiguë de la société contemporaine. La démolition systématique et jubilatoire du déconstructionnisme de Derrida (fort à la mode dans le monde anglo-saxon) et le week-end de « formation personnelle » payée aux cadres d’une entreprise financière valent à eux seuls leur pesant d’or !

« Les Lumières sont achevées. Il n’est pas besoin d’être un génie pour s’en apercevoir. (…) Le fondamentalisme est partout, qu’il soit religieux ou économique, et partout on constate une réaction face à la complexité, une tentative d’ignorer les contradictions et les énigmes de notre existence. Les gens ont un besoin maladif de la simplicité, de ces paradigmes en noir et blanc faciles à assimiler. Le moindre flou, la moindre ambiguïté sont perçus avec hostilité » p.852. Il suffit de quitter une seconde son petit moi pour écouter les autres et s’en apercevoir.

Un grand livre, passionnant à lire à longues goulées pour ne pas perdre le fil.

Elliot Perlman, Ambiguïtés (Seven Types of Ambiguity), 2003, 10-18, 2006, 857 pages, €11.40 

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Élucubrations écologiques polynésiennes

Une société de la place, à Tahiti, cherche à acheter des rori cuits et congelés. La technologie de traitement est fournie, l’équipement est payant. Si vous avez un intérêt dans ce commerce voici les tarifs offerts : Rori titi 1000 FCP le kilo ; Rori anana 1000 FCP le kilo ; Rori récif 300 FCP le kilo ; Rori vermicelle 300 FCP le kilo. Rappel : le rori est une holothurie. Et le FCP est le Franc Pacifique. Bonne chance à tous ceux qui sont intéressés !

Le ministre de l’agriculture du Fenua veut répandre son usage car le vétiver a mille vertus. Connu surtout par sa fragrance, il est désormais reconnu pour ses nombreuses applications. Ses racines plongent jusqu’à 6 mètres de profondeur. Voilà un moyen naturel (bio, écolo, divin, ce que vous voulez…) pour freiner l’érosion des sols, surtout dans l’archipel des Marquises. Ces terres pourraient servir à la culture d’arbres fruitiers (s’ils étaient ensuite plantés, entretenus, récoltés, expédiés…). Mais cet herbacé vétiver peut fournir également un excellent fourrage. La plante peut atteindre 2 m de haut et possède la faculté de pousser dans un environnement salin. Peu cher, se multipliant rapidement,  le vétiver sera-t-il la panacée aux maux dont souffre la Polynésie française ?

Un enfant de 11 ans a mis le feu à son fare… parce que sa mère ne le gâtait pas assez. Le feu a détruit un autre fare et un habitant en colère a frappé au visage un mutoi (flic). Le feu donne chaud dans la société de consommation locale où tout est dû.

Vous connaissez cet atoll de Tetiaroa, à quelques miles de Papeete et ancienne propriété de l’acteur Marlon Brando. Une association, Conservation Tetiaroa, recherche dans toute la Polynésie des plantes qui étaient présentes sur l’atoll et qui ont disparu. Tetiaroa est le seul atoll des Iles du Vent et ses 6 km2 sont rattachés à la commune de Arue. Par temps clair, des hauteurs de Tahiti on distingue nettement Tetiaroa. C’est un lagon de 7 km de diamètre cerné de 13 motu. Ce fut également la résidence d’été, jadis, de la famille Pomare (reine du pays). Cherchant ses mutins déserteurs, le capitaine Bligh l’avait découvert en 1789. En 1962, durant le tournage du film ‘Les Mutinés de la Bounty’, Marlon Brando tombe amoureux de l’endroit et en 1965 négocie un bail emphytéotique. Il est devenu ainsi « propriétaire » de Tetiaroa pour 99 ans. En 2012, ouverture prévue de l’hôtel The Brando qui « serait le plus écologique au monde » d’après les concepteurs du projet. A surveiller !

C’est les rats (scélérats !) qui ont eu raison des plantes de Tetiaroa. Il semble que deux des plantes typiques de ces rivages polynésiens aient été retrouvées : le ‘Ofai (Sesbania coccinea subsp.atollensis var. parkinsoni) arbuste endémique des îles de la Société, et le Rama (Ximenia americana var. americana) arbuste indigène en Polynésie française trouvé uniquement dans les îles de la Société et des Tuamotu. Menacées dans leur milieu naturel en raison des rats, de la coprah-culture, de l’urbanisation du littoral, de certaines activités touristiques, de la perte des savoirs culturels, de la perte du savoir de l’utilisation des plantes…. Encore présent en 1973 à Tetiaroa, l’Ofai a complètement disparu depuis, il était encore en 1983 sur l’atoll de Tupuai. Le Rama donne des fruits comestibles. Il est très rare, mais peut être trouvé dans quelques sites littoraux de Bora Bora. Sauvez, sauvez ce qui peut encore l’être mais pressez-vous !

