Cinéma

Churchill de Jonathan Teplitzky

Le Premier ministre britannique, le massif et léonin Brian Cox, est saisi à son acmé, dix jours avant l’opération Overlord, le Débarquement en Normandie contre l’armée allemande. Il a lutté deux ans tout seul avant que les Américains ne daignent, pour leur intérêt,  combattre les nazis. Ce sont désormais eux qui ont pris la main sur la bataille. Eisenhower (John Slattery) est un bon général, mais il décide en pleine souveraineté, Commandant suprême des forces alliées en Europe, et le Premier ministre britannique en est réduit à la politique, à « faire le clown » comme il dit.

Le vieux lion rugit encore mais ses dents sont limées. Après quatre ans de pouvoir absolu, il ne peut s’habituer à être contredit, à devoir discuter. Il n’écoute pas, il sait mieux que tous car il se souvient de l’autre guerre, celle de 14, et du débarquement à Gallipolli qu’il a dirigé en 1915 : un désastre. Plusieurs dizaines de milliers de jeunes morts – pour rien. Par l’impéritie du haut-commandement qui avait rogné sur les explosifs et sur le matériel. Après tous, ce n’étaient que des Turcs en face… Cette défaite le hante, il ne veut pas que cela recommence. Il a un autre plan que le débarquement frontal sur les côtes normandes, un plan qui sépare les forces, donc les risques, mais au risque justement que ce soit à chaque fois trop peu, trop tard.

Le commandement suprême allié passe outre à la volonté de Churchill en faisant agir le roi George VI (James Purefoy), falot et toujours bégayant mais souverain. Il convainc de sa voix douce son Premier de laisser faire les spécialistes. Et de ne surtout pas embarquer sur un navire avec les troupes, pour se faire bombarder ! Une autre lubie de Churchill qui veut à tout prix agir, en agité et mêle-tout. Plus que ses doutes (légitimes), la décrépitude physique et mentale (pleurnicharde) des derniers jours de guerre du Premier ministre, est soulignée et amplifiée. Le lion a fait son temps ; on ne peut être et avoir été. Churchill est « de l’autre siècle », comme lui balance Ike un jour qu’il l’agace. Place aux jeunes, aux spécialistes, à l’Amérique. Le Royaume-Uni et Winston Churchill avec son chapeau et son cigare sont has been.

Il sombre parfois dans des moments de dépression qui le laissent inerte, sourd à tout, vaincu. Il devient défaitiste et c’est sa nouvelle secrétaire (Ella Purnell) qui doit lui crier en face « ça suffit ! ». Elle a un fiancé sur un navire de Sa Majesté en route pour les côtes et ne supporte pas que ce soit pour rien. Ce qui le calme et le fait enfin écouter – vertu des femmes en guerre. Un Premier ministre qui a lutté tout seul en galvanisant la nation en juin 40 ne peut renoncer. Même les gamins qui le voient lui font le V de la victoire. Il y croit, il doit y croire, il doit le faire croire. Peu importent les risques et le nombre inévitable de morts, les gens ont besoin d’imaginer que les jeunes partis au front vont vaincre, les soldats ont besoin de se persuader qu’ils courent à la victoire. C’est le rôle politique du Premier d’être là et de le dire – pas d’être avec eux sur le front comme un vieux chevalier – mais d’incarner l’action de la nation, tandis que le roi reste son symbole. Outre la secrétaire, sa propre épouse Clementine (Miranda Richardson) qui le morigène, va jusqu’à lui asséner qu’il a assez bu car la carafe de whisky est constamment à portée de main, même sur sa table de nuit. Croit-elle qu’elle « va lui donner des ordres » ? Certes non, mais elle rappelle le raisonnable – et cela fait son chemin.

Un film psychologique qui est loin d’une « biographie » mais saisit un moment clé, celui de la fin. D’où le sentiment doux amer du spectateur, surtout britannique. « It isn’t the decent one », disent du personnage de Teplitzky l’Anglais moyen. Le vieux lion est encore là mais vacille, les crocs usés ; il va laisser la place. Comme de Gaulle à la même époque. Les héros n’ont qu’un temps.

DVD Churchill, Jonathan Teplitzky, 2016, avec avec Brian Cox, Miranda Richardson, John Slattery, Ella Purnell, Julian Wadham, Orange studio 2017, 1h34, €10,00 blu-ray €7,61

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Full Metal Jacket de Stanley Kubrick

Les Yankees savent penser leur histoire, même si elle n’a qu’un peu plus de deux siècles. La chemise de métal plein est celle de la balle blindée, symbole de la technique avancée des soldats des États-Unis. Pour le Vietnam, les Marines s’entraînent, conditionnés psychologiquement selon les meilleurs techniques des docteurs fous à la Orange mécanique – ce fantasme du pouvoir sur le cerveau des années soixante. Puis ils sont envoyés au casse-pipe, dans une jungle qu’il n’ont jamais connue, avec de petits hommes verts qu’ils n’ont jamais compris. Évidemment, tout se passe mal, c’est Le Merdier, titre français du roman de Gustav Hasford The Short Timers les minuteries. Les soldats doivent en effet être formatés pour être de parfaites horloges, qu’il suffit de remonter.

C’est l’objet de la première partie du film qui est un constant aboiement du sergent instructeur Hartman (R. Lee Ermey), un formateur raide et viriliste qui insulte et donne des surnoms ridicules pour avilir les hommes. Il y a Guignol parce qu’il répond original en voulant être le premier de son immeuble à inscrire un mort au palmarès (Matthew Modine), Blanche-Neige parce qu’il est noir (Peter Edmund), Cow-boy parce qu’il frime (Arliss Howard), Baleine parce qu’il est gros (Vincent D’Onofrio). Tous les gars sont pour lui des gonzesses, signe d’homosexualité refoulée et de dédain des femmes, et il les appelle Mademoiselle – tant qu’ils ne sont pas Marines, ils ne sont pas des hommes.

Le drill consiste à les faire renaître dans leur nouveau statut, avec leur nouveau nom, comme des born again de la foi. Mais la foi des Marines est de tuer. Ils « assistent Dieu », pas moins, à ce que hurle l’instructeur. Bien-sûr, certains vont résister : ils seront sous-officiers ; d’autres vont craquer : Baleine finira mal et révèlera son temprament de brimé, frustré, donc psychopathe. Pourtant il était bon tireur, comme tous les plus cons car ils ne réfléchissent pas. Je me souviens de mon capitaine, au service militaire, qui nous faisait courir cinq cents mètres avec un sac chargé à 20 kg sur le dos, avant de nous faire aligner couchés pour tirer : nos scores étaient bien meilleurs qu’à froid parce que nous ne pensions pas. Nous saisissions le fusil, alignions la mire avec la cible et effleurions la détente. Plutôt que de trop réfléchir à la position, au souffle, à la mire, donc de trembler, de perdre le fil de l’objectif.

Une fois Marines, les garçons sont affectés. Guignol au service de communication des armées parce qu’il a fait un peu de journalisme au collège ; les autres en unité au front. Direction Da Nang, la grande base américaine. Et c’est là que commencent les choses sérieuses.

Le Vietcong profite de la fête du Têt pour lancer sa grande offensive, prenant tout le monde de cours, les renseignements américains en premier (une fois de plus…), ancrés dans leurs certitudes que tout sera comme d’habitude. Le fameux calcul des probabilités – qui ne va pas dans le sens désiré une fois sur deux ! C’est la bataille ; il faut reprendre le terrain, notamment dans les villes envahies comme Hué.

Le combat de rues, même en apparence désertes, est un traquenard possible où ceux qui avancent sont vulnérables à ceux qui sont remparés et les attendent. Ils suffit d’un seul tireur pour tenir en échec toute une compagnie. C’est le moment le plus fort du film. Le sous-officier s’est laissé égarer de cinq cents mètres du plan, il veut couper pour rattraper. Il envoie le mitrailleur en éclaireur – et il se fait tirer dessus. Non pour le tuer net mais pour le blesser à la cuisse afin qu’il hurle et que ses copains cherchent à le sauver : cela fera des cibles en plus. Trois seront descendus par ce piège diabolique. Le tireur en immeuble s’avérera une tireuse (Ngoc Le) : pas besoin d’avoir subi le drill Marines pour aligner les cibles !

Le spectateur est captivé par ce dilemme constant : faut-il aller au secours du copain ou réfléchir pour assurer les autres ? La pression est trop forte et fait craquer les meilleurs comme les plus brutes. L’Américain est tout action, il déteste penser ; l’opinion commune lui suffit. Il fonce donc et se fait ramasser. Quand le sous-chef reprend la main, il est trop tard, trois hommes au tapis – tous morts, lentement, balle après balle pour les faire brailler et accentuer la pression sur les autres.

Car c’est cela la guerre, la vraie guerre : pas l’entraînement Marines, encore qu’il soit physiquement utile et prépare mentalement à obéir par réflexes aux ordres dans l’action – mais la duperie des apparences et le chantage émotionnel, la mort sans état d’âme que l’on donne comme on distribue des bonbons, femmes et enfants compris car ils sont tous ennemis, donc dangereux. La guerre, c’est la barbarie, l’inhumanité. Seule une horloge peut fonctionner sans penser, mais « les Marines ne sont pas des robots », dit un protagoniste. Ils sont nés pour tuer, born again en tueurs, instruments de l’armée pour la patrie américaine.

Film « interdit aux moins de 12 ans » – on le comprend – mais film réaliste et prenant sur la guerre et les guerriers. Pas de romantisme à la Apocalypse Now, mais des faits.

DVD Full Metal Jacket, Stanley Kubrick, 1987, avec Modine, Matthew, Baldwin, Adam, D’Onofrio, Warner 2009, 1h56, €14,99 Blu-ray €13,98

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La vérité nue d’Atom Egoyan

En 1959 Lanny et Vince, deux bateleurs de télé, défoncent le téléthon par trente-neuf heures de show  d’affilée pour récolter des fonds. Une très jeune fille vient témoigner de sa guérison de la polio grâce à l’argent régulièrement récolté et les remercie en scène. Mais, dès le lendemain, les deux se séparent. Une fille employée d’un hôtel de Miami a été trouvée nue dans la baignoire de leur salle de bain dans un palace mafieux d’un palace du New Jersey. Ils sont arrivés ensembles, ont des témoins lors de la découverte, et le crime ne leur est pas imputé – mais qui a tué la pute ?

Une fois adulte en 1972, Karen (Alison Lohman), la très jeune fille ex-tuberculeuse est devenue journaliste et décide, après quelques prix, de faire un livre sur ses deux idoles, Lanny (Kevin Bacon) et Vince (Colin Firth), le comique juif new-yorkais insolent et salace, balancé par la mesure de son partenaire distingué et policé. Karen achoppe tout de suite sur l’énigme : qui a tué la pute (Rachel Blanchard) ? D’ailleurs, était-elle pute ? Elle s’appelait Maureen, terminait ses études et effectuait un job d’été ; elle voulait devenir journaliste.

Le shérif a expédié l’affaire en cinq sec, sous le regard du caïd du coin qui trouve le scandale mauvais pour les affaires et pour l’inauguration de son palace « Versailles », flambant neuf de luxe clinquant. Aussi bien Lanny que Vince, contactés, éludent ; ils ne veulent pas en parler, l’affaire est close. Dans les années soixante, à l’apogée d’Hollywood, tout ce qui touchait à la vie privée des stars était tabou ; les affaires étaient étouffées par consensus. Seules les années soixante-dix, avec les non-dits sur l’assassinat de Kennedy, les mensonges sur le Vietnam et l’affaire Nixon Watergate, ont porté « la vérité » au pinacle.

De quoi piquer la curiosité de la journaliste, anti-macho et curieuse comme une jeune chatte. Elle s’impliquera jusqu’au « bout », ose-t-on dire, dans l’élucidation de cette énigme de la mort d’une jeune femme toutes portes fermées alors que chacun jure qu’il n’a rien fait. Parce qu’évidemment, la fille ne s’est pas noyée en prenant un bain, et pas toute seule. Reuben, le majordome de Lanny le sait (David Hayman) ; il a même une bande (enregistrée).

Difficile d’aller plus loin sans en dire trop car c’est une suite d’allers et retours du présent au passé, savamment montée pour distiller le suspense. Pour moi, une grande réussite ! Le film est l’adaptation du roman de l’américano-britannique Rupert Holmes (David Goldstein), La vérité du mensonge, version romancée publiée en 2003 de son duo Rupert Holmes/Ron Dante, musiciens de session jusqu’en 1969.

Un thriller (érotique) à l’ancienne où rien ne manque, ni les filles à poil (deux mecs aussi pour faire bon poids), ni la fascination du désir de chacun pour chacun, ni les complications psychologiques, ni les obstacles à la vérité. Pour un journaliste, lorsque la vérité ment (le titre du film en anglais), toute une histoire véridique est à recréer. Une heure et demie, ou presque, de délice pour adultes et adolescents. Les scènes érotiques n’ont rien de trash et sont plutôt comiques.

DVD La vérité nue (Where the Truth Lies), Atom Egoyan, 2005, avec Kevin Bacon, Colin Firth, Alison Lohman, Rachel Blanchard, David Hayman, Beau Starr, TF1 Studios 2006, 1h47, €16,99

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Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet

« C’est mon testament », disait Flaubert à George Sand en 1876, ses « deux Cloportes » incarnent pour lui son siècle, celui de la bêtise. Bouvard est grand, blond, et veuf, il habite rue de Béthune et travaille dans une maison de commerce ; Pécuchet est petit, brun, et resté puceau, il habite rue Saint-Martin et travaille au ministère de la Marine. Tous deux sont seuls, ont 47 ans et sont copistes. Bouvard est extraverti, confiant, étourdi, généreux ; Pécuchet est introverti, discret, méditatif, économe.

Le copiste est celui qui recopie ; il n’écrit pas, n’invente pas, il se contente de reproduire. Et c’est bien ce que font nos deux Dupont, en parallèle de ceux de Tintin : ils reproduisent ce que « la Science » a établi ; ils prennent avec certitude ce qui n’est qu’incertitude et s’étonnent de leurs piètres résultats. C’est qu’ils survolent tout, à la Bourgeois gentilhomme, ils n’approfondissent rien faute de culture et de volonté. Tout est objet de « curiosité », rien n’est objet de recherche. Ils n’ont aucune volonté de vérité mais celle du jeu. A la manière des croyants hermétiques, ils croient que la lecture d’un Livre ou la récitation des formules du Savoir leur permettront de dominer la nature. Mettant tout sur le même plan sans souci des sources, « égalité de tout » dit Flaubert(comme sur les réseaux sociaux), ils manquent de jugement, ils sont bêtes – et content d’eux. De parfait bourgeois au sens de Flaubert : niais, suffisants et crédules. Ils réduisent une avancée du savoir ou des mœurs à une émotion personnelle car tout revient en définitive à eux-mêmes, à leur égoïsme foncier. Le roman est une Odyssée du siècle bourgeois avec son rire homérique. « C’était trop fort, ils y renoncèrent ».

Ils se rencontrent par hasard boulevard Bourdon, « par une chaleur de 33° » et s’asseyent au même moment sur le même banc, en parfait Dupont. Ils lient connaissance et se retrouvent « d’accord », très semblables. Être d’accord est la base des relations bourgeoises, le sentiment d’entre-soi qui fait que l’on se monte la tête ensemble contre les autres : « le Peuple », les « Aristocrates », « les curés ». Ce prurit d’être d’accord sévit aujourd’hui sur les réseaux sociaux et n’est que le prolongement de l’époque furieusement bourgeoise de Flaubert, exacerbé par la facilité des relations à distance.

Bouvard ayant fait un héritage, les deux compères quittent Paris et se mettent en ménage à la campagne. Ils cherchent une région favorable, en citadin sans racine. Flaubert leur propose une ferme entre Caen et Falaise. Là, ils se piquent d’agriculture avant de tâter, de fil en aiguille, la géologie, l’archéologie, la biologie, la chimie, la médecine, la psychologie, la littérature, la politique, la métaphysique, l’esthétique, la gymnastique, le magnétisme, la morale, l’amour, la pédagogie… avant d’en revenir à la copie. Têtes de linotte formés à rien et qui gobent tout ce qui est écrit en se piquant de tout comprendre, ils échouent en tout. Car chaque discipline est un métier qui exige méthode et apprentissage ; il ne suffit pas de lire. Les copistes se contentent de copier sans discerner. Flaubert se vautre ici encore dans sa rage encyclopédiste qui le tient depuis Salammbô et qui éclatera surtout dans ses trois Tentations de saint Antoine : tout lire pour tout savoir ; il avouera avoir lu « plus de 1500 » volumes pour ce roman. Encore en tire-t-il une œuvre d’imagination – pas nos deux compères, demeurés idiots devant tant de savoir.

Tout commence par un Dictionnaire des idées reçues dont ce qui deviendra Bouvard et Pécuchet est destiné à n’être que la préface. Flaubert arrange l’œuvre « de telle manière que le lecteur ne sache pas si on se fout de lui ou non », écrit-il en avant-projet dans une lettre de 1851 à son ami Louis Bouilhet. La prolifération de bêtises d’une classe qui se croit savante depuis qu’elle s’est émancipée du droit divin a toujours hérissé Flaubert ; il éprouve une jouissance mauvaise à les mettre au jour et à les ridiculiser, transgressif au point d’avoir « peur de se faire lapider par les populations ou déporter par le gouvernement ». Il suit ainsi Molière, avec une verve à la Voltaire.

Il ne pourra pas, hélas, mener le projet jusqu’au bout, décédant avant la fin. Les éditions parues ne sont que dix des douze chapitres prévus, sans le second volume de Copie. La Pléiade a publié les plans, les brouillons, les notes, mais il faut être spécialiste pour s’y intéresser vraiment. Tel quel, le roman est cependant lisible, long mais pas trop, offrant une véritable encyclopédie des savoirs du XIXe – et montrant surtout la prétention du siècle à juger de tout péremptoirement. Il s’agissait de lutter contre l’Église et sa croyance sans distance critique. L’intolérance engendre la bêtise et c’est tout une mode du sottisier qui fleurit dans les années 1870. Bouvard finira par conclure, comme Flaubert, que « la science est faite, suivant les données d’un coin de l’étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste que l’on ignore, qui est beaucoup plus grand et qu’on ne peut découvrir. » Maupassant y verra la morale de ce que Flaubert appelait au final son « roman philosophique » sur la grande inquiétude intellectuelle fin de siècle qui trouble la société au point de lui faire désirer l’homme fort qui remettrait de l’ordre. Ce sera Napoléon III avant l’espérance Mac Mahon.

« Veux-tu savoir mon opinion ? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres serviles – et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu’on lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait ! – qu’il le bâillonne, le foule et l’extermine ! ce ne sera jamais trop, pour sa haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement !

Bouvard songeait – « Hein, le Progrès, quelle blague ! » Il ajouta – Et la Politique, une belle saleté ! »

De Trump à Poutine, Xi, Erdogan et El Assad, peut-être demain au Zemmour ou à un autre, cette leçon amère de 1848 dégénérée en coup d’État dès 1851, mise en scène par Flaubert et ses deux compères, devrait nous faire songer. Il semble n’en être rien, entre les histrions et leur émotions de censure, les écolos tonnant mais surtout pas sur Poutine qui est le plus grand réchauffeur du climat avec sa guerre inepte, les socialistes qui cherchent encore quoi dire, les centristes qui se contentent de suivre, les républicains écrabouillés entre Macron et Le Pen… « La politique, une belle saleté ! »

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881, Livre de poche 1999, 474 pages, €4,60 e-book Kindle €2,99

DVD Bouvard et Pécuchet, Jean-Daniel Verhaeghe, 2006, avec ‎ Jean Carmet, Jean-Pierre Marielle, Pierre Étaix, Catherine Ferran, Yves Dautun, Koba films, 2h50, €79,00

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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La bande à Bonnot de Philippe Fourastié

Un film ambitieux qui a pour but de faire connaître l’anarchisme début de siècle à la société effervescente juste avant mai 68. Autant dire que, malgré la brochette d’acteurs connus (Jacques Brel, Bruno Cremer, Annie Girardot, entre autres), il s’agit plus d’un téléfilm « tous publics » qu’un véritable film de cinéma « interdit aux moins de 18 ans » comme il est encore indiqué. L’épopée des bandits est contée à la Rocambole, sans aucune profondeur politique.

Ce n’est qu’en passant que Raymond la Science (Jacques Brel), à qui Jules Bonnot (Bruno Cremer) reproche d’avoir tué un employé de banque lors de leur première « action », rétorque : « Si on lui avait laissé la vie sauve, on n’aurait été que des voleurs, alors qu’en le descendant, on démolit un agent du capitalisme, on agit en véritables anarchistes. » Et rien de plus. C’est un peu court, jeune homme ! Quand on est habillé en bourgeois avec costume-cravate et petites lunettes d’intello, on ne tue pas des bourgeois avec de bonnes raisons. On tue par plaisir de tirer, de se croire le plus fort, de faire la nique au « capitalisme » dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il est l’exploitation de l’homme par l’homme – qui se laisse faire, bien content d’avoir un travail et un salaire régulier.

Le vol à l’étalage paraît une « juste » revanche alors qu’on ne travaille pas, par refus de se faire exploiter. Faire la révolution sociale à la Proudhon est bon pour les beaux-parleurs pacifistes, qui prêchent dans le désert. L’action paraît meilleure – mais l’action pour quoi ? Symbolique comme elle le sera en mai 1968 ? Que non pas ! L’action personnelle pour se faire du fric et encore plus de fric. Pour quoi faire ? Le dépenser en œuvres sociales ? En apprentissage ? Que non pas ! Pour jouir de la vie dans de bons restaurants ou financer un avion pour mieux fuir le pays. Les asociaux se séparent des idéalistes pour faire vivre ce qui, au fond, s’apparente à un droit du plus fort : celui qui tient le Colt d’une main et la Bible (Proudhon) de l’autre. De vrais libertariens yankees à la Trump. Pas grand-chose à voir avec l’anarchie…

Reste de cette misère politique, mal exposée et rendue égoïste, une traque entre flics et voyous, les flics évidemment imbéciles et les voyous rusés. Faire chanter l’épouse d’un emprisonné innocent pour lui faire avouer où se cachent les autres est de bonne guerre, et le commissaire en use. Les anars stupides n’y ont même pas pensé et continuent de se cacher là où on doit les trouver. C’est pitoyable.

Le film multiplie les scènes d’action avec de très vieilles voitures 1910 comme on en voit peu et des tirs multiples comme à Hollywood ; la fin de Bonnot est plus digne que celle de Raymond qui ramène sa science sans l’utiliser autrement qu’en paroles. Mais dommage pour le chien : que faisait la SPA ? L’usage des zouaves tout de rouge vêtus avec pas moins d’une centaine de fusils Chassepot et une mitrailleuse Hotchkiss, sans parler des explosifs, pour en finir avec Bonnot, est du grand guignol qui vise à prouver que l’anarchie doit faire peur aux bons bourgeois.

DVD La bande à Bonnot, Philippe Fourastié, 1968, avec Bruno Cremer, Jacques Brel, Annie Girardot, Jean-Pierre Kalfon, Armand Mestral, Seven 7 2004, 1h22, €9,99

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Gustave Flaubert, Trois contes

Du moderne, du Moyen Âge et de l’Antiquité, voilà ce qui préside à l’ordre des trois contes voulu par Flaubert. Un cœur simple se passe de nos jours autour de Pont-L’Evêque, La légende de saint Julien l’Hospitalier dans un mythique Moyen Âge chrétien et Hérodias dans l’antiquité romaine aux tout débuts du christianisme, avec la tête de Iaokanann sur un plateau – nom hébreux de Jean-Baptiste dont Flaubert affectionnait les sonorités barbares.

