Bilan à presque mi-mandat

Dans une note de fin août Patrick Artus, économiste de Natixis, dresse un constat sans appel au bout de deux années Hollande : PIB 0,0%, consommation +0,5%, investissement des entreprises -0,8%, investissement en logement -2,4%, exportations 0,0%, importations +0,4%, production manufacturière -1,0%, production de services +0,1. Après 75 milliards d’impôts en plus, les hochets offerts aux entreprises pour réduire le coût du travail sont bien minces : 41 milliards – et sous conditions CICE ou pacte.

Patrick Artus ajoute, implacable : « Malgré l’absence d’amélioration du déficit public, les taux d’intérêt historiquement bas et la désinflation qui soutient le pouvoir d’achat et la consommation, la croissance est bloquée par un problème massif d’offre. L’industrie manufacturière continue à détruire de la capacité avec une rentabilité du capital la plus faible de tous les pays de l’OCDE. La construction résidentielle continue à chuter avec le recul permanent de l’offre de logements. La production de services est affectée par le coût trop élevé du travail peu qualifié. Il faut donc comprendre qu’il faut arrêter de mener pour la France des analyses conjoncturelles basées sur la demande mais qu’il faut raisonner à partir de ces contraintes d’offre. On voit bien au 2ème trimestre que le soutien de la consommation profite aux importations et pas à la production domestique que ce soit d’industrie ou de services. »

2014 08 lExpress la faillite c est maintenant

Et il y a encore des économistes – évidemment de gauche et socialistes plus ou moins atterrés, pour prôner un encouragement massif à la consommation par la dépense publique ! Car le pragmatisme hollandais n’a pu être imposé aux électeurs de gauche tant la croyance idéologique imprègne les esprits socialistes. Ils croient en l’État comme en Dieu, malgré le dépérissement de l’État annoncé par Marx, malgré la mondialisation. Le socialisme français a montré ce qu’il était : de l’anti-sarkozysme primaire sans aucune vision de l’avenir. Une navigation à vue avec un président préoccupé de gérer les courants de gauche et les bouffons en mouches du coche. L’histrion Montebourg insulte les chefs d’entreprise et méprise des investisseurs étrangers, l’arriviste Duflot fait s’effondrer le logement en 18 mois avant de cracher dans la soupe et de « tomber à gauche », comme si l’écologie était une lutte de sectes… Même s’il "change" et "accélère", le président est parti trop tard, ses réformettes vont faire pschitt ; on ne change pas une société par décrets et les réformes de structure se préparent longtemps à l’avance.

Le coût du travail est devenu (depuis 2000 où il était inférieur, de 20 %) plus élevé qu’en Allemagne (à cause des taxes sociales) – mais le socialisme ne dit rien pour "penser " cette plaie, ou seulement des incantations : « yaka » faire baisser l’euro, « yaka » faire payer les actionnaires. Sauf que les actionnaires vont ailleurs quand ils n’ont pas la rémunération juste que les impôts sans cesse modifiés et le bonneteau des retraites leur laissait miroiter lors de leur investissement. Qu’ont donc fait les énarques, économistes de gôch et autres technocrates socialistes depuis la fin des années Jospin ? – RIEN. Ils n’ont ni observé, ni pensé, ni prévu. Aucun plan d’ensemble, aucune mesure radicale (réforme fiscale, condition des subventions, plan d’investissement pour la recherche, encouragement à l’isolation des logements). Aucune remise en cause du sacro-saint gros État-Papa géré par les « éclairés », drogués au pouvoir, qui savent mieux que vous ce qu’il vous faut.

Tous les États dans la même situation (Canada, Suède, Allemagne, Espagne, Angleterre et même Italie) se sont retroussé les manches et ont pris les cinq ans nécessaires pour que les réformes structurelles portent leurs fruits. Tout le monde le sait – et qui ne le savait pas a pu à loisir l’observer in vivo dans les pays indiqués. Mais surtout pas les Français, pas les socialistes, pas les technocrates parisiens, pas François Hollande. Ils savent tout de droit divin ou de raison suffisante. Hollande promettait « l’inversion de la courbe du chômage avant fin 2013 », il affirmait encore en juillet « le redressement arrive ». Or la croissance s’affaisse à un maigre +0.5% prévu sur l’année (qui n’est pas encore finie) ; quant au chômage, il prépare des bataillons entiers de votes Front national dès que l’occasion en sera donnée.

Comme en 40, le socialisme n’a rien à dire, comme en 40, il ne fait que préparer le lit du pétainisme. Hollande débarque au moment où il « célèbre » l’anniversaire du débarquement.

Ah mais, s’écrient les dévots socialistes, célafôta ! Symptôme habituel du déni, addiction de croyants, voile d’illusion des faibles : c’est toujours de la faute des autres. Des riches bourgeois forcément en Suisse, des mauvais patrons qui n’embauchent pas quand il n’y a aucune demande, de Bruxelles qui complote évidemment pour affaiblir la France, de Merkel taxée d’égoïste parce qu’elle renvoie chaque État à ses propres responsabilités, de l’euro fort qui profiterait aux Allemands mais curieusement pas aux Français incapables de proposer comme eux des produits exportables fiables et attrayants, aux Espagnols qui font du dumping salarial sur les produits moyenne gamme qu’exporte la France… Ce n’est jamais de la faute du socialisme, jamais de la faute du parti des éléphants, jamais de la faute des ministres incapables, ni jamais celle du Président – qui connait forcément l’économie puisqu’il a « fait HEC » (il y a 40 ans) – lui qui a toujours préféré le confort d’être fonctionnaire. Dix ans d’illusions et d’incurie théorique dans l’opposition, deux ans de retard à l’allumage jusqu’au diagnostic réaliste des vœux de janvier, huit mois de procrastination et de zigzags pour établir une « boite à outils » de réformettes impuissantes et inutilement compliquées. Tout ça pour ça !

max et mango

« Tout va bien ! » nasillent les kids proprets Max & Mango (photo) dans la scie de l’été. A 11 ans, ils ne doutent de rien, l’avenir (et l’argent) est devant eux. « Tout va mal » singent les Éboueurs du net dans une vidéo critique hilarante des gentils mignons. A 15 ans, eux doutent de l’avenir car leur adolescence a commencé sous le socialisme hollandais, ce triomphe des impuissants. En 2017, ils voteront !

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Hommage à Jean-Louis Hussenois

Jean-Louis Hussenois Montcuq 2005 08
Jean-Louis, blogueur émérite, vidéaste auxerrois, homme politique engagé à droite avec un humanisme radical de gauche, fondateur du SAMU de l’Yonne et médecin, est décédé d’une sale maladie à l’âge de 68 ans.

jean louis hussenois Montcuq 2005 08

C’était un ami et je lui dis ici tout ce que la pudeur empêche toujours un peu de dire. Je l’ai appelé pour la dernière fois en mars parce que je le savais atteint, mais il ne voulait pas que cela se sache ; nous avons parlé d’autre chose, notamment de politique.

jean louis hussenois bazoches 2006 08

Je l’ai rencontré comme beaucoup, pour la première fois à la réunion des blogs du monde.fr à Montcuq, en août 2005. Il était un peu notre mentor, de par son expérience et sa façon de parler avec tous. Nous avons dîné à Paris, il aimait ces réunions à quelques-uns où la conversation est riche.

jean louis hussenois 2005 11 Paris dîner blogs

Il restera dans mon souvenir comme le meilleur du net : quand les liens électroniques deviennent peu à peu des liens sociaux et d’amitié.

jean louis hussenois avec alain ternier bazoches 2006 08

Je présente toutes mes condoléances à sa famille de Bazoches, à ses amis d’Auxerre, à ses liens des blogs.

Et je dédie ces quelques photos à son grave souvenir.

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Chongking et Dazu

Avion pour Chongqing, ville la plus peuplée de Chine 30 millions d’habitants, capitale provinciale du Sichuan devenue en mars 1997 une municipalité indépendante au même titre que Pékin et Shanghai. La guide n’est pas à la hauteur même si c’est une grande et belle jeune Chinoise. S’en suit une cabale contre cette guide dépêchée par l’agence locale ; elle est étudiante, donne des cours à l’Université et a déjà fait un voyage en Europe. Elle n’avait jamais conduit un groupe de touristes, francophones de surcroît ! Afin de nous occuper, elle nous demande l’autorisation de nous faire le même cours d’économie qu’à ses étudiants ! Un problème de porteurs à l’hôtel qui réclament un pourboire alors que celui-ci leur est donné par l’agence locale en absence du guide national. Fâché par notre refus, ils iront cacher nos valises au milieu des pots de fleurs. Un excellent dîner à 12 nous réconforte. Depuis le 9ème étage, nous jouissons d’une belle vue sur une partie de la ville et la rivière Jianling.

CHONGQING

A quatre heures du matin, je suis réveillée par le téléphone. TM, coq dans l’horoscope chinois est déjà partie dans la salle de bains. – Qui appelait ? – Je n’en sais rien ça parlait chinois. – Mais tu es Chinoise, non ? Cinq minutes après, on frappe à notre porte. C’est un individu de sexe masculin qui s’engouffre dans la salle de bains et ressort rapidement. – Que voulait cette personne ? – Je n’en sais rien ! Je me lève et me rends dans la salle de bains, pas de fuite, pas de lampe grillée. Bizarre. – N’aurais-tu pas touché à quelque chose ? – Non. Soudain, après une minutieuse inspection, je découvre le bouton rouge SOS proche de la chasse d’eau. TM avait appuyé sur le bouton SOS au lieu de tirer la chasse d’eau… et refusé de le reconnaître.

Nous sommes dans la province du Sichuan, une cuvette profonde coincée au cœur des hautes montagnes, à l’ouest des contreforts de la chaîne enneigée de l’Himalaya. Le nom Sichuan signifie « quatre rivières », les quatre affluents du Yangzi : le Jialing, le Minjiang, le Tugiang et le Wujiang. Le barrage des Trois gorges achevé, Chongqing s’étendra sur les rives du plus grand lac artificiel du monde. Cette ville est le point de départ ou d’arrivée des croisières sur le Yangzi et le berceau de la cuisine épicée du Sichuan. Le poivre du Sichuan, vous connaissez ?

DAZU BAODING LA ROUE DE LA LOI

Petit déjeuner correct sans plus. Le brouillard recouvre la ville. Il faut 5 h de bus pour aller admirer les sculptures de Dazu. Les grottes bouddhiques de Dazu à elles seules sont une raison suffisante pour visiter le Sichuan. Ce n’est que vers la fin de la dynastie Tang (618-907) que les travaux de ces grottes ont débuté. La plupart datent des dynasties Song (960-1127). Donc, pas d’influence étrangère mais un style très chinois. Ces sculptures illustrent les écritures bouddhiques. Le Besishan ou « colline du Nord » comporte 290 grottes, 262 renferment des sculptures réparties sur 300 m de long et 7 m de haut. 4300 statues au total ! Le Baoding Shan ou « sommet précieux », fondé par un moine qui avait l’ambition de créer un lieu où toutes les traditions bouddhiques du Sichuan de son époque seraient représentées. Sur ce site on trouve des scènes de la vie quotidienne. Des images confucéennes ou taoïstes apparaissent au milieu des images bouddhiques.

DAZU BAODING SHAN  bOUDDHA COUCHE

Un gigantesque Bouddha couché, 32 m de long, et 5,50 m de haut, représente l’entrée dans le nirvana de Sakyamuni (le moment où il quitte le monde). Son visage est empreint d’une sérénité majestueuse. La visite est très agréable et instructive principalement sur ce site. Le second est, à mon avis, moins intéressant mais nettement plus fourni en marches, mon genou en a compté 180. Dîner en ville, pas de dessert, pas d’eau, les responsables du restaurant ne veulent pas échanger 2 bières contre 1 coca ou une limonade. Toujours le même problème avec le papier toilette dans la chambre d’hôtel. Ils ont dû précompter 4 feuilles par jour et par personne. Attention au dépassement qui pourrait être facturé !

DAZU

Petit déjeuner dans une salle décorée pour un mariage. Direction le zoo où les pandas géants viennent de recevoir leur déjeuner et se régalent. Tour dans le zoo. Repas agréable dans un resto mais la bouffe est toujours trop grasse. Visite du quartier Ciqikou intéressant. Dîner excellent, fondue chinoise en attendant les « Tibétains » qui rentrent de leur périple.

Hiata de Tahiti

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William Faulkner, Sanctuaire

william faulkner sanctuaire
Encensé par Malraux, récupéré par Sartre, pour Camus un chef d’œuvre, ce livre est un roman policier noir qui se passe dans le sud, ce Mississippi cher à l’auteur. L’intrigue est simple : une étudiante se fait violer par un pervers de la pègre ; un avocat humaniste tente de sauver celui qui est accusé à tort mais rien ne fonctionne. La vie est une fatalité et chacun doit aller au bout de son destin.

Écrit sans les tentatives expérimentales du Bruit et de la fureur, Sanctuaire est l’application au XXe siècle des rigueurs de l’Ancien testament : Popeye le caïd est le serpent du mal pur, Temple l’étudiante de 17 ans est une oie blanche aussi niaise que travaillée de la vulve. Quand les deux se rencontrent, ça fait boum, le sanctuaire est violé et le paradis perdu ; tous les lecteurs de la Bible connaissent la suite…

Mais le viol est à plusieurs étages, ce qui complique l’affaire : Popeye est impuissant depuis l’enfance et c’est un épi de maïs qui fait office avant qu’un homme (un vrai), au nom de Red, soit choisi pour officier devant lui en servant d’étalon. « Tiens, t’as un nom de garçon ? » s’étonne devant Temple la tenancière d’un bordel dans lequel Popeye a mené sa conquête. Il est vrai que l’auteur adore donner des noms de garçon aux filles (ainsi Quentin dans Le bruit et la fureur) : pour mieux les traiter de garces ?

Car toute femelle ne pense qu’à « ça », même les oies blanches couvées en pensionnats séparés. « Dans leurs yeux à toutes, cette expression de froideur innocente et effrontée » (chapitre 19) ; elles aiment la bite, dira-t-on dans les années 1980 (Les Bronzés), mais il s’agit bien des mêmes. « Cette curieuse petite chair (…) en qui semblait fermenter peu à peu quelque chose de ce bouillonnement qui l’identifiait à la vigne en fleur » ch.19. Le lieu du mal est la chair, le temps du mal est le printemps, le prétexte du mal est l’alcool. L’oie blanche, malgré trois frères, ne connait rien à la vie, enfant trop gâtée, trop égoïste et hédoniste, déjà prototype de « conne américaine » que la littérature plus récente a consacrée : « Elle n’avait qu’à s’habiller et, quelques instants après, quelqu’un venait la chercher » ch.18.

Tout commence en avril, dans ce sud des États-Unis où le printemps explose en luxuriance, pour se terminer en automne dans le gris uniforme du Paris bourgeois. Entre temps, la nature aura fusé, la soupape aura été refermée, et la « bonne » société retrouvé sa morale, cette discipline étouffante qui est sa seule culture. Tout commence à la source, qui jaillit naturelle, et se termine au Luxembourg, devant un bassin maîtrisé.

Le roman ne cesse d’alterner exprès la fausse innocence féminine et la pseudo virilité, le hors la loi et l’homme de loi, la maison coloniale isolée et la maison de famille urbaine, le libertarisme campagnard détournant la Prohibition et la morale étriquée des « paroissiennes » en ville et de ceux qui ne veulent jamais d’ennuis – « tous d’excellents chrétiens » ch.20, le citoyen normal, professionnel et égalitaire, et celui qui veut péter plus haut que son cul. « Parce qu’ils ont un veston cintré et qu’ils ont accompli le merveilleux exploit de fréquenter l’Université de Virginie, ces gens-là parcourent la terre impunément… » ch.19. Le contraste de l’avocat humaniste et de l’avocat « juif » montre l’antisémitisme latent d’époque dans les romans de Faulkner, même s’il prête les propos à des personnages peu recommandables. Peut-être est-ce moins contre la « race » que contre la soi-disant « élite », le peuple travailleur contre les financiers enrichis, le Mississippi contre New York, les états du sud contre ceux du nord ?

Roman grinçant, pessimiste sur la nature humaine, imbibé de bible et d’horreur de la chair – une sorte d’envers de l’Amérique optimiste, braillarde et superficielle dont on garde l’image. Faulkner avoue, dans son introduction à l’édition de 1932 : « Je (…) spéculai sur ce que pourraient êtres les problèmes actuels pour un habitant du Mississippi. Je m’arrêtai à ce que j’estimai être la réponse correcte, et inventai l’histoire la plus effroyable qu’on puisse imaginer ». Temple sera violée, son violeur est impuissant et un autre est accusé à tort, qu’il laissera lyncher, avant que le destin du malfrat soit scellé par une condamnation à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis… Vous avez là toute l’Amérique, balancée d’un coup, d’une plume de maître.

William Faulkner, Sanctuaire (Sanctuary), 1931, Folio 1972, 384 pages, €7.51
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Rohinton Mistry, L équilibre du monde

rohinton mistry l equilibre du monde

Le voyageur qui en revient ne se déprend pas facilement des Indes. Le moyen de prolonger le voyage et de l’approfondir passe par la littérature. Fort intéressante, parce que plus universelle sans doute, est celle produite par les Indiens émigrés dans le reste du monde. Rohinton Mistry est de ceux-là. Né en 1952 à Bombay dans une famille parsie (de religion Zoroastrienne), il émigre au Canada en 1975, année de l’instauration en Inde l’état d’urgence destiné à « nettoyer » le pays par la destruction de bidonvilles et les campagnes de stérilisation tournées vers les pauvres.

