Thierry Paulmier, Homo emoticus

On connaissait homo consumans, homo economicus, homo democraticus, homo faber, homo festivus, homo loquens, homo ludens, homo reciprocans, homo sovieticus – entre autres : voici homo emoticus. L’homme émotionnel. Ce sont les multiples faces du genre homo, sans oublier homo eroticus. A noter pour les ignares complotistes qu’homo désigne le genre humain tout entier, et pas seulement le mâle ; il comprend donc aussi les femmes, et les enfants avant qu’ils « choisissent » un sexe.

Thierry Paulmier a étudié l’économie et la politique, il a trouvé sa voie dans la formation et la consultance pour les écoles de l’élite en France, au Brésil, au Liban et même au gouvernement, au Secrétariat général, à la Guerre. Il a été formé à la négociation à l’Academy of Dramatic Arts de New York après un passage par les plus fins spécialistes de la manipulation douce, la John Kennedy School of Government d’Harvard.

Ce qu’il dit ? Que l’être humain n’est pas purement rationnel comme le voudrait le concept d’homo economicus au XIXe siècle, mais que quatre émotions universelles orientent les « choix » rationnels : l’envie et l’admiration, la peur et la gratitude. Ce que savaient les philosophes antiques, que la raison est mue par la passion poussée par les instincts, a été « oublié » sous le millénaire de chrétienté où la foi devait remplacer tout. Le succès relationnel est de se connaître soi et autrui selon quatre vertus : l’optimisme, la douceur, la patience et la sagesse – et cela par quatre moyens d’action sur les émotions : le corps, la pensée, la parole et l’action. Vous avez en cette première partie l’essentiel de l’intelligence émotionnelle.

La suite est résolument pratique. Après avoir étudié les diverses bandes des quatre (phénomènes essentiels, émotions premières, sentiments d’infériorité, soucis de soi, points cardinaux de l’existence), puis les douze émotions secondes, place au « management » – autrement dit la manipulation (positive ou négative) sur les autres pour les faire agir conformément à vos vœux. Le terme management viendrait de l’italien qui signifie « manier » en parlant de la prise en main et du dressage des chevaux… C’est dire combien l’organisation du travail en commun et les ordres sont menés par les émotions animales : le désir de service côtoie le désir d’abus de pouvoir, l’isolement du manager les équipes au travail.

L’homme-machine a été celui de l’âge industriel où fordisme et taylorisme les ont transformés en robots (métro-boulot-dodo) tout comme les totalitarismes en politique (soviétisme, fascisme, maoïsme). Désormais la robotisation supprime carrément des emplois et l’homme intelligent (sapiens) requis par l’économie se heurte à la politique qui pousse les castes à conserver le pouvoir. L’algorithme et le traitement massif des données devrait transformer « l’intelligence » en artificielle et évacuer encore un peu plus l’humain. C’est du moins ce qu’on nous prévoit. D’où la difficulté (et c’est peu dire) de motiver les nouveaux entrants au travail qui sont encore appelés de la « ressource » humaine – comme une vulgaire matière à traiter.

« Le modèle homo emoticus espère convaincre les managers de la nécessité d’accorder la priorité à la dimension humaine et relationnelle de leur fonction et les guider dans une meilleure prise en compte de la vie émotionnelle de leurs collaborateurs et dans l’amélioration de leur bien-être au travail » p.15.

Suivent alors trois chapitres de management : de projet, de personne, d’équipe, forts utiles à ceux qui veulent réussir. Puis plusieurs chapitres de comportement, par la parole et l’action, par la peur, par l’envie, par l’admiration, par la gratitude – qui agitent les figures totémiques du Tyran, du Magicien, du Maître, du Parent. Deux chapitres portent sur la communication interpersonnelle et la négociation, points-clés de tout management efficace, qui n’est au fond qu’une situation de « vente ». Le dernier chapitre, mais pas le moindre, porte sur le management de crise, de plus en plus actuel ces dernières décennies entre krachs, guerres, attentats, catastrophes naturelles ou industrielles, pandémie… Aux causes courantes dans les équipes, les remèdes à la crise d’autorité, d’unité, d’identité. Tiens, vous avez dit identité ? Dommage que cela ne prenne qu’une seule page. Ce simple thème devrait faire l’objet d’un chapitre entier. Tant en politique que dans les entreprises, où « limage » compte de plus en plus.

Anne Lauvergeon, ancienne sherpa de Mitterrand avant de présider Areva, a préfacé cet ouvrage, fruit de sept ans de recherches et de présentations. Il est clair, organisé, sans jargon et immédiatement utile dans sa vie personnelle et professionnelle.

Thierry Paulmier, Homo emoticus – L’intelligence émotionnelle au service des managers, 2021, éditions Diateino (groupe Guy Trédaniel), 495 pages, €23.00 e-book Kindle €15.99

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Vélo tour

Tout commence par la draisienne inventée par le baron Drais von Sauerbronnen en 1818, devenue vélocipède, du latin velox, « rapide – véloce » et pedes pieds, soit un « appareil de locomotion formé d’un siège sur deux ou trois roues, mû primitivement par la pression des pieds sur le sol, et plus tard au moyen de pédales » (Description des Machines et procédés…, t. 10, Paris, 1825. Le terme bicyclette n’apparait qu’en 1894 et le Tour de France qu’en 1903 pour booster les ventes du journal… L’Auto.

Le Tour de France 2021 ne fait pas le tour de la France mais raboute des circuits entre les Alpes, les Pyrénées et la Bretagne – privilégiée – avec l’inévitable arrivée sur les Champs à Paris, prévue le 18 juillet.

C’est à la fin de la « grande » guerre – la guerre la plus con – que le vélo prend la place laissée par le cheval. Car la guerre a massacré des hommes mais aussi des chevaux par centaine de milliers, obligeant (ô écologie !) à remplacer la chair animale par le métal à pétrole. Le vélo fut la voiture du pauvre et des familles jusque dans les années 1960.

L’impéritie des politicards et de l’Etat-major militaire, confits en pouvoir fondé sur l’ancienneté, a déconsidéré pour longtemps « l’honneur » et l’autorité, causes principales de la défaite de 1940 comme des réactions patriotardes des droites extrêmes – des émeutes de février 1934 aux attentats de l’OAS avant les votes protestataires des années 1980 à nos jours. Mais « la gauche » n’a pas su proposer une alternative crédible aux faillites de la droite, de la fuite en avant Mitterrand à la naïveté sur la sécurité Jospin, aux gros impôts inutiles de Hollande qui ont plombé la croissance sans conforter le « social ». La société a donc choisi la tangente, des congés payés de 36 à l’interdit d’interdire de 68 jusqu’à l’évasion électorale du mois dernier. Le vélo, réhabilité par la pandémie, a servi.

Il a toujours représenté l’engin de liberté personnelle, mû par la seule énergie des pieds, favori des ouvriers et des enfants avant les nouveaux bobos écolos. J’ai connu le temps du vélo de 5 à 12 ans, avant que mes copains ne passent à la mobylette à 14 ans puis à la moto à 16 ans, puis à la bagnole à 18 ans. Je suis pour ma part directement passé du vélo à l’auto, tout en conservant l’habitude des tours en bicyclette.

Avant le coronavirus, le vélo était pour les jeunes un sport qui exigeait la mécanique chère, la vêture adaptée et la dynamique de groupe.

Il est depuis redevenu famille, voire nature en été.

Alors le Tour de France est un symbole, un hommage à la « petite reine » que les femmes ont eu du mal à enfourcher, longtemps tenues par la mode des jupes longues à rester les pieds entravés (pour ne pas qu’elles puissent fuir devant les hommes, disent les mauvaises langues). Aujourd’hui où le naturel semble revenir au galop, malgré les religions et leurs pruderies de clercs pour imposer leur loi, les femmes comme les hommes et les enfants vont plus vite qu’à pied en vélo – à énergie biologique et renouvelable.

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Caldwell et Thomason, La Règle de quatre

Il y a quinze ans, la mode était aux énigmes et aux jeux de rôle. Dan Brown dans le Da Vinci Code en a été l’expert, transformant le genre en thriller Hollywood, mais Umberto Eco avec Le nom de la rose en avait été l’instigateur en situant ce même genre dans les ténèbres obscurantistes du Moyen-Âge. Nos deux auteurs américains, amis depuis l’âge de 8 ans et diplômés l’un de Princeton et l’autre de Harvard, situent l’énigme en université américaine, avec des références à Francis Scott Fitzgerald – formé à Princeton mais pris par la poésie au point d’en sortir non diplômé. Comme Paul, l’un des personnages de La règle de quatre.

Nous sommes plongés dans l’ambiance de Princeton pendant le week-end du Vendredi-saint 1999. Tom, Paul, Charlie et Gil sont quatre, comme Les Trois mousquetaires. Ils sont amis, colocataires et vont terminer leur année. Tout commence par un jeu de chasse dans les sous-sols de la chaufferie d’un bâtiment, deux équipes vite traquées par les proctors, les gardiens policiers du campus. Les quatre émergent par un boyau dans la cour où défilent les « Jeux olympiques nus », les deuxièmes années qui dansent à poil pour la seule fois de leur vie, survivance d’une tradition masculine. Ces JO nus vont d’ailleurs être interdits dès l’année suivante dans la vraie vie, le moralisme religieux puritain défendant de tels « débordements » de sensualité qui marquent la jeunesse. Car cette période devient honnie à mesure que les boomers au pouvoir vieillissent. Les libertaires de 68 sont les plus moralistes et les plus fachos dès qu’ils atteignent 50 ans (exemple la Springora).

Paul tente de résoudre l’énigme de l’Hypnerotomachia Poliphili – en français Le songe de Poliphile – imprimé en 1499 par Alde Manuce à Venise, soit un demi-millénaire auparavant tout juste. Il a inspiré l’art des jardins à la fin de la Renaissance puis Rabelais et jusqu’au psychologue Carl Gustav Jung. Son auteur aurait été le mystérieux Francisco Colonna, noble romain de la Renaissance et seigneur de Palestrina ; il aurait mis ses relations et sa fortune au service des œuvres d’art que le moine puritain Savonarole poussait la foule à brûler en place publique à Florence. Il aurait ainsi préservé dans une crypte cachée nombre de manuscrits, de peintures et de sculptures héritées de l’antique. Tout le livre, écrit en cinq langues, latin, italien, hébreu, arabe et grec (avec quelques faux hiéroglyphes égyptiens en sus et 172 gravures sur bois), est un message codé suivant la règle de quatre. Celle-ci stipule de choisir une lettre pour commencer (à deviner) puis de poursuivre le décryptage en prenant la lettre qui se situe quatre colonnes à droite, puis deux colonnes en haut, enfin deux lignes à gauche – et ainsi de suite. Des gravures érotico-sadiques montrent un gamin nu fouettant deux femmes à poil avant de les décapiter puis de donner leurs restes aux fauves. Et ce n’est pas Cupidon… Qui est-ce ?

Paul reprend les travaux du père de Tom, qui s’est tué en voiture avec son fils à bord lorsqu’il avait 15 ans. Tom ne s’en est jamais vraiment remis, une jambe abîmée et l’âme meurtrie par l’obsession de son père qui l’a empêché de vivre et a bousillé son couple comme sa famille. S’il aide Paul, qui a besoin de l’esprit des autres pour résoudre les énigmes, Tom est amoureux de Katie et ne veut pas que sa relation en souffre. Pour son malheur, chaque étape réussie de Paul le fait retomber dans la fièvre de la découverte et il néglige Katie qui, pourtant, l’attend, aidée de Gil.

Ce dernier, beau play-boy charmeur fils de trader newyorkais, est président de l’Ivy club à l’université et aide ses protégés. Il est flanqué de Charlie, grand Noir athlétique qui fait ambulancier avant de se lancer en médecine. Paul, orphelin, ne sait pas que son professeur Bill Stein et son directeur de thèse Vincent Taft conspirent pour s’approprier ses travaux – et découvrir le contenu fabuleux de la crypte scellée dont parle Colonna. L’endroit secret où il a rassemblé les trésors sauvés des griffes de l’obscurantiste Savonarole, écolo précurseur qui veut jeter la science au profit de la foi. Richard Curry, le mentor de Paul, les tue au long de l’ouvrage, ponctuant d’une note policière ce roman d’énigme.

Un brin bavard et lent à démarrer, ce thriller universitaire écrit à deux nous fait découvrir la vie quotidienne d’une école supérieure privée américaine de prestige, où les relations sociales comptent plus que le savoir transmis malgré les six millions de livres en bibliothèque et les 92 000 œuvres d’art. 65 prix Nobel et 3 présidents américains en sont sortis depuis sa création en 1746… ainsi qu’un acteur de Superman.

Princeton célèbre l’humanisme, symbole de la Renaissance, et s’oppose au puritanisme, incarné par Savonarole hier et par les sectes chrétiennes, islamiques et écolos aujourd’hui. Le nouveau millénaire, qui commence avec le XXIe siècle, choisira-t-il les forces de vie ou celles de mort ? Paul explique : « Savonarole fustige le carnaval. (…) Il clame qu’une force plus puissante que les autres contribue à la corruption de la ville. Cette force enseigne aux hommes que l’autorité païenne peut prendre le pas sur la Bible, qu’on peut vénérer la sagesse et la beauté dans ses manifestations les plus impies. Elle pousse les hommes à croire que la vie se résume à une quête du savoir et du bonheur terrestre, ce qui les détourne de la seule chose qui compte vraiment : le salut. Cette force, c’est l’humanisme » p.282. Les religions, ces cancers de l’âme humaine, détruisent la curiosité et l’initiative, incitant à croire plutôt qu’à chercher, à subir plutôt qu’à se libérer et à obéir plutôt qu’à exercer sa responsabilité.

C’est peut-être au fond le message de ce livre.

Ian Caldwell et Dustin Thomason, La Règle de quatre (The Rule of Four), 2004, Livre de poche 2006, 448 pages, €8.74, occasions à partir de €0.90

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Arrête-moi si tu peux de Steven Spielberg

Un excellent film tiré d’une histoire vraie qui n’a pu se passer qu’aux Etats-Unis et dans les années soixante d’insouciance et de prospérité. Frank Abagnale Jr (Leonardo DiCaprio) a 15 ans lorsque son père (Christopher Walken), propriétaire de magasin, est poursuivi par le fisc. C’est un beau-parleur, ancien soldat décoré de la Seconde guerre mondiale mais qui aime à se raconter des histoires. Ainsi a-t-il rencontré sa femme – française (Nathalie Baye) – à Montrichard et l’a ramenée aux Etats-Unis après l’avoir ravie à « plus de deux cents hommes qui la regardaient danser » selon la scie familiale que chacun connait par coeur. Le fils, lui, est shooté aux bandes dessinées de Flash, super-héros vibreur de molécules devenu Speedster, avide de vitesse. En bon Américain, le héros doit réussir, et vite.

Lorsque la famille, ruinée, doit déménager de la grande villa dans un petit appartement, et vendre la Cadillac pour une auto nettement plus modeste, Frank junior, miroir narcissique de son père, décide de prendre son destin en main. Dans sa nouvelle école où il entre en seconde, un élève le bouscule. Il ne fait ni une ni deux, il se transforme en remplaçant du cours de français (d’espagnol dans la VF) ; il parle bien le français puisque sa mère est française… La situation ubuesque dure quelque temps puisque les élèves ont des devoirs et que des parents d’élèves ont des entretiens avec lui. Lorsqu’il est démasqué, son père rit mais sa mère, qui en a assez des fabulateurs comme son mari et désormais son fils, se laisse séduire par un riche ami de la famille et divorce.

Franck junior décide donc de voler de ses propres ailes – au sens propre puisqu’il devient copilote. A 15 ans, sans aucun diplôme mais avec un sens de l’observation et de l’à-propos, il discute avec les gens du métier, regarde des films, se documente auprès des hôtesses. Il parvient ainsi à vivre plusieurs mois aux crochets des compagnies aériennes, profuses et florissantes au début des années soixante. En se faisant passer pour journaliste pour le lycée, il obtient une vieille carte de pilote qu’il recopie, puis un pass de la Pam Am ; avec cela, il se fait faire un costume de copilote gratuitement auprès du fournisseur attitré en prétendant avoir perdu le sien. Il peut ainsi voyager sans payer comme « colis » surnuméraire sur les strapontins ou les sièges non occupés dans toutes les compagnies. Il encaisse des chèques « de salaire » en les contrefaisant astucieusement avec le logo Pam Am qu’il récupère sur des maquettes d’avion jouets. Le système bancaire des Etats-Unis est resté archaïque, chaque banque n’honorant ses chèques que dans ses succursales des états ; il suffit alors de modifier un numéro sur la piste magnétique pour encaisser à New York un chèque qui sera honoré à San Francisco – deux semaines de délai pour se rendre compte que c’est un faux.

Franck est riche, jeune, séduisant en uniforme, et baise à tout va les filles qui tombent dans ses bras. Trait d’humour très spielberguien, il va même se faire payer 400 $ pour baiser une hôtesse d’accueil de grand hôtel qui arrondit ses fins de mois avec des passes : après qu’ils se soient entendus sur le prix de la nuit à 1000 $, il lui donne un chèque falsifié de 1400 $ et elle lui rend 400 $ en espèces !  Mais il est peu à peu repéré et l’officier du FBI qui le traque depuis des mois (Tom Hanks) est près de le serrer, atteignant sa chambre d’hôtel où le jeune homme prépare sa sortie après avoir amassé plusieurs millions de dollars. Mais Franck ne se démonte pas, tout comme son père, et se fait passer pour un agent des services secrets du nom de Barry Allen – son super-héros de Flash. L’autre n’y voit que du feu et a « confiance » lorsque Franck lui donne son portefeuille… où il n’y a que des étiquettes de bouteilles déchirées. Ce qui permet à l’adolescent de s’enfuir.

Il change de métier et d’identité. Être médecin est prestigieux, aussi se forge-t-il les diplômes nécessaires et postule en hôpital… où il est engagé sans vérifications pour piloter le pôle des urgences de nuit. Son travail est heureusement consacré au management des équipes et pas aux interventions médicales car il n’y connait rien, même s’il cherche à se documenter. Lorsqu’un cas grave se présente, il prend peur de faire une erreur médicale et décide de changer à nouveau.

Il a fait la connaissance d’une hôtesse d’accueil nunuche qui porte encore un appareil dentaire et dont le père est un brillant et riche avocat. Il se fiance… avoue qu’il n’est rien au père qui le cuisine (Martin Sheen) et passe l’examen du barreau. L’officier du FBI croit qu’il a une fois de plus triché. Or il n’en est rien : « j’ai révisé durant une semaine, je me suis présenté et j’ai été reçu », résumera plus tard le jeune escroc (même s’il n’avait pas les diplômes requis pour se présenter). Mais le FBI est obstiné et une visite au père de Franck permet à l’officier de repérer une adresse à Atlanta sur une lettre envoyée par le fils. Il s’y rend avec son équipe, apprend les fiançailles et envahit la réception. Franck fuit par la fenêtre avec deux valises bourrées de billets tandis qu’il fait promettre à la nunuche qui l’aime de le rejoindre à l’aéroport de Miami. Lorsqu’il s’y rend, il repère le FBI en planque et sait qu’elle l’a trahi. Il monte alors une autre arnaque avec de fausses hôtesses stagiaires qu’il engage au nom de la Pam Am pour prendre un vol pour l’Europe. Il sait tout des avions et du monde aérien civil. De même, lorsqu’il sera arrêté en France et extradé vers les Etats-Unis accompagné par son mentor du FBI, réussira-t-il à s’évader par le trou des chiottes de l’avion en plein atterrissage !

Il sera repris et sa carrière de faussaire s’arrête là, en 1969 – alors qu’il n’a pas encore 19 ans. Mais l’officier du FBI, qui s’est attaché à sa virtuosité et à son savoir-faire, réussit à le faire embaucher dans la section des fraudes aux chèques par le FBI lui-même, réduisant ainsi ses douze ans de prison ! Une belle fin pour un ingénieux jeune homme sans aucun grade mais qui a l’essence du pionnier en lui. Le vrai Abagnale fera cinq ans de prison avant de travailler pour le FBI puis de fonder sa propre société de consultant en fraude bancaire. Il est millionnaire et a eu trois enfants.

La performance d’acteur de Leonardo DiCaprio est remarquable ; il joue le garçon de 15 ans comme le jeune homme de 22 ans alors qu’il en a déjà 29 au tournage. Tom Hanks garde ce même air d’ours bougon et de technicien efficace du système qu’il a dans tous les films. Christopher Walken, en vieux papa fabulateur est un grand second rôle. Nathalie Baye est « la française » de caricature yankee, séduisante, aimant l’amour et le luxe, peu maternelle au fond. Durant ces deux heures et quart, le spectateur ne s’ennuie jamais.