Aujourd’hui, 80% des granulats utilisés dans la fabrication du béton proviennent du lit des rivières ou des abords. Bien qu’une délibération officielle interdise l’extraction dans les cours d’eau, la direction de l’Equipement a accordé au fil du temps des dérogations. Le CESC, en 2010, remarquait que seuls 225 779 m3 d’agrégats étaient autorisés mais que 758 000 m3 ont été extraits sans compter les volumes qui ont « chappé » (échappé en langage local) à tout contrôle et ceux qui n’ont pas été déclarés. Les conséquences écologiques sont dramatiques. Plus on creuse le lit d’une rivière, plus le courant augmente, plus les berges se creusent et deviennent instables. Les lieux de ponte des poissons et des crustacés sont détruits. Si au fond du lagon se dépose un millimètre de terre, 90% des organismes (oursins, algues, éponges) sont tués. Il faudrait agir, vite, vite, vite… mais en Polynésie on ne se presse que très lentement ! [Surtout pour l’environnement. Mieux vaut le fric tout de suite pour consommer tout de suite que le paradis d’équilibre qui fait partie du mythe occidental. Suicide lent par dépression coloniale ? – Argoul]

On ne se presse jamais… sauf pour faire la fête. Au milieu de tous ces militaires qui défilaient sur les Champs-Élysées le 14 juillet dernier à Paris, il y avait 280 stagiaires et bénévoles des trois océans et parmi eux 32 Polynésiens ont battu le pavé. Le puissant hakka de l’équipe militaire de rugby faisait vibrer les spectateurs. Originale, la démonstration de force des jeunes Pacifique !

Et sauf pour l’accueil. Le 22 juillet à 0h05, les Australiens ont débarqué : viva Australia ! J’ai préparé les chambres ; 60 litres d’eau Vaimato attendent d’éponger leur soif ; 5 kilos de papayes espèrent être dévorées ainsi que 3 kilos de bananes; 5 pots de confitures de goyaves et de jacquier dans le frigo ; il y a aussi un grand sac de cocos verts (excellents pour nettoyer les reins). Vous pensez que nous attendions un avion complet d’Australiens ? Pas du tout, seulement deux couples ! David, Rob et leurs femmes respectives. Oui, le conducteur de notre camion-bus et son assistant lors de nos voyages en Australie. J, le frère de David a tout vu en grand …

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Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil

Écrit de la quarantaine, Murakami publie ce roman lorsqu’il atteint 43 ans. Le personnage qui dit « je » est prénommé Hajime, ce qui veut dire « le commencement ». L’auteur, né après guerre, en profite pour faire le bilan à mi-vie de sa génération, celle du renouveau japonais.

La fin des années 1980 voit le sommet de la richesse et de la prospérité du nouveau Japon, à l’école américaine depuis 1945. Le pays est devenu la seconde puissance mondiale. Mais la spéculation sur les terrains, la course à la consommation et aux salaires mirobolants sur le modèle de l’American way of life légué par les vainqueurs, va engendrer une crise dont le Japon n’est pas sorti encore, vingt ans plus tard. Avec son intuition fine de l’air du temps, Haruki Murakami saisit parfaitement ce moment.

Hajime est un homme ordinaire dans le Japon d’après guerre. Il a connu une enfance et une adolescence banales, accomplissant chaque étape sans précocité ni drame. Il a fait ce qui se doit, sans originalité ni regret. Études moyennes, université de second rang, travail de bureau, mariage convenable. Son beau-père, promoteur avisé, lui prête des fonds pour monter des bars à Tokyo (comme l’auteur l’a fait lui-même) et Hajime se découvre entrepreneur. Il sait imaginer les désirs de la clientèle, composer les cocktails, les menus et l’orchestration. Il sait s’entourer de gens compétents qu’il fidélise en les rémunérant bien. En bref : la réussite, le portrait du Japon de la fin des années 1980.

Pourquoi donc une remise en cause ? C’est tout bête : par l’amour.

