Cinéma

A dix minutes des naturistes de Stéphane Clavier

Un film familial et drôle, qui prône la tolérance – mais qui n’est pas édité en DVD, sujet sulfureux oblige. Pourtant, rien d’indécent dans ce film à la gloire des vacances, du soleil et de la nudité naturelle. Plutôt les contradictions de notre société patriarcale, catholique, bourgeoise, coincée, déclinées avec un humour à la fois bienveillant et acide.

Valérie Morin (Christine Citti) se trouve trop grosse malgré « vingt ans de régime » ; elle veut se faire refaire les seins, les fesses, les genoux… Mais cela coûte cher et ce n’est pas avec son salaire de bonne à tout faire, ni avec celui de son mari concierge, tous deux à Bruxelles, qu’ils vont pouvoir se payer cette fantaisie. Car c’est bien une fantaisie : Valérie est ronde et plantureuse car elle adore cuisiner les desserts, mais ne s’accepte pas. La norme masculine exige le format 90x60x90 et tout ce qui est en excès est mal vu ; la norme bourgeoise catholique belge exige la tempérance des chairs et la jeunesse renouvelée. D’où problème.

Le mari, Michel Morin (Lionel Abelanski), est prêt à sacrifier la semaine de vacances en croisière prévue pour contenter sa femme durant l’absence des patrons, partis en couple « visiter la Chine » durant trois semaines. En revanche, c’est dommage pour le gamin Sam (Jean-Baptiste Fonck), dont les 10 ans remplissent bien ses tee-shirts. Une idée vient au père : pourquoi ne pas échanger les maisons durant deux semaines ? Puisque les bourgeois ne sont pas là, autant en profiter.

Aussitôt dit, aussitôt fait sur le net. Patrick et Laure Dulac (Bruno Ricci et Maëva Pasquali) sont enthousiastes. Ils échangent volontiers leur maison sur l’île du Couchant (pastiche de l’île réelle du Levant) pour la demeure bourgeoise en plein Bruxelles centre, près du Parlement européen. C’est qu’ils ont eux aussi une idée : étant naturistes, ils veulent manifester nus en plein Bruxelles et porter une pétition aux parlementaires pour légaliser la nudité en Europe. Ce qui engendre une série de sketches croustillants et drôles avec le bourgmestre, les voisins, les passants dans les rues où passe le vélo-nu, et même l’assistance convoquée dans la maison bourgeoise pour un apéro-nu.

Pendant ce temps, la famille se rend dans le sud de la France où la maison à la cuisine aménagée leur plaît. Sauf que… Suzy, la tante des Dulac (Macha Méril), qui devait être hospitalisée pour une intervention au cœur, a décidé de ne pas aller à l’hôpital et de rester vivre ce qu’elle pouvait encore, mais chez elle. Dès le matin, elle pratique le taï-chi nue dans la cour. Scandale de pudeur offensée ! Les Morin ne se doutaient pas qu’ils étaient sur une île naturiste. Non sans contradictions, d’ailleurs, puisque la nudité est « obligatoire » sur tout le littoral mais « interdite » à l’intérieur. Nulle plage possible aux « textiles », on doit ôter son slip et tous ses vêtements (sauf peut-être la casquette ?) pour accéder à la mer. Seuls les enfants, pour éviter la censure du film, peuvent porter un cache-sexe.

Sam a fait la connaissance sur le ferry d’une petite copine, Léa (Prune Richard), avec qui il voudrait bien jouer sur la plage. Il entraîne donc son père avec lui « pour le surveiller » tandis qu’il navigue en canot plastique ou bâtit des châteaux de sable. Michel est obligé de se mettre nu, ce qui le gêne parce qu’il n’est pas vraiment bien bâti. La mère de Léa, belle jeune femme que son mari vient de quitter, l’encourage avec bienveillance, lui disant que c’est comme faire l’amour pour la première fois : on a peur mais, très vite, on ne peut plus s’en passer. De fait, Michel s’habitue.

Pas son épouse Valérie, qui n’accepte pas son corps et refuse obstinément d’aller se montrer à poil sur la plage. Elle assiste impuissante à la drague que subit son mari, qui semble y prendre goût. Suzy la console, en bonne soixante-huitarde mûrie qui prend tout à la cool. Elle l’encourage à se laisser-aller, à accepter ce qu’elle est. Donc à pâtisser puisqu’elle aime cela et réussit magnifiquement. Elle la présente à son chef cuisinier dans son restaurant pour qu’elle fasse en bénévole les desserts, notamment ses incomparables profiteroles au chocolat qui sont un délice. Le couple se délite tandis que le gamin, qui prend tout comme il vient, s’amuse et que Suzy recolle les morceaux.

Mais Bruxelles fait scandale. Le voisin bourgeois (Alain Leempoel) téléphone aux patrons « partis en Chine », les Langlois, dont lui Édouard (Philippe Magnan) est chef du parti conservateur au Parlement européen : il a vu circuler nue à la fenêtre une femme chez lui. Que font les concierges, se demande Langlois ? Et sa femme Solange (Catherine Jacob) l’incite à les asticoter. « C’est une cousine danoise », ment Michel, interpellé.

Laquelle épouse nudiste voudrait bien un bébé, que son mari militant lui refuse obstinément. Lui impose toujours ce qu’il veut, et c’en est trop. En gardant le bébé fille de la voisine, gynécologue (Cécile Vangrieken), Laure l’interroge sur les moyens de surmonter le veto marital. On peut toujours « oublier » de prendre la pilule, répond la doctoresse, ou crever discrètement le préservatif en le sortant de l’emballage – « ce sont des pratiques que je réprouve, mais certaines le font… ». Dont elle-même, on l’apprendra avec humour ensuite. Laure, qui lit ostensiblement Le rose et le rosaire de Paul Claudel, une réflexion sur la Vierge, ne veut pas se dessécher sur pied et cherche comment Marie a réussi sans Joseph – autre trait d’humour catho belge bon enfant. Elle lira ensuite un guide pratique, 101 trucs pour tomber enceinte, sans que son mari n’y fasse attention.

Les Langlois, qui ne sont pas en Chine mais en clinique pour se faire re-lifter une jeunesse, ne sont pas présentables ; ils doivent ronger leur frein avant que la cicatrisation du visage leur permette d’aller en société sans se faire questionner sur leur mensonge. Le conservateur s’est montré en effet tout à fait opposé à la chirurgie esthétique pour des raisons morales, une belle contradiction. Lorsqu’ils parviennent enfin chez eux, « revenus par avance à cause d’une intoxication alimentaire en Chine », ils trouvent une réception qui bat son plein dans leur maison de ville. Des gens tout nu partout et tous les parlementaires amis invités pour un apéro-nu via le réseau social des Langlois, que le bourgeois trop sûr de lui avait laissé cession ouverte, et que Michel avait autorisé sans le savoir par téléphone.

Comment résoudre le problème sans dévoiler le mensonge ? Il est évident que les Morin sont virés, mais encore ? Eh bien, il faut accepter l’inévitable. Comme Valérie va accepter son corps, Patrick le bébé désiré par sa femme, les Langlois vont accepter officiellement de soutenir le mouvement nudiste, « au final plutôt familial et qui ne remet nullement en cause les valeurs, etc… », comme le politicien le soutient sans rire face au micro de la journaliste. Les Morin, ayant pris goût au climat et à la gentillesse des gens sur l’île nudiste, vont s’y installer, et peut-être envisager un autre enfant. Le Sam suffit ne suffit plus.

Cette gentille histoire franco-belge est agréable à regarder et tout à fait correcte question mœurs. A l’opposé de l’époque des régressions et intégrismes, elle prône sans provocation la tolérance mutuelle, le naturel des relations, la réconciliation avec son corps et avec la nature. Bien mieux que les drag queens complaisantes de cérémonie !

DVD A dix minutes des naturistes, Stéphane Clavier, 2011, avec Lionel Abelanski, Christine Citti, Macha Méril, Catherine Jacob, Philippe Magnan, Jean-Baptiste Fonck, TF1 2012 rediffusé NRJ12 replay 2024 (création d’un compte exigé), 1h45

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Georges Coulonges, Pause-café

La série popu de la télé aux trois chaînes en 1981 est aussi – et surtout – un roman de Georges Coulonges. Il est rempli d’ironie et d’humour sur l’époque, la jeunesse, les adultes post-68 qui se cherchent comme des ados déstabilisé, tandis que « le Système » perdure en ses routines administratives.

Joëlle Mazart est une assistante sociale, nouveau métier de services qui monte. Elle a 22 ans et vient de sortir de l’école avec l’enthousiasme de sa mission et le bulldozer de ses convictions qu’il y a toujours quelque chose à tenter. Elle est proche des élèves par l’âge et les goûts un brin vulgaires, curieuse de nouveautés. Elle ne tarde pas à se faire appeler par eux « Pause-café » parce qu’elle en offre une tasse à qui vient dans son bureau.

Les élèves de lycée, entre 15 et 20 ans, sont à l’âge hormonal. Ils se cherchent, se flairent, se blessent. En conflit avec les parents souvent parce que ceux-ci ne les écoutent pas, ne font pas attention à eux, sont empêtrés dans leurs problèmes de couple, de boulot ou de salaire. A commencer par le proviseur, dont le fils le décrit comme flic pour se faire remarquer. Un fils d’ingénieur aimerait devenir trapéziste et, malgré ses facilités, accumule les mauvaises notes en physique. Un autre est obsédé parce qu’il n’a jamais baisé et qu’aucune fille ne veut de lui, surtout lorsqu’il leur propose tout à trac. Une fille est triste que son petit-ami ne la regarde plus parce qu’elle est obligée de garder un corset durant deux ans.

Ce sont de petits drames du quotidien, mais monstrueux à cet âge. Il y a pire : Une fille se fait chercher par son beau-père, qui aimerait bien la violer ; elle fugue et ne veut pas rentrer. Une autre s’est naïvement fait baiser et le compagnon de son âge est prudemment reparti en Tunisie ; elle doit se faire avorter, ce qui demeure interdit par la loi. Elle accouche donc dans les toilettes du proviseur au lycée.

Joëlle se préoccupe de tous ces problèmes comme s’ils étaient les siens. Au détriment de sa vie intime. Son compagnon, le censeur, accepte mal de devoir coucher sur le canapé parce qu’elle a recueilli une âme en peine, ou de subir le violoncelle du jeune qui ne peut pas jouer chez lui, ou encore « la fête » anniversaire qui laisse un tas de bouteilles vides et de mégots partout. Mais les jeunes sont drôles et n’hésitent pas monter des bateaux ou à subvertir les noms des profs qu’ils n’aiment pas. Ainsi le professeur Doche se fait surnommer Label ou Labide (à cause de la belledoche ou de la bidoche).

Les problèmes des années 70 – mes années lycée – n’ont pas grand-chose à voir avec les problèmes actuels : pas de bandes, peu de drogue, pas de prosélytisme religieux, pas de racisme car peu d’immigrés de couleur encore. Mais le système reste rigide, ancré en castes professorales, et les administrations se font rivales : l’assistante sociale dépend du ministère de la Santé et pas de celui de l’Éducation nationale.

Reste une tendresse pour la jeunesse, une attention portée aux oisillons qui tentent leurs premiers pas hors du nid, et l’activisme roboratif d’une assistante sociale qui ne sait pas mieux que vous, contrairement à beaucoup de celles d’aujourd’hui, ce qui est le mieux pour vous. Un bon roman qui se lit avec bonheur et qui rappellera leurs jeunes années aux retraités d’aujourd’hui.

La série en DVD intéressera les nostalgiques, la saison 1 est visible sur Dailymotion, mais j’avoue être agacé par la façon de parler de Véronique Jannot. Le chanteur Marc Lavoine y a débuté sa carrière.

Georges Coulonges, Pause-café, 1980, Livre de poche 1997, 317 pages, occasion €0,91, e-book Kindle €7,49

DVD Pause-café l’intégrale (3 saisons), Serge Leroy, avec Véronique Jannot, Jacques François, Georges Werler, Jacques Bachelier, Odile Michel, LCJ Editions & Productions 2007, 5h12, €34,19

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Abyss de James Cameron

Des extraterrestres infra-marins, il fallait y penser. Ce film de science-fiction est aussi un film d’action qui, même en version langue, n’ennuie jamais. Tout juste si l’on est parfois impatient de voir se terminer la descente dans les profondeurs ou la remontée vers la surface.

Un sous-marin nucléaire américain transportant des têtes MIRV de 50 kilotonnes se heurte à un obstacle inconnu au fond des mers. Il coule, avec ses 150 hommes à bord. La Marine des États-Unis cherche à sauver ce qui reste de son équipage et à éviter surtout que les Soviétiques, qui traînent dans le coin leurs « chalutiers » espions, ne s’emparent des têtes et des codes. Un commando SEAL est dépêché sur place via une plateforme pétrolière civile, réquisitionnée.

L’expédition devient vite un huis-clos à cause d’un ouragan en route et de la pression sous-marine. Les militaires envoyés au fond sont commandés par un psychopathe qui n’obéit qu’aux ordres… qu’il ne peut plus recevoir depuis la surface. Il s’enferme alors dans une paranoïa qui va le pousser aux extrêmes, son objectif ordonné étant de faire exploser une tête nucléaire au fond pour pulvériser le sous-marin et tout ce qu’il contient – sans parler de tout ce qui se trouve alentour, y compris la « chose » qui l’a heurté.

Le sous-marin lanceur d’engins USS Montana repose par 274 mètres de fond, mais au bord de la fosse des Caïmans qui s’enfonce jusqu’à 7 686 mètres de profondeur. Le docteur ingénieur Lindsey Brigman (Mary Elizabeth Mastrantonio), qui a conçu la plate-forme Deep Core, accompagne les trois militaires. Son ex-époux mais toujours amoureux, Virgil « Bud » Brigman (Ed Harris), se trouve dans la station comme contremaître à bord. L’équipe SEAL, commandée par le lieutenant de vaisseau Hiram Coffey (Michael Biehn), embarque à bord d’un bathyscaphe et Coffey commence à éprouver les effets d’un syndrome nerveux des hautes pressions. Ses mains se mettent à trembler, ce qui ne fera que s’aggraver, mais personne ne doit le savoir. Mission d’abord. Les marins ne découvrent aucun survivant mais que des cadavres, et un commando SEAL emporte les codes d’activation des missiles.

Mission accomplie ? C’est sans compter sur la paranoïa militaire. Les SEAL croient à un engin militaire expérimental russe et ordre leur est donner d’aller faire sauter le sous-marin en activant une ogive. Le commando réquisitionne le sous-marin de poche qui doit normalement permettre de désamarrer la grue qui relie la station Deep Core à la surface. Mauvais moment : l’ouragan se déchaîne et la grue se désagrège, entraînant la station vers les profondeurs. Les communications sont coupées et le lieutenant SEAL reste tout seul, sans ordres. Quant à Lindsey, elle a vu des phénomènes lumineux mais n’a pu les prendre en vidéo.

bible

C’est alors qu’une colonne d’eau, via le puits de plongée, s’introduit à l’intérieur de la station et impressionne ses occupants. Elle semble amicale et cherche à communiquer mais aperçoit la tête nucléaire que les SEAL sont en train d’armer. Le lieutenant coupe l’eau intelligente en fermant une porte de communication et se persuade que sa mission est en danger. Il arrête les « civils » sous la me,ace d’une arme et les enferme dans la cambuse. Ils sont libérés par l’ouvrier Coup d’bol (John Bedford Lloyd), blessé dans l’exploration de l’épave et qui était oublié à l’infirmerie. Coffey a pris un sous-marin pour envoyer l’ogive dans la fosse, Bud et Lindsey le poursuivent, combattant à l’aide d’engins. Passons sur le suspense. Coffey bascule et se noie sous la pression mais l’ogive armée descend. Il faut la désamorcer et Bud se dévoue, sachant qu’il n’aura pas assez d’oxygène pour remonter.

Mais la créature sous-marine qui est à l’origine de tout a compris : elle lui tend une tentacule et le sauve jusqu’à une poche d’air dans la mer, l’eau s’écartant comme devant Moïse… Il s’agit d’extraterrestres effarés d’observer les humains s’entretuer et pouvant détruire toute la planète grâce au nucléaire. Ne vaut-il pas mieux les éradiquer ? Ce pourquoi une vague gigantesque, comme un tsunami puissance dix, se forme sur les côtes. Mais le geste de Bud permet de comprendre que tous ne sont pas maudits et, par compassion pour son sacrifice, les extraterrestres sauvent les terriens de l’anéantissement (« sil existe un seul juste », disait Dieu à propos de Sodome). Le gigantesque vaisseau infra-marin extraterrestre émerge, plus grand que tout ce qu’on peut imaginer, disant la puissance de ces intelligences. C’est assez décalqué de la Bible, mais ça marche auprès des Yankees : la situation correspond à leurs mythes primaires.

J’ai l’air sarcastique parce qu’en effet l’histoire est une bluette sentimentale qui fait renouer un couple dans l’épreuve et soumet l’humanité à un test de bonté pour la sauver ou l’anéantir. Mais le découpage de l’action est exceptionnel et l’on est captivé, d’autant que les effets spéciaux ont obtenu un Oscar.

DVD Abyss – version longue (The Abyss), James Cameron, 1989, avec Ed Harris, Mary Elizabeth Mastrantonio, Michael Biehn, 2004, 2h51 v.longue, 2h19 v. cinéma, €17,84, Blu-ray €29,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma, Science fiction | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , ,

Jeux d’été de Rolando Colla

Chronique à la suisse d’un début d’adolescence à l’italienne dans un été au camping. Nous sommes il y a treize ans à peine et c’est déjà un autre monde. Les enfants du film sont adultes, ils ont probablement voté Meloni dans le no future que fut leur jeunesse. Deux couples sur la sellette : l’un adulte, celui de Vincenzo (Antonio Merone), macho violent, et Adriana (Alessia Barela) qui n’arrive pas à s’en déprendre ; l’autre prime adolescent, celui de Nic (Armando Condolucci), le fils aîné de Vincenzo qui reproduit la violence et en souffre, et de Marie (Fiorella Campanella) en quête éperdue d’un père dont sa mère ne veut pas parler. Ils ont 30 ans, ils ont 12 ans, l’espace d’une génération et l’espoir de ne pas retomber dans les mêmes ornières…

Vincenzo est ignorant comme son père, il l’avoue, et travaille sur les chantiers, tandis qu’Adriana est caissière et vient d’obtenir une promotion. Le père aimerait qu’on le respecte parce qu’il est « le père » et « le mari », cela se fait en Italie, mais il ne mérite pas l’honneur qu’il réclame car il est jaloux et n’écoute pas, il frappe. Ses deux fils sont pris en étau entre elle et lui, la mère poussant l’aîné de 12 ans dans la compagnie de son père, cela se fait en Italie, gardant pour elle le petit dernier de 10 ans. Mais une fratrie ne se sépare pas et Nic protège Agostino (Marco D’Orazi), s’interposant lors d’une bagarre qui débute sur la plage ou mettant de la musique dans les oreilles du petit lors des disputes entre les parents. Mûri, il filme aussi avec son Nokia mobile une scène de violence partie de rien entre son père qui monte en colère jusqu’à battre sa femme qui ne voulait qu’emporter un pot de fleur pour sa mère.

Deux couples, deux générations, et le danger de la reproduction. Celle, physique, des bébés, mais surtout celle des comportements. Les disputes et les coups se terminent souvent en baise torride des adultes, là, tout de suite, sur les aiguilles de pin, car la mère ne peut se résoudre à se détacher de son mâle. Lorsque Nic rencontre Marie, c’est à l’occasion d’une dispute entre son petit frère et Lee (Francesco Huang), le copain de Marie et de sa cousine Patty (Chiara Scolari) qui aide son père chinois à l’épicerie-buvette du camping. Nic blesse Marie à la lèvre dans un mouvement violent, sans vraiment le vouloir. Il ne s’excuse pas mais en reste taraudé, jusqu’à revenir le jour suivant et se blesser devant elle à la lèvre pour « être quitte ». Où l’on sent que l’égalité entre homme et femme progresse…

Ils deviennent copains car chacun est en quête : Nic d’amour féminin enfin, Marie d’amour paternel qu’elle n’a jamais connu. Le terrain de camping en Maremme où ils passent une dizaine de jours est le lieu clos hors du temps où ces relations ont lieu et évoluent. Pourquoi ce secret de famille à propos du père de Marie ? La mère (Roberta Fossile), infantile et autoritaire parce qu’elle se sent obscurément coupable de quelque chose, cache et continue de cacher l’histoire du père, malgré les objurgations de sa sœur et celle de sa fille. Elle la juge « trop petite », mépris d’adulte pour l’enfant qu’il refuse de voir grandir. Pourquoi cette violence irrépressible de la part du père de Nic ? Par atavisme paternel, reproduction mimétique, absence de mots pour le dire qui fait parler les poings. Vaut-il mieux un père absent idéalisé ou un père présent détesté ? C’est probablement ce qui fascine Nic chez Marie, cet amour du père qu’il ne peut ressentir lui, malgré quelques moments de complicité « entre hommes » que Vincenzo tente avec lui.

Outre la plage, où faire des châteaux de sable n’est plus de leur âge, la petite bande investit un hangar abandonné dans un champ de maïs juste au-delà des dunes, pour en faire leur repaire. Nic attise leur curiosité en déclarant avoir vu, entre les interstices des planches, « un mort ». Il s’agit en fait d’un épouvantail gisant là, mais cette épouvante les soude. Sur proposition de Nic, ils jouent à la chasse à l’homme ; une fois attrapé sa victime, le chasseur peut « lui faire tout ce qu’il veux ». Marie s’empresse de tempérer ce jeu un brin sadique en lui ajoutant « un commissaire » pour arrêter le chasseur « s’il va trop loin ». Elle sent que Nic, sur l’exemple de son père, est constamment poussé à aller trop loin.

En bravache, mais aussi en victime, le garçon déclare ne rien ressentir sur son corps des tortures qu’on peut lui faire. Il suffit, dit-il, de « se croire un autre et de regarder sans ressentir ». Pas facile, mais effet d’une éducation reçue sous les coups et à observer donner les coups. Un masochisme de martyr qui fait contre mauvaise fortune bon cœur. Marie le teste en lui faisant couler sur le torse de la cire fondue sans qu’il ne batte un cil ; puis elle allume une cigarette mais se refuse à le brûler. C’est Nic qui force sa main à lui enfoncer le bout incandescent dans le bras pour en faire une plaie. Il se plantera aussi la pointe d’une paire de ciseau dans la cuisse ou se laissera étriller le dos au sable grossier. Ces tortures physiques sous le regard de Marie attisent son désir naissant pour elle. On peut se demander quel genre d’amour sado-masochiste pourra surgir de cette éducation sensuelle associée aux sévices. Nic pousse loin le bouchon, laissant Lee, qui a attrapé Marie dans les maïs, la forcer à danser sur une musique arabe, se caresser le corps avec les mains et se lécher les lèvres de sa langue, avant de déclarer : « je vais te baiser ». Ce n’est que sur les instances de Patty que Nic, « commissaire », se décide à arrêter le jeu ; il voulait voir si Matrie se laisserait faire ou si elle le préférerait.

Marie, plus mûre, est attachée à ce Nic viril mais vulnérable, mais elle repousse ses avances amoureuses tant qu’elle ne sait pas qui était son père. Par des menaces, une fugue, des disputes, elle obtient enfin de sa mère de savoir qu’il est mort d’un accident à 37 ans et qu’il est enterré au cimetière de Porto Santo, en face, dans la baie. Lee emprunte le bateau de pêche de son père pour emmener la bande au cimetière où Marie peut enfin voir la tombe et pleurer devant elle. Nic, prévenant et sensible à sa douleur, allume la bougie de son supplice pour le papa retrouvé et perdu. Car lui a perdu le sien en se rebellant tout récemment contre lui, qui voulait encore et toujours battre sa femme, malgré ses promesses et ses excuses à chaque fois.

Au retour, le petit couple reste dans une baie pour rentrer à pied au camping tandis que les autres ramènent le bateau. Nic et Marie jouent dans l’eau presque nus, s’embrassent timidement, puis retournent pour la fête de fin d’été du camping. Lorsque, au lieu des coups ou des caresses rudes au sable, Marie lui caresse la peau des épaules avec ses cheveux mouillés, Nic fond. Des larmes lui montent aux yeux. L’amour fait fondre la violence.

Les vacances se terminent, la parenthèse de la vie courante aussi, mais rien ne sera plus comme avant. Nic et Marie, à leur âge charnière, auront connu une grande tension mais aussi une catharsis. Ces jeux d’été leur auront permis de régler le problème avec leurs pères respectifs et avec le mystère de l’amour.

C’est assez bien vu et mis en scène, même si le début s’égare un peu. Si Marie reste constamment en maillot de bain deux pièces, montrant sa constance dans sa volonté de savoir, Nic reste vêtu adulte, tee-shirt et jean long, ne se mettant enfin en uniforme d’été, short et torse nu, qu’à la moitié du film, comme une libération d’un carcan paternel qu’il a enfin réussi à briser. Grâce au contre-exemple de Marie, sa moitié complémentaire.