DVD Arrête-moi si tu peux (Catch Me if you Can), Steven Spielberg, 2002, avec Leonardo DiCaprio, Tom Hanks, Christopher Walken, Nathalie Baye, DreamWorks France 2006, 2h15, €7.00 blu-ray €19.68

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Victor Hugo vu par Jules Vallès

Les 150 ans de la Commune de Paris sont l’occasion de relire Jules Vallès, et pour moi de lire pour la première fois ses œuvres d’avant 1870. Dans un article de son journal La Rue du 29 juin 1867, à l’occasion d’une reprise au théâtre d’Hernani, la pièce romantique de Victor Hugo qui fit scandale, Vallès s’insurge contre le culte au grand homme.

« Ne confondons pas faiseur d’antithèses et meneur de peuples, peintre et tribun !

Il est venu au monde, la tête et la poitrine vides, sans cerveau ni cœur ; mais, comme ce Memnon dont il parle, il chante dès qu’un rayon le touche, rayon de soleil ou de gloire, feu d’église ou éclair d’épée, flamme qui jaillit de la couronne d’un roi, ou du fusil d’un émeutier !

Il fut le Memnon de beaucoup de gens et de bien des choses : de Napoléon 1er, de Charles X, de Louis-Philippe, le sous-Memnon du Président, et le voilà redevenu le Memnon en chef de la liberté. »

Rappelons que Memnon est la statue de sphinx égyptien près de Thèbes que les écarts de température font « chanter », notamment au lever du soleil.

« Qu’il soit cela : une statue creuse que quelques-uns planteront comme le dieu de la défaite, où l’on accrochera des ex-voto et sur laquelle on frappera, comme les paysans sur les casseroles, pour rappeler ou maudire les abeilles ! Cela, et rien de plus !

Il espère davantage et on veut mieux pour lui ; je le sais, et c’est bien pourquoi j’écris qu’il n’est qu’un prétexte et qu’on ne doit pas se tromper sur le triomphe qu’on lui a fait !

Fils d’une mère catholique, M. Hugo a dans le sang l’amour des tiares et des diadèmes, comme un nègre a l’amour du clinquant et des verroteries ; il aime les pèlerins, les moines, découper dans l’air des cathédrales, et je parie qu’il croit aux revenants !

Fils d’un père soldat, il a chanté la guerre, la guerre horrible, d’où les tyrans sortent éperonnés, bottés, en criant : la Patrie, c’est moi !

Ses souffrances, qu’il a de quoi consoler, ne me font pas lui pardonner celles qui n’ont ni consolation, ni remède ! Il est pour moitié avec un autre poète, Béranger, dans notre malheur ! Je préfère sans doute son exil là-bas, aux funérailles de l’autre, entre des haies de sergents de ville qui saluaient. Mais n’oublions rien : et n’écrivons pas que Hernani est un chef-d’œuvre – ce qui serait une sottise – ni que M. Victor Hugo est un révolutionnaire ! – ce qui serait un mensonge et un danger ! » Pléiade p.951.

Jules Vallès aime en imprécateur les points d’exclamation ; il est rempli de passion. Mais ce qu’il dit est juste : M. Victor-Marie, comte Hugo, est une enflure. C’est une statue de carton-pâte qui a beaucoup changé d’avis et retourné sa veste, ce pourquoi il est et restera « populaire » auprès de ceux qui ont toujours raison.

Le ViH, intello engagé, a été prolifique autant que Protée. Il a tout embrassé, du dessin au théâtre en passant par la poésie, le roman et la photo. Il a fait de la politique, il a fait tourner des tables. Royaliste durant sa jeunesse, il devient louis-philippard et pair de France, puis député républicain en 1848 avant de soutenir Louis-Napoléon Bonaparte, mais se fâcher avec lui à cause du Pape et s’incarner comme résistant durant l’exil à Bruxelles, Jersey et Guernesey. Lorsqu’il retourne en France, en 1870, c’est pour soutenir le gouvernement national du général Trochu puis réprouver la répression des Communards, mais il est sénateur en 1876 et obtiendra des obsèques nationales au Panthéon à sa mort en 1885.

Alors oui, Victor Hugo est un faiseur parce qu’il a beaucoup fait, une icône pour tous parce qu’il a beaucoup changé d’idées, une statue du Commandeur pour la morale nationale républicaine qui a souvent tendance à dévier. Il a beaucoup dit et peu agit, comme tous les Français, toujours donné des leçons de haute morale romantique et d’émotion misérabiliste. Il a beaucoup, beaucoup écrit : ses Œuvres complètes au Club Français du livre ne couvrent pas moins de dix-huit tomes de 1400 pages chacun et le premier, qui s’arrête à 1821, rassemble ses œuvres écrites avant d’avoir 20 ans !

Alors oui, il faut démonter les idoles et révéler le tigre de papier. Victor Hugo est épique et théâtral, il joue sur l’émotion plus que sur la raison ; il n’est fidèle que selon les apparences et républicain parce que c’est la mode. Il est dans le vent, le grand vent qui passe. Pas plus fiable, pas plus digne, pas plus humain. Une sorte de Mitterrand, au fond. Vallès l’a percé à jour, ce qui n’est pas rien à son époque de héros et de révolutions.

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie

Les Enfants du désastre comprennent trois volumes qui vont de la fin de la guerre de 14 à la fin de la guerre de 40. Pierre Lemaitre en fait une suite de thrillers historiques à la Ken Follet mais saute à chaque fois d’un personnage à un autre, ce qui permet de lire les volumes indépendamment. Bien que venu du polar et du cinéma, l’auteur semble vouloir saisir l’essence de l’époque dont il parle au travers de destins individuels pris dans la folie collective. Il est vrai que les années folles puis l’Occupation fournissent un terrain de jeu extraordinaire pour camper des personnalités hors norme.

Couleurs de l’incendie (dont on ne voit pas le rapport du titre avec le roman) se déroule de 1927 à 1933, avec un épilogue qui situe les personnages dans la suite de leur histoire. Dans l’hiver 1927, le patriarche fondateur de la banque Péricourt meurt, à plus de 90 ans. Il laisse un empire financier géré par son fondé de pouvoir Gustave et une fille veuve, Madeleine, qui a refusé de se remarier – et surtout d’épouser Gustave. Lubie de femelle qui devrait être soumise, ayant été éduquée pour la maison et les enfants. Mais elle ne pense qu’à son cul, baisant et rebaisant le précepteur de son seul fils, Paul, 7 ans. Sans savoir que son jeune amant André la subit et préfère d’autres pratiques sexuelles…

Elle est donc coupable, et de là tout survient. Le jour des obsèques de son grand-père, alors que le président de la République lui-même vient de présenter ses condoléances et que le convoi doit prendre le chemin du cimetière, le petit Paul se jette du second étage droit sur le cercueil. « Il portait son costume noir de cérémonie mais la cravate avait été arrachée, sa chemise blanche était grande ouverte » p.17. Pourquoi ? Pourquoi ce désespoir et pourquoi cette tenue ? Le lecteur attendra page 207 pour le savoir – je ne vous le révèle donc pas. L’enfant ne meurt pas mais reste tétraplégique.

Dès lors tout change dans la vie de Madeleine et de la maisonnée. Gustave veut punir la fille de son maître de l’avoir délaissé ; Léonce, la gouvernante de Madeleine, veut se venger d’être si peu payée ; André, désormais sans élève, se fait entretenir mais a de l’ambition littéraire et fait intriguer Madeleine pour entrer en journalisme ; l’oncle Charles, frère raté du patriarche décédé, guigne sa part de la fortune mais le testament y met le holà – il a déjà beaucoup obtenu et beaucoup dilapidé.

L’essence de l’époque, plus qu’une autre, est l’argent. « La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes, de quelle façon on pourrait le dépenser » p.117. L’auteur a souvent de ces traits d’ironie qui croque une époque ou un personnage férocement. C’est par l’argent que chacun veut se venger, c’est par l’argent que Madeleine va riposter. Gustave lui déconseille des placements tout en incitant en sous-main Charles, qu’il aide, à les lui conseiller, comme les journaux où écrit André – ce qui la ruine entièrement, la crise de 1929 passe justement par là. Gustave marie Léonce, qui y voit sa revanche sur sa patronne car c’est Gustave qui rachète l’hôtel particulier des Péricourt.

Dès lors, c’est un feuilleton à la Dumas qui commence. Madeleine, élevée comme une oie blanche, se révèle redoutable comme une oie du Capitole. Comme chacun sait, il n’y a d’ailleurs pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Madeleine l’a vécu, ignorante et sans s’intéresser ; les autres le vivront, chacun à son tour, dans un raffinement à la Monte Cristo. Gustave qui a démissionné de la banque quand la crise fait sentir le roussi au système financier, a voulu créer une industrie aéronautique, aidé par un club qu’il a fondé, la Renaissance française. Son moteur à réaction qui devait équiper les avions est prometteur mais de mystérieux contretemps retardent le financement et lasse les financeurs. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. Léonce la grande bourgeoise se révèle Marie de Casa, pute bigame au premier mari queutard de première mais trop court du neurone. C’est Madeleine qui est à la manœuvre et elle la fait chanter. Charles, élu député grâce aux fonds de son frère décédé, a défendu les contribuables antifiscaux qui constatent le gaspillage d’Etat et toujours plus d’impôts ; nommé à la commission fiscale de la Chambre, il se trouve compromis par une accusation d’évasion fiscale en Suisse. C’est Madeleine qui est à la manœuvre. André, pervers et ingrat, est l’apothéose de la vengeance ; il ne sera pas moins qu’accusé de meurtre. C’est Madeleine qui est toujours à la manœuvre.

Elle est aidée par Dupré, un ancien contremaître de son premier mari emprisonné et dont elle a divorcé. Il fait le détective pour elle, place les hommes où il faut pour agir, crochète les serrures pour déposer les indices compromettants. Communiste rebelle à l’autoritarisme du parti, il couche cependant avec Madeleine la grande bourgeoise ; il comprend sa vengeance, il compatit. Dans la valse de l’argent qui rend fou et le désastre de la corruption et de la spéculation qui font le lit du fascisme qui monte (tiens ! on dirait notre époque), la justice est une mission qui lui convient. Pierre Lemaitre a soutenu Mélenchon en 2012.

Nous sommes dans « la crise de régime, le flottement des dirigeants, l’incertitude de la politique étrangère et, a posteriori, le manque de lucidité de la majorité des élus de la République », écrit l’auteur p.535. Dans cette époque déboussolée où tout est permis dans le chacun pour soi (tiens ! on dirait la nôtre), le destin de chacun n’est écrit que par chacun ; il y a ceux qui aiment à se laisser aller, ils subissent ; il y a ceux qui se rebellent et résistent ; ils agissent.

Quant à Paul, il grandit. Né en 1920, il a à peine 14 ans fin 1933 quand Dupré le place entre les mains d’une gentille fille de 16 ans qui va l’initier. Car sa mère a découvert les cahiers où il colle les filles dénudées de publicités pour les cosmétiques et la parapharmacie. Mais le jeune Paul est moins tourmenté par le sexe, bien qu’un duvet commence à lui pousser sur la lèvre, que par la publicité. Il se lance dans un produit et réussit. Longtemps déprimé par son suicide raté, il a surmonté son désespoir par l’opéra lorsqu’il a entendu chanter la Gallinato ; il lui a écrit, la solitaire au cœur d’artichaut a fondu, ils se sont rencontrés, elle l’appelle son « petit Pinocchio en sucre ». L’enfant qui s’est jeté dépoitraillé du second étage sur le cercueil de son grand-père devient un homme résilient qui réussit. Il « fit des enfants, des profits et des slogans », confie l’auteur en raccourci jubilatoire dans l’épilogue.

Pierre Lemaitre, Couleurs de l’incendie, 2018, Livre de poche 2020, 543 pages, €9.20

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The Good Criminal de Mark Williams

Avec un titre faussement anglais en français (l’imbécile soumission des collabos aux plus forts, hier nazis, aujourd’hui yankees !), un policier très américain où les salauds ne sont pas ceux qu’on croie. Mais ce n’est pas l’américanisation du titre qui fait la qualité de l’œuvre. Nous avons un correct film d’action avec fusillades, bagarres, poursuites en voiture et explosion de rigueur dans la mythologie d’Hollywood, mais les personnages sont caricaturaux et le sujet un peu court.

Tom « Carter » de son pseudo (Liam Neeson) est un ancien démineur des Marines qui, il y a neuf ans, a décidé d’user de son savoir technique sur les explosifs pour cambrioler des banques. Non pas pour le fric mais par vengeance contre « le système ». Son père, ouvrier modèle en aciérie durant trente-cinq ans, s’est vu frustrer de sa retraite par la malversation d’un dirigeant et, désespéré, s’est jeté à 100 km/h contre un arbre avec sa Chevrolet « sans freiner ». Tom a cambriolé la banque du mec. Puis d’autres. Il ne s’est jamais fait prendre, choisissant toujours le lieu et l’endroit adéquats, travaillant seul et préparant toujours minutieusement ses coups. Il est pour le FBI « le voleur invisible », il a accumulé 9 millions de dollars.

Mais, arrivé dans la ville où l’action se passe désormais, il tombe amoureux de la fille à l’accueil de la société de location d’entrepôts où il vient pour un box. Dès lors, sa vie change, il ne cambriole plus, ne dépense pas son butin. Ce qu’il voulait au fond est « d’être aimé », comme chacun. Il veut donc solder sa période bad boy et « se rendre aux autorités », rendre l’argent et négocier une peine minimum avec visites sans limites. Un peu court comme rédemption, thème yankee obligatoire à la morale. Tom aurait pu jouer le Robin des bois en donnant une justification politique à ses vols, faisant un don anonyme par exemple à une association ou à une caisse de retraite, ameutant la presse. Au lieu de cela il se soumet, en bon garçon modèle yankee, rêvant mariage, maison, gosses et petit travail tranquille, sa morale en paix. C’est de la bouillie pour les chats, pas du bon cinéma.

Le FBI contacté ne le croit pas, une dizaine de « dingues » s’étant déjà fait passer pour le voleur invisible afin de se faire mousser. L’agent chef contacté délègue à deux agents subalternes le soin d’aller voir ce Tom « Carter » à l’hôtel où il dit attendre. Mais deux jours passent et toujours rien. Alors que Tom va – enfin ! – décider que les flics fédéraux, comme le reste des institutions aux Etats-Unis, ne valent pas grand-chose, et qu’il va quitter sa chambre, il trouve les deux sbires à la porte, déguisés en Témoins de Jéhovah avec costume sombre, cravate sur chemise blanche, voiture noire, air impassible de Jugement dernier. Des caricatures de jeunes cons que leur « plaque » rend immortels et invincibles en mission.

Tom leur raconte « ce que les journaux n’ont pas dit » sur les casses, mais les sbires en veulent toujours plus. Notamment le fric, puisque ce n’est que ça qui compte dans la société yankee. Tom fait la bêtise de leur donner les clés d’un box où il a planqué les cartons, mais sans exiger d’aller avec eux ! C’est invraisemblable. Evidemment les deux se servent et entassent dans leur bagnole les cartons de biffetons, bien que le plus jeune et le plus latino ait des scrupules (Anthony Ramos). L’autre, Nivens (Jay Courtney), lui en impose et ils font finalement comme il dit. Sauf que la fille des entrepôts, Annie (Kate Walsh), la copine de Tom qui a fait des études de psychiatre, vient voir ce qu’ils font puisqu’elle les a vus sur la télésurveillance. Ils lui expliquent qu’ils sont des amis, que Tom leur a donné la clé et qu’ils déménagent quelques cartons pour lui afin d’emménager dans la maison qu’il a choisi. Ce n’est pas mal tourné, ça passe, la psy ne subodore rien. Mais les deux agents sont alertés du fait qu’ils sont enregistrés.

Ils vont entasser le fric dans une « planque » du FBI qui ne sert pas et veulent s’en servir « pour leur retraite » (!). Ils reviennent vers Tom à l’hôtel et Nivens veut le descendre avec une arme non immatriculée qu’il a pris dans la planque, mais ce dernier leur demande s’ils ont compté les billets. Trop cons, ils ne se sont pas aperçus qu’il n’y avait qu’un million cinq et pas neuf millions et que le reste est ailleurs. Nivens hésite, l’autre suit. L’avidité sans limites est le propre des yankees et ils ne font pas ce qu’ils sont venus faire, enfin Nivens seulement, l’autre suit. Toc, toc ! A la porte leur chef (Robert Patrick), énervé qu’ils n’aient pas obéis à son ordre d’aller voir le voleur invisible le jour dit et qui vient le faire à leur place. Que faire ? Grave question qui a tourmenté maint révolutionnaire ! Bof, quand on est yankee, on ne fait pas dans la dentelle : une balle en plein cœur et tout est dit. Le chef est descendu et Tom va y passer, malgré le non-Nivens qui a des scrupules. Mais Tom se défend, en Marine. Il assomme le scrupuleux et lutte avec Nivens, passant par la fenêtre où il finit sur lui, l’autre groggy.

Il trouve alors Annie la conne, venue « voir ce qui se passe », la gueule enfarinée. Ils fuient dans sa jeep noire et sont poursuivis par les deux sbires remis de leurs cocards dans leur puissante Chevrolet qui vrombit comme un V8. C’est clair, le chef « a été descendu par Tom » avec le pistolet non marqué, version officielle de flics, habitude yankee. L’autre suit, toujours aussi latino, aussi veule, aussi niais. Le racisme anti-latinos est sous-jacent même si le gars se rachète dans la plus belle tradition biblique à la fin.

Bref, poursuite en bagnoles, feintes, dérobades, Annie mise dans un autocar Greyhound pour n’importe quelle ville car elle est repérée, Tom qui veut « régler ça ». Et Annie la conne qui évidemment n’en fait rien, sachant mieux en féministe obstinée ce qu’il faut faire – qu’un mâle pourtant ancien Marine. Elle revient au bureau pour récupérer la carte mémoire de la vidéo et tombe évidemment sur Nivens venu pour la même évidente raison (mais la conne n’y a pas pensé, n’a pas même écouté son mec). Elle se fait tabasser mais a eu le culot de téléphoner avant sur son portable (pas d’une cabine comme il avait dit, donc toujours aussi conne) pour lui dire qu’elle n’a pas obéi mais qu’elle n’en fait qu’à sa tête (de linotte). Tom accourt, la voit à demi-morte, l’emmène à l’hôpital. Le chef qui reste sur les deux au FBI (Jeffrey Donovan) se pose des questions, Tom voulait se rendre, pourquoi ces brutalités ? Tom Carter réussit à le convaincre que c’est Nivens la pourriture et il lui tend un piège (explosif) pour qu’on le confonde enfin et que sa propre morale soit blanchie.

Je ne vous en dis pas plus mais le reste est de la même eau, avec grands boums, fusillades, suspense et rédemption à la fin, la conne dans les bras du con. Car malheureusement l’acteur Liam Neeson fait ce qu’il peut mais en vieux, et son rôle est celui d’un benêt. Un film qui peut se voir pour l’action mais ne se revoit jamais pour son scénario pas plus que pour ses personnages. De la mélasse de l’ère Trump, sorti en pleine pandémie.

DVD The Good Criminal – Un honnête voleur (Honest Thief), Mark Williams, 2020, avec Liam Neeson, Kate Walsh, Jai Courtney, Metropolitan Video, 1h36, €16.50 blu-ray €18.98

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Ruth Rendell, Le lac des ténèbres

Ce qui est agréable avec Ruth Rendell est que le roman policier n’a besoin ni de policiers ni de bandits. S’il y a meurtre, c’est par méprise et sans le vouloir, comme une boule de billard à trois bandes tombe dans le trou. Le titre est tiré du Roi Lear de Shakespeare et la réplique est attribuée à Néron. L’auteur en fait une sorte de destin où les bonnes intentions finissent par paver un paradis qui n’est en fait qu’un enfer.

Martin Urban est le fils unique d’un couple de riches bourgeois, associé aux affaires financières de son père. C’est un garçon égal avant la trentaine, sans relief, dans l’aisance sans être riche, sans petite amie bien qu’il ait couché, sans véritable ami bien qu’il ait des relations. Un jour, en traversant un parc de Londres, il rencontre son ex-condisciple Tim. Ils étaient ensemble à la London School of Economics et, bien qu’ils n’aient pas lié amitié, se retrouvent avec plaisir. Tim est journaliste pour le Post à scandales. Il tire le diable par la queue mais joue régulièrement aux paris sportifs. Martin est intrigué et se laisse tenter par l’expérience.

