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Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits

robert louis stevenson nouvelles mille et une nuits
Il n’y a pas mille et une histoire, comme dans le conte persan, mais onze. Elles sont nées de soirées de jeunesse enfumées avec son cousin Bob, brillant causeur, auquel ce recueil de nouvelles est dédié. Nous sommes entre Gaboriau et Novalis, dans la bohème d’Henri Murger.

Mystère, noblesse et imprévu donnent cette fantaisie des contes aux histoires imaginées. Les gens sont beaux et jeunes, certains poussés vers le crime, d’autres vers le désespoir, tous vers l’avenir incertain. On a noté la ressemblance entre le prince Florizel, héros des premiers contes, avec le comte de Monte-Cristo, mais les mauvais quartiers londoniens et parisiens rappellent plutôt les feuilletons d’Eugène Sue. La forme littéraire est en revanche bien celle de l’arabesque, entrelacement de figures de fantaisies, façon de s’essayer au rôle du Créateur.

Peut-on disposer de sa propre vie ? Peut-on impunément offrir son propre luxe à la convoitise d’autrui ? Ou s’excuser de sa faillite ? Que signifie vouloir « être » artiste – suffit-il de prendre des poses ? En quoi la poésie serait-elle liée au vol, au meurtre, à l’existence hors-la-loi – être artiste maudit et dans la dèche suffit-il à faire de vous un grand homme ? Comment peut-on rester noble et néanmoins défendre son honneur ?

En quelques cycles, l’auteur évoque toutes ces questions. Le Club du suicide est dérivé des clubs secrets d’étudiants aimant jouer avec l’étrange et le risqué. Les diamants du rajah disent tout le maléfice d’une fortune que tous vont vouloir acquérir. Le pavillon dans les dunes décrit l’innocence bafouée par le crime, une jeune fille immariable par la faillite de son banquier d’oncle. Un gîte pour la nuit met en scène François Villon, étudiant, poète, cambrioleur en sa misère physique et morale.

Le portrait que fait l’auteur de François Villon – « premier des grands poètes lyriques français de l’époque moderne » selon Larousse – le ramène à sa triste réalité : « Le poète était une loque humaine, sombre, petit et maigre, les joues creuses et les cheveux noirs bouclés et fins. Il portait ses vingt-quatre ans avec une animation fiévreuse. La cupidité avait formé des plis autour de ses yeux, et les sourires mauvais lui avaient tordu la bouche. Le loup et le porc se disputaient l’expression de son visage – un faciès éloquent, rusé, laid, terre-à-terre. Ses mains étaient petites et agiles ; ses doigts, noueux comme une corde, s’agitaient continuellement devant lui en une pantomime véhémente et expressive » p.416 Pléiade. Cela vaut-il le coup d’être « artiste » si c’est pour être maudit ?

La porte du sire de Malétroit expose le conflit du jeune homme entre l’héroïsme et l’honneur, une parodie ironique du Cid cornélien. Léon Berthelini et sa guitare évoque les démêlés de l’auteur même avec un commissaire dans une ville du nord française, lors de son voyage en canoë, tout en l’enrobant de fiction et de réflexion sur le statut d’artiste.

L’art, au fond, ne peut rien pour sauver votre âme, car il est illusion, chatoiement d’apparences qu’il ne faut en rien prendre au sérieux. On peut rêver, le temps d’une œuvre à lire, écouter ou contempler ; mais la réalité est là qui revient inexorablement et dont on doit tenir compte pour tout simplement vivre. Ce seront les leçons ironiques des œuvres en germe, L’île au trésor déjà chroniquée, comme l’Étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde ou le Maître de Ballantrae – que nous lirons ultérieurement.

Robert-Louis Stevenson, Les nouvelles Mille et Une Nuits, 1882, CreateSpace Independent Publishing Platform, 180 pages, €11.55
Robert-Louis Stevenson, Œuvres 1, Gallimard Pléiade 2001, 1242 pages, €59.00

Les œuvres de Robert-Louis Stevenson chroniquées sur ce blog

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Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires

joaquim maria machado de assis un capitaine de volontaires
Vous ne connaissez pas Joachim (…) de Assis ? Moi non plus. Il est cependant très célèbre dans les lettres brésiliennes puisque fondateur de l’Académie du pays en 1897. Né en 1839 d’un père ouvrier noir, descendant d’esclaves, et d’une mère portugaise faisant profession de blanchisseuse, le petit Joachim fut autodidacte. Fin observateur de la société, dans laquelle il ne s’est jamais senti pleinement légitime de par ses origines mêlées et de par son éducation éclectique, il décrit les comportements de ses contemporains avec une acerbe ironie.

Notamment l’amour, l’Hâmour comme le ralliait Flaubert, qui est la grande occupation des mâles dès leur adolescence en société, jusqu’à ce qu’ils se « rangent » par le mariage. C’est donc l’histoire d’une conquête que le narrateur couche sur le papier, celle de Maria, femme épanouie au corps de danseuse qui ensorcelle les sens avivés des puceaux du temps. Nous sommes fin XIXe et le siècle est victorien, même sous les tropiques, surtout dans la « bonne » société.

Le conte est banal – et tragique. Le jeune homme tombe amoureux de l’ensorceleuse, qui se trouve malencontreusement la compagne d’un ami. Il trahit cet ami, puis son amour, Maria se repentant très vite de son écart de quelques semaines où les seules privautés torrides consenties étaient à peu près de se toucher les mains. Le narrateur raconte son chagrin à un autre ami, qui s’empresse de demander conseil à sa maitresse, laquelle va faire avouer Maria, dont elle est amie. Si vous suivez jusqu’ici, tout va bien. La tragédie commence lorsque l’ami marital de Maria entend par inadvertance la conversation des deux femmes. L’aveu de la trahison lui fait du mal, il s’engage pour la guerre, la grande guerre du continent sud-américain entre 1865 et 1870, celle de la Triple alliance contre le Paraguay du Brésil, de l’Argentine et de l’Uruguay réunis.

Évidemment le capitaine meurt au combat, Maria le suit de peu, et la fille de 15 ans aussi. Il n’y a que le narrateur qui survit, lâchement, sans avoir été ni jusqu’au bout de son amour en l’enlevant, ni jusqu’au bout de son désespoir en mettant fin à ses jours, ni jusqu’au bout de sa maturité en s’engageant lui aussi. C’est en cela que réside la finesse psychologique de cette nouvelle, qui ferait un vrai roman s’il était plus développé. Mais Joachim de Assis voulait rester sec, n’étant en rien atteint par le baroque brésilien de son époque.

Ce pourquoi, comme Stendhal dont il s’efforce parfois à copier le style neutre et précis, il reste lisible aujourd’hui. Point de romantisme dans ce conte social, point de lyrisme larmoyant avec force théâtre – la simple réalité des passions remuées en société fermée, contente d’elle-même mais rarement capable de les surmonter. L’immaturité du jeu, les hommes en pleines hormones pariant sur les femmes pour les faire « tomber », comme aux cartes.

Une jolie édition sur papier ivoire à couverture cartonnée d’une alliance d’éditeurs de La Rochelle orientés vers le grand large, à un prix abordable.

Joaquim Maria Machado de Assis, Un capitaine de volontaires, fin XIXe brésilien, éditions française La Découvrance & Les Arêtes, traduit du portugais par Dorothée de Bruchard, 2015, 37 pages, €7.00

Attachée de presse : Guilaine Depis, 06 84 36 31 85 ou guilaine_depis@yahoo.com

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Moraline socialiste

Balles tragiques à Charlie Hebdo, 12 morts. Les événements de janvier bouleversent les postures politiques, mais l’unanimisme en réaction à la barbarie fanatique ne fait que masquer les clivages. Puisque tout le monde – ou presque – se sent Charlie (sans décider entre « être » et « suivre » dans le slogan « je suis »), faisons vivre ce ton libertin qui, de Molière et Voltaire à Cabu et Wolinski – en passant par Flaubert, Daumier, Desproges et quelques autres – est un trait de la culture française. L’ironie plus que l’humour, la satire politique plus que la dérision : se moquer, c’est considérer l’autre, donc aimer s’affronter à lui civilement – pas le mépriser, encore moins le tuer ! Le véritable mépris se manifeste par la plus complète indifférence : on ne rit jamais de ce qui n’existe pas à nos yeux.

Le rire, disait Bergson, nait du mécanique plaqué sur le vivant. C’est pourquoi tous les sectaires, les croyants ânonnant, ont toujours été la cible privilégiée des humoristes – religion ou pas.

Les événements l’ont prouvé, s’il en était besoin, coexistent deux postures de gauche : celle qui veut agir (au gouvernement mais parfois en région), et celle qui préfère rester dans le confort de l’opposition (« frondeurs » ou intellos sans mission). J’ai déjà parlé des intellos de la gauche bobo ; je parle aujourd’hui des politiciens. Manuel Valls, Premier ministre, a été parfait durant la crise, le ton juste, les mesures choc, l’équilibre du droit. D’autres ministres ont été reconnus et les Français sondés le manifestent sans réticence. Mais d’autres politiciens de gauche, rencognés dans leurs fiefs et jalousant peut-être ce pouvoir auquel ils ne sont pas directement conviés, préfèrent le rappel à la Morale.