Mistry travaille dans une banque à Toronto ; il est au cœur des flux, aussi bien financiers que commerciaux qui sont, in fine, humains. Ses romans reflètent cette condition, attentifs aux débits et aux crédits des personnages tout comme au grand mouvement de l’histoire. Cette « mondialisation » littéraire d’un Indien écrivant en anglais depuis les Amériques ne répond pas (comme souvent) aux fantasmes réactionnaires et naïfs des antimondialisation : loin d’uniformiser le style ou l’histoire, la distance de l’exil accentue au contraire les particularismes. Mais elle les met en perspective dans l’universel.

L’Équilibre du monde est un roman de 686 pages qui se déroule de 1975 à 1984 dans l’Inde des villages, mais surtout à Bombay. La narration est très enracinée dans le local, mais son écriture est fluide et directe, à l’anglaise, récompensée dans les milieux littéraires canadiens par de nombreux prix. Mondialisation n’est pas uniformisation et Rohinton Mistry le prouve. Elle réalise plutôt l’idéal humaniste des Lumières : rendre l’individuel, le local ou l’enraciné aussi « global » que possible, en montrant toute l’humanité qui est au cœur de sa moindre composante.

L’Équilibre du monde (A Fine Balance est le titre anglais) vise à saisir la complexité de l’Inde au travers de destins individuels confrontés aux moments de crise. Comment être jeune femme, veuve, et néanmoins indépendante dans une Inde régie par la famille, commandée par le père ou le frère aîné, les communautés de caste et de religion, et le volontarisme moderniste des partis politiques ? Dina embauche deux tailleurs pour coudre des robes de mode qu’elle sous-traite à un grossiste qui les livrera à une boutique new-yorkaise. Dina prend un étudiant en pension. Avec ces deux revenus, elle peut demeurer dans son appartement d’un quartier secondaire de Bombay. Mais des liens se tissent entre les trois hommes et avec elle, des liens qui mettent en cause toute l’épopée de l’Inde indépendante dont le modernisme s’arrache avec peine au passé.

Le poids des traditions pèse sur les femmes, surtout veuves, le poids des castes pèse sur les métiers dans les villages, le poids de la corruption pèse sur la ville où mendiants et habitants sans logis sont exploités pire qu’à l’usine. La modernité fait qu’à l’inverse d’autrefois, les destins se croisent : les trains permettent la liaison géographique, la participation politique permet d’éprouver les valeurs universelles, l’exportation permet la liaison économique, fournissant en travail toute une population flottante en rupture de banc du réseau d’échanges traditionnels. Tout cela libère du passé, mais enchaîne à nouveau par ignorance des nouvelles règles… Il s’agit ici de l’éternelle adaptation des mentalités aux changements, le jamais atteint et toujours en gestation « équilibre du monde ».

1975 : Maneck, 17 ans, rencontre dans le train deux tailleurs de basse caste qui sont embauchés chez sa logeuse. 1984 : Maneck, 26 ans, revient du Golfe persique où il est allé « faire fortune ». Chacun est montré in situ, piégé par ses origines, enchanté par l’enfance puis englué par l’histoire. Chaque devoir social est une épreuve, de tout bien sort inévitablement un mal, nul ne fait jamais revivre les jours heureux, telle est la sagesse populaire. Chacun doit à l’inverse se reconstruire chaque jour, « le temps engloutit les efforts et la joie des humains » (p. 657). L’existence est un patchwork, comme celui que compose Dina avec des chutes de tissu. Chaque fragment lui rappelle un moment, un jour heureux ou malheureux évanoui, qui ne reviendra pas. Car « la perte est essentielle. La perte est une partie et une parcelle de cette calamité appelée la vie » (p.632). L’existence est une bigarrure, jusqu’à être broyée par l’histoire, parfois. La violence ambiante d’un pays qui se désenglue des lourdes traditions conduit à l’impuissance et incite au repli sur son petit quotidien. Ne dirait-on pas la France d’aujourd’hui ?

Le roman se lit bien, moins naïvement lyrique que le style Victor Hugo, moins fasciné par l’ordure que le style Émile Zola, moins lyriquement progressiste que le style Jean Jaurès. Nous ne sommes pas en France, le style Rohinton Mistry est celui d’un Indien, pétri d’humanité malgré le destin implacable, mais pas naïf au point de croire – comme nos bobos littéraires – changer le monde. L’écriture, très réaliste, le souci minutieux du détail, marquent la façon qu’ont les gens de se reprendre face à l’adversité. La tradition immobile comme la politique en marche sont des engrenages qui broient quand on n’est pas servi.

Le style de l’auteur est ici au service de son message, son réalisme n’est pas « contre » l’idéalisme d’avant, mais « pour » montrer la vie au ras des existences. Pas de misérabilisme « à la française » mais un optimisme obstiné envers l’homme qui se relève toujours tant qu’il est vivant. Cette attention à l’étincelle d’humanité en chacun, telle l’étincelle divine de Zoroastre, cette attention aux marges de l’histoire qui, parfois, la font dévier – disent que nul destin ne se maîtrise, mais que nulle vie n’est insignifiante.

La fin n’est pas hollywoodienne, l’auteur en prend le contre-pied même (volontairement ?). Les protagonistes ne vécurent pas heureux et n’eurent pas beaucoup d’enfants – l’Inde, c’est aussi cela. Mais « laissez-moi vous dire un secret : une vie inintéressante, ça n’existe pas » (p.675).

Rohinton Mistry, L’Équilibre du monde (A Fine Balance), 1995, Livre de poche 2003, 896 pages, €8.17

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Lijiang et Dali

Lijiang est le chef-lieu du District autonome Naxi. Le peuple Naxi, soit environ 300 000 personnes parlent le tibéto-birman ; la ville est classée au Patrimoine mondial de l’Unesco. Détruite par un tremblement de terre en 1996 (7 sur l’échelle de Richter) mais reconstruite à l’identique. Un labyrinthe de ruelles, pavées, bordées de canaux : jolies maisons de bois et de terre battue, les avant-toits sont incrustés de poissons et de symbole de chance, les ruelles pavées de grosses pierres, 300 ponts enjambent les canaux, pas de voitures, les plantes des montagnes ornent les maisons, les commerces. A la nuit tombée, les toits s’illuminent. Les femmes Naxi sont habillées de bleu, une couleur qui évoque le ciel ou de noir.

Les Naxi étaient une tribu matrilinéaire, les biens étaient transmis au plus jeune enfant de sexe féminin. On est là sur les contreforts de l’Himalaya, au nord-ouest de la province du Yunnan à 2415 m d’altitude. Visites du Temple lamaïste Yufengsi ; le village Baisha, ancienne capitale du clan Mu, seigneurs des Naxi est devenu un petit village tranquille. Certaines constructions remontent au 15ème siècle, dynastie des Ming, et renferment des peintures murales de l’époque. Un reflet du caractère pragmatique des Naxi, leur grande tolérance religieuse : dieux tantriques, bouddhistes, bodhisattva mahayana, immortels daoïstes, chamanes naxi s’y côtoient en toute harmonie. Il semble que la Révolution culturelle ait endommagé les fresques murales datant des dynasties Ming (1368-1644) et Quing (1644-1911).

LE MARBRE DE DALI

Proche de Lijiang, Dali est à la fois le nom de la région et celui de la capitale de la préfecture autonome bai. Région prospère grâce à ses terres fertiles, des dépôts de marbre, le lac Erhai très poissonneux, des petits cours d’eau pour irriguer les champs. Le groupe dominant sont les Bai (blancs). Les femmes bai portent des tuniques rouges, des tabliers multicolores et des chapeaux aux formes complexes avec des pompons et rubans tressés. La ville est jolie avec ses bâtiments en pierre, ses murs blanchis, ses toits d’ardoise.

LES TROIS PAGODES DALI

Au nord de la ville on aperçoit trois pagodes dont le plus haute (72m) de forme carrée date du 9ème siècle, de style Tang. Les deux autres (42m) datent du 13ème siècle et sont octogonales. On trouve une marbrerie où la pierre de la région, taillée, est polie de manière à faire ressortir les motifs naturels qui ressemblent à des nuages ou à des montagnes. Depuis plus de 1200 ans, ce marbre est extrait des montagnes d’Azur.

Nous nous rendons dans le village Xizhou de l’ethnie Bai. Durant le spectacle donné par les jeunes de cette ethnie dans une ancienne maison de commerçant, on nous offre trois thés. Les dances : Straw hat dance, Music wire played at your door, Craftmen of Bai Etnic minority, Wedding ceremony of Bai people, Nipping the bride. Suivra une visite dans un atelier de batik.

LIJIANG NOTRE HÔTEL

Retour à Dali, tandis que d’autres fouillent les boutiques à la recherche d’un trésor, nous partons à trois accompagnés de Yan visiter une église catholique construite en forme de temple chinois, la vieille ville, la Porte de l’Ouest, le musée de Dali, dont certaines pièces intéressantes ne sont, hélas pas mises en valeur. Toujours sous la pluie, nous regagnons le Landscape Hotel.

Hiata de Tahiti

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Martin Amis, Train de nuit

martin amis train de nuit
Pourquoi mourir quand on est jeune, belle, équilibrée et que l’on explore la physique des origines de l’univers ? Jennifer est retrouvée entièrement nue, sur une chaise, avec trois balles dans la tête. Le suicide est douteux, et pourtant tout concorde. Car on n’est pas fille de flic pour rien…

Le commissaire Tom ne peut accepter que sa fille chérie se soit fait disparaître ; il lui faut une explication rationnelle, un coupable ferait vraiment l’affaire car un homicide, ce n’est pas beau, mais logique. Il charge la virago de service d’enquêter, l’inspecteur femme « Mike » Hoolihan, plus mec que nana, à la voix de rogomme au téléphone. Mike au nom de mâle a été violée par son père de 7 à 10 ans : « est-ce qu’il était pédé ? » s’interroge-t-elle. Elle a laissé poussé, aiguisé et renforcé ses ongles « au vinaigre » pour qu’« une fois atteint les deux chiffres », il ne la prenne plus jamais. Mission réussie : le visage ravagé, la mère horrifiée, le couple divorcé, Mike envoyée aux services sociaux se reconstruit peu à peu. Elle garde de l’amour pour son père mais ne peut avoir de vie sexuelle stable, allant d’échec en échec.

femme morte

Ce pourquoi la mort de Jennifer est pour elle comme le train de nuit qui passe sous ses fenêtres, une secousse brutale. Elle va donc s’acharner à tout décortiquer, à commencer par ce suicide en trois balles : est-ce possible ? Il semble que oui, on a même vu quatre balles avec certains revolvers. Mais cela semble tellement inouï que l’information permet de cuisiner les éventuels coupables, à commencer par Trader, le mari de Jennifer, prof sec et intello dont on a connu les accès de violence, des années auparavant, Arn le gros Texan macho qui se croit irrésistible et qui avait rencart ou Baz le prof médiatique auprès duquel Jennifer travaillait à l’université.

La massacrée de la vie enquête sur la vie massacrée ; la grosse laide vieille sur la svelte éblouissante jeune. Martin Amis aime à saisir les contrastes pour cette dialectique entre la vie et la mort. Il prend le ton des romans noirs américains – un brin vulgaire – pour faire de la littérature. Car ce roman n’est pas vraiment policier. La souffrance intime est-elle le véritable héroïsme des temps nouveaux ? Jennifer sentait ses pensées de plus en plus en décalage avec son existence. Janus avait deux faces, l’humanité aussi, même la plus lisse, la plus belle et la plus riche – en apparence.

Martin Amis est bien plus profond qu’il ne paraît.

Martin Amis, Train de nuit, 1997, Folio 2003, 239 pages, €6.46

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Mosquée, alcool et chienne à Tahiti

Mosquée, pas mosquée ? Le jeune imam serait-il au chômage ? Le micro-trottoir dernier laisse incertain le projet de construction d’un tel édifice, les confessions religieuses restent vigilantes mais ne seraient pas défavorables à l’installation d’une mosquée. Alors peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’ non ? Arriverait-il le temps des Tahitiennes voilées de noir, couvertes des pieds à la tête ? En attendant, le Centre islamique de Tahiti (CIT) sis au 11 rue Gauguin à Papeete, récolte des fonds en métropole pour la construction de la « grande mosquée de Tahiti ». Le jeune imam parti en France depuis 6 mois voulait prendre l’avion de retour à Roissy, peut-être pour démarrer le ramadan à Papeete, les USA lui ont refusé le transit à Los Angeles. Qu’à cela ne tienne, il est quand même arrivé à destination en transitant par la Nouvelle-Zélande ! Quelques jours auparavant, deux individus (non identifiés) avaient déposé une tête de cochon devant le CIT.

burqa

On va enfin pouvoir picoler sans faire des kilomètres pour acheter la gnôle et le uaina (picrate) ! Le tribunal administratif a annulé l’arrêté interdisant la vente d’alcool. Ouf ! L’arrêté pris le 5 août dernier par l’ancienne mairesse est caduque. Deux sociétés avaient contesté le texte devant la juridiction, la brasserie de Tahiti et le supermarché de Papeari. N’oubliez pas que nous n’avons toujours pas d’eau au robinet… alors, Manuia (A la vôtre) ! En fait, je suis une mauvaise langue, nous n’avons de l’eau que pendant les semaines précédant les élections ! Cette année, nous avons été très gâtés avec toutes ces élections, mais depuis, la source a tari !

vahine seins nus offerte

Une chienne était retrouvée sous une voiture la gorge tranchée. Une riveraine l’a conduite chez la vétérinaire de garde. La chienne surnommée Blanc-Blanc avait été opérée durant deux heures et sauvée in extremis. Elle n’aura survécu que trois jours. Plainte ayant été déposée par la sauveteuse et la vétérinaire, la Police après enquête a retrouvé l’égorgeur. Cet individu serait un chômeur de 47 ans, originaire du Vanuatu qui aurait expliqué que sa bête lui causait des problèmes, aboyait et courait après les jeunes du quartier. Il se serait mis en tête de l’abattre et de la manger. Après quelques bières, muni d’une lame bien aiguisée, il s’est rendu près de sa chienne lui a tranché la gorge. Il l’aurait relâché en attendant qu’elle meure. Mais la chienne s’est sauvée et a pu être secourue. L’article 521-1 réprime ces faits : deux ans d’emprisonnement et 3,68 millions de XPF d’amende.

L’ouverture de l’hôtel « The Brando » fait craindre aux prestataires de services qui proposent des excursions en voilier à Tetiaroa, de ne plus y avoir accès. « Aujourd’hui nous sommes surveillés. Quand nous arrivons, ils nous demandent le nom des bateaux, le nombre de passagers » indique P. Gasparini, gérant de l’Escapade Charter Tahiti.

Le dessinateur de « l’Actu vue par P’tit louis » dans la Dépêche a été « remercié ». Le groupe Auroy (Dominique Auroy) c’est : l’Eau Royale, les vins de Rangiroa, les barrages, la Maroto, les éoliennes, Hachette Pacifique, le Royal Tahitien, etc, excusez-moi si j’en oublie, qui a acquis 66% des parts du quotidien polynésien. La Dépêche du dimanche est « en deuil », surement plus de moni (fric) pour les encres de couleur, si mince qu’elle pourrait passer entre un mur et son affiche sans la décoller avec un tout petit peu de remplissage insipide.

Hiata de Tahiti

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Irène Némirovski, Suite française

irene nemirovsky suite francaise

En 2004 s’est trouvé édité un manuscrit inachevé datant de 1942. Les deux filles rescapées d’Irène Némirovsky, née à Kiev dans une famille juive exilée par la révolution bolchevique, l’ont publié en hommage à leur mère, arrêtée par la police française comme apatride en juillet 1942 et livrée au camp d’Auschwitz, où elle meurt un mois plus tard. Suite française, rédigé entre 1939 et 1942, devait comprendre cinq parties ; les deux premières sont à peu près achevées, sous le signe technique de Tourgeniev (approfondir la psychologie de chaque personnage avant de commencer d’écrire), de Balzac (pour l’acuité de la description sociale) et pour Tolstoï (l’enchevêtrement des destins lors du bouleversement de la guerre). Irène Némirosky avait pour ambition d’écrire son Guerre et Paix. Il ne reste que les premiers tableaux, tout frais. Plus qu’un roman achevé, ils donnent aujourd’hui un éclat particulier au témoignage.

Une « suite » est ce qui accompagne pour faire honneur ; c’est aussi une série de pièces instrumentales dans le même ton ; enfin un enchaînement de faits qui se suivent. Ce titre, intello au premier regard, se comprend mieux une fois la lecture des 573 pages achevées. Il s’agit de vérités sociales françaises, observées et rendues avec une objectivité sans ressentiment, qui se développent dans un engrenage de destin. Tempête en juin est un docu-fiction, le récit de l’Exode sur les routes de France en cet été 39 torride, sous l’avance imprévue des Allemands. Toute la société se délite, trop vieille, trop frileuse, trop attachée à sa force tranquille fantasmée plutôt que préparée. Pour décrire cet état de fait, Némirovsky crée des personnages emblématiques.