Un jour il gagne 104 000 £, ce qui est une belle somme en 1980. De quoi acheter une dizaine d’appartements moyens par exemple. Il ne sait trop quoi faire de cette somme, nette d’impôts et tombée par hasard dans sa poche. Il a scrupules à en parler à Tim, on ne sait pourquoi, mais ce genre de réaction est l’essence de l’intrigue. Par culpabilité chrétienne, il décide d’utiliser la moitié de ce pactole pour faire du bien autour de lui. Il a entendu parler de gens nécessiteux qui aimeraient changer d’appartement ou voudraient faire opérer leur fils atteint d’une maladie grave. Le Royaume-Uni, en 1980, est déjà mélangé et le fils en question est indien. Pour les autres, il s’agit d’un vieillard, d’une pauvre schizophrène et d’un couple nécessiteux.

Mais il ne suffit pas de vouloir faire le bien pour le réaliser. Le diable se cache dans les détails et l’enfer est pavé des meilleures intentions du monde. L’un des vieillards, au reçu de l’offre par lettre, décède brutalement d’une crise cardiaque. La schizophrène est effrayée rien qu’à l’idée de quitter son minuscule appartement londonien même pour une maison plus spacieuse. Seuls les parents du garçon malade sont reconnaissants.

Quant à Tim, journaliste brutal doté d’une bonne mémoire, il attend que Martin lui fasse part de sa bonne fortune mais rien ne vient. Il l’invite à une soirée chez lui mais Martin décline. Mystère du tempérament anglais fait de pudeur trop bienséante et du camouflage désespéré de tout sentiment. Martin est vaguement amoureux de Tim mais celui-ci n’en saura rien. L’attitude naturelle eût consisté à parler du gain inattendu avec cet ami retrouvé et de lui offrir un pourcentage en cadeau pour l’avoir incité à jouer. Mais le naturel n’a rien d’anglais et c’est bien là ce qui va nouer le drame. Car il y a drame par détournement d’intentions.

Un matin, Martin reçoit un gros bouquet de chrysanthèmes jaunes apportés par une fleuriste blonde qui ressemble à un jeune garçon. Elle se prénomme Francesca et il en tombe immédiatement amoureux. Celle-ci se laisse faire, déclarant un mari violent et une petite fille de deux ans. Il va la sortir, coucher avec elle, la mettre dans un taxi parce qu’elle ne veut pas que son mari le voit. Lorsque d’aventure il la raccompagne en voiture dans un quartier périphérique, il a du mal à la voir entrer. Et il ne sait presque rien de sa vie.

Il la pousse à divorcer et à venir vivre avec lui, mais elle hésite, diffère. Il va jusqu’à acheter un appartement pour elle en attendant qu’elle puisse quitter son foyer. Mais, en fiscaliste qui veut le beurre et l’argent du beurre, il craint de payer une plus-value sur une résidence secondaire et met donc cet appartement au nom de Francesca. La remise des clés a lieu, le week-end passe, mais Francesca ne donne plus signe de vie. Qui est-elle vraiment ? Que lui est-il arrivé ? Que vient faire Tim dans cette aventure ? Quelles sont les meurtres mystérieux qui parsèment les journaux ? C’est sur tous ces ingrédients que joue l’auteur pour broder son intrigue en patchwork.

Le roman est écrit en phrases courtes et directes, sans description superflue mais avec un sens de la psychologie qui permet aux personnages d’exister.

Dommage que la « traduction » soit aussi mauvaise, multipliant les fautes de français comme il prétent, elle souffra, le Cypriote… D’ailleurs il n’est pas écrit traduction mais « texte français » de Marie-Louise Navarro.

Ruth Rendell, Le lac des ténèbres (The Lake of Darkness), 1980, Editions du Masque 2003, 121 pages, occasion €1.38

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Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden

Un beau jour parisien, le commissaire Damrémont découvre dans un trois-pièces haussmannien quatre corps à demi nus placés en rose des vents, morts. Le plus gros désigne le nord. Ça commence comme ça car nous sommes en polar. L’auteur s’y lance avec délices et y réussit assez bien.

Son originalité est que l’enquêteur n’est pas un flic (qui n’arrive qu’après coup), ni une journaliste (qui est présente mais nulle), mais un livreur de sushis d’origine iranienne qui veut devenir avocat au pénal – et a déjà raté deux fois son examen du barreau.

Mais reprenons au début. Trois amis sont conviés par un quatrième qui rentre du Canada où il s’est exilé sept ans. Il a fauté en fac étant étudiant et a dû mettre les voiles. Mais il s’est taillé une réputation (un brin surfaite) d’érudit sur Le voyage de Flaubert en Egypte, et il est convié à une conférence en Sorbonne. Il en profite pour renouer avec son club d’âmes damnées de la fac, l’un devenu prof de lettres en secondaire, l’autre auteur de docu-fictions, le troisième syndicaliste. Carl, Audric, Victor, Tony. Audric reçoit dans sa garçonnière bourrée de livres après divorce, « un homme seul malgré lui, avec une fêlure, un esprit foisonnant qui survit en transmettant ce qu’il a appris et en spéculant sur le reste ; un prof quoi ! » p.38.

Survient Léa, pièce rapportée venue pour rencontrer Victor l’auteur ; elle est journaliste – évidemment au Monde – « une fille de son temps, juge-t-il, moins encline à vivre le moment qu’à l’archiver » p.131. Mais Carl est en retard. Le lapin brûle, il était pourtant mitonné à la moutarde. Pourquoi ne pas avoir éteint le feu ou minuté la plaque ? Ces profs sont maladroits…

Pire, en allant aux toilettes, Léa se trompe de porte et pénètre dans la chambre bureau d’Audric. Elle y trouve Carl – étendu mort. De quoi ? Nul ne sait et Audric ne tarde pas à être accusé par les autres qui en savent long sur leur passé commun. De plus, Carl avait niqué aussi l’épouse d’Audric. De quoi imaginer la pire vengeance ! Mais pourquoi chez lui ? Et pourquoi au moment où il invitait ses amis ? Le coupable évident serait trop simple. Dès lors, qui l’a fait ?

Ne sachant comment se dépêtrer de cette situation, et se méfiant à raison de la police qui est expéditive pour désigner un coupable sans trop chercher, Audric séquestre les trois autres dans son appartement. Survient Sadegh, le livreur de sushis, commandés parce que le lapin a brûlé. Audric le connait un peu et l’enrôle aussitôt pour l’aider à faire la lumière.

Le jeune Sadegh, avocat raté, va résoudre l’énigme de la mort dans un bureau du fond de Carl Van Noorden, venu en avance pour finir de préparer sa conférence. Ce ne sera pas sans mal, ni sans rebondissements, mais la fin est assez bien amenée pour qu’on reste captivés. Les caractères sont bien typés et brossés par petites touches, suffisantes pour en faire le tour. Le style est enlevé, avec parfois des accélérations inédites. Un bon roman dans le genre policier d’un auteur incontestablement à suivre.

Raphaël Passerin, Le Cas Van Noorden, 2021, éditions du Val, 213 pages, €12.00 e-book €3.99

Raphaël Passerin est aussi l’auteur de Prince de Galles, chroniqué sur ce blog

Attachée de presse Bérénice Paget editionsduval@yahoo.com

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Bernard Clavel, L’homme du Labrador

Clavel écrit l’un de ses petits romans tirés d’un fait insignifiant mais qui l’a marqué. Le Labrador n’est pas ici un chien mais un pays, en haut à droite de la carte du Canada, au nord du fleuve Saint-Laurent face à Terre-Neuve (Newfoundland en globish).

Nous sommes à Lyon en 1937, par un soir de brume entre Saône et Rhône. Un homme entre dans un bistro toujours sombre où officie Sophie, une jeune serveuse rousse opulente au travail monotone. Elle sert tous les jours la même consommation aux mêmes heures aux mêmes habitués. Un bistro de quartier quoi, qui réunit entre hommes les commerçants du coin avant et après le marché, les artisans en fin de journée, les joueurs de belote.

Dans cet univers fermé et sans avenir, le personnage qui entre déclare venir du Labrador, une province sauvage où le vent puissant est omniprésent et la nature hostile. Les loups y hurlent en toute impunité et, en hiver lorsqu’ils ont faim, il faut veiller et entretenir un feu d’enfer pour ne pas être égorgé et dévoré. Certains l’ont été. Mais la cabane en rondin est confortable, les fleuves remontés en canots d’écorce poissonneux et sauvages, les portages entre rapides épuisants mais revigorants. La solitude à deux ou trois est contemplative, loin des petits tracas minables des urbains engoncés dans leurs travaux monotones et leurs manies. Et il y a la perspective de trouver de l’or.

Un vieil Indien à New York a vendu une carte à un compère, que l’homme du Labrador qui dit s’appeler Freddy est venu retrouver. Mais l’Américain nommé Wallace est absent, Freddy doit l’attendre, ou le chercher. Il s’impose donc quelques jours chez Sophie, dans son studio minuscule sous les toits avec point d’eau et toilettes sur le palier, sans gaz à l’étage. La serveuse a été immédiatement séduite par cet homme fort et sûr de lui qui sait raconter sa vie de mâle nomade aventureux. Elle a couché, a rêvé. Freddy lui a dit qu’il avait besoin d’une femme comme elle pour le conforter, pour garder la base arrière dans une ville de la côte. Sophie est prête, elle s’est remplie de l’homme, corps et âme, et son esprit est ailleurs. Freddy a fécondé son rêve.

Et puis un soir, l’homme sent qu’on le suit ; quelqu’un qu’il a connu lui veut du mal. Ils doivent partir ; Wallace a été tué mais Freddy a pu récupérer ses documents. Sophie, qu’il préfère appeler Nelly, son second prénom qui fait plus américain, et lui doivent aller chercher son frère qui va embarquer avec eux pour l’aventure. Tout le bistro s’enthousiasme, certains auraient voulu venir, tous veulent au moins participer financièrement. C’est qu’il parle bien, le Freddy et qu’il sait ce qu’il dit, selon un consommateur qui a lu un livre et vérifie.

Sauf que… l’homme qui l’a connu entre le dernier soir dans le bistro. Et je vous laisse découvrir la fin.

Clavel met en scène la puissance du rêve exotique, la fascination de la parole conteuse, le prestige de celui qui vient d’ailleurs, dans les petites vies ternes et sans futur des ouvriers, artisans et petits commerçants urbain – son propre milieu qu’il connait bien. C’est doux amer, empli de vérité humaine. Mais un peu court, comme souvent avec Bernard Clavel. Il n’a pas la puissance de développer une histoire.

Bernard Clavel, L’homme du Labrador, 1982, J’ai lu 2001, 127 pages, €4.47 e-book Kindle €12.99  

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Jules Vallès, La rue

La rue est peuple, la rue est liberté. Ce sont les maître-mots de Vallès l’insurgé. La rue s’oppose à la maison, à l’immeuble, au collège, à la prison, à l’université. La rue est la vie, le « pays natal » de l’auteur, là où il trouve un monde à découvrir. La rue, c’est aussi le titre qu’a donné à son journal éphémère Jules Vallès, journaliste. D’où ce recueil d’articles parus un ailleurs lorsque sa feuille fut interdite – par trois fois sous le Second empire. Il a donc écrit un peu partout et donne ses billets en témoignage, mais tronqués, censurés, domptés par la bienséance et le régime. Ce livre recueil est une expérience vécue d’informer et d’opiner en temps d’autorité. Un exemple d’histoire pour notre présent.

Né dans le jacobinisme et le goût du soldat, Jules en est venu à haïr la guerre, la « tradition », le devoir, les classiques appris sous la férule au collège – en bref tout ce qui empêche en tout temps un jeune de vivre sa propre vie d’aujourd’hui. C’est pourquoi il déboulonne avec parti-pris et parfois mauvaise foi Homère, Michel-Ange, Victor Hugo, tous ces génies de leur temps devenus statues à imiter. Vallès est effervescent comme un comprimé enfermé dans un verre ; il se sent vaincu mais bouge encore.

D’où ce livre patchwork, fait de bouts ramassés entre 1865 et 1866. Il y mêle le vécu et le senti, la critique et la pitié, les voyages et les lectures. Il comprend 43 articles en 6 parties : la rue, souvenirs, les saltimbanques, Londres, la servitude, la mort. L’on y retrouve les thèmes qui font écrire Vallès, l’enfance, le spectacle de la rue à Paris, les libertés de Londres, l’évasion des nomades baladins, tout le contraire des servitudes des « galériens » et de « la mort ».

Les galériens surtout excitent sa verve. Non seulement les condamnés au bagne dont il décrit les trognes, mais aussi tous ceux qui sont contraints par la misère ou le métier à obéir, à se couler dans le moule, à « être vus » d’une certaine façon par l’opinion. Ainsi ces fils de criminels, ou chétifs mal élevés par des parents inaptes, ou orphelins que l’on fait domestique et martyr des frustrations bourgeoises, ou ceux qui voient leur nom insulté sur les murs et dans les chiottes, ou ces colocataires forcés de vivre ensemble et qui s’agacent de leurs petites habitudes sans pouvoir se quitter, ou ceux qui ont du succès et qui se sentent obligés de ressembler au Personnage que les gens se sont composés d’eux, où ceux condamnés au bon mot parce que c’est leur image au point qu’on rie alors qu’ils ne disent que « bonjour ou j’ai faim » (p.799 Pléiade). Une galère que l’image, la réputation, l’étiquette qu’on vous colle ! Vallès n’a pas de mot assez dur pour dire toute la tyrannie des autres (cet « enfer » dira Sartre), de l’opinion commune, de la moraline universelle.

Mais pour Zola, ce livre montre un Vallès en hercule de foire, du talent d’expression et de la vigueur mais des convictions peu établies hormis celles d’avoir souffert. « Il faut croire à quelque chose en art, il faut avoir une foi artistique, n’importe laquelle, si l’on ne veut crier dans le vide et dépenser une force herculéenne à des jeux puérils. Les phrases sont des phrases, si coloriées et pittoresques qu’elles soient. Lorsqu’on les jette au hasard, selon les caprices du jour, on ressemble à cet homme dont le génie s’use à appeler la foule dans sa baraque pour lui faire admirer des tours de force » p.1476 Pléiade.

Car il n’est pas encore fini, Vallès Louis-Jules, né en 1832 le 17 juin, et qui a déjà 33 ans lorsqu’il égrène ses articles. A l’âge où finit le Christ, Vallès commence à peine. Il est passé de l’état de chameau qui subit durant son adolescence au personnage de lion qui se révolte et rugit en sa jeunesse, selon les Trois métamorphoses de Nietzsche. Il lui restera à accomplir la dernière étape de la chrysalide : devenir l’Enfant – innocence et oubli, enfin créateur – ce qu’il n’accomplira qu’après la Commune et la double défaite, celle de l’Empire et celle du peuple et dont il fera une trilogie.

Jules Vallès, La rue, 1866, Nabu Press 2010, 330 pages, €23.03 e-book Kindle BnF 2015 €2.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Retour des vacances solaires

Le mardi 6 juillet est un jour attendu. Celui où les moins de 18 ans vont tomber le masque et mettre les voiles. Enfin les vacances ! Fini le scolaire et vive le solaire ! Le club de Cinq se reconstitue – comme chacun sait, ils n’étaient que quatre – plus le chien.


Être enfin soi, sans uniforme ni contraintes, nu face aux autres et au soleil, fier de son short rouge devant la fille qui a l’appareil.


Fier de son torse de préado déjà dessiné devant sa sœur aînée qui le trouve touchant.


Lui la trouve belle, fille ado élancée en maillot deux pièces qu’il rêve de réduire à une.


On ne remet son masque que pour être sous l’eau, soûlaud de la mer.


Les fratries copinent.


Les fillettes se regardent dans le miroir de la nature : vont-elles grandir ?


Les frères garçons se sentent complices.


Pour les plus grands, déjà jeunes et plus ados, c’est repos. Avant la soirée qui va déchirer.

Le vacant c’est le vide, le disponible, l’inoccupé. En bref la liberté d’être et de faire. A chacun, petits et grands, de s’en emparer dans l’égalité des corps et la fraternité de la plage.

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Gérard Leray, Les derniers jours de Jean Moulin à Chartres

L’ouvrage s’ouvre sur une citation de Pascal Ory : « L’historien n’est pas un procureur, son travail est de comprendre ». Il se poursuit par une note adressée le 9 novembre 1940 au chef de la Feldkommandantur de Chartres par le préfet d’Eure-et-Loir Jean Moulin (fac-similé ci-après). Car la nouvelle est tombée des Archives nationales par l’historien Yves Bernard en 1999, un dossier oublié qui aurait dû être aux archives départementales de Chartres. La célébration du centenaire de la naissance de Jean Moulin, le 20 juin 1899, a engendré deux colloques, l’un à Paris, l’autre à Chartres. « Le début d’exécution des mesures raciales a été mis en œuvre pendant que Jean Moulin était à la préfecture. C’est un fait que j’ai trouvé dans les archives », expose Yves Bernard en citant la cote AN-AJ38-1157 des Archives nationales. « Daniel Cordier tombe des nues, la déclaration d’Yves Bernard provoque la stupéfaction et un grand trouble dans l’assemblée », note l’auteur p.123.

Il va dès lors se plonger lui-même dans les archives et reconstituer la chronologie minutieuse des événements de l’époque, tout en les replaçant dans leur contexte. C’est cela le travail d’historien : les faits, pas la belle histoire que l’on veut croire. Quoi, livrer des listes de Juifs aux occupants ? Lui Moulin, le futur héros de la Résistance, de gauche et républicain ? Mais oui, le mythe n’est pas l’histoire ni la propagande la vérité. « Il y a une chose avec laquelle on ne peut pas transiger, c’est la vérité » déclare Daniel Cordier, le secrétaire de Jean Moulin durant la Résistance et son biographe depuis.

Rassurez-vous, Jean Moulin n’a pas démérité et c’est mal le juger que le juger aujourd’hui, 80 ans après les faits, sans connaître les circonstances. « En tant que préfet sous le régime autoritaire de l’État français, pendant 129 jours, soit plus de quatre mois – du 10 juillet au 16 novembre 1940 -, Moulin s’est plié aux ordres de sa hiérarchie vichyste et aux exigences des forces d’occupation allemandes » p.11. Pouvait-il faire autrement ? Il était fonctionnaire et chargé de la mission d’assurer l’ordre de l’Etat pour la population soumise aux bombardements, à l’exode et aux pénuries. Démissionner – on a toujours le choix – aurait été non seulement faillir à l’honneur de la mission mais trahir la population. Le gouvernement de Vichy ordonne, on exécute, sans zèle mais par métier.

D’autant que les recensements par classe ou autres distinctions ne sont pas rares sous la république. Mais il n’y a pas de listes selon la religion – il faut donc solliciter la déclaration volontaire, ce que les Juifs font volontiers, bons citoyens depuis des décennies ou des générations, et souvent héros de la Grande guerre. Le Statut des Juifs est promulgué par l’Etat français le 3 octobre 1940 : « Alibert (1887-1963), au principal, et Pétain, accessoirement, sont les maîtres d’œuvre de ce texte qui transpire la revanche contre la République dreyfusarde, qui consacre le regain de la droite ultra-catholique, ligueuse, réactionnaire, nationaliste, antiparlementaire, celle de Barrès, Maurras, Rochefort, Drumont et Déroulède, presque quarante-trois ans après le J’accuse de Zola, qui légitime l’antisémitisme viscéral, enkysté, de l’époque » p.92. Daniel Cordier précise, au colloque de Chartres : « Évidemment, il [Moulin] a accepté ces contraintes parce que c’était cela ou partir. Bien sûr, chacun d’entre nous aujourd’hui est libre de juger de sa conduite. C’est le drame de cette époque qu’il faut prendre garde de juger et reconstituer à travers le prisme de la Shoah. C’est-à-dire de l’anachronisme puisqu’à cette époque l’issue de ces mesures est inconnue » p.127.

Moulin n’est pas pétainiste, ni antidreyfusard ; il est resté dans sa préfecture en juin 40 alors que la population et les fonctionnaires fuyaient, il a assuré la distribution d’eau et de pain, aidé les réfugiés. Il a refusé, à l’arrivée des Allemands, de cautionner une accusation de viol, démembrements, éventrations et massacres attribués aux « tirailleurs sénégalais » qui avaient étrillés durant leur retraite les fantassins vert-de-gris. Le préfet, en grand uniforme, n’en a pas moins été arrêté, jeté dans la morgue où s’entassaient les cadavres, et menacé d’être exécuté s’il ne signait pas. Il a résisté, tenté de se suicider pour ne pas faillir à l’honneur ; il a été libéré pour servir de médiateur entre les autorités d’occupation et la population.