Le jeune homme est fils unique, ce qui était rare dans les années 50. Il s’est donc lié en priorité en primaire avec une fille unique, Shimamoto, de surcroît boiteuse. La traductrice, Corinne Atlan, se croit obligée d’ajouter en français l’augmentatif –san au nom de la fille. Je ne vois pas pourquoi. Les vieux esthètes traduisaient cette déclinaison hiérarchique propre au Japon par « l’honorable ». Ici, Shimamoto-san voudrait plutôt dire « la » Shimamoto comme on dit chez les latins ou « Mademoiselle » Shimamoto mais sans le ton déférent du français de cour (Mon Sire, Ma Demoiselle). Restons-en au nom, puisqu’il est neutre. Les deux enfants s’entendent bien, ils se comprennent à mi-mots.

Surtout, Hajime découvre avec Shimamoto l’amour. A 12 ans dans les années 50, ce n’est pas le sexe mais l’émoi de sentir proche quelqu’un d’autre. « Nos doigts restèrent entrelacés à peine dix secondes, mais cela me sembla durer une demi-heure. (…) il y avait, rangés à l’intérieur de ces cinq doigts et de cette paume comme une mallette d’échantillons, tout ce que je voulais et tout ce que je devais savoir de la vie. C’est elle qui m’apprit, en me prenant la main, qu’il existait bel et bien un lieu de plénitude au cœur même de la réalité. Au cours de ces dix secondes, je m’étais senti comme un parfait petit oiseau. Je volais dans le ciel, sensible au vent dans mes plumes. Depuis le ciel, je contemplais des paysages lointains » p.19. Nous sommes là au cœur de l’art de Haruki Murakami : le bouleversement des sens, l’intuition du surréel, l’ouverture panthéiste à tout ce qui existe.

Nous sommes en plein Japon zen. Point de dieu transcendant mais une voie personnelle qu’il s’agit de découvrir par tout son corps. D’où l’importance de la matérialité. L’enfance commence par le toucher, l’adolescence exigera l’œil, le goût et l’odorat, la maturité l’ouïe. Les mains qui s’enlacent électrisent à 12 ans ; les corps nus qui se regardent, se lèchent et se respirent à 16 ans avec Izumi, une autre fille, prolongent l’expérience de la vitalité ; se sentir adulte signifie réaliser un projet de couple et de travail, être bien avec son épouse Yukido et lui faire deux enfants, concevoir et faire marcher un bar apprécié. Ce sont à chaque étape de la vie les cinq sens qui se déploient, enrichissent la palette de l’expérience et conduisent à une sagesse. D’où cette réflexion à mi-vie : qu’ai-je fait de mon existence ?

Nous sommes en plein Japon moderne. Tout y est mouvement, changement incessant, course au présent perpétuel. Hajime n’a pas connu longtemps Shimamoto : ses parents ont du déménager pour cause du métier de courtier en bourse de son père. Les deux enfants se sont perdus de vue, sans jamais s’être « vus nus » (fantasme qu’avouera Shimamoto 15 ans plus tard). Le garçon a changé, l’adolescence a modifié son corps, il s’est musclé par la natation, lit beaucoup, écoute de la musique, change de moi. Il s’est senti grandir, désorienté et fasciné, étudiant sa nudité dans le miroir. Ce pourquoi il quittera Izumi à son tour pour aller à Tokyo, à l’université. « Le monde se préparait sous nos yeux à d’importantes métamorphoses, dont je voulais sentir la fièvre sur ma peau » p.43. Né en 1949, Murakami a eu 19 ans en 1968, période révolutionnaire au Japon aussi. Dans la capitale, il couchera avec la cousine d’Izumi, plus âgée, à qui il fait l’amour « avec frénésie », « jusqu’à s’en faire éclater les méninges », « quatre ou cinq fois de suite », à sec et douloureux (p.48). Une fois marié avec une autre, inséré dans la société, il se sent « récupéré peu à peu, à mon insu, par ce monde » p.77. Le mouvement l’a entraîné, il n’a guère maîtrisé.

D’où son interrogation existentielle. « Savoir ce qui se passait dans la ville de province de mon adolescence, ou ce qu’étaient devenus nos anciens camarades de classe ne m’intéressait pas le moins du monde. Trop de temps et trop d’espace me séparaient désormais de celui que j’avais été » p.87. Surtout qu’Izumi s’est fermée, son âme est morte, inexpressive, « elle fait peur aux enfants ». Hajime se sent coupable de l’avoir abandonnée, puis trahie au profit de sa cousine, même si Izumi n’a jamais voulu faire l’amour avec lui. Aussi, lorsqu’il retrouve par hasard sa Shimamoto d’enfance, c’est pour lui une révolution.