Les Péricand sont bourgeois catholiques bien-pensants, issus de riches industriels lyonnais, serviteurs de l’État ou de l’Église, « ils ne tenaient pas à l’argent mais l’argent tenait à eux. » Un père conservateur de musée, le fils aîné prêtre « scout », seul le second fils Hubert, 18 ans, « joufflu et rose », garde une volonté de se battre grâce à sa jeunesse. Gabriel Corte est le Grand-Écrivain-Français, Intellectuel à majuscule se voulant guide de l’esprit depuis les Lumières ; il est beau, sensuel, fortuné, à maîtresse et relations. Ce qui le préoccupe n’est pas son pays mais son moi narcissique : « que sera l’esprit demain ? » Dans les parties non écrites, l’auteur en fait un laudateur du nouveau pouvoir, trouvant « des formules décentes pour parer les vérités désagréables ». La langue de la Ve République (voir LQR d’Eric Hazan) a utilisé depuis ce genre de talent avec profit, transformant par exemple les pauvres en « exclus » et les balayeurs en « techniciens de surface ». Les Michaud sont employés de banque, petit-bourgeois dignes, ils surnagent dans l’océan des lâchetés ; leur fils unique Jean-Marie, mobilisé puis blessé, prépare l’espoir de la Résistance future. Charles Langelet, parisien, est ce prototype du vieux garçon maniaque et décadent qui ne rêve que de « beauté » civilisée mais ne fera jamais rien pour la défendre ; « frileux, dédaigneux, il n’aimait au monde que son appartement et les objets… ».

Aline et Jules, prolétaires, usent de violence pour voler le dîner (fin) de l’écrivain Corte et de son arrogante pétasse car « ils nous verraient crever pire que des chiens ». Eux, les gens du peuple, ressentent non pas l’égoïsme du nanti qui perd ses biens, mais « colère, chagrin, honte » de la Défaite. Pour Irène Némirovsky, « tout ce qui se fait en France dans une certaine classe sociale depuis quelques années n’a qu’un mobile : la peur. Elle a causé la guerre, la défaite et la paix actuelle. » Mais « il y a un abîme entre cette caste qui est celle de nos dirigeants actuels et le reste de la Nation. » (p.523) Possédant moins, le peuple a moins peur et la lâcheté étouffe moins ses bons sentiments.

Ces personnages, introduits chapitre après chapitre, vont voir leur destin se nouer dans la seconde partie qui décrit l’Occupation dans un village inspiré d’Issy-L’évêque en Saône-et-Loire, où Irène Némirovsky et ses enfants s’étaient réfugiés. L’on y retrouve les classes, la vicomtesse de Montmort, catholique militante, « chargée par la nature d’éclairer ces bourgeois et ces paysans », les Angellier, belle-mère âpre au gain et belle-fille délaissée, les paysans vivant de la terre, Madeleine et Benoît Labarie. Le rustre Benoît, par fierté paysanne, tuera un Allemand et devra se cacher avant d’entrer, par engrenage du destin, dans la Résistance. Point de haine envers les vainqueurs – jeunes, robustes, parfois cultivés et souvent beaux torse nu – mais le désir de s’en servir : les femmes pour « arriver », les hommes pour accumuler provisions, terres et or. « Aux habitants des pays occupés, les Allemands inspiraient de la peur, du respect, de l’aversion et le désir taquin de les rouler, de profiter d’eux, de s’emparer de leur argent ».

Irène Némirovsky ne s’aime pas. De son enfance solitaire entre un père trop occupé par ses affaires et une mère qui lui en voulait de la faire vieillir, elle s’est réfugiée dans la lecture. Elle pourfend d’une plume acerbe la vanité qui lui a pris sa mère et l’accumulation sans fin qui lui a dévoré son père et tout le peuple juif auquel elle appartient par le sang et le destin. Elle se croyait intégrée à la France, elle découvre le chacun-pour-soi des périodes de crainte. « Mon Dieu ! Que me fait ce pays ? Puisqu’il me rejette, considérons-le froidement. » (Notes p.521)

Elle distingue la masse, mue par des courants profonds, des individus, mus par une morale : « Je fais ici serment de ne jamais plus reporter ma rancune, si justifiée soit-elle, sur une masse d’hommes quels que soient race, religion, convictions, préjugés, erreurs. Je plains ces pauvres enfants. Mais je ne puis pardonner aux individus, ceux qui me repoussent, ceux qui froidement nous laissent tomber, ceux qui sont prêts à vous donner un coup en vache. » (p.522)

Elle reproche aux Français leurs postures théâtrales plutôt que l’efficace préparation d’un objectif fixé par une volonté (ce qui est le cas des Allemands en 39 et le sera des Anglais dès 40). « Il y avait dans le patriotisme et la germanophobie, comme d’ailleurs dans l’antisémitisme et, plus tard, dans la dévotion au maréchal Pétain, quelque chose de théâtral qui la faisait vibrer » (p.380). Cette attitude subsiste dans l’intelligentsia française : elle est aujourd’hui tournée contre les Américains ou les Allemands mais c’est bien la même arrogante et vaine posture de cocotte vieillissante, qui préfère la facilité des poses à la difficile réalité des actes. « 1942. Les Français étaient las de la République comme d’une vieille épouse » (p.522). Ces temps pourraient bien revenir…

Irène Némirovsky, Suite française, 2004, Prix Renaudot, Folio 2006 567 pages, €8.93

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Longsheng et Kunming

Yangshuo est une ville légendaire de Chine, agréable, dans un cadre enchanteur et spectaculaire. Deux artères principales commerciales et, dans les autres rues, une myriade de cafés sympathiques. Le touriste (femme) est comblé par des échoppes qui vendent de la soie, des souvenirs, des calligraphies, des fruits. Certains pêcheurs proposent de prendre la pose avec leurs cormorans moyennant finances. Les cormorans demeurent les employés des pêcheurs, indispensables pour attraper les poissons attirés par la lumière à la surface de l’eau.

Départ en bus pour Longsheng que l’on atteindra après 4 heures de route, au nord-ouest de Guilin, afin de visiter les rizières en terrasses. Les ethnies Zhuang, Dong, Yao et Miao habitent ces lieux. Il faudra troquer le grand bus confortable pour un plus petit car la route devient escarpée, étroite et la conduite de ces petits bus revient de droit aux ethnies des villages que nous allons visiter.

Arrivés à l’entrée des rizières en terrasses, il faut mettre de l’huile dans les articulations des genoux car la montée est longue et rude et il faut mériter le spectacle des rizières en terrasses. La possibilité de louer les services de porteurs est offerte moyennant le tarif syndical. C’est tentant et cela contribue à faire vivre les villageois. Les escaliers succèdent aux escaliers, étroits et encombrés. Les porteurs s’annoncent et les excursionnistes se collent à la paroi afin de laisser l’espace aux chaises à porteurs en bambou et à leurs occupants. Le spectacle offert est magnifique et nous ne sommes qu’à un quart du trajet. Les maisons en bois sont pimpantes, les paysannes en costume de leur ethnie, les objets à vendre étalés devant les portes tout comme le maïs ou les piments qui sèchent au soleil sont « mis en boîte ».

miao

C’est enfin l’arrivée au point culminant du village. Sur 360° des rizières en terrasses, le vert tendre, le ciel bleu, les montagnes nimbées de brume – tout confère à donner une note irréaliste à ce paysage. Le déjeuner local est délicieux. La descente est plus rapide et permet de fouiner sur les étals. Le petit bus nous ramène sains et saufs à notre grand bus. Retour à Guilin. La rivière Li traverse la ville. Les arbres osmanthus aux fleurs rouges, blanches, jaunes, illuminent la ville à la floraison. Nous n’aurons pas la chance de les admirer. Les avenues sont bordées de fucus ou banians, à petites ou grandes fleurs. Les Chinois aiment ces arbres car ils sont symbole de longue vie. Une journée bien remplie !

Les « pro-Tibet » nous ont quitté tôt ce matin, nous restons 12, confiés aux mains des guides locaux, le guide national ayant choisi d’accompagner les « Tibétains ». Toujours à Guilin, nous escaladons le Mont Yaoshan (par télésiège) afin d’embrasser la vue des collines de Guilin. Ensuite, nous visiterons une plantation de thé, nous dégusterons les différents crus. Les conseils nous rendent très savants et allègent notre porte-monnaie.

Un p’tit tour en avion et nous débarquons à Kunming, capitale de la province du Yunnan (le pays au sud des nuages), située à 1900 m d’altitude. Notre guide locale s’appelle Yan. Autant Yvonne, notre guide de Guilin était mince, élégante, autant Yan est petite, boulotte, mais s’exprime aussi bien en français. Le Yunnan a pour capitale Kunming, surnommée la « cité de l’éternel printemps ». La province touche le Tibet au nord avec ses hauts plateaux enneigés, le Myanmar à l’ouest avec ses forêts tropicales, le Laos et le Vietnam au sud. Le Yunnan est situé à un carrefour d’influences entre les bouddhismes chinois, tibétain et d’Asie du sud-est. Les Han sont majoritaires, une vingtaine d’ethnies vivent dans le Yunnan, dont les Naxi de Lijiang, les Dai, les Yi, les Bai, les Hani et les Yao. Les infrastructures touristiques sont bien développées, dans les « villages ethniques » également mais si elles donnent des minorités une image folklorique, cela me paraît toutefois peu authentique.

KUNMING VIEILLE VILLE

Kunming connaît un développement économique intense. Pour faire place à des immeubles modernes on détruit un grand nombre de sites historiques, quitte à le regretter plus tard, mais c’est fait ! La présence occidentale s’était faite par le biais de la Birmanie, colonisée par les Britanniques et de l’Indochine colonisée par les Français. Pendant la seconde guerre mondiale, la « route de la Birmanie » permit aux Anglo-américains de ravitailler la résistance antijaponaise de Tchang Kaï-chek, replié au Sichuan. Petite surprise, c’est ici que nous avons goûté le fromage de chèvre chinois qu’ils mangent avec herbes et épices. C’est du vrai fromage (nailiao) fort apprécié dans cette région.

L’obsession de TM, la Chinoise avec laquelle je partage la chambre, demeure la forêt de pierres de Shilin, distante de 80 km de Kunming. Un lieu de pierres karstiques aux formes bizarres qui évoquent pour les Chinois des animaux fantastiques, des personnages de légendes, etc. Les sentiers tracés dans cette « forêt » font pénétrer dans l’univers des chinoiseries. Les Chinois aiment se faire photographier, ils endossent des vêtements des ethnies de la région (Sani) pour se faire tirer le portait (payant, il va de soi !). L’imagination chinoise n’a pas de bornes : essayons de retrouver le rhinocéros contemplant la lune, l’aile du phénix, l’hirondelle qui danse. Pour le moment ce sont des groupes de danses qui occupent la scène. Musique et costumes garantis.

FORÊT DE PIERRE

Ce soir nous prendrons le train en couchettes molles ! Quel périple ! Bondé malgré les places retenues, les 12 n’auront pas tous leur couchette, toute la nuit à être balancés, stoppés, on ne voit pas les précipices tant mieux et enfin à 6h30 nous débarquons à Lijiang, vannés, rompus, mais heureux. Malgré l’heure matinale, nos chambres sont prêtes à l’hôtel, et nous attendent. Merci Seigneur.

Hiata de Tahiti

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William Faulkner, Tandis que j’agonise

william faulkner tandis que j agonise

Cette farce tragique campagnarde aurait été écrite en six semaines (en réalité 47 jours) « entre minuit et quatre heures » dans une soute à charbon, dit l’auteur dans sa préface 1932 de Sanctuaire. Toute un nid de pécores ignares et superstitieux menés par une matrone – jusqu’après sa mort. Défense de rire, c’est le père qui le dit, elle n’aurait pas apprécié et le Seigneur jugera. La matriarche voulait être enterrée à Jefferson, une ville à 40 miles de leur campagne, avec ses parents à elle. Le père, humble et niais, presse tous les fils et la seule fille de s’entasser dans la charrette avec le cercueil pour aller à Jefferson. « C’est ben d’lui ça, un homme qui, toute sa vie, a laissé aller les choses sans s’occuper de rien, d’aller juste se mettre en tête de faire ce qui pourra causer le plus de tourment à tous ceux de sa connaissance ».

Le devoir, obstiné comme on travaille la terre, pas comme ces boutiquiers des villes qui s’enrichissent par leur industrie – le Seigneur jugera : faut-il vivre horizontalement dans l’immobilisme paysan ou verticalement dans la construction ? Ce sont les autres, hors de la famille, qui ont le plus de bon sens : « C’est un fait à remarquer qu’un homme paresseux, un homme qui n’aime pas le mouvement, s’entête toujours à aller de l’avant une fois qu’il est parti. C’est exactement comme quand il refusait de bouger. Comme si ça ne serait pas tant le mouvement qu’il déteste que le fait de partir ou de s’arrêter ». Les lamentables ont peu de convictions, ce pourquoi ils s’accrochent aux rares qu’ils ont, répétant et ressassant sans cesse ce qu’ils ont réussi pour une fois à décider.

Le fils aîné Cash, est menuisier appliqué et besogneux, tenant à ses outils comme s’ils étaient ses enfants ; le fils second, Darl, est voyeur et voyant « avec ses yeux étranges qui font jaser les gens », demi-fou, « la campagne coule des yeux de Darl » dit sa sœur. Dix ans séparent les deux aînés des trois autres. Le fils troisième Jewel, le préféré de sa mère, mince et dégingandé, est amoureux d’un cheval rétif – le seul vrai mâle de la famille peut-être « J’m’en fous pourvu qu’on fasse quelque chose. Rester là, plantés, sans grouiller une main… » – il est celui qui, dans la première scène du livre, trace son chemin droit sans faire de détour ; il est d’ailleurs le fils du pasteur, le vrai fils de l’amour, la mère ayant fauté… La fille Dewey Dell reste toujours nue sous sa robe mince pour se laisser caresser (entre autres) par le vent ; enfin le dernier au prénom de sénateur petit-blanc raciste Vardamon, prend sa mère pour le poisson qu’il vient de pêcher et qu’il éventrait au moment de sa mort, accusant dans sa folle tête le docteur de l’avoir achevée. Voilà du beau monde en cocon familial, les pauvres blancs du Mississippi que Faulkner a expulsés de son imagination.

Elijah Wood dans Huckleberry Finn

La mère totémique règne, même décédée. En 59 monologues, les différents personnages racontent la mort et la pérégrination pour obéir aux volontés de la défunte, véritable mante religieuse pour son mari pitoyable et ses quatre fils demeurés. Seule la fille rêve de Lafe, son amant qui l’a cloquée. Toute la nichée va subir les épreuves de l’eau et du feu, la crue du fleuve et l’incendie de la grange – sans parler de l’odeur. C’est qu’on n’atteint pas Jefferson aisément, au trot des mules et chargé du cercueil, neuf jours durant. La charrette verse parce que les bouseux ont voulu passer à gué, seule la corde avec le cheval de Jewel s’est tendue comme un sexe viril, empêchant l’eau de tout emmêler. Les mâles doivent traverser le chaos matriciel d’eau et de boue, immobile et mortifère, avant d’enterrer et de vivre enfin leurs rêves.

Faulkner peint la violence du Sud américain, le devoir exigé par la Mère, par la terre, par la nature qui donne la vie. Elle les aura fait chier, père, fils et fille, Addie Bundren après sa mort : deux mules noyées, l’épargne du père pour son dentier envolée et le cheval de Jewel vendu, les dix dollars de Dewey Dell pour se faire avorter confisqués, une partie des outils de Cash perdus et sa jambe cassée, la grange de l’hôte sur la route brûlée, Darl emprisonné… Elle les hait de leur indifférence ; elle leur a donné l’amour et la vie et ils ne la regardent pas, vaquant chacun à leurs affaires. Elle préfère Jewel qui s’en fout, tandis que Darl l’aime, mais c’est elle qui s’en fout car il est fou. Les paysages, les phénomènes, la nature, la femme, s’apparentent à une marâtre que l’illettrisme et la bigoterie empêchent de maîtriser. « La robe mouillée de Dewey Dell dessine (…) ces comiques rotondités mammaires qui sont les horizons et les vallées de la terre ».

L’être demeure seul face à sa propre existence. Jefferson est pour eux comme la Terre promise, celle qui va les libérer du joug maternel et de la norme ; la corde est comme un membre viril tendu au-dessus des eaux qui coulent comme le temps, elle permet d’avancer au lieu de se noyer. Le combat de Jewel dans le fleuve en crue pour récupérer le cercueil tombé à l’eau va-t-il contre la volonté de Dieu ? La lutte de Jewel en chemise contre Gillespie tout nu, devant la grange en feu où le cercueil menace de brûler, est-elle la lutte de Jacob avec l’ange – mais inversée ? Le diable a failli gagner, le Seigneur les a testés puis il les a libérés de la malédiction de la Femme. Enfin !