Mais Jean Moulin sait qu’il ne restera pas préfet longtemps. Il a été au cabinet de Pierre Cot, ministre du Front populaire réfugié en Angleterre et déchu de sa nationalité par Vichy dès le 6 septembre 1940. Dès lors, obéir aux instructions ministérielles était une façon de servir de bouclier un peu plus longtemps contre le régime de Pétain et les excès des occupants. « Il n’a pas pris la moindre mesure d’internement ou d’assignation à résidence des « juifs étrangers ou sans patrie connus pour leur attitude contraire aux intérêts du pays, ou qui se sont introduits illégalement en France, notamment depuis le 1er septembre 1939, ou encore dont l’absence de ressources les place en surnombre dans l’économie nationale », comme la loi du 4 octobre 1940 le lui autorise », affirme l’auteur p.117.

Très peu de Français avaient lu Mein Kampf et très peu de ceux qui l’avaient lu traduit en français (et tronqué par Hitler volontairement en ce qui concernait la France) ne l’avaient pris au sérieux. C’est dommage car savoir, c’est pouvoir – et être informé du vrai, agir en pleine conscience. Les Juifs auraient-ils été aussi dociles à se déclarer s’ils avaient lu et compris ? Les fonctionnaires français auraient-ils exécuté les ordres sans les retarder, les saboter, les détourner, comme certains l’ont fait par la suite, s’ils avaient su dès 1940 qu’une Solution finale pouvait être envisagée ? A l’époque, elle ne l’était pas encore dans l’esprit des nazis, ce n’est que le développement des combats qui a imposé cette solution. La vérité est toujours révolutionnaire, proclamait-on en mes années de jeunesse post-68. Et il est vérifié que toute démocratie ne peut fonctionner que sur la confiance, donc sur le libre débat, donc sur la vérité. Tout mensonge est potentiellement fasciste car il est un appel à se fier à celui qui parle, sans vérifier par soi-même, en abolissant tout esprit critique. Le lien de force plus que le lien de raison.

Le déni de certains historiens apparaît donc comme une faute déontologique, démocratique et morale. Jean Moulin a obéi provisoirement parce que c’était, compte-tenu des circonstances connues, le moindre mal. Se poser en Dieu omniscient aujourd’hui est une aberration et d’un orgueil moral fort malvenu. Qui est assuré de ce qu’il aurait fait ? Et combien de collabos lors de la prochaine occupation ?

Gérard Leray, Les derniers jours de Jean Moulin à Chartres, Editions Ella 2020, 272 pages, €19.00

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Moi Daniel Blake de Ken Loach

Le Royaume-Uni a poussé plus que les autres Etats développés l’austérité sociale, mélange du devoir de se prendre en main protestant avec la liberté absolue libertarienne. Ce que la gauche française appelle « ultralibéralisme », tordant les concepts par haine du libéralisme des Lumières (au profit du collectivisme « socialiste », voire tyrannique). Ken Loach lance un coup de gueule très ironique dans son film de 2016, montrant à la fois les bêtises des administrations courtelinesques et l’inhumanité des fonctionnaires ou petites mains privées d’une délégation de « service » public.

Son personnage principal, Daniel Blake (Dave Johns), est un menuisier de 59 ans qui a eu une alerte cardiaque sévère et à qui son médecin traitant interdit de travailler. Un employeur, le sachant, serait soumis à des poursuites s’il passait outre. Mais l’Etat n’est pas soumis aux mêmes règles et « le système » des allocations chômage depuis 2008, exige de certains malades aptes partiellement au travail une recherche d’emploi. Pour cela, ce n’est pas un médecin qui décide, pas même du personnel médical, mais depuis 2010 une société privée à laquelle est faite concession pour l’éligibilité à la pension de handicap. Un interminable questionnaire de 50 pages pointe les critères requis : Daniel Blake n’en a que 12, il lui en faudrait 15. Il se trouve donc dans une situation ubuesque où il doit chercher du travail pour toucher les allocations chômage de l’ESA (Employment and Support Allowance) – mais sans pouvoir dire oui à une quelconque proposition par interdiction du médecin.

Il peut faire appel de la décision inepte du rouage pseudo-administratif incompétent, mais il doit pour cela attendre le coup de fil de la personne qui le suit (qui arrive tardivement sous forme de message téléphonique automatique), puis sa lettre de refus (qui arrive avant), avant de se connecter à Internet pour faire appel en ligne. Tout renseignement est accessible sur un numéro payant, submergé par les appels en incompréhension des usagers, ce qui demande près de deux heures d’attente ! Evidemment Daniel, vieux manuel, ne connait rien à Internet, tout juste s’il sait se servir d’un téléphone mobile. Mais aucun fonctionnaire de l’administration du Jobcentre n’a le temps de l’aider, chacun est minuté par souci de rentabilité. A lui de se prendre en mains et de se débrouiller.

Il doit s’inscrire malgré tout au chômage faute de pension de handicap, mais uniquement en ligne ! Tout juste si, au second rendez-vous, le rouage qui suit son dossier (Sharon Percy) lui prescrit une formation (obligatoire) en rédaction de CV, mot qu’il n’a jamais rencontré. S’il ne s’y rend pas et n’obéit pas aux consignes, il sera « sanctionné » : trois semaines d’allocations supprimées la première fois, plus si récidive. Il devra aussi consigner le détail de ses recherches d’emploi qui devront lui prendre 35 heures par semaine, cela dans un contexte de crise économique après l’explosion de la finance en 2008-2010. Et comment les prouver ? « Demandez un reçu, ou faite une vidéo avec votre smartphone », lui répond la fonctionnaire. « Je suis un homme malade, dit-il, recherchant des boulots inexistants ».

Lorsqu’il patiente au Jobcentre en attendant son tour, il prend le parti d’une mère célibataire, Katie Morgan (Hayley Squires) avec deux enfants de pères différents (Briana Shann et Dylan McKiernan). Elle vient d’emménager dans le quartier en logement social et a du retard au rendez-vous car elle connait mal encore les transports. Le fonctionnaire directeur, régulateur de flux comme à la SNCF (Stephen Clegg) la renvoie à un prochain rendez-vous qui lui sera fixé car « ici, on a des règles » (curieuse remarque de la part d’un mâle dominant). Daniel, avec bon sens, s’insurge : peut-être pourrait-on s’arranger en décalant le rendez-vous suivant avec son accord ? Rien à faire, l’administration est aveugle et ses sbires imbéciles. Le vieil anglais ouvrier veuf va nouer des liens d’amitiés avec la jeune paumée mère célibataire et les deux vont s’entraider.

Katie ne peut loger dans sa ville natale où réside sa mère car elle serait en foyer de sans-abri et ses deux enfants lui seraient retirés. Elle doit chercher du travail mais, malgré ses tracts dans les boites aux lettres bourgeoises pour des heures de ménage, elle ne trouve rien. Donc elle se prive pour nourrir ses enfants, allant jusqu’à craquer en ouvrant une boite de haricots à la tomate qu’elle enfourne dans sa bouche dans les locaux mêmes de la banque alimentaire. Et jusqu’à voler pour le superflu, lingettes ou crème pour le visage. Ce qui la fait convoquer par le directeur du supermarché, qui passe l’éponge à condition qu’elle ne recommence pas. Il est en fait rabatteur pour son agent de sécurité, Ivan (Micky McGregor), qui l’aiguille vers la prostitution… Elle pourra ainsi acheter des baskets neuves à sa fille, les vieilles prenant l’eau ce qui la fait moquer par ses petites camarades.

La société anglaise de notre siècle, comme au siècle Victoria décrit par Dickens, éjecte les vieux (Daniel Blake), marchandise les femmes (Katie Morgan) et oblige les jeunes non-qualifiés à frauder (le voisin noir de Daniel qui vend de la contrefaçon commandée directement en Chine, Daniel devenu tagueur pour qu’on l’écoute simplement). La toute-puissante Administration multiplie les obstacles bureaucratiques, avec ses règles incompréhensibles et ses automatismes de répondeurs, choix à touches, imprimés sur le net, règles tatillonnes, pour décourager les citoyens de « vivre aux crochets » de l’aide publique. Je crois que de nombreux braillards français devraient faire un stage Outre-Manche, comme George Orwell l’a fait dans les bas-fonds, pour apprécier le système social français au lieu d’en demander « toujours plus » comme des égoïstes avides ! La souffrance comme système politique pour maintenir les citoyens tentés par la révolte à faire profil bas : telle est la société de 1984 décrite plus tard par le même Orwell. Nous n’en sommes heureusement pas encore là en France.

Le scénariste Paul Laverty et le réalisateur Ken Loach ont enquêté auprès des chômeurs anglais pour connaître leur existence de tous les jours, et ce n’est pas du misérabilisme. Ils traitent le sujet avec ironie et tendresse, gardant confiance en l’humain sous les carapaces de statut. L’ANPE française dégradée en Paul en ploie a pris un temps le chemin anglais, convoquant les chômeurs exprès le lundi matin à 8h30 en banlieue pour un poste qui n’entrait pas dans leurs compétences selon leur CV, ou n’en assurant jamais plus le suivi s’il y entrait – j’en suis personnellement témoin. Il fallait faire du chiffre, tout en domptant les « ayant-droits » par un lever aux aurores et une « mobilisation » sans faille.

Pas de quoi rester « bon citoyen » très longtemps…

Palme d’or Cannes 2016

DVD Moi, Daniel Blake (I, Daniel Blake), Ken Loach, 2016, avec Dave Johns, Hayley Squires, Sharon Percy, Le Pacte 2017, 1h37, €10.00 blu-ray €15.00

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Patricia Cornwell Sans raison

Plus le temps passe, plus les personnages fétiches de Pat Cornwell deviennent des caricatures. En 2008, le gros Marino en rajoute sur le côté beauf, borné et macho ; l’élégante Scarpetta fait de plus en plus intello et arrogante, obsédée par sa nièce, cassante avec son amant ; le distingué Benton reste cet émotif glacé qui prend les choses comme elles viennent, toujours à suivre obstinément, sourcils froncés, sans jamais initier quoi que ce soit ; Lucy, Mademoiselle Nièce, est de plus en plus fantasque, couchant avec la première paire de seins jolis, oubliant ses codes d’accès et se foutant de son travail, entourée de ses jouets : hélicoptère Bell dernier cri, Hummers blindés, ordinateurs sophistiqués, Treo (sorte de Blackberry version US)…

Il faut attendre 400 pages sur 500 pour qu’enfin l’action se développe et que l’intrigue se resserre. Elle se finit en beauté, il faut le reconnaître, mais pas sans s’être appesantie des chapitres entiers sur les tumeurs de l’Amérique. Avant la page 400, vous ne trouverez AUCUN personnage positif ou sympathique, contrairement aux précédents romans. Que des aigris, des fatigués, des vaniteux. Deux gosses disparaissent ? L’auteur ne compatit même pas comme elle le faisait il y a dix ans. Elle décrit avec des mots vulgaires comment le psychopathe leur éclate la tête à coups de crosse après les avoir liés sur le tapis, point à la ligne ; elle en rajoute en faisant dire à un flic comment il les a retrouvés nus ensevelis à même la terre. Ce sont des « déchets », comme toutes les victimes qui se « laissent faire ». Mais pour ne pas effaroucher son lecteur américain-traumatisé-par-le-fameux-11-Septembre, les deux garçons – blonds – sont des orphelins (« ils ne manqueront à personne » est-il dit) et qui plus est « d’Afrique du sud ». Leur péché originel est-il d’avoir eu des gènes racistes, donc de mériter d’expier ? Il ne saurait s’agir de petits Américains blonds, même de Floride où l’esclavage et la ségrégation ne sont pourtant pas si lointains. « I have a dream… » disait Martin Luther King, ce qu’Obama reprend. Pas Cornwell pour qui la vie semble être une irrémédiable maladie mortelle.

Voilà pourquoi ce Cornwell-là me déplaît. J’ai pourtant lu avec bonheur toute la série. Hors d’Amérique, nous observons aujourd’hui comme une dérive. Les criminels sont considérés aux États-Unis comme génétiquement tarés – on cherche dans leur cerveau par image IRM pour savoir ce qui cloche. Ou bien traumatisés par le sectarisme religieux ou le viol pédophile – marqués à vie sans AUCUNE résilience possible. Les psys ne sont que des charlatans (Dr Self – docteur Féministe-Moi-Je-Narcissique – ne tient qu’à son émission télé…), les flics ne sont que des nuls ou des pourris, le FBI a suivi sa pente native de nouvel Inquisiteur après le Patriot Act. Il y a dix ou quinze ans, Scarpetta aimait son métier, Benton faisait avec conscience ce qu’il fallait, Marino enquêtait hors pair, Lucy en voulait. Fini tout cela. Même si chacun a réintégré des fonctions semi-officielles, refaisant un peu confiance au Système mis à mal par les attentats de 2001, quelque chose s’est cassé en Amérique. L’ère W. Bush II a-t-elle montré la naïveté de vouloir refaire monde selon un schéma idéaliste ? Il est prouvé depuis le 11-Septembre que le peuple américain n’est pas « élu » pour ouvrir la voie au Progrès et au Bonheur pour la terre entière.

A lire Pat Cornwell, on vit bien mieux ailleurs qu’aux États-Unis, ces vingt dernières années. Son héroïne d’avenir – Lucy – a la tête malade et elle fait de plus en plus n’importe quoi, entraînant tout le monde dans une danse mécanique de marionnettes (le terme est prononcé). Est-ce ainsi que se voient les États-Unis d’aujourd’hui, frustrés de leur Mission ? Nous avions déjà noté l’extrême sensibilité de Patricia Cornwell à saisir les états d’âme du pays et à rendre compte par ses personnages. Dans ‘Sans raison’, ils sont devenus des « experts » pour rien, obligés par des « scénarios » d’enfer déjà répertoriés et emmagasinés sur disque. Ils s’entraînent comme des forcenés pour être de parfaits pros – mais sans que cela leur serve à quelque chose. Les psychopathes et le Système les condamnent à l’impuissance.

Sans doute affiliée à la National Riffle Association et votant Républicain, Pat Cornwell se rend enfin compte des effets pervers du Patriot Act, voté dans la précipitation sécuritaire en 2002 : « Tu dois prendre en compte le fait qu’au nom de la lutte contre le terrorisme, les Fédéraux peuvent avoir accès à tes dossiers médicaux, aux médicaments que tu prends, à tes comptes bancaires, à tes habitudes d’achat, à l’intégralité de ta vie privée » p.360. Bienvenue dans le monde réel, miss gadget ! Lucy ne peut pas tout, l’exploration en est faite, c’est l’impasse. Son alter ego mâle, Rudy, qui mettait un peu d’ordre dans son bordel professionnel, a disparu des romans ; peut-être s’est-il lassé de travailler avec une telle capricieuse cafouilleuse égoïste ?

Nous craignons les romans à venir : Kay Scarpetta va-t-elle bientôt prendre sa retraite avant qu’elle ne nous devienne antipathique ?

Reste évidemment « la famille » de personnages à laquelle les lecteurs se sont attachés au fil des années (ce pourquoi je suis en colère de les voir se perdre), les meurtres bien tordus et l’intrigue qui palpite. Les fans suivront.

Patricia Cornwell, Sans raison (Predator), 2005, Livre de poche 2008, 500 pages, 512 pages, €8.70 e-book Kindle €8.49

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Mary Higgins Clark, La nuit du renard

Avant l’essor du net et la loi des séries (télé), les écrivains écrivaient et Mary Higgins Clark écrivait bien. Ses textes étaient fouillés, sa langue correcte, ses personnages consistants. Le suspense monte peu à peu et s’affole vers la fin, les grands thèmes de l’époque sont abordés : la peine de mort, l’avenir de Grand Central Station à New York, la sécurité.

Un jeune homme est condamné à mort pour un crime qu’il nie avoir commis – à 17 ans. La gouverneure refuse sa grâce tant les éléments de preuve sont accablants. Dans le même temps, un couple se déchire intellectuellement, face à face sur les ondes. Lui est journaliste partisan de la peine de mort depuis que sa femme s’est fait assassiner ; elle est journaliste célèbre mais contre parce que, même coupable, tuer est se prendre pour Dieu. Un peu extrêmes tous deux, ils sont néanmoins amants. Et le fils de la morte ; le petit Neil de 8 ans, se débat entre asthme dû à l’angoisse de la perte, terreur de se voir abandonner par son père pour l’autre femme, et crainte de la marâtre.

Là-dessus, un tordu s’empresse de les enlever, elle Sharon l’amante et le Neil le fils. Pourquoi ? Pour rien, par plaisir sadique, par délectation de tuer et de prendre en photo les tortures des derniers instants. Comment s’y prend-t-il ? Pourquoi n’est-il pas aperçu ? Où les mène-t-il ? Que veut-il ?

C’est tout un jeu du chat et de la souris qui commence alors entre le père, célèbre, le FBI compétent, et le psychopathe déterminé. Jusqu’au dernier moment, nul ne sait si les otages sont encore en vie, ni où et quand en ville un endroit sauter. Si ce qu’il dit est vrai. Car il se fait appeler le renard, comme Rommel, le général allemand. Est-ce un indice ?

Difficile d’en dire plus sauf que les moyens des années soixante-dix étaient loin de ceux d’aujourd’hui et que les intrigues en étaient réduites au téléphone fixe, aux cabines isolées, au radiotéléphone et au bon vieux courrier par la poste. Même les photos étaient sur pellicule à faire développer ! La technique étant peu répandue, la psychologie comptait bien plus pour bâtir une intrigue – pour notre bonheur. May Higgings Clark y excellait. Ce pourquoi chacun peut lire ou relire aujourd’hui ses romans noirs sans craindre le décalage séculaire : ça marche toujours.   

Mary Higgins Clark, La nuit du renard (A Stranger is Watching), 1977, Livre de poche 1980, 221 pages, €5.90 e-book Kindle €5.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark chroniqués sur ce blog

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Pourquoi l’écologie à la française reste un échec ?

Les nantis appellent à la restriction, les émergents trouvent légitime leur consommation, tandis que les plus pauvres attendent une fois de plus une sempiternelle « aide » internationale pour conforter les élites corrompues. L’Europe, divisée, moraliste, repue – a disparu. Le monde tourne autour du duo des hyperpuissances : les Etats-Unis et la Chine. Tant pis pour nos écolos.

Une fois de plus, ils n’ont rien compris. Trop bourgeois, trop chrétiens, trop social-moralistes, ils ont cru que réaliser des happenings en société du spectacle suffisait à galvaniser le monde. Eux donnaient la direction, révélée d’en haut ; les autres devaient suivre, convaincus par le marketing vertueux. Donc les pauvres restent pauvres, on leur fait la charité ; les émergents n’émergent plus, coincés sous le plafond de verre de la pollution ; les nantis restent nantis, tout au plus prendront-ils le vélo plutôt que la voiture… Eh bien, ce n’est pas comme ça que ça se passe.

Si « nos » écolos s’auto-intoxiquaient moins par leurs fumeux battages, s’ils secrétaient moins de moraline, s’ils analysaient les intérêts et les potentialités en réalistes plutôt qu’en histrions télégéniques, peut-être parviendraient-ils à comprendre un peu mieux le monde pour mieux le changer ? L’écologisme a pris la suite du communisme comme religion laïque. Mais s’il s’agit seulement de croyance, qui croira ? Qui y aura « intérêt » ? Pour quel « au-delà » ?

Or il importe d’analyser cette croyance. Fondée en apparence sur les scientifiques et leur « consensus » autour des travaux du GIEC (groupe international d’études sur le climat), la croyance récuse toute contestation, même venue de scientifiques. Comme si la science et sa méthode devaient s’arrêter aux convenances. Non, écolos dogmatiques, le doute reste fondamental ! Le savoir avancé exige la liberté de penser, de chercher et de dire. Le tropisme stalinien venu du passé gauchiste de trop d’écolos européens tend à faire de chaque climatologue un petit Lyssenko (dont on se rappelle tout le bien qu’il a pu faire à l’agriculture). La science est sans cesse en mouvement, elle progresse par essais et erreurs, par accumulation et confrontation. Figer le savoir en une vérité définitive, c’est nier la science et l’utiliser comme pancarte dans une manif – avec le même débat au degré zéro, la même tentative d’imposer sa vérité en force.

Alors qu’il suffirait de parler de la balance des risques pour rester rationnel, donc convaincant :

· Postulat n°1 : on ne sait pas (déjà, prévoir le temps local à trois jours, alors le climat planétaire dans 50 ans !…

· Postulat n°2 : quand on ne sait pas, on fait comme si le risque existait ;

· Postulat n°3 : dès que l’on en sait un peu plus, on corrige le tir, mais on est préparé.

C’est bien mieux pour susciter l’adhésion que la terreur millénariste !

Car si la science ne se confond pas avec la croyance, elle n’est pas non plus scientisme. La vérité ne sort pas tout armée et de façon définitive de la bouche des savants. Ceux-ci ne sont pas les exégètes d’une Parole éternelle qu’il suffit de « découvrir » comme on le fait d’un drap. Ils sont des chercheurs, ceux qui soumettent à expérience sans cesse une réalité mouvante. Il y a déjà eu des glaciations et des réchauffements, bien avant que l’homme ne fasse un feu ni ne domestique une vache ! Bien avant les centrales à charbon et le moteur à explosion ! Pourquoi le minimiser ? Cessons donc de nous croire le centre du monde, maîtres et possesseurs de la nature, ayant vocation à tout contrôler.