DVD Jeux d’été (Giochi d’estate), Rolando Colla, 2011, avec Fiorella Campanella, Armando Condolucci, Alessia Barela, Antonio Merone, Roberta Fossile, Look Now! 2012, 1h41, occasion €37,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Bounty de Roger Donaldson

Bien qu’il s’agisse d’un film des années Mitterrand et de la gauche au pouvoir, je ne peux m’empêcher de songer à la blague du curé en train de confesser une matrone, et qui demande à un enfant de chœur quelle était le tarif que donnait l’ancien curé pour une pipe. Réponse du gamin, blasé : Oh, un bounty ! En anglais, c’est une « prime ». Ce Bounty-là est un bateau mais enrobé lui aussi de sexe.

Le Bounty est un trois-mâts charbonnier enregistré par la Navy comme cotre ; il est donc commandé par un lieutenant de vaisseau sans autre officier, pas par un capitaine avec officiers et détachement de fusiliers. Le lieutenant William Bligh (Anthony Hopkins), né à Plymouth en 1754, avait 33 ans au départ en 1787, marié, deux fillettes, lorsqu’on lui confie la mission « humanitaire » de ramener de Tahiti des arbres à pain en pot pour les acclimater en Jamaïque afin de nourrir les esclaves. Il a connu Fletcher Christian 23 ans (Mel Gibson – 28 ans au tournage), lorsqu’il était capitaine de commerce du Britannia et lui propose comme ami de venir avec lui. Son équipage de 46 hommes est composé du maître navigateur John Fryer, du chirurgien (alcoolique), de l’artilleur et du charpentier, plus deux seconds maîtres et deux aspirants de 15 ans.

Au siècle des Lumières, une belle aventure de mer avec une mission botanique : voilà qui devrait enthousiasmer un équipage jeune. Las ! La pruderie religieuse et la discipline de mer de la Navy allait la transformer en enfer. Bligh est le seul maître à bord après Dieu, il décide des châtiments devant tous et n’hésite pas à humilier qui le défie. Un peu de pouvoir corrompt, le pouvoir absolu corrompt absolument. Quant au frustrations sexuelles, à peine exsudées par l’homoérotisme du bizutage des jeunes au passage de la Ligne, elles se révèlent au grand jour une fois arrivé à Tahiti.

Après avoir tenté durant 80 jours (le temps d’un tour du monde à la Jules Verne !) de passer le Cap Horn qu’il avait abordé trop tard du fait des retards d’ordres de l’Amirauté (de vrais bureaucrates imbus d’eux-mêmes), l’équipage est épuisé et empli de ressentiment avec les caprices du chef à bord. La danse, sain exercice qui devrait les divertir, est devenue obligatoire, avec chiens de garde exigeant de lever plus haut les genoux ; elle s’est transformée en devoir, voire en punition.

Ce pourquoi les cinq mois de relâche à Tahiti le 26 octobre 1788 pour empoter les arbres à pain, après 27086 milles marins de navigation, sont perçus comme un paradis dans la baie de Matavai au nord de l’île. Les filles sont quasi nues, ne portant qu’un vague pagne de feuilles de palmier sur le sexe, et peu farouches, désireuses mêmes de prendre du plaisir. Les cérémonies envers les dieux font même de la copulation une offrande et une fête collective. 18 officiers et marins dont Christian, qui a fini par tomber amoureux de la fille du chef (Tevaité Vernette), ont été traités pour des maladies vénériennes. Fletcher Christian, les aspirants et la plupart des jeunes marins ont ôté leur chemise, baisent à tout va, arborent des colliers de coquilles ou se font tatouer.

Le travail comme la discipline s’en ressentent, faisant monter la pression du capitaine soucieux de sa mission comme du bon ordre de la marine et comptable de la Morale. Il ne tarde pas à sévir, faisant fouetter au sang les plus rétifs. Trois s’évadent une nuit, mais finissent par revenir, rejetés par les indigènes ; ils sont à nouveau fouettés. Bligh n’a pas même envisagé que cinq mois hédonistes rendraient insupportable la discipline de fer que sa névrose obsessionnelle le poussait à rétablir dans toute sa rigueur. Son zèle fanatique sur la propreté du navire reflétait probablement une jalousie punitive envers la « saleté » qu’est pour lui liberté sexuelle et vestimentaire de Fletcher Christian, second qui donnait à son avis le mauvais exemple à tout l’équipage, jusqu’aux élèves-officiers de 15 ans. Sans compter peut-être une attirance très marine pour sa jeunesse vigoureuse et imberbe.

La mutinerie contre un tel tyran devenait inévitable. Christian n’était pas officier de la Navy mais venait des navires de commerce. Sa conception du devoir n’était donc pas de principe mais fondée sur l’efficacité pragmatique. Le 28 avril 1789 dans la nuit, à environ 30 milles au sud de l’île de Tofua, Christian décida de chasser le capitaine et ceux qui voudraient le suivre – mais sans tuer personne. Il plaça les 19 sur une chaloupe envoyée à la dérive avec cinq jours de nourriture et d’eau, un sextant, une boussole et une boîte à outils.

Bligh a réussi à rallier le port de Coupang dans les Indes néerlandaises sur la côte du Timor après des semaines de navigation éprouvante. Rapatrié en Angleterre le 14 mars 1790, il a été jugé, ce que le film présente avec les moments évoqués en flash-back. Il sera acquitté pour avoir fait respecter l’ordre, malgré sa rigueur, et avoir sauvé ceux de sa chaloupe, faisant preuve d’un caractère exceptionnel. Il finira vice-amiral en 1814 et mourra à 63 ans en décembre 1817.

Quant aux mutins, ils sont retournés à Tahiti, Fletcher Christian pour retrouver et emmener sa femme, les autres pour en enlever par traîtrise. Certains désirent rester ; ils seront capturés par la Navy et jugés pour mutinerie, trois seront pendus. Devenu capitaine et navigateur du vaisseau, Christian a réussi à trouver le 15 janvier 1790, après plusieurs mois, l’île Pitcairn à 2 200 kilomètres à l’est de Tahiti. Les mutins brûlent leur vaisseau pour ne pas se faire repérer et empêcher quiconque de fuir pour dénoncer leur repaire. Il semble que la situation ait ensuite dégénéré en septembre 1793 par une série de meurtres de mutins par les Tahitiens (dont Christian, blessé par balle et achevé à la hache), lesquels ont été par la suite tués par les veuves des mêmes mutins. Le fils de Christian a survécu et a donné des descendants. L’île fut retrouvée 18 ans après par un baleinier américain mais la Navy n’avait plus personne à juger.

Le réalisateur Roger Donaldson se fonde sur le roman de Richard Hough, Captain Bligh and Mr. Christian (e-book Kindle), qui fait une relation nuancée des protagonistes. Il n’y a pas le tyran d’un côté et les flemmards de l’autre, la vareuse collet monté d’un côté et le torse nu de l’autre, mais un choc de situations et l’incapacité manifeste de Bligh comme de Christian de tenter de comprendre son vis-à-vis. La domination hiérarchique écrasante empêchait tout compromis, avec la justification ultime du Règlement de marine et de la Bible. Reste que passer d’une grande liberté à la contrainte disciplinaire est difficile et demande du doigté : sur les navires, mondes clos, comme en politique…

DVD Le Bounty (The Bounty), Roger Donaldson, 1984, avec Mel Gibson, Anthony Hopkins, Laurence Olivier, Edward Fox, Daniel Day-Lewis, MGM 2003, 2h06, €21,38, Blu-ray €18,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont spohnsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma, Polynésie | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Wonder Wheel de Woody Allen

Nous sommes renvoyés dans les années cinquante, au parc d’attraction de Coney Island au sud de Brooklyn à New York, où tourne la roue de la fortune (Wonder Wheel). Les destins de quatre personnages se croisent et explosent…

Une jeune fille un peu vulgaire aux gros seins bien mis en valeur, selon les normes sexuelles américaines, arrive avec une petite valise dans le parc de loisirs que borde une longue plage bondée. Carolina (Juno Temple), 25 ans, cherche Humpty (James Belushi), son père qu’elle n’a pas vu depuis cinq ans pour avoir épousé bêtement un mafioso. Après son veuvage et l’abandon de sa fille, Humpty s’est remarié avec Ginny (Kate Winslet), une ancienne actrice lunatique que son mari jazzman a quitté parce qu’elle le trompait. Elle a emmené avec elle son petit garçon Richie (Jack Gore), gamin de dix ans perturbé et nettement pyromane.

Carolina a balancé les gangsters et la mafia la recherche pour lui faire son affaire ; elle se cache. Mais elle ne peut réfréner sa puterie et se laisse draguer par le premier venu un peu séduisant : un marin, un soldat, le maître-nageur d’un secteur de la plage. Sa bêtise d’ado ne l’a pas assagie ; elle aime risquer si c’est pour jouir. Ginny s’est déclassée d’actrice de théâtre à serveuse au Roi de la palourde, un fast-food de la plage où elle gagne peu et fait de longues heures. Humpty opère un manège de chevaux de bois qui vivote. Richie, laissé à lui-même, sèche l’école et pique des sous pour aller au ciné se gaver de pop-corn, avant d’aller bouter le feu n’importe où avec n’importe quoi.

Dans cette ambiance glauque et sans futur, les femmes rêvent. Elles restent poussées par leur vagin et leurs désirs irrésistibles. Ginny trompe une fois de plus son mari avec Mickey, le maître-nageur jeune et musclé de la plage (Justin Timberlake) ; il l’écoute et partage son amour du théâtre. Lui veut être dramaturge et accumule des histoires en faisant parler les gens. Il profite de la situation pour baiser agréablement. Carolina le rencontre fortuitement alors qu’elle fait des courses avec Ginny ; elle le revoit, et c’est le coup de foudre de lui pour elle. Il ne se passe rien car il baise Ginny, mais Ginny, qui l’apprend, devient jalouse.

D’une jalousie féroce qui va nouer les fils de la tragédie. Car tout se terminera mal, dans l’explosion des couples.

Les mafiosos poussés par le mari délaissé cherchent Carolina et finissent par la dénicher car elle s’affiche trop volontiers. Habituée à la grande vie des palaces pour riches gangsters, elle n’en fiche pas une ramée et, engagée au bar de palourdes, se fait remarquer. Ginny voit qu’Humpty réserve les économies du ménage à sa fille, qui suit sans conviction des cours du soir pour devenir prof (elle connaît à peine Hamlet !). Elle en vole une partie (qu’elle a contribué à gagner) pour offrir un trop beau cadeau à Mickey pour son anniversaire : une montre-ognon plaquée or à 400 $ de l’époque.

Et ce monde artificiel, marqué par des lumières trop colorées, montre sa trame : les névroses, les égoïsmes, la migraine, l’alcoolisme, le manque d’amour maternel, un gamin dont on ne s’occupe pas au profit d’une pétasse qui n’écoute que son cul, le « divertissement » absurde et répété des jeunes qui tirent au fusil sur des pipes à cinq mètres.

Mickey voit qu’il est allé trop loin avec Ginny. Il prend du plaisir mais ne l’aime pas, donc pas question qu’il accepte ce cadeau qu’il ne mérite pas. Ginny jette la montre sur la plage vide et le quitte en furie. Et lorsqu’elle apprend qu’il est amoureux plutôt de Carolina, elle décide que la fille est de trop. Apprenant par hasard que les mafieux se sont renseignés au Roi de la palourde et qu’il savent où Carolina (qui ne peut décidément la fermer) est allée dîner avec Mickey dans une pizzeria connue de Brooklyn, elle décide affolée de la prévenir puis, saisie d’une pensée glaçante, raccroche avant de lui parler. Elle laisse faire le destin…

Exit Mickey, qui comprend tout lorsqu’il apprend la disparition de Carolina ; exit la fille trop bête qui a trahi son père, son mari et sa cache par sa frivolité. Humpty se résigne et retourne à la pêche avec ses copains, là où il est bien ; Ginny se résigne, elle ne sera ni aimée, ni actrice, ni bonne mère ; car Richie continue de foutre le feu partout – peut-être un symbole du désir irrépressible qui saisit les adultes, et surtout les femmes ; peut-être un symbole de ce monde artificiel de Coney Island qui va finir dans la récupération immobilière ; peut-être l’annonce d’une révolution des mœurs dans les années soixante. Au fond, rien n’a changé après ce coup du destin mais les fissures se révèlent.

Les rêves sont des fantasmes qu’il ne faut jamais prendre au sérieux quand on n’en a ni les moyens, ni la volonté. Chacun joue un rôle dans le théâtre de la vie, et le maître-nageur est ici le metteur en scène, lui qui voit la vérité des gens nus toute la journée. Mais au final, message optimiste, « personne ne se noie jamais, ici ».

DVD Wonder Wheel, Woody Allen, 2017, avec Justin Timberlake, Juno Temple, Robert C. Kirk, Kate Winslet, Jim Belushi, AB Vidéo 2018, 1h37, €4,65, Blu-ray €14,62

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Starship Troopers de Paul Verhoeven

Un film de série B avec des acteurs de série B, mais qui est le genre de divertissement grand public dont raffolent les Yankees : discipline de l’armée, sauver le monde, bluette amoureuse, grands badaboums et débauche de munitions pour massacrer d’immondes aliens. Reste que ce n’est pas aussi nul.

L’histoire est tirée du roman Étoiles, garde-à-vous ! (Starship Troopers) de Robert A. Heinlein, paru en 1959. D’infects insectes « arachnides » (qui ressemblent plutôt à des mantes religieuses) partis d’une étoile lointaine envoient vers la Terre des astéroïdes emplis de parasites qui visent à éradiquer toute vie pour s’y installer à la place. Buenos Ayres, paradis du futur, est ainsi pulvérisée. La Fédération mondiale réunie à Genève mandate donc un «Sky marshall » pour élaborer une stratégie… qui échoue. Car c’est toujours la même chose, la stratégie yankee consiste à foncer en masse pour balancer un déluge de feu partout. Sauf que les petites bêtes se terrent dans les trous et ressurgissent là où on ne les attend pas.

Nouvelle stratégie, un peu moins primaire : essayer de comprendre les étrangers. Là, c’est mieux, on recherche « le nid », l’antre de « la reine ». Et « l’opération spéciale » – c’est dit comme ça bien avant le Putin – est enclenchée : la bonne planète, le bon endroit, la bonne tactique. Une planète à la fois, dans l’ordre. La bête, immonde limace à gros yeux multiples et bouche répugnante qui adore sucer les cerveaux des humains, est prise au filet. On va pouvoir « l’étudier » (avec des méthodes de camp nazi, mais la survie humaine est à ce prix).

Voilà pour la trame. S’y greffe une historiette vaguement amoureuse entre amis. Le capitaine de l’équipe de foot (américain) du lycée Johnny (Casper Van Dien) est « sous emprise » à la fois des valeurs patriotiques pour devenir « citoyen », véhiculées par son prof d’histoire et instruction civique (Michael Ironside), et de sa copine du moment Carmen (Denise Richards), bien meilleure en maths que lui. Son père voudrait qu’il intègre Harvard et reste « civil », sans les droits associés aux citoyens mais riche et en vie, alors que lui penche pour s’engager pour baiser Carmen, qui veut devenir pilote de vaisseau spatial. Il n’en a pas les capacités intellectuelles mais peut devenir « trooper », autrement dit biffin dans l’infanterie mobile. Belle gueule, corps d’athlète, il serait le « gendre idéal » s’il était un peu moins bovin. Carmen, qui s’éloigne en raison de sa formation, privilégie très vite sa carrière à son amourette et déclare qu’elle le quitte. La carrosserie musculaire ne suffit pas à son ambition ; elle préfère être en phase avec son coéquipier Zander (Patrick Muldoon), rival de Johnny au foot du lycée, qui a plus de cervelle. Elle masque son cruel égoïsme (tellement yankee) en arborant un sourire de Cadillac découvrant son râtelier étincelant, quasi d’une oreille à l’autre, qui pousse au baiser amoureux.

Dizzy est la fille délaissée, entichée du beau Johnny qui lui a préféré Carmen. Elle s’engage à sa suite et intrigue pour être dans son unité d’entraînement. Elle sait ce qu’elle veut et elle l’obtiendra car elle est forte, déjà en foot au lycée, mais le beau gosse ne le voit pas et elle donnera sa vie pour cela. Carl (Neil Patrick Harris) est l’intello de la bande ; avec Johnny et Carmen, il jure amitié éternelle avant de s’égayer après le lycée. Excellent en maths, il est le savant rationaliste par excellence, qui n’a pas froid aux yeux mais quitte toute humanité lorsqu’il s’agit de science. C’est lui qui déterminera que les aliens ne sont pas uniques et qu’il existe une hiérarchie comme chez les humains : les « scarabées des sables » ouvriers, les « cuirassés » armes incendiaires, les « criquets » appui aérien, les « guerriers » troupes au sol, les « plasmas » lutte antiaérienne et le « cerveau » qui est le général des infects. Il l’étudiera une fois capturé avec des procédés intrusifs. Carl est télépathe, ce qui lui permet à la fois le pire (il sait que la bête est « effrayée » et s’en réjouit) et le meilleur (il suggère à Johnny où se trouve Carmen en danger de mort). Il arbore d’ailleurs un long manteau noir de colonel SS. La hiérarchie des trois est fixée : Carl colonel, Carmen capitaine, Johnny caporal, puis lieutenant faute d’officier.

Les effets spéciaux sont plutôt réussis, notamment l’arrière-train des insectes « plasmas » qui envoient des décharges d’énergie vers le ciel, et les pattes des « guerriers » qui transpercent les poitrines des pauvres humains. A noter que la tactique militaire est lamentable : les soldats en troupeau, sans ordre et trop rapprochés, leur progression dans un canyon sans contrôler les hauteurs, leurs fusils ridicules face à des insectes géants, l’envoi de troupes sans protection aérienne… L’armée est bête, on le savait ; la bêtise est ici portée à son paroxysme.

Mais on l’aura (peut-être) compris, ce film est une caricature qui dénonce l’impérialisme yankee, le militarisme patriotard, la fausse égalité des armes (quand filles et garçons, Noirs et Blancs, prennent leur douche collective tout nu). Verhoeven aime la satire bien lourde pour dénoncer le fascisme partout, même celui américain de la trop bonne conscience. Avouons que ce n’est pas sur le moment, mais avec du recul, que l’on saisit son intention. Ce pourquoi le film n’est pas aussi mauvais qu’il en a l’apparence. Les acteurs trop lisses sont des cases vides qui représentent des « types » : l’athlète trop beau gosse qui fonce mais sans cerveau, l’ambitieuse allumeuse qui sacrifie tout à sa passion, le cerveau rationaliste qui perd tout affect. A chaque fois des humains incomplets. Sans parler des rôles sociaux : les parents intrusifs, le prof manipulateur, le sergent psychopathe, le Sky Marshall imbu de lui-même. Ou des médias : les actualités avec le « voulez-vous en savoir plus ? » à cliquer sur le net.

DVD Starship Troopers, Paul Verhoeven, 1997, avec Casper Van Dien, Dina Meyer, Denise Richards, Jake Busey, Michael Ironside, Touchstone Home Video 2001, 2h10, €4,90, Blu-ray €15,61

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Les autres films de Paul Verhoeven déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La chasse à l’homme d’Édouard Molinaro

Dans ce film sans prétention mais qui réunit une belle brochette de vedettes des années 60, le thème est le mariage. L’homme résiste, la femme veut.

Pour le mâle, rien de tel que de faire travailler les filles comme Fernand (Jean-Paul Belmondo) ou de papillonner ici ou là selon son désir comme Julien (Claude Rich). Mais le jeune bourgeois maquettiste en publicité Antoine (Jean-Claude Brialy) veut se marier avec Gisèle (Marie Laforêt), femme du monde jeune et riche, qui a intrigué avec sa sœur pour l’accaparer parmi d’autres partis moins bien dotés.

Qu’à cela ne tienne, son meilleur ami professeur de psychologie Julien, divorcé et voulant ne jamais réépouser, tente de le dissuader en lui racontant des anecdotes. C’est prétexte à évoquer Denise (Catherine Deneuve), 17 ans et vierge de profession, sa secrétaire qui tape ses rapports mais n’hésite pas à se proposer ingénument à lui. Or Julien couche déjà avec une femme mariée (Micheline Presle) que son mari (Michel Serrault) vient chercher jusque dans sa chambre, sur dénonciation anonyme (nous sommes à dix ans de l’Occupation et la délation à la Gestapo était le passe-temps favori des Français pétainistes). Il ne la trouve pas, mais découvre Denise couchée nue dans le lit. Plates excuses. C’est alors que surgit le père de Denise (Bernard Blier) qui vient chercher sa fille mineure jusque dans la chambre, sur dénonciation anonyme (comique de répétition). Il ne la trouve pas, mais la maîtresse de Julien dans l’armoire – d’ailleurs inconfortable. Plates excuses. Sauf que, derrière le bureau, sa fille est bien là mais ne tape pas le rapport, elle avoue se taper plutôt son patron. « Mais qu’importe puisqu’on va se marier ! » Julien se trouve obligé de demander sa main. Le père accepte : « Puisque vous allez vous marier, alors… »

Retour à Antoine qui s’est costumé pour le mariage. Julien l’entraîne prendre un dernier verre de garçon au café de Fernand, ancien maquereau qui a été agrippé par Sophie (Marie Dubois), la fille du café. Elle en pince pour lui qui joue les truands et cache un flingue sous sa veste. La brutalité a toujours fasciné les filles, on ne sait pourquoi – même quand le mari les frappe. Faire travailler les putes n’est pas de tout repos et les flics s’intéressent à lui, alors Fernand se range. Il voit que le bistrot rapporte par les fafiots palpés en fin de journée. Mais sa position est désormais inversée : c’est Fernand qui travaille et Sophie qui encaisse (comique d’inversion).

Julien emmène son ami Antoine au château de sa belle pour son mariage… dans une petite voiture (Simca des années 50 ?) ridicule devant la Lincoln décapotable qu’arbore le bistrotier avec ses gains de mac (comique de comparaison). Ils sont en retard car l’auto ne va pas vite, et tout le monde les attend. Mais Antoine doute : doit-il se marier avec la redoutable Gisèle, qui paraît plus calculatrice qu’aimante ? Ne va-t-elle pas, avec sa richesse, lui mettre le grappin dessus et aliéner sa liberté ? Il décide que non et la voiturette repart, laissant en plan les pingouins et le curé prêt à officier avec ses mignons qui s’envolent en aubes blanches.

Pour se vider les idées, Antoine part en croisière dans les îles grecques avec un billet qu’il avait acheté pour le voyage de noces. Il donne l’autre à Fernand pour le libérer de la limonade. Sur le bateau, une certaine Madame Armande (Hélène Duc), ex-tenancière de bordel rue de Provence, voudrait bien le séduire, mais Antoine préfère le mirage de Françoise (Françoise Dorléac), jeune et jolie, mais arnaqueuse professionnelle. Armande, durant ses multiples croisières pour éponger son fric et trouver des gigolos en bon pied à sa chaussure avide, l’a connue sous les noms divers de Clotilde, Élisabeth, Sandra, Carole et tutti quanti. La fille a l’art de se faire prêter une grosse somme « pour acheter une antiquité » et ensuite disparaître. Comme Armande l’apprend à Antoine, celui-ci la démasque. Ils se quittent bons amis et Françoise lui donne en cadeau une serviette pour ranger ses papiers. Débarque alors à son hôtel un faux-flic grec (Francis Blanche) à fausse moustache qui se fait appeler Papatakis (papate à qui ?, comique de dérision). Il accuse Antoine d’espionnage et « découvre » dans la serviette des plans de rampes de lancement de fusées turques (?). Pour se libérer de l’ennui d’avoir à s’expliquer au commissariat, Antoine paye en chèque de voyage… la même somme qu’il devait prêter à Françoise. Laquelle est de mèche avec le faux papate.

Malgré cela, Antoine reste séduit par la belle, car elle sait y faire et n’a pas froid aux yeux, même en haut de l’hôtel sur la plateforme face au vide. Il l’épouse. « Pas de vol entre époux », songe-t-il. Julien, convoqué comme témoin à la mairie, est subjugué par une brune au regard doux… Rien que le regard le place déjà « sous emprise » comme on dit aujourd’hui. Quant à Fernand, il s’est mis avec l’ex-tenancière qui comprend son langage « banlieue » – et possède une Rolls !

Le mariage serait-il donc irrésistible ? Les dialogues sont de Michel Audiard et le film commence et se termine par un concert d’aboiements. Il s’agit d’une chasse à courre où la maîtresse est une femme, traquant le cerf jusqu’à l’hallali. Caché dans un buisson de l’étang comme des cerfs aux abois, trois hommes nus, Antoine, Julien et Fernand : ceux qui sont rétifs au mariage.

Le spectateur trouvera des dialogues bien sonnés et des références aux Tontons flingueurs, film sorti l’année d’avant. Le mariage est un thème un peu passé de mode – mais cela revient avec le vote frileux tradi. Les masculinistes se réjouiront des anciennes coutumes macho des années soixante. Et tous admireront dans cette pochade défouloir l’art subtil du jeu entre les hommes et les femmes – où les femmes gagnent à la fin par l’institution fétiche : le mariage !