Les Grands Principes (évidemment figés une fois pour toutes quelque part entre 1789 et 1917) sont leur Bible et leur Coran. Lorsque j’évoque par exemple des mots tabous comme « épuration ethnique » (réponse à une question d’un blogueur) ou « lobby juif » (institution légitime aux États-Unis) – même si ma conclusion est nuancée – je me vois accusé aussitôt de « blasphème ». Quand vous avez un interlocuteur face à vous, son œil perd de son brillant, son discours devient monocorde, il dérape en pilotage automatique comme ces appareils où il suffit de mettre une pièce pour que sorte encore et toujours la même chanson. Les ténors de la Gauche bien-pensante édictent des fatwas dans les médias pour stigmatiser et déconsidérer ces loups démoniaques (de droite ou « ultra-libéraux » pas moins) qui osent souiller leur onde pure… Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?

J’aime la gauche pour son élan et quand elle est en mouvement ; je n’aime pas la gauche morale, figée dans son catéchisme. Ma génération a assez subi les curés, les cocos, les maos et les trotskistes (par ordre d’apparition à l’histoire). Nous subissons aujourd’hui la triste moraline socialiste. Ce mot de Nietzsche décrit cette glu édifiante qui se croit obligée d’enrober tout discours pour qu’il soit « acceptable » aux adeptes. La réalité toute crue ne saurait passer sans cette sauce – analogue au ketchup pour les ados (qui en mettent partout parce qu’ils craignent le vrai goût des choses).

Soyons donc impertinent et osons moquer les travers de ces « vaches sacrées » qui aiment à prendre trop souvent la position du missionnaire et s’affichent en précieuses ridicules.

La fin d’année 2014 a vu les grandes orgues du socialisme tonner sous les voûtes. La Charte des Socialistes pour le Progrès Humain rappelle les élans romantiques louis-philippards des proto-socialistes étrillés ensuite par Marx en termes « scientifiques » et par Lénine en termes « politiques ». La Charte fait ronfler les grands mots, ceux qui ne veulent rien dire et qui servent de réceptacles bien démagogiques à toutes les aspirations et fantasmes : émancipation, démocratie, égalité « réelle », progrès, justice « sociale », primat du politique, collectif. On voit combien la vraie vie fait voler en éclat ces grands principes, lorsque le droit tombe sous les kalachnikovs et combien l’émancipation promise toujours n’arrive pas à avancer sous la pression du victimisme (les assassins seraient de pauvres victimes de la société, la désintégration scolaire n’aurait rien à voir avec l’immigration, le collectif est forcément plus fort que les communautarismes…).

Le romantisme politique (qui a culminé en 1848) est caractérisé par le sens du spectacle (drame, héroïsme, sacrifice), par la sentimentalité et l’éloquence (appel à l’idéal, Lamartine, Hugo), par une insistance misérabiliste (les pauvres, les opprimés, Gavroche, Cosette, Michelet, Eugène Sue), enfin par l’appel ”religieux” (une vision morale étendue à l’univers, des dénonciations au nom de l’Infini, la mystique pédagogique et le Progrès comme justification). Ces thèmes viennent du catholicisme et le socialisme les a récupérés sous Jaurès, Blum et Mitterrand. Ils continuent à courir sous la surface soi-disant « laïque » des socialistes au pouvoir.

En décembre, Martine Aubry dénonce – contre son propre gouvernement qui voudrait desserrer les carcans sur l’emploi – « la promenade du dimanche au centre commercial et l’accumulation de biens de grande consommation ». Elle moralise brutalement, du haut de son impérium moral-socialiste : « Je me suis toujours engagée pour un dimanche réservé à la vie : vie personnelle, vie collective. » C’est oublier que la « vie collective » exige aussi des gens qui travaillent le dimanche : les conducteurs de train pour ne pas prendre sa voiture non-écologique, les cinoches pour projeter des films « culturels », les musées et leurs gardiens asservis à travailler quand les autres se baladent, les boulangers qui font le pain du matin, les marchés où les « producteurs » viennent présenter leurs récoltes, les policiers pour suivre les délinquants et sécuriser les lieux publics…

La consommation moralement acceptable de Martine Aubry apparaît comme celle des bobos urbains. Les autres, les prolos, campagnards ou banlieusards, en sont réduits à l’achat en ligne sur Internet, le dimanche – puisqu’ils travaillent toute la semaine. L’interdit sur le travail du dimanche a-t-il mis depuis des siècles « la culture au cœur de la vie » ? Il y a mis la messe, oui – la culture, non. Cette Culture aubryste serait-elle la nouvelle messe sociale à laquelle tous sont sommés d’assister ? Mieux ne vaudrait-il pas réformer le mammouth du conservatisme scolaire, ou ne pas faire payer (comme dans le Paris Hidalgo-socialiste) les musées de la Ville aux chômeurs, que d’énoncer ce genre de jugement moralisateur sur les activités des gens ? Ils sont censés en socialisme être libres, « émancipés », « égaux », ils font ce qui leur semble bon : de quoi l’État devrait-il se mêler ? La bonne conscience morale de classe est insupportable, édictée par ceux-là mêmes qui se parent de vertu populaire.

selfie nue

Même chose, le même mois, en plus immature. L’insupportable ado de Troisième, Cécile Duflot, pose avec Virginie Lemoine « pour lutter contre l’homophobie ». Est-ce cet « acte » qui va changer les comportements ? Si oui, on attend d’elle un selfie nue devant un HLM contre le mal-logement. Cela ferait encore plus ado et encore plus progressiste, les seins nus étant la transgression des normes bourgeoises qui fait causer dans le poste – et la posture féministe cette révolte anti-mecs qui fait tant jouir les anémiques intellos de gauche. Il est vrai que le bilan-logement du ministère Duflot n’est pas très flatteur… Détourner l’attention par un coup d’éclat ne rehausse pas le niveau de cette politicienne trop avide de célébrité médiatique pour être honnête.

C’est enfin l’ineffable président, François Hollande, qui lors de son « inauguration » de la Cité de l’immigration, a réduit la République à « l’adhésion à un projet commun ». Sans plus. « Parce que depuis 150 ans, la République n’est pas liée aux origines, c’est l’adhésion à un projet commun. » N’avez-vous qu’à venir et adhérer – comme au parti socialiste – pour devenir « français » ou « européen » ? « Vivre en France, c’est une somme de devoirs et de droits » : c’est un peu court, politicien ! On l’a vu juste un peu plus tard… avec les lamentables Kouachi et Coulibaly, « français » de ressentiment qui haïssaient la république, la civilité, la culture, la liberté… On l’a vu plus largement hors Hexagone après le printemps arabe : sans nation, pas de corps politique ni d’État qui fonctionne, pas de régulation organisée des intérêts particuliers mais une simple association d’ayants droit ou de mafias trafiquantes ou cléricales.

Tocqueville l’a bien montré, que Hollande n’a manifestement jamais lu : plus la démocratie avance, plus l’égoïsme croit et plus la solidarité recule. Plus les droits particuliers se multiplient, plus chacun se replie sur ses acquis, au détriment du collectif. C’est bien « de gauche morale » que de vouloir tout et son contraire, afin d’attraper le maximum de gogos dans les filets ! L’incantation au collectif est contradictoire avec les droits pointilleux des ultraminoritaires, l’élan progressiste commun est contradictoire avec les petits narcissismes qui rendent indifférent. Se sent-on français avec la simple « adhésion » par la carte d’identité ? On « adhère » à quoi ? Au système de copains du Moi-président ?

Moi president Hollande exemplaire

Les « racines » sont certes à critiquer et à renouveler pour les garder vivantes, mais ce n’est pas un projet aussi vague à la sauce hollandaise qui va rendre fier d’être français ! Ni donner envie de participer à la démocratie collective. Ni encourager la solidarité ou l’ouverture à l’autre. Il y a une rare maladresse chez Guimauve le conquérant – comme l’appelait Fabius (…avant d’être ministre).

La leçon socialiste apparaît donc comme un catéchisme : obéissez aux commandements ! Or ni le Bien ni le Mal ne sont fixés pour l’éternité (sauf dans la Bible et le Coran), ils dépendent d’une construction historique – variable selon les sociétés. Si les amours entre adolescents du même sexe sont une éducation chez les Baruyas, cela « ne se fait pas » en Europe et est clairement « haram » dans le monde musulman (même si des accommodements avec la réalité sont clairement avérés). Il n’y a pas que l’écologie ou le salafisme à vouloir être « punitifs », le socialisme moral aussi qui condamne les comportements du peuple (consommer le dimanche autre chose que « la » culture reconnue par les bobos), ou les sentiments envers les comportements minoritaires (on peut accepter que deux lesbiennes vivent ensemble, mais pourquoi remettre en question « le mariage », s’interrogent les gens – pour ma part, cela m’est indifférent mais le choc populaire est une réalité).