Révolution : ce qui accomplit un tour complet sur lui-même. Ainsi font les planètes. Les êtres humains aussi : « En regardant bien j’ai reconnu le Hajime de mon enfance. Tu sais quoi ? Tu as exactement les mêmes gestes qu’à douze ans », lui dit-elle (p.95). Va-t-il replonger dans cet amour d’enfance qui est resté en lui toujours ? Shimamoto est mystérieuse. Riche, elle ne dit pas ce qu’elle fait ni si elle est mariée. J’ai ma petite idée sur le sujet mais l’auteur laisse volontairement le flou. Toujours est-il qu’elle a eu un bébé fille qui est mort peu après sa naissance et dont elle veut disperser les cendres dans un fleuve. Elle ne trouve pas d’autre personne avec qui partager cette cérémonie panthéiste que son confident Hajime. Lui est accroché, la revoit sans cesse avec bonheur, ils finissent par « se voir nu » (pour la première fois) puis par baiser. Shimamoto va-t-elle entraîner Hajime dans l’éternité avec elle, dans le romantisme Tristan et Iseut ou comme ces goules des légendes japonaises qui vous boivent l’âme ?

Nat King Cole chante ‘South of the Border’ le dernier soir, comme quand ils étaient petits, ce qui donne le titre du roman. La seconde partie du titre vient d’une légende sibérienne où les paysans, sur cette terre plate à perte de vue, voient le soleil se lever chaque matin à l’est et se coucher chaque soir à l’ouest. Leur hystérie, lorsqu’elle se déclenche, est de suivre le soleil, obstinément vers l’ouest. Zen et modernité, frontière et soleil, accomplir sa vie et être dans le mouvement. Il y a cette dialectique chez Murakami, bien loin du noir ou blanc biblique où il s’agit de quitter ce monde de boue pour aspirer vers un Dieu au-delà.

Les Japonais restent sur terre. A mi-vie, il faut choisir d’être soi. « Il me semble que j’ai toujours essayé d’être quelqu’un d’autre. Il me semble que j’ai toujours voulu aller vers des gens et des lieux nouveaux et différents, pour m’inventer une vie nouvelle, devenir un être au caractère différent. (…) En un sens, devenir adulte, c’était ça, et en un autre sens, ce n’était qu’un changement de masque à chaque fois. (…) Mais pour finir, je ne suis arrivé nulle part. Je suis demeuré moi-même » p.218. Tel est le message de Murakami à la quarantaine : vous êtes tel qu’en vous-même la modernité vous change.

Qui ne connaît pas Haruki Murakami pourra avec bonheur commencer par ce roman sensible, sensuel, où le surréel et le décalé, qui sont la marque de fabrique de l’auteur, ne sont qu’en nuances accessibles aux esprits français trop volontiers binaires.

Haruki Murakami, Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil, 1992, 10-18 2003, 224 pages, €6.65

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Pour une économie politique

Tout ce qui arrive depuis le début de l’année montre que l’économie est une chose trop précieuse pour la laisser aux économistes. Il est temps d’ôter la direction des choses aux technocrates, les politiques doivent prendre enfin leurs responsabilités envers leur société.

Le débat politique sur les salaires en France rappelle que l’inflation est de retour. Non seulement les États endettés sont gourmands d’impôts, mais la rareté des matières premières et de l’énergie pour un monde qui se développe massivement fait grimper les prix. Les salaires chinois augmentent de 30% par an en raison de l’envol des prix alimentaires et du carburant. Tout cela nourrit l’inflation qui, dans un système mondialisé, s’importe dans tous les pays. Les États-Unis l’ont bien compris qui ne voient qu’une manière facile de s’en sortir : actionner la planche à billets. Le rachat par la Fed de créances d’État jusqu’en juin prochain est une façon de prêter à l’État sans passer ni par les marchés financiers, ni par les impôts.

Mais cet argent créé ex nihilo alimente lui aussi la hausse des prix. Il inquiète les prêteurs sur les marchés et fait monter les taux d’intérêt qui sont le prix du risque sur la durée. Il fait baisser le dollar, et si l’économie américaine peut exporter plus facilement, cela renchérit d’autant le prix du baril de pétrole, évalué en dollars dans le monde entier. Les pays producteurs, perdant au change, augmentent leur prix. Nous sommes donc aux limites de ce laxisme monétaire, à l’orée du cercle vicieux où toute création de dollar à partir de rien enclenche une cascade de hausses de prix pour compenser le manque à gagner, y compris revendications salariales et moindre consommation.

