Cinéma

Waterloo de Serge Bondarchuk

Deux heures et quart de grand badaboum à l’italo-soviétique sur ce 18 juin de légende, un être d’exception confronté à son destin, la volonté qui fait trembler le monde. Le producteur Dino de Laurentis comme le réalisateur Serguei Bondartchuk (prononcez tchouk) n’ont pas lésiné sur les moyens de leur immense ambition… malgré un échec commercial retentissant auprès des Yankees. C’est que l’honneur, la volonté, la stratégie, sont étrangers à la mentalité individualiste, libertarienne et égocentrée des Étasuniens.

Ce sont quand même 16 000 figurants de l’Armée rouge, une brigade complète de la cavalerie soviétique et de nombreux ingénieurs et terrassiers qui permettent une reconstitution réaliste des mouvements de troupes. Le champ de bataille de Waterloo (« morne plaine » selon Totor) a été reconstitué en Ukraine (alors soviétique) dans les environs d’Oujhorod. Deux collines ont du être rasées, huit kilomètres de routes installées, cinq mille arbres plantés ainsi que du blé et des fleurs sauvages, des bâtiments historiques reconstitués – sans parler de la boue, la fameuse boue qui a retardé de quatre heures la bataille, faisant basculer son résultat.

Les uniformes, les armes et les tactiques sont historiques, la présence des maréchaux Ney et Soult dans le début du film ne le sont pas. Les attaques frontales et les mouvements tournants de Napoléon cherchent à renverser la puissance de feu des Anglais qui usent du feu de salve au lieu d’utiliser les canons « comme un pistolet » selon le général anglais Wellington. La tactique des soldats anglais de tirer au mousquet par salves en rangs successifs qui se lèvent et se couchent pour recharger est très efficace. Mais les généraux de Napoléon sont vieillis, tout comme l’empereur. La charge de la cavalerie française reste impuissante et comme incongrue face aux fantassins anglais qui se sont mis en carré. Pourquoi l’infanterie français n’a-t-elle pas reçu l’ordre de suivre ? Tournoyer ne fait qu’offrir des cibles, tout comme les Indiens face aux cow-boys dans la Prairie. La défaite française n’a tenue qu’à un fil, à l’arrivée de Blücher et de ses 30 000 hommes alors que Grouchy, chargé de le « marquer », s’en est tenu aux ordres sans réfléchir et n’a pu intervenir à temps. Erreurs d’appréciation côté français, Napoléon fatigué et malade, mauvais usage de l’artillerie embourbée – ce n’est pas la bravoure des troupes anglaises qui a prévalu, malgré ce que suggère le film, car composée de gens de sac et de corde, à part les régiments écossais.

Waterloo, c’est la dernière bataille de l’Aigle, le duel à distance entre deux mentalités opposées qui se respectent. Napoléon (Rod Steiger) Corse impérieux, tumultueux romantique issu des Lumières et sûr que la volonté peut changer le monde – et Wellington (Christopher Plummer), irlandais britannique, pragmatique impassible, Arthur Wellesley devenu duc, sûr de sa caste et de ce qu’il doit faire contre « l’ennemi du genre humain ». Vieille habitude anglo-saxonne d’associer au Mal et au diable ceux qui ne vous plaisent pas dans le monde (l’empire du Mal de Reagan, les Rogues States de Bush II).

Il est étrange d’avoir tourné ce film en anglais, langue ni du producteur, ni du réalisateur, ni des compatriotes de Napoléon. Écouter parler l’empereur en anglais est barbare et le gros Bourbon Louis XVIII avec l’accent américain (Orson Welles) est plutôt ridicule. Malgré cela, et des débuts assez lents, le film est réussi au bout d’une heure et quart. C’est que la bataille commence enfin au lieu-dit Hougoumont à 11h35 le dimanche 18 juin 1815. Elle met en jeu 93 000 Français contre 122 000 coalisés de Grande-Bretagne, Prusse, Russie, Autriche, Suède, Pays-Bas, Espagne et de certains États allemands sous commandement britannique. Elle se termine à la nuit par la défaite française après carnage car « la garde meurt et ne se rend pas ». Pourquoi ? Pourquoi ? demande un soldat blond qui va tomber au champ d’honneur côté anglais.

En effet, pourquoi ? Pour restaurer la grandeur de la France, tombée dans la boue sous la Restauration ? Pour jouer aux échecs, persuadé que l’esprit commande à la main et que les dieux ne peuvent qu’être favorable à l’être qui met toute sa science à les défier ? Fin de l’empire français d’Europe, au grand soulagement des monarchies d’Ancien régime, restauration des vieilles coutumes et traditions, grosse de nouvelles révolutions, abolition de toutes les conquêtes territoriales de Napoléon et retour aux frontières de la France d’avant 1789, 40 000 Français tués à Waterloo… Les Cent jours après l’exil à l’île d’Elbe ont ruiné la France pour longtemps.

DVD Waterloo, Serge Bondarchuk, 1970, avec Rod Steiger, Christopher Plummer, Orson Welles, Virginia McKenna, Jack Hawkins, Colored films 2015, 2h14, €10,00 Blu-ray €20,03 – Attention, le film est en anglais, sur demande sous-titré en français. (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Incassable de M. Night Shyamalan

Un film bizarre d’un réalisateur décalé sur une Amérique hors des normes. A une extrémité, l’homme blanc musculeux, invincible, qui ne peut être blessé et n’a jamais été malade ; à l’autre extrémité, l’homme noir chétif, atteint de la maladie des os de cristal et qui est la plupart du temps en chaise roulante. L’écart absolu entre noir et blanc, le mal et le bien. Par haine du destin, le Noir cherche son alter ego à l’autre bout d’une évolution dont il est la victime – cassé, il veut trouver l’incassable. Par instinct du bien, le Blanc cherche à protéger les autres sans le vouloir, simplement parce qu’il est bâti ainsi – immunisé, il veut se croire fragile comme les autres.

Tout commence dans le bruit et la fureur d’une catastrophe ferroviaire. Cent-vingt morts dans le déraillement du train New York-Philadelphie, à quelques kilomètres de sa destination – un seul survivant, David Dunn (Bruce Willis), banal surveillant à la sécurité du stade de la ville. Il est indemne, pas même une égratignure. Certes, les trains des compagnies privées des États-Unis ne sont pas toujours contrôlés, révisés et entretenus comme il se doit, mais on apprendra vers la fin que le hasard n’y était pour rien. Ce n’était pas la première catastrophe des dernières années : un Boeing qui s’écrase, un paquebot qui coule…

David s’interroge, à la fois poussé par son fils qui l’admire et se demande s’il est pareil, aussi invincible comme un super-héros de comics, et par une énigmatique carte d’invitation d’une galerie d’art qui lui demande s’il a jamais été malade. Au fait, l’a-t-il un jour été ? Il ne s’en souvient pas, son épouse Audrey (Robin Wright) non plus. Oui, mais ils ont eu un accident de voiture étant étudiants, un tonneau. Lui a été éjecté de la voiture et a sorti celle qui allait devenir sa femme. Mais a-t-il été blessé ? Probablement, encore que ce ne soit pas sûr.

Le patron de la galerie d’art, spécialisée dans les dessins originaux de comics, est Elijah Price (Samuel L. Jackson), né avec la maladie génétique des os de verre (en termes techniques, une ostéogenèse imparfaite de type I). Souvent à l’hôpital durant son enfance pour des fractures répétées, solitaire parce qu’il ne pouvait jouer avec les autres, il est devenu misanthrope par force et sa mère lui a acheté des comics, dont il est dit au début qu’ils représentent un talent de l’Amérique. Price se dit que, s’il existe d’aussi débiles que lui nés sur la terre, il doit exister aussi l’autre extrême, le super-mâle au squelette d’acier. Intoxiqué par son imagination, il veut le trouver dans la réalité. Ce pourquoi il collectionne les récits de catastrophes dans les journaux avant de tomber sur la perle : un seul survivant dans une apocalypse de ferraille.

Elijah l’anti-Goliath rencontre David l’anti-adolescent (les références bibliques, même inconscientes, ne cessent d’irriguer la mentalité américaine). Il s’aperçoit que l’agent de sécurité est capable de percevoir le mal chez ceux qu’il croise, comme cet homme en chemise flottante qui pourrait bien cacher « un pistolet argent à crosse noire » (c’est très précis). Il demande alors à son collègue de fouiller chacun avant qu’il n’entre sur la stade… et l’homme en chemise quitte la file. En le suivant, Elijah tombe dans les escaliers du métro et se casse littéralement en morceaux, mais a le temps de voir les dessous de l’homme – et le gros pistolet effectivement argent à crosse noire.

Intrigué, David teste ses muscles devant son fils aux haltères. Le gamin charge les poids ; c’est trop lourd, le père demande d’en enlever. Le gamin en rajoute au contraire, et David soulève toujours. Il se rend compte ainsi qu’il est plus puissant qu’il ne le croyait. Au point que le fils est persuadé que son père est l’un de ces super-héros des comics. Il tente même de lui tirer dessus avec un revolver dans la cuisine… avant d’obéir quand même par respect filial quand son père le somme de poser cette arme sous peine de disparaître de sa vie. C’est que son couple ne va plus très fort, passage en creux habituel après une douzaine d’années de mariage et un seul enfant. Joseph (Spencer Treat Clark, 12 ans au tournage), teste à l’école sa propre force en se battant avec un copain qui le défie – il est flanqué par terre. La surveillante convoque non pas la mère comme d’habitude mais le père, comme demandé par le fils, et se rend compte qu’elle le connaît : elle l’a vu quasi se noyer jadis dans la piscine où des copains l’avaient poussé. Il est bien resté cinq minutes sous l’eau, mais est ressorti indemne. Cela, elle s’en souvient.

Elijah, placé dans le service de l’épouse de David, la fait parler. Dans l’accident de voiture, son futur mari n’a pas été blessé mais a peut-être provoqué l’accident lui-même pour écourter sa carrière de footeux pro et épouser la belle (le football américain est l’école d’une particulière violence). Au téléphone, David le reconnaît. Elijah lui demande alors de se tester en utilisant sa sensibilité particulière pour trouver un ennemi de l’humanité, dans un lieu où il y a du monde. En gare de Philadelphie, David repère un agent d’entretien en combinaison orange (la même que celle des prisonniers…).

Il le suit et le voit entrer le soir dans une maison d’un quartier bourgeois où il tue le père et la mère et attache les deux enfants dans la salle de bain. Silencieux, en cape de pluie intégrale car il a une phobie de l’eau depuis son enfance, David libère les kids (un garçon et une fille, comme il se doit dans la famille yankee). Le criminel, qui le découvre, le projette dans la piscine, où la bâche de protection s’écroule sous son poids. Mais les deux enfants déjà grands lui tendent une perche et il sort pour étrangler l’assassin d’une clé au cou. Le lendemain, David montre en cachette à Joseph l’article du journal qui relate « le sauvetage de deux enfants par un héros », un dessin le représentant en grande silhouette sous cape, ce que les kids ont retenu de leur sauveur. Il ne faut pas que son épouse le sache, elle en serait déstabilisée.

David va donc retrouver Elijah qui patronne une exposition de sa galerie et, lors du serrement de mains, il a un flash : Elijah est le Mal incarné, le Méchant des comics, un gibier d’hôpital psychiatrique. Voulant à toute force confirmer sa théorie des deux bouts de la chaîne, il a provoqué des catastrophes pour découvrir LE personnage qui est son inverse absolu. Il est dit en bandeau que David le dénonce pour qu’il finisse interné.

Au fond, Superman n’est-il pas un homme ordinaire qui fait bien son boulot ? Et le Méchant un être handicapé d’une tare qui se venge de l’humanité ? Le Bien et le Mal sont facile à distinguer chez les Yankees. De la Bible aux comics, ils sont clairement révélés.

Mais ici avec plus de psychologie que d’action, les tourments de tous les personnages étant au premier plan, y compris les seconds rôles comme la passagère du train avant le déraillement ou la surveillante de collège qui se souvient. Un bémol quand même : on ne rigole pas dans ce film. Le comics est trop sérieux pour qu’on s’en moque – autre trait typique de la culture trop jeune yankee.

DVD Incassable (Unbreakable), M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Robin Wright, Charlayne Woodard, Spencer Treat Clark, Touchstone Home Video 2001, 1h42, 17,84, Blu-ray€14,99

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Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée

Emmanuelle Seigner est chanteuse rock et comédienne, petite-fille, nièce et sœur de comédiens, fille de photographe et journaliste. Née en 1966, elle est mannequin de mode dès 14 ans et connaît bien ce milieu où son mari, de 33 ans plus vieux qu’elle, s’est fait épingler en 1977. Ce mari est Roman Polanski, qu’elle épouse en 1989, à 23 ans, et avec qui elle a deux enfants : Morgane et Elvis. Le récit qu’elle livre ici commence en 2009, le 26 septembre. Il s’agit de l’arrestation en Suisse pour extradition vers les États-Unis de Roman Polanski pour une affaire datant de 1977, 32 ans auparavant, pour laquelle il a été condamné et a déjà purgé sa peine. Il s’agit de relations « illicites » du cinéaste, alors photographe de mode, avec une mannequin de 13 ans et demi, Samantha.

Elle a tenu à livrer son témoignage, pierre blanche de notre aujourd’hui que l’on retiendra sans doute dans les livres d’histoire de la société.

Premier choc : celui des époques. Ce que l’on admettait comme la norme dans certains milieux artistes à l’époque est honni aujourd’hui.

L’adolescente pubère et initiée était consentante et désireuse, il ne s’était rien passé que de doux, « un érotisme mutuel » disent les experts psychiatres commis au procès (p.57) mais, lorsqu’elle l’avait raconté avec enthousiasme à sa sœur, la mère avait porté plainte. « Je savais que Samantha allait avoir 14 ans, qu’elle avait déjà un petit ami de 17 ans , qu’elle était très libérée, avait une vie sexuelle et rêvait de devenir une star de cinéma. Je savais que sa mère – une comédienne de 34 ans – l’avait présentée à Roman pour poser dans reportage photo commandé par le magazine Vogue Homme qui voulait comparer les jeunes filles françaises aux américaines. Moi-même, j’ai été mannequin à 14 ans, en 1980. Plein de filles, dans ce milieu de la mode, couchaient avec les photographes. Ainsi jouait l’époque. On célébrait les lolitas au cinéma, dans les livres et les magazines. Je ne dis pas que c’est bien ni souhaitable, sûrement pas. Mais c’était l’air du temps. Et on entendait personne le déplorer publiquement. Personne » p.23.

Second choc : celui de la disparité des lois des États sous une même fédération des États-Unis.

« Nous sommes en mars 1977. La loi californienne réprime les relations avec les filles de moins de 18 ans, un interdit qui varie selon les États. En Géorgie, par exemple, il ne concerne que les moins de 12 ans »p.54. D’un kilomètre à l’autre, la morale judiciaire change, sans que la société soit différente. Ce pour quoi, malgré « la loi », les peines étaient rarement requises, surtout lorsque tout c’était passé dans le bonheur. « La même année, dans ce district, plus de 40 personnes avaient été mises en cause pour ce délit. Aucune n’effectuera un seul jour de prison » p.55.

Troisième choc : celui du mensonge du juge américain, soucieux d’être bien vu pour être réélu.

« Le 16 septembre très soucieux d’être bien vu des médias, Laurence J. Rittenband déclare infliger à Roman la peine de diagnostic évaluation qui ne permet pas à l’accusé de faire appel et l’envoie en prison pour un maximum de 90 jours. (…) Rittenband précise que ce séjour en centre de détention fera office de peine et qu’il n’y aura pas d’incarcération ultérieure ». Polanski effectue sa condamnation à la prison sans rechigner.

Mais, coup de théâtre : « A leur stupeur, les avocats découvrent que Laurence Rittenband a changé d’avis sous la pression du feu médiatique. Aux États-Unis, les juges sont élus. Ils tiennent à polir leur image : ‘ il va falloir que je lui colle une peine d’une durée indéterminée !’ lance-t-il pendant cette réunion houleuse » p.57. Avec ce juge, plus soucieux de son image dans l’opinion que de la justice, le mensonge fait office de stratégie. « Roman n’a jamais cherché à fuir à la justice américaine, ni avant son inculpation, ni lors de son emprisonnement. Il a assumé. Mais cette fois, face à ce magistrat qui n’a pas de parole, il fiche le camp » p.58.

Quatrième choc : personne n’écoute la victime.

« Rien n’oblige Samantha Geimer à soutenir Polanski. Et pourtant, à plusieurs reprises, elle a demandé à la justice californienne de classer le dossier arguant que l’incroyable entêtement du tribunal lui est aussi pénible qu’à Roman. Agirait-elle ainsi avec lui s’il avait fait preuve, 30 ans plus tôt, d’une violence insoutenable ? » p.79. La sacro-sainte « victime », devant laquelle on est en général à genoux, est ici évacuée comme gêneuse de la Morale en marche, que la vertueuse Justice sous la pression des indispensables Réseaux de chiennes de garde est en charge de faire respecter, au mépris des droits, des procédures et du changement des mœurs.

Cinquième choc : l’hystérie de lynchage des réseaux sociaux qui n’ont que faire de la morale et de la justice s’ils connaissent leur petit quart d’heure de gloire personnel en tirant (c’est le plus facile) sur une ambulance.

« Polanski est un nom qui déclenche des fantasmes si intenses, fiévreux, irrationnels » p.103, écrit sa femme, catastrophée par sa vie de famille brisée par l’emprisonnement durant dix mois de son mari retenu en Suisse, cinéaste empêché de travailler et père qui ne peut suivre ses enfants. Morgane a 16 ans et doit passer le bac ; Elvis a 11 ans et commence sa sixième – deux années cruciales dans le système scolaire français.

Mais Polanski est célèbre – et juif : deux défauts qui suscitent l’envie et la haine des cerveaux rétrécis, surtout dans l’anonymat du net. Le Juif est toujours, chez les chrétiens puritains yankees, soupçonné d’être un bouc, donc lubrique, avant d’être un bouc émissaire commode pour se débarrasser sur son bon dos des péchés que l’on a soi-même commis ou rêvé de commettre. Ainsi va la foule, forte en meute contre les faibles, vile devant les forts qui l’enjôlent et la domptent. Polanski est voué au « gaz » mais Trump est loué pour sa force. Mais qui a violé, dans la réalité ?

Évidemment, une pétasse profite du show médiatique autour de l’extradition de Polanski pour se croire « violée » à son tour (Moi aussi ! Moi aussi !). Charlotte Lewis (dénonçons aussi les truies) était une débutante amoureuse de Polanski, évincée par Emmanuelle qui est devenue sa femme ; elle a voulu se venger, comme la Springora avec Matzneff. « Dans le journal britannique [News of the World] elle raconte aussi qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles tarifées avec des hommes plus âgés dès ses 14 ans. ‘Je ne sais plus avec combien d’hommes j’ai couché à l’époque pour de l’argent. J’étais naïve. On me disait d’être gentil avec untel’ (…) Bref, on peut se demander pourquoi elle a jugé bon d’aller accuser Roman 26 ans après. Toute cette malveillance me paraît choquante » p.136. On le serait à moins…

Sixième choc : le « deal » à l’américaine les évadés fiscaux américains de la banque suisse UBS contre l’extradition de Polanski.

Rien n’est plus cynique qu’un État, « le plus monstrueux des monstres froids », dit Nietzsche. Qu’importent les personnes qu’il broie s’il peut faire avancer ses intérêts (p.90 et p.144). Utiliser une affaire vieille de plus de trente ans, et réglée selon la loi américaine, pour forcer la main du paradis fiscal, n’est qu’une anecdote. Seul le résultat compte et, en effet, les États-Unis auront les noms de 4500 fraudeurs, tandis que la Suisse pourra alors rejeter dédaigneusement la demande d’extradition, mal fondée en faits et comprenant un élément de preuve dissimulé, le témoignage du procureur contre le juge.

Ce n’est pas une personne, mais toute une famille, que l’hystérie d’un « maccarthysme néo-féministe » (p.174) condamne à l’enfer sur la terre même. « Pour mes enfants, pour Emmanuelle, c’est épouvantable . C’est pour eux que je parle (…) Ils souffrent énormément. Ils reçoivent des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux » p.175.

C’est aussi certains politiciens ou artistes qui apparaissent veules, bien moins intelligents qu’on le croyait (p.174) : Marlène Schiappa, Roselyne Bachelot, Franck Riester, Adèle Haenel… A l’inverse, d’autres se révèlent : Nicolas Sarkozy qui soutient Polanski au titre du droit, Bernard Tapie et Bernard-Henry Lévy qui envisagent des actions radicales pour le faire évader, Catherine Deneuve, Yasmina Reza, évidemment Samantha Geimer la soi-disant victime, et tant d’autres.

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, 2022, éditions de l’Observatoire, 183 pages, €18.00 e-book Kindle €12,99

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Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

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Robocop de Paul Verhoeven

Un film violent qui dénonce la violence non sans en jouir, un film satire sur la yankee way of life de la fin des années 80 après la défaite honteuse au Vietnam, les mensonges politiciens de Nixon et l’arrivée de la droite Reagan. Un film noir qui voit l’avenir à la technique et les militaires au pouvoir, dans l’ombre. Cette propension au Complot est toujours présente dans la mentalité puritaine où le Diable reste en embuscade. Voir ce film 37 ans après (je ne l’avais jamais vu) dit plus sur les dérives des États-Unis que sur l’humaine condition.

L’histoire se passe à la fin du XXe siècle, autrement dit une génération plus tard qu’à la sortie en salle. Les États-Unis voient reculer l’État et s’étendre la loi de la jungle. C’est le règne du plus fort, des gangs qui massacrent, pillent et volent (pas de viol encore dans ce genre de cinéma à l’époque), forts de leur pouvoir acquis grâce à l’argent de la drogue. La masse imbécile qui aspire la poudre blanche, est soumise et hébétée, tandis que les grandes entreprises tirent les ficelles en coulisse en vendant des système d’armes. Susciter la violence pour vendre de la sécurité, c’est bien américain.

La planète n’est pas en reste, selon les actualités décrites à la télé de façon lénifiante et rigolarde par un duo de Ken et Barbie à gifler. Quant aux fonctionnaires, notamment de police, ils manquent de moyens (air connu), ne sont pas soutenus par le système judiciaire (air connu), et sont envoyés au casse-pipe comme autant de pov’Russes abrutis. Ils menacent même de faire grève !

Alex Murphy vient d’être affecté dans une brigade des secteurs mal famés de Détroit, ancienne ville automobile en proie aux restructurations et au chômage. Les industriels ont en effet décidé avec cynisme de ne plus investir dans l’industrie traditionnelle, trop chère, mais dans l’armement. Ainsi firent les années Reagan, décentralisant en Asie à tout va pour se concentrer sur ce qui est le plus rentable. Avec sa partenaire Ann Lewis, Murphy est appelé sur un braquage et se lance à la poursuite du gang de Clarence Boddicker.

Ce patron de la pègre à Détroit fait la pluie et le beau temps dans la drogue, les braquages et les contrats juteux main dans la main avec le complexe militaro-industriel de ’OCP, l’Omni Cartel des Produits. Une aciérie désaffectée, en ruines, est le refuge du gang. Les deux flics, qui ne peuvent obtenir de renforts faute de moyens disponibles, décident d’entrer quand même pour « arrêter » les malfrats. Décision inepte au vu de leurs petits pistolets face aux fusil-mitrailleurs du gang. Évidemment les criminels gagnent. Ann Lewis est basculée dans le vide après avoir « menacé » (au lieu de lui tirer dessus) un grand Noir ricanant, mais s’en sort pour être tombée sur du mou. Quant à Murphy, au lieu de tirer dans le tas, il joue les chevaliers de la loi et est capturé et mutilé, chaque membre écrabouillé par balles avant d’être achevé d’une balle dans la tête par le chef Boddicker.

Ann Lewis prévient les secours mais Alex Murphy décède à l’hôpital (on se demande comment il a pu survivre jusque là, sauf pour les besoins du film). C’est le moment pour Bob Morton, ambitieux second de l’OCP, de réaliser son projet tout prêt de robot-flic (RoboCop), un cyborg à demi-humain pour ses capacités d’intelligence, mais à demi-métal pour échapper aux balles des tueurs. Cette combinaison fera respecter les règles. Un pas de plus dans le transformisme, après Rambo qui avait gonflé les muscles pour se venger des petits Viets, Murphy se dote d’une armure pour se venger des petits gangs. Les Yankees ont toujours mal lu la Bible : c’est David qui est le plus fort car intelligent et rusé, pas Goliath l’épais balourd musculeux au cerveau rétréci.