Nietzsche l’a exposé largement, « la » morale du temps est toujours la morale des Maîtres, de ceux qui dominent. Martine Aubry, Cécile Duflot, François Hollande, édictent « ce qu’il faut penser » – aussi ridicule ou courte-vue que cela puisse paraître. Car il s’agit dans ces trois faits de nier la réalité (acheter le dimanche, le mariage comme sacralité, les conditions réelles pour se sentir français) au profit d’arguments d’autorité qui abêtissent le citoyen, l’électeur, les gens du peuple.

Et ceux qui les profèrent impunément…

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Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome

jerome ferrari le sermon sur la chute de rome
Neuvième roman d’un prof de philo licencié de la Sorbonne et né Corse en 1968, qui a obtenu en 2012 le prix Goncourt. Je retiens l’écriture envoûtante, mais la teinture philosophique appuyée, un rien prétentieuse. L’auteur n’aime pas notre monde, ni la société actuelle : il se venge en caricaturant les comportements français et le localisme corse. Il va même plus loin, effectuant un parallèle entre la chute de l’empire romain et le nôtre, via Saint-Augustin. Ferrari gronde que l’homme, du seul fait de naître, porte en lui sa destruction et que Leibniz est un méchant con avec son « meilleur des mondes possibles », de même que Dieu n’est pas « bon » mais indifférent (p.101).

Il le démontre par les échecs personnels répétés de ses personnages, par l’échec de la société d’aujourd’hui, réduite au commercial et qui monnaie toute culture, par l’échec de la culture elle-même qui, coloniale, a voulu s’imposer au monde entier. Mais ne considère-t-il pas lui-même être au-dessus de tout cela ? Ni Corse faisant commerce des touristes, ni colonisateur enseignant la haute culture aux ignares en Algérie ou à Abu Dhabi, ni bien dans sa peau, bon époux, bon père et bon citoyen ? Je ne connais pas l’auteur mais je connais l’expatriation ; l’exil volontaire est souvent une fuite qui permet d’être mieux considéré ailleurs que chez soi, pardonné d’être seul par la distance, missionné pour porter la bonne parole aux étrangers.

Reste que ce roman est lisible, malgré ses personnages pitoyables (Matthieu) ou grotesques (Annie la branleuse, Virgile obsédé de testicules, Aurélie la sœur amateur de baise exotique). Aux phrases parfois interminables sur une page entière avec incidentes, virgules et subordonnées, se voient parfois succéder une phrase courte, sèche et percutante. L’ironie acerbe pour ses contemporains est un plaisir de lecture qui ajoute à l’envoûtement. « Son professeur d’éthique était un jeune normalien extraordinairement prolixe et sympathique qui traitait les textes avec une désinvolture brillante jusqu’à la nausée, assénant à ses étudiants des considérations définitives sur le mal absolu que n’auraient pas désavouées un curé de campagne, même s’il les agrémentait d’un nombre considérable de références et citations qui ne parvenaient pas à combler leur vide conceptuel ni à dissimuler leur absolue trivialité. (…) Il était absolument manifeste que l’Université n’était pour lui qu’une étape nécessaire mais insignifiante sur un chemin qui devait le mener vers la consécration des plateaux de télévision où il avilirait publiquement, en compagnie de ses semblables, le nom de la philosophie, sous l’œil attendri de journalistes incultes et ravis, car le journalisme et le commerce tenaient maintenant lieu de pensée » p.60. Trop d’adjectifs, mais le ton y est.

Certes, l’écriture se sépare du langage parlé (ce qui fait bondir les zappeurs immatures contemporains), mais elle se comprend et se goûte. Faites un test : quittez ce livre après plusieurs chapitres, ne le reprenez que plusieurs jours après. Vous aurez oublié quelque peu les personnages (plutôt insignifiants) mais vous rentrerez immédiatement dans l’ambiance grâce à l’écriture ; elle vous enveloppe et vous entraîne.

Alors l’histoire importe peu au fond, tant le style possède. L’idée pessimiste qui sous-tend le roman est la critique que Nietzsche fait au platonisme repris par le christianisme puis le marxisme : « le monde persistait à contrarier ses rêves au moment même où ils devenaient réels » p.135. Croire au monde idéal est une contradiction dans les termes ; refuser d’accepter que ce monde-ci est irrémédiablement mêlé, bon et mauvais, amour et manque, rêves et comptabilité, est une lâcheté.

Mais l’auteur a-t-il compris la critique de l’idéalisme par Nietzsche, s’il l’a jamais étudié ? En quoi Saint-Augustin, évêque confit en Dieu après une jeunesse débauchée, répond-t-il à la question ? Est-il avéré qu’un travail lucratif déforme l’être, que le commerce contamine les mentalités ? « Un boulot qui rend con. Tu ne peux pas vivre de la connerie humaine ». Pourquoi ne peut-on pas ? « Parce que tu deviens toi-même encore plus con que la moyenne » p.184. Ah bon ?

C’est ne pas faire confiance aux êtres qui peuvent jouer avec la bêtise en conservant leur quant à soi, être efficaces au travail et gagner de l’argent sans vendre leur âme. Mais cette conception utilitariste de l’existence échappe au fonctionnaire français formaté Éducation nationale qui reste enplatonisé d’idéal, à ne réaliser que par et pour l’État qui sait tout mieux que vous, qui peut tout grâce aux « moyens » taxés de force aux citoyens, infantilisant un peu plus ces mêmes citoyens assistés et empêchés par une multitude de préceptes de la moraline « progressiste », de règlements minutieux et de contrôles tatillons.

L’auteur, malgré son exil, est contaminé par cette façon de voir le monde et les êtres – et c’est bien dommage car ses personnages auraient pu prendre une figure plus tragique, à la Camus, avec un zeste de contradictions et de complexité. Son roman aurait pu s’élever au présent éternel, sans la caution douteuse de Saint-Augustin.

Le roman se lit, mais se relit-il ?

Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome, 2012, Babel 2013, 207 pages, €7.70

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Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds

louis jossa malheur a la ville ou les princes sont des salauds

Un beau titre biblique retourné pour un roman policier qui se lit très bien. Dommage qu’il se passe probablement vers les années soixante-dix, sans que le lecteur n’en sache rien, et que la fin soit présentée comme un récit sans aucun suspense. Années 70 que cette guerre civile entre bourgeoisie coincée de province et jeunesse en minijupe (apparue en France pas avant 1965), cheveux longs et fumant des pétards ; années 70 encore ce naturel que la femme est soumise au mari. Sans suspense les révélations d’un bloc d’un trio de salauds qui tuent comme on respire, avec l’excuse de faire le bien des ratés. Il est dit dans la présentation que l’auteur a vécu l’expérience d’une accusation et d’un procès. Mais un procès ne fait pas un suspense. C’est ce qui manque au fond, et c’est dommage, car l’histoire est rocambolesque et le livre est plutôt bien écrit.

Un jeune homme, fils de pasteur, baise régulièrement depuis ses 15 ans une jeune fille qu’il connait d’enfance. Un sale jour, trois flics l’attendent chez lui, devant ses parents : sa maitresse, désormais 19 ans, a été tuée, elle était enceinte et lui seul est soupçonné. C’est alors le début d’une descente aux enfers dans une province égoïste, face à une gent juridique haineuse et un jury d’assises aussi jaloux que moutonnier. La description de la faune dans la salle d’audience, page 50, est une réussite digne de Balzac. Celle des psys page 85 est d’une ironie presque digne de Desproges. Jusqu’au final laissant apparaître une vaste manipulation qui remonte loin. C’est dire le plaisir que prend le lecteur au déroulé de l’histoire.

Quelques dérapages culturels incongrus choquent l’esprit. Lorsqu’on a un doute, pourquoi ne pas consulter Internet, puisque le livre paraît en 2013 ? Ou le dictionnaire classique de la langue française Larousse ou Robert – outil minimal de tout écrivain ? Cela éviterait la curieuse façon d’écrire « patacaisse » au lieu de pataquès page 41. Ou « de Carrick en scylla » page 94, au lieu de Charybde en Scylla, du nom de deux rochers cités dans L’Odyssée d’Homère et qui existent vraiment dans le détroit de Messine, entre Italie et Sicile. Mais confondre Aristote avec Platon est plus ennuyeux ; c’est en effet au célèbre mythe des ombres dans la caverne à laquelle semble faire allusion la page 45. Enfin fixer l’âge de la puberté à 16 ans pour les filles et 18 pour les garçons est carrément archaïque : c’est confondre avec l’âge légal du mariage ; la puberté, phénomène naturel, serait plutôt vers 11-12 ans pour les filles et vers 13-14 ans pour les garçons…

croix sur pectoraux

Le lecteur se demande aussi pourquoi un jeune homme si doué en tout, dans les études, le judo et les relations amoureuses, a pu braquer à ce point un jury et une assemblée de magistrats de province. Comment, avec ses 22 ans avenants et musclés, il a pu échapper aux tabassages et viols inhérents à toute prison. A moins que « le Grec », au nom équivoque et dont il semble le favori, ne l’ait protégé ?… Mais de tout cela, nous n’en saurons rien. Jean-Louis apparaît comme superman empêtré dans les rets des méchants, au détriment quelque peu de la vraisemblance.