J’ai étudié Un cœur simple en troisième et cela m’avait rebuté : pas d’histoire, un style plat, des personnages insignifiants. Je suis revenu de ce jugement sommaire une fois adulte et j’ai relu le conte plusieurs fois au fil des années. Il m’apparaît aujourd’hui comme l’une des plus belles proses de la langue française avec un style adapté aussi parfaitement que possible au personnage principal et à son bonheur sans histoire né du malheur populaire : « la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ de son neveu, la mort de Virginie », la fille de sa maîtresse à laquelle elle s’était attachée en nounou, chap.4 p.241 Pléiade. Car Félicité, la servante illettrée et inculte, est heureuse. De petits riens lui suffisent et sa vie se déroule presque sans heurts jusqu’à la fin. Les phrases sont balancées, le style rythmé comme un métronome. C’est que Félicité « semblait une femme de bois, fonctionnant d’une manière automatique », écrit l’auteur au chapitre 1 p.218. Seul son neveu, rencontré par hasard lors d’un périple à la côte avec sa maîtresse et ses deux enfants, vient lui montrer qu’il existe un autre monde que le sien.

Victor est en effet l’antithèse de Félicité. Jeune, il a dans les 10 ans en « petit mousse » lorsqu’elle le rencontre à Trouville et 14 ans lorsque son père l’emmène en cabotage, 15 ou 16 lorsqu’il part comme mousse sur un paquebot. Le garçon voyage, voit du pays, ramène des souvenirs à cette tante ancrée dans sa glèbe provinciale et affairée dans la maison. Garçon alors qu’elle est femme, vitalité sensuelle alors qu’elle se consume et se dessèche, grand large alors qu’elle est réduite à son canton normand – tout les oppose et tout les attire l’un vers l’autre. « Il arrivait le dimanche après la messe, les joues roses, la poitrine nue, et sentant l’odeur de la campagne qu’il avait traversée. Tout de suite, elle dressait son couvert » chap.3 p.228. Victor part jusqu’à La Havane où il meurt de fièvre jaune en « pauvre gars » loin de tous. Félicité héritera du perroquet du sous-préfet devenu préfet et livré par son Nègre ; Loulou lui rappellera les pays exotique et Victor mort trop jeune. Le perroquet lui-même décédé, elle le fera empailler et poser dans sa chambre, au-dessus d’une gravure du Saint-Esprit avec lequel elle finira par le confondre. Cette façon païenne de voir Dieu n’est pas si sotte, parce que ce c’est bien l’Amour que Félicité adore ainsi, passant à la Platon du corps jeune du neveu à son cœur affectionné avant de concevoir l’abstrait de l’amour pur.

La légende de saint Julien l’Hospitalier est « une petite niaiserie », confie-t-il à George Sand, inspirée d’un vitrail de la cathédrale de Rouen. Après une enfance de tueur en série ponctuée de massacre d’animaux, à commencer par une petite souris sous l’autel même de l’église dont il jouit de la mort brutale, le jeune Julien, à qui l’on passe tout au motif qu’il serait prédestiné, se prend d’engouement pour la chasse où il tue tout ce qui se présente, dans une rage destructrice sans limites. Une soir de chasse sauvage, il descend le faon, la biche, puis le cerf qui, avant de tomber, le maudit et lui prédit qu’il tuera père et mère. Il s’en effraie et bannit la chasse, mais sa vitalité ne peut tenir et il part du château pour se faire mercenaire ; il massacre ainsi des hommes et finit par se tailler une réputation. Un seigneur prisonnier des Maures est délivré et lui donne sa fille. Julien se refuse toujours à chasser mais sa belle le convainc qu’il est de son rang de reprendre ce divertissement. Il se laisse aller à sa passion mais, un soir, de retour d’un carnage, il monte à sa chambre pour y retrouver son épouse ; il tâte un corps et touche de la barbe. Pris de fureur, croyant sa femme au lit avec un autre, il tue et la femme et l’amant. Sauf que c’étaient ses père et mère qui, le cherchant depuis des années, l’avaient enfin retrouvé et que sa femme faisait dormir pour les honorer dans son propre lit. Désespéré, Julien cède ses biens à son épouse et part sur les routes, en mendiant pour expier ce crime abominable ; il se fait passeur sur un fleuve et, un soir, un vieillard lépreux le hèle depuis l’autre rive. Il le passe non sans multiples dangers dans la tempête, l’abreuve, le nourrit, le chauffe, le couche, mais le lépreux affreux à voir, suintant et puant, lui demande de venir le réchauffer tout nu de son corps tout entier. Prêt à toutes les humiliations pour expier, y compris coucher avec un homme (petite ironie flaubertienne à l’encontre de la religion), Julien s’exécute – et se trouve transporté au ciel dans les parfums les plus doux. C’était Jésus venu le prendre pour enfin le sauver. C’est en effet un peu niais, mais joliment écrit.

Hérodias raconte le jour de l’anniversaire d’Hérode, le Tétrarque de Palestine, qui s’achève par la décapitation de Jean-Baptiste, le prophète véhément de la venue du Christ. Flaubert se plaît dans cet orientalisme de mythe et se vautre dans la luxure du temps, tout en savourant comme des sucres les mots barbares qui chantent sur sa langue. Hérodias est l’épouse d’Hérode après avoir épousé son frère, et mère de Salomé. Le Baptiste tonne contre cette infraction à la loi mosaïque et Hérodias veut sa mort tandis qu’Hérode tergiverse par peur des troubles populaires alors que les armées arabes menacent. Mais il est piégé par sa promesse à Salomé qui danse, de lui donner ce qu’elle veut. Ce sera la tête du Baptiste, qu’elle offre à sa mère sur un plateau.

Trois contes, trois saints, dont Félicité est la plus sympathique car la plus humaine. Il faut en retenir la première phrase, admirablement ciselée : « Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-L’évêque envièrent à Mme Aubain sa servante Félicité. »

Gustave Flaubert, Trois contes, 1877, Folio 2003, 224 pages, €2,70

Gustave Flaubert, Un coeur simple, 1877, Livre de poche 2€, 1994, 94 pages, €2.00

DVD Un coeur simple, Marion Laine, avec Sandrine Bonnaire, France Télévision 2008, 1h45, €64,35

Gustave Flaubert, Oeuvres complètes tome V – 1874-1880 (La tentation de saint Antoine, Trois contes, Bouvard et Pécuchet, Dictionnaire des idées reçues), Gallimard Pléiade, 2021, 1711 pages, €73,00

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Jonas de Christophe Charrier

Première réalisation d’un nouveau talent, ce film ambitieux ne répond pas entièrement à ce que l’on pouvait en attendre mais il se regarde avec sentiment. Jonas (Nicolas Bauwens) est un garçon de 15 ans timide, qui se cherche, fils unique d’un papa beauf adepte de Johnny (Pierre Cartonnet) et d‘une mère insignifiante (Marie Denarnaud). Un soir, à une station service, son père part quelques minutes et le retrouve terrorisé dans la voiture qu’il a verrouillée.

Le spectateur comprend très vite qu’il s’agit d’un traumatisme dû à ce qui lui est arrivé. Flash-back : Jonas fait son entrée en troisième, fils unique et solitaire qui se laisse conduire par le destin. Une fille s’intéresse à lui et il se dit pourquoi pas mais, dès la première heure du premier jour dans la première classe, un garçon s’impose à côté de lui : Nathan (Tommy-Lee Baïk). Un tout petit peu plus âgé que lui et plus mûr au point de se prendre pour un adulte, il s’est fait virer de son collège de curés et est nouveau au collège public de Toulon. Il assure, à l’aise de sa personne et tout en aisance avec les autres qui commencent à se moquer de son amitié exclusive. C’est qu’il aime les garçons et, malgré l’histoire abracadabrante qu’il conte à Jonas qui la gobe, il a dû être renvoyé pour avoir séduit un petit copain de classe.

L’ami de Jonas en quatrième, Nicolas, a déménagé, suivant sa mère qui a divorcé et Jonas en est meurtri. Son petit cœur de 15 ans est vulnérable et jamais autant le spectateur mâle et mûr, surtout s’il a élevé des garçons, n’a autant envie de le prendre dans les bras malgré sa grande carcasse. Son père le fera une fois. Nathan lui offre tout ce qu’il n’a pas : l’audace, l’affection, quelques baisers et caresses (mais on n’en saura pas plus), la transgression de fumer, la protection vis-à-vis des autres – et même sa Game boy (qu’il doit trouver trop gamine pour lui désormais). Jonas est un faire-valoir mais aussi un ami, dans l’ambivalence de l’adolescence. Il va jusqu’à se laisser taxer d’une cigarette qu’il a soigneusement « préparée » exprès par un envieux qui les traite de tapettes, du haut de son machisme manifestement jaloux. A la façon dont il regarde le beau Jonas, on sent qu’il le désire tout en résistant à ce qui est pour lui une déviance morale. Ayant fumé, il est malade et dégueule tripes et boyaux devant toute la classe au gymnase. Il n’y reviendra pas et Jonas est ébloui de cet exploit, après l’avoir été par le torse de Nathan au vestiaire.

Mais Nathan va plus loin, peut-être pour « conclure », comme on dit dans Les Bronzés. Il l’invite chez lui et c’est toute une procédure parce que la mère de Jonas veut rencontrer celle de Nathan (Aure Atika ), prendre son numéro de téléphone, laisser des antihistaminiques faire ses recommandations et ainsi de suite. Mais tout se passe bien. Nathan va avoir un petit frère et sa mère, enceinte jusqu’aux yeux alors que son mari est absent pour trois semaines, aime avoir des gens à la maison.

Ils vont au cinéma voir Nowhere, un film américain de 1997 déjanté qui glorifie sexe et drogue à l’adolescence tout en étant hanté par l’amour et par la fin du monde. Nathan offre à Jonas sa Game boy et ils s’embrassent goulûment dans l’obscurité. Une fois sortis, Nathan veut entrer dans une boite gay, le Boys ; pour lui, il suffit d’oser. Mais il se fait jeter, n’ayant manifestement pas 18 ans, encore moins son copain Jonas. Un homme qui vient de sortir leur propose alors d’aller dans une autre boite, « à quinze minutes », où il peut les faire entrer. Jonas rechigne à aller avec un inconnu ; Nathan, aveuglé par son pouvoir de séduire, accepte.

Et c’est là que l’on ne peut plus raconter tant le film est tricoté comme un thriller et qu’il serait dommage de gâcher le plaisir de la découverte. Il est monté en allers et retours entre le gamin de 15 ans (la partie la mieux réussie tant les acteurs jouent juste) et l’adulte de 33 ans (Félix Maritaud) qui a physiquement changé au point d’en être devenu genre boxeur sur le retour, se perd dans la cigarette, les baises frénétiques d’un soir et l’errance. Brancardier à l’hôpital, et apprécié des malades car il est empathique par tempérament, il ne peut se fixer et son mec le jette parce qu’il le trompe à gogo avec n’importe qu’elle bite bien montée sur un corps jeune et musclé. Le spectateur s’aperçoit que l’adulte abîmé est le résultat du traumatisé adolescent. D’autant que Jonas s’entête à fumer comme Nathan, à jouer sur sa Game boy donnée par Nathan, et à rechercher la famille de Nathan dix-huit ans après. Il fait la rencontre bébé qui devait naître lors de leur ultime virée, Léonard (Ilian Bergala), qui porte beau ses 18 ans à la plage avec sa meuf.

Et tout se dévoile à Léonard et à sa mère, dans l’horreur du souvenir et la compréhension de leur amitié de jadis, comme si tout ce qui survient aujourd’hui était « normal », la nouvelle norme pour adolescents surprotégés et mal surveillés.

Les parents inaptes veulent établir un cordon sanitaire moral tandis que la société ne cesse d’offrir l’étalage des turpitudes (la clope, le film, la boite) ; les parents déboussolés croient que nier les dangers ne les font jamais apparaître et, lorsqu’ils surviennent brutalement, l’ado est nu et démuni face à eux parce qu’il n’a pas appris à les anticiper, ni à leur faire face. Les gays sont acceptés en principe, et en principe dès l’âge de 15 ans – mais réprouvés dans la réalité (Jonas ne peut en parler à ses parents, il est jalousé et moqué dans sa classe). D’où un moralisme exacerbé qui monte – et qui ne sert à rien, qu’à se cacher la tête dans le sable.

Meilleur téléfilm au Festival de la fiction TV de La Rochelle 2018

DVD Jonas, Christophe Charrier, 2018, avec avec Félix Maritaud, Nicolas Bauwens, Tommy Lee, Aure Atika, Outplay 2018, 1h22, €17,99

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Le fanfaron de Dino Risi

A Rome, en ce Ferragosto catholique du 15 août, le quartier récent de Balduina est vide. Bruno Cortona (Vittorio Gassman), la quarantaine beau gosse à l’agressive mâchoire carnassière, erre à la recherche de cigarettes et d’un téléphone. Il est en retard et fait rugir le moteur V6 de sa Lancia Aurélia B24 spider Pininfarina de 1955. Il avise à sa fenêtre Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant), un étudiant en droit timide et réservé qui révise tout seul en ce jour pourtant férié où le soleil incite au farniente et à la plage. Sa jolie voisine d’en face, Valeria, est d’ailleurs partie ; il n’a jamais osé l’aborder et s’est trouvé ridicule lorsqu’elle l’a vu dans la rue des putes où il passait par hasard…

Cortona demande à Mariani s’il a un téléphone et s’il peut appeler un numéro ; trop gentil, ce dernier le fait monter. Le numéro ne répond pas car Cortona n’est pas attendu, il ne respecte jamais ni plan, ni horaire. Pour s’occuper – se venger, se refaire une image à ses yeux – Bruno va inviter Roberto à venir avec lui. Il joue au grand frère pour le faire sortir de sa coquille, le dessaler, le secouer. La vie est là et demande à être croquée – foin des bouquins et du droit, il suffit de prendre. De renoncement en renoncement de la part de Roberto, Bruno l’emporte dans sa course prédatrice : pour rouler en bagnole, des cigarettes, un déjeuner, des filles – tout ce qui contente un homme, un vrai. Faire la vie, quoi.

Cortona impose ses goûts, son rythme ; s’il demande son avis, c’est pour mieux affirmer le sien – et c’est lui qui tient le volant. Seule la force peut l’empêcher, telle son ex-femme qui le jette à bas du lit lorsqu’il veut revenir, ou ce camion en face, sur la route, trop gros pour qu’on puisse lui en imposer. Pour le reste, il suffit d’oser. Avec le bagout, la puissance virile affichée, la bagnole rugissante. Les femmes succombent, les chauffeurs aussi, sauf cette dernière voiture avec qui Cortona fait la course pour voir qui a la plus grosse, un défi imbécile très adolescent et suicidaire à la Easy Rider.

Ce road movie avant l’heure emprunte la via Aurelia qui sort de Rome vers la côte. Elle est le chemin vers les loisirs et vers la modernité. C’est toute la société italienne du temps qui est représentée, depuis le centre-ville des quartiers bourgeois aux quartiers populaires, des derniers villages agricoles du Latium jusqu’aux plages de la côte. Les deux compères vont les parcourir à toute vitesse, dépasser les autres, s’en moquer. Comme cette Noire américaine que Bruno renvoie en lui souhaitant : « Bonsoir Blanche-Neige, et bonjour aux sept nains! ». Ou ce vieux paysan qui rapporte un panier rempli d’œufs et fait du stop que Bruno feint de prendre, puis accélère, ne consentant à le faire monter que lorsque Roberto moralement s’insurge. Ou ces bouseux qui dansent le twist, cette nouvelle mode venue des US, qui les fait se déhancher de façon ridicule avec leurs robes antiques et leurs gros sabots. Macho, raciste, sans-gêne, Bruno est une force qui va.

Roberto est emporté dans son tourbillon, ébloui par son aisance malgré ses fêlures intimes : il n’a jamais pu se fixer, trafique ce qui se présente, s’est séparé de sa femme et n’a pas vu grandi sa fille, reste seul après des coups d’un soir. Roberto vient au contraire d’une famille stable, confite dans la bourgeoisie provinciale traditionnelle, avec ses valeurs de travail et de morale. Bruno fait craquer ses gaines en lui dessillant les yeux sur les travers de son milieu. Ainsi lorsqu’ils vont visiter la famille de Roberto, Bruno remarque aussitôt que le serviteur est pédé et que le fils de l’oncle est celui du régisseur. La tante, qui plaisait tant à Roberto enfant, en est dévalorisée. C’est cela l’humanité, rien de parfait ; Bruno a la lucidité populaire de le voir alors que Roberto vit dans l’illusion bourgeoise.

Le choc des deux personnalités, opposées comme le jour et la nuit, rend compte de l’Italie en plein essor consommateur du début des années 60. Le vulgaire va l’emporter sur le besogneux, l’absence de scrupules sur l’honnêteté foncière. Deux Italie se rencontrent et l’une va disparaître dans la vitesse moderne, poussant la société vers un type de politicien à la Berlusconi, hâbleur et affairiste, amateur de très jeunes filles, amoral et égoïste. Le genre qui rabaisse tout à son niveau et méprise ce qu’il ne comprend pas. Avant la réaction Merloni, due aux très petit-bourgeois déclassés qui se sentent largués par le grand vent mondial.

Le spectateur est vite partagé entre les deux hommes, le fanfaron et le conformiste. Bruno en fait trop, le corps toujours en mouvement, à la cuisine du restaurant, à la danse ou faisant le poirier sur la plage, en ski nautique, au ping-pong ; il agace, mais séduit par son côté vital et dévorant, avide de vivre, ce qui fait dire à sa fille de 15 ans (Catherine Spaak) : « reste comme tu es, papa, ne change pas ». Roberto est enfant sage mais n’en fait pas assez, laborieux obstiné mais étroit, n’osant pas oser, resté sur le chemin de la vie comme ce jeune adolescent qui regarde danser les filles sur la plage sans participer. Une scène sur la fin est éclairante à cet égard : Roberto tente de téléphoner à Valeria, à la pension où elle passe ses vacances, mais (pas plus que pour Bruno) le numéro ne répond pas ; un jeune garçon en slip est là, mélancolique, qui regarde ses copines se trémousser dans un twist endiablé tandis qu’il reste à l’écart, exclu. Au fond, Roberto est comme lui : pas fini. Bruno, à l’inverse, représente le dépassement : le titre du film en italien.

Avant sa fin, Roberto avouera à Bruno qu’il vient de vivre avec lui « les deux plus beaux jours de sa vie ».

DVD Le fanfaron (Il sorpasso), Dino Risi, 1962, avec Vittorio Gassman, Jean-Louis Trintignant, Catherine Spaak, Claudio Gora, Luciana Angiolillo, LCJ Éditions & Productions, 1h38, €9,90 blu-Ray €13,99 collector avec livret €24,90

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Cent mille dollars au soleil d’Henri Verneuil

Un film de mâles, un vrai film des années soixante, avec la femelle qui gagne à la fin. Il faut dire que le duo Belmondo/Ventura ne fait pas dans la dentelle. L’un est fin et gouailleur, l’autre épais et camionneur. Les dialogues d’Audiard font merveille avec Bernard Blier en comique de répétition. C’était bien-sûr au temps béni des colonies, un regard en arrière juste après l’indépendance de l’Algérie, et un hymne à la mécanique des camions Berliet franchisseurs des sables. Le monde a bien changé…

Mais le film demeure et se laisse regarder avec plaisir et non sans une certaine profondeur. Il montre le Maroc du début des années soixante avec ses hommes en burnous, ses ânes bâtés, ses femmes portant d’énormes charges, ses villages sans herbe au bord des routes, ses paysages désertiques vers Ouarzazate, et Marrakech dont la place Djema-el Fna est encombrée de voitures. Le film dénonce aussi les magouilles du trafic d’armes entre l’Afrique du nord et les néo dictateurs des l’Afrique noire ; l’exploitation du petit patron qui se la fait paternaliste avec ses employés ; l’esprit d’aventure des baroudeurs des routes ; leur esprit clanique entre hommes qui rejette à la fois les Arabes (bons comme domestiques) et les femmes (bonnes à baiser) ; les très jeunes filles esseulées dans le bled qui se font tous les mecs virils qui passent sans pour autant être pute (Gisèle). Revoir cette ambiance montre combien le siècle a changé et non, ce n’était pas « mieux avant ». Avant, c’était différent – et « normal » pour les gens qui y vivaient. Accepter la différence est le début de l’intelligence, le point zéro qui permet de mettre en débat et de réfléchir. Pas donné à tout le monde, si j’en juge par les réseaux zoziaux qui pépient à l’unisson sans jamais « penser ».

Hervé dit le Plouc (Lino Ventura) revient d’une course avec son Berliet ancien modèle qui a déjà 100 000 km et « tire à droite ». Il est émerveillé de voir au garage de Castagliano (Gert Fröbe) dit la Betterave – le patron qui fait du diabète – un Berliet nouveau modèle flambant neuf et tout chargé. Il en bave de le conduire. Mais que nenni ! La Betterave le confie à un nouveau venu, engagé la veille, un John Steiner au passé louche (Reginald Kernan) qui ne présente que des papiers manifestement faux. C’est que ladite Betterave a ses raisons. Le chargement est confidentiel, officiellement du ciment, mais…

Le soir, Steiner paye sa tournée, ce qui bourre tous les mâles et les empêche pour une fois d’aller aux putes. Il doit prendre la route à 6 h du matin. Et c’est ce que découvre de sa fenêtre donnant sur le hangar Castagliano : à 6 h pétante, le Berliet et sa semi-remorque qui roulent vers le sud. Sauf que… Steiner se pointe à 10 h : il a reçu un mot signé du patron selon quoi l’horaire a été changé. Fureur de la Betterave qui le licencie illico, ainsi que le graisseur Ali. Et il graisse la patte du Plouc (deux briques) pour que celui-ci aille à la poursuite du camion volé. Grand seigneur (hypocrite), il « ne veut surtout pas mêler la police à des affaires entre chauffeurs ». On règle les choses en famille, surtout lorsqu’elles sont louches.

Le Plouc reprend donc son Berliet Gazelle, modèle favori de la marque, chargé d’une cargaison de patates, pour se lancer à la poursuite du semi-remorque tout neuf TLM 10 M2 qui trace vite mais est plus lourd en montée. Il sait qui est le chauffeur du camion volé : son propre copain Rocco (Jean-Paul Belmondo), qui a griffonné hier soir au bar sur un papier le changement d’horaire qu’il a donné à Steiner comme venant du patron. Rocco qui a dû flairer la bonne affaire avec le chargement sans savoir de quoi il retourne.

Le Plouc part avec son graisseur mais rencontre à l’orée de la ville Steiner, renvoyé, qui aimerait bien avoir le fin mot de l’histoire. Il éjecte le graisseur et prend la place de chauffeur alternatif, ce qui permettra au Berliet de rattraper le temps perdu en se relayant jour et nuit. Ce que Rocco omet de faire et qui le perdra. Il a en effet pris en stop à la porte de la ville arabe une fille, Pepa (Andréa Parisy), assez bien roulée pour lui avoir tapé dans l’œil, et qui lui a proposé l’affaire. Ils doivent conduire le camion dans une ville du sud marocain, aux confins des frontières, afin de se faire payer 100 000 $ (une très grosse somme en 1964).