Sauf que le père, ce sempiternel minable qui retombe chaque fois dans ses ornières, a racolé une nouvelle femme à Jefferson, une moins bien…

William Faulkner, Tandis que j’agonise (As I Lay Dying), 1930, Folio 1973, 254 pages, €6.46
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Guilin

En fin d’après-midi, l’avion nous transporte à Guilin. Edmond, guide national, nous attend avec un bus et un camion pour les valises… tahitiennes. Le restaurant est immense, plein à craquer, super bruyant. Des Chinois éméchés hurlent, trinquent, portent des toasts. On dit qu’il y aurait 1,5 milliard de Chinois. Quand même pas autant dans ce restaurant, mais cela nous donne immédiatement l’idée que la Chine est effectivement très peuplée. Retour à l’hôtel pour un repos bien gagné où nous découvrons une assiette remplie de raisins, bananes et mangoustans, délicate attention en signe de bienvenue de la part de notre guide.

chine itineraire

Passionnante, la Chine du Sud-Ouest. La cinquième province par la taille, est caractérisée par une grande diversité géographique et humaine. Autrefois capitale de la province du Guangxi, Guilin demeure une des villes les plus célèbres de Chine grâce à ses magnifiques paysages de montagnes calcaires, sa rivière Lijiang ou Li, chantés par les poètes et les peintres depuis plus de 1000 ans. La ville est entourée de collines aux grottes creusées dans les parois qui abritent des statues bouddhiques de la dynastie Tang (618-917). Les pics et les grottes ont reçu des noms poétiques tels Le Pic de la beauté solitaire, la Colline des Couleurs accumulées, la Colline des quatre vues, la Colline du chameau, la Colline en trompe d’éléphant, la Grotte des flûtes de roseau.

ID

La croisière en bateau sur la rivière Li est considérée comme l’une des plus belles que l’on puisse faire en Chine. Ce sera le programme de cette journée. Nous embarquerons, avec des Chinois et d’autres touristes, pour une croisière de 83 km sur le Lijiang. On passe ainsi devant des formations rocheuses aux noms évocateurs. On navigue au milieu de forêts de bambous, de villages calmes, de pics karstiques, de champs bien entretenus. On croise des barques de pêcheurs, des bateaux de croisière fluviale, tout un petit monde de buffles, de canards. Là aussi les falaises ont reçu des noms poétiques comme la Colline du Stupa, la Colline des Coqs combattants, la Colline percée. Après la ville de Daxu, la Colline de la Chauve-souris (symbole de bonne fortune en Chine ; les mots chauve-souris et prospérité sont homonymes en chinois), les Dragons jouant dans l’eau, le Rocher de l’Attente du mari. Le bateau longe alors le village de Caoping et le gouffre noir de la grotte de la Couronne. Au niveau du village de Yangdi, des frondaisons épaisses de bambous bordent le fleuve et les collines semblent se fondent dans les eaux fluviales. Avant d’atteindre Xingping, la Montagne des neuf chevaux.

ID

Les Chinois nous accompagnant avouaient qu’ils n’en avaient découvert que trois sur neuf. Las, nous n’avons pas battu leur record. Le bateau termine son périple à Yangshuo où nous passerons la nuit. Après un spectacle son-et-lumières en soirée où les Chinois parlent durant le spectacle, se lèvent, sortent, rentrent, s’interpellent, nous irons rêver aux paysages enchanteurs du Lijiang. Le lendemain matin, nous troquerons notre bus contre de petites voiturettes, sur une route défoncée, au milieu de constructions inachevées, de champs de riz récoltés, de nouvelles plantations, de vergers, nous admirerons la campagne. Les plantations d’arbres fruitiers remplacent de plus en plus les rizières. Cela contrarie les vieilles personnes qui craignent la pénurie de riz, eux qui ont connu les disettes ne peuvent comprendre ce changement. Si, dans cette région, les Han sont majoritaires, une vingtaine d’ethnies dont les Naxi, les Dai, les Yi, les Bai, les Hani et les Yao peuplent cette province.

Hiata de Tahiti

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Nourritures tahitiennes

Un élu de l’Assemblée de Polynésie française propose de les élever pour les consommer localement. Quoi ? Les tortues. L’élu dont il est question, Antonio Perez d’A Tia Porinetia n’oublie qu’une toute petite chose, la tortue verte, de l’espèce Chelonia midias, braconnée dans nos îles, est protégée non seulement par la convention de Washington mais aussi par une délibération de l’Assemblée territoriale en date du 13 juillet 1990. Et quand quelques hurluberlus clament d’une forte voix que le peuple ma’ohi a toujours consommé de la viande de tortue, c’est FAUX ! La viande de tortue n’était consommée que dans les circonstances exceptionnelles par les hautes castes de la société ma’ohi. L’animal était considéré par les anciens comme un symbole protecteur et sacré. Alors un « coup » politique, une provocation gratuite ?

RAMBOUTANS

Les ventes ont commencé à Huahine, Raiatea, Taha’a. La récolte est moindre que l’année passée. Conséquence ? Le prix de la vanille mûre est en hausse et ne devrait pas cesser de monter. Le prix offert ces dernières semaines ? 5 000 XPF/kg (41,90€), il n’était que de 3 000 XPF/kg l’an passé. Les pesées de juin et juillet seront les plus productives. Les préparateurs essaient de refaire leur stock.

Réception des marchandises sur le quai des goélettes à Avera, la fourgonnette de la supérette, chargée des denrées reçues, a été poussée accidentellement dans le lagon. Elle sera remontée à la surface après une nuit passée dans l’eau. Surprise ! Le véhicule a été pillé. Les pêcheurs nocturnes ont ramené des cartons de nourriture et autres chez eux ! Seules encore à bord, des boîtes de conserves pour chien. Merci Seigneur ont dû dire les pêcheurs !

RESTES DE VÏ TAHITI APRES LE PASSAGE DES POULES

Il y a maintenant quelques années mon amie B. est venue passer quelques semaines au fenua, après un périple en Australie. Je lui ai fait découvrir Tahiti. Lors d’une visite au marché de Papeete, B. s’était attardée devant les étals de fruits et légumes. De retour chez moi, elle me confia avoir trouvé et acheté des mangues. « Des mangues, mais ce n’est pas la saison lui dis-je ». Qu’à cela ne tienne elle persistait « elles ne sont pas tout à fait mûres, nous attendrons un peu avant de les déguster ». D’accord ! Vint le soir, où installées sur le balcon, l’heure de savourer les mangues arriva. La Spondias dulcis avait fière allure, jaune et B. la découpa religieusement. B. la goûta, me regarda effarée : » mais ce n’est pas une mangue ! ». Ce n’était qu’une pomme-Cythère ou vï Tahiti ! (vï = mangue pourtant !).

VÏ TAHITI

Le pommier-Cythère est originaire de l’Asie du Sud-Est. Son fruit, le vï Tahiti passe du vert au jaune lorsqu’il est mûr, la partie charnue est acidulée et comestible, qualifiée de délicieuse par les amateurs, mais la chair est pleine de filaments rattachés au noyau et qui rendent la dégustation assez déplaisante ! Grosse déception pour B.

Au sabbat, nous étions invités chez des amis adventistes où un buffet regorgeait de tout. Pour dessert, B. choisit une brochette de fruits locaux et arriva la seconde collision avec la « mangue de Tahiti ». Ce fut la dernière rencontre de B. avec la vï Tahiti. B. est retournée en France amèrement déçue par cette « mangue ». Mai est le mois des vï Tahiti, et il ne se passe pas une fois où mes amis polynésiens me taquinent : » Voici des mangues de B. pour le petit déjeuner l’arbre est couvert de mangues de B. les poules se régalent des mangues de B. » Même avec la distance, B. doit entendre ses oreilles siffler !

Hiata de Tahiti

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Hong Kong

Quand Hiata voyage… Une « mini-découverte » de la Chine à partir de Hong Kong va nous mener dans les provinces du Guangxi (Guilin), Yunnan (Kunming, Dali, Lijiang), Chongqing (Chongqing, Yichang), une croisière sur le Yangzi, Hebei (Pékin ou Beijing), Shaanxi (Xi’an), Guangdong (Guangzhou ou Canton) durant un mois, nous transportant en avion, train, car, bateaux divers, chaise à porteurs et à pieds.

H K

L’entrée en Chine se fera par Hong Kong en arrivant de Nouvelle-Zélande. Hong Kong est une région administrative spéciale qui ne reviendra définitivement dans le giron de la Chine qu’en 2049. On peut y reconnaître l’autoritarisme de Madame Thatcher, la dame au sac à mains redoutable et redouté, ne pliant jamais, et dont le « No » et le « Give my money back » a retenti dans le monde entier !

PREPARATRICES D ORDONNANCES

Gratte-ciel, autoroutes, magasins ultra chics, tout est démesuré sur ce « petit » territoire. On dit que les Chinois de Hong Kong sont les plus superstitieux des Chinois. Les diverses pratiques de divination sont omniprésentes et l’édification des immeubles actuels ne sauraient offenser les esprits en les posant au mauvais endroit. Géomancie, Feng shui, sur lesquels sont venus se greffer les notions de yin, et de yang, les cinq éléments, les cinq points cardinaux, les cinq couleurs. Peut-être faut-il s’imprégner de la grandeur de la Chine avec les références occidentales de Hong Kong. Le guide, l’autocar et le chauffeur sont à l’image de cette Chine, jeune, moderne, dynamique, des iPads dans les bras quand ce n’est pas plusieurs. Histoire de demeurer british, on roule à gauche ici.

PHARMACOPEE

Visite succincte de Hong Kong. Le quartier de Mongkok où se situe notre hôtel, le marché aux oiseaux et aux fleurs. L’occasion aussi de goûter aux dim-sum cantonais (raviolis et petits pâtés) qui sont la spécialité de ce restaurant kitsch. Very british, on s’attend à y croiser Mrs Thatcher… Le musée de Madame Tussaud sera remplacé par Ocean Park. Cet espace de loisirs convient parfaitement aux Chinois, grands enfants, et même aux Tahitiens. Pas de tradition vestimentaire, des minijupes, des robes, des shorts, des pantalons, des bottes, des nu-pieds, des chaussures fermées, des hauts-talons… Chacune et chacun de s’abriter sous une ombrelle ou un parapluie, chaque œil bridé de photographier, de se faire photographier, on visite en famille, en groupes… tee-shirts oranges pour se repérer ou être repérés dans la foule quand on appartient à un groupe.

H K

Je me suis assise pour écrire, une jeune fille tente de lire par-dessus-mon épaule, une autre demande à me tirer le portrait avec son amie. Me voilà devenue une vedette en Chine ? Pour s’y rendre nous empruntons l’un des trois grands tunnels, celui-ci était long de 2 km, je vous rappelle que le tunnel de Tahiti sur la côte Est mesure… voyons un peu mes notes : 200 m. Après deux jours passés dans le monde sino-occidental nous partirons en avion pour Guilin dans la Chine du Sud-Ouest. Le lendemain est consacré à la visite d’un temple bouddhique en plein centre-ville. Chut, le silence est réconfortant. Le lieu est ceint par des immeubles gigantesques mais on est dans un monde à part, au milieu de bâtiments, de ponts, de mares, de jardins. Un havre de paix pour une méditation.

Hiata de Tahiti

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Rohinton Mistry, Les beaux jours de Firozsha Baag

rohinton mistry les beaux jours de firozsha baag
Firozsha Baag est une cité de Bombay dans laquelle l’auteur, émigré au Canada après ses études supérieures, a passé son enfance après sa naissance en 1952. Il raconte les petits faits vrais des Parsi, groupe religieux adorateur de Zoroastre, le dieu du feu, auquel il appartient. Il conte aussi des histoires brodées ou inventées qui font plus vraies que nature. Car telle est la littérature : partir de l’expérience humaine particulière pour créer de la vie.

Le lecteur, en onze nouvelles chronologiques, découvrira l’existence des Indiens après l’Indépendance, dans ces années 1950 et 1960 où pauvreté, maniaquerie administrative, ignorance et corruption façonnent les bidonvilles et les drames de santé. Un fantôme ne manque pas d’apparaître aux illettrés, dont tout le monde se moque, jusqu’à ce que la servante qui y croyait se montre un soir au balcon avec un drap sur la tête. Un bon docteur au fils insupportable s’intéresse à un petit voisin, mais son épouse est si jalouse qu’elle lui détruit le joyau de sa collection de timbres. Ce collégien, joli comme une fille à la puberté, est entrepris par un condisciple un peu plus âgé qui lui promet des timbres s’il le caresse et se laisse tripoter. En collège de garçons, la sexualité ne peut se manifester qu’entre soi et les fantasmes de petites culottes des filles entrevues dans les escaliers, à l’université, fait attraper un torticolis. Une folle, sous-locataire d’un voisin, répand de l’ordure sur sa véranda chaque matin parce que le voisin propriétaire veut récupérer son bout d’appartement pour élever son second bébé. Un autre voisin fier de sa « Mercédès modèle 1932 » aime à conter des histoires qu’il sait rendre palpitantes aux gamins de la cité assemblés dans la cour.

Mais il n’y a pas que les voisins. Sa propre famille est un gisement pour un auteur. Il se souvient, jeune adolescent prié d’éradiquer impitoyablement tous les cheveux blancs de son père le dimanche, s’être pris de pitié pour la dureté de la vie qui fait devenir vieux. Il s’en est voulu de n’avoir pas su extérioriser ce sentiment d’amour filial. Si sa mère lui a été bonne durant l’enfance mais n’a pas voulu le lâcher une fois ses 19 ans atteints, critiquant impitoyablement son premier flirt, soupçonnant le pire du sexe et du détournement de carrière.

Émigré hors de cette Inde trop maternelle et maternante, le jeune homme parvient à faire son trou, donc à émerger à la littérature. Il ne cessera de conter les Indes et sa diversité, ses misères et ses bonheurs, ses enfants nus espiègles et ses mendiants rusés et repoussants. Il décrit l’humanité, s’inclut dans les faiblesses et les petits héroïsmes, livrant un regard sensible et détaillé sur tout un monde peu connu en Occident. Un livre à lire.

Son livre paru en 1995, l’Équilibre du monde, le consacre comme l’un des grands romanciers indiens contemporains.

Rohinton Mistry, Les beaux jours de Firozsha Baag, 1989, 10-18 1994, 369 pages, occasion

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William Faulkner, Le bruit et la fureur

william faulkner le bruit et la fureur
Voici « le chef-d’œuvre » du maître américain selon les spécialistes, le livre préféré de son auteur ainsi qu’il le dit. Il l’a écrit avec aisance, comme en croissance organique proliférant à partir d’une scène initiale, très chargée érotiquement. La curiosité des narrateurs est née lorsqu’ils étaient enfants au vu de la culotte salie de boue de leur sœur en train de grimper à l’arbre pour observer la chambre où leur grand-mère vient de décéder.

Pas de composition rationnelle pour cette histoire contée par les quatre personnages, chacun donnant un point de vue différent sur le même sujet, à une journée près. Quatre narrateurs, Benjy l’idiot né en 1897 (dont le nom de baptême est Maury), Quentin le frère né en 1890, Jason l’autre frère né en 1894, et Disley la vieille négresse qui règne sur la cuisine de la maisonnée. Quatre parties, chacune englobant et retissant la précédente, commençant le 7 avril 1928 avant un retour au 2 juin 1910, puis revenant aux 6 et 8 avril 1928, journées où tout va se dénouer.

Ce qui se dénoue est une tragédie grecque dans le sud vaincu des États-Unis, une histoire de famille maudite. Un père alcoolique, une mère aboulique, un fils idiot, un autre incestueux, une fille perdue – seul le dernier semble avoir la tête sur les épaules et les pieds sur terre (avec le sens des affaires). Mais tout le reste de sa famille va le perdre, la fille issue de l’inceste devenant pute et larguant les amarres à 17 ans avec le magot amassé de l’oncle. Pas simple au lecteur de s’y retrouver, les personnages ayant pris le nom de leur grand-père ou oncle, ce pourquoi Quentin est à la fois un mâle (en tant que frère incestueux de Caddy née en 1892) et une femelle en tant que fille née de ces amours réprouvés (en 1911) ; on a donc parfois sur la même page le Quentin « il » et le Quentin « elle » (qui se prononce en anglais cantine, ce qui n’est pas très heureux en français).

Mais si l’histoire est complexe, hantée par la famille de l’auteur autant que par la luxuriance érotique de la végétation du Mississippi, le style fait l’écrivain. Il tente une expérimentation littéraire en faisant narrer par un idiot une histoire shakespearienne pleine de bruit et de fureur, incluant des incidentes en plein monologue sous forme d’images subjectives en italiques, donnant des pages entières sans aucune ponctuation, usant de l’ellipse et de l’allusion. « Puissance de l’inexprimé », dit le préfacier traducteur Maurice-Edgar Coindreau. Pour Benjy, tout détail, à chaque instant, lui remet en mémoire le passé. Ainsi du « caddie ! » crié par les joueurs de golf près de la propriété qui lui rappelle Caddy, sa sœur adorée désormais mariée et loin de la maison. Le second narrateur, Quentin, est plus rationnel, étudiant à Harvard mais suicidaire parce que son seul amour est pour sa sœur Caddy et qu’il ne supporte pas la suffisance mâle des camarades qui l’entourent. Il est plus clair mais plus caché, empli de réticences à avouer le fond de son âme, n’en ayant pas pleinement conscience peut-être. Le troisième narrateur, l’autre frère Jason, est aigri de n’avoir pas pu réaliser ses ambitions sociales en raison du poids familial à assumer. Il voit son esprit rétréci à l’immédiat, à l’argent, à l’utilitaire ; il voit la morale de la ville le juger, il soupçonne le complot des boursiers juifs de New York pour le gruger. Ce n’est pas de sa faute mais la fatalité d’une maison en chute : il amasse par économie et détourne les chèques envoyés par Caddy, la mère de Quentin qu’il élève – mais Quentin n’a qu’une aspiration : s’évader de l’étouffement domestique, vivre ses hormones avec le premier forain qui passe. Seuls les Noirs sont sereins, habitués à vivre dans la fatalité depuis longtemps. Chaque narrateur a son style et de ce contraste naît le charme. Point de logique mais le chaos, point de cohérence mais le trouble, point de sécheresse lumineuse mais la touffeur tropicale. C’est ce qui fait que ce roman fascine, que l’on a peine à oublier après l’avoir lu.