Chinois, Indiens, Japonais, Nigérians, ont une autre conception que celle, binaire, hiérarchique et impériale, qui est la nôtre dans le monde occidental (même pauvre), celle des religions du Livre. Eux voient la nature comme cyclique, les existences comme des réincarnations, le cosmos comme sans cesse mouvant et sans cesse à parcourir. Ce que disait Héraclite avant l’idéalisme de Platon, repris avec délectation par le christianisme (dont il confortait le Dieu unique) puis par le positivisme (qui voulait bâtir une ‘cité de Dieu’ laïque). Ce mouvement, cette infinitude, cette relativité, c’est bien ce qu’ont redécouvert Einstein, Bohr et Heisenberg après l’échec du rationalisme face aux passions de 1914. Les écolos ont, à l’inverse, la pensée régressive.

Que devient l’histoire, justement ? La tradition grecque, reprise par l’humanisme Renaissance puis par le libéralisme des Lumières, fait de l’être humain un animal inachevé, sans cesse en apprentissage, créant son propre destin par son histoire et en aménageant son milieu. Or les écolos remplacent l’histoire de chacun comme l’histoire des peuples ou même celle de la planète par un engrenage unique : l’Apocalypse ! C’est une régression à la pensée antimoderne, celle des légitimistes d’Ancien régime. Finie l’histoire en construction, l’être humain est réduit à sa seule condition naturelle, il doit subir. La Nature, substitut du Dieu tonnant d’hier, le punira. Il sera chassé du Paradis et condamné à errer dans les limbes laissés par la montée des eaux, l’assèchement des terres fertiles et des énergies fossiles, les forêts rabougries ravagées par les incendies et les tempêtes – comme s’il n’y en avait jamais eu avant. Il verra en tout frère un Caïn en puissance, prêt à lui sauter dessus pour lui prendre son eau, son blé ou le pucelage de sa fille. Est-ce la loi de la jungle dont se réclament les écolos ?

Il y a du ‘no future’ dans l’écologisme en Europe. D’où l’échec devant la planète. Le monde entier n’est pas prêt à croire à ce malthusianisme de développés, à cette morale de nantis issue du Dieu proche-oriental, à cet histrionisme médiatique en cercle fermé. D’autant qu’il y a collusion de système : médias comme consultants, labos comme industries spécialisées, crient après le financement. Plus ils font de bruit, plus ils parlent catastrophe, plus ils ont de retentissement dans cette société du zapping et du spectacle permanent ! Pour exister, faire peur ; pour obtenir des financements, manipuler l’opinion ; pour acquérir du pouvoir, faire pression médiatique sur les gouvernants.

Pour ma part, il n’est pas question de suivre les histrions, ni de naturaliser l’histoire, ni de dissoudre l’humain dans la mécanique scientiste. En revanche, soyons réalistes, c’est bien plus réconfortant et bien plus efficace. Il y a quelque chose à faire. Le défi de l’environnement est une nouvelle frontière :

  • Face aux ressources limitées de la planète, nous avons besoin de faire des économies.
  • Face aux défis climatiques et alimentaires, nous avons besoin d’innover et de faire avancer plus encore le savoir scientifique.
  • Face aux rumeurs, croyances et autres complots « pour le Bien », nous avons besoin de véritable information scientifique, de rationnel et de travailler en commun sans obéir aux diktats des clercs de la nouvelle mode, ni aux prophètes d’Apocalypse.

Economie, innovation, science – vous avez bien lu. Quelle est la méthode la plus efficace capable de réaliser l’un et l’autre ? L’autoritarisme d’Etat ? La dictature du parti unique ? Une nouvelle théocratie d’écolos initiés ? L’anarchie de petits groupes réfugiés dans leurs grottes en montagne bouffant bio ? Vous n’y êtes pas… Les Chinois le redécouvrent depuis plus de 40 ans, il n’y a qu’un seul système d’efficacité, apte à fonctionner sous tous les régimes politiques : le capitalisme.

Je ne parle évidemment pas des traders et autres financiers manipulateurs, qui doivent être régulés par des autorités responsables, mais du capitalisme industriel : celui qui sait produire le mieux avec le moins à condition qu’on l’oriente (loin de la mode, du fric et des paillettes, du sport-spectacle et autres histrionismes infantiles). Quand les écolos reconnaîtront que le savoir scientifique, appliqué à la technologie, et que la méthode capitaliste, appliquée à l’économie, sont capables à la fois de réaliser la sobriété nécessaire et d’innover pour vivre bien – alors on les écoutera.

Daniel Cohn-Bendit, en vrai politique, le savait déjà. Reste à convaincre tous les illuminés qui ne servent pas la cause de la planète avec leurs glapissements effrayés. Ni la cause de l’Europe, rendue inaudible aux Etats-Unis, comme en Chine ou en Inde, par sa propension à la morale et son appel à la décroissance. Mais, comme le disait de Gaulle d’un autre travers (la connerie) : « vaste programme ! ».

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Patricia Cornwell Scarpetta

J’aimais bien Kay Scarpetta, médecin expert de Virginie et grande professionnelle, humaine dans ses actes. Mais sa mère, la vieille Cornwell devenue ‘fat cat’, s’aigrit de plus en plus et voit le monde en noir. Elle parvient à nous faire détester ses aventures. J’avais déjà dit les dérives que je pointais dans ‘Sans raison’ : dans ‘Scarpetta’, elles sont pires ! Le thriller est mal foutu, l’histoire trop bien-pensante et les personnages sont comme ces peluches Duracell qui s’agitent frénétiquement sans raison. Beurk !

Toute la première moitié du livre est statique, emplie de dialogues lourdingues où les états d’âme sont évoqués bien plus que le décor. Arrivé vers la page 300, vous vous demandez ce que diable vous foutez à vous coltiner ce pavé insipide, pâle reflet de ceux des années 1990 ! Vous vous dites que l’Amérique accouche désormais d’une bande de tarés comme rarement vus. Non seulement les victimes sont toujours handicapées ou minoritaires, ou ratées. Non seulement les psychopathes qui prolifèrent sont sexuellement frustrés, jouant comme des fous à manipuler quiconque et à massacrer lentement, sadiquement, avec toute une mise en scène. Mais aussi les « héros » de la série, ceux que vous aviez appris à aimer ! Benton s’est marié avec Scarpetta mais il ne la voit que rarement, ayant décidé de travailler ailleurs (?). Lui, le pro, est incapable de dominer ses émotions dans le travail : à quoi sert donc tout ce qu’il a appris du profilage ? Le gros flic Marino a fait une cure et voit un psy, mais il est toujours aussi instable, vulgaire et frustré, bien que repentant. Lucy la nièce reste solitaire, trop intelligente pour les autres, richissime d’avoir vendu quelques logiciels. Elle vit entourée d’écrans géants, de moteurs de recherches automatiques et de gadgets ; elle n’a pas peur de transgresser la loi, qui n’est pas pour elle semble-t-il. La procureur Jaime Berger est frigide, divorcée n’ayant jamais compris son ex, d’une bêtise bureaucratique lorsqu’il s’agit de piéger un suspect. Scarpetta a déménagé quatre fois au moins depuis la Virginie, elle vieillit, indulgente aux gens mais supportant de moins en moins bien la procédure.

Tous sont des professionnels sans cause. Ils appliquent névrotiquement les techniques faute de savoir vraiment à quoi elles peuvent servir. Il y en a de plus en plus et, dans les âmes, la technique remplace la morale. « La prolifération des nouvelles techniques scientifiques d’investigation avait généré d’autres pressions, d’autres exigences, que personne n’aurait pu imaginer » p.580. Une puce GPS de la taille d’un grain de riz peut être implantée « dans le cul » (je cite, c’est vous dire le niveau où est tombé le style). Ça se fait tous les jours pour les animaux de compagnie : pourquoi diantre les diplomates, journalistes et autres sbires de la CIA ne le font-ils pas avant de se faire enlever dans les pays basanés ? On applique mais on perd le but ; l’excès de technique abêtit ; la machine tourne en rond faute de programme. Les héros sont fatigués, ils ne croient plus en l’avenir ; nous ne croyons plus en eux, ils sont de plus en plus cons et impuissants.

Le 11-Septembre est passé par là mais, sept ans après lors de la parution du livre, peut-être faudrait-il décrocher ! A lire Cornwell, l’ère Bush est frénétiquement préoccupée – mais nul ne sait exactement à quoi. Chacun fait son boulot comme il a appris, avec encore plus de technologies, mais dans son petit coin. Névrose obsessionnelle : Patricia C. devrait peut-être prendre un psy pour se renouveler un peu ?

Passé la moitié, enfin un peu d’action – un meurtre – enfin un peu d’enquête qui fait progresser l’histoire. Mais le coupable est téléguidé dès les premières pages et le lecteur l’a déjà découvert ! Aucun coup de théâtre à la fin ne vient donner de sel. C’est navrant.

Sans parler des pubs à peine déguisées pour les montres, les ordinateurs, les meubles, les peintures à la mode, les restaurants : combien Cornwell Enterprises Inc. s’est-elle fait payer pour ce ‘naming’ forcené ? Il n’y a que les fabricants de whisky qui aient décliné, les marques très chères proposées n’existent pas… Avec une ignorance toute américaine pour l’Europe : non, ce n’est pas en Irlande que l’on trouve « les meilleurs » whiskies mais en Écosse ! Ni les plus chers (prix et qualité étant allègrement confondus par l’arriviste devenu riche – alors que le prix ne prouve que la rareté). Non, la France n’est pas sans une marque de bière nationale repère : et la Kro alors ?

Avec ça, le larmoyant du politiquement correct, le juridisme poussé à l’absurde, l’incapacité de chacun à écouter les autres ou même à nouer une relation saine qui ne soit pas de dépendance doudou… On ne communique désormais que par Blackberry (combien de royalties pour cette marque ?), on transporte son MacBook partout (combien ?), on tire au Glock de poche à viseur laser (combien ?). Où l’on apprend qu’un Américain moyen a une centaine d’adresses mail et ne donne jamais qu’un pseudo sur le net. Internet est devenu la seule façon de travailler – et la base du scénario cette fois-ci. Qui met en scène le « petit peuple d’Amérique » – mais non, pas les gens de peu : les nains ! Cette façon de les qualifier par euphémisme, comme s’ils étaient de gentils lutins sortis de Walt Disney est d’un rare mépris, c’est dire si le socialement correct de là-bas dégouline de bêtise et de larmoyance de crocodile.

Si c’est ça, la nouvelle Amérique, attendons que la génération d’après donne envie d’y retourner ! En attendant, ne lisez Patricia Cornwell que si vous restez fan et que vous voulez connaître la suite des tribulations de la petite bande.

Patricia Cornwell, Scarpetta, 2008, Livre de poche avril 2010, 640 pages, €8.90 e-book Kindle €8.49

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L’avenir n’est écrit nulle part dit Montaigne

En son 11ème texte de ses premiers Essais, Montaigne lit Cicéron – il s’en trouve bien et tout conforté. C’est que les « pronostications » sont charlatanisme, déjà avant Jésus elles étaient contestées. Les pronostics sont les oracles que la pythie délivrait à Delphes dans les vapeurs de soufre ou les prédictions que les Romains tiraient du foie des victimes. Comme si les bêtes étaient fabriquées pour servir aux augures, raille Cicéron !

Reste « la forcenée curiosité de notre nature », dit Montaigne, qui remplace les superstitions antiques par d’autres plus modernes : le destin « dans les astres, dans les esprits, dans les figures du corps, dans les songes » plutôt que dans la science et sa méthode. Je m’étonnerais que cela soit toujours d’actualité malgré leur peu d’effet, si je n’avais la conviction que l’humaine nature est plus croyante et avide de soumission que raisonnable et aspirant à la liberté. Les horoscopes fleurissent et nombreux sont ceux qui y croient. Faites le test, comme je l’ai souvent fait à celles qui me juraient mordicus que c’était vrai : auquel cas, disais-je, si ça marche, vous qui me connaissez de caractère, de quel signe du zodiaque suis-je donc ? Jamais une seule fois ledit « signe » en réponse évidente ne fut le bon. Quant à invoquer les esprits, le Totor national le fit ; tourner les tables lui fit tourner la tête. Quant à la morphologie du crime ou la bosse des maths, chacun sait que c’est foutaise, les pires tueurs en série ont l’apparence de tout le monde et le voisin violeur et assassin était bon père et bon camarade. Quant aux songes, que voit-on en rêve ? Ses fantasmes sexuels, répondait Freud, ce qui a calmé les esprits, du moins ceux qui se piquent d’être de « beaux » esprits.

« Il n’est pas utile de connaître l’avenir », écrit Cicéron reprit par Montaigne. C’est « se tourmenter sans profit » – car l’avenir n’est écrit nulle part, n’en déplaise aux complotistes qui aimeraient bien un Dieu qui tire les ficelles pour mieux lui obéir et s’en faire les clercs zélés. Ainsi François, marquis de François, roi de France, qui trahit en Italie parce qu’il avait été convaincu par des charlatans payés par Charles-Quint que des maux étaient « préparés à la couronne de France et aux amis qu’il y avait ». Or ce fut la victoire du roi François 1er et le traître fut trahi par ses inquiétudes sans fondement. Montaigne de citer alors Horace :

« Il est maître de lui et peut vivre dans la joie

Celui qui peut dire chaque jour :

« J’ai vécu ; qu’importe si demain

Jupiter voile le ciel de nuages sombres

Ou nous donne un soleil radieux ».

C’est vrai, qu’importent les oracles ? L’avenir n’existe pas, seul le présent existe – éternellement. Induire que la divination existe parce que les dieux (qui sont censés commander au destin) existent, c’est se mordre la queue car si la divination existe, c’est donc que les dieux existent ! Ainsi se moque Cicéron et Montaigne après lui. « J’aimerais mieux régler mes affaires par le sort des dés que par ces songes », s’écrie notre philosophe – avec raison. Et de citer Platon qui en fait une régulation de sa république. Le hasard fait bien mieux les choses que les prédictions car les croyants ne retiennent que les 50 % en leur faveur, délaissant l’autre moitié qui va contre. Ainsi les ex-voto de ceux qui avaient échappé aux naufrages dans les chapelles. Diagoras lui-même, grec de Samothrace cité par Montaigne d’après Cicéron, s’en moquait déjà quand il s’agissait des temples : « ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurés noyés, en bien plus grand nombre ».

A quoi cela sert-il de « rechercher au ciel les causes et menaces anciennes de leurs malheurs », demande Montaigne ? Ne vaut-il pas mieux chercher en soi et dans ce que l’on a fait ? Ainsi l’Inde était plus sage, qui enseignait que le destin de chacun est ce qu’il en a fait, le karma qui le suit, le cycle des causes et des conséquences de sa propre existence, et dont il ne peut s’en prendre qu’à lui-même en ses actes passés. Chacun est responsable de soi, on a toujours le choix de ses actes – même lorsqu’il paraît impossible. Chercher en l’oracle, la prédiction ou le destin écrit un bouc émissaire est démissionner de soi, se faire esclave de ce qui vient avec l’excuse victimaire du « c’est pas ma faute ».

« Le démon de Socrate était à l’aventure certaine impulsion de volonté », analyse Montaigne, « une opinion prompte, véhémente et fortuite » qui pourrait « être jugée tenir quelque chose d’inspiration divine ». Mais cet oracle-là, qui est l’expression d’une conviction, n’est que raison opérante, opinion qui s’impose soi, et non vérité écrite de tout temps.

Ce que chacun sait bien, en vérité, sinon pourquoi « le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophétique, auquel leurs auteurs ne donnent aucun sens clair, afin que la postérité y en puisse appliquer de tel qu’il lui plaira », s’amuse Montaigne ? Ainsi des oracles de Delphes comme des prophétie de l’apothicaire Nostradamus, charlatan obscur du temps de Montaigne, auquel certains croient encore !

Moi, ce qui m’amuse toujours, est que Madame Soleil, qui prédisait soi-disant l’avenir, n’avait pas prévu son contrôle fiscal… Lors d’un voyage, une inspectrice des impôts nous avait détaillé l’enquête et ses résultats.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00

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Jules Vallès, Les Réfractaires

Recueil d’articles sous forme de livre à thèse, Vallès réagit aux Scènes de la vie de Bohème d’Henri Murger. Le rose artiste ne sied pas à Vallès l’insurgé. La dèche est miséreuse, pas romantique. La société, au lieu de se rêver, devrait se regarder en miroir. Le réfractaire n’est pas (encore) le rebelle, il est plutôt l’irrégulier, ce qui qui n’obéit pas aux règles sociales et qui vit dans les marges. En général il ne l’a pas voulu mais a échoué au bac par manque de talent ou de fortune – ou des deux ; il a échoué dans un métier, où la concurrence est rude et la critique réprimée par le pouvoir et les puissants ; il a échoué en société, le verbe trop haut ou par « mauvais » caractère. Lécher les culs et réciter sa leçon rapporte plus qu’inventer et dire le vrai.

C’est un portrait de l’auteur par sa bande que brosse Vallès : artiste manqué, poète sans talent, professeur révoqué, inventeur chimérique, critique impuissant à créer son œuvre. La bohème n’est pas la jeunesse méritante qui aboutit à l’Académie et sa misère n’a rien de pittoresque. Elle est plus la victime du livre, le prurit littéraire des petits intellos qui se croient du talent mais qui ne parviennent pas à plaire. Les personnages ainsi contés sont vrais, Vallès les a côtoyés dans les dîners du Figaro ou les cafés de la monarchie de Juillet et du Second empire. Toute une tribu de parasites qui vit au crochet de l’édition et du journalisme sans jamais percer. Aigris, ils font de leur ressentiment social une vertu – tout comme les écolos naïfs d’aujourd’hui font de leur austérité forcée une mission pour sauver le monde… sans toucher concrètement au système qui le loge, les nourrit, les transporte, leur permet de communiquer sur le net et sur smartphone à grande débauche d’électricité.

Vallès s’attache à trois réfractaires de Paris, Fontan-Crusoé, Poupelin dit « Mes papiers » et Monsieur Chaque « orientaliste et ancien Pallicare ». Il ajoute un réfractaire illustre, Gustave Planche, deux autres qui le sont moins, Cressot et Alexandre Leclerc, ainsi qu’un géant bachelier qu’il inverse en bachelier géant – mais pas par hasard. Ces réfractaires sont ceux « qui, au lieu d’accepter la place que leur offrait le monde, ont voulu s’en faire une tout seuls, à coup d’audace ou de talent ; qui, se croyant de taille à arriver d’un coup, par la seule force de leur désir, au souffle brûlant de leur ambition, n’ont pas daigné se mêler aux autres, prendre un numéro dans la vie » p.138 Pléiade.

Pour Vallès, tout vient du livre, depuis l’enfance ; tout est rêvé au lieu d’être agi – tel est l’esclavage bourgeois de « la littérature ». Il s’agit de prétendre vivre ses lectures comme la vraie vie, de laisser son existence tout entière passer par les mots, d’enjoliver quand on écrit toutes les passions, de parfumer toutes les misères – en bref de voir la vie en rose. Oh, la tendance n’a pas disparue avec le siècle XIX ! Au contraire, notre industrie du « divertissement » en tire encore ses ressorts les plus profonds. Vivre par procuration ce qu’on n’aura jamais est l’essence du pouvoir bourgeois. Disney Channel dès le jeune âge fait rêver aux princesses ou au vaillant lion ; les séries pour femmes seules, « soccer moms » ou autres isolées de banlieues sans âme font rêver au bel amant musclé doux de jeunesse bien qu’un brin inquiétant au fond, que les super-femelles-comme-tout-le-monde mettent vite au jour et s’en protègent (voyez les téléfilms américains à longueur d’antenne sur TF1 !) ; le cinéma même fait s’évader car le seul documentaire vrai ne suffit pas au plaisir. C’est contre tout cela que s’élève Vallès au nom du réalisme.

A quoi cela sert-il d’être bachelier si c’est pour échouer dans un cirque ? De suivre le séminaire si c’est pour être bateleur ? « M. Jules Vallès a du talent », écrit Barbey d’Aurevilly l’année de la parution du livre, mais il n’a « pas assez de souvenirs », il traîne « un seul souvenir personnel » et c’est trop peu, il fait de son propre cas un cas exemplaire de toute une faune et c’est assez vrai. « Pachionnard », disait de lui Veuillot en 1866, Vallès est adepte du passionné avec l’accent d’Auvergne, et c’est bien là son style. Il n’a pas encore su le dompter ni canaliser sa rage. Cela viendra. Après la Commune.