Dès lors la poursuite commence, un western des sables avec les Berliet en fringuantes cavales et les camionneurs en cow-boys modernes. Tout est bon pour ruser : faire courir la rumeur que c’est le Plouc qui est recherché par la police et qu’il a viré pédé, se cacher à l’abri d’une palmeraie pour dormir un peu, prendre une piste alternative, semer des obstacles sur la route, s’arrêter en plein virage pour que le suiveur vienne se défoncer sur votre arrière, effectuer un hold-up sur le Berliet survivant, une marche dans le désert pour joindre la ville la plus proche. Et Mitch-Mitch (Bernard Blier) en camionneur copain, moqueur jovial, qui suit dans son camion citerne – évidemment Berliet mais TBO 15 – qui délivre plusieurs fois le Plouc et Steiner d’un mauvais pas (ensablement, avant défoncé, camion volé…).

Hervé le Plouc s’aperçoit vite que Steiner est un piètre chauffeur et la scène avec le policier qui les contrôle dans la république voisine où ils passent pour gagner 120 km lui met la puce à l’oreille. John Steiner serait le Peter Froch mercenaire chargé de la sécurité de la république, renversée il y a quelques années avec son aide par un quarteron de généraux, ce qui a occasionné des troubles anti-étrangers et a coûté son entreprise de transport au Plouc. « Eh ben les connards du bled avaient pas lambiné non plus. Ils avaient eu le temps de jouer à la révolution, changer leur dictateur de droite contre un dictateur de gauche, le ministre des affaires étrangères et le chef de la police empalés… » Évidemment, dans le film tous les noms des pays ont été changés pour ne pas déplaire aux nouveaux dirigeants (dictateurs) de l’après-colonisation.

Steiner, blessé à la jambe par une balle de Rocco, se traîne derrière le Plouc dans la marche vers la ville via le désert. Celui-ci le fait avouer et le laisse en plan, mais avec de l’eau, le jugeant minable et désormais décati. Dans le café où il prend un verre de lait, Steiner entend qu’une révolte a lieu plus au sud et décide de s’y rendre pour reprendre du service. Le Plouc entend Rocco, toujours grande gueule, flirter avec des putes du bordel institutionnel qu’il vient fréquenter et le convie à régler leur différend dehors, dans la cour grillée de soleil où fleurit une fontaine. Grosse bagarre, virilité des coups, chemises ouvertes. Tout se termine dans le grand bain par un grand fou-rire. C’est que… le Berliet s’est envolé avec sa cargaison. La Pepa, qui sait conduire, l’a subtilisé tandis qu’elle envoyait Rocco chez le mystérieux commanditaire – qui n’est pas venu. Il ne reste du camion que la carte grise, que Rocco consent à déchirer pour faire part à deux.

Drôle, aventureux, décalé colonial, un grand film qui se regarde avec plaisir aujourd’hui. Idéologues woke et bornés s’abstenir.

DVD Cent mille dollars au soleil, Henri Verneuil, 1964, avec Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Reginald Kernan, Bernard Blier, Andréa Parisy, Gaumont 2012, 1h59, €17.00 blu-ray €15.00

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Le Président d’Henri Verneuil

Tourné d’après le roman de Georges Simenon écrit en 1957, un brin arrangé, ce film tombe en porte-à-faux. Il raconte la politique politicienne de la IVe République, ses combinaisons de couloir, son affairisme, le je-m’en-foutisme général pour l’intérêt général qu’un général, justement, va balayer d’un revers de képi en 1958. Des pratiques « parlementaires » qui sont un nœud d’égoïsmes, dont le parti écologiste français donne d’ailleurs de nos jours la meilleure illustration. Ce ne sont que postures, répliques de théâtre moralisateur, egos surdimensionnés, n’oubliant surtout jamais leurs petits intérêts particuliers.

Sorti en 1961, après trois ans de Ve République, on ne sait pas qui ce film veut convaincre. Malgré ses défauts, l’option présidentialiste de la Ve réduit l’instabilité et les appétits narcissiques des « élus » – qui le sont souvent bien plus par vanité que par souci de servir la nation. Le président (Jean Gabin) cite cette réponse faite par Georges Clémenceau à son petit-fils à propos des politiciens intègres : « Il y a aussi des poissons volants, mais qui ne constituent pas la majorité du genre ». Le recours à l’autorité d’un seul permet de mettre au pas ces ambitions trop personnelles. Sous la IVe, le « président » n’est que le premier du Conseil des ministres, autrement dit un Premier ministre. Le président de la République est au-dessus de lui même s’il est réduit à inaugurer les chrysanthèmes, selon la formule consacrée.

Émile Beaufort, ancien président du Conseil, dicte ses mémoires à 73 ans, la vieillesse venue (on vieillissait tôt à cette époque, après avoir subi la guerre de 14). Un brin De Gaulle dans son attitude et ses aphorismes bien balancés, il se remémore ses années de pouvoir et les avanies qu’il a dû subir pour défendre l’intérêt de la France contre les requins de la finance et de l’industrie comme du pétrole, tous inféodés au grand large de qui vous savez. Et notamment comment la France a perdu d’un coup de spéculation 3 milliards…

A cette époque de frontières fermées et de règles douanières, le petit monde de l’industrie et de l’agriculture vivait de ses rentes de monopole en clientèle protégée et n’innovait surtout pas. La perte de compétitivité inévitable avec les ans obligeait à des dévaluations régulières du franc afin d’ajuster les prix de ce qu’on exportait avec les prix mondiaux. Cela afin d’éviter le chômage, donc les grèves, donc l’agitation parlementaire et le renversement tout aussi régulier des gouvernements – où les mêmes revenaient sous d’autres fonctions ministérielles. C’est donc à une dévaluation massive du franc que se résous Beaufort, quinze ans auparavant ; il évoque 33 %, il transige à 22 %. Pour éviter les fuites et la spéculation, il s’en entretient comme il se doit – mais dans sa loge de théâtre – avec son ministre des Finances (Henri Crémieux) et avec le gouverneur de la Banque de France (Louis Seigner). Au lieu de procéder dès le lendemain, il attend le lundi suivant. La spéculation commence en Suisse, à Zurich, les ordres passés par une seule banque.

C’est curieusement celle de la famille de l’épouse de son plus proche collaborateur, le jeune et ambitieux chef de cabinet Philippe Chalamont (Bernard Blier), 38 ans (avec encore des cheveux). Ce dernier, convoqué, jure qu’il n’en a parlé à personne – sauf à sa femme. Fatale erreur ! Celle-ci s’est empressée de le répéter à sa famille , qui a spéculé grassement et sans vergogne. Outré, le président fait écrire à Chalamont une lettre où il avoue son erreur ; il la conservera pour en user quand il lui conviendra. Ce procédé était dit-on, celui du président de Gaulle envers ses Premiers ministres, une lettre de démission non datée servait à contrer le Parlement s’il avait soutenu le Premier ministre en cas de désaccord.

Beaufort empêche Chalamont de de venir président du Conseil durant quinze ans. Mais de crise en crise, les gouvernements ne parviennent plus à se former, l’option radicale de chacun, toujours monté sur ses ergots comme au spectacle et déclamant leur intransigeance à la Victor Hugo, empêche tout compromis raisonnable. Gouverner se réduit au plus petit commun dénominateur des médiocrités et des ambitions personnelles, qui ne changent rien au système ni aux intérêts acquis des Deux cents familles de la haute banque et de la grosse industrie qui siègent à l’Assemblée. Lorsque Chalamont, qui sait nager en Jadot et parler en Mélenchon, est pressenti par le président de la République pour former un nouveau gouvernement, il sait que le vieux Beaufort peut ressortir cette fameuse lettre d’aveu et faire un scandale monstre. Aussi va-t-il le voir le soir, incognito, à la veille de donner sa réponse.

Beaufort le reçoit devant sa cheminée et le sonde. Chalamont, toujours retors croit le flatter en reprenant à son programme le projet d’union douanière européenne porté quinze ans auparavant par Beaufort, à laquelle il s’était opposé pour conserver les intérêts des industriels, mais à laquelle il s’est rallié pour préserver les mêmes intérêts des mêmes industriels qui, cette fois, ont changés. Quand on appartient au parti centriste, l’absence complète d’idéologie permet toutes les hypocrisies et toutes les combinaisons avec les autres. Beaufort, en politicien à l’ancienne, mélange de Clémenceau et d’Aristide Briand avec un zeste de De Gaulle, est écœuré de ce serpent qui sait si bien se faire caméléon, affiché de gauche mais faisant une politique de droite. Il l’enjoint de renoncer à se présenter à la présidence du Conseil. Mais, comme il sait que les vrais hommes savent forcer le destin, il brûle la lettre d’aveu. Il ne s’en servira jamais, seulement comme une conscience suspendue au-dessus de la tête de Chalamont. Si celui-ci avait passé outre et franchi le Rubicon, comme le fit De Gaulle en 1940 (et le personnage de Simenon), il serait devenu président et nul n’aurait jamais entendu parler de sa trahison – pas même peut-être dans les Mémoires que Beaufort entreprend de dicter à Mademoiselle Milleran (Renée Faure) avec deux L et pas deux T comme un certain politicien de la IVe trop connu.

Le style « patriarche » du président correspondait à la fois à l’époque (avant mai 68), au désir d’ordre de,la société (après le putsch militaire d’Alger et la chienlit de la IVe République incapable de gouverner), et à la personnalité tant de l’acteur Jean Gabin (né en 1904 comme son personnage) que du dialoguiste Michel Audiard, célèbre par ses aphorisme bien assénés. Aujourd’hui, c’est un morceau de choix, une nostalgie pour les adeptes du « c’était mieux avant » (qui montre combien ça ne l’était pas) et un exemple pour les présidents d’aujourd’hui face aux politiciens portés à la chikaya et aux égoïsmes bien trempés de bonne conscience.

DVD Le Président, Henri Verneuil, 1961, avec Jean Gabin, Bernard Blier, Renée Faure, Alfred Adam, Louis Seigner, Gaumont 2020, 1h43, €12,77 Blu-ray €15,99

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Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola

Durant la guerre, trois jeunes partisans italiens sympathisent. La victoire venue, chacun part vers son destin. Gianni (Vittorio Gassman), sur recommandation et après son doctorat en droit, devient avocat à Rome. Antonio (Nino Manfredi) était et reste brancardier dans la capitale. Nicola (Stefano Satta Flores), prof de latin en province, est viré pour subversion communiste avant d’être rattrapé lorsqu’il devient célèbre dans un jeu télévisé où son érudition ciné passionne les foules.

Mais chacun passe de l’idéalisme du maquis, renverser le vieux monde fasciste et conservateur, au réalisme de l’existence qui ne se change pas par décret. Gianni se trouve obligé de défendre le pourri Romolo Catenacci (Aldo Fabrizi), gros porc enrichi dans les profits de guerre et qui se paye sur la bête des crédits municipaux pour construire des HLM ; il épouse même sa fille, la godiche Elide (Giovanna Ralli), qu’il tente de redresser des dents à la tête en lui faisant porter un appareil et lire des livres. Il devient donc riche – mais seul, la maladie de la fortune. Nicola vomit le système mais y participe par la télé, échouant cependant à la dernière épreuve du quitte ou double ; il n’obtient qu’une Fiat 500 comme prix de consolation au lieu du million six de lires. Sa femme l’a quitté avec leur môme pour retourner chez ses parents car son mari est incapable de composer pour faire vivre sa propre famille. Nicola terminera comme obscur critique de cinéma dans divers magazines. Seul Antonio reste tel qu’en lui-même, seulement brancardier mais empathique et généreux, bien que coléreux.

« Nous voulions changer le monde, mais le monde nous a changés ! » C’était d’actualité à la sortie du film en 1974, après le séisme de mai 68. La jeunesse passe, avec son irresponsabilité et son monde en noir et blanc, méchants d’un côté et bons tous de l’autre. Il faut s’adapter à ce qu’on ne peut changer, composer avec les gens qui ne sont jamais tout noir ou tout blanc, naviguer sur la mer de l’existence, calme ou démontée. Ce n’est ni avec des principes rigides, ni avec de bons sentiments, que l’on y parvient.

Antonio rencontre Luciana (Stefania Sandrelli) à l’hôpital ; actrice dans la dèche, elle est tombée d’inanition dans la rue. Ils sympathisent. Toujours extraverti, Antonio lui présente son ami Gianni et le vante tellement qu’elle en tombe amoureuse. Lorsque le couple le lui apprennent, Antonio a une faiblesse, puis surréagit ; sa violence rompt l’amitié, contrecoup de l’amour qui l’a brisée. Mais Gianni est ambitieux et succombe aux charmes (financiers) de la fille de son gros (énorme) client Romolo Catenacci ; il épouse Elide et lui fait deux gosses, un garçon et une fille, qu’il voit peu et qui lui deviennent à peu près indifférents. Il est surchargé de travail car les « affaires » du beau-père et de son idiot congénital de fils l’obligent à des acrobaties juridiques. La rupture avec Luciana est violente et elle tente de se suicider ; Antonio l’alerte ainsi que Nicola, monté à Rome après avoir été viré de son lycée de province, mais Gianni ne viendra pas. Il choisit l’ambition plutôt que l’amour et délaisse l’amitié. Nicola raccompagne Luciana, qui ne sait où aller ; il l’invite dans son grenier pas cher où il compose ses critiques de films en vivotant. Il en tombe amoureux à son tour.

Luciana est celle qui révèle à chacun son être même : l’ambition pour Gianni, le militantisme borné de l’érudit intello Nicola qui se croit l’avant-garde des prolos amener à changer le monde (thème léniniste fort à la mode dans les années 70), la simple générosité d’Antonio. C’est lui qu’elle va épouser, déjà mère d’un petit garçon eu avec on ne sait qui (Gianni ?) ; il lui fera une petite fille. C’est lui aussi qui va imposer son action militante directe, simple elle aussi, en faisant occuper une école où il n’y a que deux cents places pour plus de cinq cents demandes. Les parents qui campent devant toute la nuit vont s’imposer sur le terrain pour se faire entendre et dénoncer le scandale entre principe d’une école obligatoire et ouverte à tous et indigence des crédits et des réalisations. Gianni, retrouvé par hasard dans la ville sur un parking par Antonio qui le croit gardien, va s’éclipser ; cela lui est indifférent, il a d’autres chats à fouetter. Mais c’est en perdant son permis de conduire que les autres vont découvrir son adresse, et qu’il ne leur a pas dit sa richesse acquise. Il en a honte face à eux ; il a choisi une autre voie que la leur.

Malgré sa longueur, le film est traversé de nostalgie et d’humour. Nostalgie que cet hommage (appuyé) aux monuments du cinéma que sont Le Cuirassé Potemkine, que Nicola cherche à reproduire sur les escaliers de la place d’Espagne devant une Luciana peu convaincue ; Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica, qui mourra moins de deux semaines après la fin du tournage de Scola et à qui le film est dédié ; Ou encore Partie de campagne de Jean Renoir, La dolce vita de Fellini où Antonio retrouve Luciana en figurante, L’Année dernière à Marienbad et L’Éclipse d’Antonioni. Les monstres du cinéma Federico Fellini, Marcello Mastroianni, Vittorio De Sica, Mike Bongiorno, apparaissent comme acteurs sur le tournage. Ettore Scola a choisi le noir et blanc pour le passé et la couleur pour le présent, ce qui contraste pour l’œil la vision qu’il offre de la jeunesse intransigeante et de la maturité chatoyante.

Quant à l’humour, il apparaît en contrepoint du dramatique, comme pour dire que la vie est mêlée de joie et de douleur et qu’il faut faire avec. La famille de gros qui bâfre du cochon rôti tombé du ciel par une grue de chantier est un grand moment, le bis repetita du beau-père obèse et asthmatique, livré par grue chez lui également, tout comme la noria des véhicules qui quittent la grande villa de Gianni après une discussion cruciale, sa femme en Alfa Roméo, lui en Jaguar, son fils en moto, sa fille en mobylette, les beaux-parents Catenacci en vieille limousine noire, les domestiques en Fiat 500 ou Mini : tous sont seuls et nul ne fait plus famille, pourris de fric et d’égoïsme.

Ce film est un bon moment de retour sur soi si l’on a déjà vécu, et de réflexion utile (si c’est aujourd’hui possible) quand on se lance seulement dans l’existence. L’idéal n’est pas la réalité, la pensée théorique pas le vécu réel, le couple pas une copulation d’égoïsmes, la richesse pas un bonheur. L’amour passe, mais pas l’amitié – sauf si l’on se referme sur soi, solitaire, hors de la vie.

César du Meilleur Film Étranger 1977

DVD Nous nous sommes tant aimés (C’eravamo tanto amati), Ettore Scola, 1974, avec Nino Manfredi, Vittorio Gassman, Stefania Sandrelli, Stefano Satta Flores, Giovanna Ralli, StudioCanal 2007, 2h04, €7.00

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Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant

Erich Segal écrivait à 40 ans, à la fin des années 70 où n’existaient pas encore les séries télé, des bluettes familiales qui en disent long sur son pays, les États-Unis, et son époque, pré-Reagan. Love Story est la plus célèbre, issue du cinéma et publiée en roman. Aujourd’hui, on ne lit plus chez les Yankees, on regarce la télé. Segal est décédé à 72 ans en 2010, d’une crise du coeur.

Bob, un brillant professeur en statistiques du MIT à Boston est marié à Sheila, une brillante jeune femme éditrice à la Harvard University Press ; ils ont deux filles, Jessica en préadolescence déjà rebelle à 12 ans (classique) et Paula, 9 ans, qui adore sa famille et son père. Un couple idéal, égalitaire, où chacun travaille, et qui s’entend bien depuis vingt ans qu’ils sont mariés. Ce serait évidemment trop beau si cela durait – et ne ferait pas un roman pour Soccer Moms.

Survient donc « la catastrophe » sous les traits d’un garçon français de 10 ans, Jean-Claude, dont Bob apprend par téléphone qu’il est le père ! Il avait en effet « fauté », une seule nuit après s’être fait tabasser par les flics en 68 et dîné arrosé, avec une jeune doctoresse de Montpellier qui habitait Sète. Elle ne voulait que le plaisir, surtout pas le mariage, mais peut-être un enfant avec qui lui plairait ; lui était déjà marié, sa femme enceinte de Paula, il était venu à un colloque où il devait faire une présentation. Tout l’écart entre les nouvelles mœurs induites par mai 68 en France et la rigidité moralisatrice des Yankees restés puritains malgré le mouvement hippie.

Mais la doctoresse est morte, accident de voiture, et le petit garçon issu de leur union se retrouve orphelin et sans famille. Bob ignorait l’enfant, sa mère ne le lui avait pas dit. Lorsque l’ancien maire de Sète l’appelle aux États-Unis, il tombe des nues. C’est tout l’équilibre de son couple qui vacille.

« Le couple » est en effet un idéal yankee, voulu par Dieu et gravé dans la Bible, même si la croyance n’est pas le fort de Bob ni de Sheila. Celle-ci, en épouse « trahie », est très en colère et déteste d’emblée l’enfant qui n’est pas d’elle, surtout « un fils » – que chaque père est censé désirer plus que tout. Nous sommes dans les clichés, les pires, véhiculés à l’envie par le soft power hollywoodien. Le petit garçon est innocent ; son père biologique ignorait jusqu’à son existence. Pourquoi l’épouse fait-elle tout un foin à ce sujet ? Au point de désirer rompre leur famille jusqu’ici unie, dans une radicalité suicidaire. Elle est même tentée par un universitaire qui écrit dans sa maison d’édition et qu’elle aide à corriger les livres pour une réédition actualisée. Elle connaît donc le coup d’un soir, passade du désir sans lendemain pour la relation durable.

Mais c’est que « la vérité » et « le mensonge », la « fidélité éternelle » et « le mariage jusqu’au bout » sont des mythes yankees très vivaces, comme en témoignent encore ces cadenas stupides accrochés au-dessus de la Seine et dont on jette la clé à l’eau pour symboliser le lien éternel… qui ne durera que six mois ou six ans. La vérité fait mal parce qu’elle brise l’illusion. Au point de la dénier pour garder en soi le rêve. C’est ainsi que Sheila n’accepte que du bout des lèvres que Jean-Claude vienne passer son deuil « pour un mois seulement » aux États-Unis ; et que Bob la dénie aussi en n’avouant pas à Jean-Claude qu’il est son père.

Évidemment, le « secret » fait long feu. Bob ne résiste pas à la « libération » d’en parler à son meilleur ami, lequel s’empresse de le balancer à sa femme pour se faire mousser, ce que le fils de 13 ans Davey entend en écoutant aux portes, et s’empresse de raconter à Jessica pour se faire mousser… Ce qui met les filles en rage et leur mère en ébullition, Bob en porte-à-faux. Jean-Claude, à peine arrivé, doit partir, il n’a « pas sa place » dans le couple uni, sa vérité est niée au profit de l’illusion idéaliste.

Il y aura bien-sûr rebondissement, sinon nous ne serions pas en bluette familiale. Jean-Claude à 9 ans mettra en échec Davey, le Tarzan (dixit son père) de 13 ans au foot, habitué depuis l’enfance à taper le ballon dans le sud de la France ; les filles s’attacheront à lui, surtout Paula parce qu’il est de son âge ; Sheila mettra de l’eau dans son vin et considérera qu’il « est mignon » et qu’on ne peut l’abandonner comme un chiot au bord de la route. Jean-Claude apprend qui est son père, l’admire et n’ose l’aimer ; il sent bien qu’il est un intrus dans cette famille et dans ce pays. Après une péritonite grave, il se remet en famille, mais décide de ne pas rester. Pour être fidèle à sa mère qui voulait lui voir intégrer la pension des Roches à la rentrée prochaine. Pour bien marquer qu’il ne demande rien à ce père qui ne le connaît pas, ni à cette famille xénophobe qui l’a d’emblée rejeté. Il a révélé la famille à elle-même et chacun à soi – et ce n’est pas ni très joli, ni vraiment chrétien, mais tellement américain…

Erich Segal, Un homme, une femme, un enfant (Man, Woman and Child), 1980, J’ai lu 1982, 221 pages, €

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Bellissima de Lucino Visconti

Après-guerre, après fascisme, l’Italie se reconstruit. Les pauvres rêvent, les Romains d’autant plus que Rome est la capitale du pays et le phare du monde chrétien. Mais la nouvelle religion s’appelle cinéma. Il est la modernité, le monde en noir et blanc, les héros de pellicule. L’infirmière Maddalena Cecconi (Anna Magnani) s’échine à piquer les diabétiques et autres malades obèses de la ville pour gagner de l’argent. Elle a péniblement économisé sur son livret d’épargne, tandis que son mari rêve de faire construire sa maison à lui. En attendant, ils habitent un immeuble à bas loyers, empli de matrones grosses comme des baleines et criaillant comme une horde de pies. La Cecconi n’est pas la moindre à couper la parole et à imposer sa plantureuse façon.

Mais elle veut s’en sortir et rêve que sa fille unique de 7 ans, Maria (Tina Apicella) ne soit pas comme elle obligée de trimer pour le ménage et d’être battue par son mari irascible. Cinecittà, dans Rome, demande des figurantes de son âge. Comme plusieurs centaines d’autres mamas, elle se précipite pour proposer sa fille. Elle commence par la perdre dans le dédale, la gamine se moquant de faire du cinéma ; elle est trop petite pour affabuler. Lorsqu’elle la retrouve, elle est abordée par un fringuant jeune homme, Annovazzi, qui fait partie de l’équipe du réalisateur (Walter Chiari). C’est là sa chance, elle n’est plus anonyme mais « connaît quelqu’un ». Tout se passe au piston en Italie.

Sauf que le cinéma est un miroir aux alouettes. N’entre pas qui veut, il faut être élu, comme pour la Terre promise. La fillette doit prendre des leçons de diction car elle articule mal et zozote ; prendre des leçons de danse et de maintien car elle ne sait pas se tenir et une scène du film sera dansée ; changer sa coiffure, les nattes popu n’entrant pas dans le scénario ; se vêtir en petit rat d’opéra et non plus en robe d’été ; faire faire des photos par un professionnel pour le dossier. Il faut tout cela avant même de tourner le bout d’essai, à condition d’y être admise.