C’est que l’OCP, qui s’occupe de tout à la place des politiciens, veut changer le peuple. Il a pour projet ambitieux de raser Détroit pour établir une Delta City, et d’éradiquer les gangs comme on le fait des cafards pour installer (le temps de la construction) deux millions d’ouvriers. Après… qu’ils aillent voir ailleurs. Ce qui compte est de construire pour faire des bénéfices. Et pour cela vendre de l’armement de sécurité pour dératiser la ville. Un premier projet, présenté au PDG par le directeur Dick Jones (dont on apprendra qu’il est accessoirement le numéro 2 du cartel de la drogue) échoue lamentablement. Le pur robot ED-209, grand comme un yéti et doté d’une tête d’alien avec deux bras armés de mitrailleuses tirant balles ou roquettes, n’a pas obéi aux instructions et le cobaye qui testait sa réaction à un braquage d’arme sur lui a été pulvérisé devant tout le conseil d’administration. Après cette « anicroche », le PDG écoute volontiers Bob Morton et son projet de cyborg Robocop.

Le cobaye étant tout frais grâce au gang, sa mémoire est purgée et son apprentissage accéléré pour faire respecter la loi selon des directives tout droit tirées des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov : servir l’intérêt général, protéger les innocents, faire respecter la loi. Y est ajoutée une quatrième directive, secrète. Un exosquelette lui est posé et le voilà prêt pour l’action. Il y réussit fort bien dans son ancien district, arrêtant les malfrats qui croyaient agir en toute impunité, tirant avec une précision inégalée sans aucun état d’âme, au grand dam des crapules qui croyaient s’en sortir avec une otage devant eux. La scène où la balle traverse la jupe de la fille hurlante pour toucher les couilles du bandit est un point Godwin, un instant de jouissance rare dans le film.

Mais des bribes de son passé hantent la mémoire du robot humain. Il se revoit père de famille, adulé par son fils accro aux films violents où le héros fait tourner son flingue par le pouce avant de le remettre dans son étui ; il a le même réflexe. Son ex-partenaire Ann le reconnaît malgré son casque d’acier et lui dit son nom : Murphy. Un malfrat qui braquait une station service reconnaît aussi le Robocop pour l’avoir « tué ». La machine humaine l’arrête, non sans rafales de balles et explosion (que de gaspillage pour faire respecter la loi ! Une seule balle dans le bras droit aurait suffit). Murphy-robot décide donc de partir en chasse pour se venger, en se foutant des directives de l’OCP. Car la loi, c’est bien ; l’efficacité, c’est mieux. Mentalité typique américaine, qui préférera par exemple un gros con mais énergique Trump à une légaliste mais inefficiente Clinton. Car la loi est pour les plus forts, ceux qui ont la plus grosse (arme) et qui pulvérisent tout avant de réfléchir (ce qu’ils ne savent pas faire). C’est ainsi que Dick Jones envoie Boddicker assassiner Bob Morton ; il a eu trop de succès et il l’a « insulté ».

Murphy Robocop arrête successivement tous les membres du gang en allant les chercher où ils sont, mais « les avocats » de Dick Jones les font libérer en un temps record. Robocop va donc s’attaquer directement à Dick Jones dans le building de l’OCP, gardé par un ED-209 que Murphy neutralise parce qu’il est moins con que lui. Mais il ne peut mettre la main sur le directeur car la fameuse Directive n°4 l’inhibe : son programme ne lui permet pas d’arrêter un membre de l’OCP – impunité gratuite des plus forts. La loi, c’est pour les autres. Jones alerte les flics, qui attendent le robot félon dans les sous-sols et l’arrosent comme d’habitude de balles, effet de meute, effet de force : plus ils sont bornés, plus les Américains adorent ça. Écraser tout sur son passage évite de penser à ce qui serait judicieux.

Mais Ann Lewis le sauve et l’emporte dans l’usine désaffectée où le Robocop se répare avec les outils qu’elle lui a apportés. Sa visée est faussée et elle l’aide à la recadrer. En tirant sur des pots de bébé où figure la photo d’un visage d’enfant, le spectateur est assez mal à l’aise, mais c’est voulu : le réalisateur, en gauchiste européen cynique, veut provoquer. Cela montre aussi que Murphy n’a plus guère d’humain, qu’il a été transformé en machine implacable – rêve du capitalisme pour ses ouvriers. Comme il est traçable par puce, Dick Jones charge le gang d’aller le descendre une fois pour toute, à l’aide de fusils anti-matériel qui tirent des roquettes plutôt que des balles. Après quelques belles scènes d’action, tout le monde est descendu, Ann blessée mais vivante et Boddicker achevé à la dague qui sert d’interface au robot : enfin un acte de ruse plutôt qu’une lourdingue application de puissance. Les robots seraient-ils plus intelligents artificiellement que les humains ?

Robocop retourne au siège de l’OCP où il confond le vice-président Dick Jones devant tout le conseil d’administration en passant un enregistrement des vantardises qu’il lui a faites précédemment dans son bureau, notamment d’avoir fait tuer Morton. Jones, acculé, prend le président en otage et le Robocop ne peut tirer car la Directive n°4 continue de l’inhiber. Mais le PDG, qui est au courant de ce blocage, annonce à haute voix à Jones qu’il « est viré ». N’étant plus membre de l’OCP, il peut être descendu, ce que Murphy le robot-flic exécute avec délices (et foin de « la loi » qui exigerait de « l’arrêter »).

Malgré sa charge politique qui lui est probablement passée au-dessus de la tête, le public américain a aimé ce premier film. Il a fait l’objet de plusieurs suites, réunies en trilogie, d’une série télé et d’autres produits dérivés vendables. Les grosses bagnoles, les gros guns, les grosses répliques – en bref tout ce qui est « gros », fort et brutal – séduisent toujours les cerveaux étroits. La violence, outrageante à l’époque, est aujourd’hui banale et, si le film reste « interdit aux moins de 12 ans », les kids en ont vu d’autres. Reste une critique sans nuances du capitalisme de prédation, des liens entre business et politique, des tentations de privatiser tout, y compris la police. On ne s’ennuie pas.

DVD Robocop 1, Paul Verhoeven, 1987, avec Peter Weller, Nancy Allen, Dan O’Herlihy, Ronny Cox, Kurtwood Smith, MGM Home Entertainment 2014, 1h43, €5,99, Blu-ray €16,44

DVD Robocop – La trilogie, €11,80 Blu-ray €19,99

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Rob Roy de Michael Caton-Jones

Inspiré d’un roman de Walter Scott lui-même inspiré d’une histoire vraie (mais amplifiée et déformée), ce film trop long (plus de 2h !) tente de dénoncer à la fois le colonialisme anglais, la morgue aristocratique et la perte des valeurs de la noblesse. Objectifs un peu ambitieux pour le résultat obtenu. Certes, les paysages des Highlands sont superbes, encore que sous-utilisés ; certes, le couple de Rob et Mary avec leurs deux fils bagarreurs est sympathique et sain – mais l’action se perd parfois dans des bavardages d’« explications » trop longs et le duel sur la fin est gagné sur une ambiguïté : Rob Roy (Liam Neeson), en saisissant la lame de son adversaire, a triché alors qu’il avait un genoux en terre.

Reste un film d’aventures qui met en scène surtout l’Écosse sous le joug anglais et la pourriture morale de la noblesse qui a oublié, en ce début du XVIIIe siècle, ses valeurs morales que sont l’honneur et la vertu d’exemple.

En 1713, Robert Roy MacGregor est le jeune chef du clan MacGregor qui comprend quelques deux cents âmes – toutes pauvres. Bien qu’il assure la protection du bétail des nobles en pourchassant les voleurs, il tient à réaliser une opération pour renflouer les siens. Il emprunte pour cela mille livres au quatrième marquis de Montrose (John Hurt) pour acheter des vaches, qu’il ira revendre avec bénéfices dans une ville à plusieurs journées de marche. Mais le marquis s’est entiché d’un fils de famille anglais que les siens ont exilé pour scandale dans la lointaine Écosse. Archibald Cunningham (Tim Roth) est le type du muguet de cour efféminé et sournois, qui cache sous les apparences policée une âme noire de sociopathe mal aimé petit, donc sans aucune empathie (Tim Roth est un excellent acteur dans ce rôle). Dépensier, couvert de dettes pour ses affiquets d’apparence, il veut se refaire. L’intendant du marquis Killearn (Brian Cox), un gros cynique qui admire les grands sans arriver à leur cheville, lui propose un marché : plutôt que le billet à ordre réclamé par Rob au marquis (et accepté par lui), un sac bien rempli de pièces qu’il sera facile de voler.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le fidèle mais niais Alan McDonald (Eric Stoltz) ami proche de Rob Roy, accepte les pièces et part seul (en bel imbécile !) les livrer à son chef. Inévitablement, il est attendu dans la forêt et, malgré son pistolet à un coup qu’il ne sait pas manier juste, est poignardé par l’implacable Cunningham qui prend plaisir à voir sa souffrance et le moque. Le corps est ensuite éventré, lesté de pierres, et jeté dans le lac. On ne retrouvera jamais et il est soupçonné avoir volé la somme pour s’embarquer pour les Amériques.

Rob Roy, trop honnête et trop droit, qui a de l’honneur à l’ancienne et a donné sa parole de rembourser, négocie du temps pour retrouver McDonald mais le marquis de Montrose lui propose d’effacer sa dette s’il témoigne que son adversaire de la noblesse, John Campbell, second duc d’Argyll (Andrew Keir) est un Jacobite (partisan des Stuart). Rob refuse, il est alors déclaré en défaut et menacé de la prison. Comme il s’enfuit dans les collines, Montrose charge Cunningham de le ramener « brisé mais vivant ». Les tuniques rouges anglaises vont alors saccager et brûler sa maison, tuer son bétail – et Cunningham violer sa femme Mary (Jessica Lange) à grands coups de reins. Laquelle, un peu naïve, est restée pour défendre son bien alors qu’elle a fait fuir ses fils et aurait du se douter des conséquences…

Rob Roy rejoint sa femme dans une autre maison des collines et se rend à ses raisons. Il ne gagnera rien à s’opposer frontalement à Montrose, il n’en a pas les moyens. Betty (Vicki Masson), une femme de chambre du marquis follement amoureuse du muguet de cour, a été engrossée par Cunningham qui adore baiser depuis qu’il a quitté, selon ses dires, les jeunes garçons (vice anglais selon les Écossais) pour les femmes. Enceinte, elle est chassée et se réfugie auprès des MacGregor auxquels elle apprend le complot pour voler l’argent qu’elle a entendu entre deux portes. Rob Roy enlève l’intendant du marquis Killearn et Mary lui propose la vie sauve s’il témoigne contre Cunningham. Mais celui-ci lui rappelle son viol et qu’il la dénoncera. Comme la situation est insoluble, car elle n’a pas avoué à son mari qu’elle a été violée pour lui éviter de se jeter dans la gueule du loup en voulant se venger, elle blesse sérieusement Killearn et Alastair (Brian McCardie), le frère de Rob qui est arrivé trop tard pour avoir dormi au lieu de veiller, au courant du viol, l’achève en le noyant.

Quant à Rob Roy, il reste passif devant les exactions outrées des Anglais et ne fait rien pour leur tendre une embuscade ou tuer Cunningham. Le jeune Alastair, tête de linotte mais actif, se fera tuer en tirant à coup de fusil sur les Anglais (en ratant Cunningham). A l’agonie, il avouera le viol de Mary par Cunningham à son frère Rob. On se demande si une telle troupe de bras cassés restés au moyen-âge est vraiment apte à défendre l’Écosse et les droits de ses clans… Inévitablement, l’initiative insensée d’Alastair va aboutir à faire tuer un homme et à faire prendre Rob Roy. Lequel est amené brisé mais vivant devant le marquis, qui ordonne qu’on le pende au pont où il le rencontre. Rob entoure le cou de Cunningham qui s’apprêtait à exécuter la besogne avec la corde qui le lie et se jette dans la rivière tumultueuse, ce qui étrangle le muguet vicieux, mais pas assez longtemps pour qu’il en crève. La corde est coupée et Rob se sauve dans les eaux en furie, se cachant dans une carcasse de bœuf puante lorsque les hommes fouillent les berges.

Mary se rend alors chez le duc l’Argyll pour lui demander de protéger son mari qui a sacrifié à l’honneur en refusant de témoigner contre lui sur la demande du marquis. Le duc accorde asile à la famille et arrange un duel entre MacGregor et Cunningham, enjoignant Montrose d’effacer sa dette si MacGregor gagne. Confiant en les qualités de bretteurs de l’Anglais, le marquis accepte ; sinon, il paiera lui-même la dette. Bien que moins habile que le muguet de cour à l’épée, et portant une arme trop lourde qui le fatigue, blessé plusieurs fois par Cunningham, MacGregor finit par s’en sortir par une ruse médiévale et gagne. Il peut alors rejoindre épouse et fils avec son honneur intact, voire vengé – même si cet honneur obsessionnel a failli détruire son clan. Quant au bébé engrossé par Cunningham, il le fera sien…

DVD Rob Roy, Michael Caton-Jones, 1995, avec Liam Neeson, Jessica Lange, John Hurt, Tim Roth, Eric Stoltz, MGH United Artists 2000, 2h13, €11,60 Blu-ray €8,11

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Sixième Sens de Manoj Nelliyattu Shyamalan

La mort : en avoir peur ou l’accepter ? « Il faut écouter les morts », conseille le psychiatre à son petit patient de 8 ans. Écouter les morts signifie être le passeur entre le passé et le présent, autrement dit écouter les vivants au travers de ceux qui sont morts, leurs souvenirs, leurs traumatismes. Ainsi cette fillette décédée alors qu’elle pétait la forme et jouait au théâtre de marionnettes. Ainsi son prof, ancien bégayeur moqué à l’école. Ainsi la mère de Cole (Toni Collette) solitaire, débordée, maniaque qui a des conflits à résoudre avec sa propre mère. Ainsi le psy, qui voit sa femme lui échapper.

Mais revenons au film. Le réalisateur américain originaire de Mahé en Inde l’a construit avec un retournement final (que les colonisés de la tronche appellent « twist » parce que ça fait branché yankee). Un retournement préparé, mais pas perçu au premier visionnage. C’est justement la qualité du film de pouvoir le revoir deux fois, trois fois. Avec, à chaque passage, une façon différente de regarder.

Au premier degré, Malcolm Crowe (Bruce Willis), psychiatre de Philadelphie qui a reçu une citation de la ville pour services sociaux rendus à la collectivité, rentre un soir avec sa femme (Olivia Williams) pour passer une soirée en tête à tête à la maison avec une bouteille de bon vin. Dans la chambre, l’épouse découvre la fenêtre cassée, on est entré par effraction. Une ombre passe, c’est un ancien patient dans la salle de bain, Vincent Grey (Donnie Wahlberg). Il s’est dépouillé de ses vêtements pour apparaître nu, vulnérable, laissé pour compte dans ses terreurs. Il est bien bâti et a tout pour lui, sauf que le psy n’a pas pu l’aider. Lequel bafouille ; le jeune homme lui tire dans le bide avant de se tirer une balle dans la tête.

Trois mois plus tard, Malcolm Crowe se retrouve chargé d’un gamin de 8 ans, Cole (Haley Joel Osment, 11 ans au tournage), qui présente les mêmes symptômes que son patient suicidé. Il pense qu’il peut rattraper son échec en aidant l’enfant car c’est peut-être plus facile avec l’expérience de Vincent, lui-même suivi petit. Il ne l’a pas cru ; il faut croire Cole. L’enfance est un âge influençable, pas encore fini ni ancré dans sa psychose. Cole est timide et effrayé car il a un secret qu’il finit par avouer, d’une toute petite voix qui craint la rebuffade : il voit les morts autour de lui ; il est seul à les voir et lorsqu’ils rôdent la température s’abaisse d’un coup. Ils lui demandent quelque chose. Quoi ? De les aider. Les aider à quoi ? A passer, à régler ce qu’ils n’ont pu régler dans leur vie. Mais Cole est terrorisé, il ne sait à qui se confier puisque sa mère ne comprend pas ce qu’il raconte et croit qu’il ment lorsqu’une médaille est déplacée, puisque son prof ne le croit pas lorsqu’il dit que l’école est le lieu où, jadis, on pendait les gens – le prof euphémise en disant que c’était une cour de justice de la capitale alors des États-Unis pour quelques années.

Le psychiatre va réécouter une cassette enregistrée lors d’une séance avec Vincent qui fréquentait la même école que Cole et, poussant le son à fond, percevoir dans un silence une toute petite voix, celle d’un mort. Il va donc donc, plutôt que de diagnostiquer en bon technicien du cerveau de mauvais traitements, une schizophrénie précoce et une tendance paranoïaque, écouter Cole. IL va le faire parler, respecter ses silences et ses retraits, le croire. Cela au risque de délaisser sa femme Anna, qui commence à se laisser fréquenter par un jeune étudiant. Crowe se laisse aller à l’empathie pour mieux comprendre. C’est en cela qu’il aide son patient, à qui il sert de père de substitution et de confident quasi maternel. Il garde de la distance, notamment physique, le spectateur comprendra pourquoi par la suite. Même chose avec sa femme, il lui parle mais elle garde le silence. En fait, le psychiatre est bien seul dans la vie, dans la rue comme devant les autres…

Cole va finir par accepter de surmonter sa terreur pour s’ouvrir lui aussi aux autres, aux morts qui l’entourent et qu’il perçoit. Son empathie, transmise par le psy, lui permettra de se mettre en règle avec lui-même et avec les vivants. Avec une fille de sa classe, morte inexplicablement alors qu’elle était en bonne santé, et qui a laissé tourner une caméra dans son placard où elle filmait ses marionnettes : sa mère, souffrant d’un syndrome de Münchhausen par procuration, a versé du poison dans sa soupe. Avec ses copains de classe qui le trouvaient bizarre et le bizutaient, il est désormais reconnu comme le valet de ferme qui est le seul à pouvoir ôter l’épée du rocher, dans la légende d’Arthur jouée en fin d’année. Avec sa mère, à qui il apprend que l’accident au bout de la rue qui immobilise la voiture dans une file est due à une femme en vélo qui s’est fait écraser, que sa grand-mère lui parle et transmet un message à sa fille, notamment qu’elle l’a bien vue danser à sa fête de fin d’année, même si elle est restée cachée au fond de la salle. Avec son psy Crowe, à qui il conseille de parler à sa femme lorsqu’elle dort ; les messages passent dans l’inconscient. Mais lorsqu’il le fait, l’épouse laisse échapper de sa main l’anneau de mariage de son mari, lui qui croyait le porter au doigt.

Au second degré, lorsqu’on a déjà vu le film une fois et que l’on connaît le rebondissement final, le regard du spectateur change et s’approfondit. Il peut comprendre ce que le petit Cole comprend tout seul lorsqu’il finit par « écouter » les morts. Que la fin de vie est une transition progressive du monde des vivants vers le monde des morts. Qu’il faut, pour apprivoiser le fait de voir mourir les autres et de mourir soi-même, communiquer avant tout, tout le temps. Parler est une thérapie, la psychanalyse le dit et le démontre. Ce film aussi. Au fond, il ne faut pas avoir peur de la mort mais la faire apprivoiser par les vivants. C’est en réglant ses propres conflits non résolus que la mort viendra à son heure, en étant apaisé. Ce qu’on appelle le deuil.

DVD Sixième Sens (The Sixth Sense), Manoj Nelliyattu Shyamalan, 1999, avec Bruce Willis, Haley Joel Osment, Toni Collette, Olivia Williams, Mischa Barton, Hollywood Pictures Home Video 2000, 1h42, €4,99 Blu-ray €14,53

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Tout peut arriver de Nancy Meyers

Jack Nicholson dans l’un de ses excellents rôles, sous la peau d’un millionnaire de 63 ans Harry Sanborn, patron de plusieurs compagnies. Célibataire et don Juan, il n’a jamais couché qu’avec des filles de moins de 30 ans pour ne pas se fixer. Pour lui, les femmes mûres cherchent à attacher et à contraindre, alors que la jeunesse passe et se renouvelle, laissant libre – et seul. Mais tant qu’on peut encore faire se lever « le matelot »…

Sa dernière conquête, Marine (Amanda Peet), fait partie des moins de 30 ans et elle s’émerveille de la gentillesse de son vieil amant, de ses attentions, de son calme devant la vie – tout qui n’est pas l’apanage des mâles de son âge. Elle l’emmène dans la maison de vacances à Long Island au bord de la mer de sa mère, pour un week-end en amoureux. Las ! La mère débarque avec une amie, ce qui n’était pas prévu, elle n’avait pas prévenu. Quiproquo, appel à la police à la vue d’un homme pieds nus surgissant du frigo (de taille américaine) où il était en train de ranger du champagne, retour de la fille en bikini allée se changer pour nager, rigolade de soulagement générale.

Les deux couples font connaissance. Erica Barry (Diane Keaton) vit habituellement à New York. Divorcée de son producteur après vingt ans de mariage et une fille, elle écrit des pièces de théâtre jouées souvent et à succès. Mais elle est en ce moment en panne d’inspiration. Cet événement imprévu va la remettre sur les rails. Elle en tirera une comédie romantique à succès jouée à Broadway sur le jeu de l’amour et du hasard.

En effet, mystérieuse et ironique, avec son côté « macho » (ainsi dit-il), elle fait de l’effet à Harry, qui trouve fade en comparaison sa Marine rencontrée alors qu’elle anime les enchères chez Christie’s. Il en a une douleur à la poitrine due à l’émotion, qui se transforme en crise cardiaque lorsqu’Erica lui fait un gourmand bouche à bouche. Elle non plus n’est pas insensible à son charme physique et à sa conversation. Transporté à l’hôpital, il est remis par le jeune docteur de 36 ans Julian (Keanu Reeves), lequel est impressionné de rencontrer en chair (bien conservée) l’autrice qu’il admire et dont il a vu toutes les pièces. Il en tombe amoureux, en petit garçon plus de son esprit que de son corps semble-t-il…

Ce sont les charmes de l’état amoureux de surgir inopinément puis de s’évanouir très vite s’il ne s’ancre pas dans une réalité vécue. Marine s’aperçoit rapidement que Harry préfère sa mère, laquelle est flattée de cette transgression aux usages et de ce que son corps puisse encore émouvoir un homme. Ils couchent ensembles alors qu’elle ne fait que dîner avec Julian. Elle ne sait lequel choisir, entre le vieux beau et le jeune loup, il y a trop d’écart de part et d’autre avec sa mi-cinquantaine. Harry est déstabilisé de ne plus tout maîtriser et stresse, ce qui explique ses angines de poitrine ; il hésite et prend du temps pour s’adapter, avant de trouver sa voie, celle du rail commun à tous dans la société. Marine est remise elle aussi sur les bons rails conventionnels et convole en justes noces avec un homme de son âge. Il n’y a que Julian, le docteur, qui reste sur la touche malgré sa compétence et sa gentillesse : il n’est pas mûr selon le conformisme.

D’où une suite de scènes émouvantes ou cocasses qui se succèdent et rendent le film assez long, sans que l’on en trouve vraiment le fil. Plus de rigueur dans le scénario et un peu moins de conventionnel social en auraient fait une grande œuvre. Harry voit par inadvertance Erica toute nue alors qu’elle se change pour se coucher, toutes portes et rideaux ouverts, Erica voit les fesses de Harry à l’hôpital où il erre nu dans sa blouse ouvert derrière, un peu sonné du calmant administré. L’amour est d’abord du sexe et les Yankees flirtent avec les convenances – non sans prévenir dûment le spectateur par un encart de pruderie au début du film. Hypocrisie habituelle, puisque tout, habituellement se termine au lit. Mais les conventions requièrent le mariage officiel, et le film y parviendra après de multiples circonvolutions.

On s’amuse et on ne s’ennuie guère dans cette comédie amoureuse où Jack Nicholson est nettement meilleur que Diane Keaton. Lui est tout en charme et retenue, à l’inverse de sa comparse, volontiers hystérique dans la pruderie ou le chagrin lorsqu’elle glousse façon bonobo. Mais elle a été oscarisée « meilleure actrice » en 2004, ce qui montre le goût yankee pour l’excès ridicule et prépare le foutraque Trump. Keanu Reeves est un peu fade dans ce rôle pas facile à suivre, éconduit sans remède et un peu vite à la fin.

Mais il fallait bien finir, au bout de deux heures et huit minutes, après une scène romantique (à l’américaine) à Paris, entre le grand hôtel George V et le bistrot de luxe Le grand Colbert, puis les ponts sur la Seine de nuit, lieu de passage obligé des Américains à Paris. Et tout se termine par un bébé bien conventionnel (le sexe DOIT conduire à la procréation requise par l’Ancien testament), sauf que les parents ne sont pas ceux que vous croyez – tout reste très conventionnel, vous dis-je.

DVD Tout peut arriver (Something’s Gotta Give), Nancy Meyers, 2003, avec Jack Nicholson, Diane Keaton, Frances McDormand, Keanu Reeves, Amanda Peet, Jon Favreau, Warner Bros Entertainment France 2004, 2h08, 8,46

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Rosemary’s Baby de Roman Polanski

A la veille de mettre le pied pour la première fois sur la lune, l’Amérique intello s’angoisse de ce qu’elle vit sur la terre. Tout va mal depuis l’assassinat de Kennedy et la guerre du Vietnam : le Mal (biblique) est en nous. Il suffit de peu pour le révéler. Le film de Roman Polanski est tiré du roman d’Ira Levin, paru en 1967, Un bébé pour Rosemary. Ira Levin était juif athée new-yorkais, ce qui n’est pas neutre pour comprendre cette histoire.