La redistribution des États-providence atteint elle aussi ses limites. Le nombre des droits sociaux ne dépend que de l’imagination des démagogues tandis que le prélèvement public reste mal accepté. Si les États-Unis et le Japon ont de la marge pour remonter les impôts, notamment la TVA, la France et la Suède ont déjà le taux de prélèvement sur la richesse nationale parmi les plus élevés au monde. Ils doivent obligatoirement réformer l’obésité inorganisée et incontrôlée des organismes d’État. D’autant que leur endettement par rapport à leur production atteint des sommets dangereux pour solliciter les marchés. L’avertissement de l’agence de notation Standard & Poors sur les perspectives négatives de la dette américaine sonne comme un avertissement. Nul ne s’y trompe, ni les gouvernements, ni les banques centrales, ni les marchés, ni les particuliers : les emprunts des États sont à fuir, sauf à exiger des rendements plus élevés pour le risque pris (autour de 14% l’an pour les emprunts grecs !).

Car l’Europe montre elle aussi ses limites. Loin de l’euphorie de sa construction, l’heure est au repli sur soi par crainte du monde, de l’étranger et des marchés. L’illusion des Trente glorieuses continue d’alimenter l’imaginaire des technocrates et des naïfs, tandis que le baby-boom s’est inversé, ne permettant plus de financer l’avenir à crédit. L’absence de volonté politique d’aller vers une coordination économique et fiscale des pays de la zone rend la gestion de la monnaie unique inopérante. Le grand écart est fait entre les pays qui souffrent d’une croissance anémique (France, Italie) qui auraient bien besoin de taux plus bas, et les pays cigales qui ont dépensé et se sont endettés sans compter (Grèce, Portugal, Irlande) et pour qui le taux unique de la Banque centrale européenne n’est pas assez fort pour les contraindre à changer de pratiques. Le risque croît que les peuples vertueux soient de plus en plus réticents à financer les peuples hédonistes, appelés selon les régions « pigs » ou « du Club Med ». Le parti des Vrais Finlandais vient de sonner l’alarme en refusant de voter la participation du pays au fonds de réserve européen. Mais  ce sont tous les électeurs qui sont vigilants, en cette période de restrictions, sur le partage des richesses produites : ils traquent le népotisme, les affaires, les privilèges indus des riches. Les révoltes arabes n’ont pas eu d’autres causes et, en France, L’UMP pourrait perdre les prochaines élections, tout comme le parti travailliste anglais et les sociaux-démocrates allemands.

La seule politique a consisté, depuis la crise de 2007, à durer le plus longtemps possible sans réformer grand chose, afin que le temps efface les pertes des banques et que le système reparte avec la croissance. Sur la seule Grèce, les banques françaises sont endettées à l’automne 2010 de 14 milliards d’euros, et les banques allemandes de 18 milliards d’euros. Si l’on devait y ajouter le défaut des dettes irlandaise, portugaise, voire espagnole, les banques ne se prêteraient plus entre elles, ayant bien du mal à éviter la faillite, tandis que les États ne pourraient plus les refinancer comme en 2008.

Le temps s’accélère :

  • Les soubresauts de pays pétroliers comme la Libye, Bahreïn ou l’Algérie pourraient affecter l’Arabie Saoudite. Ils réduisent déjà l’activité et engendrent chômage et émigration massive.
  • Les séismes, tsunami et choc nucléaire japonais affectent la production des composants électroniques et de l’automobile, tout en renchérissant le prix de l’électricité et suscitant des doutes sur la bonne énergie de transition entre le pétrole d’hier et le soutenable du futur.
  • Les entreprises naviguent à vue, les dirigeants n’ont pas de cap à donner à leurs troupes, sauf à réduire les coûts pour survivre dans la compétition mondiale avec une demande locale qui stagne en raison d’un chômage élevé. Le stress psychologique au travail est le fait de manageurs technocrates qui ne voient que le ratio de productivité du trimestre, sans envisager l’avenir.

Comme les politiciens, les patrons font le gros dos en attendant que tout revienne comme avant.

Or, rien ne sera jamais comme avant :

  • La Chine émerge à grands pas et, avec elle, l’Inde, le Brésil, le Nigéria et d’autres. Pétrole et matières premières sont massivement demandés pour leur développement et deviennent rares donc chers.
  • La redistribution d’État-providence assise sur une démographie en expansion est à bout de souffle parce qu’elle finance la distribution d’aujourd’hui par les cotisations de demain. Les jeunes générations grognent contre les privilégiés égoïstes qui ont « fait 68 » mais ne leur laissent que des dettes et du chômage.
  • Le travail est de moins en moins une valeur, incitant à des conduites d’évitement comme le troc, la restriction des dépenses, la traque des plus bas prix sur Internet. Puisqu’on ne gagne pas plus en travaillant plus, on perd moins à dépenser moins.
  • L’embellie du premier trimestre sur les résultats des entreprises, la confiance des dirigeants et le désir d’embauche des cadres n’est qu’un feu de paille que le ralentissement japonais, l’envol du pétrole et la faible croissance attendue devrait corriger très vite.