Le jeune homme donne le marché : elle sera pistonnée pour le bout d’essai si elle couche ou si elle paye « pour les frais ». La Cecconi donne 50 000 lires, laborieusement accumulées sur son livret, l’équivalent des charges que le couple doit payer prochainement. Elle se fait entuber, même si ce n’est pas au sens physique, car l’argent va direct dans la poche du jeune – qui achète avec une Lambretta, un scooter d’occasion. Son piston n’est que fumée, même si le bout d’essai est tourné. Déjà la scène avec le coiffeur « indispensable » tourne à la farce, le merlan déléguant un sous-fifre pour couper les pointes de la petite et faire un rinçage, lequel sous-fifre délègue à un gamin apprenti le soin de le faire – ce qui aboutit à couper les nattes et à la coiffer en garçon ! Pendant ce temps, Annovazzi entraîne la mère au parc pour la draguer.

Il n’y réussira pas, la Cecconi ayant la tête sur les épaules et les pieds sur terre. Elle rêve d’élever socialement sa fille, mais pas au prix de son honneur. Le bout d’essai tourné, la monteuse indiquée par le jeune homme (qui dit tout cru sa désillusion du cinéma), la parlote affective pour voir le bout de film, font que la mère est derrière le projecteur lorsque les essais sont présentés à l’équipe de réalisation. Maria paraît toute petite face aux autres, plus godiche avec sa frange ; elle ne parvient même pas à souffler les bougies qu’elle doit, ni à réciter son poème pourtant appris par cœur. Elle pleure, comme un bébé. L’aréopage masculin s’esclaffe, sans pitié pour la faiblesse enfantine et femelle.

Cette fois la mère s’insurge. C’en est assez de se moquer du monde ! Son honneur de femme est en jeu, tout comme celui de sa fillette, qui n’est pour rien dans les simagrées qu’on lui demande. Elle déboule dans la salle et dit son fait au célèbre réalisateur Alessandro Blasetti (joué par lui-même) et à ses sbires avant d’être expulsée. Mais le producteur se demande si tous ces essais pour trouver la candidate idéale n’est pas une perte d’argent ; il pense se retirer. Le réalisateur demande alors à revoir les bouts d’essai et… c’est finalement Maria qui est choisie ! Elle est touchante et sincère, pas une chienne de cirque comme beaucoup d’autres. Annovazzi, qui vient d’être viré pour avoir proposé une candidate aussi ridicule, est rappelé. On lui demande de foncer au domicile des Cecconi – sur sa Lambretta – et de faire signer le contrat.

La mère et la fille sont rentrées à pied, Maria s’est endormie, ne comprenant rien à tout ce qu’on lui demande. C’est vrai qu’elle est godiche au fond, l’innocente, le spectateur s’en rend compte ; son père tonitruant et sa mère qui parle tout le temps et s’agite occupent toute la place. Elle n’existe pas par elle-même, seulement comme objet social dans sa famille. Le mari Spartaco (Gastone Renzelli) attend dans la cuisine avec le contrat et les délégués du réalisateur. Arrive enfin Maddalena, portant Maria dans ses bras comme une Vierge de piéta. C’est 250 000 lires tout de suite, puis 250 000 la semaine prochaine, en tout 2 millions si elle signe. Maria fera son cinéma. Toute la bande de grosses mamas de l’immeuble attend le verdict, alléchée et caquetant comme un chœur antique.

Mais la Ceccaldi, qui en a rêvé, a trimé pour cela, s’est fait escroquer et moquer, se rebelle. C’est NON ! Pas de contrat, pas de cinéma, pas de starlette dressée selon les normes. Le couple a fait Maria pour qu’elle soit bien en famille. Ne pétons pas plus haut que notre cul s’il faut faire semblant d’être une autre. Le monde artificiel du cinéma est trop éloigné humainement du monde réaliste des grands ensembles populaires. L’unité de la famille prime sur le succès individualiste, les valeurs traditionnelles sur les paillettes éphémères. Cinecittà met des illusions dans la tête des mères et des filles, faisant croire que l’on peut arriver sans prostituer son corps, ses habitudes, son image. Il n’en est rien : en ces années cinquante, le cinéma reste un monde d’hommes qui réalisent, régi par des financiers qui produisent ; les femmes n’en sont que les ustensiles pour susciter le désir. Autour de lui gravite une industrie parasite de rabatteurs, dialoguistes, monteurs, coiffeurs, modistes, photographes, donneuses de cours d’art dramatique ou de maintien. Les actrices sont prises parce qu’elles conviennent à un moment, comme le révèle la monteuse, puis jetées sans pitié une fois usagées – après avoir laissé son travail, son fiancé, sa famille.

Visconti en fait un mélodrame comique plutôt qu’une tragédie, avec happy end. Mais aussi un révélateur social qui n’a pas fini d’agir, la télé-réalité et les concours de starlettes continuant d’empoisonner les esprits par le rêve d’obtenir son quart d’heure de célébrité.

DVD Bellissima, Lucino Visconti, 1951, avec Avec Anna Magnani, Walter Chiari, Tina Apicella, Alessandro Blasetti, Films sans frontières 2011, 1h50, €15.00

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Les Monstres de Dino Risi

Une série de sketches sur les malversations, les escroqueries, les malveillances des hommes. En tout 19 qui font dans la caricature, non sans humour noir. Le cynisme en noir et blanc se porte bien.

Le père dit à son gamin de frapper le premier plutôt que de défendre ou de se laisser faire ; de ne croire personne ; de profiter de toutes les occasions pour resquiller, arnaquer, voler. Ainsi mange-t-il cinq gâteaux à la pâtisserie et n’en déclare que deux ; ou se fait passer pour un invalide de guerre amputé d’une main et boiteux, pour ne pas faire la queue comme tout le monde. Le fils tuera son père lorsqu’il sera adulte.

Un pauvre de famille nombreuse se lamente de ne pouvoir faire soigner son enfant, payer le docteur, les médicaments ; puis il file à mobylette non pas pour trouver du travail mais pour… assister à un match de foot. Deux orphelins mendient à la sortie d’une église, le plus jeune, un adolescent, joue de la guitare et chante. Il est aveugle. Un médecin spécialiste passe et propose de le soigner gratuitement. Mais le filon est trop juteux et l’aîné s‘empresse de filer avec son aveugle pour garder sa poule aux œufs d’or. Tant pis pour le gamin.

Un président de chambre au Parlement vit à Rome dans un monastère lorsqu’il doit siéger. Loin de sa femme et de ses chiards, il se fait servir par de jeunes moines aux petits soins, soigneusement dressés. Un collègue vient l’enjoindre de faire cesser une enquête d’un fonctionnaire intègre qui a constaté une survalorisation des terrains vendus à l’État pour construire des HLM. Il élude. Lorsque son secrétaire le prévient qu’un général veut le voir sur le même sujet, il le reçoit dans son bureau mais se fait aussitôt appeler pour affaire urgente ; d’obligations en obligations, il sera absent toute la journée et lorsqu’il reviendra tard le soir, le général est encore là. Mais il est trop tard pour invalider le contrat. Pas trop tard au contraire pour que le vieux militaire ait un malaise et parte à l’hôpital. Le parlementaire ne voulait pas prendre partie ; sa vertu n’était que des mots, laisser faire sa règle. Tant pis pour les hommes. Il met le vieux à la retraite d’office.

Même chose pour ce couple de spectateurs, l’homme et la femme, qui regardent un film sur la guerre au cinéma. Lorsque des nazis abattent froidement des civils italiens, dont un enfant qui pleure, l’homme se penche vers son épouse pour lui dire : «  tu vois ce petit mur surmonté de tuiles, ce serait bien pour notre maison, tu ne trouves pas ? » L’indifférence à ce qui n’est pas soi, l’oubli, le monde qui commence ici et maintenant.

Tout fier de s’être enfin payé sa Fiat 500 neuve, un père de famille téléphone à sa femme qu’ils l’attendent avec les enfants pour voir la merveille. Il mettra bien une heure. C’est qu’entre temps, il va parader sur les boulevards avec une jeune pute à ses côtés, qu’il paye cher juste pour la frime. Un autre, marié, rompt avec sa maîtresse, une jeune femme amoureuse de lui qui ne réclame rien. Il se fait victime, dit que c’est pour elle, que lui souffre, avec des trémolos dans la voix. Reparti, il arrive dans un appartement où l’attend une compagne. Mais elle n’est pas sa femme, à qui il téléphone qu’il a dû rester tard au bureau ; il s’agit d’une autre maîtresse…

Égoïste, menteur, queutard, vaniteux : tel est le mâle italien des années 60 vu par Dino Risi. Une vision juste qui ne va pas sans ironie. Tel cet homme qui se fait maquiller, coiffer, manucurer avec soin – alors qu’il va lire à la télé un texte de saint François, le pauvre d’Assise, empli de vanité mais avec des fleurs dans la voix. Tels aussi ces deux plagistes caressant la même jeune femme entre eux sur le sable. Elle se lève, va se baigner, les mains des hommes couchés poursuivent leurs caressent – puis se rejoignent. Au fond, ce n’est pas la femme qui leur importe, mais leur désir. Dans « l’opium du peuple », qui concerne la télé, une jeune femme invite ses amants chez elle pour baiser, alors que son mari est présent. Mais il est tellement absorbé par le programme télé qu’il ne voit rien, n’entend rien, drogué par l’écran, entièrement plongé dans le virtuel. Le jeune amant peut aller derrière lui pieds nus et torse nu chercher un whisky – avec glaçons qui tintent – sans que le mari ne tressaille. Tout au plus dit-il « chut ! » lorsqu’un glaçon tombe à terre. Le désir encore, que cherche à susciter « la muse », une grand snob des lettres qui assure un prix à son poulain, qu’elle voudrait bien baiser mais qui s’avère pédé, un écrivaillon qui écrit comme il cause avec force fautes de grammaire et d’orthographe (pourtant l’italien est simple à écrire !). Au fond, le désir est partout, ni homme ni femme n’en ont le monopole.

Mais le désir de gagner de l’argent est plus fort chez les hommes. Un quadrille en grosse Chrysler noire enlève une petite vieille qui sort de l’église : ils ont besoin d’une vieille pour la jeter dans la piscine pour une scène du film qu’ils tournent ; la petite vieille devra refaire le plan plusieurs fois. Un soldat vient à Rome pour enterrer sa sœur, assassinée. Il a découvert son journal, où elle notait tous ses rendez-vous et « des numéros de téléphone » : 35 000, 25 000… Il se présente dans un grand journal pour dire sa découverte et qu’ils en fassent ce qu’il faut… mais pas sans contrepartie en lires. Sa sœur, il s’en fout, elle était pute et il ne s’en aperçoit pas, elle est morte ; son journal vaut de l’or, il le veut. Désir égoïste encore pour cet ancien boxeur de revenir sur la scène, via un ancien collègue champion qui se la coule douce désormais dans une guinguette de plage avec sa femme. Il l’incite à remonter sur le ring pour un tournoi afin de remporter un gros lot. S’il ne ne couche pas à la première reprise, il permettra à son ami de gagner de l’argent. Le vieux sera tout bonnement démoli par un jeune teigneux et terminera en chaise roulante, mais l’argent est gagné.

Vittorio Gassman et Ugo Tognazzi se déchaînent, jouant tous les rôles, parfois même féminins. Un égoïsme féroce qui explique combien le vote citoyen mobilise peu en Italie aujourd’hui. Individualisme d’abord, la débrouille, la resquille. Car l’homme qui veut témoigner qu’il a bien vu l’accusé dans un train se voit démonter par l’avocat : il énumère tous ses petits arrangements avec la coiffeuse, la différence de prix entre la classe de première et celle de seconde, et ainsi de suite. Le témoin, citoyen modèle, en est presque accusé de mentir à sa femme, à son employeur, de voler. Quant au père qui initiait son fils à truander, il se lamentait sur les parlementaires véreux et corrompus… Chaque pays a les dirigeants qu’il mérite !

DVD Les Monstres (I Mostri), Dino Risi, 1963, avec Vittorio Gassman, Ugo Tognazzi, Michèle Mercier, Marino Masé, Lando Buzzanca, Marisa Merlini, Opening 2009, 1h27, €9,71 blu-ray €14,99

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Le gentleman d’Epson de Gilles Grangier

Revoir ce film montre combien la société française a changé. La bascule a eu lieu en 1968. Avant (ce n’était pas mieux avant…), les petit-bourgeois regardaient les grands bourgeois pour savoir comment se comporter, lesquels singeaient les grands seigneurs aristocrates – désargentés mais portant beau et flambant d’esbroufe. Richard Briand-Charmery (Jean Gabin) est de ceux-là, chef d’escadron des hussards en retraite (depuis 1927 !), d’une famille honorable. Après avoir claqué sa vie dans les bancos et le jeu, il a vieilli. Il singe les nobles du cadre de Saumur pour escroquer sans vergogne les gogos assez niais pour se prendre à son apparence.

De par son ancien métier, il connaît les chevaux ; il sait tout du moins en parler. Il place donc sa belle histoire (un storytelling avant l’invention yankee du mot) à un boucher, à un patron de boite de nuit, au restaurateur Ripeux (Louis de Funès). Auvergnat fils d’auvergnats dont le nom sonne comme ripoux, lui aussi fait son cinéma devant ses clients au restaurant, affectant de renvoyer une béchamel parce que trop liquide ou un steak saignant parce trop cuit. Les client adorent qu’on use d’autorité pour les bien servir, comme s’ils étaient des seigneurs.

C’est cela qui a changé entre les deux époques, celle du film et la nôtre. La belle histoire continue de courir les cartes des menus et les discours des politiciens comme le marketing des marques ou l’esbroufe intello des « artistes », mais il s’agit plus de faire rêver à soi, au bien-être, qu’au paraître social. Il en reste, mais moins qu’auparavant. Les airs d’aristo que prend Gabin ne séduiraient plus autant. Les gens cherchent plutôt des « spécialistes » que des seigneurs. Ils se font autant gruger, sur des placement mirobolants rapportant 18 % par an garantis quand l’inflation est à 2 %, ce qui est hors de tout bon sens, mais pas sur la seule bonne mine de l’escroc.

Chaque matin, le « commandant » se lève à 10 h, tout en affectant de se rendre sur les champs de course dès 7 h. Il épluche Paris-Turf et appelle ses gogos. Il leur vante successivement les chevaux en partance dans la course, le hasard fera que l’un d’eux au moins gagnera la première place, lui faisant empocher un pourcentage. Certains lui confient même du liquide à parier, ce qu’il se garde de faire, sachant pertinemment que le cheval est un tocard. Il empoche la mise alors que le gogo croit avoir joué et perdu sur « les impondérables » des chevaux. Car l’époque est encore au liquide, massif, pour éponger les bénéfices du marché noir durant l’Occupation.

Mais Ripeux a de la chance, le cheval gagnant est le sien. Le commandant, qui a « étouffé » les billets, se voit engagé à rembourser une forte somme dont il n’a pas le premier sou, vivant au jour le jour, allant dîner chez sa sœur les soirs de dèche. Il propose dont à Ripeux de tout miser sur un autre cheval qui, heureusement, perd. Ripeux, à qui il ne fallait aucune émotion forte, n’a pu s‘empêcher de se rendre à Chantilly pour voir la course. Son cheval n’est pas mal placé mais perd d’une courte tête. Le restaurateur est terrassé d’une crise cardiaque – non mortelle puisqu’il délire encore sur sa civière.

Briand-Charmery est sauvé sur le fil, mais pour combien de temps ? Il a rencontré une ancienne amour qu’il a planté là sur un champ de course des années auparavant à Saratoga, ayant été lessivé. Elle ne lui en veut pas et en a épousé un autre, un riche, qui a gagné ce jour-là. Comme quoi « les femmes », au début des années 60, avaient la réputation de chercher l’argent et « la sécurité » avant l’amour. Il l’invite au Shéhérazade, un cabaret russe très onéreux où il fait un chèque énorme pour payer le caviar, le chachlik spécial, l’orchestre tsigane et le sommelier. Un chèque sans provision sur son carnet de chèque qui ne sera pas renouvelé. Heureusement, les banques sont en grève…

Mais cela ne saurait durer car « tout a une fin », philosophe-t-il devant son compère Charly, garçon « de courses » (Jean Lefèbvre). L’essentiel est de se tenir droit et de « ne pas garder les mains dans les poches ». L’apparence, toujours, pour rester sur le fil. Jusqu’à la fin – inévitable.

DVD Le gentleman d’Epson, Gilles Grangier, 1962, avec Jean Gabin, Madeleine Robinson, Louis de Funès, Gaumont remasterisé 2020, 1h22, €12,99 blu-ray €16,93

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Les grandes vacances de Jean Girault

Louis de Funès en directeur d’internat privé à 5 km de Versailles (en fait le château de Gillevoisin dans l’Essonne) et en père en butte aux adolescences de ses fils Philippe et Gérard. Frasques et gag en tous genres et en couleur, dans ces années soixante qui deviennent mythiques tant les « problèmes » et les « crises » que nous nous efforçons de susciter à chaque moment n’étaient alors pas d’actualité. Un optimisme bienveillant était la règle, la population était jeune.

Le fils aîné du directeur Charles Bosquier, Philippe (François Leccia, 18 ans au tournage), a un bulletin minable en anglais : 1/20 seulement (l’époque savait noter de 1 à 20 et pas comme aujourd’hui de 6 à 18 pour ne pas déplaire). Illico presto son père décide de l’envoyer en Angleterre dans le cadre d’un échange avec son ami Mac Farrell (Ferdy Mayne), gros distilleur de whisky. Il recevra en échange sa fille Shirley (Martine Kelly, 22 ans au tournage) dans son château où l’internat fonctionne en rattrapage pendant les vacances.

Mais Philippe a prévu d’autres vacances : une croisière sur la Seine jusqu’au Havre avec ses copains. Il soudoie donc Michonnet (Maurice Risch, 24 ans au tournage), un gros balourd dont les parents se fichent et qui n’a rien de prévu durant tout l’été, pour qu’il parte à sa place et se fasse passer pour lui. Shirley arrive à l’internat en voiture Mini et en jupe mini, toute la mode des sixties. Les élèves en rattrapage en sont tout chamboulés et le directeur se fâche dans un théâtre de comedia del arte comme il sait faire. Shirley boude. Elle soudoie alors Gérard (Olivier de Funès, 16 ans au tournage), le fils cadet du directeur et son favori, pour qu’il l’emmène dans les lieux où l’on s’amuse. Au prétexte de visiter les musées parisiens ou l’église Sainte-Clothilde, ce ne sont que cinémas et boites où l’on danse. Les deux adolescents sont surpris un soir qu’ils rentrent tard de s’être trop amusés, échevelés et débraillés. En suivant son fils si sage jusque dans sa chambre puis dans la salle de bain, le père découvre que le gentil Gérard, qui compose un herbier, s’intéresse aussi à Rock et Folk, Playboy, Lui et autres magazines de son temps.

Lors d’un périple en Mini, Gérard propose d’aller se baigner. Et quoi de mieux que Les Mureaux sur la Seine, à 30 km de Versailles, qu’il connaît bien puisque le voilier familial y est amarré au club nautique. C’est là qu’il découvre Philippe, qui n’est pas en Angleterre, et que Shirley décide de partir en croisière avec les garçons ; elle en a marre du ronchon directeur. Ils font sortir en douce l’élève Bargin (René Bouloc, 23 ans au tournage), en rattrapage constant mais qui sait réparer les moteurs, et les voilà partis dans la brise et sous le soleil, chemises ouvertes ou torse nu. Shirley est ravie ; elle se prend de mamours pour le grand et svelte Philippe.

Et c’est l’imbroglio du théâtre : Bosquier apprend par Mac Farrell que son fils est malade d’avoir trop englouti de bouffe anglaise (huîtres en soupe, rôti à la chantilly parfum menthe, haddock aux cerises et mandarines, immonde jelly tremblotante aux couleurs flashy…) ; il décide d’aller le voir. Il démasque évidemment Michonnet qui a pris la place de Philippe mais il joue le jeu en râlant, pour éviter le scandale. L’ado va bien, il a seulement une indigestion. Lorsqu’il revient au château, il apprend que Shirley est partie avec Philippe, Gérard a vendu la mèche à sa mère (Claude Gensac), et le voilà emporté dans une épopée fantastique pour les rattraper avant que Mac Farrell n’arrive pour récupérer Shirley !

DS noire à fond sur les petites routes, emboutissage d’un poulailler, vol d’un canot à moteur, méprise pour sa seconde fois avec un voilier qui ressemble à celui de son fils après la Mini qui ressemblait à celle de Shirley, pris dans un fil de cerf-volant et entraîné dans les airs par son canot sans maître, recueilli dans la flotte par une péniche de Flamands, déguisé en matelot de la Grosse Lulu à cause d’un pantalon cramé au fer, pris en stop par un livreur de charbon en camion Renault, bagarre dans un rade du Havre où les jeunes sont arrivés, retrouvailles du voilier et de ses deux adolescents échappés des flics occupés à baiser (ou presque) – retour au château pour l’arrivé de Mac. Ouf ! Shirley, déguisée en écolière très sage, repart avec son père.

Michonnet est toujours en Angleterre et supplie d’y rester encore un peu. Mais Shirley ne veut pas entendre parler de lui, éprise de Philippe. Comme il l’agace, elle ne trouve rien de mieux que de diluer un somnifère dans son whisky rituel puis de faire semblant d’avoir couché avec lui lorsque le majordome lui apporte son thé, ses toasts et son jus d’orange du matin. Outré, il va en faire part à son maître qui téléphone aussi sec à Bosquier que c’est un scandale. Celui-ci retourne aussitôt en Angleterre et traîne Philippe avec lui pour dissiper le malentendu. Shirley s’aperçoit alors que le Philippe chez elle est Michonnet alors que le Michonnet du bateau est Philippe. Baiser dans l’escalier, au risque d’un nouveau scandale.

Qui d’ailleurs arrive aussitôt – comique de répétition – par un mot laissé sur l’oreiller à son père : je suis partie avec Philippe, nous allons nous marier. Les deux pères sont atterrés. Une vieille coutume écossaise veut en effet qu’une fois l’an lors de la fête, le village écossais de Gretna Green permette aux jeunes couples de se marier chez le forgeron dès 16 ans sans le consentement de leurs parents (la majorité était à 21 ans). Les cérémonies se font à la chaîne, pressées par les parents qui accourent à cheval, en voiture et par tous les moyens de transport pour les empêcher. Bosquier et Mac Farrel arrivent en avion, l’Écossais ayant été pilote de chasse pendant la guerre. Bosquier le fait se poser sur le toit de l’autocar qui transporte les adolescents.

Le mariage a lieu in extremis, tout étant fait pour retarder les parents qui doivent louer des déguisement d’époque pour entrer, dans une bagarre sans nom pour les frusques. Poursuivis par leurs pères, Philippe et Shirley enfourchent des chevaux et fuient à travers la lande, poursuivis par une carriole attelée que Bosquier emballe en fouettant les chevaux. Celle-ci ne tarde pas à se disloquer dans une pente car un cheval ne peut pas freiner, son sabot n’ayant pas deux doigts comme les bœufs. Les deux pères restant dans la carcasse qui fait traîneau jurent que, s’ils s’en sortent, ils accepteront le mariage de leurs tourtereaux. Ils se fracassent sans dommage corporel dans la distillerie familiale, mais engendrent une inondation de whisky. Un banquet écossais avec danses scelle la réconciliation de tous et la fin des grandes vacances. Philippe aura au moins appris à parler anglais.