Un jeune couple décide de s’installer à Manhattan, dans le vieux New-York dont le travelling de titre donne le contraste avec les immeubles neufs alentour. Rosemary (Mia Farrow) et Guy (John Cassavetes) sont bien un peu préoccupés de la réputation de la maison Bramford, où ils visitent l’appartement d’une vieille dame récemment décédée (mais à l’hôpital). Il se dit que les sœurs Trench y mangeaient de jeunes enfants, que le sorcier Mercato y fut et qu’une sorcière nommée Adrian y tuait les gens dans les corridors pour leur sang – tous personnages inventés, comme le building. Ce Dakota Building, qui fait office de maison Bramford, a été construit dès 1880 et John Lennon y fut vraiment assassiné en 1980. Mais Rosemary et Guy n’y croient pas, en bons Yankees de leur époque scientiste.

Sauf que : la vieille dame a mystérieusement bouché un placard par un gros secrétaire ; l’immeuble tout entier incite à faire l’amour, comme ils le font à l’emménagement par terre, dans la pièce encore vide ; la jeune fille au pair des Castevet, Terry Gionoffrio (Angela Dorian), qui l’ont recueillie dans la rue où elle se droguait et dont Rosemary a fait la connaissance à la laverie commune du sous-sol, s’est jetée du 7ème étage pour mourir, justement leur étage – mais aussi les 7 jours de la création du monde, les 7 branches du chandelier juif, les 7 péchés capitaux, les 7 sceaux de l’Apocalypse, tous symboles juifs ; Minnie et Roman Castevet (Ruth Gordon et Sidney Blackmer) sont leurs voisins de palier et s’invitent chez eux sans discuter, inquisiteurs et impérieux ; Minnie va même jusqu’à offrir un vieux bijou « porte-bonheur » à Rosemary, une boule ajourée qui contient de la racine de tanis puante (herbe inventée soi-disant venue de la ville d’Égypte du même nom), un porte-malheur plutôt car c’est le même qu’elle avait offert à sa jeune fille au pair.

Tout cela n’est pas très catholique, comme on dit en France, or Rosemary est catholique et le dit ; son jeune mari Guy ne croit pas, bien qu’élevé dans la norme protestante américaine. Il sera le passeur du Mal qu’il considère, en tant qu’incroyant, comme un fantasme. Il sera d’autant plus manipulé par les forces sectaires qu’il socialise avec elles volontiers, alléché par ses perspectives de carrière comme acteur. Roman, en effet, lui raconte les acteurs qu’il a connus et veut l’aider à obtenir son premier grand rôle. Cette naïveté, accompagnée d’une certaine lâcheté, sera fatale à sa femme et au bébé. Lequel n’est pas le sien mais celui de Satan. Ou comment vendre sa femme au diable pour obtenir des bienfaits.

Car Guy est vite appelé au téléphone pour un rôle qu’il a raté, celui qui avait été choisi étant brusquement devenu aveugle. Il devait en attendant tourner des spots publicitaires, notamment pour les motos Yamaha. Et c’est Hutch (Maurice Evans), un vieil ami de Rosemary, venu en visite dans leur nouvel appartement bien redécoré et repeint par la jeune femme, qui perd un gant et se retrouve brutalement dans le coma, d’où il ne sortira pas. Roman Castevet était venu en voisin justement au même moment. Guy l’avait prévenu… Et posséder un objet de la personne à laquelle jeter un sort est le b.a. ba de la sorcellerie.

Rosemary s’inquiète de tous ces événements, d’autant que Minnie leur offre un soir le dessert, une mousse au chocolat bien « chargée » pour elle, afin qu’elle tombe en sommeil et se laisse faire. Elle n’en mange qu’un peu et jette le reste, à l’insu de son mari qui insiste pour qu’elle finisse. Ce pourquoi elle sera à demi-consciente de ce qui lui arrivera dans la nuit. Une GHB de sorcière qui permet à Satan de venir la violer au vu et su de toute la secte. Guy prétend, au matin, que c’est lui qui s’est emparé d’elle tant il était en vigueur, et puisqu’ils voulaient tous eux un enfant. Mais, après tout, le mâle n’est-il pas « le diable » pour les angoisses féminines ? Il s’agit dans cette histoire d’un viol, d’une pénétration non consentie, même si l’époque considérait les choses autrement, le mariage étant un contrat implicite de relations sexuelles permises dès le départ.

Rosemary se retrouve enceinte, elle en est heureuse, mais la vieille Minnie, un brin vulgaire lorsqu’elle mange, ce qui révèle son caractère profond, lui conseille de laisser son gynécologue le docteur Hill (Charles Grodin) pour avoir recours, sur sa recommandation et avec des prix réduits, au docteur Sapirstein au nom yiddish (Ralph Bellamy). Lequel demande à Minnie d’offrir chaque jour à la femme enceinte une potion vitaminée de sa composition. Rosemary ressent des douleurs, mais le docteur lui affirme que c’est normal et qu’elles passeront. Dans les faits, l’épouse et future mère se retrouve entièrement sous la coupe de son mari, de ses voisins, du docteur qui lui est attribué, de la secte satanique, de ce qu’elle ingère… Elle n’a plus aucune autonomie, ses amis sont écartés, parfois au prix de leur vie. La femme n’est pas encore libérée, l’emprise est totale.

C’est qu’il s’agit de donner un fils au diable, tout simplement, tout comme la Vierge en a donné un à Dieu. Mitou ! s’exclame Satan en globish, et il va de ce pas y pourvoir, sans envoyer un ange comme l’Autre. On voit ses mains brunes et griffues caresser le corps nu et tendre de Rosemary inerte sur le lit. Mia Farrow nue se fantasme sur un bateau. Il la chevauche comme un bouc et lui enfourne sa semence jusqu’à plus soif. Son fils sera un bébé comme lui, yeux fendus, doigts crochus, pieds fourchus – toute la mythologie judéo-biblique inventée par les puritains en manque, sur l’exemple ésotérique de la Kabbale. Le spectateur peut noter que tous les sorciers passés et présents sont juifs, du couple Castevet (ex-Mercato, au docteur Sapirstein), jusqu’à l’auteur de l’histoire Ira Levin et au réalisateur du film Roman Polanski. De là à évoquer un Complot kabbaliste, l’intromission du germe juif dans le ventre d’une catholique tel le coucou dans le nid des autres, il n’y a qu’un pas symbolique. Ce contre quoi l’ami Hutch met en garde Rosemary par-delà la mort, via un livre sur le sujet qu’il lui fait parvenir par une amie : Tous des sorciers. Il y est révélé qu’un sorcier célèbre qui habitait le bâtiment et qui a été lynché par la foule, Mercato, était le père de Roman, lequel a changé son nom par anagramme.

Les sciences occultes ne sont pas des sciences mais des croyances et des savoirs rituels, il ne faut pas se laisser circonvenir par les mots. Les apparences sociales ne sont pas la réalité des êtres, et même les paranoïaques ont des ennemis. La confiance ne droit pas rester inconditionnelle, même envers son mari, ses voisins et son médecin. Se laisser enfermer par le couple, l’appartement, la sociabilité de convenance, n’est pas un bon moyen de penser par soi-même et d’être libérée des déterminismes. Le corps personnel n’est pas inviolable, or Rosemary a été carrément violée : oralement par les potions, génitalement par Satan, moralement par son mari, socialement par ses voisins, et religieusement par le diable (le Juif incarné pour les catholiques). Se souvenir qu’un an plus tard, le 9 août 1969, Sharon Tate enceinte de Roman Polanski, a été assassinée à Los Angeles par la secte de Charles Manson, un meurtre rituel. Elle avait d’ailleurs été violée par un soldat à 17 ans, comme elle le raconte à son mari en 1966, qui l’épouse en janvier 1968…

Malgré tout, Rosemary est mère et cela compte dans sa mythologie personnelle. Elle ressent le besoin naturel et social de s’occuper de son bébé, même s’il est diabolique et probablement maléfique dans le futur. Le mal est banal et ordinaire, pourquoi s’en faire ? Ne vaut-il pas mieux faire avec ? Une mère aime toujours son petit monstre.

L’histoire monte savamment en paranoïa. Tout paraît de moins en moins normal, mais à chaque fois une explication rationnelle peut fonctionner… jusqu’à la scène finale et la dépression post-partum. Le fameux placard, bouché par la vieille et que le couple a rétabli, ouvre chez les voisins sataniques et là tout se révèle à cru, la réalité soupçonnée derrière l’apparence. Le dénouement, à mon avis inutile, est bien amené avec les doutes qui se lèvent, le cœur qui s’interroge, le corps qui se rebelle – les maux pour le dire. Peut-être aurait-il mieux valu laisser le doute…

DVD Rosemary’s Baby, Roman Polanski, 1968, avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans, Paramount Pictures France 2023, 2h17, 4K Ultra HD + Blu-Ray €32,78

DVD simple 2021, €19,79

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Dead Man de Jim Jarmusch

Un jeune homme qui n’a plus de famille, William Blake (Johnny Depp), part de Cleveland au sud du lac Érié pour aller au bout du chemin de fer de l’Ouest, symbole du rêve américain. Il se rend à la station terminus de Machine, ou une aciérie lui a envoyé une lettre d’embauche comme comptable. Les paysages se font de plus en plus arides, rocheux, morts, et des carcasses d’animaux et des crânes humains parsèment les environs de la voie. Des trappeurs fous tirent même du train sur des bisons qui passent, signe que le convoi quitte toute civilisation. Le train de l’Ouest remonte le temps, de la civilisation industrielle et cultivée à la sauvagerie des coureurs des bois où l’homme est un loup pour l’homme.

Le temps de régler ses affaires et de faire le voyage en train, deux mois ont passé. Ce pourquoi, lorsqu’il se présente, tout le monde s’esclaffe. Il insiste pour voir le patron, Mister Dickinson (Robert Mitchum), mais celui-ci le renvoie, impérieux et hautain. Dès lors, Blake est perdu dans cet Ouest sans règles, où un cow-boy se fait sucer dans la rue, pistolet à la main contre qui y verrait offense. Rejeté par la société normale, le jeune homme fait la connaissance d’une fille facile poussée dans la boue hors du saloon par un nomme éméché. Il la reconduit chez elle et elle couche avec lui. C’est à ce moment que surgit son ancien amant, qui regrette de s’être disputé avec elle et de l’avoir quittée. Elle lui dit qu’au fond elle ne l’a jamais aimé, ce pourquoi il sort un pistolet et tire, blessant William Blake mais surtout tuant la donzelle. Effrayé, réagissant par réflexe devant la mort en face, le jeune homme saisit le pistolet sous l’oreiller et riposte, ratant deux fois sa cible faute d’avoir ses lunettes sur le nez, avant de percer par chance son adversaire en plein cœur. Lui qui n’avait jamais touché une arme, il a tué pour la première fois.

Il s’enfuit très vite par la fenêtre à demi-habillé, vole le cheval pinto du fiancé, et s’enfonce dans le veld. Évanoui, il est réveillé par un Indien solitaire qui tente d’extraire la balle fichée dans son épaule gauche. Il lui apprend qu’il est métis de deux tribus différentes, donc d’aucune, ce pourquoi il s’appelle Personne (Nobody) ou ‘parle fort pour ne rien dire’ (Gary Farmer). Il a été enlevé enfant par des hommes blancs qui lui ont fait traverser l’Atlantique pour l’exhiber en Angleterre et en Europe, où il a eu l’astuce d’imiter les Blancs et de s’instruire. Adulte, il a retraversé la mer pour revenir chez lui. Les deux solitaires lient une certaine amitié, l’Indien initiant le Blanc à la vie sauvage et aux relations brutales de l’Ouest. Il le prend pour le peintre poète anglais pré-romantique qu’il a lu en Europe (1757-1827), citant même un poème : « Certains naissent pour le délice exquis, certains pour la nuit infinie » (Auguries of Innocence).

Pendant ce temps, le vieux Dickinson a mandaté trois tueurs chasseurs de primes pour se venger de celui qui a tué son fils et sa fiancée. Cole Wilson (Lance Henriksen), Conway Twill (Michael Wincott) et Johnny « The Kid » Pickett (Eugene Byrd) ont chacun une réputation redoutable, Cole ayant « baisé et tué ses parents – oui, les deux – avant de les faire cuire et de les manger » (dixit Conway), Conway ayant prouvé son professionnalisme de tueur à gage, tandis que l’adolescent noir Pickett « compte plus de tués à son actif qu’il n’a encore d’années » (dixit Dickinson). Mais les trois paraissent assez peu sûrs au vieux pour qu’il offre en plus une prime publique par affichage ; il veut (wanted) William Blake « dead or alive », mort ou vif. L’humour montre la prime qui augmente à mesure des morts, passant de 500 à 2000 $.

Tous les tués par balles vont dès lors être attribués à William Blake. Le jeune blanc-bec qui n’avait jamais touché un revolver jusqu’à sa rencontre avec Dickinson, a désormais la réputation d’un tueur sans pitié. Le film montre tout son humour noir, caricaturant l’Ouest mythique avec ses chasseurs de primes, ses affiches de recherche, les balles qui partent le plus souvent par accident, ou les gens qui s’entre-tuent en avant même d’avoir Blake au bout de leur fusil. Ce sont deux Marshall qui observent les traces plutôt que d’observer l’homme qui vient vers eux, les trois tueurs professionnels qui se mettent une balle dans la peau professionnellement par derrière, le dernier mangeant l’avant-dernier, selon sa réputation dans l’Ouest, ou trois homos qui veulent se farcir un « Philistin » comme il est soi-disant autorisé dans l’Ancien Testament, dont Iggy Pop déguisé en gouvernante. Il est vrai que la jeunesse imberbe et les longs cheveux de William Blake lui donnent un air féminin qui excite la sexualité des bravaches de l’Ouest réduits aux putes des saloons, lorsqu’ils sont en fonds, ce qui n’arrive pas souvent. Cole, le plus méchant des tueurs pro engagé par le patron de l’aciérie de Machine, va même jusqu’à singer le coït en détachant les syllabes de son nom : dick-in-son, autrement dit en anglais ‘bite en fils’, ou acte pédocriminel. C’est assez cocasse. L’Ouest révèle son lot de tarés, d’hallucinés, de psychopathes, bien loin de l’image d’Épinal qu’Hollywood en a faite.

L’errance se poursuit, comme un voyage sans retour, un chemin vers la mort. Car William Blake, pris pour le poète anglais par l’Indien faux savant qui l’accompagne, est un mort en sursis, a Dead Man. En prenant une autre balle dans l’épaule gauche, par derrière suivant le fameux courage de l’Ouest, il descend son adversaire à 30 m d’un seul coup de Winchester. Il a pris l’habitude. Son ami indien le hissera dans un canot qui descendre la rivière jusqu’au village de la tribu ou une cérémonie lui sera assurée, un enterrement à la viking. Le corps encore vivant mais pour peu de temps sera placé dans un canoë sur des branches de cèdre, poussé vers le large et la fin de toutes choses. Mais pas sans avoir encore tué deux fois sans toucher un fusil, Cole ayant enfin rattrapé les fuyards et tirant dans sa direction, tandis que l’Indien le descend et que lui riposte dans le même temps, ce qui fait deux morts de plus ajoutés à la réputation dans l’ouest du hors-la-loi William Blake.

Les riffs de guitare électrique de Neil Young font beaucoup pour l’atmosphère du film durant l’errance, cette lente élévation des esprits vers l’infini et l’éternité, l’accomplissement du destin de chacun. Un acteur envoûtant, une histoire étrange et l’ironie du sort, font de ce long film (plus de deux heures) un périple dans l’Ouest mythique en noir et blanc.

DVD Dead Man, Jim Jarmusch, 1995, avec Johnny Depp, Gary Farmer, Lance Henriksen, Michael Wincott, Robert Mitchum, BAC films 2008, 2h14, €11,90

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L’Ombre de Staline d’Agnieszka Holland

Le jeune journaliste britannique Gareth Jones (James Norton), d’origine galloise, est devenu conseiller pour la politique étrangère du Premier ministre britannique David Lloyd George (Kenneth Cranham), après une interview réussie avec Hitler. Il veut faire de même avec Staline en 1933, redoutant que la nouvelle Allemagne prônée par le parti nazi soit une menace pour l’Europe et pour le Royaume-Uni en particulier. Mais des restrictions budgétaires, et le fait que Gareth Jones soit devenu la risée des pontes du gouvernement avec ses analyses auxquelles personne ne veut croire (« Hitler faire la guerre ? Quelle absurdité ! »), font que Lloyd George licencie le jeune homme. Qui s’empresse donc de s’envoler pour Moscou afin de réaliser le scoop qu’il espère.

Il se demande en effet comment se finance Staline, crédité du progrès rapide et tonitruant de l’URSS qui s’industrialise, se modernise, produit plus de denrées agricoles au point d’en exporter. Son appel à un journaliste qu’il connaît, Paul Kleb, engendre son meurtre par la mafia dans l’heure qui suit, il devait révéler à Jones certaines informations. Son visa lui a été accordé pour une semaine, mais l’hôtel arbitrairement choisi pour lui, les Métropole, ne peut le loger que pour deux nuits, à cause d’un séminaire de la société anglaise Vickers, dont les ingénieurs aident le Plan en URSS. Sauf que les ingénieurs en question, que Jones rencontre le soir même à une soirée demi-nue avec femmes, gigolos et alcool chez Duranty, lui affirment qu’aucun séminaire n’est prévu. Le correspondant américain Walter Duranty (Peter Sarsgaard) laisse entendre au jeune homme qu’il aborde un sujet dangereux, qui pourrait menacer sa vie même.

Ada Brooks (Vanessa Kirby), la secrétaire de Duranty, elle-même journaliste, lui apprend que le métier ne s’exerce pas ici librement et que les correspondants ne peuvent sortir de Moscou, ni écrire ce qu’ils pensent sous peine de représailles qui vont du tabassage en règle à la disparition pure et simple, en passant par l’expulsion. Des méthodes à la Poutine, que Staline a emprunté à Goebbels.

Qu’à cela ne tienne, Gareth Jones n’a pas froid aux yeux et sa maîtresse est la Vérité elle-même. Il n’a pas conscience du danger de Staline, équivalent à celui d’Hitler. Il corrige d’un mot la lettre de recommandation que lui a laissée Lloyd George pour s’introduire auprès des autorités et s’informer des capacités de défense de l’URSS en cas d’agression allemande. Chiche ! Répond l’autorité, si les Allemands viennent, ils verront à quoi ils s’exposent, nos armes sont plus puissantes que les leurs, plus nombreuses, etc. Un classique de la méthode Coué pour la propagande. Mais Jones en profite pour soutirer un voyage en Ukraine, visiter une usine d’armement.

Son conseiller tente de l’abreuver, mais il ne boit pas ; essaie de le faire s’empiffrer, mais il mange peu ; Légèrement ivre, il se vante de vivre bien, de manger tant qu’il peut, d’avoir des privilèges en tant qu’homme de pouvoir. Jones prétexte une indigestion pour aller aux toilettes et quitter le train une fois arrivé dans les plaines de l’Ukraine. Sa grand-mère, originaire de ce pays, lui en a parlé, ce pourquoi Jones parle russe. Il y découvre de visu la grande famine ukrainienne, qui sera appelée dans l’histoire l’Holodomor. Il s’agit d’un plan volontaire de Staline pour saisir les récoltes de blé de la riche terre d’Ukraine, tout en matant par la mort et l’affaiblissement les visées d’indépendances ukrainiennes, manifestées dès la révolution de 1917 sous Lénine. Ce plan génocidaire aurait fait entre 2,6 et 5 millions de morts, hommes, femmes et enfants.

Gareth Jones voit les corps abandonnés dans la neige, morts de faim et gelés, leur ramassage par des traîneaux poubelles, petits enfants encore vivants compris, le cannibalisme des enfants restés en vie qui dévorent leur grand-frère gelé, la schlague des Organes de sécurité pour faire travailler les hommes encore valides contre un peu de pain, les sacs de blé par centaines qui sont entassés sur les camions à destination de Moscou, tandis que la population locale meurt de faim, le climat rude en noir et blanc, la mentalité grise du pouvoir total. Le blé d’Ukraine, c’est « l’or de Staline » avait dit Duranty, parfaitement au courant mais qui se tait. Gareth Jones sait désormais d’où vient le financement de l’industrialisation de l’URSS : de l’exploitation sauvage des paysans, ces non-prolétaires à mentalité petite-bourgeoise, condamnés par l’Histoire avec sa grande hache, pour l’avenir radieux du communisme (70 ans plus tard, on l’attendait encore !…)

Rapidement arrêté, la lettre de Lloyd George empêche sa disparition pure et simple et il est expulsé, non sans avoir promis de taire ce qu’il a vu. Sinon… les ingénieurs de Vickers seront retenus en otage et accusés d’espionnage (tactique stalinienne piquée à Goebbels et toujours en vigueur sous Poutine). De retour à Londres, il hésite à dire la vérité et accepter les représailles sur les Anglais otages, ou se taire et d’accepter le diktat soviétique. Eric Blaine qu’il rencontre (Joseph Mawle ), soit l’écrivain George Orwell qui est en train d’écrire La ferme des animaux, lui conseille de tout révéler pour dessiller les yeux du public, à défaut du gouvernement, soucieux lui de garder de bonnes relations commerciales avec ce marché lucratif des soviets. Lloyd George l’engueule vertement et le somme de se rétracter publiquement. D’autant que le correspondant du New York Times à Moscou, Walter Duranty, prix Pulitzer, le contredit publiquement en publiant un article lénifiant. Il faut dire qu’il a eu un petit garçon, Misha, avec sa maîtresse soviétique, et qu’en cas d’expulsion, il serait obligé de l’abandonner à l’URSS.

Gareth Jones quitte donc le monde politique qui s’aveugle volontairement et se retire dans le village de son enfance au Pays de Galles. Mais, saisi par la fièvre de la vérité, il parvient à s’imposer face au magnat de la presse William Randolph Hearst (Matthew Marsh), en vacances dans la région. Il réussit à le convaincre de ce qu’il a vu et du scoop que cela ferait. La gravité de la situation en Ukraine est désormais publique et le gouvernement de Sa Majesté est bien forcé d’en tenir compte. Staline, qui ne peut rien contre la presse libre, est bien obligé de relâcher les ingénieurs britanniques, sous peine de perdre la face (et les financements du commerce de blé). Comme quoi céder au chantage n’est jamais payant.

Il se vengera froidement, un cartouche en fin de film disant la fin tragique de Gareth Jones, assassiné peu avant l’âge de 30 ans en Mongolie-Intérieure, probablement par les services secrets soviétiques. Tandis que Walter Duranty le menteur honoré, est mort tranquillement chez lui à 73 ans.

Inspiré d’une histoire vraie, et tourné en grisaille et murmures, ceux du conformisme et du secret, le film montre le totalitarisme cynique en marche, l’aveuglement volontaire des mous de la démocratie (y compris Orwell qui, en bon « socialiste » relativise les laissés pour compte de la transition révolutionnaire communiste), la préférence du confort mental à la vérité cruelle. Un peu caricatural, mais plus vrai que la réalité : les années trente sont bien le miroir passé de notre époque, où le totalitarisme cynique recommence, l’aveuglement perdure et où la vérité est poussée sous le tapis comme trop nue et impudique.

Oser aller voir, oser dire que le roi est nu, il faut être un enfant, n’est-ce pas, pour ce faire ! Un adulte normal et intégré fermera sa gueule, chaudement installé dans le confort conformiste. Ce film n’est pas un documentaire pour flemmards du cours de troisième, mais un film de combat.

DVD L’Ombre de Staline, Agnieszka Holland, 2019, avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham, Condor Entertainment 2020, 1h54, €11,99, Blu-ray €20,92

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Le Livre de la Jungle de Jon Favreau

Pas besoin de créativité, l’IA fait très bien ça : adapter un film d’animation de 1967, lui-même adapté du recueil de nouvelles de Rudyard Kipling paru en 1895. Disney fait de l’argent avec les idées des autres. Sauf que c’est très bien fait, détaillé, bien mené, et que le spectateur marche – à tous âges hors bébé.

Mowgli est un chérubin dont le père a été tué par le tigre Shere Khan après qu’il lui ait jeté du feu à la gueule. Le tigre a fui, blessé, oubliant de croquer le marmot, mais la haine au ventre. Il veut désormais détruire tous les hommes, ceux qui portent la « fleur rouge », ce feu qui ravage la forêt et fait peur à tous les animaux. Le petit a été trouvé nu dans la jungle par la panthère noire Bagheera et confié par elle au clan des loups dirigé par Akela. Il lui faut une mère, une famille, une morale, un clan – et quoi de mieux qu’une meute de loups pour élever un garçon ? Le scoutisme viendra de là, avec les louveteaux, qui fera découvrir aux jeunes humains qu’être soi, c’est se confronter aux autres, au monde, à la nature, être capable de se débrouiller et de s’entraider.