Malgré ces détails, c’est un bon roman, bien écrit, à l’histoire captivante, même si « le genre » policier aurait demandé plus de technique en suspense sur la fin. Nous ne savons pas qui a manipulé qui durant le procès bâclé. L’auteur, autodidacte, baroudeur et adepte des arts martiaux, a quand même bien réussi son histoire. Il lui reste à en imaginer d’autres !

Louis Jossa, Malheur à la ville où les princes sont des salauds, 2013, éditions Baudelaire, 209 pages, €18.05

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Claude Charbonnel, 1940 Passeport numéro 1

claude charbonnel 1940 passeport numero 1

Claude Charbonnel avait 17 ans lorsque la guerre-éclair a vaincu la France en quelques semaines, en juin 1940. Lycéen d’Auxerre de la sixième à la terminale, il a passé l’écrit du bac à Orléans, sur la route de l’exode, mais n’a jamais pu passer l’oral. Réfugié à Bordeaux, il est parti pour Londres. C’est là que, quelques mois plus tard, le consul de France lui a délivré le passeport numéro 1 afin qu’il puisse rallier les États-Unis où il avait obtenu une bourse de college via le Costa Rica.

Le jeune Claude a tenté de s’engager dans l’armée anglaise, vu le bordel ambiant grenouillant autour et contre De Gaulle à Londres en cette fin 1940. Trop jeune pour qu’on lui accorde de décider lui-même, et trop gênant en termes politiques pour un Churchill qui voulait se ménager une liaison entre la France occupée et la France en exil, il n’a été accepté nulle part. L’auteur, qui l’a vécu, témoigne que De Gaulle à l’époque n’était pas très attrayant pour un jeune Français refusant la défaite et soucieux de libérer la France. Officier renégat, général à titre seulement provisoire, condamné à mort pour trahison par le gouvernement français légal, De Gaulle avait peu de légitimité. Et pourquoi donc depuis Londres « le général Bethouard et ses 15 000 hommes échappés de Narvik et les 100 000 de Dunkerque étaient repartis en France » ? (p.13)

Refusé par les Anglais et mal pris par les gaullistes, il a fait agir un oncle au Costa Rica où il a fait quelques mois de pharmacie tout en montant une affaire d’import-export pour subsister. Lorsque les États-Unis après Pearl Harbor sont entrés en guerre,  « avec mes camarades fidèles à la Légation [de France au Costa Rica] nous nous engageâmes dans l’Armée d’Afrique, dont le Corps expéditionnaire était sous les ordres du général Juin, en Italie, et incorporé à la 5e Armée américaine du général Clark » p.73. C’était en juin 1943 et le jeune Claude avait 20 ans. Il suit l’instruction au camp de Fort Benning aux États-Unis avant d’être envoyé en Afrique du nord.

Il passera en Italie, sera blessé comme sous-lieutenant du côté de Naples, servira ensuite d’officier de liaison grâce à sa bonne connaissance de l’anglais, avant de débarquer en France en Provence, puis d’aller jusqu’en Allemagne. Débrouillard, il se confectionne un sac de couchage standard qu’il fourre de castor canadien dont il revendra la peau dix fois ce qu’il a payé à la fin de la guerre. Existence précaire et vie facile se succèdent, les relations et l’entregent ouvrant toutes les portes dans ce grand foutoir qu’est toute guerre, avec toutes ses armées, toutes ses susceptibilités et tous ses archaïsmes.

Non sans ironie l’auteur, qui en a beaucoup vu, pointe le retard mental français, ce mélange exaspérant de vanité et d’habitudes, ces trahisons par intérêt ou par orgueil, ce rationalisme « polytechnicien » qui se croit d’essence supérieure, ces Politiques qui se transforment vite en politiciens, puis en politicards, avant de finir en politocards pour certains. Il en veut à De Gaulle, dont il n’hésite pas à dire : « Personnellement, je me demande s’il fut bon que De Gaulle existât. (…) Churchill est grand, De Gaulle ne peut échapper à l’étroitesse, la mesquinerie, voire le grotesque de sa personnalité » p.68. C’est un peu sévère vu la suite de l’Histoire, mais ce ressenti à 20 ans, au ras du terrain, est un témoignage qui doit tempérer la belle légende dorée, politiquement reconstruite.

claude charbonnel photo 17 ans et 90 ans

L’autre bête noire du « génie français » dont l’auteur, pour les avoir beaucoup fréquentés, se moque, est le polytechnicien. Lui qui s’est fait tout seul, à l’anglo-saxonne, ne peut comprendre l’élitisme abstrait des crânes d’œuf qui, s’ils font parfois des administrateurs efficaces, ne sont ni des savants, ni des découvreurs. « Si l’on n’a pas eu le génie de pratiquer les mathématiques supérieures pendant trois ans, ou l’occasion de le faire, il faut accepter que le polytechnicien est, par définition, un être supérieur, et admettre qu’il vous regarde avec condescendance, souvent avec ironie (ou mépris si vous ne partagez pas son opinion. Une affaire qui nécessite l’assentiment d’un polytechnicien doit être présentée dans une structure familière. Préalable, premièrement, deuxièmement, et ainsi de suite. Pour aboutir, il faut lui faire croire que l’idée est la sienne. On lui propose donc en variantes quelques idées inacceptables et il choisit comme sienne celle que vous voulez lui imposer » p.245. Sous prétexte de logique cartésienne, nombre de décisions sont aberrantes. En témoigne le polytechnicien énarque – l’auteur le cite en exemple – Jean-Marie Messier (« moi-même maître du monde » avait coutume de dire le sujet, signant son site J6M).

Premier tome d’une vie bien remplie, Passeport numéro 1 a le mérite de nous replonger avec réalisme dans une période trouble de l’histoire de France, et surtout de la comparer avec ce qui se pensait ailleurs au même moment dans le monde allié. Depuis 1789, le pays s’est enfermé sur soi, se trouvant si beau en ce miroir qu’il ne veut rien savoir des évolutions des autres ni du monde. D’où les défaites successives : 1870, 1914, 1940, 1956, 1962. L’élite bourgeoise, catholique ou franc-maçonne, le plus souvent radicale ou socialiste, a clairement failli. C’est la leçon d’un jeune homme qui se penche avec verve, à 90 ans, sur ce qu’il a appris de la vie.

Claude Charbonnel, 1940 Passeport numéro 1, 2011, éditions Baudelaire, 277 pages, €19.27

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Anatole France, L’anneau d’améthyste

Où le lecteur retrouve ce bon Monsieur Bergeret, professeur de littérature latine dans une université de province, qui vient de se séparer de sa femme, d’adopter un chien, et qui commente avec un humanisme républicain l’Affaire en cours. Anatole France plonge cette fois-ci dans l’histoire de son temps, très fin de siècle, tout entière accaparée par le jugement pour trahison du capitaine Dreyfus en 1894.

L’antisémitisme se déchaîne à la fois contre le Prussien aidé par un apatride, et contre le Juif volontiers républicain et hostile à la religion catholique. La France se cherche, blessée par la défaite de Sedan sous Napoléon le petit ; elle se croit le phare universel du monde, sans voir qu’elle n’a de puissance que celle qu’elle se forge, notamment en économie. Or le rêve de toute fille à marier est d’épouser « un propriétaire, un rentier ou un fonctionnaire » – toutes professions de statut qui produisent peu mais vivent en parasites sur l’État et la société, comme sous l’Ancien régime.

L’antisémitisme est le bouc émissaire idéal qui permet d’attaquer le financier, le libre-échangiste, le rationnel libre-penseur et le républicain – tous ces industrieux optimistes aimant le progrès. Même si le Dieu des chrétiens est juif, Jéhovah comme Jésus et Saint-Esprit. La Contre-révolution veut effacer 1789 pour retrouver la société organique des ordres voulus par Dieu, dans un immobilisme national (qui n’a pas disparu en 2013) : une foi, un roi, une loi. Anatole France est le deuxième sur la pétition des intellectuels après Émile Zola pour la révision du procès Dreyfus. Ses romans contemporains ne peuvent qu’y faire allusion.

Monsieur Bergeret est bien seul dans sa petite ville, rares sont ceux qui pensent comme lui que l’armée n’a pas forcément raison, ni que l’église catholique doive édicter ce qu’il convient de penser. Que sept ou même quatorze officiers en conseil de guerre puissent se tromper plus qu’un seul, Bergeret et Anatole France en sont convaincus. L’esprit de corps, la révérence hiérarchique et la peur de ne pas dire comme tout le monde poussent à un unanimisme fusionnel propice à toutes les erreurs judiciaires. Que vaut « la vérité » contre la raison d’État ? Eh bien tout, répond France avec esprit de libre examen ; surtout rien, rétorque la foule moutonnière avec esprit d’autorité.