DVD Les grandes vacances, Jean Girault, 1967, avec Louis de Funès, Ferdy Mayne, Martine Kelly, François Leccia, Olivier de Funès, StudioCanal 2010, 1h30, €9,99 blu-ray €14,90

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L’ange exterminateur de Luis Buñuel

Le surréaliste subversif qui a travaillé avec Salvador Dali peint l’Espagne franquiste de son temps, en contraste élevé. D’un côté le petit peuple qui subit, de l’autre la haute bourgeoisie qui jouit. C’est la même chose au Mexique, où le réalisateur s’est exilé et où il situe le film. Dans un huis clos de palais rococo, toute une faune se débat, empêchée d’en sortir. Élevé chez les Jésuites jusqu’à l’âge de 15 ans, Luis Buñuel en est ressorti obsédé sexuel et mystique religieux, avec la mort en fond de décor : tout ce qu’il révèle dans le film qui veut ébranler l’optimisme bourgeois de l‘ordre établi. La pièce de théâtre inachevée qui l’a inspiré est du catholique marxiste José Bergamin, un même mélange explosif des contraires.

Tout est symbole : la rue du palais est nommée de la Providence ; la sonate pour piano jouée par une bourgeoise est de Pietro Domenico Paradisi (paradis) ; le souper donné par la soprano Lucia, rôle principal de Lucia di Lammermoor, opéra de Donizetti, connaît un mariage forcé, de la folie, un fantôme, un suicide (un jeune couple dans un placard) – toute la soirée les reprend les uns après les autres ; sur la porte des chiottes : un ange ; un ours déambule dans les couloirs de la maison, symbole de violence brute, tandis que trois moutons errent, symboles des victimes christiques – ils seront d’ailleurs bouffés par les reclus qui cassent les meubles pour improviser un foyer préhistoriques et rôtir les gigots.

Car les invités, après s’être gobergé d’une multitude de plats, sont piégés dans la maison. Inexplicablement, ils répugnent à partir, ce qui fait tout d’abord scandale chez la maîtresse de maison. Un à un les hommes retirent leur veste, l’uniforme des convenances, les femmes s’installent dans les canapés et sur les fauteuils. Après tout, il est tard, pourquoi ne pas passer la nuit au salon ? Mais au matin, une fois le café et les viandes froides servies, ils ne peuvent plus partir ; une force invisible les en empêche, autant psychique que physique. Tous les domestiques, avertis d’une façon instinctive, sont partis la veille au soir, une fois le souper prêt, malgré les menaces d’être immédiatement licenciés ; ne reste que le majordome qui fait ce qu’il peut, observateur et acteur neutre.

Il constate que le vernis de bourgeoisie craque avec le stress. L’uniforme social est ôté comme une armure, les gilets carapace sont enlevés, les chemises ouvertes, dépoitraillées sur la chair velue, les femmes giflées, voire violées, les coups de poing volent. La bête en chacun ressurgit. Le rationalisme vacille avec la sorcellerie aux pattes de poulet et le cri primal maçonnique. Étape ultime, un meurtre émissaire est en préparation avant le miracle : reconstituer le moment où tout est arrivé pour se libérer du maléfice.

Sans les domestiques, les bourgeois ne savent que faire ; sans leurs mâles dominants, les bourgeoises ne savent que faire. Il faut la décision d’une femme pour que tous obéissent au rituel absurde – mais qui fonctionne – se remettre dans leurs positions et tenir les mêmes conversations qu’au moment où le maléfice est survenu. Ce qui suffit à les délivrer après plusieurs jours de clôture. La prière n’a pas suffit, ni l’offre d’un Te Deum. Comme si la religion n’était qu’un rituel superstitieux à suivre à la lettre pour se convaincre et survivre.

D’ailleurs, la messe de remerciement reproduit le huis clos. Une fois la cérémonie terminée, l’évêque se dit qu’il vaut mieux attendre que tout le monde sorte, puis qu’il n’est pas utile de sortir… Et les gens restent, comme dans la maison après le souper. Une force invisible les contraint. Un troupeau de moutons trotte vers l’église dont les portes se ferment une fois qu’ils sont entrés tandis que sonnent les cloches, comme un Jugement dernier. L’ange exterminateur a encore frappé.

La Justice immanente de l’ordre social ? La fin du monde en 1962 avec la crise des missiles de Cuba ? La révolution sans cesse annoncée, sans cesse avortée ? Tout est symbole, rien n’est concret dans le surréalisme, cette révolution pour les artistes, impuissante pour le peuple.

DVD L’ange exterminateur (El ángel exterminador), Luis Buñuel, 1962, avec Silvia Pinal, Enrique Rambal, Claudio Brook, José Baviera, Augusto Benedico, Movinside 2018, espagnol sous-titré français, 1h35, €10,00 blu-ray €15,00

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Ce plaisir qu’on dit charnel de Mike Nicols

La baise avant 1968 n’était pas une sinécure. Les garçons comme les filles attendaient l’université pour enfin avoir un rapport charnel. Auparavant, le rituel était « sortir », peloter, embrasser, mais jamais plus loin. On se montrait son zizi ou sa zézette à 10 ans, on se pelotait à 13, on n’embrassait qu’à 16… et le reste pas avant 20 ans ! C’est ce qu’explique au final Jack Nicholson, revenu de l’amour comme du sexe américain. Il y avait bien la capote, mais c’était un objet rare, pharmaceutique, qu’on avait honte d’acheter. L’avortement était interdit pour motifs religieux et la pilule n’existait pas encore.

Ce film, où joue un Jack Nicholson pas encore mûr (33 ans), nous en apprend de belles sur cette époque de pruderie éhontée – dont les plus ringards des réactionnaires ont aujourd’hui la nostalgie ! Là-bas comme ici, ne nous leurrons pas.

Jonathan (Jack Nicholson) et Sandy (Art Garfunkel) sont étudiants au Amherst College dans les années 1950. Ils sont très amis, dans la même chambre d’internat (mais pas dans le même lit), ils discutent des filles et de la baise. Aucun n’a encore franchi le pas. Cela leur semble un pensum, comme d’aller à l’école. Jonathan incite Sandy à lever une fille qui lui plaît lors d’une soirée étudiante où règne un ennui mortel : chacun danse vaguement la valse en costume cravate ou jupe tailleur tandis que d’autres discutent en faisant tapisserie. Sandy est le bon élève, gentil garçon, qui dort en pyjama ; Jonathan est le trublion, travailleur mais obsédé de sexe, dormant torse nu et se baladant à poil (jamais Nicholson n’a pris autant de douches que dans ce film – il sort constamment d’une salle de bain avec des effets de serviette).

Sandy finit par « sortir » avec la fille qui se prénomme Susan (Candice Bergen), en internat elle aussi de l’université ; elle veut devenir avocate, lui médecin. Jonathan veut être avocat d’affaires et gagner beaucoup d’argent. Sandy embrasse Susan à leur deuxième sortie, l’embrasse à nouveau à leur troisième, lui pelote ses seins à la quatrième bien qu’elle n’aime pas ça. Elle le lui permet finalement car il dit qu’il est ému et que c’est sa façon à lui d’aller selon les règles, progressivement. Ils ne couchent pas ensemble – au contraire, c’est le meilleur ami Jonathan, jaloux, qui entreprend Susan, la met sur la paille et la baise carrément. Elle disait à Sandy qu’elle était vierge ; elle ne pourra plus le dire. Quant à Jonathan, c’est enfin arrivé, il « l’a » fait et s’en vante auprès de Sandy, mais sans lui dire que c’est avec sa copine.

Mais il « n’aime » pas Susan, qui se rend compte d’ailleurs qu’elle ne l’aime pas non plus. Le sexe et l’amour, ça fait deux – c’est ce que comprennent les béjaunes de la pruderie organisée qui les laisse niais au bor de l’âge adulte. Chacun doit le dire à Sandy mais ils en sont incapables. Le film use d’ellipse, mais on comprend que Sandy se fait larguer doucement par Susan, qui ne revoit plus Jonathan non plus.

En tout cas, c’est dix ans plus tard que nous retrouvons les deux compères. L’un est marié, père de famille, prospère et vit une vie tranquille avec Cindy (Cynthia O’Neal) – une femme qui sait ce qu’elle veut. L’autre poursuit sa bohème, passant de fille en fille sans jamais trouver chaussure à son pied ; « j’ai baisé une douzaine de femmes cette année », annonce-t-il comme une évidence. Vous l’avez deviné, le premier est Sandy et le second Jonathan. Qui est le plus heureux ?

En fait, aucun des deux. Ils se comparent et échangeraient bien leur vie car tout passe, tout lasse. Un couple uni finit par se fissurer et l’ennui s’immisce ; un baiseur invétéré finit par ne plus bander car l’esprit n’excite plus la mécanique à force de ne trouver aucune mensurations, aucune paire de nichons, aucunes fesses, aucunes jambes à son désir. Crise de la quarantaine dix ans plus tard, il arrive à Jonathan de ne plus bander. Jusqu’à ce qu’il rencontre Bobbie (Ann-Margret), un mannequin (femelle) bien roulée qui lui va comme un gant : « Dieu sait ce qu’on a rigolé la première nuit ! » dit-il à Sandy. Et puis les mois passent, les agacements naissent : de la voir toujours travailler qu’elle ne réponde pas au téléphone parce qu’elle travaille, qu’elle ne travaille plus et dorme toute la journée, qu’elle n’achète pas la bière du soir et ne fasse ni le ménage ni le lit. En bref, rien de la bobonne qu’il fuyait pourtant depuis toujours, le Jonathan. Elle, à l’inverse, tient à lui et lui réclame le mariage.

Qui sera offert après une tentative de suicide, alors que Jonathan proposait à Sandy « d’échanger » leurs partenaires pour un soir. Cindy, l’épouse de Sandy, n’a pas voulu ; Sandy a essayé mais a trouvé Bobbie dans les vapes, le pilulier de somnifère vidé. Elle et Jonathan s’étaient violemment engueulés juste avant que le couple d’amis ne vienne les prendre pour une invitation à un cocktail.

Mais quelques années plus tard, ils divorcent et Bobbie obtient une substantielle pension alimentaire, peut-être ce qu’elle recherchait : l’argent sans les obligations sexuelles. Jonathan invite Sandy, qui a divorcé lui aussi, s’est mis avec Jennifer (Carol Kane), 18 ans, comme quoi la voie du mariage n’est pas droite ni sans épines. La mode est aux diapositives et Jonathan passe son montage de portraits qu’il intitule « la parade des casse-couilles » (ballbusters), montrant les filles qu’il a baisées depuis ses 10 ans, les premières n’étant violées que par le regard, les mains ou les lèvres, avant Susan – qu’il passe très vite pour que Sandy ne la reconnaisse pas. La jeune Jennifer est effondrée : déjà, en une demi-génération les mœurs ont changé et la collection de proies par les machos n’est plus acceptable.

Jonathan finit seul avec une pute, Louise (Rita Moreno), qu’il paye chaque soir 20$ pour lui réciter un rituel immuable : enlevé de veste puis de chaussures, phrases convenues, exaltation du mâle dominateur par tout un discours rôdé, enfin pipe bienvenue par une actrice qui a la bouche qu’on dirait faite au moule.

Pauvreté des relations, vantardise depuis l’enfance, séparation morale et religieuse des sexes afin que chacun se croit dans son droit et le meilleur, blagues machistes entre deux clopes et verres de whisky (Cutty Sark, Jack Daniels, peut-on distinguer sur les bouteilles). En bref, un « plaisir charnel » dévalorisé expressément par toute une éducation due à une croyance inepte qui préfère l’angélisme de l’au-delà à la chair ici-bas. Un film éducatif sur la bêtise yankee !

DVD Ce plaisir qu’on dit charnel (Carnal Knowledge), Mike Nicols, 1971, Zylo 2014, 1h35, €10,51 blu-ray €22,52

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Pouic Pouic de Jean Girault

Un Louis de Funès à son meilleur en père grand bourgeois boursicoteur, flanqué d’une perruche envolée dont le coq apprivoisé s’appelle Pouic Pouic. L’épouse Cynthia (Jacqueline Maillan) n’a pas plus de cervelle que son volatile, elle se fait fourguer en cadeau d’anniversaire pour son mari Léonard une concession indienne dans le haut Orénoque dont le sous-sol regorgerait de pétrole. L’escroc au nom hispano-italien Pedro Caselli bien connu des milieux boursier (Daniel Ceccaldi) a encore sévi, rejeté au café de la Bourse par les affectionnés de la corbeille.

Tout le sel est dans les tentatives, toutes vouées à l’échec sauf une, de refiler la concession à Antoine (Guy Tréjan) un bellâtre dont la fortune est récente et qui courtise avec une insistance déplacée la fille Patricia (Mireille Darc). Elle renvoie successivement des fleurs, une corbeille de fruits, un gros chien, un collier de perles, un cheval avec son jockey, une Ferrari… mais elle garde à son service le conducteur, Simon (Philippe Nicaud), bel homme qui a bourlingué, champion de judo 1953. Rien de mieux que d’en faire son « mari » pour décourager le prétendant. Un mari acteur, engagé pour la montre devant les autres, mais qui n’a pas le droit de coucher avec elle (nous sommes avant le « droit » des femmes).

D’où les quiproquos avec son père puis sa mère, le prétendant étonné. Mais le père n’a qu’une idée fixe : revendre le cadeau qui le ruine, « ses aciers » ayant été vendus à la bourse par sa péronnelle de femme, qui avait on ne sait comment procuration et a – en outre – imité sa signature ! Il s’agit de faire croire, selon une lumineuse idée, que le faux mari Simon est le frère revenu du Venezuela qui a levé l’affaire des pétroles, et d’arguer d’investissements trop lourds pour céder l’affaire en or. Mais, au moment de signer le chèque, badaboum ! C’est le vrai frère Paul (Roger Dumas) qui revient « d’Amérique du sud » (dont il ne connaît en fait que les boites de Rio).

Nouveaux quiproquos avec la mère, le père ayant la lumineuse idée de déclarer qu’il a deux fils, l’aîné Simon entreprenant, un vrai chef qui a su circonvenir les indiens, et Paul, un fêtard qui a ramené Palma Palma Diamantino de ses fiestas (Maria-Rosa Rodriguez). Laquelle découvre que le fils qu’elle a agrippé n’est que secondaire et que le chef est Simon. Qu’elle va donc draguer impunément sous les yeux de sa soi-disant « femme ». Mais Antoine veut quand même consulter ses experts et tente de joindre un hôtel d’Ajaccio où l’un d’eux réside. Las ! Le téléphone en France en est encore au 22 à Asnières, avec des « mademoiselles » qui enfilent des fiches. De plus, le majordome stylé, depuis plus de vingt ans au service de la famille (Christian Marin) est ami avec l’opératrice du téléphone et la communication n’aboutira jamais. Simon parvient à convaincre qu’il y a du potentiel dans l’Orénoque et le chèque est sur le point d’être signé quand, badaboum ! C’est la péronnelle d’épouse qui interrompt derechef la délicate opération en apparaissant avec tambour et falbala sud-américain avec la belle sud-américaine. Caramba, encore raté !

Le majordome Charles a alors la lumineuse idée de simuler une fausse émission de radio avec un micro branché sur le poste, et d’annoncer « aux informations » qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens tandis que la famille fait un bridge. Cette fois, ça y est ! Le chèque va être signé. Tous les hommes dans le bureau et vieux champagne ! Sauf que le bouchon résiste à la main, à la pince, au tire-bouchon. Le majordome est écarté par un Léonard irascible qui prend la chose en main. Et lorsqu’il saute enfin, patatras ! C’est dans la gueule du prétendant qui n’avait à juste qu’à apposer encore sa signature sur le chèque déjà rédigé. Comique de répétition irrésistible. La sulfureuse plantureuse Diamantino, ayant enfin identifié le véritable « chef » dans la famille (celui qui a les pépettes), se précipite pour aider le riche prétendant à se nettoyer, quitte à le mamourer un peu.

Cette fois, c’est cuit. Sauf que Simon, entreprenant comme il est, a l’idée lumineuse d’utiliser Daimantino, qui n’est pas sud-américaine car elle appelle Paul Paolo (italien) au lieu de Pablo (espagnol), qu’elle croit que les brésiliennes portent un casque colonial, et qu’elle s’appelle en fait Régine, gambilleuse à Pigalle. Il lui propose un marché : emporter la signature contre le prétendant. Elle fait signer et elle peut le suivre, sinon, elle est démasquée. Ce qui est fait derechef. Ouf ! Tout est bien qui finit bien, papa a retrouvé ses billes, l’escroquerie est refilée, le prétendant vaniteux effacé.

Sauf que la radio annonce officiellement aux informations qu’un gisement de pétrole vient d’être découvert sur le Haut-Orénoque, dans les territoires indiens… Le père en a une attaque. La plan suivant montre des fleurs… mais non, ce n’est pas son enterrement mais le mariage entre la fille et Simon, qui a bien mérité du cadeau. Justement, la mère a « acheté » quelque chose…

Du vrai théâtre ! D’autant que le film est tiré de la pièce Sans cérémonie de Jacques Vilfrid et Jean Girault, créée en 1952 et reprise en 2011. Il a lancé Louis de Funès au cinéma comique.

DVD Pouic Pouic, Jean Girault, 1963, avec Louis de Funès, Mireille Darc, Roger Dumas, Jacqueline Maillan, Christian Marin, StudioCanal 2N10, 1h30, €6,45 blu-ray €14,99

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Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Louis, jeune homme de 34 ans (Gaspard Ulliel) revient dans sa famille après douze ans ; il est connu dans les journaux, auteur de pièces de théâtre ; il a régulièrement envoyé des cartes postales. Mais il n’a pas vu grandir sa sœur de 17 ans et son frère aîné Antoine n’est plus complice comme lorsqu’il se lovait contre son torse étant enfant.

La mère, Martine, est foutraque, hyper maquillée, volubile, envolée (Nathalie Baye). Le frère Antoine est taiseux, aigri, jaloux, toujours en colère (Vincent Cassel). La petite sœur Suzanne (Léa Seydoux) est en admiration mais ne sait quoi dire. La belle-sœur, Catherine, c’est encore pire (Marion Cotillard) : elle bafouille, ne comprend pas (le pire moment ennuyeux du film), raconte n’importe quoi, parle des enfants – d’ailleurs, où sont-ils les enfants ? Pas même en photo ; pourtant le fils porte le prénom de Louis. Comme quoi tout le monde se fout de tout le monde dans cette famille. Ce n’est que « moi ! moi ! moi ! » Le petit moi des petites gens qui sont restés au bled et n’ont pas réussi à s’en sortir et qui en veulent au fils prodigue.

Pourquoi revient-il, le jeune homme ? La famille ne le sait pas vraiment et ne le saura pas. Il est marginal, gay, a-normal. Il a quitté la famille, le milieu, la province, tout ce qui est mesquin, replié, traditionnel faute de savoir s’élever et créer. Il a désormais le regard du citadin évolué sur la campagne isolée, les sentiments d’un auteur reconnu pour ceux qui ne sont rien – mais qui sont sa famille. « Famille, je vous hais », disait Gide ; « je vous est », dit Dolan. Car il reste l’un d’eux, le fils de, le frère de ; il s’en sent un peu responsable, juste un peu. Ce n’est pas lui l’aîné, il est seulement celui qui a les dons.

Il revient… pour repartir, aussitôt sa déclaration faite. Déclaration déviée, édulcorée, qui énonce qu’il viendra plus souvent, que chacun peu aller le voir, a le droit. Et c’est le drame, comme à l’arrivée, comme au déjeuner : le drame des petits moi qui ne se sentent rien. Et lui qui n’a rien à leur dire les écoute bafouiller, délirer – en étranger. Il n’a pas dit qu’il était gravement malade, probablement du sida ; il a seulement dit qu’il serait plus présent prochainement – et qu’il ne sortait plus. Comprenne qui peut. Pourtant son ami avec qui il baisait à 15 ans, « ton Pierre » comme dit Antoine, est mort du « cancer ». Ainsi dit-on dans la belle province catholique pour éluder la maladie des invertis.

Adapté de la pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, mort du sida cinq ans après avoir écrit sa pièce en 1990, le film prend des libertés. Les visages filmés en gros plan enferment chacun dans ses mots, dessinant une famille faussement protectrice qui se chamaille, se pique, où nul n’est reconnu pour lui-même mais seulement pour l’image qu’il a, où personne n’écoute les autres, tous dans le trop-plein. Seul Louis parle peu, « trois mots » comme dit sa mère. Il subit, il va mourir, il est effaré de ce chaos. La meilleure scène où l’émotion affleure est celle du dessert en famille, longuement et amoureusement préparé par la mère, où Louis déclare qu’il va revenir fréquemment. Mais il rompt aussitôt pour ne pas en dire trop, incapable de se livrer, et invoque un rendez-vous urgent, peut-être médical, pour aussitôt partir. Suscitant incompréhension, émotions et bagarre. Revoir sa famille, c’est juste la fin du monde.

C’est au dernier moment que le coucou sonne l’heure dans des lueurs de soleil couchant ou d’incendie et un oiseau s’envole, un vrai et pas son idéal sculpté de la pendule. Il se cogne aux parois et aux vitres. Il est enfermé dans le réel, la maison familiale, comme Louis dans les névroses des proches. Il meurt de se heurter aux murs – irrémédiablement seul. Un peu lourdement symbolique mais une métaphore de l’artiste incompris, de l’amoureux déviant, du fils hors des normes.

Grand prix du festival de Cannes 2016 et Trois César en 2017

DVD Juste la fin du monde, Xavier Dolan, 2016, avec Gaspard Ulliel, Nathalie Baye, Marion Cotillard, Vincent Cassel, Arcadès 2019, 1h35, €66,20 blu-Ray €73,21

Les autres films de Xavier Dolan en français : Tom à la Ferme + Laurence Anyway + Les amours imaginaires + J’ai tué ma mère + Mommy, Potemkine Films, €34,98

Biographie en français du réalisateur québécois : Laurent Beurdeley, Xavier Dolan l’indomptable, chroniquée sur ce blog.

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L’homme tranquille de John Ford

Un conte de fées dans la verte Erin. Tel est le rêve de John Ford le réalisateur, Irlandais émigré devenu « Yank ». Il met en scène un garçon né en Irlande, Sean Thornton (John Wayne), émigré aux États-Unis avec sa mère à la mort de son père, pour survivre. Il est devenu boxeur « hussard » et a acquis une certaine réputation en même temps que l’aisance. Mais il a un jour de match tué son adversaire sans le vouloir et il a juré désormais de ne plus se battre. Il retourne donc au pays de ses ancêtres pour y mener une vie tranquille.

Dès son arrivée – en retard – par le train à vapeur pittoresque aux quatre wagons verts, il assiste à une « irlandade », une polémique entre le chauffeur, le chef de gare, le porteur, le pelleteur de charbon et une commère pour savoir comment rejoindre le village depuis la gare. Un cocher taiseux et malin au nom irlandissime de Michaleen O’Flynn (Barry Fitzgerald), lui prend tout simplement sa valise et son sac de couchage (inconnu en Irlande) pour les porter dans sa carriole à cheval. En chemin, Sean voit courir derrière ses moutons dans les vertes prairies une apparition rousse et robuste en robe rouge et bleue dont Michaleen lui révèle qu’il s’agit de Mary Kate Danaher (Maureen O’Hara). Mais « pas touche ! » Le terrible frère « Red » Will Danaher (Victor Mc Laglen), esquire et gros propriétaire du coin, veille jalousement sur elle.