DVD La chasse à l’homme, Édouard Molinaro, 1964, avec‎ Jean-Claude Brialy, Françoise Dorléac, Bernard Blier, Mireille Darc, Micheline Presle, Michel Serrault, Jean-Paul Belmondo, René Château 2015, 1h25, €19,53 Blu-ray €49,49

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaires)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Waterloo de Serge Bondarchuk

Deux heures et quart de grand badaboum à l’italo-soviétique sur ce 18 juin de légende, un être d’exception confronté à son destin, la volonté qui fait trembler le monde. Le producteur Dino de Laurentis comme le réalisateur Serguei Bondartchuk (prononcez tchouk) n’ont pas lésiné sur les moyens de leur immense ambition… malgré un échec commercial retentissant auprès des Yankees. C’est que l’honneur, la volonté, la stratégie, sont étrangers à la mentalité individualiste, libertarienne et égocentrée des Étasuniens.

Ce sont quand même 16 000 figurants de l’Armée rouge, une brigade complète de la cavalerie soviétique et de nombreux ingénieurs et terrassiers qui permettent une reconstitution réaliste des mouvements de troupes. Le champ de bataille de Waterloo (« morne plaine » selon Totor) a été reconstitué en Ukraine (alors soviétique) dans les environs d’Oujhorod. Deux collines ont du être rasées, huit kilomètres de routes installées, cinq mille arbres plantés ainsi que du blé et des fleurs sauvages, des bâtiments historiques reconstitués – sans parler de la boue, la fameuse boue qui a retardé de quatre heures la bataille, faisant basculer son résultat.

Les uniformes, les armes et les tactiques sont historiques, la présence des maréchaux Ney et Soult dans le début du film ne le sont pas. Les attaques frontales et les mouvements tournants de Napoléon cherchent à renverser la puissance de feu des Anglais qui usent du feu de salve au lieu d’utiliser les canons « comme un pistolet » selon le général anglais Wellington. La tactique des soldats anglais de tirer au mousquet par salves en rangs successifs qui se lèvent et se couchent pour recharger est très efficace. Mais les généraux de Napoléon sont vieillis, tout comme l’empereur. La charge de la cavalerie française reste impuissante et comme incongrue face aux fantassins anglais qui se sont mis en carré. Pourquoi l’infanterie français n’a-t-elle pas reçu l’ordre de suivre ? Tournoyer ne fait qu’offrir des cibles, tout comme les Indiens face aux cow-boys dans la Prairie. La défaite française n’a tenue qu’à un fil, à l’arrivée de Blücher et de ses 30 000 hommes alors que Grouchy, chargé de le « marquer », s’en est tenu aux ordres sans réfléchir et n’a pu intervenir à temps. Erreurs d’appréciation côté français, Napoléon fatigué et malade, mauvais usage de l’artillerie embourbée – ce n’est pas la bravoure des troupes anglaises qui a prévalu, malgré ce que suggère le film, car composée de gens de sac et de corde, à part les régiments écossais.

Waterloo, c’est la dernière bataille de l’Aigle, le duel à distance entre deux mentalités opposées qui se respectent. Napoléon (Rod Steiger) Corse impérieux, tumultueux romantique issu des Lumières et sûr que la volonté peut changer le monde – et Wellington (Christopher Plummer), irlandais britannique, pragmatique impassible, Arthur Wellesley devenu duc, sûr de sa caste et de ce qu’il doit faire contre « l’ennemi du genre humain ». Vieille habitude anglo-saxonne d’associer au Mal et au diable ceux qui ne vous plaisent pas dans le monde (l’empire du Mal de Reagan, les Rogues States de Bush II).

Il est étrange d’avoir tourné ce film en anglais, langue ni du producteur, ni du réalisateur, ni des compatriotes de Napoléon. Écouter parler l’empereur en anglais est barbare et le gros Bourbon Louis XVIII avec l’accent américain (Orson Welles) est plutôt ridicule. Malgré cela, et des débuts assez lents, le film est réussi au bout d’une heure et quart. C’est que la bataille commence enfin au lieu-dit Hougoumont à 11h35 le dimanche 18 juin 1815. Elle met en jeu 93 000 Français contre 122 000 coalisés de Grande-Bretagne, Prusse, Russie, Autriche, Suède, Pays-Bas, Espagne et de certains États allemands sous commandement britannique. Elle se termine à la nuit par la défaite française après carnage car « la garde meurt et ne se rend pas ». Pourquoi ? Pourquoi ? demande un soldat blond qui va tomber au champ d’honneur côté anglais.

En effet, pourquoi ? Pour restaurer la grandeur de la France, tombée dans la boue sous la Restauration ? Pour jouer aux échecs, persuadé que l’esprit commande à la main et que les dieux ne peuvent qu’être favorable à l’être qui met toute sa science à les défier ? Fin de l’empire français d’Europe, au grand soulagement des monarchies d’Ancien régime, restauration des vieilles coutumes et traditions, grosse de nouvelles révolutions, abolition de toutes les conquêtes territoriales de Napoléon et retour aux frontières de la France d’avant 1789, 40 000 Français tués à Waterloo… Les Cent jours après l’exil à l’île d’Elbe ont ruiné la France pour longtemps.

DVD Waterloo, Serge Bondarchuk, 1970, avec Rod Steiger, Christopher Plummer, Orson Welles, Virginia McKenna, Jack Hawkins, Colored films 2015, 2h14, €10,00 Blu-ray €20,03 – Attention, le film est en anglais, sur demande sous-titré en français. (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma, Géopolitique | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Incassable de M. Night Shyamalan

Un film bizarre d’un réalisateur décalé sur une Amérique hors des normes. A une extrémité, l’homme blanc musculeux, invincible, qui ne peut être blessé et n’a jamais été malade ; à l’autre extrémité, l’homme noir chétif, atteint de la maladie des os de cristal et qui est la plupart du temps en chaise roulante. L’écart absolu entre noir et blanc, le mal et le bien. Par haine du destin, le Noir cherche son alter ego à l’autre bout d’une évolution dont il est la victime – cassé, il veut trouver l’incassable. Par instinct du bien, le Blanc cherche à protéger les autres sans le vouloir, simplement parce qu’il est bâti ainsi – immunisé, il veut se croire fragile comme les autres.

Tout commence dans le bruit et la fureur d’une catastrophe ferroviaire. Cent-vingt morts dans le déraillement du train New York-Philadelphie, à quelques kilomètres de sa destination – un seul survivant, David Dunn (Bruce Willis), banal surveillant à la sécurité du stade de la ville. Il est indemne, pas même une égratignure. Certes, les trains des compagnies privées des États-Unis ne sont pas toujours contrôlés, révisés et entretenus comme il se doit, mais on apprendra vers la fin que le hasard n’y était pour rien. Ce n’était pas la première catastrophe des dernières années : un Boeing qui s’écrase, un paquebot qui coule…

David s’interroge, à la fois poussé par son fils qui l’admire et se demande s’il est pareil, aussi invincible comme un super-héros de comics, et par une énigmatique carte d’invitation d’une galerie d’art qui lui demande s’il a jamais été malade. Au fait, l’a-t-il un jour été ? Il ne s’en souvient pas, son épouse Audrey (Robin Wright) non plus. Oui, mais ils ont eu un accident de voiture étant étudiants, un tonneau. Lui a été éjecté de la voiture et a sorti celle qui allait devenir sa femme. Mais a-t-il été blessé ? Probablement, encore que ce ne soit pas sûr.

Le patron de la galerie d’art, spécialisée dans les dessins originaux de comics, est Elijah Price (Samuel L. Jackson), né avec la maladie génétique des os de verre (en termes techniques, une ostéogenèse imparfaite de type I). Souvent à l’hôpital durant son enfance pour des fractures répétées, solitaire parce qu’il ne pouvait jouer avec les autres, il est devenu misanthrope par force et sa mère lui a acheté des comics, dont il est dit au début qu’ils représentent un talent de l’Amérique. Price se dit que, s’il existe d’aussi débiles que lui nés sur la terre, il doit exister aussi l’autre extrême, le super-mâle au squelette d’acier. Intoxiqué par son imagination, il veut le trouver dans la réalité. Ce pourquoi il collectionne les récits de catastrophes dans les journaux avant de tomber sur la perle : un seul survivant dans une apocalypse de ferraille.

Elijah l’anti-Goliath rencontre David l’anti-adolescent (les références bibliques, même inconscientes, ne cessent d’irriguer la mentalité américaine). Il s’aperçoit que l’agent de sécurité est capable de percevoir le mal chez ceux qu’il croise, comme cet homme en chemise flottante qui pourrait bien cacher « un pistolet argent à crosse noire » (c’est très précis). Il demande alors à son collègue de fouiller chacun avant qu’il n’entre sur la stade… et l’homme en chemise quitte la file. En le suivant, Elijah tombe dans les escaliers du métro et se casse littéralement en morceaux, mais a le temps de voir les dessous de l’homme – et le gros pistolet effectivement argent à crosse noire.

Intrigué, David teste ses muscles devant son fils aux haltères. Le gamin charge les poids ; c’est trop lourd, le père demande d’en enlever. Le gamin en rajoute au contraire, et David soulève toujours. Il se rend compte ainsi qu’il est plus puissant qu’il ne le croyait. Au point que le fils est persuadé que son père est l’un de ces super-héros des comics. Il tente même de lui tirer dessus avec un revolver dans la cuisine… avant d’obéir quand même par respect filial quand son père le somme de poser cette arme sous peine de disparaître de sa vie. C’est que son couple ne va plus très fort, passage en creux habituel après une douzaine d’années de mariage et un seul enfant. Joseph (Spencer Treat Clark, 12 ans au tournage), teste à l’école sa propre force en se battant avec un copain qui le défie – il est flanqué par terre. La surveillante convoque non pas la mère comme d’habitude mais le père, comme demandé par le fils, et se rend compte qu’elle le connaît : elle l’a vu quasi se noyer jadis dans la piscine où des copains l’avaient poussé. Il est bien resté cinq minutes sous l’eau, mais est ressorti indemne. Cela, elle s’en souvient.

Elijah, placé dans le service de l’épouse de David, la fait parler. Dans l’accident de voiture, son futur mari n’a pas été blessé mais a peut-être provoqué l’accident lui-même pour écourter sa carrière de footeux pro et épouser la belle (le football américain est l’école d’une particulière violence). Au téléphone, David le reconnaît. Elijah lui demande alors de se tester en utilisant sa sensibilité particulière pour trouver un ennemi de l’humanité, dans un lieu où il y a du monde. En gare de Philadelphie, David repère un agent d’entretien en combinaison orange (la même que celle des prisonniers…).

Il le suit et le voit entrer le soir dans une maison d’un quartier bourgeois où il tue le père et la mère et attache les deux enfants dans la salle de bain. Silencieux, en cape de pluie intégrale car il a une phobie de l’eau depuis son enfance, David libère les kids (un garçon et une fille, comme il se doit dans la famille yankee). Le criminel, qui le découvre, le projette dans la piscine, où la bâche de protection s’écroule sous son poids. Mais les deux enfants déjà grands lui tendent une perche et il sort pour étrangler l’assassin d’une clé au cou. Le lendemain, David montre en cachette à Joseph l’article du journal qui relate « le sauvetage de deux enfants par un héros », un dessin le représentant en grande silhouette sous cape, ce que les kids ont retenu de leur sauveur. Il ne faut pas que son épouse le sache, elle en serait déstabilisée.

David va donc retrouver Elijah qui patronne une exposition de sa galerie et, lors du serrement de mains, il a un flash : Elijah est le Mal incarné, le Méchant des comics, un gibier d’hôpital psychiatrique. Voulant à toute force confirmer sa théorie des deux bouts de la chaîne, il a provoqué des catastrophes pour découvrir LE personnage qui est son inverse absolu. Il est dit en bandeau que David le dénonce pour qu’il finisse interné.

Au fond, Superman n’est-il pas un homme ordinaire qui fait bien son boulot ? Et le Méchant un être handicapé d’une tare qui se venge de l’humanité ? Le Bien et le Mal sont facile à distinguer chez les Yankees. De la Bible aux comics, ils sont clairement révélés.

Mais ici avec plus de psychologie que d’action, les tourments de tous les personnages étant au premier plan, y compris les seconds rôles comme la passagère du train avant le déraillement ou la surveillante de collège qui se souvient. Un bémol quand même : on ne rigole pas dans ce film. Le comics est trop sérieux pour qu’on s’en moque – autre trait typique de la culture trop jeune yankee.

DVD Incassable (Unbreakable), M. Night Shyamalan, avec Bruce Willis, Samuel L. Jackson, Robin Wright, Charlayne Woodard, Spencer Treat Clark, Touchstone Home Video 2001, 1h42, €17,84, Blu-ray€14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée

Emmanuelle Seigner est chanteuse rock et comédienne, petite-fille, nièce et sœur de comédiens, fille de photographe et journaliste. Née en 1966, elle est mannequin de mode dès 14 ans et connaît bien ce milieu où son mari, de 33 ans plus vieux qu’elle, s’est fait épingler en 1977. Ce mari est Roman Polanski, qu’elle épouse en 1989, à 23 ans, et avec qui elle a deux enfants : Morgane et Elvis. Le récit qu’elle livre ici commence en 2009, le 26 septembre. Il s’agit de l’arrestation en Suisse pour extradition vers les États-Unis de Roman Polanski pour une affaire datant de 1977, 32 ans auparavant, pour laquelle il a été condamné et a déjà purgé sa peine. Il s’agit de relations « illicites » du cinéaste, alors photographe de mode, avec une mannequin de 13 ans et demi, Samantha.

Elle a tenu à livrer son témoignage, pierre blanche de notre aujourd’hui que l’on retiendra sans doute dans les livres d’histoire de la société.

Premier choc : celui des époques. Ce que l’on admettait comme la norme dans certains milieux artistes à l’époque est honni aujourd’hui.

L’adolescente pubère et initiée était consentante et désireuse, il ne s’était rien passé que de doux, « un érotisme mutuel » disent les experts psychiatres commis au procès (p.57) mais, lorsqu’elle l’avait raconté avec enthousiasme à sa sœur, la mère avait porté plainte. « Je savais que Samantha allait avoir 14 ans, qu’elle avait déjà un petit ami de 17 ans , qu’elle était très libérée, avait une vie sexuelle et rêvait de devenir une star de cinéma. Je savais que sa mère – une comédienne de 34 ans – l’avait présentée à Roman pour poser dans reportage photo commandé par le magazine Vogue Homme qui voulait comparer les jeunes filles françaises aux américaines. Moi-même, j’ai été mannequin à 14 ans, en 1980. Plein de filles, dans ce milieu de la mode, couchaient avec les photographes. Ainsi jouait l’époque. On célébrait les lolitas au cinéma, dans les livres et les magazines. Je ne dis pas que c’est bien ni souhaitable, sûrement pas. Mais c’était l’air du temps. Et on entendait personne le déplorer publiquement. Personne » p.23.

Second choc : celui de la disparité des lois des États sous une même fédération des États-Unis.

« Nous sommes en mars 1977. La loi californienne réprime les relations avec les filles de moins de 18 ans, un interdit qui varie selon les États. En Géorgie, par exemple, il ne concerne que les moins de 12 ans »p.54. D’un kilomètre à l’autre, la morale judiciaire change, sans que la société soit différente. Ce pour quoi, malgré « la loi », les peines étaient rarement requises, surtout lorsque tout c’était passé dans le bonheur. « La même année, dans ce district, plus de 40 personnes avaient été mises en cause pour ce délit. Aucune n’effectuera un seul jour de prison » p.55.

Troisième choc : celui du mensonge du juge américain, soucieux d’être bien vu pour être réélu.

« Le 16 septembre très soucieux d’être bien vu des médias, Laurence J. Rittenband déclare infliger à Roman la peine de diagnostic évaluation qui ne permet pas à l’accusé de faire appel et l’envoie en prison pour un maximum de 90 jours. (…) Rittenband précise que ce séjour en centre de détention fera office de peine et qu’il n’y aura pas d’incarcération ultérieure ». Polanski effectue sa condamnation à la prison sans rechigner.

Mais, coup de théâtre : « A leur stupeur, les avocats découvrent que Laurence Rittenband a changé d’avis sous la pression du feu médiatique. Aux États-Unis, les juges sont élus. Ils tiennent à polir leur image : ‘ il va falloir que je lui colle une peine d’une durée indéterminée !’ lance-t-il pendant cette réunion houleuse » p.57. Avec ce juge, plus soucieux de son image dans l’opinion que de la justice, le mensonge fait office de stratégie. « Roman n’a jamais cherché à fuir à la justice américaine, ni avant son inculpation, ni lors de son emprisonnement. Il a assumé. Mais cette fois, face à ce magistrat qui n’a pas de parole, il fiche le camp » p.58.

Quatrième choc : personne n’écoute la victime.

« Rien n’oblige Samantha Geimer à soutenir Polanski. Et pourtant, à plusieurs reprises, elle a demandé à la justice californienne de classer le dossier arguant que l’incroyable entêtement du tribunal lui est aussi pénible qu’à Roman. Agirait-elle ainsi avec lui s’il avait fait preuve, 30 ans plus tôt, d’une violence insoutenable ? » p.79. La sacro-sainte « victime », devant laquelle on est en général à genoux, est ici évacuée comme gêneuse de la Morale en marche, que la vertueuse Justice sous la pression des indispensables Réseaux de chiennes de garde est en charge de faire respecter, au mépris des droits, des procédures et du changement des mœurs.

Cinquième choc : l’hystérie de lynchage des réseaux sociaux qui n’ont que faire de la morale et de la justice s’ils connaissent leur petit quart d’heure de gloire personnel en tirant (c’est le plus facile) sur une ambulance.

« Polanski est un nom qui déclenche des fantasmes si intenses, fiévreux, irrationnels » p.103, écrit sa femme, catastrophée par sa vie de famille brisée par l’emprisonnement durant dix mois de son mari retenu en Suisse, cinéaste empêché de travailler et père qui ne peut suivre ses enfants. Morgane a 16 ans et doit passer le bac ; Elvis a 11 ans et commence sa sixième – deux années cruciales dans le système scolaire français.

Mais Polanski est célèbre – et juif : deux défauts qui suscitent l’envie et la haine des cerveaux rétrécis, surtout dans l’anonymat du net. Le Juif est toujours, chez les chrétiens puritains yankees, soupçonné d’être un bouc, donc lubrique, avant d’être un bouc émissaire commode pour se débarrasser sur son bon dos des péchés que l’on a soi-même commis ou rêvé de commettre. Ainsi va la foule, forte en meute contre les faibles, vile devant les forts qui l’enjôlent et la domptent. Polanski est voué au « gaz » mais Trump est loué pour sa force. Mais qui a violé, dans la réalité ?

Évidemment, une pétasse profite du show médiatique autour de l’extradition de Polanski pour se croire « violée » à son tour (Moi aussi ! Moi aussi !). Charlotte Lewis (dénonçons aussi les truies) était une débutante amoureuse de Polanski, évincée par Emmanuelle qui est devenue sa femme ; elle a voulu se venger, comme la Springora avec Matzneff. « Dans le journal britannique [News of the World] elle raconte aussi qu’elle a commencé à avoir des relations sexuelles tarifées avec des hommes plus âgés dès ses 14 ans. ‘Je ne sais plus avec combien d’hommes j’ai couché à l’époque pour de l’argent. J’étais naïve. On me disait d’être gentil avec untel’ (…) Bref, on peut se demander pourquoi elle a jugé bon d’aller accuser Roman 26 ans après. Toute cette malveillance me paraît choquante » p.136. On le serait à moins…

Sixième choc : le « deal » à l’américaine les évadés fiscaux américains de la banque suisse UBS contre l’extradition de Polanski.

Rien n’est plus cynique qu’un État, « le plus monstrueux des monstres froids », dit Nietzsche. Qu’importent les personnes qu’il broie s’il peut faire avancer ses intérêts (p.90 et p.144). Utiliser une affaire vieille de plus de trente ans, et réglée selon la loi américaine, pour forcer la main du paradis fiscal, n’est qu’une anecdote. Seul le résultat compte et, en effet, les États-Unis auront les noms de 4500 fraudeurs, tandis que la Suisse pourra alors rejeter dédaigneusement la demande d’extradition, mal fondée en faits et comprenant un élément de preuve dissimulé, le témoignage du procureur contre le juge.

Ce n’est pas une personne, mais toute une famille, que l’hystérie d’un « maccarthysme néo-féministe » (p.174) condamne à l’enfer sur la terre même. « Pour mes enfants, pour Emmanuelle, c’est épouvantable . C’est pour eux que je parle (…) Ils souffrent énormément. Ils reçoivent des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux » p.175.

C’est aussi certains politiciens ou artistes qui apparaissent veules, bien moins intelligents qu’on le croyait (p.174) : Marlène Schiappa, Roselyne Bachelot, Franck Riester, Adèle Haenel… A l’inverse, d’autres se révèlent : Nicolas Sarkozy qui soutient Polanski au titre du droit, Bernard Tapie et Bernard-Henry Lévy qui envisagent des actions radicales pour le faire évader, Catherine Deneuve, Yasmina Reza, évidemment Samantha Geimer la soi-disant victime, et tant d’autres.

Emmanuelle Seigner, Une vie incendiée, 2022, éditions de l’Observatoire, 183 pages, €18.00 e-book Kindle €12,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Attachée de presse BALUSTRADE : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 guilaine_depis@yahoo.com

Catégories : Cinéma, Livres, Société | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Robocop de Paul Verhoeven

Un film violent qui dénonce la violence non sans en jouir, un film satire sur la yankee way of life de la fin des années 80 après la défaite honteuse au Vietnam, les mensonges politiciens de Nixon et l’arrivée de la droite Reagan. Un film noir qui voit l’avenir à la technique et les militaires au pouvoir, dans l’ombre. Cette propension au Complot est toujours présente dans la mentalité puritaine où le Diable reste en embuscade. Voir ce film 37 ans après (je ne l’avais jamais vu) dit plus sur les dérives des États-Unis que sur l’humaine condition.

L’histoire se passe à la fin du XXe siècle, autrement dit une génération plus tard qu’à la sortie en salle. Les États-Unis voient reculer l’État et s’étendre la loi de la jungle. C’est le règne du plus fort, des gangs qui massacrent, pillent et volent (pas de viol encore dans ce genre de cinéma à l’époque), forts de leur pouvoir acquis grâce à l’argent de la drogue. La masse imbécile qui aspire la poudre blanche, est soumise et hébétée, tandis que les grandes entreprises tirent les ficelles en coulisse en vendant des système d’armes. Susciter la violence pour vendre de la sécurité, c’est bien américain.

La planète n’est pas en reste, selon les actualités décrites à la télé de façon lénifiante et rigolarde par un duo de Ken et Barbie à gifler. Quant aux fonctionnaires, notamment de police, ils manquent de moyens (air connu), ne sont pas soutenus par le système judiciaire (air connu), et sont envoyés au casse-pipe comme autant de pov’Russes abrutis. Ils menacent même de faire grève !

Alex Murphy vient d’être affecté dans une brigade des secteurs mal famés de Détroit, ancienne ville automobile en proie aux restructurations et au chômage. Les industriels ont en effet décidé avec cynisme de ne plus investir dans l’industrie traditionnelle, trop chère, mais dans l’armement. Ainsi firent les années Reagan, décentralisant en Asie à tout va pour se concentrer sur ce qui est le plus rentable. Avec sa partenaire Ann Lewis, Murphy est appelé sur un braquage et se lance à la poursuite du gang de Clarence Boddicker.

Ce patron de la pègre à Détroit fait la pluie et le beau temps dans la drogue, les braquages et les contrats juteux main dans la main avec le complexe militaro-industriel de ’OCP, l’Omni Cartel des Produits. Une aciérie désaffectée, en ruines, est le refuge du gang. Les deux flics, qui ne peuvent obtenir de renforts faute de moyens disponibles, décident d’entrer quand même pour « arrêter » les malfrats. Décision inepte au vu de leurs petits pistolets face aux fusil-mitrailleurs du gang. Évidemment les criminels gagnent. Ann Lewis est basculée dans le vide après avoir « menacé » (au lieu de lui tirer dessus) un grand Noir ricanant, mais s’en sort pour être tombée sur du mou. Quant à Murphy, au lieu de tirer dans le tas, il joue les chevaliers de la loi et est capturé et mutilé, chaque membre écrabouillé par balles avant d’être achevé d’une balle dans la tête par le chef Boddicker.

Ann Lewis prévient les secours mais Alex Murphy décède à l’hôpital (on se demande comment il a pu survivre jusque là, sauf pour les besoins du film). C’est le moment pour Bob Morton, ambitieux second de l’OCP, de réaliser son projet tout prêt de robot-flic (RoboCop), un cyborg à demi-humain pour ses capacités d’intelligence, mais à demi-métal pour échapper aux balles des tueurs. Cette combinaison fera respecter les règles. Un pas de plus dans le transformisme, après Rambo qui avait gonflé les muscles pour se venger des petits Viets, Murphy se dote d’une armure pour se venger des petits gangs. Les Yankees ont toujours mal lu la Bible : c’est David qui est le plus fort car intelligent et rusé, pas Goliath l’épais balourd musculeux au cerveau rétréci.