C’est ainsi que s’enclenche le cercle vicieux de la déflation.

Pour régler cela :

  • la concertation internationale est obligatoire, afin d’éviter le maintien de monnaies sous-évaluées et la tentation de faire éclater l’OMC pour rétablir des droits de douane.
  • le capitalisme est essentiel, car il est la meilleure technique d’efficacité économique trouvée dans l’histoire pour produire le plus avec le moins, dans un contexte où toute matière première et énergie devient rare et objet de bagarre géopolitique, et le meilleur incitatif à la liberté d’innovation et de création.
  • la politique est indispensable pour aménager les règles du jeu, en contrôler l’administration et décider des compromis entre intérêts divergents.

Ce pourquoi toute stratégie en bourse comme toute prévision économique doivent quitter l’univers abstrait et confortable des « modèles » pour se plonger dans l’histoire, la géopolitique, la sociologie et la cité. L’ère des technocrates est révolue si l’on veut régénérer l’économie et gagner sur les marchés. Place aux décideurs « politiques ».

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France Chine la question du modèle économique

Le monde change et la façon de voir l’économie aussi :

1. Les prix de l’énergie sont en hausse durable car l’énergie bon marché abondante n’existe pas encore et les réserves fossiles s’épuisent alors que de plus en plus de pays émergent à l’industrialisation.

2. Le mouvement social vers le progrès du niveau de vie prend son essor dans les pays émergents mais surtout en Chine, pays essentiel par sa masse de manœuvre salariée.

3. Les pays développés sont en panne de croissance et peinent à financer l’innovation pour cause de système financier qui a failli et d’endettement d’État en excès.

Ces trois éléments font que les « modèles » chinois et français deviennent inadaptés, ils doivent changer sans illusions.

La Chine a tout fondé sur l’investissement et l’exportation, ce n’est plus viable. Le pays doit désormais favoriser sa consommation intérieure pour continuer à croître et apaiser ses tensions sociales. Curieusement, la France aussi. Tous les pays développés doivent retrouver une croissance fondée sur autre chose que sur les exportations de technologie avancée, tant est rapide la copie moins chère de ces mêmes technologies. Il s’agit de relocaliser et de démondialiser pour retrouver une croissance locale durable.

Miser tout sur l’investissement est bel et bon en phase de rattrapage de croissance. Mais n’investir que pour exporter crée en Chine une nette pression inflationniste et détourne les ressources publiques des secteurs sociaux : santé, éducation, recherche, protection sociale. Il force l’épargne à accepter une rémunération négative tout en exerçant une pression fiscale excessive sur la classe moyenne. En Chine comme en France, les entreprises d’État et les grandes fortunes sont moins taxées que les ménages moyens. Ces derniers ont une part de salaire nette insuffisante pour assurer la consommation interne qui permette une croissance « normale » pour le pays. Elle est d’environ 30% du PIB en Chine contre près de 50% dans la plupart des pays émergents.

En France, le prélèvement à la source des cotisations patronales sur les salaires, avant même de taxer le salaire brut du salarié, puis de lui réclamer la CSG une fois l’an, en sus de son impôt sur le revenu, des taxes d’assurance, taxes carburant et TVA, entraîne un pouvoir d’achat faiblard. Plus que dans les pays européens voisins. Dans le même temps, l’énergie plus rare et l’immobilier qui reste la seule épargne attirante après la faillite des produits de placement (subprimes, hedge funds et autres inventions de la finance), génère une inflation qui accentue les inégalités entre ceux qui peuvent quand même se loger, se chauffer et voyager, et tous les autres. Certes, les services publics sont présents, pas comme en Chine. Mais leur incapacité congénitale à se réorganiser pour accepter ne serait-ce que l’informatique, ou un service mieux adaptés aux usagers (SNCF, école, guichets publics), fait que la qualité se dégrade tout en stressant les fonctionnaires sommés de paperasser toujours autant avec moins de monde pour le faire et des horaires réduits à 35 h.

En Chine, la TVA à 17% détourne la richesse de la classe moyenne vers l’État alors que les gros revenus, les spéculateurs et les entreprises publiques sont protégés. En France, n’importe quel petit paye en proportion autant de taxes salariales, TVA, taxe carburant et CSG qu’un gros – alors que 43% d’un salaire élevé (somme des taxes sur le bulletin de paie) n’équivaut pas à 43% d’un petit salaire. Les grandes entreprises privées échappent plus facilement à l’impôt que les petites. Les niches fiscales favorisent les gros revenus pour un bénéfice collectif qui reste à démontrer.