Si la discipline fait la force des armées, elle fait aussi sa bêtise : il suffit qu’elle soit mal commandée, comme à Sedan, mal guidée par les politiciens, comme Napoléon III. La suite verra que rien ne change, en 1914, en 1940, sous la IVème République… Un bel outil entre des mains débiles ne fournira que de mauvais services.

Anatole France démontre la progressive inculture intellectuelle par le duc de Brécé : la déchéance de sa bibliothèque, commencée au XVIIème siècle par les grands classiques et censurée par l’actuel duc devenu prude bourgeois.

Il montre aussi la progressive influence de l’argent par les parvenus Bonmont – nés Wallstein – qui ont racheté l’antique château de Montil pour y entreposer une collection d’armes et de tableaux cosmopolites pour se créer un statut.

C’est à ces deux puissances que s’oppose le républicain cultivé Bergeret, nommé professeur à la Sorbonne à la fin du roman. Méritocratie républicaine contre le fait de naître ou la fortune spéculative : voilà Anatole France.

Antimilitariste, anticlérical, antiprivilèges – et volontiers socialiste-libéral à la Jaurès – Anatole France distille sa critique acerbe de la société de son temps dans une langue française limpide et précise. C’est un bonheur de le lire. L’histoire commencée avec L’orme du mail et poursuivie avec Le mannequin d’osier, va de l’avant avec la victoire de l’abbé Guitrel par les femmes : il obtient sa titulature d’évêque de Tourcoing du ministre et du nonce, après les multiples intrigues et coucheries des grandes bourgeoises de son milieu. L’une d’elle, juive convertie et mariée à un baron d’empire (le summum de la parvenue pour le temps), veut lui offrir une bague sertie d’améthyste (d’où le titre du roman)… mais l’oublie dans la garçonnière de son amant militaire.

amour couple printemps

Ce n’est pas le seul trait d’ironie du livre. Contre les croyances imbéciles, Anatole France évoque cette jeune Honorine « de 13 ou 14 ans » qui a « des visions de la Vierge » dans la chapelle – mais qui n’oublie pas d’aller retrouver dans la forêt Isidore « de deux ans plus jeune » : « ils se réconcilièrent. Et, comme ils n’avaient rien, ils s’amusèrent sur eux-mêmes et prirent leur plaisir l’un de l’autre. (…) Isidore (…) avait une longue habitude des choses de l’amour » p.27. C’est mignon, et berne par la nature les bons bourgeois idéalistes.

En ces temps de renouveau de la haine et de la guerre civile idéologique, il est bon de relire cet Anatole France.

Anatole France, L’anneau d’améthyste – Histoire contemporaine III, 1899, Œuvres tome 3, édition Marie-Claire Bancquart, Gallimard Pléiade 1991, 1527 pages, €61.75

Format Kindle, 434 pages, €0.89

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Anatole France, Le mannequin d’osier

Ce roman fait suite à L’Orme du mail, en moins vif. Il reprend les mêmes personnages, l’abbé Guitrel qui aimerait bien devenir évêque, Lucien Bergeret, maître de conférences en littérature à l’université, et le menu peuple comme le libraire, le boucher, le savetier, le mendiant. Mais il se focalise moins sur les intrigues politiques (délicieuses) que sur la vie conjugale (morne et ratée) de M. Bergeret. Un siècle et quart plus tard, cela a du mal à nous toucher, malgré quelques beaux morceaux ironiques sur la médiocrité démocratique et militaire.

Les « conventions sociales » sont moins prudes aujourd’hui, même dans les profondeurs de la province française ; le divorce n’est plus une tare sociale et les femmes seules peuvent travailler. C’est pourquoi le lecteur 2013 adhère peu aux états d’âme des petit-bourgeois républicains, symbolisé par ce fameux mannequin d’osier sur lequel Madame Bergeret compose ces jupes elle-même. Ce qui, outre ses visites aux autres dames de son milieu et ses ordres à la servante paysanne maladroite, constitue à peu près toute son activité… Ses deux filles sont grandes et opportunément envoyées « chez une tante » pour éviter une épidémie. On comprend pourquoi, dans ce huis-clos provincial enfermé sur le ménage domestique, les caractères peuvent s’aigrir et les voix monter. C’est la propre vie d’Anatole France, mal marié avec une fille qui se croyait de la haute société, trop stupide et confite de naissance pour reconnaître la hauteur que donne la culture acquise. « Près d’une Pouilly, qu’est-ce qu’un Bergeret ? » (Pléiade p.927). Ce cri du cœur poussé par le personnage dut être celui de l’épouse même de l’auteur, dont il a fini par se séparer en 1892.

tourcoing v 1890

Le mannequin d’osier passera par la fenêtre avant de reprendre une vie modeste dans la chambre de Madame, chassé à tout jamais du cabinet de travail de Monsieur que l’épouse et mère envahissait pour marquer son territoire. Il faut dire que Madame avait pris un amant, le jeune, robuste et sanguin M. Roux, ex-étudiant en lettres latines de Monsieur et en permission de service militaire.

Anatole France n’a jamais aimé les militaires, brutes bornées selon lui, types mêmes de fonctionnaires fonctionnant en rouages obéissants – dont il à vu à peine une trentaine d’années auparavant avec Bazaine l’idiotie tactique en action. Le service militaire obligatoire de trois ans, institué par la loi Freycinet de 1889, oblige les paysans comme les étudiants, les enseignants et les séminaristes à la même corvée d’égalitarisme, les réduisant au rôle « d’outils tactiques élémentaires » (p.877). Comme chacun sait, tout petit pouvoir offert par l’État à un quelconque lambda le fait se hausser aussitôt du col ; il le croit du à ses mérites alors qu’il n’est qu’un rouage nécessaire. Chacun tente aussitôt de profiter pour restaurer cette aristocratie que la Révolution a voulu éradiquer mais qui ressurgit à chaque instant. « Le mépris de l’inférieur est un grand principe d’ambition et le fondement de la hiérarchie », expose l’auteur (p.873). Le service militaire n’est donc pas un « service » rendu aux jeunes hommes. Il les rend idiots, ravivant la bête en eux. M. Roux, lettré et charmant auparavant, est devenu culbuteur de jupons, même un peu rancis. Cela choque Anatole France, tout comme cela choque Monsieur Bergeret, époux et universitaire, qui les surprend en pleine action dans son salon.

Mais il faut faire avec son temps et l’auteur reste toujours balancé en raison. Le service militaire de tous les citoyens mâles aptes a ses vertus. La principale selon lui serait d’éviter une réédition de la Commune de 1871 : « Quand le service est obligatoire pour tous, quand tous les citoyens sont soldats ou le furent, toutes les forces sociales se trouvent disposées de manière à protéger le pouvoir » p.878. Ce n’est pas faux, aucun coup d’État militaire n’a eu lieu en France au siècle suivant grâce à ce dispositif ; ce sont même les appelés qui, par leurs réticences, ont fait échouer le putsch des généraux à Alger en 1961. Et mai 68 n’a jamais débouché sur un quelconque embryon de Commune syndicale – ni de dictature militaire. « En blouse ce héros [le sergent] aspirait à la liberté. Portant l’uniforme, il aspire à la tyrannie et fait régner l’ordre » p.879.

Malgré quelques pages d’érudition comme on en torchait volontiers dans les romans XIXe (Victor Hugo, hélas !), Anatole France sait faire vivre toute une population de personnages secondaires croqués d’un trait vif : Pied d’Alouette le mendiant philosophe qui est tout nu sans son couteau ; le recteur d’université Leterrier (au nom prédestiné) dogmatique et sans aucun doute sur le Beau, le Vrai, le Bien ; le doyen Torquet à l’âme morne ; l’archiviste Mazure qui se voit refuser faute de diplômes et travaux suffisants les palmes académiques et qui s’empresse de dégoter des anecdotes croustillantes sur les familles honorablement connues de la région (il aura très vite ses palmes et deviendra indulgent) ; le savetier veuf Piedagnel qui rêve de se remarier au grand dam de Bergeret qui aimerait plutôt divorcer ; le libraire Paillot d’esprit aride et sans lettres, surtout commerçant ; le boucher, son fils et sa femme, tous gros et puissants avec quelque chose de la bestialité de leurs ancêtres préadamiques (comme on disait alors) ; le sénateur prévaricateur, mais pas plus que tout le monde politique à l’époque…

Au fond quelque chose de Balzac, l’ironie en plus, qui nous fait comprendre bien des traits du présent parce qu’ils sont de l’humanité éternelle.

Anatole France, Le mannequin d’osier – Histoire contemporaine 2, 1897, éd. Elibron Classics 2000, 157 pages, €10.84 broché, €0.00 gratuit sur Kindle

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anatole France, L’orme du mail

Anatole France a du mal à composer un roman. Ici encore, il raboute des articles de mœurs, de réflexions et des contes publiés par ailleurs. Avec le recul, il en fait le tome 1 d’une Histoire contemporaine qui porte sur la fin de son siècle, le 19ème. La République Troisième s’est établie depuis les lois constitutionnelles de 1875 et la démission du président Mac-Mahon en 1877. Le pays tout entier bruit des intrigues politiques, tandis que le parti catholique mène de constants combats d’arrière garde sur la monarchie, l’Église et l’aristocratie.