C’est que l’OCP, qui s’occupe de tout à la place des politiciens, veut changer le peuple. Il a pour projet ambitieux de raser Détroit pour établir une Delta City, et d’éradiquer les gangs comme on le fait des cafards pour installer (le temps de la construction) deux millions d’ouvriers. Après… qu’ils aillent voir ailleurs. Ce qui compte est de construire pour faire des bénéfices. Et pour cela vendre de l’armement de sécurité pour dératiser la ville. Un premier projet, présenté au PDG par le directeur Dick Jones (dont on apprendra qu’il est accessoirement le numéro 2 du cartel de la drogue) échoue lamentablement. Le pur robot ED-209, grand comme un yéti et doté d’une tête d’alien avec deux bras armés de mitrailleuses tirant balles ou roquettes, n’a pas obéi aux instructions et le cobaye qui testait sa réaction à un braquage d’arme sur lui a été pulvérisé devant tout le conseil d’administration. Après cette « anicroche », le PDG écoute volontiers Bob Morton et son projet de cyborg Robocop.

Le cobaye étant tout frais grâce au gang, sa mémoire est purgée et son apprentissage accéléré pour faire respecter la loi selon des directives tout droit tirées des trois lois de la robotique d’Isaac Asimov : servir l’intérêt général, protéger les innocents, faire respecter la loi. Y est ajoutée une quatrième directive, secrète. Un exosquelette lui est posé et le voilà prêt pour l’action. Il y réussit fort bien dans son ancien district, arrêtant les malfrats qui croyaient agir en toute impunité, tirant avec une précision inégalée sans aucun état d’âme, au grand dam des crapules qui croyaient s’en sortir avec une otage devant eux. La scène où la balle traverse la jupe de la fille hurlante pour toucher les couilles du bandit est un point Godwin, un instant de jouissance rare dans le film.

Mais des bribes de son passé hantent la mémoire du robot humain. Il se revoit père de famille, adulé par son fils accro aux films violents où le héros fait tourner son flingue par le pouce avant de le remettre dans son étui ; il a le même réflexe. Son ex-partenaire Ann le reconnaît malgré son casque d’acier et lui dit son nom : Murphy. Un malfrat qui braquait une station service reconnaît aussi le Robocop pour l’avoir « tué ». La machine humaine l’arrête, non sans rafales de balles et explosion (que de gaspillage pour faire respecter la loi ! Une seule balle dans le bras droit aurait suffit). Murphy-robot décide donc de partir en chasse pour se venger, en se foutant des directives de l’OCP. Car la loi, c’est bien ; l’efficacité, c’est mieux. Mentalité typique américaine, qui préférera par exemple un gros con mais énergique Trump à une légaliste mais inefficiente Clinton. Car la loi est pour les plus forts, ceux qui ont la plus grosse (arme) et qui pulvérisent tout avant de réfléchir (ce qu’ils ne savent pas faire). C’est ainsi que Dick Jones envoie Boddicker assassiner Bob Morton ; il a eu trop de succès et il l’a « insulté ».

Murphy Robocop arrête successivement tous les membres du gang en allant les chercher où ils sont, mais « les avocats » de Dick Jones les font libérer en un temps record. Robocop va donc s’attaquer directement à Dick Jones dans le building de l’OCP, gardé par un ED-209 que Murphy neutralise parce qu’il est moins con que lui. Mais il ne peut mettre la main sur le directeur car la fameuse Directive n°4 l’inhibe : son programme ne lui permet pas d’arrêter un membre de l’OCP – impunité gratuite des plus forts. La loi, c’est pour les autres. Jones alerte les flics, qui attendent le robot félon dans les sous-sols et l’arrosent comme d’habitude de balles, effet de meute, effet de force : plus ils sont bornés, plus les Américains adorent ça. Écraser tout sur son passage évite de penser à ce qui serait judicieux.

Mais Ann Lewis le sauve et l’emporte dans l’usine désaffectée où le Robocop se répare avec les outils qu’elle lui a apportés. Sa visée est faussée et elle l’aide à la recadrer. En tirant sur des pots de bébé où figure la photo d’un visage d’enfant, le spectateur est assez mal à l’aise, mais c’est voulu : le réalisateur, en gauchiste européen cynique, veut provoquer. Cela montre aussi que Murphy n’a plus guère d’humain, qu’il a été transformé en machine implacable – rêve du capitalisme pour ses ouvriers. Comme il est traçable par puce, Dick Jones charge le gang d’aller le descendre une fois pour toute, à l’aide de fusils anti-matériel qui tirent des roquettes plutôt que des balles. Après quelques belles scènes d’action, tout le monde est descendu, Ann blessée mais vivante et Boddicker achevé à la dague qui sert d’interface au robot : enfin un acte de ruse plutôt qu’une lourdingue application de puissance. Les robots seraient-ils plus intelligents artificiellement que les humains ?

Robocop retourne au siège de l’OCP où il confond le vice-président Dick Jones devant tout le conseil d’administration en passant un enregistrement des vantardises qu’il lui a faites précédemment dans son bureau, notamment d’avoir fait tuer Morton. Jones, acculé, prend le président en otage et le Robocop ne peut tirer car la Directive n°4 continue de l’inhiber. Mais le PDG, qui est au courant de ce blocage, annonce à haute voix à Jones qu’il « est viré ». N’étant plus membre de l’OCP, il peut être descendu, ce que Murphy le robot-flic exécute avec délices (et foin de « la loi » qui exigerait de « l’arrêter »).

Malgré sa charge politique qui lui est probablement passée au-dessus de la tête, le public américain a aimé ce premier film. Il a fait l’objet de plusieurs suites, réunies en trilogie, d’une série télé et d’autres produits dérivés vendables. Les grosses bagnoles, les gros guns, les grosses répliques – en bref tout ce qui est « gros », fort et brutal – séduisent toujours les cerveaux étroits. La violence, outrageante à l’époque, est aujourd’hui banale et, si le film reste « interdit aux moins de 12 ans », les kids en ont vu d’autres. Reste une critique sans nuances du capitalisme de prédation, des liens entre business et politique, des tentations de privatiser tout, y compris la police. On ne s’ennuie pas.

DVD Robocop 1, Paul Verhoeven, 1987, avec Peter Weller, Nancy Allen, Dan O’Herlihy, Ronny Cox, Kurtwood Smith, MGM Home Entertainment 2014, 1h43, €5,99, Blu-ray €16,44

DVD Robocop – La trilogie, €11,80 Blu-ray €19,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rob Roy de Michael Caton-Jones

Inspiré d’un roman de Walter Scott lui-même inspiré d’une histoire vraie (mais amplifiée et déformée), ce film trop long (plus de 2h !) tente de dénoncer à la fois le colonialisme anglais, la morgue aristocratique et la perte des valeurs de la noblesse. Objectifs un peu ambitieux pour le résultat obtenu. Certes, les paysages des Highlands sont superbes, encore que sous-utilisés ; certes, le couple de Rob et Mary avec leurs deux fils bagarreurs est sympathique et sain – mais l’action se perd parfois dans des bavardages d’« explications » trop longs et le duel sur la fin est gagné sur une ambiguïté : Rob Roy (Liam Neeson), en saisissant la lame de son adversaire, a triché alors qu’il avait un genoux en terre.

Reste un film d’aventures qui met en scène surtout l’Écosse sous le joug anglais et la pourriture morale de la noblesse qui a oublié, en ce début du XVIIIe siècle, ses valeurs morales que sont l’honneur et la vertu d’exemple.

En 1713, Robert Roy MacGregor est le jeune chef du clan MacGregor qui comprend quelques deux cents âmes – toutes pauvres. Bien qu’il assure la protection du bétail des nobles en pourchassant les voleurs, il tient à réaliser une opération pour renflouer les siens. Il emprunte pour cela mille livres au quatrième marquis de Montrose (John Hurt) pour acheter des vaches, qu’il ira revendre avec bénéfices dans une ville à plusieurs journées de marche. Mais le marquis s’est entiché d’un fils de famille anglais que les siens ont exilé pour scandale dans la lointaine Écosse. Archibald Cunningham (Tim Roth) est le type du muguet de cour efféminé et sournois, qui cache sous les apparences policée une âme noire de sociopathe mal aimé petit, donc sans aucune empathie (Tim Roth est un excellent acteur dans ce rôle). Dépensier, couvert de dettes pour ses affiquets d’apparence, il veut se refaire. L’intendant du marquis Killearn (Brian Cox), un gros cynique qui admire les grands sans arriver à leur cheville, lui propose un marché : plutôt que le billet à ordre réclamé par Rob au marquis (et accepté par lui), un sac bien rempli de pièces qu’il sera facile de voler.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le fidèle mais niais Alan McDonald (Eric Stoltz) ami proche de Rob Roy, accepte les pièces et part seul (en bel imbécile !) les livrer à son chef. Inévitablement, il est attendu dans la forêt et, malgré son pistolet à un coup qu’il ne sait pas manier juste, est poignardé par l’implacable Cunningham qui prend plaisir à voir sa souffrance et le moque. Le corps est ensuite éventré, lesté de pierres, et jeté dans le lac. On ne retrouvera jamais et il est soupçonné avoir volé la somme pour s’embarquer pour les Amériques.

Rob Roy, trop honnête et trop droit, qui a de l’honneur à l’ancienne et a donné sa parole de rembourser, négocie du temps pour retrouver McDonald mais le marquis de Montrose lui propose d’effacer sa dette s’il témoigne que son adversaire de la noblesse, John Campbell, second duc d’Argyll (Andrew Keir) est un Jacobite (partisan des Stuart). Rob refuse, il est alors déclaré en défaut et menacé de la prison. Comme il s’enfuit dans les collines, Montrose charge Cunningham de le ramener « brisé mais vivant ». Les tuniques rouges anglaises vont alors saccager et brûler sa maison, tuer son bétail – et Cunningham violer sa femme Mary (Jessica Lange) à grands coups de reins. Laquelle, un peu naïve, est restée pour défendre son bien alors qu’elle a fait fuir ses fils et aurait du se douter des conséquences…

Rob Roy rejoint sa femme dans une autre maison des collines et se rend à ses raisons. Il ne gagnera rien à s’opposer frontalement à Montrose, il n’en a pas les moyens. Betty (Vicki Masson), une femme de chambre du marquis follement amoureuse du muguet de cour, a été engrossée par Cunningham qui adore baiser depuis qu’il a quitté, selon ses dires, les jeunes garçons (vice anglais selon les Écossais) pour les femmes. Enceinte, elle est chassée et se réfugie auprès des MacGregor auxquels elle apprend le complot pour voler l’argent qu’elle a entendu entre deux portes. Rob Roy enlève l’intendant du marquis Killearn et Mary lui propose la vie sauve s’il témoigne contre Cunningham. Mais celui-ci lui rappelle son viol et qu’il la dénoncera. Comme la situation est insoluble, car elle n’a pas avoué à son mari qu’elle a été violée pour lui éviter de se jeter dans la gueule du loup en voulant se venger, elle blesse sérieusement Killearn et Alastair (Brian McCardie), le frère de Rob qui est arrivé trop tard pour avoir dormi au lieu de veiller, au courant du viol, l’achève en le noyant.

Quant à Rob Roy, il reste passif devant les exactions outrées des Anglais et ne fait rien pour leur tendre une embuscade ou tuer Cunningham. Le jeune Alastair, tête de linotte mais actif, se fera tuer en tirant à coup de fusil sur les Anglais (en ratant Cunningham). A l’agonie, il avouera le viol de Mary par Cunningham à son frère Rob. On se demande si une telle troupe de bras cassés restés au moyen-âge est vraiment apte à défendre l’Écosse et les droits de ses clans… Inévitablement, l’initiative insensée d’Alastair va aboutir à faire tuer un homme et à faire prendre Rob Roy. Lequel est amené brisé mais vivant devant le marquis, qui ordonne qu’on le pende au pont où il le rencontre. Rob entoure le cou de Cunningham qui s’apprêtait à exécuter la besogne avec la corde qui le lie et se jette dans la rivière tumultueuse, ce qui étrangle le muguet vicieux, mais pas assez longtemps pour qu’il en crève. La corde est coupée et Rob se sauve dans les eaux en furie, se cachant dans une carcasse de bœuf puante lorsque les hommes fouillent les berges.

Mary se rend alors chez le duc l’Argyll pour lui demander de protéger son mari qui a sacrifié à l’honneur en refusant de témoigner contre lui sur la demande du marquis. Le duc accorde asile à la famille et arrange un duel entre MacGregor et Cunningham, enjoignant Montrose d’effacer sa dette si MacGregor gagne. Confiant en les qualités de bretteurs de l’Anglais, le marquis accepte ; sinon, il paiera lui-même la dette. Bien que moins habile que le muguet de cour à l’épée, et portant une arme trop lourde qui le fatigue, blessé plusieurs fois par Cunningham, MacGregor finit par s’en sortir par une ruse médiévale et gagne. Il peut alors rejoindre épouse et fils avec son honneur intact, voire vengé – même si cet honneur obsessionnel a failli détruire son clan. Quant au bébé engrossé par Cunningham, il le fera sien…

DVD Rob Roy, Michael Caton-Jones, 1995, avec Liam Neeson, Jessica Lange, John Hurt, Tim Roth, Eric Stoltz, MGH United Artists 2000, 2h13, €11,60 Blu-ray €8,11

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , ,

Sixième Sens de Manoj Nelliyattu Shyamalan

La mort : en avoir peur ou l’accepter ? « Il faut écouter les morts », conseille le psychiatre à son petit patient de 8 ans. Écouter les morts signifie être le passeur entre le passé et le présent, autrement dit écouter les vivants au travers de ceux qui sont morts, leurs souvenirs, leurs traumatismes. Ainsi cette fillette décédée alors qu’elle pétait la forme et jouait au théâtre de marionnettes. Ainsi son prof, ancien bégayeur moqué à l’école. Ainsi la mère de Cole (Toni Collette) solitaire, débordée, maniaque qui a des conflits à résoudre avec sa propre mère. Ainsi le psy, qui voit sa femme lui échapper.

Mais revenons au film. Le réalisateur américain originaire de Mahé en Inde l’a construit avec un retournement final (que les colonisés de la tronche appellent « twist » parce que ça fait branché yankee). Un retournement préparé, mais pas perçu au premier visionnage. C’est justement la qualité du film de pouvoir le revoir deux fois, trois fois. Avec, à chaque passage, une façon différente de regarder.

Au premier degré, Malcolm Crowe (Bruce Willis), psychiatre de Philadelphie qui a reçu une citation de la ville pour services sociaux rendus à la collectivité, rentre un soir avec sa femme (Olivia Williams) pour passer une soirée en tête à tête à la maison avec une bouteille de bon vin. Dans la chambre, l’épouse découvre la fenêtre cassée, on est entré par effraction. Une ombre passe, c’est un ancien patient dans la salle de bain, Vincent Grey (Donnie Wahlberg). Il s’est dépouillé de ses vêtements pour apparaître nu, vulnérable, laissé pour compte dans ses terreurs. Il est bien bâti et a tout pour lui, sauf que le psy n’a pas pu l’aider. Lequel bafouille ; le jeune homme lui tire dans le bide avant de se tirer une balle dans la tête.

Trois mois plus tard, Malcolm Crowe se retrouve chargé d’un gamin de 8 ans, Cole (Haley Joel Osment, 11 ans au tournage), qui présente les mêmes symptômes que son patient suicidé. Il pense qu’il peut rattraper son échec en aidant l’enfant car c’est peut-être plus facile avec l’expérience de Vincent, lui-même suivi petit. Il ne l’a pas cru ; il faut croire Cole. L’enfance est un âge influençable, pas encore fini ni ancré dans sa psychose. Cole est timide et effrayé car il a un secret qu’il finit par avouer, d’une toute petite voix qui craint la rebuffade : il voit les morts autour de lui ; il est seul à les voir et lorsqu’ils rôdent la température s’abaisse d’un coup. Ils lui demandent quelque chose. Quoi ? De les aider. Les aider à quoi ? A passer, à régler ce qu’ils n’ont pu régler dans leur vie. Mais Cole est terrorisé, il ne sait à qui se confier puisque sa mère ne comprend pas ce qu’il raconte et croit qu’il ment lorsqu’une médaille est déplacée, puisque son prof ne le croit pas lorsqu’il dit que l’école est le lieu où, jadis, on pendait les gens – le prof euphémise en disant que c’était une cour de justice de la capitale alors des États-Unis pour quelques années.

Le psychiatre va réécouter une cassette enregistrée lors d’une séance avec Vincent qui fréquentait la même école que Cole et, poussant le son à fond, percevoir dans un silence une toute petite voix, celle d’un mort. Il va donc donc, plutôt que de diagnostiquer en bon technicien du cerveau de mauvais traitements, une schizophrénie précoce et une tendance paranoïaque, écouter Cole. IL va le faire parler, respecter ses silences et ses retraits, le croire. Cela au risque de délaisser sa femme Anna, qui commence à se laisser fréquenter par un jeune étudiant. Crowe se laisse aller à l’empathie pour mieux comprendre. C’est en cela qu’il aide son patient, à qui il sert de père de substitution et de confident quasi maternel. Il garde de la distance, notamment physique, le spectateur comprendra pourquoi par la suite. Même chose avec sa femme, il lui parle mais elle garde le silence. En fait, le psychiatre est bien seul dans la vie, dans la rue comme devant les autres…

Cole va finir par accepter de surmonter sa terreur pour s’ouvrir lui aussi aux autres, aux morts qui l’entourent et qu’il perçoit. Son empathie, transmise par le psy, lui permettra de se mettre en règle avec lui-même et avec les vivants. Avec une fille de sa classe, morte inexplicablement alors qu’elle était en bonne santé, et qui a laissé tourner une caméra dans son placard où elle filmait ses marionnettes : sa mère, souffrant d’un syndrome de Münchhausen par procuration, a versé du poison dans sa soupe. Avec ses copains de classe qui le trouvaient bizarre et le bizutaient, il est désormais reconnu comme le valet de ferme qui est le seul à pouvoir ôter l’épée du rocher, dans la légende d’Arthur jouée en fin d’année. Avec sa mère, à qui il apprend que l’accident au bout de la rue qui immobilise la voiture dans une file est due à une femme en vélo qui s’est fait écraser, que sa grand-mère lui parle et transmet un message à sa fille, notamment qu’elle l’a bien vue danser à sa fête de fin d’année, même si elle est restée cachée au fond de la salle. Avec son psy Crowe, à qui il conseille de parler à sa femme lorsqu’elle dort ; les messages passent dans l’inconscient. Mais lorsqu’il le fait, l’épouse laisse échapper de sa main l’anneau de mariage de son mari, lui qui croyait le porter au doigt.

Au second degré, lorsqu’on a déjà vu le film une fois et que l’on connaît le rebondissement final, le regard du spectateur change et s’approfondit. Il peut comprendre ce que le petit Cole comprend tout seul lorsqu’il finit par « écouter » les morts. Que la fin de vie est une transition progressive du monde des vivants vers le monde des morts. Qu’il faut, pour apprivoiser le fait de voir mourir les autres et de mourir soi-même, communiquer avant tout, tout le temps. Parler est une thérapie, la psychanalyse le dit et le démontre. Ce film aussi. Au fond, il ne faut pas avoir peur de la mort mais la faire apprivoiser par les vivants. C’est en réglant ses propres conflits non résolus que la mort viendra à son heure, en étant apaisé. Ce qu’on appelle le deuil.

DVD Sixième Sens (The Sixth Sense), Manoj Nelliyattu Shyamalan, 1999, avec Bruce Willis, Haley Joel Osment, Toni Collette, Olivia Williams, Mischa Barton, Hollywood Pictures Home Video 2000, 1h42, €4,99 Blu-ray €14,53

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Tout peut arriver de Nancy Meyers

Jack Nicholson dans l’un de ses excellents rôles, sous la peau d’un millionnaire de 63 ans Harry Sanborn, patron de plusieurs compagnies. Célibataire et don Juan, il n’a jamais couché qu’avec des filles de moins de 30 ans pour ne pas se fixer. Pour lui, les femmes mûres cherchent à attacher et à contraindre, alors que la jeunesse passe et se renouvelle, laissant libre – et seul. Mais tant qu’on peut encore faire se lever « le matelot »…

Sa dernière conquête, Marine (Amanda Peet), fait partie des moins de 30 ans et elle s’émerveille de la gentillesse de son vieil amant, de ses attentions, de son calme devant la vie – tout qui n’est pas l’apanage des mâles de son âge. Elle l’emmène dans la maison de vacances à Long Island au bord de la mer de sa mère, pour un week-end en amoureux. Las ! La mère débarque avec une amie, ce qui n’était pas prévu, elle n’avait pas prévenu. Quiproquo, appel à la police à la vue d’un homme pieds nus surgissant du frigo (de taille américaine) où il était en train de ranger du champagne, retour de la fille en bikini allée se changer pour nager, rigolade de soulagement générale.

Les deux couples font connaissance. Erica Barry (Diane Keaton) vit habituellement à New York. Divorcée de son producteur après vingt ans de mariage et une fille, elle écrit des pièces de théâtre jouées souvent et à succès. Mais elle est en ce moment en panne d’inspiration. Cet événement imprévu va la remettre sur les rails. Elle en tirera une comédie romantique à succès jouée à Broadway sur le jeu de l’amour et du hasard.

En effet, mystérieuse et ironique, avec son côté « macho » (ainsi dit-il), elle fait de l’effet à Harry, qui trouve fade en comparaison sa Marine rencontrée alors qu’elle anime les enchères chez Christie’s. Il en a une douleur à la poitrine due à l’émotion, qui se transforme en crise cardiaque lorsqu’Erica lui fait un gourmand bouche à bouche. Elle non plus n’est pas insensible à son charme physique et à sa conversation. Transporté à l’hôpital, il est remis par le jeune docteur de 36 ans Julian (Keanu Reeves), lequel est impressionné de rencontrer en chair (bien conservée) l’autrice qu’il admire et dont il a vu toutes les pièces. Il en tombe amoureux, en petit garçon plus de son esprit que de son corps semble-t-il…

Ce sont les charmes de l’état amoureux de surgir inopinément puis de s’évanouir très vite s’il ne s’ancre pas dans une réalité vécue. Marine s’aperçoit rapidement que Harry préfère sa mère, laquelle est flattée de cette transgression aux usages et de ce que son corps puisse encore émouvoir un homme. Ils couchent ensembles alors qu’elle ne fait que dîner avec Julian. Elle ne sait lequel choisir, entre le vieux beau et le jeune loup, il y a trop d’écart de part et d’autre avec sa mi-cinquantaine. Harry est déstabilisé de ne plus tout maîtriser et stresse, ce qui explique ses angines de poitrine ; il hésite et prend du temps pour s’adapter, avant de trouver sa voie, celle du rail commun à tous dans la société. Marine est remise elle aussi sur les bons rails conventionnels et convole en justes noces avec un homme de son âge. Il n’y a que Julian, le docteur, qui reste sur la touche malgré sa compétence et sa gentillesse : il n’est pas mûr selon le conformisme.

D’où une suite de scènes émouvantes ou cocasses qui se succèdent et rendent le film assez long, sans que l’on en trouve vraiment le fil. Plus de rigueur dans le scénario et un peu moins de conventionnel social en auraient fait une grande œuvre. Harry voit par inadvertance Erica toute nue alors qu’elle se change pour se coucher, toutes portes et rideaux ouverts, Erica voit les fesses de Harry à l’hôpital où il erre nu dans sa blouse ouvert derrière, un peu sonné du calmant administré. L’amour est d’abord du sexe et les Yankees flirtent avec les convenances – non sans prévenir dûment le spectateur par un encart de pruderie au début du film. Hypocrisie habituelle, puisque tout, habituellement se termine au lit. Mais les conventions requièrent le mariage officiel, et le film y parviendra après de multiples circonvolutions.

On s’amuse et on ne s’ennuie guère dans cette comédie amoureuse où Jack Nicholson est nettement meilleur que Diane Keaton. Lui est tout en charme et retenue, à l’inverse de sa comparse, volontiers hystérique dans la pruderie ou le chagrin lorsqu’elle glousse façon bonobo. Mais elle a été oscarisée « meilleure actrice » en 2004, ce qui montre le goût yankee pour l’excès ridicule et prépare le foutraque Trump. Keanu Reeves est un peu fade dans ce rôle pas facile à suivre, éconduit sans remède et un peu vite à la fin.

Mais il fallait bien finir, au bout de deux heures et huit minutes, après une scène romantique (à l’américaine) à Paris, entre le grand hôtel George V et le bistrot de luxe Le grand Colbert, puis les ponts sur la Seine de nuit, lieu de passage obligé des Américains à Paris. Et tout se termine par un bébé bien conventionnel (le sexe DOIT conduire à la procréation requise par l’Ancien testament), sauf que les parents ne sont pas ceux que vous croyez – tout reste très conventionnel, vous dis-je.

DVD Tout peut arriver (Something’s Gotta Give), Nancy Meyers, 2003, avec Jack Nicholson, Diane Keaton, Frances McDormand, Keanu Reeves, Amanda Peet, Jon Favreau, Warner Bros Entertainment France 2004, 2h08, 8,46

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Rosemary’s Baby de Roman Polanski

A la veille de mettre le pied pour la première fois sur la lune, l’Amérique intello s’angoisse de ce qu’elle vit sur la terre. Tout va mal depuis l’assassinat de Kennedy et la guerre du Vietnam : le Mal (biblique) est en nous. Il suffit de peu pour le révéler. Le film de Roman Polanski est tiré du roman d’Ira Levin, paru en 1967, Un bébé pour Rosemary. Ira Levin était juif athée new-yorkais, ce qui n’est pas neutre pour comprendre cette histoire.