Lors d’une sécheresse exceptionnelle (déjà), les animaux de la jungle se retrouvent près de l’unique point d’eau, où la trêve empêche d’attaquer quiconque jusqu’au retour de la pluie. Le tigre Shere Khan revient d’une chasse lointaine et prévient Akela qu’il va tuer Mowgli dès que l’eau sera revenue. Le garçon sauvage choisit d’abandonner les siens pour leur éviter de périr sous les crocs du tigre. Ses frères, les petits louveteaux, sont mignons tout plein sous leur mère Raksha et jouent, font la course et se roulent dans la poussière avec lui, que sa peau nue ne protège guère. C’est tout cet Éden que doit quitter l’enfant pour sauver son clan et devenir un homme.

Bagheera la sage le guide mais le perd en chemin. Le vieil ours Baloo arrive juste à temps pour le sauver de l’hypnose maléfique du python Kaa, et le garçon, ingénieux comme tous les humains, utilise des lianes tressées et des pierres taillées pour atteindre les rayons de miel inaccessibles à l’ours, car sous le ressaut d’une haute falaise. Il met en danger sa vie, mais en rétribution d’avoir été sauvé lui-même, morale forte qui scelle une amitié. Le village des hommes le fascine par le feu qui y brûle à grands brasiers, mais la jungle est son domaine et il voudrait y demeurer.

Il est capturé brutalement par l’armée des singes et emporté vers le vieux temple indien du roi Louie, un gigantopithèque haut comme une montagne ou presque. Ce ponginé a réellement existé, haut de 2 à 3 m, mais s’est éteint, et l’on n’en trouve aujourd’hui que des fossiles ; il convient bien au mythe du proto-humain régnant sur la nature. Mais la force brute de ce Goliath simiesque n’est rien face à l’astuce du David humain. Le vieux singe veut que le petit homme lui rapporte la fleur rouge et la façon de la domestiquer.

Courageusement, la panthère Bagheera et le gros ours Baloo grimpent la falaise que les singes ont escaladé à toute allure, et font diversion pour que Mowgli puisse fuir. En le poursuivant, l’énorme Louie fait s’écrouler sur lui le temple branlant. Mais la menace Shere Khan est toujours là, d’autant qu’il a tué par représailles Akela. Mowgli est furieux et veut éliminer le tigre. Pour cela, il lui faut le feu, qu’il va chercher dans le village des hommes en leur volant une torche. Dans sa course olympique vers le clan, la torche brandie envoie des brasilles qui mettent le feu à la forêt. Et c’est dans une atmosphère dramatique de fin de monde que le jeune garçon se retrouve à l’issue de son marathon sale et en sueur face au tigre, parmi les animaux qui veulent secouer sa tyrannie.

Shere Khan est tenu en respect par la torche, mais cette arme n’est pas égale et le garçon la jette pour affronter le tigre comme un loup. Sauf qu’il n’a ni dents ni griffes, ni fourrure comme eux, et que l’égalité n’est pas l’équité. Bagheera conseille à Mowgli de se battre selon ce qu’il est et non selon celui qu’il voudrait être, autrement dit comme un humain et pas comme un loup. Ce qui veut dire user de ses astuces ingénieuses pour piéger le tigre et remplacer la force qu’il n’a pas par la ruse dont il est amplement pourvu. Telle est l’intelligence : savoir s’adapter.

Comme le tigre saute sur le gamin, Bagheera s’interpose, puis les loups et l’ours Baloo, ce qui permet à Mowgli de courir éperdument et de prendre de l’avance vers la forêt en flammes. Là, il invente un piège à tigre avec un arbre mort et des lianes. Il attire le fauve vers lui sur une branche morte et joue sur son orgueil pour le faire s’avancer malgré son poids, alors que lui, jeune garçon, a pu passer. C’est donc le tigre qui y passe, tombant d’un coup de craquement dans l’enfer de feu au-dessous. La jungle est délivrée du tyran et Mowgli peut rester chez lui, avec son clan. Il peut à nouveau faire la course avec les louveteaux, mais cette fois gagner car il est devenu plus fort et mieux avisé.

Il ne faut pas comparer ce film avec le dessin animé sorti un demi-siècle plus tôt. Il s’agit d’un remake, c’est un fait, mais il faut le voir comme un film nouveau, avec un vrai acteur humain. Le décor de la jungle est somptueux, les animaux en image de synthèse réussis, assez drôles ou graves selon leur rôle, la morale bien sentie.

Mais c’est la performance du jeune Neel Sethi, 12 ans lors du tournage, qui est remarquable. Il est vif, souple, le ventre musclé. Seules les épaules manquent un peu de carrure pour son âge et il n’a quasiment pas de pectoraux bien qu’il se suspende à des lianes sans arrêt. Mais les petits Indiens ont cette morphologie fine. Il est en tout cas soumis à rude épreuve, trempé de pluie, couvert de boue, sali de poussière, piqué par les abeilles, griffé par les singes, brûlé par le tapis de braises… C’est un vrai petit boy, un exemple de Kipling pour ceux d’aujourd’hui.

DVD Le Livre de la Jungle, Jon Favreau, 2016, avec Neel Sethi, Walt Disney France 2016, 1h40, €9,99

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Terminator 3 de Jonathan Mostow

Voici la suite de la série culte des films de termineurs, ces machines implacables et obtuses destinées à éliminer dans le passé tous les humains qui pourraient vouloir les éradiquer dans le futur. Vous suivez ? John Connor a 23 ans (Nick Stahl). Depuis la mort de sa mère d’une leucémie, il vit au jour le jour, de petits boulots, sans cesse en mouvement et sans compte bancaire, carte de crédit, téléphone mobile, ni adresse fixe – pour ne pas se faire repérer.

Il circule en moto pour aller plus vite, mais un daim le plante en bordure d’une forêt. Il rejoint lourdement en camion stop Los Angeles et son ancien quartier où il sait trouver des médicaments dans une clinique… vétérinaire. Un peu niais, l’ex-ado « élevé » par un terminator gentil. Car il va s’enfiler une poignée de pilules à stériliser les chiens.

Pendant ce temps, deux boules de métal surgissent du néant. L’une dans une vitrine de mode pour femme – et ce terminator évolué TX est une femme (féminisme oblige), un canon aux normes américaines, c’est-à-dire outrées (Kristanna Loken). L’autre terminator, plus néandertalien, le T850, est un homme, le nègre noir lui-même, Schwarzenegger en majesté musculeuse.

Ce troisième film ne joue pas dans la psychologie comme les deux premiers, mais dans les grands effets. Il reproduit sans vergogne les scènes cultes des films précédents : le terminator tout nu qui s’empare de vêtements de sa carrure, d’un véhicule qui lui correspond et d’une arme à sa taille (un riche tailleur cuir, une voiture de sport et un pistolet pour la femelle, un jean, tee-shirt noir et veste de cuir, pick-up V8 et fusil à pompe pour le mâle).

Et c’est parti ! La TX a pour mission de tuer une douzaine de futurs lieutenants de Connor, encore dans leur prime jeunesse. Ce qu’elle fait sans état d’âme puisqu’elle est une robote. Mais elle va vite dévier vers le plus croustillant, Connor lui-même, objectif numéro 1, qu’elle découvre par hasard dans le chenil de la clinique vétérinaire où la patronne qu’elle vise – qui n’est autre que Katherine une ex-petite amie du garçon (Claire Danes), l’a enfermé après lui avoir retiré son pistolet à billes, appelée à 4 h du matin pour un chata qui tousse. Un peu niais, l’ex-ado « élevé » par une mère maniaque des armes.

Heureusement, le terminator protector survient et empêche la maléfique de sévir. Il apprendra au jeune Connor, toujours largué, que c’est sa future femme, ex-petite amie de ses 13 ans, qui l’a reprogrammé pour le protéger dans le passé, après qu’il l’ait tué dans le futur (vous suivez ?).

L’intérêt filmique n’est pas là, mais dans les grands boums permanents, typiques de l’action vue par Hollywood, les poursuites spectaculaires en voiture, en moto, en camion, en engin de chantier, en corbillard, les fusillades interminables suivies d’explosions multiples – en bref du grand barouf populaire comme les Yankees adorent (ils croient que ça résout tout). Un camion grue va raser tous les poteaux d’une rue, un corbillard arrosé de balles qui ne touchent aucun passager à l’intérieur va raser son toit sous un camion pour déloger la TX qui attaquait le toit à la scie circulaire…

Une fois ce guignol assuré, place à l’histoire car il faut bien expliquer où l’on en est. Le général géniteur de la future femme de John est Robert Brewster (David Andrews), le père de Katherine Brewster, le maître de Skynet, un programme informatique de lancement de fusées de défense à têtes nucléaires. Skynet n’est pas encore relié au réseau, lequel plante à cause d’un « virus » impossible à éradiquer. Le chef d’état-major américain ordonne au général de relier Skynet à l’ensemble des réseaux civils et militaires pour assurer la Défense du pays, certain que Skynet balaiera le virus. Brewster hésite car il sait que Skynet contrôlera tout, sans plus aucune décision humaine. Mais ses supérieurs insistent, confiants, lui disant que lui Brewster contrôlera toujours Skynet…

Sauf que Skynet s’avérera « être » le virus, produit par les machines pour prendre le pouvoir sur l’humain. C’est donc de son geste fatal – la touche oui (Y) plutôt que la touche non (N) – que découleront les trois milliards de morts instantanés pulvérisés par les bombes H, et la vie souterraine en résistance durant des décennies contre les machines toute-puissantes qui s’auto-répliquent et apprennent en IA à devenir plus intelligentes.

Connor et son amie, aidés du terminator mâle, vont parvenir à la division Armes autonomes de la section des recherches cybernétiques de l’US Air Force (où ils entrent semble-t-il comme dans un moulin) et préviennent le général père qui, malheureusement, a déjà appuyé sur le bouton. Skynet prend aussitôt le pouvoir, la robote blonde à gros nichons sous cuir rouge le zigouille de quatre balles qui ne le tuent pas tout de suite, le temps de dire à sa fille où sont les codes et où ils doivent aller. Les robots militaires, stockés dans le centre de Défense, reprogrammé par la femelle machine du futur entrent en action et descendent tout le monde – sauf nos héros.

Lesquels vont parvenir en petit avion de tourisme à la base souterraine antinucléaire de Crystal Peak dans le Montana, où il vont pouvoir pénétrer in extremis en lisant le dossier de codes dans l’urgence, tandis que la robote les menace et que le terminator les protège encore un peu. Mais cette base n’est qu’une base de survie, elle n’est pas le centre de commandement qui permettrait de faire sauter les ordinateurs de Skynet… Car ce réseau Skynet s’est divisé en des milliers de terminaux informatiques dans le monde entier via le net, et ne peut ni être débranché, ni endommagé – il est toujours ailleurs. Ce pourquoi les Russes paranoïaques ont décidé de débrancher le réseau internet russe de celui du monde, voulant contrôler leurs propres missiles. Car le croyez-vous ? Skynet existe… et ce n’est pas une infox. Même Le Monde l’avoue (mais réserve la révélation à ses abonnés).

Il est 18h18 et c’est comme prévu le Jugement dernier (référence biblique obligée chez les Yankees). Voilà notre jeune couple improbable réuni, prêt à assurer la résistance de l’humanité et à faire des petits pour la perpétrer.

Bien inférieur aux premiers films, mais pas tourné par Cameron, ce tome 3 se laisse voir pour ses fusillades et poursuites, mais pas pour sa psychologie niveau zéro. La termineuse n’est qu’une poupée gonflable sans aucun intérêt, John Connor qu’un jeune imbécile et le terminator revenu de l’avenir qu’un pâle reflet du précédent modèle.

DVD Terminator 3 – le soulèvement des machines, Jonathan Mostow, 2003,avecArnold Schwarzenegger, Nick Stahl, Claire Danes, Kristanna Loken, David Andrews, Sony Pictures 2005, 1h45, €9,99, Blu-ray €16,73 (attention aux éditions Blu-ray, pas toujours doublées en français !)

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Terminator 1 et 2 déjà chroniqués sur ce blog

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La Maison des damnés de John Hough

Une toile horrifique tirée de La maison des damnés, roman d’horreur de Richard Matheson, traduit en français et édité en poche ; Matheson a été le scénariste du film. Comme nous sommes au début des années soixante-dix, le film reflète l’humeur de son époque : une remise en cause de la science, tout en se méfiant des émotions fantasmatiques.

Un milliardaire convoque un physicien, une médium et le dernier survivant du massacre mystérieux, vingt ans auparavant, dans la maison de l’Enfer (titre anglais). Elle appartenait au très riche, excentrique et pervers Emeric Belasco et il veut savoir si l’au-delà existe vraiment, si les morts sont toujours présents, et ainsi de suite. Vastes questions qui agitent toujours les consciences mais ne trouvent jamais aucune réponse plausible.

Voici donc le docteur Lionel Barett (Clive Revill), scientifique spécialiste en parapsychologie mais cartésien. Il veut des preuves et apporte des machines d’enregistrement et de diffusion d’ondes électromagnétiques. Car il est convaincu que le corps humain est capable d’en émettre et d’en recevoir, tout comme un poste de radio. Tout dépend du psychisme et de sa puissance. Son épouse Ann (Gayle Hunnicutt) décide de l’accompagner malgré lui, car elle veut partager toutes les expériences avec lui.

La demoiselle Florence Tanner (Pamela Franklin) est une jeune médium très sensible mais aussi très décidée. Elle paye de sa personne pour s’ouvrir mentalement (et physiquement) et entrer en communication avec les ondes psychiques. Elle croit aux morts toujours présents par l’esprit et se laisse envahir par eux jusqu’à somatiser ce qu’ils veulent (en général, baiser). Ce qui correspond à ses fantasmes refoulés, étant restée demoiselle.

Enfin l’unique survivant, Benjamin Franklin Fischer (Roddy McDowall), médium lui aussi mais « physique », qui se tient en retrait : il connaît trop bien la maison et ses dangers. Il est surtout celui qui ne s’engage jamais et reste spectateur de la vie.

Nous voici avec quatre personnages en un même lieu maléfique, un manoir sombre envahi de brouillard, pour une semaine seulement, temps imparti pour toucher 100 000 £ chacun du milliardaire. L’électricité a été rétablie mais il faut actionner le générateur de secours pour qu’elle illumine un peu les pièces. Des flambées dans les cheminées sont permanentes, alimentées par on ne sait qui. Car personne n’a l’air d’effectuer une quelconque tâche ménagère, qu’il s’agisse de cuisine ou de mettre des bûches dans le foyer. Tout est réservé à l’intellect et aux sensations.

La science se confronte aux croyances en l’au-delà. Ce sont les habituels phénomènes d’objets en mouvement, mais ici amplifiés par une intention agressive. Des plats volent en direction du sceptique scientifique, des lustres de fer tombent sur les protagonistes qui en réchappent de justesse. Mais surtout, dans la chapelle, lieu incongru de ce manoir hanté, une grande croix où le Christ est comme emballé de toiles d’araignées qui l’enserrent dans un filet diabolique. Elle s’effondrera pour tuer.

Les événements se précipitent, comme si un psychisme puissant les actionnait, repoussant ceux qui viennent exorciser la maison. Le suspense est lié à la Bible et au sexe, blasphèmes et perversions, ces obsessions de la société anglaise chrétienne des années d’après-guerre. Ce sont en fait les faiblesses de chacun que la maison met en lumière : Florence est trop candidement croyante aux forces spiritualistes, Barett trop incrédule et méprisant pour accepter que la méthode scientifique ne soit qu’une méthode et qu’elle ne puisse pas tout, Ann sa femme pleine de désirs refoulés, Fischer d’une prudence qui confine à l’inaction.

Florence la médium est soumise à l’attaque d’un chat noir qui se jette sur elle pour la mordre et la griffer, Emeric Belasco, le père, croit-elle, disparu avec les autres il y a 20 ans mais sans cadavre. Cela se passe sans témoin car on n’a jamais vu un chat se jeter sur un humain sans raison apparente. On doit la croire, même si ce sont probablement ses fantasmes freudiens qui agissent. Elle a aussi des cauchemars sexués, jusqu’à se marquer de griffures sur le dos, sauvagement baisée par l’incube, ce démon mâle qui viole les femmes endormies (qui adorent ça, comme la psychologie l’a montré). Elle sent un jeune homme « un très jeune homme, même », qui la désire et se sent seul, c’est « Daniel » Belasco – un être dont nul n’a jamais fait mention. Mais un jeune cadavre enchaîné est découvert dans une pièce. L’enterrer avec les rites chrétiens, comme le fait la bande des quatre, ne suffit pas à lui ôter tout pouvoir de nuisance, semble-t-il. Comme quoi la religion est impuissante, plus que la science elle-même.

Car Barett se fait livrer une machine à ondes électromagnétiques et parvient à « exorciser » le manoir, les ondes scientifiques chassant les ondes psychiques au-delà. Et ça marche… sauf dans la chapelle, où la puissance mauvaise est toujours là. Évidemment, dans une chambre secrète, les murs sont en plomb, et un cadavre momifié attend, malfaisant.

Tout se termine mal, évidemment. Seuls l’épouse de Barett et le survivant Fischer en sortent vivants. Le scientifique et la médium, un homme et une femme, le rationnel sec et affaibli par la polio étant enfant et l’émotionnelle saisie d’exacerbations érotiques, sont éradiqués. Ils sont morts de leurs défauts.

Un partout entre la science et la croyance. En bref, on ne sait pas…

DVD La Maison des damnés (The Legend of Hell House), John Hough, 1973, avec Pamela Franklin, Roddy McDowall, Clive Revill, Gayle Hunnicutt, Roland Culver, BQHL éditions 2019 (audio anglais ou français), 1h33, Blu-ray €6,98

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Alberto Moravia, La Ciociara

Une ciociara est une paysanne du sud-est de Rome qui doit son nom à ses chaussures : des ciocie, sandales en rectangle retourné sur le pied et attaché au mollet par des lacets. Cesira a 16 ans lorsqu’elle quitte sa campagne pour se marier et vivre avec son mari à Rome, dans le quartier populaire du Transtevere, où il tient une petite boutique d’alimentation. Il est plus âgé qu’elle et, après lui avoir enfourné une fille, va batifoler ailleurs. Mais Cesira est heureuse, ils habitent l’appartement au-dessus de la boutique et elle n’aime rien tant que faire le ménage et la cuisine, briquer et lustrer avant d’aller au marché. Le sexe ne l’intéresse pas et, lorsque sa fille est née, elle aime à s’occuper d’elle tout en tenant les comptes de la boutique.

Mais son mari est vieux et meurt ; le fascisme mussolinien vit ses derniers mois ; les Allemands s’approchent de Rome pour l’occuper près la chute de Mussolini tandis que les Alliés débarquent en Sicile. Il faut quitter la ville où la pénurie alimentaire menace et se réfugier à la campagne, où il y a toujours quelque chose à manger. La fille, Rosetta, a désormais 18 ans et un fiancé parti combattre en Yougoslavie ; elle est belle et saine, douce et croyante. Toutes deux prennent le train vers le sud pour aller dans le village de Cesira, mais elles ne parviennent pas à destination car la voie est coupée par les bombardements. Il faut marcher, les valises sur la tête, ainsi que les femmes portent les charges lourdes à la campagne.

Les petites villes et villages ont été évacués et sont déserts. Les orangeraies masquent les fermes isolées, où il faut trouver refuge avant d’aller plus loin. Cesira et Rosetta s’installent chez une vieille flanquée d’un mari idiot et de deux fils déserteurs, louches et vulgaires. Mais il faut faire avec. Tout va bien tant qu’on a de l’argent et Cesira, prévoyante, a emporté tout ce qu’elle n’a jamais mis dans aucune banque. Mais la ferme est crasseuse, la paillasse dans la grange grouille de punaises, les repas payés se composent d’une soupe de pain. Et surtout, les fils commencent à reluquer la jeune fille. Il faut fuir.

Reprenant leurs valises un tôt matin, les deux femmes se dirigent vers la montagne. Un berger rencontré, après avoir ignoré ces réfugiées, prête l’oreille dès que Cesira lui dit qu’elle peut payer. Il les emmène dans un hameau de montagne, des cabanes construites par les bergers où une partie du village s’est réfugié pour fuir les Allemands et attendre la fin de la guerre. Ils vivent de peu, mais descendent régulièrement acheter farine, haricots, saucisses et saindoux à ceux qui peuvent encore vendre ; les paysans, qui ont rarement vu d’argent, sont fascinés par les billets et commercent volontiers. Cesira achète et fait provision sachant que l’argent se dévalue et qu’il ne se mange pas. La rareté progressive due aux rafles alimentaires des Allemands va faire monter les prix.

La guerre se prolonge et les mois passent ; les réfugiés en sont réduits à manger des herbes de la montagne et à négocier âprement les rares fromages que les bergers produisent. Les gens se replient sur leur maisonnée et c’est le chacun pour soi des périodes de famine. Les deux femmes, qui occupent une masure qui sert la journée au métier à tisser de la fille du propriétaire, se lient d’amitié avec le fils, Michel, un étudiant à lunettes déjà docteur (probablement en droit) et qui n’a pas été mobilisé. Il est naturellement antifasciste et même pro-communiste, mais Cesira, qui sait à peine lire, se moque de la politique. Ce qui lui importe, c’est l’ordre qui permet le petit commerce, tout le reste ne l’intéresse pas.

Les jours passent, des réfugiés aussi qui vont toujours plus vers le sud par les montagnes où les Allemands peinent à s’aventurer. Deux Anglais qui ont saboté des lignes n’ont pu rejoindre leur navire et sont recueillis par les deux femmes une journée, mais elles ne peuvent faire plus, faute de nourriture et par crainte des Allemands. Dont deux spécimens viennent d’ailleurs dès le lendemain, sur dénonciation. Ils ne trouvent évidemment personne mais le risque est grand : ils raflent en général tous les hommes en âge de travailler pour les envoyer en camps de construction pour défendre Rome. Michel y échappe de peu et va se cacher plusieurs semaines dans la montagne, ne revenant qu’à la nuit pour repartir au petit jour. Les deux femmes le suivent, cela brise la routine du hameau de bergers et elles aiment l’entendre discourir.

Il sera cependant pris par sa curiosité, venant voir un groupe d’Allemands qui ont fui les combats qui se rapprochent et les bombardements alliés des canons et des avions. Ils veulent rallier Rome par la montagne et exigent un guide. Ce sera Michel. Son père veut partir à sa place, mais pas question, les Allemands préfèrent la jeunesse. Il les guide mais ne reviendra pas, les nazis sont impitoyables avec les sous-hommes.

Comme la guerre est désormais sur eux et que les obus tombent sur le hameau, tous décident de redescendre dans la plaine où, au moins, « les Anglais » pourront leur assurer des vivres. Telle est la croyance véhiculée par la rumeur. Et en effet, les soldats américains donnent des boites de conserve aux habitants, en plus de caramels et de cigarettes. Mais, une fois partis plus au nord lorsque le front se déplace à mesure du recul allemand, c’est à chacun de se débrouiller.

Les goumiers marocains du général français Juin succèdent aux Américains et les deux femmes, qui cherchent à rejoindre le village des parents, en rencontre une bande alors qu’elles se reposent dans l’église du village. Elles sont immédiatement violées, surtout Rosetta, jeune et fraîche, sur laquelle passe tout le peloton. Ce sont les « maroquinades » d’après la bataille du Monte Cassino, longtemps mises sous le tapis par les gouvernements. Le commandement a, sinon laissé faire, du moins mollement réagi : les Italiens étaient coupables parce que fascistes et alliés proches des nazis ; ils ont payé. Ce sont à Naples les jeunes garçons (raconté par Malaparte), dans les campagnes les jeunes filles (raconté par Moravia).

Une fois déflorée et saccagée, Rosetta ne sera plus jamais la même. Elle devient indifférente, perd la foi (violée sous l’autel et l’image de la Vierge qui n’a rien fait pour la protéger !), et se prend à aimer avidement le sexe. Elle veut reproduire avec tous les hommes jeunes et plusieurs fois par jour ce que les Marocains lui ont fait subir. Cesira, femme mûre, a empoigné les couilles de son violeur qui l’a assommée ; elle n’a donc pas été pénétrée. Elle ne comprend plus sa fille, d’âme virginale devenue putain. Les deux vont entrer à Rome grâce aux relations de Rosetta avec les garçons, d’abord un chauffeur de car, puis ceux de la ferme où elles avaient été accueillies avant la montagne. La jeune fille a des rapports avec chacun d’eux, parfois à plusieurs successivement. Bizarre qu’elle ne tombe pas enceinte.

Le roman se termine par le retour à Rome avec un chauffeur de camion respectueux, qui les a prises avec lui alors que l’un des fils de la ferme, qui conduisait le car, ait été tué par des rançonneurs de la route qui profitaient de l’absence d’ordre pour établir le leur, comme dans toutes les guerres. Le lecteur ne saura pas si l’appartement et la boutique de Rome sont encore debout, après les bombes et les pillages, mais une nouvelle vie commencera.

L’intérêt de ce roman est l’expérience humaine de la guerre vue à ras de terre, avec la mentalité basique d’une paysanne qui a connu la ville. Cesira sait ce qu’est la vie, les dangers, la terre. Elle sait qu’il faut de l’argent, mais qu’il est préférable d’accumuler de quoi manger ; elle sait que les hommes sont avides des femmes et qu’il faut s’en défier et s’en protéger ; elle sait que la famille reste encore le plus refuge, avec la campagne.