Jules Vallès, Les Réfractaires, 1865, Prodinnova 2020, 186 pages, €7.95 e-book Kindle €3.99

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Creepshow 2 de Michael Gornik

Creep, qui signifie ramper, s’aplatir (creep – crêpe ?) veut aussi dire le frisson qui nait des choses viles et diaboliques tel le serpent. Le show du creep est une revue de BD pour enfant d’après celles qui faisaient le délice du jeune Stephen King dans les années cinquante. Tiré de trois de ses nouvelles, le second opus du film met en scène Billy, en préado blond au col jamais boutonné (Domenick John), tirant sur son vélo pour atteindre le premier le camion qui livre le libraire. Un être immonde au nez en bec et aux doigts crochus – le Creep (Tom Savini) – le conforte de son rire sadique en son choix hideux. Remuer les bas-fonds de l’âme humaine et les terreurs des choses inouïes est une attirance du diable, fascinante mais contre laquelle il faut mettre en garde.

La première histoire passe des cases dessinées à la réalité d’une ville morte où subsiste un General Store où pas un seul client n’est venu acheter quelque chose en quatre jours. Le patron est un « bon garçon » à l’américaine (George Kennedy), mais niais de sa soixantaine, devenu lâche et trop indulgent. Il fait crédit, n’est jamais payé, s’achemine tout doucement vers la ruine. Son épouse (Dorothy Lamour) essaie de le mettre en garde mais il la calme avec sa fausse générosité qui est de paresse plus que de cœur. Un grand chef indien trône en façade, qui fait l’enseigne de bois (Dan Kamin). Le vieux lui repeint ses traits de guerre sur les pommettes lorsqu’un chef indien d’aujourd’hui arrive (Frank Salsedo), en Pontiac décatie mais conduite par un chauffeur. Tout comme le pionnier, l’Indien a bien baissé depuis qu’il a vieilli… Mais lui a du cœur et il ne veut pas laisser les dettes de son peuple sans garantie. Ce serait mendier alors que, s’il offre en caution les bijoux en turquoise donnés par chaque famille, c’est encore un prêt. Le vieux ne veut pas accepter mais ce n’est pas négociable. Tout serait donc moral si, en retournant dans sa boutique, le couple ne se retrouvait devant quatre jeunes, un fils de riche (Don Harvey), un gros lard glouton (David Holbrook) et le neveu du chef Indien qui tient un fusil, torse nu sous sa veste en jean (Holt McCallany). Ils se servent dans la boutique sans vergogne, ils pillent la caisse, piquent le sac de la vieille. Ce sont des « mauvais garçons » que la société ne peut tolérer. L’Indien est narcissique avec ses longs cheveux qu’il laisse pousser depuis l’âge de 13 ans et veut percer à Hollywood. Ils doivent partir le soir même. Mais, dans l’euphorie de l’arme excitée par la lâcheté des vieux, le coup part, la vieille meurt ; le vieux, égaré, s’avance, il s’en prend un autre dans le bide. Tout est consommé et le Mal triomphe. Sauf que… le grand chef indien de bois ne reste pas de bois. Il va rétablir l’équilibre du cosmos comme ses ancêtres l’ont toujours fait. Les trois délinquants seront punis, fléchés comme des Sébastien pour avoir cru à la mauvaise foi et le vaniteux Samson sera scalpé.

La seconde histoire – nettement la meilleure des trois – se passe dans les montagnes de l’Utah où quatre étudiants roulent en voiture vers un radeau ancré sur un lac, repéré par l’un d’entre eux. Ils rigolent, fument un joint, sont tout euphorie entre garçons et filles. Sitôt arrivé, le chauffeur qui est aussi le chef (Paul Satterfield, 27 ans), se dépouille de ses vêtements et se jette à l’eau. Elle est glacée, « pas plus de 10° », mais elle l’apaise de sa tension juvénile un brin sexuelle augmentée par la fumette. Son copain un peu plus jeune le suit (Daniel Beer) et les filles avec retard, tout habillées, nageant plus lentement. Sur le radeau, le moins pris par l’hubris de l’ébriété hormonale observe une nappe gluante qui se déplace sur le lac et avale un canard en l’engluant. Il presse les filles de rejoindre le radeau. Peu à peu, le froid aidant à la lucidité, les quatre jeunes s’aperçoivent que le lac tranquille et l’eau amicale sont un réel danger. La nappe mystérieuse semble douée d’une vie propre et la stupidité de l’une des filles (Page Hannah, 23 ans), qui trempe sa main dans l’eau comme par défi, tourne au drame : elle est engluée, attirée vers le fond, digérée par la « chose ». Terreur des autres qui ne savent plus quoi faire, la dernière fille hystérique comme il se doit dans les films d’Hollywood jusqu’aux années 2000. Le leader disparait, avalé par la nappe qui s’est coulée sous le radeau et infiltré entre les planches ; il en reste deux, frigorifiés, lui en slip toute une nuit (l’acteur a failli y passer). Ils sont beaux, blonds, athlétiques, emplis d’énergie ; ils sont l’avenir de l’Amérique – mais encore immatures, conduits par leurs instincts et non par leur raison. Tout l’hédonisme d’une génération est ainsi pointé, jusqu’à la caresse sur les seins dénudés par sa main du dernier garçon sur la dernière fille endormie (Jeremy Green). Ils périront. Non sans avoir lutté, mais avec l’implacable du destin, la dernière image étant la plus vive. Sur la pancarte était marqué : « baignade interdite ».

La troisième histoire est plus macabre. Elle met en scène une femme mûre, riche, adultère, égoïste (Lois Chiles), la génération entre deux des précédentes histoires. « Tu es conne, Madame Lansing » – le spectateur ne peut que souscrire devant ce constat réaliste, comme devant les imbécilités de la bourgeoise. Si elle a obtenu « six orgasmes » dans la même journée de son amant étalon (David Beecroft) – qu’elle paie 150 $ pour la performance – elle doit rentrer à l’heure chez elle, à des centaines de milles de la baise, où son mari concessionnaire Mercedes l’attend. Elle conduit donc sa luxueuse et puissante voiture, de nuit et assez vite. Ayant la bêtise d’allumer une cigarette, celle-ci lui échappe des doigts et va brûler le siège, ce qui lui vaut de déraper et de heurter un auto-stoppeur qui reste étendu, ensanglanté, sur le sol (Tom Wright). Ni vu ni connu, elle s’enfuit tous feux éteints tandis qu’un particulier puis un chauffeur de camion (Stephen King lui-même !) s’arrêtent, balisent et préviennent la police. Mais la chauffarde a l’autre bêtise de s’arrêter pour on ne sait quoi et, lorsqu’elle voit dans son rétroviseur l’auto-stoppeur mort la poursuivre clopin-clopant, elle ne repart pas tout de suite. L’individu la rattrape, c’est un Noir – une vengeance venue du fond des âges et des rancœurs accumulées. Il cherche à l’agripper par le toit ouvrant qu’elle a eu la bêtise encore de laisser entrouvert. Malgré ses manœuvres, il s’agrippe et ne lâche pas. Elle s’enfonce dans la forêt pour que les branches le chassent mais rien n’y fait, il est encore sous la calandre. Elle vide un chargeur entier de revolver mais, comme le chat allemand de la chanson, il est toujours vivant. Elle fonce alors dans un arbre pour l’écrabouiller, recule, recommence, encore une fois, et une autre (le film est « interdit » aux moins de 12 ans). Sa robuste Mercedes est en ruines, un œil pendant à terre, mais fonctionne encore : bonne mécanique. La femme atteint son domicile, où son mari n’est pas encore rentré. Dans le garage, elle pousse un ouf de soulagement. Sauf que… L’auto-stoppeur est à sa portière, puis tout contre elle. « Merci Madame de m’avoir renversé, vous serez avec moi maintenant ».

Le film s’achève à nouveau sur Billy mais cette fois dessiné, en butte à trois ados plus âgés qui veulent le cogner. Mais il a commandé par la poste des plantes carnivores à la revue Creepshow et en a planté un terrain « privé ». C’est là que, par sa fuite sur son vélo, il emmène ses ennemis – qui se font dévorer. Juste revanche du faible contre les forts, fantasme puissant des jeunes garçons en butte aux plus grands. Tout le film est ainsi moraliste, rétablissant une sorte d’équilibre immanent. Tourné au temps de l’Amérique au sommet de sa puissance et sûre de ses valeurs, à quatre ans le la chute ignominieuse de l’URSS, il se regarde avec plaisir et se revoit avec bonheur. Après tout, l’horreur est humaine.

DVD Creepshow 2, Michael Gornik, 1987, avec George Kennedy, Dorothy Lamour, Paul Satterfield, Daniel Beer, Lois Chiles, Tom Wright, 1h26, €16.22 blu-ray €18.05

Film à ne pas confondre avec la série du même nom sortie en 2021

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Anne-Cécile Hartemann, Métamorphose

Née en France en 1981, Anne-Cécile Hartemann a émigré au Canada en 2004 puis a divorcé en 2016. Elle était dévastée. Elle décrit dès lors son « incroyable voyage au cœur de mon être, voyage au cours duquel j’ai eu accès à des outils puissants qui ont façonné la femme que je suis devenu » p.17. Effondrée comme beaucoup par la fin d’un projet de vie en couple idéalisé dans ce Québec où l’hiver dure six mois et où les relations sont très basiques sur fond de religion catholique austère, l’autrice a réussi à rassembler dans ce livre les ressources qui ont conduit son chemin pour en sortir.

Il s’agit donc d’un guide de la connaissance de soi, fondé sur un patchwork de méthodes bricolées à mesure qu’elle les découvre mais organisé par étapes chronologiques. En trois chapitres, vous saurez tout pour sortir du puits de l’angoisse et de la négativité : tout d’abord se préparer à la métamorphose ; ensuite le mode d’emploi de la connexion ; enfin la métamorphose elle-même. L’autrice est femme et a eu deux petites filles, mais elle enfante cette méthode qui peut marcher aussi pour les hommes, dit-elle.

Le répertoire de concepts, d’outils et d’exercices est décrit comme « inspirant », ce qui à mon avis ne veut pas dire grand-chose, confondant en un même mot une réminiscence de respiration physique et d’inspiration spirituelle – mais c’est un mot attrape-tout du marketing à la mode et je suis sûr que cela, quelque part, vous séduit. Anne-Cécile Hartemann a œuvré une quinzaine d’années dans ce domaine de la communication et de la vente, métier qui permet de croire que les outils de manipulation de la conscience de soi et des autres sont aptes à résoudre les problèmes de relations entre soi et les autres. Je n’en suis pas convaincu personnellement.

Vous aurez en revanche une connaissance pratique de l’approche non directive créatrice, de la respiration en pleine conscience, du minimalisme, de l’Humanitude, de la communication non violente, de l’Expanders (une envie de se stretcher correctement), de Ho’oponopono « secret » des guérisseurs hawaïens, et ainsi de suite. Je vous les laisse découvrir, certaines valent leur pesant d’ironie dans la manipulation des mots recouvrant des attitudes de simple bon sens. Il s’agit toujours de sortir de soi par les exercices physiques, l’apaisement des passions et l’élévation spirituelle par le silence des bruits parasite, sortir par des méthodes adaptées des orientaux de ce petit soi occidental égoïste et revanchard qui enferme dans le ressentiment et la victimisation. Rien que la proposition d’une voie est prometteuse à celles et ceux qui cherchent. Il y a de multiples chemins pour s’éveiller.

Cet ouvrage apporte non seulement des connaissances théoriques sans pesanteur, mais est surtout ponctué d’exercices pratiques que chacun peut expérimenter comme apprendre à recevoir ou à donner, imaginer cinq vies, dire merci (ce qui n’est pas si simple), se sentir « énergisé » au contact d’une personne (je ne sais trop ce que cela veut dire sinon de l’écouter avec l’attention qu’elle mérite), accueillir et pardonner (essence même de l’Ho’oponopono) ou encore faire une pause « en pleine conscience » (sans penser à autre chose).

Ce manuel vous aidera, si vous en ressentez le besoin. En tout cas l’auteure a ressenti l’envie de partager son expérience et son approche est positive. Elle est devenue thérapeute en relation d’aide, soit TRA et ce manuel pratique est aussi une publicité pour son nouveau métier. Il peut aider dans leur voyage intérieur celles et ceux qui ne se sont toujours pas trouvés.

Anne-Cécile Hartemann, Métamorphose – Le courage d’aller vers soi, éditions du CRAM, Montréal, 2021, 245 pages, €19.00 e-book Kindle €12.99

Attachée de presse en France Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Le site de l’autrice https://www.achartemann.com/

Son Facebook https://www.facebook.com/Anne-C%C3%A9cile-Hartemann-TRA-Th%C3%A9rapeute-en-relation-daide-103570081564583/?__xts__%5B%AB0%BB%5D=68.a

Sa fiche LinkedIn 

Et même Instagram (l’autrice est partout)

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Flaubert et l’homme qui paie

L’argent, c’est du pouvoir. Les Français affectent de mépriser l’argent mais ils aiment le pouvoir. Flaubert, observateur aigu de ses contemporains, ne s’y est pas trompé. « C’est qu’à son insu il avait ce bel aplomb de l’homme qui paie et qui est convaincu qu’on l’estime. Cet aplomb-là n’a pas son pareil dans le monde ; rien ne le vaut et rien n’en approche. »

Mais Flaubert n’est pas Zola, il ne se sent pas investi d’une mission post-chrétienne à éclairer le monde par l’exemple misérabiliste. Il n’est pas dupe des bons sentiments. L’argent, ce vil argent, est un moyen : le moyen du pouvoir. « De deux hommes qui dînent ensemble au restaurant, c’est celui qui paie qui s’assoit le plus lourdement sur sa chaise, qui en fait craquer le dossier, qui appelle le garçon de sa voix la plus haute et s’emporte à cause du canard trop cuit et de la friture manquée. Dans un débit de tabac, c’est celui qui paie qui choisit le plus longuement le cigare convenable et qui repousse la boite avec le plus de violence en se plaignant amèrement du monopole ; l’ami qu’on régale se contente de rire et allume ce qu’on lui a donné. »

Le Français affecte de mépriser l’argent, docile en cela aux leçons de l’Église (qui a ramassé tout pour elle jusqu’à la nationalisation révolutionnaire). Mais il se couche devant le pouvoir et adore manifester le sien auprès du sexe « faible » (c’est ainsi qu’on disait). « Chez une femme de mœurs faciles, c’est encore celui qui paie qui essuie ses bottes sur les coussins du sofa, qui lâche ses bretelles et déboutonne son gilet pour être plus à l’aise, qui prend la taille de la femme de chambre devant la maîtresse de maison, mâchant son cure-dents, riant à ses propres bons mots et débitant des ordures. »

Mais le pouvoir, qu’est-il sinon le consentement des autres ? Ni la grosseur de la bite, ni l’épaisseur de la liasse, ni le prestige de la fonction ne font l’homme. C’est la révérence de cour qui fait que les puissants sont puissants et les riches arrogants. Flaubert se moque des moralistes culs serrés qui affectent de mépriser ce qu’ils ne peuvent atteindre. « Vive l’homme qui paie ! Son insolence est justifiée par la vénalité de ce qu’on achète, et sa confiance en lui-même par l’empressement qu’on met à lui tout vendre. Honneur à lui ! gloire à lui ! Chapeau bas, messieurs, c’est notre maître à tous. »

D’ailleurs, dès que l’on donne un peu de pouvoir, d’argent ou d’accès au sexe au quidam, il s’empresse de retourner sa veste ! Il joue les petits chefs (comme ces flics qui vous contrôlent ou ces employés des guichets publics qui se sentent l’Administration à eux tout seuls), il prend des mœurs de nouveau riche (comme certains politiciens des trois sexes+), il foule au pied toute morale sexuelle en maniant des filles faciles du tiers-monde et jusqu’à des enfants (tel ces artistes qui se sentent au-dessus des lois). Le quidam est un mauvais en puissance : il suffit qu’on lui assure l’impunité.

Flaubert a bien raison : ce n’est pas l’argent qui est méprisable, mais bel et bien celui qui s’en sert pour flatter son ego et exercer son pouvoir. Car « le pouvoir », voilà le grand mot !

Toutes les citations sont tirées de la première Éducation sentimentale, 1845, chap. XV,

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869, Flammarion 2013, 624 pages, €5.20

Gustave Flaubert, Œuvres de jeunesse, Pléiade Gallimard 2001, 1667 pages (p.919), €59.00

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Mary Higgings Clark, Dors ma jolie

La « jolie » dont il est question dans le titre est la femme de l’ancien préfet de police de New York, retrouvée égorgée dans Central Park dix-sept ans auparavant. Le coupable est peut-être un mafieux qui a mis un contrat sur elle au mépris de toutes les règles en usage. Nicky Sepetti a été mis en prison pour d’autres faits et il vient d’être libéré, au grand dam de Myles Kearny le préfet en retraite, qui craint désormais pour sa fille Neeve.

Celle-ci a réussi dans la mode, montant une boutique avec les fonds d’un ami qu’elle appelle « oncle », Anthony delle Salva dit le vieux Sal qui a percé dans la haute couture avec l’idée de transposer les couleurs du Pacifique aux vêtements trop austères portés en son temps. Neeve (prénom irlandais qui s’écrit Niamh) a choisi plutôt le métier de conseillère en mode, choisissant les teintes, les tissus et les formes en fonction de la personnalité et de la silhouette de ses clientes, leur vendant au surplus des accessoires assortis tels que foulards, chaussures, sacs, bijoux. C’est là qu’elle fait sa fortune, avec le goût sûr de ceux qui sont nés dans la haute société et qui connaissent les codes.

Justement, une journaliste fantasque de la mode, Ethel Lambston, a disparu. Des vêtements d’hiver ne se trouvent plus dans sa penderie, mais elle n’a pas pris de manteau d’hiver. Les intempéries sont pourtant fortes en cette saison. Le lecteur sait dès le premier chapitre ce qu’il est advenu d’Ethel l’insupportable, mais il ne sait pas qui a fait le coup.

Les potentiels coupables sont nombreux, à commencer par son ex-mari Seamus qui, après un divorce une vingtaine d’année auparavant après six mois de vie commune, lui doit une pension alimentaire de mille dollars par mois alors qu’elle est devenue riche et que lui supporte le déclin de son bar au loyer qui augmente et à la clientèle qui diminue, tandis que ses trois filles à l’université coûtent. Un autre coupable possible est Steuber, ce producteur de vêtements chics qui fait travailler des immigrés illégaux parfois trop jeunes et importe de Corée la plupart de ses modèles tout en les vendant aussi chers que les autres ; Ethel devait dénoncer ces pratiques dans un livre explosif à paraître. Un coupable éventuel pourrait être le neveu d’Ethel, le jeune Douglas musclé à belle gueule qui plaît aux filles, mais qui est assez veule au fond, voleur même à l’occasion. Neeve, qui doit livrer les derniers vêtements commandés par Ethel, le trouve installé dans l’appartement de sa tante, la chemise à moitié déboutonnée et l’air revêche. Il n’a pas répondu au téléphone et est bien en peine de fournir une explication plausible. Et pourquoi pas un contrat de la mafia puisque les chargements venus d’Asie transportent parfois de la drogue ?

Bien sûr, le lecteur sera entraîné à choisir son coupable et à en être pratiquement certain, mais c’est trop facile. Il y aura coup de théâtre inattendu à la fin, ce qui fait le sel du genre. D’autant que le lecteur suit à la trace un tueur à gage qui doit se faire Neeve par contrat.

Neeve est une jeune femme décidée qui attend le mari idéal, ce qu’elle finit par trouver. Son père est pressenti pour diriger un service anti-drogue malgré ses 68 ans et sa récente crise cardiaque, ce qui lui laissera le champ libre. Il connait du monde, à commencer par la police mais aussi dans les milieux politiques et parmi ses anciens copains d’école primaire dans le Bronx. Seule sa femme lui manque, celle qui l’avait choisi à 10 ans lorsqu’elle l’avait retrouvé blessé par un tir allemand dans les ruines de la ville italienne de Pontici durant la Seconde guerre mondiale. Six ans plus tard il est revenu et elle l’a reconnu ; ils se sont mariés et ont vécu heureux jusqu’au drame de Central Park. Mais est-ce bien ce boss de la Mafia qui a commandité l’acte ? Il vient d’être libéré, il a une crise cardiaque, et il jure à son épouse que ce n’est pas le cas, mais que vaut la parole d’un mafieux ? Et sinon, qui ?

Nous sommes toujours dans le même univers des lectrices de Mary Higgings Clark, celui de la bonne société de la côte est qui fait rêver avec des mâles décidés et protecteurs et des femelles décidées et pleine d’initiatives. De l’entreprise, de l’argent, du bénévolat, des enfants – tout ce qu’aime ceux qui lisent, principalement des femmes à l’américaine. Mais ça marche, à petite dose j’y prends du plaisir.