La démagogie gouvernementale, tant en France qu’en Chine, tend à « corriger » ces déséquilibres par du logement social ou une promesse d’encadrer les loyers. Ou par des « emplois jeunes » qui font de cette catégorie d’âge une sous-espèce de salariés, parquée jusqu’à ce qu’ils aient l’âge d’être considérés enfin comme des citoyens adultes. Ce ne sont que des pis-aller provisoires qui ne règlent en rien les causes. La France a une nette « préférence pour le chômage », comme le dit Denis Olivennes, favorisée par la rigidité des réglementations du travail, les taxes élevées sur les salaires et des syndicats peu représentatifs avides de surenchère. Or la classe moyenne en France comme en Chine veut tout simplement être traitée comme les autres : faire des études, obtenir un emploi, acquérir un logement.

A la différence de la France, coincée avec les vertueux dans l’euro, la Chine est maître de sa monnaie. Qu’elle maintient soigneusement hors des échanges, afin de ne pas la réévaluer et de poursuivre un petit peu plus son « modèle » d’exportations à bas prix. Mais ce déséquilibre persistant n’est pas tenable. Soit l’inflation explose en Chine, soit des mesures de rétorsion protectionnistes interviennent aux États-Unis et en Europe à courte échéance. Au G20, Pékin continue à refuser de réajuster sa monnaie et affirme (en termes plus diplomatiques) se moquer des conséquences négatives pour l’équilibre des finances mondiales de ses réserves colossales de change. Elle utilise cette masse pour créer de la monnaie interne pour éviter de l’apprécier. D’où l’opposition des États-Unis à la proposition française d’intégrer le yuan au « panier des monnaies » permettant de calculer les Droits de Tirage Spéciaux du FMI.

Faut-il pour cela, comme le propose le Front national et d’autres souverainistes, que la France sorte de l’euro ? Ce serait avouer crûment notre incapacité à vivre comme les autres, dans un monde interconnecté où tout s’échange, incapables de réorganiser nos façons de faire. Avouer que nous sommes fatigués de créer et d’innover, que nous n’avons plus rien à échanger avec le monde. Avouer donc que nous sommes en réel déclin.

Il est curieux de constater combien un pays totalitaire comme la Chine et un pays dit ouvert comme la France conservent des comportements soviétiques. Le tout État ne génère jamais rien de bon. Il est nécessaire de réguler et de surveiller, mais aussi de laisser agir et créer. Donc de laisser au salarié une part suffisante de ce qu’il gagne. La prédation d’État, fût-elle dégoulinante de bonnes intentions, est toujours soupçonnée de préférences partisanes et de clientélisme politique, sans parler de gabegie pour cet argent trop facilement collecté.

Le monde se réduit parce que la planète ne permet pas que tous les pays vivent sur le gaspillage américain. Chaque pays se replie un peu sur lui-même pour simplement survivre. Il s’agit donc de faire des économies en réorganisant l’économie, pas de « grands travaux » politiques, toujours démagogiques. C’est ainsi que la réforme de la fiscalité proposée par le Parti socialiste est intéressante, de même que l’idée de « démondialisation » d’Arnaud Montebourg. Mais que les « emplois jeunes » sont une vieille pipe dont on sait très bien, par expérience sous Jospin, qu’elle conduit directement au parking après une jouissance éphémère.

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Coût du travail français comparé aux coûts européens

Article repris par Medium4You.

Le baratin politique noie souvent le poisson en prenant des références qui arrange ses arguments de combat. Ainsi, le coût du travail français serait-il équivalent au coût du travail allemand sur 20 ans, mais pas sur 10 ans. Encore faut-il savoir ce qu’on entend par « coût du travail ».

L’organisme officiel Eurostat a le mérite d’être au-dessus des politiciens nationaux et d’élaborer des statistiques identiques pour tous les pays européens. Le dernier EuroIndicator n°42/2011 du 16 mars 2011 (référence au bas de la note) montre que le coût du salaire horaire a monté de 1,6% dans la zone euro sur un an, de trimestre à trimestre, et de 2,0% dans l’Europe des 27. Hélas ! L’augmentation du coût du travail en France rejoint celle des pays ex-soviétiques !

Ce coût est décomposé entre coût salarial et coût patronal.

  • Le coût salarial est composé des rémunérations directes et indirectes telles que bonus, participation, paiement des jours fériés ou congés payés et avantages en nature.
  • Le coût patronal comprend les contributions sociales et les taxes patronales, subventions salariales déduites.