Peut-être connaîtrons-nous un prochain jour ce bouleversement de la guerre sur notre sol, malgré le nucléaire, comme nos grands-parents l’ont connu lors de la dernière. Cette façon de voir de Cesira reste donc une leçon éternelle.

Vittorio de Sica en a fait un film, mais en rabaissant l’âge de Rosetta à 13 ans, ce qui était plus vendeur.

Alberto Moravia, La Ciociara, 1957, J’ai lu 1999, 350 pages, occasion €2,82

DVD La ciociara – la paysanne aux pieds nus, Vittorio De Sica, 1960, avec Sophia Loren, Eleonora Brown, Jean-Paul Belmondo, Raf Vallone, Carlo Ninchi, Andrea Checchi, LCJ Editions & Productions 2015, 1h40, €11,90

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Garde à vue de Claude Miller

Les flics à l’ancienne, en province, dans les années Mitterrand. Pas d’ADN ni de téléphonie, ni de caméras de surveillance à l’époque, mais une enquête toute psychologique, un choc entre personnalités. Deux petites filles de 8 ans ont été retrouvées mortes étranglées, violées, jetées dans un fossé ou sur une plage en l’espace d’une semaine. Un notaire, dont la voiture a été retrouvée à proximité de la plage par les gendarmes le soir du second meurtre, est interrogé.

C’est la veille du Nouvel an, la ville de Cherbourg est en effervescence, il fait froid et il pleut. Pas de quoi avoir la trique pour violer, comme le note un inspecteur facétieux. L’inspecteur Antoine Gallien (Lino Ventura), confronte Maître Jérôme Martinaud (Michel Serrault) dans son smoking de sortie, et le met devant ses contradictions. Ce sont de petits détails insignifiants, mais qui dessinent une cohérence policière.

Le notaire a fait son devoir de citoyen et il devient suspect numéro un. Il a prévenu la police pour le premier meurtre : que faisait-il dans ce lieu marécageux plein de ronces ? Comment a-t-il pu reconnaître la fillette de loin dans l’obscurité s’il ne savait pas qui elle était et où il l’avait mise ? A-t-il promené le chien Tango du voisin ce soir-là ? Lui a déclaré que oui, des voisins ont témoigné que non. Est-ce un oubli ou un mensonge ? Le notaire voulait un chien mais sa femme n’en voulait pas, elle préfère les chats, mais lui n’en veut pas, ça fait des saletés. Pas d’enfant non plus, sa femme l’a répudié de son lit. Pourquoi ? Elle aimait la chose avant de se marier mais en est révulsée après. A moins que ce soit lui qui l’ait choquée, mais elle ne l’avoue pas.

Qu’a-t-il fait le soir du second meurtre, si près de la plage où le cadavre a été retrouvé ? Lui déclare qu’il s’est promené dans les dunes vers le phare. A-t-il entendu quelque chose ? Non, rien, sauf le bruit du ressac, rien d’autre. Et la corne de brume, alors ? Il a dissimulé le fait qu’il est allé ce soir-là aux putes après avoir été voir sa sœur. Mais un mensonge rend aussitôt le policier soupçonneux : menteur une fois, menteur toujours !

La nuit s’étire et l’interrogatoire n’avance pas. Martineau s’enferre mais il dit ne pas avoir tué. L’inspecteur-adjoint Belmont (Guy Marchand) tape le procès-verbal (en deux exemplaires avec carbone) et se marre ; il le croit d’évidence coupable et en a marre. A cette époque d’autorité toute-puissante, aucun avocat n’était autorisé durant la garde à vue. L’inspecteur est impulsif et lorsque Gallien doit sortir, appelé pour aller voir l’épouse du notaire qui veut retrouver son mari (ce qui n’est pas permis), Belmont l’impulsif frappe Martineau pour le faire avouer. Le scandale ne sera qu’en interne, rien ne sort publiquement à cette époque des violences policières.

Gallien reçoit Chantal Martineau (Romy Schneider), qui confirme les chambres à part et évoque sa répulsion envers son mari. Un soir de Noël, il a longuement conversé avec sa nièce Camille (la mignonne Elsa Lunghini de 8 ans à l’époque), et est resté avec elle seul dans la pièce aux cadeaux. L’épouse les a surpris très proches l’un de l’autre mais juste en train de parler. Ils se sont tus à son arrivée. Elle déclare que son mari lui disait des choses qui n’étaient pas de son âge, ce qui est très subjectif vu ce qu’elle a pu entendre, et plutôt ignoble, on n’en saura pas plus. Mais elle ajoute une « preuve » : le ticket de caisse du teinturier auquel le notaire a confié l’un de ses deux imperméables le lendemain du second meurtre. Pourquoi ? Etait-il souillé de quelque fluide ?

Cela suffit pour conforter l’orientation de l’enquête. Une intime conviction se forme, même si l’inspecteur Gallien préfère les faits. Or les faits convergent vers le notaire, faute d’autres preuves. Le fil de la réalité est écarté pour la cohérence du scénario. Martineau, lassé, comprend qu’il est pris et enserré dans une toile sociale de on-dits et de ratages familiaux. Sa nièce Camille, qu’il aime comme un père, risque d’être appelée à témoigner à la barre. Sa femme ne l’aime pas, elle ne veut pas divorcer, ils n’ont pas d’enfants ni de chien. Lorsqu’il s’intéresse au chien ou à l’enfant du voisin, c’est pour être aussitôt soupçonné de mauvaises intentions. Sa vie est foutue : pour avoir la paix, il avoue tout ce qu’on voudra. La garde à vue à la française est (était ?) un entonnoir vers l’inculpation directe. Les flics se faisaient un film et y tenaient mordicus, écartant les autres pistes. Tous les témoins, sentant le sens du vent, orientaient leurs déclarations vers l’opinion la plus forte.

Sauf qu’un inévitable coup de théâtre empêchera l’erreur judiciaire. Car le vrai coupable n’a pas d’histoire et ne présente aucune contradiction : il est bête, et transparent.

Aujourd’hui, le suspect serait lynché par les réseaux sociaux avant même de pouvoir s’expliquer. Aimer les enfants fait grimper l’hystérie, même si c’est en tout bien, tout honneur. On ne peut mignoter que les siens, et encore, pas trop en public. On serait dénoncé à moins, la délation étant le sport favori des « bonnes âmes » en France depuis toujours. La raison des faits est trop volontiers ignorée au profit des croyances et des fantasmes – même chez les flics.

En 1981, le public éclairé était plus en faveur des libertés que du soupçon – l’époque a changé, et pas toujours en bien.

Un bon film psychologique, avec une brochette d’acteurs comme on n’en fait plus, posés, cultivés, patients, talentueux. Lino Ventura est très bon en flic à qui on ne la fait pas mais qui ne s’énerve jamais. Romy Schneider joue les trop belles femmes, déçues donc vénéneuses (elle mourra quelques mois plus tard). Michel Serrault le notable voit s’écrouler toute respectabilité en même temps que les apparences de son couple. Il croit que sa femme l’attend au sortir de sa garde à vue, parce qu’elle est garée devant le commissariat et au volant, mais…

DVD Garde à vue, Claude Miller, 1981, avec Lino Ventura, Michel Serrault, Romy Schneider, Guy Marchand, Michel Such, TF1 studio 2017, 1h21, €9,36

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Aftermath d’Elliot Lester

Ce film intimiste et dépouillé recycle Arnold Schwarznegger comme on ne l’imaginait pas : en vieux papa brisé par un accident d’avion où sa femme, sa fille et le bébé à naître ont péri. Le scénario reprend la tragédie de la zone d’Überlingen en Allemagne arrivée réellement en Juillet 2002, où une erreur du contrôle aérien a fait entrer en collision deux avions, un de ligne et un cargo. Le film transpose les faits aux États-Unis et fait se crasher deux avions de ligne avec 271 victimes.

Roman Melnyk (Arnold Schwarzenegger) est un contremaître en bâtiment qui part attendre l’arrivée de sa femme Olena et de sa fille enceinte Nadiya par le vol AX112 en provenance de New York. A l’aéroport, le vol est « délayé » et, lorsqu’il se renseigne, on le conduit à part dans une salle vide, où on lui apprend que l’avion s’est crashé et qu’il n’y a aucun survivant. Son petit bouquet de fleurs à la main, Roman est anéanti. La guirlande souhaitant la bienvenue pour Noël dans sa maison l’avait averti : elle s’était détachée et pendait à terre.

Le vieux mari et père mettra des mois à se remettre, envisageant le suicide du haut du bâtiment en construction qu’il entreprend. Il cherche surtout à comprendre, à trouver un coupable. Ni la compagnie aérienne, avec ses avocats, ne lui présentent d’excuses publiques, personne ne regarde sa famille. Les gens ne sont que des numéros de dossier, pas des personnes. Les bâches sous lesquelles sont les cadavres récupérés au sol le montrent. Alors que Roman s’est engagé comme sauveteur volontaire pour retrouver sa fille morte ; il a tenu son corps sans vie dans ses bras, c’était une personne, pas un numéro. L’argent est censé compenser la perte affective, mais c’est dérisoire. Roman se promène avec la photo de sa femme et de sa fille, mais nul ne les regarde, c’est cela qui lui fait le plus mal. Il veut que chacun reconnaisse sa responsabilité et avoue, présentant ses excuses. Mais ce n’est plus la norme dans la société bureaucratique d’aujourd’hui.

Au fond, dans cette catastrophe que personne n’a voulue, chacun cherche à se défausser : c’est pas moi, c’est l’autre ; je n’ai commis aucune erreur, c’était un accident ; je ne suis pas coupable, c’est le système. Le contrôleur aérien était seul dans sa tour, en soirée. Son acolyte était parti « manger » et deux techniciens sont venus permuter le téléphone (donc le couper provisoirement) en pleine activité de la tour de contrôle. Jonglant entre le fameux téléphone pas réactivé et ses écouteurs de contrôle sur deux postes, Jacob Bonanos (Scoot McNairy) n’a rien vu de la collision proche. Ce n’est pas de sa faute mais c’est de sa faute. Juif, il se sent coupable des vies perdues, ses voisins ne lui font sentir en taguant sa maison de sigles « assassins, meurtrier » ; employé, il est recyclé dans une autre ville sous une autre identité avec un autre travail, après une confortable indemnité. Façon de dire que la compagnie reconnaît ses manquements et son peu de rigueur, et les masque sous la banalité du destin.

Outre les vies fauchées dans le crash aérien, ce sont deux couples qui sont aussi brisés par cette catastrophe. Aftermath est en anglais une seconde coupe, une séquelle. Roman n’a plus de famille, lui qui était venu d’Europe centrale avec le rêve américain en tête ; Jacob voit son couple exploser parce qu’il devient irritable et obstiné, servant des œufs pas cuits à son fils Samuel que pourtant il adore, et ne comprenant pas pourquoi son épouse veut les faire recuire – comme s’il était incompétent, comme dans son travail de contrôleur aérien.

Un an plus tard, tout serait-il apaisé ? Non pas, Roman cherche à retrouver Jacob et use pour cela d’une journaliste qui s’asseoit sur la déontologie en lui donnant le nouveau nom et la nouvelle adresse de l’ex-contrôleur. Un cancer que cette presse qui veut tout savoir sur tout et exige la vérité de chacun, au risque du pire. Car c’est bien le pire qui survient. Si l’hypocrisie et la poussière sous le tapis de la compagnie aérienne doit être dénoncé, la vérité sur le bouc émissaire commode aussi. Ni le mensonge, ni la vérité ne sont absolus – mais relatifs aux circonstances, aux nuances, à l’humain. Les médias comme les compagnies aériennes ne le veulent pas. Pas plus Jacob que la compagnie ne veut penser à lui, Roman, à sa famille et aux victimes. Lorsque Roman vient sonner à la porte de son appartement, après avoir hésité (il est déjà venu une fois et est parti sans attendre), Jacob se contente de crier que c’était un accident, refusant de voir la réalité en face : la photo de la femme et de la fille – enceinte. C’en est trop pour Roman, vous le découvrirez dans le film.

Dix ans plus tard le fils de Jacob, Samuel (Lewis Pullman), est jeune adulte. Il retrouve Roman mais n’applique pas la loi du talion, qui est celle de sa religion. Il laisse aller Roman avec sa peine et avec la séquelle de son acte qui lui a valu la prison. Il lui donne une leçon : la vengeance ne sert à rien, qu’à perpétrer le crime. Roman aurait dû agir comme lui au lieu de s’enfermer dans sa douleur.

Tout le film se passe en hiver ou dans des atmosphères froides, grises, anonymes, comme une tristesse sur le monde. L’aéroport est banal, la maison de Roman conventionnelle, le nouvel appartement de Jacob sans âme. La musique même de Mark Todd insiste de façon lancinante. Tout le début est en rodage, comme un moteur grippé par l’ampleur de la catastrophe. Ce n’est que lorsque les deux personnages sont présentés alternativement, Roman et Jacob, que l’histoire peut commencer.

Au total un petit film avec le grand Schwarzy, endormi dans l’intimisme et qui se révèle bon acteur.

DVD Aftermath, Elliot Lester, 2017, avec Arnold Schwarzenegger, Maggie Grace, Scoot McNairy, Kevin Zegers, Hannah Ware, Metropolitan Films et Video 2017, 1h31, €8,99 Blu-ray €14,99

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Serpico de Sydnet Lumet

L’inspecteur Franck Serpico, dit Paco (Al Pacino), se prend une balle. Ainsi commence le film qui relate les 11 ans de lutte du détective au NYPD pour dénoncer la corruption généralisée dans la police. Onze ans de galères de mutations en mutations, de regards noirs de ses collègues qui touchent, des supérieurs qui éludent et le baladent. Surtout un certain capitaine McClain (Biff McGuire) épris de « Dieu » qui fait du militantisme catholique éthéré mais ne fait rien pour la morale concrète de la vie réelle.

Le film est issu du livre Serpicode Peter Maas qui raconte l’histoire réelle du policier Frank Serpico. Lequel est joué par al jeune Pacino de 32 ans. Le flic tout fier de sa mission devient vite rebelle devant le je-m’en-foutisme des commissariats et la distance de policiers imbus d’eux-mêmes. De toute façon, ils sont payés à la fin du mois, pourquoi en faire trop ? S’entendre avec les malfrats est lucratif et permet la bonne entente, pourquoi changer le système ?

Aux États-Unis règne la concurrence et le chacun pour soi. Chacun est son propre patron et « les ordres » sont exécutés selon sa version personnelle. L’individualisme croissant, qui a explosé avec le Watergate et la guerre du Vietnam, ont incité la jeunesse à contester le système – et surtout à en profiter. La morale, qui est collective, est délaissée au profit du profit.

Serpico veut bien faire son boulot : sauver les putes noires des viols collectifs sans paiement (donc les flics blancs se foutent), arrêter les voleurs sans leur tirer dessus quand ils sont noirs (ce que font les flics blancs), faire respecter la loi sur l’interdiction des paris clandestins (dont les flics blancs profitent par des enveloppes hebdomadaires), et ainsi de suite. Contre cette corruption, il ne peut pas faire grand-chose, sinon alerter. Ce qui le fait mal voir. Mais comme il tient à ce que l’affaire soit réglée au sein de la police, on le tolère, on le balade. Surtout qu’il est efficace en se fondant dans la population par son habillement. Il est en effet très « années 70 » en chemise flottante à demi ouverte, une suite de chaînes au cou, les cheveux longs et un bob (ridicule) sur le chef.

Malgré l’amitié de Bob Blair (Tony Roberts), un policier dans l’entourage du maire, onze ans se passent et toujours rien ! Serpico décide de frapper un grand coup en alertant la presse, le fameux New York Times, quotidien des intellos, très lu à l’époque. Son capitaine, qui le soutient, veut bien témoigner anonymement pour que le journaliste enquête. Car toute la police n’est pas pourrie mais la pression collective fait qu’on laisse faire. Révéler au public fera réfléchir et changer les choses.

C’est en effet ce qui arrive. Franck Serpico témoigne devant la commission Knapp, nommée sur le sujet en avril 1970 par le maire de New York John Lindsay. Mais ses collègues des Stups ne lui pardonnent pas. Lors d’une descente en 1971, il est laissé seul en avant par les autres, qui n’interviennent pas. Il se prend une balle dans le visage et ses collègues le laissent crever. Heureusement qu’un témoin prévient les secours ! Serpico s’en sort parce que la balle était de petit calibre mais il est écœuré, et encore plus lorsque un supérieur, Sydney Green (John Randolph), vient lui remettre la médaille d’or des inspecteurs. Il est récompensé hypocritement par le système dont il a dénoncé la pourriture au cœur. Il quittera la police pour s’exiler en Europe et vivre de sa pension d’invalidité. Jusqu’en 1980 où il rentrera aux USA et vivra reclus dans un chalet isolé.

Le film efficace bien que souvent bavard de Sydney Lumet est un réquisitoire contre la mafia en uniforme. Il dénonce la mise au banc de l’intégrité morale par un système clos sur lui-même et gangrené de politique. Si le directeur de la Police invite les nouvelles recrues à avoir foi en la loi, la réalité est tout autre. Il s’agit de « ne pas se mettre à dos » la police face aux émeutes potentielles dit au début le maire qui refuse de faire quelque chose. Il faut que le scandale arrive pour qu’il se sente obligé, devant ses électeurs, de bouger. Le flic hippie aura, comme ceux de Woodstock, changé la société – tout en devenant lui-même à moitié fou : intolérant, paranoïaque, impossible avec ses proches. Al Pacino fait tout le film.

Le psycho-rigide idéaliste parvenu à ses fins – mais au prix des relations humaines. « A Rome, fait comme les Romains », dit l’adage. La Morale absolue contre celle de tous les jours, l’Idéal abstrait contre la réalité sociale : que faut-il choisir ? Le monde est-il parfait ?

Il faut craindre les Purs.

DVD Serpico, Sydnet Lumet,1973, avec Al Pacino, John Randolph, Jack Kehoe, Biff McGuire, Barbara Eda-Young, StudioCanal 2021, 2h05, €12,98

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Poltergeist de Tobe Hopper

Un film d’époque, dans les 100 Thrills américains, qui reprend les fantasmes de Steven Spielberg, son scénariste et producteur. Occupé par le tournage d’E .T., il a laissé à Tobe, le massacreur à la tronçonneuse, le soin de la réalisation.

Comme toujours, prenez une famille moyenne américaine, trois enfants, habitant une banlieue pavillonnaire en Californie, un père agent immobilier qui fait bien son travail, réussit et lit une biographie de Reagan le nouveau président républicain, en bref Monsieur et Madame Tout-le-monde avec enfants et chien. Ajoutez quelques épices, des incidents inexpliqués comme cette télévision allumée après la fin des programmes qui scintille et dans laquelle la benjamine de 5 ans entend des voix, ou ces chaises qui bougent toutes seules. Agitez bien en faisant monter la mayonnaise dramatique des événements – puis faites exploser en apothéose, en livrant une explication sinon rationnelle, du moins crédible. Et vous avez un thriller à grand succès à sa sortie (123 millions de dollars), qui fera des petits (Poltergeist 2, Poltergeist 3, novelisation – et même une série). Spielberg sait y faire.

Fatigué, Steven (Craig T Nelson) s’endort devant la sempiternelle télé américaine, dont il regarde les émissions jusqu’à la fin sans vraiment les voir, juste en bruit de fond. Sa fille cadette Carol-Anne (Heather O’Rourke) se réveille et descend l’escalier ; elle s’assoit devant la neige qui a envahi l’écran après l’hymne américain qui clôt les programmes. Elle voit des choses, entend des voix ; c’est une enfant, elle perçoit ce que les adultes ne perçoivent plus.

La nuit suivante, un orage gronde et éclate, les petits ont peur, ils se réfugient dans le grand lit des parents. Une fois de plus, la télé se termine et émet de la neige. Carol-Anne se remet devant l’écran et une apparition surgit, nuée fantomatique qui envahit la chambre ; toute la maison se met à trembler comme sous séisme. Et la petite fille déclare : « ils sont ici » (They’re Here – titre du film en américain). C’est qu’une tornade est passée sur la maison, laissant planer un doute.

Le lendemain, grand soleil, mais au petit-déjeuner, le verre du garçon de 9 ans Robbie (Oliver Robins) se brise plein, inondant sa grande sœur de 16 ans Dana (Dominique Dunne)  ; ce n’est pas de sa faute. De même, ses couverts sont tordus. C’est le chien qui fait le beau devant personne, comme si un être se tenait au-dessus de lui. Puis ce sont des chaises qui se déplacent, la table qui est desservie sans intervention de quiconque, les chaises qui s’empilent alors que la maîtresse de maison Diane (JoBeth Williams) exige qu’elles soient toujours rangées à leur place contre la table ronde.

La nuit est pire, les phobies de chacun se révèlent. Le vieil arbre taillé et tordu du jardin fait peur à Robbie, mignon années 1980 avec ses cheveux en casque et ses dents de lapin, mais son père minimise : il a toujours été là. Au lieu de tirer les rideaux ou de baisser les stores, il laisse la vitre directement sur la nuit américaine, selon la manie de ne jamais fermer les volets du style ‘on a rien à cacher’. L’arbre tend soudain ses branches au travers de la vitre et emporte le gamin terrorisé en pyjama. C’est le père qui va le sauver, grimpant au-dehors par le tronc, les deux chuteront dans la piscine en train d’être creusée et ressortiront couverts de boue (autre fantasme quasi sexuel de Spielberg). Pendant ce temps, Carol-Anne est aspirée dans le placard à jouets de la chambre d’enfant par une force maléfique ; sa mère ne la surveille même pas, croyant « la chambre » un sanctuaire de sécurité (autre fantasme américain, au point de créer désormais la « pièce sécurisée » de la maison dans ladite chambre).

La piscine, justement. On sait les maisons américains bâties de préfabriqué en cloisons comme du papier à cigarette sur une charpente de bois sans aucune fondation. Or la piscine doit être creusée, entamer la terre. Un lieu qu’occupait jadis un ancien cimetière et que le promoteur a eu pour presque rien pour cette raison. Il a dès lors engagé des vendeurs pour ses pavillons, et Steven est le meilleur d’entre eux, responsable de 42 % des ventes. Sa maison est la première construite et lui a été confiée pour habiter. Le sacrilège – mais il ne le savait pas – est de creuser pour déterrer les morts car son patron (James Karen) n’avait pas fait « déplacer le cimetière » mais seulement les pierres tombales.

Morts dérangés qui se vengent via la petite fille blonde craquante (un vrai rêve WASP américain – qui mourra à 12 ans de septicémie par la carence du système de santé américain). Elle représente pour eux la vitalité qu’ils ont perdue, selon une médium engagée pour « assainir » la maison. Car les parents s’empressent d’aller consulter des parapsychologues de l’université de Californie, les docteurs Lesh, Ryan et Marty, après s’être enquis auprès de leurs voisins s’ils avaient eux aussi connu des événements anormaux chez eux. Ils sont les seuls, et les savants apportent une débauche de matériel d’enregistrement pour étudier le phénomène. Spielberg s’en moque un peu, celui qui photographie à la va-vite (Martin Casella) a oublié de retirer le bouchons de l’objectif, celui chargé de surveiller les écrans (Richard Lawson) ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien, lisant un magazine tout en ayant des écouteurs sur les oreilles.

Dana l’ado va chez son petit copain, Robbie le gamin est envoyé chez ses grands-parents. Les parents restent, persuadés que Carol-Anne est encore là ; ils l’entendent parfois lorsqu’elle est appelée, mais elle ne peut revenir. La médium Tangina (Zelda Rubinstein) est alors convoquée, une naine au chignon qui parle d’une voix de petite fille mais s’avère efficace. Elle met en place tout un processus avec balles écrites et corde, pour récupérer Carol-Anne, prisonnière des âmes perdues qui ne « sont pas entrées dans la lumière ». L’entrée vers l’autre dimension est dans le placard de la chambre des enfants où Carol-Ann a disparu, et la sortie au travers du plafond de la salle de séjour… Après bien des cris et des extrêmes émotionnels, Diane revient avec sa fille Carol-Anne, toutes deux engluées de matières organiques comme si elles sortaient d’un ventre maternel. Signe de leur renaissance.

Tout va bien, la maison est désormais « assainie », les âmes perdues ont trouvé le chemin. Mais la famille veut déménager, le père ne supporte pas les mensonges de son patron sur l’origine du terrain, ce qui l’a obligé lui-même à omettre ces faits aux clients à qui il a vendu les pavillons. Sauf que… le film n’est pas fini.

La dernière soirée avant le départ, le camion des effets personnels et des principaux meubles étant déjà parti, tout recommence. Steven va régler les derniers détails de son départ au bureau, Dana l’ado va dire adieu à son petit copain, Diane, Robbie et Carol-Anne restent seuls dans la maison. Diane couche les enfants, prend un bain, se délasse en sécurité. Croit-elle.