C’est moins la chute de cette maison du sud qui a fait le succès du roman en France que son adoption par Sartre, qui s’est empressé de tirer l’auteur vers son idéologie. L’expérimentation textuelle a titillé aussi les auteurs rebelles du « nouveau » roman des années 1950. Ce nouveau roman n’a plus rien de nouveau et apparaît bien ringard, comme une impasse, tandis que Faulkner continue de briller au firmament des lettres américaines. Car la littérature est moins un procédé qu’un art qui vient de l’intérieur. On n’écrit pas avec sa tête mais avec ses tripes, ce qu’aucun Sartre ne pourra jamais comprendre, trop intello et trop enfermé dans son système.

Un livre difficile à aborder mais il faut s’accrocher. La première partie n’est pas fluide et demande attention ; la suite est plus abordable et d’une grande richesse. La scène où Quentin offre à la boulangerie un pain à une petite fille puis manque de se faire lyncher pour pédophilie parce qu’elle le suit partout et ne parle pas anglais, est un moment d’anthologie. Toute l’hypocrisie puritaine et la bêtise humaine, en particulier celle des petit-bourgeois, éclate d’un coup au grand jour.

Voilà un roman que j’ai lu vers 18 ans et que je n’ai jamais oublié ; le relire à l’âge mûr est un enrichissement.

William Faulkner, Le bruit et la fureur (The Sound and The Fury), 1929, Folio 1972, 384 pages, €7.98
Faulkner, Œuvres romanesques tome 1, Gallimard Pléiade, édition Michel Gresset 1977, 1619 pages, €57.00

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Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice

claude delay marilyn monroe la cicatrice
La blonde Marilyn Monroe n’était pas blonde mais brune et ne s’appelait ni Marilyn ni Monroe mais Norma Jeane Baker ; elle n’adoptera son nom de scène qu’à 30 ans. Son existence tout entière était fabriquée – par elle-même pour compenser son rejet par son père dès avant sa naissance et la folie de sa mère, puis les faillites successives de ses nourrices jusqu’à se retrouver abandonnée à l’orphelinat.

Le sex-symbol de l’Amérique, la pin-up nue des calendriers 1952 (ce qui lui a rapporté 50$), est pathétique et agaçante, emplie de chaos et pétrie de contradictions. C’est le mérite de Claude Delay de mettre en littérature cet éclatement, en 58 chapitres allant d’une demi-page à plusieurs, chacun centré sur un événement-clé de cette existence évanouie à 36 ans. Juste avant de se flétrir, comme si le destin avait réservé à Marilyn en fille celui d’Achille garçon : une vie brève mais glorieuse plutôt qu’une vie longue et terne.

Elle aurait 88 ans aujourd’hui si elle ne s’était pas bourrée de pilules (demerol, phénorbital, amytal, pentothal, nous dit-on p.247) et de champagne, si elle n’avait pas avalé des milliers de bites par la bouche et le vagin, si elle n’avait pas avorté au moins 13 fois ni fait quatre ou cinq fausses couches. Elle, l’orpheline, rêvait d’une vie popote, dans une maison à elle et entourée d’enfants, à cuisiner des spaghettis ou des carpes à la juive. Car elle était pleine de bonne volonté, l’orpheline délaissée : elle voulait qu’on l’aime. Elle lisait donc des livres pour s’instruire et plaire aux écrivains du cinéma, elle apprenait la cuisine de ses multiples maris, l’irlandais Jim Dougherty, le sicilien Joe DiMaggio ou le juif Arthur Miller. Sans parler de ses nombreuses liaisons avec quiconque se montrait viril et protecteur – idéal de ce père qui lui a manqué : Yves Montand, John et Robert Kennedy… Elle aurait bien aimé Clark Gable mais celui-ci l’a ignorée courtoisement. Deux pages, Jimmy et Colin, l’un américain et l’autre anglais, tous deux à peine 18 ans, l’auraient bien aimée, mais elle préférait les brutes viriles.

marilyn monroe ventilee

La bombe platine qui reçoit sans dessus ni dessous, vit nue chez elle dans un désordre dantesque, ne porte jamais de sous-vêtements et montre son sexe (teint en blond et brossé) au-dessus de la grille d’un métro où est installé (pour la photo) un gros ventilateur. Elle est pute pour séduire, pour qu’on l’aime, elle a faim de reconnaissance, de caresses, d’amour. John Huston : « Comme les vraies putes, les bonnes, tu ne fais pas semblant. Tu paies de ta personne, de ton corps, de ton âme » p.254. Elle joua dans quelques 33 films et enregistra quelques 33 chansons ; d’innombrables photos furent faites d’elle, plus ou moins déshabillée, elle barrait de feutre rouge indélébile les négatifs qui ne lui plaisaient pas.

« En vérité, le manque d’équilibre intérieur est ce qui interroge le plus dans l’alchimie si particulière de Marilyn : une sexualité dans laquelle elle se complaît, ruse et s’épanouit et l’attendrissement qu’elle provoque. Une sorte de candeur baigne la jeune femme de nostalgie. Comme si le nid, le nostos, faisait toujours défaut » p.230. Elle est toujours en retard, non pour se faire désirer mais pour muter de Norma en Marilyn : « La fabrication est longue et dure de cinq à neuf heures » p.270. Elle ne peut être elle-même puisqu’elle n’existe pas, n’ayant jamais été désirée ni aimée enfant. Ses mensurations, « 94-53-89 » (p.297) ont été un cadeau de la nature qui l’ont transformée dès l’âge de 13 ans ; les garçons de son âge sifflaient déjà lorsqu’elle passait en pull moulant, les seins hauts, et déjà sans aucun dessous. A l’américaine, elle est devenue quelqu’un à la force des poignets, self-made woman qui ondule de la croupe, provoque des seins et invite de la bouche.

marilyn monroe bouche

L’auteur choisit la fin qui lui convient, sans livrer les doutes et les hypothèses. Pour elle, c’est son dernier psychiatre Greenson qui est responsable des « valises » de pilules qu’elle avalait ; pour elle, c’est le clan Kennedy qui est responsable de sa mort par surdose (ou par produits incompatibles), alors qu’elle notait tout dans un petit carnet pour éviter le reproche de ne jamais rien retenir de ce qu’on lui disait. Trop de secrets d’État ? Une vengeance de la Mafia ? Et la fin n’arrête pas de finir : plusieurs chapitres encore après la mort de Marilyn.

Mais ces petites imperfections n’enlèvent pas la vision d’écrivain, ni l’empathie de Claude Delay pour son personnage. Elle tire le fil de son histoire via la double cicatrice de son abandon parental initial et de son opération vaginale à la fin de sa brève existence. 52 ans après avoir disparue corps et biens, Marilyn résiste – idole, symbole, people.

Claude Delay, Marilyn Monroe – la cicatrice, 2013, Fayard, 335 pages, €20.90
Marilyn Monroe vue par les wikipedes
Le dossier officiel du FBI

Attachée de presse Guilaine Depis

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Michel Houellebecq, La possibilité d’une île

michel houellebecq la possibilite d une ile

Ce roman est – et c’est naturel dans notre société superficielle qui se contente d’agiter des images et de scander des slogans – tout à fait différent de l’impression qu’a pu en laisser « la critique ». C’est un vrai roman avec une histoire, un conte philosophique qui fait penser et, mieux, qui laisse « libre » de penser (ce qui est plutôt rare en ces temps de militantisme affirmé).

Car le narrateur est et n’est pas Michel Houellebecq. Il est son double, mais un double construit, probablement plus simple que l’original. L’époque pousse à la caricature tant, en ces temps d’incertitudes, l’opinion est avide d’ancrages. Daniel1 est plus complexe que Daniel25, son clone des temps futurs imaginé par l’auteur. Mais l’auteur est plus complexe que son sujet. Le roman se lit de façon fluide, il captive, et ses remarques anodines sur l’époque visent à renverser ce conformisme si confortable, si larmoyant, si « de gôche, ma chère ». Et c’est bien, car tout divorce avec la réalité, qu’il soit naïveté ou illusion, finit par s’y heurter en retour, quels que soient les bons sentiments. La révolte des banlieues l’a montre à l’envi en 2005, comme la révolte antifiscale fin 2013.

Le héros de Houellebecq n’est pas un « modèle », comme la doxa aime tant à en créer de toutes pièces pour se rassurer. Daniel, comme l’auteur, est un être qui se cherche, dans le désespoir du vide si bien philosophé par Schopenhauer. Seuls les ignorants ont pu parler de Nietzsche à propos de ce livre ; c’est avoir une vue plate et scolaire du Surhomme et ignorer toute la joie nietzschéenne de la danse du corps et des scintillements de l’intelligence. Schopenhauer, plus laborieux, est mieux en phase avec le nihilisme houellebecquien.

Mai 68 avait chanté la « libération » des corps source de désaliénation des esprits. Michel Houellebecq montre ce qu’il en est : un prodigieux égoïsme narcissique qui commence dès 12 ans (les « pétasses »), un corps objet qui se livre au plaisir comme un petit animal (Esther), l’impossibilité des relations durables (Isabelle), la dictature de la jeunesse sur l’ensemble de la société, depuis la consommation jusqu’à l’idéologie. Les « vieux » deviennent des déchets dont il faut se débarrasser (bienveillante canicule !). Et Daniel, antihéros contemporain, évolue en ce monde comme un zombie, ne vivant et ne réussissant partiellement sa vie qu’entre 13 et 35 ans en gros, l’avant étant bave, merde et braillardise, l’après étant déchéance désespérante d’un corps qui lâche et d’une solitude qui monte. Pour Houellebecq, « solidarité » n’est qu’un slogan de bonne conscience, « amour » qu’une rencontre de sexe à patte avec chatte au vent (ah, ces jupettes qui couvrent à peine des fesses sans culottes, si révolutionnaires !). Daniel rêve d’un amour qui soit fusionnel, retour vers…

fille jupette et pedales

Ce pour quoi lui, l’a-religieux, découvre un certain bonheur de la secte. Non pas celui des filles superbes à disposition des mâles dominants (il a des phrases sarcastiques sur le sujet), mais celui d’une espérance, celle que donne toute religion, au fond. Il n’y « croit » pas mais l’être humain est ainsi fait qu’il a besoin d’ailleurs. Pour le commun des mortels, ce sont les enfants, parfois Dieu, quel que soit le nom qu’il porte, ou bien le sort des autres. Michel Houellebecq, dans la vraie vie, a un fils, Etienne, né lors de l’avènement Mitterrandien. Son personnage, Daniel, n’a pas l’air attaché au sien, je ne sais ce qu’il en est de l’auteur. En tout cas, l’espérance houellebecquienne ne réside pas dans les enfants, mais dans l’espèce elle-même que la Raison scientifique et technicienne devrait pouvoir modeler dans le futur pour éliminer ce nihilisme profond qui vient du sexe, du seul sexe, de l’impossible libération de l’avidité sexuelle.

Houellebecq n’est pas Raëlien comme on l’a dit précipitamment, il projette les tendances du présent dans un futur possible. Ne voit-on pas, aux États-Unis, pays de la modernité la plus avancée, des nantis se protéger dans des enclaves fermées ? Ne voit-on pas l’explosion des sectes avides de croire en autre chose qu’en la réalité vide ? N’espère-t-on pas dans le clonage et dans la génétique ? Mêlez tout cela et vous avez le conte philosophique, La possibilité d’une île. Qui est terriblement de notre époque. C’est moins sage que Jardin ou Weyergans, mais cela ouvre plus de portes. Il y a du Diogène le Cynique chez Houellebecq.

De la claire et volontaire provocation aussi, dans la lignée des grands prédécesseurs de Mai 68. Le symbole de la secte élohimiste n’est-elle pas une étoile de David gammée, « à six branches, aux pointes recourbées » ? Son prophète n’est-il pas ignare, manipulateur et grand baiseur ? Le héros, humoriste, n’a-t-il pas un spectacle de « partouzeuses palestiniennes » ? La référence internet notée « kdm.fr.st » existe réellement, elle renvoie à The Hacking Academy, forum de hackeurs.

Il est certain que vous apprécierez mieux La possibilité d’une île si vous êtes mâle, Blanc et avec une certaine aisance. Tel est, disons, le « cœur de cible » du lectorat. Mais ce n’est pas si mal vu, la société n’aime pas se voir critiquée ainsi et c’est dommage, le signe que sa jeunesse d’esprit s’en va, qu’elle se sclérose. La possibilité d’une île est à prendre au seconde degré, comme la jouvence de l’abbé Houellebecq.

ado ventre nu dans la boue

L’attrait de l’auteur, ce sont aussi les sentences, ciselées à la Flaubert. Elles font souvent mouche. Florilège :

« Il restait si peu de choses à observer dans la réalité contemporaine : nous avions tant simplifié, tant élagué, tant brisé de barrières, de tabous, d’espérances erronées, d’aspirations fausses ; il restait si peu, vraiment. » p.21

« Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste et, plus généralement, de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité. » p.23

« La vie commence à 50 ans, c’est vrai ; à ceci près qu’elle se termine à 40. » p.25

« Lorsque je gagnais mon premier million d’euros (je veux dire lorsque je l’eus vraiment gagné, impôts déduits, et mis à l’abri dans un placement sûr), je compris que je n’étais pas un personnage balzacien. Un personnage balzacien venant de gagner son premier million d’euros songerait dans la plupart des cas aux moyens de s’approcher du second. » p.30

« Tu connais le journal où je travaille : ce que nous essayons de créer c’est une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs. » p.37

«  Sa méthode de gestion du personnel : ne dire du mal de personne, en aucune circonstance, jamais ; toujours au contraire couvrir les autres d’éloges, aussi immérités soient-ils – sans évidemment s’interdire de les virer le moment venu. » p.40

« La reconnaissance artistique, qui permettait à la fois l’accès aux derniers financements publics et une couverture correcte dans les medias de référence, allait en priorité, dans le cinéma comme dans les autres domaines culturels, à des productions faisant l’apologie du mal – ou du moins remettant gravement en cause les valeurs morales qualifiées de ‘traditionnelles’ par convention de langage. » p.51

« Quand l’amour physique disparaît, tout disparaît ; un agacement morne, sans profondeur, vient remplir la succession des jours. Et, sur l’amour physique, je ne me faisais guère d’illusions. Jeunesse, beauté, force : les critères de l’amour physique sont exactement les mêmes que ceux du nazisme. » p.74

« L’Espagne se rapprochait des normes européennes, et particulièrement anglaises. L’homosexualité était de plus en plus courante et admise ; la nourriture végétarienne se répandait, ainsi que les babioles New Age ; et les animaux domestiques, ici joliment dénommés ‘mascotas’, remplaçaient peu à peu les enfants dans les familles. » p.75

Pascal : « on sentait à le lire que les tentations de la chair ne lui étaient pas étrangères, que le libertinage était quelque chose qu’il aurait pu ressentir ; et que s’il choisissait le Christ plutôt que la fornication ou l’écarté ce n’était pas par distraction ni par incompétence, mais parce que le Christ lui paraissait définitivement plus ‘high dope’ ; en résumé, c’était un auteur sérieux. » p.82

« On ne peut pas dire que le communisme ait spécialement développé la sentimentalité dans les rapports humains : c’est plutôt la brutalité, dans l’ensemble, qui prédomine chez les ex-communistes – en comparaison, la société balzacienne, issue de la décomposition de la royauté, semble un miracle de charité et de douceur. » p.105

« Il habitait un pavillon à Chevilly-Larue, au milieu d’une zone en pleine phase de ‘destruction créatrice’ comme aurait dit Schumpeter : des terrains vagues boueux, à perte de vue, hérissés de grues et de palissades ; quelques carcasses d’immeubles, à des stades d’achèvement variés. » p.149

« La plupart des gens naissent, vieillissent et meurent sans avoir connu l’amour (comme des étiquettes sur la viande bovine) ‘né et élevé en France. Abattu en France’. Une vie simple, en effet. » p.174

« La différence d’âge était le dernier tabou, l’ultime limite, d’autant plus forte qu’elle restait la dernière, et qu’elle avait remplacé toutes les autres. Dans le monde moderne on pouvait être échangiste, bi, trans, zoophile, SM, mais il était interdit d’être vieux. » p.213

« Tout le monde s’était habitué à ce que les personnalités s’expriment dans les medias sur les sujets les plus variés, pour tenir des propos en général prévisibles, et plus personne n’y prêtait une réelle attention, en somme le système spectaculaire, contraint de produire un consensus écœurant, s’était depuis longtemps effondré sous le poids de sa propre insignifiance. » p.274

« Mes années de carrière dans le show-business avaient quelque peu atténué mon sens moral. » p.296

« L’élohimisme marchait en quelque sorte à la suite du capitalisme de consommation qui, faisant le la jeunesse la valeur suprêmement désirable, avait peu à peu détruit le respect de la tradition et le culte des ancêtres – dans la mesure où il promettait la conservation indéfinie de cette même jeunesse, et des plaisirs qui lui étaient associés. » p.356

Michel Houellebecq, La possibilité d’une île, 2005, Prix Interallié, Livre de poche 2007, 474 pages, €5.75

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L’État territorial à Tahiti

Le gouvernement « abroge l’autorisation d’occupation temporaire de l’emplacement du domaine maritime » remblayé dans la commune de Papeete et veut déplacer le marae à la mémoire des victimes du nucléaire de la place du 2 juillet (ex. place Jacques Chirac) vers un lieu moins fréquenté par les touristes. Lever de boucliers sur Facebook par un jeune inconnu. On parle d’acharnement à Moruroa et Tatou, sit-in, propos incendiaires d’Oscar Temaru… C’est curieux quand les sous arrivaient de France par « Tonton Chirac » il n’y avait pas de manifestations – ou alors j’ai raté un acte ou deux ?

papeete place du 2 juillet ou jacques chirac

Le Peï réclame « ses » aéroports à l’État au plus tôt, à savoir Tahiti-Faa’a unique aéroport international, Bora Bora, l’île phare de l’industrie touristique, Rangiroa (on vient juste de supprimer les contrôleurs aériens, ce sont les pompiers qui officient en envoyant les indications météo), et Raiatea dont la commune est la capitale administrative des îles sous le vent et aussi le point d’entrée des charters nautiques.