Un jeune couple décide de s’installer à Manhattan, dans le vieux New-York dont le travelling de titre donne le contraste avec les immeubles neufs alentour. Rosemary (Mia Farrow) et Guy (John Cassavetes) sont bien un peu préoccupés de la réputation de la maison Bramford, où ils visitent l’appartement d’une vieille dame récemment décédée (mais à l’hôpital). Il se dit que les sœurs Trench y mangeaient de jeunes enfants, que le sorcier Mercato y fut et qu’une sorcière nommée Adrian y tuait les gens dans les corridors pour leur sang – tous personnages inventés, comme le building. Ce Dakota Building, qui fait office de maison Bramford, a été construit dès 1880 et John Lennon y fut vraiment assassiné en 1980. Mais Rosemary et Guy n’y croient pas, en bons Yankees de leur époque scientiste.

Sauf que : la vieille dame a mystérieusement bouché un placard par un gros secrétaire ; l’immeuble tout entier incite à faire l’amour, comme ils le font à l’emménagement par terre, dans la pièce encore vide ; la jeune fille au pair des Castevet, Terry Gionoffrio (Angela Dorian), qui l’ont recueillie dans la rue où elle se droguait et dont Rosemary a fait la connaissance à la laverie commune du sous-sol, s’est jetée du 7ème étage pour mourir, justement leur étage – mais aussi les 7 jours de la création du monde, les 7 branches du chandelier juif, les 7 péchés capitaux, les 7 sceaux de l’Apocalypse, tous symboles juifs ; Minnie et Roman Castevet (Ruth Gordon et Sidney Blackmer) sont leurs voisins de palier et s’invitent chez eux sans discuter, inquisiteurs et impérieux ; Minnie va même jusqu’à offrir un vieux bijou « porte-bonheur » à Rosemary, une boule ajourée qui contient de la racine de tanis puante (herbe inventée soi-disant venue de la ville d’Égypte du même nom), un porte-malheur plutôt car c’est le même qu’elle avait offert à sa jeune fille au pair.

Tout cela n’est pas très catholique, comme on dit en France, or Rosemary est catholique et le dit ; son jeune mari Guy ne croit pas, bien qu’élevé dans la norme protestante américaine. Il sera le passeur du Mal qu’il considère, en tant qu’incroyant, comme un fantasme. Il sera d’autant plus manipulé par les forces sectaires qu’il socialise avec elles volontiers, alléché par ses perspectives de carrière comme acteur. Roman, en effet, lui raconte les acteurs qu’il a connus et veut l’aider à obtenir son premier grand rôle. Cette naïveté, accompagnée d’une certaine lâcheté, sera fatale à sa femme et au bébé. Lequel n’est pas le sien mais celui de Satan. Ou comment vendre sa femme au diable pour obtenir des bienfaits.

Car Guy est vite appelé au téléphone pour un rôle qu’il a raté, celui qui avait été choisi étant brusquement devenu aveugle. Il devait en attendant tourner des spots publicitaires, notamment pour les motos Yamaha. Et c’est Hutch (Maurice Evans), un vieil ami de Rosemary, venu en visite dans leur nouvel appartement bien redécoré et repeint par la jeune femme, qui perd un gant et se retrouve brutalement dans le coma, d’où il ne sortira pas. Roman Castevet était venu en voisin justement au même moment. Guy l’avait prévenu… Et posséder un objet de la personne à laquelle jeter un sort est le b.a. ba de la sorcellerie.

Rosemary s’inquiète de tous ces événements, d’autant que Minnie leur offre un soir le dessert, une mousse au chocolat bien « chargée » pour elle, afin qu’elle tombe en sommeil et se laisse faire. Elle n’en mange qu’un peu et jette le reste, à l’insu de son mari qui insiste pour qu’elle finisse. Ce pourquoi elle sera à demi-consciente de ce qui lui arrivera dans la nuit. Une GHB de sorcière qui permet à Satan de venir la violer au vu et su de toute la secte. Guy prétend, au matin, que c’est lui qui s’est emparé d’elle tant il était en vigueur, et puisqu’ils voulaient tous eux un enfant. Mais, après tout, le mâle n’est-il pas « le diable » pour les angoisses féminines ? Il s’agit dans cette histoire d’un viol, d’une pénétration non consentie, même si l’époque considérait les choses autrement, le mariage étant un contrat implicite de relations sexuelles permises dès le départ.

Rosemary se retrouve enceinte, elle en est heureuse, mais la vieille Minnie, un brin vulgaire lorsqu’elle mange, ce qui révèle son caractère profond, lui conseille de laisser son gynécologue le docteur Hill (Charles Grodin) pour avoir recours, sur sa recommandation et avec des prix réduits, au docteur Sapirstein au nom yiddish (Ralph Bellamy). Lequel demande à Minnie d’offrir chaque jour à la femme enceinte une potion vitaminée de sa composition. Rosemary ressent des douleurs, mais le docteur lui affirme que c’est normal et qu’elles passeront. Dans les faits, l’épouse et future mère se retrouve entièrement sous la coupe de son mari, de ses voisins, du docteur qui lui est attribué, de la secte satanique, de ce qu’elle ingère… Elle n’a plus aucune autonomie, ses amis sont écartés, parfois au prix de leur vie. La femme n’est pas encore libérée, l’emprise est totale.

C’est qu’il s’agit de donner un fils au diable, tout simplement, tout comme la Vierge en a donné un à Dieu. Mitou ! s’exclame Satan en globish, et il va de ce pas y pourvoir, sans envoyer un ange comme l’Autre. On voit ses mains brunes et griffues caresser le corps nu et tendre de Rosemary inerte sur le lit. Mia Farrow nue se fantasme sur un bateau. Il la chevauche comme un bouc et lui enfourne sa semence jusqu’à plus soif. Son fils sera un bébé comme lui, yeux fendus, doigts crochus, pieds fourchus – toute la mythologie judéo-biblique inventée par les puritains en manque, sur l’exemple ésotérique de la Kabbale. Le spectateur peut noter que tous les sorciers passés et présents sont juifs, du couple Castevet (ex-Mercato, au docteur Sapirstein), jusqu’à l’auteur de l’histoire Ira Levin et au réalisateur du film Roman Polanski. De là à évoquer un Complot kabbaliste, l’intromission du germe juif dans le ventre d’une catholique tel le coucou dans le nid des autres, il n’y a qu’un pas symbolique. Ce contre quoi l’ami Hutch met en garde Rosemary par-delà la mort, via un livre sur le sujet qu’il lui fait parvenir par une amie : Tous des sorciers. Il y est révélé qu’un sorcier célèbre qui habitait le bâtiment et qui a été lynché par la foule, Mercato, était le père de Roman, lequel a changé son nom par anagramme.

Les sciences occultes ne sont pas des sciences mais des croyances et des savoirs rituels, il ne faut pas se laisser circonvenir par les mots. Les apparences sociales ne sont pas la réalité des êtres, et même les paranoïaques ont des ennemis. La confiance ne droit pas rester inconditionnelle, même envers son mari, ses voisins et son médecin. Se laisser enfermer par le couple, l’appartement, la sociabilité de convenance, n’est pas un bon moyen de penser par soi-même et d’être libérée des déterminismes. Le corps personnel n’est pas inviolable, or Rosemary a été carrément violée : oralement par les potions, génitalement par Satan, moralement par son mari, socialement par ses voisins, et religieusement par le diable (le Juif incarné pour les catholiques). Se souvenir qu’un an plus tard, le 9 août 1969, Sharon Tate enceinte de Roman Polanski, a été assassinée à Los Angeles par la secte de Charles Manson, un meurtre rituel. Elle avait d’ailleurs été violée par un soldat à 17 ans, comme elle le raconte à son mari en 1966, qui l’épouse en janvier 1968…

Malgré tout, Rosemary est mère et cela compte dans sa mythologie personnelle. Elle ressent le besoin naturel et social de s’occuper de son bébé, même s’il est diabolique et probablement maléfique dans le futur. Le mal est banal et ordinaire, pourquoi s’en faire ? Ne vaut-il pas mieux faire avec ? Une mère aime toujours son petit monstre.

L’histoire monte savamment en paranoïa. Tout paraît de moins en moins normal, mais à chaque fois une explication rationnelle peut fonctionner… jusqu’à la scène finale et la dépression post-partum. Le fameux placard, bouché par la vieille et que le couple a rétabli, ouvre chez les voisins sataniques et là tout se révèle à cru, la réalité soupçonnée derrière l’apparence. Le dénouement, à mon avis inutile, est bien amené avec les doutes qui se lèvent, le cœur qui s’interroge, le corps qui se rebelle – les maux pour le dire. Peut-être aurait-il mieux valu laisser le doute…

DVD Rosemary’s Baby, Roman Polanski, 1968, avec Mia Farrow, John Cassavetes, Ruth Gordon, Sidney Blackmer, Maurice Evans, Paramount Pictures France 2023, 2h17, 4K Ultra HD + Blu-Ray €32,78

DVD simple 2021, €19,79

(Mention obligatoire : mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Dead Man de Jim Jarmusch

Un jeune homme qui n’a plus de famille, William Blake (Johnny Depp), part de Cleveland au sud du lac Érié pour aller au bout du chemin de fer de l’Ouest, symbole du rêve américain. Il se rend à la station terminus de Machine, ou une aciérie lui a envoyé une lettre d’embauche comme comptable. Les paysages se font de plus en plus arides, rocheux, morts, et des carcasses d’animaux et des crânes humains parsèment les environs de la voie. Des trappeurs fous tirent même du train sur des bisons qui passent, signe que le convoi quitte toute civilisation. Le train de l’Ouest remonte le temps, de la civilisation industrielle et cultivée à la sauvagerie des coureurs des bois où l’homme est un loup pour l’homme.

Le temps de régler ses affaires et de faire le voyage en train, deux mois ont passé. Ce pourquoi, lorsqu’il se présente, tout le monde s’esclaffe. Il insiste pour voir le patron, Mister Dickinson (Robert Mitchum), mais celui-ci le renvoie, impérieux et hautain. Dès lors, Blake est perdu dans cet Ouest sans règles, où un cow-boy se fait sucer dans la rue, pistolet à la main contre qui y verrait offense. Rejeté par la société normale, le jeune homme fait la connaissance d’une fille facile poussée dans la boue hors du saloon par un nomme éméché. Il la reconduit chez elle et elle couche avec lui. C’est à ce moment que surgit son ancien amant, qui regrette de s’être disputé avec elle et de l’avoir quittée. Elle lui dit qu’au fond elle ne l’a jamais aimé, ce pourquoi il sort un pistolet et tire, blessant William Blake mais surtout tuant la donzelle. Effrayé, réagissant par réflexe devant la mort en face, le jeune homme saisit le pistolet sous l’oreiller et riposte, ratant deux fois sa cible faute d’avoir ses lunettes sur le nez, avant de percer par chance son adversaire en plein cœur. Lui qui n’avait jamais touché une arme, il a tué pour la première fois.

Il s’enfuit très vite par la fenêtre à demi-habillé, vole le cheval pinto du fiancé, et s’enfonce dans le veld. Évanoui, il est réveillé par un Indien solitaire qui tente d’extraire la balle fichée dans son épaule gauche. Il lui apprend qu’il est métis de deux tribus différentes, donc d’aucune, ce pourquoi il s’appelle Personne (Nobody) ou ‘parle fort pour ne rien dire’ (Gary Farmer). Il a été enlevé enfant par des hommes blancs qui lui ont fait traverser l’Atlantique pour l’exhiber en Angleterre et en Europe, où il a eu l’astuce d’imiter les Blancs et de s’instruire. Adulte, il a retraversé la mer pour revenir chez lui. Les deux solitaires lient une certaine amitié, l’Indien initiant le Blanc à la vie sauvage et aux relations brutales de l’Ouest. Il le prend pour le peintre poète anglais pré-romantique qu’il a lu en Europe (1757-1827), citant même un poème : « Certains naissent pour le délice exquis, certains pour la nuit infinie » (Auguries of Innocence).

Pendant ce temps, le vieux Dickinson a mandaté trois tueurs chasseurs de primes pour se venger de celui qui a tué son fils et sa fiancée. Cole Wilson (Lance Henriksen), Conway Twill (Michael Wincott) et Johnny « The Kid » Pickett (Eugene Byrd) ont chacun une réputation redoutable, Cole ayant « baisé et tué ses parents – oui, les deux – avant de les faire cuire et de les manger » (dixit Conway), Conway ayant prouvé son professionnalisme de tueur à gage, tandis que l’adolescent noir Pickett « compte plus de tués à son actif qu’il n’a encore d’années » (dixit Dickinson). Mais les trois paraissent assez peu sûrs au vieux pour qu’il offre en plus une prime publique par affichage ; il veut (wanted) William Blake « dead or alive », mort ou vif. L’humour montre la prime qui augmente à mesure des morts, passant de 500 à 2000 $.

Tous les tués par balles vont dès lors être attribués à William Blake. Le jeune blanc-bec qui n’avait jamais touché un revolver jusqu’à sa rencontre avec Dickinson, a désormais la réputation d’un tueur sans pitié. Le film montre tout son humour noir, caricaturant l’Ouest mythique avec ses chasseurs de primes, ses affiches de recherche, les balles qui partent le plus souvent par accident, ou les gens qui s’entre-tuent en avant même d’avoir Blake au bout de leur fusil. Ce sont deux Marshall qui observent les traces plutôt que d’observer l’homme qui vient vers eux, les trois tueurs professionnels qui se mettent une balle dans la peau professionnellement par derrière, le dernier mangeant l’avant-dernier, selon sa réputation dans l’Ouest, ou trois homos qui veulent se farcir un « Philistin » comme il est soi-disant autorisé dans l’Ancien Testament, dont Iggy Pop déguisé en gouvernante. Il est vrai que la jeunesse imberbe et les longs cheveux de William Blake lui donnent un air féminin qui excite la sexualité des bravaches de l’Ouest réduits aux putes des saloons, lorsqu’ils sont en fonds, ce qui n’arrive pas souvent. Cole, le plus méchant des tueurs pro engagé par le patron de l’aciérie de Machine, va même jusqu’à singer le coït en détachant les syllabes de son nom : dick-in-son, autrement dit en anglais ‘bite en fils’, ou acte pédocriminel. C’est assez cocasse. L’Ouest révèle son lot de tarés, d’hallucinés, de psychopathes, bien loin de l’image d’Épinal qu’Hollywood en a faite.

L’errance se poursuit, comme un voyage sans retour, un chemin vers la mort. Car William Blake, pris pour le poète anglais par l’Indien faux savant qui l’accompagne, est un mort en sursis, a Dead Man. En prenant une autre balle dans l’épaule gauche, par derrière suivant le fameux courage de l’Ouest, il descend son adversaire à 30 m d’un seul coup de Winchester. Il a pris l’habitude. Son ami indien le hissera dans un canot qui descendre la rivière jusqu’au village de la tribu ou une cérémonie lui sera assurée, un enterrement à la viking. Le corps encore vivant mais pour peu de temps sera placé dans un canoë sur des branches de cèdre, poussé vers le large et la fin de toutes choses. Mais pas sans avoir encore tué deux fois sans toucher un fusil, Cole ayant enfin rattrapé les fuyards et tirant dans sa direction, tandis que l’Indien le descend et que lui riposte dans le même temps, ce qui fait deux morts de plus ajoutés à la réputation dans l’ouest du hors-la-loi William Blake.

Les riffs de guitare électrique de Neil Young font beaucoup pour l’atmosphère du film durant l’errance, cette lente élévation des esprits vers l’infini et l’éternité, l’accomplissement du destin de chacun. Un acteur envoûtant, une histoire étrange et l’ironie du sort, font de ce long film (plus de deux heures) un périple dans l’Ouest mythique en noir et blanc.

DVD Dead Man, Jim Jarmusch, 1995, avec Johnny Depp, Gary Farmer, Lance Henriksen, Michael Wincott, Robert Mitchum, BAC films 2008, 2h14, €11,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

L’Ombre de Staline d’Agnieszka Holland

Le jeune journaliste britannique Gareth Jones (James Norton), d’origine galloise, est devenu conseiller pour la politique étrangère du Premier ministre britannique David Lloyd George (Kenneth Cranham), après une interview réussie avec Hitler. Il veut faire de même avec Staline en 1933, redoutant que la nouvelle Allemagne prônée par le parti nazi soit une menace pour l’Europe et pour le Royaume-Uni en particulier. Mais des restrictions budgétaires, et le fait que Gareth Jones soit devenu la risée des pontes du gouvernement avec ses analyses auxquelles personne ne veut croire (« Hitler faire la guerre ? Quelle absurdité ! »), font que Lloyd George licencie le jeune homme. Qui s’empresse donc de s’envoler pour Moscou afin de réaliser le scoop qu’il espère.

Il se demande en effet comment se finance Staline, crédité du progrès rapide et tonitruant de l’URSS qui s’industrialise, se modernise, produit plus de denrées agricoles au point d’en exporter. Son appel à un journaliste qu’il connaît, Paul Kleb, engendre son meurtre par la mafia dans l’heure qui suit, il devait révéler à Jones certaines informations. Son visa lui a été accordé pour une semaine, mais l’hôtel arbitrairement choisi pour lui, les Métropole, ne peut le loger que pour deux nuits, à cause d’un séminaire de la société anglaise Vickers, dont les ingénieurs aident le Plan en URSS. Sauf que les ingénieurs en question, que Jones rencontre le soir même à une soirée demi-nue avec femmes, gigolos et alcool chez Duranty, lui affirment qu’aucun séminaire n’est prévu. Le correspondant américain Walter Duranty (Peter Sarsgaard) laisse entendre au jeune homme qu’il aborde un sujet dangereux, qui pourrait menacer sa vie même.

Ada Brooks (Vanessa Kirby), la secrétaire de Duranty, elle-même journaliste, lui apprend que le métier ne s’exerce pas ici librement et que les correspondants ne peuvent sortir de Moscou, ni écrire ce qu’ils pensent sous peine de représailles qui vont du tabassage en règle à la disparition pure et simple, en passant par l’expulsion. Des méthodes à la Poutine, que Staline a emprunté à Goebbels.

Qu’à cela ne tienne, Gareth Jones n’a pas froid aux yeux et sa maîtresse est la Vérité elle-même. Il n’a pas conscience du danger de Staline, équivalent à celui d’Hitler. Il corrige d’un mot la lettre de recommandation que lui a laissée Lloyd George pour s’introduire auprès des autorités et s’informer des capacités de défense de l’URSS en cas d’agression allemande. Chiche ! Répond l’autorité, si les Allemands viennent, ils verront à quoi ils s’exposent, nos armes sont plus puissantes que les leurs, plus nombreuses, etc. Un classique de la méthode Coué pour la propagande. Mais Jones en profite pour soutirer un voyage en Ukraine, visiter une usine d’armement.

Son conseiller tente de l’abreuver, mais il ne boit pas ; essaie de le faire s’empiffrer, mais il mange peu ; Légèrement ivre, il se vante de vivre bien, de manger tant qu’il peut, d’avoir des privilèges en tant qu’homme de pouvoir. Jones prétexte une indigestion pour aller aux toilettes et quitter le train une fois arrivé dans les plaines de l’Ukraine. Sa grand-mère, originaire de ce pays, lui en a parlé, ce pourquoi Jones parle russe. Il y découvre de visu la grande famine ukrainienne, qui sera appelée dans l’histoire l’Holodomor. Il s’agit d’un plan volontaire de Staline pour saisir les récoltes de blé de la riche terre d’Ukraine, tout en matant par la mort et l’affaiblissement les visées d’indépendances ukrainiennes, manifestées dès la révolution de 1917 sous Lénine. Ce plan génocidaire aurait fait entre 2,6 et 5 millions de morts, hommes, femmes et enfants.

Gareth Jones voit les corps abandonnés dans la neige, morts de faim et gelés, leur ramassage par des traîneaux poubelles, petits enfants encore vivants compris, le cannibalisme des enfants restés en vie qui dévorent leur grand-frère gelé, la schlague des Organes de sécurité pour faire travailler les hommes encore valides contre un peu de pain, les sacs de blé par centaines qui sont entassés sur les camions à destination de Moscou, tandis que la population locale meurt de faim, le climat rude en noir et blanc, la mentalité grise du pouvoir total. Le blé d’Ukraine, c’est « l’or de Staline » avait dit Duranty, parfaitement au courant mais qui se tait. Gareth Jones sait désormais d’où vient le financement de l’industrialisation de l’URSS : de l’exploitation sauvage des paysans, ces non-prolétaires à mentalité petite-bourgeoise, condamnés par l’Histoire avec sa grande hache, pour l’avenir radieux du communisme (70 ans plus tard, on l’attendait encore !…)

Rapidement arrêté, la lettre de Lloyd George empêche sa disparition pure et simple et il est expulsé, non sans avoir promis de taire ce qu’il a vu. Sinon… les ingénieurs de Vickers seront retenus en otage et accusés d’espionnage (tactique stalinienne piquée à Goebbels et toujours en vigueur sous Poutine). De retour à Londres, il hésite à dire la vérité et accepter les représailles sur les Anglais otages, ou se taire et d’accepter le diktat soviétique. Eric Blaine qu’il rencontre (Joseph Mawle ), soit l’écrivain George Orwell qui est en train d’écrire La ferme des animaux, lui conseille de tout révéler pour dessiller les yeux du public, à défaut du gouvernement, soucieux lui de garder de bonnes relations commerciales avec ce marché lucratif des soviets. Lloyd George l’engueule vertement et le somme de se rétracter publiquement. D’autant que le correspondant du New York Times à Moscou, Walter Duranty, prix Pulitzer, le contredit publiquement en publiant un article lénifiant. Il faut dire qu’il a eu un petit garçon, Misha, avec sa maîtresse soviétique, et qu’en cas d’expulsion, il serait obligé de l’abandonner à l’URSS.

Gareth Jones quitte donc le monde politique qui s’aveugle volontairement et se retire dans le village de son enfance au Pays de Galles. Mais, saisi par la fièvre de la vérité, il parvient à s’imposer face au magnat de la presse William Randolph Hearst (Matthew Marsh), en vacances dans la région. Il réussit à le convaincre de ce qu’il a vu et du scoop que cela ferait. La gravité de la situation en Ukraine est désormais publique et le gouvernement de Sa Majesté est bien forcé d’en tenir compte. Staline, qui ne peut rien contre la presse libre, est bien obligé de relâcher les ingénieurs britanniques, sous peine de perdre la face (et les financements du commerce de blé). Comme quoi céder au chantage n’est jamais payant.

Il se vengera froidement, un cartouche en fin de film disant la fin tragique de Gareth Jones, assassiné peu avant l’âge de 30 ans en Mongolie-Intérieure, probablement par les services secrets soviétiques. Tandis que Walter Duranty le menteur honoré, est mort tranquillement chez lui à 73 ans.

Inspiré d’une histoire vraie, et tourné en grisaille et murmures, ceux du conformisme et du secret, le film montre le totalitarisme cynique en marche, l’aveuglement volontaire des mous de la démocratie (y compris Orwell qui, en bon « socialiste » relativise les laissés pour compte de la transition révolutionnaire communiste), la préférence du confort mental à la vérité cruelle. Un peu caricatural, mais plus vrai que la réalité : les années trente sont bien le miroir passé de notre époque, où le totalitarisme cynique recommence, l’aveuglement perdure et où la vérité est poussée sous le tapis comme trop nue et impudique.

Oser aller voir, oser dire que le roi est nu, il faut être un enfant, n’est-ce pas, pour ce faire ! Un adulte normal et intégré fermera sa gueule, chaudement installé dans le confort conformiste. Ce film n’est pas un documentaire pour flemmards du cours de troisième, mais un film de combat.

DVD L’Ombre de Staline, Agnieszka Holland, 2019, avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham, Condor Entertainment 2020, 1h54, €11,99, Blu-ray €20,92

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Le Livre de la Jungle de Jon Favreau

Pas besoin de créativité, l’IA fait très bien ça : adapter un film d’animation de 1967, lui-même adapté du recueil de nouvelles de Rudyard Kipling paru en 1895. Disney fait de l’argent avec les idées des autres. Sauf que c’est très bien fait, détaillé, bien mené, et que le spectateur marche – à tous âges hors bébé.

Mowgli est un chérubin dont le père a été tué par le tigre Shere Khan après qu’il lui ait jeté du feu à la gueule. Le tigre a fui, blessé, oubliant de croquer le marmot, mais la haine au ventre. Il veut désormais détruire tous les hommes, ceux qui portent la « fleur rouge », ce feu qui ravage la forêt et fait peur à tous les animaux. Le petit a été trouvé nu dans la jungle par la panthère noire Bagheera et confié par elle au clan des loups dirigé par Akela. Il lui faut une mère, une famille, une morale, un clan – et quoi de mieux qu’une meute de loups pour élever un garçon ? Le scoutisme viendra de là, avec les louveteaux, qui fera découvrir aux jeunes humains qu’être soi, c’est se confronter aux autres, au monde, à la nature, être capable de se débrouiller et de s’entraider.