C’est alors l’apothéose. Ce ne sont plus les âmes perdues mais carrément la « Bête » qui entourloupe Diane en la faisant grimper au plafond (métaphore sexuelle) et tente d’enlever Robbie à l’aide du clown qui est sur la chaise en face du lit. Spielberg a toujours eu peur des clowns. Moi-même je ne les aime pas. Leur sourire idiot et leur maquillage forcé au nez rouge m’ont toujours parus tristes, leurs rires grinçants et menaçants, comme s’ils voulaient se venger des autres par leur ressentiment déguisé en blagues. Robbie en a une peur bleue, il voile la face de clown chaque soir avant de s’endormir. Mais celui-ci lui saute dessus, tente de l’étrangler avec ses bras souples de poupée (il a failli en vrai, les fils de marionnette étant mal réglés!). Le gamin, robuste, se défend en pyjama rouge à col ouvert comme une tenue de judo ; il maîtrise le gnome et le jette dans le placard. Lequel tente alors d’aspirer les enfants dans « l’autre » dimension. Diane les sauve en parvenant à prendre la main de son fils tandis que lui tient la main de sa sœur (fantasme de fraternité familiale typiquement américain).

Ils fuient la maison hantée mais Diane chute dans la boue de la piscine, où les cercueils remontent à la surface, crèvent la terre, libèrent leurs cadavres décomposés et grimaçants (de vrais squelettes humains, non crédités). Steven vient tout juste de revenir et tous se précipitent dans la voiture, en happant Dana au passage, que son petit copain motorisé vient de ramener. Plus une minute dans cette maison ! Laquelle d’ailleurs implose et se replie comme un château de cartes, emportée dans la nuit – la seule du lotissement – sous les yeux des voisins suspicieux.

Dans le motel où ils couchent durant le trajet vers leur nouvelle vie, Steven évacue le perpétuel téléviseur de la chambre sur le balcon…

Sous couvert de conte horrifique, le duo Spielberg/Hopper fait une satire de l’american way of life des années contentes d’elles-mêmes : la famille en banlieue, les enfants tous beaux et bien faits, le père qui travaille au mieux, le patron toujours véreux, les maisons en préfab, les frayeurs nocturnes des enfants en-dessous de 12 ans, la télé par laquelle le mal s’insinue dans la famille. Du grand art.

DVD Poltergeist (They’re Here !), Tobe Hopper, 1982, avec JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Beatrice Straight, Dominique Dunne, Oliver Robins, Warner Home Video 2007, doublé français ou sous-titres, 1h54, €14,81, Blu-ray Universal Pictures €14,27

DVD Poltergeist 1, 2 et 3, Warner Bros 2020, anglais sous-titré français, 4h50, €19,95 Blu-ray €25,87

Pour les Poltergeist 2 et 3 doublés en français, voir les liens en début de texte.

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Brainstorm de Douglas Trumbull

Enregistrer les émotions, les partager, léguer une bande intégrale des âmes mortes… tel est le propos ambitieux de ce film de science-fiction du tout début des années 1980, époque où la science apparaissait comme un espoir et comme un danger. Espoir pour approfondir l’humain en l’homme, danger parce qu’elle tentait diablement les militaires.

Lilian Reynolds (Louise Fletcher) est une femme chercheuse toujours la clope au bec – manie de ces années-là. Elle décédera d’une crise cardiaque, emportée par son projet, en léguant à son chercheur associé Mike Brace (l’étrange Christopher Walken) l’enregistrement de sa mort effectué in extremis alors qu’elle est à l’agonie. Mais la Science exige le sacrifice ultime. Tous deux ont expérimenté un casque qui absorbe et restitue les sensations d’un corps et d’un cerveau. On peut ainsi lire dans l’âme humaine, bien mieux que les psy, ou piloter à distance un aéronef. Mais aussi, ce qui est plus dangereux, se repasser en boucle un orgasme jusqu’à épuisement ou diffuser à ses proches des traumatismes enfouis. Car la science reste un outil, elle est comme la langue d’Esope la meilleure ET la pire des choses – à la fois, selon son usage.

C’est ainsi que le couple de Mike et de Karen (Natalie Wood), lassé d’une douzaine d’années de mariage, peut se ressourcer lorsque Mike revit les émotions enfouies toujours intactes de son amour premier. Le gamin issu du couple, Chris (Jason Lively), un ado de 12 ans toujours en slip et curieux de ce que fait son père, n’est qu’un accessoire, « innocent » selon l’imagerie d’Hollywood. Le chercheur s’occupe peu de lui et le rattrape in extremis lorsqu’il coiffe le casque aux émotions et qu’il en reçoit un choc psychotique qui le mènera à l’hôpital.

Le film est assez peu explicite sur les recherches et sur ses buts, préférant les effets spéciaux, ce qui le rend touffu. La romance du couple compense l’obsession de la chercheuse tandis que les dangers sont démontrés par plusieurs expériences de choc émotionnel. Mais l’humanisme prévaut. Mike, après le décès au travail de sa chef et partenaire Lilian, va visionner en entier sa bande et pénétrer son âme morte. Même si les captations sont espionnées par les militaires qui cherchent à faire de cette découverte une arme pour laver le cerveau ou piloter de futurs drones plutôt qu’un soin psychique, Mike monte tout un scénario pour déjouer les codes auxquels il n’a plus accès, la surveillance de son chef de centre qui l’a viré et a mis sous coffre la bande.

C’est là que l’ironie apparaît, dans le centre de recherche où les robots affolés par les instructions pirates de Mike déglinguent leur atelier, menacent les gardiens comme des bandits humains, protègent la bande qui tourne alors que Mike la pirate. Car la Science peut tout, y compris contrer ceux qui s’insurgent contre elle ou veulent la faire servir à de mauvais desseins.

Au total, un film assez bizarre aujourd’hui, aux effets spéciaux vieillis, mais qui incite comme toujours à la réflexion. Natalie Wood s’est noyée inexplicablement durant le tournage, sans rapport apparent avec le film, mais cela a contribué à son aura sulfureuse.

Grand prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1984 pour le réalisateur.

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DVD Brainstorm, Douglas Trumbull, 1983, avec Christopher Walken, Natalie Wood, Louise Fletcher, Warner archives 2016, €29,20 Blu-Ray €29,20

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Guêpier pour trois abeilles de Joseph Mankiewicz

Un riche Américain exilé en Suisse durant la dernière guerre, puis dans un palais à Venise, s’inspire d’une intrigue de théâtre de Ben Jonson, écrite en 1606 pour monter un canular. Il invite les trois anciennes femmes de sa vie à venir le rencontrer, assurant qu’il est mourant et qu’il va désigner l’une d’elles comme seule héritière. Cecil Sheridan Fox (Rex Harrison) est le Volpone de Ben Jonson – le Renard ; il engage un régisseur-secrétaire au nom prédestiné de Mosca, McFly (Cliff Robertson) – la Mouche -, jeune homme qui a fait du droit mais n’a pas obtenu sa licence à cause du droit commercial.

Tout est mis en place pour que monte le suspense. Le pot de miel de la fortune supposée attire les trois belles un brin décaties par la vie, ou désireuses de prendre leur revanche : Mrs Sheridan (Susan Hayward), Merle McGill (Edie Adams) et la princesse Dominique (Germaine Lefebvre dite Capucine). La première a pour nom initial Texas Crockett – tout un programme ! Fox lui a pris la distillerie de bourbon de son père, qu’il a rebaptisée à son nom. Elle assure qu’elle a des droits premiers puisque reconnue en concubinage notoire par l’État américain où ils vivaient, un vrai lien juridique proche du mariage. Elle est accompagnée de son infirmière personnelle Sarah Watkins (Maggie Smith la professeur Minerva de Harry Potter, ici jeune) qui veille surtout à ce qu’elle ne prenne pas trop de somnifères. La seconde est une actrice inculte et vulgaire qui croit que le fils du pape Borgia a donné une pendule à Fox, lequel l’a dans sa jeunesse reformatée et recoiffée avant de la confier aux producteurs. Mais son talent décline et elle commence à racler ses fonds de tiroirs. La troisième est une princesse française, belle et froide, à la fortune délabrée ; elle aimerait bien se refaire sur son ancien amour.

Les acteurs sont en place, le décor est mis, le rideau se lève.

Les trois hypocrites sont reçues une à une par le grand malade qui s’amuse. Chacune lui apporte un cadeau, tous en rapport avec le temps : un sablier de poudre d’or pour la princesse, une pendule kitsch pour Sheridan, une pendule moderne à fuseaux horaires pour l’actrice. Chacun révèle ainsi son caractère. Mais Mrs Sheridan, qui se sent des droits de quasi-épouse pour régenter l’impotent, convoque un vaporetto ambulance pour emporter le malade à l’hôpital ; la sirène, semblable à celle des flics de Los Angeles, fait flipper Merle, en souvenir de son existence hasardeuse. Le régisseur a fort à faire pour inventer in extremis un prétexte juridique pour empêcher le transport et tout faire échouer.

Dans la nuit, alors que McFly drague Sarah un peu amoureuse de lui dans un café de Venise, Mrs Sheridan meurt. Son flacon de somnifères vide est à côté de son lit. L’infirmière sait que ces somnifères ne sont que des placebos et que les véritables sont sous clé dans sa mallette, mais sa maîtresse est bel et bien morte. Qui l’a fait ? Elle appelle la police et l’inspecteur Rizzi (Adolfo Celi) mène l’enquête. Il voit bien ce qu’a de trouble toute l’histoire mais ne peut mettre la main sur le vrai coupable. Les deux ex-maîtresses restantes tentent de se fournir un alibi réciproque, tout en s’accusant de mentir. McFly joue un jeu étrange en arpentant le palais un carnet à la main et en gardant des pièces de 1 $ neuves qui ne sont plus dans le sac de Mrs Sheridan.

C’est encore une fois l’infirmière – le grain de sable – qui va enclencher le mécanisme de la fin. Mais impossible d’en dire plus, le film ne se termine pas comme la pièce de Ben Jonson. Tout est leurre, apparences et manipulations. Tout est trompe-l’œil, même les décors où un faux mur peint cache des volets sur la rue ou un monte-plats. Un vrai théâtre pour un reclus lassé de ses contemporains. Personne ne contrôle personne, au fond, et le destin s’accomplit malgré soi.

Le film n’a inspiré à sa sortie qu’une indifférence polie, déjà daté à la veille de l’explosion hormonale de 1968. Il est depuis devenu culte, comme souvent, une fois la crise d’époque passée. Ses qualités de mise en scène et de scénario digne d’un roman policier se révèlent, à la fin surtout, qui va de rebondissement en rebondissement.

DVD Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), Joseph Mankiewicz, 1967, avec Rex Harrison, Susan Hayward, Cliff Robertson, Capucine, Edie Adams, BQHL éditions 2021, audio anglais ou français, 2h06, €12,00 Blu-ray €19,99

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La peste, série France 2

Albert Camus l’avait écrit sur le modèle de la peste brune en 1947 ; le Covid l’avait fait vivre sur le modèle d’un virus grippal inconnu en 2020 ; Antoine Garceau l’a réalisé en 2023 dans une série en quatre épisodes diffusée sur France 2 et disponible en repasse.

L’histoire est connue : une maladie étrangère contamine brutalement en quelques jours une population insouciante d’une petite ville du sud de la France. Les autorités minimisent, les partis en profitent pour pousser leurs pions, les affairistes s’engouffrent dans la brèche, les fonctionnaires fonctionnent de plus en plus dans l’obéissance aveugle pour se faire bien voir. En bref : la sale humanité avec tous ses travers, orgueil, petitesse, lâcheté.

Mais aussi les « héros » à la Camus, ceux qui font bien leur travail, stoïques et toujours le pont : les médecins et infirmières, les pompiers, le journaliste, les chercheurs, les simples prof de musique, les anciens humanitaires. Ceux-là aident les autres pour s’oublier eux – le contraire absolu des profiteurs qui font passer leur ego avant tout le reste.

Tout commence par une scène de plage, des enfants à la fragilité nue sortent de la mer, des jeunes plein de vie jouent au ballon, une femme satisfaite se fait masser le dos seins nus – l’hédonisme des vacances et de a vie relâchée propre à nos sociétés démocratiques en paix et prospères. Tout change brutalement avec un rat qui court. Hystérie de la massée, qui se lève à poil pour fuir l’horreur de la petite bête à poil qui court ; elle ne l’a pas même mordue. C’est une brave petite chienne qui va étrangler le rat, par savoir-faire atavique. Heureusement que l’homme a apprivoisé le chien !

Jour après jour, des gens se mettent à tousser, la fièvre monte, des pneumopathies se révèlent. Comme de bien entendu, l’hôpital public est vite encombré, vite à court de moyens, vite sans assez de personnel. La rationalisation ministérielle fait des ravages, pas question de plus, il faut faire avec et tant pis pour les pénuries. Mais Covid oblige dix ans avant, on ne manque plus de masque ni de gants. Les gens meurent, résignés. Le directeur d’hôpital (Francis Leplay) en profite pour supprimer le labo de recherche sur les pathogènes. L’idée en haut lieu est de favoriser les cliniques privées.

Le maire depuis 17 ans (Bruno Raffaelli) est un gros assoupi narcissique qui n’aime rien tant que de parader sur le circuit de télé locale, tandis que sa police municipale surveille nuit et jour par drones et caméras à reconnaissance faciale tous les trublions éventuels. Un clic et le portrait est scanné, la fiche d’identité sortie. Le maire tient à sa saison estivale, pour laquelle il a engagé une cantatrice d’opéra célèbre ; rien pour le populo, tout pour l’élite. En sous-main, une milice privée, dirigée par le capitaine de la police (Éric Denize), joue les gros bras pour les nantis, les traditionalistes, les réactionnaires. Pas de politique en ce film, il n’en est plus besoin, la politique a disparu sous la démocratie molle, le consensus dirigé, la surveillance omniprésente.

Je ne vous l’ai pas dit ? Nous sommes en 2030, autrement dit dans six ans. Le réalisateur rejoue 1984 de George Orwell pour montrer la société telle qu’il la voit venir. Dans six ans, nous aurons peut-être déjà subi trois ans de Rassemblement national après l’élection présidentielles de Marine Le Pen en 2027, avec tout ce qui va avec, déjà mis en œuvre dans les villes du sud de la France, celles qui votent massivement depuis des années pour la droite radicale.

La grève des poubelles comme dans le Paris d’Hidalgo il y a peu, due aux bas salaires et au refus de toute négociation, fait proliférer les rats et elle est le bouc émissaire commode pour l’épidémie. Quand le maire se fâche pour sa saison touristique, la milice règle le problème rapidement : une balle dans le bide du gros meneur qui n’y croyait pas (Gérard Dubouche), un tabassage en règle des manifestants démunis, en majorité arabes. Le lendemain, les poubelles sont enlevées. Mais les rats se sont reproduits et propagent la peste, un variant virulent et résistant aux antibiotiques qui, d’ailleurs, commencent à manquer.

Après avoir nié, les autorités prennent peur de la contagion grâce au docteur des pauvres Bernard Rieux (Frédéric Pierrot), au journaliste d’opposition Sylvain Rambert (Hugo Becker, épaissi) et à la chercheuse en biologie lanceuse d’alerte Laurence Molinier (Sofia Essaïdi) – et la ville est rapidement et brutalement confinée. Internet est coupé, la télévision aussi sauf la locale, tout comme les réseaux « pour éviter les fausses informations et les théories du Complot », et les portables n’ont plus de portée que sur l’agglomération. Quiconque résiste est maté d’un coup de crosse dans la tronche ou abattu d’une rafale. Le préfet (Patrick Mille) démet le maire incapable et prend lui-même la gestion de la commune sur ordre ministériel. Nul ne peut plus en sortir et ce qui entre est soigneusement contrôlé par l’armée.

Un fameux Plan D se révèle à demi-mot, bien que nié comme toujours jusqu’à sa preuve incontestable. C’est la parade habituelle aux politiques de tout nier jusqu’à ce qu’ils aient le nez dans la merde, une tactique habituelle aussi aux tueurs en série comme Fourniret, qui n’avoue que lorsque des preuves incontestables luis sont montrées. Le plan D signifie Plan Darwin, le père de la sélection naturelle. Seuls les plus forts survivent et il y a trop d’ayant-droits pour le Budget. Il est décidé au plus haut niveau d’encourager la nature à sélectionner les plus forts, les plus résistants. Le libéralisme poussé à son extrême libertarien. Pour cela, après le confinement qui permet aux élites de se préparer, un déconfinement sans condition de la population permettra au bacille de manifester toute sa virulence et de tuer les faibles, les comorbidités, les vieux, les chétifs. Ceux qui survivront auront le pouvoir et vivront d’autant mieux…

Je vous passe toutes les péripéties humaines et mafieuses, la romance du journaliste avec la chercheuse, l’adoption d’enfants perdus par la prof de piano qui n’e a jamais voulu, la rédemption au service des autres de l’ex-terroriste gauchiste Tarrou (Johan Heldenbergh), les scènes d’émotion et celles d’action, avec la mort d’un enfant (Hippolyte Daumas) comme chez Camus. Le fils d’un juge catho tradi intégriste et rigide (Guillaume Marquet) est atteint et décède, son père est ébranlé par la mort successive de sa femme et de son fils aîné, comme puni par Dieu des sept plaies d’Egypte, malgré sa soumission inconditionnelle à la Foi et à l’Église. Le père Panneloux ne comprend plus rien, Dieu seul sait ce qu’Il fait – façon de botter en touche pour ne plus penser. D’ailleurs, les tarés de l’Apocalypse se réveillent, une hystérique aborde le docteur Rieux au sortir de son travail pour lui parler du diable.

C’est une bonne série, d’aujourd’hui qui réactualise Albert Camus après le vécu du confinement Covid, avec pour perspectives la poursuite des tendances libertariennes et radicales de droite à la Trump ou Zemmour. Pour alerter sur le totalitarisme à la Poutine ou Xi qui vient à bas bruit, le racisme, la télésurveillance par caméras dans la ville et drones, le contrôle facial et informatisé. Au fond, les assassins sont parmi nous ; la peste est déjà en nous. Par notre lâcheté individuelle et collective.

Le message de Camus, repris en sourdine par la série, est que lorsqu’on est gouverné par le mensonge et la violence, il faut résister. La résistance individuelle est vaine (la lanceuse d’alerte est internée, le petit jeune policier qui voulait révéler les magouilles est zigouillé), seule la résistance collective vaut (les brigades de santé de Tarrou, l’équipe de recherche sur le vaccin). Et toute résistance est un rocher de Sisyphe, sans cesse à remonter sur la montagne pour contrer sans cesse l’avidité de pouvoir et les egos des puissants.

Car le bacille de la peste menace toujours, tapis quelque part entre les draps de l’armoire ou dans les pages d’un livre… ou dans la cité avec la bureaucratie, le je-m’en-foutisme, les habitudes…

France 2 La série La peste « saison 1 » en repasse (4 épisodes)

La série La peste sur Wikipedia

Albert Camus, La peste, chroniqué sur ce blog

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Au cœur de la nuit

Cinq récits fantastiques du film noir anglais d’après-guerre, sur des nouvelles d’H.G. Wells, E.F. Benson, John V. Baines et Angus McPhail. Ils se raccrochent à un sixième récit central qui boucle sur lui-même, l’aventure d’un architecte (Mervyn Johns) convoqué par un ami d’ami (Roland Culver) pour conseiller des travaux d’agrandissement dans un cottage à la campagne.

L’architecte de rend dans sa petite voiture sport au lieu-dit, rencontre l’ami d’ami et ses amis dans un salon où une flambée donne de la chaleur, tout autant que les clopes que chacun se passe à peu près toutes les dix minutes, avant un verre de whisky renouvelé dès qu’il est vide. On n’avait aucun soin de sa santé dans les années quarante… Mais ce n’est pas le propos. L’architecte est « sidéré », terme à la mode désormais de qui n’a jamais rien vu et se trouve stupéfait, engourdi d’intelligence (s’il en avait) et de sensibilité. Il convient ici car tout est comme dans son rêve récurrent, un cauchemar où il reconnaît chaque détail de la maison, chaque personne, chaque événement qui survient. Il prédit la venue d’une femme brune qui n’a jamais le sou, les lunettes cassées du psy de service, l’horreur qui va survenir s’il reste. On le convainc de rester…

Mais son récit engendre aussitôt des Mee too ! de rigueur ! Nul ne veut être en reste et le psy (Frederick Valk) a fort à faire pour tenter d’expliquer rationnellement l’improbable. Et quand il ne sait pas vraiment, il jargonne, comme tout bon psy doté d’un côté charlatan. La psychanalyse est-elle une science ? Ou un art analogue à la médecine ou à la prêtrise ? Au milieu du XXe siècle, après la guerre industrielle et la Bombe, le doute sur la science se fait jour, il est pire aujourd’hui où les « fausses vérités » deviennent « alternatives » pour les gogos prêts à croire n’importe quel braillard du moment qu’il a une grande gueule.

Le pilote de course réchappé d’un accident (Anthony Baird) raconte comment il a vu, une nuit, un chauffeur de corbillard (Miles Malleson) depuis la fenêtre de l’hôpital lui faire signe en lui disant : « il reste une place, Monsieur » ; et lorsqu’il est sorti et a voulu prendre le bus, le contrôleur qui avait la même tête lui a dit la même chose, le faisant reculer. Heureusement, car ledit bus à étage s’est abîmé dans la Tamise par accident peu après. C’est le premier récit.

Il y en aura d’autres : Un conte de Noël, Le miroir hanté, L’histoire du golf, Le ventriloque.

Le conte de Noël est une fête d’enfants dans une maison hanté par un meurtre, celui d’une grande (demi pour la morale)-sœur sur son petit frère Francis. La jeune fille qui le raconte (Sally Ann Howes, 14 ans au tournage) est la première a s’exclamer Mee too ! dans le salon du cottage, après le récit du pilote. Le meneur est un adolescent déguisé en Puck (Michael Allan) qui entraîne tout le monde à jouer à cache-cache. Il a pour objectif de voler un baiser à la jeune fille sous couvert de la recherche. Mais celle-ci, partie dans les combles, en joue, elle l’étourdit et disparaît derrière une porte qu’elle trouve derrière elle. Là, un petit garçon habillé à l’ancienne pleure ; il dit s’appeler Francis et avoir peur que sa demi-sœur ne le tue. Elle le console, le couche et redescend pour se faire découvrir. Mais nul n’a jamais entendu parler d’un gamin dans une chambre. Elle a sauté les siècles pour se retrouver dans l’histoire qui hante la maison !

Le miroir Chippendale du XVIIIe est acheté par une femme (Googie Withers) à son fiancé chez un antiquaire, qui lui apprendra ensuite son histoire dramatique. Il était dans la chambre où son propriétaire, maladivement jaloux, a étranglé sa femme en croyant qu’elle le trompait. Le fiancé d’aujourd’hui (Ralph Michael), qui noue sa cravate devant le miroir, aperçoit derrière lui la chambre initiale, pas la sienne. Il en devient fou – en fait de sexualité refoulée – et manque de réaliser ce que l’autre a fait, jusqu’à ce que la fiancée, résolue et sagace, abatte le miroir d’un coup de chandelier, mettant fin à l’ensorcellement.

Le golf met en scène deux amis de sport (Basil Radford et Naunton Wayne) qui se disputent la même fille et la jouent en une partie. Le gagnant a triché mais l’autre accepte sa défaite et marche vers la rivière jusqu’à se noyer. Il va dès lors hanter le survivant de façon comique et le suivre à six pieds derrière lui (référence au six pieds sous terre de rigueur pour les morts anglo-saxons) jusque dans la chambre à coucher. Il en est possédé jusqu’à en perdre ses moyens – jusqu’à sa disparition finale dans une pirouette inattendue.

Quant au ventriloque (Michael Redgrave), il est dépassé par sa créature de pantin. Son double prend peu à peu sa place dans son esprit et il est seul, apeuré, sans la poupée fétiche. Celle-ci insulte sans vergogne celles et ceux qui ne lui plaisent pas, attire en revanche celui qui le séduit, un autre ventriloque avec qui il voudrait s’associer. C’est tout le subconscient qui se fait jour, l’homosexualité refoulée. Le maître en est devenu esclave, jusqu’à la tentative de meurtre par jalousie, un acte que le conscient n’aurait jamais permis.

Film à sketches avec ses hauts et ses bas, un fil conducteur jusqu’au pied de nez final, ce récit d’épouvante assez rare de névroses obsessionnelles nous laisse aujourd’hui dubitatif et excité. L’Angleterre sortait de la guerre et de ses nuits hantées de la peur des bombardements. Cette catharsis était bienvenue ; elle se regarde encore aujourd’hui, avec plus de distance mais non sans intérêt pour les profondeurs de la psyché.