Mary Higgings Clark, Dors ma jolie (Why my Pretty One Sleeps), 1989, Livre de poche 1991, 288 pages, €7.60 e-book Kindle €6.99

Les romans policiers de Mary Higgings Clark déjà chroniqués sur ce blog

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Manquer de mémoire préserve du mensonge dit Montaigne

Montaigne, en son neuvième texte du premier livre de ses Essais avoue qu’il n’a point de mémoire, « je n’en reconnais quasi trace en moi ». Il s’agit de souvenirs, pas de l’entendement qui, lui, fonctionne fort bien.  Mais les inconvénients de manquer de mémoire sont innombrables.

Ainsi ses amis lui reprochent de les oublier, puisqu’il affirme mal se souvenir… Même si l’affection n’a rien à voir avec la mémoire, ils lui reprochent son ingratitude, comme si oublier signifiait ne pas aimer. « Qu’on se contente de ma misère, sans en faire une espèce de malice, et de la malice autant ennemie de mon humeur », dit amèrement l’auteur. Mais pourquoi fournit-il les verges pour se faire battre ?

La contrepartie heureuse est qu’ainsi il n’a nulle ambition car manque de mémoire « est une défaillance insupportable à qui [se soucie] des négociations du monde. »

Une autre contrepartie est qu’ainsi son parler est plus court et plus net, aucune citation, anecdote ni souvenir ne venant alourdir son propos, à l’inverse de certains seigneurs de ses amis. « A mesure que la mémoire leur fournit la chose entière et présente, ils reculent si arrière leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en étouffent la bonté ». Ainsi les articles de journaux intellos d’aujourd’hui sont remplis de retours aux calendes grecques avant même d’aborder le sujet, ce pourquoi il est bon, quand vous lisez Le Monde par exemple, de sauter derechef le premier tiers des articles pour enfin savoir de quoi il s’agit. Quant aux vieillards, ils radotent volontiers, chez nous comme chez Montaigne. Il faut dompter sa mémoire comme ses autres facultés. « J’ai vu des récits bien plaisant devenir très ennuyeux en la bouche d’un seigneur, chacun de l’assistance en ayant été abreuvé cent fois ».

Un troisième avantage (dont Montaigne ne parle que comme « second » parce qu’il a déjà oublié le premier…) est qu’il se souvient moins des offenses, des pays et des lectures, si bien que « les lieux et les livres que je revois me rient toujours d’une fraîche nouveauté ». Le point est capital : comment inventer, innover, ressentir par soi-même, si l’on est encombré de références et de souvenirs dus à la mémoire ? Trop retenir empêche d’exister, Jules Vallès le disait des géants des arts, à qui il aurait volontiers détruit les œuvres afin que chaque jeune puisse créer à son aise, sans les contraintes du « classique » ou des références. L’avenir appartient-il à celui qui a la mémoire la plus longue ? Mais le savoir ne progresse-t-il pas parce que nous sommes montés sur les épaules de nos ancêtres ?

L’avantage décisif, pour Montaigne, est le suivant : « Ce n’est pas sans raison qu’on dit que qui ne se sent point assez ferme de mémoire, ne se doit pas mêler d’être menteur. » Que vous inventiez des choses fausses ou que vous déguisiez les choses vraies, il n’est pas rare qu’à mentir longtemps vous ne finissiez par vous couper. C’est ainsi que les espions doivent se changer eux-mêmes pour être crédibles dans une autre identité, le Bureau des légendes l’a amplement montré. Montaigne cite ainsi un homme de François 1er, mis par lui auprès du duc de Milan François Sforza après que le roi eût été chassé d’Italie. Il se nommait Merveille mais est resté si longtemps auprès du duc, officiellement pour ses affaires privées, qu’il a incité au soupçon et été exécuté de nuit, après un procès expéditif en deux jours. Le roi, qui soupçonnait son espion démasqué malgré les dénégations, accule l’ambassadeur « sur le point de l’exécution, faite de nuit et comme à la dérobée. A quoi le pauvre homme embarrassé répondit, pour faire l’honnête que, pour le respect de sa majesté, le duc eût été bien marri que telle exécution se fut faite de jour. Chacun peut penser comme il fut relevé, s’étant si lourdement coupé… »

« En vérité, le mentir est un maudit vice », déclare préalablement Montaigne dans ce texte ampoulé et mal construit, comme s’il eut rajouté quelques bouts sans revoir l’ensemble. « Nous ne sommes hommes et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole ». Il s’agit de confiance. Mentir sape la confiance, ce que nos politiques semblent ne toujours pas voir appris. Ainsi des masques « qui ne servent à rien » alors qu’il s’agit plutôt de dire que l’on n’en a pas prévu et que l’on ne savait plus en produire,ou encore des actions qui vont être faites mais présentées comme si elles étaient déjà réalisées ! Car le mensonge prend de multiples formes, de la simple omission à la flagrante contre-vérité. Certains s’en font même une spécialité, comme Poutine et Trump. Pour eux comme pour les dictateurs, Staline, Mussolini ou Hitler, il ne s’agit plus de faits mais d’allégeance : si je dis que le blanc est noir, vous devez voir le blanc en noir. Dans 1984, le Parti du Grand frère vous harcèle et torture jusqu’à complète soumission. Daech fait d’ailleurs de même.

Dès lors, chercher le vrai est un chemin ardu. Même « les scientifiques », dont on peut croire que la méthode éprouvée les préserve d’affirmer sans preuves, deviennent sujets à caution quand ils quittent leurs laboratoires et leur domaine strict de recherches pour devenir « experts » généraux à la télé. Ainsi du professeur Raoult, chercheur émérite mais dévoyé par la communication, dont l’ineffable chloroquine défraie encore la chronique du Covid. Peut-on dès lors « croire » les savants lorsqu’ils montrent qu’ils sont capables de dévier avec la même légitime certitude et la même autorité du savoir que lorsqu’ils ont prouvé des recherches approfondies reconnues par leurs pairs… sur des sujets dont ils savent peu de chose ? Raoult aurait-il pu dire que la chloroquine n’était qu’une piste qu’il fallait explorer sans l’exclure, mais que des études sérieuses devaient valider ? Au lieu de cela, il a affirmé, voire traité ses contradicteurs d’imbéciles ou de menteurs.

« Le revers de la vérité a cent mille figures et un champ indéfini », dit Montaigne. Un seul chemin conduit à la vérité mais de multiples au mensonge. Comme tout passe par le langage, qui fait société, chacun doit alors se méfier d’autrui, de ceux qui mènent la cité et de l’opinion commune – mais sans pouvoir s’en affranchir pour rester sociable et citoyen, donc humain. « Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence », conclut le philosophe. Mieux vaut se taire lorsqu’on ne sait pas, que d’affirmer abruptement qu’on sait alors que l’on n’est pas certain.

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Claude Pinganaud), Arléa 2002, 806 pages, €23.50

Michel de Montaigne, Les Essais (mis en français moderne par Bernard Combeau et al.) avec préface de Michel Onfray, Bouquins 2019, 1184 pages, €32.00  

Montaigne chroniqué sur ce blog

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 2

Tous les procédés totalitaires de l’oligarchie collectiviste sont présentés d’emblée dans le premier chapitre :

Le Grand Frère vous surveille dans la rue, chez vous par télécran, n’importe où – tout comme le font aujourd’hui les religions du Livre, surtout l’islamique mais pas seulement, qui vous enjoignent quoi penser, comment vous habiller et comment baiser, servies par les nervis de la « bonne » société, des médias ou des bas d’immeuble ; comme le font les gouvernements sous prétexte de lutte « contre » le terrorisme, les enlèvements d’enfants, les délits sexuels, la fraude fiscale… (caméras de surveillance, reconnaissance faciale, observation des réseaux sociaux par le fisc, fichier des données personnelles et biométriques des Français pour la gestion des cartes nationales d’identité et des passeports ; mais aussi les GAFAM du Big Business (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX du parti totalitaire chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi) qui traquent vos habitudes de recherche et vous vendent de la consommation ou du gaveprolo comme le dit Orwell, soit ces séries télé en série composées par des machines sur des scénarios standards ou ces « divertissements » qui humilient et torturent dans une parodie de télé-réalité. « Dangerdélit désigne la faculté de s’arrêter net, comme par instinct, au seuil d’une pensée dangereuse. Il inclut la capacité de ne pas saisir les analogies, de ne pas repérer les erreurs de logique, de ne pas comprendre correctement les arguments les plus élémentaires s’ils sont hostiles au Socang, et d’éprouver ennui ou dégoût pour tout enchaînement d’idées susceptible de conduire à une hérésie. En somme, dangerdélit signifie ‘stupidité protectrice’ » p.1158. Car les totalitaires ne prennent pas le pouvoir dans l’intention d’y renoncer un jour – ce pourquoi Trump est totalitaire dans sa volonté de mensonge sur le résultat des élections qui l’ont mis dehors. « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. On n’établit pas une dictature pour sauver une révolution ; on fait la révolution pour établir une dictature », avoue O’Brien, tout fier, à Winston p.1205. Avis aux citoyens : ceux qui prônent « la révolution » prônent avant tout leur envie baveuse du pouvoir, pas votre bien ! Car « le pouvoir réside dans la capacité d’infliger souffrance et humiliation. Dans la capacité à déchirer l’esprit humain en petits morceaux, puis de les recoller selon des formes que l’on a choisies. Commencez-vous enfin à voir quel monde nous créons ? C’est le contraire exact des stupides utopies hédonistes imaginées par les réformateurs d’antan » p.1208. Vous êtes prévenus.

La pensée correcte est de dire et de croire que « guerre est paix, liberté est esclavage, ignorance est puissance » p.968 – tout comme aujourd’hui un Trump dit et croit que vérité est mensonge ou qu’un Xi décrète après Staline que les camps de travail sont de rééducation (Orwell dit Joycamps) et que démocratie est impérialisme. Car « la réalité existe dans l’esprit humain, nulle part ailleurs. Pas dans l’esprit d’un individu, qui peut se tromper, et en tout cas est voué à périr ; mais dans l’esprit du Parti, qui est collectif et immortel. Ce que le Parti tient pour vrai, voilà qui est la vérité » p.1192. Toutes les églises n’ont pas dit autre chose. Réécrire l’histoire pour imposer son présent est la préoccupation constante de la Chine depuis quelques années : sur le statut de Hongkong, sur le rôle de Gengis Khan, sur les îles de la mer intérieure. « Qui contrôle le passé contrôle le futur, disait le slogan du Parti ; qui contrôle le présent contrôle le passé » p.995. Staline effaçait jadis des photos les membres du Parti qui avaient été exclus, la génération Woke « éveillée » veut aujourd’hui déboulonner les statues de Colbert, Napoléon, Christophe Colomb et nier tout contexte d’époque et toute réalisation positive au nom d’une Faute morale imprescriptible. La génération « offensée » veut imposer son vocabulaire et interdire (« pulvériser » dit Orwell) tous ceux qui ne sont pas de leur bande : c’est la Cancel Culture – le degré zéro de « la » culture… Ce qu’Orwell appelle la malpense ou le délit de pensée qui s’oppose au bienpense qui est un « politiquement correct » avancé.

Les Deux minutes de haine obligent tous les citoyens à hurler quotidiennement comme des loups de la meute, de concert contre l’Ennemi du peuple, Emmanuel Goldstein, mixte de Leon Trotski et de Juif Süss, bouc émissaire commode de tout ce qui ne vas pas – tout comme aujourd’hui les « manifs » pour tout et rien au lieu d’exprimer son vote (« contre » le chômage, le Covid, le gouvernement, la pluie, les Israéliens…), les foules hystériques au Capitole, les gilets jaunes qui tournent en rond  ne veulent surtout pas être représentés et ne savent pas exprimer ce qu’ils veulent tout en laissant casser les Blacks en bloc, ou encore les emballements des réseaux « sociaux » qui harcèlent, lynchent et insultent à tout va.

L’histoire racontée dans le roman a au fond peu d’intérêt tant les personnages sont pâles, sauf le personnage principal Winston Smith (autrement dit Lambda), et l’anticipation technique faible (le télécran, le parloscript). George Orwell écrit pour la génération d’après, situant l’action en 1984, 35 ans après la parution de son livre ; il écrit pour le fils qu’il vient d’adopter pour le mettre en garde, ainsi que la gauche anglaise, contre les conséquences intellectuelles du totalitarisme. L’auteur avait en effet noté que les intellos de gauche (« forcément de gauche » aurait dit la Duras) avaient une propension à la lâcheté collective devant la force comme à la paresse d’esprit de penser par eux-mêmes. « Nos » intellos de gauche n’étaient pas en reste, tel Sartre « compagnon de route » du stalinisme puis du castrisme avec Beauvoir avant de virer gauchiste de la Cause du peuple, puis prosémite et sénile. Si le totalitarisme n’est pas combattu sans cesse, il peut triompher n’importe où. Il ne faut pas croire que la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité sont des acquis intangibles : les mots peuvent être retournés sans problème pour « faire croire » que l’on est en démocratie quand on vote à 99% pour le Grand frère, que la liberté est d’obéir au collectif qui vous rassure et protège, que l’égalité ne peut être mieux servie que si une caste étroite l’impose à tous sans distinction – et que la fraternité est de brailler en bande les slogans et la foi.

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

George Orwell, Œuvres, édition de Philippe Jaworski, Gallimard Pléiade 2020, 1599 pages, €72.00

Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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George Orwell, Mille neuf cent quatre-vingt-quatre 1

J’ai lu ce livre avant l’an 1984, au lycée tout d’abord par curiosité puis pour ma thèse de science politique sur l’Union soviétique. J’ai relu ce livre ensuite, après la sortie du film de Michael Radford… en 1984 justement. Puis je l’ai relu dans la nouvelle traduction de la Pléiade. Une traduction plus littérale, qui peut choquer les habitudes mais qui me semble plus juste. Car la langue est le sujet même d’Orwell : qui impose les mots impose la pensée qui va avec.

Quand vous êtes nul de banlieue et ne possédez que « 400 mots », comment voulez-vous comprendre les nuances de l’expression des autres et les complexités de la situation sociale ? Le néoparle est ce langage basique qui ne permet pas de penser et vous rend esclave de ceux qui savent, tout comme le globish est cet avatar d’anglais abâtardi qui permet de commander une pizza à l’autre bout du monde. « L’objet du néoparle ne consistait pas seulement à fournir un moyen d’expression de la vision du monde et des habitudes mentales des sectateurs du Socang [socialisme anglais], mais à rendre impossible tous les autres modes de pensée » p.1237 Pléiade.

Ce qui me frappe donc, à cette énième relecture de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre (Orwell voulait le titre en toutes lettres), est donc son extrême actualité. Car le totalitarisme est une tentation permanente et la liberté un combat de chaque jour. Si Orwell visait surtout le totalitarisme soviétique, initié par Lénine, imposé par Trotski et bureaucratisé par Staline, il évoquait aussi Hitler (mais il a duré moins longtemps). Aujourd’hui Hitler revient chez les extrémistes à cerveaux étroits qui font du simplisme l’alpha et l’omega de la pensée humaine, mais s’étend aussi au « populisme » des forts en gueule qui injurient (style Trump, Mélenchon, Xi Jinping, Poutine, Erdogan), forts surtout de leurs « vérités alternatives ». Ce qu’Orwell appelle doublepenser. Pas mentir, non, mais pire : croire qu’il existe à la fois deux vérités en même temps, celle du la foi ou du Parti et celle du réel. L’islam dit que la terre est plate ? Le croyant affirme que la terre est plate même si, d’évidence, il arrive au même croyant de faire le tour de la terre ou d’envoyer dans l’espace un satellite qui montrent que la terre est ronde. « L’histoire s’est arrêtée. Rien d’autre n’existe qu’un présent sans fin dans lequel le Parti a toujours raison » p.1103.

Winston Smith est membre du Parti extérieur, autrement dit classe moyenne exécutante du Parti intérieur qui regroupe l’élite autour du Grand frère (qui peut-être n’existe pas). Car, tout comme au temps de Staline et dans la Chine actuelle de Xi, le régime est une oligarchie collectiviste. Il est employé aux Archives au ministère de la Vérité qui est celui de l’histoire falsifiée, de la propagande – car « le ministère de la Paix s’occupe de la guerre ; le ministère de la Vérité des mensonges ; le ministère de l’Amour est chargé de la torture ; et celui de l’Abondance, de la famine » p.1162. Il vit une brève idylle avec une jeune fille, Julia, qui l’aborde parce qu’elle désire baiser avec lui, ce qui est mal vu par le Parti.

Car l’amour est anarchie comme l’ont montré la Commune et mai 68 ; le Parti ne peut le supporter, pas plus que les religions du Livre. « Le Parti n’avait pas pour seul dessein d’empêcher les hommes et les femmes d’établir des liens de fidélité qu’il risquait de ne pas être capable de contrôler. Son objectif véritable, inavoué, était d’éliminer tout plaisir de l’acte sexuel » p.1023. C’est que le plaisir détourne de la foi et de la militance, ce pourquoi les scouts chrétiens, comme les pionniers communistes et les lionceaux islamistes sont élevés à la dure pour brimer les élans hormonaux et affirmer la Pureté de la jeunesse. « Le Parti s’appliquait à tuer l’instinct sexuel ou, s’il ne pouvait le tuer, à le gauchir et à le salir » id. Mais Julia ajoute p.1083 : « la frustration sexuelle induit une hystérie qui est désirable parce qu’on peut la transformer en ardeur guerrière et en culte du chef. (…) Tous ces défilés dans tous les sens, ces cris d’acclamation, ces drapeaux qu’on agite, tout ça, c’est rien d’autre que du sexe tourné au vinaigre » id. Et pan sur les braillards qui défilent à longueur de pavé à Paris et dans les grandes villes en croyant refaire le monde : rien que du ressentiment sexuel ! Du sexcrime en anglais, malsexe traduit en français. Mais Daech a très bien su orienter cette frustration exacerbée des jeunes musulmans interdits de sexe en leur fournissant des soumises à merci avec « mariage » express et polygamie licite pour engendrer des garçons qui seront des guerriers, récompense ici-bas du mâle après qu’il ait combattu. L’Eglise catholique a fait de même avec les « saints », comme Thérèse d’Avila, descendante de Juifs convertis qui voyait en extase apparaître un ange éphèbe lui dardant sa lance de feu au bas du ventre… Julia n’est pas intello mais meccano car, si elle travaille au même ministère de la Vérité que Winston, elle est au département des Romans, où elle répare et entretient les machines à produire des bluettes ou du porno à destination de la masse, des prolos (que le traducteur euphémise en proletos pour éviter – en néoparle – le sens « péjoratif » en français.

Bêtement, car Winston n’est pas très intelligent, le couple décide de « résister » en rejoignant une Fraternité mythique dévouée à l’Ennemi Goldstein, une sorte de franc-maçonnerie secrète dont O’Brien, le supérieur de Winston semble faire partie. Il les laisse venir – puis les fait arrêter, à poil, juste après leur baise illicite dans un réduit loué à un brocanteur qui les a dénoncés. Ils sont séparés, torturés, lavés du cerveau. Car le Parti ne cherche pas à éliminer ses ennemis mais à les convertir. Si l’Inquisition a fait des martyrs et les Procès de Moscou des dissidents dont on se souvient, le Grand frère veut de l’amour. Il FAUT que l’esprit cède à la contrainte et que la vérité en soi soit oubliée au profit de celle du Parti. Ce n’est qu’alors qu’une balle salvatrice pourra vaporiser le quidam, qui n’a aucune importance collective.

Car ce qui importe du Parti est de garder le Pouvoir. Il se justifie par le bien-être du peuple, ce pourquoi les statistiques de production sont toujours en hausse même si la vie quotidienne se dégrade. Il ne faut surtout pas que le peuple soit prospère car il revendiquerait du pouvoir, comme dans les démocraties « décadentes » (disent Poutine, Xi Jinping, Erdogan et Trump de concert). « Sans doute était-il possible d’imaginer une société dans laquelle la richesse – les biens que l’on possède, le luxe – serait également répartie, tandis que le pouvoir resterait entre les mains d’une petite caste de privilégiés. En pratique, cependant, une telle société ne pourrait pas rester longtemps stable. Car si tous jouissaient simultanément de loisirs et ’’une pleine sécurité, la grande masse des êtres humains ordinairement abrutis par la pauvreté ne manqueraient pas de s’instruire et d’apprendre à penser par elle-même ; dès lors, elle comprendrait tôt ou tard que la minorité privilégiée n’a aucune raison d’être, et elle la balaierait » p.1135. Xi Jinping n’a que bien se tenir… car tel est le cas en Chine contemporaine !