Lors d’une sécheresse exceptionnelle (déjà), les animaux de la jungle se retrouvent près de l’unique point d’eau, où la trêve empêche d’attaquer quiconque jusqu’au retour de la pluie. Le tigre Shere Khan revient d’une chasse lointaine et prévient Akela qu’il va tuer Mowgli dès que l’eau sera revenue. Le garçon sauvage choisit d’abandonner les siens pour leur éviter de périr sous les crocs du tigre. Ses frères, les petits louveteaux, sont mignons tout plein sous leur mère Raksha et jouent, font la course et se roulent dans la poussière avec lui, que sa peau nue ne protège guère. C’est tout cet Éden que doit quitter l’enfant pour sauver son clan et devenir un homme.

Bagheera la sage le guide mais le perd en chemin. Le vieil ours Baloo arrive juste à temps pour le sauver de l’hypnose maléfique du python Kaa, et le garçon, ingénieux comme tous les humains, utilise des lianes tressées et des pierres taillées pour atteindre les rayons de miel inaccessibles à l’ours, car sous le ressaut d’une haute falaise. Il met en danger sa vie, mais en rétribution d’avoir été sauvé lui-même, morale forte qui scelle une amitié. Le village des hommes le fascine par le feu qui y brûle à grands brasiers, mais la jungle est son domaine et il voudrait y demeurer.

Il est capturé brutalement par l’armée des singes et emporté vers le vieux temple indien du roi Louie, un gigantopithèque haut comme une montagne ou presque. Ce ponginé a réellement existé, haut de 2 à 3 m, mais s’est éteint, et l’on n’en trouve aujourd’hui que des fossiles ; il convient bien au mythe du proto-humain régnant sur la nature. Mais la force brute de ce Goliath simiesque n’est rien face à l’astuce du David humain. Le vieux singe veut que le petit homme lui rapporte la fleur rouge et la façon de la domestiquer.

Courageusement, la panthère Bagheera et le gros ours Baloo grimpent la falaise que les singes ont escaladé à toute allure, et font diversion pour que Mowgli puisse fuir. En le poursuivant, l’énorme Louie fait s’écrouler sur lui le temple branlant. Mais la menace Shere Khan est toujours là, d’autant qu’il a tué par représailles Akela. Mowgli est furieux et veut éliminer le tigre. Pour cela, il lui faut le feu, qu’il va chercher dans le village des hommes en leur volant une torche. Dans sa course olympique vers le clan, la torche brandie envoie des brasilles qui mettent le feu à la forêt. Et c’est dans une atmosphère dramatique de fin de monde que le jeune garçon se retrouve à l’issue de son marathon sale et en sueur face au tigre, parmi les animaux qui veulent secouer sa tyrannie.

Shere Khan est tenu en respect par la torche, mais cette arme n’est pas égale et le garçon la jette pour affronter le tigre comme un loup. Sauf qu’il n’a ni dents ni griffes, ni fourrure comme eux, et que l’égalité n’est pas l’équité. Bagheera conseille à Mowgli de se battre selon ce qu’il est et non selon celui qu’il voudrait être, autrement dit comme un humain et pas comme un loup. Ce qui veut dire user de ses astuces ingénieuses pour piéger le tigre et remplacer la force qu’il n’a pas par la ruse dont il est amplement pourvu. Telle est l’intelligence : savoir s’adapter.

Comme le tigre saute sur le gamin, Bagheera s’interpose, puis les loups et l’ours Baloo, ce qui permet à Mowgli de courir éperdument et de prendre de l’avance vers la forêt en flammes. Là, il invente un piège à tigre avec un arbre mort et des lianes. Il attire le fauve vers lui sur une branche morte et joue sur son orgueil pour le faire s’avancer malgré son poids, alors que lui, jeune garçon, a pu passer. C’est donc le tigre qui y passe, tombant d’un coup de craquement dans l’enfer de feu au-dessous. La jungle est délivrée du tyran et Mowgli peut rester chez lui, avec son clan. Il peut à nouveau faire la course avec les louveteaux, mais cette fois gagner car il est devenu plus fort et mieux avisé.

Il ne faut pas comparer ce film avec le dessin animé sorti un demi-siècle plus tôt. Il s’agit d’un remake, c’est un fait, mais il faut le voir comme un film nouveau, avec un vrai acteur humain. Le décor de la jungle est somptueux, les animaux en image de synthèse réussis, assez drôles ou graves selon leur rôle, la morale bien sentie.

Mais c’est la performance du jeune Neel Sethi, 12 ans lors du tournage, qui est remarquable. Il est vif, souple, le ventre musclé. Seules les épaules manquent un peu de carrure pour son âge et il n’a quasiment pas de pectoraux bien qu’il se suspende à des lianes sans arrêt. Mais les petits Indiens ont cette morphologie fine. Il est en tout cas soumis à rude épreuve, trempé de pluie, couvert de boue, sali de poussière, piqué par les abeilles, griffé par les singes, brûlé par le tapis de braises… C’est un vrai petit boy, un exemple de Kipling pour ceux d’aujourd’hui.

DVD Le Livre de la Jungle, Jon Favreau, 2016, avec Neel Sethi, Walt Disney France 2016, 1h40, €9,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Terminator 3 de Jonathan Mostow

Voici la suite de la série culte des films de termineurs, ces machines implacables et obtuses destinées à éliminer dans le passé tous les humains qui pourraient vouloir les éradiquer dans le futur. Vous suivez ? John Connor a 23 ans (Nick Stahl). Depuis la mort de sa mère d’une leucémie, il vit au jour le jour, de petits boulots, sans cesse en mouvement et sans compte bancaire, carte de crédit, téléphone mobile, ni adresse fixe – pour ne pas se faire repérer.

Il circule en moto pour aller plus vite, mais un daim le plante en bordure d’une forêt. Il rejoint lourdement en camion stop Los Angeles et son ancien quartier où il sait trouver des médicaments dans une clinique… vétérinaire. Un peu niais, l’ex-ado « élevé » par un terminator gentil. Car il va s’enfiler une poignée de pilules à stériliser les chiens.

Pendant ce temps, deux boules de métal surgissent du néant. L’une dans une vitrine de mode pour femme – et ce terminator évolué TX est une femme (féminisme oblige), un canon aux normes américaines, c’est-à-dire outrées (Kristanna Loken). L’autre terminator, plus néandertalien, le T850, est un homme, le nègre noir lui-même, Schwarzenegger en majesté musculeuse.

Ce troisième film ne joue pas dans la psychologie comme les deux premiers, mais dans les grands effets. Il reproduit sans vergogne les scènes cultes des films précédents : le terminator tout nu qui s’empare de vêtements de sa carrure, d’un véhicule qui lui correspond et d’une arme à sa taille (un riche tailleur cuir, une voiture de sport et un pistolet pour la femelle, un jean, tee-shirt noir et veste de cuir, pick-up V8 et fusil à pompe pour le mâle).

Et c’est parti ! La TX a pour mission de tuer une douzaine de futurs lieutenants de Connor, encore dans leur prime jeunesse. Ce qu’elle fait sans état d’âme puisqu’elle est une robote. Mais elle va vite dévier vers le plus croustillant, Connor lui-même, objectif numéro 1, qu’elle découvre par hasard dans le chenil de la clinique vétérinaire où la patronne qu’elle vise – qui n’est autre que Katherine une ex-petite amie du garçon (Claire Danes), l’a enfermé après lui avoir retiré son pistolet à billes, appelée à 4 h du matin pour un chata qui tousse. Un peu niais, l’ex-ado « élevé » par une mère maniaque des armes.

Heureusement, le terminator protector survient et empêche la maléfique de sévir. Il apprendra au jeune Connor, toujours largué, que c’est sa future femme, ex-petite amie de ses 13 ans, qui l’a reprogrammé pour le protéger dans le passé, après qu’il l’ait tué dans le futur (vous suivez ?).

L’intérêt filmique n’est pas là, mais dans les grands boums permanents, typiques de l’action vue par Hollywood, les poursuites spectaculaires en voiture, en moto, en camion, en engin de chantier, en corbillard, les fusillades interminables suivies d’explosions multiples – en bref du grand barouf populaire comme les Yankees adorent (ils croient que ça résout tout). Un camion grue va raser tous les poteaux d’une rue, un corbillard arrosé de balles qui ne touchent aucun passager à l’intérieur va raser son toit sous un camion pour déloger la TX qui attaquait le toit à la scie circulaire…

Une fois ce guignol assuré, place à l’histoire car il faut bien expliquer où l’on en est. Le général géniteur de la future femme de John est Robert Brewster (David Andrews), le père de Katherine Brewster, le maître de Skynet, un programme informatique de lancement de fusées de défense à têtes nucléaires. Skynet n’est pas encore relié au réseau, lequel plante à cause d’un « virus » impossible à éradiquer. Le chef d’état-major américain ordonne au général de relier Skynet à l’ensemble des réseaux civils et militaires pour assurer la Défense du pays, certain que Skynet balaiera le virus. Brewster hésite car il sait que Skynet contrôlera tout, sans plus aucune décision humaine. Mais ses supérieurs insistent, confiants, lui disant que lui Brewster contrôlera toujours Skynet…

Sauf que Skynet s’avérera « être » le virus, produit par les machines pour prendre le pouvoir sur l’humain. C’est donc de son geste fatal – la touche oui (Y) plutôt que la touche non (N) – que découleront les trois milliards de morts instantanés pulvérisés par les bombes H, et la vie souterraine en résistance durant des décennies contre les machines toute-puissantes qui s’auto-répliquent et apprennent en IA à devenir plus intelligentes.

Connor et son amie, aidés du terminator mâle, vont parvenir à la division Armes autonomes de la section des recherches cybernétiques de l’US Air Force (où ils entrent semble-t-il comme dans un moulin) et préviennent le général père qui, malheureusement, a déjà appuyé sur le bouton. Skynet prend aussitôt le pouvoir, la robote blonde à gros nichons sous cuir rouge le zigouille de quatre balles qui ne le tuent pas tout de suite, le temps de dire à sa fille où sont les codes et où ils doivent aller. Les robots militaires, stockés dans le centre de Défense, reprogrammé par la femelle machine du futur entrent en action et descendent tout le monde – sauf nos héros.

Lesquels vont parvenir en petit avion de tourisme à la base souterraine antinucléaire de Crystal Peak dans le Montana, où il vont pouvoir pénétrer in extremis en lisant le dossier de codes dans l’urgence, tandis que la robote les menace et que le terminator les protège encore un peu. Mais cette base n’est qu’une base de survie, elle n’est pas le centre de commandement qui permettrait de faire sauter les ordinateurs de Skynet… Car ce réseau Skynet s’est divisé en des milliers de terminaux informatiques dans le monde entier via le net, et ne peut ni être débranché, ni endommagé – il est toujours ailleurs. Ce pourquoi les Russes paranoïaques ont décidé de débrancher le réseau internet russe de celui du monde, voulant contrôler leurs propres missiles. Car le croyez-vous ? Skynet existe… et ce n’est pas une infox. Même Le Monde l’avoue (mais réserve la révélation à ses abonnés).

Il est 18h18 et c’est comme prévu le Jugement dernier (référence biblique obligée chez les Yankees). Voilà notre jeune couple improbable réuni, prêt à assurer la résistance de l’humanité et à faire des petits pour la perpétrer.

Bien inférieur aux premiers films, mais pas tourné par Cameron, ce tome 3 se laisse voir pour ses fusillades et poursuites, mais pas pour sa psychologie niveau zéro. La termineuse n’est qu’une poupée gonflable sans aucun intérêt, John Connor qu’un jeune imbécile et le terminator revenu de l’avenir qu’un pâle reflet du précédent modèle.

DVD Terminator 3 – le soulèvement des machines, Jonathan Mostow, 2003,avecArnold Schwarzenegger, Nick Stahl, Claire Danes, Kristanna Loken, David Andrews, Sony Pictures 2005, 1h45, €9,99, Blu-ray €16,73 (attention aux éditions Blu-ray, pas toujours doublées en français !)

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Terminator 1 et 2 déjà chroniqués sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La Maison des damnés de John Hough

Une toile horrifique tirée de La maison des damnés, roman d’horreur de Richard Matheson, traduit en français et édité en poche ; Matheson a été le scénariste du film. Comme nous sommes au début des années soixante-dix, le film reflète l’humeur de son époque : une remise en cause de la science, tout en se méfiant des émotions fantasmatiques.

Un milliardaire convoque un physicien, une médium et le dernier survivant du massacre mystérieux, vingt ans auparavant, dans la maison de l’Enfer (titre anglais). Elle appartenait au très riche, excentrique et pervers Emeric Belasco et il veut savoir si l’au-delà existe vraiment, si les morts sont toujours présents, et ainsi de suite. Vastes questions qui agitent toujours les consciences mais ne trouvent jamais aucune réponse plausible.

Voici donc le docteur Lionel Barett (Clive Revill), scientifique spécialiste en parapsychologie mais cartésien. Il veut des preuves et apporte des machines d’enregistrement et de diffusion d’ondes électromagnétiques. Car il est convaincu que le corps humain est capable d’en émettre et d’en recevoir, tout comme un poste de radio. Tout dépend du psychisme et de sa puissance. Son épouse Ann (Gayle Hunnicutt) décide de l’accompagner malgré lui, car elle veut partager toutes les expériences avec lui.

La demoiselle Florence Tanner (Pamela Franklin) est une jeune médium très sensible mais aussi très décidée. Elle paye de sa personne pour s’ouvrir mentalement (et physiquement) et entrer en communication avec les ondes psychiques. Elle croit aux morts toujours présents par l’esprit et se laisse envahir par eux jusqu’à somatiser ce qu’ils veulent (en général, baiser). Ce qui correspond à ses fantasmes refoulés, étant restée demoiselle.

Enfin l’unique survivant, Benjamin Franklin Fischer (Roddy McDowall), médium lui aussi mais « physique », qui se tient en retrait : il connaît trop bien la maison et ses dangers. Il est surtout celui qui ne s’engage jamais et reste spectateur de la vie.

Nous voici avec quatre personnages en un même lieu maléfique, un manoir sombre envahi de brouillard, pour une semaine seulement, temps imparti pour toucher 100 000 £ chacun du milliardaire. L’électricité a été rétablie mais il faut actionner le générateur de secours pour qu’elle illumine un peu les pièces. Des flambées dans les cheminées sont permanentes, alimentées par on ne sait qui. Car personne n’a l’air d’effectuer une quelconque tâche ménagère, qu’il s’agisse de cuisine ou de mettre des bûches dans le foyer. Tout est réservé à l’intellect et aux sensations.

La science se confronte aux croyances en l’au-delà. Ce sont les habituels phénomènes d’objets en mouvement, mais ici amplifiés par une intention agressive. Des plats volent en direction du sceptique scientifique, des lustres de fer tombent sur les protagonistes qui en réchappent de justesse. Mais surtout, dans la chapelle, lieu incongru de ce manoir hanté, une grande croix où le Christ est comme emballé de toiles d’araignées qui l’enserrent dans un filet diabolique. Elle s’effondrera pour tuer.

Les événements se précipitent, comme si un psychisme puissant les actionnait, repoussant ceux qui viennent exorciser la maison. Le suspense est lié à la Bible et au sexe, blasphèmes et perversions, ces obsessions de la société anglaise chrétienne des années d’après-guerre. Ce sont en fait les faiblesses de chacun que la maison met en lumière : Florence est trop candidement croyante aux forces spiritualistes, Barett trop incrédule et méprisant pour accepter que la méthode scientifique ne soit qu’une méthode et qu’elle ne puisse pas tout, Ann sa femme pleine de désirs refoulés, Fischer d’une prudence qui confine à l’inaction.

Florence la médium est soumise à l’attaque d’un chat noir qui se jette sur elle pour la mordre et la griffer, Emeric Belasco, le père, croit-elle, disparu avec les autres il y a 20 ans mais sans cadavre. Cela se passe sans témoin car on n’a jamais vu un chat se jeter sur un humain sans raison apparente. On doit la croire, même si ce sont probablement ses fantasmes freudiens qui agissent. Elle a aussi des cauchemars sexués, jusqu’à se marquer de griffures sur le dos, sauvagement baisée par l’incube, ce démon mâle qui viole les femmes endormies (qui adorent ça, comme la psychologie l’a montré). Elle sent un jeune homme « un très jeune homme, même », qui la désire et se sent seul, c’est « Daniel » Belasco – un être dont nul n’a jamais fait mention. Mais un jeune cadavre enchaîné est découvert dans une pièce. L’enterrer avec les rites chrétiens, comme le fait la bande des quatre, ne suffit pas à lui ôter tout pouvoir de nuisance, semble-t-il. Comme quoi la religion est impuissante, plus que la science elle-même.

Car Barett se fait livrer une machine à ondes électromagnétiques et parvient à « exorciser » le manoir, les ondes scientifiques chassant les ondes psychiques au-delà. Et ça marche… sauf dans la chapelle, où la puissance mauvaise est toujours là. Évidemment, dans une chambre secrète, les murs sont en plomb, et un cadavre momifié attend, malfaisant.

Tout se termine mal, évidemment. Seuls l’épouse de Barett et le survivant Fischer en sortent vivants. Le scientifique et la médium, un homme et une femme, le rationnel sec et affaibli par la polio étant enfant et l’émotionnelle saisie d’exacerbations érotiques, sont éradiqués. Ils sont morts de leurs défauts.

Un partout entre la science et la croyance. En bref, on ne sait pas…

DVD La Maison des damnés (The Legend of Hell House), John Hough, 1973, avec Pamela Franklin, Roddy McDowall, Clive Revill, Gayle Hunnicutt, Roland Culver, BQHL éditions 2019 (audio anglais ou français), 1h33, Blu-ray €6,98

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Alberto Moravia, La Ciociara

Une ciociara est une paysanne du sud-est de Rome qui doit son nom à ses chaussures : des ciocie, sandales en rectangle retourné sur le pied et attaché au mollet par des lacets. Cesira a 16 ans lorsqu’elle quitte sa campagne pour se marier et vivre avec son mari à Rome, dans le quartier populaire du Transtevere, où il tient une petite boutique d’alimentation. Il est plus âgé qu’elle et, après lui avoir enfourné une fille, va batifoler ailleurs. Mais Cesira est heureuse, ils habitent l’appartement au-dessus de la boutique et elle n’aime rien tant que faire le ménage et la cuisine, briquer et lustrer avant d’aller au marché. Le sexe ne l’intéresse pas et, lorsque sa fille est née, elle aime à s’occuper d’elle tout en tenant les comptes de la boutique.

Mais son mari est vieux et meurt ; le fascisme mussolinien vit ses derniers mois ; les Allemands s’approchent de Rome pour l’occuper près la chute de Mussolini tandis que les Alliés débarquent en Sicile. Il faut quitter la ville où la pénurie alimentaire menace et se réfugier à la campagne, où il y a toujours quelque chose à manger. La fille, Rosetta, a désormais 18 ans et un fiancé parti combattre en Yougoslavie ; elle est belle et saine, douce et croyante. Toutes deux prennent le train vers le sud pour aller dans le village de Cesira, mais elles ne parviennent pas à destination car la voie est coupée par les bombardements. Il faut marcher, les valises sur la tête, ainsi que les femmes portent les charges lourdes à la campagne.

Les petites villes et villages ont été évacués et sont déserts. Les orangeraies masquent les fermes isolées, où il faut trouver refuge avant d’aller plus loin. Cesira et Rosetta s’installent chez une vieille flanquée d’un mari idiot et de deux fils déserteurs, louches et vulgaires. Mais il faut faire avec. Tout va bien tant qu’on a de l’argent et Cesira, prévoyante, a emporté tout ce qu’elle n’a jamais mis dans aucune banque. Mais la ferme est crasseuse, la paillasse dans la grange grouille de punaises, les repas payés se composent d’une soupe de pain. Et surtout, les fils commencent à reluquer la jeune fille. Il faut fuir.

Reprenant leurs valises un tôt matin, les deux femmes se dirigent vers la montagne. Un berger rencontré, après avoir ignoré ces réfugiées, prête l’oreille dès que Cesira lui dit qu’elle peut payer. Il les emmène dans un hameau de montagne, des cabanes construites par les bergers où une partie du village s’est réfugié pour fuir les Allemands et attendre la fin de la guerre. Ils vivent de peu, mais descendent régulièrement acheter farine, haricots, saucisses et saindoux à ceux qui peuvent encore vendre ; les paysans, qui ont rarement vu d’argent, sont fascinés par les billets et commercent volontiers. Cesira achète et fait provision sachant que l’argent se dévalue et qu’il ne se mange pas. La rareté progressive due aux rafles alimentaires des Allemands va faire monter les prix.

La guerre se prolonge et les mois passent ; les réfugiés en sont réduits à manger des herbes de la montagne et à négocier âprement les rares fromages que les bergers produisent. Les gens se replient sur leur maisonnée et c’est le chacun pour soi des périodes de famine. Les deux femmes, qui occupent une masure qui sert la journée au métier à tisser de la fille du propriétaire, se lient d’amitié avec le fils, Michel, un étudiant à lunettes déjà docteur (probablement en droit) et qui n’a pas été mobilisé. Il est naturellement antifasciste et même pro-communiste, mais Cesira, qui sait à peine lire, se moque de la politique. Ce qui lui importe, c’est l’ordre qui permet le petit commerce, tout le reste ne l’intéresse pas.

Les jours passent, des réfugiés aussi qui vont toujours plus vers le sud par les montagnes où les Allemands peinent à s’aventurer. Deux Anglais qui ont saboté des lignes n’ont pu rejoindre leur navire et sont recueillis par les deux femmes une journée, mais elles ne peuvent faire plus, faute de nourriture et par crainte des Allemands. Dont deux spécimens viennent d’ailleurs dès le lendemain, sur dénonciation. Ils ne trouvent évidemment personne mais le risque est grand : ils raflent en général tous les hommes en âge de travailler pour les envoyer en camps de construction pour défendre Rome. Michel y échappe de peu et va se cacher plusieurs semaines dans la montagne, ne revenant qu’à la nuit pour repartir au petit jour. Les deux femmes le suivent, cela brise la routine du hameau de bergers et elles aiment l’entendre discourir.

Il sera cependant pris par sa curiosité, venant voir un groupe d’Allemands qui ont fui les combats qui se rapprochent et les bombardements alliés des canons et des avions. Ils veulent rallier Rome par la montagne et exigent un guide. Ce sera Michel. Son père veut partir à sa place, mais pas question, les Allemands préfèrent la jeunesse. Il les guide mais ne reviendra pas, les nazis sont impitoyables avec les sous-hommes.

Comme la guerre est désormais sur eux et que les obus tombent sur le hameau, tous décident de redescendre dans la plaine où, au moins, « les Anglais » pourront leur assurer des vivres. Telle est la croyance véhiculée par la rumeur. Et en effet, les soldats américains donnent des boites de conserve aux habitants, en plus de caramels et de cigarettes. Mais, une fois partis plus au nord lorsque le front se déplace à mesure du recul allemand, c’est à chacun de se débrouiller.

Les goumiers marocains du général français Juin succèdent aux Américains et les deux femmes, qui cherchent à rejoindre le village des parents, en rencontre une bande alors qu’elles se reposent dans l’église du village. Elles sont immédiatement violées, surtout Rosetta, jeune et fraîche, sur laquelle passe tout le peloton. Ce sont les « maroquinades » d’après la bataille du Monte Cassino, longtemps mises sous le tapis par les gouvernements. Le commandement a, sinon laissé faire, du moins mollement réagi : les Italiens étaient coupables parce que fascistes et alliés proches des nazis ; ils ont payé. Ce sont à Naples les jeunes garçons (raconté par Malaparte), dans les campagnes les jeunes filles (raconté par Moravia).

Une fois déflorée et saccagée, Rosetta ne sera plus jamais la même. Elle devient indifférente, perd la foi (violée sous l’autel et l’image de la Vierge qui n’a rien fait pour la protéger !), et se prend à aimer avidement le sexe. Elle veut reproduire avec tous les hommes jeunes et plusieurs fois par jour ce que les Marocains lui ont fait subir. Cesira, femme mûre, a empoigné les couilles de son violeur qui l’a assommée ; elle n’a donc pas été pénétrée. Elle ne comprend plus sa fille, d’âme virginale devenue putain. Les deux vont entrer à Rome grâce aux relations de Rosetta avec les garçons, d’abord un chauffeur de car, puis ceux de la ferme où elles avaient été accueillies avant la montagne. La jeune fille a des rapports avec chacun d’eux, parfois à plusieurs successivement. Bizarre qu’elle ne tombe pas enceinte.

Le roman se termine par le retour à Rome avec un chauffeur de camion respectueux, qui les a prises avec lui alors que l’un des fils de la ferme, qui conduisait le car, ait été tué par des rançonneurs de la route qui profitaient de l’absence d’ordre pour établir le leur, comme dans toutes les guerres. Le lecteur ne saura pas si l’appartement et la boutique de Rome sont encore debout, après les bombes et les pillages, mais une nouvelle vie commencera.

L’intérêt de ce roman est l’expérience humaine de la guerre vue à ras de terre, avec la mentalité basique d’une paysanne qui a connu la ville. Cesira sait ce qu’est la vie, les dangers, la terre. Elle sait qu’il faut de l’argent, mais qu’il est préférable d’accumuler de quoi manger ; elle sait que les hommes sont avides des femmes et qu’il faut s’en défier et s’en protéger ; elle sait que la famille reste encore le plus refuge, avec la campagne.