DVD Au cœur de la nuit (Dead of Night), Cavalcanti, Charles Crochton, Basil Dearden, Robert Hamer, 1945, avec Michael Redgrave, Googie Withers, Mervyn Johns, Basil Radford, Naunton Wayne, Universal Music 2002 VO anglais doublé français, 1h44, €67,04, Blu-ray StudioCanal 2014 en anglais uniquement €14,45 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

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Blow out de Brian de Palma

Tout commence comme un film porno de série Z où l’on voit des étudiants à poil baiser, se caresser ou danser seins nus au rez-de-chaussée de leurs chambres sans rideaux, le soir, lumières allumées, tandis qu’un psychopathe au couteau levé, comme le vampire Nosferatu de Murnau, vient les zyeuter avant d’entrer dans le bâtiment et de viser les douches où une fille nue est en train de se laver. Lorsqu’elle voit le couteau, elle pousse un cri comme dans Psychose, mais ce n’est qu’un miaulement de souris. Le spectateur découvre alors qu’il est dans un abyme, un film dans un film. Le réalisateur de série Z (Peter Boyden) se tourne vers son preneur de son et lui dit qu’il faudra trouver un meilleur cri et le doubler au montage.

Nous suivons alors Jack le preneur de son en action (John Travolta) lorsqu’il erre dans la nuit pour saisir au micro directionnel le froissement des feuilles d’arbres dans la brise, les murmures de deux amoureux un peu plus loin, le croassement d’une grenouille, le bouboulement du hibou… Lequel oriente ses petites oreilles sensibles vers un autre son qui monte : le moteur d’une voiture qui arrive à vive allure. C’est une limousine blanche qui s’engage sur le pont au-dessus de la rivière et là – un éclatement (blow out, mot ambigu entre éclater et éteindre), le bris de la barrière de sécurité et la descente au Styx, ce fleuve des enfers.

Jack plonge, aperçoit le conducteur inerte, sans doute mort du choc ou évanoui, et une jeune femme à l’arrière, bien vivante. Il ne peut sauver les deux, il choisit la fille, casse une vitre avec un caillou du fond et la tire de cette baignoire. C’est Sally (Nancy Allen claustrophobe, qui a eu du mal à tourner la scène enfermée sous l’eau). Sally est une jeune gourde, maquilleuse dans un grand magasin, inapte à tout sauf à séduire. Elle est conduite à l’hôpital comme Jack, une fois les secours alertés.

Un « commissaire » interroge alors le jeune homme sur ce qu’il a vu et ce qu’il a fait. Il semble croire qu’il n’y avait pas de fille, ce que Jack est pourtant bien placé pour le savoir. Mais le politiquement correct veut q qu’il ne faille pas flétrir la mémoire du mort. Jack apprend en effet que la victime dans la voiture est le gouverneur de l’État, jeune homme brillant promis à un avenir présidentiel – un avatar de John F. Kennedy. L’accident fait d’ailleurs référence à un autre accident de voiture, celui du sénateur Ted Kennedy dans son Oldsmobile Delta 88 à la hauteur du Dike Bridge, sur l’Île de Chappaquiddick en juillet 1969 – ce qui l’empêcha de se présenter aux élections présidentielles de 1972.

Dès lors, Jack va être obsédé par le complot : on veut l’empêcher de dire la vérité. Dans le mythe démocratique populaire américain, tout le monde a le droit de tout savoir, tout comme les étudiants baisent à poil toutes fenêtres offertes. En réécoutant la bande son, Jack découvre qu’il y a eu deux sons, un coup de feu puis l’éclatement du pneu – comme dans le film pris par le spectateur Abraham Zapruder lors de l’assassinat de Kennedy. Un paparazzi se trouvait opportunément à proximité et il se trouve que Sally connaît ce Manny (Dennis Franz) : elle avoue avoir été payée par lui, sur instruction d’un mystérieux commanditaire, pour piéger le jeune gouverneur et aboutir à un scandale. Jack, avec les photos publiées du paparazzi, reconstitue un film avec sa bande son. Une théorie-vérité qui n’est pas un véritable document.

Mais il n’était pas question de tuer, seulement de réaliser des photos compromettantes avec une call-girl pour empêcher le politicien de se présenter contre son rival. Sally la gourde s’est fait embrumer par Manny le niais, sur commande d’un intermédiaire naïf qui s’est laissé déborder. Car la série continue : le tireur se révèle un psychopathe de série Z qui adore étrangler les jeunes filles avec un fil d’acier enroulé autour du cadran de sa montre comme un vrai pro de l’espionnage. Il déclare « jouer » au tueur en série pour égarer les soupçons sur l’élimination de Sally, mais jouit de pénétrer les ventres au pic à glace, substitut de pénis, ce qui suggère son impuissance.

Phil, un journaliste d’investigation, a appris de ses sources (mystérieuses) que Jack a réalisé un film sur l’accident et veut le voir. Mais le tueur Burke (John Lithgow) intercepte les communications et convoque Sally à sa place, à la gare centrale de Philadelphie. Il veut la tuer au pic à glace comme les autres, en traçant sur son ventre la Cloche de la liberté dont c’est la fête en ville, sa signature de tueur psychopathe. Jack se méfie et équipe Sally d’un micro pour qu’il puisse suivre la conversation et intervenir si besoin est, mais la gourde ne donne aucun détail pour que Jack puisse venir à son secours lorsqu’elle s’aperçoit que « Phil » a de mauvaises intentions. Elle se contente de se laisser aller, tout comme la pute qui lui ressemble, récemment assassinée par Burke dans une cabine téléphonique où elle faisait des pipes aux jeunes marins pour 30 $. Elle est donc tuée, ce qui est logique au vu de sa bêtise, mais ne plaira pas aux spectateurs qui bouderont le film.

Tout le scénario se présente en effet comme une mise à distance du cinéma comme de la politique. Ce sont tout deux des arts de l’illusion. Ils créent des doubles acceptables, une « belle histoire », alors que la réalité est tout autre. Un seul tireur pour John Kennedy ? Aucun complot contre ce président qui allait contre la Mafia et contre les Cubains exilés ? Est-ce un maquillage de la vérité ? Le film que regarde le spectateur est-il un film politique d’action ou une amplification de série Z ? Car le preneur de son minable qui révèle un complot termine comme un preneur de son minable qui réussit un cri – le cri même poussé par Sally lorsqu’elle est saisie par le tueur. Tout un complot pour un cri !

L’on se rend compte progressivement que le fringuant gouverneur trompe sa femme, que la jeune fille naïve qu »il a pris dans sa voiture comme doudou est en fait une femme vénale payée pour le compromettre, que le photographe Manny a été mis en scène pour réaliser son scoop soit-disant spontané, que le tueur politique est en vérité un tueur sexuel sadique – et même le danseur adolescent de la Fièvre du samedi soir, le doux velu Travolta, joue son premier rôle d’adulte au cinéma avec cynisme, loin de l’amoureux fleur bleue de son image. Le vrai na rien à voir avec l’apparence, tout comme l’habit ne fait pas le moine.

En voulant prouver à tout prix ce qu’il a vu et entendu – la Vérité selon lui – Jack n’hésite pas à mettre en danger la fille dont il est tombé amoureux. Comme quoi la Vérité considérée comme un absolu d’ordre religieux est aussi fanatique que le Dieu jaloux hébreux, la Morale sectaire d’Église ou qu’Allah intolérant qui exige la soumission. La vérité, comme toute chose sur cette terre, est mêlée de réel et de croyances, de faits prouvés et d’hypothèses, de probabilités in fine. Elle n’est pas «prouvée » de façon incontestable par la technique, qui a ses limites de mesures, elle n’existe pas en soi, pas même en sciences physiques où tout dans notre univers humain borné reste relatif… La « vérité » ne peut qu’être sincère, « honnête ». Or l’utile ne doit pas supplanter l’honnête, disait Montaigne. Jack franchit la ligne.

Pour plaire aux gens de gauche épris de complots capitalistes, ce film est sorti l’année de la victoire de Mitterrand en 1981 et, pour plaire aux féministes, la version française double John Travolta par la voix de Gérard Depardieu – Travolta lui-même l’a demandé.

DVD Blow out, Brian de Palma, 1981, avec John Travolta, Nancy Allen, John Lithgow, Dennis Franz, John McMartin, Arkadès 2013, 1h47, €8,61 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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L’audition d’Ina Weisse

Anna Bronsky (Nina Hoss) – nom juif de rigueur pour un film franco-allemand politiquement correct qui parle de violon – est une femme mûre, mère d’un garçon de 10 ans, Jonas (Serafin Gilles Mishiev) et qui découvre lors d’une audition préparatoire à l’entrée au conservatoire de musique un adolescent de 14 ans, Alexander (Ilja Monti). Remuée par son talent au violon, touchée par sa grâce maladroite d’adolescent rosissant, elle le prend sous son aile malgré l’opposition de deux de ses collègues sur les cinq. Le président Christian Wels, qui est amoureux d’elle, vote en sa faveur. Elle se fait donc professeur du jeune homme pour le préparer à l’Audition, celle qui le consacrera en fin d’année comme élève prometteur.

Dur travail qui nécessite un maintien physique, une tenue sociale, outre la parfaite connaissance des notes et des partitions – et du rythme. Chaque musicien a le sien, chaque interprète le conduit à sa manière. Le tout est d’incarner la musique, de faire corps avec elle. Pas facile lorsqu’on est encore adolescent, un corps en devenir et un esprit immature. Mais Alexander s’accroche, il aime la musique, il aime la sévérité de son professeur qui le considère, lui, et cherche à l’élever en musique. Il va jusqu’à aller sonner un soir chez elle pour travailler encore une leçon qu’il n’a pu mener à son terme, saignant du nez.

Ce qui pousse à la jalousie le gamin d’Anna, qui fait lui aussi du violon avec une autre prof du conservatoire, mais qui n’est pas reconnu pas sa maman. Lorsqu’il les voit à travers une vitre de la salle où Anne enseigne à Alexander, elle est bien différente avec son élève d’avec son fils : elle s’occupe de lui, lui met la main sur l’épaule pour le redresser, lui parle. Son père Philippe (Simon Abkarian) cherche à s’occuper de Jonas, l’emmenant au hockey, sport viril, ou dans son atelier de luthier pour travailler le bois façon artisanale. Mais le garçon est obnubilé par sa mère, son talent de violoniste, son attention pour un autre. Quand elle essaye de les faire jouer ensemble pour tenter d’amadouer son fils, la prestation de Jonas est bien inférieure et il se braque – erreur basique de pédagogie.

Anna Bronsky a été violoniste de talent dans un orchestre avant de devoir le quitter pour enseigner, atteinte d’une maladie qui fait trembler sa main. Lorsque son collègue Christian le violoncelliste, du conservatoire, l’invite à rejoindre leur quatuor pour faire le quatrième violon, Anna hésite, anxieuse, accepte puis renonce, revient – et gâche le concert en perdant son archet en plein jeu.

Perfectionniste mais désormais incapable d’atteindre l’excellence, Anna reporte son exigence sur Alexander, le poussant à bout. Elle va jusqu’à lui arracher sa ceinture de pantalon pour l’harnacher d’un poids sur l’épaule droite, qu’il garde toujours trop levée quand il joue. C’en est trop pour l’adolescent, qui se rebelle, quitte le cours a deux semaines de l’audition, et ne revient plus. Il applique cependant chez lui les conseils de sa prof et travaille désormais quatre heures par jour au lieu de deux.

Lors du grand jour, pour l’Audition, Anna ne le voit pas se présenter. Il ne répond pas non plus à l’appel de son nom. Elle se dit qu’elle a été trop loin, qu’elle l’a découragé au lieu de l’élever. Elle sort dans le couloir pour y penser. C’est alors qu’elle entend, par la porte de l’auditorium, s’élever les premières notes de la sonate pour violon numéro un de Bach, le morceau préparé par Alexander. Il est sur scène et joue – magnifiquement. Le jeune acteur de 14 ans Ilja Monti pratique le violon depuis l’âge de 5 ans et interprète lui-même la sonate, sans play-back.

Elle va pour le féliciter mais Alexander, qui la voit, s’enfuit. Il dévale les escaliers où Jonas traîne avec des copains du conservatoire. Jaloux comme un fils qui a vu sa place prise en apparence par un autre, faute d’explication maternelle, il tend la jambe pour faire un croche-pied. Son rival s’effondre sur les marches et dévale l’escalier jusqu’à se fissurer la nuque. Il est vivant mais passera des mois à l’hôpital ; peut-être ne retrouvera-t-il jamais sa mobilité. Jonas va se défouler au hockey et revient à l’appartement comme si de rien n’était. Anna n’a rien vu, ou voulu voir. Le rival n’est plus là, mais les relations en sont-elles changées ?

Comment une mère névrosée et dépitée de ne plus pouvoir exercer son talent au violon pourrait-elle enseigner valablement à des élèves tout en élevant son propre enfant ? Elle manque d’empathie, de compréhension ; son fils Jonas n’est pas sa « chose », elle l’a confié à une autre pour le violon et à son père pour l’éducation, elle ne peut en faire ce quelle veut. D’où son délaissement, malgré quelques tentatives au bord du lit pour renouer. C’est qu’elle a été elle-même élevée sévèrement, à l’allemande, à l’ancienne. Son père a volontairement plaqué la main de Jonas dans un nid de fourmis lorsqu’il a vu qu’il le fouaillait avec un bâton. Sans parole, sans explication, juste pour « lui apprendre la vie ». Elle-même reproduit avec Jonas ce qu’elle a subi. Pourtant, lorsqu’elle voit Jonas jouer avec ses camarades au conservatoire, elle s’aperçoit qu’il a un certain don. Pourquoi ne lui a-t-elle pas dit ?

Une introspection de l’Allemagne sur elle-même, son modèle familial, ses relations parents-enfants, sa propension au dressage. Un beau film peu connu, sublimé par l’adolescence d’Ilja Monti et par la prestation inquiète de Nina Ross.

DVD L’audition (Das Vorspiel), Ina Weisse, 2019, avec Nina Hoss, Simon Abkarian, Jens Albinus, Ilja Monti, Serafin Mishiev, Doriane films 2020, 1h34, €20,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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L’Arrangement d’Elia Kazan

Trop long, trop « lourd », surjoué, ce pensum de la fin des années 60 est devenu un film culte sur le fait d’avoir raté sa vie. Quoi de plus triste en effet que d’être le spectateur de son existence ? Eddie Anderson (Kirk Douglas), la quarantaine et publicitaire à succès pour des cigarettes qui donnent le cancer, vit dans une grande villa avec gens de maison et sa femme Florence (Deborah Kerr) dans la banlieue de Los Angeles. Il a des maîtresses, mais il n’est pas heureux. Tout lui semble formaté, casé, faux – comme les sièges sagement alignés devant sa piscine vide. C’est tout le spleen des années 60 qui aboutira au mouvement hippie et au refus de la « société de consommation ». Avoir toujours plus ne rend pas plus heureux – au contraire – l’avoir est au détriment de l’être.

Rien de plus parlant que la première scène où l’on voit le couple dormir dans des lits jumeaux identiques, se lever au même moment sur le son de la même radio, prendre chacun sa douche dans son cabinet de toilette séparé, et se mettre à table pour le petit-déjeuner en mangeant la même assiettée d’œufs tout en écoutant la même radio qui passe sempiternellement la même publicité pour les cigarettes Z – dont Eddie a fait la pub. Tout est mensonge, depuis l’amour de convention dans le couple, l’amour en apparence filial pour la fille qui s’en fout, l’amour du métier qui conduit aux mensonges publicitaires, l’amour du patron pour son collaborateur à idées qui ne voit que son intérêt en dollars.

Tout est lourd de sens, caricatural, jusqu’à la maîtresse Gwen (Faye Dunaway), sorte de joker dans l’existence bien réglée, qui se montre comme l’envers absolu de l’épouse fidèle et soumise. Elle est mystérieuse, sourit sans raison ; elle est directe et sans faux-semblant, se moque du mâle dans son rôle professionnel ; elle joue la pute à la perfection, l’excite en lui énumérant tous les mecs qui l’ont baisée dans la même soirée, avoue un bébé dont elle dit ne pas savoir qui est le père bien qu’il puisse être d’Eddie lui-même. Elle en fait trop, hystérique dans ses colères, putassière dans ses enlacements nus sur le lit ou sur le sable ; elle le quitte brusquement en déclarant vouloir vivre seule, déçue des hommes, mais lui revient sans cesse comme un moustique attiré par la chaleur mâle pour piquer la peau et pomper le sang vital.

Kirk Douglas passe d’une outrance à l’autre, Eddie provoque son accident de voiture sous un camion – symbole de la Consommation sur la route américaine – tout en se baissant quand même pour éviter d’être tué. Il manifeste par là non son désir de mort mais son désir de rupture, de recommencer à zéro. Soigné, il est muet devant sa femme, puis déclare à son patron qu’il ne reviendra pas au travail. Il passe d’un air torturé à des fous-rires nerveux de grand malade. Le psy de l’épouse, l’avocat du couple, le frère d’Eddie, se liguent pour le ramener à la « normale » mais lui renâcle. Il se met du côté de son père, vieillard dont la fin est proche, qu’il n’a pourtant jamais aimé. Il s’est construit contre lui, contre son désir de le faire entrer dès 14 ans dans « le commerce » comme le Grec qu’il était, alors que sa mère, en apparence soumise, l’a forcé à aller au collège et à suivre des études comme un bon petit Américain intégré. Eddie s’est construit contre son père mais comprend sa révolte contre les institutions et les règlements qui voudraient l’envoyer en maison de retraite. C’est d’ailleurs ce que complote sa femme avec son avocat et son psy, de l’envoyer lui dans une maison « de repos » pour qu’il « se retrouve », alors qu’il délire hors des normes. Elle lui fait signer tous les papiers pour cela : il renonce à ses biens, à son libre-arbitre.

Le film d’Elia Kazan est issu d’un livre qu’il a écrit et lui-même publié en 1967. Bien qu’il s’en défende, c’est une sorte d’autobiographie sociale, montrant le décalage des années 60 qu’il vit avec les années 50 de son enfance. Le modèle familial sain avec réussite professionnelle et reconnaissance des pairs, sinon des pères, a vécu, effondré sous les objets achetables. Mais le bonheur n’est-il pas factice si l’on n’est pas soi-même ? Jouer un rôle social suffit-il pour être heureux ? Intégré, oui, épanoui, non. Eddie et Florence n’ont pas eu d’enfant et ont dû adopter une fille. Est-ce cela l’accomplissement de son destin d’humain ?

Lorsque Eddie rencontre le bébé Andy, il mesure le décalage entre son couple factice d’adoptant avec Florence et le couple biologique qu’il forme avec Gwen. Ce choc provoque des étincelles dans le Golem qu’il est devenu. Il redevient vivant en quittant son costume social pour réendosser la peau de compagnon et peut-être de père. Est-ce son fils ? Gwen dit que non, elle a « fait les calculs ». Mais que valent les calculs contre l’humain ? Eddie se réfugie hors du monde social, chez les fous qui sont l’inverse des normaux. Il ne veut plus accumuler pour avoir, il veut seulement être. C’est là qu’il peut dire à Gwen qu’il « l’aime ». Et ce sentiment apparaît plus vrai que les fois précédentes où il l’a dit, mais où il n’était pas lui-même, seulement un rôle social – même lorsqu’il courait tout nu sur la plage avec elle, sans le costume social et le démon de sa quarantaine. Gwen la sauvageonne, semble le comprendre et cette fois l’accepter.

DVD L’Arrangement (The Arrangement), Elia Kazan, 1969, avec Kirk Douglas, Faye Dunaway, Deborah Kerr, Richard Boone, Hume Cronyn, Warner Bros Entertainment France 2006, vo st ou doublage français, 2h05, €35,00 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet de Jean-Pierre Jeunet

Tecumseh Sansonnet Spivet, dit T. S. (Kyle Catlett), a 10 ans (12 au tournage) ; son second prénom vient d’un piaf mort le jour de sa naissance. Il vit dans une ferme du Montana avec son frère jumeau dizygote Layton (Jakob Davies), sa grande sœur ado Gracie (Niamh Wilson) et ses parents, son père cow-boy texan Tecumseh Elijah (Callum Keith Rennie) et sa mère entomologiste Dr Clair (Helena Bonham Carter). T.S. est le laissé pour compte de la famille, bien moins pré viril et casse-cou que son frère, le préféré de papa, et en butte à l’indifférence de sa mère qui n’en a que pour les sauterelles et autres infects.

C’est que le gamin raisonne en scientifique, analysant les choses et les gens, ce qui est trop compliqué pour une tête de fermier texan et laisse de marbre la mère préoccupée d’autre chose. Quant à la sœur elle ne rêve que starlettes et concours de beauté de miss Montana… T.S. joue donc avec son frère du même âge, bien qu’ils soient très différents. Autant Layton aime les armes et tirer sur les boites de conserve à la winchester, autant T.S. préfère mesurer l’écart du son et calculer des statistiques. Il compte ainsi le nombre de regards échangés entre chacun des membres de la famille tout le long du dîner : son père ne le regarde jamais mais jette sept coups d’œil à Layton, sa mère ne le regarde qu’une fois. Conclusion : « il » ne m’aime pas.

Lors d’une visite au muséum de la ville la plus proche, le jeune garçon entend une conférence scientifique d’un professeur sur le mouvement perpétuel, impossible à réaliser selon lui. Enthousiasmé à l’idée d’avoir un but et d’exercer utilement son esprit, contrairement aux âneries qu’il est censé apprendre avec son prof de sixième, il décide de s’y mettre. Il envoie au Smithsonian American Art Museum de Washington les plans d’une roue à mouvement (presque perpétuel), le magnétisme ayant besoin d’être régénéré quand même – mais seulement tous les quatre cents ans. Il a la surprise de sa vie lorsqu’une sous-secrétaire (Judy Davis) téléphone à la maison pour lui annoncer que l’inventeur a gagné le prix Baird. T.S. est obligé de mentir, de parler pour son père, car il craint d’être disqualifié en raison de son âge. Mais on est en Amérique, où tout est possible.

Lors d’une visite au muséum de la ville la plus proche, le jeune garçon entend une conférence scientifique d’un professeur sur le mouvement perpétuel, impossible à réaliser selon lui. Enthousiasmé à l’idée d’avoir un but et d’exercer utilement son esprit, contrairement aux âneries qu’il est censé apprendre avec son prof de sixième, il décide de s’y mettre. Il envoie au Smithsonian American Art Museum de Washington les plans d’une roue à mouvement (presque perpétuel), le magnétisme ayant besoin d’être régénéré quand même – mais seulement tous les quatre cents ans. Il a la surprise de sa vie lorsqu’une sous-secrétaire (Judy Davis) téléphone à la maison pour lui annoncer que l’inventeur a gagné le prix Baird. T.S. est obligé de mentir, de parler pour son père, car il craint d’être disqualifié en raison de son âge. Mais on est en Amérique, où tout est possible.

Il est donc convoqué à Washington pour le recevoir et dit qu’il ira. Il ne sait comment, car ses parents ne sont au courant de rien, ignorent et méprisent ce qu’il peut faire, encore plus pris à ce moment par la mort de Layton. Le jumeau s’est tué d’une balle de winchester alors que les deux garçons jouaient seuls, sans surveillance, dans la grange. Le coup est parti et Layton est tombé raide mort – le fils cow-boy préféré du cow-boy.

Dans l’indifférence générale, T.S. prépare donc son voyage incognito, avec une lourde valise où il emporte un tas d’objets inutiles mais fétiches pour un garçon de 10 ans, comme deux sextants, un baromètre, un chronomètre, un spiromètre, un mètre, un squelette d’oiseau, huit caleçons et trois pulls mais aucune chemise de rechange, un canif multifonction et une peluche – plus le journal intime de sa mère. Il veut comprendre. Son père le dépasse sur la route au matin de son départ sans s’arrêter, comme s’il l’ignorait et voulait le bannir de sa vie après la mort de son préféré.

T.S. voile de rouge un signal ferroviaire pour arrêter un train de fret, monte à bord en se cachant, et réussit à traverser les États-Unis du Montana jusqu’à Chicago, terminus du fret. Il doit échapper à la sécurité ferroviaire, sympathiser avec un clochard céleste nommé Deux Nuages (Dominique Pinon), filer entre les mains d’un policier de Chicago qui la joue lourdaud viril (Harry Standjofski). C’est à ce moment qu’il se casse deux côtes en sautant d’une branche d’écluse. Un routier d’un énorme truck rutilant le recueille au bord de la route (Julian Richings), un peu inquiétant mais finalement épris de selfies qu’il collectionne.

Au Smithsonian, la sous-secrétaire n’en croit pas ses yeux, mais le garçon est reconnu sur ses talents à expliquer sa machine et ses capacités à calculer mesuré par électrodes. Il est soigné torse nu par un docteur avant d’être revêtu d’un costume pour la cérémonie. Il y fait un discours en trois points, malgré sa timidité devant une assemblée où presque tout le monde a un doctorat. Le troisième point lui a échappé et il embraye sur la mort de son frère qui explique sa solitude et sa venue ici. Grande émotion dans la salle, gros succès mondain.

Le voici médiatique et la secrétaire s’empresse de se faire mousser pour l’entraîner dans des shows télévisés. Mais sa mère, qui l’a vu à la télé au Smithsonian, vient le rejoindre et l’arracher aux griffes du show man qui lui pose des questions en ne laissant jamais que dix secondes pour chaque réponse, tant il tient à maîtriser le sujet et enchaîner le show. C’est là que le Texas se rebiffe contre Washington, la ferme contre la télé, la famille contre les histrions.