C’est dans ce contexte que nous découvrons un siècle et quart plus tard l’ironie délicieusement anticléricale et anti-politicienne d’Anatole France. Lui se drape dans la culture humaniste, héritée des Anciens, cultivée en bibliothèque et dans les cercles de librairie ; il se met, comme son Monsieur Bergeret, en retrait de l’action pour observer ses contemporains. Nous sommes dans une ville de province, probablement non loin de Tourcoing dans le nord, où l’on cherche un nouvel évêque. C’est alors que tout le petit monde des pouvoirs s’agite, du cardinal-archevêque Mgr Charlot (admirez le choix du nom…) au préfet juif républicain Worms-Clavelin (où l’origine « allemande » est accolée à un nom de terroir bien français…), du supérieur Lantaigne rigide et érudit, jusqu’à l’abbé Guitrel à l’onctuosité démagogique et prudente, au « sexe de marchande à la toilette » comme Madame Vacherie (admirez la comparaison du nom…).

prefet v 1890

L’auteur déploie toute son ironie à décrire les ambitions balzaciennes de ces bourgeois promus par la Révolution, de ces paysans madrés et ignorants qui posent, de ce microcosme provincial où ceux qui ont fait quelques études se comptent sur les doigts d’une seule main. Le cardinal roublard embobine en flattant ; le supérieur du grand séminaire est orgueilleux de vertu, sorte de Robespierre d’Église qui dénonce en fulminant les faiblesses des autres malgré quelques inclinations pédophiles pour un élève doué mais vicieux ; le « professeur d’éloquence sacrée » Guitrel est gourmand, l’air d’un « gros rat noir », traducteur de poèmes érotiques antiques, attentif à l’analyse archéologique du christianisme, n’ayant pas honte à fréquenter un républicain juif et à alimenter l’épouse de vieux objets du culte glanés dans les églises de campagne ; le général Cartier de Chalmot est un vieux radoteur qui met en fiche sa division mais récuse toute compromission avec un régime non monarchique.

La religion se voit contestée par la science comme par la politique. Les « miracles » sont l’objet de risée, les « saints » sont remis en cause, seul subsiste une sorte de déisme voltairien du Grand Horloger qui mit en branle le mécanisme de la nature – et la Morale, cette « discipline nécessaire » à toute société (Pléiade p.764). Sans parler, pour les soldats, « l’espoir d’une seconde existence » p.750. Anatole France, disciple d’Ernest Renan, est anticlérical et volontiers libre-penseur.

Mais il n’est pas positiviste, attitude qu’il caricature en la personne du fonctionnaire apatride et obéissant, juif et franc-maçon : « Il n’avait hérité aucune des croyances de ses parents, étrangers à toutes les superstitions comme à tous les terroirs. Son esprit n’avait tiré d’aucun sol une nourriture antique. Il restait vide, incolore et libre » p.775. Il n’y a aucune antipathie religieuse ou ethnique dans ce constat sociologique : la France républicaine a éradiqué les appartenances jusqu’aux racines, offrant ainsi le pouvoir aux parfaits neutres cosmopolites, sans identité ni racines. Des rouages, fonctionnant fonctionnaires, reconnaissants de la reconnaissance républicaine. Le préfet Worms-Clavelin apparaît vulgaire mais habile, sans usages mais bon garçon. Un « zèle médiocre qui devenait un titre » (p.783), c’est ainsi que le nouveau pouvoir républicain distingue ses bons serviteurs. Cela n’a guère changé.

Toute religion veut l’unité, « un roi, une foi, une loi », comme on disait contre les Huguenots sous Louis XIV. On le dit aussi chez les islamistes contemporains comme à gauche en France. Tous pourraient reprendre texto ces mots du catholique vertueux Lantaigne : « La diversité est détestable. Le caractère du mal est d’être divers. Ce caractère est manifeste dans le gouvernement de la République qui, plus qu’aucun autre, s’éloigne de l’unité » p.807. C’est au contraire M. Bergeret (Anatole France) qui démontre que la diversité offre les libertés… L’auteur apprécie la république, même s’il observe ses bassesses opportunistes des premières années d’un œil chagrin ; s’il regrette parfois Napoléon III, c’est moins pour l’empire et son autoritarisme supposé que pour la direction d’un chef dont la France éclatée en micro-provinces a besoin.

Ce qui deviendra moins d’un siècle plus tard « le bonapartisme », débarrassé de l’empire pour garder la direction éclairée, reste ce régime incontournable aux Français, qui sait conjuguer le chef et l’égalité par le plébiscite. Les électeurs aujourd’hui encore le réclament, reprochant à Nicolas Sarkozy d’être trop personnel – mais énergique – et à François Hollande d’être plus ouvert – mais trop mou. Seul Jacques Chirac, uhlan en campagne électorale mais roi fainéant au pouvoir, leur a donné une satisfaction de contrastes, d’où sa popularité incompréhensible au vu des questions aujourd’hui urgentes qu’il n’a jamais voulu aborder !

L’orme du mail se lit avec plaisir, la peinture des caractères et l’atmosphère si provinciale de la France de toujours est rendue avec toutes ses nuances et dans sa profondeur.

Anatole France, L’orme du mail – Histoire contemporaine 1, 1897, format Kindle, eBooksLib 2011, 188 pages, €0.00 gratuit

Anatole France, Œuvres tome 2, Gallimard Pléiade 1987, édition de Marie-Pierre Bancquart, 1300 pages, €54.15

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Anatole France, Jocaste et le Chat maigre

anatole france jocaste et le chat maigre

Né dans une librairie, Anatole Thibault, dit « France » (surnom régional de son père François), ne se lance dans le romanesque qu’à l’âge de 34 ans. Il était connu surtout pour ses poésies et ses chroniques historico-littéraires. On ne lit plus guère Anatole France de nos jours, il a été pourtant l’un des plus célèbres écrivains de son temps. Il écrivait clair et traitait ses personnages avec une ironie distante.

Deux courts romans dans ce premier livre : Jocaste, où tous les personnages manquent leur existence malgré leur esprit besogneux ; le Chat maigre qui, à l’inverse réussit sa vie sans vraiment travailler ni penser.

La mode à Paris, sous le Second empire, est à l’opposition au gouvernement. Il faut donc se montrer bohème et hédoniste, le contraire des valeurs bonapartistes de travail, famille, patrie. Cet affichage bourgeois bohème évoque irrésistiblement notre époque, même sous présidence socialiste. Fellaire, père veuf d’une fille à marier, est ce mythomane qui se lance dans les spéculations sans rien connaître aux affaires – tout comme les Montebourg et Hamon d’aujourd’hui. Il tranche de tout, mais la réalité ne cesse de le rattraper. La raison veut donc qu’il se raccroche aux branches en mariant sa fille à un client riche, méthodique et droit, Haviland. Image du père de l’auteur, caricaturé ; il est Anglais et non Allemand, l’époque valorisant plus l’empire victorien que la Prusse austère – qui allait pourtant vaincre à Sedan. Les socialistes d’aujourd’hui vont-ils finalement se vendre aux Allemands pour un plat de grands travaux ? Ils pourraient prendre une utile leçon à relire ce livre bien oublié d’Anatole France. Haviland place mal sa confiance dans un valet criminel qui finit par le tuer à doses de belladone – image assez proche de Cahuzac à coup de taxes pour tous et d’entourloupes fiscales pour lui. Hélène aurait préféré Longuemare, médecin de marine qui la fait rire par ses provocations outrées, positivistes et athées. Mais le scientiste ne répond pas à son amour… tout comme Marianne en a déjà assez des rodomontades socialo-positivistes du parti et de Mélenchon.

Pour Anatole France, il y a une fatalité psychologique et physiologique chez les gens, une pente fatale. D’où sa référence à Jocaste, mère d’Œdipe qui se marie sans le savoir avec son fils, engendrant toutes les tares morales que condamnent les dieux. Hélène, gâtée et hystérique, est névrosée et sans lucidité aucune. Y a-t-il une fatalité de même sorte chez les archéo-socialistes du PS ?

C’est tout le contraire qui arrive au Chat maigre, nom d’un cabaret parisien qui finit par se confondre avec le personnage central, Rémi, un mulâtre d’Haïti, fils d’ancien ministre de la république duvalienne. Son père le confie à un précepteur mulâtre lui aussi pour le préparer au baccalauréat. Mais le professeur est plus maniaque que pédagogue et l’adolescent passe quatre fois devant les examinateurs sans obtenir le diplôme. Il fréquente les artistes, il peint. Il tombe amoureux d’une voisine côtoyée par la fenêtre et finit par l’épouser.