Peut-être connaîtrons-nous un prochain jour ce bouleversement de la guerre sur notre sol, malgré le nucléaire, comme nos grands-parents l’ont connu lors de la dernière. Cette façon de voir de Cesira reste donc une leçon éternelle.

Vittorio de Sica en a fait un film, mais en rabaissant l’âge de Rosetta à 13 ans, ce qui était plus vendeur.

Alberto Moravia, La Ciociara, 1957, J’ai lu 1999, 350 pages, occasion €2,82

DVD La ciociara – la paysanne aux pieds nus, Vittorio De Sica, 1960, avec Sophia Loren, Eleonora Brown, Jean-Paul Belmondo, Raf Vallone, Carlo Ninchi, Andrea Checchi, LCJ Editions & Productions 2015, 1h40, €11,90

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Alberto Moravia déjà chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma, Livres | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Garde à vue de Claude Miller

Les flics à l’ancienne, en province, dans les années Mitterrand. Pas d’ADN ni de téléphonie, ni de caméras de surveillance à l’époque, mais une enquête toute psychologique, un choc entre personnalités. Deux petites filles de 8 ans ont été retrouvées mortes étranglées, violées, jetées dans un fossé ou sur une plage en l’espace d’une semaine. Un notaire, dont la voiture a été retrouvée à proximité de la plage par les gendarmes le soir du second meurtre, est interrogé.

C’est la veille du Nouvel an, la ville de Cherbourg est en effervescence, il fait froid et il pleut. Pas de quoi avoir la trique pour violer, comme le note un inspecteur facétieux. L’inspecteur Antoine Gallien (Lino Ventura), confronte Maître Jérôme Martinaud (Michel Serrault) dans son smoking de sortie, et le met devant ses contradictions. Ce sont de petits détails insignifiants, mais qui dessinent une cohérence policière.

Le notaire a fait son devoir de citoyen et il devient suspect numéro un. Il a prévenu la police pour le premier meurtre : que faisait-il dans ce lieu marécageux plein de ronces ? Comment a-t-il pu reconnaître la fillette de loin dans l’obscurité s’il ne savait pas qui elle était et où il l’avait mise ? A-t-il promené le chien Tango du voisin ce soir-là ? Lui a déclaré que oui, des voisins ont témoigné que non. Est-ce un oubli ou un mensonge ? Le notaire voulait un chien mais sa femme n’en voulait pas, elle préfère les chats, mais lui n’en veut pas, ça fait des saletés. Pas d’enfant non plus, sa femme l’a répudié de son lit. Pourquoi ? Elle aimait la chose avant de se marier mais en est révulsée après. A moins que ce soit lui qui l’ait choquée, mais elle ne l’avoue pas.

Qu’a-t-il fait le soir du second meurtre, si près de la plage où le cadavre a été retrouvé ? Lui déclare qu’il s’est promené dans les dunes vers le phare. A-t-il entendu quelque chose ? Non, rien, sauf le bruit du ressac, rien d’autre. Et la corne de brume, alors ? Il a dissimulé le fait qu’il est allé ce soir-là aux putes après avoir été voir sa sœur. Mais un mensonge rend aussitôt le policier soupçonneux : menteur une fois, menteur toujours !

La nuit s’étire et l’interrogatoire n’avance pas. Martineau s’enferre mais il dit ne pas avoir tué. L’inspecteur-adjoint Belmont (Guy Marchand) tape le procès-verbal (en deux exemplaires avec carbone) et se marre ; il le croit d’évidence coupable et en a marre. A cette époque d’autorité toute-puissante, aucun avocat n’était autorisé durant la garde à vue. L’inspecteur est impulsif et lorsque Gallien doit sortir, appelé pour aller voir l’épouse du notaire qui veut retrouver son mari (ce qui n’est pas permis), Belmont l’impulsif frappe Martineau pour le faire avouer. Le scandale ne sera qu’en interne, rien ne sort publiquement à cette époque des violences policières.

Gallien reçoit Chantal Martineau (Romy Schneider), qui confirme les chambres à part et évoque sa répulsion envers son mari. Un soir de Noël, il a longuement conversé avec sa nièce Camille (la mignonne Elsa Lunghini de 8 ans à l’époque), et est resté avec elle seul dans la pièce aux cadeaux. L’épouse les a surpris très proches l’un de l’autre mais juste en train de parler. Ils se sont tus à son arrivée. Elle déclare que son mari lui disait des choses qui n’étaient pas de son âge, ce qui est très subjectif vu ce qu’elle a pu entendre, et plutôt ignoble, on n’en saura pas plus. Mais elle ajoute une « preuve » : le ticket de caisse du teinturier auquel le notaire a confié l’un de ses deux imperméables le lendemain du second meurtre. Pourquoi ? Etait-il souillé de quelque fluide ?

Cela suffit pour conforter l’orientation de l’enquête. Une intime conviction se forme, même si l’inspecteur Gallien préfère les faits. Or les faits convergent vers le notaire, faute d’autres preuves. Le fil de la réalité est écarté pour la cohérence du scénario. Martineau, lassé, comprend qu’il est pris et enserré dans une toile sociale de on-dits et de ratages familiaux. Sa nièce Camille, qu’il aime comme un père, risque d’être appelée à témoigner à la barre. Sa femme ne l’aime pas, elle ne veut pas divorcer, ils n’ont pas d’enfants ni de chien. Lorsqu’il s’intéresse au chien ou à l’enfant du voisin, c’est pour être aussitôt soupçonné de mauvaises intentions. Sa vie est foutue : pour avoir la paix, il avoue tout ce qu’on voudra. La garde à vue à la française est (était ?) un entonnoir vers l’inculpation directe. Les flics se faisaient un film et y tenaient mordicus, écartant les autres pistes. Tous les témoins, sentant le sens du vent, orientaient leurs déclarations vers l’opinion la plus forte.

Sauf qu’un inévitable coup de théâtre empêchera l’erreur judiciaire. Car le vrai coupable n’a pas d’histoire et ne présente aucune contradiction : il est bête, et transparent.

Aujourd’hui, le suspect serait lynché par les réseaux sociaux avant même de pouvoir s’expliquer. Aimer les enfants fait grimper l’hystérie, même si c’est en tout bien, tout honneur. On ne peut mignoter que les siens, et encore, pas trop en public. On serait dénoncé à moins, la délation étant le sport favori des « bonnes âmes » en France depuis toujours. La raison des faits est trop volontiers ignorée au profit des croyances et des fantasmes – même chez les flics.

En 1981, le public éclairé était plus en faveur des libertés que du soupçon – l’époque a changé, et pas toujours en bien.

Un bon film psychologique, avec une brochette d’acteurs comme on n’en fait plus, posés, cultivés, patients, talentueux. Lino Ventura est très bon en flic à qui on ne la fait pas mais qui ne s’énerve jamais. Romy Schneider joue les trop belles femmes, déçues donc vénéneuses (elle mourra quelques mois plus tard). Michel Serrault le notable voit s’écrouler toute respectabilité en même temps que les apparences de son couple. Il croit que sa femme l’attend au sortir de sa garde à vue, parce qu’elle est garée devant le commissariat et au volant, mais…

DVD Garde à vue, Claude Miller, 1981, avec Lino Ventura, Michel Serrault, Romy Schneider, Guy Marchand, Michel Such, TF1 studio 2017, 1h21, €9,36

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Aftermath d’Elliot Lester

Ce film intimiste et dépouillé recycle Arnold Schwarznegger comme on ne l’imaginait pas : en vieux papa brisé par un accident d’avion où sa femme, sa fille et le bébé à naître ont péri. Le scénario reprend la tragédie de la zone d’Überlingen en Allemagne arrivée réellement en Juillet 2002, où une erreur du contrôle aérien a fait entrer en collision deux avions, un de ligne et un cargo. Le film transpose les faits aux États-Unis et fait se crasher deux avions de ligne avec 271 victimes.

Roman Melnyk (Arnold Schwarzenegger) est un contremaître en bâtiment qui part attendre l’arrivée de sa femme Olena et de sa fille enceinte Nadiya par le vol AX112 en provenance de New York. A l’aéroport, le vol est « délayé » et, lorsqu’il se renseigne, on le conduit à part dans une salle vide, où on lui apprend que l’avion s’est crashé et qu’il n’y a aucun survivant. Son petit bouquet de fleurs à la main, Roman est anéanti. La guirlande souhaitant la bienvenue pour Noël dans sa maison l’avait averti : elle s’était détachée et pendait à terre.

Le vieux mari et père mettra des mois à se remettre, envisageant le suicide du haut du bâtiment en construction qu’il entreprend. Il cherche surtout à comprendre, à trouver un coupable. Ni la compagnie aérienne, avec ses avocats, ne lui présentent d’excuses publiques, personne ne regarde sa famille. Les gens ne sont que des numéros de dossier, pas des personnes. Les bâches sous lesquelles sont les cadavres récupérés au sol le montrent. Alors que Roman s’est engagé comme sauveteur volontaire pour retrouver sa fille morte ; il a tenu son corps sans vie dans ses bras, c’était une personne, pas un numéro. L’argent est censé compenser la perte affective, mais c’est dérisoire. Roman se promène avec la photo de sa femme et de sa fille, mais nul ne les regarde, c’est cela qui lui fait le plus mal. Il veut que chacun reconnaisse sa responsabilité et avoue, présentant ses excuses. Mais ce n’est plus la norme dans la société bureaucratique d’aujourd’hui.

Au fond, dans cette catastrophe que personne n’a voulue, chacun cherche à se défausser : c’est pas moi, c’est l’autre ; je n’ai commis aucune erreur, c’était un accident ; je ne suis pas coupable, c’est le système. Le contrôleur aérien était seul dans sa tour, en soirée. Son acolyte était parti « manger » et deux techniciens sont venus permuter le téléphone (donc le couper provisoirement) en pleine activité de la tour de contrôle. Jonglant entre le fameux téléphone pas réactivé et ses écouteurs de contrôle sur deux postes, Jacob Bonanos (Scoot McNairy) n’a rien vu de la collision proche. Ce n’est pas de sa faute mais c’est de sa faute. Juif, il se sent coupable des vies perdues, ses voisins ne lui font sentir en taguant sa maison de sigles « assassins, meurtrier » ; employé, il est recyclé dans une autre ville sous une autre identité avec un autre travail, après une confortable indemnité. Façon de dire que la compagnie reconnaît ses manquements et son peu de rigueur, et les masque sous la banalité du destin.

Outre les vies fauchées dans le crash aérien, ce sont deux couples qui sont aussi brisés par cette catastrophe. Aftermath est en anglais une seconde coupe, une séquelle. Roman n’a plus de famille, lui qui était venu d’Europe centrale avec le rêve américain en tête ; Jacob voit son couple exploser parce qu’il devient irritable et obstiné, servant des œufs pas cuits à son fils Samuel que pourtant il adore, et ne comprenant pas pourquoi son épouse veut les faire recuire – comme s’il était incompétent, comme dans son travail de contrôleur aérien.

Un an plus tard, tout serait-il apaisé ? Non pas, Roman cherche à retrouver Jacob et use pour cela d’une journaliste qui s’asseoit sur la déontologie en lui donnant le nouveau nom et la nouvelle adresse de l’ex-contrôleur. Un cancer que cette presse qui veut tout savoir sur tout et exige la vérité de chacun, au risque du pire. Car c’est bien le pire qui survient. Si l’hypocrisie et la poussière sous le tapis de la compagnie aérienne doit être dénoncé, la vérité sur le bouc émissaire commode aussi. Ni le mensonge, ni la vérité ne sont absolus – mais relatifs aux circonstances, aux nuances, à l’humain. Les médias comme les compagnies aériennes ne le veulent pas. Pas plus Jacob que la compagnie ne veut penser à lui, Roman, à sa famille et aux victimes. Lorsque Roman vient sonner à la porte de son appartement, après avoir hésité (il est déjà venu une fois et est parti sans attendre), Jacob se contente de crier que c’était un accident, refusant de voir la réalité en face : la photo de la femme et de la fille – enceinte. C’en est trop pour Roman, vous le découvrirez dans le film.

Dix ans plus tard le fils de Jacob, Samuel (Lewis Pullman), est jeune adulte. Il retrouve Roman mais n’applique pas la loi du talion, qui est celle de sa religion. Il laisse aller Roman avec sa peine et avec la séquelle de son acte qui lui a valu la prison. Il lui donne une leçon : la vengeance ne sert à rien, qu’à perpétrer le crime. Roman aurait dû agir comme lui au lieu de s’enfermer dans sa douleur.

Tout le film se passe en hiver ou dans des atmosphères froides, grises, anonymes, comme une tristesse sur le monde. L’aéroport est banal, la maison de Roman conventionnelle, le nouvel appartement de Jacob sans âme. La musique même de Mark Todd insiste de façon lancinante. Tout le début est en rodage, comme un moteur grippé par l’ampleur de la catastrophe. Ce n’est que lorsque les deux personnages sont présentés alternativement, Roman et Jacob, que l’histoire peut commencer.

Au total un petit film avec le grand Schwarzy, endormi dans l’intimisme et qui se révèle bon acteur.

DVD Aftermath, Elliot Lester, 2017, avec Arnold Schwarzenegger, Maggie Grace, Scoot McNairy, Kevin Zegers, Hannah Ware, Metropolitan Films et Video 2017, 1h31, €8,99 Blu-ray €14,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Serpico de Sydnet Lumet

L’inspecteur Franck Serpico, dit Paco (Al Pacino), se prend une balle. Ainsi commence le film qui relate les 11 ans de lutte du détective au NYPD pour dénoncer la corruption généralisée dans la police. Onze ans de galères de mutations en mutations, de regards noirs de ses collègues qui touchent, des supérieurs qui éludent et le baladent. Surtout un certain capitaine McClain (Biff McGuire) épris de « Dieu » qui fait du militantisme catholique éthéré mais ne fait rien pour la morale concrète de la vie réelle.

Le film est issu du livre Serpicode Peter Maas qui raconte l’histoire réelle du policier Frank Serpico. Lequel est joué par al jeune Pacino de 32 ans. Le flic tout fier de sa mission devient vite rebelle devant le je-m’en-foutisme des commissariats et la distance de policiers imbus d’eux-mêmes. De toute façon, ils sont payés à la fin du mois, pourquoi en faire trop ? S’entendre avec les malfrats est lucratif et permet la bonne entente, pourquoi changer le système ?

Aux États-Unis règne la concurrence et le chacun pour soi. Chacun est son propre patron et « les ordres » sont exécutés selon sa version personnelle. L’individualisme croissant, qui a explosé avec le Watergate et la guerre du Vietnam, ont incité la jeunesse à contester le système – et surtout à en profiter. La morale, qui est collective, est délaissée au profit du profit.

Serpico veut bien faire son boulot : sauver les putes noires des viols collectifs sans paiement (donc les flics blancs se foutent), arrêter les voleurs sans leur tirer dessus quand ils sont noirs (ce que font les flics blancs), faire respecter la loi sur l’interdiction des paris clandestins (dont les flics blancs profitent par des enveloppes hebdomadaires), et ainsi de suite. Contre cette corruption, il ne peut pas faire grand-chose, sinon alerter. Ce qui le fait mal voir. Mais comme il tient à ce que l’affaire soit réglée au sein de la police, on le tolère, on le balade. Surtout qu’il est efficace en se fondant dans la population par son habillement. Il est en effet très « années 70 » en chemise flottante à demi ouverte, une suite de chaînes au cou, les cheveux longs et un bob (ridicule) sur le chef.

Malgré l’amitié de Bob Blair (Tony Roberts), un policier dans l’entourage du maire, onze ans se passent et toujours rien ! Serpico décide de frapper un grand coup en alertant la presse, le fameux New York Times, quotidien des intellos, très lu à l’époque. Son capitaine, qui le soutient, veut bien témoigner anonymement pour que le journaliste enquête. Car toute la police n’est pas pourrie mais la pression collective fait qu’on laisse faire. Révéler au public fera réfléchir et changer les choses.

C’est en effet ce qui arrive. Franck Serpico témoigne devant la commission Knapp, nommée sur le sujet en avril 1970 par le maire de New York John Lindsay. Mais ses collègues des Stups ne lui pardonnent pas. Lors d’une descente en 1971, il est laissé seul en avant par les autres, qui n’interviennent pas. Il se prend une balle dans le visage et ses collègues le laissent crever. Heureusement qu’un témoin prévient les secours ! Serpico s’en sort parce que la balle était de petit calibre mais il est écœuré, et encore plus lorsque un supérieur, Sydney Green (John Randolph), vient lui remettre la médaille d’or des inspecteurs. Il est récompensé hypocritement par le système dont il a dénoncé la pourriture au cœur. Il quittera la police pour s’exiler en Europe et vivre de sa pension d’invalidité. Jusqu’en 1980 où il rentrera aux USA et vivra reclus dans un chalet isolé.

Le film efficace bien que souvent bavard de Sydney Lumet est un réquisitoire contre la mafia en uniforme. Il dénonce la mise au banc de l’intégrité morale par un système clos sur lui-même et gangrené de politique. Si le directeur de la Police invite les nouvelles recrues à avoir foi en la loi, la réalité est tout autre. Il s’agit de « ne pas se mettre à dos » la police face aux émeutes potentielles dit au début le maire qui refuse de faire quelque chose. Il faut que le scandale arrive pour qu’il se sente obligé, devant ses électeurs, de bouger. Le flic hippie aura, comme ceux de Woodstock, changé la société – tout en devenant lui-même à moitié fou : intolérant, paranoïaque, impossible avec ses proches. Al Pacino fait tout le film.

Le psycho-rigide idéaliste parvenu à ses fins – mais au prix des relations humaines. « A Rome, fait comme les Romains », dit l’adage. La Morale absolue contre celle de tous les jours, l’Idéal abstrait contre la réalité sociale : que faut-il choisir ? Le monde est-il parfait ?

Il faut craindre les Purs.

DVD Serpico, Sydnet Lumet,1973, avec Al Pacino, John Randolph, Jack Kehoe, Biff McGuire, Barbara Eda-Young, StudioCanal 2021, 2h05, €12,98

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Poltergeist de Tobe Hopper

Un film d’époque, dans les 100 Thrills américains, qui reprend les fantasmes de Steven Spielberg, son scénariste et producteur. Occupé par le tournage d’E .T., il a laissé à Tobe, le massacreur à la tronçonneuse, le soin de la réalisation.

Comme toujours, prenez une famille moyenne américaine, trois enfants, habitant une banlieue pavillonnaire en Californie, un père agent immobilier qui fait bien son travail, réussit et lit une biographie de Reagan le nouveau président républicain, en bref Monsieur et Madame Tout-le-monde avec enfants et chien. Ajoutez quelques épices, des incidents inexpliqués comme cette télévision allumée après la fin des programmes qui scintille et dans laquelle la benjamine de 5 ans entend des voix, ou ces chaises qui bougent toutes seules. Agitez bien en faisant monter la mayonnaise dramatique des événements – puis faites exploser en apothéose, en livrant une explication sinon rationnelle, du moins crédible. Et vous avez un thriller à grand succès à sa sortie (123 millions de dollars), qui fera des petits (Poltergeist 2, Poltergeist 3, novelisation – et même une série). Spielberg sait y faire.

Fatigué, Steven (Craig T Nelson) s’endort devant la sempiternelle télé américaine, dont il regarde les émissions jusqu’à la fin sans vraiment les voir, juste en bruit de fond. Sa fille cadette Carol-Anne (Heather O’Rourke) se réveille et descend l’escalier ; elle s’assoit devant la neige qui a envahi l’écran après l’hymne américain qui clôt les programmes. Elle voit des choses, entend des voix ; c’est une enfant, elle perçoit ce que les adultes ne perçoivent plus.

La nuit suivante, un orage gronde et éclate, les petits ont peur, ils se réfugient dans le grand lit des parents. Une fois de plus, la télé se termine et émet de la neige. Carol-Anne se remet devant l’écran et une apparition surgit, nuée fantomatique qui envahit la chambre ; toute la maison se met à trembler comme sous séisme. Et la petite fille déclare : « ils sont ici » (They’re Here – titre du film en américain). C’est qu’une tornade est passée sur la maison, laissant planer un doute.

Le lendemain, grand soleil, mais au petit-déjeuner, le verre du garçon de 9 ans Robbie (Oliver Robins) se brise plein, inondant sa grande sœur de 16 ans Dana (Dominique Dunne)  ; ce n’est pas de sa faute. De même, ses couverts sont tordus. C’est le chien qui fait le beau devant personne, comme si un être se tenait au-dessus de lui. Puis ce sont des chaises qui se déplacent, la table qui est desservie sans intervention de quiconque, les chaises qui s’empilent alors que la maîtresse de maison Diane (JoBeth Williams) exige qu’elles soient toujours rangées à leur place contre la table ronde.

La nuit est pire, les phobies de chacun se révèlent. Le vieil arbre taillé et tordu du jardin fait peur à Robbie, mignon années 1980 avec ses cheveux en casque et ses dents de lapin, mais son père minimise : il a toujours été là. Au lieu de tirer les rideaux ou de baisser les stores, il laisse la vitre directement sur la nuit américaine, selon la manie de ne jamais fermer les volets du style ‘on a rien à cacher’. L’arbre tend soudain ses branches au travers de la vitre et emporte le gamin terrorisé en pyjama. C’est le père qui va le sauver, grimpant au-dehors par le tronc, les deux chuteront dans la piscine en train d’être creusée et ressortiront couverts de boue (autre fantasme quasi sexuel de Spielberg). Pendant ce temps, Carol-Anne est aspirée dans le placard à jouets de la chambre d’enfant par une force maléfique ; sa mère ne la surveille même pas, croyant « la chambre » un sanctuaire de sécurité (autre fantasme américain, au point de créer désormais la « pièce sécurisée » de la maison dans ladite chambre).

La piscine, justement. On sait les maisons américains bâties de préfabriqué en cloisons comme du papier à cigarette sur une charpente de bois sans aucune fondation. Or la piscine doit être creusée, entamer la terre. Un lieu qu’occupait jadis un ancien cimetière et que le promoteur a eu pour presque rien pour cette raison. Il a dès lors engagé des vendeurs pour ses pavillons, et Steven est le meilleur d’entre eux, responsable de 42 % des ventes. Sa maison est la première construite et lui a été confiée pour habiter. Le sacrilège – mais il ne le savait pas – est de creuser pour déterrer les morts car son patron (James Karen) n’avait pas fait « déplacer le cimetière » mais seulement les pierres tombales.

Morts dérangés qui se vengent via la petite fille blonde craquante (un vrai rêve WASP américain – qui mourra à 12 ans de septicémie par la carence du système de santé américain). Elle représente pour eux la vitalité qu’ils ont perdue, selon une médium engagée pour « assainir » la maison. Car les parents s’empressent d’aller consulter des parapsychologues de l’université de Californie, les docteurs Lesh, Ryan et Marty, après s’être enquis auprès de leurs voisins s’ils avaient eux aussi connu des événements anormaux chez eux. Ils sont les seuls, et les savants apportent une débauche de matériel d’enregistrement pour étudier le phénomène. Spielberg s’en moque un peu, celui qui photographie à la va-vite (Martin Casella) a oublié de retirer le bouchons de l’objectif, celui chargé de surveiller les écrans (Richard Lawson) ne voit rien, n’entend rien, ne sait rien, lisant un magazine tout en ayant des écouteurs sur les oreilles.

Dana l’ado va chez son petit copain, Robbie le gamin est envoyé chez ses grands-parents. Les parents restent, persuadés que Carol-Anne est encore là ; ils l’entendent parfois lorsqu’elle est appelée, mais elle ne peut revenir. La médium Tangina (Zelda Rubinstein) est alors convoquée, une naine au chignon qui parle d’une voix de petite fille mais s’avère efficace. Elle met en place tout un processus avec balles écrites et corde, pour récupérer Carol-Anne, prisonnière des âmes perdues qui ne « sont pas entrées dans la lumière ». L’entrée vers l’autre dimension est dans le placard de la chambre des enfants où Carol-Ann a disparu, et la sortie au travers du plafond de la salle de séjour… Après bien des cris et des extrêmes émotionnels, Diane revient avec sa fille Carol-Anne, toutes deux engluées de matières organiques comme si elles sortaient d’un ventre maternel. Signe de leur renaissance.

Tout va bien, la maison est désormais « assainie », les âmes perdues ont trouvé le chemin. Mais la famille veut déménager, le père ne supporte pas les mensonges de son patron sur l’origine du terrain, ce qui l’a obligé lui-même à omettre ces faits aux clients à qui il a vendu les pavillons. Sauf que… le film n’est pas fini.

La dernière soirée avant le départ, le camion des effets personnels et des principaux meubles étant déjà parti, tout recommence. Steven va régler les derniers détails de son départ au bureau, Dana l’ado va dire adieu à son petit copain, Diane, Robbie et Carol-Anne restent seuls dans la maison. Diane couche les enfants, prend un bain, se délasse en sécurité. Croit-elle.