Il sait que Sean a « dragué » sa sœur à l’église en lui offrant de l’eau bénite, ce que ne font que les fiancés déclarés ; il devine qu’il l’a déjà embrassée et qu’elle ne s’est rebellée que pour la forme. Il jure qu’il ne l’aura pas. Mais tout le village, jusqu’au curé et au vicaire, se ligue pour favoriser les amours du jeune couple. Ils ont tout aussi mauvais caractère l’un que l’autre mais sont tellement irlandais ! Le gros Red sera mystifié, la fille accordée, le couple marié. Mais lorsque Danaher annoncera son mariage avec Tillane comme si c’était fait, celle-ci s’exclame : elle n’était pas au courant. Non qu’elle ne voudrait pas, l’accouplement est dans l’air depuis un moment, mais elle a sa dignité. Le frère refuse alors de donner sa dot à sa sœur – meubles et somme d’argent hérités de sa mère.

L’histoire rocambolesque se corse. Qu’est-ce que l’argent pour un Yankee qui a réussi ? Il s’en moque de la dot, il préfère la fille. Mais la dot est un statut social pour une Irlandaise et elle ne l’entend pas de cette oreille. Elle se refuse donc à lui bien qu’elle soit prise de passion. Sean agit alors en macho irlandais, au grand aise de son épouse et du village. Il la jette sur le grand lit nuptial, qui s’effondre, avant d’aller coucher dans son sac à côté. Lorsqu’elle part pour Dublin pour le quitter, il la rejoint à la gare et la ramène de force en la tirant par les bras, le col ou les cheveux comme une pouliche rétive devant tout le village – et les employés du train, qui prend encore plus de retard ; une vieille lui tend même un bâton pour la battre, comme il était coutume. Le gros Dahaher l’a provoqué et assommé d’un coup de poing devant tous au pub, et il ne s’est pas rebiffé. Sa femme l’a quitte pour lâcheté à ne pas réclamer son droit. De colère, il se remet donc dans le chemin et se bat avec Danaher.

C’est « homérique », comme dit Michaleen. Une bagarre pour rire, comme dans les dessins animés où les coups formidables n’ont aucun effet autre que d’invraisemblables chutes. L’alcool et la bagarre, voilà ce qui soude les hommes – de vrais gaulois de caricature. La réconciliation et la considération, voilà ce qui convient aux femmes. Mary Kate la rousse se retrouve confortée dans ses droits et son statut, elle est heureuse avec son robuste mari qui la défend. Lui est amoureux et enfin accepté, y compris du frère qu’il invite à dîner. Lequel ne tarde pas à se marier avec la châtelaine veuve. Tout est bien au paradis de la verte Erin, comme dans un conte de fées.

John Ford a adapté un court roman de Maurice Walsh pour tourner le film de sa nostalgie, tout en gommant l’aspect politique du roman. Son héros s’appelle Sean et Ford a prétendu être né sous le nom de Sean Aloysius O’Fearna ; son héroïne Mary-Kate porte les prénoms de son épouse Mary Ford et de son amour déçu Katherine Hepburn. Le retour en Irlande a donc une dimension personnelle et cathartique. Il emmène même ses quatre enfants, qui apparaissent dans le film. Sean et Mary Kate devront surmonter chacun leurs propres préjugés et démons intimes pour s’ouvrir à une relation adulte. Quant au pays, il est complice, autant les habitants que la nature même. Le vent souffle en rafale lorsque Sean embrasse Mary Kate, le tonnerre interrompt leur duo près de l’église, la pluie s’abat à seaux comme pour les ondoyer, le saumon mythique échappe au curé dans la rivière. La nature s’exprime, personnage de l’histoire. Comme au jardin d’Éden, tout est concilié : l’humain en son environnement, un vrai rêve pré-écolo.

Ce pourquoi le film est aussi une comédie. Presque tout est burlesque pour un regard américain dans cette Irlande hors du temps : la verdure émeraude omniprésente, la pluie sempiternelle, l’alcool qui coule à flot bien loin de la prohibition, les curés plus soucieux des apparences que du puritanisme, la bagarre qui reste de cour d’école. Même un vieux (le frère de John Ford) se relève de son lit de moribond lorsqu’il entend la rumeur des boxeurs dans la rue. L’Amérique anticonformiste forgée par le Colt et la Bible rencontre la traditionnelle Irlande catholique et patriarcale des femmes soumises vouées à la cuisine, aux gosses et à la maison et des mâles à grande gueule. John Ford réconcilie ces contraires par un humanisme d’après-guerre (passé de mode aujourd’hui) qui prône le combat juste : celui mené pour l’amour dans le couple, pour la tranquillité sociale.

Un gros succès en son temps ; une découverte aujourd’hui.

DVD L’homme tranquille (The quiet Man), John Ford, 1952, avec John Wayne, Maureen O’Hara, Barry Fitzgerald et Victor McLaglen, Films sans frontières 2018, 2h09, €17.00

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Troie de Wolfgang Petersen

L’histoire est connue, elle a plus de trois mille ans. Hollywood en a fait un gros machin avec des grosses machines, figurants innombrables et décor plantureux, sans se soucier de la vraisemblance historique ni de la psychologie des personnages, ni encore moins de la volonté des dieux. Car ce sont les dieux qui manquent dans le film ; ils ne sont là que comme décors à décapiter ou à faire tomber comme de vulgaires aigles nazies en 45, ou comme vaines superstitions qui induisent en erreur les Troyens et les font perdre par deux fois : l’aigle volant avant la grande bataille, le cheval à Poséidon introduit bêtement dans la ville au lieu de le brûler.

L’histoire est connue, apprise de tous les écoliers grecs comme des collégiens européens jusqu’à récemment. Il faut désormais qu’Hollywood prenne le relai en réactualisant la légende pour que l’inculture de linotte d’aujourd’hui l’adopte. Et nous sommes déjà loin – en 2004, il y a quasi vingt ans. En 1976 je racontais naturellement l’histoire d’Achille et d’Ulysse à Edward, 9 ans, le fils cadet des Lumley, lors de fouilles de son père ; aujourd’hui, sans le film, l’Iliade serait inconnue.

En bref, le bel mais fade éphèbe Orlando Bloom qui joue Pâris, tombeur des Phâmes mais mâle inconsistant, se pâme dans les bras de la belle Hélène, reine de Sparte (la magnifique aryenne Diane Kruger). Elle a sa claque du gros Ménélas (Brendan Gleeson), plus assoiffé de vin et de pouvoir que d’amour ou même des sens et se laisse « enlever » par le jeune homme (elle ne crie pas au viol, ce serait plutôt l’inverse). La main d’un dieu aveugle le presque adolescent, bien que le film traduise plutôt l’égoïsme infantile de gosse de riche yankee qui exige de consommer tout de suite ce qu’il veut sans se soucier de payer. Hector (Eric Bana), prince héritier de Troie et frère aîné de Pâris, résiste mal, par faiblesse, à l’en empêcher. Comme si l’Hâmour (comme disait Flaubert de cette hyperbole d’âme qui est surtout sexuelle) excusait tout, passion moderne du siècle romantique.

Sauf que « l’honneur » (une vertu qui a sévi jusque dans les années cinquante du siècle dernier) réclame la vengeance. Éclatante, évidemment ; et non sans arrières-pensées yankees, c’est-à-dire commerciales : anéantir un concurrent, rafler ses terres, soumettre ses habitants pour leur vendre nos produits et exploiter leurs ressources. Ce n’est guère dans le livre, c’est affirmé dans le film – il faut bien que les terre-à-terre niais comprennent : « la paix c’est pour les femmes et les faibles ; les empires se forgent par la guerre. »

Donc le Gagamemnon roi de Mycènes et rois des rois (le bouffon natté Brian Cox), frère de Ménélas et leader d’empire en mer Égée décide une Grande expédition contre Troie. Une Guerre mondiale zéro en quelque sorte, la matrice des futures Première et Seconde. Achille (Brad Pitt) est allié sans l’être – un brin « français » à cavaler seul comme Chirac en Irak en 2003. Le Débarquement des galères rappelle assez celui de Normandie en 44 avec pluie de flèches mitrailleuses sur les débarqués et pieux de bois enfoncés pour les stopper comme des chevaux de frise, tandis que la forteresse regarde de loin la plage.

Achille et ses Myrmidons (industrieux et guerriers comme des fourmis – d’où est tiré leur nom) sautent en premier, par vanité évidemment, selon les critères yankees sur le coq gaulois. La belle brute blonde Born to kill et qui choisit une existence éphémère mais glorieuse dans les siècles à une vie longue et paisible à la maison prend d’assaut le temple d’Apollon, à l’écart sur le rivage, et fait un grand massacre de bougnoules troyens ; son lieutenant s’empare d’une prêtresse, Briséis (Rose Byrne), qui devient captive d’Achille avant que Gaga ne s’en empare pour le prestige. Comme s‘il avait lui-même gagné la bataille. Bouderie d’Achille, qui se retire dans sa tente avec son cousin (et éromène dans le texte, tenu loin de son corps dans le film) Patrocle. Le cousin dans le livre est un jeune de 16 ou 18 ans, Garrett Hedlund dans le film un peu vieux à 20 ans ; confié par son père, il apprend à se battre avec « le plus grand guerrier des Grecs », rien que ça. Un modèle, un mentor, (un amant mais ça ne se dit pas car tous les coachs sportifs des Amériques bornées, à commencer par les profs de judo, seraient soupçonnés « d’abuser » des sens garçonniers).

Convoqué par le roi comme champion des Grecs pour un combat singulier avec un colosse de Troie, un enfant (Jacob Smith, 14 ans quand même) le seul du film hors le bébé d’Hector, est envoyé le chercher car il dort encore dans sa tente, tout nu avec deux filles ; Prad Bitt n’aime pas les éphèbes, pourtant légion dans l’Iliade. Le puissant mâle envié des dieux dans le livre parce qu’il est mortel et vit donc plus intensément chaque moment, mais rendu star de Fight Clubdans le film, se lève à poil devant le gamin (qui a en vu d’autres chez les Grecs mais doit être scandalisé en Amérique puritaine). Achille se vêt, s’élance, combat et vainc. Facile. Mais l’Agamême veut sa guerre : plus pour le butin et que pour récupérer la femelle de son frère Ménélas, qui veut d’ailleurs la mettre à mort. Ménélas provoque Pâris en combat singulier mais le trop jeune homme, élevé par des bergers, ne sait pas bien se battre ; il se réfugie dans les jambes de son frère Hector, qui tue le roi de Sparte d’un coup d’épée dans le bide.

Aga attaque mais son armée est repoussée pour avoir sous-estimé (à l’Américaine) les indigènes ; elle est menacée par l’incendie des bateaux par une contre-offensive de nuit des rusés Troyens. Achille décide de partir et de laisser le roi des… se dépêtrer dans sa bêtise. Le rusé Ulysse (Sean Bean), diplomate hors pair, s’entremet entre les deux sans convaincre, mais en semant les graines d’un compromis. Achille peut récupérer Briséis dont il est tombé amoureux car elle résiste comme une lionne aux sbires qui veulent « s’amuser » avec elle.

Mais Patrocle, bouillant de combattre enfin comme un homme, endosse l’armure de cuir portée à même la peau et des armes d’Achille pour se porter au combat avec les Grecs. Il se veut lui, son héros, son ami intime, il se met littéralement « dans sa peau ». Malgré son courage et sa fougue, il n’a pas son entraînement ni son invulnérabilité divine (fait occulté dans le film) et il est tué en combat singulier par Hector qui le prend pour Achille. Dans le livre, c’est Euphorbe qui le blesse mortellement après de multiples exploits de l’éphèbe et Hector ne fait que l’achever d’un coup de lance dans le dos… Dans le film, il se bat directement avec lui et regrette cette mort, « il était trop jeune pour mourir ». Mais ce qui est fait ne peut se défaire (encore la main d’un dieu qui a voilé le regard du prince). Achille, désespéré (comme quoi son simple « cousin » était bien plus que cela, « saisi d’Éros »), se venge en allant défier Hector directement sous les murs de Troie. Il le tue en combat singulier mais (nouvelle main d’un dieu qui l’aveugle), il profane le corps de son ennemi en le traînant derrière son char sous les remparts et jusque dans son camp. Même s’il se repend et rend le corps de son fils au roi de Troie Priam (Peter O’Toole), venu le supplier un soir dans sa tente – avec Briséis en prime qu’il a baisée (en profanant Apollon, mais c’était consenti par la belle, puisque le dieu n’a rien fait pour châtier le profanateur).

Nul ne peut, dans la culture grecque, défier ainsi les lois de l’harmonie du cosmos (une vertu qui s’est bien perdue, surtout à Hollywood !). Toute démesure, qu’elle soit amoureuse, impériale ou colérique, est irrémédiablement châtiée. Achille sera tué lors de l’assaut de la citadelle de Troie à son seul point vulnérable, le talon, par un Pâris plus habile à combattre de loin qu’au corps à corps. Il ne veut pas abîmer le sien, qu’il a admirable (le superbe Orlando Bloom) .

En attendant, les Grecs d’Aga sont cloués sur la plage et les Troyens campent fièrement dans leur ville fortifiée. Comment en sortir ? La force brute n’a pas réussi, ni l’affrontement en nombre, ni le combat des chefs, reste la ruse. C’est le moment d’Ulysse, à peine entrevu dans le film alors qu’il prépare l’Odyssée. Lui a déjà convaincu Achille de rejoindre la grande armée des Grecs avant le débarquement ; lui a réussi à refermer tant bien que mal la blessure ouverte par l’accaparement de Briséis. Il convainc cette fois le roi des vaniteux de construire un grand cheval de bois à laisser sur le rivage, avant de faire partir la flotte… jusque dans une baie voisine. Ainsi les Troyens seront bernés ; ils croiront les Grecs partis alors qu’il ne sont qu’à quelques lieues et qu’un contingent a pris place dans le ventre de la bête. Pâris veut qu’on brûle cette idole mais le prêtre superstitieux s’exclame qu’on ne brûle pas une offrande à un dieu (ah bon? Et le gibier sur les autels ? Et les coûteux parfums ? Et le sacrifice d’Iphigénie ? Et les neuf jeunes Troyens sacrifiés sur le bûcher de Patrocle – que le film occulte ?). Hollywood a parfois de ces raccourcis d’inculte saisissants. Le roi Priam se range derrière son curé, par tradition, par faiblesse (toujours la main d’un dieu qui veut le perdre et l’aveugle).

Le cheval est donc traîné dans la ville, la nuit tombée les Grecs s’en extirpent, massacrent les gardes qui dormaient (!) à la porte, l’ouvrent – et livrent la ville aux tueurs, violeurs, incendieurs et pillards – leurs copains. L’Aga veut la cramer jusqu’aux fondations, comme l’autre le fit de Dresde ou de Berlin ; il sera égorgé au poignard par Briséis qu’il voulait reprendre et violer (ah, mais !). Priam est cloué dans son palais d’un javelot dans le bide alors que les statues des dieux s’écroulent, Achille subit trois flèches de Pâris, l’une au talon et deux dans le cœur (ce qui ne l’empêche pas de causer fluide encore de longues minutes avec Briséis avant de s’écrouler). La femme d’Hector, Andromaque (Saffron Burrows), s’échappe avec leur bébé (distorsion de l’histoire) et le lâche Pâris est laissé en vie avec un doute sur son destin. Le spectateur voit même quelques secondes Énée recevoir l’épée de Troie des mains de Pâris pour aller fonder Rome (avant New York, bien entendu).

Vous l’aurez compris, ce film me séduit et m’agace. Il est assez bien construit, grandiose, mené avec de belles brutes tout à fait dans leurs rôles. Mais il reste à ras de terre, sans tenir compte des dieux ni de l’aveuglement de ceux qu’ils veulent perdre ; les acteurs parlent à un rythme de mitraillette au point parfois d’être inaudibles parce qu’ils ne prennent pas le temps d’articuler ; Sparte est présentée comme une satrapie turque avec débauche de femmes et de bijoux alors qu’elle était de mœurs austères et exclusivement masculine ; Ménélas et Agamemnon sont montrés comme des balourds machos. On notera cependant que les couples d’Achille et Patrocle, Hector et Pâris, sont appariés comme il faut : le guerrier absolu en proie à ses propres démons et qui préfère vivre à fond pour une gloire éphémère – et le bon père, bon époux, bon prince de Troie ; le jeune admirateur amoureux de son mentor, courageux au point de mourir – et le jeune fat narcissique et lâche. Ce sont eux qui sauvent le film, par ailleurs outré, sauf les scènes de combats singuliers. A ne voir qu’au premier degré ; les cultivés reliront L’Iliade.

DVD Troie (Troy), Wolfgang Petersen, 2004, avec Brad Pitt, Eric Bana, Orlando Bloom, Diane Kruger, Brian Cox, Sean Bean, Peter O’Toole, Warner Bros. Entertainment France 2004, 2h36, €7.13 blu-ray €11,99

Homère, L’Iliade, Garnier Flammarion 2017, 528 pages, €5,00

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Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel

L’auteur du Diable au corps poursuit selon son âge l’exploration des sentiments d’amour, la grande affaire humaine. Alors qu’il avait entre 16 et 18 ans lorsqu’il écrivit les frasques sensuelles et sentimentales d’un adolescent de 15, il en a entre 18 et 20 lorsqu’il décrit cette fois les relations amoureuses d’un jeune homme de 20 ans.

François – le « je » du Diable au corps devait porter ce prénom selon les brouillons – est devenu Séryeuse et a acquis une particule. Il reste un côté potache chez Radiguet, l’enfant terrible des années folles qui fit tourner la tête de Cocteau. François de Séryeuse aime Mahaut, créole de la noblesse émigrée sous Louis XIII, qui aime son mari Anne d’Orgel, comte dont le nom remonte aux croisades, cité dit-il par Villehardouin. A noter encore qu’Orgel est l’anagramme de Legro… une autre potacherie. Lequel aime d’amitié mondaine François.

Radiguet adore décortiquer les sentiments et tenter de comprendre les actes de chacun plus que les actes eux-mêmes, qui semblent dictés par le destin – ou les pulsions. L’amour est irrésistible, même s’il n’est ni « convenable » ni « moral », ni mêle parfois souhaité. Les faux-semblants et les ambiguïtés abondent dans les relations humaines, surtout entre les hommes et les femmes.

Le canevas est celui de La princesse de Clèves, que Radiguet prisait fort (contrairement à Sarkozy). Ceux qui ont aimé les quiproquos, les relations bancales et le style amoureux de ce roman du XVIIe aimeront le roman de Radiguet. Il se passe dans les années folles, juste après la Grande guerre imbécile de 14-18 qui a ravagé cul par-dessus tête toutes les croyances, valeurs et vertus jusqu’ici admises. Rien ne valait plus après la boucherie absurde de la guerre industrielle provoquée par des badernes à l’honneur aussi archaïque et incongru que chatouilleux. L’après-guerre a été par opposition résolue à la fête, aux étourdissements des distractions, à la remise en cause sociale. L’usage du prénom Anne pour un homme, attesté durant la période féodale (Anne de Joyeuse, favori d’Henri III), apparaît comme un renversement du monde bourgeois au début des années 1920 tout comme un rappel de La princesse de Clèves, avec une discrète allusion à l’ambiguïté des amitiés masculines.

Le comte d’Orgel est de ces oisifs qui possèdent château et hôtel particulier et font des bals, aiment briller dans la conversation, tout en futilités et plaisirs. Il invite tous ceux qui sont de son milieu mais aussi ceux qui l’amusent. François de Séryeuse, oisif paresseux à la fortune familiale assuré est de ceux-là (un adolescent prolongé). Rencontré au cirque Medrano (encore une potacherie), Anne, François et Mahaut organisent une mise en boite du trop sérieux et prudent Paul Robin, diplomate arriviste, ami de Séryeuse, qui aime faire étalage de ses relations tout en faisant des cachotteries. A cachotterie, cachotterie et demi : ils lui font croire qu’ils se connaissent depuis longtemps alors qu’ils viennent de se rencontrer. Radiguet s’amuse.

Mais de fil en aiguille, de bals en dîners, de sorties en bord de Marne aux spectacles, le sentiment d’être bien ensemble se développe pour le triangle amoureux en amitié chaude puis en amour fantasmé des uns pour les autres, y compris d’Anne pour François. Il ne se passera rien, tout sera plus « convenable » que le diable au corps du garçon de 15 ans, mais tout sera aussi plus subtil et compliqué. Contrairement au premier, ce roman sera publié après la mort de l’auteur par son grand (petit) ami Cocteau.

Il est écrit simple et direct à la Stendhal, voué à l’analyse psychologique à la Madame de La Fayette. Un exemple de phrase concernant un personnage secondaire dit le style et me ravit : « Pensait-elle faire succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs Wayne pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle » p.44 La litote et la logique amènent une douce ironie qu’un lecteur empathique sait goûter.

Raymond Radiguet, Le bal du comte d’Orgel, 1924, Livre de poche 2003, 190 pages €7,20

DVD Le bal du comte d’Orgel, Marc Allégret, 1970, avec Jean-Claude Brialy, Sylvie Fennec, Bruno Garcin, Micheline Presle, Gérard Lartigau, LCJ éditions, 1h31, €10,18

Raymond Radiguet, Oeuvres complètes, Omnibus 2012, 896 pages, €19,00 e-book Kindle €18,99

Le diable au corps a été chroniqué sur ce blog.

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Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim

Un mythe que ce film au mitant des années cinquante. Mythe de la Femelle revendiquant le droit au désir et la liberté de jouir ; mythe de Saint-Tropez comme village hédoniste au bord de la grande bleue ; mythe du nouveau cinéma qui sort des histoires de papa. Dieu a créé la femme on ne sait pourquoi ; l’homme asexué était bien, tout seul, dans la Bible, avec les Lilith pour s’amuser de son corps. Mais il a fallu que Dieu fasse le malin. Il a créé Eve pour que l’homme pèche et que le vrai Malin le tente, ce trop bel ange déchu de se croire l’égal du Créateur et qui se déguise en vil serpent pour faire croquer la pomme du savoir. Dès lors, l’homme vit qu’il était nu et Dieu ordonna qu’il travaille en le chassant du paradis.

Dieu a donc créé le mal, qui vient principalement du sexe avec le désir qui rend fou, la jalousie, le viol, le crime passionnel, l’adultère et tout ce qui s’ensuit. Brigitte Bardot incarne parfaitement cette grâce animale qui allume les regards mâles tandis que son petit visage chafouin, tapis derrière une chevelure de Madeleine, incite au péché, tout en masquant une tête de linotte conduite par le clitoris. Pas encore majeure à 18 ans, à peine sortie du couvent orphelinat, Juliette s’étale nue derrière les draps qui sèchent et roucoule devant l’homme d’affaires Carradine (Curd Jürgens) qui possède la seule boite de nuit du coin. Elle adore y danser au son du juke-box qui éructe les soupes sentimentales de Bécaud et la danse tam-tam mango de la nouvelle dictature cubaine chère au Tartre et à son Castor d’époque. Juliette est « le » sexe qui ne cherche pas son Roméo mais jouit de jouir d’elle-même. Certes orpheline et élevée par des bonnes sœurs frigides, certes sans amour et le désirant plus que tout autre chose, elle reste immature et se joue des toy-boys. Pourrait-elle vraiment obtenir ce « certificat de vraie jeune fille » qu’une enquêtrice de l’évêché aujourd’hui ridicule lui propose de demander ?