Car le sujet dépasse l’aventure pour enfants. Il s’agit de l’Amérique et de ses excès en tous genres, de l’inventeur de 10 ans récompensé, à la télé-réalité inepte. Des grandes distances entre États et entre mentalités, entre Ouest encore sauvage et Est civilisé décadent. Mais aussi de l’écart intime entre père et fils, mère et enfants.

Sont agités nombre de mythes américains : les indiens, car Tecumseh est un prénom qui signifie quelque chose comme étoile filante ou jaguar céleste ; la traversée du continent en train comme au temps de la Grande dépression ; les routiers et les routards comme dans les années soixante hippies de Kerouac ; l’atmosphère du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne avec ses sociétés savantes et ses querelles d’ego ; l’ombre de Freud et des névroses familiales.

D’admirables paysages, des dialogues construits et intelligents, l’émotion d’un gamin au visage sensible qui se sent abandonné de tous mais qui part construire sa vie – un beau film. Ce n’est pas un film américain, ce qui explique sans doute pourquoi.

DVD L’extravagant voyage du jeune et prodigieux T.S. Spivet (The Selected Works of T. S. Spivet), Jean-Pierre Jeunet, 2013, avec Kyle Catlett, Helena Bonham Carter, Callum Keith Rennie, Judy Davis, Niamh Wilson, Gaumont 2014, 1h41, €7.00 Blu-ray €32,99 (liens sponsorisés Amazon partenaire)

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Les émotifs anonymes de Jean-Pierre Améris

Un film sur le chocolat avec de l’émotion mais du superficiel. Angélique Delange (Isabelle Carré) est une chocolatière. Jeune, elle est bourrée de talent mais aussi de névroses. C’est une grande émotive qui se glace dès qu’on la regarde, au rebours de sa mère qui aime à baiser avec n’importe qui jusque dans l’appartement de sa fille. D’où la fuite d’Angélique devant le jury de chocolatiers qui vante ses réalisations et sa phobie de travailler pour une marque.

Mais elle se soigne, outre par le chocolat qui est un anti-déprime, en allant régulièrement aux réunions des Émotifs anonymes, comme existent les Alcooliques anonymes. Elle a trouvé ce groupe de parole grâce à un membre du jury de chocolatiers qui lui-même était grand émotif – et s’en est à peu près sorti. Angélique, au nom de confiserie, travaille dès lors pour lui, la boutique Mercier où elle livre chaque jour des boites de chocolat qu’elle concocte elle-même toute seule dans sa cuisine. On raconte que la fabrication de ces chocolats réussis sont dus à un ermite qui se cache. Et cela dure sept ans – jusqu’au décès de Mercier. Angélique est dès lors forcée de trouver un nouvel emploi.

Elle postule à l’annonce de Jean-René Van den Hugde (Benoît Poelvoorde), patron de fabrique de chocolat au bord de la faillite parce que lui-même névrosé émotif. Il se soigne avec un psy qui lui fait faire des exercices réguliers d’aptitudes sociales comme inviter à dîner toucher une personne, faire un cadeau… Dès leur première rencontre, foin de tous les autres candidats, Angélique est embauchée. C’est le coup de foudre, même si le téléphone qui sonne avec insistance dans le bureau réduit le dialogue à presque rien. Mais Angélique est intégrée sur un quiproquo : elle doit être représentante et pas créatrice ! Bravement, elle s’oblige aux relations sociales, sans grand succès, malgré la passion pour le chocolat qu’elle éprouve comme son patron.

Qui finit par l’embrasser, l’inviter à dîner, faire tout ce qu’elle veut. Non sans lui avoir dit qu’un seul baiser serait le dernier à cause du qu’en-dira-t-on, lui avoir posé un lapin au restaurant où il ne cesse de changer de chemise à cause de ses bouffées d’angoisse qui le font transpirer. De quoi exciter l’imagination d’Angélique qui réinvente l’ermite de Mercier pour créer à la fabrique Van den Hugde une nouvelle gamme de chocolats un peu moins « désuets », comme le dit la principale cliente. Une caméra relie soi-disant l’atelier au créateur et Angélique commente et ordonne la façon aux jeunes apprentis (dont Pierre Niney et Swann Arlaud).

C’est un succès – le salon du chocolat de Roanne le prouve – mais les femmes de la comptabilité (Lorella Cravotta et Lise Lamétrie) s’aperçoivent que la caméra ne transmet rien et découvrent à l’évidence qu’Angélique est l’ermite. Pour éviter la faillite de la boite et donc la perte de leur emploi, elles vont donc se liguer avec les garçons pour rapprocher le patron et la représentante afin de renflouer l’image du chocolatier Van den Hugde. Et tout se termine par un mariage.. où chacun évite la cérémonie pour ne pas se montrer.

Le film ne tient que par le duo Isabelle Carré et Benoît Poelvoorde, la réserve joyeuse de l’une faisant pendant au loufoque lunaire de l’autre, qui a un petit côté Stéphane Bern. Un thème de téléfilm, des situations plus pathétiques que comiques, mais une petite musique qui finit par retentir dans le cœur des spectateurs.

DVD Les émotifs anonymes, Jean-Pierre Améris, 2010, avec Isabelle Carré, Benoît Poelvoorde, Lorella Cravotta, Universal Studio Canal Video 2011, 1h15, €9,18 Blu-ray €6,00

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9 mois ferme d’Albert Dupontel

Un film désopilant mais qui ne reste pas dans les mémoires. Les Césars 2014 ont été dithyrambiques avec ce film d’époque, accordant le titre de meilleure actrice pour Sandrine Kiberlain et de meilleur scénario original pour Albert Dupontel. Mais l’outrance des caricatures en fait un conte du Jour de l’an plus qu’un film de société. Ne boudons cependant pas notre plaisir : il se regarde bien et ses 1h20 passent très vite.

Une juge coincée dans la quarantaine (Sandrine Kiberlain), bourreau de travail faute de mieux, célibataire au bord de la vieille fille et n’aimant pas les hommes, se retrouve au 31 décembre au Palais de Justice de Paris entraînée à boire par la bande de magistrats et d’avocats survoltés qui fêtent la fin d’année et les centaines de dossiers que va leur fournir l’année nouvelle. Un collègue en particulier, le mielleux et bêtasse juge Godefroy De Bernard (Philippe Uchan), la presse, la coiffe d’une perruque de juge à l’ancienne et lui verse verre sur verre de mauvais champagne. Lorsqu’elle repart chez elle, bourrée – une juge bourrée est du dernier chic caricatural – elle ne se souvient de rien.

Mais elle se retrouve enceinte sans le savoir, six mois plus tard, trop tard pour le faire passer et pire encore, sans savoir de qui. Elle qui ne baise jamais… Mais cette Immaculée conception est juge, pas croyante, donc enquête. Elle soupçonne le juge De Bernard et le côtoie pour lui arracher des cheveux pour un test ADN, ce qu’elle réussit d’un coup de batte en plein front en se faisant initier au golf – autre outrance féministe à se tordre de rire. Mais ce n’est pas lui. Le légiste Toulate (too late en anglais = trop tard) – Philippe Duquesne – à qui elle demande ce service de test sans procédure achève une autopsie à grands coups de scie et de marteau, plongeant les mains (gantées) avec délice dans le cadavre frais pour en retirer les organes gluants – nouvelle caricature qui force l’attention. Tout le film est bâti sur ces excès destinés à faire rigoler à force de choquer. Avouons que ça marche sur le moment, même si le parfum n’est pas long en bouche, comme on le dit d’un grand vin.

Le test révèle que le juge mâle n’est pour rien dans la conception du bébé de la juge femelle (probablement trop bête), mais révèle un scoop : l’ADN du père est dans le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (Fnaeg) ! Il s’agit de celui d’un certain Robert Nolan, Bob pour les intimes (Albert Dupontel lui-même). Il n’est d’ailleurs pas bon d’être trop intime avec lui car il est réputé avoir scié les membres d’un vieux dont il cambriolait l’appartement et lui avoir gobé les yeux ! – encore une bonne caricature du criminel psychopathe de légende. D’autant que ce « taré débile » (juge la juge) a été rejeté par sa famille, viré de maternelle, viré de l’orphelinat, viré du collège, viré de l’apprentissage, vire de son premier boulot – une bonne grosse caricature de l’enfance malheureuse chère à la presse à scandale qui fait pleurer dans les pavillons de banlieue.

Mais comment cet individu s’est-il retrouvé dans la juge ? Celle-ci, inquiète, enquête. Elle visionne la vidéosurveillance des abords du Palais et des rues parisiennes au matin du 1er janvier 2012, et ce qu’elle découvre est navrant : elle titube, se cogne aux réverbères (il n’y a pas le son mais on soupçonne qu’elle dit « excusez-moi »), erre dans le quartier à putes, les harangue, manque de se faire lyncher par la gent putassière (« on travaille, nous »!) et est sauvée par un homme qui passait par là à une heure passée du matin dans ce quartier chaud. Elle le suit, l’entreprend, le suce, le baise, s’active sur lui – un vrai viol de caricature, une outrance de femelle frustrée déchaînée. De quoi rire de l’inversion des rôles habituels, surtout lorsqu’on reconnaît le sex-toy : Bob Nolan lui-même, globophage pour les médias du monde entier.

Effarement de la juge qui ne se savait pas des profondeurs si noires et des instincts si avides. Que faire ? Bien que le dossier Nolan soit confié au juge bête De Bernard, la juge Ariane va dérouler son fil en le convoquant avec son avocat, l’inénarrable et bégayant Maître Trolos (Nicolas Marié) – une outrance de baveux comme on en fait peu, incompréhensible et lyrique, brouillon et inutile. En face du père de son embryon, elle joue la juge, sévère et expéditive, tout à charge. Mais elle n’y peut rien, le globophage sera jugé par un autre qu’elle.

Avisant un diplôme de Cambridge où la juge Felder apparaît en perruque selon la vieille tradition médiévale de là-bas, Nolan reconnaît sa partenaire éphémère de la nuit des putes. Il n’aura de cesse de s’évader pour aller la voir chez elle. C’est un jeu d’enfant pour lui – autre caricature de malfrat expert – car il a appris tout enfant à forcer les serrures et déverrouiller les verrous tout en faisant glisser la chaîne soi-disant « de sûreté ». A l’aide d’un fil contenu dans sa boucle à l’oreille et de sa carte d’identité (curieux qu’on la lui ai laissée en prison), il ouvre sans violence sa cellule garnie de barreaux, puis la porte de l’appartement de la juge. Il la trouve montée sur un escabeau sur son bureau en train de tenter une chute sur le ventre pour un avortement tardif. Il l’en empêche, la couche – et ils se retrouvent face à face en huis clos.

Il veut qu’elle le défende ; puisqu’elle ne peut pas le juger, le dossier étant dévolu à un autre, qu’elle le lise et trouve les failles juridiques ou de l’enquête. Le comique de répétition avec le juge bête De Bernard se poursuit, après avoir pris un fer de golf dans la tronche, il se prend une tête en plâtre sur le râble en imitant par agacement la juge qui tape sur son bureau pour affirmer ce qu’elle veut. Facile, dès lors, de télécharger le dossier sur une clé USB puis d’aller le lire chez elle à loisir. Ce n’est pas moins d’une pile d’un demi-mètre de haut que Nolan imprime, caché chez la juge – toujours la caricature des dossiers de justice surchargés de paperasses. Rien à faire : tout l’accuse, il était le seul malfrat recensé dont le téléphone ait borné dans la zone du cambriolage.

Sauf que… L’heure du crime est indiquée par une fourchette par le légiste Toulate et, en ce 1er janvier, la fourchette est… Je laisse le suspense. Le procès a lieu, la juge Felder, enceinte jusqu’aux yeux, vient en témoignage tardif, elle révèle ce qu’elle sait – de manière grossièrement caricaturale, au point de se faire rappeler au respect de la Cour par la présidente, mais tout à fait réaliste (un grand moment). Et le vieux démembré et énucléé mais toujours vivant est mis en présence des criminels possibles, il va reniflant au sol pour reconnaître… le bon.

Le globophage n’est pas celui qu’on croit et le bébé peut naître – un garçon. Si la promotion due à son labeur acharné, tout dévoué à la justice, lui passe sous le nez, la juge a obtenu un bébé et un compagnon, ce qui est une compensation dont chacun appréciera le degré selon ses convictions. Au fond, pas si facile d’attraper un bébé dans la société telle quelle est, coincée, acharnée au boulot, exploitée, emplie de préjugés.

DVD 9 mois ferme, Albert Dupontel, 2013, avec Sandrine Kiberlain, Albert Dupontel, Nicolas Marié, Philippe Uchan, Philippe Duquesne, Wild Side Video 2014, 1h18, €10,44, Blu-ray €14,99

Autre film d’Albert Dupontel chroniqué sur ce blog

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Bunny Lake a disparu d’Otto Preminger

Ann Lake (Carol Lynley), une jeune femme un peu nunuche, vient d’arriver d’Amérique à Londres par bateau. Elle est accueillie par Stevie (Keir Dullea), bel homme journaliste, qui joue au protecteur depuis leur enfance. Il s’agit de tout faire vite : la dépose à la nouvelle école de la petite Bunny de 4 ans (Suki Appleby), l’emménagement dans un nouvel appartement, le harcèlement du propriétaire curieux et graveleux, les courses nécessaires… Lorsque Ann va rechercher à midi sa fille à l’école, elle a disparu.

Les 4 ans descendent de l’étage et elle n’est pas avec eux. Dans les classes vides, personne. Les institutrices ne l’ont pas remarquée et celle qui devait la prendre en charge n’était pas là à l’arrivée, et est partie en urgence à midi chez le dentiste. Seule la cuisinière (Lucie Mannheim), une Allemande à l’accent yiddish, se souvient de lui avoir conseillé de la laisser dans la pièce d’accueil où est déjà un bébé, mais elle a rendu son tablier et fait sa valise pour rentrer en Allemagne par avion l’après-midi.

En fait, tout apparaît faux aux Anglais – décalé – dans le comportement du couple. Ann est agressive, elle ne comprend pas, son comportement « américain » est anormal pour les mœurs anglaises. D’ailleurs, elle n’est pas mariée et Steve, qui l’accompagne, est son frère. Le papa n’existe pas, Ann est fille-mère, ce qui reste indécent dans la société européenne du début des années soixante.

Le frère s’en mêle, il parle haut, logique et ferme. Cette école est un foutoir, on y entre comme dans un moulin, les institutrices ne savent même pas qui est là ; il menace de faire son métier de journaliste et de révéler ces carences publiques. La police est alertée et le superintendant (commissaire dans la version française) Newhouse (Laurence Olivier) mène l’enquête – avec pléthore de moyens et diffusion d’un appel à la télé. Mais il faut se rendre à l’évidence : pas de Bunny Lake. Ses affaires à l’appartement ont disparu – il ne subsiste aucune trace d’elle. Personne ne l’a vue – à croire qu’elle n’existe pas.

C’est le propos que rapporte la « sorcière » du dernier étage, l’ancienne directrice dont l’appartement est au-dessus de l’école et qui ne sort plus guère. Confite dans sa bonbonnière, elle prépare un « livre » sur son expérience des enfants, leurs cauchemars, leurs inventions, leurs fantaisies. Pour elle, tout est possible. Stevie lui aurait dit qu’Ann sa sœur avait, petite, inventé une amie imaginaire qu’elle prénommait Bunny. Ce n’est pas rare chez les enfants ; c’est un signe pathologique chez une adulte. Ann, mère célibataire très attachée à son frère serait-elle fabulatrice ou dérangée ?

Newhouse va éplucher les listes d’arrivée du bateau indiqué : personne. Ni la mère, ni la fille. Les quelques passagers débarqués qu’on a pu retrouver ne se souviennent pas d’une petite fille. Normal, dit la mère, Bunny était enrhumée et je ne voulais pas qu’elle sorte. Mais est-ce la bonne date d’arrivée ? Ann a déclaré avoir passé cinq nuits dans la grande maison prêtée par un ami de Stevie absent, le temps de trouver un appartement. Non, corrige le frère, quatre nuits seulement.

Ce petit détail va tout faire basculer. Outre qu’Ann se souvient d’une poupée donnée à réparer dans une boutique spécialisée de Londres, nommée Hôpital des poupées. Elle s’empresse d’aller la chercher comme preuve le soir venu. Sauf que tout ne se passe pas comme prévu… Elle se retrouve à l’hôpital et doit fuir de nuit discrètement.

L’opiniâtreté de la mère faussement nunuche et la sagacité du superintendant faussement sceptique vont résoudre l’affaire et mettre au jour la psychose d’un personnage que l’on ne croyait pas si atteint. Le groupe de rock anglais The Zombies, créé en 1961 quelques années avant le tournage, rythme l’histoire sombre par des apparitions à la télévision, montrant combien la société anglaise se remet peu à peu de sa dépression post-guerre mondiale avec le tumulte grandissant des baby-boomers.

Preminger n’est pas Hitchcock mais l’intrigue est bien menée et la chute inattendue. Ce ne sont pas les scènes qui font monter la tension, ce sont les personnages qui sont de moins de moins nombreux à être soupçonnés et apparaissent de plus en plus tendus. Tout est logique dans ce film noir mais le spectateur se laisse embarquer dans des impasses successives.

DVD Bunny Lake a disparu (Bunny Lake Is Missing), Otto Preminger, 1965, avec Laurence Oliver, Carol Lynley, Keir Dulea, Wild Side Video collection les Incontournables du cinéma, 1h43, €19,21

Les quelques 500 films déjà chroniqués sur ce blog

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Les Évadés de Frank Darabont

Le réalisateur de La ligne verte (chroniqué sur ce blog) adapte une nouvelle de Stephen King, paru dans le recueil Différentes Saisons (chroniqué sur ce blog). Un détenu à tort s’évade à l’aide d’une affiche de Rita Hayworth sur les murs de sa cellule. Pas seulement par l’imagination devant la femme, mais pour masquer le tunnel qu’il creuse derrière.

Le jeune banquier Andy Dufresne (Tim Robbins), sous-directeur (vice-president en américain) est condamné en 1947 pour avoir tué sa femme qui le trompait et son jeune moniteur de golf de huit balles – soit deux de plus que le barillet du revolver, ce qui indique la préméditation. Lui jure ne pas avoir tué. Certes il est allé devant la maison où ils bisaient ; certes il avait un revolver – mais il était ivre et il est parti au bout d’un moment sans rien faire et a jeté le revolver dans le fleuve. On ne l’a pas retrouvé en draguant le fond, ce qui met en doute sa parole. Le jury le condamne comme coupable – et à perpétuité, aux États-Unis deux fois « la prison à vie » pour les deux meurtres (les Yankees auraient-ils plusieurs vies, comme les démons?).

Le voilà conduit à la grande prison d’État de Shawshank, où il doit se soumettre à la discipline de fer du directeur Samuel Norton (Bob Gunton) – un faux-cul « chrétien » qui aime citer la Bible tout en s’affranchissant de ses commandements – et du capitaine Byron Hadley (Clancy Brown), un costaud sadique qui adore dominer à coup de matraque ceux qui ne peuvent se défendre.

Andy reste réservé mais finit par se lier à Red, un Noir américain (Morgan Freeman) qui assure un trafic de tout ce qui peut se procurer, contre un petit pourcentage. Il veut un marteau taille-pierre pour sculpter des pièces d’échec dans les cailloux de la prison. Ce qui fut fait, de même qu’une grande affiche de Rita Hayworth, qui sera remplacée au fil des ans par Marilyn Monroe éventée par la bouche de métro, puis par Raquel Welch à peine déguisée de linges. Andy Dufresne a une idée obstinée : s’évader. Il se sait innocent, injustement condamné, brimé en prison au-delà du raisonnable par une bande de pédés (les Trois sœurs) qui le violent à loisir après l’avoir tabassé.

L’espoir, tout est là – avec la volonté. Car il ne suffit pas d’attendre et d’espérer naïvement sans rien faire. L’espoir est la meilleure chose, à condition qu’il soit actif. Il mettra dix-neuf ans à réaliser son objectif mais y parviendra de façon brillante en creusant un tunnel avec le petit marteau… derrière les affiches de filles, puis en empruntant le tuyau d’égout qui mène à la rivière à cinq cents mètres des murs pour éviter l’odeur. Entre temps, il fait devant tout le monde comme si de rien n’était, utilisant sa tête à défaut de muscles pour se faire une place. Il écrit au Sénat pour obtenir des fonds pour la bibliothèque et, à force de lettres, deux par semaines sur six ans, obtient gain de cause. Il apprivoise le redoutable capitaine sadique en lui faisant économiser les impôts (fort lourds après-guerre) de l’héritage de son frère, puis en conseillant un gardien pour une épargne-études pour ses fils, enfin en rédigeant toutes les déclarations de revenus des gardiens de la prison, et même celle du directeur.

Lequel voit d’un bon œil ce détenu tombé du ciel (grâce à Dieu) qui peut l’enrichir gratuitement. Andy, par sa connaissance des failles du système fiscal et des mécanismes financiers, blanchit pour le directeur les pots-de-vin attribués par les entrepreneurs de la région pour la main d’œuvre gratuite des prisonniers. Le directeur, en bon « chrétien » puritain, voit la main de Dieu dans cette manne et ne veut surtout pas qu’Andy sorte du système.

Aussi, lorsque Tommy Williams (Gil Bellows), un jeune rocker illettré arrive en « poisson frais » dans l’établissement et qu’il déclare qu’un détenu dans une autre prison lui a raconté avec force détails le double meurtre qu’il a accompli chez le le riche play-boy prof de golf et sa pétasse qu’il était en train de baiser – la femme d’un banquier ! – Andy demande la révision de son procès. Mais le directeur ne veut rien entendre. Il va même, en bon « chrétien » croyant traditionnel, défendre sa position sociale « voulue par Dieu » et sa richesse mal acquise mais « bénie de Dieu » en faisant tuer tout simplement le garçon par le capitaine sur le mirador en « tentative d’évasion ». Il l’avait convoqué tout seul hors les murs exprès pour lui faire avouer son mensonge mais, lorsque Tommy lui a juré que le détenu lui avait vraiment avoué son double meurtre avec précision et jouissance, il l’a fait éliminer. Pas question que la poule aux œufs d’or disparaisse de la prison.

Andy, qui avait appris à lire au jeune homme et qui l’avait formé pour obtenir son diplôme primaire avec 12 de moyenne, va donc se venger. Non seulement de la société inique qui l’a condamné sans l’entendre ni même chercher bien loin, mais aussi de la prison et de ses dirigeants inhumains. Non seulement il s’évade de façon artiste en 1966, mais il va dépouiller le directeur de tous les fonds accumulés, qu’il a mis sous un nom d’emprunt, envoyer aux journaux la comptabilité de la prison qu’il tenait depuis des années, et dénoncer le capitaine comme meurtrier récidiviste de prisonniers. IL fera arrêter le sadique et se suicider en bon « chrétien » le pécheur directeur. « La Bible vous sauvera », avait dit le bon « chrétien » au prisonnier pour l’inciter à lire le Livre. De fait, Andy avait caché son petit marteau à l’intérieur des pages découpées…

Évidemment, pas de femmes, sauf en pin-up sur les murs, ce qui peut indisposer les féministes bornées. Pour le reste, le film ne manque ni d’humanité, ni d’humour. La scène où le directeur hystérique s’aperçoit de visu que le prisonnier ne s’y trouve plus, alors qu’il a été noté présent à la fermeture des grilles la veille au soir ; la scène où le vieux bibliothécaire Brooks (James Whitmore), libéré au bout de 50 ans, se retrouve sans position et désorienté dans la vie civile, inadapté au monde car « institutionnalisé » de la prison ; la scène où Andy, fraîchement évadé et ayant endossé le costume et les chaussures du directeur qui lui faisait bien cirer, se retrouve dans les banques et retire les fonds avec de faux papiers parfaitement imités ; la scène où il diffuse de la musique d’un opéra du divin Mozart par les haut-parleurs de la prison, bien meilleur que la Bible pour donner un moment de beauté absolue aux misérables…

Mais aussi la scène où Red, passant devant un jury de libération conditionnelle, se fait retoquer à chaque fois parce qu’il dit être réhabilité, et n’est enfin admis à la libération au bout de quarante ans que parce qu’il déclare qu’il ne sait pas ce que « réhabilité » veut dire et qu’il « n’en a rien à foutre ». Et qu’il va sous un arbre de Buxton, dont Andy lui avait parlé, pour trouver une pierre qui ne devrait pas s’y trouver, et la boite qu’elle recouvre, où des instructions lui sont données pour rejoindre Andy au Mexique, sur la plage de Zihuatanejo où ils vont tous deux vivre le reste de leur temps sur l’argent sale du directeur, en réparation de tout ce que la société leur a fait, pêchant, gérant un petit hôtel, conduisant en mer des touristes.

DVD Les Évadés (The Shawshank Redemption), Frank Darabont, 1994, avec Tim Robbins, Morgan Freeman, Bob Gunton, William Sadler, Clancy Brown, TF1 studios 2008, 2h16, €11,73

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