Les coupages de cheveux en quatre intello des bohèmes sont tournés en dérision par l’auteur, qui leur oppose la toute simple sensualité des îles. Refaire le monde commence par soi, suivre ses désirs tout en les maîtrisant à l’aune de ce qui est possible. Pas de bac mais une épouse ; pas de doctrine révolutionnaire mais le bonheur personnel. Soulouque à Haïti se prenait pour Napoléon ; Rémi s’en moque, il fuit l’intello et la politique. Il n’écrit pas, il ne veut pas être ministre comme son père ou général comme un ami de son père.

Petite chronique, mais grand conte d’un sceptique politique qu’on ferait bien de relire – et republiée en Pléiade justement dans les années Mitterrand.

Anatole France, Jocaste et le Chat maigre, 1879, édition BiblioBazaar 2009, 304 pages, €32.50

Anatole France, Œuvres tome 1, édition Marie-Claire Bancquart, Pléiade Gallimard 1984, 1460 pages, €51.30

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Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950

Bill Bryson est un marrant. Il mêle humour anglais (où il vit adulte) et ironie américaine (proche de la française). Son enfance est un bonheur, reconstitué d’époque, comme lyophilisé. Rien d’excitant en effet que de naître à Des Moines, Iowa, dans ce milieu du monde américain plein de maïs, ni ville ni campagne, ni nord ni sud, ni démocrate ni républicain… Rien de fabuleux à venir au monde dans la classe moyenne, père journaliste sportif et mère journaliste d’intérieur, petit dernier d’une fratrie plus âgée. Rien de magique à grandir dans un pays leader, en une époque explosive, devant cependant aller à l’école chaque matin. D’où l’intuition d’être un extraterrestre confié au cocon de gens moyens, The Thunderbolt Kid himself !

L’anglais a cet avantage de dire beaucoup en peu de mots (understatement…) : ‘Thunderbolt’ signifie à la fois foudre et menace – énergie et danger. Le gamin se veut Guy l’Éclair et Max la Menace, fervent lecteur de BD vivant à cent à l’heure une serviette de toilette en guise de cape sur le dos et remuant la génération plan-plan qui l’environne (ah, ces batailles d’allumettes dans le noir de la cave !). C’est que nous sommes en 1951, à l’orée de la décennie qui fait boum. Non seulement la bombe H qui suit la A et ses essais dans l’atmosphère, mais aussi la croissance qui explose de 40% sur dix ans, la démographie qui multiplie par deux les habitants et l’équipement des ménages qui bénéficie du doublement de la productivité entre 1950 et 1960. Les États-Unis post-1945 voient leur puissance au zénith, reconvertissant en accéléré les industries de guerre en industries de consommation. Le frigo, la bagnole, la télé envahissent les foyers, faisant muter la société. Tout devient rapide, automatique, « atomique ». Il faudra attendre la décennie 1985-1995 pour voir exploser le vieux monde aussi vite en Amérique.

L’auteur est né en plein milieu du baby-boom, ces 76.4 millions d’enfants nés entre 1946 et 1964. « Il y avait donc des mômes partout, tout le temps, dans des proportions inimaginables de nos jours, mais encore plus chaque fois que quelque chose d’intéressant ou d’inhabituel se produisait » (p.54). Les seuls dangers étaient la polio, les « cigales tueuses » et le « sumac vénéneux », sans parler des frères Butter, semi-débiles qui aimaient martyriser tout enfant plus petit qu’eux. Le positif embellissait les choses : l’alcool rend joyeux et la cigarette calme les nerfs, le DDT purifie et l’atome désinfecte. « Nous étions indestructibles. Nous n’avions pas besoin de ceintures de sécurité, d’airbags, de détecteurs de fumée, d’eau minérale, (…) [ni] de bouchon ‘sécurité enfant’. Nous vivions très bien sans porter de casque à vélo ni de genouillères et de coudières en patins à roulettes. Nous savions, sans qu’il soit nécessaire de nous le rappeler par écrit, que l’eau de Javel n’était pas une boisson rafraîchissante et que l’essence mise en présence d’une allumette avait pour mauvaise habitude de s’enflammer. Nous n’avions pas à nous préoccuper de ce que nous mangions car presque tous les aliments étaient bons pour la santé : le sucre nous donnait de l’énergie, la viande rouge de la force, les glaces des os solides, tandis que le café nous maintenait éveillés dans un ronronnement productif » p.98.

L’Amérique serait-elle devenue bête depuis ? L’éducation ne se fait-elle plus, seulement par les pubs débiles manipulées pour faire du fric ? Le juridisme a-t-il envahi l’existence au point de ne pouvoir vendre quoi que ce soit sans une centaine de pages de mises en garde sous peine de poursuites du style : « ne pas mettre le chat dans la machine à laver » ou « fumer tue » ?

On craignait une catastrophe, comète folle ou troisième guerre mondiale, mais l’Amérique était inoxydable. Même si les peurs sempiternelles suscitaient les mêmes fantasmes qu’aujourd’hui : la BD incite à se masturber (donc plus de belles pépées), à devenir pédé (donc plus de jeune assistant du super héros auquel s’identifier), ou à la violence (donc plus de morts par balles et un seul coup de poing du gentil sur le méchant à la fin). L’alcool est interdit aux moins de 21 ans (donc désirable dès 12 ans), le striptease à la foire agricole est interdit aux moins de 13 ans, puis 14, puis 16, puis… à mesure que la vieille génération se voit menacée par la jeunesse. L’explosion des mômes est sympathique, moins celle des adolescents, programmés pour remettre en question ce qu’ils voient. « Le mot teenager lui-même n’avait été inventé qu’en 1941 » p.172. Mais pire : « les adolescents fumaient, répondaient insolemment et se pelotaient à l’arrière des voitures. (…) Ils avaient de petits sourires narquois. (…) Ils pouvaient passer jusqu’à quatorze heures par jour à se repeigner. Ils écoutaient du rock’n’roll, un genre musical énervé clairement conçu pour donner envie aux jeunes de forniquer et de fumer du chanvre » p.173. Il leur faudra une bonne guerre… Le politicien star John F. Kennedy leur donnera le Vietnam la décennie suivante.

Mais c’est une autre histoire. Bill Bryson, issu d’un père luthérien germanique et d’une mère catholique irlandaise, ira en Angleterre après sa première année d’université, préférant l’Europe à 21 ans, en 1972. Il s’y mariera et fera quatre kids. Voir étant enfant baiser ses parents tout nus sous les draps (p.150) ne l’a en rien traumatisé, contrairement aux théories modernes des psys qui ne savent pas quoi inventer pour faire encore plus de fric.

Autant dire que cette autobiographie décalée, hilarante, dit beaucoup non seulement sur l’auteur (électrique) mais aussi sur cette Amérique (sûre d’elle-même et dominatrice) d’un incorrigible optimisme, à qui tout souriait dans les années 1950. Justement parce qu’elle voyait la vie en rose et qu’elle restait pleine d’énergie. Une leçon pour notre temps ? En tout cas le lecteur ne s’ennuie jamais au long de ces 349 pages aux 14 chapitres ornementés de citations des faits divers surprenants du ‘Des Moines Register’ !

Bill Bryson, Ma fabuleuse enfance dans l’Amérique des années 1950 (The Life and Times of the Thunderbolt Kid), 2006, Petite bibliothèque Payot 2010, 349 pages, €8.69 

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Haruki Murakami, Kafka sur le rivage

Voici un très gros roman rempli de charme, peut-être le meilleur à ce jour de Murakami. Il conte le Japon éternel dans la modernité d’aujourd’hui, la quête initiatique d’un garçon qui se barde de muscles et forge son caractère tel un samouraï pour affronter sa fêlure intime.

  • Kafka fait bien sûr référence à l’écrivain bureaucrate autrichien employé des assurances Generali, qui a si bien su décrire l’absurde de la condition humaine dans les machines administratives.
  • Kafka est le nom que s’est donné le garçon Tamura, qui vient d’avoir quinze ans et décide de fuguer de chez lui.
  • Kafka est aussi ce double raisonnable, le garçon nommé Corbeau, jumeau Surmoi qui lui dit ce qu’il faut faire comme faisait pour les samouraïs dans la tradition le corbeau, vertu du guerrier. Le corbeau est aussi le symbole japonais de l’amour familial, tant ces oiseaux défendent bec et serres leur progéniture – tout ce qui manque à l’adolescent, seul au monde entre une mère partie avec sa sœur aînée sans explication quand il avait quatre ans et un père sculpteur, artiste tourmenté et indifférent à son enfant.
  • Kafka est ce tableau d’un jeune garçon sur une plage, solitaire avec une île au loin sous un nuage en forme de sphinx, sentiment océanique. ‘Kafka au bord de la mer’ en est le nom, tableau du destin passé d’un autre, relié mystérieusement à lui. Le gamin du tableau pourrait-il être son vrai père, père métaphorique conçu par un autre, biologique ? Car « dans la vie, tout est métaphorique » p .272 et Mlle Saeki lui avoue p.339 : « Tu lui ressembles un peu, en effet ».
  • Kafka est enfin le titre d’une chanson, ‘Kafka sur le rivage’, composée par une fille de quinze ans pour son amoureux d’enfance, 35 ans auparavant, qui est le garçon du tableau.
  • Ajoutons que Kafka signifie corbeau en tchèque… (p.431)

Mais ce n’est pas tout. Si le garçon part de chez lui et délaisse le collège, c’est qu’il est tout seul et veut se trouver. Il a fait du judo depuis petit et pratique la musculation régulièrement en salle. Il est donc bien bâti, adulte dans son corps déjà, pénis bandé comme un bois dur. Mais il lui manque la maturité dont il se met en quête. Car il craint cette prophétie que lui fit son père, par vengeance peut-être pour la femme qui l’a abandonné : le garçon baisera sa sœur, couchera avec sa mère et tuera son père. Ce pourquoi Kafka s’enfuit, le jour de ses quinze ans. Il ne désire absolument pas accomplir tout cela comme l’Œdipe de la tragédie grecque. « Je ne veux plus être à la merci de toutes ces choses que je ne peux pas contrôler, ni être perturbé par elles » p.528.