Certes il ne ferait plus rêver le bon vieux certif’, mais on le passe encore ici. A la presqu’île, ce sont 271 jeunes inscrits aux épreuves, des jeunes des collèges de Taravao et du Sacré-Cœur ainsi que des deux centres de jeunes adolescents (CJA) de Tautira et de Vairao. Pourquoi pas également un bon entraînement avant le DNB (Diplôme national du brevet) et le baccalauréat ?

certificat d etudes primaires

Arafenua, le bateau de la douane ne répond plus : et pour cause, il s’est planté sur le récif de Tikei aux Tuamotu. Perdue, foutue, irrécupérable ! Elle était belle la vedette de 28 m de long, qui naviguait 200 jours par an dans les eaux du fenua. Elle devait encore « durer » 5 ans étant arrivée il y a 20 ans en Polynésie. P’tit louis y était allé de son coup de crayon : « L’Arafenua est définitivement perdue, sur le récif de Tikei disait le maigre et le gros de répondre, c’était avant ou après avoir trouvé le paka ? ». Je ne connais pas la réponse. C’est que les gabelous avaient eu vent de présence de pakalolo (cannabis) sur cet atoll inhabité ! Juste pour votre gouverne, Tikei, 3,5 km² de terres émergées, avec une surface du lagon de 0 (zéro) km². C’est un atoll comblé ! L’atoll n’est pas habité en permanence, une superbe tranquillité. Pour les navigateurs 14°57 sud et 144°35 ouest, à 70 km au sud de Takapoto. Bon vent !

Le rapport de la Cour des Comptes n’est pas très élogieux… et le rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) est attendu comme le Messie ! Ici tout le monde attend le retour du financement par l’État du système de protection sociale généralisée de Polynésie, en fait aux frais des contribuables métropolitains. Mais quelle seront les contreparties à cette aide de l’État ? En raison de son autonomie, la Polynésie devrait financer elle-même son système de santé, même si l’État fournit « un accompagnement financier ponctuel, principalement pour des constructions ou des urgences en cas d’épidémie, de catastrophe. L’État a apporté 37,5 milliards de XPF à la construction du Centre hospitalier du Taone. Mais la Cour des Comptes indique « l’État a une urgente obligation : apporter une aide méthodique au pilotage du système de santé, seul moyen d’éviter les gaspillages et les erreurs. Il faut surtout bien cibler ce qui relève de la solidarité nationale et faire en sorte que cela soit pris en charge au niveau national ». Gaston Flosse n’en démord pas « obligation de continuité territoriale… » Il aura fallu 10 ans pour construire l’hôpital du Taone. Les études du coût de fonctionnement, demandées par l’État pourtant, n’ont jamais été effectuées. C’est toujours, envoyez le MONI (le fric), rien d’autre, solidarité. On sait que depuis 2 ans, le CHPF vit à crédit… pour combien de temps encore. Envoyez le moni, envoyez le moni !

Hiata de Tahiti

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Conséquences de la guerre de 14-18 sur la civilisation

Dans ses Mémoires d’un européen intitulé Le monde d’hier, paru après sa mort en 1942, Stefan Zweig mesure avec le recul combien la guerre imbécile des nationalismes balkaniques, qui a entraîné les patriotards européens, a été dommageable pour le processus même de civilisation. La guerre de 14 a renversé toutes les valeurs, dévalorisé toute autorité, à commencer par celle de l’État. La guerre de 14 – « commémorée » par des ignares qui se font mousser politiquement sur le dos des victimes – a rendu méfiant le citoyen, l’individu et même l’enfant.

stefan zweig

« Pour autant qu’il avait les yeux ouverts, le monde sut qu’on l’avait trompé. Trompées les mères qui avaient sacrifié leurs enfants, trompés, les soldats qui revenaient chez eux en mendiants, trompés tous ceux qui avaient souscrit à l’emprunt de guerre par patriotisme, trompé quiconque s’était fié aux promesses de l’État, trompés nous tous qui avions rêvé d’un monde nouveau, d’un ordre meilleur, et qui voyions à présent que le vieux jeu, dans lequel notre existence, notre bonheur, notre temps et nos biens servaient de mise, était recommencé par les mêmes ou par de nouveaux aventuriers. Comment s’étonner que toute une jeune génération jette un regard amer et méprisant sur ses pères, qui s’étaient fait d’abord voler la victoire et ensuite la paix ? Qui avaient tout faux, qui n’avaient rien vu venir et s’étaient toujours trompés dans leurs calculs ?

"N’était-il pas compréhensible que toute forme de respect disparût dans la jeune génération ? Toute une jeunesse nouvelle ne croyait plus ni les parents, ni les hommes politiques, ni les maîtres ; tout décret, toute proclamation de l’État étaient lus d’un œil critique. D’un coup, la génération d’après-guerre s’émancipait brutalement de tout ce qui avait prévalu jusque-là et tournait le dos à toute tradition, résolue à prendre elle-même son destin en main, se détournant des vieilleries du passé et sautant d’un seul élan dans l’avenir.

« C’était un monde absolument nouveau, un ordre absolument différent qui devait commencer avec elle ; et bien entendu, tout cela commença par de furieux excès. Tous ceux ou tout ce qui n’était pas du même âge passait pour périmé. Au lieu de partir comme avant avec leurs parents, on voyait des enfants de onze, douze ans organisés en groupes de Wandervögel, ayant reçu une éducation sexuelle exhaustive, sillonner le pays et aller même jusqu’en Italie ou à la mer du Nord. Dans les écoles, on mit en place, sur le modèle russe, des conseils d’élèves qui surveillaient les professeurs, le ‘programme’ fut aboli, car les enfants ne devaient et ne voulaient apprendre que ce qui leur plaisait. On se révoltait contre toute forme établie par pur plaisir de la révolte, y compris contre la volonté de la nature, contre l’éternelle polarité des sexes.

torse nu Pierre Joubert

« Les filles se faisaient couper les cheveux, et si courts qu’avec leur coiffure ‘à la garçonne’ on ne parvenait plus à les distinguer des vrais garçons, les jeunes gens, de leur côté, se faisaient raser la barbe pour paraître plus féminins, l’homosexualité et le lesbianisme devinrent la grande mode, non par penchant intime mais pour protester contre les formes traditionnelles, légales, normales de l’amour. Tout mode d’expression de l’existence s’efforçait de jouer la carte de l’extrémisme et de la révolution, l’art comme les autres, bien entendu. (…) Partout, on proscrivait l’intelligibilité, la mélodie en musique, la ressemblance dans le portrait, la clarté dans la langue. (…)

« Mais au milieu de ce carnaval effréné, rien ne m’offrit un spectacle plus tragi-comique que de voir tant d’intellectuels de l’ancienne génération pris d’une peur panique à l’idée d’être ‘dépassés’ et jugés inactuels, se maquiller en faux sauvages avec la rage du désespoir et tenter de suivre discrètement les égarements les plus manifestes d’un pas lourd et claudiquant. (…) Les anciens, égarés, couraient partout après la dernière mode ; on n’avait plus soudain, comme ambition que celle d’être ‘jeune’ et d’inventer promptement, après celle qui, hier encore, était actuelle, une tendance encore plus actuelle, encore plus radicale, encore jamais vue. »

Zweig continue sur les excès qui aboutiront aux tyrannies fascistes et communistes, tout en célébrant cependant l’« élan orgiastique » qui purifie l’air anémié de la tradition.

La lecture d’un texte d’il y a plus de 70 ans montre combien :

  • Rien de ce qui est humain n’est nouveau sous le soleil
  • La civilisation, que nous croyons bien établie, est fragile par-dessus la sauvagerie primitive
  • Toute contrainte qui échoue par rigidité engendre une révolution totale et totalitaire
  • Mai 68 en France n’a pas été « l’an 01 » mais un remake du déjà-vu des années folles
  • Les intellos, ces donneurs de leçons permanents, sont mus bien plus par le snobisme de leur statut que par leurs idées neuves.
  • Les grandes idées d’égalitarisme et de non-discrimination des sexes, des âges, des formes et des pensées sont en fait des prétextes à faire autrement qu’avant, pas des valeurs en soi – juste pour se distinguer, par narcissisme égoïste – bien loin de l’universalisme généreux affiché…

Un texte sans nul doute à méditer en nos temps de doutes…

Stefan Zweig, Romans, nouvelles et récits tome 2, Gallimard Pléiade 2013, 1584 pages, €61.75

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Tourisme tahitien

Une excellente nouvelle pour les touristes qui viendront en Polynésie française. Air Tahiti Nui réduit ses tarifs de 24 000 XPF (201 €) sur un billet Paris/Papeete/Paris pour les métropolitains qui séjourneront en pension de famille au moins dix jours. Qu’on se le dise ! L’actu vue par P’tit louis : « Patron d’ATN (Air Tahiti Nui) nous promet 200 000 touristes en 2016. Et l’autre de répondre : et dire qu’il y a 15 ans ils nous en annonçaient 300 000 ! »

TAHITI

Une autre bonne nouvelle, le Wind Spirit de la compagnie Windstar Cruises est arrivé le 1er mai pour six mois de croisières en Polynésie. C’est un voilier quatre-mâts qui est le sister-ship du Wind-Song, paquebot à voiles arrivé lui en 1987. On attend plein de touristes car le monde de la croisière se porte bien !

Le championnat de Tahiti 2014 des Tu’aro ma’ohi s’est déroulé sur le terrain de Vaiparoa près du Musée des Iles. Le lancer du javelot est une discipline qui demande force et précision. Les gagnants sont toujours des habitants des Tuamotu. Il s’agit d’envoyer des javelots sur un coco perché sur un mat. Le grimper au cocotier est une discipline impressionnante. Le gagnant a parcouru la distance en 4,48 secondes. Les grimpeurs portent aux pieds une lanière tressée. Ensuite le lever des pierres est une spécialité des Australes. Le poids des pierres varie de 60 kg à 140 kg. La gagnante (vahine) a soulevé une pierre de 60 kg en 1,50 seconde. Puis vint le tour des vainqueurs hommes ; pour la catégorie « léger » une pierre de 80 kg en 1,88 seconde ; pour la catégorie « moyen » une pierre de 100 kg en 1,88 seconde, à noter que les catégories « léger et moyen » ont été gagnées par le même individu ; pour la catégorie « lourd », le vainqueur a porté une pierre de 120 kg en 10,42 secondes ; la catégorie « super lourd » a vu le vainqueur soulever une pierre de 140 kg en 2,80 secondes. Il a ensuite battu le record de l’épreuve avec une pierre de 150 kg en 4,04 secondes. Qui fait mieux ?

Deux accidents dramatiques aux pirogues de Taapuna. Ces grandes pirogues de loisirs sont louées à la journée pour y faire la fête plutôt en fin de semaine. Elles sont ancrées à Taapuna dans très peu d’eau. Le même samedi un adolescent de 16 ans et un adulte de 60 ans ont été paralysés après avoir plongé dans trop peu d’eau depuis les pirogues. Les dégâts sont hélas irréversibles : tétraplégie et paraplégie. Les services de santé s’inquiètent car depuis deux ans il y aurait eu six accidents de ce type.

A BORD DE L ARANUI

Après avoir ouï les pleurs des guides de randonnées patentés, le Pei presse le pas. La concurrence est rude, grâce ou à cause d’Internet et des faux guides, alors le Pei va mettre la main au portefeuille pour réhabiliter, sécuriser et baliser NEUF sentiers de Tahiti dont Te Pari à la Presqu’île. Il y a deux ans, deux morts étaient à déplorer sur ce sentier difficile. Il paraît que pour la seule année 2014, 50 millions de XPF ont été budgétisés. On connaît 80 parcours de randonnées sur Tahiti, les 9 faisant partie du plan de réaménagement seront : l’Aorai (Pirae), la Fautaua (Papeete), Te Pari (Fenua Aihere), Vaipahi (Mataiea), Te Faaiti (Papenoo), Cité Jay (Arue), les 1 000 sources (Mahina), la vallée de Tipaerui, et la Grande randonnée de Tahiti qui pourrait mener de Mahina jusqu’à la Punaruu. Grandioses tous ces projets. On découvre, enfin, que le tourisme nature pourrait amener quelques francs supplémentaires, mais il faudra prendre conscience que la sécurité des touristes est primordiale si l’on veut les voir revenir, mais pas quitter le pei entre quatre planches.

Air Tetiaroa a réceptionné son premier avion pour transporter ses clients de Tahiti à l’hôtel The Brando. Conçu en Grande-Bretagne, le premier Britten-Norman 2T d’Air Tetiaroa est arrivé sur le territoire et avait mis plus de deux semaines pour arriver au fenua. Il a fait quelques sauts de puce en passant, non, non, pas par la Lorraine, mais par la Sardaigne, l’Arabie Saoudite, l’Inde, le Sri Lanka, l’Indonésie, Bali, l’Australie, la Nouvelle-Calédonie, Tonga, et j’en passe.

Un peu de tahitien : maita’i = bon, bien ; ve’ave’a = chaud ; ‘oa’oa = content, joyeux, gai ; hupehupe= fainéant, paresseux ; to’eto’e = froid ; poria = gros, gras ; ‘api = jeune, nouveau, neuf ; paruparu = mou ; veve = pauvre ; ‘ona = riche.
Et toujours : U prononcer ou ; E prononcer é.

Hiata de Tahiti

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Brown, Forteresse digitale

dan brown forteresse digitale livre de poche

Voici le premier thriller publié de Dan Brown, l’archi-célèbre auteur du Da Vinci code. Il s’agit pour la première fois de codes, ou plutôt de décodage, la cryptographie semblant fasciner l’auteur. La National Security Agency, la fameuse NSA américaine, ultrasecrète, plus puissante de la CIA, est chargée depuis 1952 – le 4 novembre à 0h01, selon Dan Brown – d’écouter, de rassembler et de décrypter tous les messages utiles de la planète. Elle fut créée sur ordre du président Truman en pleine guerre froide. Pour ce faire, tous les moyens financiers sont acquis, les meilleurs mathématiciens, informaticiens et linguistes embauchés, les ordinateurs les plus sophistiqués construits. Nous sommes au cœur de la puissance américaine, cet optimisme missionnaire à protéger le pays et la planète, alliée aux moyens les plus colossaux et aux spécialistes les plus pointus – telle est la Forteresse digitale dont Edward Snowden a livré quelques-uns des secrets réels.

Voilà un beau sujet – actuel, trépidant, enthousiaste. Conçu durant l’essor d’Internet, durant ces années de cavalcade technologique des années 1990, il répond au début de paranoïa des Freemen américains concernant les libertés publiques. Où la Défense se heurte au libre-arbitre. Où la puissance se mesure aux astuces des hackers de génie dispersés. Où le patriotisme d’un seul mène le pays tout entier au bord du gouffre. Cryptage nouveau ou génial faux-semblant ? Voici que le nec plus ultra des ordinateurs casseur de codes de la NSA est défié par un Japonais handicapé et ingénieux, viré pour insubordination. Un Japonais rescapé des suites de l’irradiation d’Hiroshima et qui est animé, secrètement, d’une méfiance profonde vis-à-vis de cette Amérique qui a lancé ses bombes. Un Japonais à trois doigts, devenu bouddhiste et expert en informatique, l’un aidant l’autre, peut-être, comme dans divers essais et romans américains parus auparavant.