Juliette court pieds nus et reste nue sous sa robe qu’elle renfile avec réticence après le passage de Carradine sous les draps (qui sèchent). Une métaphore des draps de lit qu’elle laissera secs pour lui, trop vieux, trop père, trop moral pour elle. Carradine en effet la désire, mais il ne la touchera pas. C’est Antoine (Christian Marquand) qui la convoite et voudra se la faire, comme on se fait une fille ou un pastis, passade au palmarès, comme elle l’apprend dans les toilettes où elle entend les hommes. Juliette, qui était prête à le suivre à Toulon, s’aperçoit qu’elle n’est pour le mâle qu’un objet qu’on jette après usage. Elle veut donc se donner au premier venu, si ce n’est déjà fait. Le sexe la travaille, l’obsède, la domine.

Les trois frères Tardieu ont repris la cale de carénage des bateaux dans le petit port encore assoupi et voué à la pêche de Saint-Tropez. Bardot, qui y achètera une maison dans la vraie vie, achèvera de le détruire, comme elle a détruit dans le film et dans la vie les hommes qui la désirent. Michel (Jean-Louis Trintignant) le second frère, 21 ans et donc majeur, se dévoue. Il est amoureux d’elle, comme Antoine et comme tous, mais le troisième, Christian (Georges Poujouly, 15 ans au tournage) est trop jeune. Il reste d’ailleurs coiffé gamin, à l’inverse des autres, coiffés en hommes qui ont fait le service. Ce mariage est la seule façon légale, avec l’adoption, que Juliette ne soit pas renvoyée à l’orphelinat jusqu’à ses 21 ans. Carradine, qui veut la garder auprès d’elle comme objet de collection et comme objet de désir, n’a trouvé que ce moyen. Cette alliance permettra d’acheter enfin les terrains de la cale, qu’il convoite pour bâtir un hôtel à côté de son casino. Tous disent à Michel qu’il fait une erreur, que Juliette n’est pas une épouse mais une femelle soumise à ses caprices et qu’il sera cocu dès le lendemain, mais rien n’y fait. Il est amoureux et s’en convainc.

Juliette est touchée que quelqu’un l’aime enfin pour elle-même et pas seulement pour son corps ; elle commence à bien l’aimer aussi, mais d’abord pour son corps, lorsqu’elle lui ouvre la chemise : « sais-tu que tu es beau ! » Elle ne voit rien du sacrifice, du dévouement, de la tendresse de Michel. Ou pas grand-chose, encore prise dans les rets de sa passion avortée pour Antoine et fouaillée par les élans de son sexe. D’autant que ce n’est pas l’argent qui intéresse les Tardieu, mais la notoriété. « En possédant quelque-chose, ils ont l’impression de ne pas être pauvre », analyse la femelle maligne. Pour les convaincre, Carradine va donc leur proposer 30 % des actions et la direction du carénage, ce qui ramènera Antoine à Saint-Tropez, lui qui avait dû prendre un second travail à Toulon pour s’en sortir. D’un bien sort donc un mal, la tentation permanente de Juliette et d’Antoine.

Qui se concrétise très vite lorsque Juliette, tête de linotte invétérée, prend un bateau dont le moteur chauffe et brûle en mer. Antoine part en jeep la repérer le long de la côte, saute à l’eau et nage jusqu’au bateau en plein incendie d’où il la ramène. Rien de tel qu’une poigne ferme et une poitrine mâle pour faire se pâmer la belle, éperdue qu’on s’occupe d’elle. A moitié nue, la robe à demi ouverte collée par l’eau qui la moule, elle est irrésistible. Ils baisent à même le sable.

Tout se sait dans la famille et même l’adolescent, surpris au chevet de Juliette à lui tenir les mains et lui caresser les cheveux parce qu’elle se sent seule, sera soupçonné de l’avoir prise lui aussi. La mère la chasse ; Michel la cherche ; elle-même ne sait plus où elle en est. Elle a trahi l’homme qui l’a épousée pour la protéger et parce qu’il l’aime ; elle n’est aux yeux de tous qu’une pute de port qui aime aguicher et danser à s’étourdir, après avoir picolé pour oublier, et qui se livre à qui la désire. Elle erre pieds nus dans les rues avant d’échouer au « bar à putes », dixit Antoine, où un quarteron de musiciens négro-cubains répètent le mambo en sous-sol. Elle s’y précipite après avoir englouti deux double fines et se trémousse, jambes nues, toute soumise aux soubresauts sexuels du rythme. Une bête de sexe sans cœur ni raison.

Carradine, puis Michel, enfin Antoine et même Christian, contemplent sidérés le spectacle de la Femelle en rut, libérée de tout et même de la pudeur. Elle s’éclate. C’en est trop pour Michel qui a pris un pistolet dans le tiroir du frère et tire. Carradine fait dévier la balle au dernier moment et elle l’effleure, suffisamment pour le blesser, mais sans trop de gravité. Tandis qu’Antoine le conduit à Nice se faire réparer, Michel gifle Juliette, réagissant enfin en homme viril, ce qu’elle recherche depuis le début dans les bras des plus forts pour se sentir protégée, dit-elle. Il la ramène à la maison, domptée peut-être (interprétation morale du temps), mûrie probablement (interprétation d’aujourd’hui). Elle a compris que les autres comptent aussi, et pas seulement elle-même, et qu’il faut mettre du sien pour exister sans se laisser aller à tous ses désirs infantiles.

Le lecteur me pardonnera de ne pas apprécier Brigitte Bardot, dont je trouve le visage trop carré et la bouche trop grande. Le corps est superbe, je l’admets bien volontiers, mais les mœurs ciné de l’époque n’en laissent rien voir, seulement deviner. Les curés ont milité pour son interdiction au pays des puritains ricains, ce qui n’étonnera personne, et même la France catho bourgeoise l’a censuré puis « interdit aux moins de 16 ans » (on aurait pu mettre 18 ou 21 mais Poujouly avait déjà 15 ans et Bardot, malgré ses 21 ans, joue une Juliette de 18 ans). Le film reste aujourd’hui un mythe sexuel, et une vue d’un Saint-Tropez encore authentique. L’histoire contée est niaise et les acteurs peu intéressants, même Trintignant fait gnangnan, pas encore affiné par la maturité. Quant à la libération de la femme… mieux vaudrait se libérer d’abord de Dieu.

DVD Et Dieu… créa la femme, Roger Vadim, 1956, avec Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand et Georges Poujouly, TF1 Studios 2017, 1h31, €23,82 blu-ray €31,00

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Raymond Radiguet, Le diable au corps

Raymond Radiguet fut le Rimbaud des lettres françaises durant les années folles. Surdoué en tout, il est mort à 20 ans d’une fièvre typhoïde après un bain dans la Seine, mais surtout de ses excès avec tous les poètes et les écrivains du temps : Jean Cocteau (avec qui il a couché), André Breton, Tristan Tzara, Max Jacob. Encore au lycée, il écrit en 1921 ce roman endiablé au titre bien choisi ; il avait à peine 18 ans.

Osé pour son époque, transgressant les codes de l’honneur du temps (bafouer ainsi les combattants poilus de la Grande guerre!), c’est bien le diable qui a saisi l’adolescent de 15 ans pour Marthe, qui en a trois de plus que lui. Le diable des sens. La joie du corps. La liberté d’Éros. La guerre désorganise tout : elle est une boucherie qui nie l’humanité, une immoralité qui nie l’honneur, une mobilisation qui nie la famille. Préparé par de petits baisers avec les fillettes de son âge, encouragé par un ami de collège qui fantasme plus qu’il n’agit, le narrateur dont on ne connaîtra jamais le prénom a commencé tôt. Vers 9 ans, il a envoyé une lettre à une petite fille de son âge par un gamin plus jeune encore. Il lui « exprimait son amour ». Ce qui choqua la parents de la fille, le directeur de l’école et son propre père. Lequel, indulgent pour son aîné – et peut-être un brin flatté de la précocité de son fils et du style de sa lettre (sans aucune faute d’orthographe) – l’a laissé faire.

C’est à 15 ans qu’il lui fait fortuitement rencontrer Marthe, en avril 1917 à La Varenne. C’est une jeune fille de 18 ans à qui ses parents veulent faire la surprise d’une exposition de ses aquarelles assez scolaires lors d’une vente de charité organisée par la mère du narrateur. Elle est déjà fiancée à Jacques, un soldat au front. Excité par ce défi, et trouvant quelques attraits sensuels à Marthe, le diable saisit au corps l’adolescent de troisième. Il n’est pas « amoureux », pas encore, mais titillé. « Est-ce ma faute si j’eus 12 ans quelques mois avant la déclaration de guerre ? », s’excuse-t-il. Il n’est pas mobilisé comme les autres, il est libre dans une école désorganisée, laissé à lui-même par des valeurs dévalorisées.

L’auteur, né en 1903, est son double. Il a en effet rencontré en avril 1917 (à 14 ans) l’institutrice Alice Saunier, de neuf ans plus âgée, une voisine de ses parents qui lui donne des leçons particulières, y compris sensuelles, jusqu’à l’armistice. Elle a comme Marthe un fiancé au front. Mais « c’est une fausse biographie », écrira-t-il – en bref un roman. Il montre les affres du passage de l’enfant à l’adulte, le cynisme de l’époque et la lucidité de l’adolescence. Ce fut tout cela qui fit scandale : à la parution du roman en 1923, à la sortie du film de Claude Autan-Lara en 1947. La société moralise tout ce qu’elle veut cacher.

Le fiancé loin, la fille esseulée, les sens languissants – tout se conjugue pour favoriser les rencontres. Le garçon l’accompagne choisir du linge et des meubles pour son mariage. Ils parlent de tout et de rien et se plaisent, l’adolescent plus mûr que son âge et la jeune fille unique restée infantile. Elle se marie mais Jacques repart au front, la guerre n’est pas finie. Le narrateur la visite dans son appartement, ils goûtent, se caressent, flirtent. Un jour, ils finissent par baiser tout nu, ce qui ne se faisait guère chez les bourgeois décents. Le grand bouleversement de la guerre est déjà passé par là.

L’auteur reste pudique, il procède souvent par allusions, ce qui laisse toute sa place à l’imagination. Il progresse par à coups, construisant son roman avec une perfection formelle d’adulte, détaillant les sentiments de chacun comme Madame de La Fayette. Pas d’envolées romantiques mais un style d’une sécheresse à la Stendhal, la minutie d’un garçon qui parle direct et se découvre en même temps que l’amour. Car il finit par l’aimer, Marthe. Il lui fait même un enfant, un garçon qui naîtra avant terme, ce qui permettra de l’attribuer à Jacques lors d’une de ses permissions. Marthe lui donnera le prénom de son amant.

L’armistice interviendra, Jacques reviendra, Marthe mourra. Ne subsistera que l’enfant. Il « aura une existence raisonnable », ce qui marque peu d’affect pour son fils, après sa « syncope » pour la mort de Marthe. Mais c’était dans l’air du temps : les hommes se préoccupaient peu des rejetons. Et « je compris que l’ordre, à la longue, se met de lui-même autour des choses », conclut le narrateur de 18 ans. Le diable chrétien n’a rien à voir dans l’explosion des sens, mais plutôt la vie qui se répand, plus encore lorsque la tuerie est à nos portes. La « morale » en est alors bouleversée et l’ordre des choses qui veut à toute force la perpétuation de la vie exige que la tuerie sociale égoïste soit compensée par la profusion libertaire de l’Éros.

Plusieurs films ont repris le roman, l’acteur jouant le narrateur étant à chaque fois nettement plus âgé que de raison et l’histoire sensiblement modifiée.

Raymond Radiguet, Le diable au corps, 1923, Pocket 2019, 144 pages, €1,90 neuf

Raymond Radiguet, Oeuvres, Livre de poche La Pochothèque 2001, 683 pages, €6.27

DVD Le diable au corps, Claude Autan-Lara, 1947, avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Paramount Pictures 2010, 1h50, €13,81

DVD Le diable au corps, Gérard Vergez, 1990, avec Dacla, Corinne, Portal, Jean-Michel, Winling, Jean-Marie, 1h30, €13,00

Film (pas de DVD – à cause d’une scène de fellation ?) Le diable au corps (Il diavolo in corpo), Marco Bellocchio, 1986, avec Maruschka Detmers, Federico Pitzalis

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L’inconnu du Nord-Express d’Alfred Hitchcock

Le crime parfait, ou presque, inspiré du premier roman policier de Patricia Highsmith. Deux inconnus se rencontrent par hasard dans un train ; l’un deux propose d’échanger les crimes : lui tuera la femme de l’autre qui refuse de divorcer et s’envoie en l’air avec le premier venu ; l’autre tuera son père, tyran autoritaire qui veut le faire enfermer, à défaut de travailler. Pas de mobile pour chacun, inconnus de l’entourage, sitôt arrivés sitôt parti – des tueurs sans traces.

Sauf que le plan ne se passe pas comme prévu. Bruno Anthony (Robert Walker), fils unique à maman et gosse de riche, n’est pas net mais un brin psychopathe. La trentaine sonnée, il adore encore mystifier les gens en leur racontant des horreurs, joignant parfois le geste à la parole au point que les vieilles dames emperlousées s’en étranglent. Le jeune et beau tennisman Guy Haines (Farley Granger, 25 ans au tournage), célèbre par les revues de sport, le rend presque jaloux. Il a ce que Bruno ne parvient pas à avoir : un travail dans lequel il est bon, la notoriété, une nouvelle fiancée Anne (Ruth Roman, 28 ans au tournage), fille de sénateur, qui lui a offert un briquet gravé à leurs deux initiales – bien que Guy ne fume quasiment pas. Si Bruno le tente par le meurtre prémédité de sa femme Myriam (Laura Elliott) devenue encombrante et enceinte d’un autre, le jeune Guy agit comme le Christ au désert, il refuse. Mais le diable a mille ruses, dont la première est le fait accompli. Et la seconde la malice : prenant une cigarette, il demande du feu et omet de rendre le briquet.

Même si Haines lui a dit non, interloqué de voir que n’importe qui connaît presque tout de sa vie intime par la presse, Anthony va le faire – et réclamer sa réciproque. La première scène du film où ne sont vues que les chaussures, disent tout des bonshommes : la frime bicolore du raté, les richelieus sobres du jeune homme bien dans sa peau. C’est en se faisant du pied que les deux inconnus se rencontrent dans le train et se parlent. Une vraie passe de drague pour le fils raté qui veut être reconnu et aimé. D’où la provocation des meurtres. Ce que le bon sens du champion refuse. L’autre va donc insister, s’obstiner, s’imposer. Jusqu’à la haine, une inversion d’amour.

Mais ce sentiment négatif ne le servira pas, il se prendra à sa propre toile et terminera comme il se doit. Bruno suit Myriam, serpent à lunettes qui s’amuse follement avec deux jeunes avec qui elle va faire la fête avant de coucher. Il profite d’un moment où elle est seule dans la nuit pour l’étrangler, sur l’île d’amour du parc de Metcalf, alors que les deux jeunes sont en train d’amarrer le bateau. Il se voit en miroir dans les lunettes de la fille et jouit de sa terreur progressive. Il la laisse morte et empoche les lunettes pour preuve, ainsi que le briquet de Guy, qui est tombé de sa poche. Cela lui donnera une idée.

Pendant ce temps Guy, en colère parce que Myriam a refusé de divorcer et qu’elle est enceinte, a téléphoné à Anne qu’il voudrait la supprimer – il l’a même répété trois fois, comme le reniement de Pierre dans les Évangiles. A l’heure du meurtre, qui est très vite découvert par les petits amis de Myriam, le tennisman est dans le train pour New York en compagnie d’un vieux prof aviné qui lui explique les intégrales (John Brown). Le problème est qu’il ne se souviendra de rien, trop bourré pour faire un témoin. Guy ne peut donc offrir qu’un demi alibi aux inspecteurs : il a cité un passager effectivement dans le même train, mais a pu monter en route à Baltimore. Les flics le surveillent donc constamment pour voir s’il va se couper.

Bruno le maniaque harcèle Guy pour qu’il accomplisse son meurtre en retour, celui de son père haï. Il lui téléphone, le rencontre « par hasard » au musée, dans la rue, s’incruste même aux invitations du futur beau-père, sénateur, se lie de relations mondaines avec des amis de l’entourage. Il envoie par la poste un plan de la maison avec une clé, puis un pistolet. Excédé, Guy décide d’en finir : il déjoue (facilement) la surveillance des flics sous sa fenêtre et se rend à la maison de Bruno, jusqu’à la chambre du père indiquée sur le plan. Il veut parler avec lui de son fils et lui dévoiler la machination du fou. Mais le vieux n’est pas là et c’est Bruno qui l’attend. Ce qui est curieux est que Guy aurait pu tirer sur la forme dans le lit, pour accomplir sa mission et tuer ainsi le psychopathe net. Bruno joue avec la mort, la donnant sans remord mais désirant aussi qu’on la lui donne pour expier sa mauvaise nature. La devoir au beau jeune homme amoureux et à qui tout réussit serait peut-être une grâce, un geste d’amour peut-être. Il y a une ambiguïté homosexuelle, consciente ou non, dans le film. Peut-être était-ce l’époque, au masculinisme accentué du fait de la guerre toute récente.

Mais Guy repart de la maison sans même que Bruno ne lui tire dessus. Guy a-t-il même pris le soin d’ôter les balles du chargeur, puisqu’il n’avait pas l’intention de tirer ? Il est probable que non, ce qui montre sa légèreté, voire son innocence au sens psychologique. Il a même oublié de débrancher le téléphone chez lui, qui a sonné interminablement la nuit, sans doute Anne toujours inquiète et cherchant le réconfort en vrai femelle du temps, ce qui a intrigué les flics. Ils se sont alors aperçus, mais un peu tard, que l’oiseau s’était envolé. Anne a en effet découvert le pot aux roses en observant Bruno évoluer en intrus parmi les convives d’une soirée organisée par son père le sénateur, où il a parlé crime avec deux épouses qui s’ennuient et a mimé l’étranglement sur l’une d’elle. Hypnotisé par les lunettes de Babette (Patricia Hitchcock), la sœur d’Anne qui le regardait, il en a oublié de ne pas serrer trop fort et s’en est même évanoui. Guy a alors tout avoué à Anne, sa rencontre, la proposition des deux meurtres sans mobile, son refus et le harcèlement. Mais le dire à la police serait devenir coupable aux yeux de la loi, sans témoin fiable pour le corroborer.

Bruno a une autre idée : aller remettre le briquet sur l’île du parc d’attraction pour faire accuser directement Guy et se venger de son refus de tuer son père. Il l’en informe et le jeune tennisman veut alors le rejoindre pour l’en empêcher mais sa fiancée lui fait remarquer qu’il doit tout d’abord subir l’épreuve du championnat de tennis, ce serait louche s’il déclarait forfait. Guy va donc s’efforcer de gagner en trois sets, malgré un adversaire coriace, pour attraper un train vers Metcalf avant la nuit tombée, heure où le meurtrier ira incognito déposer la preuve sur l’île. Ce qui donne une séquence de suspense bien construite où les images du match serré où tout est à l’initiative de Guy et les images du voyage inexorables de Bruno vers Metcalf sont intercalées.

Grâce à Babette, efficace personnage secondaire qui prépare un taxi pour lui, Guy parvient à attraper le train pour Metcalf et arrive au soleil couché. Les flics qui le surveillent préviennent leurs collègues sur place et il est suivi en force dans le parc d’attraction. Bruno est retardé par la foule qui se presse sur l’île, voulant voir « les lieux du crime » ; aucun bateau n’est disponible et la queue est longue. Il est reconnu par son chapeau enfoncé sur les yeux et son air sévère, halluciné plus que fêtard, par le loueur de canots (Murray Alper), qui l’indique aux flics. Mais, voyant Guy, il tente de lui échapper en grimpant sur un manège qu’un con de flic fait tourner en folie lorsqu’il tire un coup de feu en pleine foule qui tue le machiniste, poussant le levier à la vitesse maxi.

Le combat entre Guy et Bruno est un autre moment de suspense, avec le sempiternel gamin innocent des films américains. Juché sur un cheval de bois, il tape avec enthousiasme sur Bruno le méchant qui l’envoie bouler, manquant in extremis d’être éjecté si Guy ne l’avait pas retenu puis sauvegardé dans une baignoire. Lorsque le manège est enfin arrêté par un employé qui passe dessous afin d’accéder au frein d’urgence, tout s’écroule dans un fracas pré-hollywoodien au milieu de la foule hystérique, et Guy s’en sort alors que Bruno y reste. Il mentira jusqu’au bout, sans se repentir une seconde en mauvais larron, niant avoir le briquet et accusant Guy de l’accuser. Alors qu’il l’a dans la main, qui s’ouvre à son dernier soupir devant le flic qui comprend tout.

Le côté destinée, version protestante de la grâce innée ou du mal sans recours, est très fortement souligné dans ce film noir. Guy est la jeunesse championne, énergique et innocente – en bref l’Amérique juste après-guerre ; Bruno est la version décadente d’enfant gâté, pourri de l’intérieur, jaloux et paresseux, voué à détruire. Le pendant féminin est entre Anne, fille de riche mais non gâtée, amoureuse – et Myriam, dont la fêlure intime est révélée par le port de lunettes, qui veut jouir sans payer, égoïste et menée par le vagin.

Un thriller efficace qui n’a rien perdu de son mordant ni de son attrait. Je l’ai vu et revu régulièrement. En connaître la fin n’a aucune importance car ce qui compte est la progression tragique de la prédestination au mal.

DVD L’inconnu du Nord-Express (Strangers on a Train), Alfred Hitchcock, 1951, avec Farley Granger, Robert Walker, Ruth Roman, Leo G Caroll, Warner Bros Entertainmenent France 2001, 1h39, €7,40 blu-ray €15,81 – avec version bis britannique, 2 mn de différence.

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Le Prête-nom de Martin Ritt

Nous sommes en 1952, à l’ère McCarthy aux États-Unis, en pleine guerre froide. L’URSS est l’Ennemi et vient d’acquérir la Bombe à cause de la trahison de sympathisants juifs du communisme, les Rosenberg. Ces personnages sont repris dans les actualités en début de film. L’époque est au soupçon, au resserrement des rangs, à la traque idéologique des déviances. Le communisme est une peste pour l’esprit américain et les vrais « patriotes » doivent isoler ceux qui en sont contaminés. Quelques années plus tard, ce sera au tour des Soviétiques de traquer les « dissidents » et de les envoyer se faire « rééduquer » dans des camps de travail. Aux États-Unis, il s’agit seulement d’isoler.

Circulent alors des listes noires (blacklists) élaborées par le FBI du paranoïaque homosexuel avéré ou refoulé Edgar Hoover, qui « conseillent » fortement aux compagnies de divertissement d’éviter d’employer les acteurs et scénaristes qui ont été atteints par le virus communiste à un moment ou à un autre de leur vie. Plus de trois cents artistes (dont Charlie Chaplin) ne pourront plus travailler aux États-Unis. La « transparence » exige « la vérité » et qu’on avoue par écrit ses « tendances » de gauche.

Alfred Miller (Michael Murphy) est l’un de ces écrivains qui ne peuvent plus travailler. Les scénarios qu’il écrit sont très bons mais la pression psychologique du FBI est trop forte sur les producteurs ; notamment ces agents qui font du zèle en se faisant payer pour enquêter officieusement afin d’éviter tout ennui, comme Hennessey (Remak Ramsay) et profiter de la manne financière récoltée par la télé. Celle des patrons aussi, comme ce commerçant aux trois succursales de supermarché qui veut afficher son boycott au cas où la chaîne de télé passerait outre. Un vrai « réseau social » avant la lettre ! Il s’agit de lyncher en bonne conscience, ni de comprendre, ni de pardonner. Ce qui est fort peu chrétien, bien que les Yankees proclament haut et fort leur foi biblique – mais orgueil et égoïsme avant tout.