Évidemment, le destin n’est pas d’accord. C’est donc non pas dans ce monde-ci mais dans l’entremonde qu’il va s’accomplir. Murakami manie avec talent le style qui fait passer du réalisme au fantastique ; il introduit en virtuose les mythes traditionnels japonais dans la ville moderne, trépidante et informatisée. Nous verrons donc des ‘hommes vides’ selon T.S. Elliott mais aussi des ‘esprits vivants’, ces humains endormis du ‘Dit du Genji’ qui quittent leur corps pour accomplir un acte passionnément désiré ; peut-être aussi des morts-vivants comme Nakata ou Mlle Saeki ; nous rencontrerons une pute qui cite Hegel ; un vieil homme qui sait parler aux chats, sages bêtes libérales dans un monde trop administré ; nous rencontrerons le personnage du whisky Johnny Walker (appelé Walken parce que les Japonais ont du mal à prononcer le ‘r’) et le colonel Sanders, personnifiant le Kentucky Fried Chicken ; nous assisterons à une pluie de maquereaux sur une rue tranquille de Tokyo, puis à une averse de sangsue sur une aire d’autoroute où un gang bat à mort un gars d’autre bande ; puis deux soldats sortis tout droit de la Seconde guerre mondiale avec fusil et casquette d’époque, dans la forêt mystérieuse ; nous découvrirons finalement que « Dieu est en short, il a un sifflet et l’œil rivé à sa montre » p.389.

Selon Hegel, cité par la complaisante pute, « toute perception est déjà mémoire. Nous ne percevons pratiquement que le passé, le présent pur étant l’insaisissable progrès du passé rongeant l’avenir ». Pas mal dit pour donner la clé du roman, même en français traduit du japonais après retraduction nippone de l’allemand. Le passé qui ne passe pas reste présent jusqu’à ce qu’on le fasse passer. D’où la quête du garçon. D’où le cheminement de cet étrange vieillard, Nakata, parti du même arrondissement de Tokyo que l’adolescent, mais qui parle aux chats et cherche la pierre d’entrée. Celle qu’il va retourner pour ouvrir la porte de l’entremonde, « une anomalie dans la course du temps » p.380, ce qui permettra au garçon de solder le passé. Ni Nakata ni Kafka ne se rencontrent en cette vie mais, qui sait, le vieux n’est-il pas une part dans le destin du garçon ? Enfant durant la guerre, il s’est évanoui sur une colline de campagne avec toute sa classe, après avoir vu un avion B29 passer, unique et brillant, dans le ciel. Les autres se sont réveillés un peu plus tard, pas lui qui a mis trois mois. Il en est resté idiot, amnésique profond, incapable de réapprendre à lire. Mais il sait parler aux chats et percevoir l’entremonde. Pour récupérer une chatte écaille-de-tortue, il va devoir tuer le Johnny Walken qui l’a enlevée pour lui ôter son âme et en faire une flûte piège. Il lui sera ordonné ensuite, par un sentiment de destin, d’aller dans le sud jusqu’en l’île de Shikoku ouvrir la porte et puis la refermer. Pourquoi ? Il ne le sait, mais accomplir ce qu’il doit lui suffit.

C’est le garçon d’à peine quinze ans qui entrera dans l’enchantement pour y retrouver sa mère et lui pardonner. Il lui sera ordonné de vite en ressortir pour vivre la vraie vie, mais cette fois ci en pleine maturité. Sa fugue lui aura permis de connaître sa probable sœur Sakura, sa vraie mère en « hypothèse plausible » Saeki, de constater l’assassinat de son père par procuration, de faire pour la première fois l’amour et de se faire deux amis, Oshima et Sada. Pas mal pour un garçon solitaire qui veut « devenir le garçon de quinze ans le plus endurci du monde » p.9, avec cette emphase des adolescents mal dans leur âme. Il n’est pas mal réussi, Kafka Tamura, collégien dont la voix mue encore : « Tu as un corps magnifique, bien musclé. Et peu importe de qui tu as hérité tes traits, tu es plutôt beau. (…) Et puis tu es intelligent. Tu es bien équipé aussi – entre parenthèses, j’aimerais bien en avoir une comme la tienne » p.363. C’est ce que lui déclare Oshima, hermaphrodite homosexuel et bibliothécaire, devenu son ami. C’est que la sexualité est naturelle aux Japonais, l’exubérance physique, bornée seulement par la pudeur inhérente à toute vie en société, se manifeste comme la faim ou la soif. Mais le garçon ne va pas coucher avec tous ceux qui le désirent.

La construction en alternance de chapitres mettant en scène Nakata le désopilant qui vit à côté, et Kafka Tamura l’adolescent plein d’énergie et de sérieux, introduit l’ironie, sel de toute tragédie. Le lecteur en vient à aimer très vite les personnages, ce qui est essentiel. Il compatit à leurs destins, trouvent des résonances personnelles à ces trajectoires insolites mais, somme toute, universelles. Du grand Murakami.

Haruki Murakami, Kafka sur le rivage, 2003, traduit par Corinne Atlan, 10-18, 2007, 638 pages, €8.93

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Harlan Coben Une chance de trop

Votre couple bat de l’aile, vous avez perdu de vue bêtement l’amour de votre vie, vous vous êtes créé une vie de changements et de voyages qui vous empêche de penser à tout ça. Mais, par hasard, votre femme a mis au monde votre fille. Vous vous êtes attaché à ce petit bout braillard aux cheveux si fins et au sourire… ma foi si craquant.

Et puis un matin, vous croquez à peine une barre de céréales. Boum ! Deux balles dans la peau. Le trou noir. Douze jours de coma. Lorsque vous émergez, les questions sont directes mais les silences gênés. Que vous est-il donc arrivé ? Eh bien le pire, ou presque : plus de femme – tuée – plus de petite fille – enlevée ou… ? Evidement, les flics ont leur théorie préconçue, évidemment – nous sommes en 2003, après le 11-Septembre. Le FBI est une vaste bureaucratie où la routine compte plus que la dimension humaine des victimes. Alors qu’allez-vous faire ? Renoncer ? Vous faire une autre vie ?

C’est bien la tentation américaine, de faire constamment table rase de tout pour tout recommencer ailleurs. Les gens ne restent plus, ils se contentent d’échanger entre eux avant de passer à autre chose. « Aujourd’hui, les Etats-Unis tendent à se transformer en un vaste centre commercial à ciel ouvert. Partout ce sont les mêmes enseignes. C’est facile de critiquer – et je ne m’en prive pas, du reste – de proclamer qu’on aime le changement, mais en fin de compte, surtout en ces temps troublés, on ne recherche peut-être que ce qui est familier. » p.444

Mais l’auteur – pardon, le personnage de Marc, docteur en chirurgie réparatrice – est trop adulte pour ne pas vouloir se prendre en main. Il va donc se débrouiller tout seul, avec l’aide de quelques amis sûrs seulement. Les demandes de rançon sont étranges : n’avait-il pas été laissé pour mort ? Est-ce le kidnapping, l’objectif des agresseurs ? N’y aurait-il ; pas autre chose, de plus affreux ? C’est tout l’art du thriller de nous amener à nous poser des questions successives, sans y répondre autrement que par l’action, avant que l’écheveau ne se démêle dans les derniers chapitres.

Harlan Coben écrit court, direct, avec cette ironie populaire qui plaît bien. Sans grandes phrases, il brosse touche après touche un portrait des Américains et de l’Amérique, bien meilleur que celui des préjugés qui encombrent les média français. La place de l’Enfant, l’aspiration à la Justice, la horde des Intérêts, l’infantilisme habituel, les comportements Administratifs – tout cela vient heurter la vérité des gens, enfoncer leur petit cocon confortable. C’est alors – mais seulement alors, qu’ils se révèlent : ils valent bien mieux que cela mais il faut que les circonstances les secouent.

Harlan Coben, Une chance de trop (No second chance), 2003, Pocket 470 pages, €7.03

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