Si les Italiens ont fait fleurir la comédie, les Grecs la tragédie, les Espagnols la mystique, les Allemands la philosophie, les Français le roman, les Anglais l’énigme – les Américains ont inventé le thriller. Cette forme littéraire, issue du cinéma et de ses plans directs, coupés en courtes scènes d’action, défilant en courant une histoire qui se tient, a été poussée à son meilleur aux États-Unis. C’est un genre écrit qui convient à des individualistes pressés dont le concret est l’essentiel de la pensée. Dan Brown en est le digne relais.

Sa première tentative publiée, Forteresse digitale, recèle quand même pas mal de maladresses. Un début qui patine – mais une fin haletante. Un coupable que l’on devine dès le milieu du livre – mais des rebondissements inattendus jusqu’aux dernières pages. Des invraisemblances énormes – mais un agencement d’ensemble qui tient la route. Ce thriller, encore malhabile, mal maîtrisé, aborde un sujet en or malgré des personnages trop caricaturaux et un hymne patriotique un peu agaçant pour tout non-Américain. L’héroïne est belle à vous couper le souffle, son boy-friend passionné, scrupuleux et modeste, tous deux sont deux fois plus intelligents que la moyenne… N’en jetez plus ! Et pourtant, il y a aussi l’éventail des minorités obligatoires : le handicapé naïf et méritant, le Noir si professionnel qu’il dirige le service, la secrétaire qui pousse son intuition à braver tous les interdits, l’ancien Marine vulgaire et m’as-tu-vu qui n’est peut-être pas ce qu’il paraît, le tueur excellent comme jamais, l’obèse technicien qui sait tout et bosse jour et nuit et le week-end…

Tout est exagéré dans ce livre : l’histoire, les acteurs, les rebonds miracles, le final. Du grand cinéma. Et c’est pourquoi l’on marche, au fond. Même si ce n’est pas le meilleur Dan Brown, ce thriller est quand même nettement supérieur à nombre de productions américaines traduites un peu vite (dont cet inepte billion pour milliard !). Pourquoi donc les Français ont-ils attendus qu’un flot de touristes se mette en prières devant le ” tombeau de Marie-Madeleine ” (la moderne pyramide inversée du Louvre…) pour traduire – à l’envers ! – l’œuvre de Dan Brown plutôt que les œuvrettes de tant d’autres ? Avons-nous encore de ‘vrais’ éditeurs ?

Dan Brown, Forteresse digitale, 1998, traduction française 2007, Livre de poche 2009, 512 pages, €7.22

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Jaurès, mort en 14

Il y a un siècle, juste avant la Grande guerre que célèbre tant François Hollande, dans un monde à jamais finissant, un étudiant inspiré par l’Action française assassinait Jean Jaurès, socialiste emblématique, au café du Croissant, rue Montmartre à Paris. Trois jours plus tard, le nationalisme patriotard envahissait les esprits, la guerre était déclarée et les millions de morts allaient joncher les champs, les bois et les monuments des villages.

jaures et l humanite

Célèbre et méconnu, Auguste Marie Joseph Jean Léon Jaurès était né paysan sous Napoléon III, élevé au méritocratisme républicain avec bourse, entré par ses propres forces à Normale Sup, ce temple de la bourgeoisie parisienne, avant d’entreprendre une carrière d’enseignant Troisième République. On aurait pu rester dans Pagnol, on se retrouve dans Hugo. L’orateur barbu popu, Tartarin tonnant du Tarn, a la générosité naïve de ceux restés près du peuple. Il est élu député républicain. Ce n’est qu’après la grève des mineurs de Carmaux, contre le licenciement d’un ouvrier trop absent du fait de ses fonctions de maire, que Jaurès se révèle socialiste : il n’accepte pas la remise en cause du suffrage universel par les nantis propriétaires.

Saint laïque pour la gauche française, il fonde le Parti socialiste, le journal L’Humanité puis la SFIO. Arrimé à la base, il reprend les idées de Marx non sans les critiquer (notamment le naïf coup de force prôné par le Manifeste), mais il reste avant tout chrétien humaniste, désirant prolonger la marche en avant du Progrès humain dans l’Histoire commencée sous les Juifs de la Bible. Il croit à la république et à l’extension des droits démocratiques de tous contre les égoïsmes des possédants, la puissance de l’argent ou l’arbitraire des institutions (ce pourquoi il a défendu Dreyfus). Sans pour cela ravaler les bourgeois ou les Juifs financiers au rang de cloportes à écraser : « Nous ne sommes pas tenus, pour rester dans le socialisme, de nous enfermer hors de l’humanité ». Les revanchards de la gauche contemporaine devraient méditer cette morale – dont ils ont pourtant plein la bouche.

Si Jaurès reste une icône, c’est qu’il représente ce XIXe siècle qui s’est fini le 2 août 1914.

1. Il a la pureté du socialisme idéaliste, jamais encore compromis avec le pouvoir (et les reniements du vote des pleins pouvoirs à Pétain, l’Algérie c’est la France du ministre Mitterrand et la mobilisation du contingent par Guy Mollet, les trois dévaluations de 1981-82 et les « affaires » du septennat finissant, sans parler du mensonge Cahuzac et des fausses promesses du béat qui nous gouverne).

2. Il a l’esprit critique républicain, formé aux écoles classiques, sans jamais devenir cet « idiot utile » du communiste de parti comme furent Sartre, Aragon, Duras et tant d’autres intellos ou artistes. Au contraire, écrivaient avec Jaurès dans L’Humanité des personnalités originales comme Anatole France et Jules Renard.

3. Il a la naïveté universaliste, au temps où l’Occident croyait encore en sa mission civilisatrice et se voyait comme l’Universel en marche pour l’humanité entière, à la Victor Hugo – temps bien enfui depuis que le « tiers » monde a émergé à marche forcée.

4. Il a le socialisme encore humaniste, avant le national et avant le collectiviste, ces deux mamelles de Marx & Engels tétées par Mussolini et par Lénine, chacun des deux inspirant des épigones bien pires encore (Hitler, Mao, Pol Pot, Kim Jong il). Le socialisme « réalisé » (ainsi qu’on disait en URSS) a plus fait CONTRE le socialisme que le diable capitalisme : dès que les peuples enfermés par le rideau de fer ou de bambou l’ont pu, ils ont très vite voté avec leurs pieds – préférant vivre avec « le diable » que sous la « morale socialiste ».

5. Il a le socialisme démocrate, ancré dans la base ouvrière, celle qui s’est perdue après Mitterrand et que les montebourgeois qui plastronnent insultent de nos jours par leurs rodomontades de communicants, tout dans les mots, rien dans les faits. « A la question toujours plus impérieuse : comment se réalisera le socialisme ? il convient donc de répondre : par la croissance même du prolétariat qui se confond avec lui. C’est la réponse première, essentielle : et quiconque ne l’accepte point dans son vrai sens et dans tout son sens, se met nécessairement lui-même hors de la pensée et de la vie socialistes » (1901, Question de méthode – à Charles Péguy).

jaures assassine paris cafe le croissant

François Hollande, au lieu de « célébrer » la guerre, pourrait utilement redonner du sens à Jaurès : il pointerait combien il reste peu de socialistes en vérité, malgré leur appartenance de circonstance au parti qui distribue les places.

Le socialisme XIXe de Jaurès est mort en 14, le socialisme contraignant de l’URSS est mort en 89, le socialisme jacobin donneur de leçons franco-français est mort en 14 (un siècle après), lors des Municipales et des Européennes… Reste à inventer le nouveau – et probablement sans les socialistes !

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Tonino Benacquista, Malavita

tonino benacquista malavita

Qui débarque à la brune dans une villa déserte de Normandie ? Quelle est cette famille venue d’ailleurs qui s’installe dans la douceur campagnarde, le climat de village, la profondeur immobile d’un vieux pays ? Il y a là le père, un peu gros, parfois violent, presque illettré mais que la découverte d’une machine a écrire antique pousse à raconter sa vie. Il y a la mère, naïve et méritante, qui commence à en avoir assez de la soumission et de l’existence de son couple, elle s’investit dans le charitable pour sortir. Il y a la fille, prénommée Belle, qui est dans l’existence comme une fleur au soleil, magnifique, posée, bienveillante. Il y a enfin le fils de 14 ans, Warren, tôt mûri par ce qu’il a pu voir, fan d’Internet et très vite élément clé du lycée.

Les bases sont posées et tout commence. Qui est Malavita ? Un vieux chien ou un redoutable tueur ? Le roman se déroule avec humeur, d’un ton léger alors que le sujet est grave. L’auteur a de la finesse, il ridiculise les gros caïds de la mafia. Des héros, ces gens-là ? C’est pour le cinéma, les sous-parrains ne sont pas comme cela. Ils ressemblent plutôt aux Affranchis de Scorsese, des voyous illettrés et sans éthique, qui ne pensent qu’à se remplir les poches le plus facilement du monde, avec de gros pétards et la violence à fleur de poings.

Le droit ne change pas ces bandits. Même « repentis », ils restent mafieux dans l’âme, brutes épaisses et ignares, bonnes à tuer par obéissance. Les enfants de la démocratie américaine sont différents. L’une s’impose par ce qu’elle est, de toute son âme, pas par la force ; l’autre s’impose parce qu’il écoute les autres et s’intéresse aux relations entre eux. Belle, comme Warren, sont aussi des caïds en leur genre, mais ce mot venu de l’arabe véhicule une domination féodale et clanique méditerranéenne qu’ils n’ont plus – vertu de l’Amérique anglo-saxonne et de l’éducation démocratique. Les enfants sont légitimes, pas dominateurs. Les autres les reconnaissent et les admirent, ils ne les craignent pas.

Mais je ne veux pas vous dévoiler l’histoire car ce roman est bien construit. L’atmosphère est composée à petites touches, l’action avance progressivement, le voile se déchire jusqu’à l’apothéose finale. Le récit est bien mené, les caractères sont bien typés, les bons ne sont pas tout bon et les méchants pas tous affreux. Il y a de la jubilation dans le récit. 375 pages qui se lisent avec aisance.

Tonino Benacquista, Malavita, Folio 2005, 384 pages, €7.51

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A poil

Les interrogations des moteurs de recherche qui atterrissent sur ce blog ne laissent jamais de m’étonner. Il y a bien sûr les sérieuses, les documentaires, celles qui cherchent à connaître : zone euro, argoul, pont des amoureux paris, marine le pen, génocide arménien… Et puis il y a tous les « nu », comme il est de mode d’ajouter, paraît-il à tous les noms (au cas où…) : fille nue, seins nus, tahitienne nue, vahiné nue, ado nu… Marine Le Pen voisine avec vahiné nue.

requetes blog depuis origine

Jusque là, c’est du gros, de l’interrogation de masse. Mais il y a aussi les interrogations particulières, évidemment plus rares, parfois poétiques, parfois ouvertement sexuelles avec des redondances : coureuses nues, seins à l’air maghrébines photoshoot, garçon le plus sexi de 10 ans nu (!), jeune fillette nue à la plage… J’ai même trouvé la recherche « gamin gai de 4 ans » ! Comme si l’on pouvait « être » gai, avoir une quelconque orientation sexuelle à 4 ans. Il est vrai que les Yankees croient ça génétique.

requetes blog

Le plus beau est quand même « un jeune mec arabe à poil à la campagne » que vous pouvez lire sur le tableau des interrogations récentes. Pourquoi arabe ? Frustration musulmane ? Érotisme des banlieues ? Imaginez, l’adolescent dans sa campagne maghrébine, quelque part dans les collines semées de buissons où pousse une herbe rare. Il est tout seul, sensuel, il se met à poil – comme ça. Personne pour le voir, sauf les chèvres. Peut-être lui prend-t-il l’envie de s’en faire une, comme on dit que cela arrive ? Il n’est pas bien vieux s’il est dans la campagne, à garder les chèvres, tout juste pubère sans doute. Vous voyez le fantasme ?

Désolé, mais j’ai peu à offrir à ce genre d’imaginaire sur ce blog. La vue la plus approchante que j’ai pu trouver est ici – mais vous allez être déçu : c’était en noir et blanc, il y a près de 40 ans, et de très loin. La campagne était peuplée à l’époque, et les campagnards assez libres, mais entre eux – et jamais tout seul à la campagne.

jeunes mecs arabes a poil dans la campagne

Une autre interrogation porte sur « chatte toute nue ». J’ai trouvé cela mignon. Afin de ne pas décevoir, j’ai demandé à une copine de 14 ans de mes ados de me montrer sa chatte. Pas de problème ! J’ai pu même la caresser à poil, c’est doux et lustré, tout chaud sous la main. Elle ne porte jamais rien sur elle, la chatte, tout comme Marylyn Monroe. L’adolescente m’a même autorisé à prendre sa chatte toute nue en photo. Vous avez le résultat ci-après. N’est-ce pas tentant ?

chatte toute nue

L’été excite l’imaginaire, la réalité des plages est moins riante. Mais avouez qu’il y a de quoi s’amuser à la lecture des interrogations naïves des blogs.

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Martin Amis, London Fields

martin amis london fields
Dès les premières pages, l’auteur nous annonce un assassinat et désigne l’assassin. Plus de 700 pages plus tard, l’événement survient. Entre temps, une peinture de la société londonienne qu’il projette à la fin du millénaire, mais une peinture à la truelle, pas au pinceau. Le roman tient plus du pensum que du léger. Il y a un bon tiers de longueurs, des pages carrément chiantes (l’auteur use de cette vulgarité de vocabulaire pour faire « vrai ») – et ce n’est pas de la faute de la traductrice, puisque d’autres pages sont incisives et sèches selon le talent habituel de l’écrivain.

Martin Amis n’aime pas l’allure que prend son siècle ; il le dit et l’amplifie, situant sa fiction dix ans plus tard. Il considère que, malgré l’émancipation des années 60 et 70, le Royaume-Uni reste un pays où les classes sociales restent plus marquées qu’ailleurs et continuent de façonner la société. Il tente (donc ?) de passer outre en peignant (laborieusement) un personnage lower class, amateur de bière, de meufs et de fléchettes, cambrioleur raté détestant tout travail et inapte à la paternité. Pour le contraste, il l’oppose à un banquier de la City, époux papa, chic et littéraire. Entre eux deux, Nicola la pute qui allume le banquier Guy avec le malfrat Keith, tout en offrant à la vulgarité de Keith les fantasmes de la classe de Guy. Vous avez compris ? Pas vraiment, l’auteur non plus.

Il apparaît au fil des pages que l’intrigue est un prétexte à écrire dans l’écriture, à inoculer l’auteur dans ses personnages. London Fields n’a rien de la fraîcheur ni de la décision d’Orange mécanique ; il semble pourtant en être inspiré. Mais Amis se met en scène imaginant des caractères ; ceux-ci prennent leur autonomie et infléchissent la fin prévue, « tuant » l’auteur qui est lui-même assassin. Vous suivez ? Toujours pas ? L’auteur pas vraiment non plus, ce qui fait désordre. Quand il se perd, il s’étend et bavasse, tire des mots pour disserter à mesure qu’ils apparaissent dans l’histoire, en « une tentative d’épuisement » – certes expérimentale comme c’est la mode des milieux zartistiques – mais particulièrement indigeste à suivre : une impasse tout comme souvent l’art contemporain et la musique atonale. Ainsi passent sous le microscope littéraire la pluie, le baiser, les toilettes, les céréales du petit-déjeuner, les culottes, les baby-sitters, la glycérine (si, si !)…

Certains personnages sont réussis, comme le bambin Marmaduke, tyranneau de la première adolescence (2 ans), qui n’hésite pas à mordre au sang, à planter ses doigts dans les yeux et à hurler tant et plus en déchirant ou détruisant tout ce qui passe entre ses mains – le vrai fantasme du bébé garçon pour un mâle anglais. L’auteur avait à cette époque un fils, Louis, qui avait un peu plus d’un an : s’en est-il inspiré ? Tout autre est le bébé fille Kim, battue et brûlée à la cigarette par sa mère, femme du malfrat Keith ; l’auteur en tombe amoureux et la protège. Il avait, dans la vraie vie, une fille inconnue qu’il n’a découverte qu’en fin d’adolescence ; peut-être introduit-il ici sa nostalgie de paternité frustrée ? Réussis aussi sont les types de Noirs chaloupant des milieux interlopes, terrés dans les pubs enfumés à frimer et jouer au billard le jour avant d’aller braquer un appart ou casser une vitre pour l’autoradio le soir, passant le reste de la nuit à taper sur des blondes (pas leur femme, Noire, à qui ils font maints gosses dont ils ne s’occupent jamais).

Mais lorsque l’on a épuisé l’attrait de ces quelques portraits, ne reste au final que le charme trop rare, dans ce roman pour moi raté, des quelques phrases acérées comme la plume Amis sait en tracer. Elles auraient dû constituer le cœur du livre ; elles ne font que surnager sur la bouillie passablement indigeste des 747 pages :

« A mon retour, deux ouvriers à moitié nus, qui mangeaient leurs œufs dures et buvaient de la bière (…) L’un avait seize ou dix-sept ans, mince et bronzé et tout à fait ravi des promesses de sa puissance ; l’autre, le plus âgé, le souffle court, trente ans, les cheveux longs et édenté, était bien détruit comme s’il vieillissait d’un an tous les deux mois » p.123.