Un ami de classe (Woody Allen) est alors approché pour faire le prête-nom. Lui n’est pas fiché car il n’est que caissier de bar. Il se laisse convaincre par l’ami de ses 12 ans, juif comme lui, de livrer les scénarios contre un pourcentage des recettes. Puis il y prend goût. Il tombe amoureux d’une productrice de télé qui l’admire et veut en faire plus, Florence Barrett (Andrea Marcovicci). Il engage Miller à contacter des amis dans la même situation pour livrer d’autres scénarios. Ils lui sont livrés selon la vraie méthode des espions, en se croisant dans la rue sans s’arrêter pour échanger une enveloppe. Il acquiert ainsi une certaine aisance qui lui permet de ne plus apparaître comme un raté aux yeux de son frère fourreur comme à ses propres yeux. Il est courtier entre le talent et la production et cela lui suffit.

Sauf que l’amour s’en mêle. La fille est idéaliste et écœurée de la lâcheté des producteurs face à la pression de l’opinion « bien-pensante » officielle. Elle décide de démissionner de son poste lorsqu’elle assiste au licenciement pour motifs hypocrites de l’acteur fétiche de l’émission, Hecky (Zero Mostel – lourdingue), un autre juif nommé Bronstein. Il a tenté d’espionner Howard pour le compte du FBI qui ne le connaît pas (ce qu’il fait dans ses loisirs, qui sont ses amis), mais n’a pas obtenu d’être blanchi. Après une fête en solitaire dans un grand hôtel, il saute par la fenêtre. N’y aurait-il que des Juifs dans les listes de proscription ? L’exemple des Rosenberg fait-il de tout juif un traître car sans-patrie ? C’est ce que disait Hitler, c’est ce que pensera Staline – et Poutine après lui – mais aux États-Unis ? Ce film est aussi une charge contre l’antisémitisme latent.

La fille déclare qu’il suffit de dire « non ». Que pourrait-il arriver ? Ces listes noires ne sont pas officielles et le droit d’expression est garanti par la Constitution – tout comme le 5ème amendement qui permet de ne pas répondre aux questions qui pourraient vous inculper.

Howard Prince resterait bien confortablement dans sa position neutre mais le fait qu’il aime l’oblige à choisir. Il est justement convoqué par le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (dissout seulement en 1975), composé de membres du Congrès. Il peut invoquer le 5ème amendement ou s’y rendre. Dans le premier cas il sera blacklisté, dans le second il devra répondre aux « questions ».

Il décide d’y aller et d’éluder les réponses. Ainsi lorsque le juriste lui pose cette simple question « connaissez-vous Alfred Miller » (dont il connaît déjà la réponse), Prince demande pourquoi, puis quel Alfred Miller parmi les homonymes (il en existe des tas !). Mais la « démocratie » américaine est fondée sur vérité et transparence – mentir est le péché suprême – donc il faut tout avouer en public à la façon protestante (alors que les catholiques se contentent de la confession privée au prêtre). Excédé, Howard Prince décide de suivre le principe de son amoureuse : « Je conteste au comité le droit de me poser de telles questions ». Jusque-là, il aurait pu l’emporter en droit. Mais il ajoute, comme tout juif qui en fait toujours trop : « Et allez tous vous faire foutre ». Il est donc inculpé, au moins d’injure au comité. Il est emmené menotté tandis qu’une manifestation de soutien brandit des pancartes en hurlant autour de lui.

Le générique rappelle pour chaque acteur de 1976 sa position sur liste noire 1952. Le réalisateur Martin Ritt a été lui-même placé sur liste noire durant ces années-là. Il se venge avec ce film juste après la dissolution du Comité.

Ce n’est pas un grand film, même si Woody Allen est drôle. C’est un film engagé, ce qui lasse un peu une fois la cause entendue. La guerre du Vietnam venait, au début des années 1970, rappeler à la fois que le communisme restait un ennemi et que la liberté de s’exprimer restait constamment menacée au nom de la raison d’État.

Aujourd’hui, c’est moins la raison d’État que la pression des réseaux sociaux auto-intoxiqués qui pose question. Ils sont la tyrannie de la majorité – manipulée. Les listes noires existent toujours : elles s’appellent woke et mitou. Peu importe la justesse morale de leur cause, le mouvement même de submerger le droit de s’expliquer et de se défendre par la réprobation publique immédiate et le boycott violent doit être combattu.

Vaste programme !… comme disait De Gaulle de la connerie humaine – qui est sans fin.

DVD Le Prête-nom (The Front), Martin Ritt, 1976, avec Woody Allen, Zero Mostel, Wild Side video, 1h35

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Le procès Paradine d’Alfred Hitchcock

Quand les extrêmes s’attirent et se touchent, c’est l’explosion tragique. Un avocat pénaliste londonien à succès gagne toutes ses affaires lorsque son associé lui en propose une nouvelle : la femme qui a tué son mari ancien colonel fort riche, devenu aveugle pendant la Seconde guerre. Anthony Keane (Gregory Peck) ne peut s’empêcher de tomber amoureux instantanément de la vénéneuse Maddalena Paradine (Alida Valli).

Il veut la sauver ; elle y consent à une condition : que le valet Latour (Louis Jourdan), ancienne ordonnance du colonel demeuré à son service et attaché à sa personne, soit hors de cause. Mais le valet est trop beau et l’avocat trop jaloux. Il ira dans la propriété de la région des lacs où il verra l’immense chambre de l’aragne, son portrait narcissique au-dessus du monumental lit conjugal (que le colonel ne pouvait voir), son narcissisme vampirique. Il comprendra que le valet palefrenier a été son amant, malgré lui peut-être mais qu’elle lui est attaché, elle l’a agrippé et paralysé comme l’araignée le fait de sa proie.

L’avocat n’aura de cesse d’insinuer que lui a versé le poison dans le verre de bourgogne fatal et pas elle, au point d’indisposer la cour et de susciter des aveux imprévus. Il le haïra, elle le haïra ; il se suicidera, elle avouera le meurtre devant le jury et le juge (Charles Laughton) et sera pendue. L’avocat a tout perdu : sa réputation, sa femme, son amour. Car son épouse, la belle Gay Keane (Ann Todd), comprend ce qui l’a saisi : cette passion brutale, ce détachement d’elle, cette impasse de sa défense.

Non sans longueurs et bavardages en raison des interventions brouillonnes du producteur Selznick, ce film tout en psychologie montre les ravages de la passion dans un esprit pourtant rationnel. Tout le précipite à sa perte, il en est conscient mais ne peut rien pour dévier le destin.

Gregory Peck fait un piètre avocat londonien qui doit être autrement plus cultivé et érudit ; Louis Jourdan fait un piètre amant de Lady Paradine, pas assez vulgaire ni bouseux comme celui de Lady Chatterley. Elle est venimeuse, sortie des bas-fonds et avide de sexe ; elle a connu beaucoup d’hommes dans sa puterie avant mariage. Elle a voulu se caser mais l’aveugle a fini par la gêner dans ses désirs pour le beau mâle à sa portée, lui-même trop honnête et trop fidèle à son maître. Lui mort, son beau corps à jamais hors de la portée de ses griffes insatiables, elle n’a plus le goût de vivre et de recommencer, de jouer la comédie sociale. Elle se laisse condamner et pendre comme « il se doit » selon les normes.

DVD Le procès Paradine (The Paradine Case), Alfred Hitchcock, 1947, avec Gregory Peck, Alida Valli, Ann Todd, Charles Laughton, Louis Jourdan, Charles Coburn, Carlotta films 2018, 1h50, €7,81 blu-ray €8,30

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Lord Jim de Richard Brooks

Lord Jim (Peter O’Toole) n’est pas lord mais seulement de bonne famille. Il prétend. Dans lignée de Carlyle (Le culte des héros, paru en 1841), il croit que l’héroïsme vient de l’esprit et qu’il entraîne le corps mais, dans l’action, il s’aperçoit que son corps ne suit pas : il a peur, il hésite, il flanche. Est-il « un lâche » comme la (bonne) société (morale) veut le faire croire ? Ou n’est-il au fond qu’un homme ordinaire confronté parfois à des événements extraordinaires auxquels il réagit en fonction de ce qu’il est : avec ses tripes, ses passions, son idéal ? Le héros et le lâche sont le même humain et le fil est ténu entre l’un et l’autre.

Mais nous sommes en 1900 et la société impériale victorienne britannique n’admet pas que l’on soit métissé. Chacun est ou noir ou blanc et doit choisir son camp. Cela vaut pour la race comme pour la morale. Un officier de marine ne doit pas abandonner son navire, ni ses passagers, même si le bateau doit couler et que la tempête fait rage. Un Blanc ne doit pas se mettre du côté des basanés, même si ceux-ci sont chez eux, dans leur droit et revendiquent la simple liberté. Le devoir, comme la morale, sont exclusifs et impériaux. Ce n’est rien d’autre que ce que prônent aujourd’hui Poutine, Xi Jinping, Erdogan, Trump ou les Le Pen : ils en reviennent au siècle dernier traditionnel, mâle et blanc, sûr de lui-même et dominateur.

Pour Carlyle, le héros produit l’histoire, il l’accouche en prophète, « une divine forme d’homme » prenant la place des dieux de jadis. Il est le capitaine, le chef, le guide. Jim se veut ainsi, rêvant son idéal. Il commence pilotin avant de passer officier et réussit tout comme il faut. Il sait commander, il sait réfléchir. Il n’y a que l’agir qui soit moins assuré. Il n’a pas l’âme aristocratique qui privilégie l’action à la réflexion mais plutôt l’inverse ; il n’est pas entièrement maître de lui, définissant le bien et le mal. Son imagination en folle du logis lui fait entrevoir le meilleur mais aussi le pire. Ainsi lorsque, engagé sur un vieux vapeur rouillé, le Patna, un débris flottant cogne brutalement la coque dans la tempête. Il va voir dans la cale et aperçoit quelques fissures d’où l’eau sourd, mais sans plus. Son imagination s’enflamme et, amplifiée par la panique du bosco, le submerge de l’idée que le bateau va couler à brève échéance. Le rafiot est rempli de musulmans en route vers La Mecque et seuls deux canots de sauvetage sont prévus. Jim hésite, dernier sur le pont alors que le capitaine, le bosco et un homme d’équipage (tous Blancs) l’exhortent à sauter. Il ne doit pas, il a donné sa parole à l’imam qui l’a questionné, sa morale idéaliste le réprouve, son devoir d’officier aussi – mais sans se l’expliquer, sauf par un trou noir de ses instincts, il se retrouve dans le canot qui s’éloigne du Patna.

Les quatre hommes sauvés des eaux rejoignent un port d’Indonésie et se retrouvent… face au Patna qui n’a pas coulé mais qui a été remorqué par un autre navire. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé mais il a chu. Dès lors, comme le Christ, il va vivre jusqu’au bout sa Passion, finissant par mourir pour une idée. Au lieu de se taire, il va demander une enquête et témoigner ; il sera dégradé et radié, dans la réprobation morale générale – sauf celle du capitaine français qui a porté secours au Patna, qui déclare qu’il ne sait pas comment il aurait réagi lui-même en pareilles circonstances. Car il y a de la marge entre la théorie morale des juges et de la Compagnie sur le courage, la loyauté, l’honneur – et les réalités humaines du terrain en mer, souvent hostile et terrifiantes. Mais il faut faire « un exemple », il faut assurer « la confiance », autrement dit poser un type d’homme rigide qui ne fléchira jamais en toutes circonstances (et en apparence), même si ce n’est que de l’idéalisme, la version petite-bourgeoise de l’Honneur aristocratique.

Dès lors, Jim, qui laisse son nom et son grade pour se fait appeler simplement Jim, va faire tous les petits métiers en Asie du sud-est pour survivre, jusqu’à ce qu’il sauve de l’explosion une barcasse qui débarque dans un comptoir des barils de poudre. Un indigène au simple linge autour des reins a mis le feu exprès, sur ordre, pour faire sauter la cargaison mais Jim refuse cette fois de sauter, préférant agir. Il éteint le feu en éventrant des tonneaux de bière. Dérision ! Jim ne s’est pas sauvé de sa faute précédente mais il a rebondi. Stein le chef du comptoir (Paul Lukas) l’a vu aux jumelles et lui propose une aventure : convoyer ces barils de poudre et des fusils à répétition en remontant une rivière jusqu’au comptoir de Patusan, où il remplacera l’agent Cornelius qui a renoncé (après avoir déchu en épousant une indigène pour lui faire une fille).

Il s’agit d’une aventure car un « général » s’est intronisé seigneur de la guerre pour exploiter les mines d’étain et de pierres précieuses en rendant esclaves les pêcheurs et les villageois. Il a torturé et soudoyé Cornélius pour qu’il l’aide et celui-ci, lâche, a cédé. Jim est chargé de livrer des armes aux villageois pour qu’ils se défendent contre le général et ses hommes de main. Évidemment le petit vapeur qui devait remonter la rivière n’est « pas disponible » selon Marlow, le courtier véreux au rire gras qui sert d’intermédiaire (Jack Hawkins). Jim loue un voilier. Évidemment l’équipage de deux indigènes engagés par le courtier est vérolé par un traître à la solde du général s’est infiltré, le même indigène en pagne qui avait mis le feu à la barcasse transbordant la poudre. Il incite sous la voile son compagnon à aller tuer le Blanc avant que, voyant son hésitation, il ne le poignarde lui-même dans les reins en l’accusant d’avoir voulu tuer le capitaine. Jim n’est pas dupe et arme son fusil à répétition, ce que l’autre n’avait pas prévu. Il lui obéit donc en esclave – mais pour la « bonne » cause, à l’inverse des villageois qui travaillent pour le général – et s’empresse de fuir à la nage lorsque le bateau est échoué près de l’arrivée.

Jim débarque un à un les barils de poudre et les caisses de fusils et les cache, aidé d’un gamin en pagne qui compose des pièges à feuilles pour les cacher dans les arbres. Sauf un baril, qui lui permet de faire sauter le bateau devant les gardes armés du général (Eli Wallach) qui viennent s’en emparer, prévenus par le traître nu. Jim est pris, amené devant le général et devant Cornélius en retrait (Curd Jürgens). Il est enchaîné et sera torturé au fer rouge pour lui faire avouer l’endroit où sont cachés les autres barils car il n’y a eu qu’une seule explosion sur les neuf qu’il aurait dû y avoir, une par baril de poudre.

Pendant ce temps, les villageois organisent la résistance et la fille de Cornélius (Daliah Lavi), restée du côté des villageois, réussit à délivrer Jim en lui faisant prendre la place d’un prisonnier mort dans un linceul blanc. Une scène de suspense est lorsque Cornélius le soupçonne et tire au pistolet sur le linceul, croyant tuer le fuyard : mais ce n’est qu’un cadavre, Jim a sauté le mur une fois les gardes hors de vue. Il va dès lors organiser la résistance, en capitaine et en chef, héros malgré lui (ou peut-être à cause de sa Faute). Ce sont les indigènes qui vont le nommer « lord » pour marquer son essence supérieure de guide d’hommes. C’est que Jim a de grands projets héroïques pour « son » nouveau peuple : délivrer le village de l’esclavage, chasser le général et ses sbires, développer le commerce sur la rivière, négocier l’achat de machines pour rationaliser l’ensemble, construire un pont…

Dans la lutte pour investir le fort et faire sauter la réserve de munitions des exploiteurs, les lances en bambou sont remplies de poudre et d’une mèche, formant ainsi de parfaites armes détonantes ; un vieux canon rouillé est remis en service et parvient à tirer plusieurs fois avant d’exploser ; les fusils à répétition font merveille. Le général est tué dans une explosion après avoir tué le traître nu censé garder Jim, mais Cornélius fuit avec quelques pierres précieuses qu’il cherche à négocier. Il entraîne dans son aventure à lui un capitaine déchu qui se fait appeler « gentleman » Brown (James Mason). Ils remontent le fleuve au vapeur, avec le courtier véreux Marlow, tous résolus à mettre la main sur le trésor amassé dans un souterrain et à revenir à la civilisation riches et respectés : leur héroïsme à eux.

C’est alors la lutte des deux officiers déchus, celui qui veut la rédemption et celui qui persiste et signe. Ni l’un ni l’autre ne gagneront mais la Morale transcendante sera sauvée, non sans dommages collatéraux : le gentil gamin qui a aidé Jim est tué d’une balle tirée par Brown ; le fils du chef du village (Jūzō Itami), devenu ami de Jim est tué d’un lancer de poignard alors que Brown avait « donné sa parole » de quitter les lieux. Les indigènes sont tous presque nus, dans leur vérité immédiate corporelle, passionnelle et morale, tandis que tous les Blancs sont vêtus, certains de restes d’uniformes en guise d’armure sociale, comme pour masquer leur nature profonde pour un idéal affiché, un futur rêvé, ambitionné, à venir. Quoi d’étonnant à ce que le capitaine déchu ait sa propre « vérité » sur ce qu’il jure ? Comme Jim s’était engagé « sur sa vie » à ce que la parole du traître soit respectée – et qu’elle ne l’a pas été – il se livre au chef (Tatsuo Saitō) qui a perdu son fils, qui le tue devant la foule assemblée avec son propre fusil. Jim a accompli son destin et il est incinéré avec le gamin et l’ami.

Le film a été tourné au Cambodge et livre un orient somptueux, un village grouillant de vie, des cérémonies bouddhistes de grand style et une jungle luxuriante. C’est au « paradis » que se livre la lutte des héros, les humains apparaissant bien dérisoires avec leurs volontés, face à la nature puissante et indifférente.

De façon un peu grandiloquente et avec un acteur à l’apparence invertie dont les yeux paraissent maquillés, Richard Brooks signe une seconde adaptation du roman de Joseph Conrad, Lord Jim, après celle (en muet) de Victor Fleming en 1925. Peter O’Toole était parfait dans le rôle ambigu de Lawrence d’Arabie ; il l’est moins à mon avis dans ce Lord Jim.

DVD Lord Jim, Richard Brooks, 1965, avec Peter O’Toole, James Mason, Curd Jürgens, Eli Wallach, Jack Hawkins, Daliah Lavi, Paul Lukas, Akim Tamiroff, Jūzō Itami, Wild Side Video 2016, 2h17, €10.00 blu-ray €16,60

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L’enterré vivant de Roger Corman

Curieuse histoire que celle contée par Edgar Allan Poe et reprise au cinéma par Roger Corman. Une obsession : celle de la mort, mais la pire qui soit, par étouffement lent, dans son propre cercueil, alors que tout le monde vous a cru disparu et vous a enterré. La science du XIXe appelle cela la catalepsie, une vie inerte par hystérie ou hypnose qui a toutes les apparences de la mort.

C’est cela qui a traumatisé Guy Carrell (Ray Milland) lorsqu’il avait 13 ans. Son père mort et enterré dans la crypte familiale sous le manoir, dont il a entendu – ou cru entendre – la voix qui appelait désespérément dans la nuit. Devenu docteur en médecine, une exhumation a ravivé ce traumatisme. Le mort avait griffé le couvercle du cercueil et présentait un visage épouvanté, comme ayant lutté de longues heures avant de périr étouffé.

C’est pourquoi Guy ne veut pas se marier et qu’il repousse les avances de la trop belle rousse qui s’insinue auprès de lui, lascive, comme une démone biblique (Hazel Court). Puis il cède, voulant balayer ses obsessions. Mais elles reviennent, inexplicablement, par la musique jouée par sa chère et tendre qui est celle que sifflait le fossoyeur qui a exhumé l’enterré vivant ; par ce sifflement qu’il entend parfois dans le cimetière brumeux proche du manoir. Sa femme dit ne rien entendre, ne rien voir – lui si. Elle se dit inquiète et se répand auprès d’un docteur ami, le jeune et séduisant Miles (Richard Ney) ; elle l’implore de faire quelque chose. Mais la psychiatrie est encore en ses balbutiements et la médecine ne peut rien, sauf à distraire l’imagination. Or Guy Carrel s’enterre par lui-même dans ses obsessions, dans son manoir qu’il ne veut pas quitter, dans la crypte où sont enterrés ses ancêtres. A force d’être pris par la mort, il devient mort-vivant. Psychotique ? Ou coup monté ?

Car sa femme ambitieuse, sa sœur mortifère et les médecins férus de science s’ingénient à tenter de le sortir de l’ornière, tout en l’y enfonçant. C’est le cas lorsque Guy semble se remettre à la vie et détruit le mausolée qu’il s’était fait construire pour conjurer sa hantise. Son cercueil pouvait s’ouvrir d’une simple mouvement de son index, la porte du caveau être actionnée de l’intérieur, une échelle de corde donnant accès au toit était prévue au cas où, une sortie secrète, des provisions et même – acte ultime, du poison. Mais Guy a trop complaisamment exhibé tous ces gadgets devant sa femme et le docteur, son probable futur amant ; ils l’ont convaincu qu’il fallait détruire tout cela pour enfin revivre. Il a tout fait sauter avec la dynamite du derniers recours.

Mais cela l’obsède et l’épouse comme les docteurs s’ingénient à cette obsession. En parler, c’est la faire renaître à chaque instant, raviver le traumatisme. C’est son chien, assommé par la foudre, qu’il croit mort selon sa sœur et veut enterrer – juste avant qu’il ne se réveille ; un chaton miaulant derrière la cloison, placé là sans doute par sa tendre épouse, qu’il entend pleurer comme la voix de son père jadis et qui serait mort de faim comme lui. Le docteur l’a dit, il lui suffit d’un choc pour qu’il entre à son tour en catalepsie, autosuggestion somatisée. Lorsque tous arrivent à le convaincre d’ouvrir la crypte où son père est enseveli pour voir s’il présente les symptômes d’un enterré vivant qui se serait débattu, la clé a disparu. On apprendra vite que c’est la belle Emily qui la cache entre ses seins. Le squelette qui lui tombe dessus en est trop pour Guy et il entre aussitôt en ce que son esprit troublé a toujours redouté : en catalepsie.

Alors on l’enterre, dans un cercueil mais pas dans la crypte, selon ses vœux dans le cimetière. Ce sont les deux fossoyeurs payés par les docteurs qui vont le déterrer pour servir à leurs études en laboratoire. Réveillé vivant, il en profite pour trucider les ouvriers et pour se venger de tous. Sa trop belle femme, rousse perfide comme il est dit dans la Bible, sera enterrée vivante selon le sort qu’elle lui a réservé ; le docteur qui voulait le disséquer sera électrocuté par la pile qui servait à ses expériences sur les nerfs.

Mais prendre la vie est apanage de Dieu, pas des hommes ; s’ils le font, ils doivent être punis. Même si, lors de la cérémonie du mariage à l’église, un coup de tonnerre est venu opportunément contester au moment où le pasteur prononce la formule rituelle (en mariage anglo-saxon) « si quelqu’un s’oppose à ce mariage qu’il se lève et le dise, ou bien qu’il se taise à jamais ». Guy tue sa belle avide de quelques pelletées de terre mais meurt aussitôt d’un coup de feu tiré par une érinye – qui savait tout mais n’a rien dit, faute de preuves, dit-elle.

L’obsession de mourir à trop petit feu dans son propre cercueil par la conjuration de la famille, des curés et des faux amis a beaux jours devant elle et l’atmosphère pesante, gothique, ténébreuse du film renoue avec les angoisses celtiques omniprésentes par-dessus la Bible dans l’univers anglo-saxon.

DVD L’enterré vivant (The Premature Burial), Roger Corman, 1962, avec Ray Milland, Hazel Court, Richard Ney, Alan Napier, Sidonis Calysta 2010, 1h21, €11,90 blu-ray €39,98

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