Mais l’Appendice de Mille neuf cent quatre-vingt-quatre suggère que le totalitarisme n’a pas réussi. La première phrase sur le néoparle est déjà au passé, et la fin montre que les grandes œuvres comme Shakespeare, Milton, Swift, Byron n’ont pas réussi à être traduites en néoparle version XI, définitive.

Peu importe qu’Orwell se soit inspiré de Swift, London, Huxley, Zamiatine, Koestler ou Burnham, il a écrit un grand livre car il est éternellement actuel.

Suite demain : Le collectivisme oligarchique

George Orwell, 1984, 1949, Folio 2020, 400 pages, €8.60 e-book Kindle €8.49

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Le film 1984 chroniqué sur ce blog

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La Chambre des tortures de Roger Corman

Le film anglais de 1961 est (très librement) inspiré de la nouvelle de l’Américain Edgar Allan Poe, Le Puits et le Pendule parue en 1842 (The Pit and the Pendulum qui donne son titre anglais) pour une action qui se passe en 1547 en Espagne. Francis (John Kerr) vient de Londres dans le château en bord de mer de Don Nicholas (Vincent Price) qui a épousé sa sœur Elisabeth. Une lettre reçue récemment lui annonce en effet sa mort, trois mois auparavant. Il s’étonne d’avoir été prévenu si tard et que la missive ne mentionne pas les causes du décès.

A la porte du château isolé, il est mal reçu, le comte « se repose », il ne peut pas le recevoir. Comme il insiste, froid et rationnel, Catherine la sœur de Nicholas (Luana Anders) l’accueille et l’emmène voir la tombe d’Elisabeth qui est murée dans la crypte du château. Dans les sous-sols, Francis entend une machine et veut s’en assurer mais Nicholas surgit alors de la porte et lui barre le passage. Il ne se reposait pas, il travaillait. Il le conduit donc à la tombe de sa sœur mais a du mal à lui donner les causes de sa mort : « un manque de globules rouges »…

Francis a des doutes, il subodore un mystère. Lors du dîner, le docteur Leon (Anthony Carbone) fait son entrée et, sur les instances de Francis, déclare qu’Elisabeth est « morte de peur ». Elle a vu une pièce qu’elle n’aurait pas dû voir et son cœur ne l’a pas supporté. Quelle pièce ? La chambre des tortures du Grand inquisiteur catholique que fut le père de Nicholas. Le sous-sol du château contient une pièce emplie de machines à démembrer, à déchirer, à faire crier. Nicholas, lorsqu’il avait 7 ans (Larry Turner), a surpris son père, sa mère et son oncle dans cette pièce où lui avait interdiction d’entrer. Le père a accusé l’oncle d’adultère avec sa femme et les a assaillis tous les deux, les faisant mourir sur les instruments de torture dans les hurlements de douleur et achevant sa femme en l’enterrant vive. Le petit Nicholas en a été traumatisé à vie et cherche depuis à oublier en s’efforçant d’être « un homme bon » comme le dit Catherine à Francis.

Mais d’étranges phénomènes se produisent dans le château. Une voix murmure le nom de la bonne ou celui de Nicholas retentissent, comme un appel. La chambre fermée à clé d’Elisabeth se met soudain à émettre des bruits de bris et de casse. Un orgue joue dans la soirée alors que seule Elisabeth savait en jouer. Francis découvre un passage secret entre la chambre d’Elisabeth et celle de Nicholas et accuse ce dernier d’avoir tout manigancé. Le docteur propose alors, pour en avoir le cœur net, d’aller exhumer Elisabeth dans la crypte pour voir si elle est bien morte. De fait, le cadavre desséché est là… mais avec les bras levés, les mains en griffes et une expression figée de terreur sur ce qui reste du visage. Elle a été enterrée vive !

Le docteur était pourtant bien persuadé de sa mort, il a lui-même vérifié. Francis sait enfin et s’apaise, mais Nicholas est effondré. Cela lui rappelle le sort de sa mère, dont il ne s’est jamais remis.

Francis doit partir le lendemain mais Elisabeth est trop impatiente, elle joue encore ses tours. Car elle n’est pas morte, ce n’est pas elle qui est dans sa tombe mais la mère de Nicholas, seule la plaque indique Elisabeth. Celle-ci est adultère avec le docteur depuis des mois et a trouvé ce stratagème pour faire sombrer son mari gênant dans la folie. C’est ce que Nicholas découvre en suivant la voix qui l’appelle jusque dans les sous-sols. Mais la folie peut tuer les apprentis sorciers. Nicholas, qui se prend pour son père, endosse l’habit d’inquisiteur et enferme Elisabeth dans la cage de fer garnie de pointes où elle va agoniser vive tandis qu’il massacre le docteur et l’envoie rouler au fond du puits. Lorsque Francis accourt au bruit, Nicholas le maîtrise et l’étend ligoté sur une table au-dessus de laquelle un pendule géant muni d’une lame commence son va et vient, réglé par l’inquisiteur. Le jeune homme va mourir éventré et il a tout le temps de voir la lame descendre comme un destin.

Sauf que la fin n’est jamais écrite… et celui qui se croit maître des choses et tout-puissant peut perdre la main et sombrer d’un coup dans l’impuissance.

Un bon film fantastique – très loin de la nouvelle de Poe – dans un décor gothique avec toiles d’araignées et violent orage de rigueur, où le suspense monte savamment en pression, le spectateur se perdant en conjectures à mesure des rebondissements. Vincent Price en mari aimable et faible est à son meilleur en acteur cabotin. Pris par son rôle, on dit qu’il a failli étrangler réellement la sulfureuse Barbara Steele dans une scène de la fin.

DVD La Chambre des tortures (The Pit and the Pendulum), Roger Corman, 1961, avec Vincent Price, John Kerr, Barbara Steele, Anthony Carbone, Luana Anders, Larry Turner, Fox Pathé Europe 2004, 1h18, €21.89 blu-ray €13.26

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Jules Vallès, L’argent

Jules Vallès, né en 1832, est surtout connu pour ses œuvres majeures d’après la Commune de Paris, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé, où il raconte au travers du personnage de Jacques Vingtras sa vie, son milieu et son époque. Mais avant que l’Histoire n’ait rencontré son talent, sa première publication fut consacrée à la littérature… sous le titre de L’argent. Lire Vallès pour les 150 ans de la Commune, est une bonne introduction mais la Pléiade publie deux tomes de Vallès : le premier avant 1870, le second après.

Dans L’argent, il s’agit, au travers de la bourse et de la spéculation, de condamner dans un pamphlet persiffleur la littérature « morale » de son temps. Si l’on ne veut pas être rejeté par son temps, il faut être de son temps. Or, le temps du Second empire est celui de la bourgeoisie, dont le seul intérêt et le seul passe-temps est l’argent. D’où le titre, d’où l’œuvre. Comment en faire plus, comment connaitre les acteurs, comment pénétrer dans les coulisses ? L’auteur livre les clés.

L’artiste ne doit plus être romantiquement pauvre et bohème, vivant affamé en habits râpés dans les soupentes, criblé de dettes envers son logeur – comme Jules Vallès l’a connu. L’artiste dans le monde doit s’intéresser au monde, à son monde. Sans argent, pas de littérature et c’est l’argent qui juge la littérature, ceux qui font l’opinion sont riches et ont le temps de lire, pas les pauvres qui se contentent des journaux et des feuilletons (avant aujourd’hui la télé et les séries). Jules Vallès, auvergnat monté à Paris après avoir enfin réussi son bac après trois échecs pour commencer son droit qu’il ne finira jamais, est un aigri. Il a voulu devenir écrivain, il n’est que journaliste. Il se venge. Le ressentiment social est un puissant ressort de la littérature, notamment pamphlétaire (voyez Céline). La Commune lui promettra des lendemains qui chantent mais il déchantera devant la répression, les Prussiens et la réaction provinciale. Mais nous ne sommes encore qu’en 1857, en plein Empire prospère et quinze ans avant la défaite ignominieuse, l’occupation (déjà…), et la révolte parisienne. Jules Vallès veut exister et son pamphlet littéraire sur l’argent le rend célèbre.

Ce n’est pas une grande œuvre, l’auteur a recopié la partie technique sur ses prédécesseurs, dont le Manuel du spéculateur à la bourse de Pierre-Joseph Proudhon,mais il impose un style. Plus de pauvre romantique, pur et innocente victime de la méchanceté sociale, plus de misérabilisme à la Cosette ni de moralisme à la Dumas fils. Vallès rend hommage à la spéculation et distingue « les habiles » des « moutons ». La bourse est un théâtre où chaque personnage tient son rôle, des agents de change aux coulissiers en passant par les commis, des grands banquiers qui brassent des millions aux petits vieux qui viennent miser leurs économies. Vallès y met le diable au corps, « attache un pétard à la queue du chapitre », parsème « d’adjectifs écarlates » le manuel pour faire de l’argent, y « fourre des accents d’insurgé », dira-t-il (Le candidat des pauvres, 1880, cité p.1162).

Si le livre est dédié au millionnaire français juif Mirès (1809-1871), ce n’est pas par antisémitisme comme l’époque en était infestée (et Proudhon le premier), mais par une certaine admiration pour l’habileté et pour l’industrie. Voltaire comme Beaumarchais furent des spéculateurs dans le joyeux XVIIIe siècle. Pourquoi pas aujourd’hui ? Rousseau ne fut méchant que par pauvreté, nous dit Vallès, tant pis pour lui. « Mieux vaut être un bon boursier qu’un méchant écrivain », va-t-il jusqu’à écrire (p.10 Pléiade).

C’est du second degré, le cri d’un écorché qui a raté sa poésie, son théâtre et sa littérature ; qui a raté l’éphémère révolution de 1848 parce que le peuple n’a pas suivi, votant massivement pour Napoléon le Petit ; qui a raté ses études et n’a pas su rester dans un métier. Vallès n’est pas spéculateur, il ne sera jamais riche, mais sa dérision à vanter la spéculation et la richesse imposent un ton hardi, une force bien loin des jérémiades humanistes (dont nos « droit de l’Homme » sont l’héritier et la mode victimaire le dernier avatar). Vallès est tout négation, ressentiment majuscule, il est enfin lui-même, réconcilié avec sa nature. Il a mis le pied dans la porte, comme on apprend aujourd’hui en formation de vente ; il est reconnu comme journaliste incendiaire, on lui confie de la copie. Le lecteur peut ne pas aimer l’homme ni sa vie, il est une force littéraire.

Jules Vallès, L’argent, éditions Paléo 2014, édition de 1857, préparée et préfacée par François Marotin 212 pages, €25.00

Jules Vallès, Œuvres tome 1, Gallimard Pléiade 1975, 1856 pages, €68.00

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Gabriel Matzneff, Vanessavirus

Malgré les furies bourgeoises brandissant la Morale (après l’avoir piétinée durant leur adolescence antibourgeoise post-68), j’ai lu le livre interdit, le dernier Matzneff. Les Italiens ont osé ce que la France phare du monde démocratique n’a pas osé : publier.

L’archange aux pieds fourchus chérit le rôle. Ne vous attendez pas à du neuf, l’auteur ressasse. Du haut de ses 84 ans, il persiste et signe. Il a bien joui, bien vécu, et son existence s’achève. Nous pouvions nous attendre à un saint Michel terrassant le dragon de la bêtise, nous avons devant nous un saint Sébastien percé de flèches et qui semble aimer ça : « je mourrai anathématisé, cloué au pilori » p.9. Le rôle de l’agneau pascal ou du Christ tout nu sur la croix, offrande du sacrifice, va bien à ce chrétien orthodoxe athée.

Ce « récit », publié à compte d’auteur car, par peur du boycott, aucun éditeur français n’a osé le faire, commence par un poème pas terrible tiré de Super flamina Babylonis, vantant les étreintes juvéniles. Aucune considération pour l’autre, pour la fragilité adolescente, pour les conséquences étalées (certes, 44 ans plus tard) par sa maitresse d’alors 14 ans, Vanessa. Gabriel se cache derrière son grand âge, son cancer de la prostate, son œuvre, la sincérité de ses instants vécus. Sauf que ses Carnets sont comme le net : tout reste et tout reste opposable. Ce qui était pratique courante (encore que réservée à certains milieux minoritaires) est aujourd’hui honni ; ce qui amusait comme «l’exquis plaisir d’irriter les imbéciles » p.37 il y a trente ou quarante ans fait peur aujourd’hui ; les très jeunes sont des êtres trop précieux pour les livrer aux premiers venus. Il faut en être conscient, « les imbéciles » gagnent toujours car leur nom est Légion.

« Ne pas répondre », dit-il p.18 – et il répond.

L’essai en réponse à Springora, écrit semble-t-il sans aucun plan et au fil de la plume, garde un beau style mais se nourrit plus de citations narcissiques de l’œuvre passée qu’il n’est une réflexion d’aujourd’hui sur ce qui fut expérimenté jadis. Il se fâche parfois et prend un ton acéré, mais régresse presque aussitôt vers le passé idéalisé des souvenirs ou l’intemporel des auteurs classiques. Manière de se cacher pour ne pas affronter ce qui est, ici et maintenant. Le lecteur qui a aimé certaines œuvres et qui considère Matzneff comme un écrivain, est un brin frustré. Quel égoïsme !

« Je n’ai ni lu le livre de Vanessa, ni ne l’ai feuilleté, ni même tenu entre les mains », déclare-t-il p.15, affectant comme lord Byron d’« ignorer les mauvaises nouvelles » p.12. Cela bien « qu’une ex restée proche, gentille mais zinzin, ne résistait pas, malgré mes adjurations, à l’équivoque plaisir de me lancer à la figure les noms de ceux qui s’étaient toujours réputés mes amis mais qui, dans l’épreuve, se révélaient de misérables traîtres » p.13. Matzneff cite cinq personnes qui l’ont défendu ; j’aurais plutôt cité les autres, les veules qui se sont défilés et qui en ont fait tout autant et plus, peut-être. Impliquer les protagonistes est de bonne guerre lorsque ces derniers vous trahissent.

La meilleure défense étant l’attaque, l’écrivain aurait dû lire le livre de son adversaire au lieu de dénier à l’adolescente dont il a conservé le souvenir le droit d’avoir grandi et de pouvoir juger. Il aurait dû réfuter point par point ses arguments, se fondant sur des exemples précis d’époque et sur les dizaines de lettres d’amour indéfectible reçues en son temps de ladite amante soi-disant « sous emprise ». Laquelle ressort plus de la psychiatrie que de la responsabilité, mère démissionnaire trop snob du milieu littéraire, père absent dont elle projette l’image sur son initiateur et duquel elle veut se venger – par procuration. La vengeance des femmes par ressentiment n’a rien d’une découverte due à la « libération » de la parole par le Moi-aussi venu de l’Amérique puritaine en déclin. En témoigne le dernier avatar d’actualité, d’une vulgarité de harcèlement, qu’est cette ex qui use du net pour poursuivre sa vengeance sur des années – et qui s’en vante ! alors qu’elle est passible des tribunaux.

Il aurait pu en faire un roman, soigneusement ironique car le ridicule est ce qui tue le plus sûrement dans la France littéraire. Mais en a-t-il encore le talent ? Dans cet essai, nous sommes loin de Voltaire.

Il aurait pu aussi faire entier silence jusqu’au non-lieu final probable de cette affaire où la reconstruction du passé, la morale rétroactive et le souci personnel de se faire mousser et de gueuler plus fort que les autres pour cacher ses propres turpitudes constitue semble-t-il l’essentiel du dossier. L’affaire Oliver Duhamel, bien plus grave car il s’agit d’inceste, dans le même milieu hédoniste post-68, vient d’aboutir à un non-lieu. Matzneff écrit quelque part que les jaloux et les envieux s’en donnent à cœur joie pour lyncher ceux qu’ils auraient aimé être eux-mêmes – et ce n’est pas faux. Se taper une minette de 14 ans toute fraîche, quel pied ! Mais « un homme, ça s’empêche », disait le père de Camus, qui s’opposait dans L’Homme révolté aux « tortionnaires humanistes », ceux qui veulent faire le bien des autres malgré eux, qui vous imposent leurs normes, leur morale, leurs conduite – et qui vous dénoncent à l’inquisition d’église, d’État ou des médias si vous n’êtes pas comme eux. Fantasmer n’est pas réaliser. De même que se venger de ce qu’on n’a pas osé n’est pas la justice, mais le ressentiment de l’envie. Pas bien beau, comme sentiment, même s’il est de foule – donc médiocre.

Cela n’excuse en rien les amours trop tôt pubères qui imprègnent les êtres pour leur vie durant. Une simple considération que le plaisir, même partagé, ait pu faire un mal durable n’effleure même pas l’esprit de Gabriel, hédoniste diagnostiqué un brin schizo dans sa propre jeunesse. Il aurait pu s’en dire navré, inconscient à l’époque car tout se passait au mieux en apparence. Il aurait pu surtout se préoccuper de ses amantes et amants très jeunes, les aider à grandir, suivre leur évolution, au lieu du plaisir personnel pris à la va vite sans aucun affect. Je suis pour ma part malheureux quand des plus jeunes qui me sont proches sont malheureux et je ne voudrais surtout pas leur faire de mal – non Matzneff. Pas plus qu’à un vieillard de 84 ans d’ailleurs. Qui est donc cette Vanessa pour l’oser sans vergogne, forte de sa moraline toute neuve ? Est-elle meilleure que son ancien amant ? Elle n’apparaît certainement pas comme une personne honorable, ni même une bonne personne. Attendre 44 ans, quelle vilenie… quelles arrière-pensées… quel arrivisme d’autrice éditrice !

Sur le fond, ce « récit » n’apporte rien qu’une lamentation d’un nouveau Jérémie dont l’instruction reste en cours. Je ne vais pas faire la recension pas à pas de ces 85 pages (108 en italien qui parle plus) car tout est dit, le reste est ressassement. Un résumé de l’ensemble est fait un journaliste de France Inter qui fait bien son boulot (mieux que l’Obs par exemple), vous pouvez vous y référer.

Ce qui m’intéresse plus est le climat de lynchage dans ce pays – la France – qui se vante d’être à la pointe des libertés démocratiques. Importer des mœurs à la Trump est non seulement une soumission veule à la mode venue du pays capitaliste dominant (hein, la gauche !) mais un reniement des deux siècles « de progrès démocratiques » qui nous ont précédés. Dans le dernier numéro de la revue L’Histoire, Michel Winock (pas vraiment de droite) cite Benjamin Constant à propos de la révolution de 1830 : « par liberté, j’entends triomphe de l’individualité, tant sur l’autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d’asservir la minorité à la majorité » p.46 (n°484, juin 2021). L’éditeur italien ne dit pas autre chose dans sa « note de l’éditeur ». Nul ne peut juger sans procès équitable, le droit à la parole est le même pour l’accusation et pour la défense et refuser de publier un écrivain parce que cela déplairait aux divers lobbies de la société est une lâcheté indigne du pays qui adore donner des leçons de liberté d’expression et de justice au monde entier. A la mode anglo-saxonne et surtout yankee, les lobbies prospèrent en France : lobby féministe pour Springora, lobby lesbien-gay-bi-trans-queer-zoo+ contre Matzneff, lobby juif pour les écrits de Céline comme pour cette farce de 1500 pages de commentaires talmudiques sur Mein Kampf d’Hitler récemment republié en français sous un titre moraliste et un prix prohibitif. Faut-il restaurer la censure préalable comme sous Charles X ou le Second empire pour désormais pouvoir publier un livre ?

Dans un demi-siècle Gabriel Matzneff sera peut-être dans la Pléiade chez Gallimard, son éditeur si audacieux qui a « retiré de la vente » tous ses livres sans trier les romans des journaux ou essais. Mais les œuvres de l’homosexuel Jean Genet (mort en 1986), y compris ses années de sexe lorsqu’il était enfant de chœur en primaire, viennent d’être publiées en Pléiade, et les œuvres de Casanova, Sade et Gide sont en vente libre, de même que la Bible (avec ses récits d’inceste) et le Coran (qui prône la défloration des petites filles dès l’âge de 9 ans)  – comprenne qui pourra.

Pour Matzneff, c’est une « condamnation à mort civile sans jugement, avec imposition de peines supplémentaires », écrit carrément l’éditeur italien – et il a pleinement raison. C’est cela qui me gêne, plus que le chant du cygne avec couacs d’un vieil écrivain déjà jugé par l’opinion ignare et versatile, mais pas encore par les tribunaux officiels et contradictoires – qui prennent leur temps.

Gabriel Matzneff, Vanessavirus – récit, 2021, édition Aux dépens d’un amateur, à compte d’auteur et en français, 85 pages (souscription close, pour collectionneurs)

Gabriel Matzneff, Vanessavirus, édition italienne (en italien !), Liberilibri 2021, 108 pages, €14.00

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