J’ai regroupé dans le tableau ci-dessous les colonnes du dernier trimestre 2010 par pays et par branche pour les 27. En France dans l’industrie, les salaires sur 1 an au Q4 (de trimestre à trimestre), les salaires ont augmenté de 3,7%, soit plus qu’en Allemagne (DE = 1 ,4%), au Royaume-Uni (UK = 2,7%), en Espagne (ES = 1,1%) ou même au Danemark (DK = 2,4%) dont les prestations sociales font rêver la gauche sociale-démocrate. L’augmentation des salaires français est moindre dans les services, sinistrés par la crise financière mais, avec 2,8%, proche du Danemark (3,1) et nettement supérieur à l’Allemagne (1,6) et à l’Espagne (0,8). Seul le Royaume-Uni a des coûts qui montent plus (4,2), mais ce sont les salaires versés aux salariés qui expliquent cette hausse (4,5% vs 2,4% pour les français).

On ne pourrait que se féliciter de voir le coût salarial français être dans la moyenne haute de l’Europe, si ce coût concernait les salaires dans la poche des salariés. Il n’en est rien… C’est bel et bien le coût hors salaires distribués qui augmente le plus ! Plus 4 ,4% de coût entreprise pour l’industrie contre SEULEMENT 3,4% pour les salaires, plus 4% pour la construction contre 2,6%, plus 3,5% pour les services contre 3,5%.

Cet état statistique ne montre que les évolutions, pas la base. Mais chacun sait depuis longtemps ce qu’il en est en France. Une infographie du Monde ou le dernier rapport de la Commission de la Sécurité sociale française le montrent : la France est l’un des pays européens qui charge le plus les salaires en cotisations sociales. Un salarié français touche environ 57% de ce qu’il coûte au total à l’entreprise (et sans la CSG qui est considéré comme un impôt et pas une cotisation sociale !) – contre 88% au Danemark, 77% au Royaume-Uni et 70% en Allemagne. Bien sûr, certaines assurances santé ou chômage ne sont pas comprises dans ces pays. Chacun cotise à l’organisme qu’il veut. Mais avec la moitié de son salaire versé en plus, où est le handicap ? Au contraire, la concurrence des assureurs existe, donc le choix de ce qui convient le mieux à votre situation. Alors que dans la France caporaliste du « tous pareils », est-on VRAIMENT sûr que cette ponction, engouffrée dans le tonneau sans fond des « contributions publiques » soit bien employée ? La comparaison France-Allemagne du tableau ci-dessous est édifiante.

Cela représente tout le poids d’un État gourmand incapable de se régenter et des organismes sociaux gérés suivant des habitudes antédiluviennes. Le salarié paye, sur son salaire brut ou sur son salaire caché via les cotisations patronales, mais il ne sait pas où va cet argent facile. Mal vérifié, réparti de façon opaque, il n’a ni la traçabilité, ni la surveillance, ni le contrôle. Pendant ce temps là, la consommation et l’épargne sont en berne. Les gens se débrouillent comme ils peuvent avec ce qui leur reste. Ils ne peuvent que sortir les sortants si le climat se dégrade. Et cela à chaque élection alors que, s’ils choisissaient eux-mêmes les assurances à prendre, ils décideraient à chaque fois.

Le tableau régulier de comparaison que publie Eurostat devrait éclairer le citoyen et l’inciter à interpeller toute la chaîne de gestion de cette dîme de ponctionnaires qui prélèvent au passage ses droits comme hier le clergé, pour justifier sa fonction. N’y aurait-il pas une ferme rationalisation à effectuer avant de demander aux salariés toujours plus de taxes sociales, contributions et autres jours de cotisation retraite ?

La France semble être gérée à la soviétique puisqu’elle n’est dépassée dans le tableau statistiques que par les ex-pays de l’est dans l’Europe à 27 (et le Portugal, depuis des décennies socialiste). Les économistes, souvent de gauche, qui déplorent que « les salaires » soient si mal lotis dans la répartition de la valeur ajoutée en France, qu’ont-ils à dire sur la répartition des coûts salariaux entre ce que paye l’entreprise pour son salarié et ce que touche effectivement celui-ci ?

Un gros État n’est-il pas un frein à la croissance lorsqu’il rend visqueux une part des salaires plus importante que d’autres États pour frais d’une administration au final très moyenne ? Ni la justice, ni l’école, ni l’armée, ni le Pole emploi ne justifient de si gros prélèvements sur les salaires et cotisations patronales au vu de leur efficacité comparée aux autres services publics européens. Et qu’on ne me dise pas qu’on « manque de moyens » ! Le poids des prélèvements sur les salaires rend cette assertion ridicule.

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