C’est alors l’apothéose. Ce ne sont plus les âmes perdues mais carrément la « Bête » qui entourloupe Diane en la faisant grimper au plafond (métaphore sexuelle) et tente d’enlever Robbie à l’aide du clown qui est sur la chaise en face du lit. Spielberg a toujours eu peur des clowns. Moi-même je ne les aime pas. Leur sourire idiot et leur maquillage forcé au nez rouge m’ont toujours parus tristes, leurs rires grinçants et menaçants, comme s’ils voulaient se venger des autres par leur ressentiment déguisé en blagues. Robbie en a une peur bleue, il voile la face de clown chaque soir avant de s’endormir. Mais celui-ci lui saute dessus, tente de l’étrangler avec ses bras souples de poupée (il a failli en vrai, les fils de marionnette étant mal réglés!). Le gamin, robuste, se défend en pyjama rouge à col ouvert comme une tenue de judo ; il maîtrise le gnome et le jette dans le placard. Lequel tente alors d’aspirer les enfants dans « l’autre » dimension. Diane les sauve en parvenant à prendre la main de son fils tandis que lui tient la main de sa sœur (fantasme de fraternité familiale typiquement américain).

Ils fuient la maison hantée mais Diane chute dans la boue de la piscine, où les cercueils remontent à la surface, crèvent la terre, libèrent leurs cadavres décomposés et grimaçants (de vrais squelettes humains, non crédités). Steven vient tout juste de revenir et tous se précipitent dans la voiture, en happant Dana au passage, que son petit copain motorisé vient de ramener. Plus une minute dans cette maison ! Laquelle d’ailleurs implose et se replie comme un château de cartes, emportée dans la nuit – la seule du lotissement – sous les yeux des voisins suspicieux.

Dans le motel où ils couchent durant le trajet vers leur nouvelle vie, Steven évacue le perpétuel téléviseur de la chambre sur le balcon…

Sous couvert de conte horrifique, le duo Spielberg/Hopper fait une satire de l’american way of life des années contentes d’elles-mêmes : la famille en banlieue, les enfants tous beaux et bien faits, le père qui travaille au mieux, le patron toujours véreux, les maisons en préfab, les frayeurs nocturnes des enfants en-dessous de 12 ans, la télé par laquelle le mal s’insinue dans la famille. Du grand art.

DVD Poltergeist (They’re Here !), Tobe Hopper, 1982, avec JoBeth Williams, Craig T. Nelson, Beatrice Straight, Dominique Dunne, Oliver Robins, Warner Home Video 2007, doublé français ou sous-titres, 1h54, €14,81, Blu-ray Universal Pictures €14,27

DVD Poltergeist 1, 2 et 3, Warner Bros 2020, anglais sous-titré français, 4h50, €19,95 Blu-ray €25,87

Pour les Poltergeist 2 et 3 doublés en français, voir les liens en début de texte.

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Brainstorm de Douglas Trumbull

Enregistrer les émotions, les partager, léguer une bande intégrale des âmes mortes… tel est le propos ambitieux de ce film de science-fiction du tout début des années 1980, époque où la science apparaissait comme un espoir et comme un danger. Espoir pour approfondir l’humain en l’homme, danger parce qu’elle tentait diablement les militaires.

Lilian Reynolds (Louise Fletcher) est une femme chercheuse toujours la clope au bec – manie de ces années-là. Elle décédera d’une crise cardiaque, emportée par son projet, en léguant à son chercheur associé Mike Brace (l’étrange Christopher Walken) l’enregistrement de sa mort effectué in extremis alors qu’elle est à l’agonie. Mais la Science exige le sacrifice ultime. Tous deux ont expérimenté un casque qui absorbe et restitue les sensations d’un corps et d’un cerveau. On peut ainsi lire dans l’âme humaine, bien mieux que les psy, ou piloter à distance un aéronef. Mais aussi, ce qui est plus dangereux, se repasser en boucle un orgasme jusqu’à épuisement ou diffuser à ses proches des traumatismes enfouis. Car la science reste un outil, elle est comme la langue d’Esope la meilleure ET la pire des choses – à la fois, selon son usage.

C’est ainsi que le couple de Mike et de Karen (Natalie Wood), lassé d’une douzaine d’années de mariage, peut se ressourcer lorsque Mike revit les émotions enfouies toujours intactes de son amour premier. Le gamin issu du couple, Chris (Jason Lively), un ado de 12 ans toujours en slip et curieux de ce que fait son père, n’est qu’un accessoire, « innocent » selon l’imagerie d’Hollywood. Le chercheur s’occupe peu de lui et le rattrape in extremis lorsqu’il coiffe le casque aux émotions et qu’il en reçoit un choc psychotique qui le mènera à l’hôpital.

Le film est assez peu explicite sur les recherches et sur ses buts, préférant les effets spéciaux, ce qui le rend touffu. La romance du couple compense l’obsession de la chercheuse tandis que les dangers sont démontrés par plusieurs expériences de choc émotionnel. Mais l’humanisme prévaut. Mike, après le décès au travail de sa chef et partenaire Lilian, va visionner en entier sa bande et pénétrer son âme morte. Même si les captations sont espionnées par les militaires qui cherchent à faire de cette découverte une arme pour laver le cerveau ou piloter de futurs drones plutôt qu’un soin psychique, Mike monte tout un scénario pour déjouer les codes auxquels il n’a plus accès, la surveillance de son chef de centre qui l’a viré et a mis sous coffre la bande.

C’est là que l’ironie apparaît, dans le centre de recherche où les robots affolés par les instructions pirates de Mike déglinguent leur atelier, menacent les gardiens comme des bandits humains, protègent la bande qui tourne alors que Mike la pirate. Car la Science peut tout, y compris contrer ceux qui s’insurgent contre elle ou veulent la faire servir à de mauvais desseins.

Au total, un film assez bizarre aujourd’hui, aux effets spéciaux vieillis, mais qui incite comme toujours à la réflexion. Natalie Wood s’est noyée inexplicablement durant le tournage, sans rapport apparent avec le film, mais cela a contribué à son aura sulfureuse.

Grand prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz 1984 pour le réalisateur.

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

DVD Brainstorm, Douglas Trumbull, 1983, avec Christopher Walken, Natalie Wood, Louise Fletcher, Warner archives 2016, €29,20 Blu-Ray €29,20

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Guêpier pour trois abeilles de Joseph Mankiewicz

Un riche Américain exilé en Suisse durant la dernière guerre, puis dans un palais à Venise, s’inspire d’une intrigue de théâtre de Ben Jonson, écrite en 1606 pour monter un canular. Il invite les trois anciennes femmes de sa vie à venir le rencontrer, assurant qu’il est mourant et qu’il va désigner l’une d’elles comme seule héritière. Cecil Sheridan Fox (Rex Harrison) est le Volpone de Ben Jonson – le Renard ; il engage un régisseur-secrétaire au nom prédestiné de Mosca, McFly (Cliff Robertson) – la Mouche -, jeune homme qui a fait du droit mais n’a pas obtenu sa licence à cause du droit commercial.

Tout est mis en place pour que monte le suspense. Le pot de miel de la fortune supposée attire les trois belles un brin décaties par la vie, ou désireuses de prendre leur revanche : Mrs Sheridan (Susan Hayward), Merle McGill (Edie Adams) et la princesse Dominique (Germaine Lefebvre dite Capucine). La première a pour nom initial Texas Crockett – tout un programme ! Fox lui a pris la distillerie de bourbon de son père, qu’il a rebaptisée à son nom. Elle assure qu’elle a des droits premiers puisque reconnue en concubinage notoire par l’État américain où ils vivaient, un vrai lien juridique proche du mariage. Elle est accompagnée de son infirmière personnelle Sarah Watkins (Maggie Smith la professeur Minerva de Harry Potter, ici jeune) qui veille surtout à ce qu’elle ne prenne pas trop de somnifères. La seconde est une actrice inculte et vulgaire qui croit que le fils du pape Borgia a donné une pendule à Fox, lequel l’a dans sa jeunesse reformatée et recoiffée avant de la confier aux producteurs. Mais son talent décline et elle commence à racler ses fonds de tiroirs. La troisième est une princesse française, belle et froide, à la fortune délabrée ; elle aimerait bien se refaire sur son ancien amour.

Les acteurs sont en place, le décor est mis, le rideau se lève.

Les trois hypocrites sont reçues une à une par le grand malade qui s’amuse. Chacune lui apporte un cadeau, tous en rapport avec le temps : un sablier de poudre d’or pour la princesse, une pendule kitsch pour Sheridan, une pendule moderne à fuseaux horaires pour l’actrice. Chacun révèle ainsi son caractère. Mais Mrs Sheridan, qui se sent des droits de quasi-épouse pour régenter l’impotent, convoque un vaporetto ambulance pour emporter le malade à l’hôpital ; la sirène, semblable à celle des flics de Los Angeles, fait flipper Merle, en souvenir de son existence hasardeuse. Le régisseur a fort à faire pour inventer in extremis un prétexte juridique pour empêcher le transport et tout faire échouer.

Dans la nuit, alors que McFly drague Sarah un peu amoureuse de lui dans un café de Venise, Mrs Sheridan meurt. Son flacon de somnifères vide est à côté de son lit. L’infirmière sait que ces somnifères ne sont que des placebos et que les véritables sont sous clé dans sa mallette, mais sa maîtresse est bel et bien morte. Qui l’a fait ? Elle appelle la police et l’inspecteur Rizzi (Adolfo Celi) mène l’enquête. Il voit bien ce qu’a de trouble toute l’histoire mais ne peut mettre la main sur le vrai coupable. Les deux ex-maîtresses restantes tentent de se fournir un alibi réciproque, tout en s’accusant de mentir. McFly joue un jeu étrange en arpentant le palais un carnet à la main et en gardant des pièces de 1 $ neuves qui ne sont plus dans le sac de Mrs Sheridan.

C’est encore une fois l’infirmière – le grain de sable – qui va enclencher le mécanisme de la fin. Mais impossible d’en dire plus, le film ne se termine pas comme la pièce de Ben Jonson. Tout est leurre, apparences et manipulations. Tout est trompe-l’œil, même les décors où un faux mur peint cache des volets sur la rue ou un monte-plats. Un vrai théâtre pour un reclus lassé de ses contemporains. Personne ne contrôle personne, au fond, et le destin s’accomplit malgré soi.

Le film n’a inspiré à sa sortie qu’une indifférence polie, déjà daté à la veille de l’explosion hormonale de 1968. Il est depuis devenu culte, comme souvent, une fois la crise d’époque passée. Ses qualités de mise en scène et de scénario digne d’un roman policier se révèlent, à la fin surtout, qui va de rebondissement en rebondissement.

DVD Guêpier pour trois abeilles (The Honey Pot), Joseph Mankiewicz, 1967, avec Rex Harrison, Susan Hayward, Cliff Robertson, Capucine, Edie Adams, BQHL éditions 2021, audio anglais ou français, 2h06, €12,00 Blu-ray €19,99

(mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La peste, série France 2

Albert Camus l’avait écrit sur le modèle de la peste brune en 1947 ; le Covid l’avait fait vivre sur le modèle d’un virus grippal inconnu en 2020 ; Antoine Garceau l’a réalisé en 2023 dans une série en quatre épisodes diffusée sur France 2 et disponible en repasse.

L’histoire est connue : une maladie étrangère contamine brutalement en quelques jours une population insouciante d’une petite ville du sud de la France. Les autorités minimisent, les partis en profitent pour pousser leurs pions, les affairistes s’engouffrent dans la brèche, les fonctionnaires fonctionnent de plus en plus dans l’obéissance aveugle pour se faire bien voir. En bref : la sale humanité avec tous ses travers, orgueil, petitesse, lâcheté.

Mais aussi les « héros » à la Camus, ceux qui font bien leur travail, stoïques et toujours le pont : les médecins et infirmières, les pompiers, le journaliste, les chercheurs, les simples prof de musique, les anciens humanitaires. Ceux-là aident les autres pour s’oublier eux – le contraire absolu des profiteurs qui font passer leur ego avant tout le reste.

Tout commence par une scène de plage, des enfants à la fragilité nue sortent de la mer, des jeunes plein de vie jouent au ballon, une femme satisfaite se fait masser le dos seins nus – l’hédonisme des vacances et de a vie relâchée propre à nos sociétés démocratiques en paix et prospères. Tout change brutalement avec un rat qui court. Hystérie de la massée, qui se lève à poil pour fuir l’horreur de la petite bête à poil qui court ; elle ne l’a pas même mordue. C’est une brave petite chienne qui va étrangler le rat, par savoir-faire atavique. Heureusement que l’homme a apprivoisé le chien !

Jour après jour, des gens se mettent à tousser, la fièvre monte, des pneumopathies se révèlent. Comme de bien entendu, l’hôpital public est vite encombré, vite à court de moyens, vite sans assez de personnel. La rationalisation ministérielle fait des ravages, pas question de plus, il faut faire avec et tant pis pour les pénuries. Mais Covid oblige dix ans avant, on ne manque plus de masque ni de gants. Les gens meurent, résignés. Le directeur d’hôpital (Francis Leplay) en profite pour supprimer le labo de recherche sur les pathogènes. L’idée en haut lieu est de favoriser les cliniques privées.

Le maire depuis 17 ans (Bruno Raffaelli) est un gros assoupi narcissique qui n’aime rien tant que de parader sur le circuit de télé locale, tandis que sa police municipale surveille nuit et jour par drones et caméras à reconnaissance faciale tous les trublions éventuels. Un clic et le portrait est scanné, la fiche d’identité sortie. Le maire tient à sa saison estivale, pour laquelle il a engagé une cantatrice d’opéra célèbre ; rien pour le populo, tout pour l’élite. En sous-main, une milice privée, dirigée par le capitaine de la police (Éric Denize), joue les gros bras pour les nantis, les traditionalistes, les réactionnaires. Pas de politique en ce film, il n’en est plus besoin, la politique a disparu sous la démocratie molle, le consensus dirigé, la surveillance omniprésente.

Je ne vous l’ai pas dit ? Nous sommes en 2030, autrement dit dans six ans. Le réalisateur rejoue 1984 de George Orwell pour montrer la société telle qu’il la voit venir. Dans six ans, nous aurons peut-être déjà subi trois ans de Rassemblement national après l’élection présidentielles de Marine Le Pen en 2027, avec tout ce qui va avec, déjà mis en œuvre dans les villes du sud de la France, celles qui votent massivement depuis des années pour la droite radicale.

La grève des poubelles comme dans le Paris d’Hidalgo il y a peu, due aux bas salaires et au refus de toute négociation, fait proliférer les rats et elle est le bouc émissaire commode pour l’épidémie. Quand le maire se fâche pour sa saison touristique, la milice règle le problème rapidement : une balle dans le bide du gros meneur qui n’y croyait pas (Gérard Dubouche), un tabassage en règle des manifestants démunis, en majorité arabes. Le lendemain, les poubelles sont enlevées. Mais les rats se sont reproduits et propagent la peste, un variant virulent et résistant aux antibiotiques qui, d’ailleurs, commencent à manquer.

Après avoir nié, les autorités prennent peur de la contagion grâce au docteur des pauvres Bernard Rieux (Frédéric Pierrot), au journaliste d’opposition Sylvain Rambert (Hugo Becker, épaissi) et à la chercheuse en biologie lanceuse d’alerte Laurence Molinier (Sofia Essaïdi) – et la ville est rapidement et brutalement confinée. Internet est coupé, la télévision aussi sauf la locale, tout comme les réseaux « pour éviter les fausses informations et les théories du Complot », et les portables n’ont plus de portée que sur l’agglomération. Quiconque résiste est maté d’un coup de crosse dans la tronche ou abattu d’une rafale. Le préfet (Patrick Mille) démet le maire incapable et prend lui-même la gestion de la commune sur ordre ministériel. Nul ne peut plus en sortir et ce qui entre est soigneusement contrôlé par l’armée.

Un fameux Plan D se révèle à demi-mot, bien que nié comme toujours jusqu’à sa preuve incontestable. C’est la parade habituelle aux politiques de tout nier jusqu’à ce qu’ils aient le nez dans la merde, une tactique habituelle aussi aux tueurs en série comme Fourniret, qui n’avoue que lorsque des preuves incontestables luis sont montrées. Le plan D signifie Plan Darwin, le père de la sélection naturelle. Seuls les plus forts survivent et il y a trop d’ayant-droits pour le Budget. Il est décidé au plus haut niveau d’encourager la nature à sélectionner les plus forts, les plus résistants. Le libéralisme poussé à son extrême libertarien. Pour cela, après le confinement qui permet aux élites de se préparer, un déconfinement sans condition de la population permettra au bacille de manifester toute sa virulence et de tuer les faibles, les comorbidités, les vieux, les chétifs. Ceux qui survivront auront le pouvoir et vivront d’autant mieux…

Je vous passe toutes les péripéties humaines et mafieuses, la romance du journaliste avec la chercheuse, l’adoption d’enfants perdus par la prof de piano qui n’e a jamais voulu, la rédemption au service des autres de l’ex-terroriste gauchiste Tarrou (Johan Heldenbergh), les scènes d’émotion et celles d’action, avec la mort d’un enfant (Hippolyte Daumas) comme chez Camus. Le fils d’un juge catho tradi intégriste et rigide (Guillaume Marquet) est atteint et décède, son père est ébranlé par la mort successive de sa femme et de son fils aîné, comme puni par Dieu des sept plaies d’Egypte, malgré sa soumission inconditionnelle à la Foi et à l’Église. Le père Panneloux ne comprend plus rien, Dieu seul sait ce qu’Il fait – façon de botter en touche pour ne plus penser. D’ailleurs, les tarés de l’Apocalypse se réveillent, une hystérique aborde le docteur Rieux au sortir de son travail pour lui parler du diable.

C’est une bonne série, d’aujourd’hui qui réactualise Albert Camus après le vécu du confinement Covid, avec pour perspectives la poursuite des tendances libertariennes et radicales de droite à la Trump ou Zemmour. Pour alerter sur le totalitarisme à la Poutine ou Xi qui vient à bas bruit, le racisme, la télésurveillance par caméras dans la ville et drones, le contrôle facial et informatisé. Au fond, les assassins sont parmi nous ; la peste est déjà en nous. Par notre lâcheté individuelle et collective.

Le message de Camus, repris en sourdine par la série, est que lorsqu’on est gouverné par le mensonge et la violence, il faut résister. La résistance individuelle est vaine (la lanceuse d’alerte est internée, le petit jeune policier qui voulait révéler les magouilles est zigouillé), seule la résistance collective vaut (les brigades de santé de Tarrou, l’équipe de recherche sur le vaccin). Et toute résistance est un rocher de Sisyphe, sans cesse à remonter sur la montagne pour contrer sans cesse l’avidité de pouvoir et les egos des puissants.

Car le bacille de la peste menace toujours, tapis quelque part entre les draps de l’armoire ou dans les pages d’un livre… ou dans la cité avec la bureaucratie, le je-m’en-foutisme, les habitudes…

France 2 La série La peste « saison 1 » en repasse (4 épisodes)

La série La peste sur Wikipedia

Albert Camus, La peste, chroniqué sur ce blog

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Au cœur de la nuit

Cinq récits fantastiques du film noir anglais d’après-guerre, sur des nouvelles d’H.G. Wells, E.F. Benson, John V. Baines et Angus McPhail. Ils se raccrochent à un sixième récit central qui boucle sur lui-même, l’aventure d’un architecte (Mervyn Johns) convoqué par un ami d’ami (Roland Culver) pour conseiller des travaux d’agrandissement dans un cottage à la campagne.

L’architecte de rend dans sa petite voiture sport au lieu-dit, rencontre l’ami d’ami et ses amis dans un salon où une flambée donne de la chaleur, tout autant que les clopes que chacun se passe à peu près toutes les dix minutes, avant un verre de whisky renouvelé dès qu’il est vide. On n’avait aucun soin de sa santé dans les années quarante… Mais ce n’est pas le propos. L’architecte est « sidéré », terme à la mode désormais de qui n’a jamais rien vu et se trouve stupéfait, engourdi d’intelligence (s’il en avait) et de sensibilité. Il convient ici car tout est comme dans son rêve récurrent, un cauchemar où il reconnaît chaque détail de la maison, chaque personne, chaque événement qui survient. Il prédit la venue d’une femme brune qui n’a jamais le sou, les lunettes cassées du psy de service, l’horreur qui va survenir s’il reste. On le convainc de rester…

Mais son récit engendre aussitôt des Mee too ! de rigueur ! Nul ne veut être en reste et le psy (Frederick Valk) a fort à faire pour tenter d’expliquer rationnellement l’improbable. Et quand il ne sait pas vraiment, il jargonne, comme tout bon psy doté d’un côté charlatan. La psychanalyse est-elle une science ? Ou un art analogue à la médecine ou à la prêtrise ? Au milieu du XXe siècle, après la guerre industrielle et la Bombe, le doute sur la science se fait jour, il est pire aujourd’hui où les « fausses vérités » deviennent « alternatives » pour les gogos prêts à croire n’importe quel braillard du moment qu’il a une grande gueule.

Le pilote de course réchappé d’un accident (Anthony Baird) raconte comment il a vu, une nuit, un chauffeur de corbillard (Miles Malleson) depuis la fenêtre de l’hôpital lui faire signe en lui disant : « il reste une place, Monsieur » ; et lorsqu’il est sorti et a voulu prendre le bus, le contrôleur qui avait la même tête lui a dit la même chose, le faisant reculer. Heureusement, car ledit bus à étage s’est abîmé dans la Tamise par accident peu après. C’est le premier récit.

Il y en aura d’autres : Un conte de Noël, Le miroir hanté, L’histoire du golf, Le ventriloque.

Le conte de Noël est une fête d’enfants dans une maison hanté par un meurtre, celui d’une grande (demi pour la morale)-sœur sur son petit frère Francis. La jeune fille qui le raconte (Sally Ann Howes, 14 ans au tournage) est la première a s’exclamer Mee too ! dans le salon du cottage, après le récit du pilote. Le meneur est un adolescent déguisé en Puck (Michael Allan) qui entraîne tout le monde à jouer à cache-cache. Il a pour objectif de voler un baiser à la jeune fille sous couvert de la recherche. Mais celle-ci, partie dans les combles, en joue, elle l’étourdit et disparaît derrière une porte qu’elle trouve derrière elle. Là, un petit garçon habillé à l’ancienne pleure ; il dit s’appeler Francis et avoir peur que sa demi-sœur ne le tue. Elle le console, le couche et redescend pour se faire découvrir. Mais nul n’a jamais entendu parler d’un gamin dans une chambre. Elle a sauté les siècles pour se retrouver dans l’histoire qui hante la maison !

Le miroir Chippendale du XVIIIe est acheté par une femme (Googie Withers) à son fiancé chez un antiquaire, qui lui apprendra ensuite son histoire dramatique. Il était dans la chambre où son propriétaire, maladivement jaloux, a étranglé sa femme en croyant qu’elle le trompait. Le fiancé d’aujourd’hui (Ralph Michael), qui noue sa cravate devant le miroir, aperçoit derrière lui la chambre initiale, pas la sienne. Il en devient fou – en fait de sexualité refoulée – et manque de réaliser ce que l’autre a fait, jusqu’à ce que la fiancée, résolue et sagace, abatte le miroir d’un coup de chandelier, mettant fin à l’ensorcellement.

Le golf met en scène deux amis de sport (Basil Radford et Naunton Wayne) qui se disputent la même fille et la jouent en une partie. Le gagnant a triché mais l’autre accepte sa défaite et marche vers la rivière jusqu’à se noyer. Il va dès lors hanter le survivant de façon comique et le suivre à six pieds derrière lui (référence au six pieds sous terre de rigueur pour les morts anglo-saxons) jusque dans la chambre à coucher. Il en est possédé jusqu’à en perdre ses moyens – jusqu’à sa disparition finale dans une pirouette inattendue.

Quant au ventriloque (Michael Redgrave), il est dépassé par sa créature de pantin. Son double prend peu à peu sa place dans son esprit et il est seul, apeuré, sans la poupée fétiche. Celle-ci insulte sans vergogne celles et ceux qui ne lui plaisent pas, attire en revanche celui qui le séduit, un autre ventriloque avec qui il voudrait s’associer. C’est tout le subconscient qui se fait jour, l’homosexualité refoulée. Le maître en est devenu esclave, jusqu’à la tentative de meurtre par jalousie, un acte que le conscient n’aurait jamais permis.

Film à sketches avec ses hauts et ses bas, un fil conducteur jusqu’au pied de nez final, ce récit d’épouvante assez rare de névroses obsessionnelles nous laisse aujourd’hui dubitatif et excité. L’Angleterre sortait de la guerre et de ses nuits hantées de la peur des bombardements. Cette catharsis était bienvenue ; elle se regarde encore aujourd’hui, avec plus de distance mais non sans intérêt pour les profondeurs de la psyché.

DVD Au cœur de la nuit (Dead of Night), Cavalcanti, Charles Crochton, Basil Dearden, Robert Hamer, 1945, avec Michael Redgrave, Googie Withers, Mervyn Johns, Basil Radford, Naunton Wayne, Universal Music 2002 VO anglais doublé français, 1h44, €67,04, Blu-ray StudioCanal 2014 en anglais uniquement €14,45 (mon commentaire est libre, seuls les liens sont sponsorisés Amazon partenaire)

Catégories : Cinéma | Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,