« Vierge ! Ah ! ouais. Nicola n’avait encore jamais dit ces mots, même quand elle aurait pu : vingt ans plus tôt [à 13 ans], dans le petit intervalle entre le moment où elle avait découvert ce que cela signifiait et celui où elle avait cessé de l’être » p.312.

« Le triomphalisme revêche de Paris, la fureur et le désespoir de New York, l’audace, style chat et souris, de Rome, le meurtre en haillons du Caire, la longévité de bateau-théâtre de Los Angeles, la captivité industrielle de Bombay ou Delhi… » p.519.

« Ils pénétrèrent dans le pub et son univers bruyant de désirs primitifs, de désirs avoués, chaudement poursuivis et régulièrement gratifiés. (…) Les desiderata comprenaient des biens et des services, du sexe et de la bagarre, de l’argent et davantage de télé, et surtout, en une fatidique synergie, l’alcool et les fléchettes » p.591.

Pour ce genre de phrases, Martin Amis renouvelle La Rochefoucauld ; dommage qu’il fasse moins court.

Martin Amis, London Fields, 1989, Folio 2009, 747 pages, €10.07

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Culture polynésienne

15ème édition du salon des tifaifai a lieu à la Mairie de Papeete. Le tifaifai est un élément de la tradition polynésienne. Les anciens tifaifai avaient des couleurs très vives, souvent sur fond blanc. Aujourd’hui les couleurs pastel sont plus à la mode. Il faut compter entre 15 et 80 000 XPF pour une pièce en fonction des dimensions, qualité, finition, cousu main ou machine. Cette année des motifs originaux : l’arobase, les 4 éléments, le cerisier japonais, la bringue. On sait déjà que le thème de l’an prochain sera la reproduction des anciens modèles alors que celui de cette année était la création libre.

GRISETTE AU BAR A EAU

Le kumu hei, c’est quoi ? C’est un bouquet odorant et sensuel, une composition florale marquisienne. Sans fleurs, les Marquisiennes composent ce bouquet avec des plantes aromatiques : feuilles de menthe, feuilles et branches de miri (basilic), aneth, fleurs d’ylang ylang, tiare, pitate, feuilles de hinano (pas la bière !), racines de vetiver parfois colorées au moyen du Rea tahiti (curcuma local), bois de santal râpé, quartiers d’ananas. L’assemblage des différentes plantes suit un ordre précis sur une feuille d’auti. Le kumu hei est fixé ensuite sur une queue de cheval, sur un chignon, sur une couronne de tête. Le kumu hei n’est pas éphémère, il diffuse une bonne odeur durant une bonne semaine ; séché il continuera d’embaumer les intérieurs marquisiens et l’habitacle des voitures.

« Un grand militant de la culture ma’ohi s’en est allé, décès subit de Turo ou Duro Raapoto. Linguiste et grand défenseur de reo ma’ohi et de la culture polynésienne, protestant, il avait d’après Bruno Saura « une œuvre complètement philosophique ». Un écrivain fécond, théologien, de langue ma’ohi, mais pas un élu politique, un seul texte de lui en français…

Un festival international de graffiti place To’ata, récemment relookée, un jury présidé par Christophe Lambert. Les artistes de différentes nations se sont « affrontés » sur une muraille de conteneurs empilés sur 5 m de haut et 40 m de long. A la fin de la première journée, ne restaient que dix graffeurs sélectionnés pour la finale dont deux locaux Abuz et Jops. C’est un graffeur américain qui a remporté le premier prix du concours Ono’u 2014, devant le Néo-zélandais Berst et le Français Kalouf.

Coucou, je reviens, signe El Niño. La nouvelle de la probable venue de « L’enfant Jésus » climatique s’intensifie et la probabilité du phénomène oscille entre 65% et 75%. Fin juin nous saurons si nous aurons la visite d’El Niño, sa puissance sera connue en juillet, en octobre sa maturité. Il pourrait débuter en octobre, pourrait être mature en décembre, janvier ou mars. Tels sont les pronostics de la division climatique et bureau d’étude de Météo France en Polynésie française. A suivre donc.

PAS SIMPLE GRISETTE

Notre Grisette va bien, vous constaterez qu’elle utilise la salle de bain et particulièrement le WC comme abreuvoir, et qu’elle est une véritable acrobate malgré ses ans. Cela a fait poser des questions au prof d’anglais des élèves du collège de Taravao qui avaient entrevus ces photos : c’est à qui Ma Dame, le chat ? Pourquoi elle va dans la toilette Ma Dame? etc, etc. Ma Dame a répondu que c’était une chatte spéciale qui utilise également les toilettes pour faire ses besoins et qu’automatiquement la crotte tombée, le système d’évacuation fonctionne, lave la cuvette et qu’ensuite l’eau propre peut ainsi être utilisée par la chatte comme abreuvoir… Oh ! Ma Dame t’as vraiment une chatte spéciale…

Hiata de Tahiti

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Peter Cheney, De quoi se marrer

peter cheney de quoi se marrer
L’auteur de roman policier se porte bien. L’ancêtre le plus moderne est anglais et se prénomme Peter. Né en 1896 dans l’East End à Whitechapel, au milieu d’une fratrie de cinq, il sera mauvais écolier donc bon écrivain – accessoirement clerc de notaire, acteur de théâtre, chansonnier et poète. Il deviendra même officier en 1914 et blessé sur le front des Flandres. Sa réussite est le roman noir, en prenant l’argot américain pour atteindre un plus vaste public. L’Amérique est à la mode depuis la victoire de 1918, et plus encore après 1945.

C’est dès l’après-guerre que Maurice Duhamel, créateur de la Série noire chez le prestigieux éditeur Gallimard, introduit Peter Cheney en France. Il se dit volontiers, dans le milieu initié, que les 100 premiers numéros de la collection Série noire sont des meilleurs. Quatre romans de Peter Cheney figurent parmi les dix premiers… Dont le numéro 9 : De quoi se marrer.

Nous sommes en 1940 et la guerre menace le monde avec l’agressive Allemagne hitlérienne. Les affaires conduisent les Américains à flirter avec le diable comme avec le bon Dieu pour refiler des armes contre du bon vieux dollar. Lemmy Caution, agent du FBI, file ainsi une poulette qui prend le bateau pour Le Havre. Elle doit le conduire à la bande qui a kidnappé le jeune héritier d’un magnat de l’industrie, Buddy Perriner. Mais rien ne se passe comme prévu, à Paris, en Hollande, sur la mer.

Il y a des automatiques, des pépées et du whisky, des bagarres et des entourloupes, de mauvais drôles et des patriotes. La langue argotique traduite par Jean Weil il y a plus de 65 ans a beaucoup vieilli et la moralité inhibait toute scène sexuelle plus torride qu’un baiser à pleine bouche. Mais l’intrigue se tient, ne cesse de rebondir, et les personnages sont fouillés, aussi menteurs qu’obstinés.

Cela fait un bon roman vintage qui vous change du sordide des banlieues et du parler plus qu’approximatif des raccourcis du ciboulot dézingués aux substances qui peuplent malheureusement de plus en plus le genre.

Peter Cheney, De quoi se marrer (Don’t be Surprised), 1940, traduit de l’anglais par Jean Weil, Série noire NRF 1948, 216 pages, €7.00

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William Faulkner, Les invaincus

william faulkner l invaincu
Roman d’apprentissage en sept nouvelles raboutées dont la dernière, inédite lors de la première édition, donne tout son sens au récit, il est traduit L’invaincu en Folio, mais Les invaincus en Pléiade – meilleure traduction plus proche de l’original..

Tout commence par deux enfants de 12 ans qui jouent à la guerre dans la poussière. Bayard Sartoris est le fils du colonel autoproclamé, à la tête de sa levée sécessionniste pour combattre les Yankees ; Marengo, dit Ringo, est un Noir de la plantation né le même jour et qui accompagne jour et nuit son frère de lait. Nous sommes durant la guerre du nord contre le sud pour abolir l’esclavage et Bayard raconte.

« Ringo et moi nous étions nés le même mois, nous avions été nourris tous deux au même sein et nous avions couché et mangé ensemble si longtemps que Ringo appelait grand-mère ‘Granny’ exactement comme moi, au point que peut-être il n’était plus un nègre, que peut-être je n’étais plus un enfant blanc, que nous deux nous n’étions même plus des êtres humains : tous deux au-dessus de la mêlée, invaincus telles deux phalènes, deux plumes chevauchant plus haut que l’ouragan » p.946 Pléiade. Tout est dit, les deux enfants font tout ensemble, mieux que des jumeaux parce qu’ils ne sont pas frères, pas rivaux mais complémentaires. Le père de Bayard est au loin, sa mère morte, ne reste plus que la grand-mère Rosa, une forte faible femme qui ment avec aplomb mais se repend toujours, surtout quand c’est pour la bonne cause.

gamins torse nu noir et blanc

Lorsque les Yankees arrivent à la plantation, les deux gamins tirent sur le premier au fusil ; heureusement, ils ne tuent que le cheval, ce qui leur vaut de n’être pas cloués à la porte de la grange grâce au plus gros mensonge de Granny qui les cache sous ses jupes et nie avoir vu des enfants dans cette maison. Par la suite, l’argenterie sera pillée à cause de la trahison d’un nègre, la maison incendiée et Granny, flanquée des deux compères qui ont désormais 14 ans, va atteler sa charrette à deux mulets pour aller revendiquer auprès du colonel Yankee. Celui-ci va lui signer un bon de dédommagement en malles, nègres et mulets, qui va permettre un fructueux trafic pour se refaire des prédations nordistes. Autres mensonges qui devront être expiés, mais dont Granny revendique toute la responsabilité face à Dieu : « Mais je n’ai péché ni pour le gain ni par avarice (…) je n’ai pas péché par vengeance. Je Vous défie et je défie quiconque de dire le contraire. J’ai péché d’abord pour la justice. Et, après cette première fois, j’ai péché pour plus que la justice. J’ai péché pour procurer de quoi manger et se vêtir à Vos propres créatures qui ne pouvaient s’aider elles-mêmes ; pour des enfants qui avaient donnés leurs pères, pour des femmes qui avaient donné leurs maris, pour des vieux qui avaient donné leurs fils à une cause sacrée, bien qu’il Vous ait plu d’en faire une cause perdue. Ce que je gagnais, je le partageais avec eux » p.1050.

Sacrée grand-mère ! Elle sera tuée dans une dernière transaction, trahie une fois de plus par l’un des siens, un petit Blanc minable du nom de Snopes. Bayard, qui va sur ses 16 ans, va la venger, poussé par Drusilla, sa cousine qui s’habille en homme et a rejoint les corps francs. Ce sont ces femmes, en l’absence d’hommes, et contre la bienséance sociale du temps ; ce sont ces gamins, laissés en friches et élevés dans la violence de la guerre et de l’injustice, qui sont les Invaincus.

Mais il faut qu’un jour l’engrenage des violences s’arrête et que la guerre civile finisse. C’est l’objet de la dernière nouvelle, rajoutée en inédit, qui montre un Bayard de 24 ans terminant ses études de droit, aller se présenter sans arme devant le tueur de son père l’ex-colonel John Sartoris. Ce dernier a tant excédé son ancien associé Redmond, poussé comme un ivrogne qui ne peut plus s’arrêter à le rabaisser, que celui-ci a fini par le tuer. Drusilla, entre temps mariée à l’ex-colonel Sartoris, pousse son cousin à se venger, mais Bayard est plus sage. Face à Redmond, il lui signifie qu’il doit l’affronter mais qu’il ne lui en veut pas. Redmond tire, le rate par deux fois – probablement exprès – puis quitte la ville ; Bayard, sans arme, ne tire pas. Fin de la violence, une autre vie peut commencer.

Rester invaincus, oui ; continuer la guerre par tous moyens, non. Il faut savoir s’arrêter. Pour devenir un homme, Bayard doit se rebeller ; mais ce n’est pas contre son père, reconverti de la guerre dans les affaires, avec autant de violence au point de se faire tuer : c’est contre sa cousine et belle-mère – une femme – qui ne connait rien aux lois de la violence. La tentation du diable, « éternel Serpent » p.1403 qui – de plus – s’offre au jeune homme en inceste comme prix sexuel de sa bravoure !

Ce roman se lit agréablement, tout empli de senteurs et d’évocations du sud. Certes, l’esclavage est minimisé, les relations entre les deux garçons idéalisées, mais les conséquences de l’émancipation brutale par les Yankee sont bien montrées : les nègres en foule marchent vers « le Jourdain » avant de se faire refouler par la cavalerie qui réserve les ponts à ses soldats, la plupart reviennent dans les plantations où ils avaient leurs habitudes et leur confort sans responsabilité ; on ne sait pas ce que devient Ringo, toujours fidèle à Bayard mais qui ne fait pas d’études.

A qui veut aborder Faulkner, qu’il commence par Les invaincus.

William Faulkner, L’invaincu (The Unvanquished), 1934, Folio 1990, 281 pages, €7.90
William Faulkner, Œuvres romanesques tome 2, Gallimard Pléiade 1995, 1479 pages, €58.90

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William Boyd, L‘attente de l’aube

william boyd l attente de l aube

Un roman d’espionnage littéraire est un phénomène assez rare, bien que plus courant au Royaume-Uni qu’en France. William Boyd s’y lance, moins dans la psychologie et plus dans l’action qu’habituellement. Son personnage d’anglo-autrichien Lysander, « pas encore trente ans, d’une beauté presque conventionnelle », est ambigu et attachant. Il est à Vienne en 1913, dans cette Autriche effervescente qui va bientôt faire exploser la « grande » guerre européenne – dont on « célèbre » les vertus en ce centenaire 2014.

Pourquoi un jeune Anglais s’est-il établi dans cette capitale Mitteleuropa ? Parce qu’il ne peut « conclure » avec les femmes. Est-il homo comme tout bon mâle anglais de son temps ? Non, car il n’a été ni à Cambridge, ni à Eton. Un disciple du nouvellement célèbre Dr Freud va faire émerger à sa conscience un souvenir des 14 ans. Une après-midi d’été au soleil, Lysander Rief s’est caressé seul dans la campagne et s’est endormi – la culotte baissée – avant d’être retrouvé ainsi demi-nu par sa mère. Gloups ! L’aiguillette serait nouée à moins. Mais le psychiatre Bensimon dénoue l’affaire. Dommage qu’il laisse trainer son dossier confidentiel sur son bureau, tandis qu’une autre patiente très libérée (comme les peintures de Klimt), est dévorée de curiosité. La sculptrice Hettie Bull va séduire Lysander et le baiser – à sa plus grande satisfaction. Fin de l’acte 1.

Mais les attachés militaires britanniques, le colonel Munro et l’attaché naval Fyfe-Miller, sont aux aguets. Lysander est accusé quatre mois après les faits de « viol » et Hettie se déclare enceinte. Les agents font aider Lysander à s’évader d’Autriche où il risque la prison. Il est en dette envers le gouvernement pour la caution et les divers frais. Fin de l’acte 2.

Le jeune homme reprend sa vie d’acteur lorsque survient la guerre, celle qui était attendue malgré ce qu’affirment les historiens. Les théâtres ferment et Lysander ne peut que s’engager. Sa connaissance de l’allemand est utile, mais plus encore sa connaissance des milieux germanophones. Munro et Fyfe-Miller le retrouvent comme par hasard pour lui confier une mission : découvrir qui se cache derrière les messages en code des fournitures de transports aux armées, transmis à l’Allemagne via la Suisse. Commence alors une traque digne de John Le Carré avec déguisements, faux semblants, pièges et investigation psychologique. Le final de cet acte 3 va très loin, au-delà d’Œdipe – mais je ne le déflore pas.

william boyd ecrivain prefere

L’auteur s’appuie sur une théorie psychanalytique du parallélisme : « Enfin, c’est un peu compliqué. Disons que le monde est par essence neutre : plat, vide, privé de signification et d’importance. C’est nous, notre imagination, qui le rendons vivant, qui le remplissons de couleur, de sentiment, de but et d’émotion. Une fois que nous avons compris cela, nous pouvons façonner notre monde comme nous l’entendons. En théorie » p.69. Le lecteur lettré songe à Shakespeare dans Macbeth : « L’histoire est un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien ». Chacun pourrait-il reconstruire son histoire par la seule volonté de croire un autre scénario – tout comme un acteur apprend un nouveau rôle ? Nous sommes au théâtre car Lysander est acteur, fils d’acteurs. La psychologie est un théâtre d’ombres, comme l’amour, l’espionnage aussi qui manipule les gens. Nous sommes dans le miroir mère-fils et père-fils, le fruit des amours avec Hettie, le petit Lothar, est peut-être imaginaire ; l’important est qu’il croie à son existence. Mais ce sont ces ressorts qui font mouvoir les marionnettes humaines.

Le roman est truffé de dialogues de cinéma, les paragraphes littéraires paraissent un peu plaqués, souvent pour ralentir l’action et faire monter le suspense. Un chœur, comme à l’antique,  ouvre, ferme et scande l’action. Le monde est un théâtre… Un bon mariage entre espionnage et littérature.

William Boyd, L‘attente de l’aube, 2012, Points Seuil 2013, 441 pages, €7.51

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